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COUR NATIONALE DU DROIT D’ASILE

Séance du 24 janvier 2008 MDT


Lecture du 21 février 2008
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N° 527349
M. Sosthène MUNYEMANA

REPUBLIQUE FRANÇAISE
__________________

AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS

La Cour nationale du droit d’asile


ème
(2 division)

Vu le recours n° 527349 et les mémoires complémentaires enregistrés respectivement le 14


janvier 2005, le 13 décembre 2007 et les 15, 18 et 20 janvier 2008, au secrétariat de la Commission
des recours des réfugiés devenue la Cour nationale du droit d’asile, présentés par M. Sosthène
MUNYEMANA demeurant xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx; lesdits recours et mémoires
tendant à ce que la Commission annule la décision implicite du directeur général de l’Office français
de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) rejetant sa demande d’asile, par les moyens
suivants :

Ressortissant rwandais, d’appartenance ethnique hutu, docteur en médecine et gynécologue de


profession, il a exercé à l’Hôpital universitaire de Butare entre le mois d’octobre 1989 et la mi-juin
1994 ; après l’instauration du multipartisme en juillet 1991, il a milité au sein du Mouvement
démocratique républicain (MDR), un parti d’opposition au régime de Juvénal HABYARIMANA ; le 6
avril 1994, il était à Butare avec ses trois enfants alors que son épouse se trouvait en France ; le 27
juin 1994, il a quitté le Rwanda pour le Zaïre et en septembre 1994, il est arrivé en France ; une
campagne de diffamation a alors été lancée à son encontre ; en 1995, une plainte a été déposée
devant la justice française à tort contre lui par le Collectif girondin pour le Rwanda l’impliquant dans le
génocide rwandais ; les accusations contre lui se sont fondées sur un faux document ; il a alors
déposé deux plaintes pour des chefs de faux et d’usage de faux et dénonciation calomnieuse ; après
plus de dix ans d’instruction, il n’a été entendu qu’une seule fois en qualité de témoin assisté et il n’a
jamais été mis en examen dans cette affaire ; ainsi, aucun élément ne permet de penser qu’il s’est
rendu coupable de crimes contre l’humanité ; à la suite d’une campagne de calomnies engagée contre
lui en France et au Rwanda et de la plainte injustement déposée à son encontre, il craint pour sa vie
en cas de retour au Rwanda de la part des autorités actuellement en place ;

Vu la décision expresse de rejet en date du 7 mars 2007 exposant les motifs de la décision
implicite de rejet née du silence gardé par l’OFPRA comme suit :

L’Office constate que les accusations portées contre M. Sosthène MUNYEMANA, largement
diffusées, sont de nature à fonder les craintes personnelles et actuelles qu’il déclare éprouver en cas
de retour dans son pays ; que notant le peu de crédibilité qu’il convient d’accorder à certains groupes
l’ayant publiquement mis en cause, ayant écarté leurs allégations dont il reconnaît pour partie le
caractère malveillant, et s’interdisant le recours à certaines sources pouvant, dans ce contexte, être
contestées, l’Office ne saurait cependant limiter son instruction à ces événements qui sont relatifs au
parcours du demandeur depuis son arrivée en France ; qu’au regard des déclarations de M. Sosthène
MUNYEMANA et des éléments recueillis auprès de sources dont la rigueur et la fiabilité sont
largement reconnues, l’OFPRA constate les importantes imprécisions ou omissions du récit produit
par le demandeur quant à son positionnement personnel et à son activité durant la période du
génocide ; que la narration produite n’est aucunement en cohérence avec les nombreuses
informations concordantes recueillies par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) et les
observateurs spécialisés ; que le niveau intellectuel et social de l’intéressé excluant des confusions de
cette ampleur, l’Office doit conclure au défaut de sincérité et à sa volonté délibérée d’occulter la réalité
des faits ; qu’ainsi, ses propos sur le caractère apolitique du monde universitaire et la conduite
irréprochable de ses membres avant et pendant la période du génocide, sur le déroulement des
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événements à l’Hôpital universitaire de Butare du mois d’avril à juin 1994, sur l’absence de volonté
génocidaire de l’administration locale traduisent sa volonté délibérée d’occulter la réalité du contexte
afin de faire écran à sa propre conduite ; que le caractère non sincère du récit produit jette un doute
légitime sur la nature de ses agissements ; que l’instruction a également permis de constater que M.
Sosthène MUNYEMANA s’est volontairement inscrit dans l’appareil administratif local mis en place
durant la période du génocide ; qu’il a pu se mouvoir avec aisance au cœur même de l’action
génocidaire notamment lors de son enquête sur l’assassinat d’un ami, d’origine hutu ; qu’il a assumé
une pleine autorité sur un local de détention du secteur de Tumba, dans la commune de Ngoma ;
qu’ayant volontairement prêté son concours à l’administration organisant les massacres, il a
personnellement assumé la responsabilité de la détention de Tutsi qu’il a livrés aux autorités
communales dont il ne pouvait ignorer le comportement criminel ; que sa complicité avec les agents
de persécutions est illustrée par la bienveillance et les protections dont il a bénéficié de la part des
autorités universitaires et préfectorales de l’époque ainsi que des soldats et miliciens qu’il a pu
questionner sur le lieu même de leurs crimes sans être inquiété ; qu’enfin, et en contradiction flagrante
avec ses déclarations, sa nomination au comité de financement de l’autodéfense civile pour la
préfecture de Butare constitue, en soi et au sens récemment rappelé par le Conseil d’Etat dans sa
décision Tegera, une raison sérieuse de penser que l’intéressé s’est rendu coupable de crime de
er
génocide et de crime contre l’humanité au sens des stipulations de l’article 1 , F, a de la convention
de Genève ; que, dès lors, et au regard de tout ce qui précède, il convient d’exclure M. Sosthène
MUNYEMANA du bénéfice des dispositions protectrices de ladite convention ;

Vu, enregistré comme ci-dessus le 9 mai 2007, le dossier de la demande d'asile présentée par
l'intéressé au directeur général de l'OFPRA ;

Vu, enregistrées comme ci-dessus le 18 janvier 2008, les observations présentées par le
directeur général de l’OFPRA et tendant au rejet du recours sur le même fondement que celui retenu
dans la décision exposant les motifs de la décision implicite de rejet ;

Vu les autres pièces produites et jointes au dossier ;

Vu la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et le protocole de


New York du 31 janvier 1967 relatif au statut des réfugiés ;

Vu le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile modifié et notamment son
livre VII ;

Après avoir entendu à la séance publique du 24 janvier 2008 M. Koszmaluk, rapporteur de


l'affaire, les observations de Maître Bourg, de Maître Piquois, conseils du requérant, les observations
de Mme Hoareau, représentante du directeur général de l’OFPRA, les témoignages de Mme Josepha
Mujawayezu, de Mme Beata Uwamariya, de M. Joseph Matata, cités par l’intéressé, et les
explications de ce dernier assisté de M. Nsengiyumva, interprète assermenté ;

Après en avoir délibéré ;

er
Considérant qu'en vertu du paragraphe A, 2° de l'article 1 de la convention de Genève du 28
juillet 1951 et du protocole signé à New York le 31 janvier 1967, doit être considérée comme réfugiée
toute personne qui, craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa
nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve
hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer
de la protection de ce pays ;

er
Considérant qu’aux termes de l’article 1 , F de la convention de Genève, « les dispositions de
cette convention ne seront pas applicables aux personnes dont on aura des raisons sérieuses de
penser : a) qu'elles ont commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou crime contre l'humanité,
au sens des instruments internationaux élaborés pour prévoir des dispositions relatives à ces
crimes (…) » ;

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Considérant qu’aux termes des dispositions de l’article L 712-2 du code de l’entrée et du séjour
des étrangers et du droit d’asile :
« la protection subsidiaire n'est pas accordée à une personne s'il existe des raisons sérieuses de
penser :

a) qu'elle a commis un crime contre la paix, un crime de guerre ou un crime contre l'humanité (…) ;

Considérant que le crime de génocide, tel que défini par la convention pour la prévention et la
répression du crime de génocide du 9 novembre 1948, qu’il soit commis en temps de guerre ou en
temps de paix, est par sa nature un crime contre l’humanité ;

Considérant que, pour demander l’asile, M. Sosthène MUNYEMANA, qui est de nationalité
rwandaise, d’appartenance ethnique hutu, docteur en médecine et gynécologue de profession,
soutient qu’entre le mois d’octobre 1989 et la mi-juin 1994, il a exercé à l’Hôpital universitaire de
Butare ; qu’en 1992, il s’est établi à Tumba dans la commune de Ngoma ; que Tumba est une colline
qui constitue également l’un des secteurs de la commune ; qu’après l’instauration du multipartisme en
juillet 1991, il a milité au sein du Mouvement démocratique républicain (MDR) ; qu’après cette date, à
sa connaissance, il n’y a pas eu de traitements différenciés selon l’origine ethnique ou politique au
Rwanda ; que les difficultés naissaient de la provenance régionale ; que la question ethnique
commençait à disparaître ; que son parti, le MDR, a connu des problèmes en raison des personnes
qui le composaient et non pas de divisions ethniques ; qu’il y eu trois forces au sein du MDR, celle de
Faustin TWAGIRAMUNGU, celle de Froduald KARAMIRA et celle de Dismas NSENGIYAREMYE qui
assurait l’unité du parti ; que le terme MDR Power était utilisé quand les gens n’avaient pas d’idées et
qu’il n’était qu’un slogan de M. KARAMIRA ; qu’il n’y a pas eu de rupture au sein du MDR ; qu’il n’y a
eu que des petites divergences comme dans la gauche française ; qu’en ce qui concerne ses amis
engagés dans la politique, il a eu des relations d’amitié notamment avec Jean KAMBANDA, membre
du MDR, et Straton NSABUMUKUNZI, membre du Parti social-démocrate (PSD) ; qu’avec Jean
KAMBANDA et Straton NSABUMUKUNZI, ils ont discuté de la politique mais dans les limites de leurs
engagements respectifs ; qu’il est devenu l’ami de Jean KAMBANDA, Premier ministre du
gouvernement intérimaire, par le biais de leurs épouses respectives qui se connaissaient de longue
date ; qu’il l’a rencontré avant la fin de ses études à Butare en 1980 ; qu’ils se sont vus quelques fois
entre 1980 et 1985 puis qu’il est parti à Bordeaux pour continuer ses études ; qu’après l’éclatement de
la guerre d’octobre 1990, ils se sont vus quatre ou cinq fois lors de déplacements de l’un à Butare ou
de l’autre à Kigali ; qu’il a rencontré Straton NSABUMUKUNZI, ministre de l’Agriculture dans le
Gouvernement intérimaire, lors de ses études à la faculté de Butare ; qu’ils sont devenus amis à son
retour au Rwanda en 1990 ; qu’il a été affecté à l’université où enseignait Straton NSABUMUKUNZI ;
qu’après le 6 avril 1994, ils ne se sont pas beaucoup vus ; que Straton NSABUMUKUNZI est passé
chez lui au début du mois de mai 1994 ; qu’à cette occasion, il lui a transmis une lettre pour sa femme
en France ; qu’ils ont parlé de la situation dans le pays et que Straton NSABUMUKUNZI lui expliquait
que chaque fois que le gouvernement tentait d’arrêter les tueries, celles-ci continuaient en raison de la
guerre menée par le FPR ; qu’à la lumière de ces propos, Straton NSABUMUKUNZI était pour lui un
modéré qui a été contraint d’intégrer le Gouvernement intérimaire sous peine d’être tué ; qu’il n’y a
pas eu de durcissement idéologique chez Jean KAMBANDA ; que par ailleurs, dans ses allocutions à
la radio en avril 1994, Jean KAMBANDA tenait un discours modéré selon lequel l’ennemi, ce n’était
pas les Tutsi voisins mais le FPR ; que par la suite, ce dernier a perdu la main car il était entouré des
militaires ; qu’à la mi-juin 1994, Jean KAMBANDA, alors Premier ministre, s’est rendu chez lui à
Butare, accompagné d’un militaire qui ne voulait pas le laisser seul, ce qui ne leur a pas permis d’avoir
une discussion ouverte ; que Jean KAMBANDA était selon lui comme un otage des militaires ; que
pendant la période des massacres, il n’a pas eu d’autres visites de Jean KAMBANDA chez lui mais
qu’il l’a aperçu dans la commune lors d’une réunion à l’université le ou vers le 15 mai 1994 ; qu’en tout
état de cause, il a considéré ces personnalités comme des amis et non pas comme des compagnons
politiques ou des personnalités officielles du Gouvernement intérimaire ;

que s’agissant de ses activités à l’Université nationale du Rwanda et à l’Hôpital universitaire,


ème
M. Sosthène MUNYEMANA enseignait en doctorat et en 2 année de médecine ; qu’entre le mois
de juin 1991 et le mois de juin 1993, il a été secrétaire de la faculté de médecine, fonction purement
administrative ; qu’il travaillait à l’hôpital trois matinées par semaine ; que deux jours par semaine, il
avait un programme opératoire ; que les après-midi, soit il enseignait soit il travaillait dans son bureau
à la faculté ; qu’il a suivi divers programmes de santé en coopération avec l’Organisation mondiale de
la santé (OMS) et les Américains ; qu’il écrivait des livres et donnait des cours dans une école

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d’infirmières ; que la politique n’interférait pas dans le monde universitaire ; que l’engagement
politique n’avait pas du tout d’influence sur la carrière universitaire ; qu’il n’y a jamais eu de tensions
sur le campus ; que chacun respectait l’appartenance politique de l’autre ; qu’au niveau des
professeurs comme des étudiants, durant ses quatre années à la faculté, il n’a jamais vu de tensions
politiques à l’université ; qu’il y a eu une seule grève sur le campus, qui portait sur des revendications
académiques ; qu’après l’assassinat du président de la Coalition pour la défense de la République
(CDR), il y a eu des tensions à Butare mais pas sur le campus ; que, par ailleurs, lui-même faisait
partie d’un groupe de réflexion politique du MDR ; qu’il a entendu parler de l’Association du personnel
de l’université (APARU) mais ignorait la nature de son action, notamment si cette association dressait
des listes de personnes à éliminer ; qu’il a eu des relations plutôt conflictuelles avec le vice-recteur
Jean-Berchmans NSHIMYUMUREMYI ; que vers la mi-mai 1994, le ou vers le 15, il a participé à une
réunion organisée à la faculté à la demande du Premier ministre, Jean KAMBANDA ; que ce dernier y
a parlé de la guerre en général sans parler des massacres de civils ; qu’il a incité le corps universitaire
à être uni contre l’ennemi ; que le discours portait sur l’effort de la population dans la guerre civile
contre le FPR ; qu’à cet égard, Jean KAMBANDA soutenait que ce n’est pas parce qu’il y a la guerre
qu’il faut s’en prendre au voisin tutsi ;

qu’en dehors de deux réunions de son secteur tenues le 17 et le 24 avril 1994 et celle tenue à
l’université vers la mi-mai 1994, il n’a participé à aucune autre réunion durant la période du
Gouvernement intérimaire ; que notamment, il n’a pas pris part à d’autres réunions à Butare en
présence de Jean KAMBANDA ;

qu’en ce qui concerne sa perception des événements d’avril 1994, le 6 avril 1994, M. Sosthène
MUNYEMANA était en congé et, avant ce jour, en formation à l’université ; qu’il était chez lui avec ses
trois enfants ; que son épouse se trouvait en France ; qu’il a appris vers minuit par un appel
téléphonique de Kigali que l’attentat contre l’avion du président Juvénal HABYARIMANA avait eu lieu ;
que le matin, l’information a été confirmée à la radio ; qu’avec l’afflux de réfugiés en provenance de
Kigali, le 8 et le 9 avril 1994, il a appris l’existence des massacres mais que ces informations n’étaient
pas claires ; que quand les tueries ont touché les communes avoisinantes, il a compris que les
massacres ne concernaient pas uniquement la ville de Kigali ; qu’il a tenté de discuter avec des
voisins pour essayer de comprendre ce qui se passait ; qu’entre le 6 et le 17 avril 1994, il est resté
chez lui et s’est occupé de ses enfants, de la correction de copies et de l’écriture d’un livre ; qu’il n’est
pas allé à l’hôpital car il était en congés ; qu’il n’a pas songé à prendre des nouvelles ; que personne
n’est venu le chercher et qu’étant gynécologue, il n’a pas pensé à y aller de son propre gré ; qu’il ne
connaissait pas la situation à l’hôpital pendant la première semaine ; que le 17 avril 1994, le conseiller
du secteur de Tumba, M. BWANAKEYE, a organisé une réunion pour protéger la zone contre les
incursions des miliciens proches du CDR et du Mouvement républicain national pour la démocratie et
le développement (MRND) ; qu’il pensait que les miliciens s’en prenaient à ceux qui s’opposaient au
MRND y compris les Tutsi mais aussi aux membres de l’opposition comme lui ; qu’il a été coopté avec
neuf autres personnes comme conseiller au conseil de sécurité du secteur ; qu’à ce moment, il
ignorait la nature exacte de ce qui ce passait, c'est-à-dire la nature ethnique du conflit ; qu’il a été
décidé lors de cette réunion de mettre en place les rondes pour préserver la sécurité de la colline ;
que les rondes se sont interrompues le 21 avril 1994 puis ont repris vers le 24 avril et jusqu’en juin
1994 ; que tout le monde participait à ces rondes, y compris les Tutsi ; que les personnes qui faisaient
des rondes n’étaient pas armées ; que les rondes concernaient le voisinage immédiat, regroupant
environ une dizaine de maisons ; que le 21 avril 1994, il y a eu des gens tués parmi ceux qui faisaient
des rondes et que c’est la raison pour laquelle pendant trois jours, elles ont été interrompues ; que les
massacres à Tumba ont eu lieu durant ces trois jours ; que quand les tueries ont commencé à Tumba,
il a avisé le conseiller du secteur en sa qualité de membre du conseil de sécurité ; qu’entre les 21 et
24 avril 1994, il n’a vu personne s’interposer pour empêcher les tueries ; que le 24 avril 1994, il a
participé une seconde fois à une réunion de son secteur ; que, selon lui, des gens comme
KANYABASHI ou BWANAKEYE ont été dépassés par les événements ou bien que des militaires les
ont poussés ; qu’à partir du 21 avril 1994, il a commencé à percevoir la cristallisation de la question
ethnique ; qu’après la disparition d’enfants tutsi qui étaient à la recherche d’un refuge dans le secteur
de Tumba avant le 24 avril 1994, le conseiller lui a confié les clefs du local du secteur pour protéger
ces gens ; que le bourgmestre KANYABASHI a envoyé une camionnette pour sécuriser les rescapés
restés dans le local du secteur à Tumba ; qu’ils ont été transférés dans le bureau communal ; qu’il
ignore tout de leur sort ; que le 24 avril 1994, il n’avait pas conscience de ce que la commune et le
bourgmestre contribuaient au génocide ; qu’avant de reprendre le travail à l’hôpital le 9 mai 1994, il a
rendu la clef au conseiller ; que durant les dix jours environ où il était en possession de la clef, il a

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ouvert ce local à des gens à trois reprises pour les protéger en attente de leurs transferts ailleurs ;
qu’ainsi, il a remis environ dix ou onze personnes entre les mains du conseiller BWANAKEYE ; qu’il
ne se demandait pas ce que devenaient ces gens car il faisait confiance au conseiller BWANAKEYE
et au bourgmestre KANYABASHI ; que le 24 avril 1994, il a pleinement pris conscience du caractère
ethnique du conflit ; qu’il n’a fait que sauver des personnes là où il le pouvait ; qu’il a également pu
calmer des miliciens de Tumba pour secourir des gens ; que ces derniers savaient qu’il était ami avec
Jean KAMBANDA ; qu’il a caché plusieurs personnes chez lui, dont un magistrat tutsi de Kigembe, un
couple mixte et d’autres personnes hutus ;

qu’en ce qui concerne ses activités à l’Hôpital universitaire de Butare, il y est revenu le 9 mai
1994 car c’était la fin de son congé ; qu’il y est toutefois retourné avant cette date pour opérer une
femme tutsi, dénommée Mme Beata UWAMARIYA dont la grossesse arrivait à terme vers le 18 ou le
20 avril 1994 ; que vers cette même date, il l’a admise à la maternité de l’Hôpital universitaire de
Butare ; qu’il revenait la voir tous les deux jours ; que vers le 28 avril 1994, il lui a fait une césarienne
puis qu’il a continué d’y aller un jour sur deux pendant quinze ou vingt jours pour assurer le suivi post
opératoire ; qu’il a également affecté trois gardes malades tutsi, membres de la famille de cette
femme, à la clinique pour la protéger ; qu’après son retour à l’hôpital, le 9 mai 1994, il a travaillé à la
maternité ; qu’il a eu des soupçons sur ce qui se passait dans l’établissement mais n’a vu ni
enlèvements ni massacres ; que les miliciens venaient à la maternité et que le personnel les en a
parfois chassés ; qu’il n’a pas discuté avec ses collègues de la situation à l’hôpital ; qu’il s’occupait de
ses patients ; qu’après son travail, il rentrait chez lui sous escorte ; qu’il ignore s’il y a eu des tueries à
l’hôpital ; que lui-même ne demandait pas de carte d’identité pour ses patientes afin de vérifier leur
appartenance ethnique avant de les prendre en charge ;

que concernant son ami François KAVAMAHANGA, ce dernier a été assassiné autour du 5 juin
1994 par deux miliciens ou militaires, qui l’ont abattu dans la forêt près de l’université appelée
« Arboretum » ; qu’il a été tué car il a été présenté comme un infiltré du FPR en raison d’une
importante somme d’argent qu’il avait sur lui ; qu’à la demande de la veuve, laquelle se trouvait chez
lui, il s’est impliqué dans les recherches ; que par coïncidence, il a rencontré un colonel, médecin
militaire, avec lequel il a pu facilement franchir les barrières ; qu’ainsi, il a pu faire des vérifications à la
barrière près de l’hôtel Faucon, à l’Ecole des sous-officiers (ESO) ; qu’il a appris par un certain
Célestin que KAVAMAHANGA avait été tué ; que deux jours après l’assassinat, il est allé récupérer le
corps de son ami à l’Arboretum, où il y avait encore des gens « au travail », en train de tuer ; qu’il a
contacté le préfet de Butare Sylvain NSABIMANA puis le bourgmestre KANYABASHI qui lui a donné
son d’accord pour l’enterrement ; qu’il a reçu des menaces téléphoniques ; qu’après avoir été menacé
à la suite des obsèques de son ami, il est ensuite allé se cacher chez ses beaux-parents ; que de
retour à Tumba, il a demandé et a obtenu le 16 juin 1994 le congé sans solde qui lui a été accordé par
le recteur de l’université, Maurice NTAHOBARI ; qu’à la mi-juin 1994, il a reçu les billets d’avion pour
lui et ses trois enfants ; que, le 22 juin 1994, il a quitté Butare accompagné de Straton
NSABUMUKUNZI dans la voiture officielle de ce dernier ; qu’ils sont partis d’abord à Cyangugu, puis à
Gisenyi où il est resté trois ou quatre jours ; que le 27 juin 1994, il a quitté le Rwanda pour le Zaïre,
devenu en 1997 la République démocratique du Congo (RDC), et qu’en septembre 1994, il est arrivé
en France ;

qu’une campagne de diffamation a alors été lancée à son encontre ; qu’en 1995, en France,
une plainte a été déposée à tort contre lui par le Collectif girondin pour le Rwanda l’impliquant dans le
génocide rwandais ; que les accusations contre lui se sont fondées sur un faux document ; qu’il a
alors déposé deux plaintes des chefs de faux et d’usage de faux et dénonciation calomnieuse ; que
depuis plus de dix ans d’instruction devant la justice française, il n’a été entendu qu’une seule fois et
en qualité de témoin assisté ; qu’il n’a jamais été mis en examen dans cette affaire ; qu’ainsi, selon lui,
aucun élément ne permet de penser qu’il se soit rendu coupable de crimes contre l’humanité ; qu’à la
suite d’une campagne de calomnies engagée contre lui en France et au Rwanda et de la plainte
injustement déposée à son encontre, il craint pour sa vie en cas de retour au Rwanda de la part des
autorités actuellement en place ; que son cas ne relève pas de la clause d’exclusion de l’article
er
1 , F, a de la convention de Genève, contrairement à ce qu’a affirmé l’Office ; que les documents
émanant du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) constituent un mode de preuve
déloyal qui porte gravement atteinte aux droits de la défense dans la mesure où le bureau du
Procureur produit des documents à charge alors qu’aucune poursuite du chef de génocide ou de
crime contre l’humanité n’est engagée par le TPIR après plus de dix ans d’enquête ; qu’en ce qui
concerne l’allégation de l’OFPRA basée sur le rapport d’un chercheur de renom concernant sa

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nomination au sein de l’organisation de l’autodéfense civile, il la conteste catégoriquement ; qu’il n’a


pas fait partie de ce comité ; que ce chercheur serait manipulé ;

Considérant, par ailleurs, que dans le dernier état de ses déclarations en audience publique
devant la cour, M. Sosthène MUNYEMANA soutient que le génocide qu’a connu le Rwanda a été une
tragédie pour tous les Rwandais ; qu’il le regrette profondément ; que, contrairement aux accusations
injustement portées contre lui, il a sauvé des personnes durant le déroulement de cette tragédie dans
la mesure de ses modestes position et moyens ; qu’en outre, après le 6 avril 1994, se sentant
menacé, il a utilisé l’influence de certains amis bien placés au sein du Gouvernement intérimaire ; qu’il
n’a jamais fait partie d’aucune structure génocidaire ni partagé l’idéologie génocidaire ; qu’il n’avait
pas cru que les objectifs du Gouvernement intérimaire avaient été acceptés et repris par les autorités
locales à l’égard desquelles il gardait son entière confiance ; quant à sa présence à l’Hôpital
universitaire, il a vu des militaires et des miliciens dans l’enceinte de l’établissement ; qu’il s’est rendu
compte qu’une partie du personnel était absent mais étant débordé dans son service à la maternité, il
n’a pu s’intéresser à cette situation ; qu’il a pu constater que des miliciens venaient faire des
repérages dans les locaux de l’hôpital et que des gens disparaissaient le lendemain mais que
craignant pour sa propre sécurité, il s’est trouvé dans l’impossibilité d’agir ; que par ailleurs, il n’a
jamais dit en entretien à l’OFPRA qu’il a vu des miliciens en train de tuer des gens à l’Arboretum ; qu’il
n’a aperçu que deux cadavres durant la période du génocide et qu’il n’a pas vu des personnes tuées à
Tumba ;

Considérant que les pièces du dossier et les déclarations faites en séance publique devant la
cour permettent de tenir pour établi qu’en raison des accusations portées contre M. Sosthène
MUNYEMANA par les autorités rwandaises actuelles pour avoir commis des crimes durant la période
du génocide au Rwanda en 1994, il est poursuivi par lesdites autorités ; qu’il est de notoriété publique
que son nom figure sur la liste des personnes recherchées par INTERPOL ; qu’il encourt un procès en
cas de retour dans son pays ; que, compte tenu de la situation actuelle au Rwanda, ledit procès ne
paraît pas offrir toutes les garanties du procès équitable et impartial ; qu’ainsi, ses craintes
personnelles et actuelles en cas de retour au Rwanda peuvent être regardées comme fondées ;

Considérant, toutefois, qu’il résulte de l’instruction que, nonobstant les explications fournies tout
au long de la procédure par M. Sosthène MUNYEMANA, la réalité de la situation au Rwanda était
toute autre ; que dès 1990, des enseignants de l’Université nationale du Rwanda (UNR) ont fourni la
justification intellectuelle de ce qui allait devenir le Hutu Power ; que la communauté intellectuelle de
Butare était divisée et que la partie extrémiste encourageait les mêmes divisions chez les étudiants ;
qu’à partir de 1992, le régime de HABYARIMANA, par le biais du noyau dur mené par le vice-recteur
Jean-Berchmans NSHIMYUMUREMYI, exerçait ouvertement une pression politique envers tous les
opposants à la mouvance présidentielle aussi bien sur les enseignants, le personnel administratif que
sur les étudiants ; qu’en 1993, les étudiants, supporteurs du président HABYARIMANA, ont créé une
nouvelle organisation étudiante, la Ligue des étudiants du Rwanda (LIDER), pour contrecarrer
l’Association générale des étudiants de l’Université nationale du Rwanda (AGEUNR) après que les
élections pour le renouvellement de la direction de cette dernière avaient mis en minorité le candidat
pro-MRND et avaient été suivies d’agressions physiques et verbales ; qu’au cours de cette même
année, un groupe de supporteurs du MRND et du président HABYARIMANA, mené par l’épouse du
recteur de l’UNR, ministre de la Famille et de la Condition féminine, Pauline NYIRAMASUHUKO, et
son fils, Shalom Anselme NTAHOBARI, devenu l’un des chefs le plus important de la milice dans la
ville de Butare après le 6 avril 1994, menaçait de fermer l’UNR ; que des actes séparés à caractère
génocidaire envers les Tutsi au Rwanda ont eu lieu à partir du mois d’octobre 1990 ; qu’à cet égard, il
est notoire que la planification du génocide au Rwanda par des groupes d’extrémistes hutu au sein du
MRND et de la Coalition pour la défense de la République (CDR) a commencé, à tout le moins, dès le
mois d’octobre 1990 ; qu’un climat d’impunité généralisée pour les milices MRND, Interahamwe, et les
milices de la CDR, Impuzamugambi (en kinyarwanda : ceux qui ont le même but), s’est instauré après
l’appel à la haine lancé contre tous les Tutsi ainsi que contre tous les opposants politiques, prononcé
lors du discours tenu par M. Léon MUGESERA, le ou vers le 22 novembre 1992 à Kabaya ; que le
génocide a été planifié par les plus hauts responsables du régime au pouvoir avant le 6 avril 1994 ;
que les extrémistes hutu, responsables du génocide, n’ont eu besoin que de quelques jours après
l’attentat pour concrétiser leur projet génocidaire et le mettre en place à grande échelle ; que c’est le

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Gouvernement intérimaire formé le 9 avril 1994, qui, dans son ensemble, s’est chargé de l’exécution
du plan génocidaire ; qu’après le 12 avril 1994, jour de l’allocution du Premier ministre Jean
KAMBANDA, diffusée largement sur les ondes de radio, M. Sosthène MUNYEMANA ne pouvait
ignorer le caractère génocidaire du Gouvernement intérimaire ;

qu’en ce qui concerne la préfecture de Butare, les massacres y ont été plus tardifs ; que cette
préfecture comptait une forte représentation de la population tutsi ; que les deux groupes ethniques y
cohabitaient paisiblement ; que depuis l’instauration du multipartisme, le Parti social démocrate (PSD)
dominait la scène politique de Butare ; que le MRND y jouait un rôle moins important que dans le
reste du pays ; qu’ainsi, la structure organisationnelle des Interahamwe y était moins élaborée et ses
adhérents moins nombreux ; qu’en outre, le préfet de Butare, Jean Baptiste HABYALIMANA, membre
du PSD, seul préfet d’origine tutsi dans le pays, s’était ouvertement opposé aux massacres dans sa
préfecture et avait réussi à y maintenir le calme, à quelques exceptions près ; qu’aussi, des milliers de
personnes, en majorité Tutsi, venues d’autres préfectures, avaient cherché refuge à Butare dès les
premiers jours qui ont suivi le début des massacres à l’échelle nationale ; que les dirigeants civils et
militaires avaient pris conscience de la situation particulière qui régnait à Butare ; que le
Gouvernement intérimaire a révoqué le préfet HABYALIMANA le 17 avril 1994 ; que des massacres
sporadiques ont commencé dans certaines communes dès le lendemain ; qu’en outre, des éléments
de l’armée et des miliciens Interahamwe ont été envoyés en renfort pour commencer les massacres ;
que le 19 avril 1994, dans la salle des fêtes à Butare, la cérémonie d’investiture du nouveau préfet,
Sylvain NSABIMANA, a donné lieu à un grand rassemblement annoncé et organisé par le
Gouvernement intérimaire ; qu’à cette occasion, le président Théodore SINDIKUBWABO a prononcé
un discours appelant ouvertement et explicitement la population de Butare à suivre l’exemple des
autres préfectures et à commencer les massacres ; qu’il a violemment dénoncé les « Banyira
Ntibindeba », autrement dit « ceux qui ne se sentent pas concernés » ; qu’il leur a demandé « qu’ils
cèdent la place » et « qu’ils nous laissent travailler », termes utilisés à l’époque pour remplacer le mot
« tuer » ; qui plus est, plusieurs personnalités politiques et bourgmestres, dont Joseph KANYABASHI,
ont clairement indiqué à la population que les massacres étaient ordonnés et cautionnés par le
gouvernement ; que par ailleurs, Joseph KANYABASHI, en sa qualité de doyen des bourgmestres de
Butare, et en présence du nouveau préfet Sylvain NSABIMANA, a prononcé un discours pour soutenir
le Président de la République et l’assurer que ses instructions seraient suivies ; que ces discours ont
été largement diffusés sur les ondes ; que le lendemain, des dizaines de militaires de la Garde
Présidentielle et du Bataillon Para Commando sont arrivés à Butare et ont participé aux côtés des
Interahamwe de Butare, aux massacres de civils ; que dans les jours qui ont suivi le déclenchement
des massacres, des Interahamwe de Kigali et de Gikongoro sont arrivés pour prêter main forte aux
miliciens de Butare ; qu’après le 20 avril 1994 et le début des massacres massifs, les fonctionnaires et
les responsables politiques et administratifs qui n’approuvaient pas les tueries de Tutsi ou qui n’y
avaient pas participé avec suffisamment de zèle ont été limogés par les autorités ; que Joseph
KANYABASHI et Sylvain NSABIMANA étaient responsables de tels limogeages ; que s’agissant des
massacres à l’Hôpital universitaire, plusieurs centaines d’étudiants du campus universitaire de l’UNR
ont été tués et que d’autres cherchaient refuge à l’hôpital ; que selon le témoignage de Médecins sans
frontières (MSF), dans la nuit du 22 avril 1994, des soldats de l’ESO et de la Garde présidentielle ont
éliminé une quarantaine de convalescents tutsi ; que les massacres ont continué le lendemain et que
des membres du personnel tutsi et hutu, dont les noms figuraient sur une liste de personnes à tuer,
ont été éliminés ; que les soldats ont tué entre 140 à 170 personnes à l’hôpital en deux jours ; que
dans ces circonstances et après avoir constaté la vanité de son intervention auprès des autorités
préfectorales le 23 avril 1994, le chef de la mission MSF à Butare a décidé de mettre fin à ladite
mission ; que le lendemain, alors que les massacres continuaient et sous-prétexte de la situation
hygiénique et sanitaire critique, le doyen de la faculté de médecine, le Dr Alphonse KAREMERA, a
tenté de justifier ce « nettoyage » dans un rapport, lequel par ailleurs a été avalisé, le 2 mai 1994, par
le préfet NSABIMANA et utilisé dans la prise en charge des réfugiés et de personnes déplacées qui
cherchaient refuge et se trouvaient toujours à l’hôpital ; que la plupart des personnes ainsi « prises en
charge » ont été tuées ;

Et considérant que le niveau intellectuel et social de M. Sosthène MUNYEMANA exclut de sa


part toute confusion quant à la véritable nature des événements survenus au Rwanda de 1990 jusqu’à
son départ le 27 juin 1994 et quant à la position des acteurs politiques et de l’élite universitaire et
intellectuelle de Butare ; que nonobstant ses dernières déclarations en audience publique
condamnant le génocide rwandais, ses propos ne peuvent être regardés comme sincères et
traduisent sa volonté délibérée d’occulter la réalité des faits ; qu’ainsi, ses dires concernant l’absence

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de volonté génocidaire de l’administration locale, le caractère apolitique du monde universitaire et la


conduite de certaines personnalités, le déroulement des événements à l’Hôpital universitaire de
Butare d’avril à juin 1994, et concernant le bureau du secteur de Tumba, traduisent cette volonté
délibérée d’occulter la réalité du contexte de l’époque ; qu’à cet égard, les propos du requérant sur le
contenu du discours de Jean KAMBANDA le 12 avril 1994 sont erronés ; que, compte tenu de la
médiatisation de la réunion du 19 avril 1994, il n’a pu ignorer son contenu ; qu’une personnalité
modérée et membre de l’opposition politique tel que l’intéressé se présente n’aurait pu assumer la
moindre responsabilité administrative après ladite réunion du 19 avril 1994 à Butare ; que son élection
au comité de sécurité appelé aussi conseil de sécurité le 17 avril 1994 coïncide avec le limogeage de
l’ancien préfet tutsi, Jean Baptiste HABYALIMANA ; qu’après le 19 avril 1994, M. Sosthène
MUNYEMANA n’a montré aucun signe de désolidarisation avec les autorités locales et nationales
dont il ne pouvait plus ignorer le caractère génocidaire ; que par ailleurs, des sources fiables parmi
lesquels l’ouvrage intitulé « Aucun témoin ne doit survivre » de Human Rights Watch et de la
Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme, révèlent que d’une manière générale,
ces comités ou conseils de sécurité dans la commune de Ngoma ont été mis en place durant la
troisième semaine du mois d’avril 1994 afin de fournir aux autorités administratives et politiques un
moyen supplémentaire d’appliquer la politique du Gouvernement intérimaire ;

qu’en ce qui concerne les déclarations de M. Sosthène MUNYEMANA relatives à son rôle dans
les événements survenus pendant qu’il détenait la clef du local du secteur à Tumba, elles ne peuvent
être tenues pour crédibles ; que celles selon lesquelles il ignorait ce que devenaient les personnes qui
étaient transférées depuis le local du secteur à Tumba aux autorités communales et préfectorales ne
peuvent être regardées comme sincères et vraies ; qui plus est, les mêmes déclarations ne sauraient
remettre en cause l’analyse présentée dans l’ouvrage cité ci-dessus selon laquelle il détenait la clef
dudit local même au-delà du 9 mai 1994, date de la reprise des activités professionnelles à l’Hôpital
universitaire ; qu’en effet, selon ladite analyse, un Tutsi qui a essayé de fuir son secteur d’origine,
Tumba, a été découvert et capturé le 14 mai 1994 et placé dans le local du secteur sous le contrôle
du requérant ; que ce Tutsi a été transféré avec une dizaine de personnes dans la cellule de la
préfecture ; que le 24 mai 1994, il s’est évadé, échappant ainsi à la mort ;

que concernant ses activités à l’Hôpital universitaire de Butare et sans préjuger de son rôle
dans les événements macabres qui y ont eu lieu durant la période de génocide, ses déclarations, par
endroit contradictoires sur les périodes précises de sa présence dans les locaux dudit hôpital avant le
9 mai 1994, lacunaires voire opaques sur les conditions dans lesquelles il exerçait sa profession après
cette date, n’emportent pas non plus la conviction et traduisent sa volonté manifeste d’occulter les
massacres qui s’y sont déroulés ;

que s’agissant des démarches qu’il a entreprises après l’assassinat de son ami François
KAVAMAHUNGA, survenu par ailleurs le 31 mai 1994, et non pas comme il l’a indiqué vers le 5 juin
1994, qui lui ont permis de récupérer son corps à l’Arboretum après une enquête menée auprès de
militaires, de miliciens et des autorités préfectorales, à l’Ecole des sous-officiers, lieu notoire de
massacres et sur l’une des barrières les plus meurtrières de Butare en face de l’hôtel Faucon, elles
démontrent les possibilités qu’il avait d’entrer en contact avec les autorités civiles et militaires à un
moment où des sources fiables indiquent que des massacres ont toujours eu lieu ; qu’en
conséquence, il s’avérait davantage être une personnalité disposant d’une certaine autorité qu’une
personne craignant pour sa vie ;

Considérant, par ailleurs et en outre, que les attestations de compatriotes de l'intéressé et


d’autres personnes, versées au dossier et visant à soutenir sa demande et revenant sur les
massacres ayant eu lieu à Tumba, sur les événéments s’étant déroulés à l’Hôpital universitaire, sur la
réunion au bureau de secteur, sur ses propres activités et sur son appartenance politiques ainsi que
sur les accusations de sa participation au génocide au Rwanda en 1994, redigées en des termes qui
ne permettent pas de les regarder comme étant des témoignages spontanés, n’ont pas convaincu la
cour ; que les copies des documents versés au dossier relatifs à l’ensemble des procédures
judiciaires en France n’ont pas d’incidence sur l’examen de la présente demande ; que les différents
documents et extraits d’ouvrages produits concernant la situation générale au Rwanda après son
départ du pays ne sont pas suffisants pour infirmer les appréciations de la cour ; que les copies de sa
correspondance privée adressée à différentes personnalités en France et ailleurs ne sont pas de
nature à justifier les prétentions du demandeur ; que la copie de la lettre datée du 16 juillet 1997 du
Centre pour les droits de l’Homme du Haut Commissaire aux droits de l’Homme des Nations unies

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établissant qu’un document présenté comme émanant du Haut commissariat aux droits de l’Homme
et citant le nom de M. MUNYEMANA parmi les personnes impliquées dans le génocide de 1994, est
manifestement un faux document, a été dûment prise en compte ; que la thèse selon laquelle
M. Sosthène MUNYEMANA serait victime d’une manipulation présentée dans l’ouvrage « Noires
fureurs et blancs menteurs » de Pierre PEAN a été écartée par la cour ; que la copie d’une lettre de
soutien à l’intéressé signée par le président de son Comité de soutien et adressée aux autorités
françaises ne peut infirmer le raisonnement de la cour ; que plusieurs articles de presse, qui relatent
certains éléments de son parcours en France ou qui se bornent à faire état de la situation générale qui
prévaut dans le pays d'origine de l'intéressé, ne sont pas suffisants à cet égard ; que les différents
documents et communiqués produits et signés par M. Joseph MATATA, cordonnateur du Centre de la
lutte contre l’impunité et l’injustice au Rwanda ainsi que ses déclarations entendues en audience
publique n’ont aucunement convaincu la cour ; que le témoignage devant la cour de Mme Josepha
MUJAWAYEZU, ne concordant par ailleurs que partiellement avec ses déclarations écrites versées
par l’intéressé sous la forme d’une attestation, est en contradiction avec les propos de
M. MUNYEMANA notamment en ce qui concerne le déroulement et la durée des rondes à Tumba
ainsi que sur la participation de Tutsi auxdites rondes après le 24 avril 1994, et lui ôte ainsi toute
crédibilité ; que le témoignage écrit ainsi que les déclarations orales en audience publique de
Mme Beata UWAMARIYA, sans nier le fait qu’elle ait pu être sauvée par M. Sosthène MUNYEMANA,
ne peuvent être considérés comme avérés sur la situation générale dans le complexe hospitalier de
l’époque dans la mesure où elle demeurait cloîtrée à la maternité ; que ces mêmes déclarations
confortent la thèse de la présence régulière de l’intéressé à l’hôpital à partir du 18 ou 20 avril 1994 et
témoignent d’une certaine autorité dont jouissait M. Sosthène MUNYEMANA, qui a imposé une garde
par trois Tutsi à cette patiente pendant deux ou trois semaines ; que ni les miliciens ni les militaires
présents sur le terrain du complexe hospitalier n’ont pu inquiéter cette dernière ; que la thèse de
l’intéressé selon laquelle les documents émanant du TPIR constituent un mode de preuve déloyal qui
porte gravement atteinte aux droits de la défense ne peut être valablement soutenue devant la cour,
qui a obtenu ces documents dans le cadre de la coopération avec le TPIR, documents communiqués
par ailleurs aux deux parties aux fins du respect du contradictoire ; que parmi les témoignages de
témoins protégés ainsi obtenus, la cour n’a pris en considération que la déclaration de la veuve de
François KAVAMAHUNGA et la transcription de l’interview de Jean KAMBANDA enregistré le 6
octobre 1997 ; que les documents enregistrés au dossier sous la côte F/3, 1 à 17, ont été
communiqués par le TPIR comme ayant un caractère public y compris l’enregistrement de
l’interrogatoire de M. Sosthène MUNYEMANA le 13 mai 1997 dans le cabinet de son conseil à Paris
par les enquêteurs du TPIR ; que l’absence de poursuites à l’encontre de M. Sosthène MUNYEMANA
en France ou par le TPIR est en outre sans incidence sur l’appréciation de l’application de l’article
er
1 , F, a) précité de la convention de Genève ; que la circonstance que M. Sosthène MUNYEMANA ait
appartenu ou non à une structure de l’autodéfense civile, comme l’a affirmé le professeur André
GUICHAOUA dans son ouvrage intitulé « Butare, la préfecture rebelle », rapport d’expertise rédigé à
la demande du TPIR, citant le nom de l’intéressé dans la liste des membres du Comité de
financement de l’autodéfense civile à Butare, alors que le requérant affirme le contraire, est sans
incidence sur l’analyse des autres moyens examinés par la cour ;

Considérant qu’il résulte de tout ce qui précède que, malgré la reconnaissance de l’existence
du génocide au Rwanda en 1994 par l’intéressé, l’expression de regrets à l’égard de victimes en
audience publique devant la cour et le fait qu’il ait pu contribuer à sauver des personnes menacées
Tutsi et Hutu, il existe, au vu de l’ensemble des éléments du dossier, des raisons sérieuses de penser
er
que M. Sosthène MUNYEMANA s’est rendu coupable d’un crime au sens de l’article 1 , F, a) précité
de la convention de Genève et notamment d’un crime contre l’humanité, au sens des instruments
internationaux élaborés pour prévoir des dispositions relatives à ces crimes, tels que la convention
pour la prévention et la répression du crime de génocide qui punit, au même titre que le génocide, la
complicité dans le génocide ; qu’en conséquence, il y a lieu d’exclure M. Sosthène MUNYEMANA du
er
bénéfice tant des stipulations de l’article 1 , A, 2 de la convention de Genève que des dispositions de
l’article L 712-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile relatives au bénéfice
er
de la protection subsidiaire en application des articles 1 , F, a) et L 712-2 a) desdits convention et
code ; que, par voie de conséquence, malgré la reconnaissance, le 22 février 2000, par l’OFPRA de la
qualité de réfugiée à son épouse, le statut de réfugié ne peut lui être accordé au titre du principe de
l’unité de famille ; que la reconnaissance de la qualité de réfugiés à plusieurs de ses enfants est sans
incidence sur l’examen de sa situation ; qu’ainsi, le recours ne peut être accueilli ;

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DÉCIDE

er
article 1 – Le recours de M. Sosthène MUNYEMANA est rejeté.

article 2 – La présente décision sera notifiée à M. Sosthène MUNYEMANA et au directeur général de


l’OFPRA.

Délibéré dans la séance du 24 janvier 2008 où siégeaient : M. Desclaux, président de section ;

M. Fontan, personnalité nommée par le vice-président du Conseil d’Etat ;

M. Benbekhti, personnalité nommée par le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés ;

Lu en séance publique le 21 février 2008

Le Président : H. Desclaux

Le chef de service : M. Le Duc

POUR EXPÉDITION CONFORME : M. Le Duc

La présente décision est susceptible d'un pourvoi en cassation devant le Conseil d'Etat qui, pour être
recevable, doit être présenté par le ministère d'un avocat au Conseil d'Etat et à la Cour de Cassation
et exercé dans un délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision. Elle est en
outre susceptible d’un recours en révision devant la Cour nationale du droit d’asile dans le cas où il
est soutenu que la décision de la juridiction a résulté d’une fraude. Ce recours doit être exercé dans
un délai de deux mois après que la fraude a été constatée. Aucune autre voie de recours n'est ouverte
contre les décisions de la Cour nationale du droit d’asile devant d'autres juridictions.

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