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LES ENJEUX DU TRAVAIL


DES FEMMES
Sylvie Schweitzer

« Les femmes ont toujours travaillé », sans de congréganistes travaillant comme reli-
qu’on ait longtemps voulu le voir ni le sa- gieuses et infirmières, même après la laïcisa-
voir. Écrire l’histoire du travail féminin, tion de la République 2.
c’est aussi débusquer les raisons de ce long L’immémorial travail des femmes, dans le
silence. Sylvie Schweitzer dresse ici l’état cadre ou non d’un salariat formel, paraît
des lieux d’un champ de recherche en l’un des grands impensés des analyses sur
plein renouvellement, et propose les voies notre société contemporaine, pour au
d’une histoire sociale qui ne s’écrirait plus moins deux raisons entrecroisées. D’une
seulement « au masculin neutre ». part, le travail est, dès les années 1830-1850,
conçu comme un des attributs de la citoyen-

L es femmes ont toujours travaillé. On


ne le dit pas assez, on ne le voit pas
vraiment et même, semble-t-il, on ne
veut pas le savoir. Pourquoi ? Serait-ce, pa-
radoxalement, à cause de la banalisation
neté, il remplace la propriété ; or, privées
du droit de vote et d’éligibilité, les femmes
ne furent pas, mentalement et politique-
ment, incluses dans cet ensemble 3. D’autre
part, cette organisation réglée de l’invisibi-
du travail féminin dans le paysage social lité du travail des femmes permettait d’ac-
d’aujourd’hui ? Bientôt, on raisonnera en créditer l’une des représentations majeures
termes de parité : douze millions d’actives, de la nouvelle société élaborée au 19e siècle,
pour quatorze millions d’actifs au recense- à savoir la séparation des sphères publiques
ment de 1999. Et chacun-e de souligner et privées, avec l’assignation des femmes à
les formidables mutations que ces chiffres la seconde : décrites comme inactives, ou
suggèrent. Et pourtant, les femmes ont tou- ponctuellement actives, les femmes pou-
jours travaillé : depuis deux siècles, il ne vaient ainsi être dénoncées comme l’armée
s’agit pas seulement de quelques margi- de réserve du capitalisme et, aussi, comme
naux « travaux de femmes », mais d’une im- concurrentes des hommes.
portante place dans la population active, Or, rien n’a été moins vrai, car elles
au bas mot le tiers : 6,2 millions d’actives n’ont longtemps pas exercé les mêmes mé-
recensées en 1866, plus de 7 millions en tiers qu’eux : femmes des soins, femmes
1911 comme en 1921 et un peu moins en
1931, 6,6 en 1954, plus de 7 millions à nou- 2. Pour une critique qui met en valeur le sous-recense-
veau en 1968 1. Ces chiffres parlent bien sûr ment systématique de toutes les « femmes de… » agricul-
teurs, artisans, commerçants, voir Sylvie Schweitzer, Les
d’eux-mêmes, d’autant qu’ils sont sous-éva- femmes ont toujours travaillé. Une histoire de leurs métiers,
lués, des centaines de milliers d’agricultrices, XIXe-XXe siècles, Paris, Odile Jacob, 2002. On y trouvera aussi
une large bibliographie.
d’épouses d’artisans ou de commerçants tra- 3. Joan W. Scott, « La Travailleuse », dans Geneviève
vaillant dans l’ombre des statistiques, sans Fraisse, Michelle Perrot (dir.), Histoire des Femmes en Occi-
dent, tome 4, Paris, Plon, 1991, p. 419-440 ; La Citoyenne
compter la présence de dizaines de milliers paradoxale : les féministes françaises et les droits de
l’homme, Paris, Albin Michel, 1998. Michèle Riot-Sarcey, La
1. Je m’appuie là sur les chiffres des recensements utilisés Démocratie à l’épreuve des femmes. Trois figures critiques du
par Margaret Maruani et Emmanuèle Reynaud, Sociologie de pouvoir, 1830-1848, Paris, Albin Michel, 1994 ; Histoire du
l’emploi, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2001. féminisme, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2002.

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Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 75,
juillet-septembre 2002, p. 21-33.
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Sylvie Schweitzer

des secrétariats, femmes des machines de crée tout comme Travail, Genre et Société,
l’usine et du bureau… Bien rares étaient publiée par les sociologues du travail, les
les métiers mixtes, jusqu’à ces dernières Annales, Vingtième Siècle. Revue d’histoire
décennies. Pour quelques centaines de ne lui ont guère accordé de place, quand
milliers d’enseignantes, d’ailleurs assignées Le Mouvement social est la revue la plus
aux écoles de filles jusqu’aux années 1970, ouverte, depuis longtemps 2. On peut se
combien de métiers fermés ! Les métiers consoler en notant qu’entre 1959 et 1999
d’ouvrières et d’employées qualifiées, ceux Sociologie du Travail a consacré dix-huit
de la magistrature, de la haute fonction pu- articles sur 862 à la division sexuelle du
blique, de la médecine, du journalisme… travail ou aux rapports sociaux de sexe,
Si les femmes ont toujours travaillé, ce fut mots-clefs d’ailleurs absents des index,
dans le cadre d’une large division sexuelle tout comme « femmes » et « genre » 3.
les assignant à certains lieux et l’histoire de Pour l’histoire des femmes au travail, il
cette double réalité reste largement à creu- en va de même. De toute manière, l’his-
ser, tant pour ce qui concerne les divers sec- toire du travail en général reste une des pa-
teurs d’emploi, que pour les formations qui rentes pauvres des thématiques de re-
y mènent et les rémunérations qu’ils per- cherche, alors même que celui-ci est au
mettent. Mais la place des femmes dans la cœur des sociétés industrialisées 4. Les fa-
population active, ce sont aussi les muta- cettes en sont pourtant multiples, avec
tions du marché du travail, l’étude de leurs l’histoire des différents stades de l’indus-
carrières et parcours. En effet, si l’on ne trialisation des 19e et 20e siècles, avec le
pense plus leur place en termes de portion passage d’une société majoritairement
congrue, de condition féminine spécifique, rurale à une société urbaine, des travaux
mais en termes de division sexuelle du tra- agricoles à ceux de l’usine, puis du bureau.
vail et d’avancées vers la mixité des em- Là, les femmes travaillaient partout, y com-
plois, les perspectives changent. C’est cet pris au service de l’État qui élargissait ses
inventaire que je voudrais ici tenter, en es- ministères : aux finances et à la diplomatie
s’ajoutent, dès la fin du 19e siècle, les com-
sayant de dégager des pistes de recherche
munications, l’enseignement, le travail,
prenant en compte ces paradigmes.
puis les soins 5. L’histoire du travail inclut

! DES REPÈRES CHRONOLOGIQUES 2. 36 articles dans les Annales entre 1969 et 1998 ;
12 articles dans Vingtième Siècle. Revue d’histoire entre 1984
et 1999.
Dans le cadre des études sur les femmes, 3. Margaret Maruani, « L’Emploi féminin dans la socio-
il est devenu légitime et classique de dé- logie du travail » dans Jacqueline Laufer, Catherine Marry,
Margaret Maruani (dir.), Masculin-féminin. Questions pour
plorer les carences de l’historiographie fran- les sciences de l’homme, Paris, PUF, 2001, coll. « Sciences so-
çaise, souvent comparée à l’américaine 1. ciales et société ». Le concept de « genre » désigne ce qui a
trait à la construction sociale des différences de sexe.
Un inventaire de la place qui leur est ac- 4. Plusieurs synthèses : Christophe Charle, Histoire sociale
cordée dans les revues spécialisées, toutes de la France au XIXe siècle, Paris, Seuil, coll. « Points-
histoire », 1991 ; Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société
thématiques et périodes confondues, a été française, XIXe-XXe siècles, Paris, Seuil, coll. « Points-his-
dressé au cours d’une journée organisée toire », 1986 ; Alain Dewerpe, Le Monde du travail en
France, 1800-1950, Paris, Seuil, coll. « Cursus », 1989 ;
par la revue CLIO en décembre 2000. Il Pierre Guillaume (dir.), La professionnalisation des classes
n’était guère encourageant pour ce qui moyennes, Bordeaux, MSHA, 1996.
5. Pour les répartitions de la population active, Olivier Mar-
concerne les revues les plus connues : si chand, Claude Thélot, Le travail en France, 1800-2000, Paris,
l’on exclut la jeune CLIO. Histoire, Femmes Nathan, 1997 ; Luc Rouban, La fonction publique, Paris, La
Découverte, coll. « Repères », 1996. Récemment, Odile Join-
et Sociétés, qui lui est entièrement consa- Lambert a fait l’histoire d’un des statuts avec Le Receveur des
Postes, entre l’État et l’usager, 1944-1973, Paris, Belin, 2001,
1. En voir une synthèse dans Françoise Thébaud, Écrire qui, malgré sa déclinaison au singulier, traite aussi des rece-
l’histoire des femmes, Fontenay/Saint-Cloud, ENS Éditions, veuses. On arrive là au temps très contemporain, quand les
1998. études antérieures s’attachaient surtout au 19e siècle.

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Les enjeux du travail des femmes

aussi celle des différents groupes sociaux Une division de leur histoire dans les
et de leurs recompositions successives, cadres établis pour l’histoire du travail n’a
avec la pérennité ouvrière, mais aussi ainsi que peu de sens. S’il est certain que
l’élargissement des classes moyennes, la le salariat est une rupture fondamentale
montée des cadres 1. C’est encore l’histoire dans l’histoire du travail, et surtout dans
des formations, initiales et continues, qui celle de l’autonomie des femmes, il reste
permet la professionnalisation et la dé- qu’il est fort ancien, qu’il se développe
finition des métiers. Dans cet ensemble, le peu à peu au cours des 19e et 20e siècles,
salariat devient prépondérant et avec lui pour arriver de nos jours à une probable
s’inventent de nouvelles catégories, comme acmé, avec 80 % de femmes actives sala-
celle du chômeur 2. riées. De même, la première guerre mon-
C’est dire que cette histoire doit se faire diale, si souvent invoquée pour l’histoire
dans des chronologies qui prennent en du travail des femmes, n’est pas vraiment
compte non pas le temps du politique, un tournant dans l’histoire de leurs mé-
mais bien celui des différentes étapes de
tiers, pas plus que dans celle de leur
l’industrialisation, qui entraînent sans cesse
activité : tout au plus peut-on la lire
la naissance de nouveaux métiers : pour
dire vite, la première étape est celle de la comme une parenthèse vite refermée, en
prépondérance de l’agriculture, du char- particulier dans les métiers autorisés pro-
bon, de la vapeur et des chemins de fer ; la visoirement aux femmes. Et les femmes
deuxième, à partir de 1880, voit le déve- ne se retirent pas non plus en masse du
loppement urbain, l’électricité, l’automo- marché du travail durant l’entre-deux-
bile, la production et la diffusion de masse ; guerres ; simplement, comme les hommes,
la troisième, à partir de 1960, se réalise leur scolarité s’allonge en même temps
avec l’atome, l’avion, l’informatique, la que diminue leur temps de vie active.
grande consommation et l’extension des Quant aux années qui suivent la seconde
secteurs tertiaire et quaternaire. Mais ces guerre, si les statistiques notent quelque
grands moments valent surtout pour le tra- repli d’activité, c’est surtout le cas des
vail des hommes, qui occupent l’ensemble mères peu qualifiées. Ces chronologies
des anciens et nouveaux segments offerts trop traditionnelles, qui se situent de fait
par le marché du travail, non qualifiés et dans l’ordre de la typologie politique
surtout qualifiés, nécessitant des forma- (avant-guerre, guerre, entre-deux-guerres
tions pour des métiers salariés, commer- ou encore l’une ou l’autre des trois der-
ciaux ou libéraux. nières Républiques) brouillent les cartes,
Pour les femmes, jusqu’à récemment, il parce que l’histoire du travail des femmes
n’en fut rien. Elles furent en effet long- se joue ailleurs 3. Et par exemple, dans
temps cantonnées dans des métiers bien l’histoire du droit, celle du droit civil,
particuliers, soit exclusivement féminins puisque jusqu’en 1965 une femme mariée
comme ceux des soins, soit peu qualifiés doit demander à son mari l’autorisation
dans le cadre de l’usine et du bureau. de travailler, et encore dans le droit à
1. Yves Lequin (dir.), Histoire des Français, XIXe-XXe siècles,
l’enseignement, et encore bien sûr dans
tome 2, La Société, Paris, Armand Colin, 1983 ; Alain Desro- le droit du travail, avec les si tardives lois
sières, Laurent Thévenot, Les Catégories socio-profession-
nelles, Paris, La Découverte, 1988. Voir aussi Sylvie
contre les discriminations dans les em-
Schweitzer, « Industrialisation, hiérarchies au travail et hié-
rarchies sociales », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 66, 3. C’est le cas dans la récente synthèse de Françoise Bat-
avril-juin 1997, p. 103-122. tagliola, Histoire du travail des femmes, Paris, La Dé-
2. Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale. couverte, coll. « Repères », 2000. Quant au travail et aux mé-
Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995 ; Christian tiers des femmes étudiés dans le cadre des chronologies
Topalov, Naissance du chômeur, 1880-1910, Paris, Albin politiques, les exemples abondent et sont repérables dans
Michel, 1994. toutes les bibliographies.

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Sylvie Schweitzer

bauches, les salaires, les formations, les droit : même si les filles voulaient suivre
promotions 1. certains cursus, elles ne le pouvaient pas.
Le combat des « premières » a été long et
! UN ENSEIGNEMENT DISCRIMINANT difficile 3. Qui le dit assez, si l’on exclut les
travaux de Françoise Mayeur qui touchent
Dans l’histoire du travail des femmes et surtout à l’enseignement secondaire ré-
des discriminations auxquelles elles sont servé aux filles des élites et encore ne
sujettes, les droits à l’enseignement jouent s’agit-il que du 19e siècle 4 ?
un rôle fondamental et insuffisamment De fait, les historien-ne-s se sont
relevé. Dès 1808, la législation napo- quelque peu laissé distancer dans les pistes
léonienne les exclut de l’enseignement se- successives tracées par la sociologie de
condaire qui, avec le baccalauréat, conduit l’éducation. Dans les années 1960-1970,
aux études supérieures, aux métiers libé- quand se construit le débat sur l’hérédité
raux et à ceux de toutes les responsabilités, sociale, les inégalités de sexe font « de la
politiques, juridiques ou médicales. Jus- figuration » 5 : elles ne sont pas nommées,
qu’en 1924, les filles n’ont que difficile- y compris pour les lieux d’enseignement
ment accès au baccalauréat, parce que les où les femmes sont majoritaires, comme
programmes de leur enseignement ne le les facultés de Lettres 6. Au même moment,
prévoient pas. Jusqu’en 1974, les lieux dans les ouvrages historiques de référence,
d’enseignement ne sont pas tenus à la discours et appareil statistique sont neutres
mixité. C’est comme si le mythe de l’école et la présence des filles est de fait ignorée 7.
républicaine, celle de Ferry, laïque, obliga- Dans un deuxième temps, les années 1980,
toire et gratuite avait englouti toutes les la sociologie s’interroge sur la meilleure
spécificités de l’enseignement des filles. réussite des filles dans les cursus scolaires
Or, pour les obligations de l’État à leur
égard, elles ne concernaient que l’ensei- 3. La revue Travail, Genre et Société a consacré plusieurs
gnement primaire élémentaire, ce qui est articles à ces « premières » dans son n° 4 de 2000. Voir aussi
le numéro du Bulletin du Centre Pierre Léon, 2-3, 1993, sur
peu 2. Si importantes qu’elles soient, les Julie Daubié, première bachelière française, dirigé par Fran-
pressions sociales et familiales, les intério- çoise Thébaud.
4. Françoise Mayeur, L’Éducation des filles en France au
risations passives des différences sexuées 19e siècle, Paris, Hachette, 1979 ; L’Enseignement secondaire
ne peuvent donc, à elles seules, expliquer des jeunes filles sous la Troisième République, Paris, Presses
de Sciences Po, 1993. Rebecca Rogers s’intéresse, elle aussi,
la faible présence des femmes dans les mé- au premier 19e siècle : Rebecca Rogers, Les Demoiselles de la
tiers du savoir et de la décision. Il s’agit Légion d’Honneur. La maison d’éducation de la Légion
d’Honneur au 19e siècle, Paris, Plon, 1992 ; « Le Professeur
bien plus de politiques publiques et de a-t-il un sexe ? Les débats autour de la présence d’hommes
dans l’enseignement secondaire féminin, 1840-1940 », CLIO,
1. Sur la loi de 1892 qui interdit le travail de nuit dans l’in- 4, 1996, p. 221-238. Voir aussi Henri Peretz, « La création de
dustrie, Leora Auslander, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), l’enseignement secondaire libre de jeunes filles à Paris,
Différence des sexes et protection sociale, XIXe-XXe siècles, 1905-1920 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 32,
Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 1995. Sur 1985, p. 237-275.
les lois des années 1975-1982, Marie-Thérèse Lanquetin, 5. Retracé par Catherine Marry, « Filles et garçons à
« L’Égalité professionnelle : le droit à l’épreuve des faits », l’école : du discours muet aux controverses des années 90 »,
dans Margaret Maruani (dir.), Les nouvelles frontières de dans Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani,
l’inégalité. Hommes et femmes sur le marché du travail, Masculin-féminin. Questions pour les sciences de l’homme,
Paris, La Découverte, 1998, coll. « Recherches », p. 115-125 ; op. cit.
Martine Lurol, « Quand les institutions se chargent de la 6. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Les Héritiers.
question du travail des femmes, 1970-1995 », Travail, Genre Les étudiants et la culture, Paris, Éditions de Minuit, 1964 ;
et Société, 1, 1999, p. 179-202. Les historien-ne-s n’ont pris Pierre Bourdieu, La Reproduction. Éléments pour une
que récemment la mesure de l’importance de cette théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit,
question : Jean-Pierre Le Crom (dir.), Deux siècles de droit 1970.
du travail. L’histoire par les lois, Paris, Éditions de l’Atelier, 7. Antoine Prost, L’Enseignement en France, 1800-1967,
1998, coll. « Points d’appui ». Paris, Armand Colin, 1968, et Éducation, société et politique.
2. Pour cette histoire, voir l’ouvrage de synthèse d’une lit- Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Paris,
téraire et d’un spécialiste des sciences de l’éducation, Seuil, 1992, réédité en 1997, coll. « Points-histoire ». Dans
Claude Lelièvre, Françoise Lelièvre, Histoire de la scolarisa- L’enseignement s’est-il démocratisé ?, Paris, PUF, 1986,
tion des filles, Paris, Nathan, 1991. quelques pages sont accordées aux différences de sexe.

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Les enjeux du travail des femmes

et donc formule de manière nouvelle la offerts aux femmes, il faut d’abord


question des inégalités entre les sexes, qui consentir à penser que calcul, écriture,
ne sont pas superposables aux inégalités géographie, langues ne sont pas seulement
de classe : les filles sont, à la fin des années enseignés pour la culture générale, mais
1960, plus nombreuses bachelières, quand, aussi pour les besoins de la vie active,
dès le début du 20e siècle, elles étaient déjà d’autant que les programmes comportent
plus nombreuses à entrer en sixième 1. Si le aussi la comptabilité, la dactylographie, ces
sexe dominé peut, à l’école, devenir domi- enseignements techniques, que les filles
nant, pourquoi, alors, les filles ne réussis- utilisent ensuite dans les métiers des bu-
sent-elles pas mieux dans les métiers reaux comme de la boutique. Les EPS
masculins ? Pour une part, ces mises en re- suppléent ainsi le faible nombre des Écoles
trait seraient des stratégies permettant d’ar- pratiques de commerce et d’industrie
bitrer entre les assignations à la famille et (EPCI) et des Écoles nationales profession-
les possibilités du marché du travail plus nelles (ENP), où on a longtemps cru cir-
que les conséquences de représentations conscrits les apprentissages menant à la vie
sociales précocement inculquées 2. Pour active 4.
nourrir ces interprétations manquent de Ainsi, les filles continuent d’étudier
fait des études historiques, monogra- après le primaire élémentaire et en grand
phiques en particulier, qui permettraient nombre : en 1887-1888, 69 EPS féminines
de mieux comprendre les scolarités fé- regroupent 4 334 élèves, quand elles se
minines, en particulier au 20e siècle. comptent 5 940 dans l’enseignement
Pas de formations, pas de métiers. À for- secondaire ; en 1913-1914, les filles sont
mations discriminantes, métiers discrimi- 24 492 dans le primaire supérieur et seule-
nants. Le coin aveugle des recherches reste ment 22 800 dans le secondaire ; en 1934-
aussi celui des formations profession- 1935, 47 835 filles sont dans les EPS,
nelles, qu’elles soient initiales ou conti- 55 340 dans les Cours complémentaires,
nues. La concentration des filles dans un 42 340 dans un enseignement secondaire
petit nombre de formations, et donc de devenu gratuit l’année précédente, et près
métiers, reste le plus souvent attribuée au de 14 000 dans les quarante-sept EPCI 5.
destin social qui leur est assigné, la mater- Bien sûr, la dénomination de « collèges du
nité. Étrange cécité, quand l’on sait que les peuple », reprise du vocabulaire de la Troi-
Écoles primaires supérieures et les Cours sième République, est excès de langage.
complémentaires, ces lieux de formation, Bien plus qu’aux enfants des classes popu-
comptent presque autant de filles que de
garçons. Encore faut-il, pour le voir, établir 3. Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, Les col-
une comptabilisation qui les distingue lèges du peuple. L’enseignement primaire supérieur et le dé-
veloppement de la scolarisation prolongée sous la Troisième
comme dans Les collèges du peuple, où leur République, Paris, Éditions du CNRS, 1992 ; Marc Suteau,
place dans l’enseignement primaire supé- Une ville et ses écoles, Nantes, 1830-1940, Rennes, Presses
universitaires de Rennes, 1999.
rieur est enfin analysée 3. Pour comprendre 4. Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, Les col-
que les programmes de ces EPS sont très lèges du peuple…, op. cit., p. 18 et 19 ; les EPCI de filles sont
au nombre de huit en 1890, trente en 1924, quarante-sept en
adaptés aux segments du marché du travail 1936. Les EPS ne sont pas prises en compte dans Patrice
Pelpel, Vincent Troger, Histoire de l’enseignement tech-
1. Marie Duru-Bellat, « Filles et garçons à l’école, nique, Paris, Hachette, 1993, 320 p., où, de surcroît, les filles
approches sociologiques et psycho-sociales », Revue Fran- n’apparaissent pas du tout.
çaise de Pédagogie, 109, 1994, p. 111-141. Marie Duru- 5. Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, Les col-
Bellat, Annie Kieffer, Catherine Marry, « La dynamique des lèges du peuple…, op. cit., p. 18 et 19. En 1887-1888, les gar-
scolarités des filles : le double handicap questionné », Revue çons peuvent étudier dans 183 EPS pour 16 111 élèves,
Française de Sociologie, 2001. L’ouvrage le plus connu est contre 77 135 dans le secondaire. En 1913-1914, dans le pri-
celui de Christian Baudelot et Roger Establet , Allez, les maire supérieur, les garçons sont 31 605 et 69 189 dans le
filles !, Paris, Seuil, 1992, coll. « Points ». secondaire. En 1934-1935, les garçons sont 47 134 dans les
2. Marie Duru-Bellat, L’école des filles : quelle formation EPS, 41 242 dans les cours complémentaires, 32 777 dans le
pour quels rôles sociaux ?, Paris, L’Harmattan, 1997. technique et plus de 100 000 dans le secondaire.

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Sylvie Schweitzer

laires, ces lieux d’enseignement sont en non plus sur les différents parcours des en-
effet destinés aux enfants des classes seignantes, sur leurs recrutements, si ce n’est
moyennes, dont les filles poursuivent pour les premières sévriennes 4. Pourtant
aussi, plus tard, des cursus dans des écoles ceux-ci en ont été fort inégalitaires, puisque
comme HEC Jeunes filles fondée en 1916 ; des agrégations spécifiques ont été instau-
ce type d’école de commerce existe aussi à rées durant cent ans, entre les années 1882
Lyon dès le 19 e siècle et probablement et 1974, et qu’on a longtemps recruté plus
ailleurs, si l’on consent à les chercher 1. de capésiennes et moins d’agrégées 5. Cette
Par ailleurs, un certain nombre d’écoles tardive mixité des concours de la fonction
sont ouvertes à la mixité dès les alentours publique est d’ailleurs la clef, trop ignorée
de la première guerre mondiale, comme me semble-t-il, de la longue inégalité dans
l’École centrale de Paris, l’Institut national la représentation des hommes et des
agronomique, les Instituts des facultés de femmes parmi les fonctionnaires d’auto-
sciences… Il faudrait donc s’intéresser à rité. En effet, les concours féminins étaient
tous les lieux de l’enseignement supérieur, rarement ouverts quand les concours mas-
comme les sociologues l’ont fait pour les culins recrutaient tous les ans, ce qui per-
Polytechniciennes et les Normaliennes 2. turbait la parité tout spécialement dans le
Pour mieux comprendre la présence diffé- cadre A de la fonction publique. Par ail-
renciée des femmes et des hommes sur le leurs, l’extension des métiers offerts aux
marché du travail, il faut étudier l’inégalité femmes est récente et c’est vers l’histoire
d’accès des filles à certains cursus, ou plus du très contemporain que l’on doit se
exactement la non-mixité des cursus : tourner pour penser ces femmes cadres,
l’École polytechnique n’ouvre ses portes médecins, ingénieures, avocates, en ne se
aux filles qu’en 1972, HEC en 1973, quand contentant plus seulement de leurs grandes
les ENS ne fusionnent qu’en 1986 ; quant à figures.
l’ENA, si elle est conçue mixte en 1946 lors À l’autre extrémité de la chaîne des for-
de sa création, les filles y sont fondamenta- mations, qui dit assez que la très grande
lement récusées et contestées, dans un majorité des CAP, si qualifiants, sont long-
temps fermés aux femmes ? Si les BEP éla-
processus sans doute identique à ce qui se
borent une rupture, en particulier dans les
passe à l’École nationale de la magistrature,
terminologies qui ne se déclinent plus seu-
un des rares lieux de formation supérieure
lement au masculin, les anciens usages
étudiés en y pensant le genre 3. Hormis
continuent de se perpétuer, dans un sys-
quelques travaux, un peu pointillistes, de
tème de représentations sociales des com-
sociologie de l’éducation, on ne sait guère pétences des femmes et de celles des
1. Sur les Écoles de Commerce de Lyon, Jacqueline Claire, hommes qui a bien du mal à s’éradiquer 6.
« L’École de Commerce des jeunes filles de Lyon, 1857- Ultime rempart face à la montée de l’éga-
1906 », dans Sylvie Schweitzer (dir.), « Formations, emplois,
XIXe-XXe siècles », Bulletin du Centre Pierre Léon, 3-4, 1997 ;
lité des sexes ? Notre société finirait-elle
Sophie Court, « Deux Institutions d’enseignement technique
des jeunes filles à Lyon, 1877-1939 », dans Sylvie Schweitzer 4. Marlène Cacouault, « Prof, c’est bien… pour une
(dir.), « Métiers et statuts », Bulletin du Centre Pierre Léon, 1- femme ? », Le Mouvement social, 140, 1987, p. 107-119 ;
2, 1999 ; sur HEC-JF, Marielle Delorme-Hoechstetter, « Aux « Professeur du secondaire, une profession féminine ? Élé-
origines d’HEC Jeunes filles, Louli Sanua », Travail, Genre et ments pour une approche socio-historique », Genèses, 36,
Sociétés, 4, 2000, p. 77-92. 1999, p. 92-115 ; Jo. M. Margadant, Madame le professeur.
2. Catherine Marry, « Polytechniciennes = Polytechni- Women Educators in the Third Republic, Princeton, 1990.
ciens ? », Les Cahiers du MAGE, 3-4, 1995, p. 73-86 ; Michelle 5. Andrée Michel, Geneviève Texier, La condition de la
Ferrand, Françoise Imbert, Catherine Marry, L’excellence sco- Française d’aujourd’hui, Genève, Gonthier, 1964 ; André
laire, une affaire de famille. Le cas des normaliennes et nor- Chervel, Histoire de l’agrégation. Contribution à l’histoire de
maliens scientifiques, Paris, L’Harmattan, 1999, coll. « Biblio- la culture scolaire, Paris, INRP-Kimé, 1993.
thèque de l’éducation ». 6. Gilles Moreau, « La mixité dans l’enseignement
3. Étude à nouveau menée par une sociologue : Anne professionnel », Revue française de pédagogie, 110, 1995,
Boigeol, « Les magistrates de l’ordre judiciaire : des femmes p. 17-25 ; « Les faux semblables de l’apprentissage », Tra-
d’autorité », Cahiers du Mage, 1, 1997, p. 23-36. vail, Genre et Société, 3, 2000, p. 67-86.

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Les enjeux du travail des femmes

par mieux comprendre les femmes mi- ouvrières de la Seine reste ainsi un objet
nistres que les femmes serrurières ou rare, qui s’attache aux parcours des
peintres en bâtiment ? femmes dans les différents segments du
marché du travail, les tenant pour parti-
culièrement actives, mais très peu quali-
! SI PEU DE MÉTIERS…
fiées si l’on excepte les métiers de la cou-
Fruit de cette inégalité des formations, la ture 4. Pourtant, le chemin d’une analyse
longue assignation des femmes à certains différenciant, à l’usine, les métiers des
secteurs d’emploi est patente. La mauvaise femmes et ceux des hommes, avait été
qualité des outils utilisés pour la repérer frayé dès les années 1960 par les travaux
l’est aussi. Sûrement, il a fallu le temps de d’une toute petite partie de la sociologie
sortir les femmes de l’invisibilité, en pas- du travail : les employeurs utilisent dans
sant par trois phases historiographiques : l’univers de la production industrielle des
la première est celle des « travaux de compétences que les femmes ont ac-
femmes », entendus comme les tâches qui quises dans la sphère familiale, ces qua-
leur sont traditionnellement dévolues : lités dites « naturelles » (patience, dexté-
couture, soins des enfants et des corps, rité, minutie…) qui sont à la fois repérées
soins de la maison et production domes- et niées 5. Une autre enquête, réalisée sur
tique ; la deuxième est celle de la visibilité le travail à domicile, n’avait pas plus incité
du salariat, avec les travaux sur l’ouvrière les historien-ne-s à poursuivre, si l’on ex-
et l’employée ; la troisième, celle de l’accès cepte, mais récemment, l’exemple des im-
à de nouveaux métiers professionnalisés, migré-e-s 6.
comme celui d’ingénieur 1. Du coup, la Pour l’instant, l’on se contente de noter
place des femmes sur le marché du travail que les ouvrières à domicile sont, à la
et leur occupation de certains de ses seg- charnière des 19e et 20e siècles, un tiers
ments sont connues de manière très iné- des ouvrières recensées ; on ne pousse
gale. Les paysannes ? Elles sont mal recen- pas plus avant, quand les enquêtes du
sées parce que estimées « auxiliaires » de Bureau international du travail en recen-
sent encore largement plus d’un million à
leur mari, participant aux travaux ruraux
la fin du 20e siècle. Ce regard sur le travail
dans une « complémentarité » qui ne mé-
à domicile paraît pourtant une voie pour
ritait que quelques notations 2. Et encore
comprendre le statut des femmes au tra-
heureux quand mention en est faite : des
vail, d’autant que, à bien y réfléchir, il re-
synthèses récentes déclinent l’histoire de la
groupe d’autres métiers. Ainsi en va-t-il
petite propriété sans allusion à leur place 3.
Les ouvrières ? On les connaît, sans 4. Catherine Omnès, Ouvrières parisiennes, Marchés du
doute, mais dans des travaux longtemps travail et trajectoires professionnelles au XXe siècle, Paris,
EHESS, 1998.
identifiés comme ceux qui leur sont tradi- 5. Madeleine Guilbert, Les Fonctions des femmes dans l’in-
tionnellement dévolus, en particulier les dustrie, Paris, Mouton, 1966 ; « Les problèmes du travail in-
dustriel des femmes et l’évolution des techniques », Le Mou-
tissus, alors qu’elles se comptent par mil- vement social, 61, 1967, p. 33-46. L’auteure raconte son
lions, dans tous les secteurs industriels : la itinéraire de recherche dans Travail, Genre et Société, 4,
2000. La voie a été réempruntée par Laura Lee, Downes,
fresque de Catherine Omnès sur les L’inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans
l’industrie métallurgique en France et en Angleterre, Paris,
1. Delphine Gardey, « Perspectives historiques », dans Albin Michel, 2002.
Margaret Maruani (dir.), Les nouvelles frontières, op. cit., 6. Madeleine Guilbert et Viviane Isambert-Jamati, Travail
p. 23-38 ; à noter que la troisième phase n’est pas déve- féminin et travail à domicile. Enquête sur le travail à domi-
loppée dans le cadre de son article. cile de la confection dans la région parisienne, Paris, CNRS,
2. Rose-Marie Lagrave (dir.), Celles de la terre. 1956 ; Michel Lallement, Des PME en chambre. Travail et
Agricultrice : l’invention politique d’un métier, Paris, EHESS, travailleurs à domicile d’hier et d’aujourd’hui, Paris, L’Har-
1987. mattan, 1990 ; Nancy Green, Du Sentier à la 7e Avenue. La
3. Jean-Luc Mayaud, La petite exploitation rurale triom- confection et les immigrés, Paris-New York, 1880-1980,
phante, France, XIXe siècle, Paris, Belin, 1999. Paris, Seuil, 1998.

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Sylvie Schweitzer

des femmes qui gardent des enfants, nour- phie doit les ignorer 5. Elles sont bien là.
rices ou assistantes maternelles, comme Que sait-on d’elles, sinon que leur dot
l’on voudra : elles sont 400 000 recensées serait nécessaire à l’achat du fond et que,
aujourd’hui et il est bien probable que sans elles, la boutique ne peut tourner ?
leur nombre n’a que peu varié, quand Et encore ces remarques n’ont-elles été
l’on connaît surtout l’histoire des nour- faites que pour bien peu de métiers :
rices parisiennes au 19e siècle et celles de l’épicerie, dans la première moitié du 19 e
la Troisième République 1. Ces temps-là ou encore la boulangerie 6. Sur la place
accusaient d’ailleurs, en plus et à cause des autres, rien. Rien non plus sur celles
des longues journées de travail des mères qui sont bien plus autonomes, qui tien-
et des pères, une forte présence des gar- nent boutique en leur nom propre, ce
deries, sur lesquelles on sait bien peu, qui, quand elles sont mariées, les éman-
hormis les travaux de Jean-Noël Luc sur cipe civilement et économiquement à
les premières écoles maternelles 2. Que partir de 1908. Les recensements les dé-
dire encore des domestiques, que l’on ne nombrent pourtant fort nombreuses :
connaît que de quelques points de vue 3 ? plus d’un million de patronnes de l’indus-
Il en va aussi ainsi pour d’autres métiers, trie et du commerce en 1851, presque
comme les infirmières qui ont suscité fort autant en 1906, en 1936, 600 000 à la fin
peu de travaux pour la période contem- du 20 e siècle. Épicières et débitantes
poraine ou encore les sages-femmes, les d’eau minérale, tenancières de bistrots,
assistantes sociales, les institutrices… 4. d’hôtels et de débits de tabac, fleuristes,
Une fois réévalués le travail et l’activité coiffeuses, commerçantes en tout genre
des femmes, en particulier dans le cadre d’hier et d’aujourd’hui 7. Bref, l’histoire du
de l’invisibilité statistique, des secteurs travail des femmes ouvre de bien larges
d’emploi apparaissent, bien délaissés perspectives de recherche et on le sait
jusqu’à présent. Il y a d’une part toutes depuis longtemps, grâce à Michelle Per-
les femmes associées à leur conjoint, et si rot, à ses appels et aux nombreux travaux
on a évoqué les agricultrices, il en va qu’elle a dirigés 8.
aussi de même pour les femmes d’arti-
sans et de boutiquiers. Ce n’est pas parce ! DES TAXINOMIES INSUFFISANTES
que le droit civil comme fiscal ne leur ac-
corde pas d’existence que l’historiogra- La réflexion méthodologique sur ce qui
structure les métiers des femmes demeure
1. Fanny Fay-Sallois, Les Nourrices à Paris au XIXe siècle,
Paris, Payot, 1980, 283 p. ; Catherine Rollet, Les enfants au
en chantier. L’on reste ainsi trop pris-e
XIXe siècle, Paris, Hachette, 2001.
2. Jean-Noël Luc, L’invention du jeune enfant au 5. En effet, leur participation à la vie économique est
XIXe siècle. De la salle d’asile à l’école maternelle, Paris, Belin, conçue comme entrant dans le cadre de l’assistance au
1997. conjoint. Jusqu’au début des années 1980, elles n’ont pas de
3. Anne Martin-Fugier, La Place des bonnes. La domesti- droit de regard légal sur la gestion de la boutique.
cité féminine en 1900, Paris, Grasset, 1979 (surtout à partir 6. Alain Faure, « L’épicerie parisienne au XIXe siècle ou la
de la littérature) ; Theresa Mac Bride, The Domestic Revolu- corporation éclatée », Le Mouvement social, 108, 1979,
tion, The Modernisation of Household Service in England p. 114-130 ; Bernadette Angleraud, Les Boulangers lyonnais
and France, 1820-1920, Londres, Croom Helm, 1976. aux XIXe et XXe siècles, Paris, Éditions Christian, 1998.
4. Véronique Leroux-Hugon, Des saintes laïques : les in- 7. On en trouvera quelques-unes dans Sylvie Schweitzer
firmières à l’aube de la IIIe République, Paris, Sciences en si- (dir.), « Formations, emplois, XIXe-XXe siècles », Bulletin du
tuation, 1992 ; Yvonne Knibiehler (dir.), Nous, les assistantes Centre Pierre Léon, 3-4, 1997 et « Métiers et statuts », Bulletin
sociales, naissance d’une profession. Trente ans de souvenirs du Centre Pierre Léon, 1-2, 1999.
d’assistantes sociales françaises (1930-1960), Paris, Aubier, 8. Soit plus de soixante thèses dirigées et bien plus encore
1980 ; Armelle Mabon-Fall, Les Assistantes sociales au temps de mémoires de maîtrises. Elle a initié deux numéros du
de Vichy, du silence à l’oubli, Paris, L’Harmattan, 1995. Les Mouvement social en 1978 et 1987 : « De la nourrice à l’em-
femmes soignantes avaient fait l’objet d’un numéro de la ployée…, travaux de femmes dans la France du XIXe siècle »,
revue Pénélope (Évelyne Diebolt (dir.), « La femme Le Mouvement social, 105, 1978 et « Qu’est-ce qu’un métier
soignante », 5, 1981). Sur les institutrices, les travaux de Jac- de femme ? », Le Mouvement social, 140, 1987. Ses articles
ques et Mona Ozouf ne sont guère sexués (La République sur le travail ont été réunis dans Les femmes ou les silences
des instituteurs, Paris, EHESS-Gallimard-Seuil, 1992). de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.

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Les enjeux du travail des femmes

dans les catégories définies par l’État re- femmes à certaines tâches, qu’il n’était
censeur ou, après la seconde guerre mon- même pas besoin d’interroger cette
diale, par l’INSEE, qui divise et organise les norme 4. On passe de la division sociale du
professions selon des critères masculinisés, travail à la division sexuelle du travail, ce
englobant l’ensemble du spectre des mé- qui redistribue les thèmes d’analyse, les
tiers et qui, longtemps, ne consentent à re- rendant, certes, plus complexes. Salaires,
censer que l’activité directement produc- métiers, carrières masculins cessent d’être
trice de biens. Or, pour les femmes, on l’a le référent universel : la division sexuée du
dit, il n’en va pas ainsi puisqu’elles n’occu- travail est partout présente. Ainsi, pour la
pent pas tous les segments du marché du sociologie, le concept de travail s’identifie
travail : aujourd’hui encore, 60 % des ac- à l’activité professionnelle et à elle seule,
tives se trouvent dans six seulement des comme en témoignent les catégories
trente et une catégories socio-profession- sémantiques : un actif, c’est quelqu’un qui
nelles de l’INSEE 1. Tous les « travailleurs » a une activité professionnelle ou qui en re-
ne sont pas équivalents, les travailleuses cherche une. Les femmes qui se consacrent
sont à examiner pour leurs statuts propres. uniquement aux tâches domestiques sont
Autrement dit, dans la foulée de la socio- nommées « inactives » pendant qu’un chô-
logie, il est nécessaire d’introduire la va- meur est désigné comme « actif » 5. C’est
riable de différenciation des hommes et d’ailleurs cette notion « d’activité » qui res-
des femmes sur le marché du travail. Les terait à creuser pour comprendre où s’en-
prémisses en avaient été posées par les racine la longue invisibilité du travail fé-
études sur la vie privée 2 – pour les historien- minin. L’inactivité ne se confond pas avec
ne-s –, sur le travail domestique – pour les l’oisiveté, de même que le travail ne se
sociologues. réduit pas à l’activité.
Des constats imposés par les féministes On pourrait ajouter que, comme histo-
sur la division du travail dans la sphère fa- rien-ne-s, nous nous contentons trop
miliale sont nées les réflexions sur la divi- souvent de raisonnements enracinés
sion du travail en général 3. Une fois dans les recensements officiels de la po-
pointée l’articulation entre sphères domes- pulation, dont certain-e-s ont déjà sou-
tique et professionnelle, la catégorie de di- ligné qu’ils sont systématiquement ap-
vision sexuelle du travail a ainsi été trans- pauvris pour les femmes 6. D’une part,
plantée dans le cadre du travail éco- elles sont mal comptabilisées comme
nomiquement rétribué et dans l’analyse épouses de… et, d’autre part, elles exer-
des rapports sociaux de sexe ; ce para- cent souvent des métiers des services
digme remplace l’ancienne notion de (femmes de ménage, blanchisseuses, lin-
condition féminine et tout ce qu’elle char- gères…) que l’économie peine à recon-
riait de particularisme catégoriel, de nor- naître comme faisant partie du marché
malité dans l’assignation si « normale » des des biens produits. Dans cette logique,
on accrédite l’idée que les femmes se
1. Elles sont employées de la fonction publique, em- retirent – en nombre – du marché du tra-
ployées administratives, de commerce, personnels de ser-
vices aux particuliers, institutrices et professions intermé-
vail après leur mariage, y compris les
diaires de la santé. Voir Margaret Maruani, Travail et emploi
des femmes, Paris, La Découverte, 2000. 4. Margaret Maruani, « L’Emploi féminin… », art. cité.
2. Philippe Ariès, Georges Duby (dir.), Histoire de la vie 5. Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, op. cit.
privée, Paris, Seuil, 1987 pour les tomes 4 et 5 ; Martine Sur les frontières du chômage, Chantal Rogerat, Danièle Sé-
Martin, « Ménagère : une profession ? Les dilemmes de notier, Le Chômage en héritage : paroles de femmes, Paris,
l’entre-deux-guerres », Le Mouvement social, 140, 1987, GREC, 1994.
p. 89-106. Pour l’articulation travail domestique/travail sa- 6. Claude Motte, Jean-Pierre Pélissier, « La Binette,
larié, Joan W. Scott, Louise A. Tilly, Les femmes, le travail et l’aiguille et le plumeau. Les mondes du travail au féminin »,
la famille, Paris, Rivages, 1987 et Payot, 2002. dans Jacques Dupâquier, Denis Kessler (dir.), La Société
3. Christine Delphy, « L’Ennemi principal », Partisans, no- française au XIXe siècle. Tradition, transition, transforma-
vembre 1970 (réédition Paris, Syllepse, 1999, p. 31-56). tion, Paris, Fayard, 1992, p. 237-342.

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Sylvie Schweitzer

ouvrières 1. Ne serait-ce pas là un raisonne- pour la bonne raison que, comme les po-
ment de nanti-e-s ? Quand on sait les sa- pulationnistes le soulignent depuis cent
laires ouvriers, quand on sait l’absence de cinquante ans, elles ont des familles peu
protection sociale jusqu’à l’expansion de nombreuses. Au début des années 1970,
l’État providence après la seconde guerre 75 % des femmes actives n’ont jamais inter-
mondiale, comment souscrire au raisonne- rompu leur activité ; sur le quart restant,
ment du salaire du père suffisant pour 21 % se sont arrêtées une fois, 3 % deux
nourrir une famille ? On retombe là sur la fois, en général pour élever un enfant,
question du travail à domicile : si les mais aussi pour se plier à une mobilité pro-
femmes se replient sur l’espace privé, elles fessionnelle géographique du conjoint
y travaillent, y compris dans les moments (11 %) 5, ce qui correspond globalement
de versements de l’allocation de salaire aux observations faites sur les ouvrières de
unique, comme dans les années 1950- la Seine au 20e siècle ; quant au personnel
1960 2. Cela avait été souligné dès 1956 : du Grand Bazar de Lyon, son étude permet
dans la région parisienne, l’Inspection du de remarquer de surcroît que certaines sé-
travail estimait qu’au moins la moitié de quences de travail qui apparaissent dans
cette main-d’œuvre était clandestine, dans les dossiers du personnel sont absentes
une complicité des patron-ne-s et des sala- des dossiers de retraite : les femmes sous-
riées, les un-e-s renâclant face à leurs di- estiment bel et bien leur activité 6 !
verses charges sociales et fiscales, les Ainsi, si l’on exclut les fonctionnaires,
autres préférant encaisser les allocations les parcours de vie active ne sont que rare-
de salaire unique et se déclarant assurées ment linéaires, dans une même qualifica-
sociales sur le compte de leur mari 3. tion, un même emploi et dans une même
Par ailleurs, on a beaucoup dit que cette entreprise. Ces « modes d’emploi » sont une
inactivité serait caractéristique des vies de riche piste de recherche et de compré-
femmes, reprenant les figures véhiculées hension de l’histoire des femmes au tra-
par l’imaginaire collectif qui a si longtemps vail 7. Les femmes, comme les hommes,
cherché à renvoyer les femmes à leur mais plus qu’eux, sont les cibles privi-
foyer. Les enquêtes récentes montrent bien légiées du travail à temps partiel, des
qu’en 1977, à peine 3,7 % des 16-29 ans contrats précaires, de l’auxiliariat. Depuis
n’avaient jamais travaillé, contre 12 % des toujours, elles ont été classées auxiliaires
30-50 ans 4. Comme c’est peu… Pour les dans la fonction publique, qu’elles aient
autres, les rares études historiques qui été opératrices de téléphone, dactylo-
consentent à prendre un outil de travail ef- graphes, mais encore institutrices et assis-
ficace, celui des dossiers de retraite des ac- tantes des polices municipales 8. Cet auxi-
tives, montrent ainsi que la porosité des liariat s’enracine d’ailleurs dans l’extension
parcours féminins est bien moins forte que
cela n’est généralement pensé : les femmes 5. Évelyne Sullerot, Histoire et sociologie du travail fé-
minin, Paris, Gonthier, 1968 ; Les Françaises au travail,
s’arrêtent peu pour élever leurs enfants, Paris, Hachette, 1973.
6. Anne-Sophie Beau, Grand Bazar, modes d’emploi. Les
1. Joan W. Scott, Louise A. Tilly, Les femmes…, op. cit. ; salarié-e-s d’un grand magasin lyonnais, 1886-1974, thèse
Jean-Paul Burdy, Mathilde Dubesset, Michelle Zancarini- d’histoire, université Lyon II, décembre 2001, à paraître aux
Fournel, « Rôles, travaux et métiers de femmes dans une éditions Payot.
ville industrielle : Saint-Étienne, 1900-1950 », Le Mouvement 7. Margaret Maruani, Chantal Nicole, Au Labeur des
social, 140, 1987, p. 27-53. dames. Métiers masculins, emplois féminins, Paris, Syros,
2. Jacqueline Martin, « Politique familiale et travail des 1989 ; Margaret Maruani, Emmanuèle Reynaud, Sociologie
femmes mariées en France. Perspective historique : 1942- de l’emploi, op. cit.
1982 », Population, 6, 1998, p. 1119-1155. 8. Anne-Sophie Beau, Sylvie Schweitzer, « Aushilfs- und
3. Madeleine Guilbert et Viviane Isambert-Jamati, Travail Teilzeitarbeit : untypische Beschäftigungen ? Frankreich im
féminin…, op. cit. 19. und 20. Jahrhundert, L’Homme, Zeitschrift für Feminis-
4. Maryse Huet, « La progression de l’activité féminine est- tische Geschichtwissenschaft, 1/2000, p. 7-25 ; Vincent Alli-
elle irréversible ? », Économie et statistique, 145, 1982, p. 3- gier, « Instituteurs, institutrices », dans Bulletin du Centre
18. Pierre Léon, 1-2, 1999, p. 51-64.

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Les enjeux du travail des femmes

des conventions collectives, de la limita- qu’entérinent toutes les conventions col-


tion des journées de travail et de la nais- lectives 3. Une de ces identités prime dans
sance des congés payés, pour assurer la le cadre des recensements sur lesquels s’ap-
continuité du service dans les transports, la puient les historien-ne-s, mais laquelle ?
distribution d’énergie ou simplement les Les sociologues repèrent ainsi qu’aujour-
services du commerce 1. Aujourd’hui comme d’hui se déclarent chômeuses des femmes
il y a cent ans, plus que mesure objective qui autrefois se disaient mères au foyer 4.
d’un temps de travail, le temps partiel Deuxième question, celle des catégories
serait ainsi référé à un statut d’emploi fé- socio-professionnelles utilisées, qu’il s’agisse
minin et pourrait tout aussi bien être dé- des « ouvrières », des « employées », des
cliné en parlant de chômage à temps par- « domestiques » 5. Pour les ouvrières, la
tiel 2. Évidemment cet auxiliariat a toujours question se pose, a priori, de manière
empêché la promotion, interdit les retraites moins cruciale que pour les employé-e-s,
et permis un licenciement plus aisé. où la catégorie est si complexe qu’il faut
L’étude des parcours professionnels toujours rappeler qu’elles et ils sont des
pointe d’autres questions, celles des allers salariées d’exécution, travaillant sur le trai-
et retours entre différentes conditions, sala- tement des signes, des informations, des
riées ou non, par exemple celles d’ou- personnes 6. Si l’on s’en tient aux classifica-
vrière, de boutiquière, d’employée. tions de l’INSEE, leurs métiers sont foison-
nants. Et pourtant, un regard incluant la
variable « femmes » dans l’analyse fait ap-
! DES IDENTITÉS SOCIALES PLURIELLES
paraître une autre caractéristique : 80 %
Les vies de travail ne sont pas linéaires et des six millions d’employé-e-s sont des
les femmes effectuent des va et vient dans femmes, en particulier depuis la refonte
différents secteurs du marché du travail. À des CSP en 1982 où la référence au carac-
Saint-Étienne ont ainsi été identifiées ces tère non manuel du travail a été délaissée,
anciennes ouvrières, tenancières de bistrot quand l’appartenance au salariat d’exécu-
ou boutiquières, hébergeant d’ailleurs leur tion a été conservée : sont là inclus-e-s les
conjoint lors des périodes de chôme. Dans salarié-e-s des services directs aux particu-
la Seine aussi, le commerce fait partie des liers, autrement dit les femmes de ménage,
parcours des ouvrières. Cette mise en lu- qui s’agglomèrent, sans problème mé-
mière de la variété des parcours indivi- 3. En 1955, chez Berliet à Lyon, à nombre d’heures de tra-
duels pose à son tour plusieurs questions, vail égal, une OS travaillant à l’affûtage touche 422 francs
qui valent tant pour les hommes que pour par mois et une dactylo au premier échelon, 352 francs par
mois (Perrine Gallice, « Travail des femmes et politique
les femmes. sociale : Berliet, années 1950-1960 », dans Sylvie Schweitzer
Première question, celle de l’identité (dir.), « Urbanisation et industrialisation », Bulletin du Centre
Pierre Léon, 1-2, 1996, p. 59-78) ; on note les mêmes distor-
professionnelle : comment se définir quand sions dans les grands magasins avec les classifications des
on est successivement ouvrière dans une lendemains de la seconde guerre mondiale (Anne-Sophie
Beau, thèse citée).
tréfilerie, femme de ménage, vendeuse 4. Armelle Testenoire, « Les Carrières féminines : contin-
dans un grand magasin, employée dans un gence ou projet ? », Travail, Genre et Société, 5, 2001, p. 117-
133.
service de statistique ? Les études sur les 5. Dominique Bertinotti, « Carrières féminines et carrières
salaires montrent que ces ouvrières sont masculines dans l’administration des Postes et Télégraphes
à la fin du XIXe siècle », Annales. Économie, Sociétés, Civili-
mieux payées que les « employées », ce sations, 3, 1985, p. 625-640 ; Susan Bachrach, Dames
employées : The Feminization of Postal Work in 19th Century
1. Florent Montagnon, « Les Employés de la Compagnie France, The Haworth Press, 1984, et « La Féminisation des
des omnibus et tramways de Lyon, 1897-1936 », dans Bul- PTT au tournant du siècle », Le Mouvement social, 140, 1987,
letin du Centre Pierre Léon, 1999, p. 96-114 ; Anne-Sophie p. 69-88.
Beau, thèse citée. 6. C. Wright Mills, Les Cols blancs, Paris, Maspero, 1966 ;
2. Tania Angeloff, Le Temps partiel : un marché de Alain Chenu, L’archipel des employés, Paris, INSEE, 1990 ;
dupes ?, Paris, Syros, 2000. Les employés, Paris, La Découverte, 1994, coll. « Repères ».

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Sylvie Schweitzer

thodologique apparent, aux secrétaires, de la Sécurité sociale sont bien des femmes
caissières, vendeuses, receveuses des assignées à la gestion des papiers et dans
Postes 1. des emplois féminins 4. Que dire d’autres
Alors ? Femme de ménage ou/et em- métiers d’employées, comme les « demoi-
ployée ? Le flou sémantique règne et selles » du téléphone d’avant l’automation,
depuis toujours. Au 19e siècle, les contem- qui passaient leur journée à mettre des
porains définissaient les nouvelles « em- fiches dans des trous pour mettre en rela-
ployées » des ministères, secrétaires dac- tions les abonné-e-s ? Certes, elles ne pro-
tylographes et autres gestionnaires des duisaient pas d’objets, mais un service ;
papiers, comme des femmes issues de la mais leurs conditions de travail étaient fort
« bourgeoisie », petite et moyenne, puisque comparables aux chaînes des usines, pour
leur manquait l’appareil sémantique des des salaires inférieurs. Même si elles tra-
(nouvelles) classes moyennes 2. Les ana- vaillaient loin de la saleté des ateliers, c’est
lyses historiques reproduisent ces discours, bien là leur seule distinction d’avec les
sans guère de recul, ajoutant de surcroît ouvrières, puisque, comme ces dernières,
que ces femmes, en travaillant, « dérogent elles étaient soumises aux cadences infer-
à la place que la société et les valeurs du nales, au bruit incessant et à la hiérarchie
groupe [bourgeois] leur assignent » 3 ; les tatillonne.
recrutements dans les classes populaires – Alors ? Il semble bien plus opératoire
avec les filles de tapissiers, cochers, ma- de classer les femmes au travail selon
çons, ouvriers en cartes à jouer ou institu- d’autres critères, ceux des contenus du tra-
trices – n’apparaîtraient que vers 1910 : or, vail et du niveau des rémunérations et,
les femmes au travail dans les bureaux sont ainsi, étudier d’un côté les femmes qui ont
bien, d’une décade à l’autre, issues des affaire aux machines, les femmes des ate-
mêmes groupes sociaux et des mêmes for- liers des usines, mais aussi celles des bu-
mations. Évidemment, il faut pour recon- reaux, comme les mécanographes de tous
naître cela admettre que « les femmes ont ordres, et encore des magasins, comme les
toujours travaillé », et en nombre, occu- caissières. Et de l’autre, celles qui sont
pant, au fur et à mesure, les emplois que la payées à s’occuper de tous les papiers pro-
société industrialisée voulait bien leur oc- duits par notre système économique et so-
troyer. cial. Cette typologie paraît d’autant plus ef-
De même que la reprise des terminolo- ficace que ces métiers ne sont pas mixtes :
gies d’une époque, comme « bourgeoisie », quand les hommes sont présents, c’est aux
ne peut suffire à construire le raisonne- postes de commandement, de l’équipe ou
ment, de même la terminologie classifica- du bureau. Évidemment, pour ce faire, il
toire dans la catégorie « employé » ne peut faudra s’intéresser de plus près à ces
non plus convenir. D’autres typologies pa- contenus des métiers et aux différentes
raissent nécessaires, qui prennent en branches d’activité. Une des voies de ce
compte les contenus des métiers. Secré- travail sur les classifications part de fait de
taires, dactylos, salariées des chèques ou l’analyse des conventions collectives qui, à
1. Philippe Alonzo, Femmes employées. La construction partir de 1936, détaillent les contenus des
sociale du salariat, Paris, L’Harmattan, 1996. postes pour mieux les hiérarchiser. On voit
2. Défini en particulier par Maurice Halbwachs dans les
années 1930 (cf. Morphologie sociale, Paris, Armand Colin,
ainsi apparaître les métiers des machines,
1938).
3. Delphine Gardey, « Mécaniser l’écriture et photogra- 4. Quand elles voisinent avec des hommes, par exemple
phier la parole. Utopies, monde du bureau et histoire de au recouvrement des factures aux télécommunications,
genre et de techniques », Annales. Histoire, Société, Civilisa- ceux-ci font d’autres métiers, en particulier non sédentaires,
tion, 3, 1999, p. 587-614 et La Dactylographe et l’expédition- pour des classifications professionnelles identiques : Phi-
naire. Histoire des employés de bureau (1890-1930), Paris, lippe Alonzo, « Employés de bureau : le genre masculin
Belin, 2002. n’est pas neutre », Les Cahiers du MAGE, 1, 1995, p. 43-51.

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Les enjeux du travail des femmes

comme des papiers ; chez Berliet dans les mées et donc de plus en plus autonomes
années 1960, on recense des femmes cal- face à leur conjoint et à la société tout
queuses, dessinatrices d’études et dessina- entière : intégrer l’idée que les femmes ont
trices de petites études, agents du plan- toujours travaillé en est une des clefs.
ning ; dans les services de comptabilité, Enfin, être serein-e face à la nouvelle place
elles sont chiffreuses, agents comptables et des femmes sur l’ensemble du marché du
comptables, employées aux statistiques ; travail, et surtout pour les métiers les plus
au service des expéditions, agents expédi- qualifiés, ceux qui permettent la décision,
teurs ou agents livraison, agents de ré- qu’il s’agisse des femmes magistrates,
ception et de répartition, agents d’approvi- ministres ou cheffes d’entreprise. Non, les
sionnement, etc. 1. hommes ne désertent pas ces fonctions,
Une triple urgence me paraît ainsi com- oui, les femmes y entrent grâce à la récente
mander l’histoire du travail des femmes. mixité de l’enseignement et des recrute-
D’abord, bâtir une histoire sociale sexuée ments. Dans tous les métiers, les hommes
et non plus seulement au masculin neutre : doivent désormais partager. Si le mouve-
un homme sur deux est bien une femme. ment vers l’égalité a été lent, il est irréver-
Le travail des unes et des autres ne peut sible et nous nous devons de le prendre en
être appréhendé de la même manière, les compte.
disparités et inégalités étant par trop
criantes. Comment comprendre le travail "
de l’usine et des bureaux, si l’on fait mine
d’ignorer que les femmes y ont toujours
travaillé, souvent dans d’épouvantables Sylvie Schweitzer est professeure d’Histoire
conditions ? Ensuite, réévaluer les interpré- contemporaine à l’université Lumière Lyon II et
membre du Centre Pierre Léon. Elle vient de pu-
tations de la société très contemporaine : blier Les femmes ont toujours travaillé. Une his-
ses basculements, crises et délitements ne toire de leurs métiers, 19e-20e siècles, aux éditions
viennent aucunement d’une récente pré- Odile Jacob. Elle prépare un ouvrage sur « les
sence des femmes au travail, même si Femmes d’autorité » (à paraître aux éditions
celles-ci sont de plus en plus salariées, for- Payot), ainsi que la publication d’une recherche
sur les itinéraires sociaux et professionnels des
1. Perrine Gallice, « Travail des femmes… », art. cité. inspectrices du Travail aux 19e et 20e siècles.

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