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la réalité qu’il recouvre n’en fait pas seulement un pouvoir de donner la mort. Si le terme est construit comme un antonyme du « biopouvoir ». et de proposer une analyse diversifiée de ses régimes d’action actuels et historiques. pour opposer une gestion « positive » du vivant. le « thanatopouvoir ». A cette dimension présente de la mort infligée à un individu ou à une population entière. et à développer une médecine capable de repousser l’emprise de la mort. popularisé par Foucault et largement sur-employé depuis. et ce qui serait un biopouvoir mortif mortifère. à la découverte au XIXe siècle de l’intérêt à « faire vivre » les populations. L’ambition de ce numéro de Quaderni est à la fois d’isoler systématiquement le concept qui désigne ces politiques. de l’exposition à la mort. visible par exemple dans tous les débats concernant la bioéthique.Dossier avant-propos : du biopouvoir au thanatopouvoir Emmanuel Taïeb Docteur en Science Politique Université Paris I (CRPS) La mort n’est qu’accessoirement naturelle. l’investissement politique autour de la mortalité est ancien et multiple. dans sa dimension générale d’une action politique sur le vivant (accentuée ici par le préfixe bios. QUADERNI N°62 . Deux acceptions diff différentes du biopouvoir aujourd’hui largement confondues. c’est-à-dire une intervention sur le vivant ne prenant que la forme de sa mise à mort. hier dans la volonté étatique d’améliorer le sort des populations parce qu’elles sont une ressource dans l’accroissement de la richesse et de la puissance militaire1. qui menace la stabilité du régime. L’usage du vocable « thanatopouvoir » possède l’avantage de poser une distinction sémantique ferme entre ce qui relève du « biopouvoir ». « la vie »). elle est surtout politique.HIVER 2006-2007 AVANT-PROPOS . il faut aussi ajouter la prise en charge par le thanatopouvoir de la mort déj é à advenue. voire du éj refus de la mort. De la mort du chef d’État ou du roi.1 . Un tel vocable manquait donc.

et jusqu’au biopouvoir. où le chef-berger est dans l’obligation de se préoccuper de chaque individu constituant son « troupeau »4. Le second écueil concerne la « phobie d’État tat » qui a accompagné ces trente dernières années les travaux ayant replacé l’étude de l’État au cœur de leur problématique. dans des 2 approches parfois non dénuées de militantisme. qui rend mal compte de ses autres volants. procréation médicalement assistée. à la société disciplinaire. en faisant de la biopolitique une forme renouvelée de rationalité instrumentale étatique tournée vers l’écrasement du corps et l’oppression des populations. biosécurité. ou aux questions de santé publique élevées au statut de chantiers politiques prioritaires. Partir du seul contact entre l’action politique et le corps n’est alors pas suffisant pour déterminer la dimension « bios » d’une politique publique. Ou bien en posant une « continuité herméneutique » entre biopolitique et totalitarisme2.). biotechnologies. encadrement de la prostitution. elles sont une forme de pouvoir sur la vie. »3 La rencontre entre le corps et l’action politique a en fait traversé l’ensemble des formes politiques instituées. parce que ce sont des politiques économiques du corps en ce qu’il est vivant ou mort. D’autre part. il y a du corps. ou un simple moyen au service d’une gestion plus large des individus pris en nombre ? Comme l’écrit Foucault. Et chez Bourdieu. de l’immigration). cela a autorisé la prolif prolifération du préfixe « bio » pour désigner des réalités et des concepts supposés ressortir au biopouvoir (biomédecine. le corps est toujours-déj é à politique.désormais dans un désir politique marqué par l’individualisation qui veut limiter l’entropie mortif re (que l’on songe aux campagnes pour mortifè la sécurité routière. à une gestion mortif mortifère des populations. Biopouvoir et « phobie d’État » Nombre de travaux. « tout pouvoir est physique. du pouvoir pastoral. à la fois le lieu où le éj pouvoir s’exerce et le lieu du pouvoir sur soi. donc. Le premier consiste à considérer que si des politiques publiques croisent le corps pour atteindre la population. etc. mais pas nécessairement un pouvoir sur le vivant et une volonté de l’encadrer en tant que tel. dons d’organes). du « faire mourir ». comme le renouvellement de la lutte contre le cancer initiée par Jacques Chirac en 2002). AVANT-PROPOS QUADERNI N°62 . Au fond. IVG. D’une part. euthanasie. biolégitimité. l’analyse politique contemporaine rencontre généralement deux écueils théoriques. et il y a entre le corps et le pouvoir politique un branchement direct. Car partout où il y a du politique. l’omniprésence d’un nouveau pouvoir oppresseur dans les sphères sociales et politiques. le biopolitique a été rabattu sur des politiques où il est directement engagé (santé. l’emploi de « thanatopouvoir » permet de mettre fin à une assimilation du biopouvoir à une politique de la mort. comme sur des politiques où il apparaît moins prégnant (politiques pénales. Mais cela conduit à une inattention au statut attribué au corps par ces politiques. à commencer par ceux d’Agamben et de ses continuateurs. Lorsqu’elle s’intéresse au biopouvoir. Est-il le point d’application ultime du pouvoir. Et si le biopouvoir est ainsi assimilé à son versant mortif mortifère c’est pour dénoncer. biométrie. ont proposé une lecture biologico-politique univoque des phénomènes politiques contemporains. Si sous cette expression Foucault visait notamment la critique par le . comme chez Elias5.HIVER 2006-2007 .

La confusion entre biopouvoir-gestion du vivant et biopouvoirinfliction de la mort est précisément l’une des techniques analytiques des travaux traversés par la phobie d’État. en montrant – ce que Foucault s’était refusé à faire – que la transformation du sujet civil en sujet vivant. le rituel. mais l’apparition des camps de concentration à la toute fin du XIXe siècle a révélé la présence d’un état d’exception généralisé au cœur du droit. il s’est autorisé à dominer le corps des individus et à y exercer sa violence. il existe un point qui marque le moment QUADERNI N°62 . Agamben en- tend prolonger et parachever l’efficace analytique du biopouvoir posée par Foucault dans La volonté de savoir (1976). une exception qui se fait règle. Selon lui. la matrice « cachée »10 (encore) de l’espace politique. Le camp devient un mode de gouvernement en soi. et « biopouvoir ». et explique la violence de l’espace politique dans lequel nous vivons aujourd’hui. où chaque individu est soumis à la violence et réduit à sa vie nue.libéralisme de formes d’État auxquelles était prêtée une propension à l’interventionnisme ou au totalitarisme. le corps vivant dans son noyau biologique. à partir de l’instant où le pouvoir a politisé la « vie nue ». les approches althussero-marxistes l’ont réactivée en posant l’existence d’une guerre entre l’État et la société civile. on trouve divers travaux qui s’intéressent à la façon dont l’Etat organise ses rapports avec ses administrés (son développement socio-historique. Et lorsqu’à la fin des années 1970 Foucault dénonce la « disqualification par le pire »6. où la vie et la politique s’identifient »8. Dans la société dite de souveraineté. enjeu de stratégies politiques.3 . Ainsi. Non seulement Agamben veut prouver que le biopolitique a envahi la sphère des politiques publiques contemporaines. la communication. trouvait son incarnation la plus poussée et la plus parfaite dans « les camps de concentration et la structure des grands États totalitaires du XXe siècle »7. cision. en posant que le biopouvoir n’est que la continuation de la violence politique sous une nouvelle forme. Dans Le pouvoir souverain et la vie nue. et explique que « dans tout État moderne. ses instruments : la décision. mais il veut aussi renouveler l’étude du phénomène concentrationnaire et exterminationniste nazi en le plaçant sur le terrain de la biopolitique. Le dévoilement de « paradigme caché »9 lui permet de poser que le « camp » est le nomos de la modernité. il semble s’adresser par avance aux travaux qu’Agamben développera vingt ans plus tard. le vote. La modernité achève la transformation définitive de la politique en biopolitique. les montages juridico-institutionnels ont longtemps masqué cette prise en charge politique directe des corps. dans sa dimension mortif mortifère. qui entache certaines approches qui partant d’une étude de l’appareil administratif dérivent vers une analyse des camps de concentration.HIVER 2006-2007 AVANT-PROPOS . etc. qui a été abondamment commenté et repris. La présence ou l’absence de la « phobie d’Etat » fonctionne même comme une ligne de clivage au sein des analyses de science politique contemporaine. et « l’assomption inconditionnée d’une mission biopolitique. mais aussi d’autres travaux qui sous « État » entendent uniquement « violence ». ou une continuité substantielle entre l’État bureaucratique et l’État fasciste. L’absence de distinction entre ce qui relève du « faire vivre » et ce qui relève du « faire mourir » dans le biopouvoir ne fait alors que reconduire un continuum qui va de l’État providence à l’État tat mortif mortifère. la f fête. formes de résistance à cette violence.).

il ne faut pas repérer des constantes sous-jacentes au changement. l’existence première de la biopolitique est substituée à des formes politiques relevant de la souveraineté. Agamben procède à une dilution du principe de souveraineté. alors on peut vivre à Auschwitz et même. et sa perpétuation actuelle. et où la biopolitique peut ainsi se renverser en thanatopolitique. si l’on préf éfè éf fère. qui écrit : « Si tout ce que nous connaissons ressemble à Auschwitz.». mais il regrette surtout le fait que l’holocauste soit perçu comme un paradigme de la civilisation moderne. la plus ironique est sans doute celle de Zygmunt Bauman. Non seulement il ne distingue pas entre ce qui relève de la violence politique au sens du recours à la force. mais de comprendre comment il glisse du biopolitique au thanatopolitique. par exemple en posant qu’elle est « la structure originaire dans laquelle le droit se réf éfè éf fère à la vie et l’inclut en lui à travers sa propre suspension »17. ou l’adoucissement continu de la pénalité. même si la violence punitive ne s’y réduit pas. il affirme ainsi que « la politique occidentale est (. Ce qui nous intéresse est moins de savoir comment Agamben opère pour unifier sous la seule bannière du paradigme biopolitique des régimes gimes aussi diff différents que le IIIe Reich et les démocraties contemporaines. en partant de la persistance de la violence étatique dans les sociétés contemporaines pour poser son origine unique dans une biopolitique anhistorique. le prolongement de l’exception concentrationnaire dans la modernité interdit de noter la pacification du jeu politique. »11 Des réponses adressées aux théories du type de celle d’Agamben. Ailleurs. mais « un processus structuré de changement »14. déj é à dénoncée par éj la sociologie développementaliste qui affirme qu’il est heuristiquement plus f fécond d’observer le changement plutôt que l’apparente immobilité. mais encore il néglige ses évolutions voire son affaiblissement. y vivre assez bien. Pour poser le retournement du biopouvoir en thanatopouvoir. au point de réduire la singularité de l’extermination des juifs en la rendant indissociable « des autres souffrances que la société moderne engendre à coup sûr quotidiennement »13. AVANT-PROPOS QUADERNI N°62 . il rabat le biopolitique sur la souveraineté. et ce qu’il met sous ce terme. Dans L’Ouvert. et .HIVER 2006-2007 .) cooriginairement biopolitique. Dans son système théorique. Il assimile droit souverain et violence mortif mortifère. entre violence et loi. la pacification des mœurs15.où la d décision sur la vie se transforme en d décision sur la mort. comme un seuil d’indiff d’indifférence entre nature et culture. Or 4 Agamben fait précisément le contraire. en expliquant via Hobbes que « la souveraineté se présente ésente ainsi comme une é incorporation de l’état de nature dans la société ou. Toute la théorie d’Agamben repose sur une perception fixiste de l’histoire. et ce qui appartient à la violence mortif mortifère. dans de nombreux cas. visible par exemple dans l’abolition européenne de la peine de mort. Comme l’énonce Stephen Mennell. la nécessité moindre du recours à la violence contre les individus. dans la perspective d’Elias. A plusieurs reprises dans ses écrits. » 16. sans indiquer la seconde instance concernée par le « co.. alors à quoi riment toutes les protestations et lamentations passées ? »12 Bauman ne nie pas la violence politique contemporaine.. Si les principes qui régissaient égissaient é gissaient la vie et la mort des d dé étenus d’Auschwitz ressemblaient à ceux qui nous gouvernent aujourd’hui. et entre les individus.

dont l’usage même est contraire aux principes qui fondent le biopouvoir. et possède ses propres moyens et fins . il devrait renoncer au premier terme au profit du second. et qu’il restitue sous la forme d’un « pouvoir de mort »19. ou une potentialité. et des économies psychiques particulières22. qui revient à considérer la violence extrême de la Shoah non pas comme un événement singulier pouvant en grande partie s’analyser dans un contexte politique allemand et européen précis. une simple dimension négative du biopouvoir (Foucault). une forme politique autonome. c’est cette dernière forme que ce numéro explore. »18 Donc. attribut de la souveraineté L’assimilation agambenienne du biopouvoir au thanatopouvoir repose sur un raisonnement par induction fréquent. le fondement du pouvoir politique est la violence de tous contre tous que le souverain absorbe. Parce devenir-mortifè qu’il voulait davantage insister sur la prise en charge de la vie des populations que sur leur mise à mort collective. A la limite. Agamben se limite à en faire un synonyme de mise à mort.HIVER 2006-2007 AVANT-PROPOS . mais comme le point le plus visible d’un mode politique dominant que la modernité révèlerait. pour désigner signer le basculement mortif mortifère du biopouvoir. puisqu’il considère que la forme primordiale de la biopolitique est une thanatopolitique. qui ne doit pas tout au biopouvoir. que la société disciplinaire a systématisés avec la surveillance et la prison. de la politisation du vivant. dans son approche. Pour Agamben. certains auteurs ont considéré à l’inverse que l’existence même de ces niveaux QUADERNI N°62 . Pour Agamben. Cela rejoint d’ailleurs l’une des critiques adressées à la sociologie d’Elias. sur laquelle il fonde son droit. Il y a un toujours-déj é à là du biopolitique. Le thanatopouvoir. Mais s’il use par endroits du mot « thanatopouvoir ». la rencontre de l’ancienne puissance mortif re souveraine et de la biopolitique (Romortifè berto Esposito21).c’est justement cette indistinction qui constitue la spécificité de la violence souveraine. sans le doter d’un contenu autre. mais plutôt à la souveraineté. Si bien que le camp n’est pas un excès de l’ordre carcéro-disciplinaire. le camp et la prison n’appartiennent d’ailleurs pas au même ordre. ou enfin. La théorie politique du thanatopouvoir en fait donc alternativement un régime d’action ayant contaminé l’ensemble du biopouvoir (Agamben). la souveraineté se confond donc avec le pouvoir de mettre à mort qui est inhérent au contrôle biopolitique des populations. qui considérait que le « faire mourir » était un attribut. un « faire éj mourir » que la souveraineté s’est contentée d’accompagner par des montages juridiques et normatifs. mais qui n’ont jamais servis qu’à dominer le vivant. Foucault. n’avait pas éprouvé le besoin de forger un autre terme pour désigner le devenir-mortif re possible du biopouvoir. dont il fait sa « prestation originaire ». Alors même qu’Elias a élaboré son modèle du processus de civilisation en ayant à l’esprit la violence mortif mortifère sans égale du XXe siècle23. et à sa mise en évidence d’un abaissement progressif du seuil de sensibilité à la violence qui limite le recours étatique à la violence et a des effets sur la violence interpersonnelle. mais plutôt le révélateur du triomphe du biopolitique dont la prison n’était qu’une façade imaginée par une souveraineté sous dépendance du biopouvoir20.5 . le premier relevant de l’état d’exception. la seconde de l’ordre carcéral traditionnel.

et en étendant ce statut exceptionnel dans l’histoire à tous les citoyens des nations modernes en posant que quand la politique se fait biopolitique « l’homo sacer se confond virtuellement avec le citoyen »28. qui permet l’éliminaé tion physique non seulement des adversaires politiques. Lorsqu’il fait des « habitants des camps »27 des homines sacri. son peu d’usage d’une perspective historique à long terme le conduit à confondre la capacité politique de recourir à la violence et l’obligation de le faire. d’une guerre civile légale. si l’autocontrôle individuel (qui freine le recours à la violence et condamne son usage) s’est affaibli. Même lorsque ce monopole n’était pas achevé (l’est-il jamais ?) la mort est entrée tardivement dans l’orbite du souverain. pas seulement parce qu’on en trouve des modèles très proches dans le passé (ce qui reviendrait à admettre la validité de l’argument fixiste d’Agamben)30.HIVER 2006-2007 . ou s’appuyant sur ses instruments. Ces approches critiques ne font pas de la mort de masse un événement possiblement isolé dans la modernité.) comme l’instauration. démocratie et totalitarisme. c’est sous l’action d’une modernité qui produit de la violence24... mais l’élément paradigmatique de cette modernité même. AVANT-PROPOS QUADERNI N°62 . D’une part. . Sous l’appellation d’« état d’exception ». La modernité ne se confond pas avec le thanatopouvoir exterminationniste. à la confusion entre pouvoir sur la vie et pouvoir de mort succède la confusion entre le racisme d’Etat où l’extermination des juifs a trouvé historiquement son substrat idéologique. é Ici. Agamben le transforme en un 6 outil d’indistinction alors que précisément ses caractéristiques varient et permettent de sérier et les formes de violence politique et les formes de régimes. à des formes de routinisation du maintien de l’ordre dans l’évitement de la violence. mais bien plutôt parce que concomitamment au nazisme. Ce qui le conduit naturellement à faire mortifè de l’état d’exception devenu permanent la preuve de l’existence d’un « seuil d’ind d’indétermination entre d démocratie et absolutisme »26. Ainsi pour Michel Wieviorka. des individus qu’il est possible de tuer sans encourir le châtiment de la loi commune. Agamben théorise une suspension du droit devenue rapidement la norme. le moyen de prouver la filiation directe entre des régimes habituellement opposés dans la théorie politique. et par exemple l’utilisation de la peine de mort n’a jamais rivalisé avec la mort de masse contemporaine et va décroissant en France à partir du XIXe siècle29. mais de catégories égories entière de citoyens »25. et les politiques publiques de gestion des populations d’où Agamben induit un nouveau racisme qui ne dit pas son nom. Or les approches socio-historiennes ont montré que la monopolisation des moyens de la violence physique légitime conduit à un moindre recours à la force dans la résolution des conflits. En faisant du thanatopouvoir produit par l’instauration d’un état d’exception qui ne dit pas son nom.de violence inouïs ruinait l’approche entière d’Elias. par l’état d’exception. et qui conna connaît aujourd’hui son « plein développement » dans « le totalitarisme moderne [qui] peut être tre d dé éfi é fini (. et à l’apparition d’individu désormais incapables de se battre pour résoudre soudre leurs diff différends. égale. mais produirait les mêmes effets mortif res. Agamben fait de l’usage de la violence politique mortif re le seul horizon fonctionnel du pouvoir mortifè en place. et préfé f rant en fé passer par l’institution judiciaire.

7 . et à son seul profit.des États de droit. en gérant leur nombre. la captation de ses instruments par un parti. au profit d’une « gouvernementalité de parti »33 qui pervertit l’État bureaucratisé du XIXe siècle. qui trouvait l’origine du biopouvoir dans le pouvoir pastoral d’héritage judéo-chrétien où le roi. L’Etat nazi ne s’est confondu avec le thanatopouvoir que parce qu’il était justement dans l’oubli du pouvoir sur la vie qui traverse le pouvoir pastoral. sans gouverner la population dans son vivant collectif. la période nazie marque une inversion de l’équilibre des forces au sein de la société allemande. on peut penser avec Foucault que l’État nazi n’incarne pas une exaltation de l’Etat. constitue ses traits biologiques fondamentaux va pouvoir entrer à l’intérieur d’une politique. de leurs soins et de leur salut37. Selon Foucault. omettent de remarquer si l’action publique vise un sujet civil ou un sujet vivant. de « vivre et faire un peu mieux que vivre »38. et où l’État se met au service du nihilisme. l’État de police. et l’appropriation par un groupe donné. mais se préoccupe surtout de leur subsistance. Précisément. et les formes de thanatopouvoir qui sont irréductibles les unes aux autres32. Après lui. en s’intéressant aux activités des hommes. En rupture plus ou moins explicite avec Agamben. Si le pastorat annonce le droit de vie et de mort de la société de souveraineté. Poser que biopouvoir et thanatopouvoir se confondent historiquement empêche à la fois de comprendre l’apparition et les usages politiques du biopouvoir. A commencer par celle de Foucault. en posant que démocratie et totalitarisme dérivent de la même souche. d’une é stratégie égie générale é rale de pouvoir »39. dans l’espèce humaine. et contre des parties de sa population34. A l’inverse. n’ont pas basculé dans la destruction physique de leurs populations31.HIVER 2006-2007 AVANT-PROPOS . Donc. non seulement Agamben modifie « la formule de la biopolitique de Foucault afin qu’elle puisse capter l’enjeu du camp de concentration nazi »35. et possèdent un thanatopouvoir aux caractères communs. d’autres approches ont exploré les formes du biopouvoir sans le confondre avec un thanatopouvoir. c’est-à-dire l’ensemble des moyens par lesquels on fait croître les forces de l’État. mais plutôt pour inventer QUADERNI N°62 . où la biopolitique n’aurait é plus de limites. sans le consentement du peuple. pour sauver toutes les autres. alors même que cette distinction est dirimante pour pouvoir affirmer la nature potentiellement « bios » d’une politique. Surtout. ayant l’apanage de la technique et de la modernité. Il devient alors nécessaire de mettre fin au déterminisme biologique de ce type d’analyses en posant que le thanatopouvoir n’est pas que le versant mortif mortifère du biopouvoir. berger de son troupeau. la société disciplinaire ou même la société de sécurité. Le biopouvoir sera ensuite essentiellement la découverte que le vivant peut et doit être politisé. nombre d’analyses des politiques étatiques. d’une stratégie égie politique. mais au contraire son « amoindrissement ». en évitant leur surmortalité. mais il refuse de considérer que « le camp dans sa version nazie ne réalise pas la virtualité de la modernité mais la virtualité d’un régime égime totalitaire »36. Pas nécessairement pour abolir la vie. Agamben tombe dans une critique inflationniste de l’État. peut effectivement mettre à mort l’une de ses brebis. et en organisant un cadre leur permettant de vivre. il annonce surtout l’État de « police » du XVIIe siècle. du monopole de la violence. c’est « l’ensemble des mécanismes par lesquels ce qui.

campagnes de prévention des comportements à risque. Et on peut les distinguer par divers critères : le nombre de morts. gestion de la mort advenue). AVANT-PROPOS QUADERNI N°62 . sans être un pouvoir sur la vie. la peine de mort n’a jamais constitué la colonne vertébrale des idéologies et mythes nationaux. de contrôle. et admettent que le bio et le thanatopolitique soient soumis à la discussion politique légitime. dispositifs pragmatiques autour du corps et anthropotechnique. Par exemple dans les pays ayant recouru longtemps à la peine de mort. statut des individus en coma dépassé. de même que l’instrument du supplice (la Révolution française invente la guillotine « portative »…). etc.). et la gestion de la mort d’autre part. conduite des relations internationales. mais dans sa rationalité propre. Le pouvoir sur la mort doit donc être compris dans les formes de son autonomisation vis-à-vis du pouvoir sur la vie. contrairement aux régimes totalitaires où le nombre d’exécuteurs improvisés atteint un . Définir le thanatopouvoir comme un ensemble de dispositifs et de technologies de pouvoir qui prennent en charge et réifient le corps dans sa dimension mortelle. et elle a toujours été réservée à un bourreau stipendié par l’État. etc. Il nous semble alors important de penser le thanatopouvoir sans réfé f rence au biopouvoir. se déploient. sans confé sidérer qu’il est uniquement son retournement. permet de saisir que si le pouvoir s’est longtemps intéressé au vivant il a désormais fait entrer la mort dans son giron. assise des frontières. pouvoir sur la mortalité et la mort. le thanatopouvoir appartient à la souveraineté. il marque bien au contraire que la souveraineté n’a pas disparu de la politique contemporaine. leur inscription dans une idéologie dominante qui ne fait pas que les encadrer mais dont ils sont au fondement même.) montre d’ailleurs bien que nos sociétés ne sont 8 pas uniquement dans la violence mortif mortifère. Au XXe siècle s’opère alors un partage très net entre ce qui relève du biopouvoir (« biomédecine ». le pouvoir souverain de punir par la mort a fait un nombre infiniment plus faible que les exterminations et massacres du XXe siècle. visible dans ses moyens d’action et dans les représentations des acteurs qui initient cette politisation de la mort. et que ses prérogatives restent visibles (sûreté du territoire. non pas seulement comme son envers. C’est donc dans ce cadre souverain que le « faire mourir » d’une part. le lieu du châtiment a rapidement cessé d’être fixe.une administration du vivant qui tient compte de la corporéité et de la mortalité des individus. sans avoir le « camp » pour modèle. Il n’en est pas simplement une forme de survivance archaïque dans des sociétés post-souveraines (disciplinaires. politiques publiques de santé. Le « faire mourir » de la souveraineté diff re de celui d’un Etat qui ne serait que thanadiffè topolitique. fabrication d’une subjectivité menant au souci de soi40) et ce qui relève du thanatopouvoir (pouvoir de donner la mort. avortement.HIVER 2006-2007 . et le nombre d’acteurs disposant d’un pouvoir de mort au sein du régime. l’établissement de dispositifs permanents dédiés à la mise à mort. Séparé du biopouvoir. Et aujourd’hui l’Etat est même sommé de trouver des solutions législatives satisfaisantes aux conséquences que la mortalité des individus fait peser sur le corps social. de sécurité). pour se déplacer. La multiplication des débats législatifs autour des questions du corps et de la mort (euthanasie. dons d’organes. mais comme un champ autonome générant des politiques publiques particulières et nombreuses.

La fabrique éditions. Paris. « L’ordre philosophique ». « Hautes études ». soit via une exécution légale. 2 Roberto Esposito. Français et Anglais à table du moyen â âge nos jours. territoire. p. 9 Ibid. 12 Zygmunt Bauman.. Sé S curité. GallimardSeuil. et le dépassement des résistances culturelles propres aux chercheurs qui parfois les éloignent d’un sujet aussi « chargé ». dans une perspective pluridisciplinaire. Paris. en cours de légifé gif ration (Serenella Nonnis). coll. 149. à la fois à travers la définition juridique de la mort encéphalique. 71. é Cours au Collège de France (1977-1978).. « La biopolitique (d’)après s Michel Foucault ».HIVER 2006-2007 AVANT-PROPOS . in Dits et Écrits. Paris.. 28. 1987. Paris. depuis Kantorowicz. « Bibliothèque des sciences humaines ». 14 Stephen Mennell. p.point culminant. Le pouvoir psychiatrique. Par exemple. Labyrinthe. « “Omnes et singulatim” : vers une critique de la raison politique » (1979). Gallimard-Seuil. 133. Paris. Le thanatopouvoir prend également la forme d’une gestion de la mortalité.. 132. é. et un autre qui ne concerne que les régimes démocratiques où la souveraineté conserve un pouvoir de tuer. 2002 [1989]. mai 2006. 22. 2005. Flammarion. La politisation de la mort s’attache enfin au statut du corps mort ou mourant. 1997 [1995]. on sait que la mort des chefs d’Etat fait peser une menace sur la stabilité des institutions et du régime.9 . Il y a donc un thanatopouvoir propre aux régimes totalitaires. 10 Ibid. soit en exigeant un sacrifice guerrier héroïque. « Hautes études ». 12. « La fabrication de l’humain. coll. comme le montrent les débats autour de l’euthanasie. « Hautes études ». Cours au Collège de France (1978-1979). coll. que la mort. population. volume 2. Homo Sacer. ce numéro de Quaderni plaide pour leur exploration plus systématique. p. Le pouvoir souverain et la vie nue. 193. 2004. 1954-1988. Le « faire mourir » est donc contesté. GallimardSeuil. 2004.. 26. Une lecture de Foucault et d’Elias ». Naissance de la biopolitique. 8 Ibid. 13 Ibid. devenu problématique là où triomphe l’individualisme moderne (Eric Desmons). Tumultes. Paris. Cours au Collège de France (1973-1974). 15. p. 5 On verra notre article « Pouvoir et individuation. 163. 31. 6 Michel Foucault. ouvrant la voie à une « productivisation »-optimisation de la transplantation d’organes (Philippe Steiner). p. Paris. IV. dont l’articulation avec les valeurs républicaines a pu historiquement faire problème (c’est ce qu’examine notre article dans ce numéro). et entraîne des réponses politiques spécifiques (Pierre-Yves Baudot). 11 Ibid. coll. N . p. Modernité et holocauste. 15 Déviance et Société. p. Techniques et politiques de la vie et de la mort ». coll. Gallimard. Seuil. 2003. à l’issue de la crémation. où la société civile somme un personnel hospitalier réticent d’accéder aux demandes de mort (Séverine Lacombe-Rinck). S 1 Michel Foucault. 179. 7 Giorgio Agamben. 4 Michel Foucault. p. p. mais aussi dense. 3 Michel Foucault. O . « La pacification des mœurs à QUADERNI N°62 . « Totalitarisme ou biopolitique ». T . p. E . Loin gifé de prétendre épuiser la variété des politiques de la mort. 1980-1988. et les sensibilités complexes qui organisent le statut des cendres. p. 1994.

pp. cit. et persiste à apparaître comme exorbitant du droit commun ? Par ailleurs. XVII. si Agamben insiste beaucoup sur le biopolitique dans Homo sacer. 40-41. Homo sacer. juillet-décembre 1995. p. 51. 2002. cit. De l’homme et de l’animal. 1ère éd.. la question de l’état d’exception a donné lieu depuis longtemps à une abondante littérature. 23 Eric Dunning. vol. 31 Philippe Burrin. Agamben évoque ici un conflit originel entre l’homme et l’animal. Homo sacer. au profit du seul état d’exception. Déviance et Société. Hugues Lagrange. 10 . Etat d’exception. L’Ouvert. Les Cahiers de la sécurité intérieure. 1. « Sécurité et démocratie ».. Rivages. « La pacification des mœurs à l’épreuve : l’insécurité et les atteintes prédatrices ». On n’habite pas le camp. 703. cit. Power Struggles and the Development of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Century.). Comment expliquer que le fondement biopolitique du pouvoir ne se soit jamais légitimé. Culture & Society. Erik Neveu (dir. Etat d’exception. et J. cit. 46.. 17 Giorgio Agamben. coll. p. « Les médiévistes français – 5 ». Biopolitica e filosofia (Turin. Rennes. par Marie Gaille-Nikodimov. Paris. vol. coll. vol. p. « Urgence et Etat de droit. p. op. op. 24 André Burguière. la civilisation et la formation de l’Etat : à propos d’une discussion faisant spécialement réfé f rence à l’Allemagne et fé à l’Holocauste ». 184. 19 Ibid. « Genocide. in Yves Bonny. p. op.HIVER 2006-2007 . 2003. coll. p. coll. Roger Chartier. Georges Vigarello et Michel Wieviorka. Theory. 99. 44. p. 30 Michael Freeman. Jean-Manuel de Queiroz. June 1995. Il n’est pas une maison de l’Être.. 21 On verra une lecture éclairante de son ouvrage en italien Bios. premier trimestre 2003. 93. 16 Giorgio Agamben. 26 Giorgio Agamben. Table ronde : « L’œuvre de Norbert Elias. mais reste historiquement hors de l’ordre normal du droit. « Norbert Elias : une lecture plurielle ». 20 On notera au passage la contradiction selon laquelle le biopolitique est consubstantiel au pouvoir dès son origine. Critique. Violence et ordre public au Moyen Age.l’épreuve ». et emprunte motivations et structures à des périodes plus anciennes. En France. Seuil. Picard. Cambridge. décembre 2005. 1998. Norbert Elias et la théorie de la civilisation. p. analysé sous un angle juridique. 2004. Paris. 2005 . Homo sacer. Paris. Pour des développements récents. Giorgio Agamben. Lectures et critiques. 12. Ressentiment et apocalypse. « XXe siècle ». 36. 2. 120. II. le génocide ne doit pas tout à la modernité. 18 Ibid. « Le sens social ». 29 & 11. Editions A. septembre 1993. mais de l’anéantissement.. Presses universitaires de Rennes. par exemple par un quelconque montage juridique. Arlette Farge. op. en allemand 1989 [1961-1980]. civilization and modernity ». il le perd de vue dans le second tome de cet ouvrage. Cahiers internationaux de sociologie. p. cit. 3. 29 Claude Gauvard. 10. 22 C’est par exemple l’approche de Norbert Elias dans The Germans. 2003. en particulier autour de l’article 16 de la Constitution de 1958. op. 25 Giorgio Agamben. Einaudi.. son contenu et sa réception ». Paris. Le gouvernement d’exception dans la théorie constitutionnelle ». on verra Pasquale Pasquino. Seuil. 28 Giorgio Agamben. 27 L’expression même se discute. « Norbert Elias. « L’ordre philosophique ». Essai sur l’antisémitisme nazi. Selon cet auteur. AVANT-PROPOS QUADERNI N°62 . 2004). Etat d’exception. « Les deux voies de la “biopolitique” ». 221. Polity Press.

« Agamben et les tâches de l’intellectuel. 2004. Dominique Memmi (dir. vol. Les Temps modernes. 47. p. 36 Ibid. 334. 38 Michel Foucault. March 1996. 25.. 34 Ian Burkitt. 33 Michel Foucault.32 Cela entraîne d’ailleurs des comparaisons historiques infondées. On verra des développements critiques dans Eric Marty. A propos d’Etat d’exception ». cité. Paris. Gouverner. é op. op. Entre Guantánamo et un camp nazi. par exemple (à commencer par le fait que l’objectif de la détention à Guantánamo n’est pas l’extermination planifiée des détenus). 196. 39 Ibid. cit. Techniques et politiques de la vie et de la mort ». janvier-f janvier-février 2004. 139. p. population. Naissance de la biopolitique. art. « Guantánamo. « Civilization and ambivalence ». Foucault. Presses de Sciences épassable Po.. Paris. p. op. territoire. e. Arendt ». coll.. Pierre Lascoumes. Agamben. La prison. 3. Sé S curité. é. cf. 13. p. Sandra Szurek. p. un mod le ind modè indé épassable ?. 59e année. 40 Didier Fassin. Giorgio Agamben. 35 Martine Leibovici. cit. octobre 2005. Etat d’exception. 140. Le gouvernement des corps. « Biopolitique et compréhension du totalitarisme. in Philippe Artières. Tumultes. QUADERNI N°62 . Pour une analyse de Guantánamo comme centre de détention et d’interrogatoire. 37 Michel Foucault. « “Omnes et singulatim” ». 626. « La fabrication de l’humain. Editions de l’EHESS. enfermer.. cit. 2004. p. 34.HIVER 2006-2007 AVANT-PROPOS . 1.). 42. une prison d’exception ». « Cas de figure ».11 . volume 1. p. p.. The British Journal of Sociology.