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UNIVERSITE PARIS 8 – VINCENNES – SAINT-DENIS UFR 7 PSYCHOLOGIE PRATIQUES CLINIQUES ET SOCIALES

N° attribué par la bibliothèque :

T H E S E

pour obtenir le grade de

DOCTEUR DE l’UNIVERSITE PARIS 8 Discipline : Psychologie Sociale

présentée et soutenue publiquement par

M. BEHAGUE Dominique

Le 14 décembre 2007

ANALYSE MULTIMODALE DE L’EMOTION DANS UN DISCOURS CONVAINCANT

Directeurs de Thèse

M. Bromberg Marcel,

Mme Frigout Sophie,

Professeur Université Paris 8

MCF Université Paris 8

JURY

Mme Sales-Wuillemin Edith , Professeur Paris 8, Présidente

M.

Trognon Alain, Professeur, Université Nancy II, Pré-rapporteur

M.

Musiol Michel, Professeur, Université Nancy II, Pré-rapporteur

Sommaire 1

Sommaire

1

SommaireSommaireSommaireSommaire

IntroductionIntroductionIntroductionIntroduction

Le contexte de la recherche

12-20

ChapitreChapitreChapitreChapitre 1111 L’émotionL’émotionL’émotionL’émotion dansdansdansdans lelelele discoursdiscoursdiscoursdiscours

1 Le concept d’émotion

23

1.1 Epistémologie : de la passion à l’émotion

23

1.2 Définitions

29

1.2.1 La passion

29

1.2.2 L’émotion

30

1.2.3 L’affect

32

1.2.4 Le sentiment

33

1.2.5 Prise de position terminologique

34

1.3 ) Taxinomie des émotions

35

1.3.1 Les émotions fondamentales

36

1.3.2 Les émotions primaires, secondaires et d’arrière plan

39

1. 4) L’activation de l’expérience émotionnelle

41

1.4.1 Emotion et cognition : processus indépendants ou primauté de l’émotion

sur la cognition

41

1.4.2 Primauté de la cognition sur l’émotion

 

43

1.4.3 Le point de vue des neurosciences

46

1.4.4 L’expérience émotionnelle

47

1.5) Emotion inconsciente et affect contenu

50

1.5.1

Phénomènes inconscients de l’émotion

 

50

1.6 Conclusion

51

Chapitre 2 Le discours de l’émotion

1 L’émotion dans la parole

55

1.1 La verbalisation des émotions 55

1.2 Analyse pragmatique de l’émotion dans le discours

2

57

1.2.1 Principes d’inférence émotionnelle

57

1.2.2 Catégorisation des indicateurs

58

1.2.2.1 L’émergence du sujet dans son discours

59

1.2.2.2 L’intensification du discours

59

1.2.2.3 La mise en image des pensées

61

1.2.2.4 Le langage figuré de l’émotion

62

1.2.3 Indices émotionnels phonostylistiques

63

1 .2.3.1 Le modèle de Scherer ( 1968)

64

64

1.2.4 L’intonation émotionnelle

1.2.5 La prosodie : apports de la sémantique et de la pragmatique 67

1.2.3.2 Fonctions des effets push and pull dans la voix

65

 

1.2.6 Ruptures syntaxiques du discours

68

1.2.7 Indices de répétitions

70

1.3

La mise en scène affective

71

1.3.1 L’éloquence dans le discours

 

71

73

1.3.3 Efficacité du discours et autorité du locuteur 74

1.3.4 La rhétorique dans le discours 75

1.3.5 Conclusion intermédiaire

1.3.2 Les indices du pathos dans le discours

76

2 Emotion et geste

77

2.1 Fonction des gestes dans le discours

78

2.1.1

Typologie fonctionnelle de Scherer

 

79

2.1.1.

1 Fonctions sémantiques

79

2.1.1.

2 Fonctions syntaxiques

79

2.1.1.3 Fonctions pragmatiques

80

2.1.1.4 Fonctions dialogiques

81

2.2 Les gestes du langage

82

2.2.1 Les gestes programmés

82

2.2.2 Liaison geste et discours

83

2.2.3 Des gestes sans parole ou des paroles sans gestes

2.2.3.1 La langue des signes

3

84

83

2.2.4 La communication avec absence de référents 88

2.3 Liaison temporelle geste-discours

89

2.3.1 Le geste anticipe l’expression renforcée

90

2.3.2 Le geste et le discours sont synchronisés

90

2.4 Taxinomie des gestes

92

2.4.1 Les gestes rythmiques oratoires

92

2.4.2 La sémiotique gestuelle ( Cosnier)

93

2.4.3 Le système MAP ( Ghiglione, Argentin)

96

2.4.4 Les gestes du concret et de l’abstrait (McNeill)

2.4.5 Vers une classification consensuelle

98

97

2.4.6 Les gestes de l’argumentation et leurs fonctions dans le discours

2.5 Problématique émotion - gestes

101

2.5.1 Aspect épistémologique

102

2.5.2 Aspects neurophysiologiques 103

2.5.3 Emotion : exécution et contrôle

2.5.4 Emotion et geste : représentation de nos pensées

2.5.5 Il y a –t-il des gestes mi-conscients

104

108

3 Proposition de synthèse

110

106

ChapitreChapitreChapitreChapitre 3333 ExpérimentationExpérimentationExpérimentationExpérimentation

Emotion en production

119

1. Pré-expérimentation

120

Procédures et consignes 121

Matériel vidéo

Mesure des attitudes

122

120

4

100

Questionnaire évaluation d’attitudes 123

124

Traitements statistiques124

Résultats obtenus Alpha de Cronbach Homogénéité des groupes

125

125

Schéma récapitulatif

125

Analyse en composantes principales

Analyse des moyennes Conclusion 127

126

125

2. Expérimentation : production de l’émotion

128

2.1 Mise au point du discours argumentatif ( phases 2 et 3 )

Objectifs 129 Procédures et consignes Schéma récapitulatif

131

129

Renforcement du discours ( phase 4) 131 Objectifs 131 Procédures et consignes 132

Schéma récapitulatif

133

129

Procédures communes aux phases 2,3,4

133

Cadre

133

Sujets

134

Variables indépendantes et plan expérience

135

Variables dépendantes

 

136

Les marqueurs de l’émotion

 

136

Les indices expressifs

136

Les pauses

136

Les répétitions simples

137

Les répétitions de tournures

 

137

Les focus intonatifs

 

137

 

5

Les indices pragmatiques 138 Les déictiques de locution

139

Les modalisations d’intensité

139

Les Référents Noyaux émotion et violence

L’indice gestuel de l’émotion

140

Les gestes adaptateurs

140

Les marqueurs de l’argumentation

141

139

Les indices d’organisation du discours 141 La prolixité du discours 141

Les connecteurs

141

Le déictique on

142

Les indices gestuels

142

Les gestes ponctuateurs

142

Les gestes métaphoriques143

2.3.4 Tableau récapitulatif des variables dépendantes

Hypothèses expérimentales

146

Mise au point du discours argumentatif ( phases 2 et 3 ) 146

Hypothèse opérationnelle 1A

146

145

Renforcement du discours (phase 4)

147

Hypothèse opérationnelle 1B

147

Hypothèse opérationnelle 1C

147

Hypothèse opérationnelle 1D

148

Traitement des variables

148

Codage des discours

148

Découpage séquentiel des vidéos148

 

Retranscription des discours

148

Analyse automatique des contenus

149

6

Mise en forme des données sous excel

150

Catégorisation des hauteurs tonales

150

Caractérisation des gestes utilisés

151

Traitements statistiques

152

Pour les phases 2, 3, 4

152

Récapitulatif général des expérimentations mises en place 154

3 Résultats expérimentaux production émotion

154

3.1 Mise au point discours argumentatif Hypothèse 1A (Phase 2 et 3)

3.1.1 Résultats indicateurs argumentation

155

3.1.1.1 Indices organisation

156

3.1.1.2 Indices gestuels

156

3.1.2 Résultats indicateurs émotion

157

3.1.2.1 Indices expressifs

158

3.1.2.2 Indices pragmatiques

158

3.1.2.3 Indice gestuel

3.1.3 Discussion

158

158

155

3.2 Renforcement du discours Hypothèse 1B ( Phase 4)

158

 

3.2.2 Résultats indicateurs émotion

 

159

3.2.2.1 Indices expressifs

160

3.2.2.2 Indices pragmatiques

 

160

3.2.2.3 Indice gestuel

160

3.2.3 Résultats indicateurs argumentation

160

3.2.3.1 Indices organisation

 

160

3.2.3.2 Indices gestuels

161

3.2.4 Discussion

161

3.3

Renforcement du discours Hypothèse 1C ( Phase 4)

162

7

 

3.3.1 Résultats indicateurs émotion

 

162

3.3.1.1 Indices expressifs

162

3.3.1.2 Indices pragmatiques

163

3.3.1.3 Indice gestuel

163

3.3.2 Résultats indicateurs argumentation

 

164

3.3.2.1 Indices organisation

 

164

3.3.2.2 Indices gestuels

164

3.3.3 Discussion

165

 

3.4

Renforcement du discours Hypothèse 1D ( Phase 4)

165

 

3.4.1 Résultats indicateurs émotion

 

166

3.4.1.1 Indices expressifs

166

3.4.1.2 Indices pragmatiques et gestuels

167

3.4.2 Résultats indicateurs argumentation

 

167

3.4.2.1 Indices organisation

 

167

3.4.2.2 Indices gestuels

168

3.4.3 Discussion

168

4

Synthèse des résultats obtenus Hypothèses H1A, B, C, D

168

 

4.1 Le discours des émotions

4.2 Le discours de l’argumentation

170

5 Post expérimentation

171

170

5.1 Caractérisation des locutions gestuelles et des RN Violence171

5.1.1 Méthode

172

5.1.2 Résultats obtenus

173

5.1.2.1 RN émotion

174

5.1.2.2 RN Violence 174

5.1.3 Discussion

175

8

Emotion en réception

176

1. Procédure 177

2. Consignes 177

3. Questionnaire évaluation

4. Sujets 179

179

5. Variables et plan d’expérience

180

6. Hypothèse 180

 

7. Choix et catégorisation des vidéos

180

Organisation et passage des vidéos

182

8. Traitements statistiques

182

9

Résultats expérimentaux

182

9.1 Résultats échelles

183

9.1.1 Alpha de Cronbach

183

9.1.2 Interprétation du discours

183

9.1.3 Résultats Q1

184

9.1.4 Résultat Q2

185

9.1.5 Résultat Q3

186

9.1.6 Résultat Q4

187

9.1.7 Résultat Q5

188

9.1.8 Résultat Q6

189

9.2

Résultats questions sans échelles

189

9.2.1

Résultats question efficacité discours et locuteur

189

9.2.1.2 Résultats discours convaincants

190

9.2.1.3 Résultats influence personnalité

190

9.3

Discussion

191

10

Post expérimentation

191

Description des unités de sens

191

Analyse scène 1

192

Analyse scène 2

193

 

9

Analyse scène 3

193

Analyse scène 4

194

Analyse scène 5

194

Analyse scène 6

195

Analyse scène 7

196

Analyse scène 8

196

Analyse scène 9

197

Analyse scène 10

197

Analyse scène 11

198

Analyse scène 12

198

Analyse scène 13

199

Analyse scène 14

200

Analyse scène 15

200

Analyse scène 16

201

Analyse scène 17

201

Analyse scène 18

202

Analyse scène 19

202

Analyse scène 20

203

ConclusionConclusionConclusionConclusion dededede l’expérimentationl’expérimentationl’expérimentationl’expérimentation

BibliographieBibliographieBibliographieBibliographie 209

AnnexesAnnexesAnnexesAnnexes

Annexe 1

Annexe 2

Annexe 3

10

205205205205

Introduction 11

Introduction

11

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Introduction

« La première question qui se pose à un analyste du discours pour traiter des émotions est de savoir si, face à d’autres disciplines humaines et sociales, cette étude peut faire l’objet d’une étude spécifiquement langagière ».

(Charaudeau , 2000)

L émotion est traditionnellement tenue depuis les philosophes grecs (Platon, Cicéron) comme l’échec de la raison. Cette opposition très ancienne a donc donné à l’émotion une valeur péjorative basée sur la croyance que son

influence est néfaste sur le psychisme. Cette opposition raison/émotion entraîne un rapport de force, un conflit qui est d’ailleurs le plus souvent en faveur de la raison qui l’assimile et la rationalise. La raison s’est ainsi dégagée progressivement de la sphère des émotions dans le développement de la culture européenne. « Contrairement à émotion, raison ne s’emploie jamais au pluriel ce qui peut être compris comme une marque de son universalité alors que les émotions sont le sceau de la masse, du

peuple indifférencié » (Cornillet, 2005, p.213). Nous retrouvons cette notion ambivalente chez Catherine Lutz et Lila Abu-Lughod (1990) où dans l’introduction de la collection « language and the politics of emotion », elles mettent en évidence les liens étroits entre les différents discours sur les émotions où, globalement, celles-ci sont envisagées de façon malintentionnée car trop liées à la personnalité et aux engagements de chacun. Ces pensées sauvages idiosyncrasiques font que les émotions sont représentées comme « la dimension de l’expérience humaine la moins contrôlée, la moins construite, la moins apprise (d’où son universalité) la moins publique et, du

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même coup, la moins susceptible d’être soumise à l’analyse en termes de sociétés et de culture » (Crapanzano, 1994, p. 3). Cette approche sans nuances est reprise en partie par les linguistes (Martin, 1987 ; Brunet, 1995) qui énoncent que les émotions et les notions qui s’y rattachent comme les affects, leur posent de vrais problèmes car ces dernières ont un caractère insaisissable, vague ou confus. Kerbrat-Orecchioni (2000), dans un article récent, après avoir présenté moult détails d’un lexique possible des émotions puis proposé une syntaxe expressive qui compile les formes grammaticalisées qui lui sont associées et défini une approche pragmatique des actes expressifs spécifiques qui lui sont rattaché, conclut que cette investigation ne permet de retenir en linguistique que « des catégories floues, des notions polymorphes et des marqueurs indécis » (2000, p.57). Elle exprime ainsi le sentiment que les émotions sont à la fois dans le langage partout et nulle part et que « la question reste de savoir s’il existe un langage de l’émotion c’est-à-dire des corrélations stables entre des signifiants linguistiques et des signifiés émotionnels généraux ou spécifiques » (p. 57).

D’autres recherches (Howell, 1987 ; Crapanzano, 1994) ont considéré l’émotion plus dynamiquement c’est-à-dire dans un dispositif illocutoire où son expression, son attribution portent essentiellement sur la normativité des relations sociales. Là encore, la gouvernance d’une communication dite « convenable » met en cause l’image même de l’individu s’il exprime ses affects car les émotions seraient « de l’ordre de l’intériorité, de l’irrationnel, de la nature » (Crapanzano, op.cit. p.3). La société d’hier, et plus particulièrement celle d’aujourd’hui, a besoin de contrôle, d’esthétique, de stoïcisme mais pas de « débordements » personnels. Dans ce discours de la réprobation, une personne saine de corps, d’esprit et de raison qui extériorise une agitation émotionnelle perd son sang froid car idéologiquement il ne faut pas révéler une partie de soi-même puisque c’est un signe de faiblesse (perte du self-contrôle). Par conséquent, si un sujet exprime librement ce qu’il ressent dans une interaction, il met en péril et son image et indirectement sa force de conviction. Cette croyance est tellement ancrée dans nos esprits, que quand une émotion nous submerge (peur, crainte, joie), nous faisons attention à ne pas la laisser nous dominer et, si c’est le cas

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car nous ne pouvons l’éviter, nous faisons tout pour la dissimuler aux yeux des autres. Ce genre de situation illustre bien les conflits intérieurs que nous ressentons tous en public lorsque émotion et raison sont en lutte.

Si nous retenons de ces positions que l’émotion contamine la raison car elle est difficilement conciliable avec une attitude de contrôle de soi, de mesure et de modération, nous en déduisons qu’elle est notamment à écarter du cadre du discours persuasif. Selon Quignard (2000), l’approche traditionnelle de l’argumentation logique modélise les enchaînements rationnels des énoncés, indépendamment des opinions personnelles des participants (il s’agit là du principe d’externalisation de la discussion rationnelle). L’argumentation y est donc modélisée comme un jeu de langage, qu’il s’agit de remporter. Nous sommes dans une pensée opératoire où nous ne nous préoccupons pas de la nature même du message mais uniquement des faits. Par conséquent, pour mener une argumentation à son terme, nous devons, selon les logiciens, en éliminer la composante émotionnelle. La dialectique persuasive doit être trouvée dans les mots et par le choix des mots, dans la structure même du discours, mais pas dans le développement des sentiments des participants : « Le texte émotif exprime des états d’âme, des sentiments ou des émotions. Il fait pas appel à la raison et ne nous apprend rien sur le monde, si ce n’est la vie intérieure du locuteur. » (Ipperciel &Vallée, 2003, p.5). L’émotion n’y a donc pas de place car un énoncé émotif cherche uniquement à soulever des sentiments chez les auditeurs mais ne fait pas appel ni à la raison, ni à la démonstration rigoureuse.

Ce rapport émotion-raison fait l’objet actuellement de nombreuses discussions et interrogations qui remettent en question cette dualité ( Reboul, 1991 ; Breton, 2003) . Il ne s’agit pas d’atténuer la force de l’un des paramètres en cause mais plutôt de penser un autre concept organisateur des discours. L’idée force est de placer « raison et passion, logique et sentiment, argumentation et séduction sur un plan équivalent :

quelles que soient les situations de relations humaines, les deux aspects revêtent une importance similaire et peu ou prou il ne faut pas chercher à les distinguer » (Benoit, 1998, p. 5). Nous pensons donc qu’elles sont non seulement complémentaires mais

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que la raison est avec l’émotion car l’absence d’émotions et de sentiments nous empêche d’être vraiment rationnels ( Damasio, 1997). Il s’agit maintenant de clarifier ce tableau et en particulier de déterminer avec précision ce que l’expression verbale des émotions apporte à la gestion de la communication.

Dans ce cadre d’analyse nous nous trouvons devant un paradoxe. En effet la communication des émotions est à la fois nécessaire pour créer du lien social mais elle s’avère peu fiable dans ses manifestations expressives surtout quand un sujet les manifeste sans autre forme de procès. Cet « intra-locuteur » va mettre en mots des pensées, des sentiments, des émotions en fonction d’un contexte mais également en fonction de sa personnalité. Son expressivité émotionnelle (Caffy et Janney, 1994) va être bien sûr spontanée mais imprévisible. Autrement dit, le sujet «parlant» dans ce processus de production langagière utilise un langage objet qui peut être soit avéré soit manquer d’authenticité. Cela signifie que l ‘émotion sera le surgissement possible d’un ressenti mais est ce que me dit cet intra-locuteur correspond à ce qu’il éprouve ? Quel gage de sincérité et d’authenticité en avons-nous ? Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas systématiquement accepter que l’émotion exprimée n’est pas réelle ou prétendre qu’un locuteur a caché ses sentiments ! Dans cette perspective nous avons l’impression que « les émotions sont à la fois dans le langage partout et nulle part » ( Kerbrat-Orecchioni, 2000).

A l’opposé de cet « intra-locuteur » porteur de savoirs, de croyances, de compétences multiples mais chez lequel on peut spéculer sur l’existence réelle d’expression des ressentis, nous pensons que celui-ci peut devenir un sujet « inter-locuteur » c'est-à- dire un acteur impliqué. Si nous le mettons en situation de devoir s’exprimer sur un objet social qui le touche directement nous devons alors recueillir des propos authentiques. De ce fait nous allons pouvoir faire la différence entre un discours qui parle des affects de celui qui les exprime. Dans cette problématique de l’énonciation des émotions nous allons donc rendre compte des stratégies langagières et non langagières qu’un interlocuteur met en œuvre pour communiquer à autrui de l’émotion dans le cadre d’une interaction sociale et découvrir les indicateurs de

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l’émotion qu’il va choisir de mettre en scène pour répondre à cette attente.

Il nous faut maintenant expliciter la démarche qui va nous permettre de démontrer que ce paradigme est à la fois recevable et pertinent. Nous proposons, dans un premier temps, d’identifier l’émotion dans le discours. Pour commencer, nous ferons une recherche de nature épistémologique afin de déterminer comment l’émotion a été mise en langue à travers l’histoire par les philosophes, mais aussi par les théologiens, les rhétoriciens, les orateurs, les écrivains. L’intérêt d’une étude de la passion, puisque c’est ce terme qui a prévalu jusqu’au siècle des lumières, est de comprendre que ce concept a été au coeur de nos sociétés bien antérieurement à notre époque contemporaine. Dans la structure du lexique sémantique français des émotions, notre objectif est notamment de retenir l’archiléxème qui servira pour l’ensemble de ce travail. Nous ferons une distinction entre les émotions jamesiennes innées pré- programmées qui sont déclenchées dans des situations de tension de celles qui vont provoquer des états affectifs plus profonds basés sur une représentation consciente volontaire ou non consciente involontaire que nous nous faisons d’une situation. Nous avons besoin de cette catégorisation afin de mieux appréhender les différentes conceptions relatives à la capacité d’expression et de perception des émotions dans les discours. Nous croiserons ensuite les problématiques des cognitivistes sur le déclenchement de l’expérience émotionnelle et sur la primauté de la cognition sur l’émotion (Lazarus, 1984 ; Leventhal, 1987). Les émotions y sont différenciées par un traitement évaluatif de l’information. Nous montrerons ainsi que, dans le système mental, il est peu probable qu’il y a un système de l’affect séparé (Scherer et Sangsue, 1995). Le dualisme cartésien est donc à écarter définitivement. Grâce à ces différentes perspectives l’émotion n’apparaît plus comme un processus biologique aveugle aux particularités des situations mais comme la résultante d’épiphénomènes qui conduisent à son expression.

Nous allons donc poursuivre dans le deuxième chapitre cette démarche mais cette fois en nous astreignant à identifier concrètement les indicateurs verbaux et non verbaux que la littérature nous propose aujourd’hui pour mettre en scène l’émotion. Nous

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avons ici pour première vocation de décrire et d’étudier les éléments qui caractérisent le discours de l’émotion. Nous analyserons les mots, les expressions qui vont concourir dans le langage à organiser et à former les moyens d’expression de l’émotion dans la parole. Nous ne manquerons pas ensuite de préciser les moyens que des locuteurs peuvent utiliser pour intensifier leur expression orale. Cette prosodie va ainsi contribuer à démarquer des constituants des discours. Notre deuxième aspiration va être de comprendre le rôle les gestes dans l’interaction puisqu’ils partagent la scène avec la parole. Ceci nous amènera à poser la question de leurs fonctions dans le discours : sémantique, syntaxique, pragmatique, dialogique. Nous pourrons ainsi déterminer s’ils répondent à ces différents schémas de communication et donc ceux que nous pourrions identifier comme unités signifiantes et marquantes des discours. Nous classerons ceux qui rendent le discours efficace ou qui aident à sa structuration de ceux qui aident plutôt à l’amplifier ou à clarifier les contenus propositionnels. Nous nous poserons ensuite la question relative aux gestes qui pourraient avoir un rapport direct avec les émotions ou qui seraient le reflet de processus émotionnels sous jacents. Tous ces éléments nous serviront ensuite comme les références susceptibles d’être retenues dans notre partie expérimentale.

Nous allons ensuite aborder la partie expérimentation de notre travail. Elle fera l’objet d’une troisième chapitre. Comme nous aurons défini les indicateurs représentatifs du discours de l’émotion nous allons poursuivre notre réflexion en nous intéressant cette fois à leur inscription dans une situation d’interaction sociale. Afin de mieux appréhender la complexité de la mise en langue des émotions nous partirons des travaux de Damasio (1997) qui a arrêté trois grandes catégories d’émotions. Nous allons les utiliser comme cadre conceptuel pour réaliser notre analyse des discours. La première classe est celle des émotions primaires innées pré-programmées qui sont déclenchées en réaction à une situation difficile qui engendre la peur ou le stress. La seconde, celle des émotions secondaires, induites par les précédentes, qui vont contribuer à déclencher chez des sujets de nouveaux états émotionnels (Plutchik et Kellerman, 1980). Elles vont être pour nous les vecteurs de la communication verbale des émotions puisqu’elles sont induites d’une expérience vécue. Enfin la dernière qui

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est celle des émotions d’arrière plan qui permettent aux sujets de rendre compte d’une forme de discours que nous nommons de « retenue ». Nous les identifierons dans les allocutions sous forme de gestes centrés sur le corps liés à la prise de conscience intéroceptive du vécu affectif d’une situation (Rochat, 2006). Cette base de réflexion va servir de fil conducteur pour l’ensemble de nos travaux. Comme nous avons besoin d’une ligne directrice très précise, nous avons pensé une expérience en plusieurs phases. Dans un premier temps nous montrons à des enseignants une vidéo qui a trait à la violence à l’école. Nous induisons ainsi chez eux des émotions qui leur permettent, grâce à cette sensibilisation, de construire un discours argumenté. Dans un deuxième temps nous leur demandons de s’exprimer deux fois seuls devant une caméra afin qu’ils puissent mettre au point leurs prestations orales et l’améliorer puisque celles-ci sont destinées à un destinataire expert qu’ils doivent convaincre du bien fondé de ce qu’ils pensent d’un problème d’actualité qui touche les enseignants quotidiennement. Mais avant de traduire le discours qu’ils ont mis au point, le destinataire de cet exposé intervient en leur proposant différents contrats de communication. En effet pour que des productions discursives soient considérées comme des indicateurs de l’activité psychologique et émotionnelle de sujets, il faut que ces dernières ne soient pas des narrations de faits mais plutôt l’accomplissement d’actes langagiers définis précis. Dans cette contractualisation nous intervenons en rendant indépendant ou pas l’expression des émotions et le renforcement des gestes. Nous utiliserons pour analyser les discours produits des variables relatives aux marqueurs de l’émotion ( indices expressifs, pragmatiques et geste adaptateur) et à celles de l’argumentation ( organisation du discours, gestes ponctuateurs et métaphoriques). Nous déterminons ainsi in fine leurs rôles dans la communication lors d’une interaction. Nous faisons l’hypothèse que les émotions sont en lien avec les rapports d’attribution ou d’aversion que les locuteurs vont entretenir avec l’objet social qu’ils auront identifié comme fortement anxiogène. Ces productions discursives différentes vont nous permettre de comprendre par comparaison comment des sujets par des attitudes comportementales volontaires ou involontaires transmettent de l’émotion. C’est parce que « les émotions se manifestent dans un sujet à propos de quelque chose, qu’elles peuvent être dites intentionnelles » (Charaudeau, 2000, p.

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Dans le cadre de la communication de l’émotion, il nous a semblé également indispensable de réfléchir aux types d’arguments que les locuteurs ont choisis de mettre en scène dans leurs interventions pour répondre à notre demande. Les discours émotionnels à visée argumentative produits n’auront de sens que si leur visée persuasive est perçue comme telle par des destinataires. Nous partons de l’idée qu’un message est efficace qu’à partir du moment où la communication est réussie c’est-à- dire quand celui-ci est gardé en mémoire comme tel. Pour le mettre en évidence, nous avons retenu quatre discours proto-typiques tirés des corpus précédents et nous les avons présentés à des sujets afin qu’ils identifient celui qui leur semble le plus convaincant. Ceci fait, étant donné que les discours émotionnels peuvent être marqués de subjectivité, nous établirons si l’image que l’orateur a construite de lui-même a exercé une influence sur son oratoire. Si celle-ci n’est pas prépondérante, nous en conclurons que l’émotion peut être considérée comme un argument à part entière. L’intérêt de ce deuxième champ d’étude, celui des destinataires, est double. Le premier tient au fait que nous allons expliciter rationnellement l’émotion, c’est-à-dire les conséquences de son utilisation ou de sa non-utilisation dans le discours. Le second est qu’il s’agit de l’approche la plus résolument psychosociale puisqu’elle considère les réponses dans des interactions sociales et qu’elle ne résume pas l’émotion à un problème d’encodage du discours.

Cette investigation est donc fondamentalement axée sur l’efficacité du discours à connotation émotionnelle. Ces quelques réponses, si elles s’avéraient aller dans le sens du rôle prépondérant de l’émotion, nous laisseraient à penser que la gestion des émotions dans l’articulation du rapport à l’autre est au cœur de notre société de communication. Nous explorerions ainsi les notions de sincérité, d’authenticité ou d’artificialité des échanges dans les rapports humains. Nous finaliserons cette recherche par une description et une analyse approfondie de chacune des unités de sens qui composent ce dernier afin d’en comprendre les arcanes.

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Nous avons souhaité que le travail qui vous est présenté ci-dessous s’inscrive dans une démarche expérimentale et pour cela, nous allons l’éclairer d’hypothèses. L’exercice qui va être rapporté ici est avant tout inscrit dans un désir de présentation de constitution d’un savoir, c’est-à-dire l’essai de partager une expérience. La manière dont nous vous proposons de reconstruire certains savoirs pragmatico-philosophiques est basée sur l'attribution de façon active de concepts complexes. A partir de là, nous avons pour objectif de réfléchir à de nouveaux accès dans le discours de l’émotion qui vont nous permettre de considérer comme non-évident ce qui s’impose à d’autres comme étant avérés.

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CHAPITRE 1 L’émotion dans le discours

« Les émotions ou les pensées sont toujours des produits de communications passées ou immédiates ou futures mais ne peuvent donc jamais être comprises que dans des situations de communication actuelles. L’émotion influence la communication et le processus de communication affecte la nature, la forme et l’expression de l’expérience émotionnelle. L’humain traduit pas ses idées en mots, il pense dans et par les mots ; il ne traduit pas ses émotions en mots, il s’émeut dans et par les mots.»

Laflamme, 1995,p.75

E ntre les objets, les événements du monde et l’ensemble symbolique des images qui les représentent, le sujet s’exprime par des mots, des énoncés qui s’inscrivent dans une norme, celle de l’environnement dans lequel il vit. Dans

cette activité mentale co-existent les représentations d’une communauté sociale objective et celles plus subjectives de celui qui gravite dans sa sphère. La notion de langage interne s’oppose, en lui faisant écho, à celui de langage intérieur qui permet de mieux comprendre le fonctionnement de la pensée et des idées du sujet qui exprime ce qu’il ressent sous la forme d’émotion. Mais qu’est ce que l’émotion ? « Il n’y a évidemment pas une seule réponse puisqu’on peut l’aborder selon des perspectives très variées. Mais il ne serait pas satisfaisant de prendre cela comme prétexte pour éluder la question » Rimé ( 2005, p.42). Pour répondre à cette question, nous allons devoir construire un outil d’investigation qui va nous permettre de découvrir à travers l’étude socio-historique et étymologique de l’émotion d’où vient ce mot et comment il a évolué jusqu’à nos jours. Puis cette curiosité éclairée, nous retiendrons de la palette des définitions proposées celle que vous trouverez tout au long

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de ce travail pour la caractériser. Il ne nous restera qu’à déterminer, à partir de l’abondante littérature qui traite des processus émotionnels et des différents concepts qui lui sont attachés, la fonction cognitive de l’émotion en communication.

1 - LE CONCEPT EMOTION

1.11.11.11.1 EpistémologieEpistémologieEpistémologieEpistémologie :::: dededede lalalala passionpassionpassionpassion àààà l’émotionl’émotionl’émotionl’émotion

Dans l’Antiquité, les passions ont joué un rôle extrêmement important dans la production dramatique des pièces de théâtre . Les tragédies d’Euripide, par exemple, tournent autour de l’expression réaliste et violente de la mort. Parallèlement, la rhétorique des anciens est née grâce à deux philosophes. Le premier, Corax de Syracuse, qui vivait au V ème siècle avant J.C, en donne la première définition que l’on retrouve dans un Traité (tehkné). Puis, Isocrate (436-338), son disciple, ouvrit une école d’éloquence fort célèbre en Grèce et fit une étude sur l’harmonie de la phrase passionnée.

Selon Platon ( 427 – 347 avant J.C) les passions pervertissent, détournent, empêchent la raison de fonctionner. Il y a un dualisme âme/corps. La vie idéale serait d’échapper au monde sensible et de se conformer à la raison des connaissances, au savoir. Il développe l’idée selon laquelle la connaissance et le savoir ne peuvent ni s’absorber ni se fonder sur les illusoires sensations éprouvées. Au fond, pour les platoniciens, les maladies psychologiques ne relèvent pas de « déficits de l’âme » mais ceux des excès passionnels. Il a été le premier penseur à réaliser une analyse des processus passionnels qu’il considérait négatifs. En effet, il énonçait que les passions pervertissent et la raison et l’âme. C’est la théorie de l’âme et sa séparation très claire en trois parties qui a le plus influencé notre conception de l’émotion aujourd’hui (Scherer & Sangsue, 1995 ; Scherer, 2001). Cette structure tripartite a opposé l’émotion, la cognition et la motivation ; la cognition était liée à la pensée, la raison et la motivation étaient ancrées aux valeurs. Ce sont ces derniers éléments les plus importants de cette théorie car ils concernent les principes de la morale auxquels sont toujours opposés les instincts les plus bas. En conséquence, Platon a beaucoup débattu avec les « sophistes » qui enseignaient l’art de bien parler. Pour ce philosophe, les arguments de type

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« émotionnels » étaient considérés comme « fallacieux ». Ce débat « à propos de la rhétorique provient peut être d’un clivage fondamental entre deux systèmes de pensées inconciliables » (Meyer, 1999, p .32), l’un rationnel et l’autre irrationnel. Platon ouvre la voie à la théologie de la chrétienté du Moyen Age qui diabolisera la parole en tant que telle.

Pour Aristote (384–324 av. J.C.), les passions sont naturelles et leur fonction est informative :

« en ce qui concerne chaque passion il faut distinguer différents points de vue. Ainsi par exemple au sujet de la colère nous devons voir dans quel esprit sont les gens en colère contre quelles personnes ils le sont d’habitude et pour quel motif » (Timmermans, 1991, p.183) . L’idéal à atteindre est qu’il n’y ait pas d’opposition entre raison et passion mais un juste milieu préférable aux extrêmes. Les passions ont un rôle prépondérant pour plaire comme pour persuader : « l’homme construit un univers passionnel à travers ses croyances et ses préférences personnelles, ses attitudes » (Luminet, 2002, p.84 ). Quelqu’un qui touche nos sentiments personnels sera plus suivi dans ses pensées que quelqu’un qui a un discours emprunt de raison. Ce que nous ressentons subjectivement dépend en grande partie de nos croyances. Aristote a été sans aucun doute celui qui s’est le plus engagé dans un travail approfondi du convaincre. Son œuvre « La Rhétorique » est consacrée essentiellement au rôle des passions comme « ce qui en nous modifiant produit des différences dans nos jugements et qui est suivi de peine ou de plaisir. Telles sont par exemple la colère la pitié la crainte et toutes les impressions analogues ainsi que leurs contraires. » (Aristote, la rhétorique, II1378 alinéa 19-22 ). Il y nomme quatorze passions : la colère, le calme, la terreur, l’assurance, la convoitise, l’impudence, l’amour, la haine, la honte, l’émulation, la compassion, le bienfait, l’indignation et le mépris. La colère est par exemple une impulsion accompagnée de souffrance en vue d’une vengeance suite à une offense injustifiée qui concerne soi-même ou ses amis. La logique passionnelle d’Aristote, selon Meyer (op. cit.), opère à deux niveaux :

celui des principes et celui des conséquences. Pour le premier le succès d’un quelconque discours dépend de l’orateur (le logos) qui va interférer sur l’auditoire par la passion exprimée (le pathos). Dans le second, les destinataires doivent déchiffrer et inférer les intentions du rhéteur. Ils changent d’avis s’ils sont convaincus du bien fondé du laïus qu’ils ont écouté.

La liaison discours, orateur, auditoire est essentielle chez Cicéron (106-43 avant J.C.) qui a approfondi les travaux d’Aristote. Dans sa conception du monde et de la culture, il attribuait un rôle central à la passion. Avec l’Orator, il affirme que les facteurs qui

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rendent l’éloquence admirable sont, d’un côté, l’éthique c’est-à-dire l’ethos qui s’attache au caractère et la personnalité de l’orateur et, de l’autre, le pathétique qui sert à troubler et à exciter les cœurs. Cette dernière dimension est souvent violente, enflammée, impétueuse, mais elle arrache le succès et fait triompher l’éloquence. Quand dans le pathétique la passion est emportée, elle devient comme un torrent : il n’y a pas moyen de lui résister (Orator, chapitreWWWWVII, p. 128 ). Le pathos apparaît ici avec une force qui n’existait pas dans le cadre aristotélicien. Cicéron avance une nouvelle conception de l’action dans le dispositif rhétorique où il associe la portée persuasive de la parole aux multiples pouvoirs expressifs du corps et de la voix de la personne qui s’exprime. La force et les effets d’une tirade en dépendraient entièrement. La conviction qui irradie alors l’orateur apparaît comme « une passion doublement active qui agit sur autrui par l’agitation qu’elle suscite chez celui qui parle. C’est en quelque sorte une auto-affection du corps de l’orateur dont la mise en représentation scénique affecte le corps des auditeurs. Elle n’est en somme que la théâtralisation d’une passion sincèrement ressentie dont le spectacle fait naître d’authentiques transports. Dépassant les distinctions traditionnelles de la nature de l’artifice de la réalité et de l’illusion de l’être et du paraître l’éloquence cicéronienne nous introduit dans un univers de représentation sensible où les simulations du corps et du discours ont la sincérité pour condition et l’émotion réelle pour effet. » (Lichtenstein, 1980, p.87).

On peut noter qu’avec Saint Augustin (354- 430) la passion perd la place qu’elle occupait jusque-là pour devenir un simple instrument d’amplification dans la transmission d’un message. C’est ce qui va être retenu par les ecclésiastiques jusqu’à la Renaissance où la montée en puissance des républiques de Florence et de Venise va faire souffler un vent de liberté grâce aux Médicis. Les Italiens vont pouvoir exprimer des pensées différentes de celles de l’Eglise. La question qui a été posée durant les quelques siècles qui ont suivi a été celle du langage compris comme un instrument de compréhension, d’ouverture à « Dieu » ou comme moyen de manipulation des hommes. La contre-réforme va profondément transformer la tension qui a pu exister tout au long des siècles précédents entre l’ethos et le pathos et elle va accorder le primat au passionnel (le pathos). Aux 16ème et 17ème siècles, l’attention se portera plus précisément sur la notion de sensibilité c’est-à-dire la disposition à être ému. La compassion devient essentielle. Les jésuites en particulier, entretiennent dans leurs

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discours, à cette époque, une forme d’éloquence de type démonstratif qui rend compte à travers leurs harangues de scènes de la bible qui touchent et qui invitent les sujets à méditer sur la puissance de Dieu.

Dans les « Passions de l’âme » (Descartes, 1649), l’essentiel du modèle philosophique proposé concerne l’âme et le corps ; les passions s’y retrouvent dans une conception anthropologique. Dans le « cogito ergo sum », la singularité humaine s’avère primordiale. Le dualisme corps et esprit existe par l’idée d’une suprématie absolue de l’esprit sur le corps si bien que la passion, perçue comme le support du corps, s’oppose à la liberté de la raison. L’âme permet de lutter contre les passions et la libère de celles-ci ; les autres non maîtrisables sont subies. Elles nous renseignent sur les éléments auxquels notre esprit attache de l’importance. Descartes propose une liste d’états passionnels qui seraient fondamentaux : l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. Comme pour les stoïciens, le bien consiste avant tout dans la domination de soi-même, les passions sont considérées comme des maladies de l’âme. Ce savant français, dans le « Discours de la Méthode » souligne qu’il estimait fort l’éloquence et qu’il était amoureux de la poésie mais que la passion servait souvent à éluder les raisons et à parler sans jugement des choses qu’on ignore.

Un de ses contemporains hollandais, Spinoza (1632-1677) a voulu comprendre autrement les passions en étudiant leurs règles d’apparition suivant les situations dans lesquelles elles apparaissent. L’homme est soumis aux passions qui viennent de l’extérieur. Elles sont considérées comme bonnes ou mauvaises selon qu’elles augmentent ou diminuent la capacité à agir de l’homme. Il y a deux types de passions :

nous avons les passions tristes qui diminuent le pouvoir d’agir, ce sont l’envie, la colère et la vengeance. L’homme doit les fuir. Il y a également les passions joyeuses qui augmentent la capacité à conduire des actions. L’homme sage doit prendre plaisir aux choses « seule une farouche et triste superstition interdit de prendre des plaisirs » (Ethique V). En devenant acteur de ses passions, l’homme se libère des influences extérieures. Il faut tendre à des joies actives qui dépendent de nous seuls et qui peuvent être atteintes par la connaissance.

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Il faut attendre les philosophes du 17ème siècle pour que le langage ne traduise plus seulement des idées, ne transmette pas uniquement des informations, mais mobilise les passions, les sensibilités et les états d’âme qui accompagnent les pensées. Les passions ont donc leur propre langage comme le corps. La partie logique rationnelle d’un discours renverrait aux notions principales représentées par chaque mot alors que la partie affective pathétique apparaîtrait comme celle des idées accessoires. Cette doctrine ne réduit plus le langage à la représentation d’idées mais prend en compte l’expression des sentiments. Elle fleurira tout au long du siècle suivant.

Au 18ème siècle naît la conception d’une pensée positive. Nous voyons apparaître les bases de ce que nous nommons aujourd’hui la communication humaine. La sensibilité est en connexion étroite avec la réalité ordonnée de la raison. Le lien entre ces deux concepts jusque là en opposition s’avère être le langage. C’est à Du Marsais (1676- 1756), avocat grammairien qui a écrit un traité des Tropes 1 en 1730, que l’on doit une première analyse de la pensée par rapport au langage. Il propose une classification de figures qui « repose sur la différence entre matière du discours, son contenu, la réalité qu’il décrit. La matière du discours ce sont les mots et l’ordre dans lequel ils sont agencés. D’où les figures de mots jouant sur la sonorité du langage et les figures de construction jouant sur l’ordre de la phrase. Le contenu du discours ce sont les arguments et les significations mobilisés par l’orateur pour persuader son auditoire. Les multiples glissements de sens opérés à cette occasion (exagération, comparaison)

sont appelés figures de sens. Enfin, l’orateur peut jouer sur le contexte extérieur de son discours et la réalité qu’il décrit produisant alors des figures de pensée (allégorie

ironie

» (Timmermans, 1999, p.213 ). Du Marsais (1676-1756) a posé les questions

suivantes : que faut-il entendre par l’ensemble d’une expression langagière ? Jusqu’à quel point faut-il considérer le contexte, l’état affectif du locuteur dans la réalisation d’un discours ? Un discours ne se définit pas comme une image de nos pensées, mais bien comme une production, un déploiement d’effets sur nos sens où le rapport au monde est modifié car la vérité des plus puissants n’est plus la seule à faire force de loi. Nous arrivons à la référence logique des raisons, à une approche plus souple, plus

humaine, c’est celle que nous proposait Aristote (op. cit.) dans l’Antiquité et qui devient à nouveau prégnant. Le débat sur les passions dans le discours va continuer, mais une

)

1 Figure de rhétorique par laquelle un mot est détourné de son sens propre comme dans le cas de la métaphore.

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approche consensuelle ne verra jamais le jour. Le terme même de passion cher aux philosophes sera de plus en plus désuet. Nous retenons donc que le mot passion a été systématiquement employé pour désigner tout le domaine de l’affectivité : ce sont les sensations, les émotions et les sentiments. C’est une manifestation durable enracinée dans les pensées qui la rendait dangereuse selon qu’elle sera impétueuse ou passionnée, qui pouvait entraîner une rupture d’équilibre brutal dans la vie des personnes concernées par cet excès. Il y a donc dans la passion quelque chose d’organisé, de cohérent, de systématique, de démesuré et d’irrationnel qui fait obstacle à la raison.

Pour s’imposer comme science la psychologie naissante du 19 é siècle doit se consigner dans la « scienticité ». L’émotion s’y intègre d’autant plus « qu’il s’agit d’une tentative socio-scientifique de prise à distance par rapport au terme passion qu’il s’agit pour des études de la vie affective à ambitions scientifiques de se distinguer des anciens traités de morale » (Cornillet, 2005, p.168). Nous nous orientons alors dans la première moitié du 19ème siècle vers une science positive indépendante des courants philosophiques ou religieux et dont le but est de découvrir les phénomènes de conscience. Le terme de passion devient alors obsolète sauf dans le cadre des sentiments excessifs, passionnés dont la définition reste encore aujourd’hui utilisée comme telle. Nous allons ainsi passer d’une étude de l’âme qui était naguère métaphysique, abstraite, à celle de la psychologie scientifique. L’analyse que propose de Darwin (1872) est aujourd’hui unanimement considérée comme le réel point de départ de l’étude moderne des émotions. La psychologie expérimentale s’est, dès le début, démarquée d’une psychologie trop influencée par le mentalisme. Elle accepte d’emblée le concept de loi comme produit de la science expérimentale. Mais au nom de ces règles, on bannit toute introspection ; ce qui va être étudié doit faire l’objet d’expériences contrôlables et répétables visant à leur établissement. Dans ce but, les comportementalistes vont réfléchir à la notion de comportement qu’ils décomposent, pour les besoins de l’expérience, en séries de réponses mesurables. Au début du 20ème siècle, ils décident de bannir la conscience du domaine de la connaissance. Le subjectivisme introspectif est basé sur les principes internes de la pensée, les émotions. Le temps est donc venu où la psychologie doit temporiser toute référence à la conscience car sa seule tâche sera désormais la prédiction et le contrôle du comportement. L’introspection ne peut jouer aucun rôle dans cette méthode. Les béhavioristes avec Watson refusent cette

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métaphysique émotionnelle et affirment la nécessité d’étudier l’influence du milieu. C’est ainsi que « pendant la période dominée par le béhaviourisme, le sujet d’expérience des émotions a été considéré comme tabou » ( De Bonis, 1996, p.5) car inaccessible à l’expérimentation. Il semble que ce soit à partir des premières études du comportement des individus face au stress « qu’on commence à envisager les interférences possibles entre les réactions émotionnelles et les activités cognitives. » (Channouf et Rouan, 2002, p.78). Aujourd’hui, le cognitivisme semble avoir pris définitivement ce relais, aidé en cela par les neurosciences. L’émotion devient objet de recherches fondamentales. Mais comment définir l’émotion ?

1. 2 Définitions

Le champ affectif de la vie de tous les jours est vaste mais difficile à définir car le lexique émotionnel est très riche. Plusieurs centaines d’expressions, dont cent quatre vingt sont présentes dans le dictionnaire le plus utilisé en français (Le Petit Robert). Elles existent en français alors que moins d’une dizaine sont utilisées par les Japonais. Beaucoup de mots donc pour parler de processus mentaux complexes qui peuvent faire référence à l’aspect d’un stimulus ou à celui d’une expérience subjective ou encore à celui d’un processus motivationnel. Même si ces composantes multidimensionnelles de l’émotion nous semblent primordiales car elles animent, colorent quotidiennement nos existences, elles influencent également nos perceptions des autres. Quand nous utilisons le terme « émotion » au singulier, il nous renvoie à l’unité abstraite du concept au-delà de ses manifestations concrètes. Nous allons donc nous interroger pour définir ce qu’il n’est pas ou ce dont il est proche et donc, distinguer ce qui caractérise les termes de passion, d’affect, de sentiment qui sont souvent utilisés comme synonymes d’émotion dans la littérature.

1.2.1 La passion

Le mot passion vient du latin « passio » formé sur le grec pathos qui signifie « série de tourments, souffrance, souffrir » dans le sens de « supporter, d’être victime ». (Larousse Dictionnaire Larousse de la langue française, p.1350) On subit une passion, on en est victime. La passion est par conséquent un mouvement, une agitation de l’âme. Les passions naissent d’un déclic interne et s’entretiennent

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par des objets externes (Wetzel, 1998). Kant distingue la passion de l’émotion en affirmant que la passion est une inclination que la raison du sujet ne peut maîtriser ou y parvient à peine, alors que l’émotion est le sentiment d’un plaisir ou d’un déplaisir actuel qui ne laisse pas le sujet parvenir à la réflexion. « L’émotion est envisagée comme une ivresse, comme une eau qui rompt la digue et la passion comme un délire comme un courant qui creuse toujours plus profondément son lit. » (Parret, 1995, p. 102 )

1.2.2 L’émotion

Emotion vient du latin emotum forme nominale du verbe latin emovere, « mouvoir hors de « é-mouvoir » ( Dictionnaire Larousse de la langue Française, p.623). Ce cadre étymologique souligne bien à quel point l’agitation physique et psychique qui s’empare du sujet et qui le projette en quelque sorte hors de lui est de l’ordre de la « déconvenue ». Dans un discours le movere, la mobilisation des âmes et des cœurs, l’emporte sur toute autre considération : le discours doit être émouvant, ému passionnant et passionné. L’émotion se situe entre le physique et le psychique pour contrôler les désirs, les pulsions primitives et pour mieux faire valoir le sens de l’éthique (ethos) avec celui de la raison (logos). L’émotion se caractérise globalement comme utile à une situation donnée qui requiert des réponses comportementales expressives et intentionnelles. Elle est empiriquement investigable, généralement transitoire et d’une certaine intensité. Elle se manifeste au niveau linguistique de différentes manières :

choix des mots, intonation, exclamation (Caffy, Janney, 1994). Pour Traverso (1999), elle englobe l’ensemble des phénomènes de la vie affective et renvoie aux sentiments (l’amour, la haine).

Les sciences cognitives héritières de la psychologie expérimentale renforcées par les neurosciences et les sciences de l’informatique tentent de modéliser le fonctionnement mental de l’émotion, en particulier en ce qui concerne le traitement des informations, les mécanismes d’acquisition et l’utilisation en mémoire des connaissances. L’interprétation de l’organisation du processus émotionnel constitue donc un des sujets de prédilection des travaux réalisés par les cognitivistes. Ils considèrent que les émotions peuvent être évaluées. Elles se caractérisent par un ensemble de « réponses physiologiques

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comportementales expressives et cognitives expérentielles concomitantes » (Luminet, 2002, p.46 ). Suivant cette approche, les émotions reflètent un ensemble de réponses adaptatives qui servent de signal à l’organisme. Il n’existe qu’un ensemble restreint d’émotions de base (colère, peur, tristesse, dégoût, surprise, joie). Elles sont manifestement universelles et perdurent grâce à la présence de déclencheurs spécifiques (par exemple : perte d’un être cher pour la tristesse). Contrairement à l’humeur, l’émotion se caractérise par sa durée courte, quelques secondes ou minutes et, des éléments déclencheurs, aisément identifiables. Nous pouvons retenir que l’émotion « est une séquence de changements d’états intervenant dans les cinq systèmes organiques dont les composantes sont le système cognitif (là où passe l’évaluation cognitive), le système neurophysiologique, le système moteur (les muscles), le système relationnel (car il y a des tendances qui sont crées par l’émotion) et, le système moniteur donc la surveillance (pour moi, c’est le sentiment). » (Scherer, 2001 2 ).

Damasio (2002) propose de réserver le terme d’émotion à l’ensemble des réponses de l’expérience mentale, publiquement observables. Les émotions sont expressives, « caractérisées par des sensations plus ou moins nettes de plaisir et de déplaisir […] et ont pour caractéristique commune de ne pas rester purement cérébrales mais d’être accompagnées de modifications physiologiques et somatiques. Ressentir une émotion devant un tableau […] n’est pas se dire simplement c’est beau c’est ressentir quelque chose en soi. » (Dantzer, 1998, p.8) Pour parler de ses émois et les partager avec ceux qui nous entourent, nous apprenons à les désigner par des termes tels que joie, exaltation, bonheur, chagrin, peine, culpabilité, peur, anxiété, rage. Les émotions sont alors des réactions affectives intenses à des événements extérieurs. Elles ne restent pas purement internes mais sont exprimées par des mimiques, des postures et des mouvements voire des gesticulations et des vocalisations caractéristiques. L’intérêt est alors porté sur les aspects expressifs et communicatifs. Son expression fait partie du style défini comme une façon de parler ou une manière d’exprimer avec d’autres expressions emphatiques ou de personnalité (Fonagy, 1983). Enfin, les émotions sont multidimensionnelles. Elles sont à la fois une réaction physiologique et un comportement

2 Extrait Conférence Psychologie des passions. Université de tous les savoirs

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social (Léon, 1993). Ce chercheur distingue l’émotion brute de l’émotion socialisée. La première est considérée comme une réponse de l’organisme à une situation donnée et la seconde comme une activité dirigée dans un contexte social spécifique. Elle peut avoir une influence souvent inconsciente sur nos jugements et sur les comportements qui en découlent. « Si “l'homo communicans“ du XXIème siècle a certes des points communs avec les ordinateurs comme s'efforce de le démontrer un certain cognitivisme contemporain, c'est aussi un organisme doué d'affectivité - selon les opinions, cela peut être jugé comme une infériorité ou comme une supériorité. Dans le premier cas, on peut espérer que l'affectivité va progressivement disparaître et que le règne de la pensée opératoire est proche, dans le second cas, au contraire, que dans un monde de plus en plus informatisé, les affects ne constituent pas une espèce en voie de disparition mais au contraire sont appelés à jouer un rôle majeur pour la sauvegarde de l'humanité et/ou de l'humanitude”. Il est d’ailleurs devenu à la mode de “ réhabiliter “ la vie affective comme le montre le succès du concept “d’intelligence émotionnelle“. Certains auteurs n’hésitent pas à parler d’“affectives sciences“ en parallèle aux devenues classiques “cognitives sciences“ Cosnier (2006, p.16 ).

1.2.3. L’affect

La notion d’affect, telle que nous la connaissons aujourd’hui, s’origine dans la psychanalyse. Pour Freud (1915) 3 tout état affectif est défini comme la traduction subjective d’une quantité d’énergie pulsionnelle. Toute pulsion s’exprime par un affect et une représentation. Ils peuvent évoluer soit de façon divergente soit de façon convergente. Le père de la psychanalyse considérait que l'affect était un représentant de la pulsion mais liait ce concept à un aspect quantitatif qui rend compte de la mise en tension de la libido, " c’est un état émotionnel dont l’ensemble constitue la palette de tous les sentiments humains, du plus agréable au plus insupportable, qui se manifeste par une décharge émotionnelle violente, physique ou psychique, immédiate ou différée " (Larousse Dictionnaire de la psychanalyse, p.7). L'affect, dans cette conception, serait l'aspect subjectif de la quantité d'énergie pulsionnelle. Dans les thérapies, Freud souligne que « le malade décrit ce qui lui est arrivé de façon détaillée en donnant à son émotion une expression verbale mais ajoute qu'un souvenir

3 Métapsychologie

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dénué de charge affective est presque totalement inefficace » (Cosnier, 1994, p.12). En psychologie généralement la coloration affective détermine l’attitude d’un individu vis-à-vis

du monde qui l’entoure. Cette dernière est la traduction neurovégétative des sentiments. Elle désigne globalement le retentissement d’une expérience forte. On distingue les affects dépressifs (nostalgie, dépression, spleen), des affects expressifs (joie, plaisir, euphorie). L’absence d’affects s’appelle l’athymie et le déficit d’affect l’hypothymie. L’alexithymie, notion avancée par Sifnéos (1988) montre que certains sujets sont incapables d’exprimer des émotions.

L’affect est du domaine du subjectif (inconscient) quand il qualifie une représentation, une situation ou un état mental ou corporel et, en cela « il est utilisé pour parler des émotions au sens large » (Cosnier, 1994 p.13). Au cours d’une conversation, nombreux sont les moments où se manifestent des réactions de type affectif comme en témoignent les modifications de processus physiologiques. Ces moments émotionnels apparaissent souvent en courtes phases : on les appelle des affects phasiques. Ils sont alors accompagnés de paroles (Mm…Mm) et de mimiques (sourires par exemple) qui naissent donc lors de relations à autrui. A cause de leur instantanéité, il est possible que dans l’interaction entre des sujets aucun ne les perçoive car elles sont peu identifiables par une personne non habituée à les observer. Cependant si l’on demande aux locuteurs de signaler ces moments « affectivés », ils ne mentionnent spontanément que les moments forts et ne semblent pas s’en souvenir.

Nous ne pouvons nier l’appartenance des émotions au domaine des affects car il y a toujours, d’une façon ou d’une autre, du ressenti et de l’éprouvé dans l’émotion. Ils ne sont ni irrationnels, ni réductibles à ce qui est de l’ordre de la simple sensation ou de la pulsion raisonnée. Le terme d’affect rend compte de manière subjective de l’éprouvé qui garde une connotation psychologique forte (Charandeau, 2000). Au sens strict, cela peut être un éprouvé psychique individuel ou partagé, variable en intensité, et qui accompagne un état mental ou physique souvent contextualisé (Barbier, 1998).

1.2.4. Le sentiment

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D’après le Robert (p. 1314) le sentiment est du domaine de l’objectif conscient. Le terme de « sentiment » peut prendre les acceptations suivantes : la conscience en général, claire ou confuse suivant les cas ; la connaissance par intuition, le pressentiment qui peut suggérer

l’idée ; les états affectifs qui proviennent d’une idée et non de simples sensations ou impressions ; les émotions d’une intensité faible. En somme ce qui caractérise les sentiments, c’est un état plaisant ou déplaisant par rapport à un objet de référence dans l’environnement externe ou interne de l’individu et surtout l’absence d’activation physiologique comme dans le cas de l’émotion (Kirouac, 1995). Par conséquent, nous réservons le terme de sentiment pour l’expérience mentale et privée d’une émotion (Damasio, 2002). C’est de toute façon un état affectif complexe qui semble lié à des représentations et renvoie donc à des contenus affectifs objectifs conscients. Nous retenons le sentiment comme l’une des composantes inhérentes au processus émotionnel. Signalons la définition de Cosnier (op. cit.) qui considère que les sentiments tels que l’amour, la haine, l’angoisse, entre autres ont des causes plus complexes, par leur longue durée et une plus faible intensité que les émotions comme la peur ou la colère. Ils sont souvent construits sur une fixation affective à des objets précis, ils persistent et sont vécus même en l’absence de ces objets.

1.2.5. Prise de position terminologique

Ces différentes définitions nous conduisent à choisir le registre qui va caractériser le langage et les mouvements de sensibilité des locuteurs dans l’interaction. Nous arrêtons le terme d’émotion pour recouvrir les mouvements d’attitudes spontanées, et celui d’affect pour parler des formes d’expression moins extériorisées du ressenti. Le premier sera donc désormais utilisé, dans ce travail, comme archilexème 4 pour tous les phénomènes objectifs d’expression directe des tourments et pour les réactions face à des souffrances, mais également pour l’expression d’un état plus subjectif. Mais pour caractériser ces différents registres, il faut que nous puissions nous référer à des classes d’émotions. Nous nous trouvons dans le même cas de figure que précédemment, c’est-à-dire que les chercheurs nous proposent des taxinomies très différentes, plus ou moins riches en items. Nous allons donc arrêter les catégories qui nous renvoient à des valeurs émotionnelles « différentiables » dans la mise en

4 terme qui regroupe l’ensemble des traits sémantiques des éléments de la série de mots qu’il représente ( Ghiglione, Landré, Bromberg, Molette, 1998, P.44

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langue des énoncés discursifs et ceci afin de mieux appréhender la complexité de leur mise en langue quand nous analyserons les discours.

1.31.31.31.3 TaxinomieTaxinomieTaxinomieTaxinomie desdesdesdes émotionsémotionsémotionsémotions

Chacun traite aujourd’hui dans l’étude des émotions d’un domaine de prédilection, comme l’indiquent les travaux publiés par Kleinginna P.R & Kleinginna A.M (1981). Ils établissent qu’en effet il existe différentes catégories de définitions d’émotions selon les accents qu’elles comportent.

Affective

Niveau d’excitation et plaisir, déplaisir

Cognitive

Aspects cognitifs, notamment mécanismes d’évaluation

Déclencheurs

Evénements externes dans le déclenchement de l’émotion

Physiologique

Mécanismes biologiques de l’émotion

Perturbatrice

Fonction désorganisatrice et négative de l’émotion

Adaptative

Valeur adaptative et positive de l’émotion

Restrictive

Caractère distinctif de l’émotion par rapport à d’autres concepts

Motivationnelle

Importance de l’émotion comme source de motivation

Sceptique

Mettre en doute la pertinence du concept d’émotion

Expressive

Réactions observables lors d’une émotion

Multidimensionnelle

Nombreuses composantes importantes de l’émotion

D’après tableau 1 ( cité par Kirouac , 1995 ) 5

Ce tableau autorise deux analyses. En premier lieu, le concept d’émotion est utilisé de manière très différente selon qu’il est envisagé en référence à l’aspect stimulus ou à l’expérience subjective. Deuxièmement, cette diversité d’emplois possibles du terme émotion ne nous permettra pas de lui trouver une catégorisation uniforme et par conséquent, nous choisissons de nous positionner dans les références cognitives, expressives et multidimensionnelles.

5 op.cit. page 17

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Mais pour pouvoir poursuivre notre démarche de recherche des catégories d’émotions qui vont nous permettre d’asseoir et consolider notre travail de recherche, nous avons

besoin de les identifier. Il nous semble important de nous pencher en premier sur la proposition de Damasio (1997) qui pense que le cerveau qui pense, qui calcule, qui décide n’est pas autre chose que celui qui rit, qui pleure, qui aime, qui éprouve du plaisir ou du déplaisir.

1.3.1 Les émotions fondamentales ( Damasio (1997)

Elles auraient un statut spécial qui leur conférerait le rôle de constituants premiers de la vie émotionnelle ce qui signifie qu’aucun membre de ce petit groupe d’émotions ne serait décomposable en unités plus élémentaires (Kirouac, 1995). Les théoriciens qui ont développé les notions d’émotions fondamentales se sont situés dans la perspective évolutionniste qui fait l’hypothèse selon laquelle l’évolution de l’espèce animale a joué un rôle central dans le façonnement de leurs caractéristiques et de leurs fonctions (Kirouac, op. cit.). Dans la continuité de Darwin, Ohman (1996) montre dans ses travaux qu’il existe une certaine préparation à l’apprentissage (learning preparedness) chez les humains et chez d’autres mammifères. Ils auraient une prédisposition à apprendre rapidement une association entre un type de stimuli et un type de réponse. Par exemple, quand ils ont peur, ils acquièrent ces stimuli car ils ont une certaine représentation innée du danger acquise à travers leur histoire évolutionniste. Il existe des mécanismes innés de la peur comme il en est pour l’acquisition du langage. On parle d’universalité des événements déclencheurs du fait que les situations inductrices présentent des points communs. Par exemple, dans le cas des phobies aux serpents, aux araignées ou aux souris, nous ne savons pas pourquoi elles existent, néanmoins nous réagissons vivement à l’apparition de l’un ou l’autre de ces animaux, sans vraiment comprendre ni justifier cette aversion subite. Ekman (1982) a privilégié, dans ses nombreuses recherches, l’analyse des composantes physiologiques et comportementales dans l’expression des émotions. Il a démontré que ces expressions (colère, joie, peur) sont liées thématiquement aux situations dèclenchantes et, ceci, quelles que soient les cultures et les origines des personnes concernées. Toute émotion possèderait un signal discursif universel qui communiquerait par des mimiques l’effet ressenti à l’entourage. Elles sont innées ou prédisposées à être acquises. Il existe également une relation entre une

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configuration expressive faciale et une émotion spécifique : la joie s’exprime dans le visage par un état de béatitude. Le pattern est reconnu par tous. Ces expressions peuvent

être parfois masquées (Ekman parle de leakage, « fuite ») car des règles d’expression sont dictées par les cultures. Dans certaines sociétés occidentales, il n’est pas convenable de pleurer en public. En France, c’est le cas pour le président de la République ou pour toute personne de statut important. Ils montreraient ainsi aux autres une faiblesse de caractère qu’un homme d’état ne peut dévoiler. Ekman et Friesen (1975, 1978, 1986) ont également montré que les expressions émotionnelles véritables ne peuvent être feintes et qu’ainsi la contraction des muscles du visage peut devenir un prédicteur fiable de la présence d’une émotion, d’un affect ou de stress. Ils ont retenu treize émotions de base (peur, colère, joie, tristesse, dégoût, surprise, intérêt, mépris, culpabilité, honte, embarras, respect, excitation). Elles ont toutes des propriétés identifiables sur les visages à partir de mimiques faciales. « Certaines émotions sont contrôlées par un programme relativement rigide et pan culturel lié thématiquement aux situations qui déclenchent les émotions chez les Occidentaux » (Faucher, 1999, p.3). Ekman les appelle « affect-programs ». Ces derniers seraient responsables de l’ensemble des réactions qui caractérisent les émotions : non seulement dans les expressions faciales mais également dans les modifications de l’expression vocale et dans les postures. Selon Ekman, ces programmes d’affects sont déclenchés par des mécanismes d’évaluation (appraisial mechanisms) relativement indépendants du système des désirs et des croyances qui guident normalement l’action rationnelle. L’expression faciale aurait alors un rôle déterminant dans le déclenchement de l’expérience subjective émotionnelle. Les émotions permettraient de communiquer à autrui un état émotionnel interne et seraient en partie irrationnelles. Chaque expression émotionnelle aurait une fonction communicative langagière déterminée : subjective (verbal), comportementale (gestes, visage), fonctionnelle (protection). Ekman ajoute, dans ces principes, que les réactions émotionnelles sont cohérentes dans le sens où il y a congruence entre l’expérience émotionnelle et son expression. Elle commence rapidement grâce à un inducteur qui a souvent un antécédent, l’expérience de l'émotion dont ils reproduisent l'expression et puis ensuite activation du Système Nerveux Autonome (SNA) ou du Système Nerveux Central (SNC). Cette approche pose le problème de la relation entre le système de représentation et le langage dont les aires ne sont pas obligatoirement en liaison. C’est pour cette raison que d’autres chercheurs ont proposé une nouvelle thèse selon laquelle les émotions ne sont pas

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représentées uniquement par les expressions faciales mais par d’autres indices (Plutchik et Kellerman, 1980) Afin de concrétiser cette théorie, les auteurs réalisent le modèle

« Circomplex ». Il détermine huit émotions de base primaires : la peur, la colère, la joie, la tristesse, l’acceptation, le dégoût, l’espérance et la surprise. Elles se combinent pour former de nouveaux états affectifs. Toutes les autres sont secondaires et dérivent de celles-ci. Ces chercheurs abordent l’étude des émotions au niveau des rapports verbaux d’expériences émotionnelles et de comportements expressifs. Chaque expression émotionnelle aurait une fonction communicative déterminée et spécifique dont l’objet est de garantir au sujet une bonne adaptation à son milieu.

Le modèle à trois dimensions décrit ci-dessous les relations parmi les concepts d'émotion analogues en les identifiant aux couleurs. La dimension verticale du cône représente l'intensité, et le cercle représente des degrés de similitude parmi les émotions. Les huit secteurs sont conçus pour indiquer qu'il y a huit dimensions primaires d'émotion définies par la théorie disposée en tant que quatre paires d'opposition.

disposée en tant que quatre paires d'opposition. Dans le modèle éclaté les émotions dans les espaces

Dans le modèle éclaté les émotions dans les espaces vides sont les dyade-émotions primaires qui sont des mélanges de deux des émotions primaires. Toutes ces émotions sont reliées selon trois axes : leur intensité (par exemple la colère et la fureur se différencient par un certain degré d’expression), leur degré de similitude (la tristesse et le chagrin sont proches) et leur polarité (la joie est opposée à la tristesse). « Une

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émotion ne serait pas une expérience subjective en tant que telle mais plutôt une

construction de diverses classes de phénomènes tels que les rapports verbaux d’expériences émotionnelles et les comportements expressifs adaptatifs et évaluatifs »

(Christophe, 1998, p. 69) .

Plutchik explique que la peur et la colère interviennent dans la mise en place de structures hiérarchiques verticales qui existent entre les animaux mais aussi entre les humains. Comparons dans le tableau suivant maintenant les émotions dites « fondamentales » de Plutchik à celles d’Ekman . D’après Kirouac (1994), nous avons

Plutchik

Ekman

8 émotions

13 émotions

Peur, colère, joie, tristesse, dégoût, surprise

Peur, colère, joie, tristesse, dégoût, surprise

Acceptation, espérance

Intérêt, mépris, culpabilité, honte, embarras, respect, excitation

Dans cette classification nous trouvons notées en gras les définitions communes. Les autres non marquées font divergence au niveau quantitatif (deux émotions au lieu de huit). Il semble donc essentiel de retenir dans un premier temps ces huit émotions, dites fondamentales, comme source de comparaison.

1.3.2. Les émotions primaires, secondaires et d’arrière plan

Cette seconde proposition est plus stratifiée. Elle explique et décline la combinaison possible d’états élémentaires susceptibles de composer les expressions émotionnelles les plus complexes. Damasio (op.cit.) propose une classification des émotions en trois catégories : les primaires, les secondaires et celles d’arrière-plan. Les émotions primaires sont le bonheur, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût. Elles sont innées, préprogrammées. Elles dépendent des circuits neuronaux appartenant uniquement au système limbique au sein duquel

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nous trouvons l’amygdale et le cortex cingulaire antérieur. Ces régions jouent un rôle important car situées en profondeur des lobes frontaux, de chaque côté de la ligne centrale

séparant les deux hémisphères, elles nous permettent de passer d’un affect à un autre. Elles sont donc très impliquées dans le sentiment de plaisir et de renforcement positif.

Pour expliquer les émotions secondaires, nous allons prendre un exemple concret tiré de Damasio (op. cit.). Vous rencontrez un ami qui vous annonce le décès inopiné d’une personne qui travaillait étroitement avec vous. Vous ressentez une forte émotion. Votre cœur se met à battre, vous palissez et vous dessinez le masque de la tristesse. Dans cette expression, il y a une représentation consciente de la personne car vous pensez aux aspects de votre relation avec elle. Puis vous vous revoyez en image en situation avec elle. Pour parler de colère, de peur ou de tristesse, nous n’avons pas besoin de définir une interaction sociale puisque nous pouvons éprouver ces émotions dans notre propre environnement (Channouf, 2002). On y trouve l’embarras, la jalousie, l’orgueil, la culpabilité. Elles se manifestent à partir du moment où nous avons commencé à percevoir les émotions primaires. Il y a des rapports systémiques entre ces deux niveaux selon les situations rencontrées par le sujet. Elles sont justifiées et caractérisables par un objet : « je suis triste car j’ai perdu un ami de trente ans ». Pour ressentir la colère ou la tristesse chez autrui, il faut les inférer à partir des raisons qui sont à la base de l’émotion.

Enfin nous trouvons les émotions d’arrière plan où nous classons le bien être, le malaise, le calme ou la tension. Dans cette logique quand nous sentons que les gens sont à cran, enthousiastes, démoralisés ou enjoués, il n'y a pas un seul mot pour traduire ces états possibles car ce sont des états internes qui ne sont pas perceptibles de l’extérieur d’où le terme d’arrière plan. Ces états ne sont ni positifs ni négatifs, ils mettent en évidence les actions du sujet. Les signes révélateurs peuvent en être la posture du corps et la mobilité ou l’immobilité des membres comme la catatonie pour les cas de stupeur ou de dépression. Mais nous pouvons également noter que l’inflexion qui est une certaine façon de prononcer les mots permet d’exprimer ces ressentis.

Nous retenons qu’il existe un nombre déterminé d'émotions dites fondamentales ( peur,

colère, joie, tristesse, dégoût, surprise)

des manifestations physiologiques

directes. Nous avons également identifié qu’il existe

qui peuvent se caractériser par des réactions et

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des émotions d’arrière plan plus subjectives mais qui permettent de traduire les états internes des sujets par des attitudes comportementales. Il y aurait donc pour

paraphraser Cosnier « des émotions bavardes et des émotions silencieuses » ? ( 1987. p. 5). Dans cette approche nous avons déterminé les catégories d’émotions sur lesquelles nous allons travailler. Il nous faut maintenant comprendre quels sont les mécanismes et les facteurs directement responsables du déclenchement de l’expérience émotionnelle.

1.41.41.41.4 L’activationL’activationL’activationL’activation dededede l’expériencel’expériencel’expériencel’expérience émotionnelleémotionnelleémotionnelleémotionnelle

Dans le déclenchement de la séquence émotionnelle, le débat est né de la théorie de James (1884). Celui-ci pose le problème du stimulus émotionnel dans son expression physiologique. Pour lui il est presque impossible de séparer émotions fortes et activation des muscles et du système nerveux autonome. Nous connaissons tous les expressions comme « les cheveux dressés sur la tête » ou « un serrement de cœur » qui en sont les exemples concrets. William James a donc émis l’hypothèse que les émotions étaient une perception de changements corporels engendrés par des stimuli particuliers. On a peur parce que les stimuli spécifiques produisent des modifications de l’activité corporelle, ce qui est alors perçu comme étant de l’émotion. Analyser l’existence de ces relations temporelles est essentiel pour la suite de nos travaux.

1.4.1

cognition

Emotion et cognition : processus indépendants ou primauté de l’émotion sur la

Si l’émotion et la cognition s’avèrent des systèmes séparés et partiellement indépendants (Zajonc, 1980), les réactions affectives peuvent survenir sans un encodage cognitif élaboré. Pour conforter cette idée prenons l’exemple de Zajonc : une personne qui va se trouver devant un danger potentiel ne va pas contempler longtemps la situation, ni se donner le temps d’évaluer le stimulus qui est le danger pour savoir s’il est réel ou pas. Par conséquent « Une situation de peur permet la fuite ou le combat, selon que la situation rencontrée est biologiquement utile pour la survie de l’individu. La décision de fuir est donc prise sur la base d’un engagement cognitif minimal. L’aspect adaptatif de ces réactions émotionnelles explique pourquoi elles ne sont pas contrôlables par la cognition qui nécessite plus de temps ». Channouf (op. cit. p 16 ) . Le fait qu'une émotion

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soit si difficile à verbaliser appuie aussi l'idée que les émotions ne sont pas que des pensées

particulières au sujet d'une situation mais bien un ensemble de processus anciens ayant évolué

pour répondre à des besoins précis de l'organisme, différents de ceux à l'origine de la cognition.

La réponse au stress décrit un processus qui englobe la perception, l’interprétation, la réponse et l’adaptation face aux événements menaçants. Pour y répondre des mécanismes interconnectés qui agissent entre eux de façon complexe et étroite

coordonnent la perception et la réponse aux stresseurs. Mais l’input 6 direct du thalamus vers l’amygdale semble dans certains cas produire des réponses rapides d’évitement et de défense essentielles pour l’organisme. ( Zullino, Krenz, Besson, Forgeat, 2002 ) Cette distinction entre les possibles provenances des inputs qui déclenchent les programmes émotionnels viendraient appuyer la thèse selon laquelle les émotions et la cognition sont des systèmes séparés et partiellement indépendants. Par conséquent, les réactions affectives peuvent survenir sans un encodage perceptif et cognitif élaboré ; elles seraient alors pré-cognitives. Zajonc (1980) organise une expérience dans laquelle

dix figures octogonales irrégulières, non familières et dénuées de signification étaient

présentées cinq fois chacune un millième de seconde. Lors de chaque essai, les participants devaient signaler qu’ils avaient bien vu un flash lumineux, même s’ils ne pouvaient rien y distinguer. Les auteurs affirment que ces conditions de présentation ne permettaient pas d’identifier les figures au moment de leur présentation ( Holender & Duscherer, 2005 ). Dans une seconde phase, chacune des figures présentées lors de la première phase était couplée avec une autre figure jamais présentée avant qui servait de distracteur. Chacune de ces paires de figures était exposée durant une seconde, donc dans de bonnes conditions de visibilité. Les participants étaient soumis à une tâche de reconnaissance lors d’un bloc d’essais et à un jugement de préférence appelé discrimination affective lors d’un deuxième bloc d’essais. Le choix forcé de reconnaissance était au niveau du hasard, alors que le choix forcé de discrimination affective montrait que les stimuli anciens (ceux présentés dans la première phase) étaient préférés aux stimuli nouveaux (les distracteurs couplés aux stimuli anciens dans la deuxième phase) dans 60% des cas. Zajonc (1980) voit dans cette dissociation entre

6 données ou information, par exemple concernant l’état de notre corps, qui entre en l’occurrence le cerveau

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les résultats de la tâche de reconnaissance et ceux de la tâche de discrimination affective la preuve de la primauté du traitement affectif sur le traitement cognitif. C’est ce qu’il

exprime dans la seconde partie du titre de son article (« preferences need no inferences ») en disant que les préférences, qui portent sur des aspects émotionnels des stimuli, ne nécessitent pas d’inférences, c’est-à-dire pas de jugements d’ordre cognitif. Par la suite, Zajonc continuera à défendre la primauté des affects face aux critiques de Lazarus qui lui défend la primauté de la cognition.

1.4.2 Primauté de la cognition sur l’émotion

Pour Lazarus (1984 ), l’émotion est composée d’un ensemble de phases ou de composantes distinctes qui s’influencent mutuellement sans pour autant que les unes prévalent et donc soient déterminantes sur les autres. Il y a d’abord évaluation de l’événement afin de savoir si celui-ci est pertinent au niveau des faits qui se produisent. Ensuite, si cette analyse est significative vient la phase de comparaison qui se présente ainsi : « le sujet évalue la situation stimulus dans sa globalité en termes de possibilités ou d’impossibilités d’y faire face. Cette évaluation secondaire qui constitue la composante du diagnostic répertorie les différentes actions possibles et entraîne une évaluation d’urgence de la difficulté ou de la gravité de l’événement. » (Christophe, 1998, p. 42-43 ). Alors soit le sujet interrompt l’action et donc ainsi les processus en cours, soit, il met en œuvre des actions rapides. Ces mouvements pourront s’accompagner de changements corporels et de manifestations expressives.

Arnold (1968), première psychologue à avoir démontré que la nature de l’émotion est déterminée par une évaluation cognitive, pose comme critère central de l’évaluation de l’émotion son utilité ou sa nocivité. Cette double appréciation montre que les émotions permettent à l’individu de s’adapter à une situation et d’y faire face. Elle a pris pour exemple le cas d’un pilote de bombardier pendant la période de la dernière guerre mondiale. Celui-ci devait sans arrêt scruter pendant sa mission le ciel afin de percevoir les avions ennemis qui pourraient chercher à l’intercepter. La perception du danger entraînait une évaluation des conséquences possibles, à savoir une bataille, et générait une attitude émotionnelle forte puisque le pilote se trouvait ensuite en position d’affronter une situation difficile. Dans le cas d’un appareil ennemi repéré, le stimulus

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négatif entraînait via le cortex des réactions : la respiration et le rythme cardiaque du pilote s’accéléraient. Simultanément une expression faciale de peur se manifestait : les

muscles du pilote de l’avion se tendaient plus ou moins intensément en fonction des souvenirs des missions précédentes (difficultés pour rentrer au port après des incidents graves) et des conséquences possibles de la situation à nouveau rencontrée. Si une circonstance identique négative s’était déjà produite lors de missions précédentes, cela aurait une influence indéniable sur la peur ressentie. Le contexte situationnel du vol de mission de guerre, l’objectif plus ou moins difficile à atteindre sont ici considérés comme les stimuli déclencheurs de la séquence émotionnelle.

Pour Schachter et Singer (1962) les états émotionnels sont fonction de l’interaction entre des facteurs cognitifs, l’éveil physiologique et le contexte social. Cette thèse a permis une analyse différente des processus mis en cause dans le déclenchement de l’émotion. L'expérience de ces deux socio-psychologues, mérite qu'on la résume. Au début de celle-ci, les expérimentateurs habillés en médecins expliquent à chacun des sujets qu'il s'agit de tester une vitamine favorisant la vision. En réalité, on a injecté à chaque personne un excitant proche de l’adrénaline 7 . Ils divisent les gens en trois groupes A, B et C. Au premier groupe, on décrit les effets réels de l'excitant (sensation de chaleur, accélération des battements cardiaques, etc.) présentés comme des effets secondaires de la vitamine. Au second groupe, on affirme qu'il n'y a pas d'effets secondaires. Au troisième groupe, on annonce des effets secondaires fantaisistes, très différents de ceux de l'excitant (engourdissement, fourmis dans les jambes, etc.). Chaque groupe est alors divisé en deux sous-groupes. Pour trois sous- groupes, A1, B1 et C1, un complice de l'expérimentateur fait tout ce qu'il peut pour mettre les gens en colère, en les soumettant à un questionnaire absurde, insultant. Pour les trois autres sous-groupes A2, B2 et C2, un autre complice s'évertue à réjouir les gens en leur racontant de charmantes anecdotes et en organisant des jeux. L'expérience est concluante : seul le groupe bien informé - connaissant à l'avance les effets réels de la substance injectée - a résisté à la colère comme à la joie. Les autres groupes ont connu des joies ou des colères intenses. En d'autres termes, la " mise en colère " ou la " mise en joie " ne fonctionnent pas si la personne connaît les causes de ses états physiologiques. Par contre, s'il se produit des phénomènes physiologiques dont elle ignore la cause, elle aura tendance à chercher des causalités possibles dans le monde extérieur. Il s’est avéré qu’en manipulant les informations fournies les

7 Hormone fabriquée par les glandes surrénales et qui joue un rôle au niveau du système nerveux sympathique.

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émotions en ont été modifiées. Donc selon ces auteurs, un état émotionnel nécessite deux composantes :

la première physiologique et la seconde cognitive. Dans le déclenchement de l’émotion, la situation est interprétée en fonction des expériences du sujet. Schachter et Singer (op.cit) introduisent alors la notion de besoin évaluatif en faisant appel à la théorie de Festinger (1954). Si les individus n’ont pas d’explications immédiates à leur état d’activation émotionnelle, ils utilisent les réactions d’autrui. La qualité de l’émotion est alors directement fonction du contexte social et de la cible de comparaison qui lui permet de s’attribuer ou pas l’état émotionnel. La vision d’un compère furieux entraîne que le sujet déclare également ressentir de la colère. Les attributions causales jouent donc un rôle dans la construction des émotions. Nous sommes bien dans une analyse systémique du déclenchement du stimulus car il y a interdépendance des facteurs concerné et plusieurs niveaux possibles de traitement de l’information émotionnelle (Leventhal,1987). Les émotions ont des composantes de nature subjective, expressive et physiologique. Ce chercheur propose le modèle de l’autorégulation dans lequel la représentation de la maladie a deux formes. L’une, émotionnelle, qui dépend des expériences antérieures et de la représentation schématique de celle-ci par le malade et la deuxième, cognitive, qui découle des inférences causales et de la représentation propositionnelle de celle-ci ( quelles stratégies sont mises en place par le sujet pour faire face ). L’avantage de la théorie de Leventhal est qu’elle permet de montrer que les niveaux de traitement fonctionnent de façon hiérarchisée. Selon Leventhal et Scherer ( 1987 ) ces niveaux sont de type conceptuel ( capacité à résoudre les problèmes ) puis schématique ( schéma du corps) et sensori-moteur ( énergie disponible).

Pour Lazarus (1984) la cognition est une condition nécessaire à l’émotion. Une des premières expériences qu’il a réalisées en 1964 avec un collègue anthropologue porte sur un film dépeignant des adolescents mâles d’une tribu indigène australienne subissant une opération rituelle douloureuse sur leurs parties génitales. Différentes bandes sonores ont été employées pour manipuler l’évaluation du contenu émotif du film. Dans le premier cas, le commentaire encourageait les téléspectateurs à voir ce film dans une perspective anthropologique intellectuelle. Dans le deuxième, cas il est suggéré aux sujets que le film présenté a plus été l’occasion de joie que de douleur. Le troisième réduit le côté désagréable de l’opération. Le quatrième est neutre, sans commentaires.

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Les résultats montrent que les renseignements de type intellectuel donnés en amont de la projection entraînent une diminution de la réaction émotionnelle alors qu’à l’inverse le traumatisme fait augmenter la réaction émotionnelle. Le même stimulus (ici le film) peut

donc être facteur ou pas de stress. Le ressenti va dépendre de la nature de l'estimation du facteur incriminé et de l’évaluation de celui-ci par l’individu. Lazarus (op. cit.) considère, par exemple, l’anxiété comme une menace existentielle, la colère comme une agression non justifiée contre le soi, la tristesse comme pouvant être l’expérience d’une perte irrévocable.

Les émotions peuvent induire également des stratégies de « coping » ( Lazarus, 1984 ; Lazarus et Folkman, (1984) ; Biling et Moos, 1981 ; Endler et Parker, 1990). Le terme de coping fait référence à l'ensemble des processus qu'un individu met entre lui et un événement éprouvant, afin d'en maîtriser ou d’en réduire l'impact sur son bien-être physique et psychique. L'ensemble des efforts cognitifs et comportementaux que déploie l'individu visent

à résoudre un conflit qui est attribué à des exigences internes ( il considère que l’échec

et/ou la réussite dépendent de lui et de son travail ) ou à des exigences externes (ils ont

moins l'impression d'avoir prise sur les événements.). Elles ont pour fonction de gérer à la fois l’altération de la relation personne-environnement qui est à l’origine du stress (coping centré sur le problème) et de réguler les émotions stressantes (coping centré sur les émotions). Il y a alors deux réponses possibles pour les sujets concernés : si les évaluations sont négatives, soit la personne produit des efforts pour en réduire les effets, soit, elle les réduit artificiellement en les tolérant. Ce choix aura des conséquences psychologiques certaines (déni réel de la situation) sur la santé mentale de la personne. Les psychologues qui demandent aux victimes de parler de leur traumatisme permettent

à celles-ci de réduire ainsi les conséquences négatives perçues.

1.4.3. Le point de vue des neurosciences

Pour répondre au débat émotion /cognition, Ledoux (1994) a travaillé sur la partie du cerveau qui se nomme la région amygdalienne qui rend compte des stimulations émotionnelles. Suite à différentes expériences sur la peur, il en conclut que cette zone du cerveau détecte et organise les réponses des sujets quand ils sont face aux dangers naturels (par exemple devant un prédateur). Il a de plus une capacité à « apprendre » à partir des réponses produites et de leurs stimuli. Il peut alors en prédire les occurrences.

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En conséquence « la vision d’une forme mince et sinusoïde sur le chemin devant nous suffit à déclencher des réactions défensives. Nous réagissons ainsi avant de nous être assurés que nous avons rencontré un serpent et nous ne cherchons pas à savoir que les

serpents sont des reptiles [….] : ces informations inutiles retarderaient une réaction

efficace susceptible de nous sauver la vie. Le cerveau a simplement besoin de stocker des indices élémentaires et de les détecter visuellement. « Dans un deuxième temps seulement le traitement des informations de base par le cortex permet une vérification […] ou la neutralisation de la réaction de peur » (Ledoux, 1994, p.57). Ce neurologue va donc dans le sens de la primauté de la cognition sur l’émotion. Aucun autre courant ne semble aujourd’hui remettre en question cette conclusion.

1.4.4. L’expérience émotionnelle

Panksepp (1994) s’est également intéressé aux mécanismes cérébraux responsables du comportement émotionnel. Il a construit une théorie de l’organisation neurologique de l’expérience émotionnelle chez les mammifères inférieurs ou supérieurs. Ils auraient tous des “systèmes de commande émotionnelle de base” localisés anatomiquement de façon précise. Des marqueurs chimiques spécifiques permettent le passage de l’influx nerveux. Ce chercheur américain a beaucoup travaillé sur l’importance du jeu en société. Il a démontré que la ritaline prescrite à profusion aux USA pour traiter les troubles de l’attention avec hyperactivité chez les jeunes enfants a pour effet de supprimer les activités de jeu chez eux et les comportements de joie et de plaisir qui les accompagnent. Or le jeu est neurotrophique et permet donc au cerveau d’établir des connexions appropriées au développement intellectuel de l’enfant. Quelles sont les conséquences de ces prises de médicaments qui les rendent bien sûrs plus sages ? Si des jeunes rats sont privés de jeu durant leur croissance, car de la ritaline leur a été donnée, ils deviennent, à l’âge adulte, plus dépendants de la cocaïne que les rats du groupe témoin non soumis à ces prises. Damasio ( 1997) associe la fonction de raison aux émotions. Il ne sépare pas le corps de l’esprit ( comme le faisait Descartes ) mais montre qu’il faut avoir une perception globale des émotions car elles ne dépendent pas uniquement du seul système limbique reptilien ( comme le proposait Mac Lean) mais également du cortex préfrontal qui est fortement impliqué lors des stimuli émotionnels. Son approche se base sur une étroite interaction entre les pensées, les émotions et le corps. Une émotion est produite grâce à une série de changements dans l’état du corps qui ont rapport avec des images mentales

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particulières qui, elles-mêmes, ont activé un système neural spécifique. Le fait de ressentir une émotion induit fondamentalement que l’expérience vécue s’est juxtaposée aux images mentales qui ont initié ce processus. En d’autres termes, ressentir une

émotion peut dépendre par exemple de la juxtaposition d’une image du corps et de l’image auditive d’une mélodie. Cette perception se produit simultanément par l’activation des substances neurochimiques au niveau des neurotransmetteurs. L’émotion est donc objective dans le sens où elle est partie intégrante des processus physiologiques et cognitifs.

Ces deux études sur l’apparition des émotions et la régulation de leur expression a pour enjeu non seulement la maîtrise de notre façon d’évaluer le monde environnant et d’y réagir mais, également, la compréhension des désordres émotionnels. Les émotions ne sont pas des états statiques mais des processus d’activation « componentiels » ce qui signifie qu’ils se déroulent dans des sous-systèmes en interaction.

Pour ( Scherer, 2001) nous trouvons donc :

- un système d’évaluation cognitive comprenant un principe régulateur ( motivation actuelle état de planification décision ) et d’information (état de perception souvenir), cas d’un indice fourni ;

- un système d’assistance et d’action qui influe sur les états neuroendocriniens et

végétatifs de l’organisme et un système d’action moteur (état neuromusculaire rythme

cardiaque ) mise sous tension ;

- un système relationnel et moniteur : état de conscience, surveillance de sentiment, tendances personnelles ( cas de sujets pouvant vivre une situation dans un contexte identique ).

Pour concrétiser ces systèmes, prenons un exemple qui en cerne la portée. Quelqu’un vous menace et veut vous faire du tort ou vous frapper. Avant même que vous réagissiez à cette l’agression, le rythme cardiaque augmente. Vous pouvez avoir des sueurs froides dans le dos ou trembler un peu. L’organisme se prépare à ce que vous interveniez. Cette préparation est automatique et inconsciente ( système

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neurophysiologique et endocrinien d’action et d’assistance ) A partir de ce point deux solutions sont également possibles. :

et vous

voyez ensuite le résultat de ce qui s’est produit. Vous avez réagi instinctivement sans

réfléchir ni mesurer les conséquences de votre acte. Votre pulsion a été plus forte que votre raison ;

Première solution : vous frappez directement

la personne qui vous menace

Deuxième solution :

posez les problèmes induits par cette situation. Vous évaluez ce qui est pertinent pour vous de faire en prenant acte et en vous posant rapidement les questions suivantes ( aspects cognitifs système régulateur ):

il y a une période de latence. Vous

avant de passer ou pas à l’acte,

- Est-il plus fort que moi ?

- Peut-il appeler quelqu’un et me mettre ainsi en mauvaise posture ?

- La dernière fois, je me suis battu et j’ai été blessé et les conséquences ont été négatives sur ma vie de tous les jours (obligation d’aller à l’hôpital : ennuis induits ).

De plus si vous êtes pacifiste, vous n’allez pas frapper une personne qui vous menace car cela va a contrario de vos convictions profondes. Votre idéal du moi 8 , les normes de votre culture vont alors réguler votre action. Il se peut, même si vous n’êtes pas pacifiste, que vous n’aimiez pas vous battre parce que vous n’aimez pas ce type de comportement et que vous souhaitez éviter le rapport physique ( système moniteur ).

Cet exemple concret montre qu’il y a ordre de succession de phases et système d’évaluation ( appraisial ). Les émotions sont produites suite aux évaluations successives qui ont été faites et que Scherer nomme Stimulus Evaluation Checks ( SECs ). Dans ce modèle, l’émotion vient en réponse à l’évaluation du stimulus, suite au choix qui s’est avéré être le plus pertinent pour le sujet. L’épisode émotionnel joue alors un rôle dans la synchronisation des différents systèmes en inter-relations. Ils sont activés pour finaliser

8 C’est un conglomérat pris à l’extérieur dans la famille dans l’inconscient socioculturel ensuite. Il se construit à partir des personnes aimées.

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Cette théorie vise donc

à expliquer ce qui distingue une expérience émotionnelle d’un autre type d’expérience et ce qui différencie la peur de la tristesse. Elle part du présupposé que la perception d’un

l’évaluation, sa pertinence et répondre globalement aux stimuli.

stimulus par un organisme et l’évaluation cognitive de ce stimulus [….] conditionnent l’émergence de la réaction émotionnelle à ce stimulus et détermine la nature de cette réaction. Dans cette perspective, la conclusion est qu’à chaque structure correspondrait une émotion particulière ( Edwards, 1998)

Nous venons de découvrir à travers ces différentes études que les processus cognitifs de l’émotion sont conscients et explicites. Nous sommes bien dans un système composé de fonctionnements délibérés, rationnels du fait que les émotions font l’objet, avant d’être activées, d’une évaluation. Nous pouvons alors les identifier car nous connaissons directement les éléments déclencheurs. La prise de conscience du ressenti est alors essentielle dans la mesure ou l’étiquetage cognitif est considéré comme une des composantes de l’émotion. Elle est éprouvée par la personne qui la met en scène qui la vit. Elle la communique alors aux autres en la marquant dans le discours par des indicateurs extérieurs susceptibles de le faire comprendre à un interlocuteur par les signes qu’elle lui adresse et qu’il peut décoder. Cette dernière pourra alors réagir en conséquence. Mais nous pouvons également ressentir une émotion et ne pas vouloir la montrer aux autres de part des conséquences que cela pourrait avoir (réactions sociales négatives)ou éprouver une émotion mais sans en avoir conscience. Quelle est la part de subjectif dans ces affects contenus ?

1.51.51.51.5 EmotionEmotionEmotionEmotion inconscienteinconscienteinconscienteinconsciente etetetet affectaffectaffectaffect contenucontenucontenucontenu

1.5.1 Phénomènes inconscients de l ‘émotion

Les neurologues ont montré que les prosopagnosiques 9 manifestent des réactions électrodermales en présence de visages de leurs proches alors qu’ils ne peuvent leur associer un nom. Ainsi, tout en ayant perdu la faculté explicite de reconnaître les visages, ils ont une réaction émotionnelle inconsciente ( Bruyer, 1991) Des sujets peuvent donc éprouver une émotion sans en avoir conscience. Une observation du même type peut être obtenue pour des stimuli odoriférants. Quand des sujets épileptiques qui ont subi une coupure entre les deux hémisphères cérébraux, se voient présenter un flacon

9 personnes qui ont perdu la capacité de reconnaître explicitement les visages familiers ou connus

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contenant un parfum à la narine gauche (Hémisphère Droit du patient ), le sujet ne peut expliciter verbalement si l’odeur est agréable ou désagréable mais il a des réactions de dégoût

lorsque celle-ci s’avère déplaisante (Jaynes,1994) 10 . Enfin des sujets qui se voient présenter de manière subliminale un visage familier au milieu de nombreux visages non connus ont des réactions électrodermales qui traduisent qu’il y a eu perception et reconnaissance implicite de celui-ci (Channouf, 1997). Ces résultats ont été utilisés par les publicitaires. Ils peuvent montrer le visage d’une personne célèbre de façon subliminale afin de rendre crédible le message produit ce qui aura pour conséquence une meilleure vente des produits concernés.

Des sujets anxieux ne savent pas toujours pourquoi ils sont tristes ou angoissés car ils ne peuvent pas identifier les raisons de leur ressenti négatif. Il y a « appréhension sans objet » ( Johnson-Laird, 1994) 11 . Cette activation se produit car la mémoire se compose selon Bower (1981) d’un réseau de nœuds interdépendants où chaque lien émotionnel (joie peur tristesse colère) est relié à d’autres parties d’un réseau, en particulier à celui qui représente les expériences personnelles passées, surtout si celles-ci sont inductrices d’émotions négatives. Quand un stimulus dépasse un certain seuil, il y a alors diffusion d’un pattern d’activation automatique dans le réseau qui déclenche le comportement associé à l’émotion correspondante. La production d’associations verbales dont la tonalité correspond à l’état émotionnel du sujet pourrait s’expliquer par le processus de diffusion entre les différents nœuds du réseau : les émotions tristesse et peur sont activées simultanément et l’émotion diffuse alors le désappointement. Des sujets déprimés se rappellent plus fréquemment des mots d’intensité élevée à forte tonalité affective (Kanungo, 1975 ; Martins, 1984 ). Nous pouvons ainsi concevoir pourquoi il est difficile de soigner une personne dépressive car pour faire évoluer la pathologie des patients, il faut découvrir les schémas qui sont à la base du déclenchement de ces sentiments négatifs.

1. 6 Conclusion

10 cité par Channouf page 208 11 cité par Channouf page 207

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Dans tous les cas, nous pouvons dire que l’émotion est objective même quand nous ne voulons pas que les autres découvrent ce qui nous fait réagir. « Si l’émotion dans le cadre de cette pensée s’avère un facteur déterminant de la conscience, elle se présente donc comme un

élément non moins important des relations humaines. » ( Laflamme, op.cit., p.27). Notre but étant d’illustrer la façon dont les relations entre des interlocuteurs donnent lieu à l’expression d’émotions directes ou indirectes exprimées ou non exprimées. Notre objectif est de savoir comment elles peuvent être mises en scène pour communiquer. Nous allons donc étudier dans le chapitre qui suit comment ce processus est mis en place dans la parole et le geste.

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CHAPITRE 2 Le discours de l’émotion

« Le sens commun comprend le langage comme un système de signes qu’utilisent les êtres humains pour exprimer leurs perceptions, leurs pensées et leurs sentiments. Parler reviendrait à extérioriser des représentations jusqu’alors encloses dans note esprit pour les transmettre à nos contemporains »

(Eraly, 2000)

L ’effort fait par l’esprit pour se rapprocher de la réalité objective de ce que nous concevons comme étant la réalité de notre monde est presque vain parce que « nous sommes esclaves de notre moi : nous le mêlons sans

cesse aux choses de la réalité, au lieu refléter, de se réfléchir fidèlement en nous,

il s’y réfracte : elle y subit une déformation dont la nature de notre moi est la cause. Mais ce moi de quoi est-il fait ? Cà ne peut pas être de nos idées car il y a rien de plus impersonnel qu’une idée ; c’est bien plutôt toute la partie affective de notre être, nos émotions […] en un mot tout ce qui vibre en nous.» (Bally,1953, p.6) . C’est en se plaçant dans cette perspective énonciative que l’homme de communication se « présentifie » dans son discours. Les activités langagières y trouvent leurs sens dans l’émergence des mots, du contenu des pensées, des idées quand nous parlons de ce qui nous touche dans notre for intérieur. Le langage devient alors un fait éminemment social puisque nous l’utilisons pour faire partager aux autres notre représentation du monde : l’objectif sera alors de « mettre en langue, mettre en mots pour autrui cette pensée » Bromberg ( 2002,

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p.1 ) 1 au moyen de codes. La notion «d’attitude psychologique» y est présente en terme de coloration émotionnelle des discours selon le choix des mots et des comportements non verbaux qui marquent alors l’énonciation. Mais quand un mot ou un geste deviennent dans le langage séquence communicative interactive – dialogue ou monologue - il y a possibilité d’en apprécier concrètement la résonance. Nous allons donc nous interroger dans cette deuxième partie sur les différentes possibilités d’orientations de l’extériorisation des pensées qu’un sujet peut communiquer émotionnellement verbalement et par les gestes afin de distinguer d’un côté une certaine réalité objective de cette expression et de l’autre l’univers plus subjectif qui peut lui être associé.

1. L’émotion dans la parole

Nous pensons que pour qu’une relation s’établisse, il faut que le sujet fasse un usage volontaire d’expressivité langagière émotionnelle dans son discours. En communiquant aux destinataires ce qu’il ressent, il induit dans son message les figures du discours qui seront des traits par lesquels ses idées, ses pensées et ses sentiments sont exprimés ( Parret, 1995). Le rôle de l’usage du langage avait déjà été souligné particulièrement au début de la psychanalyse par Freud ( 1895) qui avait remarqué que des patientes placées dans un état pré-hypnotique étaient capables de revivre des états émotionnels. Aujourd’hui il paraît incontestable que la parole et l’émotion ont des relations nombreuses et quasi-permanentes dans le déclenchement des états émotionnels mais il est, par contre, moins évident d’en repérer les contenus au sein des discours.

1.11.11.11.1 LaLaLaLa verbalisationverbalisationverbalisationverbalisation desdesdesdes émotionsémotionsémotionsémotions (((( Cornillet,Cornillet,Cornillet,Cornillet, 2005200520052005))))

L’émotion et ses verbalisations se retrouvent dans le contexte du discours sous forme d’expressions ou de mots. Ces façons de parler, ces usages méritent que nous les considérions. Nous allons les découvrir sous forme de plusieurs entrées qui « condensent les traits principaux des verbalisations de l’émotion : choc,

1 Cours de DEA page 1

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trouble émotionnel, expression réaction, principalement sur le modèle du mouvement, celui de la sensibilité, mouvement qui affecte une personne et plus précisément sa psyché » ( Cornillet, 2005, p.208).

La première entrée est celle d’une catégorisation de termes qui relèvent de notre univers intérieur. Par exemple quand nous utilisons le verbe transitif répandre comme dans cet extrait: « La haine sur mon nom répand en vain son fiel ». (Victor Hugo). Nous extériorisons ce que nous ressentons. Par contre nous pouvons pour parler de notre vie intérieure, de ce qu’elle a de profond utiliser l’adjectif intime (

latin intimus superlatif de interior) « une émotion si crue, si ancestralement intime que c’est presque de l’effroi » 2

La seconde qualité fondamentale de l’émotion est sa distinction avec la raison et même son opposition comme nous l’avons découvert dans les pages précédentes Selon Cornillet (op. cit.) les deux pôles de ce contraste sont définis de manière plus ou moins stricte par les termes raisonnement ( opération construite) et émotif ( spontané) prouvant ainsi que l’émotionnel peut être confronté au scientifique, à l’analyse ou à la pensée. L’assimilation de l’émotion à la croyance s’inscrit dans la même optique « la ritualisation des croyances primitives que ne cessaient de constituer la source de leurs émotions (FAURE,Hist. art,1912,p.164) » 3 . Si donc la raison peut transformer l’émotion en raison, la relation inverse n’a pas de correspondance puisque l’émotion altère l’entendement.

Le troisième point que nous allons détailler est le caractère spontané de l’émotion quand elle est présentée comme réaction. Elle est alors définie de façon ambivalente par son caractère passif ou paradoxalement comme quelque chose qui engendre des réactions. Nous utilisons à cet égard alors pour la caractériser, les adjectifs : irritable (qui réagit aux émotions) , excitable (qui est susceptible de réagir fortement aux émotions ) ou émotif (qui est accessible ou prédisposé aux émotions ) et émotionnel ( qui est relatif aux émotions). Ces termes permettent d’inscrire l’émotion dans un rapport de causalité. Alors elle permet de provoquer (

2 cité par Cornillet page 212 3 cité par Cornillet page 213

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exciter de façon agressive), de susciter (faire naître une émotion ) ou de troubler ( émotion diffuse). Dans le caractère idiosyncrasique de l’émotion il y a deux verbes très proches qui sont utilisés pour souligner le vécu de l’émotion : il s’agit de ressentir (avec une notion de marqué et de saillant) et d’éprouver (où l’idée de connaître et d’être exposé par exemple à une angoisse).

La dernière entrée qui nous semble être intéressante est que les émotions sont conçues comme étant naturelles. Nous faisons référence « au paradigme de la spontanéité, la vérité, la réalité et corollairement, la sincérité et l’authenticité » (Cornillet, op. cit. p.225). Au centre de la spontanéité nous identifions à nouveau le précepte même de l’émotion à savoir son caractère réactif et moteur. Ces différentes verbalisations de l’émotion dans le discours nous autorisent à identifier celle-ci comme un signe mobilisable et révélateur de ce que nous exprimons. C’est ce que nous allons proposer en détails ci-dessous.

1.21.21.21.2 AnalyseAnalyseAnalyseAnalyse pragmatiquepragmatiquepragmatiquepragmatique dededede l’émotionl’émotionl’émotionl’émotion dansdansdansdans lelelele discoudiscoudiscoudiscoursrsrsrs

« De manière générale la pragmatique consiste à étudier toutes les relations qui unissent les utilisateurs aux systèmes de signes. […] Dès lors, selon les situations communicatives, les interlocuteurs vont mobiliser des programmes cognitivo-discursifs qui orienteront la sélection de telle ou telle catégorie de mots selon le but visé » ( Ghiglione et Al, 1998, p. 18). Nous allons donc dans un premier temps préciser les principes généraux qui règlent cette orientation vers l’expression des émotions dans un discours.

1.2.1 Principes d’inférence émotionnelle

Ungerer (1997) nous propose une théorie des inducteurs d’émotion dans le texte journalistique. Selon cette analyse, ces dernières sont déclenchées conformément aux principes suivants (Plantin, op.cit. ) 4 :

4 Cité dans le texte page 23

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Principes de l’inférence émotionnelle

Indices linguistiques

1) Principes de pertinence émotionnelle

Items déictiques termes

) Principe de l’évaluation émotionnelle

2

Adverbes items lexicaux avec des connotations positives/négatives

) Principe d’intensité dans la présentation

3

Utilisez des détails vifs et des liens métaphoriques avec domaines établis comme étant déjà émotionnels

) Principe de contenus émotionnels Explicites

4

Décrivez en des termes émotionnels : adjectifs verbes noms

D’après Ungerer ( 1995 ) « Principles of emotional inferencing

Ce genre d’approche présente le mérite d’établir les principes préalables qui serviront

de base pour comprendre les configurations générales de la surface textuelle des

discours. Par ailleurs ces propositions mettent également en évidence le fait que des

sujets activent des programmes et une stratégie d’expression verbale anticipée qu’ils

vont traduire en langue. Dès lors, il convient de s’intéresser aux catégories de mots qui

vont les servir de façon préférentielle et les opérateurs qui leur correspondent.

1.2.2 Catégorisation des indicateurs

Nous allons donc étudier la valeur affective des faits du langage organisé et ses moyens

d’expression. Si les émotions sont intimement liées au langage produit et il y a

obligatoirement traces de celles-ci dans le discours, évidemment à des degrés différents

selon la situation de production du discours et l’implication affective du locuteur.

« L’émergence du sujet parlant dans son discours et sa relation à l’autre sont marqués

en langue – c’est du moins une hypothèse forte de la pragmatique […] repérables par

un ensemble d’éléments constituant l’énoncé. » ( Masse, 2000, p. 115). Il existe donc

des corrélations stables entre des signifiants linguistiques et des signifiés

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émotionnels. Cette perspective signifie que l'émotion éprouvée versus exprimée est celle qui constitue le lieu propre de l'investigation linguistique 5 . L’analyse des discours produits doit nous conduire à identifier plus finement les différents éléments qui caractérisent la stratégie du locuteur et en même temps leur importance par rapport à l’objet social choisi.

1.2.2.1 L’émergence du sujet dans son discours

« Le langage à la première ou à la seconde personne révèle que le champ des émotions implique particulièrement les auteurs dans leur propre discours, que chacun explicitement ou implicitement y fait référence à lui-même, et que l'introspection y

occupe une place fondamentale […

même, et c'est sans doute une des raisons de la grande variété des propos qui les concernent. Cela traduit le postulat empathique qui est nécessairement à la base de toute tentative d’étude des phénomènes affectifs » ( Cosnier, 2006, p.6). Les deixis de locution qui désignent la personne qui parle et celle à qui on parle en s’y s’impliquant, en s’y investissant en sont la marque possible. Dans les exemples suivants “je suis heureux”, “je nage dans le bonheur”, “j'en bave”, “ça me dégoûte”, “je suis écœuré”, nous voyons la force de l’implication personnelle quand il s’agit de dire ce que le sujet ressent (Kerbrat-Orrechioni (op.cit.). L’emploi du « je » vise à provoquer une identification du locuteur au destinataire qui a convenu de partager les mêmes éprouvés. Il le fait de même par l’emploi du nous. A contrario, s’il veut prendre une distance par rapport à l’énoncé produit, il le fera par le on.

Parler des émotions, c'est souvent parler de soi-

].

1.2.2.2 L’intensification du discours

L’intensification dans la catégories sémantico-discursive est constitutive de la signification affective car elle est « at the heart of social and emotional expression » (Labov, 1984). Le concept de modalisation vise à rendre compte de ce qu’instaure le

5 Nous laissons aux psychologues le soin de savoir s'ils s'intéressent plutôt aux éprouvés ou à leurs manifestations (le titre de Scherer et al. (eds.) 1986 est au moins clair à ce sujet : Experiencing emotion), et comment on peut appréhender les éprouvés indépendamment des manifestations.

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locuteur par rapport à son discours ce qui débouche sur des choix lexicaux marqués. Elles « servent au locuteur à s’immerger dans ce qu’il dit […] sert des buts […] par exemple dans certaines situations de communication, une utilisation marquée et conjuguée de modalisations d’intensité et de négation peut révéler de la part du

locuteur l’intention d’argumenter de façon à emporter l’adhésion de l’autre » (Ghiglione, et Al, 1998 ). Le sujet les emploie surtout pour dramatiser ou pour renforcer le discours produit. Au niveau des principes 2 et 3 nous retenons que les modalisations d’affirmation et d’intensité font sens dans l’expression des émotions. Les premières sont des items de type: vraiment, carrément, justement, effectivement, tout à

Les secondes sont

fait, de toute façon, certainement, absolument, sans doute

principalement des adverbes et des locutions adverbiales de type : très, beaucoup, de plus en plus, forcément, surtout, sans cesse, complètement, véritablement, finalement, au maximum, mieux que. Ces unités viennent recadrer ou renforcer le fil du discours dans les propos construits.

Dans ce même cadre les adjectifs sont considérés comme intensifs quand ils expriment un degré faible, élevé ou extrême de la substance à laquelle se réfère le nom ( une grande joie). Une distinction importante est celle qui spécifie la manière dont l’intensité est produite c’est à dire directement ou par inférence (Romero, 2001). Par exemple quand quelqu’un dit une joie folle, c’est sans doute ici une joie immense que le sujet ressent et que celle-ci dépasse les limites du rationnel, plus qu’une joie qui rend fou. L’expression traduit ici le franchissement d’une limite sur une échelle d’intensité plutôt qu’elle ne décrit un comportement : « on a bien affaire à un adjectif d’intensité qui requiert un certain calcul sémantique étant donné sa manière de coder l’intensité. » (Grosmann & Tutin, 2005, p.5). Ces deux auteurs distinguent les adjectifs intensifs :

- standards ( grand, gros ) décodage direct et indiquant un fort degré d’intensité ;

- graduables ( une peur immense) : ils portent sur le classe de noms abstraits ou sur des noms d’agent ( un gros fumeur). Quand ils portent sur des noms concrets ils sont associés à la dimension ( une table immense) ;

- adéquatifs : classé des adjectifs comme vrai ( une vraie peur) et donc là il y a expression de ce qui est réellement éprouvé ;

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- idiosyncrasiques : certains de ces adjectifs ont une co-occurrence unique et leur construction a une motivation métaphorique. C’est par exemple le cas d’une peur bleue ;

- intensifs mixtes : ils mêlent la valeur intensive à plusieurs autres dimensions comme les états : un parfait désespoir.

Ces adjectifs ont souvent un comportement prédicatif de l’émotion même si « le rapport entre syntaxe et sémantique reste difficile à clarifier. » ( Grosmann et Tutin, op.cit., p.17).

1.2.2.3 La mise en image des pensées

Notre système conceptuel structure notre pensée, notre perception, notre comportement et la manière dont nous entrons en relation. Il joue un rôle central dans la définition de notre vie quotidienne. Dans cette réalité, nous savons que les métaphores sont des figures de rhétorique qui transposent une notion abstraite dans le concret. Mais elles sont également bien plus que cela car la suggestion métaphorique a un pouvoir d’évocation qui fait ressentir les émotions comme si on vivait une expérience. Pour Bonaziz (2001), grâce à la métaphore nous amplifions considérablement l’affect. La métaphore est donc à la fois image et émotion. Elle nous permet d’enrichir le langage que nous utilisons. Elles sont devenues une façon ordinaire d’exprimer ce que nous ressentons : on dit « on est tombé amoureux » ou « mon cœur est en feu ». Les métaphores peuvent également refléter les expressions usuelles langagières comme la colère comme « bouillir de rage » ou « ça va chauffer. ». Elles nous permettent donc de faire des sauts par analogie d’un registre vers un autre et rallient l’imagination et l’émotion. Nous pensons que le sens accordé à l’image peut se retrouver dans le corpus des discours expressifs.

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1.2.2.4 Le langage figuré de l’émotion

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Le domaine de la communication affective, par la nature même de l’expérience émotionnelle, se prête bien à l’expression d’un langage figuré. La prévalence d’expressions idiomatiques qui permettent d’exprimer des émotions sont riches en langue anglaise et française. Dans le langage de tous les jours nous disons : « il est rouge de colère » ; « il a des nœuds à l’estomac » ; « broyer du noir », etc. Dans ses recherches sur les fonctions des métaphores dans la communication émotionnelle, Ortony (1975) montre que celles-ci sont utilisées pour au moins deux raisons. Elles permettent d’abord à la personne qui parle d’exprimer des idées de façon succincte alors qu’elles auraient été longues ou difficiles à formuler littéralement ; ensuite ces expressions donnent de la vivacité et de l’intensité au message. Ces analyses ont été reprises par Fainsilber et Ortony ( 1987) qui ont voulu examiner leur utilisation dans des descriptions orales d’expériences émotionnelles autobiographiques de sujets, dans le but de savoir si les métaphores étaient employées pour communiquer des idées, difficilement exprimables autrement. Ils ont constaté que le langage figuré était souvent plus présent pour communiquer des états émotionnels intenses ( tristesse, bonheur ) que dans le cas d’émotions plus modérées. Globalement les sujets employaient un langage et un vocabulaire figuratif conventionnel pour raconter ce qu’ils ressentaient (Fussel, 1994). En effet « on peut exprimer une émotion sans chercher à émouvoir et pourtant émouvoir et inversement on peut chercher à émouvoir et ne pas y parvenir. On peut décrire des scènes que l’on pense émouvantes et ne pas provoquer d’émotion, on peut décrire des scènes que l’on croit neutre du point de vue émotionnel et cependant provoquer chez le destinataire du récit un état d’émotion. » ( Charaudeau, 2000, p.135)

Comme nous venons de le constater les recherches relatives aux indices de l’émotion dans le discours ne sont pas nombreuses alors que la parole semble dans les interactions sociales, avoir des rapports multiples et fréquents avec les émotions. Selon Cosnier (1987) cette omission pourrait avoir deux explications :

la première est que l’émotion est considérée dans l’optique de la psychologie classique, centrée sur l’individu et ses compétences générales et peu sur l’interaction et les performances concrètes et la seconde que la verbalisation est

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généralement placée du coté de la cognition, tandis que l’émotion est du coté de l’affectivité. Cette lecture sera alors plus du cadre de la perception du discours et de son intensité affective que l’on retrouve dans les indices vocaux.

1.2.3 - Indices émotionnels phonostylistiques

Un système de communication repose sur deux fonctions principales identificatrices et impressives (Léon, 1993).

principales identificatrices et impressives (Léon, 1993). Emetteur Fonctions identificatrices Message Récepteur
principales identificatrices et impressives (Léon, 1993). Emetteur Fonctions identificatrices Message Récepteur
Emetteur Fonctions identificatrices Message Récepteur Fonctions impressives Indices Indices Sémiotiques
Emetteur
Fonctions identificatrices
Message
Récepteur
Fonctions impressives
Indices
Indices
Sémiotiques
Linguistiques
Modification de la fonction
Référentielle donc du
contenu du message
Signaux stylistiques
Emotions
Dialecte
Variations :
Caractère
Idiolecte
a)
situationnelle
b)
professionnelle
c)
sociale

Figure 3 : Modèle phonostylistique fonctionnel de Léon ( 1993 )

Les fonctions identificatrices révèlent des informations sur le sujet parlant souvent exprimées involontairement (Soo-Jin-Chung, 2000 ). Cette fonction se compose pour une part d’indices liés à l’état émotionnel et au caractère du sujet, et d’autre part d’indices ayant une connotation spécifique de son appartenance à un groupe dialectal ou social ( accent du Nord de la France).

Les fonctions impressives sont constituées de signaux stylistiques qui s’adressent au récepteur. Elles sont présentes dans des circonstances particulières : statut du locuteur, contexte social de l’intervention, représentativité professionnelle de celui-ci. Bien que codés, ces indices font l’objet d’une interprétation subjective de la part du récepteur Citons Léon (op.cit., p.21) : « Les seules fonctions

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phonostylistiques sont celles des signaux si l’on s’en tient aux règles classiques de la rhétorique qui n’accorde de valeur stylistique qu’à l’effet conscient. Néanmoins rien n’interdit d’analyser l’effet produit même s’il est involontaire tant dans l’analyse des discours oraux que dans ceux de l’écrit. On étudiera donc aussi bien les indices que les signaux l’importance restant l’effet interprété par l’auditeur et non l’intention de l’émetteur ». La modification référentielle du message se manifeste principalement vocalement.

1.2.3.1 Le modèle de Scherer ( 1968 )

Les états internes – ici les émotions et les affects – sont manifestés sous forme d’indices qui correspondent dans le contexte de la communication vocale aux marques acoustiques de la voix. L’idée d’extériorisation touche à la fois la communication intentionnelle des états internes ( les émotions ) et les réactions affectives involontairement produites. Ces ressentis sont représentés par des indicateurs qui peuvent être évalués de manière objective dans la voix pour provoquer un effet.

1.2.3.2. Fonctions des effets « push « et « pull » dans la voix

Les signaux vocaux sont pluri-fonctionnels (Scherer et Al ,1984) Le modèle « Organon » développé par Bühler (1934) montre que les affects vocaux ont des fonctions de communication. Ces signes sont les symptômes de l’état du locuteur et, simultanément, un appel et un signal en ce sens qu’ils tentent de susciter un effet et donc une réponse de l’allocutaire. Scherer considère qu’il faut distinguer de multiples déterminants que sont l’effet « push » et « pull ». Les effets « push » concernent les processus physiologiques de type musculaire qui permettent de réaliser les vocalisations et ont un effet sur les paramètres vocaux produisant ainsi une augmentation de la fréquence fondamentale (Fo). Quand par exemple quelqu’un est stressé, l’effet augmente. Il y a donc expression et représentation d’un état interne ( affect ). L’effet « pull » a trait aux facteurs externes qui tirent la vocalisation de l’affect vers des modèles acoustiques particuliers définis et valorisés socialement. Le sujet qui réalise un speech utilise donc un arrangement

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spécifique d’intonations d’accents de mots pour transmettre un état émotionnel ( émotion ). « Ainsi l’information dans la voix reflète aussi bien les modifications

qui affectent

les systèmes de production du langage du locuteur (effet push) que l’adoption de styles de langage culturellement acceptés ( effet pull) » (Scherer, 1986 , p 152)

physiologiques liées à l’état organique et totalement involontaires

Dans le modèle de configuration que propose Scherer (op.cit.) en complément de celui de la covariation que nous venons de découvrir, ce dernier soutient que pour réaliser un certain effet sur l’auditeur, l’individu utilise une combinaison particulière de modalités expressives. Dans une interrogation, il y a une élévation du contour de l’intonation et une diminution de cette intonation pour une question appelant la réponse « oui » ou « non ». Dans ses travaux il induisait expérimentalement un état émotionnel spécifique en utilisant des prestations d’acteurs simulant une émotion. Dans la colère la moyenne du focus augmente, mais avec des variations du champ de celui-ci, car à travers les phrases encodées la vitesse de l’articulation augmentait.

Donc quand un locuteur veut exprimer ce qu’il ressent à un destinataire en réception, la prosodie est un vecteur privilégié. Ces données indiquent que les paramètres vocaux non seulement indexent le degré d’intensité des émotions mais entraînent une différenciation qualitative. « la prosodie a deux fonctions majeures : la fonction identificatrice qui est celle où le message phonostylistique identifie le sujet parlant généralement à son insu et la fonction impressive nécessaire pour produire un effet une impression sur l’auditeur qui est donc volontaire et consciente.» (Bagou, 2000, p.1)

1.2.4. L’intonation émotionnelle

La communication d’une émotion implique l’étude des modifications vocales qui sont destinées à produire un effet sur les destinataires en réception. Cette composante émotionnelle peut être, dans certains cas, contrôlée volontairement par les locuteurs qui cherchent vraisemblablement par ces différentes hauteurs tonales à influencer leurs interlocuteurs. Il est également possible que cette

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composante des expressions se traduise parfois par des modifications vocales qui

infléchiraient l'intonation de la parole à la manière des actes de parole, c'est-à-dire

en modifiant le contour intonatif d'un énoncé (Bänziger et Al, 2000). Pour

parvenir à une meilleure description des caractéristiques vocales qui expriment

l'émotion dans la voix, il est donc très important d’expliquer les mesures qui

rendent compte des modifications du timbre vocal mais surtout celles qui

caractérisent l'intonation des expressions. Ce deuxième critère nous semble

intéressant et important à définir. Le terme intonation renvoie à différentes

significations mais Léon et Martin (1970) pensent que celle-ci recouvre les

variations de durée, de hauteur et d'intensité. Ils relèvent que ces trois paramètres

ne sont pas indépendants mais ils en restreignent l'usage aux variations de hauteur

tonale. Cet usage est certes limité mais reste le plus fréquent dans les études

linguistiques de l'intonation. La plupart du temps, en effet, les études de

l'intonation s'attachent essentiellement ou uniquement à la description des

fluctuations de la hauteur perçue de la parole (Bänziger et Al, op.cit.). C’est celle

que nous retenons dans ce travail de recherche. Ainsi, par la voix « l’image

acoustique d’un signifié s’enrichit d’éléments phoniques : il s’établit une certaine

motivation sémantique entre ce nouveau signifiant obtenu et le référent mental

émotionnel. » (Zavialoff, 1990, p.72). Ces événements du langage produits pour être

perçus correspondent à l’ensemble des modifications de la fréquence fondamentale

( F0) de l’intensité liée à la force de la voix de la durée des unités linguistiques

(segments). Scherer ( 1974) dans une situation expérimentale constate que les

modalités de la voix peuvent revêtir des significations différentes :

Amplitude

Modérée

Sentiment agréable, activité, bonheur

Variation

Extrême

Peur

Variation de ton

Modérée

Colère, ennui, dégoût, peur Sentiment agréable, activité, surprise

Extrême

Rythme

Lent

Ennui, dégoût, tristesse Plaisir, activité, colère, peur, bonheur

Rapide

Concomitants des modalités acoustiques Scherer ( 1974) 6

6 d’après Landsheere et Delchambre ( 1979, p.42)

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Cette définition est très générale car « la prosodie est un objet complexe de la parole qu’il n’est pas possible de définir dans l’absolu […] son rôle, autant que sa structure, son fonctionnement cognitif et maintenant ses structures neurales sont toujours fortement discutées »( Aubergé, 2006, p.268). Mais comme nous ne cherchons pas à valider des champs théoriques linguistiques, phonétiques et neurologiques, celle-ci nous semble satisfaisante. Nous allons néanmoins approfondir sa méta-fonction, c’est-à-dire la stratégie par laquelle se réalise le choix lexical-morpho-syntaxique du focus intonatif (Léon, 1993).

1.2.5 La prosodie : apports de la sémantique et de la pragmatique

Dans les discours, les fonctions sémantiques ( choix lexical ) et pragmatiques (émotion) de la parole apparaissent comme essentielles ( Caelen-Haumont et Keller, 1997). En fonction du type de signifiés, de la relation à l’auditeur, du contexte du discours, de la représentation et de l’importance à donner au sens véhiculé par un mot ou par un autre, le locuteur peut choisir de manifester de le marquer dans son énoncé. Cette mise en valeur des mots par le sujet se fera par l’expression d’une hauteur mélodique maximale. Dans un énoncé où le locuteur ne fait pas cette démarche expressive vocale c’est-à-dire qu’il ne s’investit pas dans celui-ci, il met une « distance » volontaire dans ses propos. Nous trouvons alors son discours fondé, construit, objectif mais il nous semble froid, distant, désagréable car monocorde. Dans cette fonction d’auto interprétation, il y a volonté de produire un effet de sens. Ce transfert du sens vers autrui a pour effet d’instaurer une hiérarchisation des mots en fonction de leur capacité à révéler au plus juste les idées que le locuteur veut transmettre. L’action prosodique du locuteur amorce alors une sorte de pré-codage de la signification : « la prosodie ici gère l’interaction entre la subjectivité du locuteur et celle de l’auditeur. Dans ce cadre elle sert d’une part de support à la verbalisation et d’autre part de support à l’actualisation de l’implicite. » (Caelen-Haumont,op.cit., p.90) Dans ce faire croire prosodique à dominante pragmatique il arrive que le locuteur sélectionne, volontairement par la hauteur tonale, corrélativement à un ralentissement du débit de parole, tous les mots de son discours ; cette attitude est « la résultante d’une

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conscience linguistique et d’une conscience sociale celle de la qualité et de l’identité des destinataires » (Caelen-Haumont,op. cit., p.100). L’engagement personnel du locuteur est délibérément orienté vers le récepteur du message. Dès lors et conjointement à elle, l’analyse d’un corpus se fera au niveau de l’unité lexicale puis par ensuite par l’argument prosodique exprimé. Cela formera ainsi une base discriminative intéressante pour analyser un discours.

1.2.6 Ruptures syntaxiques du discours

Kraft et Dusenschon-Gay (2001) pensent qu’il y a affinité très nette entre le domaine formel de la prosodie et la tâche de segmenter et d’articuler le discours. Pour mettre en relief les expressions langagières, le locuteur utilisera la prosodie ( intensité, changement de débit, rythme, pauses, etc. ). Il signalera ainsi linguistiquement par des ruptures syntaxiques, des répétitions, des corrections et des allongements de syllabes, une désorganisation rythmique des courbes mélodiques en suspens. Si c’est le cas, nous serons alors devant quelqu’un dont la voix manque d’assurance. Ces signaux ne sont pas à distinguer mais il faut en faire l’addition afin de les considérer globalement. « Il y a une relation très directe entre les ruptures syntaxiques et les courbes mélodiques inachevées entre les hésitations et les perturbations rythmiques entre les répétitions les hésitations et les gestes vagues de la main » ( Kraft et Dusenschon-Gay, op.cit., p.17). Au cours de l’exposé, il est bon de marquer des ruptures de rythme dans le discours, au risque, dans le cas contraire, de noyer l’auditeur sous un flot de parole. Des temps d’arrêts ménagés de temps à autre vont lui permettre de reprendre ses esprits et son souffle comme ils permettront au public de suivre. Dans l’exposé oral, le locuteur doit utiliser un style limpide au débit contrôlé. Pour Henry (2001 ) parler avec fluidité c’est cette qualité d’expression que l’on reconnaît chez les locuteurs pour lesquels les mots viennent facilement. Ces vocables sont donc produits au moyen d’une gestuelle phonatoire qui coule dans un débit rapide ( Zellner, 1992, 1994). La fluidité de la parole est donc reliée à la dimension temporelle ( Zellner 1997). Cette cohérence temporelle favorise l’émergence de groupes rythmiques sorte d’ordre dans le mouvement. Selon Bacri (1993), la régularité rythmique en

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français facilite la perception des frontières des mots. Il montre également que le rythme est un facteur d’aide à la segmentation lexicale. Elle rejoint en cela Cutler (

1992,

segmentation lexicale et la compréhension des mots. Il favorise ainsi

nécessaire car il permet la

1994)

pour

qui

le

rythme

en

parole

est

l’argumentation du sens dans le discours.

Quelques pauses, voire quelques silences indiqueront également à l’auditeur qu’il convient de réfléchir à ce qui vient d’être exprimé. “ There is a considerable evidence that hesitations in speech do perform a variety of language planning functions” (Beattie, 1979, p.61). Les pauses se produisent également lorsque le déficit lexical bloque la fluidité de l’expression. Il y a alors difficulté d’élaboration du discours et recherche de mots. Le sujet montre donc une défaillance dans ses capacités à s’exprimer en continu. Cette difficulté au niveau de la mise en mots peut être due à l’expression ou à la mise en mémoire d’un vécu difficile ou d’une situation d’expression inhabituelle. Il s’agit dans notre propos des pauses silencieuses. Dans ces temps d’interruption, rien n’est dit, il y a un temps mort. Ces pauses peuvent être plus ou moins longues. Elles caractérisent soit une volonté du sujet de bloquer le cours du discours afin d’en marquer les parties importantes : elles sont structurantes ; soit d’en bloquer l’expression spontanée (perte de fil ), ce en quoi elles ne contribuent donc pas à la démarcation des constituants du discours et deviennent non structurantes. Selon Candéa (2000) ces dernières ne prennent pas l’intention explicite du locuteur. Goldman-Eisler ( 1958 ) distingue pauses vides et pleines. Les premières sont associées à une stylistique supérieure et à certains processus cognitifs ( résolution de problèmes) tandis que les secondes accompagnent souvent une stylistique de moindre qualité. Scherer ( 1974) constate également que les pauses pleines et les pauses vides influencent la perception des émotions. Ainsi les phrases présentant de nombreuses pauses pleines sont généralement interprétées comme chargées d’angoisse ou de lassitude, tandis que les pauses vides font penser au mépris, à la colère et à l’angoisse.

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1.2.7 Indices de répétitions

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Bien que la répétition soit la figure de style la plus fréquente, tout énoncé oral spontané conserve les traces de son élaboration à travers des phénomènes de performance tels que les répétitions qui constituent de précieux indices susceptibles d’éclairer le fonctionnement de la langue. Pendant de nombreuses années, la tradition grammairienne semble avoir délaissé l’étude des phénomènes propres à l’oral, ne développant aucun cadre syntaxique d’analyse. Les travaux les plus anciens sur l’oral appartiennent aux psycholinguistes Levelt, 1983 et Shriberg, 1994 7 . Ces chercheurs ont envisagé que ces « dysfluences » sont un moyen privilégié pour délimiter les étapes de la production langagière. Le but est d’établir des modèles de performance dans la problématique de l’encodage/décodage. Maurer et Barbesis (1998) citent Maupassant chez qui l’écriture, emprunte certaines caractéristiques de l’oral à l’écrit par l’emploi de répétitions. Ces dernières hachent le discours et mettent en lumière, de cette façon, les moments de désarroi ou de trouble du narrateur comme dans « le Horla ».

Blankenship & Kay (1964) 8 ont démontré que certains types de reprises textuelles tendent à redémarrer (du moins en anglais) à partir de l’initiale du mot, validant ainsi la pertinence des unités abstraites de la linguistique dans le processus d’encodage de la narration. Des travaux plus récents (Candéa, op.cit.) semblent établir qu’en français, la fréquence des répétitions dans le discours, directement corrélée aux unités lexicales, a pour caractéristique principale de marquer une recherche de formulation. Le caractère infructueux de celle-ci entraînant une difficulté d’expression.

Ces quelques indicateurs doivent permettre de mettre au point un discours qui soit communicable aux autres. Mais quelle attitude l'auteur du discours doit-il adopter pour s'attirer la bienveillance des destinataires ?

7 Cité par Henry S. 8 cité par Henry S.(op.cit. ) .

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1.3 La mise en scène affective

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Nous avons jusqu’à présent parlé des contenus langagiers des discours émotionnels. Dans la communication au sens large, il y a en plus le problème de la relation que nous voulons établir avec les autres. Les intentions des sujets font que leurs discours sont construits, mis en scène pour obtenir l’adhésion, capter l’attention, solliciter l’écoute, établir une complicité : « les partenaires apprennent à susciter les actions des autres en manifestant leurs intentions et à ajuster leurs propres actions aux intentions que les autres leur manifestent » ( Eraly, 2000, p.). A ce niveau d’interaction les messages les plus élémentaires sont les expressions affectives (attitudes) et autres expressions non verbales qui sont intentionnellement prodiguées à l’autre. C’est ce que l’on appelle le pathos qui consiste en la charge émotionnelle qui s’inscrit dans le jeu de la réceptivité et de la sensibilité du destinataire du message.

1.3.1 L’éloquence dans le discours

Les Grecs considéraient le pathos comme une partie intégrante de l’art oratoire. Ils l’opposaient à l’ethos. Ils désignaient deux sortes d’éloquence : l’une passionnée et pathétique et l’autre plus modérée ne s’adressant qu’à la raison. Mais pourtant dans une logique du pathos la raison est toujours marquée d’éléments passionnels. qui ne sont pas contradictoires mais indiquent qu’il faut trouver un équilibre entre une logique passionnelle et la force de conviction des sentiments. Au niveau narratif, le communiquant doit chercher à provoquer, à toucher le public auquel il s’adresse en le plaçant dans l’état émotionnel qu’il désire. Le pathos s’inscrit alors dans un jeu de réception du message qui peut être marqué de subjectivité car la perception même du discours pathétique peut varier avec le jugement et les sentiments de chacun. Deux cas de figure sont possibles. Si le pathos domine le discours il est envahi par la passion « dans un moment de théâtralisation de la vérité dans lequel l’action apparaît comme une passion doublement active qui agit sur autrui par l’agitation qu’elle suscite chez celui qui parle. C’est en quelque sorte une auto-affection du corps de l’orateur dont la mise en représentation scénique affecte le corps des auditeurs. Elle n’est en somme que la théâtralisation

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d’une passion sincèrement ressentie et dont le spectacle fait naître d’authentiques transports. Dépassant les distinctions traditionnelles de la nature et de l’artifice

de la réalité de l’illusion de l’être et du paraître

» ( Lichtenstein, 1980, p.68).

Cette émergence du pathos donne une forme de théâtralisation projective du locuteur. C’est ce que Platon décriait car il était le signe d’une expression forcée qui donnait au discours un ton négatif. Dans le deuxième cas l’orateur mobilise le pathos pour répondre aux questions et aux vraies préoccupations de ses destinataires. Si le discours est authentique, basé sur des valeurs l’auditoire s’identifie à lui par l’émotivité perçue. Il va recevoir et interpréter les arguments présentés comme recevables car il peut se confondre à eux. La problématique du pathos est que l’on va « pouvoir parler d’une vérité de l’effet pathémique à condition d’accepter qu’on est dans le paradoxe du dire vrai » (Charaudeau, 1998, p. 19). La passion est problématique uniquement quand le pathos subit les contraintes de la raison dont il ignore la logique. Le pathos de l’artifice n’étant pas recevable nous proposons de réfléchir à celui de la réalité de l’action.

Il est par contre nécessaire d’exprimer ce que nous ressentons aux autres pour les persuader du bien fondé de nos idées car sinon nous serions dans « une forme d’alexithymie 9 où le discours argumentatif serait réduit à l’expression d’une pensée opératoire » ( Plantin, 1998, 308 : 12). C’est pour cette raison que les sciences humaines s’intéressent à l’heure actuelle à la question du pathos car il revêt une importance primordiale en communication sociale. Nous ne pouvons l’appréhender uniquement comme sentiment ou comme un affect car dans ce cas, il ne pourrait être appréhendé facilement dans les paroles produites par le locuteur. Au contraire, nous le retenons comme un élément rationnel dans la mesure où il apparaît en réaction d’évaluation du dit face à quelque chose qui s’est produit et qui nécessite une appréciation positive ou négative du destinataire. Le pathos devient alors intentionnel et que c’est grâce à lui que nous avons des systèmes de valeurs qui forment nos croyances et nos représentations. ( Charaudeau, op.cit.) Dans le “pathos” aristotélicien, l’émetteur éprouve une émotion. Il la verbalise. Dans la mise en discours des émotions il faut considérer selon Parret ( 1995) que

9 incapacité d’exprimer ses émotions

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la performativisation (la manière avec laquelle la force émotive laisse son empreinte ) et la figurativation (force figurative dans le texte par le choix des mots) sont des générateurs très puissants du langage. Nous les retrouvons donc

dans l’expression affective qui se réalise à partir des procédés linguistiques spécifiques et complexes issus de cette expression volontaire d’un ressenti.

1.3.2 Les indices du pathos dans le discours

Ce n’est pas une forme spécifique ou une structure isolée du discours qui en fera l’acuité mais, au contraire, la combinaison de différents moyens rhétoriques qui signalent l’investissement affectif. L’auditoire décode ce message et s’il est vrai, il induit des effets et éventuellement des réactions. « L’avantage du modèle rhétorique réside notamment dans sa perspective phénoménologique, c’est le côté extérieur des émotions, leur mise en scène, plus que l’expérience vécue qui est au centre des préoccupations ». ( Drescher, 2003, p.183)

Des figures peuvent être employées par un auteur pour exprimer une émotion forte. Comme c’est souvent le cas pour les pamphlets qui ont des écritures satiriques et violentes face à un objet de société ! Dans le texte apparaissent alors des saillances langagières pathiques. Dans le « pamphlet de Césaire », les figures ainsi employées ont une portée illocutoire de pathémisation plus ou moins fortes c’est- à-dire une aptitude à produire des effets sensibles à travers des traits intrinsèques et extrinsèques. ( Bonhomme, 2005) En lieu de traits intrinsèques, ce chercheur énonce que la tension discursive est possible par l’emploi des hyperboles 10 et des anaphores 11 . La conflictualité sémantique existe grâce à des figures comme les paradoxismes 12 , les antithèses 13 , les antanaclases 14 ou l’ironie. La conclusion en est que les figures pathiques accroissent doublement l’efficacité du travail d’écriture de Césaire. Elles matérialisent et marquent l’engagement affectif du rhéteur

10 procédé qui consiste à exagérer l’expression pour produire une forte impression : un géant pour un homme de haute taille.

11 Répétition du même mot au début de phrases successives

12 contradiction

13 procédé par lequel on souligne en les rapprochant, l’opposition de deux mots ou de deux idées.

14 Répétition d’un mot pris dans des sens différents : le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas ( Pascal )

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devant la colonisation de l’Algérie qui lui pose problème. Les éléments, mis ainsi en relief, permettent une meilleure gestion communicative du pathos qui gagne en efficacité : le but est de persuader les lecteurs que ses propos

sont justes et de déclencher de l’indignation à l’encontre du colonialisme. Dans ces conditions, raisonnement et émotions étant liés, toute conviction ou démarche visant à convaincre comprend obligatoirement une composante liée à l’affect. La raison est avec l’émotion ( Benoit, 1998).

1.3.3 Efficacité du discours et autorité du locuteur

Mais dans l’objectif d’influencer un auditoire et de s’assurer sa bienveillance, l’orateur peut se construire des mœurs, montrer un excellent tempérament ou mettre en valeur ses qualités morales. Ce savoir-faire de l’ethos reliant l’efficacité du discours à l’autorité et à la crédibilité de l’orateur traverse les disciplines car il se trouve à la croisée des chemins de la rhétorique, de la pragmatique et de la sociologie. Pour Bourdieu un discours ne peut être péremptoire que s’il est proféré par une personne légitimement reconnue pour le faire. L’ethos est due à l’autorité extérieure du rhéteur et l’efficacité du discours ne dépend pas de ce qui est dit mais par qui il est dit. Maingueneau (op.cit.) lie l’ethos aux règles et contraintes de l’interaction verbale dans sa dimension institutionnelle. Il soutient que quelle que soit la présentation de l’orateur celle-ci est conditionnée par ce qu’il appelle la scène d’énonciation qui englobe trois dimensions : la scène globale (le type de discours choisi), générique ( qui dépend du contrat et de l’institution) et scénographique qui désigne un scénario pré-existant (un sermon peut être pédagogique ou prophétique). Même si le locuteur n’en est pas conscient son image dépendra de ces trois niveaux. Les rhétoriciens ont un point de vue différent puisqu’ils cherchent à montrer que l’efficacité du message provient surtout du contenu de celui-ci.

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1.3.4 La rhétorique dans le discours

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Perelman & Olbrecht-Tyteca ( 1976) conçoivent dans la « Nouvelle Rhétorique » que l’argumentation comme un modèle ouvert mais qui pensent qu’il existe une logique du vraisemblable et qu’il doit exister une voie moyenne entre la rigueur scientifique et la confusion des idées (l’émotion). Walton ( 1992 ) soutient la

thèse selon laquelle les appels à l’émotion ont une place légitime, même importante dans le dialogue persuasif. Il modère quand même ses propos en énonçant qu’il est nécessaire que les arguments soient traités avec beaucoup d’attention car ils peuvent être également fallacieux et par conséquent ils peuvent aussi induire en erreur. Le problème étant que certains types d’appels à l’émotion sont très puissants et deviennent donc des arguments en eux-mêmes qui font qu’ils ont un impact sur une audience en réception. Ce qui pose problème c’est que l’émotion est alors un argument faible basé sur la présomption plutôt que sur la démonstration.

Mais si nous nous préoccupons uniquement de l’efficacité directe de l’argumentation, nous allons tomber dans des constructions de pensées objectives, construites, logiques mais dénuées d’expression des affects, pauvres au niveau imaginaire. De plus l’argumentation ne saurait être réduite à une technique qui fait uniquement appel aux défenseurs de l’éthique : outre la liberté de l'assistance d’adhérer au jugement proposé, il est question de légitimité et donc d’authenticité des arguments utilisés. Les idées défendues sont donc toutes relatives car ce ne sont que des opinions personnelles défendues par un sujet qui veut convaincre un autre sujet. De plus argumenter ce n’est pas obligatoirement convaincre, la transmission d’une idée n’est pas uniquement due à sa mise en forme. Il existerait donc une voie moyenne entre la raison et la passion : c’est celle de la persuasion qui positionne logique et sentiment, argumentation et séduction sur un même plan et la raison contient alors l’émotion Il est donc ingénieux de différencier l’homme rationnel de l’homme rationalisant à l’instar de Beauvois & Joule ( 1988). Le premier pèse ses raisons, infère, agit en fonction alors que le second agi puis décide. La persuasion est alors comprise « par un ensemble de techniques

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comportementales. Il n’est plus question d’utiliser le seul langage verbal pour argumenter et séduire aux fins de modifier une attitude, mais d’obtenir certains actes ou certaines décisions […] qui vont engager celui qui les émet rendant plus probable la réalisation du ou des comportements souhaités. » ( Benoît, op.cit., p.

231)

1.3.5 Conclusion intermédiaire

L’investissement affectif se caractérise donc, comme nous venons de le voir, par une grande redondance signalétique, c’est-à-dire qu’il est en général indiqué simultanément et de façon complémentaire par plusieurs canaux. Ces dimensions sont essentielles car elles assurent la transmission des informations émotives ou émotionnelles. Mais nous ressentons également certains affects sans le savoir ou du moins sans l’exprimer directement. En effet au cours d’une conversation, nombreuses sont les occasions d’avoir des réactions de type « sensible » ce qui signifie qu’en présence d’autrui, la communication émotionnelle ne renvoie pas uniquement à une relation objective des faits ou avec les faits (neutres avec autrui) mais qu’elle est méta-communicative. La séparation entre la langue parlée et le langage qui permet aux hommes de communiquer entre eux n’a pas de frontière très claire ou du moins n’est pas facile à déterminer. Mais même si comme le dit Vygotski, la pensée verbale est un condensé de sens il est difficile d’y saisir, à travers elle, ce qu’un sujet a ressenti émotionnellement quand il s’exprime car il peut y avoir inachèvement d’idées, pluralité de significations d’un langage que nous appellerons d’intérieur et donc également comprendre d’autres subtilités (Drescher, 2003). Nous pensons donc que cette réalité complexe nécessite que nous introduisions un troisième élément d’analyse pour mieux cerner notre problématique de l’émotion dans le discours. Les gestes étant co-occurrents du langage, nous allons approfondir leur rôle dans celui-ci allant ainsi dans le sens de la pensée de Wundt ( cité Ghiglione et Al, p.143) qui dit que « la cause primaire des gestes naturels ne réside pas dans la motivation à communiquer un concept mais plutôt dans l’expression d’une émotion».

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2 ) Emotion et geste

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En Grèce, les corps étaient constamment sollicités et mis en scène car la démocratie y permettait une expression libre des pensées. Les Grecs utilisaient le terme de « kinesis » pour indiquer le mouvement corporel sous forme d’une gestualité appropriée. Cette dernière passait par l’apprentissage et la culture. Elle faisait l’objet d’une étude sociale et civique qui se travaillaient afin d’éviter la démesure de son emploi, toujours possible dans le discours car c’était le penchant naturel des rhéteurs. En latin gestus signifiait « geste » dans le sens où nous l’entendons aujourd’hui c’est-à-dire le mouvement des bras et des mains. Le geste oratoire avait les mêmes fondements qu’en Grèce sauf que l’expression publique du peuple s’exerçait sur le forum où étaient discutées les affaires politiques. Le geste y était également inscrit dans la modestie qu’il fallait avoir avant d’accomplir toute action ou avant de prononcer toute parole. Il devait être le reflet d’une pensée sereine et non corrompue. Le corps et le geste étaient donc le reflet des mouvements de l’âme : à âme agitée, gestes désordonnés. Les gestes oratoires se construisaient comme des postures théâtrales et les acteurs mettaient en rapport un type de geste avec un type de parole. Ils devaient ainsi aider à éclairer autrui dans la réception du discours en accompagnant celui-ci, plutôt qu’en lui conférant un sens spécifique. Les doigts accompagnaient le sens des mots mais sans les traduire. On limitait beaucoup l’imitation, et le mime n’était pas reconnu.

Au Moyen Age, on gesticule beaucoup. C’est un rituel qui remplace souvent l’écrit. C’est l’époque où l’on parle avec les mains dans les chansons de gestes. Puis au 16éme siècle, sous l’influence de l’Eglise, de nombreux traités, notamment en Italie, dénoncent les manifestations d’enthousiasme. Mais la rhétorique s’empare à nouveau de l’action. La production verbale et gestuelle du discours en devient l’écriture. « Des traités de prononciation et de gestuelle inspireront au 18éme siècle la rhétorique pratique ou « élocutionnaire » qui se développera principalement en Angleterre et aux Etats Unis » ( Meyer, op.cit.). Sous la Révolution on exprime ses émotions, y compris au parlement, en déchirant et en piétinant les projets de loi que les députés réprouvaient. A la fin du 19éme siècle et au début du 20éme, l’intérêt pour les arts du mime et de la gestuelle au théâtre vont être valorisés à nouveau car cette forme de mise en scène mobilise tous les sens de l’expression de l’acteur.

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Aujourd’hui les psychologues, sociologues, éthologistes, anthropologistes et neurologues ont pris la gestualité dans leur champ d’analyse, au point d’en faire un concept multiforme, riche et foisonnant. La plupart des travaux actuels portent sur la communication non verbale (CNV) car rares sont les situations communicationnelles qui s’accommoderaient de son absence. C’est une démarche remarquable qui permet de fabriquer du sens indépendamment du verbal et qui conçoit des systèmes d’évaluations des comportements très sophistiqués. Elle voue classiquement son attachement à la description et à l’analyse portant sur les expressions faciales ( mimiques), les mouvements oculaires ( regards), la posture, les gestes des bras et des mains auxquels peuvent s’ajouter les problèmes issus de la proxémie. Le champ étant très large, nous ne le retiendrons pas dans notre étude car nous avons choisi uniquement celui de la méta communication du geste (main et bras) avec l’émotion (expression d’un ressenti) qui ne semble pas avoir été privilégié par les universitaires ces dernières années.

Mais d’abord nous allons présenter les grandes fonctions des gestes dans le discours. Cette classification permet de montrer qu’ils jouent un rôle important car ils assurent de manière simultanée ou contiguë un grand nombre d’opérations complexes qui vont aider à la mise en langue et à la mise en scène de l’énonciation. Nous sommes donc dans une approche systémique ou le geste qui accompagne le discours demeure « le plus riche et le plus singulier des canaux de communication » 15

2.12.12.12.1 FonctionFonctionFonctionFonction desdesdesdes gestesgestesgestesgestes dansdansdansdans lelelele discoursdiscoursdiscoursdiscours

« La parole constitue l’activité centrale du type d’interaction que nous appelons conversation. En même temps, la conversation est un phénomène de communication multicanale, qui implique des relations très structurées des signes verbaux et non verbaux. » (Scherer, 1977, p.71). Nous soulignons avant de vous présenter les travaux de ce chercheur qu’il utilise le terme de verbal pour les signes

15 cité par Martin Jérôme Cadoz 1994

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répertoriés dans le lexique de la langue et de non verbal pour ceux qui ne le sont

pas, et donc, entre autres pour les gestes.

2.1.1 La typologie fonctionnelle de Scherer

Au niveau des gestes, il distingue les fonctions sémantiques, syntaxiques,

pragmatiques et dialogiques. Nous allons découvrir ces différents éléments sous

forme de schémas afin de les expliciter et rendre ainsi cette classification plus

claire.

2.1.1.1 Fonctions sémantiques des gestes

Signification

Signification

Signification de

Indépendante

D’amplification

contradiction

Gestes Emblèmes (1)
Gestes
Emblèmes
(1)

Gestes

Fuite verbale

illustrateurs

de l’énoncé

(2)

(3)

1) Indépendance : le référent est signifié directement par le signe gestuel

indépendamment du verbal. Le type même est le geste emblème ( geste de l’auto-

stoppeur ). Il a une signification indépendante car il se suffit à lui-même ;

2) Amplification : les signes non verbaux sont utilisés pour clarifier ou amplifier les

significations des signes verbaux. Ce sont les illustrateurs ( bâtons, idéographes,

déitiques) ;

3) De contradiction il y a désaccord entre les signes Non Verbaux (NV) et Verbaux (

V) dans l’acte de communication tels que l’emphase exagérée par les patterns intonatifs.

2.1.1.2 Fonctions syntaxiques des gestes

Ce sont les fonctions les plus complexes des signes que nous étudions du fait de leur

intrication très étroite NV et V.

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Segmentation de la chaîne parlée

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Intonations, pauses, hochements de tête ….etc.

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Synchronisation signes verbaux et non verbaux

Ordre séquentiel

des processus

psychologiques

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(1) De segmentation : les indicateurs proposés ici interviennent dans la finalité

du discours mais également dans le contrôle de la réception du destinataire. Ce

sont donc des unités de décodage de l’information ;

(2) De synchronisation : cette fonction s’intéresse au processus par lequel sont

organisées les séquences de signes et leurs relations en termes de co-

occurrences.

2.1.1.3 Les fonctions pragmatiques

Par pragmatique, nous entendons tout ce qui concerne le rapport du discours aux

circonstances les plus générales de production d’un sens communicable (Blanchet,

1997)

(1) Expressives : c’est la transmission de l’information concernant des

caractéristiques permanentes ;

(2) D’identité sociale : les comportements ne peuvent être compris que si

l’identité sociale du sujet est connue ( menaces d’un supérieur hiérarchique

) et qu’ils sont marqués par une physionomie faciale et des émissions

vocales spécifiques (Japon) ;

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(3) Emotions, attitudes du locuteur : l’expression des émotions primaires ( joie,

colère

gestes, les postures sont des signes de l’activation émotionnelle. Les signes vocaux marquent l’état affectif du locuteur. Les signes non verbaux fonctionnent pour exprimer les motivations, les buts et les intentions de comportement ( poignet levé en signe d’agressivité ) ;

peut être dissimulée ou atténuée (expressions faciales) mais les

dissimulée ou atténuée (expressions faciales) mais les ) (4) Réactivité : il s’agit de la manifestation

)

(4) Réactivité : il s’agit de la manifestation de réactions très brèves à des émissions d’autres comportements d’un autre partenaire ;

(5) D’attention, de compréhension et d’évaluation : ils signalent au locuteur qu’on prête attention à ce qu’il dit, à son message par des émissions spécifiques du locuteur envers lui et ceci au cours de l’échange ( hochements de tête ou haussements d’épaule).

2.1.1.4 Les fonctions dialogiques des gestes

Elles concernent le système de comportements formés par des sujets en interaction conversationnelle. Nous y trouvons les catégories suivantes : distance interpersonnelle (réduite ou pas), contacts oculaires fréquents, inclinaisons extérieures du buste, prises de ton, de paroles et régulations automatiques au service des autres. « Les signes non verbaux sont vitaux pour la régulation et le contrôle du flux conversationnel. Ces signes utilisés pour réguler celui à qui la parole à tel moment de la conversation est devenue une des objectifs majeurs de la recherche … » (Scherer, op. cit., p.92).

Cette classification en grandes fonctions montre que les gestes constituent des systèmes organisés complexes. Nous trouvons dans les fonctions pragmatiques les émotions et les attitudes du locuteur que nous retiendrons dans ce travail préparatoire. Mais il convient de souligner qu’il serait également trompeur de considérer que le fait de mettre des étiquettes sur des fonctions gestuelles va permettre de mieux appréhender toutes les dimensions de l’activité gestuelle dans la parole, dont les problématiques sont nombreuses comme nous allons découvrir maintenant.

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