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L ’É G L IS E

E T

L ’É T A T

A U

M O YE N -A G E

Directeur : H.-X. ARQUILUÈRE

-----------------------------------------I I ----------------------------------------

L’AUGUSTINISME

POLITIQUE

D E S

E S S A I TH E O R IE S

SU R

LA

F O R M A T IO N

D U

P O LITIQ U E S

M O Y E N -A G E

PAR

H.-X. ARQUILLIÈRE

D irecteu r D oyen

P rotonotatre

apostolique

d é t u d e s honoraire

a

l ’É cole

d es

d e

la F aculté

H autes

É tu d es

d e

théologie

(S orbonne )

d e

P aris

Deuxième édition revue et augmentée

Second tirage

PARIS

LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN

6,

P la c e

d e

l a

S o rb o n n e,

1972

r e

©

Librairie Philosophique J. VRIN, 1972

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2

PRÉFA CE

DE

LA

PR E M IÈ R E

ÉD ITIO N

L ’étude, que nous présentons dans ces pages, n ’est pas du to u t un exposé général de la doctrine politique

de

de notre recherche est plus circonscrit.

été frappés de la profonde

com pénétration de l’Église et de l’É ta t qui forme un des traits caractéristiques de la civilisation médiévale. Com m ent s’est opéré ce rapprochem ent intim e ? Com m ent la vieille idée rom aine de l’É ta t a-t-elle été absorbée p ar l’em prise croissante de l’idée chrétienne,

ju sq u ’à aboutir, au x n

saint A ugustin. Il a été fait m aintes fois1. Le b u t

Tous les m édiévistes on t

e siècle,

à

la

théorie des deux

glaives ? Telle est la question. Nous avons appelé ce m ouve­ m ent progressif, — et d’ailleurs irrégulier, — l’augus­

tinisme politique, faute d’un meilleur vocable12.

La

doctrine politique de saint Augustin, Paris, 1927 (482 p.). On y trouvera,

au début, une intéressante étude sur tous les auteurs qui ont abordé

cette question depuis Tillemont. L’auteur n’y signale pas l ’article de

E. B e r n h e im , Politische Begriffe des Mittelalters im Lichte des Anschauun­

gen Augustins, dans Deutche Zeitschrift für Geschichtswissenchajt (1896),

p. 1-23 ; ni son ouvrage Mittelalterliche Zeitanschauungen in ihren Ein­

fluss auf Politick und Geschichtsschreibung, Tubingen, 1918 ; ni O f f e r - g e l t , Die Staatslehre des Hl. Augustinus nach Seinen Sämtlichen Wer­

ken, Bonn, 1914. En fait, M. Combès s’occupe surtout, comme les auteurs qui l ’ont précédé, de faire une description exacte des idées de saint Augus­

tin sur l ’autorité, la loi, la justice, la patrie, la guerre, les rapports de

l ’Église

textes intéressants, qui montrent le prestige dont jouissait le grand doc­ teur, mais il n ’a pas cherché (ce n ’était pas, d ’ailleurs, son sujet princi­

pal) si les concepts de saint Augustin ne s ’étaient pas transformés dans les siècles ultérieurs. Voir aussi les trois volumes des actes du Congrès augustinien de 1954, Augustinus magister, Paris, 1954-1955.

2. Nous ne tenons pas essentiellement à cette dénomination. Si nous

l ’avons adoptée, c’est parce que certains passages de l ’œuvre augusti-

nienne en marquent le point de départ e t parce qu’on y retrouve les tendances essentielles de l ’esprit augustinien. Voir sur ce point, nos

Réflexions sur l’essence de l’augustinisme polit, dans Augustinus magister,

t,

et de l ’État. Sur l ’influence de saint Augustin, il signale des

1. Voir en particulier,

l

’ouvrage

récent

de M.

Gustave

C om bès ,

II, p.

991.

20

l a u g u stinism e

p o l it iq u e

Nous nous sommes tion et à en m arquer

Si nous avons pu ouvrir par là quelques directions de

recherches, dans lesquelles nous avons orienté plusieurs

de nos élèves, notre

appliqué à en définir la form a­ avec précision certaines étapes.

b u t

aura été pleinem ent atte in t.

Nous avons cherché à voir vivre quelques idées, à

sorte leur gauchissem ent dans

les esprits plus simples que les p rotagonistes d ont ils s’inspirent, et à constater com m ent ces idées arrivent

la

royauté.

Cette vie des idées, qui n’a rien de com m un avec la description juxtaposée des systèm es philosophiques ou théologiques d’une série de penseurs, est un dom aine

à

surprendre en quelque

transform er

de

grandes

in stitu tio n s,

comme

d’histoire peu exploré. Il nous p a ra ît

pable d’éclairer les bases mêmes de la civilisation

médiévale. Prim itivem ent, cette étude

tique faisait partie de notre ouvrage Saint Grégoire VII,

Il nous

avait paru, en effet, que, sans cette recherche préli­

Essai sur sa conception du pouvoir pontifical.

cependant

ca­

poli­

de

Vaugustinisme

minaire, la personne et l’œ uvre

du

grand

P ontife

res­

taient, pour une grande part, inexpliquées.

 

Nous

avons

cru

devoir la

publier

à

p a rt,

car

elle

peut apporter quelques lueurs non seulem ent sur l’une des plus grandes figures pontificales de l’histoire, mais sur le développem ent des théories politico-religieuses de tout le Moyen-âge. Qu’il nous soit permis, en te rm in a n t, d ’exprim er à

notre ém inent m aître, M. E d o u ard Jo rd an , notre

e t ses précieux

vive gratitude pour son encouragem ent conseils.

H .-X .

A rquillière .

21 août 1933, Presbytère de Chazay-d'Azergues (Rhône).

INTRODUCTION

A

LA

D EU XIÈM E

ED ITIO N

l ’AUGUSTINISME

DE

LA

POLITIQUE

ET

LE

PROBLÈM E

PAPAUTÉ

M EDIEVALE

Cette édition nouvelle nous a conduit à réviser notre texte avec attention. Nous y avons introduit quelques

corrections légères ; mais il

de l ’ouvrage, fondé sur des docum ents qui n ’ont pas changé, gardait toute sa consistance. Les derniers tra v a u x parus nous ont confirmé dans ce sentim ent1.

nous a p aru que l’ensemble

D ’autre

p art,

les

recherches

que

nous

avons

pour­

suivies depuis sa parution12, nous ont permis de mieux apercevoir sa portée et de le situer plus exactem ent

1. Voy. notamment, parmi les

derniers travaux

qui ont particuliè­

rement

Onderzoekingen over het system

der Mideleeuwsche Geschied beschouwing, thèse présentée à l ’Université

B a u d e t ,

étudié la

question,

P.

de

Leyde, 1947, p. 9, 73, 84, 99, 168, etc

U

l l m

a n n

,

The growth of

papal government in the middle ages, Londres, 1955, p. 134. Plus récem­

ment encore, le travail du professeur T r u y o l , Les fondements spirituels

d’une communauté universelle des peuples.

(Conférences faites

à l ’Asso­

ciation des Etudes internationales), Paris, 1955. Fascicule I, p. 26-27, p. 30-33, fascicule dactylographié, paru au siège de 1’Assoc, des Etudes

internationales, Paris.

2.

Voy. H.-X.

A

r q u i l l i è r e ,

Origines de la théorie des deux glaives,

dans le recueil d ’études grégoriennes rassemblé par D o n

G in o

B o r in o ,

Studi Gregoriani, Rome, 1947, t. I, p. 501-521. Id e m , La signification théologique du Pontificat de Grégoire VII, dans Revue de VUniversité d'Ottawa, avril-juin 1950. Id e m , Réflexions sur l’essence de Vaugustinisme

Paris,

21-24 sept. 1954, parue dans les Actes du Congrès Augustinus magister,

Paris, 1954, t.

Papauté, Communication au Congrès d ’études médiévales de Cologne (4-8 octobre 1954). Nous avons emprunté beaucoup d ’éléments à ces divers travaux. Nous nous proposons, d ’ailleurs, de reprendre cette étude en lui donnant plus d ’étendue et de justifications.

II, p. 991 à 1001. Id e m , L'Augustinisme politique et la

politique, Communication

au

Congrès international augustinien,

22 L

AUGUSTINISM E

PO LITIQU E

Papauté

médiévale.

d ’en trouver ici un

bref aperçu, qui éclairera l’augustinism e politique d’une

dans

un

problèm e

plus

général : celui

opportun

de

la

P eut-être

jugera-t-on

lum ière

plus

satisfaisante.

D’abord, y a-t-il un problèm e de la P ap au té m édié­ vale ? On sait quelles controverses passionnées, soit

entre partisans du pape et de

siècle, — soit entre gallicans et

plus récem m ent à

l’em pereur

dès

le

x ie

ultram ontains, — soit

l’occasion de la Loi sur les associa­

tions (1901) et de la Loi sur la Séparation de VEglise

et de VEtat (1905), — a suscitées la question d e là ju ri­

diction

On p eut au jo u rd ’hui aborder ce problèm e avec la sérénité qui convient à une recherche désintéressée. La prem ière condition pour l’éclairer est de le poser dans ses term es fondam entaux. Deux textes pontificaux, mis en regard, suffiront à le faire surgir dans sa clarté : l’un de Grégoire V II, l’autre de Léon X III.

Grégoire V II a écrit dans l’acte solennel de la se­ conde excom m unication d’H enri IV, le 7 m ars 1080 :

« Faites m aintenant, Pères très saints (saint Pierre et saint Paul), que le monde com prenne et sache que, si vous pouvez lier et délier dans le ciel, pous pouvez

du

Pontife

romain.

sur la terre, ôter et

donner à chacun

selon ses m érites,

les

empires, les royaum es,

les principautés, les duchés,

les

m arquisats, les comtés

et toutes les possessions des

hom m es1. » C’est donc sur le pouvoir des clés q u ’il

et c’est un m otif religieux qui l’inspire :

s’appuie,

« afin de les enlever aux hommes pervers et indignes

1.

«Agite nune,

quæso, patres et principes sanctissimi

(saint Pierre

et saint Paul), ut omnis mundus intellegat et cognoscat, quia, si potes­ tis in coelo ligare et solvere, potestis in terra imperia, regna, principatus, ducatus, marchias, comitatus et omnium hominum possessiones, pro meritis, tollere unicuique et concedere. » Register Gregors V II , édit. C a s p a », p. 487.

IN T R O D U C T IO N

A

LA

D E U X IE M E

É D IT IO N

23

et de les donner à ceux que leur piété recom m ande1. »

P

a r

le

fait

même,

le

pape

revendique

n ettem en t

les

deux

pouvoirs

ou

comme

dira

saint

Bernard

les

deux

glaives,

au

tem porel

et

au

spirituel*.

En face de cette déclaration médiévale, répétée sous diverses formes, ju sq u ’au x iv e siècle123, nous lisons dans l’encyclique Immortale Dei (1885) sous la plum e de Léon X III, lorsqu’il définit le dom aine des deux puis­

sances : « Utraque potestas, est in genere suo maxima. »

Chaque puissance est souveraine dans sa sphère. Ainsi, d’une p art, le pape semble disposer des puis­ sances séculières. Le droit naturel de l’E ta t, a n té ­ rieur à l’Eglise, fondé sur les exigences prim itives de la nature hum aine, indépendant et souverain dans —

son

sorbé dans le droit ecclésiastique. D’au tre

droit fondam ental sur lequel reposent les E ta ts anciens et modernes, est affirmé sans am bages. M anifeste­ m ent entre les deux aspects de la P ap au té que révèlent ces déclarations essentielles, il y a un fossé profond, un hiatus, et même une apparente contradiction.

domaine,

p araît

com plètem ent

méconnu,

a b ­

p art, ce

F aut-il se h âter

de continuité, voire une véritable opposition entre la Papauté médiévale et la Papauté moderne ?

solution

d’en

conclure

q u ’il

y

a

une

Tel

est

le

problèm e,

dépouillé

de

toutes

les

ques­

tions accessoires, tel q u ’il se pose, en dernière analyse,

dans

ses

term es

les

plus

profonds

et

les

plus

précis.

Comm ent

peut-on

le

résoudre

ou,

du

moins,

éclairer

1. « Vos

enim

(saint

Pierre

et

saint

Paul)

patriarchatus, primatus

archiepiscopatus, episcopatus frequenter t u l i s t i s p r a v i s e t i n d i g n i s e t r e l i g i o s i s v i r i s d e d i s t i s . Si enim spiritualia judicatis, quid de secula-

ribus vos posse credendum est ? Et si angelos dominantes omnibus superbis principibus judicabitis, quid de illorum servis jacere potestis ? Addiscant

nunc reges et omnes seculi principes, quanti vos estis, quid potestis, et ti­ meant parvipendere jussionem ecclesise vestrse. » Regist. Greg. VII, édit.

C a s p a r ,

ibidem, p.

487.

2. Sur le rapport de la doctrine grégorienne et de la théorie des deux

glaives, voy.

H.-X.

A r q u il l iè r e ,

Origines de la théorie des deux glaives

dans

Studi Gregoriani, édit. G in o

B o r in o ,

tome

I,

p.

501-521.

3.

Voir plus loin, p.

24

l au g u stin ism e

po l it iq u e

les directions de recherches qui conduisent à sa solu­ tion ? Trois considérations capitales me paraissent de nature à projeter quelques lum ières sur cette déli­ cate question :

Y II

m uler la

1° Comment

Grégoire

qui

a-t-il

son

été

am ené

?

à

for­

doctrine

porte

nom

de

trine ou bien n ’est-il q u ’un anneau dans la

2° Grégoire V II a-t-il été le créateu r

cette doc­

continuité

de

la

chaîne

des

souverains

Pontifes

?

3° En

ce cas, com m ent les aspects

contrastés

de

la

P apauté

médiévale et de la P ap au té m oderne à l’égard

de l’É ta t, sont-ils reliés

dans la réalité

de l’H istoire ?

Cette

recherche

(et

c’est

to u t

son

objectif)

nous

perm ettra de m arquer avec précision

la

place

que

tien t l’augustinism e politique dans la solution de ce

problème1.

I

LES CONDITIONS HISTORIQUES DANS LESQUELLES GRÉGOIRE VII A FORMULÉ SA DOCTRINE12

Grégoire V II a été une

du Moyen

Age.

et

des

adversaires

De

m écon­

son v iv a n t,

contradiction et suscitait des p artisan s réso­

des

figures les

il

plus é ta it

nues

signe de

lus

siècles, la même p artialité se retro u v e p arm i ses h isto­

déjà

de

un

passionnés.

P e n d a n t

longs

riens et la

même déform ation

de son

œ uvre

et

de

sa

doctrine.

On

connaît

le

m ot

fam eux

de

N apoléon,

1. C’est par là que cette introduction fait directem ent corps avec le

complément

reste de l ’ouvrage, et apporte à l ’augustinisme politique un doctrinal qui en mesure plus exactem ent la portée.

2. Il ne peut s’agir ici que

d ’indications sommaires.

préparation).

trouvera

nécessaires dans H .-X. A rquil-

conception du pouvoir pontifical,

Voy. surtout le

On en

dans les développements, avec les textes

lière , Saint Grégoire VII, Essai sur sa

Paris, 1934

(une édition nouvelle est en

ch. III, L’évolution de la pensée grégorienne, p. 123-201. Cf. F lich e , La

réforme grégorienne, Paris, 1925, t. II. La réforme grégorienne et la recon­

quête chrétienne 1057-1123,

Paris, 1940 (col. Fliche et Martin).

INTRODUCTION

A

LA D EU X IÈ M E

ÉD ITIO N

25

lorsqu’il négociait le Concordat : « Je suis de la religion

de Bossuet

Bossuet, en effet, a écrit : « En reto u rn an t ces choses

dans mon esprit, cette seule idée me p a rû t juste :

comme

p o rtait

vaien t à son époque, et comme il les voy ait insensibles

aux censures ecclésiastiques, il songea à les terrifier

p ar

vendiquant ainsi sans aucune crainte des choses entiè­

rement nouvelles et insolites pour le siège apostolique1. »

et

non

de

celle de

Grégoire

V II.

»

Grégoire V II, anim é d ’un esprit bouillant, sup­

avec aigreur ta n t de m auvais princes qui v i­

sanctions

et à leur ôter leur pouvoir, re­

d’autres

aussi de « révolution dans le

gouvernem ent spirituel de l’Eglise qui prétend n ’en

écrit

au sujet de la réforme grégorienne : « Cette épuration révolutionnaire de l’Eglise lui com m uniqua un immense ébranlem ent3. »

subir aucune12. » M ichelet lui fait écho lorsqu’il

E dgar

Q uinet

parle

Un

peu

plus

ta rd ,

à

la

veille

du

concile

du

V ati­

can, D œllinger45 form ulait ce jugem ent : « Bien q u ’il

invoquât souvent l’exem ple de ses prédécesseurs, Gré­

goire V II ne s’est point seulem ent considéré comme le

réform ateur

désigné p ar Dieu, d ’une in stitu tio n ju sq u ’alors in ­ connue. » Les tra v a u x de M artens6, B ernheim 8, M irbt7, H auck8,

de

l’Eglise,

mais

comme

le

fondateur,

1. B o s s u e t , Defensio cleri gallicani, Pars 1°, lib. I, sect. 1, Liège, 1768,

p .

143.

Cf.

2.

E d g a r

A

r q u i l l i è r e ,

Saint

Grégoire VII,

p.

2-3.

Q u i n e t ,

Le christianisme et la Révolution française, Paris,

s. d., Œuvres complètes, édit. Hachette, t. III, p. 127-134.

3.

M

i c h e l e t ,

Histoire

de France, édit, définitive, Paris, s. d., pp. 135,

137.

4. D a l l i n g e r , Janus o u la Papauté, traduction, Giraud-Teulon, p. 36.

L’auteur a bien vu l ’opposition entre la papauté antique et la papauté médiévale et il a cru sim plem ent à une rupture de la Tradition.

5.

W.

2 voi.

M

a r t e n s ,

Gregor VII, sein Leben und Wirken, Leipzig, 1 8 9 4 ,

6.

B e r n h e im ,

Mittelalterliche Zeitanschauungen in ihren Einfluss auf

Politik

Geschichtsschreibung, Tubingen, 1918.

7. M i r b t , Die Publizistik im Zeitalter Gregors

und

VII,

Leipzig,

1894.

Du même,

chenstreits,

Stellung Augustins in der Publizistik des Gregorianischen K ir­

Leipzig,

1888.

8. H a u c k , Kirchengeschichte Deutschlands, 3 e édit. Leipzig, 1 9 2 0 , t . IV.

26

L A U G U STIN ISM E

PO L IT IQ U E

F liehe1, W ühr12 et les beaux recueils de Studi Grego­ riani, édités sous la direction de Don Gino Borino3,

m arquent assurém ent un progrès dans

sion de la personne de Grégoire V II Cependant, aucun de ces auteurs n’a

théologique que pose son pontificat. Comment donc nous apparaissent, au contact des textes, la personne et l’action du grand Pontife ?

Nous avons déjà un bref aperçu de la légende épaisse

et tenace qui l’a

contem pteur le plus décidé des puissances laïques et

le cham pion

Grégoire V II ap p araît de plus en plus (et les études

d’être term inées) comme un homme

d ’une piété ardente certes, d’un zèle inextinguible pour la réforme de l’Eglise ; mais sincèrem ent hum ble en face de lui-même, angoissé devant sa tâche, reculant

à la vue de l’au to rité suprêm e qu’on lui impose pres­ que de force. Il raconte lui-même com m ent, aux funé­

railles

parm i le peuple un grand tum ulte et un grand bruit.

On se jeta sur moi, dit-il, avec une véritable démence, de telle sorte que je puis dire avec le prophète : je suis venu dans la haute mer et la tem pête m ’a sub- mergé, j ’ai crié si fort que m a gorge en est devenue

ces conditions q u ’il accède au

ranque4. » C’est dans

Souverain P ontificat. E t il répétera souvent, surtout

dans les m om ents dram atiques de son règne : « ma

de son prédécesseur, to u t à coup « il s’éleva

la

com préhen­

œuvre.

et

de son

tra ité le problèm e

si longtem ps enveloppé. Il a paru le

de l’om nipotence papale. Or, le vrai

sur lui sont loin

1.

F LiCH E,

La réforme grégorienne,

Paris-Louvain,

1924,

3

vol.

Du

même, La réforme grégorienne et la reconquête chrétienne, Paris, 1940.

2. r

W

ü h

Studien zur

Gregor VII, München, 1930.

,

3. G ino

D

o n

B o r in o ,

Studi gregoriani, Rome, 1947-1952, 4 vol. Les

tomes

V et

VI sont en

préparation.

4. « Sed subito, cum predictus dominus noster Papa in ecclesia sancti

salvatoris sepulture traderetur, ortus est magnus tum ultus populi et fremitus et in me quasi vesani insurrexerunt, ita ut cum propheta possim dicere : ‘ Veni in ultitudinem maris et tempestas demersit me ; laboravi clamans, rance facte sunt fanccs mee ’ et , timor et tremor venerunt super me et contexerunt me tenebre ’. Sed quia in lecto jacens valde fatigatus satis dictare nequeo, angustias meas narrare supersedeo. »

Regist. 1,1 (édit. Caspar, p. 3-4.) Cf. Ibidem, I, 2 (éd. Caspar, p. 5).

INTRODUCTION

A

LA

D E U X IÈ M E

ED IT IO N

27

conscience m ’est tém oin que je n ’ai pas recherché pour une vaine gloire hum aine les honneurs de la charge suprêm e1. » Mais une fois investi, il se m et à l’œ uvre avec une

rare énergie. Parfois hésitant sur les m oyens à prendre

pour

reste inflexible dans la défense des droits de l’Eglise. Toujours ferme dans ses directions successives, il garde pour lui ses angoisses, sans en rien laisser tran s­ paraître sous la n etteté rom aine de ses prescriptions. G rande et haute figure que ce fils d ’un chevrier to s­ can, porté par son seul m érite et comme malgré lui

au sommet des dignités humaines. Une seule idée dom inante ap p araît clairem ent, dès les premières années de son P ontificat : il est respon­ sable du salut du m onde12, il doit donc faire régner p arto u t, chez les souverains comme chez leurs sujets la justice chrétienne3, condition prim ordiale du salut. P endant les prem ières années de son règne, son action réform atrice s’exerce exactem ent dans le sillage de ses prédécesseurs. Il a collaboré intim em ent avec

lu tta n t contre le nicolaïsme et

contre la simonie, avec la même doctrine et les mêmes

eux. Il les continue en

accomplir sa tâche essentiellem ent religieuse, il

sanctions. Cependant, au b out de deux années

sante, ses ten tativ es paraissent vaines, son effort sté­

rile.

fois à une doctrine contraire4, et même à des résis-

d ’action inces­

Il se heurte à une redoutable force d’inertie, p ar­

1. Voy. les te x te s assem b lés dans

H.-X.

V II, p.

p a r

70, n.

1

e t

p.

71, n.

1.

67-74.

Fliehe,

Ibidem, p.

Voy. au ssi la

A r q u il l iè r e ,

c ritiq u e

de la

Saint

Grégoire

p osition

prise

2. C’est l ’idée du pape Gélase (4S2-496), d'ans sa fameuse lettre à l’em­

: « Duo sunt quibus principaliter mundus hic regitur :

auctoritas sacra pontificum et regalis potestas. Quarum tanto gravius est pondus sacerdotum quanto pro ipsis regibus in divino reddituri sunt exa­

pereur Anastase

mine rationem. » dans Patr. lat., t. LX, coi. 42.

3.

Voir le sens du mot « justice », si fréquemment employé par Gré­

goire

VII dans

H.-X.

A r q u ill ièr e ,

op.

cit.,

ch.

IV, Les sources de la

pensée grégorienne, p.

260-272.

4. Voy. par exemple etile qui était professée par les prêtres concubi-

naires de l ’Église de Milan, dans L a n d u l f , Hist, ecclesiae mediolanensis,

28

l a u g u stin ism e

p o l it iq u e

tances violentes, en Italie, en France e t en Allemagne. Pour n’en citer q u ’un exem ple, au concile d ’E rfu rt (oct. 1073), quand l’archevêque Siegfried de M ayence promulgue les décrets réform ateurs, son clergé lui répond : « Si le Seigneur Pape ne p e u t pas se conten­ ter des hommes pour assurer le m inistère des églises, qu’il s’arrange pour se procurer des an g es1. » Ailleurs,

comme en N orm andie, les évêques

qui

an n o n cen t

la

réforme sont reçus à coups de p ie rre*12. D

ev an t

ses

insuccès répétés, le pape a un m

découragée.

Hugues de Cluny, il en vient à so u h aiter la m ort et

ami

stupeur

o m en t

de

à

Dans

une

lettre

confidentielle

son

il ajoute :

« Grâce aux

em bûches de l’E nnem i, l ’Eglise d ’O rient

a apostasié la foi catholique. Si je considère en esprit l’Occident, si je regarde du côté de l’O uest, du Nord

et du Sud, j ’y trouve à peine quelques évêques qui soient entrés en fonction et se co n d u isen t d ’une m

nière régulière

mains, Lombards et N orm ands, ils

et païens

je me trouve si accablé par mes propres actions q u ’il ne me reste d’autre espoir que la m iséricorde divine Ma vie n ’est à vrai dire qu’une m o rt continuelle3. »

R o­

Q uant au m ilieu qui m ’en toure

:

so n t pires que juifs reg ard e m oi-m êm e,

E t m ain ten an t si je m e

Il

ne faut jam ais oublier cette le ttre

in tim e, quand

scruter les secrets ressorts de l’ac tiv ité de

Grégoire VII. Puisque les mesures

que les moyens traditionnels s’a v é ra ie n t inefficaces contre la simonie et l’incontinence, p u isq u ’il se ren ­ dait compte qu’un é ta t des m œ urs si ré p a n d u ne pou­ vait être modifié q u ’en régénérant les in stitu tio n s,

on veut

disciplinaires

échouaient,

puis­

lib.

III, 35. Cf. H.-X. A., Saint Grèg. VII,

p.

16 et

p. 125, note

A. E li c h e , La réforme grégorienne, t.

II, p.

160, note

2.

1.

L a m b e r t

d e

H

e r s f e l d ,

Annales, an. 1074 dans M o n .

G e rm .

4.

et

h i s t .

Script., t.

V,

2.

O r d e r i e

p.

218.

V i t a l ,

Historia ecclesiastica,

IV,

9,

(éeit.

Leprévost,

t.

II,

p.

327).

3. Regist.,

II,

49

(édit.

Caspar, p.

189-190).

INTRODUCTION

A

LA

D E U X IE M E

ÉD ITIO N

29

Grégoire V II, après

à porter

pale

synode rom ain

de longues

dans

hésitations, se décide

laïque,

princi­

fu t

l ’œ uvre

du

la

cognée

des

l’investiture

Ce

source

abus

de

condam nés.

1075.

février

Certes, il ne songeait pas à s’écarter de la trad itio n

(n il novi facientes, nil adinventione nostra statuentes) ;

il

pensait

p lu tô t

y

revenir,

puisqu’il

s’appuie

sur

le

IV

e Concile de C onstantinople (869-870)1. Il se recon­

n a ît p o u rtan t le droit, si la nécessité s’en faisait sen­

nouveaux

périls12. C’est sans doute cette conscience d ’un pou­ voir personnel plus étendu que les décrets existants

qui est à l’origine des Dictatus papae. Cette prohibition de l’investiture laïque, sous peine d’excom m unication3, occupe, à m on avis, le point

central du P ontificat. C’est de là que so rtira la querelle des investitures. C’est de la que résultera l’opposision

Pontife rom ain, son essai

de déposition du pape au conciliabule de W orms, en

ouverte du roi H enri IV au

tir,

d ’opposer

de

nouveaux

décrets

à

de

janvier 1076 —

goire V II par l’excom m unication et la déposition du

roi. C’est de là que n aîtro n t, par voie de conséquence,

en Allemagne.

C’est de là enfin, q u ’est issu en dernière analyse, l’ex-

le dram e de Canossa

suivi aussitôt de la réplique

et la guerre civile

de

Gré­

1. Regist. IV, 22. Cf. conc. Constantinople, dans M a n s i, t. XVI, p. 174.

Ce concile prohibe l ’im m ixtion des laïques dans

Grégoire VII répète fréquemment qu’il ne veut suivre que la trace des «saints Pères » — bien que, a-t-il soin d ’ajouter, il se reconnaisse le

droit, si de des moyens

nouvelles calamités menacent l ’Église, de s ’y opposer par

nouveaux : « Novit enim fraternitas tua, quia precepta haec

les affaires religieuses

offcii

nostri necessitate in medium propalamus

ecclesie semper licuit semperque licebit contra naviter increscentes excessus

nova quoque decreta atque remedia procurare quoe

ut irrita refutare. » Lettre à Annon, archevêque de Cologne (29 mars 1075) dans Regist. II, 67. Cf. Ibidem, Lettre à l’archevêque de Magdebourg

non de nostro sensu exculpimus sed antiquorum Patrum sanctiones

quanquam huic sancte Romane

nulli homini sit fas

(29

mars 1075), II, 6 8 ,

(édition

C a s p a r ,

p.

223 et

p.

226.)

2.

Voir la note précédente. Dans les Dictatus papae (mars 1075) le

pape précise l ’étendue de son pouvoir. Voir les circonstances qui ont entouré cette rédaction dans H.-X. A r q u i l l i è r e , Saint Grégoire VII,

p.

130 et suiv. le texte des Dictatus est dans

le

Registre, édit. C a s p a r ,

p.

202-206. Cf. F l i c h e , La réforme

grégor.,

II,

189.

3. H.-X.

Arquillière, op. cit., p. 128, n. 1.

30 L AU G U STINISM E

PO LITIQU E

posé

à

de

la

H erm ann

doctrine

de

Metz

grégorienne

(1076 et

dans

1081).

les

deux lettres

Dans cet enchevêtrem ent de causes et de consé­ quences, il y a un fait qui domine les autres par sa nouveauté : c’est la déposition du roi. C’était une sanction ju sq u ’alors inouïe. Elle im plique une doc­

trin e d ’au to rité de l’Eglise sur l’E ta t, que Grégoire V II

ses lettres à H erm ann,

lorsque l’opinion émue par les mesures insolites prises

contre un roi, voudra savoir quelles raisons ont motivé l’a ttitu d e pontificale. Ici, il faut se garder d ’idées préconçues. P our nous

m odernes, qui avons une conception de l’É ta t fort

éloignée de celle du Moyen Age, il y a dans la sentence de 1076 (excom m unication et déposition du roi) deux aspects, deux actes très différents : d’une part un acte religieux, l’excom m unication, q u ’un pape a to u ­

jo u rs le droit de prononcer contre un m em bre indigne de l’Eglise, fût-il roi ou em pereur. L’Église en avait usé plus d’un fois dans le passé. D’autre part, selon

n otre angle visuel m oderne, il y a un acte politique :

la

C’est bien là ce qui chagrinait Bossuet et ta n t d’his­ toriens. C’est ce qui a fait taxer Grégoire V II d’esprit orgueilleux avide de dom ination, de despote religieux, de « moine u su rp ateu r ». Pourquoi cela ? P arce que nous sommes, — à l’époque

m oderne, — en face d ’É ta ts bien différenciés, solidement assis sur le D roit naturel, conscients de leur indépen­ dance et de leur autonom ie, — qui n ’ad m etten t pas dans leur gouvernem ent l’im m ixtion d ’une puissance étrangère. Mais c’est une grave faute de critique que de transposer les idées de son tem ps dans une époque antérieure ou d ’im poser les formes de son esprit à une réalité historique lointaine qui ne les com porte pas.

développera précisém ent dans

déposition du

roi, le renversem ent d’un chef d’E tat.

Or, pour

Grégoire

V II, les

deux aspects

de

la

sen­

tence que je viens d ’analyser et de séparer, étaient

associés, liés dans sa pensée par les liens les plus

INTRODUCTION

A

LA

D E U X IE M E

ÉD ITIO N

31

intim es, dans une unité transcendante qui dom inait à la fois la juridiction pontificale et le pouvoir royal :

l’Eglise. E t l’au to rité suprêm e de l’Église résidait, alors comme au jo u rd ’hui, dans la personne du pape. Il est rem arquable même que, dans l’énoncé de sa

il commence p ar la déposition sujets de leur serm ent de fidé­

lité ; enfin il prononce contre lui l’anathèm e. T out cela lui paraît sortir im m édiatem ent de son pouvoir spirituel, de son pouvoir des clés. Rappelons-nous brièvem ent les circonstances pré­ cises qui ont déterm iné le geste du Pontife. Le roi de Germanie, vainqueur des Saxons insurgés, m aître de son clergé et soucieux de conserver les précieux avan­ tages de l’investiture laïque, croit le m om ent venu en janvier 1076, de se débarrasser du redoutable adver­ saire qui siège au L atran . Il réu n it le conciliabule de W orms et fait signer aux 24 évêques présents, un acte de déposition du « faux moine H ildebrand ». Il fait notifier cette sentence à Grégoire V II qui siège au synode rom ain (février 1076). Après une n u it de ré­ flexion, le pape réplique par la sentence que nous

connaissons1.

condam nation de 1076, du roi ; puis il délie ses

Il est clair que, dans cette sentence, provoquée par

les

ne font q u ’un dans l’esprit du

Pontife — et que les motifs invoqués (orgueil, déso­ béissance, te n ta tiv e de schisme) sont d ’ordre stric te­ m ent religieux. Le pape ne croit pas un instant sor­ tir de son dom aine spirituel, ni dépasser les lim ites de sa puissance papale. Pourquoi ? Parce que, dans les Dictatus papae, rédigés l’année précédente, pal­ la proposition X II, il s’est reconnu le d roit de déposer

des événem ents dram atiques et im prévus, tous

élém ents se tiennent,

1.

On trouvera

le

développem ent de

tous

les

événements

auxquels

il est fait allusion et les textes qui s ’y réfèrent dans le chap. I ll, L’évolu­

tion de la pensée grégorienne, d ’H.-X.

A

r q u i l l i è b e ,

Saint Grégoire V U ,

p. 123-201. Il semble indispensable de faire cette lecture pour comprendre les idées et les faits présentés ici.

32

l a u g u stin ism e

p o l it iq u e

l’em pereur1. E t pourquoi cette prérogative qui nous

p araît étrange

parce qu’à ses yeux

l’Église, font partie intégrante de l’Église — et qu’au- dessus des nations diverses qui form ent la chrétienté,

il n ’aperçoit que l’Église, dont il est le chef.

comme disait le pape Gélase au v e siècle, q u ’il « aura

à répondre des rois eux-mêmes au suprêm e Jugem ent. » L’idée du droit n atu rel de l’É ta t, d ’un dom aine indé­ pendant du sien, qui repose sur des principes distincts du droit ecclésiastique, — ne l’effleure même pas. Au

v e siècle,

byzantin solidem ent assis sur la trad itio n rom aine, et il

ne songe pas à s’ingérer dans le dom aine politique. Il

s’arrête Au x ie

l’Église et indépendant dans sa sphère, se trouvait absorbée ou dominée par la fonction religieuse que les princes séculiers devaient eux-m êm es exercer dans

leur royaum e, et qui était devenue, aux yeux de la

doctrine pontificale, leur principale raison l’idée rom aine de l’É ta t s’était lentem ent l’érosion de l’augustinism e politique.

? A u tan t q u ’on p eu t l ’induire des textes,

les rois et les em pereurs sont dans

Il pense,

Gélase éta it arrêté par l’existence de l’Em pire

en face d ’un droit qui

n ’est pas de son ressort.

siècle, la vieille notion de l’É ta t, antérieur à

d ’être. Bref, effritée sous

Voici, d ’ailleurs, com m ent Grégoire exprim e sa

con­

ception politique dans la fameuse le ttre à H erm ann de Metz, où en 1080, il expose to u te sa doctrine. Elle est très simple et fort peu nuancée. Il rappelle le pou­ voir des clés, source prem ière de sa puissance, et il ajoute : « Est-ce que les rois en sont exceptés ? Est-ce

que les rois ne font pas partie des brebis que le Christ

1. « Quod illi ( papæ) liceat imperatores deponere. » Dictatus papæ dans

Registre (édit. C a s p a r , p. 202-207). Cf. H.-X. A

goire VII, p. 133-136. Le travail le plus récent,la thèse (dactylographiée) de G o is o n , Les « Dictatus papæ », aboutit aux mêmes conclusions que celles de notre ouvrage. On y trouve un large développement de toute

l ’histoire

de la controverse et une étude de la filiation des textes qui

composent les Dictatus papæ, plus détaillée que celle de C a s p a r , Registr.,

p. 203-207.

r q u i l l i è r e ,

Saint Gré­

INTRODUCTION

A

LA

D EU X IÈ M E

ÉD ITIO N

33

a confiées au bienheureux Pierre P1 » Ils en font p a r­

tie

occasion qu’il exprim e les obligations royales. Car,

« les princes rendront compte à Dieu de tous les

sujets soumis à leur domination. Si ce n'est pas un mince labeur pour un simple chrétien que de sauver une seule âme c'est-à-dire la sienne, quelle n’est pas la responsabilité des princes qui sont préposés à des mil­

dit-il,

à

un titre

plus élevé que les autres et c’est à cette

liers d'âmes !12 » Donc, le

prem ier

devoir

des

rois

est

d

’ordre

spirituel

:

se

sauver ët

trav ailler au

salu t

de

leurs

sujets.

Plus loin, le Pontife poursuit ainsi : « C'est pourquoi

ceux qui sont appelés par la sainte Eglise (allusion au

Sacre des rois) doivent répondre humblement à cet appel, non pour acquérir une gloire éphémère, mais pour pro­

curer le salut d'un grand nombre

Qu’ils placent tou­

jours l'honneur de Dieu avant leur honneur, qu'ils pra­

tiquent

fidèlement la justice en respectant les droits

de

chacun3. » Telle est, en son fond, la conception grégo­ rienne de la puissance séculière : sa fonction essen­

tielle est d’aider au salut des sujets dont ils ont la responsabilité. Ils ont, bien entendu, à gérer les in té­ rêts de leur Couronne, à faire respecter leurs droits

p ar leurs vassaux et par leurs sujets, ils p euvent légi­ férer toutes les fois que le besoin s’en fait sentir —

et dans ce dom aine

Mais ils doivent faire passer leurs intérêts tem porels

ils jouissent d’une large liberté.

1. « Quis ignorat vocem Domini, ac salvatoris nostri Jesu Christi dicen­

tis in Evangelio : , tu es Patrus et super hanc petram edificabo ecclesiam meam, et porte inferi non prevalebunt adversus eam ; et tibi dabo claves regni celorum ; et quod cumque ligaveris super terram, erit solutum et

in celis ! Numquid sunt hic reges excepti, aut non sunt de ovibus, quas Fi­

Hermann de Metz

lius Dei

beato Petro commisit ? » Deuxième lettre à

(1080), dans Regist., V III, 21

(édit.

Ca sp a r ,

p.

548).

2. «D e tot enim hominibus Deo reddituri sunt rationem, quot sue domi­

nationi subditos habuerunt. Quodsi alicui religioso privato non parvus labor est unam suam animam custodire, quantus labor imminet principibus

super multis millibus

3. « Qua propter quos sancta ecclesia sua sponte ad regimen vel imperium

deliberato consilio advocat non pro transitoria gloria, sed pro multorum

salute

Honorem Dei semper suo preponant, justitiam unicuique suam

animarum. » Regist., V III, 21 (édit. C a s p a r , p. 559.)

servando jus amplectantur atque custodiant. » Ibidem, p. 561-562.

3

34

l a u g u stin ism e

po litiq ue

après leur m ission

a v an t

religieuse, « l’honneur de Dieu

de parallélisme et même de con­

leur

a

honneur ».

une

sorte

Il

y

currence entre la mission du pape et la mission du

prince : l’un et l’au tre, avec leurs moyens propres, doivent travailler au salut des peuples. De telles idées étaien t si profondém ent entrées dans les esprits que lorsqu’H enri IV voulut déposer Grégoire V II, c’est

à titre de cham pion de l’Église q u ’il interv ien t en

janvier 1076, pour m ettre fin à l’usurpation d ’un faux

pape — comme deux siècles plus ta rd , quand Philippe le Bel voudra trad u ire Boniface V i l i d evant un

concile, afin de le déposer, ce sera pour entreprises d’un pape u su rp ateu r1.

m ettre fin aux

Il est clair q u ’un tel mélange du spirituel et du te m ­

porel, ou plus exactem ent une telle absorption

porel par le spirituel pouvait donner au chef de l’Église des droits d’intervention presqu’illim ités — et que Grégoire V II, en déposant un roi qui m enaçait de

créer un schisme, pensait s’acquitter à la fois du plus pénible et du plus sacré de ses devoirs de souverain Pontife. C’était la prem ière fois qu’un pape usait

d ’une telle prérogative. Ses succésseurs, au x n e et

au x m e siècles, ont suivi le sillage qu’il av ait tracé. On p eut citer de nom breux textes d’Eugène III,

d ’A lexandre III, d’innocent III, de Grégoire IX , d’in ­ nocent IV, de Boniface V ili, qui font un fidèle écho

du tem ­

même

amplifié

à

ceux

de

Grégoire

V II.

Voici,

à

titre

d ’exem ple

particulièrem ent

autorisé,

puisqu’il

ém ane

d’un

grand

juriste,

Innocent

IV,

ce

q u ’il écrivait

en