Vous êtes sur la page 1sur 160

ANTONIO GRAMSCI

Écrits politiques 1914-1920

Textes choisis, présentés et annotés par Robert Paris

Traduits de l’Italien par Marie G. Martin, Gilbert


Moget, Armando Tassi, Robert Paris

Gallimard

INTRODUCTION

Il est désormais de tradition que chaque pays ait son Lénine. Le « Lénine italien» a
nom Antonio Gramsci. Gramsci, né Sarde et mort léniniste, comme aurait dit La
Bruyère... Cette légende tenace a pris racine dans l’article nécrologique publié par
Togliatti en 1937, « Antonio Gramsci capo della classe operaia italiana (1)». Texte de
circonstance, appliqué et sans grand éclat, visant probablement à servir la position de
son auteur à l’intérieur du P.C.I., cette commémoration a été appelée depuis à
constituer une sorte de protocole principiel et ne varietur de l’interprétation de
Gramsci; quelque chose comme des prolégomènes à toute lecture possible, ou du
moins reconnue, autorisée, de l’œuvre du « meilleur fils» du prolétariat italien.
Énonçant la tradition dont pourra et devra se réclamer désormais la direction du P.C.I.,
entreprise dont Gramsci lui-même avait jeté les premiers fondements dans son article
sur « Giacinto Menotti Serrati et les générations du socialisme italien (2)», Togliatti
s’y emploie à dresser l’image « tel qu’en lui-même enfin» du héros tutélaire de cette
tradition et, surtout, y énonce les séquences majeures à travers lesquelles s’est réalisée
sa geste. Ainsi

1. P. Togliatti, a Antonio Gramsci capo della classe operaia italiana», Lo Stato


operaio, XI, 5-6, mai-juin 1937, pp. 273-289. Cet article est repris dès l’année suivante
dans un ouvrage collectif consacré à Gramsci (Paris, 1938), lequel sera réédité en 1945
(deux éditions) et en 1948. Il est également publié sous forme de brochure en 1944 et,
depuis 1955, il constitue le premier chapitre de l’ouvrage, plusieurs fois réédité, de
Togliatti, Gramsci. Cf. « Il capo della classe operaia italiana», in P. Togliatti, Gramsci,
Florence, 1955, pp. 3-45 - texte auquel nous nous référerons dans nos notes.

2. « Giacinto Menotti Serrati et les générations du socialisme italien 14 mai 1926,


in Écrits politiques, Ili.
12 Écrits politiques

se trouveront définies par avance les limites de toute lecture future, tout le reste ne
pouvant être désormais que commentaires, gloses et paraphrases. Intercesseur
privilégié, et même unique, auprès du héros, Togliatti se trouve seul alors à pouvoir
énoncer le texte : du vieux groupe de L’Ordine Nuovo, Tasca a été exclu en 1929 et
Leonetti, en 1930; quant à Terracini, en prison depuis 1926, il n’en sortira qu’en 1949.
En proposant la reconstruction ptoléméenne d’une Bildung de Gramsci tout entière
organisée et gravitant autour du seul « léninisme», Togliatti ne fera pas que sacrifier à
cette téléologie ou ce finalisme auquel s’arrêtera ultérieurement la critique (1), il
imposera une certaine organisation du discours, lui assignera sa configuration et même
l’instituera comme configuration. Cessant de s’écrire, son texte, dès lors, s’instaurera
comme protocole.

Quelques années avant, ces tables de la loi eussent été sans doute différentes. En
1930 encore, réglant son compte au « bordiguisme» dans un texte qui constitue « une
première rétrospective sur les étapes de la formation du parti (2)», Togliatti
apparaissait encore attaché à une certaine laïcité du discours et soucieux, toujours, de
peupler quelque peu une historiographie qui, après ce texte de 1937, ne devait plus être
qu’un théâtre d’ombres : « On ne peut nier - concédait-il par exemple - qu’en voyant
combien il était nécessaire de résoudre ce problème [de la création d’un parti
révolutionnaire], Bordiga a précédé beaucoup d’autres éléments révolutionnaires ...»
Mais 1937, c’est tout à la fois 1984 et l’âge d’or du populisme, l’exaltation du Front
populaire et les massacres de Barcelone (et comment ne pas voir que Gramsci et
l’anarchiste Berneri sont contemporains dans la mort?), le second procès de Moscou et
la publication de Fils du peuple, la montée des successeurs à l’intérieur du parti et le
filet de l’Ejovtchina près de s’abattre sur les proches, la liquidation des communistes
polonais et le souvenir encore frais de la main tendue aux fascistes : « Donnons

1. C. Cicerchia, « Il rapporto col leninismo e il problema della riveluzione


italiana», ln La Città futura - Saggi sulla figura e il pensiero di Antonio Gramsci, a
cura di A. Caracciolo e G. Scalia, Milan, 1959, pp. 11-37.

2, R. Alcara, La formazione e i primi anni del Partito comunista nella storiografia


marxista, Milan, 1970, p. 19.

3. a Appunti per una critica del bordighismo», Lo Stato operaio, IV, 4, avril 1930,
in Lo Stato operaio 1927-1939, Antologia a cura di F. Ferri, Rome, 1964, 1, pp. 372-
379.
Introduction 13

nous la main, fils de la Nation italienne! Donnons-nous la main, fascistes et


communistes, catholiques et socialistes, hommes de toutes les opinions. Donnons-nous
la main et marchons côte à côte (1) ...» Le remarquable, toutefois, n’est pas tant que ce
texte soit ainsi marqué par les circonstances de sa production, mais bien plutôt qu’ainsi
et aussi daté, il n’ait cessé depuis de fonctionner, explicitement ou non, comme un
protocole, comme le principe régulateur de tous les discours ultérieurs.

Certes, l’historiographie officielle s’est efforcée, depuis, de gommer ou d’occulter


les détails les plus incongrus de ce premier portrait. Ainsi, ce Gramsci « fils de
paysans pauvres (2)», quand il était, on le sait, fils d’un fonctionnaire du Bureau de
l’Enregistrement de Ghilarza et petit-fils d’un colonel de gendarmerie : Staline, il est
vrai, en a usé de même avec son ascendance (3)... Mais c’est qu’il s’agit ici de
ressusciter un archétype : celui du héros proche de ses racines paysannes et de sa
province natale et voué, par là même, à accéder aux degrés les plus hauts du Savoir et
de l’Être. Comme le dira, douze ans plus tard, Togliatti : « Sarde donc, mais
précisément parce que Sarde, Italien, et précisément parce qu’Italien, non seulement
socialiste, mais penseur et homme d’action à la hauteur des plus grands de notre temps
(4).»

Le discours, toutefois, ne saurait s’épuiser dans cette seule évocation des vertus
telluriques de Ghilarza et de la Sardaigne. Une première médiation intervient, qui
donnera sens à la Bildung : la rencontre avec la métropole industrielle qu’est Turin -
« Petrograd italienne», comme la définira un moment Gramsci et, plus encore, le
passage par « l’école du prolétariat (5)». Sans ses liens avec la classe ouvrière
turinoise, insistera Togliatti, Gramsci n’aurait pu entreprendre ni porter à terme
« l’indispensable oeuvre de restauration du marxisme dans notre pays (6)», - ce qui,
dans le langage, est doublement révélateur : et parce que la notion de « restauration du
marxisme», qui appar

1. « Un document pour la propagande... Où sont les agents du fascisme?», La lutte


ouvrière, 12 février 1937, p. 4. Pour l’original, cf. a La riconciIiazione del popolo
italiano è la condizione per salvare il nostro paese dalla catastrofe», Lo Stato operaio,
X, 6, juin 1936, in Lo Stato operaio 1927-1939, Il, pp. 419-429.
2. P. Togliatti, op. cil., p. 10.
3. B. Souvarine, Staline, Paris, 1935.
4. P. Togliatti, « Pensatore e uomo d’azione» [1949], op. cit., p. 65.
5. Ibid., p. 15.
6. Ibid., même page.
14 Écrits politiques

tient en quelque sorte à Bordiga, charrie avec soi toute une vision de l’histoire du
mouvement ouvrier qui se trouve aux antipodes de la reconstruction « léniniste»
proposée ici, et parce que c’est là, précisément, la formule que Bordiga - qui dénie au
« léninisme» toute existence et toute originalité propres - emploie à propos de Lénine.
Lapsus, donc; faille par laquelle le discours laisse échapper et retient son contraire.

Arrivé à Turin en 1911, Gramsci s’y consacre donc à « apprendre auprès des
masses (1)». Et, ici, la légende se plait à brouiller cartes et repères. « Quelques mois
après le début de la guerre, en 1915», Gramsci, qui appartient, comme il se doit, à
« l’aile gauche du mouvement socialiste», aurait été « appelé à la direction du journal
de la section socialiste de Turin (2)». Devenu bientôt « le plus populaire et le plus
aimé des chefs socialistes de Turin (3)», au lendemain de l’insurrection d’août 1917, il
est nommé « secrétaire de la section locale du P.S.I.», ce qui constitue « la première
reconnaissance ouverte de son rôle de chef du prolétariat de la ville la plus rouge
d’Italie (4)».

L’attitude de Gramsci au début de la guerre, il faudra bien, pourtant, y revenir... Ce


n’est, en tout cas, qu’après l’insurrection d’août 1917 et l’arrestation de la plupart des
dirigeants socialistes turinois qu’il assurera de facto la direction du Grido del Popolo.
C’est alors qu’il est nommé secrétaire du Comité exécutif provisoire de la section
turinoise du P.S.I. et commence, effectivement, de se signaler comme «subversif» :
son nom apparaît pour la première fois dans un télégramme que la Préfecture de Turin
adresse au ministère de l’Intérieur à l’occasion de la réunion clandestine de la fraction
socialiste révolutionnaire qui se tient à Florence le 18 novembre 1917 (5). Mais la
parabole se veut ici exemplaire. Rien, jusqu’ici, que de très attendu; rien qui puisse
remettre en question ce ressort essentiel de la littérature d’édification qu’est
l’articulation intime du sacrifice et de la récompense; rien, enfin, qui évoque
Rastignac. C’est sur la Vie de Don Bosco que se calqueront les premières biographies
populaires de Gramsci.

1. P. Togliatti, op. cil., p. 17.


2. Ibid., p. 16.
3. Ibid., p. 18.
4. Ibid., p. 21.
5. P. Spriano, Torino operaio nella grande guerra (1914-1918), Turin, 1960, p.
284.
Introduction 15

Sans doute, Gramsci a-t-il bien été ce petit étudiant pauvre qui, refusant richesses
et honneurs, a tenté de se mettre à l’écoute de la principale ville industrielle d’Italie.
Lui-même évoquera plus tard ces premières années glaciales, ses cauchemars, la
course aux leçons particulières, et dira comment, en décembre 1915, au poste de
directeur du lycée d’Oulx et au curriculum universitaire, il a préféré la vie du militant,
du journaliste, du révolutionnaire professionnel - renonciation, au demeurant, plus
tardive qu’il ne le dit, puisque, en 1918 encore, dans une lettre à Serrati, il déclare
préparer une thèse de linguistique sur l’histoire du langage, selon la méthode du
« matérialisme historique (1)». Mais de ce Gramsci étudiant, élève de Bartoli,
d’Umberto Cosmo et d’Annibale Pastore, de ce Gramsci qui n’hésite pas à collaborer -
sur des thèmes littéraires - au Corriere universitario de Turin (2), de ce Gramsci
concret, Togliatti, précisément, ne souffle mot. Et ce silence surprend d’autant. plus
que la légende, soigneusement entretenue par ses soins, ne cessera ensuite de gonfler
et d’exalter leur rencontre « historique» sous les colonnes de l’Université de Turin, un
petit matin de l’automne 1911 (3). Qu’en gommant ainsi cette période « intellectuelle»
de l’apprentissage de Gramsci, il s’agisse pour Togliatti d’accentuer le caractère
« prolétarien» de son héros - intention déjà présente, au reste, dans la formule « fils de
paysans pauvres» - le seul contexte de 1937 pourrait suffire à l’expliquer. Que
l’exemplarité de la parabole exige également un personnage dépouillé de ses
principales déterminations concrètes, ce serait également de bonne logique : et l’on
verra qu’au sortir de la guerre la première édition des Lettres de prison persévérera
dans cette entreprise de « purification». Mais, plus probablement, l’effort de Togliatti,
pleinement fidèle en cela à sa formation néo-hégélienne et crocienne, tend-il surtout,
en retraçant une histoire purement idéelle, à constituer l’itinéraire de Gramsci en une
sorte de phénoménologie de l’esprit. Ce qui ne va pas sans un préalable travail de
l’abstraction.

La première victime en est Angelo Tasca. Après avoir dirigé pendant trois ans -
1926-1929 - le P.C.I. en compagnie de Togliatti et de Grieco, Tasca, pour avoir fait
front à Staline, en a été exclu en 1929. Il est devenu dès lors

1. G. Fiori, La Vie de Antonio Gramsci, Paris, 1970, p. 118.


2. R. Martinelli, « Gramsci e il Corriere universitario», Studi storici, XIV, 4, 1973,
pp. 908-916.
3. M. et M. Ferrara, Conversando con Togliatti, Rome, 1953, p. 9.
16 Écrits politiques

l’un des « Goldstein» du 1984 togliattiste : expulsé sans tarder des fameux
Souvenirs d’un perruquier, de Giovanni Germanetto (1), il continuera d’apparaître, en
1952, comme un « opportuniste pourri (2)», pour se voir accoler plus récemment
l’épithète - a peine moins infamante - d’ « archiviste de la révolution (3)». Son spectre
hante d’autant plus l’historiographie togliattiste que, non content de préparer ces
bombes que constituent la publication, dès 1938, de la lettre de Gramsci au P.C.U.S.
(4), ses articles de 1953 sur les débuts du P.C.I. et, surtout, ses Archives patiemment
accumulées (5), Tasca symbolise une période où Gramsci et Togliatti se sont trouvés
en désaccord. Comme le rappellera en effet Gramsci dans une lettre du 5 janvier 1924,
en août 1920 Togliatti et Terracini « s’étaient ralliés à Tasca», c’est-à-dire à la
« droite» de la section socialiste de Turin (6). Qu’après l’arrestation de Gramsci,
Togliatti se soit retrouvé pendant trois ans pleinement d’accord avec Tasca dans la
gestion du P.C.I. n’en rend, bien entendu, que plus urgente cette opération
d’exorcisme.

Mais Tasca, qui est probablement le seul membre du groupe de L’Ordine Nuovo à
pouvoir se réclamer d’origines prolétariennes, incarne d’abord l’ « avant-guerre» de
Gramsci et de Togliatti. « Vieux militant» du mouvement des jeunesses socialistes, il
joue ici un rôle essentiel : n’en déplaise à la légende, c’est sa rencontre avec Tasca, et
non avec Togliatti, qui sera décisive pour l’évolution de Gramsci. Il n’est nullement
certain que Tasca soit ce leader des jeunes socialistes turinois qu’évoquera Gramsci en
1916 : « Nous sortions souvent en groupe des réunions du parti en entourant celui qui
était notre leader (7)» :

1. A. Tasca, I primi dieci anni del P.C.I., Bari, 1971, p. 148. Publiés d’abord en
russe en 1930, les Souvenirs d’un perruquier, de G. Germanetto (Paris, 1931), ont
connu 45 éditions en 23 langues, avec un tirage total de plus d’un million
d’exemplaires.
2. [P. Togliatti], « Un opportunista marcio : Angelo Tasca », in Trenta anni di vila
e lotte del P.C.I., Rome, 1952, pp. 120-121.
3. G. Amendola, « Un archivista nella rivoluzione P, Rinascita, XXIV, 9, 3 mars
1967, pp. 15-17.
4. A. Tasca, « Una lettera di A. Gramsci al Partito comunista russo», Problemi
delta rivoluzione italiana, avril 1938, pp. 24-30.
5. « Archivio di Angelo Tasca con introduzione e note di Gluseppe Berti P, Annali
Feltrinelli 1966, Milan, novembre 1966; repris partiellement In G. Berti, I primi dieci
anni di vila del P.C.I. -Documenti inediti dell’ Archivio Angelo Tasca, Milan, 1967.
6. A Scoccimarro, 5 janvier 1924, in Écrits politiques, II.
7. a Pietro Gavosto», Il Grido del Popolo, 22 janvier 1916, in Scritti giovanili
1914-1918, Turin, 1958, pp. 21-22. Cf. aussi 0. Berti, op. cil., p. 196.
Introduction 17

en 1916, en effet, Gramsci n’a manifestement aucun motif de taire le nom de Tasca
et ce mystérieux leader ne peut être que Mussolini, exclu depuis plus d’un an du Parti
socialiste (1_. Mais, en s’opposant à Bordiga lors du Congrès de la Fédération des
jeunesses socialistes, Tasca a défini, dès 1912, l’un des termes de l’espace politique
dans lequel se situera Gramsci : entre Bordiga - « à gauche» - et Tasca - « à droite».
C’est également lui qui, le spectacle des élections de 1913 aidant, fera « définitivement
de Gramsci un socialiste (2)» et qui, quelques années plus tard, fournira les 6 000 lires
nécessaires au lancement de L’Ordine Nuovo.

Ce silence autour du personnage et du rôle de Tasca désigne évidemment toute une


zone d’ombre; des problèmes, surtout, que Togliatti s’interdit de poser. Zone d’ombre,
d’abord, que le contexte turinois, bien exploré, il est vrai, et même trop, depuis (3);
zone d’ombre, donc, sur ces « masses» et ce « prolétariat» si souvent invoqués : et ici,
il ne saurait s’agir, bien entendu, de censure consciente, mais simplement de ce que,
pour la téléologie léninienne de Togliatti, tout ce qui, dans la biographie de Gramsci,
précède la rencontre avec le « léninisme», se trouve d’emblée dévalorisé, voire
insignifiant. Problème mineur, sans doute, que celui de l’adhésion de Gramsci au
socialisme : Togliatti la date de 1910 ou 1911, quand une dédicace apposée par Tasca
sur un exemplaire de Guerre et Paix offert à Gramsci le 11 mai 1912 laisse entendre
qu’à cette époque le jeune Sarde n’a pas rejoint encore le P.S.I. et qu’au témoignage de
Battista Santhià, cette adhésion n’aurait eu lieu qu’en 1913 (4). Mais c’est taire, bien
évidemment, que ce passage n’a pas tant été le fruit de l’ « école du prolétariat
turinois» ou d’un « perpétuel retour» sur l’oeuvre dAntonio Labriola (5) - dont le nom,
au demeurant, n’apparaît pour la première fois sous la plume de Gramsci qu’en janvier
1918 Il - que de la lecture de « méridiona

1. A. Romano, a Antonio Gramsci tra la guerra e la Rivoluzione», Rivista Storica


del Socialismo, 1, 4, octobre-décembre 1958, p. 413.

2. A. Tasca, I primi dieci anni del P.C.I., éd. cit., p. 88.

3. P. Spriano, Socialismo e classe operaia a Torino dal 1892 al 1913, Turin, 1958,
et, du même, Torino operaia nella grande guerra (1914-1918), déjà cité, ainsi que E.
Avigdor, « Il movimento operaio torinese durante la prima guerra mondiale , in La
Città futura, déjà cité, pp. 39-90.

4. A. Leonetti, Note su Gramsci, Urbino, 1970, pp. 165-166.

5. M. et M. Ferrara, op. cil., p. 29.

6. « Achille Loria e il socialismo», Avanti 1, 29 janvier 1918, in Scritti giovanili


1914-1918, pp. 162-163.
18 Écrits politiques

listes» comme Salvemini ou Fortunato, d’économistes libéraux comme Einaudi, et


de la fréquentation des milieux libre-échangistes : en octobre 1913 encore, avant
même que d’assister, en Sardaigne, à ces élections dont le spectacle achèvera sa
conversion, Gramsci adhère à un groupement sarde d’ « action et de propagande
antiprotectionniste».

Mais il y a plus important encore, et c’est le silence sur l’attitude de ce Gramsci,


nouveau venu au socialisme, face au problème de l’entrée en guerre de l’Italie. Cette
sorte de péché originel que sera, pour le socialisme italien d’après-guerre, la tentation
interventionniste ou nationaliste de 1914, ne cessera, en effet, de peser, pendant des
années, sur son évolution et d’hypothéquer ses actions : en lui interdisant peut-être de
rompre dès 1919 avec les réformistes ou de tenter une sortie hors du contexte turinois,
en retardant peut-être aussi sa rupture avec Bordiga, en rendant sa position plus
incommode jusqu’à l’intérieur du P.C.I. C’est, du reste, ce que reconnaîtra
ultérieurement Togliatti en évoquant la fondation du P.C. d’Italie : « Quelques
délégués auraient voulu s’opposer à l’admission de Gramsci dans le Comité central, en
se référant à l’accusation stupide, lancée par des réformistes et des maximalistes au
cours des violentes discussions qui avaient précédé le Congrès, selon laquelle il aurait
été interventionniste et même ardito au front (1).» Ardito, c’était, certes, une
accusation stupide, s’agissant de ce petit bossu malingre. Mais celle
d’interventionnisme n’était pas sans fondement.

A l’origine de cette rumeur, on trouve un article du 31 octobre 1914, « Neutralité


active et agissante (2)», dans lequel Gramsci se prononce, avec des nuances que l’on
s’est efforcé depuis de sursignifier, en faveur des thèses de Mussolini, alors directeur
de l’Avanli! (3). La réédition de ce texte, en 1958, suscitera deux attitudes également
embarrassées : l’effort de récupération qu’on a dit, conduit avec plus ou moins de
bonheur et, désormais, insoutenable; et la tentative de réduire l’affaire à un accident
aussi « malheureux» qu’ « incompréhensible (4)», alors que tout

1. P. Togliatti, La formazione del gruppo dirigente del P.C.I., Rome, 1962, p. 13.
2. Cf. infra, pp. 63-67.
3. Cf. A. Romano, loc. cit., ainsi que R. Paris, « La première expérience politique
de Gramsci», Le Mouvement social, no 42, janvier-mars 1963, pp. 31-57.
4. G. Tamburrano, « Fasi di sviluppo del pensiero politico di Gramsci La Città
futura, éd. cit., p. 118.
Introduction 19

ce que l’on sait du P.S.I. et de ses « générations» - y compris à travers le Gramsci


parvenu a maturité de l’article sur Serrati - comme tout ce que l’on sait ou pressent de
la formation théorique et politique de ce jeune Gramsci, tout nourri de Croce, de
Gentile, de Sorel et de Salvemini, font plus qu’expliquer la tentation « mussolinienne »
de 1914, la rendent pleinement compréhensible. Face à la guerre, ce sera donc la
rupture avec les positions neutralistes - d’un neutralisme parfois abstrait - du
socialisme officiel. Gramsci et Togliatti s’éloignent tous deux du P.S.I., et déjà, jusque
dans le péché, leurs routes paraissent diverger : « Dans sa forme sinon en substance, la
position de Togliatti se distingua de celle de Gramsci en ce sens qu’il présenta une
lettre de démission du parti à la section socialiste (l’ancien secrétaire de la section
socialiste turinoise Giovanni Boero le rappellera au cours d’une polémique qui eut lieu
par la suite dans l’émigration) et, comme Togliatti avait été réformé et était exempté
du service militaire, il fit une demande d’engagement volontaire et put se faire enrôler
(il fit la guerre comme volontaire dans le service de santé des chasseurs alpins) (1).»

Une telle issue étant interdite à Gramsci, il vit la crise dans toute son ampleur,
avant que de la réprimer. Car, si l’on en croit Tasca, le « malheureux» article
représente plus qu’un coup de tête juvénile ou un accident isolé. « A l’automne 1914 -
écrit Tasca dans des notes inédites - Gramsci est pour la neutralité active et agissante,
en substance, pour la guerre telle que paraît la préconiser Mussolini. Il accepte de
collaborer au Popolo d’Italia [du même Mussolini], envoie un article sur la Sardaigne,
que Mussolini ne publie pas, en l’invitant toutefois à en envoyer d’autres. (2)» La
collaboration en restera là, et ce nouvel acte manqué - que les socialistes
s’empresseront d’exhumer après la scission de Livourne (3) - ne saurait être
sursignifié. Après tout, même interventionniste, le Mussolini de 1914 se veut, continue
d’apparaître à beaucoup et demeure peut-être, pour autant qu’il ait pu l’être naguère,
un « révolutionnaire» et le « mussolinisme», nullement exceptionnel, de Gramsci -
Tasca rappellera plus tard combien Mussolini

1. G. Berti, « Appunti e ricordi 1919-1926 à, op. cit., p. 50.


2. a Un tentativo di ricostruzione e di interpretazione degli anni 1914-1920 negli
appunti inediti di Angelo Tasca», in G. Berti, op. cit., p. 48.
3. B. Martinelli, « Una polemica del 1921 e l’esordio di Gramsci sull Avanti !
torinese», Critica marxista, X, 5, septembre-octobre 1972, pp. 148-168.
20 Écrits politiques

avait su fasciner les jeunes socialistes : « les jeunes sont presque tous avec lui, ils
comptent sur lui pour une rénovation du parti (1)» - va de pair avec celui de son
« maître» Salvemini, qui applaudit au tournant de Mussolini (2), ou avec
l’engagement, plus effectif, de tous ceux, de Nenni à Dorso, qui collaboreront, et
parfois même après la guerre, au Popolo d’Italia. Le grave est plutôt dans cette volonté
qu’il affectera de ne pas jouer, selon la formule, les « Madeleine repenties» et de ne
pas revenir sur ce qui, de ce fait, risquait de représenter plus qu’une erreur de jeunesse.
« Gramsci n’a jamais fait la critique de son " interventionnisme " initial», note Tasca,
qui rapporte, comme à mivoix, cet épisode troublant : « Une seule fois, au cours d’une
conversation (j’en fus marqué et je revois encore l’endroit où il me fit ces confidences,
l’entrée des colonnades de la via Sacchi), il eut des termes très durs pour lui-même,
comme si son attitude de 1914-1915 n’avait pas été un incident négligeable, mais
quelque chose qui se rattachait à une erreur plus générale, qui avait sa logique propre
et dont il avait dû se libérer par la suite (3).»

La crise sera longue, dure, probablement plus qu’il ne paraît... Gramsci rompt
toutes ses amarres, s’isole, se renferme, englouti par l’étude et le froid. «J’ai vécu deux
ans hors du monde, écrit-il à sa soeur Grazietta en 1916; un peu dans un rêve. J’ai
laissé se rompre un à un les fils qui m’unissaient au monde et aux hommes... Depuis
deux ans, je n’ai vécu que pour mon égoïsme, pour ma souffrance égoïste... Mais j’ai
travaillé. J’ai peut-être trop travaillé, plus que mes forces ne me le permettaient (4).»
Les fils brisés, peu à peu, se renouent pourtant, péniblement. A l’automne 1915 près
plus d’un an de silence, il publie dans Il Grido del polo un petit article - « Après le
Congrès socialiste espagnol (5) » - où paraît passer quelque chose du souffle de
Zimmerwald. Il commence ainsi, timidement, à collaborer au Grido del Popolo, puis à
l’édition turinoise de l’Avanti!, où il assure une chronique locale, « Sotto la Mole», du
nom d’une tour, la « Mole degli ebrei », qui se dresse au centre de

1. A. Tasca, 1 primi dieci anni del p. 88.


2. Cf. sa lettre à Mussolini du 18 octobre 1914, in R. Paris, Histoire du fascisme en
Italie, I, des origines à la prise du pouvoir, Paris, 1962, p, 54.
3. a Un tentativo di ricostruzione...» op. cil., p. 49.
4. 2 000 pagine di, Gramsci, IL Lettere edite e inedite (1912-1937), Milan, 1964, p.
18.
5. Cf. infra, pp. 67-70.
Introduction 21

Turin (1). Mais, hormis de rares exceptions, pendant près d’un an encore sa
contribution à la presse socialiste se cantonnera au seul commentaire des « petits faits
vrais» de la vie turinoise. En 1917, enfin, soucieuse de « démontrer qu’en dépit de la
guerre, son activité n’a rien perdu de son ardeur de naguère (2)», la Fédération
piémontaise des jeunesses socialistes le charge de rédiger un « numéro unique» d’un
journal. Il s’y consacre avec enthousiasme, s’y adonne tout entier, l’organise et le
rédige seul, trouve le titre

La Città futura (3).

Revenant de la réunion de Florence de l’automne 1917, Gramsci confiera à


Germanetto l’importance qu’a revêtue pour lui la rédaction de ces quatre petites
pages : « Il me parle avec beaucoup d’enthousiasme d’un journal de culture ouvrière,
La Città futura, numéro unique, qui fut publié à cette époque comme un échantillon de
sa pensée (4).» Première ébauche d’une revue future ou plutôt, comme le veut
Gramsci, « invitation à agir et à penser», il s’agit en tout cas, dans son itinéraire, d’une
articulation essentielle: l’aboutissement, certes, d’un apprentissage qu’il a dû
recommencer, sinon simplement commencer, après l’expérience manquée de 1914,
mais aussi le point de départ d’une problématique qui se prolongera à travers les écrits
ultérieurs, L’Ordine Nuovo en particulier, jusque dans les Cahiers de prison. Sans
doute, ce « numéro unique» continue-t-il de se réclamer d’une « tradition entièrement
italienne, la tradition mazzinienne renouvelée par les socialistes (5)», mais c’est ici
aussi que Gramsci prend ouvertement position, pour la première fois, contre le
« fatalisme positiviste» du réformisme italien et de cette Critica sociale qu’il désignera
bientôt comme la « critique critique (6).». Le souvenir qui affleure ici de la longue
polémique crocienne contre le positivisme, la publication d’extraits de Croce (7) et
d’Ar

1. Ces chroniques ont été rassemblées dans le volume Sotto la Mole 1914-1920,
Turin, 1960.
2. « Un numero unico dei giovani», Avanti 1, 12 février 1917, in A. Gramsci,
Scritti 1915-1921, Nuovi contributi a cura di S. Caprioglio, Milan, 1968, pp. 30-31.
3. Cf. ci-après, pp. 95-115.
4. G. Germanetto, Memarie di un barbiere, Rome, 1962, p. 120.
5. La Città futura, Numero unico pubblicato dalla Federazione Giovanile Socialista
Piemontese, Turin, Il février 1917, p. 4.
6. Cf. ci-après, pp. 109 et 139-141.
7. Ce texte de Croce - « Religione e serenità» - sera également publié, sous un autre
titre, dans L’Ordine Nuovo (B. Croce, a La vanità della religione», L’Ordine Nuovo, Il,
10, 17 juillet 1920).
22 Écrits politiques

mando Carlini, tout comme, au reste, langage comme inspiration, l’ensemble de


cette Città futura, tout, ici, au demeurant, atteste la présence d’un idéalisme néo-
hégélien et de la « réforme de la dialectique» entreprise autrefois par Croce. Mais c’est
peut-être, comme le suggérera une note des Cahiers, qu’il S’agit ici, Croce se
substituant à Hegel, de recommencer Marx et d’ébaucher une renaissance marxiste :
« En février 1917, dans une brève note qui précédait la reproduction du texte de Croce,
" Religione e serenità ", qui venait de paraître dans la Critica, j’ai écrit que, de même
que l’hégélianisme avait été la prémisse de la philosophie de la praxis au XIXe siècle,
aux origines de la civilisation contemporaine, de même la philosophie de Croce
pouvait être, de nos jours, pour notre génération, la prémisse d’une reprise de la
philosophie de la praxis. La question n’était qu’ébauchée, sous une forme
certainement primitive et encore plus sûrement inadéquate, car à cette époque le
concept de l’unité de la théorie et de la pratique, de la philosophie et de la politique
n’était pas encore clair pour moi et moi, j’étais tendanciellement plutôt crocien (1).»

Un tel aveu désigne évidemment l’une des origines possibles de l’historicisme


gramscien (2), mais le problème ici posé ne réside pas tant dans cette présence, avouée
ou non, de Croce, de Gentile ou d’un idéalisme où la polémique bergsonienne contre le
positivisme le dispute à l’idéalisme, que dans la place qu’occupera cette « philosophie
de Croce» pour la génération de L’Ordine Nuovo : à ses origines, comme élément
discriminant, et tout au long de son histoire, comme un facteur de cohésion mythique.
Au risque, certes, de se donner un Marx déjà « révisé», passablement sorélien ou, pour
parler la langue de l’époque, « bergsonisé», c’est là en effet une génération qui
découvre ou redécouvre Marx - et Labriola (3) - assez tardivement et pour laquelle
cette découverte passe par la lecture de Materialismo storico ed economia marxistica
(4) et la « réforme» crocienne de la dialectique hégélienne. A l’égard du

1. Cahier 10 (XXIII), 1932-1935, p. 49.


2. L. Althusser, « Le marxisme n’est pas un historicisme», in Lire le Capital, Paris,
1965, pp. 73-108.
3. E. Santarelli, « Il ritorno a Labriola», in La revisione del marxismo in Italia,
Milan, 1964, pp. 326-329.
4. B. Croce, Materialismo storico ed economia marxistica, Bari, 1899 (ire éd.);
trad. franç. : Matérialisme historique et économie marxiste, Paris, 1900.
Introduction 23

« marxisme de la lIe Internationale», formé à l’école de Kautsky et de la Neue Zeit


et nourri de scientisme et de positivisme, il y a là un élément de nouveauté indéniable,
une rupture qui est peut-être radicale et qui, avec le temps, se voudra exemplaire. Les
attaques de Mondolfo et des réformistes de la Critica sociale contre le « bergsonisme»
et le « volontarisme» de Gramsci et, surtout, la polémique obstinée de Bordiga contre
le « pré-marxisme» originel de L’Ordine Nuovo -polémique qui ne cessera de
s’envenimer à l’approche du Ille Congrès du P.C. d’Italie - susciteront, en effet, chez
les ordinovistes une défense à tous crins de l’originalité et de l’exemplarité de leur
« voie au marxisme». Ainsi, lorsque Bordiga s’étonnera qu’on puisse tenter de
concilier le « léninisme» comme « vision totale du monde» avec « l’adhésion des
leaders ordinovistes à la philosophie idéaliste, à la conception du monde propre, non à
Marx et à Lénine, mais aux néo-hégéliens et à Benedetto Croce (1)», Togliatti lui
objectera qu’ « on peut arriver au marxisme par diverses voies. Nous y sommes
parvenus par la voie suivie par Karl Marx, c’est-à-dire en partant de la philosophie
idéaliste allemande, en partant de Hegel. Nous attendons qu’on nous démontre que
cette origine est moins légitime que celle qui aurait d’autres points de départ : les
mathématiques, par exemple, ou les sciences naturelles, ou le positivisme, ou
l’humanitarisme, ou la littérature, ou (pourquoi pas?) une foi religieuse. Quant à nous,
la voie que nous avons suivie est, par rapport à toute autre, la voie royale et elle en a
tous les avantages (2)». Sa plaidoirie, il est vrai, exclura toute autre voie vers le
marxisme qu’un apprentissage intellectuel ou spéculatif...

Revenant, toujours dans la même note des Cahiers, sur sa lointaine tentative de La
Città futura, Gramsci, du reste, n’en reniera pas la substance, l’inspiration originelle :
récapituler ou mieux recommencer, à partir de Croce, « le plus grand penseur
d’Europe de l’époque (3)», l’itinéraire par lequel Marx était parvenu, de Hegel, à la
philosophie de la praxis. « Mais maintenant, précise-t-il, même sans

1. A. Bordiga, « Il pericolo opportunista e l’Internazionale», Lo Stato Operaio,


juillet 1925; trad. franç. : « Le danger d’opportunisme et l’Internationale» Invariance,
IV, 10, avril 1971, pp. 53-64.
2. P. Togliatti, « La nostra ideologia», L’Unità, 23 septembre 1925, in Opere, 1,
Rome, 1967, pp. 647-653.
3. « Due inviti alla meditazione», La Città futura, p. 3. Il s’agit du « chapeau» qui
précède les textes de Croce et de Carlini.
24 Écrits politiques

la maturité et la capacité qu’exigerait cette entreprise, il me semble qu’il faille


reprendre cette thèse et la présenter sous une forme plus élaborée. Il faut, autrement
dit, opérer, pour la conception philosophique de Croce, la même réduction que celle
que les premiers théoriciens de la philosophie de la praxis [Marx et Engels] ont opérée
pour la conception hégélienne. C’est là la seule manière historiquement féconde de
provoquer une reprise adéquate de la philosophie de la praxis (1) ...» L’objet - l’un des
objets au moins - de ces notes sur la filosofia di Benedetto Croce (2) est ainsi
déterminé, mais, surtout, La Città futura se voit, de ce fait, désignée comme l’un des
lieux où la problématique des Cahiers s’engrène immédiatement sur celle des écrits
politiques. C’est là une indication essentielle quant au rapport entre les Cahiers et ce
qui les précède.

La Città futura est datée du 11 février 1917. Moins d’un mois lus tard éclate à
Petrograd la Révolution russe. 1917 devient ainsi un moment clé. Dans la
reconstruction de Togliatti, voici que le héros se trouve enfin doté, par la vertu d’une
rencontre, de ce don ou de ce talisman par lequel il triomphera des obstacles. Voici
enfin venu le moment du saut décisif : ce saut qu’évoque en d’autres lieux l’Étrangère
de Mantinée. L’accession à un « autre ordre». Le centre idéal où convergent et se
déchiffrent - passé et futur - les moments essentiels de la biographie et de l’histoire.
Alors que, d’ores et déjà, La Città futura venait de désigner un certain type de
problématique dont la présence allait se faire sentir jusque dans les Cahiers de prison,
la « poussée décisive», comme la désigne Togliatti, émane ici de la Révolution russe
et, singulièrement, du « léninisme» : « Gramsci fut le premier a comprendre, en Italie,
la valeur internationale du bolchevisme et de la grande Révolution socialiste d’octobre
(3).» La rencontre avec le « léninisme» apparaît ainsi comme unique donatrice de sens,
réalisatrice de plénitude. C’est ici que le jeune « rebelle (4)», dépouillant sa toge
prétexte, se transforme en « révolutionnaire», en « restaurateur du marxisme» et de la
dictature du prolétariat (5), en « chef [de droit] de la classe ouvrière italienne».
Naissance mythique d’une dynastie.

1. Cahier 10 (XXIII), ibid.


2. Cahier 10 (XXIII), 1932,1935.
3. P. Togliatti, op. cit., p. 32.
4. Ibid., p. 51.
5. Ibid., p. 23.
Introduction 25

La rencontre est bien entendu reconstruite à travers une série d’images d’Épinal,
dans la tradition de rigueur depuis la « bolchevisation» des partis communistes (1) :
« On recherchait, on attendait avec anxiété les écrits de Lénine, les documents du Parti
bolchevique, en les traduisait, on les lisait et on les discutait collectivement, on les
expliquait, on les faisait circuler dans les usines. Gramsci était l’âme de ce travail (2).»
Ici encore, aucun repère, aucune date, rien de vérifiable. Rien, en particulier, qui
atteste un contact direct et précoce avec les positions de Lénine : et l’on sait
aujourd’hui que ce n’est qu’en 1919 que Gramsci aura accès à quelques textes de ce
dernier; en particulier, une brochure sur la question agraire (3). Certes, le nom même
de Lénine n’est pas totalement inconnu. Depuis les conférences de Zimmerwald et de
Kienthal, il a commencé de toucher quelques cercles restreints et, avec la Révolution
russe, son spectre hantera toujours plus les colonnes de la grande presse. Mais il n’est
pas sûr qu’on en sache davantage qu’en ces jours où les dirigeants de la He
Internationale avouaient leur incompréhension face au fouillis inextricable du
socialisme russe. Tout au plus retient-on de Lénine, et surtout à partir de la révolution
de février, qu’il s’oppose à la poursuite de la guerre (4). C’est ainsi que, lorsque les
envoyés de Kerenski, Goldenberg et Smirnov, deux mencheviks de droite, arrivent à
Turin, le 13 août 1917, la foule les accueille au cri de « Vive Lénine !». Un tel
malentendu suffit à attester que Lénine est d’abord, sinon seulement, un symbole :
celui de cette paix à laquelle cette foule aspire. Mais, surtout, on ne saurait oublier que
l’affaire se situe après les « journées de Juillet», qui ont poussé un instant sur le devant
de la scène Lénine et les bolcheviks.

Dès la fin du mois d’avril 1917, dans un article où il reconnaît manquer d’éléments
propres à fonder sa démonstration et qui - on ne l’a pas assez remarqué - ne comporte
encore aucune référence aux forces en présence ni,

1. P. Togliatti, « Le ripercussioni della Rivoluzione russa sulla Italia proletaria», La


Corrispondenza internazionale, 1, 10, 7 novembre 1925, in Opere, 1, pp. 673-678. Cf.
aussi- pour un autre domaine - R. Ghioldi « L’influence du léninisme en Amérique
latine», La Correspondance Internationale, VIII, 8, 26 janvier 1928, p. 109.
2. P. Togliatti, op. cit., p. 21.
3. S. Caprioglio, in A. Gramsci, Scritti 1915-1921, éd. cit., pp. 172-173.
4. P. Spriano, Torino operaia nella grande guerra (1914-1918), pp. 209-211.
26 Écrits politiques

a fortiori, à Lénine et aux bolcheviks (1), Gramsci s’affirme effectivement


convaincu que la révolution de février a mis en branle un processus largement
spontané qui « doit naturellement déboucher sur le régime socialiste». La seule
« preuve» invoquée est cette représentation de la Révolution russe comme révolution
antijacobine, révolution par en bas, antiautoritaire et presque libertaire, qui sera,
pendant quelque temps, au centre de ses interprétations du processus russe et qui
témoigne, pour l’heure, d’une volonté évidente d’adhérer au « mouvement réel», de
reconnaître et de nommer la révolution au lieu effectif de son surgissement. Plus
tardive, la rencontre avec Lénine succède aux « journées de Juillet». C’est alors que le
nom de Lénine apparaît pour la première fois sous la plume de Gramsci et que ce
dernier, proposant une fois de plus sa lecture libertaire de la Révolution russe, se
prononce explicitement en faveur des « maximalistes», comme on désigne alors les
bolcheviks (2). Greffe combien paradoxale, mais le texte lui-même ne permet
nullement de conclure à une connaissance effective des positions du P.O.S.D.R. (b) ni
même à un engagement irréversible en faveur des bolcheviks.

Un autre article de l’été 1917, « Kerenski-Tchernov (3)», écrit en pleine


Kerenschina, alors que Lénine, réfugié en Finlande, apparaît définitivement hors-jeu,
montre bien, en effet, que rien n’est encore acquis. Ce n’est plus Lénine qui incarne
désormais la « continuité» et le « rythme de la révolution», mais le socialiste-
révolutionnaire Viktor Tchernov. Davantage, et ce fait lui-même suffit à attester
l’obscurité totale où se trouve Gramsci quant à la topologie des forces révolutionnaires
russes, le même Tchernov apparaît ici voué à jouer les saint Paul du bolchevisme et à
remplacer Lénine à la tête des « maximalistes» : « Le maximalisme russe a trouvé son
chef. Lénine était le maître de vie, l’agitateur des consciences, l’éveilleur des âmes
dormantes. Tchernov est le réalisateur, l’homme qui a un programme concret à
réaliser, un programme entièrement socialiste (4)...» On peut, bien entendu, invoquer
ici tant la bonne faute que l’incessante propagande de l’Avanti !

1. « Notes sur la révolution russe», 29 avril 1917, infra, pp. 118-121.


2. « Les maximalistes russes», 28 juillet 1917, infra, pp. 121-124.
3. « Kerenski-Tchernov», 29 septembre 1917, infra, pp. 127-129.
4. Cf-après, p. 128.
Introduction 27

en faveur de Tchernov (1), mais il est certain que l’image d’un Gramsci
« léniniste» de la première heure, ne résiste guère à la lecture de ce texte.

Que, pour Gramsci, l’adhésion à la Révolution russe ne signifie pas


nécessairement, dans un premier temps au moins, adhésion au bolchevisme ni, a
fortiori, au « léninisme» - doctrine forgée par Zinoviev à partir de 1923 pour faire
pièce à Trotski - c’est ce qu’atteste aussi l’article par lequel il saluera, le 24 décembre
1917, le coup d’État bolchevique : « La révolution contre Le Capilal (2).» C’est là, du
reste, avec « Neutralité active et agissante», le plus controversé de ses textes : en
témoigne, entre autres, le luxe de précautions dont s’entourent, ici encore, les
préfaciers des Scritti giovanili (3). Il ne s’agit pourtant que d’une pièce du débat -
ouvert dès 1881 par la correspondance entre Marx et Vera Zassoulitch - sur la
possibilité de « sauter les étapes»; débat auquel la Révolution d’octobre redonne une
actualité neuve et dans lequel la position qu’illustre Gramsci n’apparaît nullement
isolée. « Historia facit saltus», proclamera, par exemple, Serrati dans l’Avanti ! du 8
janvier 1918 )4). Mais, dès sa parution, cet article va mécontenter, comme aurait dit
Dante, et Dieu et le Diable.

Pour les réformistes, attachés à la lettre de la Contribution à la critique de


l’économie politique (5), l’hérésie explicite du texte revêt aussitôt un caractère
exemplaire. « Un collaborateur de l’Avanti 1 - s’indignera Claudio Treves - exposait
récemment la doctrine selon laquelle les décrets de Lénine dépassent l’histoire,
survolent autrement dit les périodes d’évolution de la propriété. Avec des décrets, on
saute à pieds joints l’ère industrielle bourgeoise, on passe de l’économie agraire
patriarcale au collectivisme (6) !»...

1. Cf. P. Togliatti, « Le ripercussioni della Rivoluzione russa...», loc. cit., ainsi que
la note 1, p. 128.
2. Ci-après, pp. 135-138. Pour la datation de ce texte, cf. L. Cortesi, Le origini del
P.C.I., Bari, 1972, p. 375.
3. Scritti giovanili 1914-1918, éd. cit., pp. XVII-XVIII.
4. Sur l’ensemble de ce débat, cf. L. Cortesi, op. cit., pp. 397-403.
5. « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes
les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de
production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions
d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille
société» (K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, trad. franç.,
Paris, 1957, p. 5).
6. Very Weil [C. Treves], « Lenin, Martoff e... noi !», Critica sociale, 1er - 15
janvier 1918, cité par L. Cortesi, op. cit., p. 399.
28 Écrits politiques

La provocation est telle qu’en 1924 encore l’écho en fera vibrer d’indignation les
meilleurs esprits réformistes : « L’Avanti !, chez nous, en arriva même à exalter
l’action des léninistes comme la révolution contre Le Capilal (1)»... Mais, s’ils
attestent le caractère hérétique de cet article -novateur, au dire de certains - tous ces
cris d’indignation désignent surtout, parmi les défenseurs de Lénine et des bolcheviks,
ce qu’il faut bien appeler le « maillon le plus faible».

Et de fait, pour ceux qu’enflamme la Révolution bolchevique, le plaidoyer de


Gramsci constitue plutôt un acte manqué. L’apparence du discours, d’abord, est toute
baignée d’idéalisme, de volontarisme ou, comme on dira bientôt, de « bergsonisme».
Cette peinture d’une révolution « pétrie d’idéologie plus que de faits», cette définition
paradoxale du Capital comme le « livre des bourgeois», cette représentation quasi
mystique d’un marxisme qu’il s’agit de vivre sub specie aeternitatis et d’assumer dans
son essence, cet incessant va-et-vient du volontarisme à l’actualisme n’appartiennent
pas, d’évidence, à la configuration du discours marxiste. C’est là un point où, du reste,
réformistes et révolutionnaires, paraissant s’accorder, aboutissent à une sorte de
consensus. « Il a semblé à certains - écrit par exemple Bordiga - que la victoire de la
Révolution socialiste dans le pays d’Europe où l’évolution des conditions sociales était
précisément la plus arriérée constituait un grave démenti aux prévisions et théories
marxistes. Cela a donné l’occasion à A. G. de publier dans l’Avanti! du 22 décembre
[recte: 24 décembre] un article qui soutient que la Révolution russe est une défaite de
la méthode du matérialisme historique et la victoire, en revanche, de valeurs "
idéalistes ". [...] Pourquoi ergoter sur les conditions politiques de la conquête
prolétarienne du pouvoir lorsque le succès en prouve d’évidence la maturité (2 )?»
Mais, surtout, en définissant la Révolution bolchevique comme une « révolution contre
Le Capital», Gramsci se trouve, volens nolens, admettre et assumer cette image d’un
Lénine « bafouant» l’enseignement de Marx qui est au coeur du discours réformiste. a
« voie au marxisme», si originale et si prometteuse,

1. E. Bassi, « I libri della cultura socialista. Sulle orme di Marx », Battaglie


Sindacali, VI, 14, 3 avril 1924, p. 3.
2. A. Bordiga, a Gli insegnamenti della nuova storia», Avanti !, 16 février 1918, in
Storia della Sinistra comunista, 1 bis, Nuova raccolta di scritti 1912-1919, Milan,
1966, pp. 68-79.
Introduction 29

qu’esquissait La Città futura, apparaît ici tourner court. Gramsci, d’évidence,


demeure toujours prisonnier du champ théorique où s’inscrit le «marxisme de la IIe
Internationale» et bien loin encore d’envisager, comme Bordiga précisément le fera
peu après, une rupture radicale avec les réformistes.

À quelques mois de La Città futura, cette « révolution contre Le Capital», tout


comme nombre de textes de cette période, de « La critique critique » a « Notre Marx
(1)», atteste donc une fois de plus la présence chez Gramsci de cette « peste néo-
hégélienne», pour plagier Engels, dont le problème ne commencera d’être envisagé, on
l’a dit, que dans les Cahiers de prison. S’y mêlent et s’y entrecroisent des influences
diverses - Croce, Gentile, Bergson, Sorel, La Voce... - qui ont pour point de rencontre
et de référence une commune réaction au « positivisme» et au « scientisme», aux
« illusions du progrès» et que les contemporains vont subsumer sous le nom de
« bergsonisme». Le projet, d’évidence, est de se donner un Marx épuré de ses
« scories» positivistes, un marxisme fondé sur un « idéalisme philosophique» qui doit
manifestement plus encore à la conversion du vrai et du fait de Vico qu’à la
dialectique hégélienne, même « réformée» par Croce (2). Projet où la naïveté le
dispute souvent à l’obstination ; ainsi: « Que Marx ait introduit dans ses œuvres des
éléments positivistes, il n’y a pas lieu de s’en étonner et cela s’explique : Marx n’était
pas un philosophe de profession et, quelquefois, il lui arrivait à lui aussi de sommeiller
(3).»

Alors que l’ « idéalisme» de La Città futura était passé inaperçu, c’est à cette
époque que commence ainsi de s’attacher à Gramsci cette étiquette de « volontariste»
ou de « bergsonien» qui, plus encore que le « mussolinisme » de 1914, alimentera
désormais les attaques de ses adversaires (4). C’est probablement à l’occasion de la
réunion secrète de Florence du 18 novembre 1917, où se rassemblent quelques-uns des
futurs protagonistes du débat socialiste de l’après-guerre, que sera lancée pour la
première fois cette accusation de « bergsonisme». Si l’on sait peu de chose du
déroulement effectif de cette réunion de Florence

1. Cf. ci-après, pp. 139-141 et 145-149.


2. « Misteri della cultura e della poesia», Il Grido del Popolo, 19 octobre 1918, in
Scritti giovanili 1914-1918, pp. 325-329.
3. Ibid., p. 328.
4. Cf. par exemple a Bergsonien !», 2 janvier 1921, in Écrits politiques, II. II
30 Écrits politiques

- à l’exception, toutefois, d’un souvenir de Bordiga : « Gramsci se contenta


d’écouter avec son regard scintillant des bons moments (1)» - ce qui se dit alors dans
la maison de l’avocat florentin Mario Trozzi sera, pour Gramsci, assez important et
assez décisif pour qu’à deux reprises au moins, il éprouve le besoin d’y revenir dans
ses Cahiers de prison. C’est ainsi qu’il écrira dans son Cahier 3 : « Il régnait une
conception fataliste et mécanique de l’histoire (Florence 1917, accusation de
bergsonisme) et l’on voyait pourtant se manifester des attitudes volontaristes d’un
formalisme vulgaire et trivial (2).» Il y reviendra deux ou trois ans plus tard en
soulignant l’importance de l’événement : « Le dépérissement du " fatalisme " et du "
mécanisme " marque un grand tournant historique. [...] Rappeler à Florence, en
novembre 1917, la discussion avec Me Mario Trozzi et la première allusion au
bergsonisme, au volontarisme etc. (3).» Pour qui sait combien les Cahiers seront
avares en confessions et en textes autobiographiques, ce double retour sur le
« bergsonisme» et son surgissement fait la preuve qu’il ne saurait s’agir là, dans
l’itinéraire de Gramsci, que d’une articulation essentielle, un tournant historique,
comme lui-même l’écrit; le moment, peut-être, où le discours « bergsonien»
commence consciemment de s’assumer comme tel. Mais c’est là encore, au
demeurant, un de ces « moments» que la reconstruction « léniniste» de Togliatti, toute
pénétrée de finalisme ex post facto, interdit même de penser.

Aussi bien, s’agit-il essentiellement pour Togliatti de reconstruire et d’imposer,


préalable à toute « lecture», l’image d’un Gramsci qui n’aurait été qu’un « homme de
parti», - « homme de parti», il faut y insister, plus encore que « bolchevik» ou
« révolutionnaire», et, a fortiori, qu’intellectuel : «Les hommages que l’on rend à la
noblesse d’esprit et de cœur de notre camarade et chef sont des hommages mérités. Il
est pourtant de notre devoir de proclamer haut et fort que Gramsci n’a pas été l’ "
intellectuel ", le " chercheur ", l’ " écrivain ", que voudraient nous faire accroire ces
éloges posthumes. Avant toute chose, Gramsci a été et est un homme de parti. Le
problème

1. Storia della Sinistra comunista, I, Milan, 1964, p. 115.


2. Cahier 3 (XX), 1930, p. 23.
3. Cahier 11 (XVIII), 1932-1935, p. 21.
Introduction 31

du parti, le problème d’une organisation révolutionnaire de la classe ouvrière,


capable d’encadrer et de diriger la lutte de tout le prolétariat et des masses laborieuses
en vue de leur émancipation, ce problème est au cœur de toute l’activité, de toute la
vie, de toute la pensée d’Antonio Gramsci (1).» Fût-ce au prix de quelques variantes,
tout commentaire devra désormais se soumettre à ce préalable : instaurer et préserver
cette image - autour de laquelle elle devra graviter - d’un Gramsci « homme de parti et
combattant du parti révolutionnaire de la classe ouvrière (2)». De ce texte principiel
de 1937 au Congrès international d’études gramsciennes, qui se tiendra trente ans plus
tard, ce rituel ne souffrira pas de dérogation.

« Bolchevik», « léniniste», « homme de parti» ou d’appareil : après la


« bolchevisation» des sections de l’Internationale communiste, il devient toujours plus
difficile de distinguer entre ces termes. Aussi Gramsci meurt-il « bolchevik» : « Avec
la mort de Gramsci, disparaît le premier bolchevik du mouvement ouvrier italien (3).»
Et il disparaît, insiste Togliatti, auquel ce surcroît de grâce ne saurait déplaire, qu’après
avoir porté bien haut, « jusqu’au dernier moment,... l’invincible drapeau de Marx-
Engels-Lénine-Staline (4)». L’affirmation est, certes, marquée au sceau des dures
nécessités de l’époque, mais cette référence de rigueur au célèbre quatuor des
portedrapeaux -ils ne seront plus que trois après le XXe Congrès du P.C.U.S. - ne
parvient pas à occulter le problème réel : la présence ou non de ces instances
« bolcheviques» qui informeraient la totalité de l’œuvre de Gramsci - pensée comme
action, pour reprendre le doublet crocien auquel recourt si volontiers Togliatti (5). La
démonstration de ce « bolchevisme» - lequel survivra, comme noyau régulateur, aux
décapages entrepris depuis 1956 - passe, il va sans dire, par un effort de réécriture
totale, non seulement de la biographie de Gramsci et des origines du P.C.I., mais
encore, à plus long terme, de toute l’histoire du mouvement ouvrier italien. Ainsi, il
n’est pas indifférent que, pour démontrer que Gramsci est bel et bien « le premier

1. P. Togliatti, op. cit., p. 9.


2. G. Amendola, « Rileggendo Gramsci», in Prassi rivoluzionaria e storicismo in
Gramsci (Critica marxista, Quaderni nº 3), Rome, 1967, pp. 3-45 et particulièrement
p. 30 (souligné par l’auteur).
3. P. Togliatti, op. ciy., p. 41.
4. Ibid., p. 45.
5. Cf. par exemple « Pensatore e uomo d’azione», op. cit., pp. 61-85 et « Storia
come pensiero e come azione à, Ibid., pp. 121-132.
32 Écrits politiques

marxiste - le premier marxiste véritable, intégral, conséquent,», qu’ait connu


l’histoire d’Italie (1), l’œuvre d’Antonio Labriola, demeuré à l’obscur des notions qui
s’attacheront au « léninisme», doive désormais être perpétuellement minimisée : quitte
à rendre partiellement contradictoire la « restauration» du marxisme attribuée à
Gramsci; quitte aussi, bien entendu, à piétiner allégrement les fameux « canons» du
matérialisme historique. C’est là en effet, quant à Labriola, la naissance d’un autre de
ces protocoles tenaces : hormis de trop rares travaux, il sera désormais de tradition de
reconstruire la « fortune» de Labriola - la fameuse continuité De Sanctis-Labriola-
Gramsci, par exemple - plutôt que de s’attacher au contenu même de son oeuvre (2).

A vouloir démontrer la primauté du « bolchevisme» de Gramsci, Togliatti se


heurte, toutefois, à une double difficulté : la présence, d’abord, d’un retard permanent
de Gramsci, quelque chose comme de l’immaturité, tout au long des étapes qui
scandent la création et le développement du P.C. d’Italie; et, plus encore peut-être, ces
instances « démocratiques», « spontanéistes» même et parfois proprement libertaires,
qui pèsent sur L’Ordine Nuovo et le mouvement turinois des conseils d’usine.
L’immaturité de Gramsci? Elle est d’abord dans sa biographie politique. Tasca comme
Bordiga peuvent se réclamer d’une « tradition». Tasca a commencé à militer, dès
1909, dans le Fascio giovanile socialista de Turin. A peu près à la même époque, aux
alentours de 1910 Bordiga quant à lui, commence à oeuvrer à la création de ce qui
deviendra la « gauche communiste». La polémique qui les a opposés, lors du congrès
de 1912 de la Fédération des jeunesses socialistes (3), a mis en lumière leurs qualités
de futurs dirigeants. Gramsci, au contraire, est tard venu au socialisme, et encore a-t-il
commencé par rater son entrée. Sa rencontre avec la Révolution russe n’est pas allée,
elle non plus, sans erreurs ni tâtonnements : « Kerenski-Tchernov», « La Révolution
contre Le Capital»... Mais, surtout, il ne se pose qu’assez tard le problème de la
rupture avec les réformistes et de la création d’un nouveau parti : lui-même
reconnaîtra, dans une lettre à Alfonso Leonetti du 28 janvier 1924, ne pas avoir su
comprendre

1. P. Togliatti, op. cit., p. 8.


2. S. Limongi, a Il rapporto economia-filosofia : un’ipotesi su Antonio Labriola», Il
Mulino, no 227, mai-juin 1973, pp. 432-452.
3. Cf. a Socialisme et culture», 29 janvier 1916, infra, pp. 74-78.
Introduction 33

que ce choix était inéluctable dès l’échec de la « grève des aiguilles» d’avril 1920
(1). C’est, bien entendu, cet ajournement, et nullement, il va sans dire, sa crainte du
carriérisme ou, comme dit Togliatti, sa « grande modestie personnelle (2)», qui lui
interdira, à l’inverse de Bordiga, de constituer une fraction à l’échelle nationale et
d’être présent au IIe Congrès de l’Internationale communiste.

Selon Togliatti, c’est dès 1917 que se serait posé, pour Gramsci, le problème de la
scission : « Gramsci comprenait très bien, dès 1917, que le Parti socialiste italien [...]
n’était pas en mesure de diriger le prolétariat italien dans sa lutte pour le pouvoir (3).»
Un texte vient appuyer cette affirmation, que Togliatti cite, il est vrai, hors de toute
référence : un extrait du rapport rédigé par Gramsci en vue du Conseil national du
P.S.I. d’avril 1920, - un texte donc de trois ans postérieur : « Pour une rénovation du
Parti socialiste (4).» Falsification mineure, au demeurant, eu égard à ce qui est dit peu
après de la réunion de Florence de novembre 1917 : « Gramsci, qui avait parlé de la
nécessité de transformer le défaitisme socialiste en lutte pour le pouvoir, s’était heurté
à l’incompréhension de tous, Bordiga y compris (5).» Passons sur l’attribution à
Gramsci d’une position - le « défaitisme révolutionnaire» - dont on ne trouve aucun
écho dans ses écrits de la même époque. Il suffit, remontant de quelques années en
arrière, de se reporter à l’évocation de cette nuit de Florence dans la version originelle
des Souvenirs d’un perruquier, de Germanetto pour y retrouver le Gramsci silencieux,
« avec son regard scintillant des bons moments», décrit naguère par Bordiga : « Ces
deux hommes, semblait-il, se complétaient... Bordiga analysa la situation en Italie...
Gramsci était du même avis (6).» C’est, du reste, ce que confirme Gramsci lui-même
dans son intervention sur la question italienne au cours du Plénum de l’I.C. de juin
1923 : « Une réunion de maximalistes eut alors lieu à Florence [après Caporetto].

1. A Alfonso Leonetti, 28 janvier 1924, in Êcrits politiques, II. Sur la « grève des
aiguilles», cf. « Turin et l’Italie», 3 avril 1920, infra, pp. 327-329.
2. P. Togliatti, op. cit., p. 32. Cf. également la lettre à Leonetti que l’on vient de
citer.
3. P. Togliatti, op. cil., p. 26. C’est nous qui soulignons.
4. Cf. ci-après, pp. 332-338.
5. P. Togliatti, op. cit., p. 33.
6. G. Germanetto, Souvenirs d’un perruquier, éd. cit., pp. 112-113. Cf. aussi L.
Cortesi, « Introduzione» à A. Tasca, op. cit., p. 20.
34 Écrits politiques

Bordiga posa là le problème de la conquête du pouvoir (1).»

Mais il est un matériau, surtout, qui se révélera singulièrement rebelle aux


catégories de ce « léninisme» précoce, et c’est, bien entendu, l’expérience de l’Ordine
Nuovo et des Conseils d’usine. Expérience originale et spécifique, s’il en fut; aux
antipodes du « léninisme». Les présupposés profonds, d’abord, que l’on peut sans
doute rattacher à la lecture de Sorel ou de Daniel De Leon, à l’écho de l’expérience
anglaise des shop stewards ou du mouvement des I.W.W., mais où passe surtout une
indéniable adhésion au mouvement réel; ils embrassent d’évidence un tout autre
champ que celui que définit et investit le « léninisme». C’est, avant tout, l’intuition,
essentielle, qu’il y a autodéveloppement du prolétariat; que la condition de l’ouvrier
d’industrie est nécessairement productrice de ce que d’autres désignent comme
« conscience de classe»; que cette dernière, s’il faut en parler, n’est nullement une de
ces importations dont les intellectuels se feraient les commis voyageurs, mais le fruit
d’un processus endogène : à mille lieues des thèses du Que faire? et de l’image d’un
prolétariat « spontanément trade-unioniste». C’est aussi - point où se font peut-être
sentir le plus nettement la présence de Sorel et de De Leon et l’écho de la critique
libertaire - le procès des institutions et des formes traditionnelles du mouvement
ouvrier, ces syndicats et ces partis, dont le seul objet est de perpétuer la sérialité. C’est
surtout, le plus hardi sans doute, l’effort pour susciter, par la transcroissance
d’institutions aussi typiquement réformistes que les comités d’entreprise, les
Commissioni interne, un mouvement de type soviétique grâce auquel l’Italie prendrait
place dans cette Europe des conseils qui constitue, d’évidence, l’horizon de L’Ordine
Nuovo.

Moins de cinq pages sur quarante-cinq, la portion congrue : telle est donc la part
consacrée ici à ce mouvement que Togliatti définit pourtant comme « la tentative la
plus hardie accomplie par la partie la plus avancée du prolétariat pour réaliser son
hégémonie dans la lutte pour le renversement du pouvoir de la bourgeoisie et
l’instauration de la dictature prolétarienne (2)». Du contenu de l’expérience et de ses
objectifs réels, le lecteur ne saura évidemment rien. Il lui suffira d’apprendre que
Gramsci,

1. « La questione italiana e il Comintern», Lo Stato Operaio, 11, 7, 13 mars 1924,


in A. Gramsci, La costruzione del partito comunista 1923-1926, Turin, 1971, pp. 449-
450.
2. P. Togliatti, op. cit., p. 29.
Introduction 35

en butte à l’incompréhension obstinée de Bordiga et des vieux dirigeants socialistes


et taxé absurdement de déviation anarcho-syndicaliste, est toujours resté « homme de
parti» et n’a jamais cessé d’œuvrer à la création du Parti communiste : « Dès le
premier moment, Gramsci mettait en relation la création et le développement des
Conseils d’usine et la création et le développement d’un réseau d’organisations
politiques, c’est-à-dire de " groupes communistes " capables à la fois de diriger le
mouvement des Conseils et de rénover radicalement le Parti socialiste [...]. Le
développement des Conseils d’usine aurait dû ainsi assurer en même temps la
prédominance, dans le parti, des éléments prolétariens et révolutionnaires sur les
réformistes et sur les centristes (1).» Certes, il n’est pas question ici d’aboutir à une
rupture du même type que celle de Livourne et tout se passe au contraire comme si le
mouvement des Conseils n’avait tendu, selon la formule de Gramsci, qu’à une
« rénovation» du P.S.I. Mais l’important reste que la problématique du parti coiffe ici
celle des Conseils. L’expérience de L’Ordine Nuovo se trouve ainsi replacée dans le
droit fil du « léninisme» de Gramsci. Elle ne constituerait plus, chez ce dernier, qu’un
« moment» du processus d’édification du Parti communiste.

Cette thèse a bien entendu d’autant plus de poids que l’entreprise de Gramsci,
symbole de pureté au cœur d’un océan d’incompréhension, est présentée ici hors de
tout contexte et que, à l’exception d’une allusion à Bordiga : « Bordiga n’avait rien
compris au mouvement des Conseils (2)», la « démonstration» n’accorde aucune place
aux discussions - ni, du reste, aux enthousiasmes - que suscite le programme
ordinoviste. Certes, il est des ralliements embarrassants : l’appui du Groupe libertaire
turinois, par exemple, dont rendrait mal compte la finalité « léniniste» de L’Ordine
Nuovo. Certes, l’hostilité de principe de certains bonzes réformistes à un programme
dont s’élèvent des relents d’anarcho-syndicalisme, demeure aisément explicable et ne
pose pas de grands problèmes. Mais le débat investit également la gauche du Parti
socialiste : Serrati, avec lequel Togliatti lui-même aura une polémique au début de
1920; Bordiga et les « abstentionnistes» du Soviet, et, à l’intérieur même du groupe de
L’Ordine Nuovo, Angelo Tasca. Trop souvent, sans doute, l’ensemble de

1. P. Togliatti, op. cit., pp. 27-28.


2. Ibid., p. 33.
36 Écrits politiques

ces discussions ne fait qu’exprimer un vieux fond « blanquiste», un « sectarisme de


parti (1)», et certains, tel Tasca exigeant que les Conseils d’usine « deviennent partie
intégrante des syndicats (2)», ou Serrati soulignant obstinément que « la dictature du
prolétariat est la dictature consciente du Parti socialiste (3)», continuent d’incarner ici
les vieilles « générations» du socialisme italien, incapables de rompre avec les
traditions de la He Internationale. Mais certaines critiques, qui touchent à des nœuds
essentiels de la problématique ordinoviste, tendent aussi à mettre au jour des
contradictions et des apories qui constituent autant de démentis au « léninisme»
supposé de l’expérience turinoise.

Cette tentative de passer sans détour de la politique contractuelle qu’incarnent les


comités d’entreprise au contrôle ouvrier sur la production, ce projet de sauter, en
faisant l’économie de la « forme-parti», du réformisme éclairé qui préside au
développement des commissioni interne, à une révolution radicale, par en bas,
antiautoritaire et antijacobine, ce rêve, enfin, d’un Conseil fonctionnant comme la
« première institution du pouvoir prolétarien (4)», s’ils !"appartiennent pas seulement,
comme le soutient Bordiga, aux « mythes syndicalistes et néo-syndicalistes (5)» et
constituent d’abord l’expression d’un mouvement réel, laissent effectivement intacts le
problème de l’appareil d’État comme violence organisée et celui de la « conquête du
pouvoir». Développer les Conseils sans avoir préalablement détruit cet État, n’est-ce
pas seulement, comme le suggère Serrati (6), s’employer à mettre en place un réseau
d’organes de collaboration de classe? Mais, surtout, s’agit-il, comme le demande
Bordiga (7), de s’emparer de l’usine ou de prendre le pouvoir? S’emparer de l’usine,
au risque de s’y retrouver isolé, séparé du reste de la classe ouvrière, abandonné ou
trahi, comme dans la rêve d’avril 1920 ? S’emparer le l’usine, pour s’y laisser
enfermer ou emprison

1. A. Caracciolo, « Serrati, Bordiga e la polemica gramsciana contro il "


blanquismo " o settarismo di partito», in La Città futura, éd. cit., pp. 91-114.
2. A. Tasca, 1 Consigli di fabrica e la rivoluzione mondiale, Turin, 1921, p. 34.
3. « I comitati di fabbrica», Comunismo, 15-31 décembre 1920.
4. « Le mouvement turinois des Conseils d’usine P, juillet 1920, infra, pp. 353-365.
5. « Gli astensionisti torinesi e il partito», II Soviet, 3 octobre 1920.
6. « I Soviety in Italia», Comunismo, 1er - 15 mars 1920.
7. « Prendere la fabbrica o prendere il potere ?», Il Soviet, 22 février 1920.
Introduction 37

ner, comme cela se produira en septembre 1920 ? C’est une erreur, insiste Bordiga,
que de « poser la question du pouvoir dans l’usine avant de poser la question du
pouvoir politique central. Il est aussi du devoir des communistes d’utiliser la tendance
du prolétariat à s’emparer du contrôle de la production, en l’orientant contre l’objectif
central, le pouvoir d’État du capitalisme (1)». Dans cette vaste discussion autour des
Conseils d’usine, en ces mois qui précèdent la formation du Parti communiste dItalie,
c’est là sans aucun doute le point de vue le plus proche des positions que Lénine
rappellera encore devant le Ile Congrès : « Il n’est pas possible de créer
artificiellement des Soviets... On ne peut les organiser que pendant la révolution ou
bien juste à la veille de la révolution (2).» Mais l’écho inespéré que rencontre en
Russie un article de Gramsci du printemps 1920, va contribuer ici à brouiller quelque
peu les cartes.

Ce n’est qu’à la fin du mois de juillet 1920 que Gramsci apprendra, grâce aux
délégués rentrés de Russie, l’accueil réservé par Lénine à son rapport du mois d’avril
au Conseil national du P.S.I., « Pour une rénovation du Parti socialiste (3)».
Pleinement d’accord avec ce texte - ne propose-t-il pas de le publier sans tarder dans
l’Internationale Communiste (4) ? - Lénine le cautionne de toute son autorité devant le
IIe Congrès de l’Internationale communiste : « En ce qui concerne le Parti socialiste
italien, le lIe Congrès de la IIIe Internationale considère comme juste, quant au fond,
la critique de ce parti et les propositions pratiques qui sont développées à titre de
propositions à soumettre au Conseil national du Parti socialiste italien, au nom de la
section de Turin, dans la revue L’Ordine Nuovo du 8 mai 1920, et qui correspondent
entièrement aux principes fondamentaux de la Ille Internationale (5).» Pour qui ne veut
retenir du lie Congrès que la condamnation, toujours du fait de Lénine, de
(d’infantilisme doctrinaire de Bordiga (6)», l’aval ainsi donné au groupe de L’Ordine
Nuovo apparaît décisif, accablant même pour les partisans de Bordiga.

1. « Lo sciopero di Torino», Il Soviet, 2 mai 1920.


2. Lénine, « Discours sur le parlementarisme», 2 août 1920, in Oeuvres, tome 31,
Moscou, 1961, p. 261.
3. Cf. ci-après, pp. 332,338.
4. Note du 5 juillet 1920, publiée pour la première fois en 1970, in Lenin e l’Italia,
Moscou, 1971, p. 430.
5. Lénine, Oeuvres, tome 31, éd. cit., p. 202.
6. P. Togliatti, op. cit., p. 33.
38 Écrits politiques

Et de fait, chez Gramsci et ses successeurs, l’importance croissante accordée à ce


texte constituera le contrepoint de la rupture avec Bordiga.

Le rapport que sanctionne Lénine devant le Ile Congrès n’apparaît pourtant - les
« bordiguistes» le souligneront (1) - nullement représentatif des positions spécifiques
du groupe de L’Ordine Nuovo et, singulièrement, de Gramsci: le texte ne comporte
aucune référence explicite à une stratégie fondée sur le développement des Conseils
d’usine, mais reprend, « quant au fond», des thèses que développe depuis longtemps la
fraction abstentionniste organisée par Bordiga. Un premier rapprochement entre
abstentionnistes et ordinovistes s’est, du reste, opéré à l’occasion du Conseil national
de Milan pu mois d’avril, les deux groupes ayant alors bloqué leurs votes contre la
direction du P.S.I. Il est vrai aussi que, comme le rappellera Luigi Polano au IIe
Congrès, la majorité de la section turinoise du Parti socialiste est formée
d’abstentionnistes (2). Mais, surtout, le groupe qui gravite autour de Gramsci a
commencé doucement de se désagréger et cesse désormais de présenter des positions
unitaires. Le désaccord avec Tasca - le plus connu et le plus exploité - éclate au grand
jour au printemps (3), mais l’été voit se développer une autre crise, probablement plus
décisive, au terme de laquelle Gramsci, en rupture avec Tasca, Togliatti et Terracini,
se retrouve largement isolé et constitue un « Groupe d’éducation communiste» proche
des positions abstentionnistes (4). Il en reparlera encore, on l’a dit, dans une lettre à
Scoccimarro du 5 janvier 1924.

Il est difficile, enfin, de considérer «Pour une rénovation du Parti socialiste»


comme le signe d’une étape irréversible au-delà de laquelle Gramsci se serait voué à la
seule construction du Parti communiste. En juillet 1920 encore, alors que mûrit la crise
de L’Ordine Nuovo, il adresse au Comité exécutif de l’Internationale communiste un
rapport sur « Le mouvement communiste à Turin (5)» qui tente une fois de plus de
défendre et de justifier la ligne suivie

1. Cf. note 2, p. 377.


2. « Chronique» (9 octobre 1920), infra, p. 401.
3. Cf. ci-après la « Chronique P du 12 juin 1920, pp. 351-353 et « Le programme
de L’Ordine Nuovo à, pp. 367-378.
4. F. Ferri, a La situazione interna della Sezione socialiste torinese nell’estate
1920», Rinascita, XV, 4, avril 1958, pp. 259-265.
5. Gramchi (sic], « Le mouvement communiste à Turin», L’Internationale
communiste, 11, 14, novembre 1920, 2783-2792; ci-après, pp. 355-363, sous le titre : a
Le mouvement turinois des Conseils d’usine».
Introduction 39

par L’Ordine Nuovo depuis sa création: miser sur le « mouvement des masses» et
la « défense des Conseils de fabriques». Paru d’abord dans l’Internationale
communiste, ce texte ne sera publié en Italie qu’en 1921... Il faut en fait attendre un
article paru à l’époque de l’occupation des usines -période au cours de laquelle
Gramsci est en proie, de son propre aveu, au plus profond pessimisme (1) - pour
trouver sous sa plume une déclaration explicite en faveur du parti comme « forme
spécifique de la révolution prolétarienne (2)». Et encore cette adhésion à la « forme-
parti» ne paraît-elle pas signifier qu’il se soit rallié d’emblée à l’idée de cette scission
en faveur de laquelle Bordiga œuvre depuis bientôt deux ans. Le projet, en effet, ne
paraît pas abandonné, qui avait été formulé dès le mois de janvier, de « rénover» le
Parti socialiste « conquérir la majorité du Parti socialiste italien, [...] transformer le
parti [...] en organisme de lutte et de reconstruction révolutionnaire (3)». Davantage,
tout comme dans son article du 23 janvier (4), les décisions, combien ambiguës, du
Congrès de Bologne d’octobre 1919, apparaissent encore susceptibles de fournir une
référence au futur Parti communiste : « cette organisation ne diffère pas du Parti
socialiste, elle est la continuation du Congrès de Bologne (5)». Est-ce, comme le
suggère Giuseppe Fiori, la publication des « Boniments sur la liberté», de Lénine, qui
achève de le gagner aux positions de Bordiga (6) ? - L’article de Lénine n’est publié en
fait que le 20 décembre 1920, alors que, dès la conférence d’Imola de la fraction
communiste du P.S.I., qui rassemble abstentionnistes, maximalistes de gauche et
« ordinovistes», Gramsci se prononce fermement pour la construction d’un parti qui ait
« son propre programme, sa propre orientation, sa propre liaison avec les masses (7)».

La création du Parti communiste d’Italie sous la seule responsabilité de Bordiga -


avec le plein appui, il est vrai, de Lénine, Zinoviev, Boukharine et Trotski pose au
biographe de Gramsci un difficile problème pendant

1. Lettre à Zino Zini, 2 avril 1924, in Écrits politiques, II.


2. « Le Parti communiste», 4 septembre 1920, infra, p. 394.
3. « La reazione» Avanti !, 17 octobre 1920, in L’Ordine Nuovo 1919-1920, Turin,
1955, p. 350.
4. « Tout d’abord, rénover la parti», infra, pp. 305-309.
5. « La fraction communiste», 24 octobre 1920, infra, p. 408.
6. G. Fiori, op. cil., p. 172. Pour l’article de Lénine, cf. Oeuvres, tome 31, pp. 391-
410,
7. L. Cortesi, Le origini del P.C.I., p. 266. La conférence d’Imola eut lieu les 28 et
29 novembre 1920.
40 Écrits politiques

deux ans, en effet, sinon plus, Gramsci paraît jouer pleinement le jeu et, à l’instar
de la grande majorité du parti, ne se démarque en rien des positions de Bordiga.
Davantage, lui-même racontera comment, invité dès le mois d’octobre 1921 à
s’opposer à l’influence de Bordiga et à le remplacer, il a refusé de se prêter à « ce
genre d’intrigue (1)». Un an plus tard encore, pressé par Trotski, Zinoviev et
Boukharine, de « prendre position contre Bordiga», il leur opposera également un
refus (2); et ce, quoique depuis le Congrès de Rome de 1922 il se soit trouvé, à son
dire, en désaccord avec Bordiga (3)... Défendant encore, en juin 1923, devant la
« Commission italienne» de l’Internationale communiste, les positions de Bordiga, il
ne se décide, en fait, à rompre que vers la fin de l’année, au risque de susciter, et ce
sera le cas, le désarroi et la réprobation de ses compagnons les plus proches : Togliatti,
Terracini, Scoccimarro...

Une première tentative d’explication est fournie dès 1930 par Ruggero Grieco - qui
dirige alors le parti aux côtés de Togliatti - dans un article écrit peu après l’exclusion
de Bordiga : « Notre parti est né bordiguiste. [...] Même ceux qui sont venus au
nouveau Parti communiste avec une autre idéologie plus proche du léninisme, ont subi,
dans les premières années d’existence de notre parti, l’influence du bordiguisme (4).»
Mais, s’agissant de Gramsci, et en 1937, l’explication par « l’influence» apparaît aussi
embarrassante que pauvre. Comment ce bolchevik de la première heure aurait-il
accepté de participer a ce que Togliatti stigmatise ici comme une « politique sectaire.»
et « antiléniniste» ? Comment se serait-il résigné à favoriser ainsi l’avènement du
fascisme? Comment aurait-il pu s’accommoder - toujours dans la langue de Togliatti -
de « méthodes dignes de la camorra napolitaine» ? Comment et pourquoi, au fait, se
serait-il obstiné à militer au sein d’un parti transformé, par la volonté de Bordiga, en
une « secte de doctrinaires prétentieux», voire en « une espèce de bureau de
compagnie (5)» ?

1. Lettre à Togliatti et à Scoccimarro du 1er mars 1924, in Écrits politiques, Il.


2. G. Berti, op. cit., p. 38.
3. Lettre à Togliatti et à scoccimarro du 1er mars 1924.
4. M. Garlandi [R. Grieco], « La situation en Italie et les tâches immédiates du
Parti communiste italien», L’internationale communiste, XII, 19-20, 10 juillet 1930,
pp. 1319-1338 (Bordiga fut exclu du P.C. d’Italie en mars 1930).
5. P. Togliatti, op. cit., pp. 34-35.
Introduction 41

Collaborant avec Bordiga dans la lutte contre les réformistes et les centristes - et
n’était-ce pas, après tout, ce à quoi ne cessaient de l’inviter Lénine et les dirigeants de
l’Internationale ? - l’erreur de Gramsci, constate Togliatti, a été de ne pas avoir su
« mener, à ce moment-là et pendant la première période de la vie du Parti communiste,
une lutte sur deux fronts (1)». Dès 1920, en effet, Bordiga, « tout en adhérant à la IIIe
Internationale», avait « probablement» l’intention de « créer au sein de l’Internationale
une fraction d’extrême gauche avec les ultra-gauches hollandais, allemands, etc. pour
mener la lutte contre Lénine et le Parti bolchevique (2)», - ce qui est, bien entendu,
pure invention, les divergences de Bordiga avec l’Internationale communiste n’ayant
commencé d’apparaître qu’en 1921, à propos des « Thèses sur le front unique», point
sur lequel, du reste, Gramsci était alors pleinement d’accord avec lui. Mais c’est que
Gramsci, poursuit Togliatti, redoutait alors de « se confondre avec les éléments de
droite (3)». Et c’est là, effectivement, l’argument qu’invoquera Gramsci, dans ses
lettres de Vienne de 1924, pour justifier sa passivité et son silence à l’époque du
Congrès de Rome de 1922. Mais rien, précisément, dans ses aveux, ne permet de faire
remonter « à ce moment-là», c’est-à-dire aux mois qui précèdent la création du Parti
communiste d’Italie, et la volonté, de la part de Gramsci, de s’opposer à Bordiga :
auquel cas son refus de créer une fraction à l’échelle nationale n’en serait que plus
inexplicable, et la crainte de « se confondre avec la droite», qui n’aurait pu être alors
qu’imaginaire. Outre le fait que Gramsci s’en est suffisamment démarqué dans sa
polémique avec Tasca, la « droite», dans la création du P.C. d’Italie ne joue en effet
qu’un rôle assez effacé : c’est ainsi que Tasca ne participe même pas au Congrès de
Livourne. Ce n’est, en réalité, qu’après le Congrès de 1922 et la condamnation, du fait
de l’Internationale, des Thèses de Rome (4), qu’elle commence à faire problème et à
représenter un danger : en juin 1923, du reste, l’Internationale communiste finira
même par lui confier d’autorité la direction du parti.

1. Togliatti, op. cit., p. 34.


2. Ibid., p. 33.
3. Ibid., p. 34.
4. « Une contribution au projet de Programme du Parti communiste italien»,
L’internationale communiste, III, 23, octobre-novembre 1922, pp. 24-27, article
émanant du Présidium du Comité exécutif de l’I.C.
42 Écrits politiques

Togliatti apparaît, en revanche, beaucoup plus convaincant lorsque - toujours dans


la « langue de bois» de l’époque - il s’applique à souligner l’importance du séjour de
Gramsci en Russie, et pour l’évolution personnelle de ce dernier, et quant à la
transformation du caractère profond du P.C.I. . « Son séjour d’un an dans l’Union des
Soviets, en 1922-1923, permit à Gramsci de perfectionner sa connaissance du
bolchevisme. Il étudia alors à fond l’histoire du Parti bolchevique et de la Révolution
russe, il apprit à connaître Lénine et Staline; à l’école de Lénine et de Staline, à l’école
du Parti bolchevique et de l’Internationale communiste, il se trempa comme chef de
parti. Et c’est à lui que la classe ouvrière italienne doit la création de son parti, du Parti
communiste non comme une secte de doctrinaires prétentieux, mais comme une partie,
l’avant-garde, de la classe ouvrière, comme un parti de masse, lié à toute la classe,
capable d’en sentir et d’en interpréter les besoins, capable de la diriger dans les
situations politiques les plus compliquées. C’est Gramsci qui, sur cette voie, nous a fait
accomplir les premiers pas décisifs (1).»

S’il n’est pas très disert sur les pressions - de Trotski, de Zinoviev, de Boukharine,
voire de personnages mineurs comme Humbert-Droz ou Rákosi - subies par Gramsci
lors de son séjour en Russie et se contente ici de l’euphémisme de rigueur : « l’école
de Lénine et de Staline», ce texte n’en a pas moins l’avantage d’éclairer le contenu de
ce que la postérité désignera comme la « conquête gramscienne» du P.C.I. (2) : il
s’agit bel et bien d’un « travail systématique de bolchevisation (3)», soit d’une
entreprise qui déborde largement les limites provinciales du seul P.C. italien. C’est ce
que soulignait, du reste, un article, paru, il est vrai, en 1934, qui, insistant sur le fait
que la « bolchevisation» du P.C.I. avait commencé « sous la direction personnelle du
camarade Antonio Gramsci (4)», permettait de replacer l’intervention de Gramsci dans
un contexte plus large et plus réel que la théorie des « excep

1. Togliatti, op. cit., p. 34.


2. Cf. par exemple E. Santarelli, La revisione del marxismo in Italia, éd. cit., pp.
282-292 (« La conquista gramsciana»), ainsi que mon compte rendu de ce livre in Le
Mouvement social, no 55, avril-juin 1966, pp. 109-114.
3. P. Togliatti, op. cit., p. 36.
4. C. Roncoli, « Les enseignements fondamentaux de la lutte menée par le P.C.
d’Italie contre le fascisme en régime totalitaire», L’Internationale communiste, XVI,
19, 5 octobre 1934, pp. 1271-1284.
Introduction 43

tionnalités» italiennes bâtie par Togliatti et par Grieco (1); moins fantasmagorique,
en tout cas, que l’inlassable tournoi du « réalisme» gramscien contre l’ « abstraction
bordiguiste». Mais, si Togliatti vise ici à signifier ou à souligner le lien qui unit cette
« conquête gramscienne» à ce parti de masse, plus « populiste» que « bolchevique»,
que l’on connaîtra bientôt comme le « parti nouveau (2)», il ne saurait être question
désormais d’élargir le discours au champ de l’Internationale et de reconnaître ainsi que
la « conquête gramscienne» n’a été en fait que la forme italienne, « exceptionnelle» ou
« unique», de la « bolchevisation». Que tel ait été le prix à payer pour parvenir au
« parti nouveau» ne pèsera guère : la « bolchevisation» appartient dès à présent au
règne de l’inavouable.

Réédité d’abord en 1944, puis deux fois en 1945, et porté par l’autorité accrue que
confèrent à son auteur, et le rôle du P.C.I. dans la Résistance, et, plus encore sans
doute, la dialectique patiente qui commence de se nouer alors entre le « parti nouveau»
et la démocratie chrétienne, le vieux texte de Togliatti de 1937 constitue donc, au sortir
de la Seconde Guerre mondiale, le moule où viendront se couler toutes les
interprétations autorisées et, par là, dominantes de Gramsci. Hormis, en effet, quelques
lectures dissidentes que le P.C.I. pourra se permettre aisément de passer sous silence
ou de traiter par le mépris - des articles de Virgilio Verdaro et d’Onorato Damen dans
Prometeo aux souvenirs d’Angelo Tasca ou à la Storia del Partito comunista ilaliano,
de Fulvio Bellini et Giorgio Galli, sans parler des accès de mauvaise humeur de Croce
(3) - pendant plus de dix ans une sorte d’unanimité se fera, respectueuse et
compréhensive, autour de ce Gramsci officialisé et bientôt en voie de se transformer,
nonobstant les dénégations de rigueur, en une « icône inoffensive (4)». Une seule
confrontation, en fait, apparaîtra alors inévi

1. Feroci [A. Leonetti], « Dix ans après Livourne-Bordiga», La lutte de classes, III,
27, janvier 1931, pp. 21-30.
2. « Le parti nouveau est un parti de la classe ouvrière et du peuple qui ne se limite
plus seulement à la critique et à la propagande, mais intervient dans la vie du pays
grâce à une activité positive et constructive» (P. Togliatti, « Che cosa à il partito
nuovo», Rinascita, I, octobre-décembre 1944, p. 35).
3. B. Croce, « Un gioco che ormai dura troppo», Quaderni della Critica, 17-18,
novembre 1950, pp. 231-232.
4. P. Alatri, « Una noterella su Gramsci e Croce», Società, III, 3,
novembredécembre 1947, pp. 678-685 (la formule est bien entendu reprise de L’État et
la Révolulion.
44 Écrits politiques

table, dont l’interprétation de Togliatti sortira paradoxalement renforcée : celle du


Gramsci des Quaderni, celle du Gramsci écrivant.

On connaissait depuis longtemps le Gramsci écrivain, le journaliste, l’organisateur


de culture, comme lui-même aurait dit. Inventeur d’un nouveau type de journalisme
socialiste (1), d’un obscur journal de province, le Grido del Popolo de Turin, il avait
tenté de faire « une petite revue de culture socialiste, animée par les doctrines et la
tactique du socialisme révolutionnaire (2)», et déjà Gobetti avait pu voir, dans ces
premières chroniques, le germe d’un livre futur (3). Puis était venu L’Ordine Nuovo,
« unique exemple sérieux», toujours selon Gobetti, de « journalisme révolutionnaire et
marxiste (4)»; L’Ordine Nuovo qui avait fait courir un frisson nouveau dans la
littérature socialiste : « Je reçois une petite feuille de Turin, L’Ordine Nuovo, qui est
bien plus intéressante que la Critica Sociale», confiera Sorel à un « ami italien», Mario
Missiroli, dès la fin décembre 1919; « c’est l’expression d’organisations tout à fait
neuves qui se sont formées dans les usines métallurgiques». Et il lui conseillera de
« parler de ce type de mouvement ouvrier, qui peut avoir de grandes conséquences
(5)». Un premier projet d’anthologie de L’Ordine Nuovo avait même vu le jour, en
1921, au lendemain de la fondation du P.C. d’Italie - preuve, s’il était nécessaire, que
l’expérience des Conseils était bel et bien close... Gobetti, qui allait publier peu après
son « Histoire des communistes turinois», avait alors soumis à Gramsci le plan d’une
anthologie de ses articles de L’Ordine Nuovo. Gramsci, toujours réticent et quelque
peu sceptique quant aux destinées littéraires de ses écrits, n’avait cessé d’ajourner sa
décision et, de guerre lasse, avait emporté le projet de Gobetti à Moscou, où il avait
fini par le perdre ou par l’égarer (6). L’affaire de l’anthologie en était donc restée là et
il n’en avait plus été question. Puis étaient venus le fascisme, la lutte pour la
« bolchevisation» du P.C. d’Italie et, enfin, la prison, le silence. En 1930, sans doute,
la publication, dans Lo

1. P. Gobetti, « Storla dei comunisti torinesi scritta da un liberale» [2 avril 19221,


ln Scritti politici, Turin, 1960, pp. 278-295.
2. « Il Grido del Popolo», Il Grido del Popolo, 19 octobre 1918, ln Scritti giovanili
1914-1918, pp. 324-325.
3. P. Gobetti, op. cit., pp. 282-283.
4. Ibid., p. 283.
5. G. Sorel, Lettere a un amico d’Italia, Bologne, 1963, p. 268.
6. A. Leonetti, Note su Gramsci, Urbino, 1970, p. 86.
Introduction 45

Stato Operaio, des « Notes sur la question méridionale», texte resté inachevé
auquel travaillait Gramsci à l’époque de son arrestation et dans lequel certains allaient
voir « l’écrit le plus profond de son auteur (1)», avait rappelé la présence de cette
oeuvre en sommeil, l’équivalent de six gros volumes, en attente d’un éditeur. Mais, si
l’on excepte l’appel par lequel Tasca concluait un article de 1937 : « Que ceux qui
possèdent ses écrits de 1919-1926 se hâtent de les publier, afin que la classe ouvrière
et le monde sachent ce que l’humanité a perdu avec Gramsci (2)», le problème de
l’édition de Gramsci n’allait pas se poser avant la fin de la guerre et la découverte, à
travers les Cahiers et les Lettres de prison, d’un Gramsci qui n’avait cessé d’écrire.

Dès 1946 un petit article de Felice Platone sur « l’héritage littéraire de Gramsci»
révèle aux lecteurs de Rinascita l’existence de ces « trente-deux» cahiers de notes et de
réflexions - il y en a en réalité trente-trois - que le lecteur pourra bientôt commencer
d’explorer à travers les volumes de l’édition Einaudi : trois mille pages manuscrites,
l’équivalent de quatre mille pages dactylographiées, d’une petite écriture appliquée,
précise et nette, d’une rigueur presque maniaque, qui paraît ignorer les ratures et les
hésitations. Les Cahiers de prison (3)... Sous des titres divers et selon des critères tout
autres que philologiques, ils seront livrés au public à partir de 1948, leur publication
s’achevant - avec Passato e Presente - en 1951. Mais, sans attendre la sortie des
Cahiers ou de ce qui en tient lieu, dès l’année suivante Felice Platone et, derrière lui,
Togliatti proposent aux lecteurs italiens « un choix, mais un très large choix», des
Lettres de prison de Gramsci (4). Ce sera l’événement culturel de l’année : les Lettres
obtiendront le Viareggio, le plus important des prix littéraires italiens.

En fait, on le découvrira près de vingt ans après avec la

1. G. Dorso, « La questione meridionale nel pensiero di Antonio Gramsci a [1944],


in La Rivoluzione meridionale, Turin, 1955, pp. 249-278.
2. A. Tasca, « Una perdita irreparabile : Antonio Gramsci», Nuovo Avanti (Paris),
8 mai 1937; republié in Rivista Storica del Socialismo, IX, 29, septembre-décembre
1966, pp. 149-156.
3. F. Platone, « Relazione sui quaderni del carcere (L’eredità letteraria di Gramsci.
Per una storia degli intellettuali italiani)», Rinascita, III, 4, avril 1946, pp. 81-90.
4. Cf. l’ « Avertissement» à A. Gramsci, Lettere dal Carcere, Turin, 1955 (100 éd.),
p. 5. Pour la traduction française de cette édition, et. Lettres de la prison, Préface de
Palmiro Togliatti, traduction de Jean Noaro, Paris, 1953.
46 Écrits politiques

publication de l’anthologie de G. Ferrata et nº Gallo, Duemila pagine di Gramsci,


et, surtout, celle de l’édition des Lettres procurée par Sergio Caprioglio (1), s’il s’agit
là bel et bien d’un choix, celui-ci est loin d’être « large» : 218 lettres seulement, contre
428, dont 119 totalement inédites, dans l’édition la plus récente. Mais surtout, alors
que le règlement de la prison, en interdisant à Gramsci toute allusion à la réalité
politique, l’avait d’ores et déjà contraint à une rigoureuse autocensure, il est évident
qu’un contrôle encore plus sévère s’est exercé sur le « large choix» de 1947 et que « ce
que n’a pas osé faire le geôlier fasciste, Felice Platone et son " superviseur " autorisé
l’ont fait (2)». Inavouée et, de ce fait, d’autant moins excusable, une censure
impitoyable a présidé à un véritable travail de réécriture des textes, procédant par
coupes sombres et omissions pures et simples et se risquant même souvent à remanier
des phrases entières. En cédant peut-être à ce que Paolo Spriano désigne prudemment
comme « des considérations politiques filles d’un certain climat fils du stalinisme (3)»,
il s’est agi d’abord, il va sans dire, d’exclure toute référence à des livres maudits - de
L’Accumulation du capital d’après Rosa Luxemburg, de Lucien Laurat aux œuvres de
Dmitri Petrovitch Mirski, historien soviétique « liquidé» en 1937 - et de gommer les
noms de tous les « déviants» : Trotski, Bordiga, voire Rosa Luxemburg... Mais, au-
delà même de ces sacrifices à la démonologie stalinienne, il s’est agi aussi de présenter
un Gramsci vierge de toute contamination, aussi insoupçonnable que la femme de
César. D’où le silence sur celui que Gramsci, le Gramsci officiel, ne pouvait avoir
fréquenté ou connu, même en prison et même si enfermé dans la même cellule : et l’on
découvre ici que, derrière les pointillés et les coupures de cette première édition des
Lettres, Gramsci confiait sa joie de se retrouver avec Bordiga, leur amitié et leurs
discussions, le partage de la vie quotidienne, le café bu ensemble ou même, horresco
referens, les joyeuses parties de scopone, sorte de belote napolitaine, avec l’ancien
secrétaire du P.C.I.

1. G. Ferrata, nº Gallo, 2000 pagine di Gramsci, Il. Lettere edite e inedite, Milan,
1964; A. Gramsci, Lettere dal Carcere, a cura di S. Caprioglio e E. Fubini, Turin,
1965 (trad. franç. Lettres de prison, Paris, 1971).
2. S. Sechi, « Spunti critici sulle Lettere dal carcere di Gramsci P, Quaderni
piacentini, no 29, janvier 1967, pp. 100-126.
3. P. Spriono, « Le Lettere dal carcere di Gramsci», L’Unità, XLII, 161, 13 juin
1965.
Introduction 47

Autre zone de silence, dans cette première édition des Lettres : tout ce qui concerne
les états dâme autres qu’autorisés par l’imagerie officielle du martyre, tout ce qui
évoque l’évolution personnelle de Gramsci tout au long de ces dix années de réclusion.
Et ici, il ne s’agit pas seulement d’interdire toutes ces lettres où Gramsci, se plaignant
de son isolement ou rêvant de commencer « un nouveau cycle de vie», évoque
indirectement le malaise qui plane sur ses rapports avec le P.C.I. ou ses désaccords
avec la politique de ses successeurs, mais bel et bien de taire et de réprimer tout ce qui
pourrait évoquer jusqu’à la possibilité d’un changement, tout ce qui pourrait
compromettre l’image immuable d’un Gramsci hiératisé par la prison. Poursuite
obstinée de l’immobilité qui est probablement aussi l’une des clés de l’édition des
Cahiers telle qu’elle s’opère à la même époque sous les auspices de Togliatti : en
regroupant par thèmes, sous autant de titres de livres qui n’ont jamais été écrits : Il
Risorgimento, Note su Machiavelli, Il Materialismo storico, Gli intellettuali,
Letteratura e Vila nazionale, Passato e Presente, tout ce qui, chez Gramsci, est
élaboration patiente et organisation dans la durée, en soumettant à une architectonique,
quels qu’en soient les motifs, pédagogiques ou politiques, un discours en train de se
faire et de se formuler, il s’est agi aussi, et peut-être d’abord, de figer dans l’immobile
de la doctrine constituée et homogène, de constituer en livre, ce qui n’était que projet,
pensée en train de se penser et de se dire. Une manière encore de censurer et
d’interdire le discours.

Il n’est pas certain cependant - et l’on atteint ici à la zone la plus obscure - que
cette mise en place, à travers les Lettres et les Cahiers, d’une image de l’immobilité
n’ait procédé que de motivations politiques immédiates, voire immédiatement
politiques. Gommer les noms de Trotski ou de Bordiga, taire le désaccord avec le
« tournant» de 1930, étouffer les cris de désespoir, voire oublier ces lettres aux
autorités où le prisonnier promet qu’une fois libéré, il s’abstiendra de toute propagande
et de toute activité politique (1), il n’y a là rien qui puisse surprendre, rien que de très
politique. Mais il s’est moins agi, dirait-on,

1. « Documenti inediti resi noti dall’Archivio centrale di Stato - Gramsci dal


carcere e dalla clinica di Formia», Rinascita, XXIII, 51, 24 décembre 1966, pp. 15-19.
48 Écrits politiques

de dissimuler des divergences ou de masquer ce qui. ne saurait être en aucun cas


considéré comme une « capitulation», que de prohiber tout ce qui pouvait
compromettre l’image de pureté du héros, que de bannir, et jusques et d’abord dans la
quotidienneté, toute évocation de l’impur. Et ici la censure n’a pas tant porté sur le
politique que sur tout ce qui pouvait évoquer, chez Gramsci, une vie affective, voire
tout simplement la vie au jour le jour. C’est ainsi qu’ont disparu de cette première
édition des Lettres tous les passages où le Prisonnier, s’abandonnant parfois à des
aveux déchirants : « Je t’ai fait pleurer, de façon si stupide que c’est maintenant
seulement que j’en ressens tout le remords (1)», laisse éclater son désaccord avec sa
femme, toutes les formules aussi où transparaît l’ambiguïté de ses relations avec
Tatiana, sa belle-soeur, tous ces moments de faiblesse, enfin, où le héros parle de
pantoufles ou de chemises, réclame du savon à barbe, des lames de rasoir ou de
l’aspirine. Et c’est là, dans ces interdits où le grotesque le dispute au tragique, que
réside sans doute le secret de cette première édition des Lettres : la volonté de se
donner et d’imposer, à travers ce personnage libéré des contingences vulgaires,
l’exemplarité d’un héros, géant ou fils du peuple, bon époux et bon communiste à la
fois, paradigme olympien offert à l’admiration silencieuse des foules.

Dès que paraîtront les Lettres, l’unanimité se fera donc, immédiate, et pouvait-il en
être autrement en 1947, au sortir du fascisme? autour de cette image d’un destin
exemplaire. Les grands noms de la culture et de la littérature italiennes - Croce,
Calvino, Debenedetti, Gatto, Mila, Russo - s’accorderont pour découvrir et exalter
cette « œuvre d’une exceptionnelle valeur littéraire (2)». Un mot : témoignage -
traduction pudique de « martyre» - reviendra sous toutes les plumes, soulignant la
portée humaine des Lettres, leur charge d’exemplarité, leur vocation à l’universel. Et
c’est là l’important. Comme le souligne Croce, si Gramsci est communiste, les Lettres
appartiennent « aussi aux membres des autres partis politiques ou même des partis
opposés (3)». Débordant les cadres du seul Parti communiste pour investir jusqu’aux
milieux

1. A. Julia, Il avril 1932, in Lettres de prison, éd. cit., p. 415.


2. A. Gramsci, Lettere dal carcere, Rome, 1961, p. 5 (« Note de l’éditeur
3. B. Croce, a Lettere dal carcere P, Quaderni della a Critica», no 8, juillet 1947,
pp. 86-88.
Introduction 49

libéraux, le « haut témoignage» des Lettres s’affirmera ainsi comme vocation


« nationale», aspiration à se constituer en « culture». C’est ce que soulignera, par
exemple, un catholique de gauche comme Felice Balbo, collaborateur du Politecnico
de Vittorini : « Gramsci représente la première grande ouverture du prolétariat italien
dans son effort pour former en Italie une conscience nationale moderne avec toutes ses
dimensions politiques et culturelles (1).» Mais le plus caractéristique demeurera,
d’évidence, le ralliement des libéraux, des plus grands quelquefois, tel Croce
s’émerveillant de la rencontre (« En lisant tous ses jugements sur les hommes et les
livres, j’en suis venu à les accepter presque tous ou peut-être même tous (2)») et
invitant les communistes italiens à prendre exemple sur Gramsci; tel Luigi Russo,
surtout, confiant à des étudiants son bouleversement : « J’ai lu ces jours derniers les
Lettres de prison d’Antonio Gramsci [...]. Mais ce Gramsci était donc notre
compagnon, bien plus notre frère de travail? Et nous, nous avons pu aussi longtemps
n’en avoir qu’une idée aussi vague et aussi imprécise? Et lui, pendant ce temps, au
fond de sa prison, demeurait si proche de nous et ce qu’il évoquait avec tant d’amitié
et de sympathie, c’était nos écrits, à nous tous (3) !» Mais un tel luxe d’unanimité, et
d’aussi glorieux ralliements, ne laisseront pourtant d’embarrasser les héritiers.

Une crainte prévaut, en effet - celle d’une canonisation hâtive. Certes, on ne saurait
remettre en question la vocation œcuménique de l’œuvre. C’est ce que rappelle
Togliatti dès 1947 : « Gare à nous, communistes, si nous croyions que le patrimoine de
Gramsci n’appartient qu’à nous. Non, ce patrimoine appartient à tous, à tous les
Sardes, tous les Italiens, tous les travailleurs qui combattent pour leur émancipation,
quelle que soit leur religion, quelles que soient leurs croyances politiques (4).» Mais il
ne s’agit pas non plus, on l’a dit, de momifier Gramsci, de le transformer en « icône»
et, en renonçant à la gestion de son oeuvre, d’en oublier le contenu partisan. Gramsci
demeure

1. F. Balbo, « Cultura antifascista», il Politecnico, no 39, décembre 1947, in Il


Politecnico -Antologia critica a cura di M. Forti e S. Pautasso, Milan, 1960, pp. 211-
215.
2. B. Croce, loc. cit., p. 87.
3. L. Russo, « Scoperta di Antonio Gramsci» [27 avril 1947], in Il tramonto del
letterato, Bari, 1960, pp. 484-512.
4. P. Togliatti, « Gramsci, la Sardegna, l’Italia» [27 avril 1947], op. cit., p. 59.
50 Écrits politiques

homme de parti, tel que le définissait Togliatti en 1937. C’est, du reste, ce que ce
dernier va souligner dans un texte où le « léninisme» de Gramsci commence
d’assumer ce qui apparaîtra bientôt comme son contenu réel : la « politique de
Salerno», la ligne du « parti nouveau», la « voie italienne au socialisme». Avec
Gramsci, souligne Togliatti, le socialisme cesse d’être « un mouvement des classes
prolétariennes exploitées», pour se transformer en « mouvement pour la rénovation de
toute la société italienne,... mouvement national progressiste, libérateur». Et il
insistera : c’est là le « noyau» de l’œuvre de Gramsci, « l’aspect le plus neuf et le plus
original de l’esprit et de la personnalité politique du Chef de notre parti (1)». C’est
dans l’apparente contradiction entre ce contenu officielIement « national», et
tendanciellement universel, de l’œuvre et son caractère étroitement partisan que devra
donc se déployer le discours sur Gramsci : dans un espace, au demeurant, moins limité
qu’il ne paraît mais, bien plutôt, jalousement délimité par les gardiens de la doctrine.

On en a aussitôt la preuve avec la publication des Cahiers. Déjà, on l’a dit, les
modalités mêmes de l’édition telle que l’entend et l’organise Togliatti, tendent à
exercer sur l’oeuvre un contrôle intérieur. Il s’agit de ne livrer au publie que des objets
pleinement manufacturés, où l’intervention discrète du fabricant demeure toujours
agissante, interdisant au livre toute errance; il s’agit que ce dernier exclue d’emblée les
interprétations dissidentes et demeure en dernier terme - et idéalement -source et
producteur de ses commentaires. Le retard, intentionnel ou non, que connaît la
publication des écrits proprement politiques, antérieurs à l’incarcération (2), renforce
ce contrôle, institue en système l’aséité des Cahiers : privé de ces références
essentielles que constituent les écrits de jeunesse, L’Ordine Nuovo ou les articles qui
vont de la fondation du P.C.I. à l’arrestation de Gramsci, le lecteur demeurera
prisonnier du discours anhistorique, quasi tautologique, que déploient les six volumes
de cette première édition. Ultime contrôle, enfin, celui qu’exerce avec plus ou moins
de discrétion la

1. P. Togliatti, op. cit., p. 54.


2. L’Ordine Nuovo 1919-1920 est publié en 1954; les Scritti giovanili 1914-1918
sortent en 1958; Sotto la Mole 1916-1920, deux ans plus tard; Socialismo e Fascismo -
L’Ordine Nuovo 1921-1922, en 1966, et La costruzione del Partito comunista 1923-
1926, seulement en 1971. S’y ajoute - initiative extérieure au P.C.I. - la publication en
1968 d’un volume de textes oubliés, Scritti 1915-1921.
Introduction 51

presse spécialisée du parti, Rinascita et Società pour l’essentiel, qui fonctionnera, à


l’égard de l’œuvre de Gramsci, comme une sorte de vaste service après-vente : la
sortie de chaque volume est ainsi scrupuleusement scandée par une série d’articles et
de commentaires officieux ou autorisés, visant à instaurer et quelquefois à rétablir
l’interprétation « correcte» de l’oeuvre (1).

En 1951, alors que l’on commémore le trentième anniversaire de la fondation du


P.C.I., paraît la première biographie officielle de Gramsci, la Vila di Antonio Gramsci,
de Lucio Lombardo Radice et Giuseppe Carbone (2). Rééditée deux fois en 1952, cette
biographie, dont le tirage total s’élèvera à 22 000 exemplaires (3), chiffre assez
important pour un ouvrage de ce type, constitue la « première version populaire» des
positions officielles du P.C.I. sur l’activité et l’œuvre de Gramsci (4). Dans le droit fil
du texte de Togliatti de 1937, on y assiste, une fois de plus, à la transfiguration ou à
l’Aufhebung du « jeune rebelle sarde (5)» en « léniniste», homme de parti et inventeur
de la « voie nationale». Mais la pièce essentielle du dossier - qui voit le jour à la même
époque - est constituée par une publication appelée à fonctionner pendant quinze ans
comme le seul « manuel» d’histoire du P.C.I., le cahier spécial de Rinascita consacré à
la commémoration de ce trentième anniversaire, Trenta anni di vita e lotte del P.C.I.
(6).

Le texte en est rédigé sous la direction et le contrôle étroit de Togliatti, qui écrira la
plupart des articles sans signature qui constituent le tissu conjonctif du cahier. Un
« plan», mêlant recommandations et mises en garde, a été publié depuis : il atteste ce
contrôle rigoureux exercé par le secrétaire général du P.C.I. sur un texte voué à une
diffusion assez large et qui s’adresse, en tout cas, aux cadres moyens et mineurs du
parti (7). Apparemment, Trenta anni di vita e

1. R. Alcara, op. cit., p. 35.


2. L. Lombardo Radice, G. Carbone, Vila di Antonio Gramsci, Rome 1951.
3. L. Cortesi, « Introduction» à A. Tasca, I primi dieci anni del P.C.I. éd. cit., p. 30.
4. G. Amendola, « Rileggendo Gramsci», loc. cit., p. 14.
5. L. Lombardo Radice, G. Carbone, op. cit., p. 168.
6. Trenta anni di vita e lotte del P.C.I., Quaderni di Rinascita, 2, Rome, sd [1952],
260 p.
7. « Il piano di Togliatti per il " Quaderno " dedicato al trentesimo del P.C.I.,»,
Rinascita, XXVII, 48, 4 décembre 1970, pp. 17-22,
52 Écrits politiques

lotte del P.C.I. n’apporte pourtant rien de bien nouveau quant à l’histoire de ce
dernier et constitue surtout une « systématisation» de thèmes déjà développés dans la
presse du parti (1) : certains auteurs, tels Giuseppe Berti, iront même jusqu’à
reprendre, en se paraphrasant, la substance d’articles parus avant la guerre dans Io
Stato Operaio (2). Ainsi que Togliatti s’en explique dans son « plan», il ne saurait être
question de présenter un exposé complet de l’histoire du parti : la « préparation
nécessaire» fait défaut, l’ouvrage serait trop lourd et « peut-être monotone»; et, enfin,
« pour d’autres motifs», qui ne sont pas précisés davantage.

Insistant sur le caractère « national» de l’histoire du P.C.I. - c’est ainsi qu’à la date
de 1939, Togliatti préfère celle de 1940, qui marque l’entrée en guerre de l’Italie (3) -
Trenta anni s’efforce surtout de faire et d’exalter l’histoire du nouveau groupe
dirigeant qui se constitue autour de Gramsci à partir de 1924 et accède à la tête du parti
avec le Congrès de Lyon de 1926. C’est ainsi que, parmi les rares textes de Gramsci
publiés dans ce fascicule, on retrouve deux articles des années 1924-1926 : « Le destin
de Matteotti» et, surtout, « G. M. Serrati et les générations du socialisme italien»,
article fondamental, s’il en fut, pour replacer la « conquête gramscienne» dans la
longue durée de l’histoire du P.C.I. (4). Davantage, alors que, par exemple, ces mêmes
articles de Gramsci seront publiés, vingt ans après, sous le titre « La construction du
Parti communiste 5», la périodisation s’efforce ici de circonscrire aux seules années
1921-1923 la « constitution du Parti communiste». C’est, au reste, ce que signifie
Togliatti aux rédacteurs de ce cahier : « Je crois qu’il est hors de question de discuter
la date de 1924 comme fin de la période de constitution du parti et début, peut-on dire,
de son action politique pour la conquête de la classe ouvrière et du peuple (6).» Ce
« tournant» de 1924 sera, bien entendu, rattaché plus ou moins directement à
l’expérience du

1. B. Alcara, op. cit., p. 41.


2. Cf. G. Berti, « Il gruppo del Soviet nella formazione del P.C.I.», Lo Stato
Operaio, VIII, 12, décembre 1934 et IX, 1, janvier 1935, et, du même, « La natura
controrivoluzionaria del bordighismo», Trenta anni.... pp. 60-63.
3. L. Cortes!, « Introduction», loc. cit., p. 35,
4. Cf. Écrits politiques, III.
5. A. Gramsci, La costruzione del Partito comunista 1923-1926, Turin, 1971.
6. « Il piano di Togliatti...», loc. cil., p. 18.
Introduction 53

groupe de L’Ordine Nuovo, que l’on s’efforcera, surtout, de valoriser en l’opposant


au « bordiguisme».

Un seul article, à vrai dire, concerne de plus ou moins près les années qui vont du
Congrès de Livourne à ce « tournant» de 1924, et il s’agit d’un texte volontairement
anhistorique et fallacieux, « La nature contre-révolutionnaire du bordiguisme», de
Giuseppe Berti. Bordiga, comme on pouvait s’y attendre, en ressort assez malmené :
« antiléniniste», « opportuniste», « espion trotskiste», allié objectif du fascisme, - bref,
l’anti-héros qui hantait déjà la prose de Togliatti et les pages de Lo Stato Operaio. A
deux reprises, en effet, Togliatti, toujours dans son « plan», a insisté pour que Berti ne
s’embarrasse point des règles fastidieuses de l’objectivité: «Le texte consacré à la
critique du bordiguisme [...] ne doit en aucune façon contenir un exposé soi-disant
objectif des balourdises bordiguistes, " Thèses de Rome ", etc.» Et encore : « Éviter,
naturellement, d’exposer objectivement les trop célèbres positions bordiguistes. Le
faire exclusivement de façon critique et destructive (1).» Mais, surtout, la contribution
de Berti permet de faire l’économie d’une étude plus circonstanciée de la politique du
P.C. d’Italie en 1921-1922 et, partant, d’éluder des problèmes qui ne commenceront
d’avoir droit de cité qu’une dizaine d’années après : le rôle de Gramsci dans cette
direction « bordiguiste» et, singulièrement, ses rapports avec Bordiga. Il n’est pas
indifférent, du reste, qu’aucun texte de cette période n’ait été retenu parmi les quelques
écrits de Gramsci publiés dans ce cahier.

Ce n’est évidemment pas par hasard non plus si, de la période de L’Ordine Nuovo,
ce cahier de Rinascita ne retiendra que deux textes : le fameux rapport d’avril 1920,
« Pour une rénovation du Parti socialiste», qui a reçu, en son temps, l’aval de Lénine,
mais qui, on l’a dit, apparaît assez peu caractéristique des positions de l’hebdomadaire
turinois, et, sous le titre « La posizione storica del Partito comunista», un article de
l’été 1920, « Le Parti communiste (2)», qui se trouve conclure à la nécessité de « doter
le prolétariat italien d’un Parti communiste capable d’organiser l’État ouvrier et de
préparer les conditions de l’avènement de la société communiste». S’il s’agit en effet -
et comment pourrait-il en être autrement? - de rattacher

1. « Il piano di Togliatti...», loc. cit., pp. 18 et 21.


2. a La Parti communiste», 4 septembre et 9 octobre 1920, ci-après, pp. 389-400.
54 Écrits politiques

la nouvelle direction qui se dégage à partir de 1924 au groupe turinois de L’Ordine


Nuovo, il ne saurait être question pourtant, et pas davantage qu’en 1937, de valoriser
sans réserve l’expérience ordinoviste et, singulièrement, la problématique des
Conseils, d’évidence trop éloignée de celle du parti. C’est ce que rappelle également
Togliatti à l’intention de Felice Platone, responsable de cet épineux exposé : il faut,
certes, parler de l’expérience turinoise « parce qu’on parle beaucoup de L’Ordine
Nuovo, mais que peu de gens savent ce qu’il en fut. La critique peut toucher les points
que j’ai indiqués dans le texte écrit à l’occasion de la mort de Gramsci (1) et d’autres
points aussi, si l’on veut. Elle ne doit pourtant pas être destructive, mais conclure à un
manque d’expérience, une recherche difficile de la juste voie. C’est pourquoi notre
parti a continué à L’Ordine Nuovo, en a développé les germes, les parties saines, etc.,
etc. (2)».

Dans ses grandes lignes, l’article que Felice Platone consacre à L’Ordine Nuovo
(3) se démarque effectivement assez peu de la « leçon» de 1937. Sur certains points,
même, on pourrait parler de surenchère : qu’il s’agisse d’identifier le groupe turinois
aux « deux hommes qui en furent les animateurs», de faire de Gramsci, dès 1914, l’un
des dirigeants de la section turinoise du Parti socialiste ou d’en rajouter sur l’attitude
de Bordiga au moment de la conférence de Florence de 1917. Mais, dans le détail, il
arrive que le texte consente à lever quelque peu le voile d’unanimité dont Togliatti
s’était plu à draper ses rapports avec Gramsci : « Dans le choix des alliances, il
n’existe probablement pas toujours un accord complet parmi les rédacteurs de
L’Ordine Nuovo, ni entre Gramsci et Togliatti (4).» L’auteur n’hésite pas non plus, et
c’est là un élément neuf, à exalter la part de la formation néo-hégélienne et de l’œuvre
de Croce - de Gentile, il n’est, bien entendu, pas question - dans la rupture avec « la
dégénérescence positiviste et déterministe de la doctrine socialiste», voire dans
l’acquisition d’une méthode « véritablement... dialectique, propre au marxisme et au
léninisme (5)». Mais les principaux problèmes auxquels achoppait Togliatti dès 1937
ou qu’il préférait taire - le « spontanéisme» de

1. P. Togliatti, Gramsci, éd. cit., pp. 3-45.


2. « Il piano di Togliatti...», loc. cit., p. 21.
3. F. Platone, « L’Ordine Nuovo ,, Trenta anni..., pp. 35-40.
4. Ibid., p. 39.
(5). Ibid., pp. 36 et 37.
Introduction 55

Gramsci, sa répugnance à constituer une fraction, ses atermoiements quant à la


rupture avec le vieux parti et, de ce fait, son engagement tardif dans le processus de
création du P.C. d’Italie - ne sont pas résolus pour autant, ce qui n’en rend que plus
problématiques et le « léninisme» de Gramsci, ce « léninisme» conquis au prix de
« quelques coquetteries» avec l’hégélianisme, et là filiation de L’Ordine Nuovo au
« parti nouveau». C’est pourquoi, une fois posé que Gramsci et ses amis ont été les
premiers à aborder « en termes concrets le problème de l’unité des classes populaires
(1)», force est de souligner que le P.C.I., et a fortiori en 1951, ne constitue en rien une
« extension pure et simple» de L’Ordine Nuovo, un Ordine Nuovo « devenu
gigantesque grâce à trente ans de luttes (2)» Gramsci luimême n’a-t-il pas « toujours
nié», ainsi que le rappelle F. Platone, « que l’on pût identifier le Parti communiste avec
le groupe de l’Ordine Nuovo (3) » ? Deux problèmes majeurs demeureront ainsi en
suspens, provisoirement ajournés : celui de cette filiation et des racines ordinovistes de
la « conquête gramscienne», et, plus manifeste, la présence, au coeur de l’itinéraire de
Gramsci, de cette problématique des Conseils, qui constituera, après la publication des
articles de L’Ordine NUOVO (4), l’un des points d’ancrage favoris des premières
lectures dissidentes.

C’est en réalité, peu après la parution de ce cahier de Rinascita - en 1953,


précisément - que voient le jour les premières remises en question’ explicites de
l’interprétation officielle de l’histoire du P.C.I. A la différence des articles - restés
malheureusement confidentiels - parus dans Promeleo (5), il s’agit cette fois de
publications vouées à une diffusion assez large : la Storia del Partito comunista
ilaliano, de Fulvio Bellini et Giorgio Galli, première tentative d’histoire du P.C.I.
depuis sa fondation (6), et surtout, publiée dans un grand hebdomadaire, une série de
six articles de Tasca consacrés aux dix premières années du

1. F. Platone, « L’Ordine Nuovo», Trenta anni.... p. 35.


2. Ibid., même page.
3. Ibid., p. 40.
4. L’Ordine Nuovo 1919-1920, Turin, 1954.
5. Gatto Mammone [Virgilio Verdaro], « In margine ad un anniversario»,
Prometeo, I, 5, janvier-février 1947, pp. 214-222; 0. Damen, « Premarxismo filosofico
di Gramsci», Prometeo, III, 13, août 1949, pp. 607-612.
6. F. Bellini, G. Galli, Storia del Partito comunista italiano, Milan, 1953.
56 Écrits politiques

P.C.I. (1). Alors que l’ouvrage de F. Bellini et G. Galli apparaît surtout marqué par
le légitime souci de « réhabiliter» Bordiga et de restituer ce que fut effectivement son
rôle dans la création du Parti communiste italien, l’intervention de Tasca exprime
d’abord une réaction de mauvaise humeur face aux dernières publications du P.C.I. :
l’article venimeux qui lui a été consacré dans le cahier de Rinascita (2) et, surtout, le
Conversando con Togliatti, de Marcella et Maurizio Ferrara, tout entier consacré à
célébrer les laudes du Migliore et à chanter son amitié avec Gramsci (3).

Mêlant souvenirs et pièces d’archives inédites - la correspondance de Moscou et de


Vienne, en particulier (4) - ces Primi dieci anni apparaissent surtout dirigés contre cet
usage abusif de la tradition de L’Ordine Nuovo et de l’héritage de Gramsci. C’est là
sans doute ce qui explique que Tasca - apparemment d’accord avec Togliatti sur ce
point - fasse tourner son texte autour de la seule expérience turinoise et ne dise rien du
rôle joué par Bordiga et Il Soviet dans la genèse du P.C. d’Italie. « Livourne, ce fut
Bordiga», reconnaîtra-t-il pourtant peu après (5). D’évidence, il ne s’agit pas ici de
réécrire l’histoire du P.C.I., mais d’abord de reconstruire un apprentissage; de
témoigner, aussi. C’est ainsi que, refaisant l’histoire de l’adhésion de Gramsci au
socialisme, Tasca insiste sur la fascination que Mussolini exerçait alors sur la plupart
des jeunes socialistes et rappelle les prises de position respectives des futurs rédacteurs
de L’Ordine Nuovo au moment de la guerre : « Terracini et moi, par exemple, nous
sommes prononcés contre l’intervention de l’Italie dans la guerre, Gramsci et Togliatti
y furent favorables (6)», ce dernier demeurant, jusqu’à la fin de la guerre, partisan
obstiné d’une pax brilannica (7). Parmi les plus belles, les pages consacrées à
L’Ordine Nuovo s’emploient également à détruire la légende d’un accord permanent
entre Togliatti et Gramsci. Sans dissimuler les divergences qu’il a pu avoir avec ce
dernier - « Mon désaccord avec Gramsci commença

1. A. Tasca, I primi dieci anni del P.C.I., déjà cité, publié initialement dans
l’hebdomadaire Il Monda, du 18 août au 15 septembre 1953.
2. a Un opportunista marcio : Angelo Tasca P, déjà cité.
3. M. et M. Ferrara, Conversando con Togliatti, Rome, 1953; trad. franç. : Palmiro
Togliatti, Essai biographique, trad. J. Noaro, Paris, 1954.
4. Cf. Écrits politiques, Il.
5. A. Tasca, « Una storia del Partito comunista italiano», déjà cité, p. 178. Il s’agit
d’un compte rendu du livre de F. Bellini et G. Galli.
6. 1 primi dieci anni del P.C.I., éd. cit., p. 92.
7. Ibid., p. 96.
Introduction 57

en réalité presque aussitôt. Il ne portait pas sur le soutien à accorder aux Conseils
d’usine, mais sur leurs rapports avec les syndicats, avec la Bourse du travail (1)» -
Tasca nie qu’un « coup d’État rédactionnel», ourdi de concert par Gramsci et ses amis,
l’ait exclu de L’Ordine Nuovo, insiste au contraire sur la crise de l’été 1920, rappelle
qu’au plus fort de sa polémique avec Gramsci il a été soutenu par Terracini et
Togliatti. Mais le texte tranche surtout par son enthousiasme avec les réserves,
explicites ou non, émises par Togliatti et F. Platone à l’égard de L’Ordine Nuovo :
« Le jour où l’on publiera l’ensemble des articles que Gramsci a écrits en 1919-1920
pour notre hebdomadaire, il sera éclatant que ces textes constituent l’expression la plus
originale et la plus puissante de la pensée politique socialiste des cinquante dernières
années; et même quelque chose de supérieur, sous certains aspects, aux Essais
d’Antonio Labriola (2).»

Poursuivant ses «révélations», Tasca rappelle alors que, dès avant le Congrès de
Livourne, Gramsci renonce à ses positions antérieures pour se rallier à Bordiga - dans
le manifeste lancé en octobre 1920 par la fraction communiste, on ne retrouve
effectivement « aucune trace des idées que Gramsci avait personnellement élaborées
dans L’Ordine Nuovo (3)» - et que, Graziadei et lui-même exceptés, pendant deux ans
au moins la direction du P.C. d’Italie sera, unanimement, « bordiguiste». L’opposition
de Gramsci aux « Thèses de Rome» de 1922 et à la « majorité bordiguiste» ? Gramsci,
rétorque Tasca, n’a nullement critiqué les positions de Bordiga, mais s’est opposé, au
contraire, au « risque d’un élargissement excessif du front unique (4)». Il n’y a pas
lieu, du reste, de parier alors de « majorité bordiguiste» : à l’époque du Congrès de
Rome, « cette majorité comprenait tout autant le groupe de L’Ordine Nuovo que celui
du Soviet; seule une petite minorité restait en dehors (5)...». Petite minorité - il s’agit,
bien entendu, de Graziadei et de Tasca lui-même - dont on souligne ici la clairvoyance.
En critiquant les modalités de la scission telle qu’elle s’est opérée à Livourne - « trop a
gauche», selon la formule de l’époque - et la rupture avec Serrati et les maximalistes,
en soutenant, contre la « majo

1. I primi dieci anni del P.C.I., éd. cit., p. 99.


2. Ibid., p. 98.
3. Ibid., pp. 115-116.
4. Ibid., p. 118.
5. Ibid., p. 126.
58 Écrits politiques

rité» à laquelle appartient encore Gramsci, la politique de « front unique» adoptée à


Moscou et en prônant, toujours en accord avec le Komintern, la fusion entre
communistes et maximalistes, en élaborant surtout, pour la conférence de Côme de
1924, « la seule critique des " Thèses de Rome " qui ait jamais été tentée dans le parti
(1)», la « minorité», suggère Tasca, n’a fait qu’anticiper le « tournant» qui, amorcé par
Gramsci en 1924, débouchera sur le Congrès de Lyon et les « Thèses» de 1926. La
« conquête gramscienne», autrement dit, marque d’abord le ralliement de Gramsci aux
positions, depuis longtemps, développées par Tasca. C’est, du reste, un « triumvirat»
rassemblant Togliatti, Grieco et Tasca qui appliquera, après l’arrestation de Gramsci,
la ligne du Congrès de Lyon.

Tasca, précurseur du « parti nouveau» ? L’hypothèse, bien entendu, n’en sera pas
retenue, même pas examinée. Il suffit, du reste, de citer la réaction exaspérée de
Togliatti face à la réhabilitation de Bordiga tentée par F. Bellini et G. Galli pour
mesurer l’abîme qui continue de séparer la doctrine officielle de toute interprétation,
sinon ouvertement dissidente, du moins simplement objective ou critique, des origines
du P.C.I. : « C’est d’une autre grande trouvaille, qui pue étrangement le rance, que les
auteurs prétendent faire leur idée de fond. Figurez-vous qu’ils reprennent, et ils le font
sérieusement, la polémique en faveur d’un personnage que nous pourrions appeler
préhistorique, comme l’iguanodon, à savoir le premier secrétaire du Parti communiste,
l’ingénieur Amadeo Bordiga. Celui-ci aurait été le véritable révolutionnaire, qui avait
une doctrine, qui savait y faire, etc. [...] L’examen des faits laisse apparaître au
contraire que le seul parmi les vieux dirigeants du Parti communiste à l’actif duquel on
ne peut mettre ni l’initiative ni le succès d’aucune action politique de masse, c’est
précisément l’iguanodon dont on vient de parler (2).» Le mot d’esprit, combien
médiocre, au reste, paraît marquer ici un recul par rapport aux calomnies du texte de
1937 ou aux insinuations plus récentes de l’article de Berti sur « la nature contre-
révolutionnaire du bordiguisme». Souci de Togliatti de préserver sa nouvelle image de
marque? -Sans doute. Déjà, dans la pré

1. I primi dieci anni del P.C.I., éd. cit., p. 137.


2. p. t. [P. Togliatti], « Storia del Partito comunista italiono», Rinascita, X, 7, juillet
1953, pp. 447-448.
Introduction 59

paration du cahier de Rinascita, il a préféré rester dans la coulisse et, dépêchant au


feu ses plus vieux fantassins, il a laissé planer un doute sur la paternité de certaines
notes anonymes... Mais ici, sous le mot d’esprit, le même mécanisme de dénégation
continue de fonctionner. Quoi de plus parlant, au reste, que cette image d’un animal
préhistorique pour signifier l’inactualité du débat? pour dire aussi que le discours a
délibérément élu domicile dans l’anhistoricisme de l’idéologie? « Ainsi, aurait dit
Marx, il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus (1) ...» Il s’agit bel et bien, cette fois
encore, d’interdire le problème, d’en refouler les termes, de faire en sorte que la
question posée demeure ou retombe hors du champ de la parole raisonnable. C’est là,
peut-être, la marque d’un malaise, d’une contradiction latente, mais c’est aussi le signe
que, en dépit de ses faiblesses ou de ses lacunes, le modèle de l’interprétation en
vigueur depuis 1937 continue de fonctionner et que, même à vingt ans de distance, il
ne saurait être question d’en contester l’hégémonie. Davantage, tout se passe comme
s’il n’y avait, pour les lectures dissidentes, aucun espace disponible. Et, de fait, il
faudra attendre la crise ouverte par le XXe Congrès du P.C.U.S. et les révolutions de
Pologne et de Hongrie, pour que commence un double processus de contestation et de
révision de la lecture officielle de Gramsci.

Robert Paris.

1. K. Marx, Misère de la philosophie [1847], in Ouvres, I, Paris, 1965, p. 89.


ANTONIO GRAMSCI

Écrits politiques II (1921-1922)

INTRODUCTION

C’est à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Gramsci que Togliatti, pour


la première fois, reprend et commence enfin d’infléchir le discours amorcé vingt ans
auparavant (1). Lui confère une nouvelle valeur instrumentale, de nouvelles fonctions
pratiques, d’autres finalités. Dresse aussi de nouvelles digues face à la montée des
critiques et des lectures hérétiques. Sur le vieux substrat « léniniste »(et même
stalinien) de 1937 commence désormais de se surimposer une couche nouvelle : le
« gramscisme ». Vingt ans après...

Mais la dernière année, surtout, a été longue. Le XXe Congrès du Parti communiste
d’Union soviétique et les « révélations »du Rapport Khrouchtchev, l’insurrection
flamboyante de Poznan et la révolution écrasée de Hongrie, le réveil fascinant de la
spontanéité ouvrière et cet indéniable « retour du réprimé »qu’a été la résurrection des
conseils ouvriers ont, un temps, ébranlé et paru remettre en question les vieilles
références. Les partis communistes - et le P.C.I. comme les autres, sinon plus - ont
senti souffler la tempête.

Un moment, même, on a pu croire que le discours sur Gramsci allait cesser de


fonctionner. Que le moment sacré de la commémoration serait désormais interdit, -
impossible même. Les oppositions manichéennes des précédents anniversaires se sont
trouvées soudain vides de sens, privées de toute pertinence. Fascisme-antifascisme,
orthodoxie et hérésie, pur et impur, - qui aurait encore osé prononcer ces mots,
naguère si clairs et si compacts et dont le sable,

1. Cf. la première partie de cette « Introduction »in Antonio Gramsci, Écrits


politiques, 1, pp. 9 et suiv.
12 Écrits politiques

désormais, filait entre les doigts? Le martyre même de Gramsci était devenu comédie
de dupes. Car, après tout, cette mort, dans les lointains de 1937, sur quoi avait-elle pu
porter témoignage ? et de quoi aurait-elle pu encore témoigner en cette fin de 1956 ?
Vingt ans après, il s’est donc agi, et cette fois sans les ressorts et les dramatisations de
l’antifascisme de 1937, et cette fois dégrisés de ces alcools chauds qu’avait versés la
Résistance, il s’est donc agi de revenir une fois de plus au rouet, d’ourdir, et dans la
hâte, la trame d’un nouveau spectacle. De retrouver, certes, la parole perdue. Mais
aussi, à travers le discours sur Gramsci, de récupérer toute une pratique, de
reconstituer en ses limites l’espace général du discours.

Mais, par-delà le traumatisme du XXe Congrès et des révolutions d’Europe de l’Est,


c’est surtout une autre partie qui s’engage alors : en direction des socialistes et des
autres forces « démocratiques », dans la perspective de ce gouvernement de centre
gauche qui finira par voir le jour en décembre 1963. Toute la stratégie du P.C.I.
apparaît ici conditionnée en premier lieu par ses rapports avec le P.S.I. Allié privilégié,
celui-ci fait également figure de concurrent, se bat sur le même terrain, reprend ou
devance les mots d’ordre du P.C.I., se donne les mêmes objectifs : « la Constitution, la
paix, le travail », pour reprendre le titre du rapport de Nenni au XXIXe Congrès du
P.S.I. (1). Sans doute, dans des moments de crise comme 1956, le gradualisme
socialiste, plus cohérent que le réformisme honteux du P.C.I., peut-il fasciner une
poignée d’intellectuels ou de dirigeants comme Antonio Giolitti, Fabrizio Onofri ou
Salvatore Francesco Romano. Mais, en dernier terme, cette étroite identité de vues -
sur laquelle se fonde, ne l’oublions pas, la collaboration des communistes et des
socialistes à l’intérieur de la C.G.L. - est tout à l’avantage des deux formations.

S’il y a un danger - et même un seul - il est sans conteste dans le rapprochement


entre socialistes et sociaux-démocrates qui commence de s’esquisser, dès le mois
d’août 1956, au cours de la fameuse rencontre de Pralognan entre Nenni et Saragat ;
rencontre bien antérieure, en fait, à cette intervention soviétique en Hongrie dont
Nenni prendra prétexte pour mettre fin au pacte d’unité d’action avec les
communistes. De ce moment-là, en effet, le spectre d’une réunifi

1. P. Nenni, Le lotte socialiste per la Costituzione la pace il lavoro. Relazione al


XXIX Congresso Nazionale del Partito Socialista Italiano [Bologne, 17-21 janvier
1951, Rome, s.d. [1951].
Introduction 13

cation du P.S.1. et du P.S.D.1. - réunification qui ne s’opérera en fait qu’en 1966 et


sera, du reste assez éphémère - plane sur toute la politique du P.C.I., infléchit sa
pratique et son discours et conditionne jusqu’à la lecture de Gramsci. C’est là - à
Pralognan - que naît en réalité ce Gramsci « démocratique »dont l’image va se
perpétuer pendant plus de dix ans (1) : Le Gramsci des Conseils, par opposition à
l’« homme de parti »de naguère( 2); le Gramsci de l’ « hégémonie »et du consenso,
théoricien d’une « dictature du prolétariat »qui ne serait plus, selon la formule de Luigi
Longo, que « capacité de direction de la classe ouvrière, direction ouvrière, nécessité
de cette direction pour la conquête et la conservation du pouvoir, pour la
transformation de la société dans une direction socialiste (3)». Un Gramsci dont la
« guerre de position »ne serait que « voie constitutionnelle ». Le Gramsci de tous,
déjà.

Placé sous les auspices de l’Istituto Gramsci, le congrès des 11-12 janvier 1958
constitue en quelque sorte l’acte de naissance de ce « gramscisme » qui régit,
aujourd’hui encore, la lecture et l’usage de Gramsci (4). Vaste mise au point sur les
« principaux noyaux de la pensée et de l’action de Gramsci », la manifestation se veut
aussi « une invitation pressante à développer tout ce que Gramsci entrevoit, suggère et
trace avec une telle richesse d’implications (5) ». Il s’agit tout à la fois de définir un
système qui, en dépit du caractère fragmentaire des Cahiers de prison, apparaît d’ores
et déjà achevé et « complet (6) », comme clos sur lui-même, et d’exalter une oeuvre
qui ne se veut pas système, mais méthode ; mais invitation à l’ouverture. Délimiter
jalousement une plénitude en laquelle tout, déjà, apparaît dit ou préformé et annoncer
en même temps les développements futurs qui en constitueront la vérité dernière.
Exalter, une fois de

1. L. C. [L. Cortesi] « Un convegno su Gramsci », Rivisla Storica del Socialismo, X,


30, janvier-avril 1967, pp. 159-173.

2. B. Alcara, La formazione e i primi anni del Partito Comunisla Italiano nella


storiografia marxista, Milan, 1970, p. 56.

3. L’Unità, 28 septembre 1956 ; cité par C. Di Toro, A. Illuminati, Prima e dopo il


centrosinistra, Rome, 1970, p. 183.

4. Istituto Antonio Gramsci, Studi gramsciani. Alti del convegno tenuto a Roma nei
giorni 11-12 gennaio 1958, Rome, 1958. L’Istituto Gramsci a été créé en 1955. Il
succédait à la Fondazione Gramsci, née en avril 1947, pour le dixième anniversaire de
la mort de Gramsci.

5. Studi gramsciani, p. V.

6. P. Togliatti, « Attualità del pensiero e dell’azione di Gramsci », Rinascila, XIV, 4,


avril 1957, p. 142.
14 Écrits politiques

plus, ce « très remarquable document de la culture italienne des trente dernières


années »qu’ont consacré les publications les plus autorisées (1), mais aussi tirer
l’œuvre de cette passivité où elle somnolait et la contraindre à se transformer en
idéologie active. Officiellement porteur d’universel : et la convocation, sous les
mêmes auspices, de colloques ou de congrès consacrés à des problèmes de morale,
d’histoire ou d’économie (2), ne tardera pas en effet à confirmer la volonté
d’universalité, et même la vocation instituante, dont il se voit chargé d’emblée - tel
naît donc le « gramscisme ». Système ou état d’âme, on ne saurait le dire ; idéologie,
en tout cas.

Deux grands thèmes gouvernent ce congrès : le « léninisme » de Gramsci et, scellant


les noces de la Révolution et des héritiers de Gentile, le los de ce « dialogue étroit
avec Croce » qui constituerait, au dire d’Eugenio Garin, l’essentiel du marxisme de
Gramsci (3). Deux thèmes qui, au vrai, n’en font qu’un. Comme le laissait déjà
pressentir l’article de Felice Platone de 1952, l’apprentissage idéaliste, gentilien ou
crocien, constitue en effet comme une propédeutique, une introduction privilégiée au
« léninisme (4) »et c’est d’abord dans l’aggiornamento des thèses togliattiennes sur ce
même léninisme que trouve son sens cette exaltation sans réserve ou presque (5) d’un
Gramsci qui ne serait, selon l’heureuse formule de Gianni Scalia, qu’un « Croce de
gauche ( 6 )». La téléologie le cède désormais à la complicité ou à la connivence : la
polémique antipositiviste est d’abord ce dénominateur commun, cet a priori qui
permet de passer, sans médiation ni vérification, de Gramsci à Lénine et, de ce dernier,
à l’ « Anti-Croce »des Cahiers de prison. Et donc de présenter désormais ces derniers
comme le contenu vrai du « léninisme » de Gramsci.

Ce «léninisme », il est désormais, si l’on en croit Togliatti,

1. S. F. B. [Salvatore Francesco Romano], « Gramsci, Antonio », in Enciclopedia


italiana, Appendice II, A-H, Rome, 1948, pp. 1075-1076.

2. Cf., par exemple,Problemi dell’ Unità d’Italia Atti del 11convegno di studi
gramsciani [1960]. Rome, 1962;Tendenze del capitalismo ilaliano. Atti del convegno
economico dell’Istituto Gramsci [1962], 2 vol., Rome, 1962.

3. E. Garin, « Antonio Gramsci nella culture italiana », Studi gramsciani, pp. 3-24.

4. Cf. l’ « Introduction »des Écrits politiques, 1, p. 54.

5. Cf., toutefois, M. Tronti, « Alcune questioni intorno al marxismo di Gramsci »,


Studi gramsciani, pp. 305-321.

6. G. Scalia, « Croce, Gramsci e la filosofia della prassi »,Cultura e Società, 1, 3,


avril 1960, pp. 529-566.
Introduction 15

dans la seule découverte de nouveaux rapports de forces, dans la prise de conscience


des « modifications et du renversement des rapports de puissance dans la société, de la
rupture du bloc historique dominant et de la création révolutionnaire d’un nouveau
bloc (1) ». Ce n’est rien d’autre en réalité que le constat que ce nouveau rapport de
forces est lui-même porteur et constitutif des « conditions d’un nouveau bloc
historique, c’est-à-dire - précise Togliatti - d’un nouveau rapport entre la structure et la
superstructure », qui se résout en ce que « la classe ouvrière devient classe nationale (2
) ». Le léninisme de Gramsci ne ferait en somme qu’un avec la théorie du passage de
la « guerre de mouvement »à la « guerre de position ( 3 )».

Toute la démonstration se fonde en fait sur une métaphore : Gramsci donne une
« forme propre » à l’ « enseignement» de Lénine (4); il « traduit» Lénine «dans le "
langage " italien ». L’image, au reste, est empruntée à Gramsci lui-même. Le mérite
du premier Ordine Nuovo, écrit-il par exemple en 1924, a été « d’abord d’avoir su
traduire en langage historique italien les principaux postulats de la doctrine et de la
tactique de l’Internationale communiste (5) ». Ou encore, revenant, dans le Cahier 10,
sur la philosophie de Croce, il note : « Tout comme la philosophie de la praxis a été la
traduction de l’hégélianisme en langage historiciste, la philosophie de Croce est dans
une très large mesure une retraduction en langage spéculatif de l’historicisme réaliste
de la philosophie de la praxis (6). » Il n’y a, bien entendu, pas lieu de s’attarder ici sur
la valeur de cette métaphore (ni sur ses implications idéalistes). Il suffit que Togliatti
soit forcé à son tour de « traduire » Lénine. Il désigne ainsi, à tout le moins, une
absence chez Gramsci.

Hormis tel article épisodique sur les « populations coloniales


(7 )», ce dernier ne fait guère place, en effet, à la théorie

1. P. Togliatti, « Gramsci e il leninismo », Studi gramsciani, p. 427.

2. P. Togliatti, « Il leninismo nel pensiero e nell’azione di Gramsci »ibid., p. 26.

3. «Passato e presente. Passaggio dalla guerra manovrata (e dall’attacco frontale)


alla guerra di posizione anche nel campo politico »,, in Cahier 6 (VIII), 1930-1932,
pp.57a-58.

4. P. Togliatti, « Attualità del pensiero e dell’azione di Gramsci »Rinascita, XIV, 4,


avril 1957, p. 143.

5. « Le programme de L’Ordine Nuovo », 1-15 avril 1924, in Écrits politiques, Ill.

6. Cahier 10 (XXXIII), La filosofia di Benedetto Croce, 1932-1935, p. 49.

7. « Le popolazioni coloniali », L’Ordine Nuovo, 26 juin 1920, in L’Ordine Nuovo


1919-1920, Turin, 1955, pp. 339-342.
16 Écrits politiques

de l’impérialisme et à ce que Lénine appelle la « question coloniale». A cet égard,


même, Serrati, qui rejette pourtant l’alliance du prolétariat avec les « bourgeoisies
nationales (1) », ou Bordiga, dont la théorie de l’impérialisme, axée sur le problème de
la réalisation de la plus-value, demeure plus proche de l’Accumulation du capital que
des thèses de Lénine (2), témoignent d’une plus grande sensibilité au problème et à
l’importance de l’enjeu. Mais, surtout, la distinction qu’il opère, en 1921 encore, entre
un capitalisme « normal », producteur de « choses utiles », et un capitalisme
spéculateur et véreux, qui serait seul à l’origine de l’impérialisme (3), ou encore,
toujours à la même époque, l’hypothèse que le capital puisse revenir à la « phase de la
libre concurrence (4)» - ce qui suppose, comme le note Andreina De Clementi, que
l’impérialisme est un processus réversible-(5) - laissent entendre que les mécanismes
du « capital financier » lui restent assez étrangers, dénotent même une connaissance
médiocre du Capital.

Mais, sans vouloir anticiper sur les Cahiers, l’important, ici, c’est que la
problématique de la « guerre de position » s’enracine dans ces mêmes années - 1923-
1924 - où s’amorce la « conquête « gramscienne ». Certes, ce sont les débats de 1921
autour du problème du « front unique »qui constituent la référence première - une note
des Cahiers le confirme explicitement - de la « guerre de position »: « Il me semble
qu’Ilitch [Lénine] avait compris qu’il fallait passer de la guerre de mouvement,
appliquée victorieusement en Orient [c’est-à-dire en Russie] en 1917, à la guerre de
position qui était la seule possible en Occident [ ... ]. C’est là, me semble-t-il, ce que
signifie la formule du " front unique " ...( 6) .» C’est Lénine lui-même, du reste, qui
introduit cette métaphore politico-militaire dans un dis

1. Cf. B. Lazitch, Lénine et la IIIe Internationale, Neuchâtel, 1951, pp. 163-164 et T.


Detti, Serrati e la formazione del Partito comunista italiano, Rome, 1972, p. 44.

2. A.Bordiga, Dall’economia capitalistica al communismo, Rome, 1921, pp. 6 et


suiv.
3. « Qui doit payer? », 20 mars 1921, infra, pp. 91-93.
4. « La défaite », 5 avril 1921, infra, pp. 99-102.

5. A. De Clementi, « La politica del Partito Comunista d’Italia nel 1921-22 e il


rapporto Bordiga-Gramsci », extrait de la Rivista Storica del Socialismo, 1966, p. 23.

6. « Guerra di posizione e guerra manovrata o frontale », in Cahier 7 (VII), 1930-


1931, pp. 59a-60a.
Introduction 17

cours du 29 octobre 1921 où il justifie le repli de la N.E.P. en évoquant la prise de


Port-Arthur par les Japonais : « Ce qui m’intéresse surtout dans cet exemple, c’est que
la prise de Port-Arthur est passée par deux phases complètement différentes. Dans la
première, les assauts des Japonais échouèrent tous [ ... ]. La deuxième phase s’ouvrit
lorsque les Japonais furent obligés d’assiéger la forteresse selon toutes les règles de
l’art militaire (1). »

Une autre note des Cahiers - qui ne se trouve pas dans l’édition officieuse des
«Opere » - permet toutefois de dater beaucoup plus finement le surgissement du
problème et d’en désigner une composante essentielle : l’opposition entre « Orient »et
« Occident ». Revenant, deux ou trois ans plus tard, sur la première formulation du
problème de la « guerre de position »proposée dans le Cahier 7 (2) , Gramsci y
apporte en effet cette précision : «C’est une tentative pour entamer une révision des
méthodes tactiques qu’aurait dû être ce qu’a exposé L. Dav. Br. [Léon Davidovitch
Bronstein] à la quatrième réunion [c’est-à-dire devant le IVe Congrès de L’I.C.]
lorsqu’il a fait un parallèle entre le front oriental et le front occidental; le premier
tomba aussitôt mais fut suivi de luttes inouïes; dans le second les luttes devraient avoir
lieu " avant ". Il s’agirait, autrement dit, de voir si la société civile résiste avant ou
après l’assaut; à quel endroit celui-ci se produit, etc. La question n’a pourtant été
exposée que sous une forme littéraire brillante, mais sans indications de caractère
pratique (3). »

Le problème, de fait, n’est qu’à peine évoqué dans le rapport de Trotski sur « La
Révolution russe et les perspectives de la révolution mondiale », qui est consacré, pour
l’essentiel, aux problèmes de la N.E.P. et du front unique : « Ce n’est qu’après la
conquête du pouvoir politique que la guerre civile commença chez nous sur une
grande envergure [ ... ]. C’est la conséquence du fait que nous avons conquis le
pouvoir trop facilement [ ... ]. Pour les pays occidentaux au contraire et en général
pour le mouvement ouvrier du monde entier, on peut affirmer maintenant avec
certitude que chez vous la tâche sera beaucoup plus difficile

1. « Vllle Conférence du Parti de la Province de Moscou. La nouvelle politique


économique», in Lénine, Oeuvres, tome XXXIII, Moscou, 1963, pp. 75 et suiv.

2. « Struttura e superstruttura », Cahier 7 (VII), 1930-1931, pp. 56-57.

3. Cahier 13 (XXX), Noterelle sulla politica di Alachiavelli, 1932-1934, p. 18 a.


Cette note a été publiée pour la première fois in P. Spriano, Storia del Partito
communista italiano, 11, Turin, 1969, p. 277.
18 Écrits politiques

avant la conquête du pouvoir et beaucoup plus facile après (1). »Et il semble surtout
s’agir, après les défaites d’Allemagne et d’Italie, de préparer les révolutionnaires à une
longue patience. Comme le dira également Radek au IVe Congrès : « La conquête du
pouvoir n’est pas à l’ordre du jour en tant que tâche immédiate (2). » Mais, par-delà le
« repli momentané », il y a peut-être là un retour sur ce qui avait été au cœur de la
rupture entre le bolchevisme et le « marxisme occidental »: la spécificité du « front
occidental »par rapport à l’expérience bolchevique.

Cette spécificité, Gramsci l’entrevoit fugitivement dès 1920 lorsqu’il constate que,
hors de Russie, toutes les « révolutions en deux étapes » ont été vouées à l’échec :
« L’expérience des révolutions, écrit-il en effet alors, a pourtant montré comment,
après la Russie, toutes les autres révolutions en deux étapes ont échoué et comment
l’échec de la deuxième révolution a plongé les classes ouvrières dans un état de
prostration et de découragement qui a permis à la classe bourgeoise de se réorganiser
vigoureusement et de commencer à écraser systématiquement les avant-gardes
communistes qui tentaient de se reconstituer (3). » Et n’est-ce pas déjà une image
renversée de cette spécificité que celle de la Révolution russe comme révolution
formellement autre, révolution non jacobine et qui échappe aux canons de la science
marxiste « occidentale » ? L’ « Orient » n’est-il pas ce lieu où Le Capital reste le
« livre des bourgeois (4) » ? Autant de thèmes qui, fût-ce fugitivement, témoignent,
dès ce moment-là, de l’extériorité de Gramsci à la problématique proprement
bolchevique, - la référence essentielle restant alors pour lui, non le Parti, mais le
Soviet, le Conseil.

Les débats autour du « front unique », puis du « gouvernement ouvrier et paysan »,


sont en fait autant d’occasions de renouer avec cette problématique « occidentale »des
années de jeunesse et de la poursuivre, de la développer. Ce n’est du reste pas par
hasard si, du long discours de Trotski

1. L. Trotski, « La Révolution russe et les perspectives de la révolution mondiale »,


La Correspondance internationale, IV, Supplément no 35, 21 décembre 1922, pp. 1-8.
2. Cité in P. Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), Paris, 1971, p. 636.
3. « Due rivoluzioni », 3 juillet 1920, in L’Ordine Nuovo, 1919-1920, pp. 135-140.
4. Écrits politiques, 1, p. 135.
Introduction 19

du 14 novembre 1922, Gramsci a retenu un thème - l’opposition entre « orient »et


« occident »- qui paraît être passé inaperçu auprès des autres auditeurs et que la
littérature trotskiste ne semble, du reste, jamais avoir vu. Tout se passe en fait comme
si les discussions de 1923 constituaient une articulation essentielle entre ce
« marxisme occidental » du premier Ordine Nuovo et la problématique des Cahiers de
prison: en permettant à ces derniers de prendre en charge le « démocratisme » des
conseils et les premières intuitions sur la «mission nationale de la classe ouvrière(1)»;
en fournissant, surtout, le schème d’application de la « guerre de position », le concept
d’hégémonie.

La notion d’ « hégémonie du prolétariat » commence effectivement d’apparaître


chez Gramsci dans la période qui va, schématiquement, de la conférence de Côme de
1924 au congrès de Lyon de 1926 (2). Mais c’est, semble-t-il, à partir d’un article de
Zinoviev justifiant le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier et paysan » que ce
concept entame son odyssée. Rappelant que « l’idée maîtresse du bolchevisme, c’est
l’hégémonie du prolétariat », Zinoviev y insiste en effet sur les liens qui unissent
« dictature » et « hégémonie » : « L’idée de l’hégémonie du prolétariat dans le
mouvement émancipateur est connexe à l’idée de dictature du prolétariat dans la
période de transition qui doit se terminer par l’abolition de l’État. » Cette relation ne
se réduit pas pour autant à une identité. Et même, les deux notions ne sont pas
contemporaines. Il s’agit ici d’un rapport de subordination et, dirait-on, de
détermination réciproque, mais qui s’articule diachroniquement, dans la durée du
processus révolutionnaire : « Ceux qui voulaient l’hégémonie du prolétariat dans le
mouvement révolutionnaire, ceux qui assignaient à la classe ouvrière un rôle dirigeant
dans la lutte, devaient naturellement vouloir, après la lutte, la dictature du prolétariat
(3). »

L’importance de ce texte, elle est, certes, dans son auteur, Zinoviev - qui, on l’a dit,
est de ceux qui « travaillent »Gramsci tout au long de cette période pour le détacher de
Bordiga (4) - mais surtout dans sa date : 1923.

1. « Le Congrès de Livourne », 13 janvier 1921, infra, pp. 71-73.


2. Cf., par exemple, « Dans le P.C. italien », 11-12 mai 1925, in Écrits politiques,
III.
3. G. Zinoviev, « La doctrine de l’hégémonie du prolétariat », La Correspondance
internationale, III, 13, 6 avril 1923, pp. 196-197. Les italiques sont de Zinoviev.

4. Cf. l’« Introduction » des Écrits politiques, 1, p. 40.


20 Êcrits politiques

C’est là, en effet, le début de la « conquête gramscienne » du P.C. d’ltalie : et la lettre


du 12 septembre 1923 sur la fondation de L’Unità proposera effectivement une
première « traduction »italienne - « République fédérale des ouvriers et paysans »- du
mot d’ordre de « Gouvernement ouvrier et paysan (1)». Mais 1923 désigne aussi une
série de discussions et de débats théoriques - autour des livres de Boukharine, Lukács,
Korsch et même Graziadei - qui conditionneront largement la future problématique de
la « philosophie de la praxis ( 2)».

L’exigence d’ « adapter » et donc de « traduire »certains mots d’ordre de l’ I.C. -


exigence qui se fait donc jour dès cette lettre du 12 septembre 1923 - atteste que le
problème du « front occidental »est d’ores et déjà présent. Le voici du reste déjà
énoncé sous sa forme définitive dans la lettre à Togliatti et à Terracini du 9 février
1924, - lettre qui paraît faire écho à un récent article de Radek (3). En Europe
occidentale, écrit en effet Gramsci, la complexité des structures mises en place par le
développement du capital exigera, de la part du parti révolutionnaire, « toute une
stratégie et [de] toute une tactique bien plus complexes et de plus longue haleine que
celles qui furent nécessaires aux bolcheviks entre mars et novembre 1917 (4) ». En
insistant peu après - on l’a dit - sur l’aptitude du premier Ordine Nuovo à « traduire en
langage historique italien » la stratégie élaborée à Moscou, Gramsci fera ainsi plus
qu’énoncer l’importance méthodologique de ce critère de la « traduction », il en
confirmera objectivement l’implication essentielle : l’irréductibilité immédiate des
deux stratégies ou des deux « fronts ».

Si les concepts d’ « hégémonie » et de « guerre de position » permettent - au prix de


quelques ambiguïtés et de tout un travail de « traduction »- de retrouver dans les
Cahiers un équivalent de la doctrine léniniste de la révolution et de l’impérialisme,
reste ce qui est sans doute la plus importante composante du « léninisme », la théorie
du Parti. En tout état de cause, et même s’il s’agit de pour

1. Cf., ci-après, p. 230.

2. A. Zanardo, « Il " Manuale " di Bukharin visto dai comunisti tedeschi e da


Gramsci », in Studi gramsciani, pp. 337-368; R. Paris, « Gramsci e la crisi teorica del
1923 », in Gramsci e la cultura contemporanea, Rome, 1969, 11, pp. 29-44.
3. Cf. infra, p. 267, n. 1.
4. A. Togliatti, Terracini, etc., 9 février 1924, infra, p. 267.
Introduction 21

suivre et de faire avancer le dialogue avec les « forces démocratiques », il ne saurait


être question de revenir ici sur ce qui a été dit : le Parti est essentiel chez Gramsci.
« Le point de départ et le point d’arrivée de toute la pensée léniniste est la doctrine du
Parti [ ... ]. La même nécessité ressort de toute la pensée et de toute l’action de
Gramsci (1). » Quant aux Cahiers de prison, la cause est très vite entendue : les notes
sur le « Prince moderne », sur le Parti comme «intellectuel collectif », comme
organisateur d’une «réforme intellectuelle et morale (2 )», attestent la présence de
cette instance majeure. Et ici encore, sans hésiter à « solliciter les textes (3)», Togliatti
ira jusqu’à présenter la problématique des Cahiers comme une dérivation directe du
Que faire ? (4) Plus épineux reste évidemment le problème des Conseils d’usine dont
Togliatti, cédant au mécanisme de la dénégation, va proclamer d’emblée qu’il est
« moins important (5) ».

Il est bien entendu exclu que Gramsci ait pu considérer que «le Conseil en tant que
tel, en tant que forme d’organisation des ouvriers adhérant de façon immédiate au
procès de production, pouvait contenir la solution du problème du pouvoir, c’est-à-dire
de sa conquête et de la construction d’un nouvel État (6)». S’il est vrai que les
Turinois - à supposer qu’ils se soient posé le problème - n’ont pas réussi à donner
naissance à une fraction « sur le plan national (7) », toute leur activité n’en a pas
moins visé à la création du « nouveau parti d’avant-garde du prolétariat : le Parti
communiste (8)». Et, du reste, pour ceux qui douteraient encore, il suffit de les mettre
devant le fait accompli : Gramsci a fondé le Parti communiste, son action « a abouti et
ne pouvait pas ne pas aboutir à la fondation du parti révolutionnaire de la classe
ouvrière (9) ». Par-delà le Gramsci « démocratique »des Conseils, voici donc
reparaître, enfin rendu à soi, l’ « homme de parti » de jadis.

1. P. Togliatti, « Il leninismo... », loc. cit., pp. 31-32.


2. Cahier 13 (XXX), Noterelle sulla politica del Machiavelli, 1932-1934, p. 2a.
3. « Solliciter les textes. C’est-à-dire faire dire aux textes, par amour des thèses, plus
que les textes ne disent réellement »(« Passato e presente. " Sollecitare i testi " », in
Cahier 6 (VIII), 1930-1932, pp. 74-74a.
4. P. Togliatti, « Gramsci e il leninismo» , loc. cit., p. 439.
5. P. Togliatti, « Il leninismo... », ibid., p. 28.
6. Ibid.
7. P. Togliatti, ibid., p. 29.
8. Ibid., pp. 29-30.
9. P. Togliatti, « Gramsci e il leninismo », loc. cit., p. 437.
22 Écrits politiques

L’expérience de L’Ordine Nuovo reste bien ce moment particulier - ce


« distinct »dirait Croce - qui n’a de sens, et s’épuise, que dans la dialectique à long
terme de la vie du Parti. C’est dire que le congrès de Livourne marque un achèvement.
C’est faire comme si Gramsci, de ce moment-là, tirait un trait sur L’Ordine Nuovo.

Que la scission de Livourne marque ici un tournant, c’est chose indéniable : et c’est
là, au reste, la preuve indirecte que la transition des Conseils au Parti n’est en rien
« naturelle », « logique » ou « nécessaire ». Effectivement, pendant les deux ou trois
ans qui vont de sa désignation à la tête de L’Ordine Nuovo quotidien au congrès de
Rome de1922 et même à son intervention au cours du Plénum de l’Exécutif de l’I.C.
de juin 1923, Gramsci se montre surtout préoccupé de « coller »étroitement aux
positions de la majorité du P.C. d’Italie et de son principal dirigeant; à l’égard de
Bordiga, il apparaît même presque toujours disposé à surenchérir. Tout se passe
désormais comme si le contenu de sa période « conseilliste » se trouvait
définitivement oublié, sinon consciemment refoulé; comme si c’était là, pour
reprendre ses termes, une expérience anachronique (1). Tout comme si Livourne
marquait le début d’un grand deuil : et, de fait, il faudra attendre 1924 - avec des textes
comme « Contre le pessimisme »ou encore sa lettre à Zino Zini du 2 avril 1924 (2) -
pour voir la fin de cette « mélancolie ».

Celle-ci, du reste, est d’abord dans les faits, dans le mouvement réel, - on l’oublie
trop souvent. L’échec de l’occupation des usines a effectivement tourné une page.
Certes, lorsque la fraction communiste se réunit à Imola, les 28-29 novembre 1920,
Gramsci, si l’on en croit le compte rendu de la conférence, demeure persuadé que la
« phase de la conquête du pouvoir de la part du prolétariat » est toujours imminente
(3) ; et il va rester ainsi, tout au long de 1921 au moins, un fervent partisan de l’
« offensive ». Mais, au demeurant, dès septembre 1920, la combativité ouvrière
apparaît sérieusement émoussée. Tandis que le chômage grandit et que l’offensive
fasciste, débordant des campagnes, commence peu à peu d’investir les bastions

1. A Leonetti, 28 janvier 1924, infra, p, 256.


2. Cf. infra, p. 309. Quant à « Contre le pessimisme », 15 mars 1924, et. Écrits
politiques, III.
3. Il Comunista, 5 décembre 1920; cité par P. Spriano, Storia del Partito comunista
italiano, 1, Turin, 1967, p. 102.
Introduction 23

ouvriers, le nombre des grèves et des grévistes diminue brutalement : de 2 070 grèves
impliquant 2 314 000 travailleurs en 1920, on va tomber en 1921 à 1134 mouvements
et 724 000 grévistes (1), ces chiffres diminuant encore en 1922. Et, surtout, les formes
et les objectifs de la lutte ont changé : plus d’occupations, désormais; seulement des
grèves et des grèves défensives. Et qui se soldent le plus souvent par un échec :
comme le mouvement de la Fiat de mars 1921, comme la grève générale des
métallurgistes du début de l’été 1922 (2) . Tout dessine ainsi un vaste repli qui rend
inactuelle la problématique des Conseils et qui paraît donc justifier le recours à la
« forme-parti », la conversion.

Ce travail du deuil commence d’ailleurs dès avant Livourne, à l’époque même de


l’occupation des usines, période où Gramsci, il l’avouera plus tard à Zino Zini, se
trouve en proie au plus profond pessimisme. C’est alors qu’il publie un long article -
« Le Parti communiste (3) »- qui constitue comme l’abjuration de tout le spontanéisme
de L’Ordine Nuovo : et cette « autocritique » apparaît d’autant plus brutale que la
première partie de ce texte, au moins, est écrite alors que le mouvement commence à
peine de s’étendre. On y découvre soudain un prolétariat réduit à des fonctions
d’exécution, voué au « travail en miettes »et à la « sérialité », incapable de se
constituer en classe. C’est au Parti que sont transférées les fonctions maïeutiques qui
étaient jusqu’alors dévolues aux Conseils. C’est au Parti qu’il appartient de réaliser la
classe comme totalité : « Le Parti communiste est l’instrument et la forme historique
du processus de libération intérieure par lequel l’ouvrier, d’exécutant, devient preneur
d’initiative, de masse devient chef et guide (4)... » Ce modèle, toutefois, demeure
étranger au « léninisme » : il y a là un souci de la maïeutique et de la « libération
intérieure », une volonté socratique de faire du prolétariat ce qu’il était déjà, que le
Que faire ? et sa postérité ont toujours ignorés. Malentendu ou choix délibéré? C’est
là, en tout cas, ce qui explique sans doute que, par-delà le discours du Parti,

1. A. Leonetti, Mouvements ouvriers et socialistes. L’Italie (Des origines à 1922 ),


Paris, 1952, p. 152.
2. Cf., ci-après, « L’avènement de la démocratie industrielle», pp. 102-104. « Des
hommes de chair et d’os », pp. 113-116 et «L’expérience des métallurgistes », pp.
198-201.
3. « Le Parti communiste », 4 septembre et 9 octobre 1920, in Écrits politiques, I.,
pp. 389-400.
4. Op. cit., p. 393. Les italiques sont de Gramsci.
24 Écrits politiques

continue parfois de se faire entendre, chez ce Gramsci qui se fait « bordiguien », la


vieille poésie des Conseils d’usine.

Certes, il ne s’agit plus désormais que d’un écho assez atténué. Ou, plutôt, Gramsci
reprend le problème de façon indirecte, à un autre niveau : celui du contrôle ouvrier
(1). Projet plus modeste, sans doute, et singulièrement appauvri en regard des
enthousiasmes de 1919. Mais qui lui donne l’occasion de poursuivre un travail de
taupe. Obstinément. Et de renouer de vieilles polémiques. C’est ainsi que son article
du 10 février 1921 - où il continue d’identifier le « problème de la conquête de l’État»
à celui du « pouvoir ouvrier sur les moyens de production (2) » réveille un moment la
vieille querelle avec Bordiga:l’État prolétarien - lui objecte ce dernier « doit dès le
début dénier à la bourgeoisie, dont il ne peut supprimer instantanément les fonctions
économiques, toute forme de droit et d’activité politique (3) ». Confirmant que les
termes du dilemme de 1920 sont toujours présents : « Prendre l’usine ou prendre le
pouvoir (4) ? », - la polémique rebondit peu après avec la publication, dans L’Ordine
Nuovo du 5 mars 1921, d’un article où se fait sentir la griffe de Gramsci. Ce dernier y
retrouve d’ailleurs ce qui est alors la grande préoccupation de Piero Gobetti : susciter,
à partir de l’expérience du prolétariat turinois, une nouvelle classe dirigeante. C’est à
travers les Conseils, souligne-t-il, que s’opérera la sélection de nouvelles hiérarchies
ouvrières. La fusion des Conseils et des syndicats donnera naissance à un « nouveau
type d’organisation professionnelle, qui est propre à la période de la dictature et qui est
capable d’assumer les tâches qu’imposent les nécessités de l’État ouvrier (5) ». À quoi
l’objection de Bordiga apparaît inchangée : c’est là une démarche qui se fonde sur
« l’admission automatique de tous ceux qui occupent une place donnée dans la
production, sans leur demander de convictions politiques, d’engagements ou d’actes
particuliers, y compris le sacrifice de leur vie.[...] Le parti de classe, qui considère le "
prolétaire " dans la vaste gamme de ses conditions et

1. A. De Clementi, « La politica del Partito Comunista d’Italia net 1921-22 e il


rapporto Bordiga-Gramsci », loc. cit. p. 17.
2. , Contrôle ouvrier », 10 février 1921, infra, pp. 79-81.
3. A. Bordiga, , Il problema del potere »,L’Ordine Nuovo, 14 février 1921 cité par A.
De Clementi, loc. cit., p. 17.
4. A. Bordiga, « Prendere la fabbrica o prendere il potere ? », II Soviet, 22 février
1920. Cf. Écrits politiques, I, pp. 36-37.
5. «Sindacati econsigli », L’Ordine Nuovo, 5 mars 1921; cité par A. De Clementi
(loc, cit., p. 27), qui attribue ce texte à Gramsci.
Introduction 25

de ses activités, réussit seul à éveiller l’esprit révolutionnaire de la classe (1) ».

Par-delà le deuil, le rouge fil de la problématique conseilliste continue donc de


cisailler la trame bordiguiste. C’est ainsi que le 25 février 1921, à la veille du Congrès
de Livourne de la C.G.L., Gramsci propose encore de convoquer un Congrès national
des Conseils et des Comités d’entreprise (2)(mais, comme le note Berti, cinq jours
après éclate l’insurrection de Cronstadt et il n’en est plus question désormais (3)). Le
14 mars 1921 il publie aussi, pour la première fois, le texte de son long rapport de l’été
1920 sur « Le mouvement turinois des Conseils d’usine (4). » Cette initiative va de
pair avec la publication d’un nouvel article sur le « contrôle ouvrier (5) », - preuve
encore, si nécessaire, que par le détour du « contrôle », Gramsci nomme aussi autre
chose. Et puis, il y a cette inlassable polémique contre la bureaucratie syndicale,
contre l’opportunisme de la C.G.L., où l’écriture, renouant avec le ton du premier
Ordine Nuovo, retrouve son mordant de naguère, se fait cruelle et précise...

Et ce sont, surtout, les articles publiés pour le premier anniversaire de l’occupation


des usines : des textes polémiques - contre les réformistes, contre les anarchistes (6) -
où commence de s’opérer, encore timidement, la revalorisation de ces « communistes
turinois » dont Gobetti écrira peu après l’histoire (7); des pages rappelant qu’au cours
de l’occupation des usines - « période d’occupation et de gestion ouvrière directe » -la
production a dépassé les résultats de la période précédente (8); un « Appel », enfin,
rédigé au nom du Comité central du Parti communiste, qui exalte l’ « enseignement »
de septembre 1920 : « En septembre 1920, la classe ouvrière s’est dirigée elle

1. « Partito e classe », Rassegna communista, 15 avril 1921; trad. franç. in [Parti


communiste international], Parti et classe, Paris, 1971, pp. 19-25.
2. « La Confédération générale du travail », 25 février 1921, infra, pp. SI84.
3. G. Berti, 1 primi dieci anni di vita del P.C.I., Milan, 1967, p. 60.
4. Écrits politiques, 1, pp. 353-365.
5. « Le contrôle ouvrier au Conseil du travail », 13 mars 1921, infra, pp. 88-91.
6. Cf. « Avril et septembre 1920, 7 septembre 1921, infra, pp. 162-164 et « Les
principaux responsables », 20 septembre 1921, infra, pp. 166-169.
7. « Storia dei comunisti torinesi scritta da un liberale », La Rivoluzionc liberale. 1,
7, 2 avril 1922, in P. Gobetti, Scritti polilici, Turin, 1960, pp. 278-295.
8. « Gestion capitaliste et gestion ouvrière», 17 septembre 1921, infra, pp. 164-166.
26 Écrits politiques

même, elle a démontré pour la première fois, dans la production économique, qu’elle
était capable de se gouverner toute seule, elle a organisé sa propre discipline. C’est là
une expérience que l’on ne saurait oublier (1)... »

Ce sont bien évidemment là autant de textes, on le verra encore avec les thèses de
1922 sur « Le Parti communiste et les syndicats », qu’il serait vain d’imputer à la seule
nostalgie du premier Ordine Nuovo. Il y passe bien plutôt une sorte de refus obstiné -
ou d’incapacité, diront les bordiguistes - de prendre en charge une problématique
proprement politique et d’assumer ce qui représente, pour Bordiga comme pour les
léninistes, la dimension spécifique du problème de la révolution. Tout comme si, au
fait, ce Gramsci-là se refusait encore à circonscrire la révolution à la seule question de
la prise du pouvoir. C’est ainsi que les « thèses syndicales » de 1922, rédigées pourtant
en collaboration avec Tasca, seront encore traversées par l’éclair de formules
marquées au sceau du « sorélisme » ou du « deleonisme » : de la définition du syndicat
comme « négation la plus tranchée de la démocratie bourgeoise » à la thèse
typiquement « ordinoviste »selon laquelle l’organisation syndicale - le syndicat
remplaçant ici le Conseilconstitue un « embryon d’État ouvrier à l’intérieur de l’État
bourgeois (2) ». Tout comme si le passif de L’Ordine Nuovo continuait donc de peser,
par-delà la scission et le ralliement à la formule du Parti; tout comme si l’expérience
des Conseils d’usine constituait ici la plus secrète et la plus juste des clés. Et
renfermait même - certains le diront - tout le secret de l’œuvre.

C’est autour de cette hypothèse, et en réaction ouverte contre le congrès de l’année


précédente, que s’organise, en 1959, la première lecture dissidente de Gramsci : La
Città futura (3). La publication en est à l’initiative d’un groupe de jeunes intellectuels
marxistes, issus pour certains du P.C.I., qui gravitent autour de revues comme Officina
et Passato e Presente ou qui se réclament de l’expérience du

1. « Nell’anniversario dell’ocupazione delle fabbriche : gli insegnamenti »,


L’Ordine Nuovo, 2 septembre 1921, in Partito Comunista d’Italia, Manifesti ed altri
documenti politici (21 gennaio-31dicembre 1921), Rome, s.d. [1922], pp. 107-110,
Alfonso Leonetti et Andreina De Clementi s’accordent pour attribuer à Gramsci la
paternité de ce texte.

2. Infra, pp. 204-205. Cf. aussi Écrits politiques, 1, p. 280, n. 1.


3. La Città futura - Saggi sulla figura e il pensiero di Antonio Gramsci, a cura di A.
Caracciolo e G. Scalia, Milan, 1959.
Introduction 27

Politecnico de Vittorini. Tranchant souvent, par leur vivacité, avec le ton


généralement compassé ou lénifiant des communications du Congrès de janvier 1958,
ces essais s’organisent autour de trois grands thèmes et, d’abord, on l’a dit, une
critique de la reconstruction de l’itinéraire gramscien imposée par Togliatti, dont on
récuse ici la téléologie « léniniste (1) ». C’est là, sans doute, une critique de principe,
mais qui puise force et arguments dans le volume des Scritti giovanili, paru l’année
précédente, quelques mois après le congrès officiel : le 15 mai 1958, précisément.

Ainsi qu’en témoigne le titre même du recueil - La Città futura, du nom du petit
journal publié par Gramsci en février 1917 (2) cette rencontre du « jeune Gramsci »est
en effet une « divine surprise » ; quelque chose, au fait, qui rappelle la découverte des
oeuvres de jeunesse de Marx. Déconcertants pour qui ignorait, par exemple, l’épisode
« mussolinien » de 1914 ou qui y découvre pour la première fois « La révolution
contre Le Capital », ces Scritti giovanili constituent autant de motifs de ravissement
(et parfois de lyrisme) pour tous ceux qui y retrouvent, outre un démenti aux
hagiographies en vigueur, les grands thèmes et les grandes instances d’un
« communisme critique » : et, d’abord, la naissance originale, à l’écart des institutions,
d’un marxisme antiscolastique, ignorant des tabous, et qui se veut « méthode armée,
examen ininterrompu, perpétuelle vérification collective (3 ) ».

Si elle ne rompt pas avec la tradition qui, désormais, privilégie toujours plus les
Cahiers aux dépens du reste de l’œuvre, cette exploration du marxisme de Gramsci -
qui occupe effectivement près des deux tiers de La Città futura et représente ainsi
l’ensemble le plus substantiel qui ait été consacré jusqu’alors à ce problème - cette
clarification de la « philosophie de la praxis »se veut d’abord vérification. Et même,
comme aurait dit Marx, «règlement de comptes ». Il s’est en effet réalisé très vite une
sorte d’unanimité facile autour de l’image philosophique d’un Gramsci auquel la
tradition de Labriola, l’historicisme absolu et le dialogue avec Croce auraient
miraculeusement permis de rester étranger au « dogmatisme stalinien »et dont le
« marxisme ouvert »constituerait le meilleur anti

1. C. Cicerchia, « Il rapporto col leninismo e il problema della rivoluzione italiana »,


La Città futura, éd. cit., pp. 11-37.
2. Cf. Écrits politiques, 1, pp. 95-115.
3. G. Scalia, « Gramsci giovane», Passalo e Presente, no 9, mai-juin 1959, pp.
1132-1170.
28 Écrits politiques

dote au stalinisme (1), si ce n’est la restauration du marxisme dans toute son


authenticité. Il n’est d’ailleurs que de citer ici le vieux Mondolfo, qui, tout en
reprenant, comme si de rien n’était, sa polémique de 1919 (2), n’en concède pas moins
à Gramsci un brevet de virginité : « Nous nous insurgeons, au nom de Marx, contre les
thèses de Gramsci conformes à la théorie et à la pratique bolcheviques; mais nous
devons cependant reconnaître loyalement qu’il y a un Gramsci profondément
marxiste, qui s’élève avec nous contre ce Gramsci léniniste et stalinien et nous fournit
les arguments et les moyens d’une réfutation, dont l’efficacité tient précisément à ce
qu’elle est autoréfutation (3) ». Mais, mise à part la pertinence de la filiation Labriola-
Gramsci, qui se limite à une série de coïncidences et de rencontres,(4) le double
problème demeure intact, que soulèveront successivement Tronti et Scalia : Gramsci
n’est-il qu’un «Croce de gauche »? Et, surtout : le marxisme est-il une philosophie?

On reconnaît là, il va sans dire, la griffe du « dellavolpisme », dont l’inspirateur a


toujours témoigné à l’égard de l’œuvre de Gramsci - tout comme, du reste, envers
toute tentative de définition d’une « philosophie de la praxis » - une politesse faite de
réserve et de froideur (5). Cet « historicisme absolu »dont on fait gloire à Gramsci de
s’être fait le héraut, qu’est-il de plus en effet qu’une dialectique spéculative a priori;
qu’un autre type de dialectique manipulatoire ? A l’instar, précisément, de ce
stalinisme dont Gramsci aurait évité les écueils. A l’instar, surtout, de ces mêmes
déformations du marxisme qu’il prétend éviter : l’économisme, le positivisme, le
matérialisme vulgaire. Aussi bien, loin d’être causes de salut, le « dialogue avec
Croce » (et parfois avec Gentile), la «retraduction »de l’idéalisme crocien (et
incidemment de l’actualisme gentilien) (6), assignent-ils à Gramsci ses limites :
« l’instrument par lequel Gramsci pensait pouvoir réaliser la " reprise " de la
philosophie de la praxis ne pouvait que

1. N. Matteucci, « La cultura italiana e il marxismo dal 1945 al 1951 », Rivista di


filosofia, XLIV, 1, janvier 1953, pp. 61-85.
2. R. Mondolfo, «Leninismo e marxismo »,Critica sociale, XXIX, 4, 20 février
1919, pp. 44-45.
3. R. Mondolfo, Intorno a Gramsci e alla filosofia della prassi, Milan, 1955, p. 61.
4. A. Bertondini, «Gramsci e Labriola », La Città futura, pp. 163-186.
5. B. Paris, «Galvano Della Volpe », in G. Della Volpe, Rousseau et Marx, trad.
franç., Paris, 1974, passim.
6. E. Agazzi, « Filosofia della prassi e filosofia della spirito », La Città futura, pp.
187-269.
Introduction 29

lui interdire le dépassement de cette dernière mystification »que serait l’« idée d’un
marxisme-Wellanschauung (1) ».

La « philosophie de la praxis », autrement dit, n’est que « philosophie ». Et


n’entretient avec le marxisme que des rapports lointains ou indirects. Comme l’a
rappelé Tronti un an auparavant, « la nouveauté du marxisme à l’égard de toute
philosophie consiste à ne plus se poser comme philosophie; son originalité consiste à
opposer la science à la philosophie et même à concevoir sa philosophie seulement
comme science (2) ». De là que, si le marxisme de Gramsci n’est que « philosophie de
la praxis »ou, pour reprendre les termes de Togliatti, restauration du marxisme comme
« conception intégrale du monde et historicisme absolu »(les deux choses n’en faisant
qu’une pour ses critiques), il finit par n’être plus, lui aussi, qu’une nouvelle variété de
spéculation à la Hegel. Ou, pour les plus indulgents, un rêve de marxisme. Un
marxisme rêvé. Mais le débat, ici, déborde déjà le seul cas de Gramsci.

Mais si les Scritti giovanili apparaissent essentiels, c’est en tant, d’abord, qu’ils
contiennent la formulation précoce d’une conception « typiquement démocratique »
du socialisme : une « exigence anticentralisatrice et antibureaucratique, exigence
d’auto gouvernement ouvrier (3) », qui débouche, comme le souligne Gianni Scalia,
sur l’expérience de L’Ordine Nuovo et la démocratie des Conseils ( « Les thèmes
fondamentaux de l’ordinovisme sont ici présents, annoncés et déjà partiellement
développés (4) »). Cette volonté de rattacher et presque de déduire L’Ordine Nuovo
des Scritti giovanili, cette insistance sur le caractère autonome, quasi endogène,
« turinois (5) », de l’élaboration des grands thèmes gramsciens, renouent, bien
entendu, avec la critique du finalisme des commentateurs officiels. Il ne s’agit,
toutefois, pas tant de rompre enfin l’accord tacite sur ce Gramsci « léniniste » et
« l’homme de parti »qui a resurgi, une fois encore, du congrès de 1958, que de se
donner un «profil » de Gramsci qui fasse du problème des Conseils le centre lumineux
de l’œuvre : en le rattachant, en

1. Ibid., p. 255.

2. M. Tronti, «Alcune questioni intorno al marxismo di Gramsci »,Studi gramsciani,


pp. 305-321. Cf., du même, (Tra materialismo dialettico e filesofia della prassi », La
Città futura, pp. 139-162.

3. G. Tamburrano, « Fasi di sviluppo del pensiero politico di Gramsci La Città


futura, pp. 115-137.

4. G. Scalia, «Gramsci giovane ), loc. cit., p. 1134.

5. E. Avigdor,« Il movimento operaio torinese durante la prima guerra mondiale »,


La Città futura, pp. 39-90.
30 Écrits politiques

amont, aux Scritti giovanili et aux expériences de la Turin ouvrière; en le prolongeant,


en aval, jusque dans les Cahiers de prison, où, comme le suggère Scalia, « les thèmes
ordinovistes sont reconnus tout à la fois dans leurs limites historiques [...] et dans leur
substantielle validité pour un marxiste démocratique, unitaire et national (1) ».

C’est Alberto Caracciolo qui, dans un essai qui fera date (2) , désignera ce moment
spécifique, cette « inclination unique entre toutes »de la pensée de Gramsci (3) : le
refus du pouvoir comme pouvoir du Parti, le refus de la « dictature consciente » du
Parti, le refus du «blanquisme ». Il s’agit, il va sans dire, de remettre en question cette
sous estimation systématique des Conseils et de la spontanéité ouvrière qui hante les
écrits de Togliatti et de Ferri (4) et les anthologies « populaires » de Gramsci : et déjà,
dans son intervention au congrès de 1958, Caracciolo n’a pas manqué d’insister sur le
contenu profondément libertaire des textes que Gramsci consacre à la Révolution russe
«( Ce sont les années de l’enthousiasme essentiellement libertaire (5)...»). D’effacer
aussi cette image obsidionale d’un Gramsci que n’aurait cessé d’obséder le « rôle
prééminent du parti révolutionnaire par rapport à toute tendance visant à le sous-
estimer au nom du mouvement spontané des masses (6) »: et Caracciolo rappellera ici,
dans la langue même de L’Ordine Nuovo, que, pour Gramsci, la révolution
prolétarienne n’est pas un « acte thaumaturgique », la dictature du prolétariat un
« appel stérile à la volonté », mais une « floraison de nouveaux pouvoirs qui s’élèvent
irrésistiblement des grandes masses travailleuse (7) ». Mais l’essai d’A. Caracciolo
fait, au vrai, beaucoup plus que remettre en circulation les grands thèmes
« conseillistes » de la période de L’Ordine Nuovo.

C’est effectivement la première fois que le programme de L’Ordine Nuovo se trouve


replacé dans le contexte du

1. G. Scalia, « Gramsci giovane », ibid.


2. A. Caracciolo, « Serrati, Bordiga e la polemica gramsciana contro il blanquismo "
osettarismo di partito », La Città futura, pp. 91-114.
3. A. Caracciolo, « A proposito di Gramsci, la Russia, e il movimento bolscevico »,
Studi gramsciani, pp. 95-104.
4. F. Ferri, «Consigli di fabbrica e partito nel pensiero di Gramsci », Rinascita, XIV,
9, septembre 1957, pp. 461-467.
5. A. Caracciolo, « A proposito di Gramsci... », loc. cit., p. 98.
6. A. Gramsci, Antologia popolare degli scritti e delle lettere, Scelta e commento di
C. Salinari e M. Spinella, Rome, 1957, p. 106, n. 1.
7. A. Caracciolo, « Serrati, Bordiga... », loc. cit., pp. 95-96.
Introduction 31

socialisme italien des années 1919-1920 (1) et que la « spécificité » des positions de
Gramsci renvoie explicitement aux choix des autres protagonistes du débat autour des
Conseils: les directions réformistes, certes, mais aussi les maximalistes, avec Serrati,
et, surtout, la fraction abstentionniste, Bordiga. Pour la première fois, donc, on va
découvrir que le problème des Conseils n’est pas l’apanage de Gramsci, mais l’un des
axes essentiels autour duquel s’organise le débat socialiste de l’après-guerre; le lieu
où, sans conteste, Gramsci se démarque des autres, mais le lieu aussi où tous se
rencontrent; le bien de tous. L’élément discriminant, souligne Caracciolo, ce n’est pas
l’intérêt des « communistes turinois »pour les Conseils, intérêt dans lequel tous se
reconnaissent, c’est le contenu qu’ils mettent dans cette institution, c’est le rôle qu’ils
lui assignent : « commencer par l’usine pour rassembler toute la classe, de l’atelier à
l’usine, et de l’usine à la ville et au pays (2) ». Et dans ce processus, le rôle du Parti,
pour essentiel qu’il soit, ne peut être que d’« éduquer le prolétariat », lui apprendre à
« organiser sa puissance de classe et à l’utiliser pour sa propre domination (3) ».

C’est donc le refus radical, obstiné, constant du « blanquisme » ou « sectarisme de


parti » qui différencie Gramsci, l’oppose même à ses contemporains : Tasca, qui
voudrait faire du Conseil un rouage des syndicats; Serrati ou Bordiga, également
attachés à une conception du pouvoir et du Parti qui se reconnaîtra dans le
« léninisme ». C’est ce refus, et non, souligne Caracciolo, un désaccord sur la question
de l’abstentionnisme, qui oppose Gramsci à Bordiga (4) : et la remarque est
importante, qui, tout en insistant sur le « blanquisme » de Bordiga, déplace les termes
du débat et émousse quelque peu la thèse togliattiste qui veut que l’opposition de
Gramsci à Bordiga ait coïncidé avec la condamnation léninienne de l’
« abstentionnisme ». Ce refus de la «priorité »du Parti, cette volonté de faire de l ‘État
ouvrier l’ « État des Conseils des producteurs (5) », préside même, estime Caracciolo,
à la totalité de l’itinéraire de Gramsci : des « Thèses syndicales » de 1922, qui
reprennent, « de façon systématique », la théorie

1. R. Alcara, op. cit., p. 64.


2. A. Caracciolo, ibid. p. 101.
3. A. Caracciolo, ibid., p. 102.
4. Ibid., pp. 102 et suiv.
5. A. Caracciolo, « Gramsci e la rivoluzione », Notiziario Einaudi, VII, 2, juin 1958,
pp. 7-8.
32 Écrits politiques

des Conseils et du contrôle ouvrier(1), aux Comités ouvriers et paysans de 1924 et


même aux « Thèses » du congrès de Lyon de 1926. Il n’est jusqu’à la
« bolchevisation » du P.C.I., dont les aspects les plus brutaux sont imputés ici à
Scoccimarro, qui ne relève du même souci : en attaquant Bordiga et la gauche
communiste, Gramsci n’aurait fait que reprendre son combat obstiné contre la
conception « aristocratique » et « sectaire »du Parti illustrée par Promeleo (2).

La thèse est sans doute excessive, et même « forcée (3)», mais elle a au moins le
mérite d’ouvrir enfin, sur Bordiga, un débat que tous semblaient vouloir éviter (4) et
par là même, indissolublement, d’appeler à l’égard de Gramsci un autre type de
discours - en rupture avec les hagiographies et les morceaux de bravoure : une
historicisation. Et c’est là, en fait, que La Città futura fait passer un « frisson
nouveau » dans les études gramsciennes : non tant en proposant, avec l’
« ordinovisine », un Gramsci « de gauche» dans lequel beaucoup se reconnaîtront (5);
non tant en organisant une lecture dissidente ou « alternative » de Gramsci, mais en
suscitant le dégel d’un discours arrêté. En le contraignant à se débloquer. En créant, si
l’on veut, comme un vaste appel d’air dans le champ des études gramsciennes.

Mais la dissidence, on l’a dit, a toujours du mal a se faire entendre. La publication,


dans Corrispondenza socialista, de la fameuse lettre de Gramsci aux dirigeants du
P.C.U.S. (6) est apparemment restée sans écho, tout comme, au reste, la parution dans
la même revue, par les soins de G.Galli, de cette « Correspondance de Vienne » dont
Togliatti publiera peu après l’essentiel sous le titre de La

1. A. Caracciolo, «Serrati, Bordiga...» , loc. cit., pp. 105 et suiv.


2. A. Caracciolo, ibid., p. 110.

3. F. Papi, L.Cortesi, « Per una storieizzazione marxista del pensiero e dell’azione di


Gramsci », Rivista Storica del Socialismo, II, 7-8, juillet-décembre 1959, pp. 723-735.

4. F. Livorsi, « Amadeo Bordiga nella storiografla del P.C.I. »,Studi storici, XV, 2,
avril-juin 1974, pp. 430-444.

5. Cf., par exemple, E. Soave, « L’occupazione delle fabbriche e i problemi del


partito e della rivoluzione in Italia »,Rivista Storica del Socialismo, VIII, 24, janvier-
avril 1965, pp. 173-187; A. Leonetti, Notes sur Gramsci,éd. cit., ainsi que S.
Corvisieri, Trotskij e il comunismo italiano, Rome, 1969.

6. « Lettera ai compagni del Comitato centrale del Partita comunista sovietico»,


Corrispondenza socialista, 1, 22, 29 novembre 1957; cf. aussi Écrits politiques, 111.
Introduction 33

formazione del gruppo dirigente del P.C.L. (1). Quant à la remise en question, sous la
plume de Rosario Romeo, de l’interprétation gramscienne du Risorgimento et de la
fameuse thèse sur l’absence de révolution agraire - la mancata rivoluzione agraria,
elle ne touche, bien entendu, qu’un publie restreint de spécialistes (2). Seul texte
prémonitoire, annonciateur peut-être de changements, l’étude d’Aldo Romano sur le
jeune Gramsci, qui esquisse une « réhabilitation »de Bordiga et traite, pour la première
fois, on l’a dit, de la période « mussolinienne » de Gramsci : mais l’article, qui est
publié sans notes ni appareil critique, restera inachevé; paraîtra tourner court (3) . Le
commentaire autorisé paraît ainsi devoir rester incontesté. Et même se constituer
toujours plus en commentaire de rigueur.

C’est ce que laisse d’ailleurs clairement entendre la publication, en 1957, de


l’Antologia popolare de Carlo Salinari et Marlo Spinella, qui, pour « faciliter la
lecture », pousse le zèle jusqu’à présenter un Gramsci qui va du « plus facile » au
« plus difficile (4) ». Non contents, du reste, d’offrir, comme le souligne G. Scalia,
« un Gramsci déjà interprété (5) », les auteurs ne se priveront même pas d’inviter le
lecteur indigne a « se comparer lui-même - son ignorance, ses faiblesses, parfois sa
petitesse - à la haute et sobre conscience révolutionnaire et intellectuelle de Gramsci
(6) ». Leçon de dévotion et d’humilité que n’eût certes pas désavouée François de
Sales et qui fait. toucher du doigt l’état d’avancement des études gramsciennes - et,
incidemment, de l’« organisation de la culture » - au moment où Togliatti prononce sa
leçon sur le « léninisme » et la «guerre de position ».

La même stagnation se fait sentir jusque dans le domaine de l’édition de Gramsci.


Certes, les chiffres des tirages ne

1. Cf. Corrispondenza socialista, du no 63 (19 octobre 1958), au no 79 (8 février


1959), sous les titres « Lettere inedite di Antonio Gramsci », « Inediti dell’archivio
segreto del Partito Comunista », « Documenti dell’archivio segreto comunista »...
2. R. Romeo, Risorgimento e capitalismo, Bari, 1959.
3. Cf. Écrits politiques, 1, pp. 17-18.
4. A. Gramsci, Antologia popolare, déjà cité, p. IX.
5. G. Scalia, « Una riduzione "popolare " di un Gramsci ufficiale», Passato e
Presente, no 1, janvier-février 1958, pp. 109-113; no 2, mars-avril 1958, pp. 243-257.

6. Antologia popolare, p. XII. Rendant compte, dans L’Unità du 15 octobre 1974, du


premier volume des présents Écrits politiques, Augusto Pancaldi soulignera, presque
dans les mêmes ternies, qu’une œuvre aussi «dense » et aussi « difficile » que celle de
Gramsci doit être abordée « avec amour et avec respect ».
34 Écrits politiques

sont pas négligeables : 380 000 exemplaires au total - en 1957 -pour l’ensemble de ce
qui a été publié depuis la fin de la guerre, soit les sept volumes des « Opere », les
Lettres de prison (qui en sont alors à leur dixième édition) et différentes anthologies et
publications partielles (1). Mais l’on continue d’attendre l’édition critique des Lettres,
qui, annoncée comme « assez avancée » dès 1957, ne verra le jour qu’en 1965. Et,
hormis le volume de L’Ordine Nuovo 1919-1920, publié en 1954, et La Questione
meridionale de 1926, texte qui fait assez curieusement l’objet de plusieurs éditions
populaires, la période « militante » de Gramsci - des premières expériences de
jeunesse à l’arrestation - n’est toujours pas couverte.

Suscitant les enthousiasmes qu’on a dits, la publication, en 1958, des Scritti


giovanili commence à combler cette lacune. Elle est suivie en 1960 par la parution de
Sotto la Mole, recueil de chroniques assez anodines qui ne saurait bouleverser l’image
et l’étude de Gramsci. Mais le publie ne dispose toujours pas de l’énorme masse
d’articles écrits de 1921 à 1926. Il est vrai que c’est là, comme le laisse entendre une
note de 1957 sur l’ « état actuel » de l’édition de Gramsci, un ensemble propre à
susciter les malentendus et qui ne saurait être utilisé sans les précautions d’usage :
« La série des articles journalistiques et politiques sera complétée par un volume
rassemblant les articles publiés dans différents journaux et revues entre 1921 et 1926.
Ces textes, en grande partie signés, remontent à l’époque bordiguienne, chose dont on
devra tenir compte pour comprendre certaines positions de Gramsci, qui reflètent la
ligne que suivait alors le Parti, positions autrement incompréhensibles à qui ne
connaîtrait que le Gramsci des Cahiers (2). » Alarmes combien prématurées, du reste.
Il faudra, en effet, attendre près de quinze ans pour disposer de ces textes (3); et leur
absence va continuer ainsi d’oblitérer, et l’interprétation, et, tout modestement, la
connaissance même de Gramsci.

Telle est donc la situation au moment où Togliatti se prépare à publier - véritable


coup de tonnerre - La formazione del gruppo dirigente del P.C.I. : toujours domi

1. « Stato attuale degli scritti di Gramsci », Rinascita, XIV, 6, juin 1957, p. 307.
2. Ibid.
3. Socialismo e lascismo. L’Ordine Nuovo 1921-1922, Turin, 1966; La costruzione
del Partito comunista, 1923-1926, Turin, 1971.
Introduction 35

nante, une interprétation, la sienne, historiciste et « giobertienne », tout entière centrée


autour du problème de la « guerre de position », aboutira, tout logiquement, au
Gramsci réformiste, modéré même, de S.F. Romano et à la révision « nennienne » de
Giuseppe Tamburrano (1) ; et en face, l’ « ordinovisme » de La Città futura, ce fils des
révolutions de l’Est (quand le « gramscisme » ne procédait que du XXe Congrès),
invite déjà à redécouvrir la présence fascinante d’un Gramsci « de gauche ». Telle est
donc la situation lorsque paraissent, dans lesAnnali Feltrinelli, ces lettres qui vont
bouleverser les études gramsciennes (2). Et confirmer, incidemment, que l’initiative,
ici encore, appartient toujours à Togliatti.

La surprise, au vrai, est double. Et c’est d’abord le contenu des documents


rassemblés (3). L’essentiel de ce matériau est sans doute déjà connu, de quelques
initiés au moins. Tasca en a cité de brefs extraits dans ses articles de 1953 sur I primi
dieci anni del P.C.I. et surtout, on l’a dit, Giorgio Galli vient d’en publier la majeure
partie dans la revue Corrispondenza socialista, Togliatti se contentant de fait de
compléter le recueil par l’apport de quelques documents issus des Archives du P.C.I.
Mais, en faisant sienne, et en sanctionnant, une documentation qui n’a été exploitée
jusqu’ici que par des « hérétiques »ou par des « renégats », le voici rompre
ouvertement avec cette unilinéarité, ce quasi-monisme de l’historiographie officielle
du P.C.I. qui s’exprimait, par exemple, dans Trenta anni di vita e lotte del P.C.I. ou
dans ses « conversations » avec les Ferrara, ou même, quoique plus prudemment, dans
son dernier livre sur Le Parti communiste 4. Pour la première fois, il donne ainsi droit
de cité (à l’intérieur du P.C. I., s’entend) et confère une résonance neuve à un
problème frappé jusqu’alors d’interdit, - problème que désignait

1. G. Tamburrano, Antonio Gramsci. La vita, il pensiero, l’azione, Manduria, 1963.


Cf. aussi B. Paris, « una revisione " nenniana " di Antonio Gramsci », Rivisla Storica
del Socialismo, VII, 21, janvier-avril 1964, pp. 163-179.

2. P. Togliatti, « La formazione del gruppo dirigente del Partito comunista italiano


nel 1923-24 », Annali Feltrinelli, 111, 1960 [1961], pp. 388-530 :

présentation et publication de documents provenant essentiellement des Archives


Angelo Tasca, déposées à Milan, près l’Istituto Giangiacomo Feltri nelli. Pour des
raisons de commodité, nos citations renvoient au volume : P. Togliatti, La lormazione
del gruppo dirigente del Partito comunisla ilaliano net 1923-1924, Rome, 1962.

3. Cf. « Correspondance de Moscou et de Vienne », infra, pp. 221 et suiv.


4. P. Togliatti, Le Parti communiste italien [1958], trad. franç., Paris, 1961.
36 Écrits politiques

indirectement, et bien timidement, la note de 1957 sur l’état de l’édition de Gramsci :


le sens et le contenu de la rupture entre Gramsci et Bordiga, et donc de leurs rapports;
la teneur et la signification de ce que l’on conviendra d’appeler désormais la
« conquête gramscienne ».

Mais s’il y a lieu de parler de surprise, c’est à propos de l’essai qui donne son titre
au recueil. Et ici l’image qui s’impose, même trop répétée, est celle du « coup de
pistolet tiré dans un concert ». En effet : « Le véritable dirigeant de tout le travail [du
Parti] fut pourtant Amadeo Bordiga. Celui-ci était doté d’une forte personnalité
politique et de capacités de direction notables. Pendant des années il avait mené un
travail systématique d’organisation de sa propre fraction au sein du Parti socialiste et,
de cette façon, il avait acquis de vastes connaissances et du prestige parmi les cadres
de gauche du mouvement. Il savait commander et se faire obéir. Il était énergique dans
la polémique contre les adversaires, quoiqu’il usât souvent d’une argumentation
scolastique. Le résultat de tout cela fut que le groupe dirigeant fut centralisé presque
exclusivement autour de sa personne. On fut convaincu que c’était là le véritable “
chef ” dont le Parti avait besoin et qui le guiderait toujours bien, même dans les
situations les plus difficiles (1)» Que les voilà loin, déjà, les recommandations du
« plan » de 1951, l’article de Berti sur la « nature contre-révolutionnaire du
bordiguisme », l’ingegnere Bordiga et la chasse à l’iguanodon de 19531 Quelles qu’en
soient les limites - et, en particulier, cette insistance sur le rôle historique du « chef »
héritée de la période stalinienne (2) - cette « réhabilitation » de Bordiga crée une
situation apparemment irréversible. Comme le souligne G. Galli, il sera désormais
« impossible de persévérer dans les vieilles déformations(3) ».

Le Parti communiste d’Italie est donc né « bordiguiste » et il l’est même resté -


Togliatti le reconnaît enfin - jusqu’au congrès de Lyon de janvier 1926. L’explication
en serait surtout dans la «forte personnalité »de Bordiga et Togliatti avance ici qu’en
envoyant Gramsci à Moscou comme délégué du Parti près l’Exécutif de H.C., Bordiga
aurait visé, dès le printemps 1922, à « empêcher la formation d’un

1. P. Togliatti, La forniazione del gruppo dirigente.... p. 19.


2. F. Livorsi, loc. cit., p. 435.
3. G. Galli, «La formazione del gruppo dirigente del P.C.I. (1923-1924) », Tempi
moderni, janvier-mars 1962, pp. 94-106.
Introduction 37

groupe d’opposition (1)». Dès la création du Parti, la composition du premier Comité


central aurait attesté, du reste, une volonté délibérée des « abstentionnistes » de
reléguer les « ordinovistes » (Gramsci et Terracini) « au dernier rang (2) ». Et ce,
même si, comme il le concède, cette composition est pleinement acceptée par les
« Turinois », qui, il le rappelle encore, n’ont jamais cherché à constituer une fraction
nationale (3) ; même si Gramsci - autre aveu - n’a pas encore le rayonnement qu’on lui
attribuera par la suite (« La force de la pensée politique d’Antonio Gramsci et ses
capacités de dirigeant n’étaient connues que de ceux qui avaient été très proches de lui
(4) ) ; même si, enfin, c’est à Gramsci qu’est confiée la direction du quotidien du Parti
(5).

La direction bordiguiste se serait trouvée très vite en crise. Dans ses rapports avec
l’I.C., d’abord, sur le problème du « front unique », dès 1921, et, après la scission
socialiste du 4 octobre 1922, sur celui de la fusion avec les maximalistes partisans de
l’I.C. Et Togliatti de rappeler ici qu’au Ille Congrès de l’ I.C. Terracini se fait
réprimander par Lénine pour avoir soutenu la « théorie de l’offensive (6) » ; quitte à
oublier qu’à la même époque, et sur les mêmes points, Gramsci soutient des thèses
analogues : « Dans l’actuelle période historique - écrit-il, par exemple, le 14 mars
1921 - tout mouvement est capable de se transformer en révolution (7) ». Et encore,
face à l’ « action de mars » : « Les communistes allemands sont en train de montrer
par l’exemple que certaines positions ne se défendent et ne peuvent se défendre qu’en
attaquants. (8 )» Quitte à oublier aussi qu’à l’égard du problème qui est au centre du
désaccord avec 1’l.C., celui du « front unique » politique (politique et non syndical,
comme l’insinue Togliatti (9), ou encore quant à la fusion avec les maximalistes,
pendant très longtemps Gramsci ne se démarque en rien de Bordiga et que, en juin
1923 encore, à Moscou, il défend si efficacement

1. P. Togliatti, op. cil., p. 22.


2. Eod. loc., p. 14.
3. Eod. loc., p. 15.
4. Eod. loc., p. 34.
5. B. Alcara, op. cit., p. 70, n. 19.
6. P. Togliatti, op. cit., p. 23.
7. « La ragione dei fatti », L’Ordine Nuovo, 4 mars 1921, in Socialismo e fascismo,
éd. cit., p. 91.
8. « La révolution en Allemagne», 30 mars 1921, infra, pp. 96-98.
9. P. Togliatti, op. cil., p. 23. Cf., sur ce point, B. Alcara, op. cit, p. 71.
38 Écrits politiques

les positions de la « majorité (1) » que Zinoviev - qui avait, on le voit, déjà misé sur
lui - l’accuse de « double jeu (2) ».

Deuxième motif de crise : l’analyse du fascisme ou, plus précisément, la discussion


sur la possibilité ou non d’un coup d’État fasciste. Ici, la position de Bordiga tend à
transposer l’expérience allemande de 1919. Au coup d’État réactionnaire ouvert -
militaire ou fasciste - la bourgeoisie italienne, estime-t-il, préférera une « forme ultime
et insidieuse de la dictature bourgeoise » : un gouvernement social-démocrate, du type
de ce qu’a été, en Allemagne, le « noskisme(3) ». C’est là que, outre la question du
« contrôle ouvrier », Gramsci semble se démarquer le plus nettement de la « majorité
». N’a-t-il pas en effet, dès le printemps 1920, envisagé la possibilité d’une « terrible
réaction de la part de la classe possédante (4) » ? - ce qui, d’ailleurs, n’exclut
nullement que la réaction puisse être le fait d’un gouvernement social-démocrate. A la
veille de Livourne, à Imola, il rejette en tout cas explicitement l’« hypothèse de la
phase social-démocrate en Italie (5) ». C’est là qu’il commence donc de se démarquer
de Bordiga à l’époque du congrès de Rome de 1922 : il critique alors les « Thèses sur
la tactique »présentées par Bordiga et Terracini - ou, du moins, les thèses 51 et 52 (6) -
et il obtient, note prudemment Togliatti, que les « jugements sur la tactique » soient
« quelque peu corrigés (7) »; il fait modifier, précise Tasca, « quelques points
secondaires (8) ».

Mais, dès lors, comment expliquer que, à l’exclusion de la « petite


minorité »clairvoyante rassemblée autour de Tasca (9), Gramsci ait été le seul à
s’opposer aux « Thèses de Rome »? le premier aussi à se libérer d’une « maladie »qui,
« minorité» exceptée, «était dans tout l’organisme (10)»? Et, surtout, comment rendre
compte de cette timidité, de ce refus de nouer un « minimum de contacts et
d’accords »de cette incapacité à prendre l’avantage en s’appuyant, dès ce moment-là,
sur l’autorité de l’Internationale et de

1. Cf., ci-après, p. 244, n. 2.


2. P. Spriano, Storia del Partito comunista italiano, 1, p. 282.
3. [A. Bordiga], Communisme et fascisme, Marseille, 1970, passim.
4. « Pour une rénovation du Parti socialiste », in Écrits politiques, I, p. 333.
5. Il Comunista, 5 décembre 1920, cité par P. Spriano, op. cit., p, 102.
6. A. Togliatti,Terracini, etc., 9 févr. 1924, infra, p. 263.
7. P. Togliatti, op. cit., p. 24.
S. A. Tasca, I primi dieci anni del P.C.I., Bari, 1971, p. 125.
9. Ibid. p. 126.
10. P. Togliatti, op. cit., p. 35.
Introduction 39

son délégué, le Bulgare Vasil Kolarov (1) Si la « lutte sur deux fronts » s’avère
possible dès 1922, pourquoi Gramsci attendra-t-il encore plus d’un an avant de s’y
engager ? N’est-ce pas là, au fait, sur le mode itératif, la « timidité » ou la
« pudeur »qui avait déjà retenu le groupe de L’Ordine Nuovo de constituer une
fraction à l’échelle nationale? Cette « timidité »ne cessera pas, en tout cas, de peser sur
la « conquête gramscienne », d’en ralentir le cours, d’en hypothéquer ou d’en infléchir
peut-être le déroulement. Togliatti lui en fera, deux ans plus tard, le reproche : Tu
aurais dû parler avant (2)...

Que Gramsci ait pu être retenu, comme on le prétendait jusqu’alors, par la crainte de
se confondre avec Tasca et la « minorité »de droite (3), la chose est également exclue.
Il n’y a pas lieu alors, reconnaît Togliatti, de parler d’un « véritable danger de droite ».
La « minorité » représente un ensemble « hétérogène », un « conglomérat
d’aspirations informes, inconhérentes, souvent contradictoires », dont toute la force
tient à son « succès temporaire de 1923 (4) », soit, pour qui sait lire entre les lignes,
l’appui inespéré de l’Exécutif de l’I.C., qui, on l’a dit, la place alors d’autorité à la tête
du Parti. Et, en tout état de cause, le Parti, « dans sa grande majorité », n’en veut
point(5).

Les raisons ici invoquées n’apparaissent, à vrai dire, que médiocrement


convaincantes. En 1922, d’abord, la situation n’est pas « mûre »et il manque jusqu’au
« minimum de matériel humain »pour mettre en place une nouvelle direction (6), - ce
qui infirme déjà l’hypothèse initiale et atteste, en tout cas, la relative inconsistance du
courant ordinoviste. Gramsci, en outre, ne voit pas de solution de rechange - « et, en
cela, précise Togliatti, on ne peut lui donner tort (7) »- et il redoute d’ouvrir dans le
parti une crise aux répercussions « incalculables (8) », - ce qui confirme l’inexpérience
sinon l’inexistence politique des ordinovistes (9) et n’en rend que plus absurde
l’hypothèse d’une lutte « sur deux fronts ». Et surtout, singulier aveu de la part d’un
membre du Comité central, directeur, de sur

1. Ibid.,pp. 24-26.
2. A Scoccimarro et Togliatti, 1er mars 1924, infra, p. 278.
3. Cf. Écrits politiques, I, p. 41.
4. P. Togliatti, op. cit., pp. 25 et 33.
5. Ibid., pp. 33-34.
6. P. Togliatti, op. cit., p. 26.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. F. Livorsi, loc. cit., p. 435.
40 Écrits politiques

croît, du principal organe du Parti, Gramsci reconnaîtra plus tard n’avoir rien su de la
« véritable activité »de la direction du P.C. jusqu’à ce même congrès de Rome de 1922
(1).

On peut se demander, en fait, si Togliatti n’est pas, ici, en train d’antidater une
rupture qui ne s’amorcera chez Gramsci que vers la fin de l’année suivante. Comment
oublier qu’en octobre 1921 -époque où, il est vrai, il ne savait encore rien des
« questions les plus graves »- ce dernier a refusé de remplacer Bordiga ? comment, au
IVe Congrès de l’I.C., c’est-à-dire, cette fois, bien après le congrès de Rome, il s’est
vu proposer par le Hongrois Ràkosi de «devenir le chef du Parti » et a, là encore,
refusé (29)?Comment oublier, enfin, ce qu’était encore sa position en juin 1923 ? Tout
tendrait plutôt à montrer qu’en 1922 encore Gramsci n’est pas guéri, en tout cas pas
«totalement » de cette « maladie » dont parle Togliatti et qu’il reste ce que Tasca
désigne d’une formule peut-être excessive, mais qui fait mouche :« un " bordiguiste "
cultivé, mais un bordiguiste (3) ».

Il faudra en effet le séjour à Moscou, sa participation aux activités de l’Exécutif et


de la commission italienne, et, surtout, le « travail » de Zinoviev pour l’amener à
accepter sans arrière-pensée les thèses sur le « front unique », et s’engager à réaliser la
fusion avec les terzini. Un fragment de texte retrouvé par Togliatti laisse même
entendre que c’est dans les jours qui ont suivi le Plénum de 1923 qu’a commencé de
s’amorcer ce tournant. « La scission de Livourne (le fait que la majorité du prolétariat
italien s’est détachée de l’Internationale communiste) a été sans aucun doute le plus
grand triomphe de la réaction », avoue Gramsci (4), dans une ébauche qu’il paraît
s’empresser aussitôt d’oublier. Le mot, pourtant, est dit. C’est là, de fait, la position de
la « minorité », de la « droite », et Graziadei - qui l’a soutenue à Livourne et depuis -
la réaffirme encore à la même époque devant le Comité central : « La scission de
Livourne s’est inévitablement réalisée trop à gauche (5). » Et c’est là, surtout, la
position de Zinoviev : « Il se forme [à Livourne] deux partis. L’un d’eux renferme la
droite plus le centre. C’est le “ Parti socialiste italien ". De l’autre côté, ce sont

1. A Scoccimarro et Togliatti, 1er- mars 1924, infra, p. 278.


2. Ibid., p. 279.
3. G. Berti, op. cit., p. 75.
4. Cf. infra, p. 304.
5. P. Togliatti, op. cit., p. 111.
Introduction 41

les communistes. Maintenant, une deuxième scission se prépare [...]. Une partie du
centre passera encore aux communistes et l’on pourra considérer alors le Parti
communiste italien comme définitivement constitué (1). » La critique de Livourne
désigne ainsi le lieu où commencent de coïncider, et les exigences de l’I.C., et ce que
Gramsci va désigner par la suite comme le « point de vue d’une majorité nationale ».
De la lettre sur la fondation de L’Unità du 12 septembre 1923 au refus de signer « par
principe »- et le terme est souligné chez lui - un « manifeste polémique à l’égard de
l’Internationale (2 ) »~ le choix, désormais, ne cesse de s’affirmer et de se préciser. Et
c’est par une argumentation que ne désavouerait pas Zinoviev, que Gramsci finit, dès
janvier 1924, par justifier sa « conquête » : « Alors qu’il fallait à l’époque [en 1920]
s’appuyer à l’intérieur du Parti socialiste sur les abstentionnistes si l’on voulait créer le
noyau fondamental du futur Parti, il faut aujourd’hui lutter contre les extrémistes si
l’on veut que le Parti se développe et cesse d’être autre chose qu’une fraction
extérieure du Parti socialiste (3). »

C’est cette même période que désigne Togliatti lorsqu’il s’agit de justifier ce choix
auquel se résout Gramsci : constituer une fraction, - le mot n’étant, du reste, jamais
prononcé. « On était au début d’une nouvelle période du développement de la
situation, écrit donc Togliatti. On allait dépasser les problèmes de l’immédiat après-
guerre.

On passait - pour employer l’expression de Gramsci d’une bataille de mouvement à


une guerre de position, Au cours de l’été 1924, l’assise suprême du mouvement
communiste, le Congrès de l’Internationale, définit cette nouvelle situation en la
désignant comme stabilisation relative du capitalisme 4. » Et c’est là, sans doute, un
contexte dont les clés sont connues : l’échec des révolutions d’Allemagne et de
Bulgarie de l’automne 1923 et l’indéniable reflux de la vague révolutionnaire de
l’après-guerre, le retour en force des sociaux-démocrates à l’intérieur du mouvement
ouvrier et le début de ce que le Ve Congrès de l’Internationale communiste désignera
effectivement comme une « stabilisation relative »du capitalisme. Quant à la
« nouvelle situation nationale », point sur lequel

1. G. Zinoviev, « La naissance d’un parti communiste , La Correspondance


internationale, 11, 57, 3 août 1922, pp. 437-438.
2. A. Terracini, 12 janvier 1924, infra, p. 244.
3. A. Scoccimarro, 5 janvier 1924, infra, p. 242.
4. P. Togliatti, op. cit., p. 36.
42 Écrits politiques

Togliatti n’est guère disert, il ne peut s’agir que des conditions de cette « révolution
permanente »dont parle Gramsci dans sa lettre du 5 janvier 1924 (1). Et c’est là,
précisément, qu’en anticipant sur des analyses qui ne parviendront à terme que dans
les Cahiers, en faisant intervenir ici ce concept de « guerre de position »qui n’est
pleinement élaboré, on l’a vu, qu’après 1932, Togliatti manque l’un des aspects
essentiels de cette « conquête gramscienne », en ses débuts tout au moins : la
conviction que, s’il faut se hâter, c’est que les échéances révolutionnaires sont
proches.

Il est évident en effet que, tout au long de cette période, et probablement jusqu’au
discours de Mussolini du 3 janvier 1925, sinon après, Gramsci, loin de se préparer à
un siège prolongé ou à une guerre d’usure, estime que la révolution est toujours
possible, et parfois même proche, et ne pense en aucun cas à la « guerre de position
(2) » . « Pour ce qui concerne l’Italie, je suis optimiste », écrit-il au printemps 1923. Et
il ajoute : nous devons déjà penser à « la période qui suivra la prise du pouvoir (3) ».
La situation mondiale « tend à gauche », estime-t-il aussi dans cette lettre du 1er mars
où il va jusqu’à envisager la possibilité d’une insurrection armée dans le Midi et dans
les Iles (4). S’il concède, au début de l’année, que la situation en Italie reste
« extrêmement confuse (5) », elle est aussi - il n’en doute pas - « intensément
révolutionnaire (6) »: le fascisme a créé, en Italie, une situation de « révolution
permanente »; il faut s’attendre à de nouvelles luttes (7). Et c’est également là le
thème de son article du 15 mars 1924, « Contro il pessimismo »: « De grandes luttes
approchent, peut-être encore plus sanglantes et plus lourdes que celles des années
passées (8). »

Cette reprise prochaine des luttes, c’est même ce qui justifie à ses yeux la rupture
avec Bordiga et la création d’une fraction « centriste ». Et, par exemple, si
l’Internationale communiste ne peut tolérer la création d’une opposition de gauche
dont le P.C. « bordiguiste » constitue le centre virtuel, c’est - estime-t-il - parce que,
en dépit

1. A Scoccimarro, 5 janvier 1924, infra, p. 243.


2. G. Galli, loc. cit., p. 99.
3. A Palmiro Togliatti, 18 mai 1923, infra, p. 224.
4. A Scoccimarro et Togliatti, 1er mars 1924, infra, pp. 272-28 1.
5. ATerracini, 12 janvier 1924, infra, p. 247.
6. A Togliatti, Terracini, etc., 9 février 1924, infra, p. 270.
7. A Zino Zini, 2 avril 1924, infra, p. 309.
8. « Contre le pessimisme », 15 mars 1924, in Écrits politiques, III.
Introduction 43

de l’échec de la révolution d’octobre 1923, la situation reste « encore objectivement


révolutionnaire en Allemagne » et, on l’a dit, « confuse », mais ouverte, en Italie (1).
Cette proximité des échéances révolutionnaires, il l’invoque encore - contre Bordiga,
mais d’accord avec lui sur ce point - au moment de la conférence de Côme : « Il y a un
début de reprise du mouvement ouvrier. [...] Nous sommes pressés ! Il y a des
situations où le fait de ne pas être pressé provoque la défaite (2 )... » Loin, en effet, de
prôner le passage à la « guerre de position », en mai 1924 le « centre » continue de
soutenir des thèses qui, ainsi que Bordiga le soulignera, se démarquent assez mal
encore de celles de la « gauche (3) ». Et paraît même, comme le dit Tasca, miser sur
« un semibordiguisme sans Bordiga (4) ».

Cette quasi-identité des positions du « centre » et de la « gauche » jusqu’à l’époque


de la conférence de Côme - où le « centre »reconnaît ouvertement que « l’on n’aurait
rien pu faire ou presque rien de différent de ce que le Parti a fait »jusqu’alors (5) -
n’en rend que plus obscurs les véritables motifs de la rupture avec Bordiga et de la
création, de la part de Gramsci, d’une fraction « centriste », puis d’un nouveau
« groupe dirigeant ». D’autant que, s’il est contradictoire, le bilan que dresse Togliatti
de l’activité du P.C. d’Italie sous la direction de Bordiga est loin d’être négatif : le
Parti a réussi à entraîner « plusieurs dizaines de milliers de prolétaires et de
travailleurs » dont l’influence parmi les masses n’a cessé d’augmenter (6) ; les
communistes ont « étendu leur influence de façon capillaire(7) ». Tout ce qu’on peut
reprocher à Bordiga, c’est d’avoir stérilisé cette poussée révolutionnaire à force de
sectarismes (8) d’avoir méconnu l’importance du « front unique » dans la situation
italienne et de ne pas avoir réalisé l’ « unité d’action contre l’adversaire de classe
(9) » : et, en particulier, en interdisant aux communistes de participer au mouvement
des Arditi del Popolo, que Gramsci voyait, semble-t-il,

1. A Terracini, 12 janvier 1924, infra, pp. 244 et suiv.


2. Cité in P. Spriano, op. cit., p. 358.
3. Ibid., p. 357.
4. A. Tasca, I primi dieci anni..., p. 141.
5. Lo StatoOperaio, 15 mai 1924; cité par S. Merli, « Le origini della direzione
centrista nel Partito comunista d’Italia », Rivista Storica del Socialismo, VII, 23,
septembre-décembre 1964, pp. 605-625.
6. P. Togliatti, op. cit., p. 18.
7. Ibid., p. 29.
S. Ibid., p. 18.
9. Ibid.,p . 29.
44 Écrits politiques

d’un bon œil (1). Et c’est là, du reste, le seul exempleinvoqué par Togliatti.

Tout se passe en effet comme si, pour ce dernier, la rupture entre Gramsci et
Bordiga n’avait tenu qu’à un désaccord sur l’analyse du fascisme et, plus précisément,
sur sa composition de classe, sur son homogénéité. Alors que, chez Bordiga, lequel
gomme jusqu’à l’excès les aspects neufs, « révolutionnaires », du phénomène
(« Certes, le fascisme unit tout à la fois la violence réactionnaire et l’astuce
démagogique », mais « c’est ce qu’a toujours fait la démocratie libérale (2) »), le
fascisme ne saurait se réduire à une seule « tendance de la droite bourgeoise », mais
«incarne la lutte contre-révolutionnaire de tous les éléments bourgeois (3) », Gramsci,
poursuivant une analyse ébauchée à l’occasion des événements des 2 et 3 décembre
1919, y découvre surtout l’ « irruption politique » de la petite bourgeoisie et en
souligne les aspects contradictoires (4). Comme l’écrit Togliatti, qui hésite à se
prononcer sur l’ « orthodoxie » de cette analyse, Gramsci tend à « considérer le
fascisme comme une tentative de la bourgeoisie agraire pour s’affirmer comme force
indépendante dans l’État italien, en s’alliant aux grands propriétaires terriens contre
les paysans et les ouvriers (5) ». Tandis que, pour Bordiga, le prolétariat se trouve
donc voué à combattre seul un adversaire qui est l’adversaire de toujours et dont on
proclame, avec quelque peu de fausse conscience, la totale homogénéité, l’analyse de
Gramsci, qui, on en conviendra, passe trop rapidement sous silence le rôle du capital
industriel et oublie en particulier que, bien souvent, propriétaires terriens et porteurs
d’actions ne font qu’un, l’analyse de Gramsci laisse ainsi augurer des déchirures et des
ruptures à l’intérieur du bloc bourgeois et paraît devoir déboucher à long terme sur une
perspective d’alliances, une « perspective démocratique (6) ».

Et de fait, dès le mois d’avril 1921, Gramsci prend une initiative qui le montre assez
favorable à une telle poli

1. cf. « Contre la terreur »19 août 1921, infra, pp. 149-151 ainsi que « Les Arditi del
Popolo », 15 juillet 1921, pp. 136-138.

2. « Rapport de A. Bordiga sur le fascisme au IVe Congrès de l’Internationale


communiste» [ 16 novembre 1922], in Communisme et fascisme, déjà cité, pp. 81-102.

3. Ibid.
4. « Les deux fascismes », 25 août 1921, infra, pp. 151-153.
5. P. Togliatti, op. cit., p. 38.
6. bid.
Introduction 45

tique d’alliances. Escomptant, peut-être, une victoire du communisme en Italie ou


songeant plus vraisemblablement, comme le suggère Togliatti, à organiser la
résistance armée au fascisme, il tente alors, par l’intermédiaire d’un « légionnaire » de
Fiume, d’entrer en contact avec D’Annunzio et de gagner à son projet l’appui du
prestige, du talent et de l’éloquence du poète (1). Mais, outre que c’est là une affaire
dont il n’aimera guère à reparler ensuite, au moment où s’amorce ou se décide la
« conquête » du P.C. d’Italie, il n’est pas lieu de parler de « perspective
démocratique » et il est clair qu’ici encore Togliatti anticipe. Le problème ne se pose
en effet qu’à l’époque de la crise ouverte par l’assassinat de Matteotti, autrement dit au
cours du deuxième semestre 1924. Et encore faut-il noter que, en dépit de l’écho
qu’éveille en lui le fameux éloge de Schlageter prononcé par Radek devant le Plénum
de l’Exécutif de juin 1923 (2), Gramsci ne cesse jamais, perspective démocratique ou
non, d’attaquer, tout au long de cette période, ses alliés virtuels et de dénoncer, dans la
meilleure tradition « bordiguienne », le «semi -fascisme d’Amendola, Sturzo et Turati
(3) ».

Il est donc difficile de déduire la rupture avec Bordiga d’une « perspective


démocratique » qui ne sera, comme on dit, « crédible »qu’à partir du 10 juin 1924 et
qui, en tout état de cause, reste jusqu’alors absolument imprévisible; et bien difficile a
fortiori de faire tenir les motifs de cette rupture dans une divergence de vues sur le
caractère «petit-bourgeois » ou « rural » du fascisme. Si les modifications apportées
par Gramsci aux « Thèses de Rome » sont loin d’être aussi secondaires que le prétend
Tasca - il s’agit effectivement de la possibilité d’un coup d’État réactionnaire, point
sur lequel Gramsci, ainsi que le note Trotski, se démarque nettement du reste de la
direction (4) - elles ne portent pas pour autant sur l’essentiel et ne désignent pas une
divergence fondamentale. Au vrai, le désaccord avec Bordiga ne concerne jamais
l’analyse du fascisme (5) et l’opération qui fait de cette analyse le lieu de la rupture

1. S. Caprioglio, « Un mancato incontro Gramsci-D’Annunzio a Gardone nell’aprile


1921 (con una testimonianza di Palmiro Togliatti) », Rivista Storica del Socialismo, V,
15-16, janvier-août 1962, pp. 263-273.

2. Cf. « Le destin de Matteotti », 28 août 1924, in Écrits politiques, III.


3. « La crise italienne », 26 août 1924, ibid.

4. « D’après les informations des amis italiens, à part Gramsci, le Parti communiste
n’admettait pas même la possibilité de la prise du pouvoir par les fascistes» (L.
Trotski, « Et maintenant? », numéro spécial de La Lutte de classes, 15 avril 1932, p.
29).

5. G. Galli, loc. cit., p. 100.


46 Écrits politiques

n’est pas totalement innocente. Elle tend évidemment à réduire et à occulter les vraies
dimensions de la crise. Et elle continue d’infléchir ou d’orienter la lecture de Gramsci,
- ce dont témoignera, par exemple, la publication des articles de la période
« bordiguienne » sous le titre curieux de Socialismo e fascismo et la représentation de
ce moment-là, d’un Gramsci qui, lui, aurait « vu »le fascisme (1).

Cette crise, elle ne se réduit pas à des joutes oratoires dans lesquelles Gramsci, usant
de ses seuls talents de persuasion, écraserait le « sectarisme »bordiguiste et rappellerait
ses camarades à l’ « application correcte des principes du marxisme » et à la
« compréhension de la situation objective(2)». Ni davantage, il va sans dire, aux
dimensions étroitement nationales où prétend l’enfermer Togliatti : une discussion sur
la nature du fascisme et la crise de la bourgeoisie italienne. Et il n’est même pas sûr,
au fait, que les motifs si souvent invoqués : refus, de la part de Bordiga, et du « front
unique » politique, et de la fusion avec les maximalistes, suffisent à rendre compte des
raisons de la « conquête gramscienne » et de cette transformation du P.C. d’Italie qui
aboutira à terme - dans l’hypothèse de Togliatti - au « Parti nouveau » de la Résistance
et de la « voie italienne ». Tout se passe ici, au contraire, comme si toute l’action de
Gramsci ne consistait, pour la paraphraser, qu’à «traduire en langage historique
italien » une crise qui investit l’Internationale communiste et dont Bordiga se trouve
être, on ne saurait l’oublier, l’un des principaux protagonistes : « Amadeo[Bordiga] se
place au point de vue d’une minorité internationale. Nous devons nous placer au point
de vue d’une majorité nationale (3). »

C’est paradoxalement la présence de Bordiga, son rôle - comme le voit Gramsci - de


centre virtuel des oppositions de l’I.C. qui confèrent tout à la fois à cette
« bolchevisation » italienne sa « spécificité » ou sa (relative) grandeur et qui, en
permettant à Gramsci de la dramatiser et de faire de ce qui n’est ailleurs qu’une
opération bureaucratique banale une sorte de tragédie déchirante où le chœur du
groupe dirigeant se voit invité à choisir entre Bordiga et l’I.C.,

1. Cf., par exemple, A. Leonetti, « Come Gramsci vide la crisi del 1921-22 e le
responsabilità della piccola borghesia », Paese sera, 8 novembre 1963; repris - sous le
titre « L’analyse du fascisme »- in Notes sur Gramsci, éd. cit., pp. 45-55.

2. P. Togliatti, op. cit., p. 35.


3. A Togliatti,Terracini, etc., 9 février 1924, infra, p. 1268.
Introduction 47

tendent aussi à en masquer le contenu réel. Si elle n’exclut pas, il est vrai, la possibilité
d’un retour ultérieur du P.C. d’Italie à des positions plus critiques (« Si notre parti est
guéri de sa crise avant le Ve Congrès, écrit Gramsci le 27 mars 1924, ... nous pourrons
adopter une position indépendante et même nous offrir le luxe de critiquer (1) »),
l’opération que Gramsci met, bon gré mal gré, en route avec ses lettres de Vienne ne
signifie rien d’autre en effet que l’alignement du P.C. d’Italie sur les positions de l’I.C.
C’est d’ailleurs ce que reconnaîtra en termes a peine voilés Togliatti devant le Ve
Congrès de l’I.C. : « Au congrès de Rome, en votant même à titre consultatif les thèses
que l’Internationale a désavouées, nous avons ouvert une crise internationale pour
éviter une crise intérieure qui aurait eu des conséquences bien plus graves (2) ». Il
s’agit désormais de faire supporter au Parti italien - dont Togliatti reconnaît en passant
qu’il a « conquis une position inébranlable dans la meilleure partie de la classe
ouvrière(3) » - sa part, sinon plus, de la crise qui déchire l’Internationale et le Parti
communiste d’Union soviétique.

Mais c’est sans doute une formule de Zinoviev qui éclaire le mieux le problème :
« Ce n’est pas l’Internationale qui doit s’adapter à Bordiga, déclarera-t-il le 19 juin
1924, mais Bordiga à l’Internationale (4). » Le contentieux entre Bordiga et l’I.C.
commence en effet à se faire pesant. L’ « abstentionnisme » du groupe du Soviet
(auquel la polémique ne manquera jamais de faire référence) a, certes, été liquidé très
vite; dès avant le congrès de Livourne. C’était là, au reste, une des conditions posées
par Lénine avant de confier à Bordiga la tâche de créer le P.C. d’Italie. Mais, dès
1921, un nouveau conflit éclate autour des Thèses du IIIe Congrès de l’I.C. et du
problème du « front unique » et, à partir de ce moment-là, le P.C. d’Italie se trouve
« en permanence », sinon « systématiquement », en désaccord avec l’I.C. (5). Les
premières « ouvertures » de Moscou en direction de Gramsci, par le truchement de
Haller, ont lieu à cette époque-là : en

1. A Terracini, 27 mars 1924, infra. p. 294.

2. Intervention d’Ercoli [P. Togliatti], in « Ve Congrès - 13e séance [25 juin 1924] »,
La Correspondance internationale, IV, 46, 21 juillet 1924, p. 488.
3. Ibid.
4. G. Zinoviev, « Rapport sur les travaux du Comité exécutif de L’I.C. [19 juin
1924] », La Correspondance internationale, IV, 43, 10 juillet 1924, p. 450.

5. A Togliatti, Terracini, etc., 9 février 1924, infra, p. 262.


48 Écrits politiques

octobre 1921, quelques mois après le Ille Congrès (1) . L’adoption - contre l’avis du
Komintern - des « Thèses de Rome » de 1922 ne fait que cristalliser les antagonismes.
Et, dès l’Exécutif de juin 1923, il est clair que l’I.C. est prête à abandonner la majorité
«bordiguienne», c’est-à-dire en fait la majorité du Parti, au bénéfice d’une
« minorité »plus souple.

C’est là, au vrai, ce que redoute Gramsci : que l’I.C. voie dans le P.C. d’Italie une
sorte de nouveau K.A.P.D. et que, sanctionnant le jugement de la « minorité »sur la
scission de Livourne - jugement que lui-même est tenté, on l’a dit, de reprendre à son
compte - elle ne reporte ses espoirs sur un parti formé, à l’instar du K.P.D. au congrès
de Halle, de l’alliance de Serrati et de Tasca. Et ce risque est d’autant plus grand,
d’autant plus proche aussi, que Bordiga menace désormais toujours plus ouvertement
de prendre la tête d’une fraction internationale en dissidence ouverte contre
l’ « opportunisme » et le « révisionnisme »de Moscou : « Si l’Internationale s’orientait
ultérieurement à droite, nous verrions alors la nécessité de constituer une fraction
internationale de gauche (2). » Il est donc urgent de résoudre la « crise de confiance »
qui s’est ainsi installée entre l’I.C. et le P.C. d’Italie «dans son ensemble », et, pour
commencer, d’en transférer la responsabilité sur «une partie des dirigeants du Parti (3)
». De faire, autrement dit, que la direction du Parti choisisse entre Bordiga et l’I.C. Au
profit de cette dernière, bien sûr. Et d’en passer, si besoin est, par un véritable travail
de fraction. Car comment désigner, sinon, cette « formation du groupe dirigeant »que
Gramsci entreprend depuis Vienne?

Et l’on peut mesurer ici le chemin parcouru depuis L’Ordine Nuovo. La « conquête
gramscienne », l’évidence s’en impose, est d’abord conquête par en haut. Certes, le
temps presse, les rythmes s’accélèrent; des échéances, que tous croient
révolutionnaires, paraissent soudain proches... Mais le fait est là : toute l’affaire -
décidée au sommet - se déroule au sommet, entre initiés et happy fews, en laissant
délibérément les « masses »hors jeu. Et là, déjà, on peut parler de « bolchevisation ».
Il ne s’agit pas de gagner patiemment le Parti, mais de s’emparer,

1. A Scoccimarro et Togliatti, ler mars 1924, infra, p. 278.

2. Déclaration de Bordiga, in « VI Congrès - 19e séance [23 juin 1924] », La


Correspondance internationale, IV, 53, 5 août 1924, p. 553.

3. A Togliatti, Terracini, etc., 9 février 1924, infra, p. 263.


Introduction 49

d’abord, de sa direction, pour en entreprendre, ensuite, la conquête, celle-ci ne


commençant de prendre tournure qu’à l’approche du congrès de Lyon de 1926. Cette
absence des masses, on peut d’ailleurs en voir les effets au moment des élections
d’avril 1924 : tandis que les « bordiguistes » Grieco, Fortichiari et Repossi sont élus, à
l’exception de Gramsci tous les canditats du « centre » sont battus (ainsi, du reste, que
Tasca pour la « minorité(1) »). Ou encore, un mois plus tard, à Côme : si le « centre»
obtient ici la majorité à l’intérieur du Comité central, la « base », représentée par les
secrétaires fédéraux et interrégionaux, continue de soutenir massivement Bordiga (2).

Mais le « centre »peut désormais se faire fort de l’appui de l’I.C. et de la faveur de


Zinoviev, lequel va se prononcer ouvertement contre Bordiga : « Vous savez qu’il y a
[dans le P.C. d’Italie] trois fractions. Je ne sais pas laquelle dispose de la majorité
réelle. Nous attendrons pour tirer des conclusions, mais je sais que la fraction
d’extrême gauche a tort (3). » Le ralliement inespéré de Terracini achève en effet de
convaincre le Président de l’I.C. de miser sur Gramsci et non plus, désormais, sur
Tasca (4) . En réussissant là où ce dernier n’aurait pu qu’échouer, en gagnant la
confiance et l’appui d’un « bordiguiste » comme Terracini, Gramsci fait plus
qu’apporter la preuve de son dévouement à l’I.C.; il illustre de la façon la plus
éclatante sa faculté de réussir les « conversions »les plus difficiles, son aptitude à
subsumer les positions les plus antagonistes, sa capacité, autrement dit, de conduire
sans trop de pertes la « bolchevisation » du P.C. d’Italie; autant de qualités, au fait, qui
en font peut-être la plus belle «découverte » de Zinoviev.

Robert Paris.
ANTONIO GRAMSCI

Écrits politiques III (1923-1926)

INTRODUCTION

La « bolchevisation », tel est donc (1) le fil conducteur qui court de la


« Correspondance de Moscou et de Vienne », et au premier chef de la lettre liminaire
du 12 septembre 1923 sur la fondation de L’Unità, jusqu’à cette consécration formelle
de l’« hégémonie gramscienne » que veut être le Congrès de Lyon de janvier 1926, et
au-delà, par des voies peut-être moins directes, jusqu’à la célèbre supplique d’octobre
1926 au Parti communiste d’Union soviétique et aux Notes inachevées, de 1926
toujours, sur la « question méridionale ». Il serait vain, on l’a dit, d’occulter ici les
responsabilités de l’auteur des Cahiers de prison en jouant de la litote : « formation du
groupe dirigeant », hier, et, aujourd’hui, « construction du Parti communiste (2) ».
Inutile aussi de déplacer le sens de l’entreprise en se retranchant derrière l’une de ces
métaphores où l’Art de la guerre le disputerait à l’Art d’aimer : la « conquête
gramscienne », par exemple, pour retenir la plus fameuse. Absurde, enfin, de faire
endosser par d’autres, Scoccimarro et même Humbert-Droz (3) une opération dont un
témoin aussi irrécusable que Mario Montagnana continue de proclamer - en 1934, sans
doute

1. Cf. notre « Introduction » à A. Gramsci, Écrits politiques, II, pp. 34 et suiv. ; et,
pour la lettre du 12 septembre 1923, ibid., pp. 228-230.
2. Cf. P. Togliatti, La formazione del gruppo dirigente del Partito comunista
italiano, Rome, 1962, A. Gramsci, La costruzione del Partito comunista, 1923-1926,
Turin, 1971.
3. Cf., par exemple, les articles d’Alfred Rosmer (signés « Un communiste » et
« A.R. ») in La Révolution prolétarienne, mai, juin et août 1925, ainsi que l’essai d’A.
Caracciolo, « Serrati, Bordiga e la polemica gramsciana contro il " blanquismo " o
settarismo di partito », in La Città futura, Milan, 1959, p. 109.
12 Écrits politiques

- qu’elle a été menée « sous la direction personnelle du camarade Antonio Gramsci


(1) ». Marquée peut-être au sceau du « génie » ou, tout au moins, d’une certaine
« spécificité », et annonciatrice sans doute du « Parti nouveau (2) », l’action de
Gramsci en ces années 1923-1926 n’en représente pas moins le « moment italien »
d’une politique urbi et orbi, ou mieux encore, et lui-même aurait pu le dire, la
traduction - « dans le langage historique italien (3) » - des dures exigences de la
« bolchevisation ».

On peut se demander du reste si la « spécificité » - vexata quaestio, s’il en est - ne


représente pas ici un choix inévitable et si cette nécessité de « traduire » n’est pas déjà
inscrite dans l’interprétation que Gramsci, et après lui Togliatti, se donne du conflit
qui ne cesse d’opposer - qu’on le date des « Thèses de Rome » de 1922, du IIIe
Congrès de l’I.C., voire du Congrès de Livourne -l’Internationale communiste et sa
section italienne (4). Qu’il s’agisse en effet de justifier a posteriori l’attitude du futur
« groupe dirigeant » à l’époque du Congrès de Rome ou d’organiser la fraction qui
supplantera Bordiga à la tête du Parti, l’interprétation et le choix politique s’articulent
immanquablement autour de l’antagonisme élémentaire entre « national » et
« international » et, reconstituant la vieille logique de l’appartenance et du tiers exclu,
reconstruisent un monde où la traduction est indispensable. C’est dans cette opposition
que Gramsci choisit d’ancrer sa lutte contre Bordiga : « Amadeo se place au point de
vue d’une minorité internationale. Nous devons nous placer au point de vue d’une
majorité nationale (5) ». Et c’est à cet archétype que renvoie peu après Togliatti
lorsqu’il s’explique sur les « Thèses de Rome » devant le Ve Congrès

1. C. Roncoli [M. Montagnanal ], « Les enseignements fondamentaux de la lutte


menée par le P.C. d’Italie contre le fascisme en régime totalitaire ». L’internationale
communiste, XVI, 19, 5 octobre 1934, pp. 1271-1284 et, en particulier, p. 1272.
2. C’est ce que suggère le titre du volume qui rassemble les textes de cette période :
La costruzione del Partito comunista, etc.
3. Cf. « Le programme de L’Ordine Nuovo », 1er-15 avril 1924, infra, p. 109.
4. Cf. J. Humbert-Droz, Il contrasto tra l’Internazionale e il P.C.I, 1922-1928,
Milan, 1969, ainsi que : Archives de Jules Humbert-Droz, Origines et débuts des
Partis communistes des Pays latins, 1919-1923, Dordrecht, 1970.
5. A Togliatti, Terracini, etc., 9 février 1924, in Écrits politiques, II, p. 268.
Introduction 13

de l’I.C. : « Au Congrès de Rome, en votant même à titre consultatif les thèses que
l’Internationale a désavouées, nous avons ouvert une crise internationale pour éviter
une crise intérieure qui aurait eu des conséquences bien plus graves (1). » Entre ces
deux « empires » que sont ici le Parti et L’Internationale, et même si le « centre » joue
parfois de soit double passeport pour interchanger les « points de vue », entre l’in
group et 1’out qroup la médiation ne saurait ainsi s’opérer que par le truchement
d’une traduction qui, non seulement restitue « concrètement la signification italienne »
des mots d’ordre de l’Internationale, mais qui, de plus, leur assigne - comme à des
formes sans contenu - « une substance politique nationale (2) ».

C’est sous les auspices de Lénine que Gramsci placera les notes des Cahiers de
prison dans lesquelles il revient sur cette pratique de la « traduction » pour tenter de
théoriser le concept de « traduisibilité » : « En 1921, traitant des questions
d’organisation, Vilitch [Lénine] écrivait et disait à peu près ceci : nous n’avons pas su
" traduire " notre langue dans les langues européennes (3). » L’allusion est explicite : il
s’agit de la conclusion du rapport présenté par Lénine devant le IVe Congrès de l’I.C.,
et donc non pas en 1921, mais en 1922. Dans les deux versions de cette note, tout
comme dans l’article du 25 juillet 1925, « L’organisation par cellules et le IIe Congrès
(4) », qui, traitant d’un des thèmes essentiels de la « bolchevisation », permet
d’intégrer celle-ci au « moment théorique » des Cahiers, Gramsci ne cesse pourtant de
dater de 1921 ce rapport de Lénine. Même si ce texte se réfère explicitement à cette
date, il est évident qu’une telle erreur ne saurait se réduire à une confusion ou à un
effet de métonymie mais désigne, à la façon d’un lapsus, le moment et le lieu - le IIIe
Congrès, précisément,

1. « Ve Congrès - l3e séance [25 juin 1924] », La Correspondance internationale,


IV, 16, 21 juillet 1924, p. 488.
2. « Problemi di oggi e di domani », L’Ordine Nuovo, ler-15 avril 1924, in La
costruzione..., p. 181.
3. Cahier II (XVIII), § 46, in Cahiers de prison, Cahiers 10, 11, 12 et 13, Paris.
Gallimard, 1978, p. 264. La première version de cette note se trouve in Cahier 7 (VII),
§ 2.
4. « L’organisation par cellules et le IIe Congrès mondial », infra, pp. 207-211 et,
sur ce point précis, p. 209.
14 Écrits politiques

et la discussion sur le « front unique » - où s’enracine au plus profond ce


« malentendu » que devrait dénouer et résoudre, Gramsci tout au moins l’imagine, ce
recours à la « traduction ».

Mais si le « malentendu » y est clairement défini, de « traduction », au moins au


sens où l’entend Gramsci, il n’est, au vrai, qu’assez peu question chez Lénine : « En
1921, au IIIe Congrès, nous avons voté une résolution sur la structure organique des
Partis communistes, ainsi que sur les méthodes et le contenu de leur travail. Texte
excellent, mais essentiellement russe, ou presque, c’est-à-dire que tout y est tiré des
conditions de vie russes. C’est là son bon mais aussi son mauvais côté. (... ) Nous
n’avons pas compris comment il fallait présenter aux étrangers notre expérience russe.
(... ) Cette résolution est trop russe : elle traduit l’expérience de la Russie. Aussi est-
elle tout à fait incompréhensible pour les étrangers : ils peuvent se contenter de
l’accrocher dans un coin comme une icône, et de l’adorer. On n’arrivera à rien de cette
façon. Ils doivent assimiler une bonne tranche d’expérience russe. Comment cela se
passera, je l’ignore (1). »

Un seul point, en effet, pourrait évoquer ici la nécessité de « traduire » dont parle
Gramsci, et c’est lorsque Lénine concède que les communistes russes devraient
apprendre à se mettre « à la portée des étrangers ». Mais, en soulignant que ceux-ci
doivent d’abord « étudier » et, plus encore, en leur faisant un devoir d’« assimiler une
bonne tranche d’expérience russe », Lénine, bien évidemment, assigne à cette
expérience ce que Gramsci désignera, positivement d’ailleurs, comme une « situation
de " privilège " (2) », et lui confère une plénitude de contenu qui ne laisse guère place
à « une substance politique nationale ». Aussi bien est-ce sur le renversement de cette
perspective que se fonde le discours de la « traduisibilité » : c’est en brisant avec le
contenu de l’expérience bolchevique - sans renoncer pour autant, on le verra, à certain
apprentissage des mécanismes

1. Lénine, « Cinq ans de révolution russe et les perspectives de la révolution


mondiale », 13 novembre 1922, in Œuvres, tome 33, Août 1921-mars 1923, Paris-
Moscou, 1963, pp. 429-444 et, en particulier, pp. 442-444.
2. « Democrazia interna e libertà di discussione », L’Unità, 12 juin 1925.
Introduction 15

d’ appareil -, c’est en déniant en fait toute primauté à une telle expérience - mais
non à l’appareil, répétons-le - que Gramsci commence de définir cette pratique
politique, qu’il nommera « traduction » et dont ce renversement est peut-être la
première étape.

Et c’est sans doute ce qui spécifie la « conquête gramscienne », ce qui démarque


Gramsci des autres « bolcheviseurs », Albert Treint, par exemple, ou le couple Ruth
Fischer-Maslow. Alors que ces derniers s’efforcent effectivement de transposer - et
d’imposer - dans leurs sections respectives un certain état, voire une certaine
représentation du « bolchevisme », Gramsci, loin de se cantonner dans le rôle ingrat de
« principal traducteur de l’expérience soviétique (1) », fait passer dans l’opération une
sorte de « supplément d’âme » qui tient à la redécouverte de ces « spécificités » que
sont le Vatican, la question méridionale, voire le Risorgimento. Et il n’importe guère
que ce soit au prix d’un détournement : ici, de l’« enseignement » de Lénine ; ailleurs,
des « leçons » de Trotski (2). Ou qu’on puisse taxer l’opération de « transformisme ».
« Spécificités » et « traduction » ne sont peut-être que cette « rançon », cette « taille de
l’histoire » qu’exige en Italie la « bolchevisation (3) ». Et Gramsci, toujours
historiciste, ne peut qu’y acquiescer.

Le seul paradoxe, c’est qu’en se plaçant à ce « point de vue d’une majorité


nationale », Gramsci puisse ainsi retrouver et exprimer aussi immédiatement le « point
de vue » de l’Internationale ; que le discours de la « spécificité » autrement dit et, à
plus long terme, celui de la « voie italienne » ou du « polycentrisme » finissent par
coïncider avec celui du centre international. Tout comme si la « spécificité » ne
pouvait confirmer et tremper son identité que dans la primauté de ce dernier : « Il y a
toujours une opinion ou un courant qui se trouve dans une situation de " privilège " et
qui doit prévaloir. Et c’est celle del’I.C. (4). » Mais peut-être cette « spécificité »,
cette nuance « nationale » que Gramsci

1. P. Spriano, 24 avril 1967, in Gramsci e la cultura contemporanea, Atti del


Convegno internazionale di studi gramsciani tenuto a Cagliari il 23-27 aprile 1967,
Rome, 1969. I, p. 181.
2. Cf. notre « Introduction » aux Écrits politiques, II, pp. 17 et suiv.
3. Cf. « La rançon de l’histoire », 7 juin 1919, in Écrits politiques, I, pp. 239-244.
4. « Democrazia interna e libertà di discussione », loc. cit.
16 Écrits politiques

réinvente et qui occulte si bien, chez certains commentateurs (1), le contenu effectif
de la « bolchevisation », représente-t-elle beaucoup plus que cette « taille de
l’histoire », que ce prix du sang que le «bolcheviseur » doit payer à la Realpolitik : et,
précisément, le contenu réel de cette « bolchevisation » qui lui tient lieu de « vérité ».

Une fois admis ce quid ou cette « petite différence » qui tient peut-être
effectivement, pour la postérité en tout cas, à ce que le « capitaine » Treint n’a pas
écrit - et pour cause - les Cahiers de prison, force est en effet de constater que, dans sa
matérialité comme dans ses résultats, l’opération que dirige personnellement Gramsci
et dont il paraît faire parfois une « affaire personnelle (2) », ne se distingue guère du
grand remue-ménage qui secoue alors les autres sections de l’Internationale
communiste. C’est l’auteur des Cahiers de prison, et non Albert Treint, qui, depuis
Vienne, constitue ni plus ni moins qu’une fraction à l’intérieur de ce Parti communiste
d’Italie dont il exalte avec tant de satisfaction l’« homogénéité fondamentale,
granitique (3) ». C’est lui aussi qui, fort de l’appui du Komintern, contraint les
militants à choisir entre l’ancienne direction et l’Internationale. C’est Gramsci encore
qui met en place un véritable appareil et qui crée ou inspire ces supports idéologiques
et logistiques de la « bolchevisation » que sont L’Unità, L’Ordine Nuovo nouvelle
manière, l’école du Parti, les « groupes de L’Ordine Nuovo »... C’est le Parti italien
enfin, et non le Parti français ou allemand, que désigne ce commentaire, sévère mais
lucide, d’Alfred Rosmer : « L’Internationale forme une direction d’hommes serviles
qui constitue une véritable fraction au sein du Parti et, appuyée sur cette fraction, elle
met les ouvriers en demeure de se prononcer pour cette direction sinon, ils sont contre
l’Internationale (4). »

Car c’est autour de cette alternative que se cristallise

1. J’ai déjà rapporté ailleurs cette « objection » d’un historien italien : « Albert
Treint n’a pas écrit les Cahiers de prison. »Cf. R. Paris, « Il Gramsci di tutti ».
Giovane critica, no 15-16 (1967), pp. 48-61.
2. Cf., sur ce point, P. Spriano. Storia del Partito comunista italiano, I, Da Bordiga
a Gramsci, Turin, 1967, pp. 477-478.
3. « Après la Conférence de Côme », 5 juin 1924, ci-après. p. 115.
4. A, R. [A. Rosmer], « La " bolchevisation " du Parti communiste italien », La
Révolution prolétarienne, no 8, août 1925, pp. 21-22.
Introduction 17

d’abord la rupture de Gramsci avec le «bordiguisme » - et on peut la considérer


comme acquise dès décembre 1923, lorsqu’il prend congé de Zinoviev avant de partir
pour Vienne (1) - et qu’il choisit d’organiser sa fraction « centriste » à l’intérieur du
Parti italien. « La force principale qui maintient la cohésion du Parti, écrit-il par
exemple à Scoccimarro au début de l’année suivante, c’est le prestige et l’idéal de
l’Internationale, et non pas un lien hypothétique créé par l’action spécifique du Parti
(2) » ; affirmation qui, au demeurant, paraît faire écho à ce fragment de l’été 1923 où
il s’interroge sur la scission de Livourne (3) et qui, en tout cas, tend à réduire celle-ci à
une simple proclamation d’allégeance à l’Internationale. Ce thème est repris et précisé,
publiquement cette fois, après la conférence de Côme de mai 1924, et avec d’autant
plus de chaleur que le « centre » s’ y est retrouvé minoritaire (4). « Le parti - écrit
alors Gramsci - ne peut se développer que comme section italienne de l’Internationale
communiste, du Parti mondial du prolétariat révolutionnaire. » Et il insiste,
manifestement à l’intention de Bordiga : « Ce n’est [donc] pas seulement par
discipline, mais aussi par conviction, qu’il doit accepter la doctrine et la tactique de
l’Internationale communiste (5). » Tout comme si la « situation de " privilège " »
attribuée à l’I.C. exigeait déjà beaucoup plus que le respect, fût-il formel, des règles du
« centralisme démocratique » : une « soumission pleine et complète à la discipline de
l’Internationale (6) » .

C’est donc une double hypothèque qui pèse sur cette « bolchevisation » :
l’identification sans réserve des positions du « centre », c’est-à-dire des
« bolcheviseurs », à celles de l’I.C., et, plus décisif encore, ce « privilège » dont
jouirait l’Internationale et qui, impliquant l’acquiescement a priori à toutes les
décisions de Moscou, contient en germe l’essentiel de l’opération. « L’existence de cet
organisme - souligne en effet Gramsci, toujours à propos du Komintern - ( ... ) met une
limite à ce qu’on nomme, dans la démocratie for

1. A. Davidson, Antonio Gramsci : Towards an Intellectual Biography, Londres,


1977, p. 204.
2. A Scoccimarro, 5 janvier 1924, in Écrits politiques, II, p. 242.
3. Cf. Écrits politiques, II, p. 304.
4. Cf. Écrits politiques, II, p. 19 et surtout, infra, p. 115. n. I.
5. « Après la Conférence de Côme », infra, p. 117.
6. « Democrazia interna e libertà di discussione », loc. cit.
18 Écrits politiques

melle. le droit des minorités à devenir majorité (1). » Légalité et pouvoir,


autrement dit, ne font qu’un et c’est au centre international ou à ses mandants qu’il
appartient désormais de dicter les règles du jeu. L’opposition se verra donc, non
seulement dénier toute liberté de manœuvre, mais jusqu’au droit à l’existence. En
témoigne la réaction offusquée et jésuitique de Gramsci lorsque, à l’approche du IIIe
Congrès du Parti. la gauche organise son « Comité d’entente » : « Les faits que nous
rapportons ici sont d’une telle gravité qu’ils exigent la plus sévère attention de tous les
camarades. Jamais on n’avait vu dans notre Parti insulter plus audacieusement aux
règles élémentaires de l’organisation et de la discipline d’un Parti communiste (2) » -
comme si l’exemple n’était pas venu d’« en haut » avec la défenestration de Paul Levi
en 1921 ou le coup de force de l’Exécutif de 1923 contre la Direction du Parti italien
lui-même (3), comme s’il n’y avait pas eu la correspondance de Vienne et la
formation, souterraine il est vrai, du nouveau « groupe dirigeant »... C’est donc par un
discours sans surprises, une fois posé ces prémisses, que Gramsci va commenter et
scander sa lutte contre la gauche.

Il y reprend, au vrai, tous les procédés, y réinvente toutes les obsessions, tous les
fantasmes du « bolchevisme ». Indifférent aux thèses d’une opposition qui ne saurait
être qu’« une chose tout à fait artificielle », inventée, qui sait ? par la police (4) , et
déniant toute signification aux revendications que la « gauche » peut avancer :
« liberté de discussion », « démocratie interne », « liberté de critique », on l’y voit
guidé par une seule idée, une règle unique : discipline, discipline d’abord. Discuter ?
Certes. Mais quand tout sera rentré dans l’ordre. Il ne saurait y avoir de discussion
« entre le Parti et ceux qui violent la discipline (5) ». Et d’exalter l’exemple de
Trotski, « discipliné au Parti », « soldat disci

1. Ibid.
2. « Le Parti combattra avec énergie tout retour aux conceptions d’organisation de
la social-démocratie », 7 juin 1925, infra, p. 179.
3. Cf. Écrits politiques, I, p. 4 1 ; II, pp. 48, 224, n. 2 et 303, n. 2.
4. « Verbale della Commissione politica per il congresso di Lione [Procès-verbal
de la commission politique préparatoire du Congrès de Lyon, 20 janier 1926] », in
Critica marxista, 1, 5-6, septembre-décembre 1963. pp. 302-326 et, sur ce point, pp.
321-322. Mais cf., aussi, La costruzione..., p. 488.
5. « " Democrazia interna " e frazionismo », L’Unità, 21 juin 1925, in
Introduction 19

pliné de la révolution », « combattant discipliné de la classe ouvrière (1) ». Car la


divergence, la tendance, la fraction - toutes choses qu’il confond volontiers (2),
Comme l’y invite du reste le Parti bolchevique depuis 1921 - sont prémonitoires
d’autant de fractures : « L’initiative du Comité d’entente porte en elle le germe d’une
scission (3) » ; d’autant de ruptures à l’intérieur du Parti : « dans un Parti communiste,
poser le problème de l’organisation d’une fraction veut dire poser un problème de
scission (4). » Bien plus : quiconque renâcle, tel Bordiga, devant la discipline de
l’« organisation mondiale » laisse transparaître autant de défaillances ou de
motivations honteuses : narcissisme petit-bourgeois, goût de la « phrase
révolutionnaire », « décadence intellectuelle » et, il va sans dire, « manque d’esprit
internationaliste (5) ».

Et, dès lors, le discours se fait tragique, d’un rationalisme exacerbé, pressé de
sauter aux conclusions pour annoncer l’inéluctable : « En s’engageant sur la voie
qu’ont prise les camarades du soi-disant " Comité d’entente ", on va tout droit hors du
Parti et de l’Internationale communiste. Et se mettre hors du Parti et de
l’Internationale signifie se mettre contre le Parti et l’Internationale communiste,
autrement dit renforcer les éléments de la contre-révolution (6). » Des exemples sont
là, qui parlent ; des représentations plutôt, que la tradition bolchevique a transmises -
« l’otzovisme et ses premières figures de « liquidateurs de gauche », Gorki, Pokrovski,
Lounatcharski (7) ... Des noms

La costruzione..., p. 226. Cf., également, « " Libertà di critica " o revisione del
bolscevismo ? », L’Unità, 23 juin 1925, cité in M. Salvadori, Gramsci e il problema
storico della democrazia, Turin, 1977 (21 éd.), pp. 24-25.
1. ( La morale del ritorno di Trotskij », Lo Stato Operaio, III, 14, 21 mai 1925, in
A. Gramsci, Per la verità, Scritti 1913-1926, a cura di R. Martinelli, Rome. 1974, pp.
307-309 ; les mêmes termes apparaissent déjà dans un article du 19 novembre 1924,
infra, p. 156.
2. « Les documents fractionnels », 25 juin 1925, infra, p. 194.
3. « Le Parti combattra... » « infra, p. 179 ; souligné par Gramsci.
4. « Après la dissolution du " Comité d’entente " », 18 juin 1925, infra, p. 185,
souligné par Gramsci.
5. « Dans le P.C. italien », 18 juillet 1925 [mais l’original a paru dans L’Unità du 3
juillet], infra, p. 297.
6. « Le Parti combattra... », infra, p. 180.
7. « Liquidatori di sinistra », L’Unità, 12 juin 1925, in La costruzione..., pp. 220-
223.
20 Écrits politiques

plus proches surgissent sous la plume : Frossard, Paul Levi, Paul Louis, Rosenberg,
Korsch, « transfuges » ou « renégats » qui déblatèrent contre l’I.C. ou entretiennent de
mystérieuses correspondances avec Bordiga (1)... Et il n’est plus possible de
s’offusquer de ce que des éditeurs trop zélés aient pu attribuer à Gramsci un extrait des
Principes du léninisme (2) : c’est aussi la logique de Staline que cette vision
conspirative, voire policière des oppositions ; le plus grave étant à coup sûr que, s’il y
est inévitablement porté par le « système », Gramsci ne l’en assume pas moins
consciemment : « C’est moi qui ai écrit que constituer une fraction dans le Parti
communiste, dans notre situation présente, c’était faireœuvre d’agents provocateurs et,
aujourd’hui encore, je maintiens cette affirmation. ( ... ) L’un des moyens que la police
peut employer pour détruire les Partis révolutionnaires, c’est précisément de faire
surgir en leur sein des mouvements d’opposition artificiels (3). »

La lutte contre la « fraction » sera donc impitoyable et, pour commencer, ne


concédera rien à la « liberté de discussion » que celle-ci revendique. Prometeo ayant
cessé de paraître, l’opposition ne dispose plus que d’un seul journal, L’Operaio de
Cosenza (4) , alors que le « centre » peut jouer librement de toute la presse du Parti et
en particulier de son quotidien, L’Unità, de Lo Stato Operaio, hebdomadaire consacré
aux « questions théoriques », et de l’enfant chéri de Gramsci, L’Ordine Nuovo
bimensuel, lancé avec enthousiasme dans la « lutte contre la déviation d’extrême
gauche (5) ». C’est par ce contrôle rigoureux de l’information que commence donc la
« bolchevisation ». Les excès les plus flagrants en sont connus : Bordiga, longtemps
empêché de publier son

1. Cf. La costruzione..., pp. 221 [infra, p. 1561, 310, 266, ainsi que M. Salvadori,
op. cit., p. 25.
2. « Il partito del proletariato », L’Ordine Nuovo, ler novembre 1924, in La
costruzione..., pp. 205-206. C’est Enzo Santarelli qui, selon la formule consacrée, a
rendu « à chacun son bien », in Fascismo e neofascismo, Rome, 1974, pp. 206-207, n.
1.
3. « Verbale della Commissione politica... », loc. cit., pp. 321-322 ; La
costruzione..., p. 488
4. A. De Clementi, Amadeo Bordiga, Turin, 1971, p. 222.
5. S.A.P. [Section d’agitation et de propagande de l’I.C.], « Le travail courant du
P.C. italien , La Correspondance Internationale, V, 8, 4 février 1925, p. 63.
Introduction 21

article sur « la question Trotski (1) » ; l’exclusion d’Ugo Girone, rédacteur de


L’Unità lié au « Comité d’entente (2) » ; le refus, enfin, à Lyon, de soumettre à la
discussion les thèses présentées par la « gauche (3) ». Mais un autre type de censure,
plus insidieux et probablement encore plus efficace, pèse pendant toute cette période
sur les positions de la gauche dont les rares textes publiés, déjà filtrés par la presse du
« centre », y apparaissent généralement sous des titres désobligeants ou infamants et
toujours accompagnés de commentaires et de mises en garde, de gloses et de
rectifications, et de ces apostilles auxquelles Gramsci met aussi volontiers la main.

Le « centre », d’autre part, contrôle étroitement l’appareil et peut désormais


prévenir toute initiative de la base. Bordiga s’obstinant, par exemple, à réclamer une
libre discussion, Gramsci lui objectera sèchement que le choix du « moment et de la
façon d’ouvrir une discussion à l’intérieur du Parti » ne saurait incomber qu’aux seuls
« organes qui le dirigent (4) »... La situation du Parti, qui, à partir du 3 janvier 1925, se
trouve réduit à une semi-illégalité, contribue au renforcement de ce contrôle : les
contacts entre militants deviennent plus difficiles, l’information circule plus mal, les
réunions clandestines ne rassemblent plus que quelques poignées d’adhérents. Mais ce
sont surtout les structures mises en place par la Direction qui assurent son
« hégémonie » : les fameuses « cellules d’entreprise », d’abord, qui quadrillent le Parti
et en renforcent l’homogénéité, et aussi ces « révolutionnaires professionnels », tous
fonctionnaires du Parti, qui « coiffent » les dirigeants locaux (5). Pour plus de sûreté,
enfin, à partir de l’hiver 1924 le « centre » remplace d’autorité tous les secrétaires fédé

1. « La Quistione Trotski » : cf., ci-après, p. 193, n. 1.


2. P. Spriano, op. cit., p. 479 ; G. Galli, Storia del Partito comunista italiano,
Milan, 1976 (3e éd.), pp. 110- 111.
3. « Verbale della Commissione politica... », loc. cit., p. 322. On trouvera les
« Thèses de la gauche » in Programme communiste, XI, 38, avril-juin 1967, pp. 12-65.
4. « Battute polemiche », Lo Stato Operaio, II, 36, 30 octobre 1924, in Per la
verità, éd. vit., p. 291. « Le Comité central ne peut renoncer à diriger et à contrôler la
discussion. en usant de ses pleins pouvoirs », écrit-il également le 22 juillet 1925 (La
costruzione..., p. 265). Et de préciser le 1er octobre : « À tout instant de la vie du Parti,
le C.C. est l’unique pouvoir et n’abdique jamais (...) rien de son autorité » (eod. loc., p.
295),
5. P. Spriano, op. cit., p. 478.
22 Écrits politiques

raux favorables à la « gauche » : Bordiga, à Naples, et Fortichiari, à Milan, cette


« épuration » frappant également les fédérations de Turin, Rome, L’Aquila, Cosenza,
Alexandrie, Novare, Bielle, Trieste, Crémone, Pavie et Foggia (1). À l’approche du
Congrès de Lyon, l’opposition se retrouve ainsi non seulement minoritaire ou, selon la
formule consacrée, « isolée », mais littéralement interdite de séjour, vouée à une
quasi-clandestinité à l’intérieur même du Parti, dans une atmosphère effectivement
assez peu respirable (2) . Aussi bien, l’exclusion hâtive de Girone, que Zinoviev lui-
même finira par « casser (3) », prélude-t-elle à l’interdiction du « Comité d’entente »
que Humbert-Droz, venu dans ce but de Moscou, somme brutalement de se dissoudre,
« sous menace d’expulsion immédiate (4) ».

On ne saurait nier en effet, et ces interventions en témoignent, que l’Internationale


ne suive avec une attention indéfectible les progrès de la « bolchevisation » en Italie et
lie prodigue son appui moral et matériel aux « bolcheviseurs » italiens (5). Mais c’est
probablement de la double crise du P.C. russe et du Komintern, et singulièrement de la
lutte contre le « trotskisme », que ceux-ci tirent sinon le meilleur de leur force, du
moins l’essentiel de leur autorité. Comme dans les autres sections de l’I.C., la
« question Trotski » permet aux dirigeants italiens de manifester, fût-ce pour certains
du bout des lèvres, leur ralliement, leur allégeance même, à ce que Gramsci nommera
pudiquement « la majorité du Comité central d’U.R.S.S. (6) » et d’engager contre le
« trotskisme », encore que Moscou la trouve un peu molle (7),

1. C. Galli, op. cit., p. 107.


2. « Sur l’activité du Comité central », 20 décembre 1925, infra, p. 225.
3. G. Galli, op. cit., p. 111 ; P. Spriano, op. cit., p. 479.
4. J. Humbert-Droz, Mémoires : De Lénine à Staline, 1921-1931, Neuchâtel, 1971,
p. 259. « J’ai garanti, en vue du Congrès, une entière liberté de discussion...», ajoute, il
est vrai Humbert-Droz. Cf., du reste, sa lettre (L’Unità, 18 juillet 1925), in P. Spriano,
op. cit., p. 479, n. 1.
5. Cf. P. Togliatti, « L’oro bolscevico [L’or bolchevique] », L’Unità, 16 septembre
1925, in Opere, tome 1, 1917-1926, Rome, 1974, pp. 642-646.
6. Au C.C. du P.C. d’Union soviétique, 14 octobre 1926, infra, p. 314.
7. En témoignera l’ « autocritique » de Grieco : « En ce qui concerne la lutte contre
Trotski et le trotskisme, nous n’avons pas pris tout de suite une position nette... » (M.
Garlandi [R. Griecol], « La situation en Italie et les tâches immédiates du P.C.
italien », L’Internationale communiste, XII, 19-20. 10 juillet 1930, pp. 1319-1338 ; ici,
p. 1319).
Introduction 23

une campagne idéologique qui va de pair avec la « bolchevisation » et qu’on


présentera comme une « œuvre d’éducation (1) ». Mais, d’évidence, le fond de la
« question » ne constitue jamais un enjeu et, jusqu’aux Cahiers en tout cas, ne
préoccupe guère Gramsci.

Les grands termes du problème - en témoigne un passage d’une lettre du 28 janvier


1924 - lui sont, certes, connus : à travers l’affrontement entre Trotski et la troïka il
retrouve aisément, très historiciste en cela, l’opposition entre les Thèses d’avril et le
vieux programme social-démocrate de Deux tactiques (2), mais il apparaît assez mal
informé des étapes et du contenu réel de la crise du Parti bolchevique. « Je ne connais
pas encore les termes exacts de la discussion qui s’est déroulée dans le Parti [russe],
écrit-il à sa femme, restée à Moscou, le 13 janvier 1924. J’ai seulement vu la
résolution du C.C. sur la démocratie dans le Parti, mais je n’ai vu aucune autre
résolution. Je ne connais pas l’article de Trotski ni celui de Staline. Je ne parviens pas
à m’expliquer l’attaque de ce dernier qui m’a semblé très irresponsable et dangereuse.
Mais mon ignorance du matériel me fait peut-être juger mal. C’est pourquoi j’aurais
aimé que tu m’envoies quelques informations et quelques impressions directes. » Et de
lui préciser aussitôt, certaines implications de la « crise » lui apparaissant sans doute
d’ores et déjà inéluctables : « Tu devrais m’écrire en langage chiffré (3) ... » Ses lettres
à Terracini, qui l’a remplacé auprès de l’Exécutifde l’I.C. et auquel il demande
également des informations et des matériaux, et en particulier Cours nouveau (4),
laissent même transparaître une sorte de

1. Cf. P. [Palmi ? Togliatti ?], « Pour la bolchevisation du P.C. italien », La


Correspondance internationale, V. 17, 7 mars 1925, pp 147-148.
2. A Togliatti, Terracini et autres, 9 février 1924, Écrits politiques, II, p. 259.
3. À Julia Schucht, 13 janvier 1924, 2000 pagine di Gramsci : II. Lettere edite e
inedite (1912-1937), Milan, 1964, p. 29. Les textes évoqués par Gramsci sont la
résolution du Bureau politique du P.C. (b) du 5 décembre 1923 qui paraissait faire
quelques concessions aux revendications de Trotski, la lettre de ce dernier à
l’organisation du Parti de Krasnaïa Presnia en date du 8 décembre. publiée dans la
Pravda du 11 décembre, et la réponse de Staline à Trotski, qu’il accuse de
« menchevisme , d’ « opportunisme », de « duplicité » et de « basse démagogie »,
dans la Pravda du 15 décembre.
4. « Peux-tu m’envoyer le volume de Trotski sur la polémique autour
24 Écrits politiques

résignation ennuyée à l’idée que le Parti italien devra se prononcer : « Je te serais


reconnaissant si tu pouvais me renseigner sur l’état actuel de l’affaire Trotski-
Zinoviev. Elle aura, je pense, des échos au Ve Congrès, et il est possible qu’il faille
prendre position à son sujet (1). »

Dès la conférence de Côme, pourtant, il a apparemment fait son choix. Quoique


son intervention, du reste assez brève, sur la crise du Parti bolchevique vise
exclusivement Bordiga - lequel refuse, depui le coup de force de l’Exécutif de juin
1923, toute responsabilité dans la direction du Parti (2) -, il y reprend explicitement à
son compte le thème central des attaques de la troïka : c’est bel et bien l’« attitude
passive » de Trotski - et non, s’entend, la « bureaucratie (3) » - qui est à l’origine de la
crise du Parti russe. Refusant manifestement de se prononcer sur le fond, il insiste
avant tout sur la morale de l’histoire : l’opposition, de la part de « personnalités
éminentes du mouvement ouvrier », peut « non seulement empêcher le développement
de la situation révolutionnaire, mais mettre en danger les conquêtes mêmes de la
révolution (4) » - ce qui est encore, il va sans dire, l’un des arguments favoris de la
troïka. Son ralliement, d’abord implicite, aux positions de Staline procède d’abord de
cette adhésion passive. Comme à l’époque des « Thèses de Rome », il faut éviter que
la crise ne gagne le Parti. Comme le soulignera la motion dans laquelle le Comité
central affirme sa « solidarité » avec la troïka, « les motifs pour lesquels le Centre
russe a clos la question Trotski excluent, sauf décision internationale, la réouverture
d’une discussion à ce sujet (5) ».

Ce recours à l’autorité de la « chose jugée » ne saurait

du Parti et, plus généralement, tout ce qui a été publié sur la question ? » (A
Terracini, 9 mars 1924, in G. Somai, Gramsci a Vienna, Ricerche e documenti, 1922-
1924, Urbino, 1979, p. 200.)
1. A Terracini, 27 mars 1924, Écrits politiques, II, p. 295.
2. Sur ce point, cf., ci-après, p. 28, n. 3.
3. Pour Trotski, rappelons-le, c’est au contraire « le régime bureaucratique [qui] est
l’une des sources des fractions » (Cours nouveau, 19241, in L. Trotski, De la
révolution, Paris, 1964, p. 43).
4. « La conferenza di Como : Intervento di Gramsci », La costruzione..., p. 461.
5. Partito comunista d’Italia, « Mozione sulla bolscevizzazione dei partiti
comunisti », 6 février 1925, in S. Corvisieri, Trotskij e il comunismo italiano, Rome,
1969, pp. 185-191 ; la phrase citée se trouve p. 190.
Introduction 25

pourtant atténuer le poids de ce ralliement ni dissimuler l’adhésion totale de


Gramsci - dont la lettre d’octobre 1926 sera la confirmation - aux thèses de la majorité
stalinienne (1). Les motifs, certes, n’en sont pas tous très clairs : ignorance pure et
simple des positions de Trotski, à qui il attribuera, par exemple, ni plus ni moins que la
paternité de la thèse du « socialisme dans un seul pays (2) », ou coïncidence objective
entre sa décision de se placer « au point de vue d’une majorité nationale » et les choix
autarciques de la troïka ; fidéisme sans réserves à ce fameux « privilège de l’I.C. »
qu’il aime tant à invoquer ou plus simplement, et sa lettre de 1926 une fois de plus le
confirme, fidélité à Zinoviev ; volonté, enfin, de conférer une épaisseur nouvelle à sa
lutte contre Bordiga ? Mais s’il lui arrive d’exalter, pour les besoins de la cause,
l’attachement de Trotski à la « discipline révolutionnaire (3) », voire de rappeler -
combien discrètement - son rôle aux côtés de Lénine en 1917 (4), on retrouve bientôt
sous sa plume, visant indistinctement Trotski et Bordiga, le type de formules qui
l’avaient choqué dans l’article de Staline du 15 décembre 1923 : « opportunisme
petit-bourgeois», « individualisme », « menchevisme », voire soutien « objectif » à la
« contre-révolution (5) ». Tant il est vrai que certains ralliements impliquent jusqu’à
des choix stylistiques.

Le parallèle esquissé à Côme entre les « personnalités » de Trotski et de Bordiga, et


qu’il reprend le 6 février 1925 devant le Comité central, désigne pourtant ce qu’il privi

1. « Au C.C. du P.C. d’Union soviétique », 14 octobre 1926, infra, pp. 307 et suiv.
On ne retiendra pas, bien entendu, le parallèle absurde qu’esquisse Roberto Massari
entre le « sectarisme bordiguien » et le « bureaucratisme stalinien » (All’opposizione
nel pci con Trotski e Gramsci, Rome, 1977, p. 25).
2. « Relazione al Comitato centrale », 6 février 1925, La costruzione..., p. 173.
3. Cf., supra, p. 19, n. 1.
4. « Vecchiume imbellettato [Vieillerie fardée] », 22 septembre 1926, La
costruzione..., p. 331. Cf., dans le même sens, la lettre d’octobre 1926, infra, p. 314.
5. Cf.,« Comment il ne faut pas écrire... », 19 novembre 1924, infra, pp. 155-156 ;
« La morale del ritorno di Trotskij » 21 mai 1925, déjà cité ; « Puntini sugli i », 22
juillet 1925, La costruzione..., p. 266, ainsi que, ci-après, p. 193, n. 1. L’hypothèse
d’une collusion « objective » avec la « contre-révolution » est lancée par Gramsci au
cours de la réunion du 6 février 1925 et reprise, le même jour, dans la motion sur la
« bolchevisation » op. cit., pp. 188-189.
26 Écrits politiques

légie dans la crise du Parti russe : une didactique de la « bolchevisation » qui, selon
la formule de Trotski, traite par la « méthode pédagogique » - l’« œuvre d’éducation »
- les problèmes du politique (1). Aussi la « question Trotski » lui apparaît-elle surtout
riche d’« enseignements pour notre Parti » : Trotski ne se trouvait-il pas récemment
encore « dans la position qu’occupe actuellement Bordiga » ? Et si l’on pouvait parler
alors de « tendance fractionniste », l’attitude de Bordiga n’entretient-elle pas dans le
Parti une « situation objectivement fractionniste (2) » ? L’« équation bordiguisme-
trotskisme » - que l’Exécutif de l’I.C. fera aussitôt sienne (3) - donne un contenu
matériel au « privilège » de l’Internationale. Conférant une auréole morale au chantage
à la discipline dont le « centre » use si efficacement (4), la double et paradoxale
« culpabilité » de Bordiga - « droitier » à Moscou et « gauchiste » à Rome (5) -
constitue un moyen de pression sans égal sur la « gauche » et d’abord sur ses
sympathisants. Mais surtout, dépassant les objectifs purement « pédagogiques » de
cette campagne, le binôme Bordiga-Trotski apporte probablement un début de réponse
à la crise d’identité que le « centre » doit affronter depuis la conférence de Côme :
incapable encore de se démarquer de Bordiga et abjurant déjà les Thèses de Rome (6).

Convaincu pourtant que le « noyau vital » du Parti ne saurait se développer que


« sur le terrain de la gauche (7) », Gramsci confirme en mai 1925 qu’il ne saurait
envisager de « modifier l’assise fondamentale du Parti établie au Congrès de Livourne
et renforcée au Congrès de Rome (8) ». Mais cette

1.Cf., L. Trotski. Cours nouveau, op. cit., p. 84.


2. « Relazione al Comitato centrale... », op. cit., p. 474.
3. Cf., infra, p. 193. n. 1. La formule, sinon, est de P. Spriano, op. cit., pp. 429 et
suiv. (« L’equazione bordighismo-trockismo »).
4. « Il n’est évidemment pas possible de confondre une question de discipline, de
pure et simple discipline, avec une question politique », - infra, p. 183.
5. Dès 1924 Zinoviev proposait, dans le même sens, un parallèle entre Bordiga et
Radek : « Ainsi les extrêmes se touchent. L’extrême gauche coïncide souvent avec
l’extrême droite » (G. Zinoviev, « L’activité de l’I.C. et les problèmes actuels », La
Correspondance Internationale, V, 48, 24 juillet 1924, p. 515).
6. « Après la conférence de Côme », infra, p. 117.
7. Eod. loc., infra, pp. 122-123. «Les résultats de Livourne - écrit égalernent
Gramsci, p. 116 -représentent un acquis historique. »
8. « Dans le P.C. italien », infra, p. 300.
Introduction 27

volonté contradictoire d’ancrer le P.C. d’Italie, tel qu’il sortira des fourches
caudines de la « bolchevisation », dans l’« acquis historique » de Livourne, désigne le
dernier obstacle où achoppe ce « transformisme » : non tant la « vieille garde »
qu’incarne, assez symboliquement, le « Comité d’entente », que le spectre d’un
« nouveau Livourne (1) ». Et si, parmi toutes les accusations lancées contre Trotski et
autour desquelles s’articule la fameuse « équation », Gramsci privilégie certains
thèmes - le « menchevisme », certes, mais aussi le « révisionnisme (2) » et, surtout,
l’appartenance au « marxisme de la IIe Internationale (3) » -, c’est que le binôme
Bordiga-Trotski permet au « centre » d’articuler sa rupture avec l’ancienne
« majorité ». La convergence de ces thèmes fait en effet passer dans le discours la
représentation d’une dégénérescence. C’est, bien entendu, retourner à Bordiga les
critiques qu’il adresse au Parti et à l’Internationale : « Bordiga lui-même peut
dégénérer (4) » ; ses dernières positions, dans lesquelles Gramsci feint de reconnaître
la main de Nenni ou de Serrati et parfois même de Turati (5), témoignent d’une
« véritable décadence intellectuelle », d’un retour pur et simple au « maximalisme »,
voire à la « social-démocratie (6) ». Mais c’est surtout, on l’a dit, exorciser la scission
redoutée. L’image d’un Bordiga qui serait revenu aux errances du

1. « Puntini sugli i », op. cit., p. 265.


2. « Trotski veut réviser le bolchevisme », écrit-il le 19 novembre 1924, infra, p.
155 ; de Bordiga, il dira dans les « Thèses de Lyon » qu’il incarne une « déviation de
gauche de l’idéologie marxiste et léniniste » (La costruzione..., p. 502). Mais c’est,
semble-t-il, dans une intervention de Boukharine que cette accusation est lancée pour
la première fois. Cf. « Ve Congrès -19e séance [28 juin 1924] », La Correspondance
Internationale, IV, 53, 5 août 1924, p. 551.
3. « Bordiga est un produit original de la IIe Internationale », affirme la
« Résolution sur la question italienne » adoptée par le Ve Plénum de l’I.C. en avril
1925 (La Correspondance Internationale, V, 50, 11 mai 1925, pp. 407-408), texte que
Gramsci reprend entièrement à soir compte in « Les documents fractionnels », 25 juin
1925, infra, p. 187.
4. « Opinioni nelle file del partito », 21 juillet 1925, La costruzione..., pp. 260-
264 ; en particulier, p. 264. Sur l’article de Bordiga. « Il pericolo opportunista e
l’Internazionale », cf., infra, p. 211, n. 3.
5. Cf., par exemple, « Les documents fractionnels », infra, p. 195 « Dans le P.C.
italien , infra, p. 297, « Opinioni... », op. cit., p. 261.
6. « Critique stérile et négative », 30 septembre 1925, infra, p. 214 : Maximalisme
et extrémisme », 2 juillet 1925, infra, pp. 198-199 ; « Le Parti combattra... », infra, pp.
178 et suiv. ; « Sur l’activité du Comité, central », infra, p. 221, etc.
28 Écrits politiques

« nationalisme de parti », naguère incarné par Serrati ; l’idée, toujours suggérée,


que l’opposition ne serait qu’une « résurrection du maximalisme » d’antan (1) ;
l’effort, enfin, pour replacer le « sempiternel extrémisme indigène » dans le cadre
historiciste des « générations du socialisme italien (2) » - tout vise ici manifestement à
construire une nouvelle « équation ». Un doublet Bordiga-Serrati, cette fois. Auquel
cas, ce Livourne fantomatique se produirait, tout à l’inverse du premier, non plus à
gauche, mais « à droite ».

La défaite de la « gauche » au Congrès de Lyon de janvier 1926 ne saurait


s’expliquer pourtant par ces seuls facteurs : intervention ou « privilège » de l’I.C.
isolement « volontaire » de Bordiga (3), combinatoire des « représentations », voire
manœuvres d’appareil dans lesquelles le centre apparaît sous un jour rien moins
qu’« édifiant » (4). Le support matériel de la « conquête gramscienne », ce sont
d’abord les conditions du prolétariat italien et, au premier chef, la défaite de la
révolution européenne, matérialisée, et comme surmultipliée, par l’avènement du
fascisme (5). Car s’il est vrai que le nouveau « groupe dirigeant » ou, plus justement,
le « nouveau

1. « Dans le P.C. italien », infra, pp. 297 et 299. Commentant un article de Bordiga,
Gramci écrit d’autre part : « Tout ce paragraphe semble repris d’un article de Serrati
d’avant Livourne, en changeant purement et simplement de nom » (« Punitini sugli
i », op. cit., p. 266).
2. « Sull’attività parlamentare del partito », 5 décembre 1925, La costruzione..., pp.
299-301. La formule sur l’« extrémisme indigène » se trouve p. 301. Cf., d’autre part,
« Le camarade G.M. Serrati et les générations du socialisme italien , 14 mai 1926, ci-
après, pp. 249-254.
3. P. Spriano, op. cit., p. 478. Mais n’était-ce pas là, hormis le reniement, la seule
voie possible à dater du « coup de force » de l’I.C. de juin 1923 ? Comme le remarque
Scoccimarro, qui est pourtant loin d’être favorable à Bordiga : « Son refus d’accepter
un poste responsable à la direction du Parti montre que [Bordiga] considère
l’Internationale comme étant sur la voie de l’opportunisme : or il ne veut être obligé,
ni de renoncer à ses opinions, ni de travailler contre l’Internationale » (« La politique
de l’I.C.-Italie ». La Correspondance internationale, V. 34, 11 avril 1925, pp. 252-
253). Le remplacement de Bordiga à la tête de la Fédération de Naples témoigne
d’ailleurs des limites qu’aurait comportées sa « participation ».
4. A. De Clementi. op. cit., p. 219.
5. « Le fascisme. considéré objectivement, n’est pas la réponse de la bourgeoisie à
une attaque du prolétariat : c’est le châtiment qui s’abat sur le prolétariat pour n’avoir
pas continué la révolution commencée en Russie » (« Discours de Clara Zetkin [12e
séance de l’Exécutif élargi, 20 juin 1923] ». La Correspondance Internationale,
supplément no 53, 4 juillet 1923, pp. 8-9).
Introduction 29

type de parti ne naît pas - comme le rappelle Stefano Merli - des expériences de la
lutte ouvrière (...) mais d’une lutte de fraction (1) », le terrain de la « bolchevisation »,
c’est aussi cette classe ouvrière vaincue, démoralisée ou désorientée (2), réduite à la
passivité, dépouillée de ses traditions (3), privée, enfin, de ses meilleurs éléments,
assassinés, emprisonnés ou déjà en exil, bref, une classe en voie de décomposition ou,
comme dirait Sartre, retombée dans la « sérialité ». Bien avant que le discours de
Mussolini du 3 janvier 1925 ne condamne, comme on l’a dit, les communistes à une
quasi-illégalité, cette décomposition, cette « passivité de l’ensemble de la classe
ouvrière » investissent jusqu’aux rangs du Parti (4) et hypothèquent probablement -
Bordiga, en tout cas, le suggérera - la plupart de ses initiatives et de ses espérances (5).
Le « profil » du P.C. lui-même commence d’ailleurs à changer. L’appareil se renforce
donc par la création d’un corps de fonctionnaires ou, comme on les désigne, de
« révolutionnaires professionnels », et l’adhésion de Serrati et des terzini, en août
1924, le dote d’une réserve de cadres chevronnés, d’autant plus nécessaires, à en
croire certains, que la classe ouvrière traverse une phase de réaction et de reflux (6).
Les problèmes politiques et matériels que pose éga

1. S. Merli, « Le origini della direzione centrista nel Partito cornunista d’Italia »,


Rivista Storica del Socialismo, VII, 23, septembre-décembre 1964, pp. 605-625. La
phrase citée se trouve p. 618.
2. Ainsi que le signale Gramsci (« Franche parole al compagno Jurenev », 13 juillet
1924, La costruzione..., p. 193), cette désorientation s’explique, entre autres, par les
manifestations d’amitié que l’ambassadeur soviétique prodigue à Mussolini et que la
presse bourgeoise s’empresse de monter en épingle. Cf., par exemple,
« L’ambasciatore dei Soovieti offre un pranzo a Mussolini [L’ambassadeur des
Soviets offre un repas à Mussolini] », Il Giornale d’Italia, 13 juillet 1924, p. 6, où l’on
souligne le « ton de particulière cordialité de cette réunion amicale », « acte de
courtoisie personnelle de l’ambassadeur à l’égard de M. Mussolini »...
3. S. Merli, « I nostri conti con la teoria della “ rivoluzione senza rivoluzione ” di
Gramsci [1967] », Giorane critica, nos 31-32 (1972), pp. 114-129 ; ici, p. 121.
4. « Rapporto di Togliatti all’Esecutivo del Comintern [7 octobre 1924] », in J.
Humbert-Droz, Il contrasto.., pp. 192-204 et, en particulier, p. 196. Mais cf.,
également, « Les cinq premières années du P.C. d’Italie », 21 février 1926, infra, pp.
233-234.
5. Cf., par exemple, l’objection de Bordiga à Gramsci à la veille du Congrès de
Lyon : « Mais il faut que les masses soient prêtes à se placer sur ce terrain... »
(« Verbale... », loc. cit., p. 321 ; La costruzione..., p. 487).
6. Cf., par exemple, P, Togliatti, « Il problema del reclutamento », Lo Stato
Operaio, 17 avril 1924, in Opere, éd. cit., pp. 552-555.
30 Écrits politiques

lement ce ralliement des terzini - la nécessité, en particulier, d’intégrer rapidement,


et sous le feu de la réaction, près de 2 000 nouveaux adhérents, issus d’une autre
tradition et formés, qui plus est, à d’autres pratiques (1), dans un parti qui ne compte
alors que 12 000 membres - ne représentent cependant qu’un aspect mineur des
difficultés que doit bientôt affronter le « centre » pour contrôler et, plus encore, utiliser
- une organisation dont les effectifs se trouvent doubler, et même tripler, en l’espace
de quelques mois (2).

S’il est bien entendu impossible, encore que la date de leur adhésion soit assez
éclairante, de connaître les motivations de ces nouveaux venus, il est tout au moins
certain qu’ils ne se réclament pas des thèses radicales qui avaient prévalu à Livourne.
La « crise Matteotti » - Gramsci en est bien conscient - amène surtout au P.C. les
« masses déçues par les insuccès de l’opposition constitutionnelle », voire des
membres de la petite bourgeoisie, gagnés à leur tour au « communisme (3) ». Il y a là,
pour le Parti et pour ses dirigeants, un double danger : « 90 % sinon plus » des
membres du Parti « ignorent encore [en 1925] les méthodes d’organisation qui, selon
la formule de Gramsci, sont à la base [des] rapports [du P.C.] avec l’Internationale » et
cette masse -qui n’est pas encore « bolchevisée » et qui échappe donc au contrôle de la
Direction - pourrait servir de support à certains courants « droitiers », favorables à un
compromis avec l’ « Aventin (4) ». L’adhésion de ces « communistes » est, en outre,
si conjoncturelle et si éphémère - la suite le démontrera (5) - qu’elle interdit
probablement de miser sur eux dans une perspective à long terme. Si le « mois de
recrutement » lancé au cours de l’été 1924 permet effectivement au Parti de doubler
ses effectifs (6), Bordiga aura ainsi beau jeu pour

1. Gramsci évoquera, en particulier, l’excès de « légalisme» et la persistance de


« certaines formes d’hystérie politique propres au maximalisme » chez certains terzini
entrés au Comité central. Cf. « " Légalisme " et " carbonarisme " dans le P.C.
d’Italie », mars 1925, infra, pp. 162-163.
2. « Dans le P.C. italien », infra, p. 299.
3. Idem, infra, p. 300 ; « En Italie » infra, p. 302.
4. « Dans le P.C. italien », infra, p. 300.
5. Sous les coups de la répression, les effectifs s’effondrent : en juin 1927 le Parti
n’a plus que 8 000 adhérents, 5 000 en février 1928 (« Rapporto alla commissione
italiana dell’Esecutivo dell’I.C. ». 20 février 1928, in P. Togliatti. Opere, tome II,
1926-1929, Rome, 1975, p. 366).
6. On trouvera ces chiffres ci-après, p. 186, n. 1.
Introduction 31

dénoncer, au moment du Congrès de Lyon, « la facilité avec laquelle s’éloignent


[du Parti] des éléments recrutés avec la même facilité durant la crise Matteotti (1) ».
Mais ici un parallèle s’impose : cette « génération » de militants fournit aux
« bolcheviseurs » italiens une base analogue à celle que Staline avait trouvée en 1924
parmi les nouveaux adhérents de la « promotion Lénine ».

Les bases du Parti elles-mêmes - son « enracinement de classe » - commencent


également de changer. Certes, l’implantation ouvrière se maintient dans les bastions
traditionnels : Milan, où l’anniversaire de la révolution russe rassemble encore, en
1925, 2 000 manifestants (2) ; Turin, où les élections du Comité d’entreprise de la Fiat
se soldent par un recul des fascistes et une « victoire» des communistes, presque ex
aequo avec les réformistes (3). Mais les rapports entre le Parti et la classe ont déjà
changé. Il est symptomatique, par exemple, que ce soient des terzini comme Di
Vittorio ou des « droitiers » comme Vota qui fournissent désormais le gros des cadres
syndicaux (4). La classe ouvrière elle-même est, en outre, en pleine mutation. Comme
l’observera Gramsci - en anticipant sur certaines pages des Cahiers - en 1925 le
« processus d’homogénéisation » déclenché par le fascisme touche également la classe
ouvrière qui « s’est [déjà] uniformisée (5) ». Aussi bien, les grèves des métallurgistes
de mars 1925, dernière manifestation spectaculaire de combativité, ouvrière avant les
lois d’exception, ne sont-elles sans doute qu’un baroud d’honneur de l’« ancien
prolétariat » face à la « rationalisation » et à la naissance de l’« ouvrier-masse (6) ».

Ce qui explique sans doute que le P.C. - dont le mot d’ordre est toujours :
« gouvernement ouvrier et paysan » - renforce son « travail » en direction des
campagnes et des milieux

1. « Thèses de la gauche », loc. cit., p. 61.


2. « En Italie », infra, p. 303.
3. M. Abrate. La lotta sindacale nella industrializzazione in Italia, 1902-1926,
Turin. 1967, p. 437.
4. Cf. G. Berti, I primi dieci anni di vita del P.C.I., Milan. 1967, p.152.
5. « Relazione al Comitato centrale », op. cit., p. 472.
6. Cf. B. Uva. « Gli scioperi dei metallurgici italiani nel marzo 1925 », Storia
contemporanea, I. 4 décembre 1970, pp. 1011-1077, et, pour les problèmes posés par
la « rationalisation », G. Sapelli, Orqanizzazione del lavoro e innovazione industriale
nell’Italia tra le due guerre, Turin, 1978, passim.
32 Écrits politiques

artisanaux « de tradition politique socialiste (1) » et que, si l’on en croit un rapport


présenté par Vittorio Flecchia, à l’approche du Congrès de Lyon cette implantation
ouvrière soit déjà en recul. Si l’organisation revendique encore 28 000 inscrits, 10 000
d’entre eux figurent déjà sous la rubrique « cellules de village », 7 000 autres militant
dans les « cellules territoriales » et seulement 4 000 dans les « cellules d’entreprise »
mises en place par la « bolchevisation (2) ». La « géographie » du recrutement atteste,
d’autre part, que le Parti commence à s’implanter dans les vieux fiefs réformistes ou
dans des zones naguère acquises au syndicalisme révolutionnaire : l’Émilie, la
Toscane, l’Ombrie, voire le Latium et jusqu’aux Pouilles, grâce à Di Vittorio (3), et
qu’il rassemble désormais non seulement des braccianti, des ouvriers agricoles, mais
des métayers, de petits fermiers, des colons et des artisans. Sans qu’il soit question
d’un « double parti » comme en Union soviétique (4) ni d’une situation où le vote des
sections rurales pourrait, comme au Congrès de Tours, être déterminant (5), en janvier
1926 « près de la moitié des forces du Parti » sont donc d’origine rurale ou
« villageoise (6) » et elles proviennent même, pour l’essentiel, de la couche sociale
qui, « depuis les origines du mouvement ouvrier italien, avait constitué un des canaux
sociaux et politiques entre la classe ouvrière et les autres couches de la population
(7) ». Que tel soit le prix de la conversion du P.C. en « parti de masse », Gramsci le
suggérera peu après en annonçant que c’est le Parti communiste qui perpétue et réalise
désormais la « tradition » révolutionnaire du socialisme italien (8). C’est sur cette
base, en tout cas, et autour de ces acquis que se rassemble la « majorité » de Lyon.

1. E. Ragionieri, « Problemi di stora del P.C.I. », Critica marxista, VII, 4-5, juillet-
octobre 1969, pp. 195-235 ; particulièrement. pp. 221-222.
2. Cf. P. Spriano, op. cit., p. 489.
3. Sur cette dernière région, cf. S. Colarizi, Dopoguerra e fascismo in Puglia
(1919-1926), Bari, 1971.
4. L’observation, on le sait, est de Boukharine.
5. Cf. A. Kriegel, Aux origines du communisme français, 1914-1920, Paris-La
Haye, 1964, tome II. pp. 834 et suiv.
6. P. Spriano, op, cit., ibid.
7. E. Ragionieri, « Problemi di storia..., loc. cit., ibid.
8. « Le camarade G. M. Serrati... », infra, p. 254. Quant au « parti de masse », cf.
« Les cinq premières années... », infra, pp. 232-233.
Introduction 33

Cinq ans après Livourne, le IIIe Congrès du P.C. d’Italie permet ainsi de mesurer
les résultats de la gestion « centriste ». Les deux objectifs apparemment
contradictoires que le « centre » s’était vu assigner par l’I.C. semblent désormais
atteints. Le Parti est officiellement « bolchevisé » et, sans représenter - comme l’écrit
hâtivement Gramsci - un « facteur essentiel de la vie italienne (1) », il s’est
effectivement élargi ; mieux : il s’est inventé un destin de « parti de masse ». C’est
certes peu de chose que les quelque 28 000 adhérents revendiqués à Lyon face aux 216
000 inscrits que comptait encore le P.S.I. avant la scission de Livourne. Et que pèsent
les quelques fédérations syndicales, bourses du travail et coopératives contrôlées par
les communistes (2) en regard du réseau d’institutions ouvrières que le réformisme
avait mis en place ? Reste qu’en redécouvrant l’usage des coopératives - symboles,
pourtant, d’un « gradualisme » honni - le nouveau « groupe dirigeant » ne se contente
pas de briser avec cet angélisme, ce refus de la politique au jour le jour qui était, dit-
on, le « péché » de Bordiga (3). Rompant avec la stratégie d’ « unité d’action »
jusqu’alors en vigueur, le « centre » met en œuvre une pratique de l’ « action de
masse » qui subordonne l’élargissement du Parti au préalable de la « bolchevisation »
en instaurant de nouveaux rapports entre l’ « avant-garde » et le « mouvement », un
nouveau style de « conquête » des « masses italiennes, des masses les plus larges (4)»,
qui passe par la diffusion de proche en proche des « cercles d’influence » d’un noyau
central « bolchevisé (5) ».

Cette subordination de la « conquête de la majorité de la classe travailleuse (6) » au


préalable de la « bolchevisation », Gramsci ]`illustrera a contrario en puisant au
sempiternel catalogue des « faiblesses » du P.S.I. : faute d’avoir su

1. « La situazione interna del nostro partito ed i compiti del prossimo congresso


[Rapport au C.C. du 3 mai 1925] », La costruzione..., p. 74. La version française (et
abrégée) de ce texte parle seulement d’« un important facteur de la vie politique du
pays » (« Dans le P.C. italien », infra, p. 300).
2. « ” Légalisme ” et “ carbonarisme ” dans le P. C. d’Italie », infra, pp. 160-162.
3. Cf, le « portrait » qu’en trace G. Berti, op. cit., p. 143.
4. « Après la conférence de Côme », infra, p. 116.
5. S. Merli, « Le origini della direzione centrista... », loc. cit., p. 624.
6. « La crise italienne » 1er septembre 1924, infra, p. 140.
34 Écrits politiques

organiser son petit noyau de militants « fidèles », et les chiffres cités recoupent à
peu près ceux des effectifs communistes en 1925, faute donc de s’être « bolchevisé »,
le P.S.I. s’est retrouvé au sortir de la guerre, non seulement incapable de jouer son rôle
de « parti de masse », mais tout bonnement « submergé par le flot des nouveaux venus
(1) »... L’intérêt de ce petit apologue est pourtant moins dans sa moralité que dans ce
qu’il révèle ou « justifie » quant au modèle gramscien du « parti de masse ». S’il n’est
plus question, comme dans l’interprétation bordiguienne du « front unique », de
gagner de nouveaux militants par le simple jeu de l’ « action à la base », il ne s’agit
pas encore de créer le type d’organisation de masse qui se développera pendant la
période « frontiste » ou à la fin de la guerre, le « Parti nouveau » par exemple. La
« bolchevisation » vise seulement à faire du Parti communiste d’Italie le « noyau du
futur encadrement d’un grand parti de masse (2) » sans détruire pour autant -
conformément à l’interprétation « centriste » de la « bolchevisation » propre à
Gramsci (3) - le « noyau vital » du Parti tel qu’il s’est formé à Livourne. Ce noyau
ayant fait en outre la preuve qu’il pouvait résister à la violence fasciste, c’est au
contraire à ces mêmes « forces » que Gramsci souhaite confier l’encadrement de la
« grande armée » à venir (4) - son seul regret étant sans doute que le parti de Livourne
ne soit pas né « bolchevisé » et déjà prêt, en quelque sorte, à s’acquitter de la
« mission spécifique » dont il l’investit rétroactivement : la « conquête de la majorité
du prolétariat (5)».

Celle-ci empruntera, certes, plusieurs voies, le Parti s’efforçant en particulier, et la


formule sent déjà le « populisme (6) », de « prendre en charge les intérêts généraux de
tout le peuple

1. « Le programme de L’Ordine Nuovo », infra, p. 112.


2. Ibid.
3. Il n’est bien entendu nullement « secondaire », contrairement à ce qu’imagine L.
Paggi (Antonio Gramsci e il moderno Principe, Rome, 1970, p. XXIV), que la fraction
de Gramsci se soit désignée elle-même comme le « groupe du centre ».
4. « Contre le pessimisme », 15 mars 1924, infra, p. 102. Ainsi que Gramsci le
précise, infra, p. 111. « Le programme de L’Ordine Nuovo » prolonge explicitement
ce texte. Quant au « noyau vital , cf., ci-dessus, p. 26.
5. « Contre le pessimisme », infra, p. 101.
6. Cf., dans le même sens. le « lapsus » signalé ci-après, p. 101, n. 2.
Introduction 35

travailleur (1)». Mais, ainsi que l’avait annoncé sa lettre du 12 septembre 1923,
cette conquête s’inspirera d’abord du mot d’ordre - officiellement toujours en vigueur
dans l’I.C. - de « gouvernement ouvrier et paysan » ; mot d’ordre - Gramsci l’a
souligné alors - qui se prête à la « traduction (2) » et qui recouvre désormais un
contenu bien précis : la « fonction nationale » de la classe ouvrière. « Le problème
urgent - écrit-il en effet lorsque approche la conférence de Côme -, le mot d’ordre
nécessaire aujourd’hui, c’est celui de gouvernement ouvrier et paysan : il s’agit de le
populariser, de l’adapter aux conditions concrètes de l’Italie, de démontrer comment il
jaillit de chaque épisode de notre vie nationale (3). » Et il précise peu après - pour
ceux que le choix d’un titre comme L’Unità n’aurait pas suffisamment éclairés - que,
les problèmes de la « vie nationale » relevant des « tâches historiques » du prolétariat,
à l’époque de l’occupation des usines ce dernier aurait, ni plus ni moins, « failli à sa
mission, qui était de créer par ses propres moyens un État qui pût également satisfaire
les exigences nationales unitaires de la société italienne (4) » ...

Non que cette « fonction nationale » de la classe ouvrière représente chez lui une
découverte récente ou un fruit tardif de la « bolchevisation », celle-ci ne faisant
probablement que réactiver un discours plus ancien. Ce n’est pas par hasard, en fait, si
cette thèse est littéralement évoquée par le souvenir de l’occupation des usines. Le
premier Ordine Nuovo ne présente-t-il pas déjà « l’unité nationale » comme un
« patrimoine », du prolétariat italien, une « richesse sociale » que ce dernier devrait
apporter en dot à l’Internationale communiste (5) ? À la veille du Congrès de
Livourne, à l’époque où Gramsci fait pourtant sien l’« anti-démocratisme » de
Bordiga, ce discours se charge même d’un contenu ouvertement « démocratique » :
« Seule la classe ouvrière (...) est en mesure de résoudre le problème central de la vie
nationale italienne : la question méridionale ; (...) seule la classe ouvrière peut

1. « La crise italienne », infra, p. 140.


2. Écrits politiques, II, p. 230.
3. « Le programme de L’Ordine Nuovo », infra, p. 110.
4. « La crise italienne », infra, p. 128.
5. « L’unité nationale », 4 octobre 1919, Écrits politiques, I, pp. 272-276.
36 Écrits politiques

mener à son terme le laborieux effort d’unification commencé avec le


Risorgimento. La bourgeoisie a unifié territorialement le peuple italien ; la classe
ouvrière a pour mission de porter à son terme l’œuvre de la bourgeoisie (1). » C’est
donc là un autre de ces filons qui, courant sous la latérite bordiguienne, continuent
d’assurer, malgré qu’en ait Gramsci (2), la transition d’un Ordine Nuovo à l’autre. Que
cette continuité procède du seul développement d’un « démocratisme » originel (3),
c’est pourtant moins que certain. Les motifs qu’invoque alors Gramsci, et qu’il
emprunte une fois de plus à la « grande espérance » de l’été 1920, ne renvoient-ils pas
en effet, non à une problématique de la « démocratie », mais à ce qui en constitue pour
L’Ordine Nuovo la condition première : l’efficacité d’une « gestion ouvrière » du
capital (4) dont il redira encore en 1926 qu’elle a « émerveillé » jusqu’à la bourgeoisie
(5) ? Or c’est probablement par le détour d’un tel « productivisme » que s’effectuent le
plus aisément, les thèses de Gobetti l’attestent, le passage et la substitution des
objectifs « démocratiques » aux « objectifs de classe (6) ».

1. « Le Congrès de Livourne », 13 janvier 1921, Écrits politiques, II, pp. 71-73.


Mais cf., déjà, ce commentaire sur l’occupation des usines : « Parmi les forces réelles
qui s’affrontent aujourd’hui -classe ouvrière, industriels, caste militaire - une seule est
nationale, la classe ouvrière. (...) La classe ouvrière est l’unique force qui représente
les intérêts de la nation italienne dans le cadre de la liberté et de la coopération
internationale », « E proprio solo stupidaggine ? », 10 septembre 1920, L’Ordine
Nuovo 1919-1920, Turin, 1955, pp. 167-169).
2. A Alfonso Leonetti, 28 janvier 1924, Écrits Politiques, II, pp. 255-257.
3. S. Merli, « Le origini della direzione centrista... », loc. cit., p. 611.
4. « La classe ouvrière a démontré qu’elle savait se gouverner industriellement, elle
a démontré qu’elle voulait sauver la production contre la volonté de destruction des
industriels » (« E proprio solo stupidaggine ? ». op. cit., p. 169). Mais cf. également,
« Gestion capitaliste et gestion ouvrière », 17 septembre 1921, Écrits politiques, II, pp.
164-166, ainsi que « Le front unique Mondo-Tribuna. Encore des capacités
d’organisation de la classe ouvrière », 1er octobre 1926, infra, pp. 269-274 ;
5. « I diversivi della Tribuna », 2 juin 1926, La costruzione..., pp. 313-315 ; en
particulier, p. 315. Cf., aussi, « Il fronte unico Mondo-Tribuna. Lo schiavismo della
Tribuna ». 25 septembre 1926, op. cit., pp. 338-341 et, sur ce point, p. 340.
6. « Face au grandiose mouvement des Conseils - écrit Gobetti - un libéral ne peut
avoir [une] position simplement négative (...). Quiconque (...) espère en une reprise du
mouvement révolutionnaire du Risorgimento (...) a pu croire à bon droit pendant un
moment que la nouvelle force politique dont l’Italie a besoin surgirait de ces
aspirations et de ces sen
Introduction 37

Mais, il faut y insister encore, l’émergence ou la reprise d’objectifs comme ceux


que tente de subsumer le titre de L’Unità, ne sont nullement synonymes d’une
acceptation de la « démocratie » ni même d’un ralliement à la thèse de la « phase
démocratique », que Gramsci n’affrontera du reste qu’en prison (1). Des thèmes
comme la «question méridionale », la « république fédérale », voire le
« parachèvement » du Risorgimento désignent d’abord le terrain de cette « conquête »
des « masses les plus larges » qui permettra au P.C.I. de « devenir un grand parti
(2) » ; terrain qu’occupent déjà des forces politiques qui vont des maximalistes aux
républicains, en passant par les autonomistes sardes, et que pourrait même revendiquer
l’Union nationale d’Amendola. Si le Parti communiste ne parvenait pas à élaborer,
comme le souligne Gramsci, « même pour aujourd’hui des solutions autonomes, qui
lui soient propres, aux problèmes généraux, italiens, les classes qui constituent sa base
naturelle se déplaceraient en bloc vers les courants politiques qui apportent à ces
problèmes n’importe quelle solution qui ne soit pas fasciste ». Et de préciser, quitte à
faire une concession à la « démocratie formelle » : « Cette ligne de travail politique
s’oppose donc autant aux oppositions constitutionnelles qu’au fascisme, même si
l’opposition constitutionnelle soutient un programme de liberté et d’ordre qui serait
préférable à la violence et à l’arbitraire fasciste (3). »

Que le succès d’une telle « ligne » puisse être l’indice du caractère, révolutionnaire
ou non, de la « période (4) », ce n’est

___________
timents. Les communistes turinois avaient dépassé la phraséologie libertaire et
démagogique et se posaient des problèmes concrets. ( ... ) A partir de l’usine ils
assumaient l’héritage spécifique de la tradition bourgeoise et se proposaient non pas
de créer une nouvelle économie à partir (le rien. mais de poursuivre les progrès de la
technique de la production réalisés par les industriels » (« Storia dei comunisti torinesi
scritta da un liberale, 2 avril 1922, in P. Gobetti, Scritti politici, Turin. 1960, pp. 278-
295 et, pour le passage cité. p. 289).

1. Cf, sur ce point, A. Leonetti, Notes sur Gramsci, Paris, 1974, pp. 191-208 ; ainsi
que notre compte rendu de l'édition italienne [1970]. « Autour du "Gramsci" de
Leonetti », Annales E.S.C., XXVII, 6, novembre-décembre 1972, pp. 1428-1433.
2. « Problemi di oggi e di domani », déjà cité, op. cit., p. 177.
3. Idem, op. cit., p. 180.
4. Si les masses ralliaient l’opposition constitutionnelle, cela aurait « une
signification historique immense, cela signifierait que la période actuelle n’est pas une
période de révolution socialiste mais que nous
38 Écrits politiques

probablement qu’une coquetterie historiciste de Gramsci qui estime, semble-t-il,


très vite que le « moment présent » a cessé d’être « révolutionnaire ». S’il concède en
effet volontiers que « le fascisme n’a fait que retarder la révolution (1) », dès
septembre 1924, alors que la « crise Matteotti » est loin d’être résolue, il exclut toute
perspective de « lutte directe pour le pouvoir » pour insister sur le caractère transitoire
et « préparatoire » des tâches qui attendent le Parti. Des luttes, peut-être
« sanglantes », attendent ce dernier ? - Leur seul but sera de faire avancer, par la
« propagande » et l’« agitation », la « conquête de la majorité ». La « tâche
essentielle » du Parti n’est-elle pas désormais -et il le rappelle - « la conquête de la
majorité de la classe travailleuse (2) » ? Ce qui explique sans doute que dorénavant les
militants entendront parler beaucoup plus de « discipline révolutionnaire » que de
« révolution (3) ».

Et de fait, hormis quelques allusions fugitives à un renforcement des « tendances


révolutionnaires » et à la nécessité de « mettre à l’ordre du jour (...) le problème de la
préparation de l’insurrection (4) » qui laissent augurer des échéances assez longues,
l’« hypothèse révolutionnaire » dont le « centre » se réclamait encore au moment de la
conférence de Côme (5) paraît assumer d’autres fonctions - le plus souvent
polémiques - et trouver de nouveaux supports. Certes, l’opposition antifasciste est
soupçonnée, comme si la chose était à l’ordre du jour, de vouloir « faire obstacle à
l’avènement du prolétariat comme classe dominante (6) » ; mais ce sont surtout les
« liquidateurs de gauche », accusés de méconnaître ou de sous-estimer les impératifs
tactiques de « toute la période pré-révolutionnaire (7) », que vise ce chantage à la
révolution prochaine et à l’urgence révolutionnaire (8). Témoin, cette

vivons encore à une époque de développement bourgeois capitaliste », etc., eod.


loc., p. 177.
1. « La crise italienne », infra, p. 129.
2. Idem, p. 138.
3. Cf., par exemple, « Disciplina formale e disciplina rivoluzionaria ». 2 juillet
1925. La costruzione..., pp. 247-248.
4. « Relazione al Comitato centrale », déjà cité, op. cit., p. 170.
5. Cf., notre Introduction aux Écrits politiques, II, pp. 42-43.
6. « Elementi della situazione », 24 novembre 1925, La costruzione...., pp. 85-88.
La formule citée se trouve p. 87.
7. « Maximalisme et extrémisme », infra, p. 199.
8. Cf., son intervention à la conférence de Côme : « Nous, au contraire,
Introduction 39

péroraison de la parabole des « liquidateurs » où Gramsci se laisse aller à l’une de


ces formules rhétoriques sur lesquelles il daubera si volontiers dans ses Cahiers (1) :
« L’histoire du Parti bolchevique russe nous enseigne comment il faut lutter contre ces
déviations de droite et de gauche. Et le devoir de lutter (...) est d’autant plus grand
pour nous, aujourd’hui, que le Parti communiste d’Italie est plus près de la lutte
révolutionnaire décisive que ne l’était le Parti communiste russe en 1907-1909 (2).»

Il est vraisemblablement exclu du reste que Gramsci ait jamais envisagé - et ce,
sans attendre le discours fatidique du 3 janvier 1925 - que la crise ouverte par
l’assassinat de Matteotti pût représenter une « occasion révolutionnaire ». La thèse qui
inspirera la stratégie du P.C. d’Italie tout au long de cette période et même après
l’attentat de Zaniboni du 4 novembre 1925 est formulée dès ses premiers
commentaires sur la crise. « Du point de vue de la classe ouvrière - note-t-il le 2 juillet
1924 - le fait le plus important (...) est dans la répercussion extrêmement forte que les
événements de ces derniers jours ont eue dans les milieux de la moyenne et petite
bourgeoisie : la crise de la petite bourgeoisie s’accentue gravement », elle pousse
l’opposition démocratique « au premier rang de la lutte politique (3) ». C’est là, au
vrai, l’aboutissement logique d’une analyse du fascisme qui a aussitôt mis l’accent sur
la « lutte de classe » de la « petite bourgeoisie (4) ». Du fascisme, en effet, Gramsci
retient d’abord que, « pour la première fois dans l’histoire », il est parvenu à doter
d’une « organisation de masse » une classe qui était jusqu’alors « incapable d’avoir
une unité et une idéologie unitaire » : la petite bourgeoisie (5). C’est, bien entendu, cré

nous sommes pressés ! il y a des situations dans lesquelles le fait de “ ne pas être
pressés ” provoque la défaite » (La costruzione..., p. 160).
1. On pense, bien entendu, à ce passage du Cahier 7 : « Bronstein [Trotski]
rappelle dans ses souvenirs qu’on lui avait dit que sa théorie s’était avérée bonne
après... quinze ans et il répond à cette épigramme par une autre épigramme. En réalité
(...) cela revient à prédire à une enfant de quatre ans qu’elle deviendra mère, et quand
elle le devient à vingt ans, on dit “ je l’avais deviné ” ... » (Cahier 7 (VII). § 16.
Guerre de position et guerre de mouvement ou de front.)
2. « Liquidatori di sinista », op. cit., p. 223.
3. « La crise de la petite bourgeoisie », 2 juillet 1924, infra, p. 124.
4. Cf., déjà, Écrits politiques, I, p. 363, n. 1.
5. « La crise italienne », infra, p. 133.
40 Écrits politiques

diter cette dernière d’un « destin » que le marxisme lui avait toujours dénié, mais
c’est aussi déplacer les termes traditionnels de la « lutte des classes », voire inventer
de nouveaux antagonismes, la contradiction « la plus importante » étant désormais »
celle qui existe entre la petite bourgeoisie et le capitalisme (1) »... À supposer donc
que la « bolchevisation » lui en laisse le temps, il est exclu que le Parti communiste
puisse avoir une politique autonome ou prendre des initiatives marquantes. Le voici
voué, autrement dit, à s’accrocher aux basques de l’opposition démocratique.

Jusqu’au 12 novembre 1924, jour de la réouverture de la Chambre, et nonobstant


les diatribes de L’Unità contre le « semi-fascisme d’Amendola, Sturzo et Turati (2) »,
toute la politique du Parti présuppose acquise la victoire de l’opposition. D’où ce
tourbillon de pas de ballet et de pas de clerc, qui voit le P.C. se retirer sur l’Aventin
avec les oppositions en juillet, pour rompre avec elles en septembre, leur proposer en
octobre de se constituer en « anti-Parlement » et finir par réintégrer, seul cette fois. le
Parlement en novembre (3)... Qu’il essaie par la suite de retrouver une certaine
autonomie face à l’Aventin. voire de se doter, grâce aux « comités ouvriers et
paysans », de nouvelles possibilités d’intervention, c’est indéniable (4). Mais, quelles
que soient ses initiatives -poursuite aussi obstinée qu’infructueuse du « front unique»,
projets réitérés d’« élargissement de la lutte (5) », ouvertures en direction des
républicains ou des autonomistes sardes, tentatives pour susciter derechef - en 1925 -
un « groupe antiparlementaire » avec la gauche des oppositions, voire la grande idée
d’une « Assemblée républicaine sur la base des comités ouvriers et paysans (6)» -, le
P.C. fait toujours figure de « demandeur » face au bloc de l’« anti

1. « Un examen de la situation italienne », 2-3 août 1926, infra, p. 259.


2. « La crise italienne », infra, p. 140.
3. Cf. « Thèses de la gauche », loc. cit., pp. 59-60.
4. Cf. « Démocratie et fascisme », 1er novembre 1924, infra, pp. 150-151, ainsi
que G. M. [G. Mersù], «I comitati operai e contadini », L’Ordine Nuovo, 15 novembre
1924, pp. 49-50.
5. Lo Stato Operaio du 23 octobre 1924 titre sur six colonnes : « Proposta del
Partito comunista per allargare la lotta contro il fascismo. »
6. Cf., par exemple, E. Peluso, « Lettre d’ltalie ». La Correspondance
Internationale, V, 65. 27 juin l925, p. 538 ; « Résolution du C.C. du P.C.
Introduction 41

fascisme ». Comment s’étonner, dès lors, si J’attentat manqué de Tito Zaniboni


peut à la fois faire la preuve que la petite bourgeoisie (...) a lamentablement manqué à
son devoir de mener la lutte contre le fascisme (1) » et clore, comme le dit Gramsci,
tout « un cycle de l’histoire de notre pays, le cycle qu’avait ouvert l’occupation des
usines (2) ».

Quoi qu’il en soit, comme l’expliquera Gramsci devant la Commission politique du


Congrès de Lyon, la situation, encore « démocratique » en septembre 1924 (3),
devient dès lors « réactionnaire » : « Alors que dans une situation démocratique ou
lutterait pour organiser l’insurrection, aujourd’hui, dans une situation réactionnaire, on
lutte pour organiser le Parti (4). » Que la préparation de l’insurrection n’ait jamais été
à l’ordre du jour pendant la phase qui s’achève, il n’est bien entendu plus lieu de s’en
préoccuper : la « tâche fondamentale de l’Internationale communiste » n’est-elle pas
« en ce moment » - comme le proclame le préambule des « Thèses de Lyon » - la
« transformation des partis communistes (...) en partis bolcheviques (5) » ? Ce qui
explique sans doute que ces « Thèses » ne proposent guère autre chose qu’un
« programme minimum (6) ». Et probablement aussi que l’« hypothèse
révolutionnaire » se voie prise en charge par de nouveaux supports, entre la mémoire
et l’imaginaire : le souvenir de l’occupation des usines revenu, on l’a dit, « à l’ordre
du jour (7) » et surtout, au risque de renforcer chez

italien sur les tâches immédiates du P.C.I. », eod, loc., V, 118, 2 décembre 1925,
pp. 1008-1009 « Appel de l’I.C. aux ouvriers et aux paysans d’Italie », eod. loc., V.
120, 9 décembre 1925. p. 1026, etc.
1. Ercoli [P. Togliatti], « L’attentat contre Mussolini et le Parti communiste
italien », eod. loc., V, 112, 14 novembre 1925, pp. 953-954.
2. « Intervento al Comitato centrale ». 9-10 novembre 1925, La costruzione..., p.
476.
3. « La crise italienne », ci-après, p. 137.
4. « Verbale della Commissione politica... », loc. cit., p. 321 ; La costruzione..., p.
487.
5. « La situazione italiana e i compiti del P.C.I. [“ Thèses de Lyon ”] » 20-26
janvier 1926, La costruzione..., pp. 488-513 ; cf. p. 488.
6. À l’exception, toutefois, de la thèse 23 - op. cit., p. 500 - qui envisage de « poser
au prolétariat et à ses alliés le problème de l’insurrection contre l’État bourgeois et de
la lutte pour la dictature du prolétariat » et qui est, précisément, un point avec lequel
Bordiga est d’accord (« Verbale... », loc. cit., p. 325).
7. « Le front unique Mondo-Tribuna. Encore des capacités d’organisation de la
classe ouvrière », infra, p. 270. Cf., aussi, supra, p. 36, n. 6.
42 Écrits politiques

les militants une « attitude fidéiste (1) », voire millénariste, le tableau de


l’U.R.S.S. en marche vers le « communisme (2) ».

Mais c’est d’abord à l’évolution rapide du régime et au renforcement quasi


quotidien de la dictature qu’il faut probablement imputer certaines réflexions d’août
1926 dans lesquelles Gramsci apparaît se résigner, pour la première fois, à la
perspective d’une « phase démocratique » et qui, en ce sens, constitue le point
d’ancrage de sa réflexion sur la « Constituante » des années de prison (3). « S’il est
vrai - concède-t-il en effet dans un rapport présenté devant la direction du Parti et qui
ne sera rendu partiellement public que deux ans plus tard - que politiquement le
fascisme peut avoir comme successeur une dictature du prolétariat (...), il n’est
cependant pas certain ni même probable que le passage du fascisme à la dictature du
prolétariat soit immédiat (...). Il est possible qu’on passe du gouvernement actuel à un
gouvernement de coalition (...). Une crise économique soudaine et foudroyante (...)
pourrait porter au pouvoir la coalition démocratique républicaine (...). Dans tous les
cas nous devons faire que l’intermède démocratique soit le plus bref possible (4). » Et
cette dernière réserve - qu’on ne saurait sous-estimer - n’atténue en rien l’importance
de la rupture qui se dessine ici.

Car s’il est un point sur lequel - « conquête » du Parti ou non - Gramsci ne se
différencie pas jusqu’alors de Bordiga, c’est sur la crédibilité d’une solution
« démocratique » au fascisme et sur le refus, sans recours aucun, de toute forme de
« démocratie ». C’est même là probablement l’une de ces « positions...
incompréhensibles » dont les éditeurs ont argué pour ajourner pendant près de quinze
ans la publication des textes de cette période (3). De sa période « bordiguienne »

1. A. De Clementi, op. cit., p. 214.


2. Cf. « L’U.R.S.S. verso il comunismo », 7 septembre 1926 ; « In che direzione si
sviluppa l’unione soviettista », 10 septembre 1926 ; « Noterelle per Il Mondo », 17
septembre 1926 ; « Gli operai alla direzione delle industrie », 18 septembre 1926, etc.,
La costruzione..., pp. 315-331.
3. Cf., supra, p. 37, n. 1.
4. « Un examen de la situation italienne », 2-3 août 1926, p. 262.
5. « Ces écrits, en grande partie signés, remontent à l’époque bordiguienne, chose
dont il faudra tenir compte pour comprendre certaines positions gramsciennes, qui
reflètent la ligne suivie alors par le Parti, positions incompréhensibles, sinon, pour qui
ne connaît que le Gramsci
Introduction 43

antérieure, Gramsci conserve en effet, et accentue parfois, la polémique


antidémocratique (1). En dépit des divergences qui les opposent quant au rôle
historique de la petite bourgeoisie, il coïncide en particulier avec Bordiga dans
l’appréciation du fascisme, tous deux étant également convaincus que fascisme et
démocratie ne font qu’un. Le fascisme - déclare par exemple Bordiga dans son rapport
au Ve Congrès de l’I.C. - « ne possède aucun programme nouveau ; il ne représente
même pas la négation historique des vieilles méthodes de gouvernement de la
bourgeoisie ; il représente seulement l’achèvement logique et dialectique complet de la
phase précédente de gouvernements bourgeois dits démocrates et libéraux (2) ». Et
Gramsci de lui faire écho, dans un article qui se réfère d’ailleurs explicitement aux
thèses que vient d’adopter le Ve Congrès de l’I.C. : « Fascisme et démocratie sont
deux aspects d’une même réalité, deux formes différentes d’une même action -l’action
que mène la classe bourgeoise pour arrêter la classe prolétarienne dans sa marche. (...)
Il y a eu ces dernières années, en Italie, une parfaite division du travail entre le
fascisme et la démocratie (3). »

Tout au long de cette période, sa conception ou plutôt son refus de la


« démocratie » ne s’éloigne donc en rien du « schéma général du mouvement (4) » et
représente même, sinon le seul, probablement le principal acquis théorique de
l’« assise fondamentale » du Parti qui ne soit pas liquidé à la faveur de la
« bolchevisation». La rupture avec les représentations que charriait peu ou prou le
vieux socialisme italien est, en effet, totale, et la démocratie se définit surtout par ses
connotations négatives : « Si la situation est “ démocratique ”, c’est parce que les
grandes masses travailleuses

des Cahiers » (« Stato attuale dell’edizione degli scritti di Gramsci », Rinascita,


XIV, 6, juin 1954, p. 307).
1. Cf. par exemple, « Un an », 15 janvier 1922, in Écrits politiques, II, pp. 191-
194 ; article qui retrouve toute sa saveur lorsqu’on relit le fameux Discorso su Giolitti
de Togliatti (Rome, 1950).
2. « Rapport d’A. Bordiga sur le fascisme au Ve Congrès de l’Internationale
communiste [23e séance, 2 juillet 1924] », in Communisme et fascisme, Marseille,
1970, pp. 111-145 ; la phrase citée se trouve pp. 111-112.
3. « Démocratie et fascisme », infra, p. 145.
4. P. Spriano, op. cit., p. 463.
44 Écrits politiques

sont désorganisées, dispersées, pulvérisées... (1). » Et il va sans dire que ce refus


investit indistinctement, et en procédant par amalgame, l’ensemble de
l’« antifascisme ». Que si un « vieil abonné et ami de L’Ordine Nuovo », Piero Sraffa,
s’alarme de voir L’Unità « tourner en dérision la “ liberté ” bourgeoise », le voici
soupçonné aussitôt de vouloir « liquider » le Parti : « Il y a dans cette lettre tous les
éléments nécessaires et suffisants pour liquider une organisation révolutionnaire (2). »
L’idée dominante est celle de l’homogénéité de l’adversaire. « Bourgeois fascistes » et
« bourgeois démocrates et libéraux » appartiennent « objectivement » au même
« camp (3) ». Une telle conception - justiciable, au fond, du concept de « fausse
conscience 4 » - ne laisse bien entendu aucune place, ni à la «démocratie d’un type
nouveau » de la période « frontiste (5) », ni a fortiori à la « voie italienne au
socialisme ». Et surtout, dans l’immédiat, elle contredit singulièrement la stratégie de
« front unique » et d’alliances que le « centre » graniscien prétend poursuivre pendant
toute cette période.

C’est, au vrai, le célèbre raccourci d’Albert Treint : «plumer la volaille social-


démocrate », qui résume le mieux une pratique du « front unique » dont le ton ne le
cède en rien à l’acharnement déjà excessif des polémiques contre Serrati, la
dénonciation du « noskisme » cédant la place désormais -mores mutaverunt - aux
foucades contre le « semi-fascisme (6) ». Mais un nouvel élément intervient ici : la

1. « La crise Italienne », infra, p. 137.


2. « Problemi di oggi e di domani », La costruzione..., pp. 175-181. Mais cf., en
outre, le commentaire de G. Berti. op. cit., pp. 166-168.
3. « Démocratie et fascisme », infra, p. 150. mais cf., également, supra, p. 39 et n.
5. ainsi que, dans le même esprit, l’éloge funèbre d’Amendola par Maffi ; Amendola a
rendu « objectivement... un grand service à la bourgeoisie italienne et même à la
réaction en imposant à l’Aventin une discipline antisubversive » (cité par G. Carocci,
Giovanni Amendola nella crisi dello Stato italiano, 1911-1925, Milan, 1956, pp. 116-
117). Fabrizio maffi était membre de la Direction du P.C. depuis août 1924 ; c’était un
ancien terzino.
4. Cf. J. Gabel, La fausse conscience, Paris, 1962, ainsi que notre compte rendu :
« La fausse conscience est-elle un concept opératoire ? ». Annales E.S.C., XVIII, 3,
mai-juin 1963, pp. 554-560.
5. L. Paggi, op. cit., p. XVIII.
6. Cf., par exemple, « L’infanzia di Noske », 5 mars 1921, Socialismo e fascismo,
L’Ordine Nuovo 1921-1922, Turin, 1966, pp. 92-94 - article
Introduction 45

« bolchevisation », menée sous l’œil ironique et critique de Nenni et de l’Avanti !


et qui vise précisément, selon l’« enseignement » de Lénine, à traduire en termes
d’organisation le refus de l’« opportunisme ». Outre que la violence, voire l’injustice
de certaines accusations s’en trouvent légitimées, la dénonciation inlassable de
l’« opportunisme insensé » des maximalistes (1) atteint ainsi deux destinataires : le
P.S.I., certes, soupçonné toujours davantage de poursuivre une « mission contre-
révolutionnaire (2) », mais aussi, implicitement, le « Comité d’entente », taxé tantôt de
« maximalisme », tantôt d’inclination coupable pour les formes d’organisation de la
social-démocratie (3). Dénonçant les « solutions intermédiaires » pour en souligner la
« faillite totale » -l’original italien, plus ambigu, parle de liquidazione totale (4) - cette
polémique non plus ne recule devant aucun moyen : dénonçant ici le « rôle criminel
joué par le Parti maximaliste (5) », invoquant ailleurs l’absence de traces matérielles
comme preuve décisive de la vénalité de l’Avanti ! (6)... Mais le prin

de l’époque où Serrati et les réformistes cohabitaient dans le même parti - ainsi


que, de Bordiga, « Les voies qui conduisent au “ noskisme ” », 14 juillet 1921.
Communisme et fascisme, éd. cit., pp. 45-48. Quant à la campagne contre Serrati, cf.,
infra, p. 252 et n. 1.
1. « Comment il ne faut pas écrire l’histoire... », infra, p. 156 ; mais cf., également,
« La volonté des masses », infra, pp. 186 et suiv.
2. « Comment il ne faut pas écrire..., infra, p. 156. « Sous couvert de favoriser la
“ volonté des masses ” - écrit ailleurs Gramsci - les dirigeants maximalistes lui
substituent leur volonté contre-révolutionnaire, c’est-à-dire la volonté de la
bourgeoisie » (« ” Volontà delle masse ” e “ volontà dei capi opportunisti ” », 26 juin
1925, La costruzione..., p. 246).
3. Cf. « Maximalisme et extrémisme », infra, pp. 198-199 ; « Le parti combattra
avec énergie... », infra, pp. 178-181.
4. « La chute du fascisme », infra, p. 155.
5. « I massimalisti e la situatzione », 30 août 1925, La costruzione..., pp. 276-280 ;
en l’occurrence, p. 277.
6. Du 6 au 11 septembre 1925, sous le titre général de « Un giornale in
liquidazione, un partito alla deriva » (La costruzione..., pp. 280-291), Gramsci
consacre trois articles à l’organe des maximalistes. « L’Unità, écrit-il entre autres, ne
pouvait poser directement la question de savoir et d’établir si l’Avanti ! avait reçu une
compensation financière pour le service rendu à un groupe de financiers piémontais
(...). Dans la plupart des cas. dans ce genre d’affaire, il ne reste aucun document
matériel (...). » Et de poursuivre : « L’intervention intempestive de L’Unità pourrait
très bien avoir démonté la combinaison (...), il est certain qu’on a fait tout son possible
pour qu’il n’y ait jamais une preuve de tout cela, une preuve juridique s’entend. » Pour
conclure : « Seule la connaissance des terribles conditions dans lesquelles se débat
l’Avanti !, révélées soudainement après
46 Écrits politiques

cipal chef d’accusation reste la collusion « objective » avec la bourgeoisie.

Et ici encore, en soulignant que deux ans après le Congrès de Rome les
maximalistes continuent d’entretenir des relations privilégiées avec les réformistes, la
polémique se situe volontairement dans le droit fil de la période bordiguienne : « Les
maximalistes - et, insiste Gramsci, « nous l’avons toujours soutenu » - ne sont pas
indépendants de la bourgeoisie à laquelle ils sont liés par l’anneau unitaire », c’est-à-
dire les réformistes. « Puisque les unitaires ne seront jamais révolutionnaires, les
maximalistes non plus ne le seront jamais (1) ... » Aussi bien, la formule est-elle moins
excessive qu’il ne paraît et le diagnostic provisoirement exact. L’assassinat de
Matteotti a effectivement libéré les socialistes, maximalistes inclus, de « tout reste
d’intransigeance théotique », levant ainsi les derniers obstacles à leur collaboration
avec le bloc des oppositions démocratiques (2). Mais Gramsci, cependant, y passe
sous silence les tentatives de rénovation qui. on le verra, commencent de se dessiner
tant parmi les maximalistes qu’en marge du P.S.I. (3), et, surtout, il y préfigure déjà de
dangereux amalgames : « Le Parti socialiste continue, aujourd’hui encore, à
“ soumettre le socialisme ” à l’idéologie bourgeoise, en asservissant les masses
socialistes aux semi-fascistes de l’Aventin (4). » Tout comme si les thèses de la
« troisième période » de l’Internationale communiste, la tactique « classe contre
classe » et la dénonciation du « social-fascisme » étaient déjà à l’ordre du jour...

Mais, au vrai, ce type d’amalgame n’a rien d’exceptionnel à l’intérieur de l’I.C. où


le discours sur le « front unique » apparaît déjà, bien avant le IXe Plénum, démenti par
plusieurs signes prémonitoires de la « troisième période (5) ».

la campagne de L’Unità, pourrait expliquer », etc. (souligné dans 1’original).


1. « Zero via zero », 7 septembre 1924, La costruzione..., pp. 201-203 ; la citation
est prise p. 203.
2. G. Arfé, Storia dell’Avanti !, Milan-Rome, 1956, tome I, p. 213. Cf., également,
infra, p. 134, n. 2.
3. Cf. G. Arfé, Storia del socialismo italiano (1892- 1926), Turin, 1965, pp. 338 et
suiv.
4. « ” Volontà delle masse ” et “ volontà dei capi opportunisti ”», op. cit., p. 247.
5. Je me permets de renvoyer ici à mon essai : « La tattica ” classe
Introduction 47

Dès le 9 janvier 1924, par exemple, une motion du Présidium de l’Exécutif sur la
situation allemande lance - pour la première fois, semble-t-il, à un niveau aussi élevé -
la notion de « social-fascisme » : « Actuellement les dirigeants de la social-démocratie
ne sont qu’une fraction du fascisme qui se dissimule sous le masque du socialisme.
(...) La social-démocratie internationale devient ainsi peu à peu l’auxiliaire permanente
de la dictature du grand capital (1). » Développée par Zinoviev dans un paragraphe de
son rapport au Ve Congrès intitulé La social-démocratie, une aile du fascisme (2),
l’idée est reprise par Staline dans un article de septembre 1924, « Sur la situation
internationale », que L’Ordine Nuovo s’empressera de traduire. L’auteur y définit la
social-démocratie comme l’« aile modérée du fascisme » et y lance une de ces
formules lapidaires dont il a le secret : « La social-démocratie est le frère jumeau du
fascisme (3). » Mais c’est dans un rapport de Zinoviev au Ve Plénum qui replace ce
thème dans le contexte de la « bolchevisation » qu’est sans doute au regard de
Gramsci l’apport le plus décisif : « La social-démocratie est vaincue par le fascisme en
ce sens qu’il se l’est annexée. (...) Les chefs de la social-démocratie sont vaincus par
la bourgeoisie en ce sens qu’ils sont devenus une partie de la bourgeoisie. (...) En
Italie, le fascisme a été une synthèse des appétits de la bourgeoisie et de la social-
démocratie, cette dernière étant une des ailes du fascisme (4). » Car c’est
probablement là un début de réponse à la question qui hante Gramsci depuis son
ralliement à la stratégie du « front unique ».

C’est précisément sur ce point : la « nature de classe » de la social-démocratie,


qu’achoppe en effet son projet sinon

contro classe ” », in Problemi di storia dell’Internazionale communista (1919-


1939), A cura di A. Agosti, Turin, 1974, pp. 151-192.
1. Les leçons des événements d’Allemagne. La question allemande au Présidium du
Comité exécutif de l’Internationale communiste, en janvier 1924, Moscou, 1924, pp.
90-92 ; cité par J. Humbert-Droz, « Le tappe dell’Internazionale comunista »,
Movimento operaio e socialista, XV, 2. avril-juin 1969, pp. 97-137 ; en particulier, p.
116.
2. Protokoll fünfter Kongress des Kommunistischen Internationale (17 Juni bis 8
Juli in Moskau), Hambourg, 1925, p. 54.
3. Cf. B. Souvarine, Staline, Paris, 1936, pp. 345-346 et, pour la traduction
évoquée, I. Stalin, « Esame della situazione internazionale » L’Ordine Nuovo, IIIe
série, 1, 7, 15 novembre 1924, pp. 53-55.
4. « Les perspectives internationales et la bolchevisation [Exécutif
48 Écrits politiques

de constituer le « Parti communiste unifié » que souhaite Zinoviev (1), du moins


d’entreprendre, selon les directives de l’I.C., la « conquête de la majorité du Parti
socialiste » (2). Étant donné les liens privilégiés que le P.S.I. entretient toujours avec
les réformistes, il lui est impossible de le considérer comme un parti « ouvrier » au
plein sens du terme (3). Déjà, au lendemain même de la scission de Rome, lorsque
s’était posé le problème de la fusion avec les maximalistes, il n’avait pas hésité dans
son intervention du 15 novembre 1922 devant la « Commission italienne » de l’I.C. à
insister sur la composition traditionnellement hétérogène du Parti socialiste : « Le
Parti socialiste n’a jamais été un parti ouvrier, mais une confusion d’éléments ouvriers
et paysans (4). » La question reste bien entendu entière après le ralliement des terzini -
dont il serait absurde de prétendre qu’ils représentent une autre « classe » que leurs
anciens camarades maximalistes - et elle est d’autant plus insoluble que, hormis les
inévitables allusions, dans la meilleure tradition crocienne, à l’« interprétation fataliste
et mécaniste de Marx » dont pâtirait le maximalisme (5), sa conception de l’idéologie
reste manifestement assez pauvre et qu’il est perpétuellement tenté - comme il le fera
pour le « Comité d’entente » - de réduire mécaniquement les désaccords idéologiques
à des affrontements de classes : « La discussion actuelle entre le Comité central et les
extrémistes a bien un contenu de classe (6) ... »

élargi, 2e séance, 25 mars 1925] », La Correspondance Internationale, V, 42, 24


avril 1925, pp. 317-330.
1. G. Zinoviev, « Réponse au camarade Constantino Lazzari (Pravda, 15 avril
19231 », La Correspondance Internationale, III 16, 27 avril 1923, pp. 236-237.
2. A Togliatti, Scoccimarro, Leonetti, etc.. 21 mars 1924, Écrits politiques, II. pp.
285-286.
3. « Pour le P.S.I., (...) notre tâche est de résoudre la question qui restera posée tant
qu’il y aura un P.S. indépendant des unitaires. Nous la résoudrons par tous les
moyens... » (A Scoccimarro et Togliatti, 1er mars 1924, Écrits politiques, II, pp. 276-
277).
4. « La questione italiana e il Comintern », La costruzione ..., p. 449 ; l’éditeur
confondant malheureusement ce texte avec l’intervention de Gramsci au IIIe Plénum
(juin 1923).
5. « Maximalisme et extrémisme », infra, p. 198. Parfois. le problème est résolu
aussi par analogie, les maximalistes représentant - comme les populaires - l’avatar
italien des socialistes révolutionnaires russes. Cf., par exemple, Écrits politiques, II, p.
285.
6. « Le Parti se renforce... », infra, p. 207.
Introduction 49

Outre le prestige personnel de son auteur, l’« analyse » de Zinoviev lui permet
ainsi de « démasquer » réformistes et maximalistes par quelques formules redondantes
marquées au sceau du boit sens et de l’ontologie : « Les sociaux-démocrates sont des
bourgeois et leur morale ne peut être que bourgeoise. (...) Les sociaux-démocrates sont
les valets de la bourgeoisie (1). » La faillite de l’Aventin et l’échec du bloc avec la
« bourgeoisie », les refus auxquels se heurtent toutes les propositions communistes de
« front unique », les tergiversations perpétuelles des maximalistes, enfin - autant de
signes le confirment : « La vérité, c’est que, même si sa composition est ouvrière, le
Parti maximaliste nest pas un parti prolétarien : c’est l’aile gauche de la bourgeoisie
(2). » Telle est d’ailleurs la certitude qui alimentera - jusqu’ au « pacte d’unité
d’action » du 17 août 1934 - la polémique contre les socialistes : « Il s’agit d’une aile
de gauche de la bourgeoisie, qui dirige à son insu une importante partie, si ce n’est la
majorité du prolétariat ; (...) le Parti ne doit pas se priver de la possibilité qui lui est
ainsi offerte de combattre également de l’intérieur les illusions ouvrières et de
démontrer “ dans les faits ” aux ouvriers que la social-démocratie est la main gauche
de la bourgeoisie (3). » Dès 1930, il est vrai, Gramsci - dans sa prison - aura « réglé
ses comptes » avec ce genre de « vérité »...

À dater du 3 janvier 1925, la « désagrégation » du P.S.I. et particulièrement de sa


gauche représente ainsi l’un des principaux objectifs du Parti. Gramsci lui-même y
insiste lorsque le Comité central se réunit le 6 février pour dresser un premier bilan
après le discours de Mussolini : « Pour provoquer une plus grande activité de la
gauche du P.S.I. et accélérer la désagrégation du parti, je crois que nous devons
attaquer la gauche elle-même (4). » Une lettre de Humbert-Droz l’a déjà invité à agir
dans ce sens dès le

1. « Un socialdemocratico. Mario Guarnieri », 14 mai 1925, Per la verità, pp. 301-


302.
2. « I massimalisti e la situazione », La costruzione..., p. 279.
3. « Contro lo scetticismo », 15 octobre 1925, op. cit., pp. 297-299. Le passage cité
se trouve p. 298.
4. Cité, par P. Spriano, op. cit., p. 437. Pour le rapport de Gramsci de ce même 6
février. cf. La costruzione..., pp. 467-474.
50 Écrits politiques

9 janvier 1925 (1) ; et les exemples, ici encore, ne manquent point. Ainsi, dans le
langage fleuri de l’Exécutif de la IIIe Internationale, « les chefs sociaux-démocrates de
gauche sont encore plus dangereux que ceux de droite ; ils symbolisent l’ultime
illusion des ouvriers trompés ; ils sont, pour ainsi dire, la dernière feuille de vigne sous
laquelle se dissimule la honteuse politique contre-révolutionnaire de Severing, de
Noske et de Ebert », le nom de Turati n’étant pas cité, cette fois, dans cette
énumération aussi rituelle qu’infamante (2). C’est donc sur la gauche des maximalistes
que le P.C.I. concentrera son tir. Et c’est comme par hasard Serrati - probablement, en
fait, parce qu’il vient de chez eux - qui sera chargé de mener l’offensive. Procédé, ici
aussi, qui annonce la « troisième période ».

C’est probablement là une confirmation supplémentaire de l’enfermement dans le


« monde de la IIIe Internationale » qu’évoque Stefano Merli et qui pourrait expliquer,
chez Gramsci, cette réduction des problèmes du socialisme italien au sempiternel
antagonisme, hérité du biennio rosso, entre « maximalisme » et « réformisme » ; son
refus aussi, non tant d’une « troisième voie » que de toute ébauche de dépassement de
cette antinomie ; sa myopie, enfin, ou son indifférence aux efforts de Nenni et d’autres
pour tirer le socialisme italien de la double crise où l’ont plongé simultanément le
fascisme et les ultimatums de Moscou (3). C’est bien, en effet, à ce monde de l’I.C. et
à ses règles du jeu - entrer dans le Parti pour en prendre la direction - que renvoie
implicitement Gramsci lorsqu’il exorcise déjà - en 1924 - le cauchemar du
« centrisme » : « Aucun autre danger que celui-ci : qu’existent hors du Parti des
groupes plus révolutionnaires que notre noyau constitutif, qui, en entrant dans notre
organisation, en prennent la direction : danger qui serait une chance du point de vue
révolution

1. P. Spriano, op. cit., pp. 437-438.


2. Les leçons des événements d’Allemagne..., loc. cit., pp. 116-117.
3. S. Merli, « I nostri conti con la teoria della “ rivoluzione senza rivoluzione ” di
Gramsci, loc. cit., pp. 118-119. Exception faite de sa critique du livre d’Otto Bauer. Le
socialisme, la religion et l’église, Gramsci paraît également indifférent à une
expérience comme l’austro-marxisme, cf., du reste, sa confusion entre Max et Alfred
Adler, in Cahiers de prison, Cahiers 10, 11, 12 et 13, Paris, 1978, p. 297.
Introduction 51

naire... (1) » Mais, s’il peut s’expliquer s’agissant de Nenni ou de Vella, à quoi
imputer l’acharnement contre les « jeunes » de Quarto Stato, souvent formés, tel
Morandi, à une tout autre école que le vieux socialisme (2) et qui, en tout cas, ne sont
pas partie prenante dans le gambit de l’I.C. ? Et surtout il y a, telle une béance, cette
insensibilité aux problèmes que posent Nenni et Rosselli : le dépassement de
l’alternative entre « réforme » et « révolution », l’articulation du « socialisme » et de
la « liberté », l’autonomie à l’égard de Moscou... - problématique dont les objectifs, y
compris le dernier (3), recoupent pourtant ceux que lui-même se donne : rompre
radicalement avec le vieux socialisme et donner un contenu nouveau au programme
d’« unité du prolétariat (4) ». Dénégation, refoulement ? Peut-être...

D’autant que la rigueur dont se réclame cette croisade contre l’« opportunisme » -
que l’I.C. elle-même trouvera trop sectaire (5) - se voit perpétuellement démentie par
une stratégie qui privilégie des alliés moins radicaux : intellectuels, paysannerie et
petite bourgeoisie - les « tierces personnes », comme aurait dit Rosa Luxemburg,
Gobetti, Miglioli et Lussu, pour s’en tenir aux principaux symboles..., Mis à part leur
vieille amitié de l’époque de L’Ordine Nuovo - et qui explique que, de son propre
aveu. Bordiga lui-même ait toujours évité d’attaquer Gobetti pour ménager Gramsci
(6) - , l’intérêt de ce dernier pour le fondateur de La Rivoluzione liberale procède de la
conviction qu’« un certain nombre d’intellectuels sont plus à gauche que les
maximalistes eux-mêmes et ne seraient pas loin de collabo

1. A Scoccimarro et Togliatti, 1er mars 1924, Écrits politiques, II, p. 277.


2. A. Agosti, Rodolfo Morandi, II pensiero e l’azione politica, Bari, 1971, pp. 73-
78. Pour Quarto Stato, cf. (« Quelques thèmes de la question méridionale, infra, p.
329 et n. 2.
3. « Si, d’ici au Ve Congrès, notre Parti est guéri de sa crise, s’il a un noyau
constitutif et un centre (...). nous pourrons adopter une position indépendante et même
nous offrir le luxe de critiquer » (A Terracini. 27 mars 1924, Écrits politiques, II, p.
294).
4. S. Merli, « I nostri conti... » loc. cit., p. 119. Pour une synthèse récente sur
Rosselli, cf. A. Colombo, « Carlo Rosselli e il socialismo liberale », Il Politico, XLIII,
4, décembre 1978, pp. 628-649.
5. P. Spriano, op. cit., p. 438.
6. Rapporté par F. Livorsi, in A. Bordiga, Scritti scelti, Milan, 1975, p. 34.
52 Écrits politiques

rer avec le prolétariat révolutionnaire (1) ». L’hypothèse, on le sait, en sera reprise


dans les « Notes sur la question méridionale » et systématisée dans les Cahiers de
prison, mais c’est pour l’heure un perpétuel motif de friction avec les militants de la
fraction de gauche que cette indulgence irrite (2) et qui acceptent mal le diagnostic
selon lequel il y aurait « tendance à la formation de noyaux d’orientation communiste
dans la classe petite-bourgeoise (3) ». Bordiga n’a-t-il pas encore rappelé, devant le Ve
Congrès de l’I.C., que si le fascisme a effectivement déçu les espoirs de la petite
bourgeoisie, il n’en existe pas moins « une frontière très nette entre l’état d’esprit du
prolétariat et celui de la classe moyenne

S’il vise officiellement, en accord avec les mots d’ordre de l’I.C., à « ouvrir la voie
à l’alliance des ouvriers et des paysans (5) », c’est un autre rêve de l’époque de
L’Ordine Nuovo qu’essaie de réaliser, en se réclamant de la même analyse, le
rapprochement avec Miglioi et la gauche du Parti populaire. Quoique cette tactique -
« compromis historique » ante litterani ? - ne laisse d’avoir des résultats médiocres (6)
et que l’alliance avec la paysannerie soit loin de faire, comme escompté, un grand
« pas en avant (7) », la lecture que Gramsci se donne du « phénomène Miglioli » met
en effet au jour les mêmes symptômes et utilise la même grille que pour la petite
bourgeoisie. Certes, il n’est pas impossible, encore que ce diagnostic reste à vérifier,
que « la gauche catholique se rapproche plus du communisme que des socialistes et
des réformistes (8) », mais rien n’atteste en revanche que « les masses paysannes,
même catholiques, s’orientent vers la lutte révolutionnaire (9) » et que la paysannerie
puisse davantage que la

1. « Vecchia musica », 2 juillet 1925, La costruzione..., pp. 376-377.


2. « Quelques thèmes de la question méridionale », infra, p. 354 et n. 1.
3. « En Italie », infra, p. 302.
4. Cf. Communisme et fascisme, pp. 120-121 et 132-133, ainsi que l’article de
Bordiga. « Il movimento dannunziano », 15 février 1924, in Scritti scelti, éd. cit., pp.
175-184.
5. « Verbale della Commissione politica per il congresso di Lione », loc. cit., p.
305, La costruzione..., p. 483. Pour la période antérieure, cf. « La lutte agraire en
Italie », 31 août 1921, Écrits politiques, II, pp. 157-159, et la lettre à Togliatti du 18
mai 1923, id., pp. 227-228.
6. « Thèses de la gauche », loc. cit., p. 61.
7. « Relazione al Comitato centrale », 6 février 1925, op. cit., p. 472.
8. « En Italie », infra, p. 302.
9. « La loi sur les associations secrètes », 16 mai 1925, infra, p. 177.
Introduction 53

petite bourgeoisie pallier l’isolement d’un prolétariat dont la « passivité » est, par
ailleurs, indéniable. Mais, toujours prisonnier des mêmes représentations, Gramsci ne
s’efforce-t-il pas ici encore de retrouver, sous le masque aigu de Don Sturzo, tel grand
protagoniste de la révolution russe (1) ?

Quoiqu’il s’y entoure de sévères précautions doctrinales - les « Thèses de Lyon »


lançant effectivement une mise en garde solennelle contre les partis régionalistes
comme l’« Unione nazionale » d’Amendola ou le « Partito sardo d’azione » qui « sont
un obstacle à la réalisation de l’alliance des ouvriers et des paysans (2) » -, son intérêt
pour Emilio Lussu et les autonomistes sardes, autres alliés virtuels auprès desquels le
P.C.I. se montre alors particulièrement empressé, n’en rend que plus manifestes les
ambiguïtés d’une tactique qui remet en question « toute la politique d’alliances
sociales » de la période bordiguienne et se différencie toujours davantage de la
« mentalité de Livourne (3) ». Car il ne s’agit nullement, quoi qu’en veuille la légende,
d’une nouvelle confirmation de la «spécificité sarde » de Gramsci (4) et d’un retour
aux vieilles amours qui l’avaient fait adhérer en 1913 à un « Groupe d’action et de
propagande antiprotectionnistes ». Ces retrouvailles avec l’autonomisme sarde
s’effectuent, au contraire, « à la lumière de la nouvelle situation italienne » et
procèdent chez lui d’une « révision critique de toute son expérience “ sarde ” (5) » qui
s’enracine dans l’humus de la correspondance de Vienne et de la crise de 1923. Quitte
à laisser Grieco sacrifier au rituel du « front unique » en démasquant devant les
« masses sardes » ces « serviteurs du capitalisme italien, démocratique et fasciste »
que sont les « chefs opportunistes » du

1. Ainsi : « Les populaires sont aux socialistes ce que Kerenski est à Lénine » (« I
popolari », ler novembre 1919, L’Ordine Nuovo, 1919-1920, Turin, 1955, pp. 285-
286).
2. « La situazione italiana e i compiti del P.C.1. [Thèses de Lyon] ». La
costruzione..., p. 499.
3. G. Melis, Antonio Gramsci e la questione sarda, Cagliari. 1975, p. 27.
4. Cf., bien entendu, P. Togliatti, « Gramsci, la Sardegna, l’Italia » [1947], in
Gramsci, Florence, 1955, pp. 47-59, thème que l’on retrouve avec surprise sous la
plume d’Alfonso Leonetti dans sa « lettre-préface » à G. Melis, op. cit., pp. 5-7.
5. G. Melis. op. cit., ibid.
54 Écrits politiques

Parti sarde d’action (1), force est en effet de constater quecomme le rappellera
Lussu - ce sont ces mêmes dirigeants qui « ont empêché les paysans et les bergers
sardes de passer au fascisme (2) » et donc de grossir la « réserve de la contre-
révolution » qui pourrait se constituer - Gramsci, en tout cas, le redoute - en Italie
méridionale (3). Mais surtout il croit déceler dans l’évolution du Parti sarde d’action
certains signes qui permettent, ainsi qu’il l’écrivait à Togliatti en mai 1923,
d’« avancer des propositions essentielles dans le problème des rapports entre le
prolétariat et les masses rurales (4 ) ». Et, ici aussi, son analyse ne cesse de mêler
interprétation et wishful thinking. Certes, l’existence à l’intérieur du mouvement sarde
d’un courant de gauche, républicain, prêt à rompre avec l’Aventin, voire à s’allier avec
les communistes, permet au P.C. d’envisager, fidèlement à sa tactique, « la possibilité
de créer une gauche dans la gauche républicaine sarde », une fraction, autrement dit,
dévouée aux directives du Krestintern. Mais les débats du Congrès de Macomer des
autonomistes sardes s’achèvent sur un compromis unitaire au seul « avantage, en
dernière analyse, de la bourgeoisie agraire et du fascisme (5) ». Emilio Lussu,
bouillant dirigeant de cette aile républicaine, accepte à coup sûr - accepte, mais ne
demande pas (6) - de participer à Moscou aux travaux de l’Internationale paysanne,
mais s’il ne craint pas, selon sa formule, de « jouer avec le feu (7 ) », son fédéralisme
lui interdit de se rallier à la « statolâtrie

1. [R. Grieco], « Appello dell’Internazionale contadina al Quinto congresso del


Partido sardo d’azione », 27 septembre 1925, in S. Sechi, Il movimento autonomistico
in Sardegna (1917-1925), Cagliari, 1975, pp. 457-465. Cf., en particulier, p. 463.
2. Lussu à Grieco, 29 septembre 1925, in G. Melis, op. cit., p. 204.
3. « Le Midi et le fascisme », 15 mars 1924, infra, p. 105.
4. A Togliatti, 18 mai 1923, Écrits politiques, II, p. 226. Cf., en outre, les
réflexions sur la Sardaigne in «Que faire ? », 1er novembre 1923, eod. loc., pp. 305-
306.
5. « Rapporto al Krestintern, sul P.S.A. », 1er octobre 1925, in G. Melis, op. cit.,
pp. 205-209 ; S. Sechi, Dopoguerra e fascismo in Sardegna, Il movimento
autonomistico nella crisi dello Stato liberale (1918-1926), Turin, 1969, p. 485.
6. « Lussu... demande à aller à Moscou et fait des déclarations intéressantes »
(« Relazione al Comitato centrale », 6 février 1925, La costruzione..., p. 470) ; mais le
rapport cité ci-dessus laisse bien entendre que l’«invitation vient de la section italienne
du Krestintern.
7. Lussu à Grieco, 29 septembre 192 5, déjà cité.
Introduction 55

communiste (1)». L’autodissolution du Parti sarde d’action en décembre 1925 le


privera, en outre, de ses troupes et mettra brutalement fin au rêve, quelque peu
prématuré, d’une Sardaigne à 1’ « avant-garde de la révolution paysanne en Italie
(2) ».

Quoique manquée, cette tentative d’alliance n’en rassemble pas moins les
principales composantes de la stratégie à laquelle Gramsci est acquis depuis 1923 et
assure en quelque sorte le relais entre la lettre sur la fondation de L’Unità et ce prélude
aux Cahiers de prison que constituent les « Notes sur la question méridionale ». Sa
rencontre avec Lussu, qui s’organise tout naturellement, ainsi que ce dernier le
rappellera, autour de thèmes comme l’« autonomie », le « fédéralisme » et la
« décentralisation (3) », permet en effet à Gramsci de mettre en œuvre et de tester in
vivo sa théorie de la « traduction ». Sur le plan politique, en assurant la liaison entre
les revendications autonomistes sardes et les propositions « soviétistes » du Parti
communiste (4), la formule de « République fédérale des ouvriers et paysans »,
traduction italienne - on le sait - du mot d’ordre de « gouvernement ouvrier et
paysan », paraît trouver ici une application immédiate. Mais cette redécouverte du
monde sarde est en outre inséparable d’une sorte de « traduction dans la traduction »
visant à spécifier, à travers cet exemple, une « question paysanne » dont les « Notes »
souligneront que, « en Italie, [elle] est historiquement déterminée » et ne se réduit pas
à la « question paysanne et agraire en général (5) ».

Si les « Notes » de 1926 se réclament avec insistance et au prix de quelques


distorsions du premier Ordine Nuovo (6), ce

1. Cité par S. Sechi, Dopoguerra e fascismo..., p. 477.


2. A. Drobinski, « Il movimento dei contadini in Sardegna » [Krestianski
Internatsional, 1925], in S. Sechi, Il movimento autonomistico..., pp. 466-470.
3. « Nous en parlions souvent avec Gramsci. Il me semble probable que notre
exigence de transformation radicale de l’État (... ) a largement influencé Gramsci » :
rapporté par D. Zucàro, in Vita del carcere di Antonio Gramsci, Milan-Rome, 1954, p.
143, n. 1. Cf., également, « Carteggio Gramsci-Lussu », 12 juillet 1926, ibid., pp. 138-
144 ; in La costruzione...., pp. 528-530.
4. Cf. « Appello dell’Internazionale contadina... » op. cit., pp. 462-463.
5. « Quelques thèmes de la question méridionale », infra, p. 332.
6. « Quelques thèmes... », infra, pp. 329 et suiv. ; ainsi que p. 329, n. 1.
56 Écrits politiques

sont bien la stratégie des alliances et son principal implicite : la « traduction » qui
lui permettent de percevoir et de spécifier cette « question » sous ses « deux aspects
typiques et particuliers - la question méridionale et le problème du Vatican (1) ». La
conjoncture suffirait, certes, à justifier cette découverte. Outre la crainte de voir
s’organiser en Italie du Sud, comme sous la Restauration, une « Vendée italienne », la
lutte contre le « semi-fascisme » d’Amendola et de l’Union nationale passe, si l’on
peut dire, par la « question méridionale ». Le Mezzogiorno constitue le principal
support de cette opposition constitutionnelle dont Gramsci redoute - on l’a vu - qu’elle
fasse obstacle à l’« avènement du prolétariat (2) ». Il y insistera donc en août 1926 au
moment de s’engager dans la rédaction de ses « Notes » ; si le P.C. « ne se met pas à
travailler sérieusement » dans le Mezzogiorno, ce dernier « sera la base la plus forte de
la coalition de gauche (3) ». Mais il s’agit également d’un choix stratégique, qui va
probablement bien au-delà - on en aura la preuve au moment du « tournant » de 1930 -
de la seule et fidèle application des directives de l’I.C. À l’inverse de Bordiga et de
l’« ultra-gauche », Gramsci est manifestement persuadé que, quelles que soient les
circonstances, le prolétariat ne saurait « faire seul la révolution contre toutes les
classes (4) ». L’expérience de la révolution russe et les « enseignements » du
« léninisme », l’échec des communistes bulgares qu’il a soigneusement scruté de son
observatoire viennois, la politique paysanne de l’IC., ses réflexions - surtout - sur la
faillite du socialisme italien, tout concourt à le conforter dans cette conviction : « Dans
aucun pays le prolétariat n’est en mesure de conquérir et de garder le pouvoir par ses
seules

1. « Quelques thèmes... », infra, p. 332. Cf., en outre, « Le Vatican », 12 mars


1921, infra, pp. 288-291.
2. Cf.. supra, p. 38, n. 6.
3. « Un examen de la situation italienne », infra, p. 263.
4. H. Gorter, Réponse à Lénine [1920], Paris, s.d. [1930], p. 112. À noter pourtant
que Gorter tend à faire une exception en faveur de l’Italie, où, dit-il, « l’aide des
paysans pauvres est possible » (p. 18). S’il concède qu’ « on ne peut se dérober à la
nécessité d’attirer les grandes masses dans la lutte », Bordiga, quant à lui, reste
convaincu qu’au moment de la « prise du pouvoir », le prolétariat trouvera en face de
lui un front rassemblant, outre le fascisme, « toutes les forces bourgeoises et sociales-
démocrates » (Communisme et fascisme, pp. 142-143).
Introduction 57

forces : il doit donc se procurer des alliés (1). » Zinoviev ne les a-t-il pas du reste
désignés en soulignant lors du 1er Congrès du Krestintern l’importance, pour l’Italie,
de l’union avec les paysans (2) ? Reste que le choix des protagonistes - les paysans
pauvres du Mezzogiorno et des Îles - n’est pas lui-même indifférent.

Sans doute reste-t-il ici quelque chose du mythe dont est mort jadis Pisacane ; le
Mezzogiorno, poudrière de l’Italie... « Si nous réussissons à organiser les paysans
méridionaux, nous aurons gagné la révolution (3). » Passant outre l’ironie historique et
la syntaxe bolchevique, le discours paraît renouer avec la légende dorée du
« méridionalisme » : le brigandage social, le bakouninisme napolitain, les Fasci
siciliens (4)... « Les paysans méridionaux sont, après le prolétariat industriel et
agricole d’Italie du Nord, l’élément social le plus révolutionnaire de la société
italienne (5). » À l’appui de cette conviction, peu de chose pourtant : le relatif échec
du fascisme en Italie méridionale, la crise de certains prix agricoles, quelques
mouvements de protestation sporadiques, le relèvement du taux des fermages,
l’accélération de la concentration foncière, l’apparition d’un « migliolisme »
méridional (6). Tout comme si les représentations traditionnelles du
« méridionalisme » restaient effectivement dominantes (7).

Le manuscrit de 1926 ne se présente pourtant pas comme une nouvelle défense et


illustration de la « révolution méridionale ». Gramsci s’y efforce au contraire - comme
l’observe Martin Clark (8) -de rendre compte, par leur formation

1. « Verbale... », loc. cit., p. 305 ; La costruzione..., p. 483.


2. « Que manque-t-il en Italie, où domine le paysan, pour vaincre les fascistes ?
L’union des paysans et des ouvriers » (C.P.I. [Conseil Paysan International], 1re
Conférence Internationale Paysanne, tenue à Moscou dans la riche salle du Trône du
Palais du Kremlin, les 10, 11, 12, 13, 14 et 15 octobre 1923, Thèses, messages et
adresses, Paris, 1923, p. 70).
3. « Intervento al C.C. , 9-10 novembre 1925, La costruzione..., p. 478.
4. Cf’., du reste, la mésaventure comique de Franchetti et Sonnino évoquée, infra,
p. 350.
5. « Les cinq premières années... », infra, p. 246.
6. « Intervento al C.C. », op. cit., ibid.
7. Cf. L’intervention de P. Allum sur « Gramsci e la questione meridionale». in
Gramsci e la cultura contemporanea, Rome, 1975, I, pp. 538-539.
8. M. Clark, « Gramsci e la questione meridionale [intervention] », op. cit., pp.
535-537.
58 Écrits politiques

idéologique, de cette passivité des masses rurales du Mezzgiorno qui, décevant les
espoirs de Gramsci, dément le mythe - plus récent - d’une paysannerie que la guerre
aurait « révolutionnée (1) ». Si la « question méridionale », autrement dit, est
essentielle pour une stratégie des alliances, c’est peut-être d’abord en tant qu’elle
désigne - l’importance peut-être excessive dévolue à Croce et aux « intellectuels
traditionnels » en témoigne - le type d’articulation que le P.C. souhaiterait établir avec
ses alliés pour réaliser et assurer son « hégémonie », c’est-à-dire les gagner à sa cause
et les maintenir sous son contrôle ; thème que les Cahiers, on le sait, développeront
longuement. Aussi bien Gramsci insiste-t-il dès 1923 pour qu’on vole dans cette
« question » le lieu privilégié où « le problème des rapports entre les ouvriers et les
paysans ne se pose pas seulement comme un problème de rapports de classes, mais
aussi et surtout comme un problème territorial, comme l’un des aspects, autrement dit.
de la question nationale (2) ». Au risque de transformer le sens et le contenu de ses
alliances, la primauté ainsi dévolue à l’aspect « territorial » ne peut que confronter le
choix, fondamental désormais, de la « fonction nationale » de la classe ouvrière.

Tout témoigne en effet, et d’abord 1’« alliance sarde », que Gramsci n’a cure, à
moins quil ne les ait « dialectiquement dépassées », des réserves et des critiques que
Bordiga, tout autant que Serrati, avait opposées à l’époque du IIe Congrès de l’I.C.
aux thèses de Lénine sur la « question nationale » et à l’appui que le Komintern
accordait à des mouvements comme le kémalisme. Sans être aussi ouverteruent
« réactionnaire » que le soulignent les « Thèses de la gauche », encore que les
conclusions du Congrès de Maconier visent exclusivement à maintenir le statu quo en
matière de propriété foncière (3), le Parti sarde d’action n’en constitue

1. À l’influence du modèle russe soulignée par M. Salvadori (« Gramsci e la


questione meridionale », op. cit., pp. 406 et suiv.), vient probablement s’ajouter le
souvenir de toute la propagande des années de guerre parmi les paysans mobilisés. On
pouvait effectivement imaginer qu’à la fin du conflit les paysans exigeraient. fût-ce
par la force, tout ce qu’on leur avait promis et, tout d’abord. la terre...
2. Écrits politiques, II, pp. 229-230.
3. Cf. « Thèses de la gauche », loc. cit., p. 61 et, sur les résultats du Congrès de
Macomer, S. Sechi, Dopoquerra e fascismo..., pp. 485-486.
Introduction 59

pas moins une organisation originellement « populiste » qui s’efforce de médier


des intérêts antagonistes en faisant prévaloir sur les revendications de classe de la
paysannerie pauvre un programme libre-échangiste, autonomiste ou national (1). Sans
doute Gramsci mise-t-il ici sur une certaine pratique - « désagrégatrice » - du « front
unique » qui, précipitant la crise interne de l’autonomisme sarde, permettrait d’en
surmonter les ambiguïtés. Mais le choix même de ce type d’alliés et a fortiori la
constellation sociale que configurent intellectuels petits-bourgeois, catholiques de
gauche, paysans méridionaux et, bien entendu, autonomistes sardes ne signifient rien
d’autre que la formation de ce « nouveau bloc historique » dont les Cahiers feront la
théorie. Davantage : anticipant sur ces derniers, ils impliquent déjà l’élaboration du
concept lui-même, celui de « bloc historique ».

C’est donc, quoique encore à l’état implicite, le surgissement de ce concept au


terme de la « bolchevisation » qui permet de repérer une articulation privilégiée entre
un certain état du discours et de la pratique politiques de Gramsci et le complexe de
notions autour duquel s’organise la réflexion des Cahiers de prison : « hégémonie »,
« bloc historique », « guerre de position »... Mais bien que ce « nouveau bloc
historique » - et probablement le concept lui-même - renvoie à une configuration
sociale dont les frontières et les objectifs ne coïncident plus avec ceux du
« gouvernement ouvrier et paysan » de 1923, il serait certainement prématuré ou
hasardeux d’en conclure à une totale rupture avec les prémisses de la « conquête » ou
d’y voir, une fois encore, le lieu de la « spécificité ». Plutôt que le terme de
« rupture », celui de « déplacement » serait ici beaucoup plus pertinent. C’est en effet
de la stratégie des alliances elle-même, et singulièrement du type de rapports que le
prolétariat est censé établir avec « les autres forces sociales qui, bien que dirigées par
des partis et des groupes politiques liés à la bourgeoisie, sont objectivement sur le
terrain de l’anticapitalisme (2) », que procède manifestement ce déplacement des
objectifs et des partenaires. Si le prolétariat - entendez : le Parti - veut

1. S. Sechi, Il movimento autonomistico..., p. 32.


2. « Les cinq premières années... », infra, p. 236.
60 Écrits politiques

« se procurer des alliés », il doit « se placer à la tête des autres forces sociales qui
ont des intérêts anticapitalistes et les diriger dans la lutte pour abattre la société
bourgeoise (1) ». L’hypothèse, on le voit, est double : il existerait, hormis le
prolétariat, des « forces sociales anticapitalistes » dont les « intérêts » convergeraient
« objectivement » avec le programme communiste et surtout - quoique la métaphore
soit énigmatique - le Parti serait en mesure de « se placer à [leur] tête ».

Inutile, bien entendu, de souligner l’ambiguïté de cette notion d’« anticapitalisme »


qui peut subsumer aussi bien la « subversion » prolétarienne que les nostalgies de tous
ceux qui, selon la formule du Manifeste, « cherchent à faire tourner à l’envers la roue
de l’histoire (2) » et singulièrement, dans l’Italie mussolinienne, les « fascistes de la
première heure » se réclamant contre vents et marées du programme
« révolutionnaire » de 1919 ou les théoriciens de la « corporation-propriétaire »
nourris des thèses de Spirito (3). Le thème, au vrai, est pleinement cohérent avec une
analyse du fascisme et de la société italienne qui, non seulement consacre la « fonction
historique » de la petite bourgeoisie, mais situe, on l’a vu, entre le capitalisme et la
petite bourgeoisie la contradiction « la plus importante (4) ». Plus symptomatique à
coup sûr, et confirmant certaines inflexions populistes de la « conquête des masses
(5) », la substitution d’une notion aussi confuse, et non moins ambiguë, que celle de
« force sociale » au concept de « classe sociale » déblaie bien entendu le champ où
viendra s’inscrire, à l’époque des Cahiers de prison, la thématique du « national-
populaire (6) », mais annonce surtout une transformation de la problématique
marxienne de la

1. « Verbale della Commissione politica... », loc. cit., p. 305 ; La costruzione..., p.


483.
2. K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, 1962, p. 33.
3. Sur Ugo Spirito et la « corporation-propriétaire », cf. Cahiers 10, 11, 12 et 13,
éd. cit., ad nom. On trouvera le « Programme des Fasci italiani di combattimento [Il
Popolo d’Italia, 6 juin 1919] », in R. Paris, Les origines du fascisme, Paris, 1968, pp.
84-86.
4. Cf. supra, p. 40, n. 1.
5. Cf. supra, p. 34 et n. 6.
6. Cf. R. Romeo, Risorgimento e capitalismo, Bari, 1963 (2e éd.), p. 44 et, surtout,
A. Asor Rosa, Scrittori e popolo, Saggio sulla letteratura populista in Italia, Rome,
1965, pp. 257 et suiv.
Introduction 61

« société civile ». Si la surestimation du rôle historique de la petite bourgeoisie


débouche inévitablement sur celle du groupe social qui en constitue, aux yeux de
Gramsci, le principal symbole : les intellectuels, organisateurs de cette « culture » par
laquelle les classes dominantes assurent leur « hégémonie », une telle substitution
désigne déjà le type de « société civile » qui permet de penser et qu’implique cette
fonction hégémonique de l’« hégémonie ».

Il ne peut s’agir en effet que d’une conception qui, rompant - comme le


souligne Bobbio (1) - avec l’identification marxienne de la « société civile » et du
« moment de la structure », ne définit plus cette même « société civile » comme
« l’ensemble des rapports matériels des individus à l’intérieur d’un stade de
développement déterminé des forces productives (2) », mais comme la totalité des
mécanismes culturels et intellectuels par lesquels passe essentiellement - en témoigne
déjà le rôle dévolu à Croce et Fortunato dans les « Notes sur la question méridionale
(3) » - cette forme de contrôle social que Gramsci nomme « hégémonie ». La « société
civile », autrement dit, « n’appartient plus au moment de la structure, mais à celui de
la superstructure (4) » ; au moment - la superstructure, toujours - dont la vocation est,
précisément, de médiatiser et de concilier les « intérêts » antagonistes. C’est, bien
entendu, expulser l’bistoire de son « véritable foyer (5) » pour élider, au profit du seul
« consensus », le moment de la force ou de la violence : le moment de l’État. Mais
c’est désigner aussi ce qui constitue désormais pour Gramsci le terrain d’élection
d’une politique des alliances : cette sphère de l’« hégémonie » dans laquelle le
prolétariat est censé pouvoir prendre la tête des « autres forces sociales ».

L’indéniable « innovation par rapport à toute la tradition marxiste (6) » que


constitue l’émergence de ce marxisme des

1. N. Bobbio, « Gramsci e la concezione della società civile », in Gramsci e la


cultura contemporanea, éd. cit., pp. 75-100 et, en particulier, pp. 84 et suiv.
2. K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, trad. de R. Cartelle et G. Badia,
Paris, 1966, p. 55.
3. Cf. « Quelques thèmes... », infra, pp. 351-352.
4. N. Bobbio, op. cit., p. 85 ; en italiques dans l’original.
5. K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, éd. cit., p. 54.
6. N. Bobbio, op. cit., p. 85.
62 Écrits politiques

superstructures n’interdit pas pour autant d’en repérer l’équivalent pratique dans
l’évolution de l’I.C. Il est évident, d’abord, que Gramsci a pu faire sienne
l’interprétation du « front unique » illustrée par Radek dès la Conférence des Trois
Internationales d’avril 1922 et dont Lénine avait alors dénoncé le laxisme (1). Membre
de la « Commission italienne » du Komintern, Radek, qui entretient des relations
suivies avec les socialistes italiens depuis 1914, a été - en 1922 - coauteur ou presque
avec Gramsci d’un Manifeste au prolétariat italien (2) . Dès le IVe Congrès, il a
également commencé de théoriser, avec le talent qu’on lui connaît, une révolution
lente qui ressemble assez à ce que les Cahiers appelleront la « guerre de position (3) ».
Son éloge de Schlageter enfin, auquel Gramsci rendra discrètement hommage (4), a
quelque peu justifié a posteriori, en évoquant des alliances encore plus ambiguës, la
rencontre manquée avec D’Annunzio du printemps 1921 (5). Mais la stratégie
qu’implique la configuration d’un « nouveau bloc historique » et, plus encore, la
primauté qui y est dévolue à l’« hégémonie » au sens où l’entend Gramsci sont avant
tout contemporaines de la politique qui, sous les auspices de Boukharine et de Tomski,
prend le contre-pied des thèses du Ve Congrès sur la « social-démocratie, aile du
fascisme » et tente, à la faveur de l’expérience du Comité anglo-russe (6) , de
ressusciter l’ancien « front unique » sous une « nouvelle forme », celle de l’« unité
syndicale internationale (7) ».

L’attitude à 1’«égard du Comité anglo-russe permet bien entendu au P.C. d’Italie,


comme aux autres sections de l’I.C., de réaffirmer sa fidélité à la direction
boukharino-stalinienne

1. Cf. Édition du Comité des Neuf, Conférence des Trois Internationales, Tenue à
Berlin, les 2, 4 et 5 avril 1922, Bruxelles, 1922, ainsi que Lénine. « Nous avons payé
trop cher », Pravda, 11 avril 1922, in Œuvres, tome 33, éd.cit., pp. 336-340.
2. G. Somai, Gramsci a Vienna, pp. 22, 31, 33, etc. Quant aux liens de Radek avec
le P.S.I., cf. son autobiographie in G. Haupt. J.-J. Marie, Les bolcheviks par eux-
mêmes, Paris, 1969, p. 330.
3. Cf. Écrits politiques, II, pp. 18, 20 et 267, n. 1.
4. Cf. « Le destin de Matteotti », 28 août 1924, infra, p. 141 et n. 1.
5. Cf. Écrits politiques, II, p. 45 et n. 1. Le témoignage cité par S. Caprioglio est
corroboré par celui du député communiste Giuseppe Tuntar dans sa nécrologie
d’Alceste De Ambris, in L’Italia del Popolo (Buenos Aires, 13 janvier 1925.
6. Cf., ci-après, p. 263. n. 4.
7. A. Rosenberg. Histoire du bolchevisme, Paris, 1967, p. 291.
Introduction 63

de l’Internationale. Pour autant que les circonstances lui en laissent le loisir,


L’Unità étant forcée par exemple de suivre l’affaire en utilisant les services du
correspondant de L’Humanité, le Parti italien joue pleinement le jeu, organise des
souscriptions en faveur des mineurs britanniques (1) et, fort cette fois de l’appui des
maximalistes, fait vainement pression sur la C.G.I. pour qu’elle adhère au « Comité
pour l’unité syndicale (2) ». Mais l’adhésion au Comité anglo-russe désigne avant tout
chez Gramsci, par-delà le formalisme de la discipline à l’égard de l’I.C., la première
rupture effective avec Zinoviev - rupture qu’il avait réussi jusqu’alors à éluder avec
plus ou moins de succès - et, plus encore, la révélation d’une perspective unitaire qui
pourrait, selon sa formule, avoir « autant de signification et d’importance qu’une
véritable germination de Soviets (3) » ; la découverte autrement dit, à marquer d’une
pierre blanche, d’une solution de rechange à cet « ordinovisme » qui a été jusqu’ici
son premier et ultime recours. Dans l’expérience du Comité anglo-russe il peut en
effet entrevoir l’un des contenus possibles de la notion d’« hégémonie » : un Parti
communiste fonctionnant comme le « chef idéologique » d’un mouvement réformiste
(4).

Que cette inclination « boukharinienne » de l’été 1926, alors même que la


« question méridionale » et l’alliance avec Miglioli intègrent dans la problématique de
Gramsci l’un des éléments centraux du « boukharinisme », que l’assomption de ce
« moment » stratégique permette de repérer dans la thématique des Cahiers de prison
la sublimation d’une phase bien précise de l’évolution de l’I.C., voire de cette
« régression opportuniste » qui hante dès ses origines l’histoire du Komintern, il n’est
bien entendu pas lieu d’en vérifier ici l’hypothèse. Mais il est certain en tout cas que,
loin d’en contredire les prémisses, cette découverte in vivo du fonctionnement de l’
« hégémonie » dans laquelle va s’ancrer

1. A. Leonetti, Notes sur Gramsci, pp. 148-150.


2. L. U., « L’adhésion des maximalistes italiens au Comité anglo-russe », La
Correspondance Internationale, VI, 38, 24 mars 1926, pp. 358-359.
3. « Un examen de la situation italienne », 2-3 août 1926, infra, p. 267.
4. O. Perrone, La tattica del Comintern del 1926 al 1940, Introduzione e note di B.
Bongiovanni, Venise, 1976 (1re éd. in Prometeo, 1946-1947), p. 45.
64 Écrits politiques

toute la réflexion des années de prison, y compris et d’abord, il va sans dire, les
discussions sur la « Constituante (1) », s’inscrit de façon tout à fait cohérente dans la
perspective dont se réclamait implicitement la lettre emblématique du 12 septembre
1923 sur la fondation de L’Unità : l’interprétation quasi métaphorique du « front
unique » comme une « guerre de position » et, plus encore, l’enracinement du
« léninisme » - élevé pourtant à la dignité de Weltanschauung (2) - dans la seule
stratégie du « front unique (3) ».

Sans vouloir revenir ici sur le problème - tout anecdotique - de l’« orthodoxie
léniniste » de Gramsci (4), la doctrine dont se réclameront les Cahiers apparaît ainsi
doublement datée. Assumant comme une hypostase l’expérience du « front unique » et
n’en retenant surtout, et ce sera encore le cas en 1926, que les aspects les plus
« tactiques », il s’agit d’abord de ce « léninisme », né comme un doublet du
« trotskisme », et qui ne vise ni plus ni moins - Zinoviev le confiera plus tard à
Lachevitch - qu’à « coordonner les nouvelles divergences avec les anciennes ». Si
Gramsci est effectivement le premier à introduire le syntagme « marxisme-léninisme »
dans le lexique du Parti communiste d’Italie (6), c’est bien à partir du même type de
préoccupation : manifester, certes, l’allégeance du Parti italien à l’I.C. et

1. Cf., supra, p. 37, n. 1.


2. « Le léninisme est un système unitaire de pensée et d’action pratique, dans
lequel tout se tient et se démontre réciproquement, de la conception générale du
monde jusqu’aux plus petits problèmes d’organisation » (« L’organizzazione base del
partito », 15 août 1925, La costruzione..., pp. 271-276 ; la phrase citée se trouve p.
272).
3. Cf. Écrits politiques, II, pp. 16-18. ainsi que R. Paris, « Il Gramsci di tutti »,
Giovane critica, no 15-16 (1967), pp. 48-61 et, en particulier, p. 56.
4. Évoquant le sort de Gramsci et de Terracini, l’un des futurs hagiographes de
Gramsci note dès 1936 : « La seule chose qu’on puisse reprocher à cette phalange
d’hommes dévoués à la cause du Parti, c’est d’avoir fait preuve, les premiers temps, de
plus de sentimentalité que de méthode léniniste dans le travail » (G. Amoretti, « Les
héros de la lutte antifasciste en Italie », L’Internationale communiste, XVIII, 3. mars
1936, pp. 321-331
5. « L ‘ invention du “ trotskisme ”», La Révolution prolétarienne, IV, 53, 1er mars
1928, p. 11.
6. Cf. « Cronache de L’Ordine Nuovo », 15 novembre 1924, La costruzione..., pp.
207-208. L’observation se trouve in L. Cortesi, « Storia del P.C. I. e miseria del
riformismo », Belfagor, XXXII, 2, 31 mars 1977, p. 190, n. 14.
Introduction 65

sublimer par la « théorie» les relations d’appareil à appareil, mais surtout faire
contrepoids aux thèses de la « gauche » qui, non seulement dénie au « léninisme »
l’originalité qu’on lui prête, mais se réclame, qui plus est, d’une tradition « indigène »,
sinon antérieure au « bolchevisme », étrangère en tout cas au développement du
marxisme russe (1). À la contemporanéité de ces deux processus, il pourra ainsi
opposer l’antériorité de droit du « bolchevisme (2) » ; à la thèse bordiguienne d’un
Lénine qui « restaurerait » le marxisme, l’image charismatique d’un Lénine qui
inaugure ; à l’interprétation de Livourne comme aboutissement logique des luttes de la
« gauche », un nouveau mythe des origines, une nouvelle légitimité, que fonde, il va
sans dire, la « vivante interprétation [léniniste] de la situation italienne (3) ». Au-delà,
des exigences mêmes de la « bolchevisation », c’est là aussi, bien entendu, une façon
de combler ou d’atténuer certain retard ou certain manque d’être par rapport à Bordiga
et à la « gauche (4) », mais c’est surtout, à la faveur d’un « léninisme » revenu au
point de vue « russe » des polémiques contre Naché Slovo (5) et à la « vieille
mentalité » de Deux tactiques (6), l’occasion d’effectuer les dernières ruptures - avec
L’Ordine Nuovo, en particulier - et de rétablir les anciennes fidélités.

C’est peut-être en effet l’événement central de toute cette période que cette rupture
volontaire et consciente avec L’Ordine Nuovo, et ce n’est sans doute pas par hasard si
Gramsci y voit, dès 1924, l’une des conditions du succès de son entreprise. « Il faut
soigneusement éviter - précise-t-il alors à

1. Cf., infra, p. 213, n. 2, ainsi qu’Écrits politiques, I, p. 23 et, surtout, Écrits


politiques, II, p. 69, n. 2.
2. Les « Thèses de Lyon » souligneront, par exemple, que le P.C. d’Italie n’a pu
trouver « dans l’histoire du mouvement ouvrier italien un courant vigoureux et
ininterrompu de pensée marxiste dont il pourrait se réclamer » (La costruzione..., p.
501).
3. « Contre le pessimisme », infra, p. 101.
4. Cf. Écrits politiques, I, pp. 32-34 ; « Les principaux responsables », 20
septembre 1921, Écrits politiques, II, p. 168 ; A Alfonso Lenrietti, 28 janvier 1924,
id., pp. 256-257.
5. À l’époque de Brest-Litovsk, Ouritski avait déjà reproché à Lénine de commettre
la même « erreur » qu’en 1915 et de se placer « du point de vue de la Russie et non du
point de vue international » (Les bolcheviks et la révolution d’octobre, Paris, 1964, p.
237).
6. Cf. Écrits politiques,II, pp. 258-259.
66 Écrits politiques

Leonetti - de trop insister à propos de la tradition turinoise et du groupe turinois.


On aboutirait à des polémiques de caractère personnel où l’on se disputerait le droit
d’aînesse sur un héritage de souvenirs et de mots (1). » Il faut certes faire ici la part
des préoccupations tactiques. Éviter de se référer à la « tradition turinoise », c’est
effectivement éluder le problème, toujours douloureux, des origines crociennes du
groupe de L’Ordine Nuovo et surtout, son « droit d’aînesse » se réduisant à l’aval
donné par Lénine à un texte assez peu représentatif du « conseillisme » turinois (2),
c’est faire l’économie des querelles de légitimité. Mais les motivations décisives
procèdent d’une vue plus large. Il y a d’abord le constat - sur lequel il ne cessera
d’insister - qu’« en 1924, la situation mondiale et italienne n’est plus celle de 1920
(3) » ; une sensibilité, peut-être, à tous ces signes dans lesquels le Ve Congrès de l’I.C.
déchiffrera une « stabilisation relative » du capital ; la conscience, en tout cas, que le
fascisme a d’ores et déjà mis en œuvre une entreprise de transformation de la société
italienne dont les effets se font sentir jusque dans la classe ouvrière (4). Le caractère
irréversible d’une telle situation implique - et il le note avec quelque soulagement -
que l’on ne se retrouvera « plus jamais dans une situation de pré-Livourne (5) »,
autrement dit que, selon la formule de Zinoviev, « l’étape des scissions est passée (6) »
et que le développement du Parti doit emprunter d’autres voies. Le voudrait-il, du
reste, que le « groupement turinois » ne serait pas en mesure de substituer à 1’« assise
fondamentale » de Livourne et des « Thèses de Rome » dans laquelle se reconnaît la
majorité du Parti, une plate-forme, celle de L’Ordine Nuovo, trop

1. A Alfonso Leonetti, 28 janvier 1924, Écrits politiques, II, pp. 256-257.


2. « Pour une rénovation du Parti socialiste », 8 mai 1920, Écrits politiques, I, pp.
332-338. Cf., également, id., pp. 37-38 et 377, n. 2.
3. « Contre le pessimisme », infra, p. 104. Mais cf., aussi, A. Leonetti, op. cit., p.
256 et les « lettres à Zino Zini », id., pp. 307-311.
4. Cf., supra, p. 31 ainsi que la lettre à Zino Zini du 10 janvier 1924, op. cit., p.
308 : « Aujourd’hui le fascisme a remis beaucoup de choses à leur place et accompli
une œuvre de destruction jamais vue jusqu’alors en Italie : tous les liens traditionnels,
faibles et superficiels. mais si agissants dans le monde gélatineux de l’Italie, ont été
brisés pour toujours ; tous les problèmes se posent crûment et impérieusement. »
5. « Contre le pessimisme », infra, p. 104.
6. G. Zinoviev, « Discours sur la question italienne », 4 décembre 1922, in
L’Internationale communiste au travail, Paris, 1923. p. 137.
Introduction 67

étroite ou trop localisée, en faillite en tout cas dès l’automne 1920. Et d’évidence,
converti en « auto-critique », le long travail du deuil amorcé à ce moment-là (1).

De ce point de vue, le silence du compte rendu du Congrès de Lyon, pourtant assez


minutieux par ailleurs, sur les origines « ordinovistes » de la principale composante du
« nouveau groupe dirigeant (2) » marque bien chez Gramsci un aboutissement : le
dépassement, certes, d’une expérience jusqu’alors indépassable, mais surtout
l’instauration du Parti sur une base neuve ; la création non tant d’une Weltanschauung
que de cette tradition syncrétiste dont va se réclamer le « parti nouveau ». Comme le
soulignera en effet Togliatti en exposant, un an plus tard, le programme de sa propre
revue : « Appeler L’Ordine Nuovo la revue du Parti peut être interprété comme
exprimant la volonté de faire de la tradition d’un groupe la tradition de tout le Parti. Le
titre Lo Stato Operaio correspond au programme de la revue et au programme du Parti
à l’heure actuelle (3) ». Mais si l’« ordinovisme » peut apparaître ainsi réduit à un
« héritage de souvenirs et de mots », cette rupture ne marque pas pour autant la fin de
son odyssée. Simplement, et à l’inverse du double processus de dénégation et de retour
du réprime auquel l’avait voué le « bordiguisme » forcé de Gramsci, il poursuit
désormais l’existence épurée d’une idée passée au crible, tradition crocienne toujours,
du « vivant » et du « mort (4) ».

Si l’on excepte en effet le souvenir attendri des premières initiatives pédagogiques


de L’Ordine Nuovo (5) ou les évocations rituelles de l’occupation des usines, ces
occasions de ressusciter la « tradition turinoise » ou, comme le dit Gramsci, de faire
crier à l’ « ordinovisme (6) », ces prétextes à remettre en œuvre la « théorie
conseilliste » que pourraient constituer, on le concède, la mise en place des « cellules
d’entreprise »

1. Cf. Écrits politiques, II, pp. 23 et suiv. : A Togliatti, 27 janvier 1924, id., pp.
254-255 ; A Leonetti, id., p. 256.
2. « Les cinq premières années... », infra, p. 237.
3. Cité, par E. Ragionieri dans son « Introduzione » à P. Togliatti, Opere, tome II,
éd. cit. p. cx. Ces propos ont été tenus devant le Bureau politique du P.C.I. en février
1927.
4. Cf. B. Croce, Ce qui est vivant et ce qui est mort dans la philosophie de Hegel,
Paris, 1910 [1re éd. it., 1907].
5. Cf. « L’école du parti », infra, p. 157.
6. « Un examen de la situation italienne », infra, p. 266.
68 Écrits politiques

ou la formation des « Comités ouvriers et paysans (1) » ne sont, en fait, qu’assez


peu exploités et en tout état de cause - hormis l’espoir d’un renforcement, assez peu
vraisemblable en juillet 1925, des Comités d’entreprise (2) - ne sont jamais prétexte à
ces flambées de « soviétisme » auxquelles Gramsci se laissait encore aller en ses
années de pénitence bordiguienne. Face au fascisme en revanche, et démentant, dirait-
on, toutes les intuitions de Gramsci sur la radicale nouveauté de la situation en 1924,
renaît la tentation de s’enfermer dans ces usines qui continuent de représenter, même
dans les Cahiers, le lieu naturel de l’ « hégémonie ». En témoigne, par exemple,
l’éditorial, vraisemblablement dû à Tasca, du premier numéro de L’Unità : « Si les
syndicats de métier sont immobilisés par le terrorisme fasciste, par la complicité
passive des dirigeants de la C.G.L., par la vieille et par la nouvelle tutelle préfectorale,
ils peuvent répondre en se réfugiant dans les usines, dans les entreprises. Les usines
doivent devenir les fortins du syndicalisme rouge (3) ... »

C’est précisément un thème que Gramsci lui-même a développé peu de temps


avant : « L’usine continue de subsister et elle organise naturellement les ouvriers (...).
L’ouvrier est donc naturellement fort à l’intérieur de l’usine, il se concentre, il est
organisé dans l’usine. À l’extérieur de l’usine, au contraire, il est isolé, dispersé, faible
(4). » La thèse qui était au cœur de sa première polémique avec Bordiga - « Prendre
l’usine ou prendre le pouvoir (5) ? » - apparaît donc inchangée, telle qu’en 1920 : « En
Italie, comme dans tous les pays capitalistes, conquérir l’État signifie avant tout
conquérir l’usine (6). » Deux ans après la « marche sur Rome », c’est toujours dans
l’usine, toujours chez les « producteurs », que se trouve la réalité du « pouvoir ». La
création des « cellules d’entreprise » le confirmera du reste : s’il s’agit là d’une
« question de principe », s’il est « nécessaire », autrement dit, que « l’avant-garde du
prolétariat soit organisée sur la

1. Cf. A. Davidson, Antonio Gramsci..., pp. 224-226.


2. « Dans le P.C. italien », infra, p. 296.
3. [A. Tasca], « La via maestra ». L’Unità, I, 1, 12 février 1924, p. 1 (en italiques
dans l’original). Pour l’attribution de ce texte, cf. A. Leonetti, Notes sur Gramsci, p.
143.
4. « Notre ligne syndicale », 18 octobre 1923, infra, pp. 87-88.
5. Cf. Écrits politiques, I, pp. 36-37.
6. « La crise italienne », infra, p. 133.
Introduction 69

base de la production (1) », c’est que celle-ci demeure instituante. C’est que, par-
delà l’apparence matérielle de la marchandise, l’usine est d’abord productrice de
« pouvoir » ou plus encore - et le souvenir de l’été 1920 en est la preuve - productrice
de légitimité. C’est que - comme le diront les Cahiers - « l’hégémonie naît de l’usine
(2) ». Un « productivisme » épuré de sa morte-part conseilliste, tel est en effet l’
« héritage » que les Cahiers ne renient point. C’est là, en particulier, ce qui permet à
Gramsci d’opposer au personnage de l’intellectuel comme travailleur improductif la
représentation du prolétaire comme « producteur » ; et au ciel de l’« hégémonie », le
monde de l’ « économisme ».

Mais peut-être l’événement est-il moins important par ce qu’il énonce que par ses
modalités. Il exprime en effet la relation que Gramsci entretient avec son propre
itinéraire mais surtout - le statut dévolu à la scission de Livourne est ici exemplaire - il
éclaire le type de rapport qui commence de s’instaurer entre le P.C. d’Italie et non
seulement les « générations du socialisme italien », mais toute la tradition
« démocratique » issue du Risorgimento, voire la continuité de l’histoire italienne.
C’est même là, en quelque sorte, l’expression du rapport de Gramsci à l’histoire .
Menée sur le modèle d’une Aufhebung hégélienne et s’articulant donc comme un
mixte de « dépassement » et de « préservation », la petite « révolution conservatrice »
que représente cette rupture avec L’Ordine Nuovo fonctionne ainsi comme un
révélateur de ce qui se dit - et s’expérimente - de la « Correspondance de Vienne »
jusqu’à la frange des Cahiers. L’apprentissage du « léninisme » comme art du
compromis et Realpolitik s’y traduit en effet par des retrouvailles avec la
« dialectique » ; la pratique, en particulier, de la médiation des antagonismes et de
l’atténuation des ruptures. C’est grâce à cette rhétorique du « dépassement » et de la
« conciliation », véritable symphonie du « vivant » et du « mort », que s’opèrent la
revalorisation et la prise en charge des objec

1. « Verbale della Commissione politica... », loc. cit., p. 321 ; La costruzione...., p.


487.
2. Cahier 22 (V), 1934, Americanismo et fordismo, § 2, p. 16.
3. Sur ce point, cf. R. Paris, « Gramsci (Antonio) », in J. Le Goff et al.. La nouvelle
histoire, Paris, 1978, pp. 195-199.
70 Écrits politiques

tifs « démocratiques » et que le discours de classe peut se reconnaître et se réaliser


dans le « national-populisme » de la « question méridionale (1) ».

Il suffit d’ailleurs de voir la place que tient dans les « Notes » de 1926, puis dans
les Cahiers, l’affaire de l’élection partielle de Turin de 1914 - incident qui devient
sous la plume de Gramsci un magnifique fantasme (2) - pour se convaincre que l’un
des problèmes majeurs de cette période reste effectivement la réconciliation avec toute
cette tradition démocratico-réformiste dont Salvemini reste le symbole. Les prémisses
en sont jetées en 192 3 dès lors que Gramsci, lui empruntant le titre de son journal, fait
également siens les principaux thèmes développés par Salvemini : la spécificité de la
« question méridionale », la revendication du « fédéralisme » et le grand projet
d’alliance entre la paysannerie pauvre du Sud et le prolétariat industriel du Nord. C’est
dans ce cadre qu,opèrent certaines médiations secondes - celle de Gobetti en
particulier - dont l’influence n’a du reste jamais cessé de se faire sentir chez Gramsci :
la proposition d’un « Anti-Parlement », au plan politique, et surtout, au plan de
l’historiographie, une critique du Risorgimento (3), essentielle pour fonder et organiser
le discours sur la « fonction nationale » de la classe ouvrière.

Quelle que soit la part qu’y prend la tradition critique italienne - d’Oriani à Gobetti,
pour ne pas s’attarder (4)- c’est paradoxalement le célèbre diagnostic dressé par
Engels en 1894 qui constitue le meilleur raccourci de ce que sera la lecture
gramscienne du Risorgimento : « La bourgeoisie, arrivée au pouvoir pendant et après
l’émancipation nationale, n’a su ni voulu compléter sa victoire. Elle n’a pas détruit les
restes de féodalité ni réorganisé la production nationale d’après le modèle bourgeois
moderne. Incapable de faire participer le pays aux avantages relatifs et temporaires du
régime capitaliste, elle lui en a impose toutes les charges, tous les lnconvénients(5). »
Une fois posé avec Salvemini que,

1. Cf. A. Asor Rosa. Scrittori e popolo, Saggio sulla letteratura populista in Italia,
Rome. 1965. passim et, en particulier, pp. 257 et suiv.
2. Cf. ci-après. p. 335, n. 1.
3. Cf. P. Gobetti, Risorgimento senza eroi, Turin, 1926.
4. Sur Oriani, cf. Cahiers de prison, 10 à 13, éd. cit., p. 72, n. 1.
5. F. Engels. « La futura rivoluzione italiana e il partito socialista ».
Introduction 71

par le détour de la « question méridionale », le « mort » continue de saisir le


« vif », et le monde féodal de peser sur le capital, c’est en effet dans un tableau de
l’Italie où la bourgeoisie n’aurait pas joué ce « rôle éminemment révolutionnaire »
dont parle le Manifeste (1) que sont le fondement et le secret de cette « fonction
nationale » de la classe ouvrière. Les « Thèses de Lyon » l’attestent d’ailleurs
amplement, qui parlent de l’Italie comme l’aurait fait Engels : « L’industrialisme, qui
est la partie essentielle du capitalisme, est en Italie assez faible. Ses possibilités de
développement sont limitées et par la situation géographique et par le manque de
matières premières. (...) À l’industrialisme s’oppose une agriculture qui se présente
naturellement comme la base de l’économie du pays (2). » Comme si la prise en
charge des « objectifs démocratiques » passait par un retour au « marxisme de la IIe
Internationale »...

Mais c’est probablement un article de circonstance (3), la nécrologie de Serrati,


mort brutalement le 11 mai 1926, qui illustre le mieux les grandes ruptures de cette
période et qui, en rendant les enjeux manifestes, permet, comme on l’a dit (4), de
replacer l’issue victorieuse de la « conquête gramscienne - emblématiquement le
Congrès de Lyon de 1926 - dans la « longue durée » de l’histoire du Parti communiste,
voire du socialisme italien. À travers le code du langage - la problématique des
« générations », tout comme celle des « groupes dirigeants », procède manifestement
de l’appareil

Critica sociale, Ier février 1894 ; traduction italienne d’une lettre - en français- à
Filippo Turati, du 26 janvier 1894. Cf. Marx e Engels, Corrispondenza con italiani,
1848-1895, A cura di G. Del Bo, Milan, 1964, pp. 518-521.

1. K. Marx, F. Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, 1962, p- 24.


2. « La situazione italiana e i compii del P.C.I. [Thèses de Lyon] », La
costruzione..., p. 491. Quant à Engels, il écrit : « Évidemment, le Parti socialiste est
trop jeune et, par suite de la situation économique, trop faible pour espérer une victoire
immédiate du socialisme. Dans la nation, la population agricole l’emporte de
beaucoup sur celle des villes, dans les villes, il y a peu de grande industrie développé,
et par conséquent peu de prolétariat tyypique » (op. cit.. p. 518).
3. « Le camarade G. M. Serrati et les générations du socialisme italien », infra, pp.
249-254.
4. Écrits politiques, I, p. 52.
72 Écrits politiques

conceptuel de la IlIe Internationale (1) - il est évident, en effet, que ce qui s’énonce
par le détour de ce bilan du « serratisme », c’est un discours de la continuité, la théorie
ou presque d’un développement sans ruptures. Certes, il ne saurait s’agir d’un retour
pur et simple de Gramsci au « centrisme » qu’il condamnait chez Serrati en 1921 -
encore que la cruauté des polémiques d’alors lui apparaisse excessive (2) et quoique
le célèbre fragment de 1923 y trouve enfin tout son sens (3) - mais tout au moins de la
reprise et de la reformulation, de la remise à jour - dans la syntaxe de l’I.C. - des
instances majeures du « serratisme ». Car s’il est vrai que, comme le suggère P.
Spriano, Serrati a été « véritablement conquis par Gramsci (4) », Gramsci, lui, l’a sans
doute été par Serrati...

C’est ainsi que, ébauchant à grands traits le « profil » du mouvement ouvrier


« traditionnel » avec lequel il s’agit de rompre, Gramsci retrouve ou reprend ici à son
compte, formulation y comprise, l’analyse avancée par Serrati dès 1912 : « Nous
trouvons aussi en Italie parmi ces masses tumultueuses une profonde ignorance, une
étrange inclination à passer de la révolte épileptique à l’accablement cachectique. (...)
Le désaccord sur les méthodes et les fins de l’organisation ouvrière n’est pas un
désaccord de masse, mais celui d’une étroite minorité composée malheureusement, de
part et d’autre, non d’ouvriers mais de déclassés, de transfuges de la bourgeoisie (5)
(...). Il suffit qu’un Ferri abandonne le Parti pour qu’une région entière, considérée
comme révolu

1. Cf., par exemple, le titre et le thème du premier chapitre de Cours nouveau :


« La question des générations dans le parti », in L. Trotski, op. cit., pp. 31-36.
2. Cf., ci-après, p. 252 et n. 1.
3. « La scission de Livourne (le fait que la majorité du prolétariat italien s’est
détachée de l’Internationale communiste) a été sans aucun doute le plus grand
triomphe de la réaction » (Écrits politiques, II, p. 304). Le texte - restitué récemment
par les soins de Giovanni Somai - précise ensuite : « Nous n’avons même pas la
croyance judaïque au péché originel qu’on ne peut effacer. Nous croyons aux
conversions politiques » (« Inediti 1922-1923, L’Internazionale. il P.S.I., il fascismo »,
con una Introduzione di Giovanni Somai, Critica comunista, no 3, juin-juillet 1979,
pp. 117-139).
4. P. Spriano, op. cit., p. 503.
5. Cf., ici encore, Engels : « ... la majorité se compose de gens de métier, de petits
boutiquiers, de déclassés, masse flottante entre la petite bourgeoisie et le prolétariat »
(op. cit., ibid.).
Introduction 73

tionnaire entre toutes, change soudain de couleur comme par une étrange magie
(1). » Or, si la critique y procède à coup sûr d’expériences contradictoires - la social-
démocratie européenne et surtout le mouvement ouvrier nord-américain chez Serrati,
l’expérience russe chez Gramsci (2) -, c’est précisément cette même représentation du
mouvement ouvrier italien qui préside à la « conquête gramscienne » et à la
« bolchevisation » du P.C. d’Italie. Le « premier et le plus fondamental des
programmes révolutionnaires » n’est-il pas - comme Gramsci l’écrit dès 1923 - d’
« unifier le prolétariat et [de] détruire la tradition populaire démagogique (3) » ?

Qu’un tel tableau puisse infirmer toutes les prémisses de son « productivisme »,
c’est certes une contradiction que Gramsci, s’il l’entrevoit dans ses lettres à Zino Zini,
ne tentera pas de résoudre... Mais l’important, c’est plutôt que cette représentation de
la classe ouvrière - et implicitement du mouvement du capital - apparaisse encore
ancrée dans l’image d’une Italie artisanale et agricole, faiblement industrialisée et
prisonnière de ses « conditions naturelles », l’Italie d’Engels en fait, alors même que, à
l’époque où Serrati dressait ce diagnostic, le capital italien, en s’engageant dans la
conquête de la Tripolitaine, proclamait déjà symboliquement son passage de la phase
libérale au stade de l’impérialisme (4). S’il confirme chez Gramsci une certaine
insensibilité, pour ne pas dire plus, aux mécanismes du « capital financier (5) », ce
même archaïsme - dans lequel le « méridionalisme » a certainement sa part - va en
effet hypothéquer non seulement l’ « économique » des « Thèses de Lyon », mais
toute investigation ultérieure sur le capital financier ou monopoliste et à plus long
terme sur le las

1. « Dopo lo sciopero generale », Il Secolo nuovo, 16 août 1913 ; « Sindacalismo,


riformismo e socialismo nell’organizzazione operaia », id., 21 décembre 1912 ;
« Contro il personalismo », id., 23 août 1913 - textes cités par L. Paggi, op. cit., pp.
XXXV-XXXVI. Mais cf., surtout, T. Detti, « Serrati, il partito e la lotta di classe in
Italia (1912-1914) », Movimento operaio e socialista, XVIII, 4, octobre-décembre
1972, pp. 5-36, et, du même, Serrati e la formazione del P.C.I, Rome, 1972, passim.
2. Cf. A. Rosada, Giacinto Menotti Serrati nell’emigrazione (1889-1911), Rome,
1972 et, pour Gramsci, ses lettres à Zino Zini de 1924, Écrits politiques, III, pp. 307-
311.
3. A Togliatti, 18 mai 1923, Écrits politiques, II, p. 226.
4. Cf. R. Paris, Les origines du fascisme, éd. cit., pp. 17-21.
5. Cf. Écrits politiques, II, pp. 15-16.
74 Écrits politiques

cisme (1). Mais il est vrai qu’en perpétuant en 1926 l’image vieillotte de la « petite
Italie » des nationalistes, Gramsci continue de désigner implicitement ce qui sera
l’équivalent - ou la « traduction italienne » - du « socialisme dans un seul pays » : le
projet d’un développement autochtone du capital, terrain d’élection, s’il en est, de la
« fonction nationale » de la classe ouvrière (2).

Il reste enfin qu’en reprenant cette représentation d’une classe ouvrière


traditionnellement vouée au « bonapartisme » et à la « démagogie », Gramsci se dote
également d’un autre analogon, d’une « traduction » indigène de ce fantasme d’un
prolétariat « spontanément trade-unioniste » dont se réclamaient Que faire? et le
« marxisme orthodoxe » de la IIe Internationale - analogon qui légitime et spécifie,
face aux traditions de la « gauche », le type de rupture auquel il a fini par se ranger :
une rupture sous les espèces de la « bolchevisation ». Une fois posé la légitimité des
objectifs de Serrati, force est en effet de décrypter dans son demi-échec l’image d’une
absence. Si le vieux révolutionnaire n’a pu « briser complètement » la tradition
« populaire démagogique », c’est non seulement qu’il n’est pas parvenu à « forger un
nouveau parti », mais c’est surtout qu’il n’a pas su constituer cette « nouvelle
structure » qui définit - pour qui sait lire - un parti « bolchevisé (3) ». L’organisation
même du temps du récit en est du reste éclairante. L’anachronisme qui, ici encore,
assigne rétrospectivement aux vieilles « générations » des objectifs dont l’émergence
s’opère avec la « bochevisation (4) », n’exclut-il pas de facto du « parti historique »
l’autre type de rupture, le moment de Livourne ? Mais s’il est vrai que l’adhésion de
Serrati au Parti communiste met fin à « toute une période de l’histoire du mouvement
ouvrier

1. Cf. A. De Clementi, « il movimento operaio tra “ ricordi ” e ideologia », Rivista


Storica del Socialismo, X, 31, mai-août 1967, pp. 99-116 et, en particulier, pp. 111 et
suiv. ; E. Fano Damacelli, « La “ restaurazione antifascista liberista ”. Ristagno e
sviluppo economico durante il fascismo », Il movimento di liberazione in Italia, no
104, juillet-septembre 1971, pp. 17-99 ; E. Sereni, « Fascismo, capitale finanziario e
capitale monopolistico di Stato nelle analisi dei comunisti italiani », Critica marxista
X, 5, septembre-octobre 1972, pp. 17-46 ; G. Sapelli, L’analisi economica dei
comunisti italiani durante il fascismo, Milan, 1978, passim.
2. Cf., sur ce point, la thèse 9, La costruzione..., p. 492.
3. « Le camarade G. M. Serrati... », infra, p. 2 50.
4. Cf., déjà, « Le programme de L’Ordine Nuovo », infra, p. 104.
Introduction 75

italien (1) », c’est que la scission de 1921 a cessé d’être « périodisante ».

Alors même que la « conquête gramscienne » touche ici, victorieuse, à son terme,
c’est probablement des motifs qui l’ont inspirée que procède encore la célèbre lettre
que Gramsci va adresser quelques mois plus tard au Comité central du Parti
communiste d’Union soviétique : « Les statuts de l’Internationale - il l’écrivait déjà à
ses amis le 9 février 1924 - donnent au Parti russe une hégémonie de fait sur
l’organisation mondiale. (...) Il faut connaître les divers courants qui se manifestent au
sein du Parti russe pour comprendre les orientations qui sont données chaque fois à
l’internationale. Il faut également tenir compte de la situation de supériorité dans
laquelle se trouvent les camarades russes (...). Cela donne à leur suprématie un
caractère permanent auquel il est difficile de porter atteinte (2). » C’est laisser
entrevoir - l’aveu est important - à quoi tient en réalité la fameuse « situation de
“ privilège” » de l’I.C. qui a constitué, on l’a vu, la trame effective de la
« bolchevisation », mais c’est également expliquer que, à la veille du VlIe Plénum de
l’I.C., convoqué le 22 novembre pour débattre des « problèmes russes », cette lettre
d’octobre 1926 prenne pour prétexte l’approche de la XVe Conférence du Parti
bolchevique et que, à l’encontre de toutes les règles jusqu’alors en vigueur dans l’I.C.,
elle soit adressée non point au Présidium de lInternationale, mais au Comité central du
P.C. d’Union soviétique (3). Encore que le choix du destinataire soit probablement
aussi un moyen déviter - tout comme en 1924 - de « prendre position » devant
l’Internationale (4).

Dès le 13 juin 1926 - alors que la « Déclaration des 13 » vient de rendre publique
la constitution de l’« Opposition unifiée » derrière Trotski et Zinoviev - Togliatti,
depuis Moscou, a en effet invité le secrétariat du P.C. d’Italie à préparer un dossier sur
la « question russe » en vue d’ouvrir

1. « Le camarade G. M. Serrati... » infra, p. 253.


2. A Togliatti, Terracini et autres, 9 février 1924, Écrits politiques, II, p. 261. Sur
cette lettre et la réponse de Togliatti, datée du 23 février 1924, cf. les remarques d’E.
Ragionieri dans son « Introduzione » à P. Togliatti, Opere, I. 1917-1926, éd. cit., pp.
CLXI-CLXII.
3. Cf. « La crise du Parti bolchevique », ci-après. pp. 305 et suiv.
4. A Terracini, 27 mars 1924, cité ci-dessus. p. 24.
76 Écrits politiques

une discussion à l’intérieur du Parti (1). Il y revient quelques jours après pour
souligner la gravité de la crise et suggère alors qu’une « prise de position » sur ces
problèmes - on devine laquelle -servirait non seulement à renforcer les « liens
internationaux » du Parti italien, mais éventuellement à infliger à Bordiga et à la
gauche « une nouvelle défaite (2) ». Quant à lui, intervenant le 15 juillet dans la
discussion du Comité central du Parti russe, il souligne pour conclure que les
déclarations de Kamenev ont « sous une forme un peu atténuée (...) le même contenu
que la polémique menée par Korsch et sa bande contre la ligne de l’Internationale et
du Parti d’Union soviétique (3) ». Et en nommant Korsch, il désigne implicitement
Bordiga...

Or c’est probablement autour de l’attitude à tenir à l’égard des vaincus du Congrès


de Lyon que commence de se préciser le thème que Gramsci va développer dans sa
lettre d’octobre 1926 et qui sera au cœur de sa rupture avec Togliatti. Alors que ce
dernier rêve encore d’en découdre, Gramsci apparaît d’abord préoccupé, une fois
acquis la défaite de la « gauche », de ne pas « écraser l’adversaire » ni d’en venir à des
« mesures extrêmes (4) » susceptibles de remettre en question ]’unité d’un parti encore
tout imprégné de « bordiguisme » et dont les votes de Lyon ne traduisent qu’assez mal
la réalité profonde. Le Comité central - insistera-t-il peu après - « ne doit pas prendre
linitiative de rouvrir les hostilités (5) ». Il sait en effet d’expérience que la « gauche »
est « récupérable » et ne désespère pas, semble-t-il, de « conquérir » jusqu’à Bordiga.
Nombre de membres du nouveau « groupe dirigeant » - Togliatti, Grieco,
Berti,Terracini, Tresso, Ravazzoli, Bagnolati - ne sont-ils pas des ralliés,

1. F. Ferri. « Il carteggio completo tra Gramsci e Togliatti sulla situazione nel


partito bolscevico (1926) », Rinascita, XXVII, 17, 24 avril 1970, pp. 11-19 ; E.
Ragionieri, « Introduzione » à P. Togliatti, Opere, II, 1926-1929, éd. cit., p. XXX.
2. Lettre du 28 juin 1926, op. cit., p. XXXI. Mais, sur ce prolongement de la
« discussion », cf., surtout. G. Somai. « La mancata “ venuta ” - di Bordiga a Mosca. Il
preludio della ” questione russa ” dell’ôttobre 1926 », Storia contemporanea, X
(1979), 2, pp. 323-356.
3. « Intervento al Comitato centrale del P.C.R. (b) [15 juillet 1926] in P. Togliatti.
Opere, II, pp. 47-54, en particulier, p. 53.
4. Ces termes sont repris de la lettre du 14 octobre 1926, infra, p. 315.
5. « Riunione del Comitato centrale 11-2-1926 », in G. Somai, « La mancata -
venuta - di Bordiga... », loc. cit., p. 340.
Introduction 77

et Bordiga lui-même n’est-il pas toujours convaincu, quoique minoritaire, que c’est
« au sein des partis » que l’opposition a le plus de « possibilités de modifier le cours
de la lutte de classe ouvrière (1) » ? La décision d’inclure malgré eux dans le Comité
central élu à Lyon deux représentants de la « gauche », Bordiga et Venegoni, tout
comme la proposition - que l’I.C. repoussera - d’envoyer Bordiga travailler à Moscou
(2), vont également dans ce sens et désignent donc chez Gramsci, ainsi que Togliatti
lui en fera le reproche, une conception du Parti qui oublie les leçons de la
« bolchevisation » et s’obstine à sacrifier la « ligne politique » à l’« unité (3) ».

C’est effectivement de cette conception que s’inspire un article, probablement dû à


Gramsci et qui paraît faire écho à son compte rendu des travaux du Congrès de Lyon,
le commentaire que L’Unità consacre - en les approuvant - aux premières mesures
disciplinaires qui frappent en juillet 1926 l’« opposition unifiée » et, en particulier,
l’exclusion de Zinoviev du Bureau politique du P.C. d’U.R.S.S., décision qui est peut-
être à l’origine de la démarche que Gramsci entreprendra en octobre (4) : « Une
question est en effet prééminente dans les mesures prises collectivement par le Comité
central et par la Commission de contrôle du Parti communiste d’U.R.S.S. : la défense
de l’unité organisationnelle du Parti lui-même. Il est évident que sur ce terrain il ne
peut y avoir ni concessions ni compromis, quel que soit celui qui prend l’initiative du
travail de désagrégation (...). Si le problème de l’unité organisationnelle, politique et
idéologique est prééminent pour les partis qui luttent encore contre le capitalisme des
États bourgeois, il est d’autant plus important et prééminent pour le Parti d’Union
soviétique qui exerce le pouvoir gouvernemental » et qui, précise-ton, doit résoudre
« de manière urgente les problèmes de la recons

1. « Lettre d’A. Bordiga à K. Korsch ([281 octobre 1926) », Programme


communiste, XIX, 68, octobre-décembre 1975, pp. 31-34.
2. Cf. G. Somai. loc. cit., passim.
3. Cf. « Lettera all’Ufficio politico del P.C.I. » et « Lettera ad Antonio Gramsci »,
datées toutes deux du 18 octobre, in P. Togliatti, Opere, II. pp. 63-71, ainsi que les
commentaires de Ragionieri, id., pp. XLII-XLVI.
4. E. Fiorani, « Una riedizione del Gramsci nazionale ». Prometeo, XX, 9, janvier-
juin 1967, pp. 8-10.
78 Écrits politiques

truction socialiste (1) ». Ce texte marque bien les présupposés, mais aussi les
limites que Gramsci entend assigner à son intervention dans la « question russe » et
qu’il redéfinit au début du mois d’août devant la Direction du P.C. d’Italie : approuver,
certes, le Comité central du P.C. d’U.R.S.S. et condamner le « fractionnisme », mais
ne pas se prononcer sur le fond (2)... Ce seront là les limites mêmes de sa lettre
d’octobre. Il appartiendra à son premier destinataire - Palmiro Togliatti -de la faire
entrer dans la légende (3).

On connaît, on peut même imaginer la suite. Togliatti reçoit la lettre au plus tard le
16 octobre, date à laquelle il oppose télégraphiquement à Scoccimarro une fin de non-
recevoir (2). Le même jour l’opposition « capitule ». La Pravda du 17 publiera sa
« soumission ». Togliatti, qui s’est aligné sur la « majorité » dès son arrivée à Moscou
(5), consulte Boukharine, lui soumet la lettre. L’« enfant chéri du Parti » conseille la
prudence : « Ne pas remettre lettre qui dans cette situation serait inopportune » et
pourrait même représenter, « aux mains de l’opposition, une arme contre le C.C. » du
Parti russe (6). C’est aussi l’avis de quelques proches : Kuusinen, Manuilski à qui son
dévouement aux communistes italiens a valu le surnom de « Pélican », Humbert-Droz,
le « Héron », et le communiste hongrois Gyula Sas, connu en Italie sous le nom
d’« Aquila », l’« Aigle », traduction pure et simple de sas - assez de noms d’oiseaux
pour écrire une fable... Décision est prise pourtant de mander Humbert-Droz en Italie
« afin d’y discuter la question avec le Comité central [qui doit se réunir à Valpocevera,
près de Gênes, du 1er au 3 novembre] et d’éviter que le Parti italien ne basculât dans
le camp des trotskystes (7) ». L’idée, en effet, en a peut-être été lancée par Togliatti,
qui, en tout cas, le redoute : « On crai

1. « Provvedimenti del C.C. del P.C. dell’U.R.S.S. », 27 juillet 1926, Per la verità,
pp. 400-401.
2. F. Ferri, loc. cit., p. 12.
3. Cf. l’historique des éditions de cette lettre, infra, p. 307, n. 1.
4. Ce télégramme est cité dans sa lettre du 18 octobre au Bureau politique du
P.C.I., op. cit., p. 63.
5. G. Berti, op. cit., pp. 235-244 ; S. Corvisieri, op. cit., pp. 43-44.
6. P. Togliatti, op. cit., pp. 63-64. La première formule se trouve dans son
télégramme à Scoccimarro, la seconde, dans sa lettre au Bureau politique.
7. J. Humbert-Droz, De Lénine à Staline, éd. cit., p. 274.
Introduction 79

gnait, à Moscou, comme l’a rappelé Humbert-Droz (1), que le P.C.I. ne passe à
l’opposition trotskiste (2) ».

S’il est pourtant un point sur lequel Gramsci ne laisse subsister aucune équivoque,
c’est son adhésion aux positions de la « majorité » du Comité central du Parti
bolchevique dont la « ligne politique » est - souligne-t-il - « fondamentalement juste
(3) ». Sans doute ne fait-il ici nulle part référence à la « construction du socialisme
dans un seul pays », mais toute son intervention présuppose et donne comme acquis
non seulement que « l ‘État ouvrier existe en Russie désormais depuis neuf ans », mais
qu’« en U.R.S.S. on marche sur la voie du socialisme », voire « vers le communisme
(4) ». C’est de cette conviction - « le prolétariat, une fois le pouvoir pris, peut
construire le socialisme (5) » - que procèdent aussi bien l’« hégémonie russe » dans
l’Internationale que l’existence même d’un mouvement révolutionnaire (6) et l’appel à
l’unité qui fait l’objet de cette lettre. Aussi l’opposition - à laquelle il impute
d’évidence la responsabilité de la crise - apparaît-elle d’abord coupable de remettre en
question « les piliers mêmes de l’État ouvrier et de la révolution » : l’alliance des
ouvriers et des paysans et 1’« hégémonie du prolétariat (7) ». Reprenant certains
thèmes ébauchés dès 1919 et qui reparaîtront dans les Cahiers, son réquisitoire paraît
cependant préférer au terrain de la politique la critique des idéologies. Soupçonnée de
vouloir ressusciter « toute la tradition de la social-démocratie et du syndicalisme (8) »,
l’opposition est d’abord perçue comme le support de tout ce à quoi certain jansénisme
- toujours présent chez lui - répugne : le refus de faire payer au prolétariat la juste
« rançon de l’histoire (9) », un « égoïsme », un corporatisme de classe.

1. J. Humbert-Droz. op. cit., ibid. ; C. Bocca, Palmiro Togliatti, Bari, 1973, p. 129.
2. Lettre à Berti, 6 mai 1961, in G. Berti, op. cit., p. 259.
3. « Au Comité central du P.C. d’Union soviétique », infra, p. 312.
4. Idem, infra, p. 308 : A Togliatti. 26 octobre 1926, infra, p : 316 ; « L’U.R.S.S.
verso il communismo », 7 septembre 1926, La costruzione..., pp. 315-319.
5. A Togliatti, 26 octobre 1926, infra, p. 319 (souligné par Gramsci).
6. « Au Comité central... », infra, p. 309.
7. Idem, infra, p. 312.
8. Idem, infra, p. 313.
9. Cf. « La rançon de l’histoire », 7 juin 1919, Écrits politiques, I. pp. 239-244,
ainsi que la lettre à Z. Zini du 2 avril 1924, Écrits politiques, II, p. 309.
80 Écrits politiques

Mais, ainsi que Grieco va l’expliquer lors de la réunion de Valpocevera, un tel


texte, vu de Moscou, donne l’impression de vouloir se placer « au-dessus de la
mêlée » et d’essayer, « sans prendre position sur les questions discutées », de mettre
« sur le même plan le Comité central [acquis à Staline et à Boukharine] et l’opposition
[unifiée] (1) ». Faut-il l’imputer à l’appel -probablement déjà intempestif - à ne pas
« écraser » ceux que Gramsci continue - autre anachronisme - de saluer comme ses
« maîtres (2) » ? Son refus d’une unité ou d’une discipline « mécaniques et
contraignantes » paraît, au vrai, heurter de front un système interprétatif, une vision du
monde que hante déjà le « principe d’identification (3) » et qui taxe d’« hésitation » et
bientôt de « déviance » tout ce qui n’est pas adhésion totale. Souvenirs et stéréotypes
s’y voient en tout cas réactivés. Voici soudain évoquées - Grieco, toujours lui, le
rappellera en 1930 - les tergiversations et les réticences du Parti italien à l’égard de la
« question Trotski » et l’on craint bien sûr qu’il n’en aille « de même en ce qui
concerne la nouvelle opposition (4) ». L’anecdote retiendra même que, en 1938,
Manuilski, le brave « Pélican », citera encore cette lettre de Gramsci comme un
symptôme et une preuve des sempiternelles « oscillations » politiques du P.C. d’Italie
(5). Or, comme Togliatti le répétera sentencieusement à Gramsci, il est des « luxes »,
et l’« hésitation » en est un, que le Parti italien ne peut s’offrir.

Le rapide et brutal échange de lettres qui constituera leur « dernier contact direct
(6) » et surtout, combien symptomatiques, l’affolement, l’irritation mal contenue, le
« bureaucratisme » de la réaction de Togliatti révèlent en effet une opposition qui
procède de bien d’autres motifs que ces « dif-

1. « Riunione del Comitato centrale del Partito comunista italiano : 1-3 novembre
1926 », in G. Berti, op. cit., pp. 278-279.
2. Cf., infra, p. 314.
3. Cf. J. Gabel, Idéologies, Paris, 1974, pp. 79 et suiv.
4. M. Garlandi [R. Grieco, « La situation en Italie..., loc. cit., p. 1319. Le texte -
cité ci-dessus, p. 22, no. 7 - continue ainsi : « ... il en a été de même en ce qui concerne
la nouvelle opposition de Zinoviev et de Kamenev et, ensuite l’opposition de droite
dans l’« Internationale. Ainsi, on nous a successivement suspectés de trotskisme, de
zinoviévisme et de boukharinisme... »
5. P. Spriano, op. cit., II, p. 56, n. 2.
6. « Ils ne devaient plus se voir, ni échanger aucune lettre », précise G. Fiori (La
vie d’Antonio Gramsci, Paris. 1970, p. 258).
Introduction 81

-férences assez sensibles » qui distinguent leurs conceptions du « parti


révolutionnaire (1) » : une compréhension, une expérience, une pratique autres du
rapport à l’Internationale. L’insistance de Togliatti à souligner que la situation exige
désormais un alignement sans réserves désigne de fait, davantage qu’un choix
tactique, une totale adhésion au point de vue de l’appareil (2) ; adhésion qui le conduit,
en dépit des précautions dont s’entoure Gramsci, à avoir de sa lettre la même lecture
réifiée que l’I.C. : équidistance entre la « majorité » et l’« opposition » et soutien
« objectif » à cette dernière (3)... Pour Gramsci, tout se passe au contraire comme si
cette « bolchevisation » dont il dresse un tableau euphorique (4) mettait désormais le
P.C. d’Italie en mesure d’« adopter une position indépendante », de s’offrir enfin « le
luxe de critiquer (5) », voire de revendiquer, tel un droit de regard, une « intervention
des partis frères » dans la crise du Parti russe (6) : propos qui atteste pour le moins une
totale incompréhension des objectifs réels de la « bolchevisation »... Le voici, aussi
bien, invoquer une soumission de droit du « Parti frère de l’U.R.S.S. » aux objectifs de
l’Internationale : « Il nous semble que la violence de votre passion pour les problèmes
russes vous fasse perdre de vue les aspects internationaux des questions russes elles-
mêmes, vous fasse oublier que vos devoirs de militants russes ne peuvent et ne doivent
être accomplis que dans le cadre des intérêts du prolétariat international (7). » Ce
problème, au vrai, a déjà été posé par Bordiga dans son intervention au VIe Plénum et
Togliatti, témoin douloureux de sa rencontre avec Staline, sait déjà, quant à lui, qu’une
telle question est frappée d’interdit (8). Ce qui explique sans doute que sa réponse à
Gramsci

1. E. Ragionieri, « Introduzione », op. cit., II, p. XLVI.


2. « ... La meilleure façon de contribuer au dépassement de la crise est d’exprimer
son adhésion à cette ligne sans y mettre aucune limitation » (op. cit., 11, p. 6 9).
3. « L’expérience démontre que l’opposition utilise les moindres oscillations qui se
manifestent y compris dans le jugement de groupes et de partis qu’elle sait être
d’accord avec le C.C. » (ibid.).
4. Cf., ci-après, p. 310.
5. A Terracini, 27 mars 1924, Écrits politiques, II, p. 294.
6. Cf., ci-après, p. 307.
7. Cf., ci-après, p. 311.
8. « Bordiga (...) demande si le camarade Staline pense que le développement de la
situation russe et des problèmes internes du Parti russe
82 Écrits politiques

évite d’y revenir et qu’il faille attendre l’âge d’or du « polycentrisme » et du


Mémorial de Yalta pour que la lettre maudite ait enfin droit de cité.

La publication - doublement posthume - de cette ultime confrontation entre les


deux figures de fondateurs que la tradition assignera au P.C.I. compromet sans doute
passablement la légende de la continuité, de la communauté d’esprit, voire de
l’indéfectible amitié qui auraient uni les deux hommes. Le désaccord qui les oppose
alors sur un problème de fond, et que confirmera le « tournant » de 1930, y a
cependant beaucoup moins de poids que la mise au jour d’une rupture quasi
existentielle, qui investit jusqu’au style de vie et que l’enfermement de Gramsci finira
de dramatiser. Un effet de texte, comme projetant le lecteur dans l’intériorité de
Gramsci, lui permet de partager son Tu quoque ! : le « bureaucratisme » de Togliatti,
le ton pédagogique et sentencieux de sa lettre, le « double langage », déjà, qui l’amène
à taire à son correspondant la « capitulation « de l’opposition que son message au
Bureau politique du P.C.I. présente le même jour comme décisive, le détournement
enfin de la lettre de Gramsci, autant de révélations objectives apparaissent en effet
filtrées par la surprise et par l’effarement de ce dernier face à ce qui n’est plus un
malentendu, mais un renversement des rôles (1). C’est sans doute même là, dans cette
permutation : l’éducateur éduqué, comme aurait dit Marx, que se joue le vrai drame.
C’est Togliatti qui, de Moscou, adopte à l’égard de Gramsci l’attitude que ce dernier
avait eue naguère envers Bordiga et qui, rappelant les faiblesses de la
« bolchevisation », paraît rééditer la réponse d’Aldebert à Hugues Capet : « Qui t’a
fait roi ? »

Robert Paris.

est lié, au développement du mouvement prolétarien international. - Staline : On ne


ma jamais posé une telle question. Je n’aurais jamais cru qu’un communiste puisse me
l’adresser. Dieu vous pardonne de l’avoir fait » (« Seduta del 22 febbraio 1926 della
delegazione italiana col compagno Stalin », in G. Berti, op. cit., pp. 224-232, ici, p.
231). Quant à l’intervention de Bordiga devant le VIe Plénum (23 février 1926), cf. P.
Spriano, op. cit., II, p. 13.
1. L. Cortesi, « Alcuni problemi della storia del P.C.I. », Rivista Storica del
Socialismo, VIII, 24, janvier-avril 1965, p. 162.