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Université Jean Moulin Lyon 3

École doctorale : Droit


Faculté de Droit

L’infraction politique au XIXeme siècle 

(1814 – 1870)

Par Pascal ARBEY

Thèse de doctorat en Droit

Mention Histoire du droit des institutions et des faits sociaux

Sous la direction de Louis-Augustin BARRIERE

Présentée et soutenue publiquement le 7 novembre 2009 par

Composition du jury :
Louis Augustin BARRIERE, Professeur des universités, Université Lyon 3
Eric GASPARINI, Professeur des universités, Université Aix-Marseille 3
Eric DE MARI, Professeur des universités, Université Montpellier 1
André VARINARD, Professeur émérite, Université Lyon 3
[Avertissement]

L’université Jean Moulin Lyon III n’entend donner aucune approbation,


Ni improbation aux opinions émises dans les thèses :
Ces opinions sont considérées comme propres à leurs auteurs.
[Epigraphe]

« [Le pouvoir] meurt de faiblesse au milieu de ses forces,


comme Midas de faim au milieu de son or ».
François Guizot1.

1
F. Guizot, Des moyens de gouvernement et d’opposition, p. 128.
Remerciements

Je souhaite tout d’abord remercier Monsieur le Professeur Louis-Augustin Barrière qui m’a
dirigé tout au long de ce travail. Ses conseils, ses critiques ainsi que ses encouragements et sa
généreuse et patiente disponibilité m’ont prodigué un estimable soutien.
Je tiens aussi à exprimer ma reconnaissance au personnel de la bibliothèque municipale de
Lyon et tout particulièrement à M. Hervé Faure pour leur disponibilité et leur amabilité.
J’adresse également mes remerciements au personnel du Tribunal de grande instance de
Bourgoin-Jallieu et plus spécialement à Mme Pétrequin, greffière en chef.
Je tiens aussi à exprimer toute ma reconnaissance au personnel de la bibliothèque de la
Chancellerie à Paris pour leur accueil et les privilèges qu’ils m’ont accordé à l’occasion de la
consultation de leur fond.
Je remercie enfin tous ceux qui tout au long de ces années de recherche m’ont apporté aide et
soutien moral. Un merci tout particulier à mon épouse, Gaëlle, pour sa précieuse aide de
relecture et les diverses corrections qu’elle m’a suggérées, ainsi que pour son fidèle et
ineffable soutien.
Puisse cette thèse faire honneur à la confiance et au temps que chacun m’a accordé.

A mes deux anges, Manon et Clément.
Introduction

« La Révolution française a fondé une société ; elle cherche encore son gouvernement2 ».
Quelques mots seulement suffisent à l’Académicien L. A. Prévost-Paradol pour qualifier
l’évolution politique, constitutionnelle et juridique de la société française durant la période du
XIXème siècle.
Bien que la France ait été dotée par la Révolution française de 1789 d’un régime « moderne »
selon les termes de J.-J. Chevallier3, par opposition à l’Ancien-Régime, en fondant et en
établissant une structure sociale et des principes inédits ; pour autant les Français n’ont de
cesse de rechercher la forme d’un gouvernement idéal et nul n’y parvient durablement.
Comme l’illustre le professeur Chevallier, le gouvernement n’est plus le même après la
Révolution française, mais à la différence de la société « issue de la Révolution » qui sera
définitivement acquise, le gouvernement « n’a pas trouvé, pendant la Révolution, son
assiette », pas plus qu’il ne la trouvera au XIX ème siècle. C’est dans ces conditions que cette
affirmation acquière toute sa signification : la France « cherche encore son gouvernement ».
Témoignent de cette recherche les nombreuses formes de gouvernement qui furent mises en
place à partir de 1789 et qui seront toutes vouées à l’échec. La France s’est dotée de
monarchies constitutionnelles, de républiques et d’empires, illustrant tour à tour des phases
libérales ou arbitraires, et malgré ces nombreuses tentatives, aucune constitution, aucune
forme de gouvernement ne semble viable et ne semble réunir l’unanimité des opinions.
Or, à compter du premier quart du XIXème siècle, les gouvernements tendent à prendre en
considération cette donnée. Assortissant leurs constitutions de dispositions à tendance
libérales par lesquelles ils convoitent un assentiment général, certains gouvernements vont
également modifier leurs législations pénales et révolutionner en partie le droit criminel
français.
Prenant acte de la courte période d’existence des gouvernements malgré la sévérité des lois
qui tendent à les protéger, les législateurs du XIX ème siècle repensent la question de la justice
politique4 selon une vision inédite.
2
L. A. Prévost-Paradol, La France nouvelle, 2ème édition, Paris, 1868, p. 296.
3
J.-J. Chevallier, Histoire des institutions et des régimes politiques de la France de 1789 à 1958, Dalloz, Paris,
2009, p. 6.
4
La justice politique est définie par R. Charvin, in Justice et politique, Paris, 2003, p. 3, comme « une justice
rendue à l’égard des actes ou des intentions portant le plus gravement atteinte soit à la structure socio-
économique, soit au régime politique ou au personnel politique de la communauté, par toutes les juridictions
Ayant pris conscience que loin d’assurer la protection et la continuité d’un gouvernement, la
sévérité des lois répressives en matière de justice politique constitue plutôt un obstacle et une
cause de déchéance des gouvernements, aussi les législateurs de la fin du premier quart du
XIXème élaborent-ils une politique criminelle plus conforme à l’évolution sociale, politique et
morale de la Nation.
C’est dans ce contexte que la notion de délit politique voit le jour. Influencée par les doctrines
humanistes des Lumières et par le poids que prend l’opinion publique au sein de la société, et
développée par la philosophie libérale du XIXème, la « théorie » du délit politique se substitue
à l’ancienne notion de justice politique dont les traits tendent à être de plus en plus contestés.
Or la difficulté est alors de définir une notion à la fois jeune et ancienne qu’aucune législation
ni aucune doctrine n’a jamais définie. C’est ainsi que va être débattue puis votée la loi du 8
octobre 1830 relative aux délits politiques.
« L’exacte désignation de tous les actes qui peuvent constituer un délit politique est
impossible5 ». Tel est le sentiment développé par le comte Siméon, rapporteur du projet de loi
d’octobre 1830 tendant à traduire dans la législation française la volonté déterminée par le 1°
de l’article 696 de la Charte du 14 août 1830, de soumettre tous les délits politiques à la
compétence du jury dans les délais les plus brefs.
Ce principe de la compétence du jury en matière d’infractions politiques bute néanmoins très
tôt sur un obstacle majeur. La notion d’infraction politique n’ayant encore jamais été définie,
ni par l’ancien droit, ni par le Code pénal de 1810, il devient alors indispensable de procéder à
une définition ou à défaut, de déterminer ce que l’on entendra par « délits politiques ».
Avant de définir et d’apprécier ce que peut être un délit politique, encore faut-il cerner le sens
d’un terme communément utilisé mais dont la signification profonde est encore source

quelles qu’elles soient, les justiciables étant soit les hommes du pouvoir, soit les citoyens qui se dressent contre
le pouvoir ».
5
Moniteur Universel, samedi 18 septembre 1830, n° 261, p. 1111.
6
Art. 69 : Il sera pourvu successivement par des lois séparées et dans le plus court délai possible aux objets qui
suivent :
1° L’application du jury aux délits de la presse et aux délits politiques
2° La responsabilité des ministres et des autres agents du pouvoir ;
3° La réélection des députés promus à des fonctions publiques salariées ;
4° Le vote annuel du contingent de l'armée ;
5° L'organisation de la garde nationale, avec intervention des gardes nationaux dans le choix de leurs officiers ;
6° Des dispositions qui assurent d'une manière légale l'état des officiers de tout grade de terre et de mer ;
7° Des institutions départementales et municipales fondées sur un système électif ;
8° L'instruction publique et la liberté de l'enseignement ;
9° L'abolition du double vote et la fixation des conditions électorales et d'éligibilité.
d’incertitudes pour de nombreuses personnes aujourd’hui. Cette difficulté résulte du mot
« politique ».
Comme le développe le professeur Chevallier 7, le terme « politique » est communément
admis dans un sens étroit correspondant à l’idée « d’aménagement du gouvernement » ou
encore de celle des « rapports de gouvernement ». Or la politique représente bien plus que
cette simple conception qui peut être définie comme la « politique mineure ».
La politique dans son sens plus général et absolu, c’est-à-dire la « politique majeure », est
celle qui « préside à l’organisation générale de la Cité ». C’est en vertu de cette définition
que devra être entendu le délit politique, c’est-à-dire comme consistant en l’atteinte d’une
norme supérieure régissant l’organisation générale de la société8.
Par ailleurs la notion de « délit politique » est récente dans notre langage juridique en ce
qu’elle n’émerge qu’à partir du XIXème siècle, même si l’idée qui correspond à l’entendement
de ce type de délit est bien plus ancienne et remonte aux origines même de la formation des
États9.
Très tôt10 la Monarchie absolue d’Ancien Régime érige au rang de crime politique le crime de
lèse-majesté11. Les Lois Fondamentales d’Ancien Régime considèrent ce crime comme étant
d’une gravité sans égale dans la mesure où un tel crime vise à détruire le principe même de la
Monarchie et des Lois Fondamentales12.
Il faut attendre les réflexions et les doctrines développées par les publicistes et les philosophes
des Lumières pour voir apparaître en France et en Italie, les prémices d’une réflexion sur la
distinction entre crimes d’État ou publics et crimes privés.
L’un des premiers à consacrer une analyse approfondie sur cette distinction est G. Filangieri.
Dans son traité La science de la législation, G. Filangieri n’établit pas véritablement de

7
J.-J. Chevallier, op. cit., p. 1.
8
Cf. infra, Première partie, Titre II.
9
S. Strachounsky, De la détermination des délits à caractère politique, Montpellier, 1926, p. 17.
10
Selon J.-M. Carbasse (Histoire du droit pénal et de la justice criminelle, 2ème édition, PUF, 2006, p. 328), il
semble que le recours à la notion de crime de lèse-majesté tende à se développer dès l’année 1207 au profit de la
Cour du roi, sous le règne de Philippe Auguste. Cette notion réapparait au XII ème siècle après plusieurs siècles
d’oubli, lorsque « les juristes découvrent dans le droit de Justinien le vieux crimen majestatis » et le mettent au
service des princes.
11
F. Desportes et F. Le Gunehec, Droit pénal général, 11ème édition, Economica, 2004, p. 97.
12
Alors même que la matérialité de l’acte est limitée ou inexistante ou que les conséquences peuvent être
minimes, la sanction et le châtiment sont le plus souvent d’une extrême cruauté. Voir à ce titre le supplice de
Damiens développé par M. Foucault, in. Surveiller et punir, 2002, pp. 9 à 12.
distinction entre délit privé et délit public 13 qui laisserait préfigurer une distinction entre délits
politiques et de droit commun14.
En revanche il procède à une répartition des délits selon différentes classes15. Il distingue à ce
titre dix classes de délits. Il y a les délits contre la divinité16, les délits contre le souverain17, les
délits contre l’ordre public18, les délits contre la confiance publique19, les délits contre le droit
des gens20, les délits contre l’ordre de la famille 21, les délits commis contre la personne du
citoyen22, les insultes à la dignité naturelle et civile de l’homme, les attentats contre l’honneur
de l’homme, et enfin les attentats contre la propriété.
Parmi ces délits et les peines qui leurs sont appliquées, il est en qui sont particulièrement
injustes et critiquables. Cela est notamment le cas de la lèse-majesté. Ayant élaboré un
développement très précis sur le contenu de ce type de crime au sein de la civilisation
romaine23, G. Filangieri considère qu’outre leur « impureté » originelle, les lois de lèse-

13
Notons par ailleurs que l’acception du terme « délit » est entendue de façon générique en ce qu’elle concerne
aussi bien les délits que les crimes.
14
Il se limite à définir comme délit publics, ceux que « la partie publique ou le magistrat qui représente la
société » peut poursuivre et qui ne doivent pas rester impunis et comme délits privés, ceux que « la partie
publique ne peut pas poursuivre » sans la plainte et la réquisition de la partie offensée, et qui peuvent être
pardonnés.
Cf. G. Filangieri, La science de la législation, Tome IV, Paris, 1799, pp. 241 et 242.
15
Ibid., pp. 245 à 249.
16
A la différence des autres classes de délits, les délits commis contre la divinité présentent la particularité de
constituer la violation des devoirs de l’homme et non des devoirs du citoyen. En conséquence, il convient de
distinguer certains délits religieux qui sont joints à un délit civil – tels que le parricide, le parjure, l’inceste et « le
mépris des réponses des augures » - auxquels cas la peine est légitimée par la violation du pacte social ; et les
autres délits, dits purement religieux – tels que l’adoration de cultes nouveaux ou étrangers, l’inobservation des
fêtes ou des rituels, l’athéisme… -, tous les faits pour lesquels le pacte social n’est pas altéré et qui ne doivent
recevoir l’application d’aucune peine. Cf. G. Filangieri, ibid. pp. 250 à 259.
17
Il s’agit ici de tous les attentats directement commis soit contre la constitution, soit contre le représentant de la
souveraineté. Il convient de préciser que G. Filangieri (ibid., Tome V, p. 34) définit comme le souverain, la
« personne morale qui exerce le pouvoir suprême », c’est-à-dire celle qui exerce le pouvoir législatif, aussi peut-
il s’agir du monarque dans une monarchie absolue ou du parlement dans une monarchie tempérée ou dans une
république.
En outre, l’adjectif « direct » présente une grande importance dans la mesure où son emploi permet d’exclure de
la catégorie de délits contre le souverain aussi bien les abus d’autorité de la part de fonctionnaires, que les faits
de désobéissance aux ordres du souverain et que les crimes de lèse-majesté.
18
Ce sont des délits qui troublent à la fois l’ordre général et l’intérêt commun. Il s’agit en l’espèce des délits
« contre la justice publique, la sûreté, la tranquillité, la conservation, le commerce, le fisc et l’ordre politique ».
Ainsi, les crimes de lèse-majesté relèvent de cette troisième catégorie en ce qu’ils nuisent indirectement à l’État
et à l’ordre politique, et qu’ils nuisent directement à la personne qui exerce la souveraineté.
19
Il s’agit là d’une catégorie bien particulière qui pourrait se rapprocher de la classe des délits contre l’ordre
public, mais que G. Filangieri érige en catégorie autonome. Ce choix est déterminé par l’idée selon laquelle il
s’agit de la violation des obligations que tout citoyen acquiert à sa naissance envers la société.
20
G. Filangieri entend comme délits contre le droit des gens, les délits qui résultent d’une violation des devoirs et
des obligations issus du « droit universel des nations » ou des « traités particuliers » conclus entre deux ou
plusieurs nations. On peut notamment y voir les actes criminels violant les règles du droit de la guerre.
21
Pour G. Filangieri, la famille constitue une « société » entre la cité et le citoyen. Cette société tient ses droits et
ses devoirs de l’ordre naturel et des lois civiles. Est ainsi considéré comme délit contre l’ordre de la famille,
toute violation de ses droits et devoirs. En l’espèce sont compris dans cette catégorie : le parricide, l’infanticide,
l’adultère, l’inceste, le rapt, etc.
22
Il s’agit des délits qui intéressent directement les individus en particulier.
23
Cf. G. Filangieri, op. cit., Tome V, pp. 3 à 7.
majesté ont été dénaturées par les Nations européennes au cours des siècles. Elles reposent sur
des « principes détestables » qui ont acquis un « nouveau degré d’atrocité en passant dans
nos monarchies modernes24 ».
En effet, selon ce conseiller d’État de Naples, les monarchies européennes disposent en
matière de lois de lèse-majesté25, des lois les « plus injustes » et les « plus barbares que n’en
produisit jamais à Rome la tyrannie au moment de sa naissance »
L’un des symboles les plus manifestes de la barbarie de la répression des justiciables de la
justice politique s’illustre à travers les condamnations prononcées à l’égard des auteurs de
crime de lèse-majesté au premier degré. L’exécution particulièrement sauvage et cruelle du
régicide Damiens26 constitue un des principaux témoignages.
Cet ancien soldat devenu domestique, était âgé de 42 ans lorsqu’il tenta d’assassiner, le 5
janvier 1757, le roi Louis XV. Arrêté immédiatement après sa tentative d’assassinat, sur ordre
du garde des sceaux Machaut d’Arnouville, il fut interrogé sous la torture afin de démasquer
un éventuel complot et de livrer ses présumés complices. Or les interrogatoires demeurèrent
vains et ne permirent de manifester l’existence d’aucun complot ni complice.
Le procès s’ouvrit le 12 février et s’acheva le 26 mars sur une condamnation particulièrement
rigoureuse. Outre la peine de mort prononcée, la sentence prévoyait la peine la plus cruelle du
droit d’Ancien Régime : le bûcher après l’écartèlement. La sentence fut exécutée le 28 mars
dans d’atroces conditions. Le supplice de Damiens dura de nombreuses heures et nécessita la
présence de seize assistants en plus du bourreau.
Outre cette barbarie, le crime de lèse-majesté constitue aussi une injustice. Cette injustice
résulte du fait que les lois de lèse-majesté menacent des peines les plus cruelles 27 les individus
24
Ibid., p. 13.
25
Cf. notamment J.-M. Carbasse, op. cit., p. 328. Selon ce professeur, en permettant de punir tout aussi
sévèrement la seule tentative que l’exécution du crime, en assimilant par une fiction juridique le non-
dénonciateur à l’auteur et en rejetant toute forme d’excuses ordinairement admises par le droit français, le crime
de lèse-majesté s’avère bien plus sévère et rigoureux qu’il ne l’était le droit romain.
26
Cf. P.-A. Merlin, Répertoire universel et raisonné de jurisprudence, Tome IX, Paris, 1828, p. 772.
27
Cf. J. Domat, Supplément au droit public in. Les lois civiles dans leur ordre naturel, le droit public et legum
delectus, Livre III, Titre II, art. 6, p. 293. Pour ce publiciste français, ceux qui ont attenté à la vie du roi « sont
condamnés aux supplices les plus affreux. Après une amende honorable, on leur coupe le poing, on les tenaille
aux mamelles, aux bras, aux cuisses ; on jette du plomb, de l’huile, de la poix résine, de la cire et du souffre
fondus ensemble, sur les endroits où ils ont été tenaillés. Ensuite on fait tirer et démembrer leur corps à quatre
chevaux ; on brûle leurs membres, on les réduit en cendres, et on les jette au vent. Tous leurs biens sont
confisqués, même ceux qui sont situés dans les provinces où la confiscation n’a point lieu. Les maisons où ils
sont nés sont rasées, sans qu’il soit permis de bâtir dans la suite sur le même fonds ; leur père, leur mère et
leurs enfants sont bannis à perpétuité du royaume. On oblige ceux de leurs parents qui portent le même nom, de
le quitter ».
Il s’agit des huit éléments de la peine du régicide (J.-M. Carbasse, op. cit., pp. 328 et 329). Ces éléments sont
communément déployés contre les régicides. Ce sont : « 1/ l’amende honorable ; 2/ le poing coupé ; 3/ le
tenaillement aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes sur lesquels on jette du plomb fondu, de l’huile
bouillante, de la poix résine, de la cire et du soufre fondus ensemble ; 4/ l’écartèlement, les membres ramassés
jetés au feu pour être consumés ; 5/ la confiscation de tous les biens ; 6/ la démolition et le rasement de la
qui en seraient les auteurs, alors même que leur entreprise criminelle ne constituerait qu’une
tentative, ou alors même qu’aucun acte ne serait commis et que les individus seraient
confondus sur leur seule volonté de commettre un tel crime.
En outre, la condamnation pour crime de lèse-majesté présente une autre particularité en ce
qu’elle ne s’éteint pas avec la mort du condamné. Comme l’explique J.-M. Carbasse28, par une
exception très spécifique à ce type de crime, les auteurs de crimes de lèse-majesté peuvent
être « accusés et condamnés après leur mort, et la punition exécutée contre leur mémoire par
la suppression et anéantissement de leur nom et de leurs armes, confiscation de leurs biens,
rasement de leurs maisons et châteaux, et coupe de leurs bois ».
De même, la simple volonté est punissable. Ainsi pour G. Filangieri, « dans les cas de lèse-
majesté, la volonté de commettre le délit, quoiqu’elle ne soit suivie d’aucun acte, et qu’on la
manifeste lorsqu’elle n’existe plus, sera punissable, comme l’eut été le délit absolument
consommé29 ».
Or, malgré sa gravité, pour G. Filangieri30 un tel crime ne doit pas être considéré comme le
plus important. Au sommet de l’échelle des crimes de lèse-majesté réside la violation du pacte
social, c’est-à-dire celui qui rompt le lien social et par lequel « l’usurpation se joint au
meurtre ».
Autrement dit, il y a lieu de distinguer le crime commis contre la souveraineté et le régicide.
Le second attente à la vie d’un roi ou du chef d’une république mais le successeur dispose des
mêmes pouvoirs que son prédécesseur sans que la société n’en soit bouleversée, tandis que le
premier dissout l’organisation de la société, anéantit l’autorité législative et entraine une

maison avec défense d’y faire à l’avenir aucun bâtiment ; 7/ le bannissement à perpétuité des père, mère et
enfants du criminel ; 8/ enfin défense à ses frère et sœurs, oncles et autres parents de jamais porter son nom ».
P.-A. Merlin (op. cit., Tome IX, p. 771) témoigne également de la cruauté des peines applicables contre le
criminel convaincu de lèse-majesté au premier chef. Selon lui, à l’égard d’un tel criminel la peine consiste à être
« tenaillé vif avec des tenailles rouges » puis « d’être tiré à quatre chevaux ». Il rapporte à ce titre plusieurs
condamnations de personnes exécutées en vertu des lois de crimen majestatis, c’est ainsi que furent exécutés de
manière particulièrement horrible P. Barrière en 1593, J. Châtel en 1594 ou encore plus tard F. Ravaillac et R.-F.
Damiens.
28
J.-M. Carbasse, op. cit., p. 328.
Cf. également J. Domat, op. cit., Livre III, Titre II, art. 8, p. 293. Pour ce publiciste, les supplices doivent être si
grands et dissuasifs que la peine pour crime de lèse-majesté ne s’éteint pas, même avec la mort du criminel. On
fait alors le procès à son cadavre ou à sa mémoire, « on ordonne la confiscation de ses biens au profit du roi, et
on condamne sa postérité aux mêmes peines que s’il avait été convaincu pendant sa vie du crime de lèse-
majesté ».
29
G. Filangieri, op. cit., Tome V, p. 22.
Cf. également J. Domat, op. cit., art. 5, pp. 292 et 293. Selon lui, en matière de crimes de lèse-majesté, sont punis
non seulement « ceux qui les ont commis, mais encore ceux qui ont formé le dessein de les commettre ». Les
peines assorties à ce type de crimes s’étendent également à « ceux qui, ayant quelque connaissance des mauvais
desseins formés contre le roi et contre l’État, ne les ont pas révélés, quoiqu’ils n’aient point eu de part à ces
complots criminels ».
30
G. Filangieri, op. cit., Tome V, pp. 38 et 39.
véritable rupture avec l’ordre établi. Pour G. Filangieri un tel crime constitue le véritable
crime de lèse-majesté31.
G. Filangieri place la notion de pacte social comme donnée supérieure à toute autre, et dont la
violation constitue le crime de lèse-majesté par excellence. Dès lors sa doctrine est conforme
à l’esprit des Lumières en ce qu’elle ôte le pouvoir spirituel de la puissance temporelle d’une
part et qu’elle reconnait l’existence d’un pacte originaire par lequel les hommes sont associés
et organisés volontairement en société.
Or, si l’on considère l’opinion de J. Domat, on voit au contraire le lien très étroit entre le
pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Lorsqu’il définit la notion de crime de lèse-majesté,
ce publiciste réaffirme la conception d’Ancien Régime selon laquelle le roi est l’incarnation
de Dieu sur terre.
Selon lui32, « on appelle crime de lèse-majesté, tous les attentats contre la personne sacrée du
roi et contre l’État. Ces crimes sont les plus énormes de ceux qu’on puisse commettre contre
l’ordre de la société civile : ce sont des sacrilèges, parce que les souverains sont sur la terre
les images de Dieu même ».
En revanche on retrouve dans le Traité de la justice criminelle de D. Jousse33 une conception
inspirée d’une philosophie moins surannée à travers une distinction entre les délits publics et
les délits privés.
Les délits publics constituent une catégorie importante des crimes et des délits, ils
correspondent à ceux « qui troublent l’ordre et la sécurité publique, comme sont les crimes de
lèse-majesté divine ou humaine, l’hérésie, la fausse monnaie, le vol de grand chemin, le port
d’armes et les assemblées illicites, les meurtres et les assassinats, les empoisonnements, les
rébellions à justice, les blasphèmes et autres de cette nature, les injures graves avec voies de
fait et mauvais traitements commis dans un grand chemin ».
A coté du flou d’une telle définition laquelle englobe des crimes et délits variés, et ne permet
pas de véritablement discerner les crimes et délits privés des crimes et délits publics, D.
Jousse élabore une technique permettant de distinguer de manière plus rigoureuse les crimes
publics et les crimes privés34. Il s’agit de les distinguer par leur objet, selon qu’ils attaquent
« la majesté divine, le souverain ou les particuliers ».

31
Ibid., p. 36.
C’est d’ailleurs un tel crime qui sera entendu par les révolutionnaires comme constituant le crime de lèse-Nation.
32
J. Domat, op. cit., art. 1, p. 292.
33
D. Jousse, Traité de la justice criminelle en France, Tome I, Paris, 1771, p. 4.
34
Ibid., pp. 5 et 6.
La première catégorie concerne « les blasphèmes, les impiétés, l’athéisme et les autres crimes
de lèse-majesté divine »35.
La deuxième concerne le crime de lèse-majesté à proprement parler c’est-à-dire « les attentats
contre le prince et contre l’État, ceux qui attaquent le souverain et l’ordre du
Gouvernement ». La troisième catégorie s’étend à tous les autres crimes et délits, ceux qui
offensent les particuliers comme « les vols, les meurtres, l’adultère, les libelles
diffamatoires… ».
Bien que le terme d’infraction politique soit encore inexistant à la fin de l’Ancien Régime,
une telle distinction permet d’annoncer la distinction majeure qui séparera le crime de droit
commun du crime politique au XIXème siècle. Le critère de référence est alors l’État à travers
la personne et la fonction royale ainsi que le gouvernement du roi.
Or, la chute de la Monarchie absolue et l’avènement du libéralisme, prôné et érigé comme
valeur constitutionnelle par les révolutionnaires de 1789, n’atténuent en rien la rigueur
applicable à de telles infractions dans la mesure où, toujours sous couvert de protéger la
Monarchie constitutionnelle puis la République naissante, les crimes d’État se multiplient
dans le Code pénal de 179136 et seront perpétués dans le Code pénal de 1810.
Aussi voit-on se substituer au crime de lèse-majesté une notion inédite plus conforme à la
vision révolutionnaire de l’État ; le crime de lèse-Nation apparait alors dans le droit français.
Cette notion est rapidement dévoyée et adaptée à l’état de la situation politique et sociale du
pays, servant de fondement aux politiques répressives les plus sévères. Le crime de lèse-
Nation devient l’arme principale du salut public et un instrument juridique particulièrement
efficace pour lutter contre toute forme d’opposition.
Au mépris des Droits de l’Homme proclamés quatre ans plus tôt, la Convention élabore ainsi
tout un droit politique, confiant à des juridictions d’exception, tel que le Tribunal
révolutionnaire institué par un décret du 10 mars 179337, la compétence de juger et d’envoyer
à l’échafaud tout « suspect » ou autre « ennemi du peuple »38.

35
Il convient de noter que la lèse-majesté divine, notion héritée des sociétés les plus anciennes (Judée, Perse,
Inde, Chine, Rome…), rejetée un temps ou abandonnée définitivement par les romains et par les civilisations
hellénistiques, fut introduite très tôt en France, dès le Haut Moyen-âge, lorsque l’Église romaine favorisait le
pouvoir royal en proclamant que le roi détenait son pouvoir de Dieu. Cf. S. Strachounsky, op. cit., p. 33 ; cf.
P. A. Papadatos, Le délit politique, contribution à l’étude des crimes contre l’État, Genève, 1955, pp. 5 à 15 ; et
cf. notamment C. Lombroso et R. Laschi, Le crime politique et les révolutions, Tome II, 1892, pp. 213 à 226
36
Sur les 150 infractions prévues, 82 sont de nature politique.
37
Cf. annexe n° 1.
38
F. Desportes et F. Le Gunehec, op. cit., p. 97.
De même la loi dite « des suspects » du 17 septembre 179339 restaure pour les besoins de la
répression une forme de responsabilité familiale permettant d’étendre la responsabilité d’un
émigré à sa famille restée sur le territoire français, dès lors que ses membres n’ont pas
« constamment manifesté leur attachement à la Révolution ».
Cet état de nécessité politique est défini par F. Desportes et F. Le Gunehec dans leur traité de
Droit pénal général. Pour ces juristes, la Terreur établit une « justice expéditive, [une]
responsabilité présumée et collective, [une] peine de mort systématiquement encourue ».
C’est ainsi que sous la Terreur, la répression des infractions considérées comme politiques
atteint à son comble.
Or, en réaction au paroxysme répressif déployé sous la Convention, le XIXème siècle voit se
développer sous la plume de certains libéraux, une conception plus tempérée et raisonnée de
la justice politique.
Certains jugements reposent encore parfois sur des faits politiques ou sont considérés comme
des procès de régime40, mais c’est à cette époque que se produit une véritable rupture en
France. Tant dans la pensée politique que dans la pensée juridique, la justice politique
acquiert une acception nouvelle.
Si le criminel d’État est toujours entendu comme il l’était depuis l’antiquité, c’est-à-dire
comme un ennemi de l’État 41, son statut connait en revanche une évolution sans précédent à
travers laquelle du statut d’ennemi de l’État, le criminel d’État tend à être considéré comme
un penseur, un idéaliste ou un homme « de bonne compagnie42 ». Il est désormais entendu
comme un individu dont la perversité est moindre, sinon inexistante.
Plusieurs explications ont retenu notre attention au titre de cette évolution majeure de notre
droit. D’abord, il y a lieu de prendre en compte l’instabilité politique qui règne en France
depuis la Révolution de 1789, instabilité illustrée par la relativité du pouvoir fondé par les
constituants des divers régimes politiques, qui, bien que convaincus de détenir la constitution
idéale et de lui reconnaitre un caractère perpétuel, sont rapidement renversés et déchus.
Ensuite, par voie de conséquence, on assiste à un phénomène nouveau selon lequel les
adversaires du pouvoir sont considérés comme de véritables héros dès qu’ils parviennent à
conquérir le pouvoir, alors que la veille, ils étaient considérés comme les pires criminels par le

39
Cf. annexe n° 2.
40
Sont ainsi jugés et exécutés pour des raisons et des convenances purement politiques ou idéologiques le duc
d’Enghein sous le premier Empire et le maréchal Ney sous la Restauration.
41
Cf. à ce titre la thèse d’A. Mellor, Les conceptions du crime politique sous la République romaine, Paris, 1934,
pp. 24 et s.
42
Ibid., p. 1.
régime en place. Ce sentiment résulte de la nature même du conflit qu’ils ont entretenu avec le
pouvoir établi en ce qu’ils n’ont fait que remédier aux imperfections d’un système
institutionnel désuet ou critiquable en élaborant une nouvelle forme de régime.
Dès lors, partant de ces données, les libéraux du XIXème siècle élaborent une théorie consistant
à reconnaitre avec compassion et un certain respect, des individus qui n’ont été placés dans
l’illégalité que par leur infortune et non par leur perversité.
En effet, selon A. Homad Sultan43, c’est en 1822 qu’une théorie de la criminalité politique
commence à émerger dans la société française. La France n’est pas le seul pays à développer
cette théorie comme le rappelle L. Hugueney dans l’avant propos, d’autres nations comme la
Russie, l’Italie, la Belgique ou l’Allemagne affirment très tôt des théories sur cette forme de
criminalité.
Pour autant la France mérite d’être reconnue comme l’une des nations qui sont à l’origine de
cette réflexion et chez lesquelles la législation sera très rapidement adaptée dans la mesure où
cette doctrine reçoit en partie une application lors des gouvernements libéraux de la
Restauration et particulièrement sous le gouvernement de Juillet à partir des années 1830 et
sous le gouvernement de la deuxième République.
En dépit de certains regains de sévérités ponctuels expliqués par le gré de circonstances 44, il y
a lieu de constater que la période s’écoulant entre 1814 et les années 1870 est une période
généralement propice à cette doctrine.
Nous considérons que cette doctrine tend à disparaître avec la transformation du délit ou
crime à caractère politique, lorsque ces infractions ne sont plus l’apanage d’idéalistes luttant
pour l’établissement d’une forme de gouvernement plus convenable que la forme existante,
mais lorsque ces infractions deviennent l’œuvre d’individus luttant pour une destruction pure
et simple de tout système de gouvernement et plus généralement pour la destruction de
l’organisation générale de la société.
Dès lors, il ne s’agit plus d’une alternance entre partisans d’institutions monarchiques,
républicaines ou impériales, pas plus qu’il ne s’agit d’octroyer à la Nation des institutions que
l’on considère subjectivement comme meilleures ou mieux appropriées, mais il s’agit
43
A.-W. Homad Sultan, La répression de la criminalité politique en droit comparé, Paris, 1944, p. 35.
1822 est retenue comme date clé par A. Homad parce que c’est entre 1821 et 1822 que paraissent les ouvrages de
F. Guizot Des conspirations et de la justice politique et De la peine de mort en matière politique, ouvrages qui
au-delà de la seule conception libérale de leur auteur, témoignent « de la conscience et de la sensibilité de ses
contemporains ». Autrement dit, plus que l’idée d’un homme, c’est dans la sociologie des débuts des années
1820 que l’on peut trouver les prémices et l’annonce d’un changement décisif sur l’entendement de la criminalité
et de la délinquance politique.
44
Cf. J.-J. Lemouland, Les critères jurisprudentiels de l’infraction politique, RSC, 1988, pp. 17 et 20.
d’opérer une révolution jusque dans les fondements sociaux et moraux les plus solidement
enracinés depuis la Révolution française – fondements qui ont perdurés à travers une dizaine
de régimes politiques – pour détruire l’organisation générale de la Cité.
Le combat idéologique se déplace alors du terrain de la simple organisation institutionnelle du
pouvoir politique à l’annihilation et à une réorganisation générale de la société par l’utilisation
de moyens particulièrement violents. La coloration politique de ce nouveau type de
criminalité étant inexistante, aussi comprend-on que le caractère de délinquant ou de criminel
politique se perde pour intégrer cette forme de criminalité au droit commun.
De plus, il convient de noter que la plupart des infractions qui étaient considérées comme
politiques depuis le Code pénal de 1810 sont abrogées dans les années 1880 45. Ainsi, cette
donnée prise en considération, si l’on ajoute à cela l’abrogation en 1852 de la loi du 8 octobre
1830 qui déterminait les infractions à caractère politique, on voit combien le domaine de
l’infraction politique devient limité à partir des années 1870.
Par ailleurs, la doctrine de tolérance à l’égard des criminels d’État était fondée sur le postulat
à partir duquel l’agent avait agit dans le cadre d’une lutte régulière avec l’État, dirigée
exclusivement contre les intérêts de l’État sans présenter de véritable menace directe pour
l’ensemble des citoyens46.
Or, dans les années 1870 – 1880, les infractions politiques habituelles 47 évoluent vers la
violence48, c’est l’époque de la naissance des premiers attentats terroristes et des mouvements
anarchiques.
En outre, il convient de retenir comme élément justifiant le terme de cette étude à la fin du
second Empire que l’année 1871 et l’extrême violence engendrée et occasionnée lors de
l’avènement de la Commune de Paris, marquent un tournant décisif dans les « relations »
habituelles entre le pouvoir et le délinquant politique.

45
Cf. R. Charvin, op. cit., p. 433. C’est notamment par l’extension de certaines libertés publiques telles que la
presse, de réunion ou d’association, que de nombreux délits politiques sont abrogés à compter des années 1880.
46
En atteste J.-J. Chevallier (op. cit., p. 168) pour qui c’est durant la période 1815 – 1870 que les « problèmes
constitutionnels et politiques au sens étroit apparaissent comme les principaux ». C’est au cours de cette période
que la France « continue à chercher une forme de gouvernement qui puisse lui assurer la stabilité politique ».
Dès lors s’impose le constat selon lequel le délinquant politique ne doit pas être jugé et condamné
démesurément. Ce délinquant acquiert cette particularité propre au XIX ème siècle au terme de laquelle il ne fait
que s’inscrire dans le cadre d’une lutte de partis, d’opinions ou de philosophies, dénuée de toute perversité.
47
Les séditions, les sociétés secrètes, les excitations à la haine ou au mépris du gouvernement, les offenses au
chef de l’État ou au gouvernement, les ports d’emblèmes, de signes de ralliement ou de décorations non
autorisées, etc.
48
La violence accrue à la fin du XIX ème siècle de certaines infractions habituellement considérées comme
politiques, entraine leur « éviction » de leur rang d’infraction politique. C’est ainsi qu’un certain nombre
d’infractions font l’objet d’une « dépolitisation marquée » pour retomber dans un régime de droit commun. Cf.
R. Koering-Joulin, Infraction politique et violence, La semaine juridique, 1982, n° 2 et s. Cf. également J.-J.
Lemouland, op. cit., p. 20.
Notons également qu’après la chute du second Empire et particulièrement à l’occasion de la
guerre de 1870, les velléités entre monarchistes et républicains tendent à se réduire. La
troisième République tend à acquérir une certaine stabilité, cette stabilité sera d’ailleurs
illustrée par la durée de vie du régime, qui encore aujourd’hui constitue l’un des régimes
politiques français des plus longs49.
Enfin, nous justifions les années 1870 comme terme de notre étude dans la mesure où c’est à
cette période qu’un nouveau mouvement pénal apparait. Ce mouvement est fondé sur une
appréciation différente de la peine des théories traditionnelles qui ont manifesté une certaine
inefficacité devant le taux croissant des récidives 50. Aussi voit-on se substituer aux Écoles
classique et néo-classique, le mouvement du positivisme pénal51.
En conséquence, la période 1814 – 1870 correspond à un moment exceptionnel durant lequel
bien que la France se soit dotée d’une constitution civile à travers les droits de l’homme et les
garanties fondamentales des individus, elle cherche encore son système de gouvernement
idéal.
Cette quête semble bien vaine en ce qu’aucun gouvernement ne parvient à y répondre. A
l’image de la monarchie absolue d’Ancien Régime, les gouvernements post-révolutionnaires
sont tous convaincus de leur légitimité et de leur perpétuité, et malgré ce sentiment aucun
d’entre eux ne parvient à durer.
Considérant que tout groupe social institutionnellement organisé dispose d’un droit naturel à
sa conservation, tous ces gouvernements font preuve de la plus grande rigueur à l’égard de
leurs adversaires. C’est d’ailleurs dans cette optique que sont rédigés les Codes pénaux de
1791 et 1810.
C’est à partir de 1830 qu’une conscience nouvelle émerge au sein de la pensée politique.
Progressivement les hommes d’État prennent conscience que le gouvernement idéal n’existe
pas52 et qu’aucun gouvernement ne peut prétendre à l’éternité. En conséquence, l’individu et
particulièrement le délinquant politique, ne doit plus se heurter aux rigueurs et à
l’intransigeance de l’État.
Or se pose une difficulté majeure au terme de laquelle les gouvernements ne parviennent
jamais à prendre totalement acte des progrès qu’ils entendent réaliser. Cette difficulté repose
49
Entre 1789 et 1870, la durée de vie moyenne d’un régime politique est de onze ans.
50
Cf. J.-M. Carbasse, Histoire du droit pénal…, pp. 448 à 450.
51
Les principaux tenants de ce mouvement inscrits dans la mouvance d’A. Comte, sont C. Lombroso, E. Ferri et
Garofalo.
52
A ce titre la Monarchie de Juillet semble être un bon compromis entre les différents intérêts. Elle satisfait les
orléanistes ainsi que les bonapartistes et les républicains conservateurs qui voient en ce régime « la meilleure des
républiques ».
sur la contradiction qui existe entre la nécessité de conservation du groupe social à travers son
gouvernement et la reconnaissance de la relativité des gouvernements à partir des années
1830.
Cette contradiction constitue l’obstacle le plus grand aux progrès qui pourraient être entrepris
et surtout elle témoigne de cette politique chancelante s’orientant tantôt vers des progrès
considérables en assortissant le statut du criminel politique d’un statut très favorable par
rapport au statut des criminels de droit commun, et tantôt vers une politique répressive très
sévère.
De cette problématique résulte deux aspects. D’une part, il y a lieu de voir que la période
1814 – 1870 correspond à une véritable « révolution » dans l’entendement que l’on porte au
criminel d’État.
Bien que la France ait été dotée par l’Empire d’un socle juridique solide à travers un Code
pénal promouvant la prédominance absolue de l’État sur l’individu, pour autant nous devons
constater l’existence d’une contradiction de principes entre ce socle juridique sur lequel
repose tout notre droit criminel de l’époque avec la haute influence philosophique et
humaniste transmise par les Lumières, ainsi que les doctrines pénales développées par C.
Beccaria et le mouvement général de modération de la sanction pénale.
Désormais deux discours coexistent dans la pensée politique française, l’un considérant l’État
comme norme supérieure à laquelle nul ne peut attenter sous peine d’être exposé aux pires
rigueurs de la loi, et l’autre considérant que chaque individu pris isolément bénéficie de droits
naturels que l’État doit assurer et sauvegarder et dont la violation légitimerait l’insurrection.
Aussi l’individu tend-il à être promu au sommet de cette échelle de valeur, ce qui annonce la
philosophie qui gouverne nos Codes actuels.
Dès lors il conviendra d’observer que le XIXème siècle représente une phase transitoire entre
l’ancienne conception de « crime d’État » ou de « justice politique » vers la notion plus
encadrée de crime ou « délit politique ». Partant du Code pénal de 1810 lequel demeure la
codification de référence en matière criminelle, il conviendra de relever l’aménagement
majeur opéré dans la législation pénale à travers la loi du 8 octobre 1830 (Première partie).
D’autre part il conviendra d’observer que la contradiction évoquée précédemment entre la
place de l’État et celle de l’individu, aura des conséquences dans la répression effectuée par la
politique criminelle et la justice pénale des gouvernements successifs. Partant de l’évolution
du crime d’État en notion d’infraction politique, il sera examiné l’adaptation légale et
réglementaire opérée par les régimes politiques du XIXème siècle.
Il s’agira notamment d’analyser les particularismes vers lesquels s’oriente la répression en
matière de criminalité politique en abordant la question de la nature des juridictions
compétentes ainsi que celle des théories juridiques en vertu desquelles les juridictions
assortissent leurs décisions.
Nous observerons comment et quelle manière la politique criminelle définie par le
gouvernement et adoptée par la jurisprudence s’oriente tantôt vers une certaine rigueur
lorsque la conjoncture est défavorable au pouvoir politique et tantôt vers la clémence, lorsque
la conjoncture est propice au gouvernement (Deuxième partie).
Première partie 
La place de l’infraction politique 
dans la législation du XIXème 
siècle : un aménagement pénal 
fondé sur une conception libérale 
de l’État

L’évolution de la notion et du régime de l’infraction politique au XIX ème siècle est déterminée
par de nombreux facteurs. Historiquement, cette évolution a pour cause les excès engendrés
par l’absolutisme sous l’Ancien Régime à travers les supplices infligés aux criminels d’État
ou encore les exécutions massives perpétrées au nom du salut public sous le régime de la
Convention.
Quelle que soit sa dénomination, la sauvegarde de l’État est une notion qui permet de
légitimer les peines les plus lourdes contre ceux qui osent attenter à l’État. La raison de cette
sévérité tient au fait que depuis les origines de la civilisation, l’organisation sociale des
individus en une entité supérieure constituant l’État est au somment de l’échelle des valeurs.
Or, avec la pensée libérale des philosophes des Lumières, l’homme en tant qu’individu
composant le tissu social, tend à être pris en considération. L’individu ne s’efface plus
derrière le groupe social, il n’est plus considéré comme exclusivement soumis à des devoirs
envers la société mais il est reconnu comme étant un être titulaire de droits et de devoirs.
En conséquence la société est soumise à des devoirs envers l’individu lesquels résident
particulièrement dans le respect et la protection de ses droits. Les droits de l’individu sont
pour l’essentiel ceux qui sont proclamés par les Déclaration des Droits de l’Homme et du
Citoyen53 tels que la liberté54, la propriété55 ou l’égalité devant la loi56.
Mais plus encore, la société doit garantir les droits politiques de l’individu à travers le respect
de la liberté d’opinion57, la liberté d’expression58 et particulièrement le principe de résistance à
l’oppression59.
Ce dernier principe constitue certainement le droit politique par excellence en ce qu’il permet
à l’individu dont les droits sont violés par le pouvoir politique, de le renverser en toute
légitimité. Dans la mesure où l’homme s’organise en société afin de préserver et conserver ses
droits naturels et imprescriptibles, dès lors que l’organisation politique viole ces droits,
l’homme dispose du droit le plus fondamental de résistance.
Cette place de l’individu par rapport à l’État constitue une révolution d’ordre juridique
rompant avec les conceptions héritées depuis l’antiquité. Or cette conception nouvelle est le
fruit d’une lente évolution qui a pour origine le XVIIIème siècle et notamment la philosophie
des Lumières.
C’est en vertu de cette conception libérale, humaniste voire philanthropique selon laquelle la
société doit rendre sa place à l’individu et garantir ses droits comme elle doit imposer le
respect de ses devoirs, que la conception philosophique du droit de punir évolue
considérablement. Cette philosophie produit un impact extraordinaire sur la pensée libérale du
XIXème siècle entrainant une réflexion tant sur la nature que sur la forme de la peine en général
et en particulier lorsqu’elle concerne la criminalité politique. Dans la continuité de cette
réflexion les penseurs et les hommes politiques du XIXème siècle viennent à développer tout un
discours sur l’abolition de la peine de mort en matière politique (Titre I).
Partant de cette conception libérale de la sanction, il convient d’observer si elle produit ou
non un impact dans la législation pénale du XIX ème. Autrement dit, il y a lieu de rechercher si

53
Cf. annexe n° 3.
54
Art. 4 : La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de
chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces
mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.
55
Art. 17 : La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité
publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité.
56
Art. 1er : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être
fondées que sur l’utilité commune.
57
Art. 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne
trouble pas l’ordre public établi par la Loi.
58
Art. 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme :
tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas
déterminés par la Loi.
59
Art. 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de
l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.
l’arsenal législatif déployé en matière de criminalité politique tant dans le Code pénal de 1810
que dans la politique criminelle des gouvernements, illustre toujours l’idée d’une
prédominance de l’État sur les intérêts des individus.
A cette interrogation, il s’agira d’observer que le Code Pénal de 1810 et la législation pénale
de l’époque résulte des conceptions absolutiste, révolutionnaire puis impériale de l’État,
conceptions selon lesquelles l’État demeure la norme de référence supérieure à toute autre
valeur. Il conviendra de voir que l’État mérite une protection particulière supérieure aux droits
des individus. A ce titre, la loi du 8 octobre 1830 qui détermine les infractions politiques et les
soumets à la connaissance du jury, présente certes une prise en compte de l’individu mais très
limitée dans la mesure où elle ne place pas l’individu comme valeur supérieure (Titre II).

Titre premier ­ La réflexion libérale sur les 
concepts de crime d’État et de justice 
politique

L’influence de la philosophie des Lumières sur les mœurs françaises, puis sur la politique
suivie par les gouvernements successifs du XIX ème siècle, est une donnée incontestable.
Particulièrement en matière de droit de punir et du droit criminel en général, les Lumières ont
élaborés et développés des principes plaçant l’individu au centre des préoccupations morales
et philosophiques.
Depuis la proclamation des principes fondamentaux des Droits de l’Homme jusqu’à leur
reconnaissance constitutionnelle et à la reconnaissance pénale des principes de légalité, de
proportionnalité des peines et autres garanties pénales applicables aux justiciables ; chaque
gouvernement a contribué à sa manière, en fonction de sa philosophie et de sa nature, à
participer a leur application.
Dès 1791, la reconnaissance des principes et des garanties de droit pénal, tels que les
promouvait C. Beccaria60, est intégrée dans le droit français. Malgré quelques dérives
autoritaires de circonstance, l’enracinement de ces principes dans le droit criminel français est
indubitable.

60
C. Beccaria, Des délits et des peines, Paris, 1980.
Conformément à cette évolution générale du droit criminel, la notion de crime d’État réputée
pour être particulièrement sévère et rigoureuse, semble jouir à la fin du premier quart du
XIXème siècle, d’une acception nouvelle.
Certes l’État est toujours la norme supérieure à toute chose dont le Code criminel reconnait et
protège l’existence. Mais eu égard à la réflexion libérale sur la place de l’individu dans la
société et le droit, on voit apparaitre une sorte de concurrence à travers laquelle l’individu doit
jouir de droits et garanties que l’État doit respecter et assurer.
Deux données méritent d’être évoquées en ce qu’elles permettent d’expliquer l’évolution que
va subir la notion de justice politique au cours du XIXème siècle. A travers elles sont illustrées
à la fois les raisons de l’évolution de l’entendement du crime ou du délit à caractère politique
et l’orientation vers la clémence vers laquelle les gouvernements vont faire incliner l’ancienne
notion de justice politique.
La première donnée est issue de l’évolution des principes des Lumières. Désormais se pose la
question du sort du justiciable de la justice criminelle, de ses droits et garanties pénales, ainsi
que de la nature des crimes pour lesquels il est poursuivi.
Cette réflexion de l’école classique au XVIII ème siècle présente un intérêt cardinal dans la
mesure où elle va annoncer des changements majeurs dans la politique criminelle de la France
du XIXème. Cette réflexion va permettre à terme de faire naître un véritable mouvement de
clémence en faveur du criminel politique (chapitre I).
La seconde donnée concerne la manifestation d’un mouvement plus spécifique portant sur la
question de la peine capitale en matière politique. Dans la continuité de l’école classique qui
considérait les droits et garanties pénales de l’individu comme constituant une créance que ce
dernier avait sur l’État, il devient alors nécessaire pour une partie de l’opinion publique et de
la classe politique, d’assortir le statut juridique du criminel politique d’une garantie nouvelle.
Selon ce mouvement apparu dans les années 1820, il convient de poser la question de la
nature de l’acte commis par le criminel d’État et des conséquences pénales que peut et doit
engendrer un tel acte. Parce que la perversité d’un crime d’État est moindre que celle qui
résulte d’un crime de droit commun et parce que le criminel politique s’inscrit dans le cadre
d’une lutte de principes, de valeurs et d’idées, le vouer à la mort semble constituer un excès
de plus arbitraires (Chapitre II).
Chapitre 1 ­ L’influence libérale de l’École classique : les 
prodromes d’une réflexion sociologique et morale sur 
la justice politique

Se limiter à constater un adoucissement de la justice politique dans le droit et dans les mœurs
du XIXème siècle sans discerner les éléments ayant favorisé cette évolution, serait une lourde
insuffisance.
A l’instar de toute règle de droit ou de toute règle morale, une telle entreprise resterait bien
vaine si l’évolution d’une règle ou d’une situation ne se limitait, pour le juriste ou l’historien,
qu’à l’approche d’une fin sans en étudier ses causes.
Aussi convient-il nécessairement de relever les éléments qui témoignent de l’amélioration
progressive du sort du justiciable, du sort du délinquant politique et plus généralement de
l’infraction à caractère politique au cours du XIXème siècle.
Aux origines de la notion d’infraction politique telle qu’elle apparait au XIXème siècle, se
situent tout un débat et toute une réflexion sur la nature de la peine criminelle. Parce que
l’individu est définit comme un être doté des droits et non plus comme un être exclusivement
soumis à des devoirs, il devient alors nécessaire de modifier son statut pénal.
Sans placer l’individu au dessus de l’État, cette réflexion présente néanmoins l’intérêt de
rejeter une conception surannée de la justice et placer l’individu à une place un plus équitable.
Cette réflexion qui constitue l’apanage de l’École classique sera évoquée dans un premier
temps. Aussi abordera-t-on la doctrine libérale développée par l’École classique (Section I).
Par ailleurs, il sera intéressant d’observer que cette théorie n’est pas restée vaine, en ce qu’elle
a produit dans la pratique un certain impact. Malgré la sévérité résiduelle du droit criminel du
XIXème siècle, grâce à la réflexion développée par l’École classique puis l’École néo-classique
sur le droit de punir, le régime répressif français tend à s’améliorer (Section II).

Section I – L’influence libérale de l’École classique sur la justice pénale 
du XIXème siècle

Le professeur P. Rossi définit positivement et négativement le droit de punir. Positivement on


l’entend comme le droit de repousser ou de réparer le mal par le mal ; négativement, c’est le
droit d’assujettir à un mal correspondant l’auteur d’un mal injuste lorsque ce même mal serait
accompli et absolument irréparable, alors même qu’il n’y aurait plus rien de menaçant de la
part du malfaiteur.
Cette définition doit être entendue restrictivement dans la mesure où elle constitue
l’émanation exclusive de la justice humaine et légale et qu’elle ne consiste pas en l’exercice
d’une vengeance privée. Autrement dit, il s’agit du « pouvoir qu’exerce la société61 ».
En dépit d’une certaine continuité remontant à de temps immémoriaux, faisant application
d’une opinion très rigoureuse, arbitraire et inégalitaire de la peine (§ I), il faut attendre le
XVIIIème siècle pour que des penseurs à travers toute l’Europe, élaborent une réflexion sur ce
sujet.
L’apport de ces hommes qui ne sont pourtant pas forcément des juristes, sur une haute
question de politique criminelle des États et de doctrine pénale, contribue à creuser avec plus
de netteté le fossé qui émerge entre l’arbitraire répressif et un certain philanthropisme. C’est
dans ces conditions qu’éclot et se développe le courant libéral (§ II).

§ I – L’évolution du droit de punir

Au fil des époques, les fondements du droit de punir la criminalité n’ont cessé d’évoluer. Pour
les Grecs et les Romains, le fondement du droit de punir, réside originairement dans l’idée de
vengeance. La peine apparaît d’abord comme le moyen d’assouvir le cœur de la victime et de
lui procurer un certain plaisir en laissant à sa disposition la personne du criminel.
Il s’agit alors d’un « moyen de rendre à l’offensé son honneur perdu […] en infligeant à son
offenseur un outrage qui l’humilie62 ». C’est également, selon J. Ortolan63, l’usage d’une
passion. Cette passion se manifeste par le désir ineffable de « rendre avec usure à l’offenseur
le mal » qu’il a réalisé. Ainsi la vengeance est-elle une passion « active », traduisant un
instinct naturel, qui ne s’apaise qu’une fois satisfaite.
Assez rapidement on s’aperçoit que la place importante laissée à l’idée de vengeance est
insuffisante, d’abord parce qu’elle ne se suffit pas d’un point de vue moral à apaiser le mal
subit, ensuite parce qu’elle est injustifiée d’un point de vue philosophique et juridique, et
enfin parce que la Cité ne prend aucune sinon qu’une part très réduite dans la punition du
coupable.
Aussi voit-on s’opérer un glissement de cette notion de vengeance privée ou de réaction
individuelle vers la société des hommes. La vengeance devient publique. Elle est alors
61
F. Hélie, Œuvres complètes de Pellegrino Rossi, 1872, p. 99-100.
62
J. Pradel, Histoire des doctrines pénales, p. 8.
63
J. Ortolan, Éléments de droit pénal, Tome II, 5ème édition, 1886, p. 81 et 86.
l’apanage d’un roi ou d’un seigneur, qui la prononce soit en son nom, soit au nom d’une
collectivité de personnes. C’est ainsi, alors même que la peine demeure cruelle et souvent
atroce, que la première évolution du droit de punir s’opère. L’élément social se fait entrevoir
et se substitue à l’individu64.
Outre cet instinct naturel de vengeance, et alors que la civilisation avance dans la voie de la
raison, un fondement plus rationnel apparaît : celui de la rétribution. Avec cette notion, la
prise en compte de la faute se déplace de la victime à l’existence même du délit.
Certes la victime est toujours prise en compte, mais la peine prend avant tout en considération
la faute de l’agent et ses conséquences. Dès lors, convient-il de compenser le délit par un
« autre mal65 » au moins semblable à celui causé par le criminel 66. La peine est en général
identique au crime. Ainsi voit-on s’appliquer le système de la loi du Talion.
Ce fondement permet une avancée certaine par rapport au système de la vengeance. Ce
progrès, pour J. Pradel67 est réel, dans la mesure où le criminel n’est plus « écrasé et
humilié », mais il est désormais tenu à subir « un mal égal » à celui qu’il a infligé.
D’une part, le système de rétribution permet à la Cité de compenser moralement le dommage
subit par la victime, à travers l’idée d’une vengeance légale et « institutionnalisée », tout en
conservant la main mise sur l’exécution du châtiment. La jonction est alors établie entre
l’individualité et la société, la première étant reconnue publiquement et vengée, la seconde
étant prééminente par son rôle de juge souverain et en tant que conciliatrice des intérêts en
cause du fait de sa fonction d’arbitre.
D’autre part, ce système qui s’inscrit dans la théorie dite « de la réparation68 » est le corollaire
du lien entre l’individu et la société. Il permet à cette dernière d’être, à l’instar de la victime,
créancière de certains droits. Selon cette théorie, si le délit porte préjudice à la victime, il
porte également atteinte à la société dans son ensemble. Dès lors, celle-ci dispose
légitimement d’un droit à réparation. Il s’agit alors d’une extension, du bénéfice de la théorie
de la réparation au profit d’une victime seule, à celui de la société dans son ensemble.

64
J. Ortolan, ibid., p. 83.
65
J. Pradel, op. cit., p. 9.
66
Nous entendons par le terme « criminel » un sens générique, plus large que le sens purement juridique qui
entendrait l’auteur d’un crime. Aussi entendons-nous ici par « criminel », aussi bien l’auteur d’un délit que
l’auteur d’un crime.
67
J. Pradel, op. cit., p. 10.
68
J. Ortolan, op. cit., p. 83-84. Cette théorie de la réparation est celle qui est contenue dans l’art. 1382 du Code
civil. J. Ortolan la définit comme « le fait d’avoir occasionné par sa faute, contrairement au droit, un préjudice
à quelqu’un. Ce fait est une cause d’obligation. Ce fait nous oblige à réparer le préjudice par nous causé ».
Puis, l’évolution du fondement du droit de punir aboutit par la suite à une autre idée, celle de
la paix sociale. Pour J. Pradel, cette paix recouvre deux sens.
D’abord il s’agit de l’amendement du coupable. L'exégèse de ce concept est attribuée à
Platon. Pour ce philosophe, considéré par certains auteurs 69 comme le « devancier » de la
réflexion pénale, il existe un paradoxe entre la légitimité et la « beauté » de la loi pénale en ce
qu’elle défend la vie sociale à travers la protection des individus et des biens ; et la « laideur »
de la loi, en ce qu’elle inflige à travers le châtiment qu’elle prononce, une « souffrance » à
l’égard du coupable70.
Ce concept vise à déplacer la peine de ses fonctions expiatoires en ce qui concerne la victime
et rétributives pour ce qui est du délit, vers la personne même du criminel. Autrement dit, en
prenant en compte la personne du criminel, la peine aura un double objectif alternatif.
Tantôt elle sera de nature « neutralisante71 » en visant l’extinction ou l’amoindrissement des
tendances perverses criminelles. Il s’agit de l’application de l’idée développée par
Platon selon laquelle, « quelque injustice, petite ou grande, que quelqu’un ait commise, la loi
l’amènera, par enseignement et par contrainte, soit à ne plus jamais la commettre à l’avenir,
soit à la commettre beaucoup moins souvent72 ».
Tantôt la peine consistera en un traitement « positif » du criminel. Le criminel étant comparé à
un malade et la peine à un remède, cette dernière est d’une certaine manière une panacée
éducative ou rééducative permettant au criminel de se socialiser ou de se resocialiser. En dépit
du caractère encore sévère de certaines peines à caractère complémentariste à l’amende et à
l’emprisonnement, le dessein de la peine constitue in fine la « réinsertion » sociale du criminel
et non plus seulement une rédemption.
Le second aspect de la paix sociale est selon J. Pradel, relatif à la protection de la société.
Selon cette conception, la peine doit servir de manière analogue à la société et aux personnes
qui la composent. Elle doit servir d’une part en tant que moyen « préventif », et d’autre part
comme moyen de préservation.

69
Alfred Bertauld, Cours de Code pénal et leçons de législation criminelle, 1864, p.603.
70
On peut d’ores et déjà voir les prémices de la théorie développée par le mouvement de la défense sociale. Ce
mouvement inscrit dans la lignée de l’École positiviste – aussi appelée École anthropologique et sociologique -
fait son apparition à la fin du XIX ème siècle et se développe tout au long du XX ème siècle. Le mouvement de la
défense sociale s’oppose à la peine et préconise une politique répressive tendant à l’amendement. Mais surtout, à
la différence de l’École classique dans laquelle aucune individualisation n’intervient dans le sens que l’auteur
d’un crime « n’a d’autre réalité que celle manifestée par son acte criminel », l’École positive tend au contraire à
aborder la politique criminelle en se fondant sur des données scientifiques, c’est-à-dire en tenant compte de
facteurs qui ont participé à l’élaboration de l’acte criminel ou qui ont réduit le libre-arbitre de l’auteur. Cf. sur
ces questions, l’ouvrage de M. Ancel, La défense sociale, 1989 ; ainsi que R. Charvin, op. cit., p. 427.
71
J. Pradel, op. cit., p. 12.
72
Platon, « Les lois », chap. IX, p. 862.
L’aspect « préventif » correspond au souci de prévenir la réalisation d’un crime par un des
membres de la société. Il s’agit donc d’élaborer des peines suffisamment rigoureuses pour
imprimer dans l’inconscient collectif une répugnance à commettre le crime, par la crainte de
la peine.
La peine exerce alors une « fonction d’intimidation collective73 ». On parle alors
d’exemplarité. Pour Platon, le châtiment « doit servir d’exemple aux autres pour que ceux-ci,
par crainte de la peine qu’ils voient subir au criminel, s’améliorent eux-mêmes ».
Platon ajoute ainsi un autre élément que l’on peut rapprocher du caractère « positif » de la
peine : l’idée de traitement. Toutefois il s’agit ici d’un « traitement » que l’on peut qualifier
de « a priori » parce qu’il est antérieur à la réalisation du crime et donc véritablement
préventif, tandis que le premier que l’on peut entendre comme « a posteriori » ne vise la
« rééducation » du criminel que lorsque le mal a été commis.
L’aspect de préservation74 correspond au deuxième moyen de la paix sociale et s’entend d’une
mesure plus extrême. Il s’agit dans ce cas, alors qu’aucun remède ne peut être porté à la
dangerosité du criminel, d’effectuer une démarche plus expéditive par l’élimination.
Cette peine est le paroxysme de la rigueur dans l’échelle des peines en ce qu’elle consiste en
l’extinction de la menace par la suppression physique pure et simple du criminel. Ce caractère
extrême motive une application exceptionnelle. Aussi, ne doit-elle concerner que des
criminels considérés comme « incurables ».
Notons que la rigueur de la peine est légitimée par le seul droit de conservation et qu’elle peut
en conséquence atteindre certains extrêmes. C’est particulièrement en matière de justice
politique que cet argument sera employé par les gouvernements et les juridictions75.
Toutefois, malgré le degré de gravité de la peine, celle-ci n’est pas exclusive mais alternative.
En effet, pour les sociétés antiques, la peine de mort reste une option, l’exil étant une peine
tout aussi rigoureuse pour le criminel qu’elle est utile pour la société. Ainsi, les moyens mis
en œuvre sont indifférents dans une certaine mesure, entre la mort et l’exil. La fin, en tant
qu’exclusion du criminel de la communauté, semble prévaloir sur les moyens76.
L’évolution suivante du fondement du droit de punir est initiée par les penseurs chrétiens.
S’inspirant à la fois du droit antique et du droit canonique, la peine acquiert un caractère
inédit. Par les enseignements bibliques et la théologie, la notion de vengeance est très tôt
73
Platon, op. cit., p. 862.
74
D’autres auteurs parlent de droit de conservation ou de légitime défense sociale. Cf. J. Ortolan, op. cit., p. 84.
75
Cf. infra, Chapitre 2.
76
J. Pradel, op. cit., p.12.
exclue. En revanche, pour ces penseurs, l’État se voit reconnaître la possibilité d’appliquer
tous types de peines et ainsi de remédier à la justice privée 77. Cette conception de la justice
emprunte alors au droit antique l’idée de rétribution.
Néanmoins, la similitude avec les systèmes antiques s’arrête à cette seule notion de
rétribution. Dès le Moyen-âge, sous l’influence de Saint Thomas d’Aquin, un nouveau
concept est pris en compte : celui de péché.
Le péché est identifié à la volonté et, du fait de ce caractère subjectif, il engage la
responsabilité de son auteur. L’idée est la suivante : le mauvais usage de la liberté entraîne
une punition méritée et de nature à lutter efficacement contre le crime78.
Même si des raisons exogènes peuvent être prises en considération afin de graduer la
responsabilité morale, telles que des influences sociales ainsi que des raisons endogènes
comme la démence ou l’absence de discernement chez le jeune enfant 79, le péché est une
conséquence du libre arbitre de l’homme et le rend donc débiteur d’une peine.
Il y a selon J. Pradel, une « coïncidence entre responsabilité morale [dérivant du péché] et
responsabilité pénale [dérivant du délit] 80 ». On peut y voir une dualité de faute, l’une
spirituelle, l’autre temporelle, entraînant toutes deux l’application d’une justice rétributive et à
dessein d’exemplarité. Cet enchevêtrement de l’aspect religieux et de la justice humaine bien
que combattu par certains monarques81, demeure néanmoins profondément ancré dans la
tradition française jusqu’au siècle des Lumières.
En effet, ces conceptions vont progressivement disparaître ou être repensées de manière plus
rationnelle à partir du XVIIIème siècle avec les philosophes des Lumières. Ceux-ci forment
alors un nouveau mouvement de pensée qui va se développer sur une période de plus de cent
cinquante ans : l’École classique.

§ II - Naissance et développement de l’École


classique : vers une justice plus pragmatique
et humaniste

77
Ibid., p. 13.
78
Ibid., p. 40.
79
C’est ainsi qu’en novembre 1591, un jeune novice carme âgé seulement de 12 ans fut condamné à mort, pour
avoir dit, en tenant un couteau, qu’il pourrait bien être un jour un autre Jacques Clément (ce dernier était un
moine dominicain auteur de l’assassinat du roi Henri III). Cf. P.-A. Merlin, op. cit., Tome IX, p. 773.
80
J. Pradel, op. cit., pp. 14 et 15.
81
Comme Philippe IV le Bel, puis plus tard Louis XIV.
La période qui va marquer indéniablement l’histoire du droit de punir par une « révolution »
philosophique et juridique, est le XIXème siècle. Cette « révolution » consiste en la
manifestation à travers le droit pénal, d’une volonté de soulager le sort du criminel d’une
rigueur exacerbée de la loi pénale82.
Durant cette période encore troublée politiquement, la pensée libérale a pour dessein de
modérer la nature des peines et leur destination, sans établir un régime d’immunité ou
d’impunité.
C’est également à cette époque que se manifeste un mouvement de philanthropie. Cette notion
héritée de l’humanisme des Lumières est employée généreusement à partir de 1830, tant par
des juristes que par des hommes politiques, et contribue à l’évolution du droit pénal et à
l’avènement d’un régime plus clément.
Historiquement, ce sont des philosophes tels que Montesquieu, J. Locke, ou encore C.
Beccaria83, qui permettent de faire évoluer les fondements du droit de punir et des doctrines
pénales en général. (A).
Ils sont les précurseurs d’un mouvement apparaissant entre la fin du XVIIIème siècle et le
début du XIXème. Ce mouvement change dans sa composition, car il n’est plus le propre de
philosophes stricto sensu, mais il est composé d’auteurs majoritairement juristes, lesquels
vont fonder une pensée libérale plus humaine et rationnelle que celle imprégnant le droit
positif (B).

A-/ L’École classique des Lumières

On savait l’influence considérable des Lumières en ce qui concerne la réflexion politique et


philosophique. Or, il est un aspect bien souvent occulté, et qui présente ici un intérêt
essentiel : celui de la pensée pénale.
Cet aspect juridique mérite d’être pris en considération dans la mesure où il illustre un
mouvement de pensée en rupture avec la rigueur de la loi pénale. Ce mouvement permettra à
l’École néo-classique d’influencer la politique criminelle française au XIX ème siècle, dans un
sens d’indulgence, tant pour le criminel de droit commun que pour le criminel politique.

82
Il y a là une véritable rupture avec le passé et le droit d’Ancien Régime dont les fonctions étaient
fondamentalement expiatrices et exemplaires. La cadre juridique fixé sous l’Ancien Régime établissait en effet
comme finalités à la sanction pénale des fonctions expiatoires, compensatrices et dissuasives.
Cf. A.-S. Chavent, La proportionnalité et le droit pénal, th. Lyon, 2002, pp. 59 et 60. Selon cette juriste, la peine
sous l’Ancien Régime est conçue comme « la contrepartie du délit » reposant sur l’idée d’une lésion de la justice
et constituant « un mal légitime » d’une part, et comme « un enseignement moral et un avertissement dissuasif »
d’autre part.
83
La liste de ces auteurs ne se limite pas à ces seules personnalités. A. Bertauld dans son cours de Code pénal
(op. cit., p. 603) évoque aussi Mably, Blackstone, Philipps, Romagnosi, Kant et Portalis.
C’est notamment à travers trois aspects que ce mouvement aura une incidence sur la politique
répressive du XIXème siècle. Il convient de distinguer la prédominance de l’aspect préventif de
la peine (1°) ; l’étendue de la nature de la peine, laquelle se veut modérée et plus juste (2°) ; et
l’idée selon laquelle la peine doit permettre la régénération du criminel (3°).

1°/ Vers une nouvelle définition de l’utilitarisme de la peine

Avec J. Locke, Montesquieu, T. Hobbes, C. Beccaria ou encore J. Bentham, la notion


« d’utilité publique84 » de la peine voit le jour. De part ses origines diffuses et les multiples
dérivés85 qu’elle entraîne, elle demeure une notion encore ambiguë.
Si cette notion qui sous-entend un certain utilitarisme de la peine reprend une conception déjà
connue, elle présente un caractère novateur qui s’incarne à travers l’idée selon laquelle ce
n’est plus la victime ou la dangerosité du criminel qui est prise en compte, mais l’utilité
publique afin de légitimer une peine apportant un plus grand mal que l’avantage retiré.
En ce sens, la peine ne sous-tend plus à la nécessité de satisfaire la victime ou de prévenir la
société d’un risque potentiel. La peine doit être un correctif ferme, juste et rigoureux sans être
excessif. C’est ainsi qu’émerge une conception nouvelle selon laquelle le risque encouru par
la peine étant plus grand que l’avantage tiré du crime, la réalisation des crimes devrait être
limitée86.
Par ailleurs, l’ensemble des philosophes des Lumières s’accorde sur le postulat à partir duquel
le droit de punir découle du contrat social implicitement souscrit par les individus et la sûreté
publique. Aussi, du fait de ces volontés et de ces engagements multilatéraux, la peine doit-elle
s’inscrire dans un dessein non plus seulement de rétribution, mais aussi et surtout dans un
sens d’amendement par la « régénération » du criminel. L’idée même de vengeance est
dépassée, son extinction déjà opérée par les canonistes, est de fait définitivement confirmée.
L’un des premiers de ces penseurs à s’interroger avec pertinence et rigueur sur l’aspect pénal,
est l’italien C. Beccaria, dans son Traité des délits et des peines rédigé en 1764. Parmi les
avancées théoriques que représentent les œuvres de C. Beccaria, le principe de la légalité des
incriminations et des peines qu’il développe, constitue indéniablement l’un des principes dont
l’importance est des plus capitales.

84
J. Ortolan (op. cit., p. 85) attribue cette théorie essentiellement à T. Hobbes et J. Bentham.
85
Découlent de cette théorie « générale », ce que J. Ortolan (ibid.) appelle la « petite monnaie de la théorie
utilitaire » telles que les théories de la prévention, de l’intimidation, de l’avertissement, de la vengeance épurée
ou apaisée, de la correction et de l’amendement.
86
J. Pradel, op. cit., p. 20 à 22.
Ce principe illustré par l’adage nullum crimen, nulla pœna sine lege, est érigé aujourd’hui
dans la hiérarchie des principes du droit pénal, au rang des principes les plus importants et fait
partie de ceux qui disposent d’une valeur constitutionnelle87. Malgré toute son importance, ce
n’est pas directement ce principe qu’il convient d’évoquer ici, mais un des principes qui en
découlent, celui de la « pénologie utilitaire ».
Selon le penseur milanais, la terminologie « utilitaire » signifie que la peine « doit servir à
quelque chose ». J. Pradel expose à ce titre les termes fréquemment employés par Beccaria
afin de qualifier l’utilité de la peine : il parle de « nécessité » ou encore « d’utilité
commune ».
Cet utilitarisme de la peine doit alors prendre un caractère préventif 88, c’est-à-dire qu’il doit
avant tout dissuader et intimider afin d’empêcher la consommation d’infractions. Cette idée
sera reprise un peu plus tard par le criminaliste allemand Ritter Von Feuerbach 89 pour qui la
peine constitue une menace pour le criminel.
Dès lors, l’effet préventif de la loi pénale réside dans cette contrainte psychologique et permet
d’attribuer au droit de punir, une fonction véritablement utile ou utilitaire.
Cette notion de contrainte psychologique est reprise par un juriste italien contemporain à C.
Beccaria. Ce jeune90 juriste, G. Filangieri est conseiller-d’État au département des finances de
Naples. Il justifie la peine par le souci « d’éloigner les hommes du crime par le spectacle des
maux auxquels ils s’exposeraient en le commettant91 ». Ainsi retrouve-t-on également chez
lui, la conception préventive de la peine, agissant en tant que contrainte psychologique.

87
Énoncé par les articles 4 et 5 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 16 août 1789 (cf.
annexe n° 3), il a également été intégré dans le préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 et fait partie du
bloc de constitutionnalité, c’est-à-dire des principes reconnus comme ayant une valeur constitutionnelle, depuis
la décision « Liberté d’association » du Conseil constitutionnel du 16 juillet 1971.
Le principe de la légalité des délits et des peines est également consacré par l’art. 111-3 du nouveau Code pénal
lequel dispose que « nul ne peut être puni pour un crime ou pour un délit dont les éléments ne sont pas définis
par la loi, ou pour une contravention dont les éléments ne sont pas définis par le règlement. Nul ne peut être puni
d’une peine qui n’est pas prévue par la loi, si l’infraction est un crime ou un délit, ou par le règlement, si
l’infraction est une contravention ».
88
Cf. à ce titre J.-M. Carbasse, op. cit., pp. 396 à 398. Selon ce professeur, la peine tend à perdre au titre de ses
caractéristiques l’idée qu’elle constitue un impératif de justice. Progressivement, une partie des Lumières
considère que la peine doit consister seulement en une mesure dictée par l’utilité sociale. « Il ne faut plus punir
[…] selon une logique rétributive, mais dans un objectif purement préventif ».
Telle est la vision de C. Beccaria (op. cit., p. 56) pour qui le but des peines « n’est ni de tourmenter et affliger un
être sensible, ni de faire qu’un crime déjà commis ne l’ait pas été […] Le but des châtiments ne peut être que
d’empêcher les autres d’en commettre de semblables ».
89
P.-J.-A. Von Feuerbach, Révision des principes et des notions fondamentales de droit pénal, Tome I, Erfurt,
1799.
90
Il n’a que 31 ans lorsqu’il rédige le Tome III de son ouvrage « Science de la législation », intitulé « Des lois
criminelles ».
91
G. Filangieri, op. cit., Tome IV, pp. 18.
Toutefois, à la différence de certains penseurs des Lumières 92, C. Beccaria considère que le
caractère préventif de la peine ne s’entend pas d’un dessein « régénérateur » et (ré-)éducatif
du criminel. Autrement dit, l’utilité de la peine doit aboutir exclusivement à la protection
sociale. La peine n’a nullement comme but celui de la réinsertion du criminel dans la société.
Cette idée est que partiellement confirmée et sous des aspects différents, par l’approche du
juriste italien G. Filangieri et du juriste anglais J. Bentham.
Le premier, dans son traité « La science de la législation93 », illustre l’objet que doit
comporter une peine comme étant celui d’empêcher le coupable de commettre de nouveaux
attentats contre la société. C’est la défense de la société qu’il envisage prioritairement, même
s’il laisse une place, à la différence de C. Beccaria, à l’amendement du coupable.
Le caractère préventif de la peine, selon ce juriste, doit résulter de la conciliation entre
l’adaptation de la peine qui doit « tourmenter le moins le coupable » et une rigueur suffisante
afin de faire « naître le plus d’horreur pour le crime et le plus d’effroi dans l’âme de ceux qui
seraient disposés à le commettre ».
Le second, dans le premier tome de sa « Théorie des peines et des récompenses », développe
des réflexions très pertinentes sur la notion de la peine, en développant une théorie dite de
« l’arithmétique pénale94 ».
Originairement, ce juriste anglais reconnaît à la peine son caractère utilitaire. Mais il se
disjoint de C. Beccaria, à travers son approche de l’attribut préventif en l’étendant à deux
finalités.
La première est une « prévention spéciale » qui concerne directement le délinquant et
indirectement la société. La peine doit être capable d’empêcher l’agent de récidiver. Aussi
concerne-t-elle d’un côté le délinquant par l’idée de régénération sociale ; et de l’autre, la
société, par la mise en œuvre d’une peine propre à la prémunir de toute récidive de la part de
l’agent.
La seconde finalité de la peine qualifiée de « prévention générale », laquelle consiste en une
peine visant à dissuader la population d’imiter l’acte criminel d’un agent. Cette idée ne
présente guère d’intérêt en ce qu’elle illustre une conception déjà ancienne : celle de
l’exemplarité.

92
Dom Jean Mabillon notamment. Il est qualifié de « moine criminaliste » du XVIIème siècle (selon l’expression
d’A. Rivière, in. Nouvelle revue de droit français et étranger, 1889, p. 758) et est considéré comme un
précurseur des principes de la science pénitentiaire. Il fait partie des premiers à ériger au rang de principes, les
notions d’individualisation de la peine et d’humanisation dans l’exécution de la peine.
93
G. Filangieri, op. cit., Tome IV, pp. 15 et 16.
94
J. Bentham, Théorie des peines et des récompenses, Tome I, p. 24.
L’approche de J. Bentham se traduit par une approche arithmétique en ce sens que « tout
individu se gouverne, même à son insu, d’après un calcul bien ou mal fait des peines et des
plaisirs. Préjuge-t-il que la peine sera la conséquence d’un acte qui lui plait, cette idée agit
avec une certaine force pour l’en détourner. La valeur totale de la peine lui paraît-elle plus
grande que la valeur du plaisir, la force répulsive sera la force majeure, l’acte n’aura pas lieu
[…]. Il faut que le mal de la peine surpasse le profit du délit95 ».
En somme l’agent doit composer par un calcul froid et objectif la somme du plaisir ou de
l’intérêt qu’il retirera d’une infraction avec le taux de la peine qu’il encourra en cas de
consommation. Dès lors, convient-il de surenchérir la pénalité de plus du double du bénéfice
retiré d’une infraction pour parvenir à instaurer une borne suffisamment efficace au potentiel
criminel.
Si pour lui, la peine doit être caractérisée par la célérité et la certitude de son exécution afin
d’être efficace, comme l’illustre J. Pradel96, J. Bentham considère surtout que la peine doit
être dissuasive par la réalisation d’une « souffrance ».
Au mal réel, qui s’entend d’une peine rigoureuse mais adaptée et de son exercice
systématique, il faut préférer un mal apparent établissant des peines plus sévères, lequel aura
plus d’impact sur la psychologie de l’agent et jouera ainsi un rôle beaucoup plus dissuasif.
Certes retrouve-t-on la notion de contrainte psychologique développée par C. Beccaria, mais
pour J. Bentham, cette contrainte ne peut opérer que par une nature relativement rigoureuse.
A ce titre, il propose tout un arsenal de peines qui offrent pour la plupart une complémentarité
à la peine principale de l’emprisonnement, laquelle retient son assentiment. Ainsi les travaux
forcés, l’usage de signes d’infamie, la publication du jugement, la rigueur carcérale… sont
des peines et des moyens complémentaires à la privation de liberté, dont le rôle est de
dissuader du crime par l’opprobre qui est attachée à sa réalisation.
Notons enfin qu’un tel dispositif donne un rôle indirect à l’opinion publique qui participe à la
force dissuasive de la peine dans la mesure où elle en est elle-même un élément. Son rôle bien
qu’indirect constitue un moyen substantiel à la prévention du crime. En effet, c’est l’opinion
publique qui reconnaît l’infamie et devant qui est exposé l’agent criminel.

2°/ Vers une pénologie plus juste et modérée

95
J. Bentham, ibid., pp. 12 et 13.
96
J. Pradel, op. cit., p. 46-47.
L’un des premiers à avoir exprimé le souhait de voir aboutir une réforme qui permette de
proportionner la peine en fonction de la gravité d’un crime ou d’un délit, était Montesquieu 97.
Pour ce publiciste, constituait un grand mal le fait « de faire subir la même peine à celui qui
vole sur un grand chemin et à celui qui vole et assassine ». Aussi, au nom de la sûreté
publique, considérait-il comme nécessaire de « mettre quelque différence dans la peine ».
Cette théorie produisit un écho plus grand encore dans la pensée de C. Beccaria qui lui réserva
de nombreux développements au même titre que les principes d’égalité et de légalité des
peines.
Dans son traité Des délits et des peines, il développe en effet l’idée selon laquelle la peine ne
doit pas être disproportionnée, pas plus qu’elle ne doit être discriminatoire selon
l’appartenance à une classe, et qu’elle ne doit être trop rigoureuse. Il prône ainsi l’égalité des
peines, leur modération et leur proportionnalité en rapport avec la gravité de l’infraction.
Même si son opinion pour le châtiment suprême doit être nuancée en ce qu’il l’admet pour
certains crimes98, C. Beccaria estime que l’application des peines doit être certaine mais
modérée : « ce n’est pas la rigueur du supplice qui prévient le plus sûrement les crimes, c’est
la certitude du châtiment. La perspective d’un châtiment modéré mais inévitable fera toujours
une impression plus forte que la crainte vague d’un supplice terrible qui laisse quelque
espoir d’impunité99 ».
A ce titre, il sollicite de la part du législateur fermeté et indulgence et notamment « que les
lois soient inexorables, que les exécuteurs des lois soient inflexibles, mais le législateur soit
indulgent et humain100 ».
C. Beccaria se fait ainsi l’écho de la voix de D. Mabillon, qui un siècle plus tôt, s’opposait
déjà au défaut de proportionnalité de la peine par rapport à la personnalité du condamné et
prônait en conséquence une certaine équité des peines.
Cette conception est reprise par G. Filangieri101 qui, en se fondant sur des données historiques,
critique avec conviction la rigueur des lois criminelles, notamment en matière de lèse-majesté.
Pour lui, quelle que soit la nature de l’infraction, la peine doit être modérée. Malgré ce
caractère modéré, elle peut très bien jouer son rôle d’intimidation. Dès lors, les notions de
modération et d’intimidation ne sont pas antinomiques.

97
Montesquieu, L’esprit des lois, Livre VI, Chap. XVI, Flammarion, Paris, 1979, p. 219.
98
Cf. infra, Chapitre 2, Section I.
99
C. Beccaria, op. cit., p. 81.
100
G. Filangieri, op. cit., Tome IV, p. 83.
101
G. Filangieri, ibid., pp. 209 à 217.
Il convient toutefois de noter que cette idée doit être nuancée dans la mesure où, tout comme
C. Beccaria, il considère qu’il faut admettre la peine capitale pour certains crimes102.
Sur un dernier point G. Filangieri103 va plus loin que C. Beccaria et annonce avec un demi-
siècle d’avance une mesure permettant de concilier la justice et l’efficacité de la peine. C’est
notamment le cas lorsqu’il développe une réflexion sur la nécessité et l’utilité de l’amende.
Même s’il la subordonne à des conditions spécifiques comme l’existence d’avidité financière
de la part de l’agent, en posant le principe de la proportionnalité de l’amende au regard de la
fortune et de la solvabilité de l’agent, G. Filangieri fait un pas considérable en avant.

3°/ Vers une peine régénératrice du criminel

L’apport le plus ancien et le plus audacieux à la signification, à la nature et à la destination de


la peine104, est incontestablement celui de J. Mabillon. Ce moine du XVIIème siècle que le
magistrat A. Rivière105 qualifie de « criminaliste », a su avec clairvoyance et intelligence
établir une théorie, quoique limitée dans ses effets106, révolutionnaire dans son principe.
En effet, selon cet auteur, J. Mabillon fut un personnage très libéral 107 qui, « inspiré par une
véritable prescience, sans guide, sans expérience, a posé avec une merveilleuse sûreté les
principes de la science pénitentiaire, principes qui, […] mettront près de deux siècles à
prévaloir, mais triompheront à peu près tels qu’il les a proclamés ».
D’abord, Mabillon prône l’emprisonnement et exclu rigoureusement la déportation, l’exil et le
bannissement. L’emprisonnement doit s’effectuer par un isolement total des détenus entre
eux, afin qu’aucune influence néfaste ne puisse opérer sur leurs volontés et sur leurs
personnes.

102
En matière d’assassinat ou de trahison.
103
Cf. G. Filangieri, op. cit., pp. 64 s.
104
Notons toutefois que J. Mabillon n’innove pas seulement en ce qui concerne le caractère régénérateur de la
peine, il développe d’autres principes tout aussi importants. Étant influencé par la pensée catholique, il critique
avec un siècle d’avance sur C. Beccaria, les lenteurs des procédures (instructions, perquisitions, enquêtes), les
abus de la publicité (humiliations et le caractère infamant de la peine) et le défaut de proportion entre la peine et
l’état physique et moral du condamné.
105
A. Rivière, op. cit., p. 758.
106
Sa théorie était en partie limitée en ce qu’elle concernait essentiellement la juridiction ecclésiastique.
Toutefois, pour A. Rivière (op. cit., p. 759), l’apport de Mabillon est indéniable et dépasse de fait la seule justice
religieuse, parce qu’en « empruntant à la juridiction ecclésiastique cette haute conception du but imposé à la
peine », les juridictions séculières se sont en conséquence appropriées cette conception de la peine. Il ajoute (p.
772) que « toute cette magnifique thèse sur l’influence de la religion dans le système pénitentiaire est tellement
juste, qu’il a suffi aux ministres du XIX ème siècle de la traduire en circulaires et en règlements pour donner à
leurs prisons la meilleure organisation morale et religieuse ».
107
Selon A. Rivière (ibid., p. 760), J. Mabillon est un personnage plus libéral et plus indulgent pour les coupables
que, un siècle après, les philosophes laïques les plus célèbres le seront.
Mais cet isolement n’est pas total dans la mesure où les détenus doivent 108 pouvoir bénéficier
de l’aide, de conseils et du soutien de divers intervenants. Le domaine d’activité de ces
intervenants est très varié et est composé de ministres du culte, d’instituteurs, du directeur de
la maison pénitentiaire, des membres des commissions de surveillance et des sociétés de
patronage et de toute autre personne qui pourrait apporter des « paroles de consolation ou
d’encouragement ».
Par ailleurs le régime pénitentiaire doit offrir certains aménagements propres à permettre une
meilleure régénération sociale. J. Mabillon exige le travail comme instrument d’émulation, un
cadre de vie plus sain par l’amélioration des infrastructures et la possibilité de « prendre
l’air ». En outre, la faculté d’être conduits dans des lieux où ils puissent entendre la messe,
des visites plus fréquentes et surtout plus longues, et un temps d’emprisonnement pas trop
excessif dans la mesure où le contraire n’améliore pas le condamné et tend à le rendre plus
dangereux, sont autant de mesures tendant à humaniser l’emprisonnement et à porter des
fruits quant à la régénération du criminel.
Or, l’excès de sollicitude prôné par J. Mabillon paraît illusoire et inefficace pour ses
successeurs, dans la mesure où cela reviendrait à ôter à la peine ses aspects de contrainte,
d’exemplarité et d’intimidation109.
Ses successeurs sont plus pragmatiques et pèsent plus rationnellement la nature et le but de la
peine. Aussi convient-il d’examiner un dernier penseur, qui tout en étant tolérant à l’égard du
criminel, se livre à une réflexion logique quant à l’utilité de la peine. Ce penseur mérite d’être
évoqué en ce qu’il constitue le lien et la transition entre l’École classique et l’École néo-
classique.
Ce publiciste est Don Manuel de Lardizabal Orive, il est membre du Conseil du roi d’Espagne
et secrétaire de l’Académie espagnole. Sa contribution à la réflexion sur la peine s’illustre
notamment par la publication en 1782 d’un ouvrage intitulé « Discours sur les peines » dans
lequel il se livre à un examen sur le droit du punir encore plus minutieux que C. Beccaria.

108
J. Mabillon ne considère pas qu’il s’agisse que d’une faculté offerte aux détenus de bénéficier de ces aides ;
c’est une réelle nécessité. De telles personnes ne sont pas seulement « admises » à entrer dans la cellule, pour
prodiguer leurs conseils ou leur aide, mais elles sont véritablement « incitées » à le faire.
109
A. Rivière (op. cit., p. 769) explique que d’après le rapport officiel sur l’administration de la justice criminelle
pour les années 1881 à 1885, les courtes peines n’ont aucun caractère intimidant et nuisent plutôt à
l’amendement qu’elles ne le servent. En effet, l’augmentation de la récidive est le fait, dans plus de 90% des cas,
des condamnés à de courtes peines.
S’il considère que la sécurité des citoyens et la défense de l’État « constituent la première fin
de la peine110 », ce constat lui semble insuffisant. Ainsi deux autres éléments méritent d’être
pris en considération.
D’une part, la victime doit être prise en compte en ce qu’elle doit obtenir un dédommagement.
Aussi la peine doit-elle concevoir, outre sa fin collective et sociale, une fin individuelle
permettant de répondre aux aspirations et aux besoins des victimes.
D’autre part, la peine doit comporter une nature propre à « corriger le délinquant afin qu’il
devienne meilleur et qu’il ne recommence par à nuire à la société 111 ». A ce titre la peine doit
être « régénératrice » ou rééducative.
En conséquence, M. Lardizabal s’inscrit dans cette logique d’amendement initiée par J.
Mabillon, pour qui la finalité de la peine intervient a posteriori de l’infraction. Mais à la
différence de ce dernier, il ne considère pas que le quantum de la peine ne dût être trop
infime. Pour lui, le caractère préventif doit faire preuve de mesure et être de nature à
permettre, tant de dissuader que d’amender le condamné.
En dernière analyse, il convient de considérer que l’École classique des Lumières constitue la
jonction entre deux ères : celle de la rigueur, de l’arbitraire et de l’injustice, et celle du
pragmatisme, de la mesure et de la légalité. Pour cette École composée de manière éclectique
par les tenants de nombreuses professions - juristes, économistes ou hommes de lettres -, le
combat et le débat ne se fait encore que dans les idées et par l’écriture.
Or, pour leurs successeurs, grâce aux évolutions sociales et politiques, le débat se fait sur la
scène politique et se concrétisera par la mise en œuvre de leurs idées. A ce titre, il convient
d’évoquer le témoignage pertinent de F. Hélie, dans la préface de l’édition de 1872 du Traité
de Droit pénal de P. Rossi : « Il a compris (dit-il, en parlant du professeur Rossi) d’après les
enseignements de l’histoire, que la loi pénale suit les phases et les destinées de l’ordre
politique, que […] ses progrès sont liés aux progrès de la liberté, que sa base et ses principes
ne peuvent être que la base et les principes du pouvoir social lui-même112 ».
On parle alors d’École néo-classique. Elle correspond à ce mouvement qualifié de libéral qui
prend forme « institutionnellement113 » dès 1814 et qui laissera place après 1875 à deux
nouveaux mouvements de pensée : l’anthropologie criminelle et la défense sociale.

110
N’ayant pu nous procurer l’œuvre originale de Dom M. Lardizabal, nous renvoyons aux développements
similaires rédigés par J. Pradel, op. cit., p. 51 et F. Desportes et F. Le Gunehec, Le nouveau droit pénal, Paris,
1998.
111
J. Pradel, op. cit., p. 51.
112
F. Hélie, « Œuvres complètes de Pellegrino Rossi », 1872, p. V.
113
En ce sens qu’il devient un mouvement politique, acteur de la vie politique et sociale du pays.
B-/ L’École néo-classique libérale

« C’était une de ces époques de travail et d’enfantement, où les idées se produisent, où la


science est pleine de promesses pour l’avenir, où les théories nouvelles sont accueillies avec
empressement114 », disait F. Hélie à propos de la rédaction en 1829, du Traité de Droit pénal
de P. Rossi.
Traditionnellement, on admet que les tenants de cette école au début du XIX ème siècle, sont V.
Cousin, P. Rossi et J. Ortolan. D’autres comme le baron Pasquier, C. Jordan, P.-P. Royer-
Collard, sont autant d’illustres représentants de la pensée libérale du XIXème siècle, mais bien
que contemporains aux trois juristes précités, ils seront exclus de l’étude de ce paragraphe
dans la mesure où le libéralisme qu’ils prônent est essentiellement politique et qu’ils ne sont
pas juristes. De même, un personnage aussi influent et novateur que F. Guizot ne peut pas être
traité dans l’immédiat, sa pensée portant sur une réflexion plus politique115.
Il conviendra d’observer que si la peine continue à posséder un caractère rétributif, à travers
l’idée fréquemment développée chez ces auteurs, de « peine méritée ». Ils sont toutefois les
partisans d’une peine à but utilitaire, telle que la concevait J. Mabillon 116 et J. Howard117,
c’est-à-dire une peine curative et régénératrice. J. Pradel, dans son ouvrage sur les doctrines
pénales, parle à ce sujet d’un aspect thérapeutique 118. La terminologie employée est pertinente
en ce qu’elle permet de bien cerner la nature nouvelle de la peine qui se veut
incontestablement curative. Société et criminel sont désormais l’un et l’autre, pris en
considération.
Un adage encore d’actualité illustre la pensée de l’École néo-classique : « Ni plus qu’il n’est
utile, ni plus qu’il n’est juste ». Cette maxime attribuée à P. Rossi et J. Ortolan, tous deux
professeurs de droit, illustre leur conviction selon laquelle, la peine doit être utile,
proportionnée et juste.
La peine doit ainsi se situer à la frontière de l’utilité sociale et de la Justice au sens moral du
terme. Nonobstant la multiplicité des théories sur la peine qui foisonnent depuis l’antiquité, J.
Ortolan parvient par un travail d’assimilation à en cerner six119. Même si cette réflexion sur la

114
F. Hélie, op. cit., p. I.
115
Toutefois, eu égard à sa réflexion pertinente et novatrice concernant la justice politique et la peine de mort en
matière politique, il sera étudié postérieurement. Cf. infra, Chapitre 2, Sections I et II.
116
Cf. supra, A.
117
John Howard était anglais, il se consacra à la réforme des prisons, prônant un régime hygiénique plus saint,
l’isolement des détenus et d’autres mesures afin de permettre la réadaptation des détenus.
118
J. Pradel, op. cit., p. 57.
119
Les six fonctions de la peine sont la vengeance, le contrat social, la réparation, le droit de conservation ou de
défense sociale, l’utilité et la justice absolue. Chacune de ces fonctions, prise isolément, serait insuffisante à elle
seule à déterminer le fondement de la peine, c’est pourquoi il faut les combiner ensemble. Pour illustrer cette
peine seule semblera insuffisante à certains120, elle constitue pour autant un apport indéniable
au droit pénal du XIXème siècle et elle s’inscrit indubitablement dans un mouvement de
pragmatisme (1°), de légitimité (2°) et d’optimisme (3°).

1°/ Un droit de punir plus pragmatique : la prise en compte


indirecte de l’intention

Un nouveau concept pénal est progressivement pris en considération et joue un rôle étendu
dans cette « révolution » que subit le droit pénal, allant dans le sens d’une philosophie plus
clémente et favorable au délinquant. Il s’agit de l’intention. Le professeur Rossi puis ses
successeurs, et la pensée libérale plus généralement, expurgent le droit pénal et
particulièrement le droit de punir de sa rigidité et de son indifférence à la morale de l’auteur.
Ce principe que P. Rossi qualifie de notion fondamentale et qui prédomine dans la hiérarchie
de ses principes, est la reconnaissance de la volonté de l’agent. Pour ce juriste, la peine doit
« se proportionner à la nature du devoir violé et à la moralité de l’agent 121 ». L’appréciation
de cette volonté constitue la jonction morale entre l’existence de faits répréhensibles et leur
sanction pénale.
Dès lors, le droit reconnu à la société, d’infliger un mal en rétribution d’un mal consommé par
le criminel, doit fondamentalement tenir compte de la volonté de ce dernier, tant dans la
détermination que dans l’exécution de la peine. Le défaut d’appréciation de la nature des faits,
de leur contexte et de la personnalité de leur auteur, entraîne une forme de déchéance de la loi
qui perd alors toute sa légitimité.
Cette conception du fondement du droit de punir à travers la prise en compte de la
personnalité du criminel122, préfigure la politique criminelle du gouvernement de la
Monarchie de Juillet et notamment la loi de révision du Code pénal de 1832 123 et sa

idée J. Ortolan (op. cit., pp. 86-87) emploie une métaphore d’ordre scientifique : « Celui qui dirait : l’air que
nous respirons est de l’oxygène ; celui qui objecterait : mais non, c’est de l’azote, seraient dans le faux tous les
deux. Le chimiste qui vient dire : cet air est un composé d’oxygène et d’azote mélangés ensemble […] celui-là
seul est dans le vrai ».
120
Cf. A. Bertauld, op. cit., p. 604. Pour ce professeur, la recherche de la légitimité de la peine en elle-même est
insuffisante. En plus de la peine, il faut prendre en considération la norme pénale en tant qu’obligation ou
prohibition. Dès lors, en comparant et en assimilant la règle de droit et sa sanction, on peut véritablement se
prononcer sur le caractère légitime ou non d’une peine : « La peine a sans doute des conditions de légitimité
propre ; mais ses caractères principaux de légitimité sont extérieurs ; elle les emprunte aux lois dont elle a pour
but d’assurer l’exécution ».
121
P. Rossi, Traité de Droit pénal, Tome I, p. 96.
122
Cette conception illustre un autre principe, élaboré à l’époque des Lumières et développé par C. Beccaria ( op.
cit., p. 80), qui présente un intérêt cardinal, mais ne peut être évoqué présentement. Ce principe est celui de
l’individualisation des peines.
123
Cf. infra, Deuxième partie, Titre I, notamment en ce qui concerne l’admission des circonstances atténuantes.
Cf. également annexe n° 4.
configuration libérale124. Elle annonce avant l’heure l’une des raisons principales du
mouvement favorable aux délinquants de droit commun et aux délinquants politiques.
Notons toutefois que l’influence de l’intention criminelle dans la détermination de la peine ne
remet pas cause le principe d’indifférence aux mobiles. En effet, comme le rappelle G.
Deltel125, la loi française ne tient, en principe, aucun compte « des motifs [ayant] déterminé
l’agent à commettre une infraction, [ni] du but qu’il poursuivait en la commettant ». Ce
principe d’indifférence aux mobiles est établit par le législateur et est confirmé avec constance
par la jurisprudence.
Ce choix du législateur est de concevoir le délit « non comme l’œuvre d’un homme obéissant
à des passions, à des mobiles variables, poursuivant peut-être un but élevé à travers
l’infraction, mais comme une abstraction ayant une nature propre, faisant encourir la même
responsabilité pénale exclusivement objective126 à tous ceux qui le commettent ».
Tout au plus l’intention est prise comme élément constitutif de certaines infractions lorsqu’il
s’agit de crimes ou délits intentionnels, mais pour autant cet élément ne consiste nullement en
la recherche du but poursuivi par l’agent. En conséquence, pour P. Rossi, il est nécessaire
d’appréhender la psychologie de l’agent afin de déterminer un quantum et de graduer la peine
en vertu de l’échelle légale. En somme le caractère altruiste ou malveillant de l’agent doit
jouer un rôle dans la détermination de la peine, mais en aucun cas dans la reconnaissance de
sa responsabilité.
En outre, même si la loi déroge dans certains cas à ce principe d’indifférence au mobile 127 et
suppose de rechercher le but poursuivi par l’agent, cette exception ne s’entend néanmoins que
de la prise en compte du mobile à titre d’élément constitutif de l’infraction. Ainsi, le mobile
de l’agent ne constitue ni un fait justificatif ni une cause exonératoire de responsabilité.

2°/ Un droit de punir plus légitime à travers un utilitarisme moins


arbitraire

Outre l’élément intentionnel, le professeur Rossi développe une réflexion autour d’un autre
fondement du droit de punir : celui de l’intérêt social. Si ce système qu’il qualifie de
« système de l’utilité » peut se fonder sur un intérêt individuel ou l’utilité générale128, la seule
124
Cf. à ce titre P.-A. Papadatos, op. cit., p. 50.
125
G. Deltel, De la considération du but de l’agent comme élément de responsabilité pénale, 1930, p. 45-46.
126
Telle sera la position de la jurisprudence à l’égard des délinquants politiques. Nonobstant de rares exceptions
isolées en jurisprudence, le juge retiendra toujours une approche objective quant à l’établissement de la
responsabilité de l’agent, et rejettera systématiquement le mobile invoqué bien qu’il put être louable et altruiste.
A ce titre, cf. infra, Deuxième partie, Titre II, Chapitre 2.
127
Cf. G. Deltel, op. cit., p. 59 à 98. Il s’agit essentiellement d’infractions contre la sûreté de l’État, contre la paix
publique ou contre les particuliers.
128
F. Hélie, op. cit., p. 112.
idée d’utilité est toutefois insuffisante à légitimer la peine et doit composer nécessairement
avec d’autres critères.
Pour ce juriste, l’utilité ne constitue qu’un motif à la réalisation d’une peine. Dans ce système,
la société fait « abstraction de l’être qui souffre, toutes les fois qu’une raison d’utilité ne
force pas à fixer l’attention sur lui 129 ». Cette approche est celle des gouvernements français 130
à propos de la rigueur exercée en matière de justice politique et notamment par l’application
de la peine de mort en matière politique131.
A ce système, il en ajoute un second qui vient compléter le premier, il s’agit du droit de
défense sociale132. Pour le professeur Rossi, la réaction défensive doit se « proportionner
strictement aux dangers matériels de l’acte à réprimer133 ». Il s’agit en effet d’une réponse
judiciaire adaptée à une situation déterminée. Toute idée d’exemplarité 134 par une peine trop
rigoureuse ou de rétribution à titre de pénitence pour le criminel, est exclue135.
Aussi prône-t-il, d’une part, une rétribution juste et mesurée dans sa conception. Dans son
Traité de Droit pénal, il explique que « la mesure de la peine ne doit pas excéder la mesure
du délit136 », pas plus d’ailleurs que « le mal ne doit tourner au profit de son auteur137 ».

129
Ibid., p. 143.
130
Aussi bien l’Ancien Régime, que la Convention, l’Empire, la seconde Restauration, le second Empire et la
Monarchie de Juillet mais pour cette dernière, d’une manière plus tempérée, font abstraction de la personne lésée
par une infraction lorsque l’État a vu un de ses intérêts menacé par l’infraction. La notion d’utilité invoquée par
les gouvernements témoigne particulièrement bien de l’idée selon laquelle l’État est la valeur supérieure laquelle
fait écran entre l’infraction tentée ou commise d’une part et les intérêts autres que les siens qui auraient pu être
altérés d’autre part. L’utilité principale invoquée est celle qui résulte de la menace engendrée sur la sûreté, la
sauvegarde ou la pérennité de l’État.
131
Cf. infra, Section II ; et Chapitre 2, Section I.
132
Il s’agit ici de ce que P. Rossi qualifie de « défense directe », qu’il ne faut pas confondre avec la défense
indirecte (Cf. Faustin Hélie, Œuvres complètes de Pellegrino Rossi, p.158 à 176). Ce deuxième système vise à
infliger un mal certain à un criminel potentiel, uniquement pour se procurer un moyen de sûreté future. On peut
ainsi reconnaître un tel procédé dans les lois sur la censure, la violation des libertés individuelles par la
surveillance du Cabinet noir sous la Restauration, les lois en matière d’attroupements, la répression des sociétés
secrètes… Cf. infra, Titre II, Chapitre 1, Section I et Deuxième partie, Titre I, Chapitre 1, Section II.
133
F. Hélie, op. cit., p. 153.
134
L’exemplarité de la peine n’est pas reniée dans son principe (P. Rossi, op. cit., Tome I, pp. 135 et 136). En
effet, l’exemplarité reste un moyen essentiel et très utile dans le cadre de l’intimidation, mais elle doit être
subordonnée à une condition substantielle de publicité. L’exemplarité de la peine est contestée en revanche,
lorsqu’elle s’avère disproportionnée ou secrète (il cite à titre d’exemple la peine du fouet en Angleterre ou la
peine capitale dans l’État de New-York, qui sont tenues secrètes).
135
La nature de la proportionnalité de la peine est nécessairement subordonnée à la destination que l’on entend
donner à la peine. Selon que le système répressif soit orienté vers des impératifs d’exemplarité, de rétribution ou
d’amendement du délinquant, la notion de proportionnalité ne produira pas les mêmes effets et sera appréciée
différemment.
En témoigne A.-S. Chavent, op. cit., p. 57, pour qui « les termes du rapport constituant le droit pénal […] et le
rôle de la proportionnalité sont subordonnés à la conception de la matière, c’est-à-dire aux fonctions assénées à
la peine. Selon que l’on tourne l’incrimination pénale vers la dissuasion, l’expiation, la resocialisation ou
simplement la restitution, la proportionnalité n’a ni la même place, ni les mêmes implications au sein de cette
incrimination ».
136
P. Rossi, ibid., p. 93.
137
Ibid., p. 96.
La nécessité de proportionnalité dans la rétribution du crime est un principe cardinal pour ce
juriste qui considère que « le mal [doit être] rétribué par le mal […] et en proportion de ce
mal138 ». Il s’agit ainsi d’établir une peine en fonction de la gravité des crimes.
P. Rossi pousse son raisonnement encore plus loin, en ce qu’un même crime peut contenir
plusieurs degrés altérant ou accentuant son immoralité et sa gravité. Pour lui, il faut « une
proportion pénale, non seulement entre crime et crime, mais entre les divers degrés du même
crime139 ». Ainsi se retrouve posée indirectement la question de la prise en considération du
mobile et plus généralement de l’élément moral dans la détermination de la peine.
En conséquence, cette défense sociale implique une peine mesurée mais toutefois supérieure
au profit potentiellement retiré, ce qui passe par une démarche pragmatique à travers un
principe de proportionnalité. La peine doit « surpasser le profit que le coupable retire140 » de
l’infraction sans être pour autant trop rigoureuse.
Il s’agit là du juste équilibre à respecter afin de concilier les intérêts de l’État et ceux des
particuliers. Aussi peut-on observer que le professeur Rossi s’inscrit fidèlement dans cette
doctrine qui tend à rehausser la valeur de l’individu face au poids démesuré de l’État dans
l’échelle des valeurs répressives.

3°/ Un droit de punir plus moderne : entre conservation sociale et


amendement du condamné

Un troisième caractère mérite d’être évoqué en ce que le droit de punir tend progressivement à
se moderniser pour répondre plus fidèlement aux conceptions libérales. La peine trouve sa
justification par l’atteinte infligée à la société et par la rupture d’un contrat implicite 141 des
hommes entre eux. Comme le développe F. Hélie, « l’homme a le devoir envers ses
semblables de conserver l’ordre social et de concourir à son perfectionnement. Qu’un homme
attaque ou trouble cet ordre, qu’il viole cette catégorie de devoirs pratiques spéciaux à
l’humanité […] il a offensé ses semblables, il a été injuste envers eux. Qu’il soit puni ; si
réellement il a été coupable, s’il a été puni avec mesure, sa punition demeure intrinsèquement
légitime142 ».

138
Ibid., p. 75.
139
Ibid., p. 106.
140
Ibid., p. 94.
141
On retrouve cette idée admise par C. Beccaria, J.-J. Rousseau et beaucoup d’autres penseurs, d’un contrat
entre l’homme en tant qu’individualité et les autres hommes lesquels pris dans leur ensemble forment un corps
social.
142
F. Hélie, op. cit., p. 212.
Le droit de défense, que les juristes et les philosophes reconnaissent unanimement comme
étant un droit naturel143, n’est pour l’illustre professeur que « la réaction immédiate du droit
que nous avons à l’existence et au bien-être. C’est le droit de conservation mis en activité
d’une certaine manière ». On trouve ainsi, par le concept de droit de conservation, un critère
récurrent en matière de justice politique qui légitimera souvent une rigueur excessive des
pénalités144.
Depuis toujours, ce droit de conservation des sociétés humaines est, au moins de manière
implicite, reconnu par toutes les civilisations. Toutefois, la réflexion de P. Rossi ne réside pas
en le simple constat de la notion de protection sociale. Elle est inhérente à l’idée de
concomitance entre l’infraction et la réaction. La quasi simultanéité du forfait du criminel et
de la répression exercée par la société à son égard, et le pragmatisme d’une répression a due
proportion du mal commis, illustrent le rejet d’un caractère purement rétributif de la peine.
C’est d’ailleurs par le biais de cette conception que le mouvement abolitionniste de la peine
de mort va émerger. Quand bien même Rossi ne s’inscrit pas dans ce mouvement, il
l’explique pourtant par l’idée suivante : « ceux qui nient la légitimité de la peine mort […] ont
subordonné la question principale à la question secondaire. Ils ont mis en avant, sur le droit
de punir, tous les principes dont ils entrevoyaient qu’on pourrait tirer un argument contre le
droit d’ôter la vie à un criminel. La théorie de la défense était […] singulièrement favorable
à leurs vues ; car il est certain qu’il ne serait pas permis de tuer un agresseur désarmé et
enchaîné145 ».
Par ailleurs, le professeur Rossi reconnaît également l’aspect préventif de la peine en étant
plus précis et détaillé que J.-A. Feuerbach146. A l’instar de ce dernier et à la différence de
Platon pour qui la prévention résulte de la seule exemplarité de la peine, P. Rossi considère
l’aspect préventif de la peine comme constituant une menace pour le criminel potentiel et une
manière de le « réinsérer » dans la société lorsque le crime a été consommé.
D’une part, la peine constitue en amont une menace ou un avertissement. Elle instrumentalise
un « mal direct » par des effets de désapprobation publique, d’infamie, d’interruption ou de
dérangement de ses affaires, de sa carrière ou de ses projets, d’interruption de ses habitudes,
143
C’est également le principe que proclame la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août
1789 dans ses articles 4 et 5 (Cf. annexe n° 3). En vertu de ces articles, la liberté de chaque homme connait
comme bornes celles qui ont été fixées par l’ensemble de la société pour sa propre survie. En conséquence, toute
action de l’homme qui nuit à l’organisation sociale doit être sanctionnée. Même si la place de l’individu à travers
la liberté et la participation à la chose publique est rehaussée comparée à ce qu’elle était antérieurement, elle
demeure néanmoins subordonnée à une donnée supérieure et impérieuse résidant dans le concept de la Nation.
144
Cf. infra, Chapitre 2.
145
P. Rossi, op. cit., Tome I, p. 156 et 157.
146
Cf. supra, A.
de violence à ses goûts, voire d’affaiblissement de sa santé. Ces mécanismes permettent alors,
selon l’expression précédemment évoquée, de peser les risques de la peine par rapport à
l’intérêt ou au bénéfice retiré de l’infraction. C’est la théorie du bilan coût/avantages. Il s’agit
de peines accessoires dont les effets peuvent être nettement plus efficaces qu’une peine
d’emprisonnement, de bannissement ou de déportation.
D’autre part, en tant que mal infligé, la peine constitue en aval un moyen régénérateur. Selon
P. Rossi, elle permet alternativement l’instruction du criminel, elle inspire chez celui-ci la
crainte d’une éventuelle récidive, et son amendement. Dans chacun de ces cas, la peine joue le
rôle d’un « enseignement moral147 » par le biais de l’intimidation et dont le but est une forme
de rédemption du criminel. A ce titre, l’influence de P. Rossi sera très importante dans la
mesure où, comme l’explique J. Pradel148, c’est à sa suite que « se manifeste un engouement
pour la prison qui assure à la fois la prévention générale et l’amendement du condamné ».
Notons enfin qu’apparaissent au début des années 1830, à travers Silvestre Pinheiro
Ferreira149, les prémices d’un mouvement qui s’affirmera véritablement dans le dernier quart
du XIXème siècle sous le nom d’anthropologie criminelle.
Selon J. Ortolan150, la théorie susvisée de l’amendement est certes reprise par S. Ferreira, mais
elle est poussée à son paroxysme. En effet, la théorie du philosophe portugais vise à la
suppression du Code pénal et par voie de conséquence, à « l’abolition de [tout] jugement
décrétant ou appliquant à chaque fait une peine déterminée à l’avance ».
Le système prôné par S. Ferreira, tant original que critiquable, entend établir des maisons dans
lesquelles seraient détenus et traités tous les coupables d’infractions. Il s’agirait ainsi d’une
sorte « d’hôpital moral » au sein duquel des visites fréquentes seraient faites par un jury
médical qui appliquerait, en fonction « du malade » et de l’évolution de « sa maladie », un
traitement variable et proportionné.
Dès lors y reconnaît-on l’idée d’amendement du criminel par des moyens palliatifs et le biais
de la science médicale, assujettissant ainsi systématiquement le libre-arbitre de l’homme à une
cause pathologique. Nonobstant la gravité d’un tel système, J. Ortolan en illustre son caractère
pour le moins original : « Ne rirait-on pas, écrit-il, d’un système qui, pour guérir les malades,
147
P. Rossi, op. cit., Tome I, p. 80.
148
J. Pradel, op. cit., p. 57. Il en résultera en 1877, la création de la Société des prisons, dont l’activité se poursuit
encore à notre époque et dont le dessein n’a cessé de porter sur la réinsertion et l’amélioration des conditions de
détention.
149
Philosophe et homme politique portugais (1769-1846). Il développa ses théories dans deux de ses œuvres :
Principes du droit public constitutionnel, administratif et des gens, publié en 1834, mais surtout dans son Essai
sur la psychologie, comprenant la théorie du raisonnement et du langage, l’ontologie, l‘esthétique et la
dicéosyne, publié en 1828.
150
J. Ortolan, op. cit., p. 85.
consisterait à rédiger un Code médical dont les prescriptions seraient inflexiblement
appliquées à tout sujet dans tout cas prévu ? ».
En conclusion, selon P. Rossi, afin de se conformer aux caractères de justice, de morale et
d’ordre social, la peine doit comporter plusieurs particularités 151. Elle doit être personnelle
(application du principe de personnalité des peines), morale (concilier empirisme et
pragmatisme afin de répondre le plus justement au contexte de l’infraction), divisible
(principe de proportionnalité de la pénalité), appréciable (remédier à l’inégalité des peines
cachée derrière l’apparente égalité, en prenant en compte la fortune et la situation de l’agent),
réparable ou rémissible (possibilité de réparer ses effets), instructive et satisfaisante (la peine
doit être en rapport avec la nature et la gravité des faits), exemplaire (fonction d’intimidation),
réformatrice (elle doit permettre l’amendement du coupable) et rassurante (elle doit rassurer le
public par sa modération et sa capacité à prévenir de nouveaux crimes).
Tous ces penseurs, fussent-ils philosophes ou juristes, économistes ou sociologues, sont les
précurseurs ou les tenants d’un courant que l’on qualifie au XIX ème siècle de « libéral », par
opposition à l’arbitraire de l’Ancien Régime et du radicalisme post-révolutionnaire.
De même, pour certains auteurs152, les doctrines d’intimidation et de rétribution de l’École
classique, s’opposent à celle de leurs successeurs153, lesquels accentueront les idées de
neutralisation et de traitement. Pourtant, il leur revient ce mérite d’avoir élaboré
incontestablement le concept susvisé de traitement à travers l’idée d’amendement.
Ces penseurs classiques et néo-classiques prônent des principes libéraux tant dans un registre
politique ou philosophique que dans le domaine juridique. Dès le début du XIX ème siècle, ces
penseurs se livrent à une analyse de la justice politique dont ils critiquent le fonctionnement et
l’usage arbitraire qui en est fait.

Section II – L’aboutissement de la pensée libérale au XIXème siècle en 
matière d’infraction politique : naissance et développement de la 
critique de la justice politique

« De grandes périls nous assiègent ; des périls plus grands nous menacent. Il en est un dont tous les
esprits sont frappés, mais dont nul peut-être n’a encore mesuré toute l’étendue ; je veux parler de la
justice près de tomber sous le joug de la politique154 ».
151
P. Rossi, op. cit., Tome I, p. 122 à 137.
152
J. Pradel, op. cit., p. 122.
153
Il s’agit du courant de la défense sociale.
154
F. Guizot, Des conspirations et de la justice politique, p. 13.
Justice politique et infraction politique sont deux expressions, qui, dans le langage commun
ne présagent ni distinctions ni effets foncièrement différents. Néanmoins, juridiquement la
terminologie de ces deux notions pose d’amples difficultés.
Si la justice politique est une notion qui perdure depuis les périodes les plus reculées de
l’antiquité, la notion d’infraction politique – c’est-à-dire le délit ou le crime politique - est une
notion encore inconnue au XIXème siècle et dont l’apparition tardive peut se dater aux
alentours de la fin de la première moitié du XIXème.
Préalablement à l’émergence de la notion « d’infraction politique » au XIXème siècle et aux
aménagements que subira le Code pénal de 1810155, il convient de noter que seule la justice
politique est effectivement et « légalement » reconnue ; encore que cette « reconnaissance »
soit bien floue et ne comporte aucune définition pertinente.
Certes des critères de violence, d’inconstance et d’exemplarité permettent d’en discerner
approximativement l’existence, mais aucune définition juridique et scientifique n’est
apportée. D’autant que la justice politique comporte deux notions hétérogènes dans la mesure
où la justice en tant que vertu et principe moral visant au respect du droit et à l’équité 156, est
une notion qui a vocation à perdurer 157 et à être inébranlable, tandis que la politique
correspond à une notion relative à l’organisation et à l’exercice du pouvoir au sein d’un État158
et dont le caractère est par nature variable et précaire, en ce qu’il est étroitement subordonné à
des données contextuelles159.
R. Charvin160 illustre ce constat en considérant qu’une partie importante « de l’histoire se
déroule à la barre des tribunaux » dans la mesure où l’évolution des sociétés se fait à travers
les changements de gouvernements – notamment dans les régimes qui succèdent à la
Révolution – par une multiplication des procès politiques. En conséquence, pour ce

155
Cf. infra, Titre II, Chapitre I.
156
Définition de « justice », in. Le petit Larousse illustré, 1995.
157
R. Charvin, op. cit., pp. 1 et 2.
158
Définition de « politique », in. Le petit Larousse illustré, 1995.
Plus précisément, pour le professeur Garraud, in. Traité théorique et pratique du droit pénal français, Tome I,
Paris, 1913, p. 267 ; l’ordre politique se définit comme l’ensemble des pouvoirs qui ont la direction des intérêts
généraux du pays. Cela se manifeste par deux aspects : d’une part, dans ses rapports avec l’extérieur, l’ordre
politique est le garant de l’indépendance de la Nation, de l’intégrité du territoire et de ses rapports avec les autres
États ; d’autre part, au niveau intérieur, l’ordre politique est le garant de la forme du gouvernement, de
l’organisation des pouvoirs publics, de leurs rapports mutuels et des actes politiques du citoyen. C’est
notamment au regard de ce dernier critère concernant l’ordre interne, que l’ordre politique érige de véritables
barrières juridiques vouées à le protéger des entreprises subversives de ses adversaires, par le biais de la justice
politique. Dès lors que ces mesures répondent de l’état institutionnel et politique d’une société à un moment
déterminé, elles ont vocation à évoluer et à être modifiées au gré des bouleversements institutionnels.
159
P. Bastid, Les grands procès politiques de l’histoire, Paris, 1962, p. 11.
160
R. Charvin, op. cit., p. 7.
professeur, la justice politique prend une place de plus en plus importante dans l’histoire de la
répression.
En outre, la justice politique constitue une « justice de crise161 » qui s’affirme différemment
selon les périodes, et qui surtout, permet de déterminer l’état de la société à un moment donné
ainsi que la plus grande dangerosité de certains adversaires politiques par rapport à d’autres.
Or il est communément admis au début du XIX ème siècle que la justice politique présente un
caractère assez odieux, autoritaire et impétueux. Dans la mesure où l’entendement que l’on
donne à ce type de justice a tendance à être très flou, parce qu’en outre aucune règle, aucune
norme juridique ne vient définir cette notion, celle-ci présente de facto un caractère arbitraire
et fluctuant (§ I).
Cependant le caractère arbitraire n’est pas le seul reproche qui puisse être opposé à ce type de
justice. De fait et parce que des raisons bien précises motivent la plus ou moins grande
sévérité de la répression, la justice politique est très souvent assimilée à une justice sinon
expéditive et sommaire, au moins très lourde et rigoureuse (§ II).

§ I – Une justice politique à caractère arbitraire à


travers le flou et l’abstraction de sa notion

Le caractère arbitraire de la justice politique résulte de deux données constantes et communes


à tous les régimes politiques. D’une part, ce type de justice n’a jamais été théorisé ni
véritablement délimité scientifiquement. L’approche qu’il convient d’adopter vis-à-vis de la
notion de justice politique consiste à la considérer comme résultant toujours d’un certain
opportunisme politique (A).
D’autre part, la justice politique dispose d’une donnée singulière qui tient à la qualité
particulière du justiciable. Le caractère spécifique du délinquant de ce type de justice légitime
d’une certaine manière la latitude dont font preuve les gouvernements à son égard. La
particularité de ce justiciable et l’absence de domaine juridique l’encadrant, entraînent de
facto une répression généralement plus rigoureuse (B).

A-/ Un opportunisme fondé sur la raison d’État

Depuis ses antiques origines de justice sanctionnant le crime de lèse-majesté humaine ou


divine, jusqu’aux Code pénaux de 1791 et de 1810 sanctionnant les crimes contre la sûreté de

161
Ibid.
l’État, la justice politique demeure d’une part une notion extrêmement imprécise et difficile à
cerner, et est d’autre part violente, expéditive et inconstante162.
Dans tous les cas cette « justice » est déployée en vue de prévenir un trouble prolongé de
l’opinion et de maintenir par la force le bon fonctionnement de l’État. La raison d’État 163 est
alors invoquée comme légitimant la célérité et la rigueur avec lesquelles cette justice doit
frapper.
A la différence de la justice pénale, de la justice administrative ou de la justice civile, dont les
notions sont indistinctement reprises et confirmées par l’ensemble des régimes politiques et
des gouvernements164 ; la justice politique dispose d’un caractère propre à chaque
gouvernement, qui semble émaner de son droit naturel de conservation l’autorisant à user de
la force et à sombrer le plus souvent dans l’illégalité. De plus, n’étant nullement déterminée ni
définie par la loi ou par un quelconque usage, la justice politique varie considérablement en
fonction de la forme du gouvernement établi et de la situation politique et sociale du moment.
Aussi, du fait de l’inexistence de règles immarcescibles qui définissant, délimitant et
entourant la notion de justice politique, cette dernière doit-elle être considérée comme une
notion particulièrement obscure et opportune.
Ce caractère obscur est en outre accru d’une part du fait de la rareté des travaux portant sur
cette ladite notion de justice politique165, et d’autre part du fait de la méthode employée pour
la cerner, laquelle méthode demeure essentiellement descriptive166 et ne tient aucun compte
des interactions entre l’élaboration de la règle, sa genèse et sa fin.
Atteste de ce second aspect, le constat tiré par R. Charvin 167 selon lequel « les règles
juridiques sont considérées - par les auteurs et les théoriciens en cette matière - comme des
entités qui se suffisent à elles-mêmes, coupées de la réalité historique et sociale ». Autrement
dit c’est par un opportunisme toujours très subjectif à une situation donnée qu’un

162
Y. Cordonnier, La justice politique, Paris, 1993, p. 1.
163
J.-Y. Calvez, De la justice politique, in. Revue de l’Action Populaire, Paris, 1962, p. 777.
164
Il convient d’observer que le gouvernement n’est pas synonyme du régime politique, contrairement à une
conception traditionnellement colportée. Comme le démontre le professeur J.-J. Chevallier (op. cit., p. 1), le
régime politique ne doit pas être entendu dans un sens purement restrictif consistant seulement en un
gouvernement. Le régime politique est bien plus, il s’agit « d’un ensemble d’institutions sociales,
administratives, civiles, religieuses, économiques » au même titre que les institutions « gouvernementales,
politiques ou constitutionnelles » habituellement reconnues.
165
R. Charvin, op. cit., p. 6.
166
Ibid., p. 4. R. Charvin explique que la principale difficulté entourant la définition de la justice politique,
résulte de l’absence de théorisation. Pour ce professeur, les rares tentatives d’approches de la notion emploient
une méthode peu féconde. « Purement descriptives et statiques (écrit-il) ces études ne font qu’établir un
catalogue de recettes constitutionnelles et pénales ».
167
Ibid., pp. 4-5.
gouvernement va orienter sa justice politique. L’analyse juridique est en conséquence
impossible et doit se limiter à un simple constat factuel.
Notons qu’au surplus, cette justice présente la particularité de n’être légitimée que par une
partie – la partie au nom de qui elle est prononcée – de la société. En effet, quel que soit le
type de justice – pénale, civile ou administrative – qui suppose l’adhésion de l’ensemble des
parties à des « principes fondamentaux de l’organisation sociale au nom desquels on va
juger168 », la justice politique est fréquemment contestée jusque dans sa légitimité originaire.
Par ailleurs, la terminologie employée de « justice politique » est aussi constitutive d’une
difficulté et l’utilisation de ces termes antinomiques « semble jurer169 ».
Tant le juriste que le profane170 reconnaissent que la justice politique constitue en soi un
paradoxe. En effet, les termes de politique et de justice constituent un contresens à la fois dans
l’esprit collectif et pour le théoricien du droit.
Le terme de justice est communément assimilé à des aspects de punition et d’amendement. En
outre, la justice est morale, stable171, indépendante, impartiale et poursuit un but d’équité.
A l’inverse, l’idée de politique s’avère opportuniste, partiale, temporaire et réactionnelle voire
puérile ; elle s’inscrit dans une idéologie de parti et tend à être corrélativement amorale,
discriminatoire et autoritaire.
Politique et justice sont dès lors inévitablement opposées en ce qu’elles sont des notions
« hétérogènes172 » tant dans leurs fondements que dans leurs desseins.
Outre son obscurité et le paradoxe que représente sa terminologie, la notion de justice
politique emporte une difficulté supplémentaire en ce que son appréciation est
considérablement malléable, volatile et fluctuante 173. La notion de justice politique pose ce
problème dans la mesure où son organisation dépend inéluctablement du régime en place et
de ses aspirations, et qu’elle résulte d’une orientation volontariste174.
168
Y. Cordonnier, op. cit., p. 1.
169
J.-Y. Calvez, op. cit., p. 775.
170
Selon R. Charvin, op. cit., p. 1, il y a une convergence entre le juriste et le non juriste sur l’appréciation
terminologique de la notion de justice politique.
171
Ce critère de stabilité de la justice ne s’entend pas de la vocation dont dispose toute règle de droit de fond ou
de forme à évoluer, en ce sens le droit nécessite des réformes et est donc inévitablement instable. Mais il
convient d’entendre par l’idée de stabilité de la justice, l’idée selon laquelle la mission de service public de
résolution des conflits que poursuit la justice, ainsi que les principes de continuité, d’équité, d’égalité, ou encore
son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique sur lesquels elle repose, sont tous des principes voués à être
inaltérables. C’est en ce sens que la justice présente un caractère de stabilité.
172
R. Charvin, op. cit., p. 2. Selon ce professeur, « la justice politique serait le lieu géométrique d’une tension
entre un élément stable, le droit, considéré comme une norme issue d’une idée de justice transcendante, et un
élément dynamique, la politique, étroitement limitée et rattachée à ce qui a rapport au gouvernement de l’État ».
173
R. Charvin (ibid., p. 9), définit la justice politique comme un « phénomène social soumis à l’influence d’un
ensemble complexe de facteurs de nature et d’efficacité variables ».
174
Ibid., p. 8.
Cette idée est développée d’une autre manière mais avec un esprit analogue par J.-Y.
Calvez175 qui considère que « la justice se veut au-dessus des appréciations contingentes et des
opinions relatives, caractéristiques du domaine que l’on appelle politique ».
La justice politique relève ainsi de l’opportunité et de l’adaptation au contexte social ; mais
elle peut être appréhendée de deux manières différentes selon ses fins. Tantôt elle peut être
envisagée comme une justice « contre-pouvoir » - elle consistera alors en un frein aux
éventuels abus des détenteurs du pouvoir au sein des régimes démocratiques 176 ou semi-
démocratiques lors des périodes de calme – et tantôt elle peut être perçue comme une justice
« agent du pouvoir » - en servant de mécanisme de protection et de conservation au
gouvernement dans les régimes autoritaires ou semi démocratiques 177, et dans les régimes
démocratiques lors de périodes troublées178.
C’est notamment en tant que justice « agent du pouvoir » que la justice politique est utilisée
au cours du XIXème siècle, la justice « contre-pouvoir » étant reléguée à un plan secondaire du
fait de sa rareté et de son moindre intérêt à cette époque.
En dépit des difficultés qu’interpelle cette notion, il convient de souligner que toute entreprise
de définition ne serait toutefois pas vaine. En effet, la justice politique comporte trois aspects
permettant de discerner sa spécificité et de la dissocier de la justice de droit commun. La
présence nécessairement jointe179 de chacun de ces aspects permettra de qualifier la justice
politique.
Le premier critère est un critère matériel. Afin de déterminer si une situation entre dans le
champ de compétence de ce type de justice, il est indispensable de se pencher sur la qualité
des auteurs de l’infraction – ou du fait que l’on veut qualifier d’infraction – et/ou sur la nature
de ladite infraction. Ainsi, pour répondre à cette première condition, il faut que les personnes
poursuivies soient des fonctionnaires ou assimilés, et particulièrement des personnes
disposant d’une certaine autorité comme les hauts fonctionnaires, ou bien que la nature de
l’infraction comporte un objet politique, par opposition aux infractions de droit commun.
175
J.-Y. Calvez, op. cit., p. 775.
176
Ce qui est le cas d’une certaine manière pour les régimes démocratiques modernes. C’est ainsi qu’en vertu des
articles 68 et 68-1 de la Constitution du 4 octobre 1958, d’une part le président de la République est
potentiellement justiciable de la Haute Cour – constituée par le Parlement – pour tout manquement
« manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat », et d’autre part les membres du gouvernement
sont pénalement responsables devant la Cour de justice de la République des actes accomplis dans l’exercice de
leurs fonctions et qui constituent des crimes ou des délits. Ces deux articles de la Constitution actuellement en
vigueur s’inscrivent particulièrement bien dans cette logique de justice contre pouvoir.
177
Nous entendons par régimes « semi démocratiques » les régimes parlementaires dont les membres du pouvoir
législatif ou certains d’entre eux, sont élus par le biais d’élections censitaires. Par exemple la Restauration, la
Monarchie de Juillet et le second Empire.
178
R. Charvin, op. cit., pp. 2 et 10.
179
Ibid., p. 3
Le deuxième critère est un critère organique ou formel. C’est-à-dire que la juridiction
compétente doit présenter certaines particularités. Il s’agira soit d’une juridiction spéciale
constitutionnelle ou extraconstitutionnelle180, soit d’une juridiction de droit commun mais
avec une composition spéciale.
Le troisième critère est un critère fonctionnel. Il consiste en la poursuite du dessein alternatif
précité, d’affaiblissement et de contrôle des agents du pouvoir par la mise en jeu de leur
responsabilité pénale, ou de renforcement l’autorité publique par la répression des actes
d’opposition. Et c’est notamment ce dernier aspect qui est manifesté par la pratique des
gouvernements du XIXème siècle.
Les gouvernements du XIXème siècle orienteront leur justice politique particulièrement sur le
second aspect de la définition181 dans la mesure où la justice agent du pouvoir sera
principalement adoptée à travers tous les régimes de l’époque pour lutter contre les
adversaires du pouvoir.

B-/ La rigueur d’une justice fondée sur les particularismes de


ses justiciables

La justice politique présente une différence majeure par rapport au droit commun, dans la
mesure où pour évaluer une peine et pour en apprécier le degré d’importance, on ne se fie pas
systématiquement à la valeur sociale à laquelle l’agent a attenté ou à la valeur sociale
potentiellement atteinte.
Les gouvernements orientent essentiellement leur répression en fonction de l’hostilité que
présentent les auteurs d’infractions à l’égard des institutions ou du pouvoir. Plus l’hostilité et
la haine vouées aux gouvernants ou au gouvernement est importante et plus la renommée ou
la popularité des prévenus est grande, plus la peine requise ou prononcée sera rigoureuse.
La justice politique représente pour les gouvernements un double moyen. Il s’agit d’abord
d’un instrument très efficace pour neutraliser ou éliminer ses opposants les plus redoutables
sans craindre une potentielle clémence des juridictions pénales ordinaires.

180
Cf. infra, Deuxième partie, Titre II.
181
La justice politique contre-pouvoir ne fut pas pour autant exclue des régimes politiques du XIX ème siècle.
L’une des affaires les plus retentissantes fut l’affaire du scandale Teste-Cubières. Cette affaire qui fut révélée en
mai 1847 faisait intervenir deux personnalités politiques du gouvernement de Juillet, le général Despans-
Cubières (ministre de la guerre entre 1839 et 1840) et J.-B. Teste (ministre du commerce et des travaux publics
en 1834 et de 1839 à 1843). Cette affaire qui portait sur des questions de pot-de-vin et de corruption fut évoquée
par Louis-Philippe devant la Cour des pairs qui rendit son arrêt le 17 juillet 1847 et devait contribuer à la chute
du gouvernement de Juillet par l’impopularité qu’elle avait fait naître contre le pouvoir politique. Cette affaire
est l’une des plus connues, illustrant le caractère de contre-pouvoir que peut constituer la justice politique. Cf.
pour le rôle que joua ce scandale dans la chute du régime, L. Proal, La criminalité politique, Paris, 1895, pp. 209
et 210.
Il s’agit ensuite de pallier le plus efficacement possible aux lenteurs endogènes à la justice de
droit commun. J. Larrieu182 illustre cette idée en considérant que « s’il s’agit de neutraliser,
d’éliminer des opposants irréductibles, la justice n’est pas le moyen le plus efficace ni le plus
rapide […] L’efficacité de la répression est mieux assurée par des moyens de fait tels que les
exécutions sommaires ou les disparitions ».
En outre, la publicité occasionnée par un procès de droit commun s’avère entraîner des
conséquences nuisibles quant à la légitimité dont souhaitent se doter les régimes. Aussi est-il
préférable pour les gouvernements de prononcer des peines rigoureuses et expéditives en
dehors des sentiers battus afin d’éviter toute publicité dommageable à court ou moyen terme
pour le pouvoir. En atteste J. Larrieu183 pour qui « le procès offre toujours une certaine
publicité à la cause combattue et lui fournit des martyrs ».
De la Révolution jusqu’à la troisième République, la tenue de procès publics ou leur publicité
a toujours suscité l’animosité et l’indignation concomitante ou subséquente d’une partie de la
population.
Témoignent de l’impopularité qui en résulta pour les gouvernements en place, l’impact
qu’eurent les procès suivis de la condamnation à mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette
lors de l’avènement de la Convention, de Danton et des dantonistes en avril 1794, du duc
d’Enghein sous le premier Empire, du maréchal Ney sous la Restauration ou encore des
quatre sergents de la Rochelle sous la Monarchie de Juillet.
Outre la qualité de martyrs dont sont revêtues les « victimes » de la justice politique, la qualité
ou la renommée de ces personnes emportent aussi une place importante dans le sentiment
d’indignation qui résulte de l’exécution de la sentence.
En effet, bien souvent à travers la qualité de la personne exécutée ou condamnée, une
résistance va être menée. Ainsi les exécutions contre les royalistes sous la Convention et
l’Empire contribuent-elles à favoriser la réaction royaliste, de même que l’exécution du
maréchal Ney et l’exil de Napoléon Ier tendent-ils à favoriser les complots bonapartistes.
En somme, à la différence du procès pénal classique au terme duquel l’objectif est de faire
apparaître la manifestation de la vérité, le procès politique entend avant tout procéder
discrètement à l’élimination des adversaires du pouvoir afin de prémunir le gouvernement
182
J. Larrieu, De quelques constantes de la justice politique Française depuis la Révolution, RSC, 1987, p. 803.
Selon ce juriste, l’un des exemples le plus pertinent est la création et le recours systématique aux tribunaux
révolutionnaires institués par la loi du 17 août 1792 (jusqu’au 29 novembre de la même année) puis rétablis par
la loi du 10 mars 1793, sous la Convention nationale. Ces « tribunaux » dont la compétence était pratiquement
illimitée étaient par nature les organes du pouvoir les plus dévoués, expéditifs et répressifs. Ils témoignent du
paroxysme que peut atteindre l’aspect répressif de la justice politique.
183
Ibid.
établi du danger qu’ils représentent et de se fonder une plus grande légitimité 184 ou de la
sauvegarder.
Mais à défaut de répondre à ces nécessités, du fait de la qualité des suppliciés ou des
condamnés et du fait de la rigueur de la peine, loin de se prémunir de la fumée des dangers ou
de la dissiper, les gouvernements ne font qu’attiser le feu du mépris, de la révolte, voire de
l’insurrection.
Lorsque les débats sont publics, les tribunaux et les cours de justice ne sont dès lors plus que
des champs de bataille au sein desquels les affrontements et les querelles entre les partis se
prolongent. J. Larrieu185 témoigne de ce constat en considérant que le « prétoire se meut en
arène politique où se poursuit le combat entre le pouvoir et ses opposants, le procès
apparaissant même parfois comme une sorte de prolongement de la guerre civile ».
Par ailleurs la sentence contribue à fragiliser davantage la légitimité des régimes dans la
mesure où bien souvent juge et accusé ne tiennent leurs places respectives que d’un concours
de circonstances. En effet, la cause historique par laquelle résulte leur situation est par nature
fragile et leur légitimité est d’autant plus discutable que pour voiler la précarité qui les
menace, ils s’emploient à prendre des mesures qui se veulent perpétuelles.
Empruntant un vieil adage, le doyen J. Carbonnier disait « la perpétuité est dans le vœu de la
loi186 ». Plus encore que dans la loi, c’est dans leur constitution même que les gouvernements
vouent un culte éternel et perpétuel. Or la fin du XVIII ème et la plus grande partie du XIX ème
siècle démontrent que dans notre histoire ce culte de l’immortalité des gouvernements est bien
vain dans la mesure où ces constitutions appelées à durer sont éphémères et où les
gouvernements que l’on disait stables, légitimes et puissants s’effondrent plus vite qu’ils ne se
sont imposés. La versatilité humaine combinée à l’opportunité des intérêts personnels,
contribue constamment à ériger de nouveaux ennemis aux gouvernements en place.
La précarité politique de ces jugements de circonstance est résumée par l’idée que développe
J. Larrieu187, idée selon laquelle « le vainqueur prétend juger le vaincu au nom d’un ordre
intemporel que ce vaincu récuse et considère comme éphémère ».
C’est ainsi que des lois qui se voulaient toutes perpétuelles, sont marquées invariablement du
fait de leur étroite dépendance au régime en place, par le sceau de l’instabilité. Qu’il s’agisse

184
Y. Cordonnier, op. cit., p. 1.
185
J. Larrieu, op. cit., p. 804.
186
J. Carbonnier, Essais sur les lois, Paris, 1979, p. 9. Historiquement cette affirmation solennelle fut inscrite
dans le projet de Code civil de 1804.
187
J. Larrieu, op. cit., p. 803.
de la loi d’amnistie du 12 janvier 1816188 au terme de laquelle l’article 4 procède au
bannissement à perpétuité de Napoléon Bonaparte et de sa famille, ou encore de la loi du 10
avril 1832189 qui par le biais de son article premier prévoit le bannissement de Charles X et de
sa famille, ou qu’il s’agisse enfin du décret du 26 mai 1848 190 qui prononce le bannissement
de Louis-Philippe et de ses proches ; dans tous ces cas, les mesures d’éloignement des
prétendants au pouvoir n’ont qu’un effet relatif lié au régime et aux institutions en place. Ces
mesures sont dès lors d’une très grande précarité, paradoxalement à leurs desseins.
Ce caractère est développé par J. Larrieu191 pour qui « la loi présente une certaine stabilité
sans pour autant prétendre à l’éternité. Elle est l’expression d’un ordre social qui peut changer
[…] L’évolution des évènements se charge quelquefois de démontrer cette précarité en
inversant brutalement les rôles ».
L’opportunisme politique ne consiste toutefois pas seulement à prononcer des condamnations
en fonction de la qualité de la personne considérée comme ennemi du régime, cet
opportunisme permet également d’infliger des peines rigoureuses, le plus souvent au
détriment de la légalité.

§ II – Une justice à caractère arbitraire illustrée


par la sévérité de la répression

Au détriment des règles de droit pénal et de procédure pénale, la justice politique du début du
XIXème siècle se place dans la continuité de la période révolutionnaire en se complaisant d’un
certain opportunisme juridique. Ainsi, il apparaît très fréquemment que le pouvoir politique se
détourne des sentiers de la légalité afin d’établir une justice plus prompte et efficace.
Ce mépris ou cette indifférence de la légalité manifestant une certaine rigueur du pouvoir
politique à l’encontre de ses adversaires, se manifeste tant par la violation des règles de
procédure et de fond (A), que par la rigueur exacerbée des peines infligées, voire parfois par
leur cruauté (B).

A-/ Une répression arbitraire

Le caractère arbitraire de la justice politique peut se manifester sous deux aspects. Le premier
fut historiquement mis en place par la Convention, laquelle en procédant à la mise « hors la

188
Cf. annexe n° 5.
189
Cf. annexe n° 6.
190
Cf. annexe n° 7.
191
J. Larrieu, op. cit., p. 803.
loi192 » de ses adversaires potentiels ou avérés, s’était donné la faculté de contourner le droit et
les règles procédurales en expurgeant du bénéfice de la loi et de ses garanties, ceux qu’elle
désirait éliminer promptement.
C’est ainsi que des individus perdaient leur qualité de citoyen ainsi que les garanties pénales
les plus fondamentales et étaient exclus du champ d’application de la loi pénale commune,
légitimant dès lors des procédures sommaires, simplifiées et arbitraires.
Ce premier aspect tient néanmoins une place marginale au rang des mesures utilisées par les
gouvernements contre leurs adversaires politiques, lesquels gouvernements préfèrent
contourner le droit d’une autre manière.
En effet le second aspect illustrant le caractère arbitraire de la justice politique est le plus
communément usité. Il consiste à dévoyer la procédure et les règles de droit criminel soit en
modifiant la législation criminelle, soit en invoquant un état de nécessité afin de déroger
légitimement à la légalité.
De nombreux exemples peuvent témoigner de ce second aspect à travers la violation flagrante
des règles procédurales et pénales. L’un des plus emblématiques est la condamnation du
maréchal Ney, le 6 décembre 1815.
Cet ancien maréchal d’Empire ayant prêté serment au gouvernement de Louis XVIII au
lendemain de la Restauration, fait acte de trahison une seconde fois 193 en favorisant l’entrée de
l’ex-empereur en France.
Appelé à comparaître devant un conseil de guerre après la chute des Cent-Jours, il refuse
d’être jugé par ses anciens collègues, et eu égard à sa qualité de pair de France, il exige de
comparaître devant la Cour des pairs. Cette dernière pour le condamner à la peine capitale
retient entre autres la qualification de crime de haute trahison.
En dépit des polémiques que put susciter ce jugement, cette seule qualification constituait une
violation flagrante des règles pénales dans la mesure où la Cour retenait à l’encontre du
maréchal la qualification d’un crime qui n’avait jamais été défini par la loi 194. Dès lors, le
principe de non-rétroactivité de la loi pénale était ouvertement bafoué.
De la même manière, à l’occasion du procès du maréchal Ney et du procès des insurgés
d’avril en 1834, la Cour des pairs qui était compétente en vertu de l’article 33 de la Charte
192
Cf. à ce titre le décret du 7 septembre 1793 (annexe n° 8) déclarant hors la loi les Français qui auraient
accepté des fonctions publiques dans des provinces envahies par les puissances ennemies de la Convention.
193
Il avait personnellement contribué à l’abdication de l’empereur ce qui lui avait valu le titre de pair de France
sous la Restauration. Or, après le débarquement à Golfe-Juan le 1 er mars 1815, après avoir tenu ce propos célèbre
selon lequel il s’engageait à ramener Bonaparte « dans une cage de fer », il se rallia très rapidement à ce dernier.
194
Cf. J. Larrieu, op. cit., p. 804.
constitutionnelle de 1814, puis de l’article 28 de la Charte constitutionnelle de 1830, dut
improviser face au silence et à l’incertitude entourant sa fonction de Cour de justice. C’est
ainsi que les règles procédurales ordinaires devaient souffrir d’importantes dérogations, quand
bien même la Cour des pairs essayait dans la mesure du possible d’appliquer le droit commun.
Au reste, de telles illégalités symbolisent fidèlement la justice politique à tous les stades de la
procédure, qu’il s’agisse de l’instruction, du jugement ou des voies de recours. Elles tendent
inéluctablement à s’orienter vers une fin d’efficacité répressive, en accélérant et en facilitant
la répression, en instituant une juridiction partiale195 et en diminuant parfois les droits de la
défense196.
Ainsi, dès le stade de l’instruction, un premier coup est porté à la légalité à travers la violation
du secret de l’instruction et/ou la violation du principe de séparation des autorités
d’instruction et de jugement, comme cela est souvent le cas au sein des Hautes Cours de
justice197.
Ensuite, la phase de jugement est également compromise par la violation du formalisme
procédural et des droits de la défense198, et par la partialité des juges. Ordinairement en
matière de justice politique, notamment parce que la juridiction 199 est directement
subordonnée au pouvoir en place, la sentence est préalablement déterminée et décidée avant
tout jugement. De tels procès constituent « un prélude aussi bref que possible au peloton
d’exécution […] L’accusé étant [est] considéré comme irrécupérable200 ».
Au reste, alors même qu’il s’agirait d’une juridiction de droit commun, bien souvent 201 les
juges ont un avis tranché sur l’issue de l’affaire dans la mesure où par leur serment
d’allégeance au pouvoir politique, ils ont parfaitement et consciemment assimilé le pouvoir en
place.

195
L’un des principaux vices de la justice politique est d’instituer des juridictions dont le pouvoir politique est le
seul dépositaire. Dès lors le gouvernement se trouve être juge et partie, au détriment des principes libéraux les
plus élémentaires de séparation des pouvoirs et d’indépendance du juge. Ainsi, comme l’illustre J. Larrieu (ibid.,
p. 811), en mettant en place une justice politique, « le pouvoir politique escompte que les juges assureront un
résultat conforme à ses objectifs ».
196
J. Larrieu, ibid., p. 805.
197
Cf. infra, Deuxième partie, Titre I, Chapitre 2, Section 1.
198
Pour J.-Y. Calvez (op. cit., pp. 776-777), les droits reconnus à l’assistance d’un conseil et à un recours contre
la sentence font souvent défaut dans les procès politiques. En effet, ces procès sont « fréquemment rapides,
sinon expéditifs, parfois secrets ; et l’accusé n’aura pas la possibilité de s’exprimer en toute liberté ni sur toute
matière. Même si on ne lui refuse [généralement] pas un conseil, on lui déniera parfois le libre choix ».
199
Cela vaut essentiellement pour les juridictions d’exception. Cf. infra, Deuxième partie, Titre I, Chapitre 2,
Section 1.
200
J. Larrieu, op. cit., p. 812.
201
Ce constat représente la majorité des cas en matière de justice politique. En revanche, concernant les
infractions politiques, le système semble s’inverser – hormis en période de troubles – et les juges semblent être
enclins à plus de clémence et d’indulgence contre les délinquants politiques.
Les juges prennent alors en considération le régime établi comme une « réalité permanente
fondée sur des valeurs définitives » et l’ennemi – le justiciable – du régime comme un
« élément extérieur à cette société202 », élément qu’il convient d’ostraciser voire d’éliminer.
Il ne s’agit pas d’un simple procès aussi retentissant soit-il. Il n’y a plus un juge et un accusé,
mais deux partis qui s’affrontent dans une lutte perpétuelle : le pouvoir et l’opposition. Or, à
défaut de combattre à armes égales, le procès politique permet tout de même au justiciable de
disposer d’armes non négligeables contre le pouvoir.
Selon J. Viaud, « les conditions sont plus égales qu’on ne pense, et si l’un des partis dispose
de l’arbitraire et de la force matérielle, le second peut invoquer d’autres secours qui
combattent pour lui203 ». Ainsi ce dernier peut influer sur l’opinion et susciter en son sein une
vague de soutien204. Il peut faire connaître sa cause et rendre l’adversaire odieux, ce qui lui
permettra d’étendre son influence ou au moins de faire reconnaître le pouvoir en place comme
légitimement ou juridiquement discutable205.
En outre, eu égard à la qualité particulière du justiciable et à la forme atypique de la justice
politique, parce qu’il considère le régime en place comme arbitraire, illégal ou despotique,
ledit justiciable refuse fréquemment les règles imposées par le pouvoir et va conduire une
stratégie de défense particulière.
Pour le justiciable de la justice politique la Cour et le procès se transforment en tribune
politique206 au sein de laquelle, à défaut de se défendre face aux accusations avérées ou
calomnieuses, il se livre à une continuation de son combat politique 207. Le justiciable ennemi
politique du régime devient alors un tribun luttant contre un système qu’il conteste.
En conséquence, le jugement n’est plus qu’un semblant de légalité ou qu’un simple
instrument servant à légitimer le prononcé et l’application de la peine. Cet instrument doit
alors être simplifié au maximum afin de rendre toute tentative de défense inopérante.

202
Y. Cordonnier, op. cit., p. 12.
203
J. Viaud, La peine de mort en matière politique : étude historique et critique, Paris, 1902, p. 233.
204
Cf. infra, Chapitre 2, Section II.
205
J. Viaud, op. cit., p. 50. Selon cet auteur, « le déploiement de la force et de l’arbitraire est mieux un secours
qu’un obstacle, parce qu’il autorise de bruyantes récriminations. Le pouvoir par le fait même qu’il constitue un
tribunal suspect perd sa gravité d’arbitre. Il s’est mis au niveau des combattants, il s’est exposé aux hasards de
la discussion et de la lutte, il ne doit pas être surpris de sortir déprécié de l’aventure ».
206
Une telle « dénaturation » du procès est très fréquente. Ce fut notamment le cas lors du procès de G. Danton
et de C. Desmoulins du 2 au 5 avril 1794, ou encore à l’occasion du procès des insurgés de mai 1839 et de
Barbès en juillet de la même année. C’est dans cet ordre d’idées, qu’à l’occasion des procès de mai 1868, un des
prévenus déclare à ses juges : « Si, devant la loi nous sommes, vous des juges et nous des accusés ; devant les
principes, nous sommes deux partis : vous le parti de l’ordre à tout prix, de la stabilité ; nous le parti
réformateur, le parti socialiste ». Cf. R. Charvin, op. cit., p. 159.
Cf. également J.-Y. Calvez, op. cit., p. 775. Pour ce dernier, « la politique hante les prétoires […] Le palais de
justice sert de tribune ».
207
Y. Cordonnier, op. cit., p. 17.
Cette idée est développée par J. Larrieu208 qui considère que « la phase de jugement n’échappe
pas […] à ces altérations du droit commun. La prudence, le formalisme, la précision de la
procédure ordinaire destinés à permettre la recherche méthodique de la vérité et à préserver la
liberté individuelle se trouvent oubliés pour mieux assurer la répression […] On multiplie les
obstacles à l’organisation de la défense, on refuse à l’accusé le droit de choisir librement son
défenseur, ou bien, on le prive carrément d’avocat ».
Enfin, la question de « l’après jugement » est aussi concernée par les rigueurs de la justice
politique, en ce sens que les sentences rendues par les juridictions statuant en cette matière,
sont insusceptibles de recours et de réformation209.
Un tel système entraîne une violation supplémentaire des principes fondamentaux du droit
pénal et ne fait que renforcer la détermination des adversaires du pouvoir et le mépris de
l’opinion publique.
Si la justice politique se délie et se dégage des contraintes légales au niveau de la forme et du
fond de la règle pénale, une autre particularité illustre ce type de justice, il s’agit de l’extrême
rigueur dont vont être constituées les peines.

B-/ Une répression sévère et paroxysmique

La radicalisation de la Révolution avait fournit un nombre incommensurable d’exécutions


politiques. En vertu de la loi des suspects du 17 septembre 1793 210 votée par la Convention
nationale sous l’impulsion de P.-A. Merlin de Douai et de J.-J. Cambacérès, toute personne
suspectée d’être favorable à la royauté ou au fédéralisme, ainsi que toute personne dite
« ennemi de la liberté » (article 2 – 1°) ; de même que les personnes ne pouvant pas justifier
de leurs droits civiques (article 2 – 2°) ou celles qui auront été déchues de l’exercice de ces
droits (article 2 – 3°) ou les fonctionnaires publics suspendus de leurs fonctions par la
Convention (article 2 – 4°) ; et de manière générale toute personne appartenant à la noblesse
ou de la famille d’émigrés qui n’aura pas constamment démontré son attachement à la
Révolution (article 2 – 5° et 6°), sont considérés comme suspectes.
S’ensuivit l’arrestation de nombreux suspects en vertu de l’article 3, c’est-à-dire de toute
personne suspectée d’être ennemie de la Révolution, jusqu’à ce qu’un jugement ait tranché la
question de leur culpabilité.
208
J. Larrieu, op. cit., pp. 805-806.
209
Ibid., p. 812. Cf. également J.-Y. Calvez, op. cit., p. 777, qui souligne le défaut généralisé de tout recours en
matière de justice politique en considérant que « généralement le jugement est sans appel ».
Voir à ce titre la procédure applicable devant la Cour des pairs, puis devant la Haute Cour de justice. Cf. infra,
Deuxième partie, Titre I, Chapitre 2, Section I.
210
Cf. annexe n° 2.
Même si a priori ce décret ne limitait la peine qu’à l’emprisonnement, il s’inscrivait toutefois
dans un contexte répressif beaucoup plus étendu. Ainsi, en le combinant à l’arrêté de la
commune de Paris du 20 vendémiaire an II211 (11 octobre 1793) et à la création du tribunal
extraordinaire du 10 août 1792, la loi dite « des suspects » permettait de déférer aux tribunaux
révolutionnaires toute personne suspecte212 et de faire prononcer d’innombrables sentences de
mort.
La peine de mort devait alors jouer un rôle majeur dans les condamnations des ennemis
politiques des régimes en place. En témoigne cette phrase de M. Morabito213 pour qui « la
mort devient la sanction généralisée des conflits politiques ».
Malgré les massacres et les épurations vendéennes qui n’émanaient pas directement de
sentences judiciaires mais de décisions purement politiques – notamment par la création des
colonnes infernales par Turreau le 17 janvier 1794 – et des massacres commis à l’occasion
d’insurrections populaires214 ; de nombreux procès eurent lieu pour condamner les adversaires
des régimes en place.
C’est ainsi que furent prononcées, pour les plus connues, les exécutions de Louis XVI le 21
janvier 1793, de Marie-Antoinette le 16 octobre 1793, de plusieurs députés girondins le 30
octobre 1793, d’Hébert et des hébertistes le 24 mars 1794 et de Danton et des dantonistes le 5
avril 1794215.
L’exécution de Robespierre et des siens le 28 juillet 1794, mettant fin au règne de la Terreur,
ne faisait pas cesser pour autant les exécutions politiques, même si elles tendaient à diminuer
de plus en plus.
Ainsi l’exécution de Babeuf et de Darthé le 27 mai 1797 et la loi de Lazare Carnot du 16 avril
1797 qui punissait de mort toute apologie de la Constitution de 1793 et tout appel à la
dissolution du Directoire, illustraient de manière explicite la rigueur déployée par le
Directoire pour combattre ses adversaires politiques.
Sous le Consulat et l’Empire, l’échafaud politique demeurait un instrument utile au pouvoir.
Alors même que le régime était moins menacé que les régimes précédents dans la mesure où
Bonaparte avait réussi à instaurer une certaine unité transcendant les factions républicaines et
211
Cf. annexe n° 9.
212
A l’apogée de la Terreur, la qualification d’ennemi politique est si large qu’elle comprend toute personne qui
n’adhère pas personnellement à la politique de Robespierre.
Selon M. Morabito, Histoire constitutionnelle de la France (1789-1958), p. 108, « La notion d’ennemi acquiert
sa signification la plus large. Tout ce qui ne relève pas du clan robespierriste est désormais suspect ».
213
Ibid.
214
Pour les plus célèbres, les massacres du 10 août 1792 et des 2 et 6 septembre 1792.
215
M. Morabito, op. cit., p. 86.
monarchistes, ces régimes furent pourtant toujours enclins à user de l’échafaud contre leurs
adversaires, et pas forcément contre seulement les plus irréductibles.
La raison est que, selon J. Viaud216, ces deux régimes ont conservé les « principes utilitaires,
qui, pendant la période révolutionnaire, appelaient à l’égard des crimes d’État, une sévérité
outrée ». L’utilitarisme tiendra d’ailleurs une place conséquente dans la légitimation et dans
l’étendue de la sanction en matière de sûreté de l’État dans le Code de 1810217.
Pourtant il semble se dessiner une volonté de modération. L’usage de la mort en matière
politique n’est plus légitimé que par la nécessité. En effet, les régimes du Consulat et de
l’Empire ne font « pas de l’échafaud politique un moyen normal et quotidien de
gouvernement, mais [n’en font usage que] dans la mesure qu’ils croient nécessaire à leur
sécurité218 ».
Aussi peut-on constater l’évolution d’une conception naguère intangible et absolue vers une
conception plus rationnelle et pragmatique. Il semble qu’à partir de l’Empire et surtout à partir
de la première Restauration219, l’usage de la mort en matière politique ne soit plus qu’un
moyen ponctuel et exceptionnel, légitimé le plus souvent par des motifs de vengeance et de
réaction. La clémence et le pardon sont alors placés à l’ordre du jour.
Témoigne de cette volonté de clémence, la devise de Louis XVIII au lendemain de son
avènement : « Paix, repos et oubli220 ». Cette devise est mise en pratique et s’illustre par le
maintien du personnel administratif et militaire napoléonien et par la politique d’amnistie
permettant à des régicides de faire partie du gouvernement221.
Selon E. de Waresquiel et B. Yvert222, dès les débuts de la Restauration, la politique royale et
la politique gouvernementale évitent « de tomber dans le piège des épurations massives et des
fournées d’anciens fonctionnaires napoléoniens sacrifiés à un système nouveau ». Selon ces
historiens, la société est même étonnée d’une telle continuité de l’administration après un
changement de l’ordre politique. Par ailleurs toutes les fonctions, quelle que soit leur autorité,

216
J. Viaud, op. cit., p. 50.
217
Cf. infra, Titre II, Chapitre 1, Section I.
218
J. Viaud, op. cit., p. 2.
219
En effet, selon J. Viaud, Ibid., « traditionnellement les gouvernements réservaient aux délinquants politiques
les plus impitoyables rigueurs, ce n’est qu’à partir de la Restauration qu’une politique plus clémente tend à voir
le jour ».
220
E. de Waresquiel et B. Yvert, op. cit., p. 67. Selon ces historiens, les desseins de repos et d’oubli, à l’instar de
la paix, caractérisent les débuts du règne de Louis XVIII. Cette devise, qui se veut la clé de voute du nouveau
régime est partagée par de nombreux membres du gouvernement tels que Montesquiou, Pasquier, Louis,
Talleyrand, Dupont, Beugnot, Malouet ou encore un certain F. Guizot…
221
A ce propos, on attribue à l’un desdits régicides (Fouché) cette phrase selon laquelle « Louis XVIII se serait
tout simplement couché dans le lit de Napoléon ».
222
E. de Waresquiel et B. Yvert, op. cit., p. 69.
bénéficient de cette stabilité, « des maires aux préfets [et] des juges aux procureurs
généraux ».
Pourtant les espérances de calme et d’oubli auxquelles tendait le gouvernement sont
rapidement affectées et remises en cause par la tournure des évènements. Le débarquement de
Bonaparte au Golfe Juan le 1er mars 1814, son ralliement d’une grande partie de l’armée et la
chute de la première Restauration portent un coup fatal aux ambitions de rémission et
d’amnistie des débuts du régime.
Comme l’explique J. Viaud, « l’aventure des Cent-Jours retarde cette espérance en
surexcitant les passions politiques ». La réaction des années 1816 à 1820 sera double :
institutionnellement, elle se traduira par la loi dite « d’amnistie » de janvier 1816223 excluant
de l’amnistie toutes les personnes qui ont pris part au retour de l’ex-empereur 224, et
civilement, elle se manifestera par la Terreur blanche commanditée et opérée, notamment
dans le Sud du pays, par les Ultras225.
Néanmoins, la justice politique, aussi bien durant les Cent-Jours 226 qu’à l’avènement de la
seconde Restauration, semble avoir évolué. La peine de mort contre les ennemis politiques
devient une exception. Ce procédé est désormais utilisé non plus comme un moyen préventif
destiné à l’élimination systématique des opposants politiques, mais comme un moyen
répressif déployé en réponse à des actes déterminés. Autrement dit, de fait la justice politique
semble adopter un semblant de légalité en ne s’abattant que sur la tête de ceux qui ont
« positivement » attenté au pouvoir politique.
En conséquence, il semble que le recours à la justice politique se fait plus rare dans les
dernières années du XVIIIème siècle et dans le premier quart du XIX ème. Les tensions nées de la

223
Cf. annexe n° 5.
224
Pour J. Viaud, op. cit., p. 3 : « Les Cent-Jours font renaître un climat de méfiance et de vengeance, [c’est pour
cette raison que] la seconde Restauration abdique cette clémence ».
225
P. de la Gorce, Terminer la Révolution, Plon, 1952, p. 64. Cet historien témoigne avec pertinence de la phase
de réaction qui apparait dans les premières années de la seconde Restauration. Cette réaction semble être inspirée
d’une part du fait de l’attachement d’une partie de la droite aux principes de l’Ancien Régime, et d’autre part, du
fait de l’état de nécessité dans lequel se trouve l’État en recourant à la notion de salut public. En effet, selon cet
historien, « l’heure n’était plus à la liberté, mais aux lois d’exception, à la censure, à la répression : nouveau
salut public à l’envers par où la droite montrait à travers son attachement à l’Ancien Régime un penchant pour
les mesures d’exception qu’elle partageait avec la tradition révolutionnaire ».
Cf. également A. Nettement, Souvenirs de la Restauration, Éditions J. Lecoffre, Paris, 1858, pp. 149 à 181.
226
Aux débuts des Cent-Jours, rien n’est fait contre le personnel de la Restauration encore en place. Alors même
qu’il s’agit de personnes résolument hostiles à Bonaparte, personne ne semble être inquiété. Ainsi, tant les
préfets que les maires dont la majorité est royaliste et/ou noble, ne sont que partiellement remplacés. Cf. E. de
Waresquiel et B. Yvert, op. cit., p. 116.
De la même manière (Ibid., p.112), le duc d’Angoulême, qui, après avoir combattu les troupes bonapartistes dans
le Sud de la France et capitulé le 8 avril à Valence, est retenu prisonnier durant 6 jours. Bonaparte pense d’abord
à en faire un exemple en le condamnant à mort. Mais il est relâché le 14 et embarque le 16 avril à Sète pour
Cadix.
guerre civile s’étant altérées avec le temps et la paix qui s’instaure à l’intérieur de la France 227,
et devant la désapprobation de la peine de mort contre les adversaires politiques des
gouvernements dans l’opinion publique228, aussi les gouvernements du XIXème siècle sont-ils
moins enclins à recourir à des procédés expéditifs contre leurs adversaires. C’est ainsi
qu’hormis l’exécution du duc d’Enghein le 21 mars 1804, de Cadoudal le 10 juin 1804 et du
maréchal Ney le 6 décembre 1815, le recours à la justice politique semble s’atténuer et se
raréfier.
Cette nouvelle approche à l’égard du justiciable de la justice politique allait entraîner et
contribuer, avec l’influence libérale du premier quart du XIXème siècle, à une remise en
question de ce type de justice et à un glissement vers la notion juridiquement moins discutable
et illégitime, celle de l’infraction politique.
Ajoutons que le développement et l’impact que produit dans la pensée politique la conception
humaniste selon laquelle l’individu doit être reconnu comme un être détenteur de droits que
l’État doit assurer, au même titre que l’État est créancier de certains devoirs de la part de
chaque individu, constitue un élément supplémentaire à ce mouvement de contestation.
En effet, il est reconnu depuis la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, que
lorsque la liberté dont chacun dispose de participer à l’organisation sociale est violée par
l’État ou la constitution, l’individu dispose d’un droit légitime à l’insurrection.
En conséquence, punir et affliger de sanctions rigoureuses des individus qui se sont
déterminés à agir dans un tel raisonnement constitue la démonstration d’une dérive arbitraire
de la part du gouvernement.
La question atteint une valeur symbolique encore supérieure lorsque la peine envisagée contre
l’agent justiciable de la justice politique, consiste en la peine de mort. C’est pour cette raison
que l’on voit émerger dès les années 1820 chez quelques personnalités de l’époque et au sein
de l’opinion publique, puis au sein d’une partie de la classe politique sous la Monarchie de
Juillet, pour être définitivement consacré en 1848, un mouvement tendant à prendre en
considération la question de la peine de mort en matière politique.

227
L’un des actes fondateurs de la paix intérieure est le traité de La Jaunaye, conclu entre les principaux chefs
vendéens et notamment Charrette, et les éléments les plus modérés de la Convention thermidorienne représentés
par Ruelle. Ce traité est signé le 17 février 1795 après six jours de négociations. Nonobstant son caractère
éphémère – il sera rompu quelques mois plus tard, le 25 juin 1795 -, il permet néanmoins d’atténuer les tensions
entre les factions rivales et s’inscrit dans un effort de réconciliation nationale.
228
Cf. infra, Chapitre 2.
Chapitre 2 – Genèse et développement du discours 
abolitionniste sur la peine de mort en matière politique

Dans le prolongement de la réflexion initiée par les Lumières sur les fondements du droit de
punir et sur la nature vers laquelle doit tendre la peine, se profile au début du XIX ème siècle un
discours encore inédit sur la question de la peine de mort en matière de justice politique.
Réaffirmant implicitement l’idée selon laquelle tout individu dispose d’un droit naturel à
l’insurrection lorsque l’organisation sociale viole les droits et les libertés fondamentales de
l’individu, les libéraux de l’époque posent la question de savoir s’il est légitime de punir de
mort le justiciable de la justice politique.
La réponse devra mettre près de trente années avant d’être résolue par l’abolition définitive de
la peine de mort en matière politique. Le principe de l’abolition est finalement établi au sein
de la législation française en 1848 au terme d’un débat de plus d’un quart de siècle. La raison
principale de l’adoption tardive de ce principe résulte de l’existence d’un dilemme selon
lequel les hommes politiques de cette époque ne parviennent pas à déterminer quelle est la
valeur sociale qui doit primer sur les autres.
Entre une philosophie individualiste et humaniste qui place l’individu au sommet de l’échelle
des valeurs et une pratique juridique stable et soucieuse du maintien de l’ordre social qui érige
l’État comme norme sacrée et inaliénable 229, le débat demeure ouvert sans parvenir à porter de
fruits dans la pratique répressive des gouvernements.
Or il est intéressant de relever que la naissance et le développement du discours abolitionniste
témoignent de la prise en considération de l’individu. En conséquence nous observerons d’une
part les origines, le développement et l’impact que produit le discours abolitionniste au XIXème
siècle. Nous verrons notamment que partant d’une réflexion des Lumières sur la peine allant
dans un sens de modération, très rapidement s’élève au sein de la société à travers l’opinion
publique, une contestation de la peine de mort en matière politique (Section I).
Par ailleurs il s’agira de relever quels sont les principaux acteurs de ce discours et la manière
par laquelle ils parviennent à influer sur les gouvernements afin d’aboutir à une abolition
définitive. Nous observerons que parallèlement au mouvement de contestation qui se
développe au sein de l’opinion publique, des penseurs commencent à se dresser contre la
peine capitale. Qu’ils soient des juristes, des hommes de lettres ou des hommes politiques, ces
229
En effet on constate que la philosophie qui inspire la législation criminelle n’évolue que très peu. Elle s’illustre
par une certaine stabilité du Code pénal, qui fidèlement à l’esprit dont l’avait doté le législateur de 1810,
maintient la sûreté de l’État au sommet de cette échelle de valeurs. Cf. infra, Titre II, Chapitre 1, Section I.
penseurs présentent de nombreux arguments en faveur d’un abolitionnisme tantôt général et
tantôt limité à la justice politique (Section II).

Section I – L’influence de la pensée libérale sur l’abolition de la peine 
capitale en matière politique

Les idées libérales d’individualisme et d’amendement permettent aux penseurs et à la doctrine


du XIXème siècle de contester la rigueur de certaines peines. C’est notamment par le biais de la
théorie de la révocabilité des peines, que le mouvement abolitionniste va développer une
doctrine s’opposant à l’usage et au recours de la peine capitale concernant la justice politique,
se heurtant avec la conception traditionnelle d’utilitarisme selon laquelle l’État peut user
d’une rigueur implacable pour se préserver de toute atteinte.
Si le mouvement abolitionniste ne résulte qu’indirectement des Lumières, en ce que dans leur
majorité les penseurs de ce courant de pensée demeurent favorables à la peine capitale ; il faut
néanmoins observer qu’ils contribuent au développement du mouvement abolitionniste qui se
développera au XIXème siècle du fait de leur opposition à l’exécution des châtiments cruels et
des supplices (§ I).
Par ailleurs nous observerons que l’une des premières manifestations d’une critique contre la
peine de mort en matière politique émane de la part de l’opinion publique. Nous constaterons
que dès la rédaction des cahiers de doléances, commence à se former une opinion publique
qui porte sur la peine capitale un regard inédit et qui n’aura de cesse de se développer au long
du XIXème siècle (§ II).

§ I – La peine capitale dans la pensée des Lumières :


entre légitimité et modération

« Laissez passer Caïn, il appartient à Dieu230 » disait V. Hugo. Ce passage issu de l’un de ses
nombreux textes, illustre très symboliquement l’un des combats de l’auteur et de certains de
ses contemporains contre la peine capitale et contre les supplices en général.
La réflexion sur la peine de mort peut paraître ancienne dans la mesure où, depuis l’antiquité
et en tous lieux231, elle a toujours passionné l’homme. Mais ce n’est qu’à l’époque des

230
V. Hugo, Les châtiments, Livre IV, I – Sacer esto, Paris, 1852, p. 89. Cf. également J. Picon et I. Violante,
Victor Hugo contre la peine de mort, p. 106.
231
Notons à ce titre la pertinence de la pensée orientale qui considère que c’est en naissant que l’homme est
condamné à mort. Le tribunal, le magistrat ou l’institution qui prononce une peine capitale ne fait alors
qu’anticiper sur un fait inéluctable. Ainsi, selon cette philosophie, on ne peut pas parler de peine de mort stricto
sensu mais de réduction de la vie. En outre cette philosophie n’apporte la qualification de peine de mort qu’à
Lumières que cette question est véritablement repensée avec un regard inédit sous l’influence
de l’humanisme.
Les Lumières contribuent à une réflexion sur la peine de mort, son utilité et sa légitimité.
Néanmoins on ne peut pas parler de mouvement abolitionniste, la réalité en étant encore bien
lointaine. En témoigne J.-M. Carbasse232 qui considère que ce serait « aller vite en besogne,
de présenter les Lumières comme indistinctement « humanisantes » et donc animées d’une
répulsion radicale à l’égard de la peine capitale ».
Pourtant, par leur réflexion sur ce type de peine et par les principes de modération,
d’individualisation et de proportion des peines qu’ils prônent, les penseurs des Lumières
contribuent à la naissance de ce mouvement.
En effet, la peine capitale n’est pas a priori remise en cause par les philosophes des Lumières.
Aussi T. Hobbes dans le Léviathan233, au XVIIème siècle, énonce-t-il que « le châtiment est un
mal infligé par l’autorité publique à celui qui a accompli (ou omis) une action… afin que la
volonté des hommes soit par là d’autant mieux disposée à l’obéissance ».
Plus explicitement encore, J. Locke légitime la peine de mort dans son Traité sur le
gouvernement civil, au regard du droit naturel234. Il rattache ainsi la peine capitale à la loi
naturelle et au principe de conservation des sociétés humaines.
Pour ce philosophe, « chacun dans l’état de nature, est en droit de tuer un meurtrier, afin de
détourner les autres de faire une semblable offense, que rien ne peut réparer, ni compenser
[…] ; et ainsi mettre les hommes à l’abri des attentats d’un criminel, qui ayant renoncé à la
raison, à la règle, à la mesure commune que Dieu a donnée au genre humain, a, par une
injuste violence, et par un esprit de carnage, dont il a usé envers une personne, déclaré la
guerre à tous les hommes, et par conséquent doit être détruit comme un lion ou un tigre,
comme l’une de ces bêtes féroces avec lesquelles il ne peut y avoir de société ni de sûreté235 ».
Dès lors, en expliquant que celui qui fait couler le sang humain devra perdre le sien, et que
l’impunité de celui qui a déclaré la guerre à la société et à la sûreté publique, entraîne une

l’avortement en ce qu’il s’agit d’un acte par lequel on refuse la vie à un être près à la recevoir.
Cf. Pierre Decheix, La peine capitale : mémoires d’un magistrat, in. La peine de mort : droit, histoire,
anthropologie, philosophie, L.G.D.J.,Paris, 2000, p. 122.
232
J.-M. Carbasse, La peine de mort, 2002, p. 57.
233
Th. Hobbes, Le Léviathan, 1921, p. 271.
234
Le même fondement est repris par G. Filangieri, op. cit., pp. 27 et 32. En effet, selon ce juriste, « l’homme
dans l’état de nature, a droit à la vie ; il ne peut renoncer à ce droit, mais il peut le perdre par ses crimes. Tous
les hommes ont, dans cet état, le droit de punir la violation des lois naturelles ; et si cette violation a rendu le
transgresseur digne de mort, chaque homme a droit de lui ôter la vie. Ce droit a été transmis à la société, et
déposé entre les mains du souverain ».
235
J. Locke, Traité du gouvernement civil, Paris, 1802, pp. 43-44.
grave menace envers celles-ci, lesquelles disposent d’un droit légitime de réaction ; J. Locke
reprend et réaffirme la théorie de la loi du Talion issue de la théologie et de la théorie de
l’utilité de la peine fondée sur la paix sociale236.
Cette double vision rétributive et préventive est également employée par E. Kant, J. de
Maistre et L. de Bonald237. Ces derniers considèrent que la mort – exempte de mauvais
traitements – est un juste mal en réparation de celui causé par le criminel, et qu’une telle peine
est le meilleur moyen d’éviter potentiellement de plus grands maux.
Montesquieu légitime également la peine capitale en se fondant sur une explication similaire.
Pour ce philosophe, la violation de la sûreté de la société et l’atteinte à l’un de ses membres,
appelle une peine expéditive et irrévocable. Il développe dans L’esprit des lois l’idée selon
laquelle « un citoyen mérite la mort lorsqu’il a violé la sûreté au point qu’il a ôté la vie, ou
qu’il a entrepris de l’ôter. Cette peine de mort est comme le remède de la société malade238 ».
Néanmoins comme le remarque S. Costa239, sans être un opposant à la peine capitale,
Montesquieu s’inscrit dans le sens d’une abolition partielle en ce qu’il considère dans certains
cas la peine de mort comme disproportionnée et qu’il estime que son usage doit être limité240.
Aussi la clémence doit-elle être une des principales qualités des monarques. Par opposition à
la disgrâce qui équivaut à une peine lourde et jette l’opprobre et la honte sur le disgracié, la
grâce est bénéfique au condamné. Au reste, la clémence est aussi bénéfique au souverain qui
la prononce dans la mesure où ce dernier en tire gloire et profit chez son peuple. En témoigne
ce propos de Montesquieu pour qui « les monarques ont tant à gagner par la clémence, elle
est suivie de tant d’amour, ils en tirent tant de gloire, que c’est presque toujours un bonheur
pour eux d’avoir l’occasion de l’exercer241 ».

236
Cf. supra, Chapitre 1, Section I, § I.
237
J.-M. Carbasse, La peine de mort, pp.86 à 88. Pour cet historien J. de Maistre synthétise le mieux la pensée de
ces trois personnages en ce qu’il considère que « il faut savoir faire couler une goutte de sang pour en épargner
des torrents ».
238
Montesquieu, op. cit., Livre XII, chap. IV, p. 331.
239
S. Costa, op. cit., p. 34.
240
Cela est notamment le cas lorsque un crime viole la sûreté à l’égard des biens. Dans un tel cas selon
Montesquieu (op. cit., Livre XII, chap. IV, p. 331), « il vaudrait mieux, il serait plus de la nature, que la peine
des crimes contre la sûreté des biens fut punie par la perte des biens ». De la même manière, lorsqu’il s’agit de
condamner un individu pour sacrilège, la peine de mort doit être fondamentalement exclue. La peine doit se
limiter « dans la privation de tous les avantages que donne la religion ; l’expulsion hors des temples ; la
privation de la société des fidèles, pour un temps ou pour toujours ; la fuite de leur présence ; les exécrations,
les détestations, les conjurations ». Montesquieu (ibid., pp. 329 à 331) évoque plus généralement quatre classes
de crimes ou délits dont les trois premières doivent être exclues de la peine capitale. Il s’agit des infractions
contre la religion, contre les mœurs et contre la tranquillité des citoyens. Seule la dernière classe constituée des
attentats contre la sûreté des citoyens légitime la peine capitale. La raison de cette justification est fondée sur
l’idée que lorsqu’un citoyen « a violé la sûreté au point qu’il a ôté la vie ou qu’il a entrepris de l’ôter », eu
égard à la nature du fait commis, il mérite la mort.
241
Montesquieu, ibid., Livre VI, chap. XXI, p. 222.
J.-J. Rousseau semble en revanche ne pas partager cette vision de modération. En conciliant
son idée de contrat social avec l’idée de paix sociale, J.-J. Rousseau ajoute sa voix à celle des
partisans de la peine capitale.
Pour lui, « c’est pour n’être pas la victime d’un assassin que l’on consent à mourir si on le
devient […] Tout malfaiteur attaquant le droit social devient par ses forfaits rebelle et traître
à la patrie, il cesse d’en être membre en violant ses droits et même il lui fait la guerre. Alors
la conservation de l’État est incompatible avec la sienne, il faut qu’un des deux périsse […]
Les procédures, le jugement, sont les preuves et la déclaration qu’il a rompu le traité social,
et par conséquent qu’il n’est plus membre de l’État. Or comme il s’est reconnu tel, […] il en
doit être retranché par l’exil comme infracteur du pacte, ou par la mort comme ennemi
public ; car un tel ennemi n’est pas une personne morale, c’est un homme, et c’est alors que
le droit de la guerre est de tuer le vaincu242 ».
Cette opinion de J.-J. Rousseau illustre extraordinairement bien la logique répressive que
suivent les gouvernements dans la répression des crimes d’État. Il illustre très explicitement
l’idée de conservation sociale qui légitime l’élimination de l’adversaire. Se dessine alors
clairement l’idée selon laquelle l’État qui représente l’organisation sociale est une entité
supérieure et qu’elle doit prévaloir sur tous les intérêts individuels d’une part, et que d’autre
part le crime d’État atteste d’une volonté individuelle de rompre le contrat social, excluant dès
lors l’agent de ce pacte et des garanties qui y sont contenues.
Enfin, D. Diderot est également un fidèle partisan de la peine capitale. J.-M. Carbasse, dans
son ouvrage La peine de mort, rapporte une lettre de D. Diderot dans laquelle il affirme que
« il est naturel que les lois aient ordonné le meurtre d’un meurtrier […] Le malfaisant est un
homme qu’il faut détruire, et non punir243 ».
Il ressort de cette missive que la peine capitale est légitimée au regard du droit naturel de
conservation des sociétés, et donc de l’idée selon laquelle la société, afin d’assurer sa propre
conservation, ne doit pas permettre l’amendement mais éliminer définitivement ses ennemis.
Lors de la Révolution, les cahiers de doléances, pourtant très hostiles aux supplices et à la
rigueur des peines, n’entendent pas demander une abolition totale. Seule l’abolition des
supplices est sollicitée244. Les mœurs de l’époque sont certes enclines à plus de modération
242
Rousseau, Du contrat social, Livre II, chap. V, p. 59 s.
243
J.-M. Carbasse, La peine de mort, p. 63.
244
Le principe de l’abolition des supplices est entériné par le décret des 27 septembre et 23 et 30 décembre 1791.
Cf. Y. Jeanclos, La législation pénale de la France du XVIème au XIXème siècle, PUF, 1996, p. 96.
Ce décret relatif à « la peine de mort, à celle de la marque et aux délais accordés aux condamnés pour se
pourvoir en cassation » prévoit en effet à travers son article premier que la peine de mort « ne sera plus
[désormais] que la simple privation de la vie ». Dès lors tout recours aux supplices et autres tortures adjointes à
dans l’usage de cette peine, mais elles ne tendent nullement à son abolition. L’opinion
développée est la suivante : « Que les peines soient modérées et proportionnées aux délits,
que celle de mort ne soit plus décernée que contre les coupables assassins, et que les
supplices qui révoltent l’humanité soient abolis245 ».
Or, on voit de fait que le souci de modération initié par les Lumières se répand très vite dans
la pensée générale de la société. Conformément à l’idée d’émancipation de l’individu, on
constate que l’individu dispose d’une part de déterminisme qu’il peut mettre en œuvre pour
guider les pas du groupe social qu’il compose.
En conséquence voit-on se constituer une opinion publique qui influera indirectement sur les
gouvernements. C’est en partie du fait de cette opinion publique, que les gouvernements
auront tendance à modérer le sort du justiciable de la justice politique.

§ II – La contestation de la peine capitale au sein


de l’opinion publique

L’opinion semble avoir joué un rôle incontestable dans l’évolution du régime applicable aux
infractions politiques au cours du XIX ème siècle. Particulièrement en matière de peine de mort,
lorsque cette peine vient sanctionner des crimes considérés comme politiques, l’opinion
publique s’avère le socle d’une contestation qui influera à moyen terme sur les
gouvernements.
Deux aspects méritent d’être distingués. D’une part il y a lieu de déterminer la nature de ce
concept récent d’opinion publique (A) ; et d’autre part, il s’agit d’expliquer quelles sont les
raisons qui plaident en faveur de ce constat selon lequel son impact est réel sur l’évolution de
la législation en matière de justice politique, ainsi de quelle manière l’opinion publique influe
sur les législateurs successifs (B).

A-/ Détermination de la notion d’opinion publique

une condamnation à mort sont définitivement abolies. De même, est abolie la marque (qui était le signe infamant
que l’on imprimait sur la peau du condamné), en vertu de l’article 2 du décret.
Le souci d’une moindre souffrance pour le condamné à mort est également confirmé par le décret des 20 et 25
mars 1792 relatif « au mode d’exécution de la peine de mort ». Il résulte du texte de ce décret la volonté
incontestable de ne faire endurer aucun supplice au condamné et de l’exécuter promptement et de ne lui procurer
aucune douleur. Le décret est rédigé en ces termes : « l’humanité exige que la peine de mort soit la moins
douloureuse possible dans son exécution, décrète que l’article 3 du Titre I er du Code pénal sera exécuté suivant la
manière indiquée et le mode adopté par la consultation signée du secrétaire perpétuel de l’académie de
chirurgie ». Y. Jeanclos, ibid., pp. 99 et 100.
245
M. Foucault, op. cit., p. 87.
L’opinion publique peut s’entendre de plusieurs sens. Sa nature change en fonction de l’objet
et de l’époque246. Si pour certains elle évoque la notion de démocratie et de libéralisme au
sens politique, pour d’autres elle évoque le pouvoir du peuple à travers le jury, lequel se
prononce sur la culpabilité d’individus dans les matières judiciaires ; ou bien constitue-t-elle
encore pour d’autres la notion d’intérêts propres à une classe ou à une catégorie de la
population.
Indépendamment des spécificités de ces notions, l’opinion publique s’identifie dans tous les
cas à un arbitre ou à une conscience 247. Elle est une sorte de « tribunal dépourvu de pouvoir
juridique248 » selon A. Sauvy et elle constitue le « for intérieur d’une nation ».
Alors même qu’elle ne repose, la plupart du temps 249, sur aucun fondement constitutionnel -
ce qui lui donne sa nature dégagée et affranchie de tout contrôle, voire rebelle - ; cette
« puissance anonyme250 » dispose dans tous les cas d’une force politique en ce qu’elle peut,
directement ou indirectement, influer sur les choix et les actes des gouvernements.
En outre, l’opinion publique comporte un autre élément. Elle s’entend nécessairement comme
une force d’opposition. Elle est inéluctablement la résistance à quelque chose ou à quelqu’un.
En effet, pour A. Sauvy251, on ne parle jamais d’opinion publique lorsqu’il y a communauté
totale d’idées. L’opinion publique tire sa nature du fait même de son caractère réactionnel.
Enfin, il convient d’observer que cette notion dépasse l’idée de simple connaissance.
L’opinion publique, en tant « qu’opinion » implique nécessairement un avis, une position,
voire des solutions sur ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire252.
Vouloir prétendre qu’il n’existe une opinion publique que dans des régimes démocratiques
serait considérablement réducteur253. Certes elle constitue une force d’opposition ou de
246
Alors qu’elle est corporatiste, mal éclairée et censurée sous l’Ancien Régime, elle devient sous la Révolution,
grâce à la liberté de la presse et à l’influence des Lumières : individualiste, raisonnée et affranchie des lourdes
contraintes passées. Outre sa nature, sa qualification varie selon les époques. Qualifiée généralement « d’esprit
public » sous l’Ancien Régime ou dénommée « volonté générale » par Rousseau, l’opinion publique n’acquiert
sa dénomination moderne qu’à partir des années révolutionnaires. Cf. J. Fernandez Sébastian et J. Chassin,
L’avènement de l’opinion publique, Condé-sur-Noireau, 2005, p. 12.
247
Selon A. Bavaresco, La phénoménologie de l’opinion publique, Paris, 2001, p. 7, l’opinion publique est la
« conscience d’opiner » et correspond à un « processus de la conscience du sujet qui entre en relation avec le
monde. Le phénomène de l’opinion apparait dans un parcours logique de la conscience, qui devient un savoir
dialectique ». Autrement dit, l’opinion publique apparait à partir du moment où l’homme est capable de
raisonner par lui-même et de porter un avis sur les choses du monde qui l’entoure.
248
A. Sauvy, L’opinion publique, PUF, 1997, p. 3.
249
Sauf lorsqu’elle s’exprime par le biais du jury. Dans ce cas, l’opinion publique est constitutionnellement
organisée et obéit à des règles déterminées.
250
A. Sauvy, op. cit., p. 4.
251
Ibid.
252
Ibid., p. 10.
253
L’unique différence entre l’opinion publique au sein d’un régime démocratique ou semi-démocratique et d’un
régime autoritaire, est que dans un cas elle est officielle et légale, alors que dans l’autre, elle est clandestine et
illicite. (Cf. sur cette idée de clandestinité, A. Sauvy, ibid., p. 12).
contestation en un domaine, laquelle s’élève généralement contre le pouvoir en place ; mais
indépendamment du pouvoir dont elle dispose « matériellement » de parvenir ou non à faire
plier un gouvernement, elle tire sa force de sa seule légitimité à travers la faculté naturelle de
l’homme à penser.
En somme pouvons-nous affirmer l’idée selon laquelle l’opinion publique correspond à l’avis
partagé et manifesté par une partie d’individus sur une situation, en opposition ou en réaction
à quelqu’un ou à quelque chose.
Cette définition posée, il convient alors de déterminer quelle fut son influence et son impact
sur les gouvernements du XIXème siècle.

B-/ L’influence de l’opinion publique sur le législateur du


XIXème siècle

De nombreux auteurs254 attestent du rôle déterminant de l’opinion publique dans la phase


finale de l’Ancien Régime et dans le déclenchement du processus révolutionnaire. De la
même manière, les doctrinaires comme P.-P. Royer-Collard ou F. Guizot, qui entendent
l’opinion publique dans un sens purement politique, considèrent qu’elle joue un rôle
important dans la société et qu’il convient dès lors de l’associer au gouvernement et au
pouvoir à travers la représentation255. L’objectif des doctrinaires est de parvenir à l’unité256
conformément à leur philosophie du juste-milieu.
Or, à l’inverse de la pensée contre-révolutionnaire d’E. Burke, de J. de Maistre et de L. de
Bonald257, penseurs pour lesquels il convient de replacer l’homme dans sa place originaire

254
J. Fernandez Sébastian et J. Chassin, op. cit., p. 232, évoquent entre autres François Furet, Mona Ozouf, Keith
Baker et Roger Chartier. En effet, selon eux, tous ces différents auteurs soutiennent « que le caractère
extrêmement rhétorique du recours à l’opinion dans les débats politiques n’a pas empêché ce concept de jouer
un rôle, certes changeant, mais fondamental, d’abord comme moyen grâce auquel on prétendait renforcer le
crédit de la Monarchie puis, sans solution de continuité, comme instance de délégitimation globale de l’Ancien
Régime et d’argument pour justifier son renversement ; plus tard, une fois passée la tourmente révolutionnaire,
l’opinion publique sera considérée surtout comme un des piliers de l’édification du nouvel ordre libéral ».
255
P. Rosanvallon, Le moment Guizot, Mayenne, 1985, p. 427.
256
F. Guizot, Histoire des origines du gouvernement représentatif en Europe, T. I, Paris, 1851, p. 94. Afin de
parvenir à leurs desseins de compromis entre la Révolution et la Monarchie, il faut selon Guizot, « ramener la
multitude à l’unité ».
257
Le caractère obscurantiste et traditionnaliste de L. de Bonald est particulièrement bien décrit par H. Castille,
in. Les journaux et les journalistes sous l’Empire et sous la Restauration, Éditions Ferdinand Sartorius, Paris,
1858, p. 45.
Selon cet homme de lettres, « malgré son royalisme accentué, M. de Bonald fut quelquefois embarrassant. Ses
idées sur le budget, sur l’instruction et sur une multitude de sujets aussi complexes, avaient l’air de sortir d’un
recueil de capitulaires du temps de Charlemagne. Ses motions […] sur le budget de la guerre, sur
l’enseignement, sur les biens de l’État, sur le droit d’aubaine, etc., ressemblaient souvent à un défi porté au sens
commun, à une simple gageure, plutôt qu’à une pensée sérieuse ».
dénuée de tout libre-arbitre et soumise aux volontés divines 258, l’opinion publique joue un rôle
important en certaines matières et particulièrement en matière de justice politique.
De nombreux auteurs ont illustré le rôle indirect mais bien réel de l’opinion publique. L’idée
d’opinion publique et sa réalité sont présentes quand bien même la terminologie serait
différente.
C’est ainsi que R. Rodière259 parle de « conscience publique » et V. Molinier260 parle plus
généralement de « mœurs » pour qualifier l’opinion publique, expliquant que la deuxième
République a « donné satisfaction aux vœux des criminalistes et du pays. Cet acte […] est en
harmonie parfaite avec la justice, avec les mœurs de notre époque et avec les nécessités des
évènements humanitaires dont la France est le théâtre depuis un demi-siècle ».
D’autres encore, parlent de « mouvements d’opinion abolitionniste », comme R. Martinage261
qui qualifie les mouvances philosophiques qui tendent à l’abolition de la peine capitale.
Enfin, d’autres auteurs comme P. Sornay262 restent plus généraux, évoquant l’idée de
« public », lequel exerce tant sur les textes législatifs que sur la jurisprudence, une « influence
profonde263 ».
Malgré ces divergences terminologiques, l’idée est unanime de considérer que l’opposition à
la peine capitale et aux peines trop sévères à l’égard des justiciables de la justice politique,
tend à croître considérablement dans l’esprit de la population. C’est ainsi que dans la
proclamation du gouvernement provisoire de la deuxième République sur l’abolition de la
peine de mort en matière politique, les rédacteurs expliqueront qu’ils n’ont fait que
« manifester la pensée du peuple français264 ».

260
V. Molinier, De l’application du décret du gouvernement provisoire relatif à l’abolition de la peine de mort
en matière de crimes politiques, in. Revue de droit français et étranger, 1848, p. 273.
261
R. Martinage, op. cit., p. 78. Notons toutefois que R. Martinage n’évoque pas seulement la peine de mort en
matière politique, mais l’abolition de la peine capitale en général.
262
P. Sornay, op. cit., p. 16. « Il nous faut, écrit-il, prendre en considération les idées du public touchant le délit
politique. Sans doute, sur de semblables données, on ne saurait construire une théorie juridique, mais il n’en est
pas moins vrai que le droit pénal constitue la traduction, sinon exacte, du moins approximative, sur le terrain de
la technique juridique, du sentiment populaire du juste et de l’injuste ».
263
Ibid., p. 17.
264
Cf. annexe n° 10.
Cette influence tend à s’imposer dès la Restauration 265 et notamment à l’occasion de la
condamnation du maréchal Ney. Selon J. Viaud266, l’opinion qui jusque là regardait la peine
de mort comme « le châtiment nécessaire et adéquat de toutes les conspirations » va
progressivement l’assimiler à un crime.
Il convient néanmoins de noter que le regard critique que porte l’opinion publique sur
l’exécution du maréchal Ney s’explique en grande partie par la particularité du régime
politique de la Restauration dont la légitimité est encore fragile 267. En effet, les Bourbons ne
peuvent pas légitimer cette peine dans la mesure où à leur arrivée au pouvoir, ils étaient sur un
Trône protégé par l’étranger. L’application de la peine de mort ne satisfait dès lors que des
intérêts personnels.
De surcroit, aux yeux de l’opinion publique le justiciable de la justice politique acquiert un
caractère particulier qu’il convient de prendre en compte. P. Sornay268 tire le constat selon
lequel la politique d’indulgence que tend à mettre en œuvre le législateur et la jurisprudence
est insufflée par le poids de l’opinion, laquelle est indignée 269 de voir des délinquants qui
n’obéissent qu’à des mobiles nobles et désintéressés, traités de la même sorte ou plus
gravement encore que des délinquants ordinaires270.

265
Cf. K.-F. Hammerich, Rapport sur la définition du délit politique, in. Actes de la conférence internationale
pour l’unification du droit pénal, 1935, p. 64. La période à laquelle correspond cette influence croissante de
l’opinion publique en faveur des délinquants politiques, se situe sous le régime de la Restauration. Selon ce
juriste « déjà sous la Restauration, l’opinion publique commence à avoir plus d’indulgence en cette matière (de
crimes contre la sûreté de l’État) […] On se prononce nettement en faveur des délinquants politiques, réclamant
pour cette catégorie de justiciables un régime plus indulgent ».
266
J. Viaud, op. cit., p. 172.
267
Pour J. Viaud, Ibid., « aux yeux de l’opinion, l’exécution de Ney reste un crime, tandis que les autres furent
justes. Voici la raison : la Convention, dans son patriotisme exaspéré, assurait le salut de la patrie : en 1815, les
Bourbons qui ne défendaient pas la France et dont le Trône était protégé par l’étranger, ne satisfaisaient que
leur égoïsme et leur vengeance ».
268
P. Sornay, Évolution récente de la notion de délit politique en droit interne, Lyon, 1936, p. 15.
Selon cet auteur, « le XIXème siècle n’a pas vu naître les infractions politiques ; mais il les a groupées en une
classe spéciale, et cela sous la poussée de l’opinion qui voulait voir adopter vis-à-vis de ces infractions une
politique d’indulgence ».
269
P. Sornay, Ibid., p. 18. Pour lui, l’opinion publique commence à prendre position contre la peine de mort en
matière politique dès la Convention : « l’horreur du pays pour ces massacres légalisés entraina à l’égard des
délinquants politiques une certaine indulgence. Une infraction visant le renversement du régime n’était plus
considérée comme un acte inexpiable et la peine de mort semblait disproportionnée avec la gravité du fait ».
270
D’autres auteurs comme J. Viaud, op. cit., p. 280, sont toutefois plus nuancés quant à la genèse de l’abolition
de la peine de mort en matière politique. Cet auteur considère en effet que c’est en ayant conscience de la bonne
foi du délinquant et en l’altruisme de ses mobiles que l’État français a aboli cette peine. Selon lui, « la peine de
mort abolie en matière politique doit s’entendre comme une concession à des ennemis auxquels nous ne
refusons pas la bonne foi ».
En outre il distingue les discordes civiles des cas de trahison. Il considère que cette abolition est intervenue
consécutivement aux guerres civiles et aux conflits de partis qui ont rongé la France mais elle n’a jamais été
fondée et ne doit pas être fondée sur des crimes de trahison. « Quand le gouvernement provisoire décrétait
l’abolition de la peine de mort, écrit-il, quand il déclarait répudier d’attristants souvenirs, nous supposons qu’il
plaignait surtout les victimes de nos discordes civiles. Si la mort n’avait jamais frappé que les traitres, les
applications eussent été moins cruelles et moins nombreuses et sans doute le besoin de son abolition n’eut pas
été si vivement ressenti ».
En effet, selon P. Sornay271, l’idée que se fait le public du délit politique a pour base une
analyse psychologique des mobiles qui ont poussé le délinquant à l’action. Ainsi le public
prête aux auteurs d’infractions politiques de vertueuses intentions en ce qu’elles révèlent de
l’altruisme à travers l’existence de mobiles généreux et désintéressés272.
De la même manière, pour A. Rolin 273, c’est l’opinion publique, qui, très tôt, a fait une
distinction entre ceux qui poursuivaient leurs desseins politiques en commettant des actes
cruels et violents, et ceux qui le faisait dans une illégalité moindre. Les premiers ne devaient
susciter aucun respect de la part de l’opinion publique à la différence des seconds que
l’opinion estimait favorablement.
Pour ce professeur, « on était loin de confondre dans une commune sympathie ceux qui
poursuivaient la réalisation de leurs visées politiques par le meurtre et par l’assassinat, avec
ceux qui, entreprenant une guerre ouverte contre un état social déterminé, ou plutôt contre
une forme de gouvernement particulière, n’avaient pas recours à des crimes ou délits
communs pour atteindre leur but274, et se bornaient à fourbir leurs armes jusqu’à ce que la
guerre eut éclaté, et à user ensuite de tous les moyens légitimes d’hostilité. Il y avait là une
distinction que l’opinion publique a faite de bonne heure… ».
En conséquence, l’hostilité que suscite la sévérité de la justice politique dans l’opinion
publique de l’époque, contribue à rendre les gouvernements moins zélés dans la répression de
leurs adversaires. Cette opinion est particulièrement bien développée par un membre du Corps
législatif, sous le second Empire, en 1853. Le député de la Guéronnière 275 à l’occasion d’un
rapport devant l’Assemblée tient les propos suivants : « depuis cette époque, pas une tête
n’est tombée pour un crime politique sans qu’il y ait eu un frémissement et un trouble dans
l’opinion […] Le peuple avait la nausée de la guillotine ».
Excepté les périodes de la première Restauration et des années 1816-1820 qui connaissent un
certain libéralisme en matière de justice politique, la seconde Restauration reste marquée, eu

271
P. Sornay, op. cit., p. 23.
272
Certains auteurs également reconnaissent au mobile une importance considérable pouvant légitimer certains
crimes parfois très graves. C’est notamment le cas pour G. Tarde, Le délit politique, in. Études pénales et
sociales, 1892, p. 109. Selon ce juriste « il nous reste permis de nous demander, à la vue de cet ouvrier qui
monte sur une barricade un fusil à la main, de ce régicide ou de ce présidenticide qui va mettre le feu à une
bombe, s’il est ou non, et jusqu’à quel point il est coupable. N’est-il pas manifeste qu’il s’agit pour cela de
scruter son cœur, avant tout, et d’y lire le sentiment qui l’anime ; de savoir si son mobile a été égoïste ou
généreux, lâche ou héroïque ? ».
273
A. Rolin, Les infractions politiques, leur histoire, leurs caractères distinctifs, au point de vue de la théorie et
au point de vue du droit belge, in. Revue de droit international et de législation comparée, 1884, p. 148.
274
C’était anticiper sur la future distinction entre les délits politiques purs et les délits politiques mixtes.
275
Cf. Recueil Sirey-Devilleneuve, 1853, III, p. 75.
égard à la réaction276 aux Cents-Jours et à l’assassinat du duc de Berry, par une législation
relativement sévère.
Cet état des choses fait dire à P. Sornay277 que ce n’est pas sous la Restauration « que
l’indulgence populaire pour les délinquants politiques trouva son expression dans les textes »
dans la mesure où le plus souvent dominée par les Ultras, elle se traduisit surtout par une
certaine sévérité à l’égard desdits délinquants278.
Il faut attendre l’avènement de la Monarchie de Juillet pour que le justiciable de la justice
politique soit considéré d’une manière différente et que le droit évolue conformément à
l’opinion de F. Guizot selon laquelle les règles répressives en matière politique ne sont pas
figées et s’adaptent plus aisément aux nécessités d’une époque et de ses mœurs que les règles
répressives de droit commun279.
C’est ainsi que le rôle de l’opinion publique et du libéralisme allait être déterminant pour
l’élaboration d’une notion inédite dans l’histoire de la France, de ses rapports politiques et de
son droit pénal.
L’idée de « justice politique » devait disparaître pour faire place à une notion plus juridique
« d’infraction politique ». Eu égard à ce nouveau concept, le justiciable allait être considéré
avec plus d’humanité et de tolérance aussi bien par les organes législatifs et judiciaires que
par les pouvoirs exécutifs280. Le pouvoir ne semblait plus attaché à une personne ou un groupe
de personnes dont les atteintes légitimaient la plus grande violence.

276
Cf. J. Viaud, op. cit., pp. 164 s. Il illustre à travers le contexte politique et social de l’époque, les ambitions
spécifiques de ces deux régimes. La première Restauration étant basée sur une volonté de pardon et d’oubli, elle
devait mener une politique d’amnistie. Il convenait alors de « frapper juste » mais « frapper moins » en ne
punissant que « les grands et vrais coupables ». C’est ainsi que seuls les plus fideles et irréductibles partisans de
l’empereur, c’est-à-dire ceux qui étaient fondamentalement hostiles aux Bourbons devaient être punis. A défaut
la Charte et le roi promettaient l’amnistie générale. En revanche sous la seconde Restauration, la situation devait
s’avérer profondément différente tant par la législation qui sous l’influence des Ultras était plus rigoureuse, que
dans la société, par la pratique d’exécutions sommaires en réaction aux Cents-Jours, connues sous le nom de
Terreur blanche. Il convenait en effet par cette sévérité de « raffermir le Trône pour écarter à jamais les périls »
qui l’avaient menacé.
277
P. Sornay, op. cit., p. 19.
278
Notamment par les lois d’exception comme la loi du 6 janvier 1816 (bannissant les régicides), la loi du 3
octobre 1815 (suspendant les garanties des libertés individuelles), la loi du 11 novembre 1815 (sur les cris
séditieux), la loi du 6 février 1822 (en matière de presse) et particulièrement les ordonnances du 25 juillet 1830
(en matière de liberté de la presse politique). Toutes ces lois sont autant de coups portés à l’opinion publique de
l’époque qui ont fait germer en son sein une vive opposition qui renversera le gouvernement de la Restauration
lors des journées de juillet 1830.
279
F. Guizot, op. cit., p. 127. « L’immoralité des délits politiques n’est pas aussi claire ni aussi immuable que
celle des délits de droit commun ; continuellement modifiée et observée par les vicissitudes des choses
humaines, elle varie suivant les temps, les événements, les droits et les mérites du pouvoir ».
280
Dès la Restauration les souverains semblent incliner vers une plus grande tolérance contre leurs adversaires en
prononçant de plus en plus souvent des grâces. En effet, selon R. Martinage, op. cit., pp. 77-78, depuis les débuts
du XIXème siècle « les souverains gracient dans une proportion grandissante. Les exécutions se font donc plus
rares ».
Désormais le pouvoir était vu comme la chose d’un parti ou d’un mouvement de pensée et les
atteintes qu’il devait subir s’inscrivaient alors dans un rapport de force d’une nature
différente. Une telle analyse de l’organisation sociale répondait alors extraordinairement bien
à cette idée développée par L.-A. Prévost-Paradol 281, idée selon laquelle, « la France ayant
achevé sa constitution sociale, elle cherchait encore sa constitution politique ».

Section II – Le développement politique et philosophique du discours 
abolitionniste au XIXème siècle

Les Lumières puis les révolutionnaires de 1789 avaient permis d’établir une justice pénale
plus rationnelle et encadrée, à travers la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, par
de nombreux principes remettant en cause ses anciens caractères arbitraires282.
Les principes de légalité des délits et peines, de non-rétroactivité de la loi pénale, de
proportionnalité des peines ou de présomption d’innocence, couvraient la justice criminelle
d’un voile d’humanité. Il ne faudra guère plus d’un quart de siècle pour que ces principes
parviennent à s’ancrer solidement et durablement dans les mœurs de la Nation française.
Désormais la justice criminelle, qu’elle soit de droit commun ou d’exception – à travers la
justice politique – est entendue d’une manière nouvelle. Le prévenu a acquis des droits et des
garanties juridiques à partir de son arrestation jusqu’à l’application de la peine. Les peines
tendent alors à s’harmoniser.
En matière politique particulièrement, la justice fait l’objet de questions, de débats et de
critiques. Pour une partie de la société, il y a un décalage entre la sévérité des peines qui
sanctionnent ce type de justice et la dangerosité réelle des délinquants qui en relèvent.
Plus que dans le droit commun, pour de nombreuses personnes, il convient d’apprécier les
faits des justiciables de la justice politique avec tolérance et modération. Particulièrement
concernant les peines prononcées à leur égard, celles-ci doivent répondre à de nouveaux
critères. D’une peine lourde et exemplaire, vingt-cinq années vont suffire à établir dans les
mentalités, la nécessité d’adopter une peine légère et de principe.
S’il faut attendre l’année 1848 pour que l’usage de la peine capitale soit définitivement aboli
dans les matières politiques, on peut noter deux périodes décisives dans l’évolution de la
discussion sur la peine de mort en matière politique. La première correspond à la réflexion et
281
L. A. Prévost-Paradol, op. cit., p. 296.
282
Les caractères arbitraires contre lesquels s’érige la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen
concernent essentiellement les aspects de « caprice, de partialité et d’injustice » de l’ordre social et juridique
d’Ancien Régime. Cf. J.-M. Carbasse, Histoire du droit pénal…, p. 409.
l’influence humaniste des Lumières sur la pensée politique révolutionnaire et post-
révolutionnaire à travers une contestation progressive de la peine capitale. La seconde
correspond à la naissance dès les années 1820 d’un mouvement tendant à contester l’utilité de
la peine de mort dans les matières politiques.
En conséquence il conviendra d’observer dans un premier temps qu’en contestant la rigueur
de la sanction pénale dans le droit d’Ancien Régime, les Lumières permettent de faire naître
une discussion sur la nature de la peine capitale d’une manière générale. Dans ce
prolongement, un mouvement abolitionniste voit le jour au XIXème siècle sous la plume de
certains écrivains, juristes ou hommes politiques. Composé de personnalités de qualité tels V.
Hugo, A. de Lamartine ou encore J. Ortolan, ce mouvement va poser les jalons d’un principe
qui recevra une consécration que très tardivement (§ I)
Mais à coté de ce mouvement assez éclectique qui prône une abolition générale, apparait dans
les années 1820 un autre mouvement, le parti doctrinaire. Ce mouvement, proche des
gouvernements libéraux de la Restauration, parviendra plus aisément à se faire entendre à
moyen terme. Il est composé de nombreuses personnalités de l’époque comme V. Cousin ou
P.-P. Royer-Collard et il va mettre à l’ordre du jour la question de l’abolition de la peine de
mort en matière politique. C’est en son sein que F. Guizot va illustrer ses talents et ses
compétences politiques, historiographiques et littéraires, pour devenir très rapidement l’un de
ses chefs de file et le défenseur incontesté de l’abolitionnisme en matière politique (§ II).
Enfin, il conviendra de conclure dans un troisième temps par le constat selon lequel les
doctrines développées par les tenants de l’abolitionnisme, qu’ils prônent un abolitionnisme
général ou limité à la justice politique, semblent influer sur la politique répressive menée par
les gouvernements. Nous verrons en effet que très tôt, lorsqu’il s’agit de crimes relatifs à la
sûreté de l’État, la peine capitale a tendance à être délaissée (§ III).

§ I – Les prodromes du mouvement abolitionniste dans


la pensée libérale

Le premier et le plus célèbre opposant à la peine capitale est sans conteste C. Beccaria, qui,
dans son Traité des délits et des peines, rejette la peine de mort, tant dans son utilité sociale 283
que dans son effet préventif et exemplaire.

283
Sur l’inefficacité de la peine de mort dans la pensée de C. Beccaria, cf. S. Costa, op. cit, p. 38. Pour elle, C.
Beccaria est favorable à l’abolition de la peine capitale en se plaçant non pas d’un point de vue « humaniste », mais
en s’attachant essentiellement à démontrer son inefficacité juridique.
Considérant que cette peine n’a jamais rendu les hommes meilleurs, C. Beccaria s’interroge
d’abord sur l’origine d’un droit qu’auraient reçu les hommes d’égorger leurs semblables284.
Puis il tend à démontrer que la peine de mort n’est fondée sur aucun droit et qu’elle ne résulte
que d’une guerre déclarée à un citoyen par la Nation285.
Par ailleurs, la peine de mort est inadaptée et inefficace en ce qu’elle n’a « jamais arrêté les
scélérats déterminés à nuire […] La rigueur du châtiment fait moins d’effet sur l’esprit
humain que la durée de la peine 286 ». C. Beccaria prône ainsi les principes que M. Foucault 287
qualifie de règle de la quantité minimale, règle l’idéalité suffisante et règle de la certitude
parfaite, principes qui font perdre au crime son intérêt.
La première règle dite de la quantité minimale s’explique par l’idée selon laquelle c’est
corrélativement aux avantages qu’un crime peut produire, qu’un individu va le commettre. Il
faut alors associer juridiquement à ce crime l’idée d’un désavantage supérieur 288. Dès lors, le
crime perd son intérêt.
Quant à la deuxième règle, dite de l’idéalité suffisante, elle correspond à la représentation de
la peine, laquelle va influer sur le délinquant ou le criminel, et non plus à la réalité corporelle
de ladite peine.
Pour M. Foucault, ce qui fait que la peine va agir sur l’esprit de l’agent, « ce n’est pas la
sensation de souffrance, mais l’idée d’une douleur, d’un déplaisir, d’un inconvénient ».
Autrement dit, l’idée de la menace sensitive et matérielle résultant de la peine aura moins
d'influence sur la volonté de l’agent que la menace purement morale et psychologique de son
désagrément.
Enfin, selon la troisième règle dite de la certitude parfaite, d’une part les inconvénients
encourus par l’agent à travers les effets d’une peine déterminée doivent être connus de tous,
de manière précise et univoque ; et d’autre part, la peine doit être inéluctable et ne souffrir
aucune impunité.
Ainsi le droit de grâce ou tout autre mécanisme permettant une impunité totale ou relative,
doivent-ils être bannis du droit. D’après M. Foucault 289, « aucun crime [ne doit] échapper au
284
C. Beccaria, op. cit., p. 93.
285
Ibid., p. 94.
286
Ibid. Afin d’expliciter son idée sur la durée de la peine, Beccaria ajoute que, si elle est préférable, c’est
« parce que notre sensibilité est plus aisément et plus constamment affectée par une impression légère mais
fréquente, que par une secousse violente mais passagère. Tout être sensible est soumis à l’empire de l’habitude ;
et comme c’est elle qui apprend à l’homme à parler, à marcher, à satisfaire à ses besoins, c’est elle aussi qui
grave dans le cœur de l’homme les idées de morale par des impressions répétées ».
287
M. Foucault, op. cit., pp. 112 et s.
288
Cf. infra, Deuxième partie, Titre II, Chapitre 2, Section II, § I.
289
M. Foucault, op. cit., p. 113.
regard de ceux qui ont à rendre la justice ; rien ne rend plus fragile l’appareil des lois que
l’espoir de l’impunité ; comment pourrait-on établir dans l’esprit des justiciables un lien
strict entre un méfait et une peine, si un certain coefficient d’improbabilité venait
l’affecter ? ».
Ces principes établissant la nécessité d’ériger des sanctions pénales plus douces ou modérées,
tout en étant certaines, sont particulièrement bien développées par Montesquieu. Pour lui,
l’efficacité de la loi pénale réside dans sa modération. Qu’elle permette l’impunité ou qu’elle
use d’une violence arbitraire, les effets seront fatalement, dans les deux cas, inopérants dans
leur utilité et ils seront nuisibles pour le gouvernement. Aussi Montesquieu, dans l’Esprit des
Lois, atteste-t-il des dangers inhérents à l’impunité et à la rigueur.
D’une part, l’impunité est dangereuse en ce qu’elle conforte indirectement la pensée
criminelle. Pour ce publiciste, « qu’on examine la cause de tous les relâchements ; on verra
qu’elle vient de l’impunité des crimes, et non pas de la modération des peines290 ».
D’autre part, la rigueur excessive de la loi pénale présente également de grands inconvénients
en ce que « souvent un législateur qui veut corriger un mal, ne songe qu’à cette correction ;
ses yeux sont ouverts sur cet objet et fermés sur les inconvénients. Lorsque le mal est une fois
corrigé, on ne voit plus que la dureté du législateur ; mais il reste un vice dans l’État, que cette
dureté a produit : les esprits sont corrompus, ils se sont accoutumés au despotisme291 ».
La dualité des aspects d’impunité et de sévérité de la loi pénale illustre en conséquence l’idée
de la nécessaire conciliation entre la modération et la certitude de la peine, développée
successivement par Montesquieu, pour qui « dans les pays où les peines sont douces, l’esprit
du citoyen en est frappé » ; puis par E. de Vattel 292 qui considère que « si [l’on] multiplie les
supplices terribles, les peuples en seront de jour en jour moins frappés [...] Ces spectacles
sanglants ne produiront plus l’effet auquel ils sont destinés, ils n’épouvanteront plus les
méchants […] C’est moins l’atrocité des peines que l’exactitude à les exiger qui retient tout
le monde dans le devoir » ; et enfin G. de Mably293 pour qui, plutôt que d’être sévère, il faut
être explicite, avisé et psychologue : « des lois trop dures n’empêcheront pas plus le mal, que
des lois trop molles ne porteront au bien […]Pour n’être pas réduit à la fâcheuse extrémité
d’écrire les lois en caractère de sang, […] que le législateur avertisse plusieurs fois avant de

290
Montesquieu, op. cit., Livre VI, chap. XII, p. 212
291
Ibid., p. 213.
292
E. de Vattel, Le droit des gens, Tome I, 1768, p. 163.
293
G. de Mably, De la législation, Œuvres complètes, Tome IX, 1792, pp. 270-271.
punir ; qu’il travaille à nous rendre honteux de nos fautes, et que le châtiment frappe l’âme
plutôt que le corps ».
En conséquence, C. Beccaria comme Montesquieu, E. de Vattel et G. de Mably, sont les
tenants de l’idée qui sera reprise par les représentants du mouvement abolitionniste, de
l’inefficacité des supplices et des châtiments trop rigoureux. Cette idée est très explicite dans
les propos de C. Beccaria et est adaptée à ses considérations sur la peine de mort.
Pour le juriste milanais, « le spectacle affreux, mais momentané de la mort d’un scélérat, est
pour le crime un frein moins puissant que le long et continuel exemple d’un homme privé de
sa liberté […] et réparant par des travaux pénibles le dommage qu’il a fait à la société. […]
Cette idée terrible épouvanterait plus fortement les esprits que la crainte de la mort, qu’on ne
voit qu’un instant dans un obscur lointain qui en affaiblit l’horreur294 ».
A l’instar de C. Beccaria, d’autres penseurs des Lumières s’opposent à la peine capitale et
prônent comme moyen de substitution, les mérites des travaux forcés à vie 295. C’est ainsi que
Voltaire, dans un opuscule296 publié dans la gazette de Berne en 1777, développe l’idée selon
laquelle un criminel consacrant sa vie et son temps à travailler pour le compte de la société,
est plus utile qu’un criminel mort.
En effet, Voltaire écrit : « Un homme dévoué tous les jours de sa vie à préserver une contrée
d’inondations par des digues, ou à creuser des canaux, ou à dessécher des marais empestés,
rend plus de services à l’État qu’un squelette branlant à un poteau par une chaîne de fer297 ».
Il reprend ainsi l’idée de C. Beccaria de condamner l’usage de la peine capitale au nom de
« l’utilité sociale et du respect de la vie humaine, tout en affirmant la nécessité d’instaurer
une peine de substitution298 ».
De même, selon J.-M. Carbasse299, Brissot de Warville en 1781, dans sa Théorie des lois
criminelles, préconise une sorte d’esclavage perpétuel comme peine de substitution à la mort.
Tant par l’utilité que peut apporter le travail d’un criminel, que par l’exemplarité que peut
illustrer la « publicité » de la peine, le futur député girondin affirme la nécessité de substituer
à la peine de mort, les travaux forcés.

294
C. Beccaria, op. cit., pp. 95-96.
295
Notons que pour ces philosophes, ce n’est pas l’idée d’amendement qui est préconisée. La peine capitale doit
être substituée essentiellement par une peine apportant une plus-value à la société par le travail du condamné.
Seul l’aspect utilitaire de la peine est modifié. Il n’est pas question de rachat ou de réinsertion du condamné.
296
J.-M. Carbasse, La peine de mort, p. 65-66.
297
Voltaire, Œuvres complètes de Voltaire, Paris, 1880, p. 541
298
S. Costa, La peine de mort : de Voltaire à Badinter, Paris, 2001, p. 48.
299
J.-M. Carbasse, La peine de mort, p. 66.
« Je voudrais, écrit-il, qu’avant d’être enfermé dans les mines ou conduit à des travaux
publics, le condamné parût publiquement et à plusieurs reprises ; qu’on pût lire son crime et
le lui reprocher ; qu’exposé aux regards, à l’indignation de ses concitoyens, on ne le vît
qu’avec horreur ».
A partir de la Révolution française de 1789, on voit se manifester des hommes prônant une
abolition pure et simple, au-delà de la seule abolition en matière politique. C’est ainsi que le
député de la Noblesse, Duport300, présente à l’Assemblée Constituante, le 31 mai 1791, un
projet de suppression de la peine de mort et sa substitution par un enfermement en cachot.
Dans son discours, il soulève la question de la mort et expose la futilité des raisons de
l’empiètement de la justice humaine sur un évènement naturel et commun à tous les hommes.
Il en conclut par l’inefficacité d’une telle peine, qui n’a pratiquement aucune influence sur la
volonté criminelle : « Qu’est-ce que la mort ? […] Une obligation que la nature nous impose
à tous en naissant, et à laquelle nul ne peut se soustraire. Que fait-on donc en immolant un
coupable ? Que hâter le moment d’un événement certain. […] Les scélérats qui, comme
presque tous les hommes, ne sont guère affectés que par les effets, ne sont malheureusement
que trop frappés de cette analogie […] Ils disent tous que la mort n’est qu’un mauvais quart
d’heure, qu’elle est un accident de plus dans leur état. […] Leur esprit s’habitue à ces
calculs, leur âme se fait à ces idées, et, dès lors, vos supplices perdent tout effet sur leur
imagination ».
L’action de Duport ne parvient pas à aboutir en raison d’une multitude de raisons.
L’introduction de la prison pénale, la suppression des supplices, la fracture politique du parti
patriote, l’exil de Duport, les dissensions sur la peine de substitution à la peine capitale, sont
autant de circonstances de nature à faire avorter ce projet de réforme301.
En conséquence, si depuis le XVIIIème siècle quelques voix s’élèvent contre la peine capitale,
il convient néanmoins d’observer, pour la majorité des penseurs des Lumières opposés à cette
peine, aussi constante et solennelle que fut leur opinion, celle-ci comporte souvent des
exceptions. A ce titre, M. Robespierre fut aussi à un moment donné de sa vie, partisan de
l’abolition302.
Même C. Beccaria, qui en 1764, dans son Traité des délits et des peines, déclare la peine de
mort illégitime et est reconnu par Victor Hugo comme le champion de l’abolitionnisme 303, ne
300
Gazette nationale, mardi 31 mai 1791, n° 151, pp.549 et 550.
301
Cf. J. le Quang Sang, La loi et le bourreau : la peine de mort en débats, Montréal, 2001, pp. 21 et s.
302
Il soutint, en mai 1791, le projet du député Duport à l’Assemblée constituante.
303
J. Picon et I. Violante, op. cit., p. 81. Dans un discours prononcé à Hauteville House, le 4 mars 1865,
l’écrivain remercie et accepte (pour) l’invitation, faite par une commission italienne en charge d’élever un
l’exclu pas de manière absolue, considérant qu’il existe des cas dans lesquels elle reste
utile304.
Ce n’est qu’au XIXème siècle que certains juristes, tenants de l’abolitionnisme, érigent un
principe inaltérable et dénué de toute exception se fondant sur la théorie de la révocabilité des
peines305.
Cette théorie est développée par J. Ortolan306. Selon lui, il convient d’ériger des peines qui
soient potentiellement révocables parce que les jugements humains peuvent être couverts
d’une erreur d’appréciation et/ou parce qu’ils peuvent frapper un innocent, ou encore parce
qu’ils peuvent servir le pouvoir en place pour des raisons d’opportunité, ou enfin parce que
l’amendement de tout criminel doit toujours être possible. Ce juriste explique qu’ainsi « il est
démontré que les peines doivent être toujours révocables, ou, en d’autres termes, rémissibles,
c’est-à-dire telles qu’elles puissent cesser à volonté ».
Même si leur cheminement intellectuel est différent, d’autres criminalistes sont intégralement
acquis à l’abolitionnisme, comme Ch. Lucas. Dans son ouvrage Du système pénal et du
système répressif en général, et de la peine de mort en particulier publié en 1827, ce juriste
développe vingt-sept arguments fondés tantôt sur le droit et tantôt sur des règles morales, qui
rendent la peine capitale « illégitime ». Comme J. Ortolan, il poursuit une abolition totale,
immédiate et inconditionnelle, seuls les arguments varient.
Le XIXème siècle illustre également l’opposition à la peine de mort au sein des hommes de
lettres, mouvement que J.-M. Carbasse307 qualifie d’abolitionnisme littéraire. Ainsi, des
auteurs comme A. de Lamartine ou V. Hugo s’opposent radicalement à la peine capitale.
Le premier308, dans ses méditations poétiques, s’inscrit dès 1830 en adversaire de la peine de
mort309. Son Ode contre la peine de mort est marquée par un contexte particulièrement tendu.

monument à la mémoire de C. Beccaria, à en faire partie. L’image que représente C. Beccaria dans l’esprit de V.
Hugo est lourde de symboles, lui faisant dire qu’ « en présence de la statue de Beccaria, la peine de mort n’est
plus possible […] élever la statue de Beccaria, c’est abolir l’échafaud ».
304
Il la légitime dans deux cas : soit que le criminel constituât une menace pour la sécurité de la Nation ou bien
que son existence pût provoquer une révolution dangereuse pour la forme du gouvernement établi, soit que la
mort du criminel ne fut le meilleur moyen ou l’unique moyen de dissuader les autres de commettre des crimes.
305
Nous n’envisageons pas la théorie de la divisibilité, pourtant assez proche par certains aspects de la théorie de
la révocabilité, dans la mesure où la nécessité d’établir le caractère divisible d’une peine, exige de celle-ci
qu’elle soit de nature à se fractionner (c’est-à-dire une peine qui offre un « élément de division »). Or la peine
capitale, est par essence même contraire à cet élément.
306
J. Ortolan, op. cit., pp. 10-11. Pour lui « Les peines doivent être : […] quant à l’imperfection des jugements
humains, quant aux vicissitudes de l’intérêt public, et quant aux résultats obtenus dans l’amendement moral,
révocables, et, autant que possible, réparables ».
307
J.-M. Carbasse, La peine de mort, p 88.
308
A. de Lamartine, Œuvres complètes de Lamartine, T. 3, Paris, 1860, pp. 299 s.
309
A. de Lamartine se mit aussi au service d’autres causes qu’il jugeait importantes comme l’instruction du
peuple, l’abolition de l’esclavage ou encore la liberté de la presse. Cf. S. Costa, op. cit., p. 63.
Il la rédige le 19 octobre 1830, alors que la Restauration vient d’être renversée, et que de
violentes manifestations populaires réclament la mort des ministres de Charles X310.
A. de Lamartine est un homme politique, mais il est également un poète. Et c’est en tant que
poète et homme de lettres qu’il rédige un long poème dans lequel il s’oppose à la peine
capitale311.
Si ce poème est limité au contexte d’octobre 1830, il s’adresse au « peuple » dans ses
éléments révolutionnaires et il comporte certaines lacunes inhérentes à sa nature littéraire, du
fait de l’absence d’argumentation juridique. Il ressort néanmoins de sa philosophie générale,
une opposition inconditionnelle et véhémente à la peine capitale.
Le second intervint aussi relativement tôt dans les rangs des adversaires de la peine de mort.
Sensible comme A. de Lamartine, le baron de Gérando ou H. Passy, à des sujets tels que
l’abolition de l’esclavage, les injustices sociales ou le sort des plus pauvres, V. Hugo prit
position dès 1829 dans la préface de son ouvrage Dernier jour d’un condamné. Dans cette
œuvre, il expose les motifs qui le conduisent à lutter contre la peine capitale.
S. Costa312 démontre un engagement préalablement affectif de V. Hugo, qui est d’abord issu
du traumatisme causé par le « spectacle des exécutions » auxquelles il assista. Puis son
engagement se développe par ses lectures de Montesquieu et C. Beccaria 313. Enfin, dans
l’objectif d’influencer ses contemporains, V. Hugo développe un « modèle de société et de
relations humaines, reposant sur l’amour et le message biblique 314 » selon lequel l’éducation
et l’amélioration des conditions de vie permettraient d’accéder à une « société pacifiée,
solidaire et juste » et dans lequel se venger relève de l’individu, alors que punir relève de
Dieu.
Par ailleurs, à la différence d’A. de Lamartine qui ne s’adressait qu’à un auditoire abstrait, V.
Hugo entend convaincre aussi et surtout l’homme de loi, le jurisconsulte, celui qu’il qualifie
310
Les quatre ministres signataires des ordonnances de juillet, dont le « peuple » réclame la tête, sont le prince de
Polignac, le comte de Peyronnet, V. de Chantelauze et le comte de Guernon-Ranville.
Pour une description du climat social extrêmement tendu qui règne suite à la signature des ordonnances de juillet
et pour une description du lien entre ce mouvement et l’avènement d’un gouvernement nouveau, cf. H. Castille,
op. cit., pp. 46 à 48.
311
Cf. annexe n° 11.
312
S. Costa, op. cit., p. 70.
313
V. Hugo, Le dernier jour d’un condamné, Paris, 1858, p. 26.
314
La réflexion religieuse est particulièrement importante chez cet auteur. Dans l’extrait suivant de son ouvrage
Le dernier jour d’un condamné (p. 25), il montre que la peine de mort s’est détachée de « l’association » de
Dieu, ce qui la rend plus horrible et cruelle encore. « L’âme de cet homme (dit-il au sujet du condamné), y
songez-vous ? Savez-vous dans quel état elle se trouve ? […] Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le
peuple ; au moment suprême, le souffle religieux qui était dans l’air pouvait amollir le plus endurci ; un patient
était en même temps un pénitent ; la religion lui ouvrait un monde au moment où la société lui en fermait un
autre ; toute âme avait conscience de Dieu ; l’échafaud n’était qu’une frontière du ciel. Mais quelle espérance
mettez-vous sur l’échafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ? […] Un écrivain plein d’âme et de
talent l’a dis avant nous : C’est une horrible chose de conserver le bourreau après avoir ôté le confesseur ! ».
de dialecticien, de raisonneur, celui qui aime la peine de mort pour la peine de mort, pour sa
beauté, pour sa bonté, pour sa grâce.
A ce dernier et à ses justifications, V. Hugo oppose la légitimité et l’efficacité de
l’emprisonnement. Selon cet écrivain, « ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de
mort nécessaire. D’abord, parce qu’il importe de retrancher de la communauté sociale un
membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. S’il ne s’agissait que de cela, la
prison perpétuelle suffirait. A quoi bon la mort ? Vous objecterez qu’on peut s’échapper
d’une prison ? Faites mieux votre ronde. Pas de bourreau où le geôlier suffit ».
Même si au XIXème siècle les adversaires de la peine capitale sont minoritaires, ils demeurent
toutefois relativement influents315. C’est tout particulièrement le cas s’agissant du mouvement
des doctrinaires. Ce mouvement politique fondé dans les années 1820 va développer tout un
discours sur la question de l’abolition de la peine de mort en matière politique.

§ II – Le développement du principe abolitionniste en


matière politique

L’un des premiers penseurs à avoir élevé la voix contre la rigueur et l’arbitraire de la justice
politique était G. Filangieri. Ce dernier, en analysant l’évolution du crime de lèse-majesté à
travers l’histoire, de l’Antiquité aux monarchies du siècle des Lumières, considérait la justice
politique comme basée sur de mauvais fondements, les qualifiant de « principes
détestables316 ».
Cette voix reste néanmoins marginale pour l’époque, et pour le moins évasive. G. Filangieri
tout en contestant la justice politique à travers les lois de lèse-majesté demeure muet sur la
peine capitale qui y est associée.
Pour d’autres, la peine capitale en matière politique n’est pas remise en cause. Elle est même
prônée. Ainsi, C. Beccaria, qui y est profondément hostile à la peine capitale lorsqu’elle
concerne des infractions de droit commun, reconnait à cette peine en matière politique, une
certaine légitimité.

315
Voir notamment les nombreuses interventions de V. Hugo auprès des Cours d’assises, des Chambres
parlementaires, des chefs de gouvernement et de Louis-Philippe en personne.
316
G. Filangieri, La science de la législation, Tome V, p. 13. Ayant illustré les lois de majesté de Rome, il espère
démontrer « combien est impure la source où la plupart des Nations de l’Europe ont puisé leurs lois sur cette
espèce de crime […] Ces principes détestables ont acquis encore un nouveau degré d’atrocité en passant dans
nos Monarchies modernes ».
Selon lui317, si la peine de mort n’est autorisée par aucun droit dans « l’état ordinaire » des
choses, elle est en revanche légitimée par certaines situations particulières 318. Ainsi en est-il si
l’individu quoique « privé de sa liberté, a encore des relations et une puissance qui peuvent
troubler la tranquillité de la Nation [ou bien] quand son existence peut produire une
révolution dans la forme du gouvernement établi ».
Il faut attendre le début du XIXème siècle pour que des juristes et des hommes politiques
remettent en cause la légitimité de la peine de mort en matière politique. Les premières voix
d’une doctrine tendant à cette contestation sont les représentants de l’école néo-classique du
droit pénal319 à travers le mouvement des « doctrinaires ». Ce mouvement influencera
beaucoup F. Guizot (A) ; c’est ainsi qu’il sera le premier à s’opposer par ses écrits, à une
peine que l’on commence à rejeter avec force au XIXème siècle (B).

A-/ L’influence théorique du mouvement doctrinaire sur


l’abolition de la peine de mort en matière politique

Ce mouvement de pensée regroupe des libéraux comme V. de Broglie, P. Rossi, P.-J. de


Béranger, P.-P. Royer-Collard, V. Cousin et F. Guizot 320. Selon R. Charvin321, ils sont les
premiers à dissocier les délits relevant de droit commun et ceux relevant du domaine
politique, et « contestent l’efficacité d’une justice politique rigoureuse ».
Tout en prônant une certaine nécessité de la répression en matière de justice politique, ces
personnalités considèrent qu’en revanche la punition ne doit pas être trop sévère. En atteste J.
Viaud322 qui explique que l’idée de ces libéraux est de légitimer « la répression contre les
auteurs d’attentats dirigés contre l’État lorsqu’ils menacent sa sécurité, mais [qu’] il ne faut
pas les punir rigoureusement ».
Ainsi ces libéraux s’inscrivent dans un mouvement allant dans un sens de clémence à l’égard
du justiciable de la justice politique. C’est tout particulièrement le cas de F. Guizot, que

317
C. Beccaria, op. cit., p. 61.
318
C. Beccaria fait référence aux notions de sûreté extérieure et intérieure de l’État.
319
R. Charvin, op. cit., p. 101.
320
J. Viaud, op. cit., p. 4. Cf. également F. Hélie, op. cit., p. I. Selon ce professeur, « les esprits, nourris des
fortes et brillantes leçons de M. Cousin et de M. Guizot, étaient naturellement portés vers une œuvre
essentiellement philosophique qui venait imposer à la législation pénale le joug salutaire des préceptes
enseignés par les deux éminents professeurs ».
Cette idée est également affirmée par J. Graven dans la préface qu’il rédige dans l’ouvrage de P.-A. Papadatos,
op. cit., p. VII. Pour ce professeur, ce sont des personnages comme Guizot, de Broglie ou Cousin et leurs idées
« généreuses » qui ont permis de faire triompher une conception libérale dans notre droit pénal.
321
R. Charvin, op. cit., p. 101.
322
J. Viaud, op. cit., p. 49.
R. Charvin323 qualifie « d’apôtre de la tolérance », non parce qu’il fut un ardent philanthrope,
mais pour son rationalisme et son discernement en matière pénale.
Les années 1820 marquent pour F. Guizot une époque riche en contestations alors que la
politique de réaction menée par le gouvernement de la Restauration sous l’influence des
Ultras l’écarte de la vie politique.
C’est durant cette période qu’il rédige et publie quatre ouvrages – il y critique la réaction dans
laquelle est tombé le gouvernement après l’assassinat du duc de Berry - : Du gouvernement
de la France depuis la Restauration et du ministère actuel (octobre 1820), Des moyens de
gouvernement et d’opposition dans l’état actuel de la France (octobre 1821), Des
conspirations et de la justice politique (janvier 1821) et De la peine de mort en matière
politique (juin 1822).
Ses ouvrages Des conspirations et de la justice politique et De la peine de mort en matière
politique sont de pertinents pamphlets en réponse à la politique réactionnaire qui couvre de
son ombre les acquis des débuts de la Restauration et font dire à A.-D. Tudesq 324 que « Guizot
apparaît à la veille de la révolution de 1830 comme un des maîtres à penser de la nouvelle
génération libérale ».
En effet, d’une part, il se fait l’écho d’un courant de pensée qui considère avec indulgence le
délinquant politique et, corrélativement, qui critique la rigueur excessive des lois en matière
de justice politique ; et d’autre part il expose non sans une certaine pudeur, une pensée encore
inédite dans les mœurs de l’époque, au terme de laquelle la peine de mort en matière politique
est odieuse et dangereuse, tant pour le prévenu que pour l’État.
Afin de comprendre l’influence de F. Guizot dans la doctrine politique de son siècle et son
opposition à la peine de mort en matière politique, il convient de revenir sur certains passages
de sa vie et notamment son rôle joué sous la Restauration lors de sa déchéance politique et de
son appartenance à l’opposition.
Il est né le 4 octobre 1787 à Nîmes, d’une famille d’ancienne bourgeoisie protestante. Après
l’exécution de son père en 1794 et son exil avec sa mère, il fit ses premières études au Collège
et à l’Académie de Genève dans une ambiance imprégnée de libéralisme et dévote 325. Ce n’est
qu’en 1805, qu’il rentre en France, pour suivre des études de droit à Paris et devient en outre,
le précepteur des deux fils de P.-A. Stapfer326.

323
R. Charvin, op. cit., p. 101.
324
A.-D. Tudesq, in. Actes du colloque « Guizot, les doctrinaires et la presse », p. 10.
325
P. Rosanvallon, op. cit., p. 403 et s.
En 1807, grâce à de cordiales relations avec J.-B. Suard, directeur du « Publiciste », F. Guizot
est introduit dans les milieux intellectuels libéraux de la capitale. Il parvient rapidement à se
faire connaître grâce à de nombreuses publications. Son ascension intellectuelle est marquée à
la fin de 1812 par sa nomination à la chaire d’histoire de la faculté des lettres de Paris, où
quelques mois plus tard, il sera nommé titulaire d’un nouveau cours d’histoire moderne.
Après le droit et les lettres, F. Guizot fait son entrée en politique, en 1814. Lors de la première
Restauration, il est nommé par l’abbé Montesquiou, sur recommandation de P.-P. Royer-
Collard, secrétaire général du ministère de l’Intérieur.
A ce poste, il contribue notamment à la préparation de la loi sur la presse du 23 octobre 1814
et au projet de réforme universitaire, avorté en 1815. Cette époque marque également la
rédaction de sa première brochure portant sur un domaine qu’il affectionne
particulièrement, la presse327.
Après un court voyage à Gand lors des Cent-Jours, il revient à la vie politique sous la seconde
Restauration au poste de secrétaire général du ministère de la Justice. Mais fidèle à sa vision
libérale de la politique et de la société, il doit démissionner en mai 1816 afin de protester
contre les excès de la Chambre introuvable et de la réaction générale qui embrase la France et
les esprits.
En dépit de sa démission, sa carrière ne cesse pas pour autant. La même année, il est nommé
maître des requêtes au Conseil d’État et il publie deux ouvrages qui le font connaître du grand
public : Essai sur l’histoire et l’état actuel de l’instruction publique et Du gouvernement
représentatif et de l’état actuel de la France.
La dissolution de la Chambre introuvable lui permet de s’impliquer plus directement dans la
vie politique. Le soutien accordé par Louis XVIII aux chefs de la minorité constitutionnelle de
la Chambre parmi lesquels il compte beaucoup d’amis - E. Decazes, H. de Serre, P.-P. Royer-
Collard, le chancelier Pasquier -, lui permet de faire une heureuse avancée dans sa carrière
politique. F. Guizot est promu conseiller d’État et à ce titre, il concourt à l’élaboration de lois
importantes328.
Son ascension se poursuit puisqu’en 1819, il accède au poste de directeur général de
l’Administration départementale et communale, il est également un conseiller très influent

326
1766-1840, il fut ministre des arts et des sciences, ministre plénipotentiaire de la République Helvétique et
vice-président de la Société biblique de France.
327
« Quelques idées sur la liberté de la presse ».
328
Il participe à l’élaboration de la loi du 5 février 1817 sur les élections, celle de la même année sur le
recrutement et aux lois de 1819 sur l’abolition de la censure et l’introduction du jury en matière de délits de
presse.
pour de nombreux ministres. A la même époque, il fonde avec P.-P. Royer-Collard, C. Jordan,
de Barante, H. de Serre et le duc V. de Broglie, un groupe politique qualifié du nom de
doctrinaires329.
L’objectif des doctrinaires et leurs caractéristiques, est d’abord de s’inscrire entre deux
mouvements opposés330. Ils se distinguent d’une part, des ennemis du régime monarchique
(républicains et bonapartistes) lesquels sont avides de vengeance et constituent des
conspirateurs parmi les plus zélés ; et d’autre part, du parti des Ultras, lequel devient lors de la
seconde Restauration, un ennemi tout aussi puissant et dangereux pour le régime
constitutionnel et pour les libertés publiques.
Aussi les doctrinaires s’opposent-ils à la fois à une adhésion sans bornes aux principes
révolutionnaires et aux maximes de l’Ancien Régime 331 ; leur but ultime étant de fonder un
gouvernement constitutionnel.
F. Furet332 et A.-D. Tudesq333 attestent de cette idée lorsqu’ils considèrent que, ces hommes
sont « unis par la volonté de dépasser le conflit entre l’Ancien Régime et la Révolution, en
inventant un avenir neuf, qui marie la liberté et la Révolution » et en pratiquant « cette
politique du juste milieu ».
Les doctrinaires se situent entre une école philosophique et une école historique 334. S’ils sont
des héritiers, ils assument cet héritage sans en devenir ses esclaves. En effet, ils tirent profit
des enseignements de l’histoire tout en s’en affranchissant, dans la mesure où ils acceptent de
bon gré, si nécessaire, de modifier ou de réformer.
Ainsi, selon P. Rosanvallon335, les doctrinaires ont la particularité de se situer entre
conservatisme et réformisme pour avoir, tour à tour, combattu et défendu la Révolution. Ils
ont cette spécificité de se servir de principes, d’expérience et de raison, et d’user d’un
329
Le terme « doctrinaires » était un terme d’abord péjoratif attribué, sous la Restauration, aux partisans d’un
compromis entre la Révolution et la légitimité monarchique. Ils se situaient politiquement entre les républicains,
sur leur gauche, et les Ultras, sur leur droite.
Les principaux doctrinaires étaient P.-P. Royer-Collard (le terme « doctrinaire » fut d’ailleurs attribué à P.-P.
Royer-Collard par des exilés bonapartistes en 1816, en rapport avec les études qu’il avait effectué chez les Pères
de la Doctrine que l’on appelait familièrement les « doctrinaires »), mais également F. Guizot, H. de Serre, V. de
Broglie, Ch. Duchâtel, Ch. de Rémusat, V. Cousin, P. Duvergier de Hauranne, C. Jordan et le baron de Barante.
330
F. Guizot illustre parfaitement ce double rejet. Par sa participation à la création et à la rédaction du journal le
Courier, il s’oppose avec vigueur aux Ultras et dans le même temps, il se sépare des éléments bonapartistes ou
républicains du sein de la gauche. Il s’agit dès lors, de pratiquer la politique du « juste milieu ». En atteste les
virulentes attaques du journal « centriste » le Courier contre des journaux Ultras comme la Quotidienne ou des
journaux bonapartistes comme la Renommée. A.-D. Tudesq, in. Actes du colloque « Guizot, les doctrinaires et
la presse 1820 – 1830 », p. 5 et 6.
331
P. Rosanvallon, op. cit., p. 27.
332
F. Furet, Actes du colloque « Guizot, les doctrinaires et la presse », p. 1 et 2.
333
A.-D. Tudesq, op. cit., p. 6.
334
P. Bouretz, François Guizot et la culture politique de son temps, p. 40.
335
P. Rosanvallon, op. cit., p. 27.
mélange « d’élévation philosophique et de modération politique » afin de « sortir [la France]
du chaos où elle s’était plongée et de relever la tête vers le ciel pour y retrouver la lumière ».
Ces doctrinaires sont antirévolutionnaires sans être rétrogrades et ils sont modestes tout en
étant hautains ; ils ont et ils représentent cette qualité vertueuse de modération 336 si chère à
Aristote337 pour qui « la vertu […] consiste dans la juste mesure ».
Or cette modération s’avère être un handicap pour F. Guizot. En effet, après l’assassinat du
duc de Berry en février 1820, la construction de la France nouvelle est brutalement remise en
cause. La réaction qui émerge consécutivement à cet assassinat, entraine une période sombre
dans l’activité politique de F. Guizot.
Le 13 février, les Ultras338 reviennent en masse sur la scène politique. Dès lors, F. Guizot et
tous les doctrinaires se retrouvent dans l’opposition. Pourtant il ne s’agit pas que d’une simple
alternance de pouvoir, le forfait de Louvel ayant entraîné le retour des Ultras sur la scène
politique, de nombreuses hautes fonctions de l’État sont épurées.
C’est ainsi que F. Guizot et ses amis doctrinaires sont révoqués de leurs fonctions de
conseillers d’État. Cette révocation marque dans sa vie, un retour à la vie privée et à la vie
universitaire à la fin de l’année 1820339.
336
F. Mélonio Naissance et affirmation d’une culture nationale, Paris, p. 84), plus que de modération, parle d’un
art et d’une pédagogie de la « transaction ». « De l’histoire, dit-elle, ils apprennent la nécessité des transactions
et les vertus de la patience : transaction en politique par l’acceptation de la Charte, transaction en philosophie
par l’éclectisme cousinien, transaction en histoire par le recours au concept de civilisation qui intègre les étapes
de l’histoire de France dans une économie du triomphe de la liberté ».
337
Aristote, Éthique de Nicomaque, Livre II, chap. VIII, § 1.
338
Sous leur influence, une politique de réaction est menée par le gouvernement : retour à l’autorisation préalable
et à la censure en matière de presse à travers l’ordonnance du 2 avril 1820 (cf. annexe n° 12), et la loi de sûreté
générale du 28 mars 1820 qui permet au gouvernement d’arrêter et de détenir pendant trois mois tout individu
prévenu de complot contre la personne du roi ou contre la sûreté de l’État (cf. annexe n° 13).
339
L’ostracisme politique que vit F. Guizot depuis 1820 prendra fin avec l’avènement du ministère Martignac en
avril 1828. Il pourra dès lors reprendre le cours qu’il consacrait à l’histoire de la civilisation en France et en
Europe. En outre, c’est à cette époque que son influence intellectuelle sera à son apogée.
Il fondera dans la même période avec d’autres doctrinaires (notamment Ch. Duchâtel, Ch. de Rémusat, O.
Barrot, P. Duvergier de Hauranne…) la société Aide-toi, le ciel t’aidera dont l’objectif est double. D’une part, il
est politique et prépare à l’aide d’une coalition du centre, de la gauche et d’une partie de la droite, les élections
de 1829 ; et d’autre part, il s’inscrit dans la continuité de la participation de F. Guizot à la Société de la morale
chrétienne que présidait le duc V. de Broglie au début des années 1820.
Il sera élu député en janvier 1830 dans l’arrondissement de Lisieux. La révolution de Juillet et le règne de Louis-
Philippe lui permettront de se consacrer à une véritable carrière politique (il sera nommé ministre de l’Intérieur
en août 1830, ministre de l’Instruction publique de 1832 à 1836, ambassadeur à Londres en 1839, ministre des
affaires étrangères en octobre 1840 et président officiel du Conseil en septembre 1847) qui prendra fin en février
1848.
A.-D. Tudesq, op. cit., p. 10, explique cette seconde déchéance de Guizot par son éloignement de la presse. « Il
n’est que plus étonnant […] qu’une fois au pouvoir sous la Monarchie de Juillet, il ait sous-estimé le rôle et la
puissance de la presse qui avait contribué à développer son autorité sous la Restauration ».
F. Guizot s’exilera alors en Grande-Bretagne pour ne revenir qu’en juillet 1849. Ayant définitivement renoncé à
la vie politique malgré son attachement à l’idée d’une fusion monarchique entre le comte de Chambord et la
famille d’Orléans pour laquelle il déploiera de grands efforts, il n’en exercera pas moins une sorte de « magistère
intellectuel et moral » durant tout le second Empire. En effet, il poursuivra ses travaux d’histoire en achevant la
publication de son ouvrage sur l’histoire de l’Angleterre et en se consacrant à la rédaction d’une multitude
d’autres ouvrages. Même éloigné du pouvoir, il continuera à disposer jusqu’à sa mort, le 12 septembre 1874,
d’une grande réputation par le biais de son élection et de sa présence à l’Académie française et à l’Académie des
Cette période est toutefois pour F. Guizot, la plus féconde en matière intellectuelle. Il publie,
en octobre 1820, Du gouvernement depuis la Restauration et du ministère actuel dans lequel
il stigmatise le retour à l’Ancien Régime.
Puis en février 1821, il dénonce un gouvernement poussé vers des rigueurs excessives par la
crainte des complots et des conspirations dans Des conspirations et de la justice politique. La
même année, au mois d’octobre, il publie Des moyens de gouvernement et d’opposition dans
l’état actuel de la France. Cette dernière publication est le moyen pour lui de dénoncer le
retour à l’Ancien Régime vers lequel semble sombrer le pays du fait de l’influence des Ultras
et de donner des solutions pour fonder un nouvel ordre constitutionnel.

B-/ Le combat idéologique d’un doctrinaire : Guizot précurseur


de l’abolitionnisme de 1848

C’est en juin 1822 que F. Guizot publie De la peine de mort en matière politique, ouvrage
dans lequel il expose, avec une prudente modération – afin de ménager la censure – mais avec
une indicible pertinence, les caractères funestes de la peine de mort en matière politique.
En premier lieu, il part du constat selon lequel la Révolution, par ses excès de violence à
travers l’usage de la peine capitale en matière politique, s’est constituée beaucoup
d’ennemis340.
En effet, l’opposition née des principes et des théories révolutionnaires est insignifiante au
regard de l’opposition née de ses actes. Pour lui « la Révolution a fait, à l’emploi de la peine
de mort en politique, beaucoup plus d’ennemis que n’avaient pu lui en susciter tous les livres,
toutes les paroles de la philanthropie philosophique ou littéraire ; elle a laissé, à ce sujet, une
impression bien plus efficace que les idées, qui surmonte même les opinions en apparence les
plus contraires ».
De plus, la peine de mort en matière politique n’a aucune efficacité morale. Certes permet-elle
d’éliminer physiquement un opposant et de conserver une apparente efficacité matérielle 341.
sciences morales et politiques.
François Guizot reste pour la France, un historien et un publiciste de talent des plus remarquables et un
personnage novateur et pragmatique dans ses principes, ayant contribué à développer un mouvement de pensée
inédit pour ses contemporains. Il est « le fil conducteur privilégié […] pour comprendre les mouvements de la
culture politique libérale ». P. Rosanvallon, op. cit., p. 30.
340
F. Guizot, De la peine de mort en matière politique, p. 88.
341
F. Guizot, Ibid., pp. 101 à 103. Selon lui, « l’efficacité des peines est ou matérielle ou morale […] Elle est
matérielle par l’impuissance où elle réduit le coupable, morale par l’exemple que donne son châtiment […]
Cependant toute société, tout pouvoir veut la sécurité. La peine de mort semble encore l’offrir. Mais l’efficacité
des peines n’est point la même dans tous les lieux ni dans tous les temps […] En supprimant l’ennemi connu, on
ne supprime pas toujours le péril […] La mort d’un ennemi n’est aujourd’hui que celle d’un homme ; elle ne
trouble ni n’affaiblit le parti qu’il servait ; si le pouvoir en est rassuré, il se trompe ; son danger demeure le
même, car cet homme ne le créait point. Les causes en sont éparses et profondes ; l’absence d’un chef prétendu
n’atténuera point leur énergie, ne déréglera même pas leur action. Les intérêts, les opinions existent maintenant
pour leur compte, se dirigent par leur propre prudence, se font jour par leur propre vertu. Nul n’en a le
Mais moralement elle ne supprime point le péril que germe dans les esprits pas plus qu’elle ne
permet d’atteindre la foi qui ronge les opposants au régime en place. Bien au contraire les
complots demeurent et survivent à la disparition de leurs commanditaires et le futile dessein
d’exemplarité s’altère pour céder la place à une compassion générale à l’égard du supplicié.
En prétextant sa sauvegarde et le maintien de l’ordre, le pouvoir qui use de cette peine contre
ses adversaires s’« engage dans des routes pleines de périls pour lui-même ». Les malheurs
qu’il cause et qu’il croit342 porter à l’adversaire n’entrainent de conséquences en définitive que
contre lui, dans la mesure où l’hostilité qu’il pensait parer ne fait que croître à son égard.
En outre, les idées de Lumières et les principes révolutionnaires ont permis de nombreux
progrès et notamment une certaine cohésion entre les individus composant la Nation. Les
individus ne sont plus isolés les uns des autres et ne sont plus démunis de garanties et de
mécanismes de protection contre le pouvoir parce qu’ils en sont le fondement et la source.
En effet, comme le souligne R. Charvin343, la participation du peuple aux affaires publiques a
fait changer de nature l’infraction à caractère politique. Il ne s’agit plus d’une infraction
commise contre l’ordre politique ou l’autorité établie, par un individu isolé, mais le délit est
« commis collectivement » et constitue un « fait social344 ». La peine capitale n’a alors, en ce
domaine, « qu’une efficacité très relative ».
Dès lors ne semble-t-il plus possible pour le pouvoir de réduire au silence une opposition en
éliminant ses meneurs. F. Guizot 345 l’affirme en ce sens que « ce n’est plus une multitude
pauvre, faible, séparée des classes influentes que, sur tel ou tel point, il s’agit de réduire au
silence ».
Notons enfin, qu’après avoir développé ses arguments, F. Guizot prend ouvertement parti
contre l’utilisation de la peine capitale en matière politique : « l’emploi de l’échafaud ne peut
pas être une routine ; et quant aux passions qui prétendraient ici quelque empire, je les

monopole, nul ne peut les perdre ou les vendre par sa chute ou sa trahison ».
342
F. Guizot (ibid., p. 97), illustre l’illusion de triomphe et de victoire du pouvoir qui use de la peine capitale
contre ses adversaires. En effet, pour lui, « hors des factions, il n’est presque personne aujourd’hui qui, après
une exécution politique, croie la paix publique mieux garantie et le gouvernement lui-même plus sûr ».
343
R. Charvin, op. cit., p. 102.
344
F. Guizot, op. cit., p. 114. Selon lui, « on ne lutte point avec les faits sociaux ; ils ont des racines où la main
de l’homme ne saurait atteindre, et quand ils ont pris possession du sol, il faut savoir y vivre sous leur empire. Il
n’y a plus maintenant ni grands seigneurs à détruire, ni populace à décimer. Matériellement inutile contre les
individus, puisqu’il n’y en a point dont l’existence soit menacée, la peine de mort l’est également contre les
masses, car elles sont trop fortes et se gardent trop bien pour qu’elle s’y puisse exercer avec efficacité. Sous ce
premier point de vue, et comme suppression directe du péril, la peine de mort est donc vaine ; elle n’est plus
qu’une habitude, un préjugé, une routine empruntée à des temps où en effet elle atteignait son but où elle
délivrait réellement le pouvoir de ses ennemis. Et le pouvoir qui retient encore cette arme vieillie a lui-même le
sentiment de son inutilité : car, s’il s’agit d’hommes peu considérables, il hésite fort sagement à l’employer ; si
c’est telle ou telle partie de la population qu’il redoute, l’impossibilité est si évidente, qu’il ne songe même pas à
en faire l’usage terrible auquel elle se prêtait jadis ».
345
Ibid., p. 113.
récuse, non seulement parce qu’elles ne sont pas justes, mais parce qu’elles ne sont pas
vraies346 ».
Atteste de la sincérité de ses paroles, le rôle qu’il joue lors du procès des ministres de
Charles X au cours duquel, en étant fidèle à ses principes, il vient « prêcher la tolérance347 »
contre ses propres adversaires de la veille, en tenant devant la Chambre des députés, le 30
novembre 1830348, le discours suivant : « après avoir changé le gouvernement et renouvelé la
face du pays c’est une chose misérable que de devoir poursuivre une justice mesquine à coté
de cette justice immense qui a frappé non pas quatre hommes mais un gouvernement tout
entier ».
S’il résulte des ambitions des doctrinaires 349 et de F. Guizot la volonté de s’opposer à la peine
de mort en matière politique, il convient d’observer que cette volonté, jointe à la volonté
d’une ambition générale développée dans le même temps par certains hommes politiques, ne
sera pas vaine.
L’abolitionnisme, notamment en matière politique, va produire assez rapidement ses fruits
dans la mesure où l’usage de la peine capitale en matière politique va avoir tendance à se
modérer.

§ III – L’impact du mouvement abolitionniste sur


l’usage de la peine capitale

Au cours du XIXème siècle, le mouvement abolitionniste représenté par V. Hugo, A. de


Lamartine, C. Lucas et d’autres, ne se limitent pas à une forme de contestation théorique ou
philosophique. Son influence est directe ou indirecte selon les circonstances, mais elle joue un
rôle incontestable en pratique, tant sur le législateur que sur le monarque.
On sait que des personnages comme V. Hugo ont eu une influence incontestable chez certains
magistrats ou chez certains jurés. Notamment, en plaidant pour son fils poursuivi du chef de
désobéissance à la loi en matière de presse, V. Hugo dans Cours d’assises350 se livre à un

346
Ibid., p. 98.
347
R. Charvin, op. cit., p. 129.
348
Moniteur Universel, mardi 30 novembre 1830, n° 554, p. 1587.
349
En témoigne la proposition d’abolition de la peine de mort en matière politique initiée par le marquis Destut
de Tracy en 1830.
350
V. Hugo, Cours d’assises, In. Actes et paroles, 1, pp. 495 s.
véritable plaidoyer351 devant le jury contre la peine capitale. Mais l’influence de ces
personnages peut parfois dépasser le simple cadre d’un procès.
Ainsi, le législateur est aussi quelquefois influencé plus ou moins directement par ce
mouvement. L’une des premières propositions officielles de l’abolition de la peine de mort au
XIXème siècle352, est l’adresse353 que la Chambre des députés adresse au roi Louis-Philippe, le
9 octobre 1830.
Les députés se rendent alors en masse afin de demander au monarque de prendre l’initiative
d’une telle réforme. Pour les parlementaires, « il est un grand principe qui peut, en imprimant
à cette belle époque de notre vie sociale, le caractère d'une généreuse modération, la signaler
à l'admiration du monde. Ce principe est celui qui consacre et fortifie le respect pour la vie
de l'homme : graduellement introduit dans notre législation pénale, il la rendra digne du
siècle témoin de si mémorables événements. Sire, la Chambre des députés eut recherché
l'honneur d'accomplir cette noble tâche ; elle eût voulu entrer la première dans la voie des
améliorations, et proposer d'appliquer immédiatement l'abolition de la peine de mort aux cas
indiqués par le travail de sa commission, et sur lesquels il y a accord de sentiments ; elle eût
désiré retrancher de nos Codes les autres peines excessives. Mais la Chambre ne pouvait
embrasser un sujet si grave dans toute son étendue. Privée de temps et de documents, elle a
craint, en manquant ou en dépassant le but, de nuire à une cause qui est celle de l'humanité.
Sire, la Chambre appelle, sur cette salutaire réforme, la prompte initiative de Votre
Majesté ».
Pourtant cette proposition est limitée, à l’instar de la démarche initiée par C. Beccaria en son
temps et ne répond pas tout à fait aux aspirations de Ch. Lucas 354 qui, - par une pétition sur
l’abolition de la peine de mort et son remplacement par le régime pénitentiaire 355, adressée à
la Chambre des députés et qui avait obtenu un nombre important de signatures - voyait en ce
projet d’adresse la réalisation d’une réforme tant attendue.

351
« Messieurs les jurés, vous êtes les citoyens souverains d’une nation libre, et, sans dénaturer ce débat, on
peut, on doit vous parler comme à des hommes politiques […] Si Louis XVI eût aboli la peine de mort, comme il
avait aboli la torture, sa tête ne serait pas tombée. 93 eût été désarmé du couperet ; il y aurait eu une page
sanglante de moins dans l’histoire : la date funèbre du 21 janvier n’existerait pas. Qui donc […] eût osé relever
l’échafaud pour le roi, pour l’homme dont on aurait pu dire : C’est lui qui l’a renversé ! ».
352
Elle ne fut pas la première de l’histoire de France. Cf. supra § II, sur la proposition du député Duport devant
l’Assemblée Constituante de 1791.
353
Cf. annexe n° 14.
354
Ch. Lucas nourri très tôt des desseins abolitionnistes. Il rédige à ce titre de nombreux ouvrages dans lesquels
il condamne sans condition la peine capitale et souhaite la voir substituée par des peines de nature carcérale. Cf.
à ce titre son ouvrage Du système pénal et du système répressif en général, et de la peine de mort en particulier
qu’il rédige en 1826.
355
Cf. supra, Deuxième partie, Titre II, Chapitre 2, Section II.
Or, la peine de mort que désirent abolir la majorité des parlementaires de 1830 ne concerne
prioritairement que la justice politique ; la peine capitale applicable au droit commun 356 étant
considérée comme subsidiaire.
Il faut attendre l’année 1849, sous la deuxième République, pour que soit soumise au
législateur une proposition d’abolition totale de la peine de mort. Entreprise par le député
Savatier-Laroche, au début du mois de décembre 1849, cette proposition comporte alors deux
articles357. Le premier article abolit purement et simplement la peine capitale et le second
renvoie à la peine immédiatement inférieure dans l’échelle des peines, lorsqu’une infraction
est assortie d’une sentence de mort.
Au titre de ses arguments, le député invoque l’idée de l’illégitimité de la peine de mort et son
inefficacité358. Pour lui, ne peut légitimer le « meurtre » que la situation de la légitime
défense. En effet, « sauf le cas de légitime défense, il n’est pas permis à un homme de donner
la mort à un autre homme » et il en va de même pour la société, qui, « ne pouvant pas avoir
plus de droits, ne peut donner la mort que dans le cas de légitime défense ».
En superposant cette règle du droit commun à la société, il en conclu que pour que la société
ait le droit de donner la mort, « il faut qu’il y ait lutte » et qu’elle soit actuelle. A défaut la
mort ne constitue qu’une vengeance et cette seule qualité emporte son illégitimité. « Il faut,
dit-il, que je tue pour ne pas être tué. Quand ce danger suprême n’existe pas, la peine de mort
n’est plus qu’une vengeance. Ce n’est plus la société qui se défend ; c’est la société qui se
venge, et la vengeance est toujours illégitime ».
De surcroît, il ajoute que l’intimidation est inefficace dans la mesure où l’homme ne s’arrête
nullement à la peine qu’il encourt. Reprenant l’idée déjà développée par ses prédécesseurs, il
explique que l’homme est mu par des passions, des besoins ou des fantasmes dont l’influence
et l’incidence sont bien plus étendues que la simple prévisibilité de la sanction.
Selon ce député, « il n’y a point de peine suffisante pour intimider [le criminel] ; l’homme
obéit aveuglément au furieux instinct qui le pousse ; et plus l’obstacle est grand, plus son
esprit, plus ses mauvaises passions se tendront pour surmonter l’obstacle ; plus l’avenir que
vous lui créerez sera terrible, plus il s’armera en lui-même pour vaincre cet avenir ».

356
C. Beccaria (op. cit., p. 95) avait posé le principe de l’abolition de la peine de mort, mais à l’inverse des
parlementaires de 1830, il réclamait une abolition en matière de droit commun, l’exception étant le maintien de
la peine de mort en matière politique et dans tous les cas si « la mort [était] le seul frein capable d’empêcher de
nouveaux crimes ».
357
Cf. annexe n° 15.
358
Moniteur Universel, 1er supplément au n° 343 du dimanche 9 décembre 1849, p. 3950.
Cette proposition s’avère être un échec pour le député et pour ses collègues comme V. Hugo.
Les arguments développés par le parlementaire rencontrent la résistance majoritaire de ceux
qui légitiment la peine capitale au nom de divers principes, et ceux qui, à défaut de principes,
désirent maintenir cette peine au nom de son utilité. C’est ainsi que la proposition est rejetée
avant même sa prise en considération par une majorité des deux tiers359 de la Chambre.
A côté du rôle des parlementaires, certains juristes influents préconisent sinon une abolition
pure et simple, au moins une prudence et une réserve extrêmes dans son application. Ainsi le
professeur Rossi dans son Traité de droit pénal360 considère que la peine de mort est un
moyen de justice « dangereux, dont on ne peut faire usage qu’avec la plus grande réserve,
qu’en cas de véritable nécessité, qu’on doit désirer de voir supprimer complètement, et pour
l’abolition duquel le devoir nous commande d’employer tous nos efforts, en préparant un état
de choses qui rende l’abolition de cette peine compatible avec la sûreté publique et
particulière ». Or, ce moyen est néanmoins légitime dans son principe. La particularité de son
raisonnement place le professeur dans la « classe » des partisans de la peine capitale, mais
parmi les plus modérés.
De même le garde des sceaux F. Barthe, lors de la proposition de la loi de réforme du Code
pénal devant la Chambre des députés, présente le maintien de la peine de mort comme
provisoire et limitée aux crimes les plus odieux. Il appelle de ses vœux une future abolition
plus générale lorsque les mœurs populaires seront prêtes.
Pour ce ministre361, la peine de mort est « conservée pour des cas qui demeureront très
rares… [Elle] pourra disparaître plus tard, lorsque sa suppression sera en harmonie avec les
mœurs publiques ». Cette philosophie semble être la manifestation de la majorité des hommes
politiques de l’époque qui forment le vœu d’une disparition prochaine de la peine de mort,
mais toujours progressive.
Or, mis à part quelques voix isolées, le débat demeure encore relativement stérile, les
partisans de la peine capitale dans l’arsenal pénal du XIX ème siècle demeurent nettement
majoritaires.
Ce débat n’entraîne guère de conséquences sur la loi pénale. Toutefois la pratique est encline
à une plus grande modération dans l’application de la peine capitale à travers la diminution
continue des verdicts capitaux et par l’usage récurrent de la grâce.

359
Elle est rejetée par 400 voix contre 183. Ibid., p. 3954.
360
F. Hélie, Œuvres complètes de Pellegrino Rossi, p. 108.
361
Moniteur Universel, dimanche 18 mars 1832, n° 78, p. 778.
Alors même que la loi du 28 avril 1832 a supprimé la peine capitale de neufs crimes 362, la
consommation d’infractions particulièrement graves punies par la peine de mort, se multiplie
entre la Restauration et le second Empire. Ainsi, eu égard à cette recrudescence criminelle la
peine de mort aurait dû être prononcée de plus en plus fréquemment.
Mais à travers le compte général de la justice criminelle 363, on constate que la situation est
contraire et que la peine de mort semble de moins en moins appliquée364.
D’abord par le biais de l’application des circonstances atténuantes, le jury depuis 1832 peut
moduler une peine en la remplaçant par la peine inférieure. Aussi, comme le constate J.-M.
Carbasse365, très souvent les jurés prononcent-ils la peine immédiatement inférieure à la peine
capitale, c’est-à-dire celle des travaux forcés.
C’est également par l’usage de la grâce366, que la quantité des exécutions capitales effectuées
se retrouve réduite au regard des exécutions prononcées. Dès 1814, Louis XVIII recourt au
mécanisme de la grâce mais l’inexistence de compte de la justice criminelle ne permet pas de
déterminer le taux d’individus en ayant bénéficié. Toutefois il semble, à la lecture de J.-M.
Carbasse367, que Louis XVIII s’inscrivit dans la continuité des rois de l’Ancien Régime et ne
fut pas avare de l’utilisation de ce droit368.
Selon cet historien, l’histoire n’a « retenu – comme cela est fréquent dans l’histoire des
civilisations, où les erreurs laissent plus de marques que les bienfaits – bien injustement, que
le refus de gracier le maréchal Ney ».
Le premier chiffre officiel rapporté est le taux 369 des grâces sous le règne de Charles X. Entre
1827 et 1830, le tiers (33 à 34 %) des condamnés à mort auraient bénéficié d’une grâce 370. Si

362
La fabrication de fausse monnaie, la contrefaçon du sceau de l’État, le complot contre le roi non suivi
d’attentat, etc.
363
Il est publié en principe annuellement, sous tous les gouvernements, de 1825 à 1870.
364
Cf. annexe n° 16.
365
J.-M. Carbasse, La peine de mort, p. 94.
366
La grâce est une mesure de clémence, en général individuelle, prise par le chef de l’État (monarque, président
ou empereur), qui emporte pour le condamné, remise totale ou partielle de la peine. La grâce ne doit pas se
confondre avec l’amnistie, laquelle est toujours collective, émane du pouvoir législatif et a pour effet d’arrêter
des poursuites ou d’effacer une condamnation déjà prononcée. S. Bissardon, Guide du langage juridique, 2ème
édition, 2005, p.120.
367
J.-M. Carbasse, La peine de mort, pp. 96–97.
368
Notamment lorsqu’il n’y avait pas eu mort d’homme. Cf. R. Martinage, op. cit., p. 99.
369
Cf. annexe n° 16.
370
Notons toutefois que ces chiffres doivent être pris avec réserve dans la mesure où le compte général ne donne
pas systématiquement explicitement le nombre d’individus graciés. Ce nombre, nous sommes parfois amenés à
le déduire de la soustraction du nombre de personnes effectivement exécutées au nombre des condamnés à mort.
Ainsi, parce que diverses raisons peuvent empêcher l’exécution d’un condamné (son décès préalable, sa fuite, sa
disparition, la révision de son procès…), nous ne pouvons affirmer avec la plus grande précision le taux réel des
grâces même si elles représentent l’explication la plus commune de l’inexécution de la peine capitale.
Enfin, les chiffres varient selon les auteurs. Ainsi, pour R. Martinage, op. cit., p. 94, Charles X à la fin de son
règne ne graciait que 25 % des condamnés.
ce chiffre témoigne de la réalité et de l’application indubitable du mécanisme de la grâce ; pris
isolément, il ne permet toutefois pas d’apprécier scientifiquement une évolution durant le
premier quart du XIXème siècle.
Néanmoins le taux de grâces par rapport au nombre de condamnations à mort semble
progresser durant ces quatre années et particulièrement en 1830371 (76 exécutions sur 109
condamnations pour l’année 1827, contre 75 sur 114 en 1828, 38 sur 89 en 1729 et 25 sur 92
en 1830 ; soit 30 % de graciés pour l’année 1827, 34 % en 1828, 57 % en 1829 et atteint 72 %
en 1830).
C’est à partir de 1830, avec le règne de Louis-Philippe, que les exécutions capitales tendent à
diminuer dans une plus grande proportion. Ce dernier a une « sincère répulsion pour la peine
capitale », comme l’explique J.-M. Carbasse372. Aussi dès le mois de septembre 1830, exige-t-
il par circulaire ministérielle qu’aucune exécution n’ait lieu sans que le dossier du condamné
lui soit préalablement soumis, alors même que le condamné n’aurait pas formé de recours en
grâce373. Cette ligne politique sera suivie tout au long de son règne 374, avec 325 grâces sur un
total de 889 condamnations à mort prononcées entre 1831 et 1847, soit une moyenne de
presque 37 %.
En outre, en 1832, une pratique nouvelle voit le jour au terme de laquelle tous types de
criminels peuvent bénéficier du mécanisme de la grâce. C’est ce que R. Martinage 375 appel le
« problème de conscience moderne du souverain » et qui consiste à choisir parmi les
criminels ceux qui devront être soustraits à la guillotine. Outre les circonstances du crime qui
fondaient jusque là la décision du souverain, désormais ce dernier va puiser aussi des
éléments subjectifs dans la personnalité de l’auteur afin d’atténuer sa responsabilité et de le
gracier.
Une hausse de la grâce se fait ressentir après la chute de Louis-Philippe, lors de l’avènement
de la seconde République dans la mesure où pour la seule année 1849, sur un total de 36
condamnés à mort, seulement la moitié de ceux-ci sont exécutés. Le taux de grâce atteint alors
comme en 1829 et 1830 un taux de plus de 50 %.

371
Cette hausse conséquente des grâces sur l’année 1830 s’explique en partie par l’avènement de Louis-Philippe,
lequel est assez défavorable à la peine capitale.
372
J.-M. Carbasse, La peine de mort., p. 97.
373
R. Martinage, op. cit., p. 94.
374
Elle fut toutefois la plus importante dans les trois premières années du règne de Louis-Philippe. De 1830 à
1833, il gracie les deux tiers des condamnés, puis de 1834 à 1847 ce chiffre baisse pour n’atteindre plus que le
tiers des condamnés.
375
R. Martinage, op. cit., p. 99.
Le taux des grâces diminue sensiblement à partir de 1850, et n’évoluera guère jusqu’en 1870.
Entre la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte et l’Empire qu’il dirige – périodes libérale
et autoritaire confondues -, sur un total de 773 condamnations à mort, le prince-président
gracie 334 condamnés, soit une moyenne de plus de 43 %. Ainsi, le taux de grâce progresse
par rapport à la Monarchie de Juillet mais il est en baisse par rapport à la deuxième
République.
Notons enfin que l’année 1848 présente une particularité expliquant le taux
exceptionnellement bas de condamnations capitales. Cette particularité est illustrée par le
contexte social particulièrement troublé résultant du changement de régime et la paralysie
corrélative des cours d’assises376.
Le XIXème siècle, à défaut d’emprunter le chemin de l’abolitionnisme, poursuit néanmoins une
voie favorable au délinquant. Il y a là une contradiction flagrante avec l’esprit duquel est
revêtu le Code pénal de 1810.
En effet deux antagonismes divisent la pensée politique et l’orientation de la politique
criminelle du XIXème siècle. La constante opposition de l’individu face au respect du maintien
de l’ordre politique entraine une profonde rupture au sein de la classe politique qui parvient
toutefois à adapter progressivement sa législation vers un plus pragmatisme sinon une plus
grande modération, particulièrement en matière d’infractions politiques.

Titre second – L’arsenal répressif des 
infractions à caractère politique au 
XIX ème  siècle : du crime d’État au délit 
politique

Le XIXème siècle est marqué par de nombreuses évolutions liées au libéralisme et à son
expansion dans la société française. Ces évolutions concernent tant la politique que le droit, et
particulièrement la matière pénale. D’une manière générale une véritable politique
d’adoucissement du droit criminel est préconisée par une grande partie de la doctrine377.

376
Elles ne prononcèrent pour l’année 1848 que 36 condamnations capitales tandis que les années précédentes
ces condamnations atteignaient, annuellement, très fréquemment la centaine. Cf. R. Martinage, op. cit., p. 95.
377
Cf. R. Charvin, op. cit., p. 426.
Or, la difficulté est que cette volonté d’adoucir le sort du délinquant se heurte constamment à
la philosophie utilitariste du Code pénal de 1810 lequel place l’ordre et la sûreté publique au
sommet de l’échelle de valeurs et en sanctionne la violation par de lourdes peines378.
En conséquence, pour résoudre les antagonismes en présence, le législateur de la Monarchie
de Juillet opte pour un système de compromis, qui, tout en maintenant la conception
traditionnelle d’une pénologie utilitariste au service de l’ordre social, réorganise le système
pénal français en introduisant un régime particulier adoucis pour les infractions qu’il
considère comme relevant d’une catégorie particulière.
Ainsi va se développer dans la conception criminelle française l’idée de délit politique.
S’opère alors un glissement incontestable à partir d’une notion vague et surannée de justice
politique ou de crime d’État, en une notion plus juridique de délit politique.
Tout en maintenant la répression face à des actes qui troublent l’ordre légal, mais dont la
nature témoigne d’une moindre perversité de l’agent en ce qu’elle ne reflète que l’adhésion ou
le rejet d’une doctrine ou d’une pensée politique, le législateur de la Monarchie de Juillet
institue un régime exceptionnel accordant le bénéfice de certains privilèges.
En outre il s’agit de concilier deux doctrines dont le poids semble équivalent mais dont les
conceptions sont foncièrement opposées. Face à la politique d’adoucissement prônée par
certains auteurs et par certains hommes politiques, d’autres sont au contraire les partisans
d’une certaine efficacité de la répression lorsqu’il s’agit de réprimer un délinquant
politique379.
Dès lors, le meilleur moyen de concilier ces théories est de modifier la législation criminelle.
Le législateur opte alors pour une réforme qui permette de continuer à assurer le respect de
l’ordre public à travers une politique criminelle stricte, et qui permette également d’atténuer et
de graduer la pénalité en fonction de la nature de l’infraction, en instituant un régime
d’exception propre aux infractions politiques.

378
Ce Code est qualifié par certains auteurs comme J.-M. Carbasse (Histoire du droit pénal…, p. 439), de « Code
de fer ». Une telle qualification résulte de l’esprit de ce Code qui est sévère et profondément « dominé par le
souci de défendre sans faiblesse l’ordre social et le régime politique ».
379
R. Charvin (ibid., p. 427), distingue deux écoles doctrinales. La première est l’école classique qui prône une
philosophie combinant un système d’intimidation et de justice. Pour cette école, la dissuasion est le principal
dessein de la loi et la responsabilité de l’agent ne doit pas être altérée par des considérations subjectives. Il s’agit
d’une justice « purement objective » qui ne tient compte que de l’acte criminel.
La seconde école est l’école positive qui au contraire tend prendre en considération des « données scientifiques »
afin d’apprécier la responsabilité du délinquant. Autrement dit, il s’agit pour cette école d’introduire un élément
subjectif dans l’appréciation de la responsabilité en prenant en compte des éléments sociologiques. Or, cette
école conçoit la peine comme purement utilitaire.
En dépit de ces différentes conceptions, ces deux écoles partagent la même position concernant la justice
politique. Pour elles, la rigueur déployée contre le délinquant politique doit demeurer le principe.
C’est ainsi qu’à partir de 1830, la rigueur prônée contre les délinquants politiques semble
s’estomper pour laisser place à un plus grand pragmatisme.
Partant de l’état fixé par le Code pénal de 1810, il conviendra d’observer à titre liminaire que
ce Code ne fait point de distinction entre délit politique et délit de droit commun. La seule
distinction opérée réside dans la valeur à laquelle attente l’agent, laquelle réside dans la chose
publique, dans la personne des particuliers ou dans la catégorie de la propriété. Hormis cette
distinction, le criminel d’État ou le justiciable de la justice politique ne bénéficie d’aucun
privilège, ni d’aucun régime de faveur. Celui-ci demeure toujours sévèrement sanctionné
conformément au droit commun jusqu’en 1830 (Chapitre préliminaire).
L’année 1830 marque la naissance de la théorie du délit politique. Bien que cette théorie
exprime suivant la philosophie libérale, la recherche d’une justice meilleure et plus équitable,
elle rencontre toutefois certaines lacunes juridiques. En effet, si la doctrine ne semble pas
parvenir à définir le délit politique, c’est au législateur qu’une telle entreprise va incomber, à
travers la loi du 8 octobre 1830. Or, cette loi va s’avérer décevante en ce qu’elle ne
correspondra qu’à un travail d’énumération (Chapitre I).
Malgré tout une avancée non négligeable va s’opérer. En effet, en dépit du caractère exhaustif
des articles érigés en délits politiques par la loi du 8 octobre 1830, cette loi va permettre
d’apprécier la nature et le domaine de l’infraction politique, permettant ainsi de baliser le
chemin d’une future définition ou au moins de l’entendement que l’on pourra avoir de ce à
qui peut correspondre un délit politique (Chapitre II).

Chapitre Préliminaire – L’arsenal répressif du Code pénal 
de 1810 : le socle d’une conception utilitariste de la 
peine en matière de crime politique

Dans la continuité du Code pénal de 1791 qui optait pour une distinction entre les crimes et
attentats commis contre la chose publique380 et les crimes commis contre les particuliers 381, le
Code pénal de 1810 entreprend une distinction semblable distinguant les crimes et délits

380
Il s’agissait du Titre I de la Deuxième partie du Code.
Ce Titre était lui-même subdivisé en plusieurs sections concernant respectivement les crimes contre la sûreté
extérieure de l’État, les crimes contre la sûreté intérieure, les crimes et attentats contre la constitution, les délits
contre le respect et l’obéissance dus à la loi et à l’autorité des pouvoirs constitués, les crimes commis par les
fonctionnaires publics dans l’exercice de leurs pouvoirs et les crimes contre la propriété publique.
381
Soit qu’ils attentent à la personne (Section I du Titre II), soit qu’ils nuisent à la propriété (Section II du
Titre II).
commis contre la chose publique au Titre I du Livre III et ceux commis contre les particuliers
au Titre II du même Livre382.
La notion de délit politique ne figure pas dans le Code pénal de 1810 lequel se contente de
distinguer conformément à la pratique traditionnelle les crimes contre la chose publique des
autres crimes. Or, l’une des vocations principales de Code est bien de défendre l’ordre social
et l’ordre politique383.
Le premier point à souligner concerne l’ordre dans lequel s’inscrit le législateur de 1810, au
même titre que son prédécesseur de 1791, établissant la chose publique, c’est-à-dire l’État, au
sommet de la hiérarchie des valeurs à protéger384.
L’État, selon l’ordre déterminé par le législateur de l’Empire constitue la norme de référence
dont l’atteinte est considérée comme étant manifestement la plus grande, bien plus importante
que celle portée contre n’importe quel individu385. Au reste, sur 484 articles, le « Code de
382
Notons que le Livre Ier est relatif aux peines en matière criminelle et correctionnelle, ainsi que leurs effets ; le
Livre II concerne la question de la responsabilité pénale ; et le Livre IV porte sur les contraventions de police et
les peines qui leurs sont applicables.
383
Cf. à ce titre J.-M. Carbasse (Histoire du droit pénal…, pp. 440 à 442) qui rapporte les motivations politiques
et philosophiques qui ont guidé sa rédaction. Ces motivations s’inscrivent essentiellement dans un sens de
conservation sociale.
384
Cf. G. Giudicelli-Delage, Les crimes et délits contre la Nation, l’État et la paix publique, RSC, 1993, p. 494.
Cf. également J.-M. Carbasse, op. cit., p. 441. Il reproduit un discours de G. Target qui fut l’un des rédacteurs du
Code pénal de 1810. Selon ce magistrat, « les crimes les plus pernicieux, et par conséquent les plus graves, sont
ceux qui attaquent la sûreté de l’État, qui ébranlent les fondements de l’ordre et de la paix publique parce que,
dans un seul attentat, ils contiennent tous les maux et tous les crimes ».
385
Par comparaison, si l’on examine notre Code pénal actuel depuis sa version de 1994 jusqu’à sa version de
2009, on peut voir qu’en certains points la distinction est similaire. Aussi trouve-t-on respectivement au sein du
Livre Ier portant sur les dispositions générales, un Titre I relatif à la loi pénale (les principes généraux du droit
pénal et les principes relatifs à l’application de la loi pénale dans le temps et dans l’espace), un Titre II relatif à la
responsabilité pénale (comprenant entre autres les causes d’irresponsabilité ou d’atténuation de la responsabilité
pénale), et un Titre III relatif aux peines.
En revanche le nouveau Code pénal diffère de l’esprit de celui de 1810 en ce qui concerne le Livre II. Notre
Code actuel place l’individu au sommet de l’échelle des valeurs sociales contrairement au Code de 1810 qui
plaçait à cette place l’État.
Sont ainsi considérés aujourd’hui comme constituant les crimes les plus graves en vertu du Titre I er du Livre II,
les crimes contre l’humanité et contre l’espèce humaine (c’est-à-dire tout crime généralisé commis contre
l’espèce humaine ou contre une partie de celle-ci à travers le génocide, le transfert forcé d’enfants, l’eugénisme,
la déportation, l’esclavage ou plus récemment le clonage humain, art. 211-1 à 214-4). Les peines dont ces crimes
sont assortis figurent au rang des plus sévères. En l’absence de peine capitale depuis son abolition en 1981, les
peines sont désormais celles de la réclusion criminelle à perpétuité, et en vertu de l’article 215-1, l’interdiction
des droits civiques, civils et de famille, l’interdiction d’exercer une fonction publique, l’interdiction de séjour, la
confiscation des biens de l’agent ainsi que la confiscation du matériel qui aurait servi à commettre l’infraction.
En outre, les personnes morales peuvent également faire l’objet de poursuites et de condamnations. En vertu des
articles 215-3 et 131-39, elles peuvent encourir des peines d’amende, la dissolution, diverses interdictions
professionnelles, économiques ou financières, leur placement sous surveillance judiciaire ou encore la
confiscation de tout ou partie de leurs biens.
Mais surtout, par application de l’article 215-4, hormis les crimes contre l’humanité qui restent imprescriptibles
en vertu d’un arrêt de la Chambre criminelle du 3 juin 1988 faisant application des dispositions du statut du
Tribunal militaire international de Nüremberg et de la résolution des Nations Unies du 13 février 1946, les
crimes contre l’espèce humaine font l’objet d’une prescription exceptionnelle de trente ans, contre vingt ans pour
les autres crimes (art. 133-2).
Après la question des crimes contre l’humanité ou contre l’espèce humaine, le nouveau Code pénal place les
crimes contre la personne humaine (Titre II du Livre II). Il s’agit des atteintes à la vie (Chapitre 1), à l’intégrité
physique ou psychique (Chapitre 2), de la mise en danger (Chapitre 3), des atteintes aux libertés de la personne
(Chapitre 4), à sa dignité (Chapitre 5), des atteintes à la personnalité (Chapitre 6) et des atteintes aux mineurs et à
fer » consacre 197 articles à la sûreté de l’État. Un tel rapport permet aisément d’illustrer la
place prédominante de l’État au rang des valeurs sociales.
Le second aspect à examiner concerne la subdivision choisie par le législateur de 1810. Au
sein du Titre I du Livre III, dont la subdivision constituera le plan de ce chapitre préliminaire,
nous distinguerons les crimes et les délits commis contre la sûreté de l’État compris au
Chapitre 1 (§ I), les crimes et délits contre les constitutions de l’Empire prévus par le Chapitre
2 (§ II) et les crimes et délits contre la paix publique évoqués au Chapitre 3 (§ III).

§ I – Les crimes et délits contre la sûreté de l’État

Au titre des crimes et délits contre la sûreté de l’État, le Code pénal de 1810 établit une
distinction entre les crimes et délits contre la sûreté extérieure de l’État et ceux commis contre
la sûreté intérieure.
Les premiers relèvent des articles 75 à 85. Ils concernent diverses infractions résidant dans le
fait d’avoir porté les armes contre la France (art. 75), d’avoir pratiqué des machinations ou
des intelligences avec des puissances étrangères afin de les engager à commettre des hostilités
envers la France (art. 76) ou afin de leur faciliter leur entrée sur le territoire de l’Empire (art.
77), ou encore le fait pour tout fonctionnaire public d’avoir livré à une puissance ennemie le
secret d’une négociation ou d’une expédition (art. 80) ou d’avoir livré des plans de
fortifications, ports ou rades (art. 81). Tous ces crimes de trahison sont punis de mort et
entrainent la confiscation des biens de l’agent.
Un autre cas est également puni de la peine capitale sans toutefois que les biens du condamné
ne soient confisqués. Cela est le cas du recel d’espions ou de soldats ennemis (art. 83).
A côté de la peine capitale, d’autres peines relativement lourdes viennent sanctionner ces
crimes commis contre la sûreté extérieure, tel le bannissement dans le cas où la
correspondance de l’agent avec l’ennemi, sans avoir pour objet l’un des crimes évoqués à
l’art. 77, aurait eu pour résultat de fournir à l’ennemi des instructions nuisibles pour la France,
la peine encourue par l’agent est le bannissement (art. 78), ou encore pour le fait d’avoir
exposé des Français à des représailles par des actes non approuvés par le gouvernement (art.
85).
Enfin deux autres articles prévoient des peines de déportation au cas où un individu aurait
exposé la France à une déclaration de guerre par des actions hostiles au gouvernement (art.

la famille (Chapitre 7).


Toujours dans un ordre décroissant, se situent ensuite les crimes et les délits contre les biens (Livre III). Ce n’est
qu’au Livre IV que l’on trouve les crimes et délits contre la Nation, l’État et la paix publique.
84) et dans l’hypothèse où un individu serait parvenu à soustraire des plans de fortifications et
autres bâtiments publics et les aurait livrés à une puissance étrangère (art. 82).
Les articles suivants relatifs à la sûreté de l’État concernent la sûreté intérieure. Ils sont
subdivisés en deux catégories. La première catégorie a trait aux attentats et aux complots
dirigés contre l’empereur et sa famille, elle est prévue par les articles 86 à 90.
Cette catégorie prévoit une protection particulière pour le chef de l’État et ses proches,
comme le faisaient les lois de lèse-majesté d’Ancien-Régime. En atteste notamment la
terminologie employée et le recours à la qualification de parricide concernant l’individu qui
attenterait par un attentat ou un complot, à la vie ou à la personne de l’empereur. Outre la
peine de parricide, la confiscation des biens est prévue (art. 86).
L’article 90 prévoit néanmoins deux exceptions à cette disposition dans l’hypothèse où il n’y
aurait pas eu de complot, mais seulement une proposition faite et non agréée d’en former un,
auquel cas, la peine consisterait en la réclusion ; et dans l’hypothèse où il y aurait eu une
proposition faite et non agréée d’attenter à la vie ou à la personne d’un ou de plusieurs des
membres de la famille impériale, la peine serait celle du bannissement.
Cette dernière hypothèse correspond au domaine de l’article 97 lequel prévoit la peine
capitale, ainsi que la confiscation des biens, pour toute personne qui attenterait à la vie des
personnes de la famille impériale dès lors que serait relevé l’un des buts suivants : si l’agent
entend détruire ou changer le gouvernement ou l’ordre de successibilité au Trône, ou bien s’il
entend exciter les citoyens à s’armer contre l’autorité impériale.
Les articles 88 et 89 n’étendent pas les incriminations précédentes mais ne font que les
préciser en définissant l’attentat comme un acte commis ou commencé pour parvenir à
l’exécution d’un crime (art. 88) et le complot comme étant la résolution d’agir, de manière
concertée et arrêtée entre deux oui plusieurs conspirateurs (art. 89). Il est intéressant de noter
que ces incriminations sont indifférentes au résultat. Seuls le commencement d’exécution et
une certaine forme de manifestation d’une intention criminelle constituent le fondement à la
répression.
La seconde catégorie de crimes contre la sûreté intérieure est relative aux « crimes tendant à
troubler l’État par la guerre civile, l’illégal emploi de la force armée, la dévastation et le
pillage ».
Il s’agit là aussi de sanctionner de la peine capitale assortie de la confiscation des biens du
condamné les attentats ou les complots ayant eu pour but d’exciter à la guerre civile en armant
ou en portant les citoyens à s’armer les uns contre les autres, ou lorsque ledit attentat ou
complot aura eu pour but de porter la dévastation, le massacre et le pillage (art. 91). Sont
punis des mêmes peines en vertu de l’article 92, les individus qui ont levé ou fait lever des
troupes armées, ou qui ont enrôlé ou qui ont fait enrôler des soldats, ou qui leur ont procuré
des armes sans ordre des autorités légitimes.
De la même manière, sont punis de mort et de la confiscation de leurs biens les individus qui
ont pris un commandement de manière illégitime ou qui ont maintenu en service une troupe
malgré son licenciement (art. 93), ainsi que ceux qui auront incendié ou détruit des édifices
publics (art. 95), ou encore ceux qui, disposant de la force publique, se seront opposés à la
levée des gens de guerre lorsqu’elle est légalement établie et que leur action sera suivie
d’effet386 (art. 94).
Sont enfin punis de la confiscation de leur biens, suivie de la peine capitale les personnes qui
composent une bande lorsque celle-ci a tenté ou exécuté l’un des crimes mentionnés aux
articles 86, 87 et 91 (art. 97), ou encore toute personne qui s’est mise à la tête d’une bande
armée pour envahir, piller ou partager des propriétés publiques, ou pour s’opposer à la force
publique lorsqu’elle agit contre les auteurs de ces crimes (art. 96).
La question des bandes armées constitue dans l’esprit du législateur de 1810 une menace
considérable du fait de leur qualité de groupement séditieux. Aussi le Code pénal entend-il
sanctionner très sévèrement également certains faits de complicité comme le fait de procurer
un logement ou un lieu de retraite aux membres d’une bande armée. En vertu de l’article 99,
la peine prévue pour un tel crime est la peine des travaux forcés à temps.
Et de manière générale, dès lors que la bande armée ne tombe pas sous la qualification des
crimes énoncés aux articles 86, 87 et 91, les individus qui composent la bande armée,
lorsqu’ils n’y ont exercé aucun commandement, sont punis de la peine de la déportation (art.
98).
Notons enfin une particularité contenue à l’article 100 du Code pénal, consistant dans le fait
de punir d’une peine de surveillance de haute police, ceux qui ayant fait partie d’un
mouvement séditieux et s’étant retirés du mouvement dès le premier avertissement de la force
publique ou qui se sont rendus sans résistance et sans armes. Le législateur prévoit qu’aucune
peine ne peut être prononcée contre eux sauf à prononcer leur placement sous la surveillance
de la haute police387.

386
Si le fait n’est pas suivi d’effet, la peine est celle de la déportation.
387
Cf. infra, Deuxième partie, Titre I, Chapitre 1, Section II.
Il convient de relever d’abord que cette peine n’existait pas dans le Code pénal de 1791, il
s’agit d’une mesure sans doute associée à la naissance du cabinet noir dont la motivation est
de maintenir une surveillance constante sur les éléments contestataires du régime impérial.
Ensuite, il est intéressant d’observer qu’il s’agit d’une peine d’une nature spéciale consistant
essentiellement en une mesure préventive destinée à parer toute tentative de renversement du
pouvoir en place.
Aussi cette mesure s’inscrit-elle particulièrement bien dans le domaine des crimes d’État,
même si par la suite elle sera dénaturée de sa fonction originelle en ce qu’elle sera étendue
particulièrement aux délits de vagabondage388.
Malgré cette mesure particulière propre à certains crimes ou délits, la répression des crimes
d’État demeure tout aussi sévère, particulièrement lorsqu’ils portent sur les constitutions de
l’Empire.

§ II – Les crimes et délits contre les constitutions


de l’Empire

Par le terme de constitutions de l’Empire, le législateur de 1810 entend d’abord les crimes et
les délits relatifs à l’exercice des droits civiques, ainsi que les attentats à la liberté, les
coalitions de fonctionnaires et enfin les empiètements des autorités administratives et
judiciaires.
Les peines fixées au titre des crimes et délits contre les constitutions de l’Empire sont
inférieures dans l’échelle des peines mais continuent d’être sévères. Cette sévérité est le gage
pour l’État de la conscience de la nécessité de sa propre survie.
Or, pour leur majorité, ces dispositions tendent essentiellement à protéger l’ordre général de la
société, plus que le maintien de l’existence du gouvernement seul. Ces crimes et délits sont
divisés en quatre catégories.

• La première catégorie, composée de cinq articles, concerne les crimes et les délits
relatifs à l’exercice des droits civiques.
En vertu de l’article 109, sont punis de peines d’emprisonnement de six à deux ans et d’une
déchéance des droits politiques de cinq à dix ans, le fait d’avoir participé, par le biais d’un

388
Dans l’édition du Code pénal de 1810, la peine de surveillance de la haute politique est exclusivement
réservée aux crimes ou délits de nature politique, c’est-à-dire aux crimes ou aux délits qui attentent à la chose
publique. La seule exception est celle qui est contenue à l’art. 246 et qui concerne les individus qui auraient
favorisé ou tenté de favoriser l’évasion de prisonniers.
attroupement, à des voies de fait ou des menaces en vue d’empêcher une ou plusieurs
personnes d’exercer leurs droits civiques.
L’article 110 prévoit comme circonstance aggravante de ce crime le fait de l’avoir commis
dans le cadre d’un plan concerté. Dans ce cas la peine prévue est celle du bannissement.
En outre, le fait d’avoir de falsifié ou soustrait des suffrages à l’occasion du dépouillement
d’un scrutin est puni de la peine du carcan si l’auteur était en charge du dépouillement (art.
111) et d’un emprisonnement de six mois à deux ans et d’une déchéance des droits politiques
pour une durée de cinq à dix ans pour toute autre personne (art. 112).
Une dernière disposition prévoit au titre des crimes et délits relatifs à l’exercice des droits
civiques, la déchéance des droits politiques ainsi que l’interdiction d’exercer une fonction ou
emploi public pour une durée de cinq à dix ans pour toute personne qui aurait vendu ou acheté
des suffrages à l’occasion d’élections. Outre ces peines l’article 113 prévoit en plus pour le
vendeur et pour l’acheteur, une peine d’amende équivalant au double de la valeur des choses
reçues ou promises.

• La deuxième catégorie comprise au titre des crimes et délits commis contre les
constitutions de l’Empire correspond aux attentats à la liberté.
Sont considérés comme tels, le fait pour un fonctionnaire public (art. 114) ou pour un ministre
(art. 115) d’avoir ordonné ou commis un acte arbitraire attentatoire à la liberté individuelle ou
aux droits civiques d’un citoyen. Dans le premier cas la peine consiste en une dégradation
civique, sauf à justifier d’avoir agi sur ordre de l’autorité supérieure, auquel cas l’agent sera
exempté de toute peine – laquelle sera appliquée au donneur d’ordre - ; et dans le second cas,
si l’acte émane d’un ministre, celui-ci encoure une peine de bannissement, sauf à démontrer
en vertu de l’article 116 que sa signature lui a été surprise.
En cas d’usurpation de la signature d’un ministre ou d’un fonctionnaire public, l’auteur du
faux ou celui qui en a fait usage encoure la peine des travaux forcés à temps, dont – énonce
l’art. 118 – le « maximum » sera toujours appliqué dans ce cas.
Par ailleurs l’article 119 prévoit que le fait pour des fonctionnaires publics – de l’ordre
administratif ou judiciaire – de « refuser ou de négliger de déférer une réclamation légale
tendant à constater » des détentions illégales, sans pouvoir justifier d’avoir reçu l’ordre de leur
autorité supérieure, fait encourir au fonctionnaire mis en cause une peine de dégradation
civique.
De la même manière, lorsque des gardiens ou des concierges d’établissement pénitentiaires
ont reçu sans document officiel et qu’ils ont retenu irrégulièrement un prisonnier, ou encore
lorsqu’ils ont refusé de transmettre leurs registres à qui de droit ; ils s’exposent en vertu de
l’article 120, comme convaincus de détention arbitraire, à des peines de six mois à deux ans
d’emprisonnement et d’une amende de seize à deux cents francs.
Si la détention arbitraire ou la traduction devant une juridiction sans mise en accusation
préalable résulte d’un membre du parquet, d’un magistrat ou d’un officier public, la peine
prévue par l’article 122 consiste en une peine de dégradation civique.
S’il revient enfin à tout officier de police judiciaire, magistrat ou procureur d’avoir
« provoqué, donné ou signé » une décision tendant à la poursuite d’un ministre, d’un
parlementaire ou d’un membre du Conseil d’État sans autorisation, l’article 121 établit la
qualification de forfaiture et prévoit une peine de dégradation civique.

• La troisième catégorie comprise au titre des crimes et délits commis contre les
constitutions de l’Empire correspond aux coalitions de fonctionnaire.
En vertu de l’article 123, « tout concert de mesures contraires aux lois » pratiqué par la
réunion d’individus dépositaires d’une part de l’autorité publique, par députation ou par
correspondance entre eux est puni d’une peine d’interdiction des droits civiques et de tout
emploi public pour une durée de dix ans. Dans l’hypothèse d’un concert de mesures contre
l’exécution des lois ou contre les ordres du gouvernement constitue une cause d’aggravation
punie pour l’article 124 de la peine de bannissement, et dans le cas où le concert aurait réuni
des membres des autorités civiles et des autorités militaires, la peine consisterait en de la
déportation.
Une autre circonstance aggravante est prévue par l’article 125 et puni de mort et de la
confiscation des biens, les individus membres du concert dans le cas où celui-ci aurait eu pour
objet un complot attentatoire à la sûreté intérieure de l’État.
Enfin, par application de l’article 126, une dernière disposition prévoit la qualification de
forfaiture et puni de la dégradation civique tous les fonctionnaires publics qui auraient, par
délibération, décidé de donner des démissions afin d’empêcher ou de suspendre le bon
fonctionnement d’un service administratif quelconque.

• La quatrième catégorie comprise au titre des crimes et délits commis contre les
constitutions de l’Empire est relative aux empiètements des autorités administratives
et judiciaires.
Il s’agit ici de qualifier de forfaiture certains faits commis par des magistrats ou des officiers
de police judiciaire et de les sanctionner de peines de dégradation. Il revient à l’article 127 de
déterminer les cas de forfaiture, soit lorsque des juges, procureurs, substituts ou officiers de
polices se sont immiscés dans l’exercice du pouvoir législatif, soit lorsque ces mêmes
fonctionnaires publics ont excédé leurs pouvoirs et se sont immiscés dans des matières
attribuées aux autorités administratives.
De même, au regard de l’article 130, le fait pour des préfets, maires, sous-préfets et autres
administrateurs de s’immiscer dans l’exercice du pouvoir législatif ou bien de prendre des
arrêtés généraux « tendant à intimer des ordres ou des défenses » à des cours ou des
tribunaux, entraine au même titre que l’article 127 à des peines de dégradation civique.
Si en dépit de la réclamation des parties ou de l’une d’elles, ils se sont ingérés dans les
fonctions judiciaires, qu’ils ont prononcé une quelconque décision à l’égard des droits et des
intérêts qui relèvent du ressort de la juridiction et avant la décision de l’autorité supérieure
compétente, la peine est aggravée et consiste en une peine d’amende allant de seize à cent
cinquante francs (art. 131).
Inversement, le fait pour un magistrat de l’ordre judiciaire de se prononcer sur une affaire
avant que l’autorité compétente supérieure ne se soit prononcée entraine une peine d’amende
équivalente en vertu de l’article 128.
La même peine est prévue par l’article 129 pour les juges qui, sans avoir obtenu
préalablement l’autorisation du gouvernement et après une demande d’une partie ou de
l’autorité administrative, auront rendu des ordonnances ou décerné des mandats contre des
agents du gouvernement poursuivis pour des crimes ou des délits dans l’exercice de leurs
fonctions.
Toutes ces incriminations seront qualifiées de délits politiques par la suite, lors de l’adoption
de la loi du 8 octobre 1830. Or il est une dernière catégorie qui est considérée par le Code
pénal de 1810 comme relevant des crimes d’État au titre des infractions contre la chose
publique, mais qui ne sera que très partiellement reprise au titre des délits politiques. Cette
catégorie porte sur la paix publique.

§ III – Les crimes et délits contre la paix publique

Au titre de la paix publique, le Code pénal de 1830 retient un grand nombre d’infractions dont
la nature est très variée. Rares seront les dispositions de cette subdivision du Code criminel à
être reprises au nombre des délits politiques.
Ces crimes et délits sont divisés en une première catégorie portant sur le faux. Cette catégorie
ne sera pas considérée comme relevant des délits politiques. Elle concerne essentiellement la
fausse monnaie (art. 132 à 138) ; la contrefaçon des sceaux de l’État, des billets de banque,
des effets publics et des poinçons, timbres et marques (art. 139 à 144) ; les faux en écritures
publiques ou authentiques, de commerce ou de banque (art. 145 à 149) ; le faux en écriture
privée (art. 150 à 152) ; les faux commis dans les passeports, feuilles de route et certificats
(art. 153 à 162).
Les articles 163 à 165 portent sur les dispositions communes relatives à cette première
catégorie et ne nécessitent pas un examen particulier présentement.
Une deuxième catégorie de crimes et délits contre la paix publique correspond à la forfaiture
et aux crimes et délits des fonctionnaires publics dans l’exercice de leurs fonctions. Comme
les cas de forfaiture en matière de crimes et délits commis contre les constitutions de
l’Empire, il est prévu par l’article 167 que la peine par défaut en matière de forfaiture est la
dégradation civique, que la forfaiture ne peut être constituée que d’un crime et non d’un délit
(art. 168) et surtout que constituent une forfaiture, tous les crimes commis par des
fonctionnaires publics dans l’exercice de leurs fonctions (art. 166).
Le Code pénal de 1810 subdivise la section relative à la forfaiture en sept paragraphes. Nous
ne ferons que les évoquer sans examen approfondi dans la mesure où elles ne concernent pas
directement notre sujet et ne seront pas érigées au rang des délits politiques par la loi du 8
octobre 1830.
Successivement le législateur de 1810 considère comme constituant des actes de forfaitures
ou des crimes et délits commis par des fonctionnaires publics dans l’exercice de leurs
fonctions : les soustractions commises par les dépositaires publics (art. 169 à 173) ; les
concussions commises par des fonctionnaires publics (art. 174) ; les délits de fonctionnaires
qui se sont ingérés dans des affaires ou des commerces incompatibles avec leur qualité (art.
175 et 176) ; la corruption des fonctionnaires publics (art. 177 à 183) ; les abus d’autorité
contre les particuliers (art. 184 à 187) et contre la chose publique (art. 188 à 191) ; certains
délits relatifs à la tenue des actes de l’état civil (art. 192 à 195) ; et l’exercice de l’autorité
publique lorsqu’il est illégalement anticipé ou prolongé (art. 196 et 197).
Une troisième catégorie de crimes et délits contre la paix publique est relative aux troubles
apportés à l’ordre public par les ministres des cultes dans l’exercice de leur ministère. C’est
parmi cette section que certaines dispositions seront érigées en infractions politiques en 1830.
Parmi les infractions commises par des ministres des cultes dans l’exercice de leur ministère,
le législateur de 1810 distingue quatre hypothèses. La première est relative aux contraventions
propres à compromettre l’état civil des personnes (art. 199 et 200) et la troisième est relative
aux critiques, censures ou provocations dirigées contre l’autorité publique dans un écrit
pastoral (art. 204 à 206). Ces deux catégories demeureront dans le droit commun après la loi
du 8 octobre 1830.
En revanche, s’agissant du deuxième paragraphe relatif aux les critiques, censures ou
provocations dirigées contre l’autorité publique dans un discours pastoral prononcé
publiquement (art. 201 à 203), et du quatrième paragraphe relatif à la correspondance des
ministres des cultes avec des cours ou des puissances étrangères, sur des matières de religion
(art. 207 et 208) ; toutes ces dispositions seront érigées en délits politiques en 1830.
Une quatrième section prévoit au titre des crimes et délits contre la paix publique, toutes les
infractions relatives à la désobéissance, la résistance et tous autres manquements envers
l’autorité publique.
Subdivisée en huit paragraphes cette section prévoit respectivement la rébellion (art. 209 à
221) ; les outrages et violences envers les dépositaires de l’autorité et de la force publique (art.
222 à 233) ; les refus d’un service dû légalement (art. 234 à 236) ; l’évasion de détenus et le
recel de criminels (art. 237 à 248) ; les bris de scellés et l’enlèvement de pièces dans les
dépôts publics (art. 249 à 256) ; la dégradation de monuments (art. 257) ; l’usurpation de titres
ou de fonctions (art. 258 et 259) ; et les entraves au libre exercice des cultes (art. 260 à 264).
Une cinquième section envisage également au titre des de la paix publique, la question des
associations de malfaiteurs (art. 265 à 268), du vagabondage (art. 269 à 273) et de la
mendicité (art. 274 à 276) ainsi que quelques dispositions communes aux faits de
vagabondage et de mendicité (art. 277 à 282).
Une sixième section qui sera reprise plus tard au rang des délits politiques prévoit les
hypothèses de délits commis par la voie d’écrits, d’images ou de gravures, distribués sans
noms d’auteur, d’imprimeur ou de graveur (art. 283 à 290).
Enfin une dernière section relative aux associations et aux réunions illicites est prévue au titre
des crimes et délits contre la paix publique. Cette section composée des articles 291 à 294
vient clore le Titre premier sur les crimes et délits contre la chose publique. Les dispositions
de cette section seront également qualifiées en infractions politiques par la loi d’octobre 1830.
Pour l’heure il convient d’observer que de nombreuses infractions dont la nature est variée,
sont prévues comme des mesures tendant à protéger la chose publique. Toutes ne disposent
pas d’une même nature en ce qu’elles défendent tantôt des intérêts politiques, tantôt religieux
et tantôt des intérêts financiers ou économiques de l’État.
Cette diversité explique les raisons des difficultés auxquelles sera confronté le législateur de
1830 lorsqu’il aura pour mission de déterminer quelles sont au sein des nombreuses
dispositions du Code pénal de 1810, les infractions qu’il faut ériger au rang des crimes et
délits politiques.

Chapitre 1 – L’expression d’une volonté d’aménagement de 
la législation criminelle en matière de justice 
politique : la naissance du délit politique

En rupture avec les notions de lèse-majesté héritées de l’Ancien Régime puis de l’Empire ou
les notions de lèse-nation développées par les régimes révolutionnaires, on voit apparaitre
timidement sous le régime de la Restauration puis de manière plus étendue sous la Monarchie
de Juillet, une nouvelle notion plus conforme aux idées libérales du XIX ème siècle à travers la
notion de délit politique.
Le libéralisme qui imprègne cette notion est le résultat de deux facteurs particulièrement
importants. Le premier de ces facteurs est la prise en considération de la part du législateur
d’une catégorie de délinquants à travers la particularité des infractions dont ils sont les
auteurs.
Désormais il convient de penser la justice politique autrement, à travers l’exercice d’une
justice plus pragmatique et moins autoritaire. Le législateur prend progressivement conscience
qu’il convient de traiter les justiciables de la justice politique de façon plus humaine, tout en
maintenant la certitude d’une sanction repoussant ainsi toute idée d’impunité.
Ce constat implique la somme de plusieurs facteurs. On retiendra dans un premier temps deux
critères particulièrement importants en matière de justice politique. Il s’agit d’une part de
l’apparition d’une nouvelle terminologie qualifiant les infractions antérieurement soumises à
la justice politique. Cette nouvelle terminologie permet de délimiter juridiquement l’infraction
politique en la raccrochant à un domaine juridique conforme au droit commun 389 bien
qu’exceptionnel. Il s’agit d’autre part d’entreprendre l’une des réformes majeures concernant

389
C’est-à-dire au regard des garanties pénales qui couvrent l’auteur d’une infraction politique. Celui-ci n’est
plus livré à l’arbitraire de juridictions d’exception, de même que disparait l’opportunisme des poursuites et de la
sanction dont jouissait l’État jusque là.
ce type d’infractions en introduisant un principe d’échevinage. En permettant aux citoyens de
s’exprimer à travers l’institution du jury à côté de magistrats professionnels, le législateur
illustre sa volonté libérale d’introduire le peuple dans le type de justice qui était naguère le
plus contesté (Section I).
Dans un second temps, il conviendra d’observer qu’outre la bonne volonté dont fait preuve le
législateur - sous un angle intellectuel en organisant juridiquement l’ancienne notion de
justice politique et sous un angle politique en permettant au peuple de jouer un rôle dans le
cadre de cette justice - son entreprise sera en partie vaine. Dans la mesure où la loi d’octobre
1830 correspond à l’ambition juridique de définir les infractions considérées comme
politiques, cette loi est néanmoins jugée insuffisante sous cet aspect. En effet, il s’agira
d’observer que la loi d’octobre 1830, en se bornant à simplement établir une liste des
infractions qu’elle considère comme politiques, ne répond pas aux attentes des juristes
(Section II).

Section I – La réorganisation de la notion de crime d’État : entre 
classification et délimitation de l’infraction politique

Les années de la Restauration et de la Monarchie de juillet marquent un tournant décisif en


matière de justice politique. Sous l’influence libérale héritée des Lumières, une réaction
contre l’arbitraire de la justice politique se meut.
C’est particulièrement à travers la loi du 8 octobre 1830 qu’une telle réaction doit s’opérer.
Cette réaction vise à rompre avec l’arbitraire et l’opportunisme traditionnellement mis en
œuvre en matière de justice politique, et par voie de conséquence, cette réaction rompt avec la
rigueur implacable du Code pénal de 1810390.
La volonté d’amélioration du sort du justiciable de la justice politique s’inscrit dans le courant
libéral qui se développe inexorablement et s’illustre d’abord à travers le vocable employé.
Désormais tant le langage populaire que le langage juridique et politique emploie les notions
de délinquant politique et de délit politique (§ I).
En outre, il s’agit de déterminer de quelle manière cette volonté de réagir contre l’arbitraire se
manifeste. Cette réaction est le fait de l’encadrement juridique de l’ancienne notion de justice
politique qui jusqu’alors relevait de l’opportunité des gouvernements et qui désormais dispose
d’un domaine juridique propre (§ II).

390
R. Rodière, op. cit., p. 116.
§ I – La double innovation terminologique et
juridique de la notion d’infraction politique

L’évolution de la justice politique vers la notion d’infraction politique doit, préalablement à


l’étude de sa définition, être illustrée par deux aspects.
D’abord, il convient d’observer que la terminologie change. On ne parle plus ou pratiquement
plus de justice politique ou de crime d’État. Dès les années 1820, on commence à employer
dans le langage populaire d’abord, puis dans le langage juridique ensuite, les termes
d’infraction, de délit ou de crime politique (A).
Par ailleurs, afin de bien comprendre l’évolution que subit la justice politique après le premier
quart du XIXème siècle, il est important d’illustrer l’idée qui témoigne d’un certain
encadrement juridique de la vieille notion de justice politique. Désormais, cet encadrement
légal permet aux justiciables de cette justice de disposer de garanties égales à celles des
délinquants de droit commun (B).

A-/ Le caractère novateur de la justice politique à travers


l’emploi d’une terminologie nouvelle : l’infraction
politique

L’ensemble des auteurs dont les écrits et les recherches ont portés sur le délit politique n’ont
pu déterminer avec précision la période de transition entre la justice politique et le délit
politique. La plupart n’évoquent ce concept de délit politique que sous son aspect juridique 391.
La terminologie et son histoire sont souvent occultées des travaux et des analyses de la
doctrine.
Or il est essentiel pour développer et appréhender une notion et pour en déterminer son
raisonnement, de retourner aux fondements des choses afin d’en cerner les moindres
parcelles. Aussi nous parait-il essentiel et primordial d’analyser dans un premier temps
l’évolution terminologique qui se produit entre la notion de justice politique et celle de délit
politique.
On sait selon R. Charvin, P. Sornay, J. Viaud et de nombreux autres auteurs, que la justice
politique est un concept ancien mais relativement vague. Ce concept qui évolue au gré des
changements de mœurs et de gouvernements, demeure présent dans le langage populaire voire
dans le langage juridique, mais progressivement on lui substitue celui de « délit politique ».

391
Cf. J. Ortolan, op. cit., pp. 303 et s. ; A. Bertauld, op. cit., pp. 372 et s ; J. Carnot, Commentaire sur le Code
pénal, 2ème édition, Paris, 1836, pp. 304 et s ; A. Chauveau et F. Hélie, Théorie du Code pénal, Tome II, 1872,
pp. 386 et s.
Comme l’illustre S. Strachounsky392, il semble que la terminologie de « délit politique » soit
employée pour la première fois dans les années 1815-1820, sous la Restauration.
Contrairement à ce que certains ont pu préjuger à tort, ce vocable n’est pas né avec la loi du 8
octobre 1830.
Ce constat est attesté par E. Garçon 393 pour qui la terminologie du délit politique fait son
apparition, une quinzaine d’années avant 1830. Selon ce dernier, le Code pénal, dans son
édition de 1811, fait déjà référence à la notion de crime politique. E. Garçon explique que la
distinction entre les crimes et délits politiques et les crimes et délits de droit commun est « en
germe » dans le Code de 1811 dans la mesure où ce Code édicte deux peines : « la
déportation et le bannissement lesquelles étaient prononcées, le plus souvent, pour des crimes
politiques ».
Tous les auteurs ne sont toutefois pas aussi précis. C’est ainsi que P.-A. Papadatos 394, se
contente d’estimer l’apparition terminologique du délit politique à la première moitié du
XIXème siècle.
Néanmoins, le terme d’infraction politique semble être absent des documents officiels
jusqu’en 1830. Il n’est alors employé que dans le langage courant. Il faut attendre l’année
1830 pour que cette terminologie soit employée officiellement par les principaux organes de
l’État et particulièrement par l’article 69 de la Charte constitutionnelle du 14 août 1830.
En effet la majorité des auteurs préfèrent retenir l’année 1830 comme date à laquelle on
emploie pour la première fois officiellement ce terme. En témoigne A. Rolin 395 pour qui les
expressions « crime politique, délit politique, infraction politique sont de création récente ».
Selon lui, le « premier monument » législatif dans lequel ces expressions apparaissent, est la
Charte du 14 août 1830396. Cette idée est également développée par V. Pella 397 pour qui les
« conceptions tendant à la création d’un régime spécial de répression des crimes politiques
s’imposent de plus en plus au législateur » et se manifestent pour la première fois à travers la

392
S. Strachounsky, op. cit., p. 43.
393
E. Garçon, Code pénal annoté, Tome I, Paris, 1952, p. 14.
394
P.-A. Papadatos, op. cit., p. 43. Les propos de cet auteur demeurent relativement vagues, dans la mesure où il
considère que la terminologie de délit politique est apparue « sous l’emprise du grand mouvement du libéralisme
politique ». Si le sens de cette formulation est exact, elle ne permet toutefois pas d’apprécier précisément la
période à laquelle l’expression de délit politique fait son apparition.
395
A. Rolin, op. cit., p. 417.
396
Il s’agit de l’article 69 qui, au titre des dispositions particulières prévoit, à travers son 1°, l’élaboration dans
de brefs délais, de lois tendant à soumettre à la compétence du jury les délits de presse et les délits politiques.
Cf. annexe n° 17.
397
V. Pella, La répression des crimes contre la personnalité de l’État, in. Recueil des cours, vol. 33, 1930,
p. 700.
Charte de 1830. Auparavant, aucune loi, aucune constitution ne faisait application de ces
vocables.
Pour d’autres c’est la loi du 8 octobre 1830 qui est le premier texte à évoquer cette notion.
C’est ainsi que A. Blanche398 explique que s’agissant des délits politiques, « aucune loi n’en a
donné la nomenclature », seule la loi du 8 octobre 1830 a réputé certains délits comme délits
politiques. De même selon P. Sornay399, « l’expression nouvelle de délits politiques pénètre
dans les lois françaises avec la loi de 1830 ».
Toutefois, si P. Sornay, à l’instar d’E. Garçon qui datait l’apparition de la formulation
d’infraction politique aux premières années de la Restauration, considère que le vocable de
« délit politique » est une nouveauté dans le langage juridique, ce n’est pas le cas du langage
commun, dans la mesure où cette expression était employée « depuis le début du siècle, sans
cesse, dans le langage courant ».
A défaut de textes légaux400, seuls certains jurisconsultes401 très minoritaires emploient parfois
le terme de délits politiques pour qualifier des délits entrant dans le champ d’action de la
justice politique, mais cette expression demeure extrêmement marginale.
Au reste, notons une particularité de cette expression qui illustre indirectement son origine
profane. L’opinion publique, les auteurs et les législateurs qui emploient tour à tour cette
expression, l’entendent dans un sens général et plus littéral que juridique. Aussi parle-t-on
indifféremment de délit politique alors qu’il s’agit d’une infraction qui entre dans la classe des
délits comme de celle qui entre dans la classe des crimes.
Autrement dit, nul ne fait une distinction académique entre le délit et le crime politique 402. En
témoigne J. Viaud403 qui développe l’idée selon laquelle le délit politique ou le crime politique
est employé indistinctement sans égard à la signification exacte des mots. Selon cet auteur,
« les expressions de délit politique, de crime politique, de crime d’État seront employées dans
398
A. Blanche, Études pratiques sur le Code pénal, Tome I, 1888, p. 133.
399
P. Sornay, op. cit., p. 21.
400
En effet, ni le Code pénal de 1791, ni celui de 1810 n’évoquent la notion de « délit politique ». Ils ne parlent
que d’attentats à la « sureté intérieure et extérieure de l’État ».
Cf. à ce titre P.-A. Papadatos, op. cit., p. 39. Pour cet auteur, sans toutefois évoquer la notion de « délit
politique », le Code pénal de 1810 est le premier à faire une « ébauche entre crimes de droit commun et crimes
politiques ». La raison est essentiellement de pouvoir punir les crimes contre la chose publique plus
rigoureusement que les autres en ce qu’ils sont considérés comme les plus graves.
401
Comme par exemple G. Filangieri. Cf. à ce titre A. Rolin, op. cit., 1884, p. 147.
402
Cf. S. Strachounsky, op. cit., p. 11. Il explique que l’expression « délit » est communément entendue dans un
sens relativement large : « Pour nous « délit » est synonyme « d’infraction », comprenant les crimes et les délits
correctionnels. C’est d’ailleurs dans le même sens que cette expression est employée par de nombreux traités
internationaux et par la doctrine ».
Cf. également A. Rolin, op. cit., 1884, p. 260. Selon ce professeur, « le mot délit est pris [au sens de l’infraction
politique] dans un sens large et comprend même les infractions criminelles ».
403
J. Viaud, op. cit., p. 9, note 1.
un sens générique et regardées comme synonymes […] Le langage courant, qui ne distingue
pas entre les différents termes, est ici le plus exact ».
La terminologie nouvelle permet d’appréhender ce type d’infraction de manière inédite, mais
n’explique qu’insuffisamment les conséquences de cette évolution. Aussi est-il cardinal
d’observer que l’évolution et la compréhension de la justice politique passe par la
reconnaissance et l’examen de son encadrement juridique.

B-/ Le caractère novateur de la justice politique à travers


son caractère juridique : l’encadrement légal du délit
politique

R. Charvin404 considérait qu’entre la Révolution et le premier Empire, toute infraction prenait


inéluctablement une « coloration politique ». Le délinquant était très souvent considéré
comme un traitre ou un élément subversif, alors même que l’infraction ne poursuivait que des
objectifs personnels405.
Il est unanimement admis par les auteurs que c’est à partir de la Restauration et surtout sous la
Monarchie de Juillet qu’une dissociation s’opère entre la justice politique et le droit commun.
C’est en effet lors de cette période, que l’on situe au premier quart du XIX ème siècle, que
l’antique notion de crime d’État parait évoluer et est repensée conformément aux mœurs
libérales.
Cette césure a pour principales causes la lassitude des Français de voir des coups d’État, des
renversements de gouvernement et de subir les troubles qui les entourent 406 ainsi que la
volonté de faire cesser le climat de violence qui illustre les phases de réaction politique
conséquentes aux coups d’État.
Beaucoup ont à l’esprit la rigueur excessive des gouvernements contre leurs ennemis et sont
enclins à regarder avec compassion et tolérance les perdants qui n’ont commis pour erreur que
celle d’avoir échoué.
En outre, hormis l’aspect terminologique, la notion de justice politique acquiert un sens
nouveau au XIXème siècle grâce à la loi du 8 octobre 1830. Il ne s’agit plus de l’ancienne
notion de justice politique qui ne résultait que d’une réaction opportune de la part des

404
R. Charvin, op. cit., p. 11.
405
Voir par exemple le décret du 17 septembre 1793 relatif aux gens suspects (cf. annexe n° 2).
406
Pour P. Sornay, op. cit., p. 18, cette distinction entre infraction politique et de droit commun se développe dès
le début du XIXème siècle alors que le pays commence à avoir « l’expérience de nombreux changements de
régimes et des troubles politiques qui les précèdent ».
gouvernements et qui n’était limitée que par d’indirectes garanties pénales bien trop souvent
bafouées.
Désormais la loi du 8 octobre 1830 permet d’encadrer juridiquement cette notion et d’assurer
corrélativement certaines garanties pénales. R. Charvin407 l’illustre particulièrement bien en
expliquant que c’est notamment par l’article 7 de la loi d’octobre 1830 408 que le « crime
d’État » qui était communément considéré comme une notion purement politique, devient une
« notion juridique » et est assortie en conséquence de toutes les garanties pénales assurées par
la loi.
L’apport est alors considérable. En fixant un cadre juridique à ce type de justice et de délit, le
législateur entend lui établir des bornes et accorder au justiciable le bénéfice de garanties
pénales. Il s’agit dès lors d’assurer une réelle protection contre l’arbitraire.
Le législateur témoigne ainsi d’une volonté libérale tendant à des desseins de clémence et de
tolérance vis-à-vis des justiciables politiques tout permettant de sanctionner des actes qui par
nature demeurent des crimes ou des délits. Dès lors, par la politique de tolérance en matière
d’infraction politique, est fixé un compromis entre le danger de l’impunité et la rigueur
excessive du Code pénal de 1810.
Si l’introduction de cette notion en droit positif par une loi ne permet que très imparfaitement
de parvenir à une définition, il est en revanche essentiel d’illustrer le fait que l’infraction
politique devient pour la première fois de l’histoire française, une notion encadrée par un
système juridique.
Cet encadrement est en outre garanti par l’une des dispositions majeures de la loi. En effet, la
loi du 8 octobre 1830 a pour principal objectif d’attribuer au jury la connaissance des
infractions à caractère politique.

§ II – Un pas majeur vers la libéralisation de


l’infraction politique : l’institution du jury

407
Ibid., p. 104.
408
Art. 7 : Sont réputés politiques les délits prévus, 1° par chapitre Ier et II du titre I du livre III du Code pénal ;
2° par les paragraphes 2 et 4 de la section III, et par la section VII du chapitre III des mêmes livres et titre ; 3°
par l'article 9 de la loi du 25 mars 1822.
Cf. annexe n° 18.
Il ne s’agit pas de développer ici le contenu de cette loi, ni d’en apprécier ses effets, ce travail sera effectué
postérieurement dans le chapitre suivant. En revanche, il convient d’observer dans ce paragraphe qu’à travers
cette loi d’octobre 1830, le législateur assorti l’ancienne notion de justice politique d’un véritable régime légal.
En conséquence les délinquants considérés comme politiques ne devront plus subir l’arbitraire d’un régime et
bénéficieront d’un régime juridique leur assurant les garanties pénales offertes à tout justiciable.
Tout en instituant un régime particulier et exceptionnel aux délinquants politiques, le
gouvernement de Louis-Philippe réalise un acte conforme à sa philosophie libérale et aux
aspirations populaires sur lesquelles il est fondé.
En effet, le législateur de 1830 opte rapidement pour la création d’un régime particulier pour
les délinquants qui jusque là relevaient d’une justice d’exception le plus souvent
excessivement arbitraire. Ces délinquants acquièrent cette particularité de ne pas être
considérés comme des délinquants de droit commun et vont désormais bénéficier de l’une des
garanties des plus importantes de notre droit pénal. Dès 1830 les délinquants politiques au
même titre que les auteurs de délits de presse, bénéficient de l’institution du jury409.
Cette réforme des plus importantes pour l’époque était annoncée par la Charte du 14 août
1830. A travers le 1° de l’article 69410, la Charte prévoit, dans les délais les plus brefs,
l’élaboration d’une loi ayant pour objet d’attribuer au jury la connaissance des délits de presse
et des délits politiques.
Ce régime exceptionnel doit illustrer la philosophie libérale du gouvernement. Cette idée est
développée par P.-A. Papadatos411. Pour lui, parmi toutes les législations du XIXème siècle qui
subissent l’influence du libéralisme, la législation française est la première à instaurer un
régime de tolérance envers la criminalité politique avec la loi du 8 octobre 1830 qui consacre
l’attribution des délits de presse et des délits politiques à la compétence du jury.
La raison invoquée concerne l’indépendance et l’impartialité du jury. P.-A. Papadatos
explique que « l’indépendance du juge populaire vis-à-vis du gouvernement et le fait qu’il
représente l’opinion publique – la plus qualifiée pour comprendre et juger ces infractions –
devaient ainsi garantir l’impartialité du jugement, impartialité à tort ou à raison toujours
contestée en cette matière aux magistrats professionnels ».
D’autres auteurs comme P. Sornay412 vont plus loin encore, en illustrant le rôle important de
l’opinion publique dans la société du XIXème siècle et la nécessité pour les gouvernements de
la prendre en compte. Selon cet auteur, lorsque l’on est en présence d’un « régime de
liberté », l’opinion publique exerce sur le législateur et sur la jurisprudence, une influence
« profonde ».

409
Notons une particularité juridique très intéressante. Cette loi constitue une dérogation considérable au droit
commun dans la mesure où le jury n’est désormais plus seulement compétent pour connaître des crimes. En
effet, lorsqu’il s’agit d’infractions politiques ou de presse, le jury peut également avoir à se prononcer sur des
délits.
410
Cf. annexe n° 17.
411
P.-A. Papadatos, op. cit., p. 50.
412
P. Sornay, op. cit., p. 17.
De plus, à l’égard des délinquants politiques, P. Sornay considère que « l’homme de la rue »
est le plus à même « de se créer une opinion sur sa culpabilité ». Selon lui en effet, la
technicité assortie à de telles qualifications est moindre, par rapport à d’autres types
d’infractions413. Cette moindre technicité est un argument de poids dans la justification de la
compétence du jury.
Même si tous les auteurs partagent à tort ou à raison l’idée selon laquelle le jury est
naturellement plus indulgent et impartial que les magistrats, certains auteurs comme A.
Sabourdin414 considèrent que cette indulgence peut être grave.
En effet pour cet auteur, le jury est « frondeur ». Ce caractère est un défaut et présente un
risque pour le pouvoir politique lorsque le jury a à connaitre de crimes ou de délits qui sont la
manifestation d’un « trouble social ». Autrement dit, pour A. Sabourdin, le jury est inadapté à
l’importance des enjeux dont il a à trancher.
Cette opinion non dénuée de sens ne tient toutefois pas compte de toutes les données et est en
partie insuffisante dans la mesure où l’institution du jury en matière de presse et de délit
politique présente un avantage indubitable pour le pouvoir politique, de répondre à des
aspirations démocratiques en associant le peuple au fonctionnement de la justice et
particulièrement dans des matières sensibles pour lesquelles le peuple porte un grand
intérêt415.
En conséquence, du fait du libéralisme qui entend accorder une plus grande place à l’opinion
publique et du fait de la moindre technicité juridique des infractions politiques, toutes les
raisons sont réunies pour permettre de soumettre à la compétence du jury les infractions de
presse et les infractions politiques.
Or, il convient de ne pas perdre de vue la nature principale de la loi du 8 octobre 1830. Elle
est avant tout une loi de compétence. Malgré cette évidence la plupart des auteurs restent le
plus souvent muets ou évasifs sur cet aspect. En effet, très peu d’auteurs commentent la loi du
8 octobre 1830 sous son aspect de loi de compétence.

413
Il effectue cette comparaison au regard des infractions bancaires ou financières qui sont beaucoup plus
techniques et pour lesquelles un jury serait beaucoup moins efficace et compétent.
414
A. Sabourdin, Du délit de diffamation politique et de sa répression, th. Paris, 1902, p. 123. Selon cet auteur le
jury est naturellement indulgent. Dès lors, en l’associant à l’exercice de la justice dans des matières touchant à la
presse ou aux infractions politiques, cela constitue une menace pour l’État parce qu’il intervient « dans un ordre
de choses où il faut une répression sévère ».
415
En associant le peuple au jugement d’un crime ou d’un délit politique, l’État peut alors se dégager de la
responsabilité morale d’une peine trop rigoureuse qui serait prononcée, alors qu’elle aurait pu en temps normal
lui être reprochée par l’opinion publique. Le jury reste encadré par la compétence et le professionnalisme de
magistrats professionnels tout en étant libre d’admettre ou de rejeter la culpabilité de l’agent poursuivi. Dès lors,
il y a là un compromis entre autorité et liberté assurant à l’État une certaine sûreté en maintenant l’ordre légal et
en empêchant que la réalisation de la justice ne crée des martyrs.
Parmi ceux qui évoquent la nature originelle de cette loi, il convient de citer J. Viaud 416 qui
considère qu’elle n’équivaut pas à une définition d’ordre général, « elle est avant tout une loi
de compétence qui tend à attribuer au jury la connaissance des délits politiques ».
En revanche, s’agissant du second aspect de cette loi, à travers l’idée d’énumération des
infractions politiques à laquelle elle procède, les auteurs sont nettement plus loquaces. En
effet, à travers son aspect de nomenclature des délits politiques, la loi du 8 octobre 1830
suscite beaucoup plus de questions, de réactions, de réflexions, voire de critiques.

Section II – Une réorganisation juridique insuffisante : les limites de la loi 
du 8 octobre 1830

Comme le disait très justement P. Sornay417, « la notion de délit politique est une des plus
imprécises de notre législation ». Malgré la volonté de l’assortir d’un régime légal, le
législateur de 1830 a souffert certaines lacunes et commis quelques incohérences.
Le législateur de 1830 en établissant à travers une simple liste, les infractions qu’il considère
comme politiques, semble s’être livré à deux erreurs qui auront pour conséquence principale,
l’impossibilité durable de ne pouvoir parvenir à formuler une définition de l’infraction
politique.
En effet, il convient de relever présentement que d’une part en dressant une liste exhaustive
de délits et de crimes qu’il assimile à des infractions politiques, le législateur n’a ouvert aucun
débat sur une potentielle théorisation de la notion de délit politique, tout au plus a-t-il admis
lors des travaux préparatoires la possibilité d’en étendre la liste (§ I).
En outre, en se bornant à fixer une liste d’infractions, le législateur semble avoir commis
certaines confusions. En effet, certaines infractions sont exclues de cette liste, alors qu’elles
semblent mieux répondre à ce qu’il convient d’apprécier comme une infraction politique. A
contrario, d’autres infractions énumérées dans la loi d’octobre 1830 présentent parfois
certaines incohérences au regard de l’esprit de la loi (§ II).

§ I – Une loi empreinte d’un caractère d’exhaustivité


: l’absence de théorisation du délit politique

416
J. Viaud, op. cit., pp. 249 et s.
417
P. Sornay, op. cit., p. 9.
L’une des formulations des plus importantes de la loi du 8 octobre 1830 est celle qui permet
de déterminer ce qui fera la différence entre une infraction de droit commun et ces délits
particuliers que constituent les délits politiques418.
Très tôt s’est posée la question de savoir si l’énumération des infractions à caractère politique
contenue à l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830, était de nature limitative ou purement
démonstrative.
Il semble qu’il y ait eu à cet égard deux positions distinctes, la première résultant des travaux
préparatoires et notamment de l’opinion du rapporteur de la loi devant la Chambre des pairs,
en vertu de cette première position, il convenait de laisser au juge la possibilité de qualifier
ultérieurement d’infractions politiques des infractions qui initialement n’étaient pas comprises
dans la loi (A).
Mais cette position ne fut pas retenue par les Chambres parlementaires qui retinrent une
conception limitative de l’infraction politique. Cette conception fut ensuite confirmée par la
jurisprudence (B).

A-/ La volonté originaire d’une conception démonstrative du


délit politique.

Initialement, les débats avaient illustré une certaine volonté pour la commission en charge de
cette loi devant la Chambre des pairs 419, d’en élargir le sens en laissant la possibilité de
qualifier ultérieurement d’infraction politique tout délit qui ne figurerait pas dans la liste
dressée par le législateur.
La commission avait alors proposé une formulation volontairement vague afin d’intégrer tous
types d’actes « commis à l’occasion d’assemblées, de discours, d’écrits, d’actes ou de faits
politiques »420.
Les propos du comte Siméon étaient particulièrement équivoques lorsque celui-ci défendait la
thèse selon laquelle tout acte, altérant les lois fondamentales de l’État à travers les crimes et
délits contre la sûreté de l’État ainsi que ceux commis contre la charte constitutionnelle, serait
de nature politique.

418
Au regard de notre sujet la disposition permettant de déterminer la nature des infractions politiques, présente
un intérêt cardinal. Néanmoins deux autres aspects, sont à d’autres égards, tout aussi importants ; il s’agit d’une
part de la nature de cette loi qui est avant tout une loi de compétence en ce qu’elle attribue la connaissance des
infractions qui sont visées à la connaissance des cours d’assises et du jury (cf. supra, Section I, § II), et il s’agit
d’autre part de son domaine élargi lequel concerne tant les délits politiques que les délits en matière de presse.
419
Moniteur Universel, samedi 11 septembre 1830, n° 254, p. 1066.
420
Bien que critiquant cette disposition en ce qu’elle est vague et ne permet pas de définir le délit politique,
J. Ortolan (op. cit., p. 290) reconnait néanmoins la vertu que comporte une telle définition en ce qu’elle permet
de qualifier de délit politique tout délit de droit commun commis sous certaines conditions.
Cette idée était fondée sur l’opinion du comte Siméon selon laquelle « l’exacte désignation de
tous les actes qui peuvent constituer un délit politique est impossible ». On comprenait dès
lors parfaitement quelles étaient les motivations qui le poussaient à opter pour une
formulation générale et à laisser la possibilité pour la jurisprudence de compléter
postérieurement cette liste421.
Le comte Siméon qui était l’auteur de la proposition et le rapporteur devant la Chambre des
pairs, allait ainsi jusqu’à proposer un amendement tendant à ajouter à cette disposition tout
délit qui pourrait préjudicier à la chose publique422. Un tel amendement revenait purement et
simplement à retenir comme critère de référence à la qualification d’une infraction politique,
la notion de chose publique.
Afin de justifier cet amendement, ce parlementaire développait l’idée selon laquelle il existait
deux types de délits politiques. Les premiers étaient contenus dans la proposition et ils
portaient sur la sûreté de l’État ; et une deuxième catégorie bien moins nette que la première
dans la mesure où elle n’est pas constituée de références particulières mais qui permettait
d’étendre le champ d’application de la loi a des cas encore indéterminés.
Selon le comte Siméon, « il est incontestable que tous les délits mentionnés dans les chapitres
I et II du livre III du Code pénal, relatifs à la sûreté extérieure et intérieure de l'État et à la
Charte constitutionnelle, sont des délits politiques, ainsi que ceux mentionnés dans l'article 9
de la loi du 25 mars 1822. Mais n'y a-t-il pas d'autres délits politiques ? Nous avons cherché
dans le Code pénal ; nous n'en avons aperçu aucun qui soit politique essentiellement et par
sa nature ; mais plusieurs peuvent le devenir par les circonstances des temps et du lieu. Et
comme il est impossible de prévoir et de signaler ces circonstances, qui peuvent varier à
l'infini ; nous les avons enveloppées dans une disposition générale423 ».
L’opinion de ce parlementaire correspondait, selon J. Viaud 424, à la définition que faisait
G. Filangieri du délit politique selon laquelle représente un délit politique, tout délit « qui

421
Cf. R. Charvin, op. cit., p. 106. Cf. aussi S. Strachounsky, op. cit., p. 55. Tous deux rapportent cette citation du
comte Siméon pour qui « l’exacte désignation de tous les actes qui peuvent constituer un délit politique est
impossible ; celle qui contient le projet n’exclut pas les délits auxquels les chambres du Conseil et des mises en
accusation trouveraient un caractère politique ; rien ne les empêcherait de renvoyer à la Cour d’assises parce
qu’elles sont chargées par les articles 133 et 230 du Code d’instruction criminelle de renvoyer les prévenus
devant les juges compétents ».
422
Cet amendement est repoussé au motif qu’il est beaucoup trop vague pour le langage de la loi, selon la
président de la Chambre, le baron Pasquier. Ce dernier s’exprime en ces termes : « Vous venez d’entendre
l’amendement proposé par le comte Siméon. Il me semble que les mots qui pourraient préjudicier à la chose
publique sont bien vagues dans une loi. On les comprend bien dans la conversation, mais je ne les crois pas
admissibles dans le langage d’une loi ». Cf. Moniteur Universel, dimanche 19 septembre 1830, n° 262, p. 1119.
En revanche la Chambre des pairs retient le texte tel qu’il a été proposé par la commission, cf. annexe n° 19.
423
Moniteur Universel, samedi 18 septembre 1830, n° 261, p. 1111.
424
J. Viaud, op. cit., p. 254.
trouble l’ordre déterminé par les lois fondamentales de l’État, la distribution des différentes
parties du pouvoir, les bornes de chaque autorité, les prérogatives des diverses classes qui
composent le corps social, les droits et les devoirs qui naissent de cet ordre ».
Tous deux semblent retenir la valeur sociale atteinte comme critère déterminant la
qualification en infraction politique. Autrement dit, dès lors que la valeur sociale atteinte par
une infraction est l’État, il y aurait lieu de qualifier une telle infraction en crime ou délit
politique425.
Le même constat est tiré par R. Garraud 426 qui développe l’idée selon laquelle l’infraction
purement politique est celle qui n’a pas seulement pour caractère prédominant, mais pour
objet exclusif et unique de détruire, modifier ou troubler l’ordre politique dans un ou plusieurs
de ses éléments. Cette opinion illustre bien la différence que constitue le délit politique dans
la conception populaire d’une part et dans la conception juridique d’autre part.
La première suppose qu’il y a des délinquants politiques et que toutes les infractions qu’ils
commettent sont accomplies sous l’empire de la passion politique, elles doivent être
considérées en conséquence comme des infractions politiques 427. Pour la seconde, il existe des
délits politiques et tous ceux qui les commettent sont des délinquants politiques, alors même
que leurs mobiles sont totalement étrangers à la politique428.
Néanmoins la thèse défendue par le comte Siméon consistant à procéder à une définition large
n’est pas retenue. Ce choix est réalisé au profit de l’opinion du rapporteur de la loi devant la
Chambre des députés, le vicomte de Martignac.
Selon cet ancien ministre, il convient de supprimer la deuxième partie de l’article 7 de la loi
qui est beaucoup trop vague429. Afin de justifier la suppression de cette disposition, le vicomte
de Martignac rappelle qu’il s’agit d’une loi de compétence430, laquelle crée un « ordre
425
Pour des auteurs comme P. Sornay (op. cit., p. 10), quoique modifiée à l’égard de certains termes, la
conséquence reste la même et est considérée comme politique toute infraction visant l’État. Ainsi pour cet
auteur, est considéré comme politique, tout délit « s’attaquant au pouvoir social lui-même, directement ou
indirectement ».
426
R. Garraud, op. cit., Tome I, p. 267.
427
Cette conception inspirera largement les tenants de la théorie subjective du délit politique tels que Ch. Soldan,
A Blanche, E. Garçon ou F. Grivaz (Cf. P. Sornay, op. cit., p. 43). Selon cette théorie, il faut prendre en compte
le mobile du délinquant afin de déterminer la nature politique ou non de l’infraction. Néanmoins cette théorie
sera minoritaire au sein de la doctrine et relativement tardive. L’ensemble des juristes contemporains de la loi du
8 octobre 1830 considère que cette loi ne tient pas compte et qu’elle ne doit pas tenir compte de l’intention de
l’auteur, sauf à graduer la peine, et qu’en conséquence seul compte l’élément matériel. Les mobiles de l’agent
sont inexorablement ignorés de la loi.
428
Cf. P. Sornay, op. cit., p. 60.
429
Il s’agit de la disposition selon laquelle, sont réputés délits politiques tous autres délits commis à l’occasion
d’assemblées, de discours, d’écrits, d’actes ou de faits politiques.
430
Cette idée est développée par J. Viaud, op. cit., p. 249. Pour cet auteur, la loi du 8 octobre 1830 a pour
principale vocation à être une loi de compétence. Ce n’est que subsidiairement qu’elle se livre à une énumération
de délits considérés comme ayant une nature politique. Cette loi ne procède en conséquence à une définition
qu’a posteriori.
exceptionnel de délits pour en attribuer la connaissance à un autre juge » que le juge de droit
commun. De ce fait, il faut nécessairement établir des limites afin que tout justiciable
connaisse parfaitement quel est son juge naturel.
Dès lors, tant la possibilité d’ajouter de nouveaux délits attentatoires à la sûreté de l’État, que
la possibilité d’ériger en infraction politique une infraction de droit commun commise en
vertu de mobiles politiques, est définitivement exclue. Les Chambres parlementaires préfèrent
des caractères plus restreints et retiennent une conception purement limitative du délit
politique.

B-/ L’adoption d’une conception limitative du délit politique.

Afin de justifier du caractère restrictif des infractions politiques, le ministre Martignac


explique qu’il y a peu de délits politiques dans la législation française. Ceux-ci sont contenus
soit dans les lois sur la presse, soit dans les chapitres relatifs à la sûreté de l’État431.
S’il revient à la commission en charge du texte devant la Chambre des députés, de procéder à
une définition du délit politique, à la différence de la Chambre des pairs qui avait opté pour
une dimension beaucoup plus large, souple et réfléchie, la Chambre des députés préfère se
contenter d’une rédaction beaucoup plus formelle et limitative clôturant les débats sans
véritablement donner de définition.
C’est ainsi que, partant d’une volonté incontestable de distinguer du droit commun une
catégorie particulière d’infractions, le législateur opte pour une méthode peu académique et
beaucoup moins juridique mais dont l’ambition est de s’avérer plus pratique.
En effet, à travers l’article 7432 de la loi du 8 octobre 1830, le législateur dresse de manière
purement exhaustive433 une liste d’infractions qu’il définit comme ayant un caractère
politique.

431
Moniteur Universel, mardi 28 septembre 1830, n° 271, p. 1162.
432
Art. 7 : Sont réputés politiques les délits prévus,
1° par le chapitre Ier et II du titre I du livre III du Code pénal ;
2° par les paragraphes 2 et 4 de la section III, et par la section VII du chapitre III des mêmes livres et titres ;
3° par l'article 9 de la loi du 25 mars 1822.
Cf. annexe n° 18.
433
Cette idée est reconnue unanimement par tous les auteurs. Cf. par exemple à ce titre R. Charvin (op. cit.,
p.104) qui explique que le législateur ne donne pas un critère précis permettant de distinguer une infraction
politique de celle qui ne l’est pas, mais une simple énumération.
Cf. également P. Sornay (op. cit., p. 21) pour qui certes la distinction entre délit politique et délit de droit
commun a été établie dans notre droit, mais sans pour autant procéder à une véritable définition.
Cf. aussi S. Strachounsky, op. cit., p.51. Ce juriste soutient dans sa thèse que, si lors des travaux préparatoires de
la loi du 8 octobre 1830 on pouvait être tenté d’y voir « un essai de définition » - il s’agit là d’une référence à la
proposition originaire du comte Siméon – telle n’en fut pas l’issue de la loi, laquelle à travers la rédaction de
l’article 7 adopté de la Chambre des députés, ne cherchait que simplement « à énumérer » les infractions
politiques.
Toutes ces infractions sont contenues dans le Titre premier 434 du Livre troisième435 du Code
pénal. Autrement dit, sous réserve des dispositions de l’article 7, les délits ou les crimes
contenus dans cette partie du Code pénal sont considérés comme politiques.
La loi du 8 octobre 1830 pose les jalons de l’infraction politique en établissant la liste d’un
certain nombre de crimes ou de délits considérés comme tels. Toutefois cette loi, bien que
témoignant de la volonté d’attribuer un caractère sui generis à des infractions touchant à la
sûreté de l’État, ne permet pas d’avancer une définition claire et dont la pertinence juridique
soit satisfaisante.
Tout au plus peut-on relever après un examen attentif de l’ensemble des dispositions 436 que le
législateur répute comme politiques, les infractions qui ont pour objet de sanctionner la
manifestation d’actes représentant un danger pour l’État ou pour la Nation.
Il ne s’agit de fait que d’un embryon de définition dans laquelle on ne peut que présumer le
caractère politique des infractions à travers leur esprit et leur objet. Quoiqu’il s’agisse de la
part d’un législateur, de la première tentative d’apporter une définition, celle-ci se révèle
particulièrement lacunaire dans la mesure où il ne fait que dresser a posteriori une
nomenclature d’infractions, sans apporter la moindre précision sur la manière de déterminer si
une infraction est ou non de nature politique. Cette liste étant verrouillée, elle ne laisse aucune
place aux débats.
En somme peut-on dire et confirmer cette idée de P. Sornay 437 selon laquelle le législateur
s’est toujours comporté, quels que soient les régimes politiques, comme si le critère « de
détermination du délit politique était acquis et ne laissait plus de place au doute ».
A la différence de la position du comte Siméon, les parlementaires ont préféré opter pour une
« définition » plus restrictive du délit politique. C’est ainsi qu’ils ont adopté un texte dont la
vocation est de ne retenir qu’une conception limitative et littérale du délit politique.
Selon cette conception, ne sont considérés comme politiques que certains crimes et délits,
ceux-là même que la loi définie comme tels. Dès lors, la frontière entre le délit politique et le
délit de droit commun est hermétique, ne laissant aucune possibilité au juge de qualifier
ultérieurement de politiques, des infractions qui ne seraient pas comprises dans le texte initial
de 1830.

434
Ce titre du Code pénal est intitulé « Crimes et délits contre la chose publique ».
435
Ce Livre du Code pénal concerne les crimes, les délits et leur punition.
436
Elles concernent toutes la sûreté du l’État, tant extérieure qu’intérieure. Cf. infra, Chapitre II. Voir également
plus haut, les propos développés par le vicomte de Martignac.
437
P. Sornay, op. cit., p. 16.
La forme limitative du texte de la loi de 1830 est également reconnue tant par la doctrine que
par la jurisprudence. De nombreux auteurs vont dans ce sens, comme R. Garraud 438 ou encore
A. Chauveau et F. Hélie439.
Cette position est retenue dans la jurisprudence, pour la première fois par la Cour royale de
Grenoble au terme d’un arrêt du 22 juillet 1831440. La Cour considère en l’espèce que
« l’énumération faite par l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830, des délits qui sont réputés
politiques, est limitative ; on ne peut donc considérer comme politique un délit non compris
dans cette énumération, sous prétexte qu’il aurait été commis dans un but politique ».
Cette conception permet alors d’exclure la théorie subjective de l’infraction politique, en vertu
de laquelle pourraient être qualifiées d’infractions politiques des infractions de droit commun
commises sous l’empire d’un mobile politique.
Cette thèse qui reconnait le principe du caractère limitatif du délit politique est confirmée par
la suite à de maintes reprises par la Cour de cassation notamment dans des arrêts du 22 février
1833441, du 13 juillet 1833442 et du 20 décembre 1833443.
Malgré cette carence juridique, la loi du 8 octobre 1830 révèle une autre insuffisance en ce
que le législateur n’intègre pas dans la catégorie des infractions politiques certaines
infractions dont la nature semble être politique, altérant dès lors la conception qui tend à
considérer comme politiques les infractions qui attentent à la sûreté de l’État.

§ II – Les incohérences procédées du caractère


exhaustif de la loi d’octobre 1830

Au-delà des divergences des parlementaires des deux Chambres qui sont restées irrésolues
sous l’angle philosophique, les travaux préparatoires de la loi du 8 octobre 1830 se sont
avérés à certains égards particulièrement insuffisants voire incohérents. En témoigne
P. Sornay444 ou encore R. Charvin445 pour qui de nombreuses infractions dont le caractère
politique ne fait pas de doute, ne sont pas prévues par la loi du 8 octobre 1830.

438
R. Garraud, op. cit., p. 118.
439
A. Chauveau et F. Hélie, op. cit., Tome II, p. 11.
440
Cour roy. de Grenoble, Ch. Corr., 22 juillet 1831, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1831, II, p. 170.
Cf. annexe n° 20.
441
Ch. Crim., 22 février 1833, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1833, I, p. 111. Cf. annexe n° 21.
442
Ch. Crim., 13 juillet 1833, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1833, I, p. 111. Cf. annexe n° 22.
443
Ch. Crim., 20 décembre 1833, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1833, I, pp. 111 et 112. Cf. annexe n° 23.
444
P. Sornay, op. cit., p. 45.
445
R. Charvin, op. cit., p. 436, note 28.
Comme l’explique J. Viaud446, l’intention du législateur parait être de désigner comme
politiques « les faits qui portent à la société un préjudice direct », mais il en est tout
autrement dans la mesure où certaines infractions qui figurent dans la liste des crimes contre
la chose publique ne sont pas considérées comme politiques.
En effet, si l’on considère cette loi comme s’inscrivant dans le sens d’une théorie objective du
délit politique, c’est-à-dire qu’est qualifiée de politique toute infraction qui porte préjudice à
l’État447 dans son organisation ou dans ses rapports, force est de constater que certaines
infractions dont la nature présente un trouble grave ou un danger certain pour l’État, n’en font
pas partie. Ce qui est entre autres le cas pour les délits d’attroupements, de provocation à
l’attroupement ou encore les infractions d’espionnage448.
Ainsi on peut relever au titre des carences de la loi du 8 octobre 1830, l’absence du
paragraphe III de la Section III du Chapitre III du Code pénal qui concerne les critiques, les
censures et les provocations dirigées contre l’autorité publique dans un écrit pastoral.
Ce paragraphe constitué de trois articles (les articles 204449, 205450 et 206451) prévoit de
sanctionner trois situations dont la nature peut compromettre la sûreté de l’État. Le premier
article concerne tout écrit émané d’un ministre d’un culte à travers lequel il se serait permis de
critiquer ou de censurer le gouvernement ou un acte de l’autorité publique. Le second article
concerne tout écrit d’un ministre d’un culte tendant à provoquer à la désobéissance aux lois ou
à tout autre acte de l’autorité publique, ou bien à provoquer à la guerre civile. Et le dernier
complète les précédents en prévoyant l’hypothèse dans laquelle la provocation aurait porté ses
fruits.
De tels écrits, eu égard à leur nature et à l’influence particulière de leurs auteurs sur les
populations, présentent un danger certain pour l’État. Ce danger est singulièrement bien
illustré par J.-A. Rogron452.

446
J. Viaud, op. cit., p. 252.
447
Par opposition à la théorie subjective qui prend en compte l’intention du délinquant afin de qualifier une
infraction de politique.
448
Cf. R. Charvin, op. Cit, p. 436 ; et P. Sornay, op. cit., p. 45.
449
Art. 204 : Tout écrit contenant des instructions pastorales, en quelque forme que ce soit, et dans lequel un
ministre du culte se sera ingéré de critiquer ou censurer, soit le Gouvernement, soit tout acte de l’autorité
publique, emportera la peine du bannissement contre le ministre qui l’aura publié.
450
Art. 205 : Si l’écrit mentionné en l’article précédent contient une provocation directe à la désobéissance aux
lois ou autres actes de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou armer une partie des citoyens contre les
autres, le ministre qui l’aura publié sera puni de la détention.
451
Art. 206 : Lorsque la provocation contenue dans l’écrit pastoral aura été suivie d’une sédition ou révolte dont
la nature donnera lieu contre l’un ou plusieurs des coupables à une peine plus forte que celle de la déportation,
cette peine, quelle qu’elle soit, sera appliquée au ministre coupable de la provocation.
452
J.-A. Rogron, Code pénal expliqué, 2ème édition, Paris, 1835, p. 156.
Selon ce magistrat, « on conçoit l’empire funeste qu’un écrit de cette nature peut exercer sur
des esprits crédules » et « l’étendue du mal qu’un tel écrit peut occasionner, réclamait les
peines sévères dont la loi frappe ces entreprises criminelles ». Pourtant, indépendamment du
danger que représentent des telles infractions pour la sûreté de l’État, ces infractions ne sont
pas énumérées au titre des infractions politiques par la loi du 8 octobre 1830 et sont donc
considérées comme relevant du droit commun.
A contrario, si l’on se réfère aux infractions portant atteinte à la sûreté de l’État, certains
délits comme le vagabondage, la mendicité ou même le faux en écriture privée453, prévus au
titre sur la sûreté de l’État et qui sont qualifiés de délits politiques par la loi du 8 octobre
1830, ne coïncident pas avec ce type d’infractions.
On peut aussi évoquer la question des correspondances des ministres des cultes avec des cours
ou des puissances étrangères, contenues dans le paragraphe IV de la Section III du Chapitre
III du Code pénal. Selon ce paragraphe composé des articles 207 et 208 du Code pénal, est
sanctionné le défaut d’information du gouvernement par le ministre d’un culte de l’objet de sa
correspondance avec une puissance étrangère.
L’objet de la correspondance reste indifférent pour le juge qui n’a à apprécier que le seul
défaut d’information afin de qualifier l’infraction.
En conséquence, on peut constater, à l’instar de P. Sornay 454, qu’on ne peut aboutir qu’à une
liste incomplète des infractions politiques. Dès lors, conformément aux propos tenus par le
comte Siméon lors des travaux préparatoires, il reviendrait aux juridictions de considérer s’il
y a ou pas, pour telle infraction, un caractère politique.
Indépendamment de ses insuffisances, la loi du 8 octobre 1830 présente l’intérêt de classifier
et de distinguer les infractions de droit commun des infractions politiques. Par une étude
transversale, on peut constater qu’un critère général ressort.
Ce critère permet d’apprécier le caractère politique d’un délit à travers la valeur sociale à
laquelle il porte atteinte. C’est ainsi, que par le biais de la loi du 8 octobre 1830, est reconnu
pour la première fois, au moins implicitement, le critère objectif de l’infraction politique.

453
Cf. J. Viaud, op. cit., p. 252.
454
P. Sornay, op. cit., p. 46.
Chapitre 2 – L’aménagement du Code pénal de 1810 par la 
loi du 8 octobre 1830 : la détermination légale des 
délits politiques

Dire que le délit politique n’existe pas, parce qu’aucune définition n’a été donnée par le
législateur ou la doctrine, serait manifestement une erreur. Comme l’explique très bien
P. Sornay455, à défaut de définition, la loi du 8 octobre 1830 a tout de même permis de cerner
le délit politique en consacrant une distinction entre infractions politiques et infractions de
droit commun.
De la même manière, A. Rolin456 considère que la loi d’octobre 1830 a permis d’établir une
transition entre des infractions à caractère politique « auxquelles on réservait un traitement
spécial » et des infractions politiques.
Même si c’est par « la plus pauvre des méthodes457 », c’est-à-dire par l’énumération, cette loi
a toutefois le mérite d’avoir tenté d’esquisser une définition et à défaut d’y être parvenue, elle
a posé les jalons de ce que peut être une infraction politique en dressant une liste d’infractions
correspondant à des délits politiques et en leur fixant un régime particulier. Cette loi, à travers
son article 7458, fait ainsi apparaitre plusieurs infractions entrant dans la classe des délits
politiques.
Si pour le législateur de 1830 il ne s’agit que d’une liste exhaustive, celle-ci consacre
néanmoins un élément substantiel résidant dans l’atteinte à une valeur sociale particulière,
celle de la sûreté de l’État ou de la Nation.
Aussi la loi du 8 octobre 1830, à travers les articles du Code pénal auxquels elle renvoie,
assimile-t-elle à des délits politiques deux types d’atteintes à la Nation. Elle répute politiques
les infractions dirigées contre la sûreté extérieure d’une part (Section I) et les infractions
dirigées contre la sûreté intérieure d’autre part (Section II).

455
P. Sornay, op. cit., p. 9.
456
A. Rolin, op. cit., p. 426.
457
J. Viaud, op. cit., p. 249.
458
Cf. supra, Chapitre I, Section II, § I.
Section I – Les infractions contre la sûreté extérieure de l’État

La sûreté de l’État459 est une notion qui remonte à des origines lointaines. Montesquieu dans
L’esprit des lois utilisait déjà cette terminologie. Cette notion fait référence à la protection des
intérêts de l’État contre les offensives extérieures d’étrangers, on parle alors de sûreté
extérieure, ou contre les offensives intérieures des nationaux, on parle ainsi de sûreté
intérieure460.
Toutefois cette distinction est incomplète dans la mesure où le Code pénal de 1810 envisage
la question de la sûreté extérieure comme relevant d’une atteinte qui émane aussi bien
d’éléments étrangers que de nationaux 461. Dès lors on peut retenir comme définition de la
sûreté extérieure de l’État, tout acte ou toute offensive d’étrangers ou de nationaux tendant,
par des relations ou par une aide extérieure, à nuire aux intérêts de l’État.
Un tel entendement altère néanmoins la qualité de la notion de délit politique dans la mesure
où pour certains auteurs462 le risque que fait courir le délinquant n’est pas le même qu’en
matière de sûreté intérieure. En effet lorsque l’on envisage la sûreté intérieure on constate que
l’agent entend bouleverser l’ordre établi. Il tend « à faire disparaître les principes sur
lesquels repose toute la vie politique du pays ». En revanche lorsque l’on traite de sûreté
extérieure il s’agit d’un véritable « danger de mort » que fait courir le délinquant à la
Nation463.

459
Cette notion vieille relativement ancienne ne disparaitra que très tardivement, lors de la rédaction du nouveau
Code pénal en 1994. C’est à cette époque que le législateur la substitue par la notion de protection des intérêts
fondamentaux de la Nation.
Compris dans le Livre IV portant sur les « crimes et délits contre la Nation, l’État et la paix publique », le Titre
premier, intitulé « des atteintes aux intérêts fondamentaux de la Nation » remplace la notion traditionnelle de
sûreté de l’État. Il revient au premier article de ce Titre de définir ce qu’on entend par intérêts fondamentaux de
la Nation.
En vertu de l’article 410-1, « les intérêts fondamentaux de la Nation s’entendent au sens du présent titre de son
indépendance, de l’intégrité de son territoire, de sa sécurité, de la forme républicaine de ses institutions, des
moyens de sa défense et de sa diplomatie, de la sauvegarde de sa population en France et à l’étranger, de
l’équilibre de son milieu naturel et de son environnement et des éléments essentiels de son potentiel scientifique
et économique et de son patrimoine culturel ».
Dès lors, on ne peut que constater la similitude de cette nouvelle notion, simplement complétée conformément
aux mœurs et aux moyens actuels, avec la notion de sûreté de l’État, telle qu’elle résultait du Titre I er du Livre III
du Code pénal de 1810 et du Titre I de la deuxième partie du Code pénal du 25 septembre 1791.
460
J.-P. Doucet, Dictionnaire de droit criminel, http://ledroitcriminel/dictionnaire.html
461
Cf. infra, § I, art. 75 à 85 du Code pénal.
462
Cf. par exemple P. Sornay, op. cit., p. 33.
463
Si une telle distinction serait discutable à notre époque, elle est extraordinairement pertinente au XIX ème siècle.
La criminalité politique de l’époque résulte essentiellement d’une lutte de partis pour leur accession au pouvoir.
En conséquence ce n’est pas la Nation – au sens de la somme des intérêts particuliers réunis au sein d’une même
communauté - qui est attaquée, ni ses intérêts financiers ou économiques, il s’agit essentiellement de la forme
constitutionnelle des institutions et du gouvernement.
Or, le législateur de 1830 a jugé nécessaire d’ériger les infractions à la sûreté extérieure en
délit politique. Aussi convient-il d’examiner leur nature. A ce titre nous observerons que les
infractions à la sûreté extérieure de l’État peuvent être subdivisées en deux catégories.
En effet, outre la sûreté extérieure à proprement parler et la sûreté intérieure qui est protégée
par des articles spécifiques464, le législateur de 1830 établit une catégorie hybride d’infractions
tendant à protéger tantôt la sûreté extérieure, tantôt la sûreté intérieure. C’est ainsi qu’il
distingue les infractions contre la sûreté extérieure de l’État (§ I) des infractions que l’on
pourrait qualifier de « mixtes » en ce sens qu’elles sont dirigées alternativement contre la
sûreté extérieure ou intérieure de l’État (§ II).

§ I - Les infractions dirigées exclusivement contre


la sûreté extérieure de l’État

Au sein des dispositions de la loi du 8 octobre 1830 et en l’espèce à travers le 1° de l’article 7,


le législateur érige en délits politiques les infractions dirigées contre la sûreté extérieure de
l’État. Cette disposition renvoie aux infractions qui sont contenues dans la Section I du
Chapitre I du Titre I du Livre III du Code pénal, sous le titre Des crimes et délits contre la
sûreté extérieure de l’État.
Au titre de la sureté extérieure, sont réunis les articles 75 à 85 du Code pénal. Ces articles
entendent protéger l’État contre toute entreprise de trahison ou de mise en danger. La trahison
est le plus souvent punie de mort, de même que le bannissement est parfois prévu.
Néanmoins les peines varient en fonction de l’époque, eu égard à l’évolution du droit pénal.
Aussi voit-on la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée se substituer à la peine
capitale sous la deuxième République465 et la peine de détention remplacer celle du
bannissement sous la Monarchie de Juillet.
De la même manière, la peine de la confiscation des biens dont sont assorties de nombreuses
infractions à caractère politique dans le Code pénal de 1810, est retranchée de ce Code à partir
de 1814, en vertu de l’article 66466 de la Charte du 4 juin 1814.
En effet, l’une des peines accessoires communément assimilées à la justice politique, était la
peine de la confiscation. Cette peine sanctionnait de nombreuses infractions contre la sûreté

464
Cf. infra, Section II.
465
La loi du 8 juin 1850 mettra en conformité ces articles avec le décret relatif à l’abolition de la peine de mort
en matière politique. Dès lors, la peine capitale sera systématiquement remplacée par la peine de déportation
dans une enceinte fortifiée. Cf. annexe n° 24.
466
Art. 66 : La peine de la confiscation des biens est abolie, et ne pourra pas être rétablie.
de l’État dans le Code de 1810, or elle est soustraite des textes dès 1814, conformément au
principe d’abolition de la confiscation proclamé par la Charte de 1814.
Notons par ailleurs que la plupart de ces textes étaient originairement prévus au bénéfice de
l’empereur dans le Code pénal de 1810, sont adaptés au fil des époques conformément à la
forme que revêt le pouvoir exécutif.
En d’autres termes, sous réserve qu’un article prévoit une protection particulière de l’organe
exécutif, le législateur procède une modification textuelle de l’organe en question. De la
même manière, la jurisprudence interprète la loi sous son ancienne rédaction et l’adapte à la
situation politique qui lui est contemporaine.
Ainsi, lors de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, certains articles sont modifiés au
profit du roi, tout comme ils le seront au profit du président de la République lors de la
deuxième République467, ou de l’empereur sous le second Empire.
De la même manière, au titre d’Empire se substitue le titre de Royaume en 1814, comme
celui-ci sera remplacé par celui de République à partir de 1848, et le titre de République sera
substitué par celui d’Empire en 1852.
Par delà la diversité des types de régimes qui adaptent successivement ces articles à la forme
de leur gouvernement, il convient de noter que de nombreuses incriminations sont prévues au
titre de la sûreté extérieure de l’État et sont, par la loi du 8 octobre 1830, définies comme des
délits politiques.
C’est ainsi que le législateur entend considérer comme un délit politique le port d’arme contre
la France468. A cet effet l’article 75 du Code pénal fixe un certain nombre de conditions à
commencer par la nécessité d’avoir la nationalité française.
Selon A. Blanche469, cet article permet aussi de poursuivre des personnes qui n’avaient plus la
nationalité française au moment de la commission de l’infraction. Cet article qui pose
également comme condition constitutive le fait de porter les armes contre la France permet
donc de poursuivre indistinctement des civils au même titre que des militaires. Toutefois à la

467
Cf. à ce titre l’arrêt de la Chambre du conseil de la Cour de cassation du 17 février 1849, Recueil Sirey-
Devilleneuve, 1849, II, pp. 225 à 232 (annexe n° 25). Pour la haute juridiction, la disposition de l’art. 87 du
Code pénal protège désormais « le gouvernement républicain comme elle protégeait précédemment le
gouvernement monarchique. En conséquence, l’attentat ayant pour but de détruire ou de changer le
gouvernement républicain est punissable aux termes de cette disposition ».
468
Art. 75 : Tout Français qui aura porté les armes contre la France sera puni de mort.
469
A. Blanche, op. cit., p. 511.
différence d’autres articles470, pour que celui-ci puisse recevoir application, il faut que le port
d’arme soit commis exclusivement contre la France et non contre ses alliés.
Le législateur de 1830 prévoit également l’hypothèse de la trahison contre la France par le
biais d’intelligences avec des pays étrangers ou leurs agents dans le but de faire naître des
hostilités entre la France et les puissances étrangères471.
L’article 76 doit recevoir application quels que soient les effets de l’infraction, qu’il y ait eu
ou non des hostilités. Néanmoins, à la différence de l’article précédent qui ne pouvait
sanctionner que des nationaux, l’article 76 du Code pénal s’applique tant aux Français qu’aux
étrangers résidant en France. La constitution d’une seule des alternatives énumérées permet de
constituer le crime472.
A l’instar de l’article 76, l’article 84473 entend produire des effets tant sur les nationaux que
sur les étrangers. Cet article permet de réprimer des faits pouvant entrainer une déclaration de
guerre contre la France. En effet, cet article est applicable à tous les individus quelle que soit
leur nationalité et ne concerne plus seulement les nationaux ou les étrangers résidant en
France. Mais à la différence de l’article 76, il présente la particularité de distinguer selon les
résultats occasionnés par l’infraction, punissant l’agent de la déportation s’il en a résulté des
conséquences ou à défaut, le sanctionnant d’une peine de bannissement.
Le plus souvent, il s’agit de situations qualifiées explicitement de trahison, qui sont
envisagées au titre des infractions contre la sûreté extérieure de l’État. C’est ce dont
témoignent les hypothèses prévues par les articles 77474 et 78 du Code pénal.
L’article 77 permet de poursuivre et de réprimer toute manœuvre avec des pays ennemis de la
France dont le but serait de leur permettre ou de leur faciliter l’entrée sur le territoire national
ou ses dépendances, ou de leur livrer des villes et autres bases françaises, ou encore de leur
fournir une quelconque assistance. A l’image de l’article précédent475, cet article est applicable

470
Cf. infra, art. 78 et 79 du Code pénal. Ces articles sont applicables au bénéfice d’une puissance alliée de la
France. En conséquence, il n’est pas exigé que la France ait été directement « victime » de l’infraction.
471
Art. 76 : Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances
étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou à entreprendre la guerre contre la
France, ou pour leur en procurer les moyens, sera puni de mort. Cette disposition aura lieu dans le cas même où
lesdites machinations ou intelligences n’auraient pas été suivies d’hostilités.
472
Cf. A. Blanche, op. cit., p. 515.
473
Art. 84 : Quiconque aura, par des actions hostiles non approuvées par le Gouvernement, exposé l’État à une
déclaration de guerre, sera puni du bannissement ; et, si la guerre s’en est suivie, de la déportation.
474
Art. 77 : Sera puni de mort quiconque aura pratiqué des manœuvres ou entretenu des intelligences avec les
ennemis de l’État, à l’effet de faciliter leur entrée sur le territoire et dépendances du Royaume, ou de leur livrer
des villes, forteresses, places, postes, ports, magasins, arsenaux, vaisseaux ou bâtiments appartenant à la France,
ou de fournir aux ennemis des secours en soldats, hommes, argent, vivres, armes ou munitions, ou de seconder
les progrès de leurs armes sur les possessions ou contre les forces françaises de terre ou de mer, soit en ébranlant
la fidélité des officiers, soldats, matelots ou autres envers le roi et l’État, soit de toute autre manière.
475
Article 76.
aussi bien aux Français qu’aux étrangers résidant en France. La jurisprudence, dans un arrêt
du 5 juin 1812476, a par ailleurs étendu cet article aux manœuvres tendant à ramener à
l’ennemi des prisonniers de guerre.
En outre, à coté des articles 76 et 77, une autre disposition apparait comme un complément à
ces dispositions. Il s’agit de l’article 79477 lequel permet d’accorder aux alliés de la France une
protection similaire en engageant la poursuite des auteurs qui auront agi contre un allié de la
France. Mais cette protection étendue aux alliés de la Nation française ne vaut évidemment
pas pour l’article 75 dans la mesure où cet article concerne le port d’armes contre la France.
Par ailleurs l’hypothèse de l’article 77 est complétée par une disposition supplémentaire
énoncée à l’article 78478. Cette dernière prévoit le cas des correspondances avec les sujets
d’une puissance étrangère, qui, indépendamment de la volonté de leur auteur, auraient eu pour
effet de fournir à ladite puissance, des informations nuisibles sur la situation militaire ou
politique de la France. Afin que l’infraction soit constituée, il convient que deux circonstances
soient réunies. Comme l’explique A. Blanche479, la correspondance doit avoir eu lieu avec les
sujets d’une puissance ennemie et qu’il y ait eu au moins pour résultat de leur fournir des
instructions nuisibles soit pour la France, soit pour ses alliés.
D’autres cas de trahison et de révélation de secret sont prévus. C’est notamment le cas de
l’article 80480 du Code pénal qui a pour but de punir le fait d’avoir révélé « traitreusement481 »
un secret consistant en une négociation ou une expédition, de la part d’un agent du
gouvernement aux agents d’une puissance étrangère, qu’elle soit neutre ou alliée.
A la différence des articles précédents, l’entreprise de trahison ne nécessite plus seulement un
acte accompli auprès d’un ennemi, mais on l’étend ici à tout acte entrepris auprès d’une autre
Nation, quelle que soit sa qualité d’alliée, de puissance neutre ou d’ennemie. En outre il ne
s’agit plus d’une infraction susceptible d’être commise par un citoyen quelconque mais
uniquement par un agent du gouvernement.

476
Cass. Crim. 5 juin 1812. Cf. Annexe n° 26.
477
Art. 79 : Les peines exprimées aux art. 76 et 77 seront les mêmes, soit que les machinations ou manœuvres
énoncées en ces articles aient été commises envers la France, soit qu’elles l’aient été envers les alliés de la
France, agissant contre l’ennemi commun.
478
Art. 78 : Si la correspondance avec les sujets d’une puissance ennemie, sans avoir pour objet l’un des crimes
énoncés en l’article précédent, a néanmoins eu pour résultat de fournir aux ennemis des instructions nuisibles à
la situation militaire ou politique de la France ou de ses alliés, ceux qui auront entretenu cette correspondance
seront punis de la détention, sans préjudice de plus fortes peines, dans le cas où ces instructions auraient été la
suite d’un concert constituant un fait d’espionnage.
479
A. Blanche, op. cit., p. 531.
480
Art. 80 : Sera puni des peines exprimées en l’art. 76, tout fonctionnaire public, tout agent du Gouvernement
ou toute autre personne qui, chargée ou instruite officiellement, ou à raison de son état, du secret d’une
négociation ou d’une expédition, l’aura livré aux agents d’une puissance étrangère ou de l’ennemi.
481
A. Blanche, op. cit., p. 535.
En complément à cet article, il convient de citer également l’article 81 482 du Code pénal qui
réprime la transmission de plans par un agent du gouvernement à une puissance étrangère
qu’elle soit ennemie ou alliée sans qu’il y ait eu de manœuvres frauduleuses pour se les
approprier.
La même situation est prévue par l’article 82483 du Code pénal, à cette différence près que sont
concernées toutes les personnes qui n’ont pas la qualité de fonctionnaire et qui se sont
procurés les plans par des moyens divers et variés.
Une dernière hypothèse de trahison mérite d’être évoquée. Il s’agit d’une disposition qui
prévoit l’infraction de recel d’ennemis. Elle est prévue par l’article 83 484 du Code pénal. Aux
termes de cet article, il s’agit de punir le recel d’espions ou de soldats ennemis commis par
toute personne résidant sur le territoire national.
Cette infraction nécessite toutefois la réunion de deux éléments afin d’être constituée. Il faut
d’une part établir la volonté de l’agent de soustraire l’ennemi aux recherches du
gouvernement et il faut d’autre part démontrer qu’il avait la connaissance de sa qualité485.
Notons enfin une particularité concernant l’article 85486 du Code pénal. A la différence des
autres articles qui tendent à protéger la sûreté de l’État, l’article 85 vient sanctionner d’une
peine de bannissement le fait d’avoir exposé aux représailles d’une nation étrangère, non plus
l’État mais des citoyens Français.
Cet article est qualifié par A. Blanche487 de « diminutif » de l’article 84, en ce sens qu’il ne
s’agit plus ici d’exposer la France sous sa forme générale de Nation à une déclaration de
guerre, mais d’exposer des Français à des représailles. Cet article est critiqué par le professeur
Blanche en ce qu’il demeure vague dans ses dispositions.
En dépit de ces quelques différences de forme, tous ces articles illustrent un objet politique
commun consistant dans le fait de nuire directement ou indirectement à l’État français. Qu’il
482
Art. 81 : Tout fonctionnaire public, tout agent, tout préposé du Gouvernement, chargé, à raison de ses
fonctions, du dépôt des plans des fortifications, arsenaux, ports ou rades, qui aura livré ces plans ou l’un de ces
plans à l’ennemi ou aux agents de l’ennemi, sera puni de mort. Il sera puni du bannissement s’il a livré ces plans
aux agents d’une puissance étrangère, neutre ou alliée.
483
Art. 82 : Toute autre personne qui, étant parvenue, par corruption, fraude ou violence, à soustraire lesdits
plans, les aura livrés, ou à l’ennemi, ou aux agents d’une puissance étrangère, sera puni comme le fonctionnaire
ou agent mentionné dans l’article précédent, et selon les distinctions qui y sont établies. Si lesdits plans se
trouvaient, sans le préalable emploi de mauvaises voies, entre les mains de la personne qui les a livrés, la peine
sera, au premier cas mentionné dans l’art. 81 : la peine de mort et au second cas du même article, la peine de
bannissement.
484
Art. 83 : Quiconque aura recélé ou aura fait recéler les espions ou les soldats ennemis envoyés à la
découverte, et qu’il aura connus pour tels, sera condamné à la peine de mort.
485
A. Blanche, op. cit., p. 539.
486
Art. 85 : Quiconque aura, par des actes non approuvés par le Gouvernement, exposé des Français à éprouver
des représailles, sera puni du bannissement.
487
A. Blanche, op. cit., p. 546.
s’agisse de trahison par le biais de l’aide octroyée à des puissances étrangères par des
intelligences, ou par un soutien logistique ou militaire, ou par la transmission d’informations ;
tous ces cas tendent manifestement à constituer des mécanismes de protection de l’État contre
des entreprises criminelles dont la nature suppose systématiquement un élément d’extranéité.
Or, à côté de ces infractions nécessitant toutes un élément d’extranéité, certaines comportent
la particularité d’être dirigées tantôt contre la sûreté extérieur et tantôt contre la sûreté
intérieure de l’État.

§ II - L’élaboration d’une catégorie hybride de


délits politiques : les infractions dirigées
aussi bien contre la sûreté extérieure que la
sûreté intérieure de l’État

Ces articles d’une nature sui generis visent à protéger la sûreté extérieure et intérieure de
l’État de manière alternative. Ils sont compris dans la Section III du Chapitre I du Titre I du
Livre III du Code pénal, sous le titre De la révélation et de la non-révélation des crimes qui
compromettent la sûreté intérieure ou extérieure de l’État.
Il s’agit des articles 103 à 108 du Code pénal. Le législateur de 1830 les érige en délits
politiques à travers le 1° de l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830. Ces articles renvoient à
l’incrimination de non-révélation de complots attentatoires à la sûreté l’État, que la non-
révélation soit intérieure ou extérieure.
Trois cas de non-révélation sont prévus par les articles 103 à 105 du Code pénal. C’est ainsi
que le législateur de 1830 détermine comme délit politique le fait de non-révélation de
complot488 contre la sûreté intérieure ou extérieure de l’État en vertu de l’article 103489, la non-
révélation de complot visant à constituer un crime de lèse-majesté à l’article 104490 et la non-
révélation de toute autre forme de complot aux termes de l’article 105491.

488
Le complot était défini originairement de la manière suivante : « il y a complot dès que la résolution d’agir est
concertée et arrêtée entre deux conspirateurs ou un plus grand nombre, quoiqu’il n’y ait pas eu d’attentat ».
489
Art. 103 : Toutes personnes qui, ayant eu connaissance de complots formés ou de crimes projetés contre la
sûreté intérieure ou extérieure de l’État, n’auront pas fait la déclaration de ces complots ou crimes, et n’auront
pas révélé au Gouvernement ou aux autorités administratives ou de police judiciaire, les circonstances qui en
seront venues à leur connaissance, le tout dans les vingt-quatre heures qui auront suivi ladite connaissance,
seront, lors même qu’elles seraient reconnues exemptes de toute complicité, punies, pour le seul fait de non-
révélation, de la manière et selon les distinctions qui suivent.
490
Art. 104 : S’il s’agit du crime de lèse-majesté, tout individu qui, au cas de l’article précédent, n’aura point fait
les déclarations qui y sont prescrites, sera puni de la réclusion.
491
Art. 105 : A l’égard des autres crimes ou complots mentionnés au présent chapitre, toute personne qui, en
étant instruite, n’aura pas fait les déclarations prescrites par l’article 103, sera punie d’un emprisonnement de
deux à cinq ans et d’une amende de cinq cents à deux mille francs.
Ces trois articles n’exigent qu’un délai relativement bref de vingt-quatre heures pour en faire
la révélation, sous condition qu’il n’y ait eu ni exécution, ni tentative d’exécution auquel cas
l’agent non-révélateur sera reconnu comme complice des auteurs, alors même qu’il n’aurait ni
participé, ni même approuvé l’acte délictueux.
En revanche la jurisprudence est plus souple concernant la liste des autorités auprès
desquelles l’agent doit faire la révélation. Si les textes prévoient que cette révélation soit faite
à un ministre ou aux autorités administratives ou bien aux autorités judiciaires, les juges ont
tendance à étendre la liste de ces autorités 492. Ainsi, par exemple, fut reconnue suffisante la
révélation faite à des chefs militaires.
De la même manière, la jurisprudence semble avoir fait preuve d’une grande souplesse en
considérant que si le gouvernement avait déjà eu connaissance de l’existence d’un complot
avant que l’agent n’en ait eu connaissance, ce dernier n’était plus soumis à l’obligation d’en
faire la révélation. S’il décidait de révéler le complot, il n’était plus considéré comme un
révélateur mais comme un simple témoin. Cette idée est illustrée par J. Carnot 493 pour qui
l’agent « ne pourrait être considéré que comme un témoin qui serait venu se présenter pour
déposer ».
Notons en outre qu’il n’est pas nécessaire que le révélateur du complot désigne
nominativement les auteurs. La jurisprudence a admis que dans certains cas la simple
révélation de l’existence du complot était suffisante.
Dans un jugement en appel du tribunal correctionnel de Blois du 23 août 1816 494, il a été
considéré que « l’obligation de révéler tout complot formé contre la sûreté de l’État,
n’emporte point obligation de désigner par son nom le conspirateur, surtout s’il existe entre le
conspirateur et le révélateur des relations d’amitié ou d’honneur ».
Enfin, il convient de préciser que ces articles sanctionnent la non-révélation de complots
formés ou de crimes concertés. En les combinant avec l’article 89 du Code pénal lequel répute
le complot comme étant la « résolution d’agir concertée et arrêtée entre deux ou plusieurs
personnes », il devient alors nécessaire, afin de retenir la qualification de ces incriminations
contre un individu, que le complot soit concerté c’est-à-dire qu’il soit élaboré entre deux
personnes au moins495.

492
J. Carnot, op. cit., p. 349.
493
Ibid., p. 355.
494
Cf. annexe n° 27.
495
J. Carnot, op. cit., p. 357.
La sévérité de ces articles est accrue par l’article 106496 du Code pénal. Celui-ci vient
compléter les articles précédents en excluant des causes d’exemption le fait que l’agent
n’aurait pas apporté son soutient au complot ou qu’il se serait opposé aux conspirateurs ou
encore qu’il aurait tenté de les en dissuader.
En revanche, l’article suivant497 fixe une cause d’exemption, qui, conformément au droit
commun prévoit que ni le conjoint, ni les parents ou enfants, ni les collatéraux ou alliés de
l’auteur du complot ne sont soumis à l’obligation de la révélation de l’infraction. Or, eu égard
à la gravité de ces types d’infractions, le législateur a paré à cette exception par le placement
de l’agent sous la surveillance de la haute police.
Notons enfin la particularité de l’article 108498 qui, à la différence des articles précédents, ne
concerne plus les personnes qui ont eu connaissance d’un complot, mais les conspirateurs
eux-mêmes. Cet article leur permet de bénéficier de l’impunité en échange de leur concours à
l’arrestation de leurs complices ou de leur délation.
Il est intéressant d’observer qu’il ne s’agit plus ici de notion de révélation de complot mais de
délation entre les auteurs. Cela s’explique par l’idée qu’il ne s’agit que des auteurs et non plus
des personnes étrangères au complot qui en auraient eu simplement connaissance. Il s’agit
d’établir un mécanisme permettant directement à l’un des auteurs, membre d’un complot, de
faire échouer l’entreprise criminelle en lui promettant l’exemption de toute peine et de toute
poursuite, sous réserve toutefois d’un placement sous surveillance. Ainsi là encore, à l’instar
de la mesure prévue par l’article précédent, l’article 108 impose la mise sous surveillance de
la haute police dans un but préventif.
La qualité de « délit politique » de ces incriminations sera toutefois éphémère dans la mesure
où la plupart de ces articles seront abrogés par la loi du 28 avril 1832 499. Pourtant il est
intéressant d’observer qu’à travers ces divers articles, les législateurs successifs ont entendu

496
Art. 106 : Celui qui aura eu connaissance desdits crimes ou complots, non révélés, ne sera point admis à
excuse, sur le fondement qu’il ne les aurait point approuvés, ou même qu’il s’y serait opposé et aurait cherché à
en dissuader les auteurs.
497
Art. 107 : Néanmoins, si l’auteur du complot ou crime est époux, même divorcé, ascendant ou descendant,
frère ou sœur ou allié aux mêmes degrés, de la personne prévenue de réticence, celle-ci ne sera point sujette aux
peines portées par les articles précédents ; mais elle pourra être mise, par l’arrêt ou le jugement, sous la
surveillance spéciale de la haute police, pendant un temps qui n’excédera point dix ans.
498
Art. 108 : Seront exemptés des peines prononcées contre les auteurs de complots ou d’autres crimes
attentatoires à la sûreté intérieure ou extérieure de l’État, ceux des coupables qui, avant toute exécution ou
tentative de ces complots ou de ces crimes, et avant toutes poursuites commencées, auront les premiers donné au
Gouvernement ou aux autorités administratives ou de police judiciaire, connaissance de ces complots ou crimes
et de leurs auteurs ou complices, ou qui, même depuis le commencement des poursuites, auront procuré
l’arrestation desdits auteurs ou complices. Les coupables qui auront donné ces connaissances ou procuré ces
arrestations, pourront néanmoins être condamnés à rester pour la vie ou à temps sous la surveillance de la haute
police.
499
Il s’agit des articles 103, 104, 105, 106 et 107. Cf. annexe n° 4.
protéger l’État et non pas seulement le gouvernement contre des faits de trahison,
d’espionnage, de complot ou de forfaiture alors même que l’infraction n’aurait entrainée
aucune conséquence et alors même que l’objet de l’infraction ne serait pas politique.
Mais surtout, il convient de noter la particularité de ce type d’infraction dans l’esprit du
législateur de 1830. Ce dernier tend à la considérer comme ayant un caractère politique de
manière objective par le simple constat de la valeur sociale atteinte, c’est-à-dire celle de
l’État. L’esprit du texte devait consacrer la naissance et l’adoption de fait, en droit français, de
la conception objective du délit politique notamment concernant les infractions contre la
sureté intérieure.

Section II ­ Les infractions contre la sureté intérieure de l’État

Plusieurs types de crimes et de délits contre la sureté intérieure sont définis dans le Code
pénal de 1810 puis repris sous la dénomination de délits politiques par la loi du 8 octobre
1830. Ces incriminations méritent d’être divisées en fonction de la valeur à laquelle elles
portent atteinte.
Quel que soit leur domaine, le point commun de ces dispositions est d’assurer la protection et
la sauvegarde de l’État et du gouvernement en place. Certains auteurs 500 ont néanmoins
critiqué cette qualification dans la mesure où dans les principes, les articles relatifs aux
atteintes à la sûreté intérieure entendent protéger l’État, alors que dans les faits les
gouvernements qui ne sont que les représentants de l’État se sont arrogé ces mécanismes
protecteurs en les étendant à leurs propres intérêts.
C’est notamment ce qu’illustre R. Charvin pour qui les atteintes à la sûreté intérieure de l’État
s’entendent des « atteintes contre les institutions essentielles que l’État s’est données pour
fixer et protéger les conditions fondamentales de développement de la vie politique,
économique et sociale sur l’étendue du territoire où s’exerce sa souveraineté501 ».
Or, les gouvernements qui ne sont que les dépositaires de l’autorité de l’État et les
représentants de la Nation, se sont attribué les mécanismes protecteurs de l’État dans leur
propre intérêt de conservation. Aussi peut-on voir deux groupes de dispositions relevant de la
sûreté intérieure de l’État mais dont la valeur sociale protégée varie.

500
Cf. P.-A. Papadatos, op. cit., p. 2. Pour cet auteur le crime d’État c’est-à-dire l’infraction qui attente à la sûreté
de l’État, devient une atteinte « contre les gouvernants et non plus contre la société ; il perd son caractère
odieux et devient un délit politique ».
501
R. Charvin, op. cit., p. 433.
Si un premier groupe de dispositions pénales tend à protéger la Nation à travers le maintien et
la protection de l’ordre social et de l’autorité de l’État et correspond à la notion définie par J.-
J. Chevallier, de « politique majeure » (§ I) ; le second est toutefois plus distant de la
définition originelle en ce qu’il ne protège non plus la Nation, mais à l’un de ses organes, le
gouvernement, et correspond à l’idée de « politique mineure » (§ II).

§ I – Une protection directe des intérêts de la


Nation à travers la sauvegarde de la notion de
« politique majeure »

Conformément à la conception définie par le Code pénal de 1810 selon laquelle l’État est la
valeur suprême et mérite une protection particulière à travers une politique répressive sévère,
le législateur de 1830 s’inscrit toujours dans une logique selon laquelle l’État demeure la
valeur supérieure aux autres.
Le législateur de 1830 a bien conscience de cette nécessité de sauvegarder la Nation et plus
fondamentalement de sauvegarder la constitution sociale sur laquelle repose le pays contre
toute atteinte visant à la détruire.
Bien que de tels faits soient qualifiés de crimes ou de délits politiques, ce qui emporte des
conséquences sur leur régime, ces infractions demeurent néanmoins soumises à un régime
rigoureux illustrant la nécessité de maintenir la constitution sociale du pays.
Sous la dénomination de constitution sociale du pays laquelle correspond à la notion de
« politique majeure » comme la définissait J.-J. Chevallier, il convient d’entendre deux
rubriques considérées comme constituant des crimes ou délits politiques.
La première rubrique tendant à protéger l’ordre social correspond au maintien de la paix
publique (A). La seconde rubrique contenue dans la notion de « politique majeure » répond à
la nécessité de la préservation de l’autorité de l’État contre toute tentative d’usurpation,
d’altération ou de dérision du bon fonctionnement des services de l’État et de leurs rapports
(B).

A-/ Les attentats tendant à troubler la paix publique

Ces attentats sont variés, ils sont développés dans le paragraphe II de la Section II du Chapitre
2 du Titre I du Livre III du Code pénal. Il s’agit d’infractions qui tendent à troubler l’État par
divers moyens.
Préalablement à l’étude de ces infractions, il convient de relever la particularité de l’article
102502 du Code pénal. Cette disposition résulte de la loi du 17 mai 1819 503 relative à la
répression des crimes et délits commis par voie de presse. Elle sanctionne de peines
d’emprisonnement et d’amende les auteurs de provocation à des crimes ou à des délits, quelle
que soit leur nature. L’aspect général de cet article lui confère sa spécificité au regard des
autres articles relatifs à la paix et à la tranquillité publique.
Il est intéressant d’observer que, comme l’atteste un arrêt de la Chambre criminelle de la Cour
de cassation du 18 janvier 1833504, les dispositions de l’article 1er de la loi du 17 mai 1819 sont
certes assimilées à la catégorie des infractions ayant un caractère politique par les articles 1 et
6 de la loi du 8 octobre 1830, mais que toutefois de tels faits n’ont, la plupart du temps et plus
particulièrement dans l’espèce, aucun caractère politique505.
Il résulte des termes de cet arrêt, que « tous les délits commis par les moyens de publication
énoncés en l’art. 1er de la loi du 17 mai 1819, et par conséquent ceux commis par de simples
discours comme ceux commis par la voie de la presse, sont de la compétence des Cours
d’assises, encore bien que ces délits n’aient aucun caractère politique, tel, par exemple, le
délit de provocation à la rébellion, commis par des discours et cris proférés publiquement ».
Cette particularité mise à part, les autres articles relatifs aux attentats tendant à troubler la paix
publique peuvent se regrouper et s’articuler autour de deux axes principaux. Une partie
d’entre eux a trait à la provocation à la guerre civile, aux conflits entre la population et à la
sédition (1°), et une autre partie concerne ceux qui attentent à l’organisation de l’État à travers
ses biens et son autorité (2°).

1°/ La répression des infractions tendant à la guerre civile et aux


séditions

502
Art. 102 : Quiconque, soit par des discours, des cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics,
soit par des écrits, des imprimés, des dessins, des gravures, des peintures ou emblèmes vendus ou distribués, mis
en vente ou exposés dans des lieux ou réunions publics, soit par des placards et affiches exposés aux regards du
public, aura provoqué l'auteur ou les auteurs de toute action qualifiée crime ou délit à la commettre, sera réputé
complice, et puni comme tel. Quiconque aura, par l'un des moyens énoncés par l'alinéa précédent, provoqué à
commettre un ou plusieurs crimes, sans que ladite provocation ait été suivie d'aucun effet, sera puni d'un
emprisonnement qui ne pourra être de moins de trois mois, ni excéder cinq années, et d'une amende qui ne
pourra être en dessous de 50 Francs, ni excéder 6000 Francs.
503
Cf. annexe n° 28. En effet, cette rédaction résulte de la loi du 17 mai 1819, qui par ses articles 1, 2 et 26 a
abrogé et remplacé l’ancienne formulation qui disposait : « Seront punis comme coupables des crimes et
complots mentionnés dans la présente section, tous ceux qui, soit par discours tenus dans des lieux ou réunions
publics, soit par placards affichés, soit par des écrits imprimés, auront excité directement les citoyens ou
habitants à les commettre. Néanmoins, dans le cas où lesdites provocations n’auraient été suivies d’aucun effet,
leurs auteurs seront simplement punis du bannissement ».
504
Cf. annexe n° 29.
505
La même application est faite concernant les délits de provocation publique à un délit, qu’elle soit ou non
suivie d’effet. De telles infractions sont considérées par la loi du 8 octobre 1830 comme des délits politiques. Cf.
à ce titre, Cass. Crim., 24 août 1832, Dalloz, 1832, I, p. 412.
La politique pénale conduite au XIXème siècle contre les risques de guerre civile ou de sédition
présente deux aspects en fonction de la gravité de l’infraction, l’un préventif et l’autre
répressif.
Par certains articles, la législation pénale introduit un élément purement préventif. Ainsi les
associations et leurs réunions sont-elles rigoureusement encadrées afin d’éviter toute
entreprise subversive ou illégale (a).
Mais à d’autres égards, la législation criminelle entend affirmer une conception plus
répressive en sanctionnant avec rigueur certaines entreprises criminelles beaucoup plus graves
comme celles qui tendent à la provocation à la guerre civile ou à l’organisation de bandes
armées (b).

a-) Un aspect préventif à travers la règlementation sur les


associations

Au titre du 2° de l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830, le législateur assimile au délit


politique la Section VII du Chapitre 3 du Titre I du Livre III du Code pénal. Cette section
comprend les articles 291 à 294 et concerne les associations et les réunions illicites.
L’aspect préventif de ces articles s’illustre d’abord par le fait que l’article 291 506 exige un
agrément du gouvernement pour toutes les associations de plus de vingt personnes, quel que
soit leur objet. Cette formalité d’agrément permet de recenser les diverses associations et leurs
activités.
Mais surtout l’article 291 pose comme condition substantielle à la licéité des associations, le
respect de conditions préalablement fixées par l’autorité publique. Dès lors, peut-on dire que
le caractère unilatéral des modifications qui peuvent être apportées aux statuts des
associations permet un certain contrôle de l’autorité publique sur les activités de ces dernières.
Néanmoins cet article comporte un domaine relativement étroit en ce qu’il ne concerne que
les associations dont « le but sera de se réunir tous les jours ou à certains jours » particuliers.
En conséquence cet article ne déroge pas aux autres règles relatives aux associations. Le
caractère de délit politique ne doit se rencontrer que lorsqu’elles ont vocation à se réunir à
jours fixes dans le but de traiter d’objets religieux ou politiques entre autres.

506
Art. 291 : Nulle association de plus de vingt personnes, dont le but sera de se réunir tous les jours ou à
certains jours marqués pour s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former
qu’avec l’agrément du gouvernement, et sous les conditions qu’il plaira à l’autorité publique d’imposer à la
société. Dans le nombre de personnes indiqué par le présent article, ne sont pas comprises celles domiciliées
dans la maison où l’association se réunit.
En cas de violation des règles fixées à l’article 291, la dissolution de l’association est
encourue et ses responsables peuvent être condamnés à verser une amende. Ces peines sont
prévues par l’article 292507.
Outre l’encadrement légal des statuts et du fonctionnement des associations, le Code pénal
accorde à l’autorité publique un pouvoir de coercition supplémentaire, illustrant l’aspect
préventif de la réglementation sur les associations.
Ce pouvoir résulte de l’article 294508 du Code pénal et consiste en la nécessité d’obtenir une
autorisation de l’autorité municipale pour se réunir dans un endroit déterminé. A défaut de
cette autorisation, indépendamment des sanctions encourues par les membres et les
responsables de l’association, la personne qui aura consenti à une association l’usage de sa
maison ou de son appartement, sera passible d’une peine amende.
Par ailleurs, alors même qu’une association répondrait à toutes les formalités exigées par la
loi, les responsables de l’association peuvent aussi encourir des peines d’amende et
d’emprisonnement dans l’hypothèse où serait faite une provocation à un crime ou à un délit509.
En effet il résulte de l’article 293510 du Code pénal la possibilité de poursuivre les
responsables d’une association pour certains propos incitatifs à la criminalité ou à la
délinquance.
L’article 293 n’entend pas sanctionner directement la provocation à la violation d’une loi,
laquelle incrimination résulte d’autres textes de droit commun qui entraineront la
condamnation de leur auteur, mais il vise à réprimer les responsables de l’association pour la
négligence et le manque de diligence dont ils auraient fait preuve dans le cadre de leurs
responsabilités et de leurs pouvoirs au sein de l’association.

507
Art. 292 : Toute association de la nature ci-dessus exprimée qui se sera formée sans autorisation, ou qui, après
l’avoir obtenue, aura enfreint les conditions à elles imposées, sera dissoute. Les chefs, directeurs ou
administrateurs de l’association seront en outre punis d’une amende de seize francs à deux cents francs.
508
Art. 294 : Tout individu qui, sans la permission de l’autorité municipale, aura accordé ou consenti l’usage de
sa maison ou de son appartement, en tout ou en partie, pour la réunion des membres d’une association même
autorisée, ou pour l’exercice d’un culte, sera puni d’une amende de seize francs à deux cent francs.
509
Cette disposition est en certains points semblable à celle développée par l’article 102 du Code pénal, eu égard
à son aspect préventif général. Mais à la différence de cet article qui s’applique au domaine de la presse et des
crieurs publics, l’article 293 concerne les chefs, les directeurs et les administrateurs d’association.
510
Art. 293 : Si, par discours, exhortations, invocations ou prières, en quelque langue que ce soit, ou par lecture,
affiche, publication ou distribution d’écrits quelconques, il a été fait, dans ces assemblées, quelque provocation à
des crimes ou à des délits, la peine sera de cent francs à trois cent francs d’amende, et de trois mois à deux ans
d’emprisonnement, contre les chefs, directeurs et administrateurs de ces associations, sans préjudice des peines
plus fortes qui seraient portées par la loi contre les individus personnellement coupables de la provocation,
lesquels, en aucun cas, ne pourront être punis d’une peine moindre que celle infligée aux chefs, directeurs et
administrateurs de l’association.
Le législateur est toutefois indifférent à la nature de la provocation laquelle peut être verbale
ou écrite, ou proférée en langue française ou dans une langue étrangère, et laquelle peut tout
aussi bien consister en une litanie, qu’un discours ou une prière.
La formulation volontairement étendue de l’article 293 permet alors de sanctionner tout
responsable d’association, tant à vocation politique qu’à vocation religieuse ou sociale, dès
lors que ledit responsable a usé de son influence et de son autorité pour provoquer à la
réalisation de crimes ou de délits de droit commun ou de nature politique.
Il résulte de ces quatre articles une volonté de prévenir les risques de subversion et les risques
d’atteinte à la tranquillité publique. En effet, eu égard à l’aspect général du domaine de ces
textes, un caractère préventif prédomine en ce sens qu’ils sanctionnent essentiellement une
forme de manque de diligence de la part des responsables des associations et les risques qu’ils
peuvent faire courir sur l’organisation sociale.
Or, tout en envisageant des faits de provocation, d’autres dispositions s’avèrent comporter un
caractère beaucoup plus répressif dans la mesure où ladite provocation présente un danger
plus grand, imminent et certain.

b-) Un aspect répressif illustré par la dangerosité accrue de la


provocation

De nombreux articles du Code pénal manifestent la volonté du législateur de protéger l’État


face aux conflits civils et aux séditions. Ces infractions sont codifiées sous le paragraphe II de
la Section II du Chapitre 1 du Titre I du Livre III du Code pénal. Il s’agit principalement des
articles 91, 96, 97, 98, 99 et 100, étant observé par ailleurs que l’article 101 du Code pénal
permet de définir certains éléments de ces dispositions.
Tous ces articles ont un domaine relativement important dans la mesure où ils portent pêle-
mêle sur des provocations aux séditions, aux pillages, aux massacres ou aux guerres civiles.
Indépendamment de la variété du domaine qui les compose, ces dispositions tendent toutes à
protéger l’organisation sociale et à préserver la paix publique.
En premier lieu, l’article 91511 distingue deux hypothèses de provocation à la guerre civile ou
de crime consistant à porter la dévastation, le massacre et le pillage, selon que l’acte a bien
été commis, commencé ou tenté d’une part, et la simple élaboration d’un complot tendant à
ces crimes d’autre part.
511
Art. 91 : L’attentat dont le but sera, soit d’exciter la guerre civile en armant ou en portant les citoyens ou
habitants à s’armer les uns contre les autres, soit de porter la dévastation, le massacre et le pillage dans une ou
plusieurs communes, sera puni de mort. Le complot ayant pour but l’un des crimes prévus au présent article, et la
proposition de former ce complot, seront punis des peines portées en l’art. 89, suivant les distinctions qui y sont
établies.
Dans le premier cas - c’est-à-dire en cas d’exécution, de commencement ou de tentative
d’exécution d’un tel crime -, la sanction est la peine capitale ; tandis que dans le second cas -
dans l’hypothèse d’un complot -, par le biais d’un renvoi à l’article 89 du Code pénal, l’article
91 prévoit la déportation, la détention, l’emprisonnement et la dégradation de certains droits
civiques et civils.
Il convient de préciser que la guerre civile s’entend d’une lutte armée entre « les enfants
d’une même patrie », qu’elle embrase toute une nation ou qu’elle ne soit que partielle.
Autrement dit, pour qu’un conflit soit qualifié de guerre civile, il suffit qu’il puisse être
assimilé à une guerre et qu’il ait lieu entre les citoyens d’un même pays 512.
Par ailleurs, il résulte de l’article 91 que la seule provocation à la guerre civile est insuffisante
pour constituer ce crime. En effet, l’agent doit avoir armé les citoyens, en leur fournissant les
moyens logistiques et matériels d’entreprendre une guerre, ou bien en les ayant poussé à
s’armer, c’est-à-dire en ayant incité les citoyens à se procurer des armes.
La seconde branche de l’alternative de cet article consiste dans le fait de porter la
dévastation, le massacre et le pillage. Il s’agit ici d’éléments cumulatifs illustrés par la
conjonction de coordination « et ». Aussi afin d’être constitué ce crime doit-il nécessairement
réunir ces trois éléments.
Néanmoins, le législateur n’entend pas exiger au titre des éléments constitutifs la nécessité
d’avoir atteint son but. En conséquence, la seule réunion de ce triple but est suffisante pour
établir la responsabilité du prévenu indépendamment de tout résultat.
Outre la volonté de qualifier de « politiques » les crimes tendant à semer la discorde entre les
citoyens et à faire naître des conflits entre eux, le législateur de 1830 attribue également le
caractère de délit politique aux crimes et délits commis par les bandes armées. Il s’agit ici de
faire référence au caractère séditieux de certains groupements qui représentent un véritable
danger pour le gouvernement et pour la population. Eu égard à ce danger, le législateur
développe, au même titre qu’à l’article 91, des dispositions particulièrement sévères.

512
A. Blanche, op. cit., p. 586.
Parmi les différentes incriminations relatives aux bandes armées et aux séditions, on peut
relever à travers l’article 96513 du Code pénal, deux crimes distincts dont le premier réside
dans la réalisation d’un fait principal et dont le second est relatif à des faits de complicité.
D’abord, s’agissant du premier aspect de l’article 96, en ce qu’il consiste dans la volonté
d’envahir des domaines et autres propriétés publiques, nationales ou appartenant à une
généralité de citoyens, ou bien dans la volonté de piller ou de partager des propriétés de l’État,
ou encore à travers le dessein d’attaquer ou de résister à la force publique lorsqu’elle opère
contre des crimes relevant de l’article 96 ; il convient d’observer que le législateur entend
punir de mort tout individu qui se serait mis à la tête de l’une des bandes armées qui
poursuivrait l’un de ces buts.
Il est intéressant de noter que d’une part la répression est particulièrement sévère dans la
mesure où il s’agit de réprimer de graves atteintes à la Nation, et que d’autre part le domaine
de l’article 96 est relativement large en ce qu’il concerne aussi bien l’acte consommé que la
simple tentative. Afin de lutter efficacement contre de tels dangers, le législateur ne pose que
peu de conditions constitutives. Dès lors, pour que l’infraction soit constituée, il suffit que le
juge relève l’existence de l’un des buts énumérés par la loi.
Cet article, qui est assez général, permet en conséquence de sanctionner indistinctement les
auteurs d’atteintes aux biens et aux propriétés de l’État, au même titre que les auteurs de
séditions tendant à résister à la force publique ou encore les personnes qui auraient
directement ou indirectement participé à l’organisation de bandes armées.
Dans un second temps, l’article 96 sanctionne les faits de complicité aux crimes sus-évoqués à
travers le fait d’avoir « dirigé l’association, levé ou fait lever, organisé ou fait organiser les
bandes, soit de leur avoir, sciemment et volontairement, fourni ou procuré des armes,
munitions et instruments de crimes, ou envoyé des convois de subsistances, soit d’avoir, de
toute autre manière, pratiqué des intelligences avec les directeurs ou commandants des
bandes ».

513
Art. 96 : Quiconque, soit pour envahir des domaines, propriétés ou deniers publics, places, villes, forteresses,
postes, magasins, arsenaux, ports, vaisseaux ou bâtiments appartenant à l’État, soit pour piller ou partager des
propriétés publiques ou nationales, ou celles d’une généralité de citoyens, soit enfin pour faire attaque ou
résistance envers la force publique agissant contre les auteurs de ces crimes, se sera mis à la tête de bandes
armées, ou y aura exercé une fonction ou commandement quelconque, sera puni de mort. Les mêmes peines
seront appliquées à ceux qui auront dirigé l’association, levé ou fait lever, organisé ou fait organiser les bandes,
ou leur auront, sciemment ou volontairement, fourni ou procuré des armes, munitions et instruments de crime, ou
envoyé des convois de subsistances, ou qui auront, de toute autre manière, pratiqué des intelligences avec les
directeurs ou commandants des bandes.
Il s’agit, par ces dispositions, d’avoir apporté son concours à la bande armée en l’organisant,
en la structurant, en lui procurant des fournitures et de manière générale en lui ayant procuré
un soutient logistique.
Néanmoins l’article 96 pose une condition importante, dans la mesure où quelle que soit la
fonction de l’agent et quels que soient les moyens qu’il a déployé, il faut nécessairement
relever de sa part ce que l’on défini aujourd’hui comme un dol spécial. Ainsi, l’agent doit
avoir agit « sciemment et volontairement ». En effet, il semble qu’on ne puisse retenir la seule
connaissance du caractère criminel de la bande armée, encore faut-il avoir volontairement
apporté son soutient en poursuivant un objectif criminel déterminé.
Notons par ailleurs que la terminologie employée de « bandes armées » exclue l’idée des
réunions séditieuses qui ne sont par nature que fortuites et accidentelles, ainsi que celle des
associations de malfaiteurs lesquelles n’opèrent que contre des intérêts particuliers, et enfin
celle des bandes « ordinaires » qui ne se livrent qu’au pillage de denrées ou de marchandises.
Les « bandes armées » présentement pénalement une importance beaucoup plus grande du fait
de leur dangerosité pour l’État et du caractère subversif de leurs mobiles. Cette dangerosité est
manifestée par leurs conditions d’existence lesquelles sont constituées par leur caractère de
groupe armé514, par leur permanence et par leur hiérarchisation.
Enfin, par cet article il ne s’agit pas de sanctionner tous les membres de la bande armée, mais
principalement ses meneurs, c’est-à-dire ceux qui y ont « exercé une fonction ou un
commandement » et certains complices, à savoir ceux qui ont procuré un soutient logistique
par des intelligences avec les responsables de la bande armée. Les autres membres de la bande
armée relèvent de l’article 98515 du Code pénal et sont punis de la déportation, sous réserve
toutefois de l’application des articles 86, 87 et 91.
Plus général et plus rigoureux encore, l’article 97516 vient compléter l’article précédent en
prévoyant la peine de mort contre tous les membres de la bande armée, sans tenir compte de
leurs fonctions et des rôles qu’ils ont exercé au sein dudit groupement.

514
Sur cet aspect, il convient pour le juge de relever par une appréciation in concreto si le groupe disposait ou
non d’un nombre suffisant d’armes pour donner à la généralité de la bande un caractère armé. Cf. A. Blanche,
op. cit., p. 602.
515
Art. 98 : Hors le cas où la réunion séditieuse aurait eu pour objet ou résultat l’un ou plusieurs des crimes
énoncés aux articles 86, 87 et 91, les individus, faisant partie des bandes dont il est parlé ci-dessus, sans y
exercer aucun commandement ni emploi, et qui auront été saisis sur les lieux, seront punis de la déportation.
516
Art. 97 : Dans le cas où l’un ou plusieurs des crimes mentionnés aux articles 86, 87 et 91, auront été exécutés
ou simplement tentés par une bande, la peine de mort sera appliquée, sans distinction de grades, à tous les
individus faisant partie de la bande, et qui auront été saisis sur le lieu de la réunion séditieuse. Sera puni des
mêmes peines, quoique non saisi sur le lieu, quiconque aura dirigé la sédition ou aura exercé dans la bande un
emploi ou commandement quelconque.
Afin que cette infraction soit constituée, l’article 97 pose comme conditions constitutives que
la bande armée tende soit à nuire à la vie ou à la personne du prince ou à la vie des membres
de sa famille, soit à détruire ou à changer le gouvernement ou l’ordre de successibilité au
Trône ou à exciter les citoyens à s’armer contre l’autorité royale (ou impériale), soit enfin si
elle tend à inciter à la guerre civile ou à porter la dévastation, le massacre et le pillage dans les
communes françaises.
Ainsi, cette loi ne fait aucune distinction entre les chefs et les subalternes de la bande qui
seraient saisis sur le lieu de la sédition. Il semble en outre, d’après A. Blanche 517, que le fait
que les individus soient arrêtés sans armes, ne justifie pas une requalification ou un non-lieu à
leur égard, le caractère armé de la bande s’imprime sur chacun de ses participants, qu’ils
soient armés ou non.
Néanmoins la jurisprudence a eu à préciser certaines dispositions de cet article, notamment
concernant la question des individus qui, membres du complot, n’auraient pas été arrêtés sur
les lieux de la réunion séditieuse.
La Cour de cassation dans un célèbre arrêt du 30 août 1833 518 fait une application stricte de
l’article 97 en considérant qu’il s’applique également à l’égard « de ceux qui ont été saisis
hors des lieux de la réunion séditieuse, sans opposer de résistance et sans armes, qu’autant
qu’ils sont déclarés expressément par le jury avoir exercé un emploi ou un commandement
quelconque dans la bande, ou l’avoir dirigée ».
A l’instar de l’article 96 qui, outre la répression d’un fait principal contient une disposition
spécifique sur la complicité, l’article 99519 apporte un complément à l’article 97 en
sanctionnant certains faits de complicité.
Ainsi, toute personne qui, sous réserve de sa connaissance du but et de l’organisation d’une
bande armée, et qui en l’absence de toute contrainte aura fourni des locaux à ses membres,
sera punie d’une peine de travaux forcés. Là encore il s’agit de prononcer une peine
relativement sévère en relation avec la démarche criminelle de l’agent, laquelle tend à être
considérée avec une gravité croissante au regard de la menace qu’elle fait peser sur la société.
Néanmoins, d’autres articles viennent contraster l’aspect répressif de ces textes en en limitant
le champ d’application. C’est ainsi que l’article 100 520 exclut certaines personnes de toute
517
A. Blanche, op. cit., p. 616.
518
Cf. annexe n° 30. Voir également la jurisprudence antérieure allant dans le même sens, Cass. Crim., 9 février
1832, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1832, I, pp. 141 à 143.
519
Art. 99 : Ceux qui, connaissant le but et le caractère desdites bandes, leur auront, sans contrainte, fourni des
logements, lieux de retraite ou de réunion, seront condamnés à la peine des travaux forcés à temps.
520
Art. 100 : Il ne sera prononcé aucune peine pour le fait de sédition, contre ceux qui, ayant fait partie de ces
bandes sans y exercer aucun commandement, et sans y remplir aucun emploi ni fonctions, se seront retirés au
poursuite de la qualification de fait de sédition sous la condition formelle de n’avoir exercé
aucune fonction de commandement ou toute autre fonction particulière, et sous la condition
de s’être retiré, dès le premier avertissement de la force publique de se séparer.
Ajoutons enfin que l’article 101521 du Code pénal permet de déterminer ce que peut être un
groupe « armé ». En effet, cet article définit ce que le législateur entend par « arme » comme
étant tout instrument « tranchant, perçant ou contondant » tel que des couteaux, masses,
dagues, épées, piques, hallebardes, flèches, munitions, etc.
Autrement dit tout instrument permettant de blesser ou de tuer est considéré comme une arme.
Les simples couteaux de poche, ciseaux, cannes et autres bâtons n’acquièrent le caractère
d’arme au sens de l’article 101, que lorsqu’ils sont utilisés dans le but d’infliger une blessure
ou de tuer.
Si dans leur ensemble ces articles permettent de sanctionner les membres de bandes armées
ou les personnes ayant joué un rôle dans la manifestation de guerres civiles ou de massacres
de populations, les autres dispositions du paragraphe II de la Section II du Chapitre 2 du Titre
I du Livre III du Code pénal permettent de réprimer les atteintes faites directement à
l’organisation de l’État.

2°/ La répression des atteintes à l’organisation de l’État

Certains articles du Code pénal auxquels renvoie la loi du 8 octobre 1830, prévoient de punir
les atteintes faites à l’organisation de l’État. Deux types d’infractions peuvent ainsi être
relevés.
Il convient de distinguer entre des incriminations qui manifestent la volonté de protéger l’État
et son organisation en sanctionnant toute violation des règles de commandement de l’autorité
publique légitime d’une part (a), et des incriminations qui visent à assurer la sauvegarde et la
protection des propriétés de l’État d’autre part (b).

premier avertissement des autorités civiles ou militaires, ou même depuis, lorsqu’ils n’auront été saisis que hors
des lieux de la réunion séditieuse, sans opposer de résistance et sans armes. Ils ne seront punis, dans ces cas, que
des crimes particuliers qu’ils auraient personnellement commis ; et néanmoins ils pourront être renvoyés, pour
cinq ans, ou au plus jusqu’à dix ans, sous la surveillance spéciale de la haute police.
521
Art. 101 : Sont compris dans le mot armes toutes machines, tous instruments ou ustensiles tranchants,
perçants ou contondants. Les couteaux et ciseaux de poche, les cannes simples, ne seront réputés armes qu’autant
qu’il en aura été fait usage pour tuer, blesser ou frapper.
Pour un exemple d’application, cf. annexe n° 31, Cass. Crim., 31 juillet 1823. Cf. également les nombreux
autres arrêts réaffirmant continuellement que des bâtons sont des objets contondants qui ont le caractère d’arme :
Cass. Crim., 3 octobre 1817, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1817, I, p. 375 ; Cass. Crim., 19 juin 1828, Recueil
Sirey-Devilleneuve, 1828, I, p. 114 ; et Cass. Crim., 29 juin 1821, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1821, I, p. 462.
De même, la Cour de cassation qualifie d’armes les pierres, cf. Cass. Ass., 20 août 1812, Recueil Sirey-
Devilleneuve, 1812, I, pp. 174 et 175 ; ou encore Cass. Crim., 30 avril 1824, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1824, I,
pp. 450 et 451.
a-) Une atteinte manifestée par l’emploi irrégulier des forces
armées

La loi du 8 octobre 1830 entend comprendre dans la détermination des infractions à caractère
politique certaines infractions liées aux règles de commandement de l’autorité publique. Si
l’exposé des motifs n’en fait pas apparaître précisément les raisons, il semble, par une lecture
transversale de la loi et des articles auxquels elle renvoie, que l’État doive se protéger contre
les actes et les dérives de ses propres officiers, en cas de défaillance, de désobéissance, de
résistance ou d’hostilité de leur part.
Par un renvoi aux articles 92, 93 et 94 du Code pénal 522, le législateur de 1830 érige en délits
politiques l’emploi irrégulier des forces armées. Positivement, en vertu des articles 92523 et
93524, il assimile à des délits politiques le fait d’enrôler directement ou indirectement des
soldats ou de lever des troupes (art. 92), ainsi que le fait de prendre ou de conserver un
commandement sans droit ou sans ordre de l’autorité légitime (art. 93).
Ces deux incriminations constituent d’importants mécanismes de protection contre les
atteintes à l’organisation de l’État dans la mesure où elles tendent à éviter toute tentative de
rébellion, d’usurpation, voire de coup d’État militaire.
Outre les cas d’enrôlement de soldats ou de troupes, l’article 92 sanctionne également le fait
de leur procurer des armes ou des munitions, sans autorisation du gouvernement. Cet article
codifié dans le Code pénal ne doit pas être confondu avec l’infraction d’embauchage prévue
par le Code militaire, laquelle réside dans le fait « d’avoir provoqué des militaires ou des
individus au service de la marine à passer à l’ennemi ou aux rebelles armés, de leur en avoir
sciemment facilité les moyens ou d’avoir fait des enrôlements pour une puissance en guerre
avec la France ».
En effet cet article du Code militaire qui n’est pas assimilé à un délit politique par la loi du 8
octobre 1830 est une référence directe à la trahison525. En revanche l’article 92 du Code pénal
évoque la manifestation d’une pensée criminelle plus générale consistant soit en la violation

522
Ces articles font partie du paragraphe II de la Section II du Chapitre 1 du Titre I du Livre III du Code pénal.
523
Art. 92 : Seront punis de mort, ceux qui auront levé ou fait lever des troupes armées, engagé ou enrôlé, fait
engager ou enrôler des soldats, ou leur auront fourni ou procuré des armes ou munitions, sans ordre ou
autorisation du pouvoir légitime.
524
Art. 93 : Ceux qui, sans droit ou motif légitime, auront pris le commandement d’un corps d’armée, d’une
troupe, d’une flotte, d’une escadre, d’un bâtiment de guerre, d’une place forte, d’un poste, d’un port, d’une ville ;
ceux qui auront retenu, contre l’ordre du Gouvernement, un commandement militaire quelconque, ou les
commandants qui auront tenu leur armée ou troupe rassemblée, après que le licenciement ou la séparation en
auront été ordonnés, seront punis de mort.
525
On peut raisonnablement adopter un regard critique sur une telle carence dans la mesure où de nombreux cas
de trahison envers la Nation sont considérés comme politiques. Cf. supra, Section I, § I et tout particulièrement
les articles 76 à 82 du Code pénal sur les intelligences avec des puissances étrangères et autres cas de trahison de
la Nation française.
du défaut d’autorisation du pouvoir légitime dans l’enrôlement ou l’engagement d’individus
qui ne sont pas sous les drapeaux et qui deviennent soldats par la destination que leur donne
ledit enrôlement ou engagement526, soit consistant en la violation du défaut d’autorisation de
mise à disposition d’armes ou de munitions à des soldats.
D’autre part l’article 93 complète l’article précédent en réprimant la prise de commandement
d’un effectif militaire ou d’une ville sans autorisation et sans droit, ou bien en réprimant le
maintien d’un commandement après l’avoir perdu soit personnellement, soit du fait du
licenciement d’une troupe.
Contrairement à certains de ses contemporains qui considèrent que cet article ne s’applique
qu’aux militaires, A. Blanche527 estime que cet article vaut aussi bien pour les civils que pour
les militaires. En effet, pour lui, en période d’insurrection, il n’est pas rare que des individus
étrangers à l’armée viennent à occuper des postes de commandement.
A côté de l’incrimination sanctionnant l’acte positif de prendre un commandement ou de
procéder à un enrôlement de troupes contre toute autorisation, l’article 94 528 du Code pénal
prévoit de sanctionner toute action pouvant entraver la levée de gens de guerre. Il s’agit du cas
dans lequel toute personne disposant de prérogatives de puissance publique 529 aura usé de ses
prérogatives afin d’entraver la levée de personnels militaires et plus généralement de gens de
guerre.
Par ailleurs, deux observations méritent d’être relevées. D’une part, l’article 94 distingue
selon que le comportement incriminé aura ou non été suivi d’effet. Dès lors, l’agent sera puni
de la peine de capitale dans la première hypothèse, tandis que si l’infraction n’a pas produit
d’effet, la peine consistera en la déportation. Autrement dit, très rationnellement le législateur
a érigé en circonstance aggravante le cas où l’infraction serait suivie d’effet.
D’autre part, cet article s’applique tant aux militaires qu’aux civils dans la mesure où il
concerne toute personne disposant de prérogatives de la force publique à raison de ses
fonctions ou de sa qualité. Dès lors, peuvent être concernés des maires ou des officiers de

526
Cf. Cass. Crim., 13 février 1823.
527
A. Blanche, op. cit., p. 592.
528
Art. 94 : Toute personne qui, pouvant disposer de la force publique, en aura requis ou ordonné, fait requérir
ou ordonner l’action ou l’emploi contre la levée des gens de guerre légalement établie, sera punie de la
déportation. Si cette réquisition ou cet ordre ont été suivis de leur effet, le coupable sera puni de mort ».
529
Il faut ainsi nécessairement que l’agent dispose de par ses fonctions, de certaines prérogatives de puissance
publique ; à défaut cet article ne peut pas être constitué. Cf. A. Chauveau et F. Hélie, op. cit., Tome II, p. 144.
Selon ces juristes, « cet article ne s’applique qu’aux personnes qui peuvent disposer de la force publique, et qui
en ont requis l’action contre la levée des gens de guerre légalement établie. Ainsi donc, si la réquisition a été
faite par une personne dénuée d’autorité ; si la force publique a été utilisée à tout autre objet qu’à empêcher la
levée des gens de guerre ; enfin, si la levée contre laquelle cette force a été déployée n’a pas été légalement
autorisée, les conditions élémentaires du crime n’existent plus ».
police judiciaire au même titre que les militaires. Or, contrairement à l’article 93, l’article 94
ne semble pas avoir suscité de divergences doctrinales particulières sur ce dernier point.
A côté de ces trois articles illustrant des situations par lesquelles des individus vont passer
outre ou dévoyer les ordres de l’autorité légitime, l’organisation de l’État peut aussi être
remise en cause par une atteinte portée à ses biens ou à ses propriétés.

b-) Une atteinte manifestée par la destruction des biens de l’État

A l’instar des biens des personnes privées, les biens de l’État sont protégés par certaines
dispositions du Code pénal dont l’atteinte est sanctionnée par des peines relativement sévères.
Toutefois, à la différence des atteintes à la propriété des personnes privées, les atteintes
dirigées contre les biens de l’État vont, sous certaines conditions, constituer des infractions
politiques en vertu de la loi du 8 octobre 1830.
La raison de cette qualification semble s’expliquer par l’idée selon laquelle certains actes de
destruction des biens de l’État sont particulièrement violents et tendent à altérer son
organisation matérielle. En conséquence, parce que la loi entend sanctionner de véritables
actes terroristes, elle va assortir ces infractions de peines relativement sévères.
Cette disposition est contenue à l’article 95 530 du Code pénal, lequel prévoit la peine capitale
pour la destruction soit par incendie, soit par explosion, de divers édifices appartenant à l’État.
En vertu de cet article, selon A. Blanche531, il convient d’accorder une protection spéciale aux
propriétés de l’État « contre l’éventualité d’un dommage résultant d’un fait déterminé », en
l’espèce par l’utilisation d’une mine.
En d’autres termes, afin d’entrer dans le champ d’application de cette disposition, la
destruction ou l’incendie doit nécessairement avoir eu lieu par l’utilisation d’une mine. Cela
entraine comme conséquence que l’incendie volontaire de biens appartenant à l’État n’est pas
suffisant en lui-même pour constituer cette incrimination. Encore faut-il que l’incendie ou la
destruction vise certains biens déterminés et qu’il soit le fait de l’explosion d’une mine. A
défaut, on en revient à la règle générale prévue par les articles 434 532 et 435533 du Code pénal
et à l’application du droit commun.

530
Art. 95 : Tout individu qui aura incendié ou détruit, par l’explosion d’une mine, des édifices, magasins,
arsenaux, vaisseaux ou autres propriétés appartenant à l’État, sera puni de mort.
531
A. Blanche, op. cit., p. 595.
532
Art. 434 : Quiconque aura volontairement mis le feu à des édifices, navires, bateaux, magasins, chantiers,
forêts, bois taillis ou récoltes, soit sur pied, soit abattus, soit aussi que les bois soient en tas ou en cordes, et les
récoltes en tas ou en meules, ou à des matières combustibles placées de manière à communiquer le feu à ces
choses ou à l’une d’elles, sera puni de mort.
533
Art. 435 : La peine sera la même contre ceux qui auront détruit, par l’effet d’une mine, des édifices, navires
ou bateaux.
Néanmoins, conformément aux autres infractions politiques, cet article ne distingue pas entre
ceux qui étaient mus par des haines politiques et ceux qui étaient guidés par d’autres passions.
La seule réunion d’éléments purement matériels suffit à constituer l’infraction. Cela permet de
confirmer le constat selon lequel le législateur français n’a opté à aucun moment pour la prise
en compte du mobile de l’agent dans la détermination des infractions à caractère politique.
En conséquence s’il semble que le législateur fasse preuve d’une grande rigueur dans les
domaines relatifs à l’ordre social et au maintien de la paix publique, ce constat peut être
étendu à un autre type d’infractions auquel le législateur de 1830 attribue le caractère de
« politique ». Il s’agit des infractions relatives aux atteintes aux signes et aux symboles de
l’État, lesquelles constituent l’un des piliers les plus importants en matière de défense des
intérêts de la Nation et font partie de la notion de « politique majeure » développée par J.-J.
Chevallier.

B-/ Les atteintes aux signes et aux symboles de l’autorité


publique

Au titre des atteintes aux signes et aux symboles de l’autorité publique, le législateur de 1830
a érigé diverses infractions qui ont pour point commun, outre l’atteinte à la sûreté intérieure,
d’altérer le bon fonctionnement de l’État ou de le discréditer.
Ces infractions poursuivent deux objectifs distincts, l’un résidant dans la volonté de
discréditer l’autorité de l’État, l’autre résidant dans le dessein de paralyser ou d’altérer le bon
fonctionnement des institutions.
Néanmoins ces infractions ne sont pas toujours applicables à tous les individus dans la mesure
où certaines nécessitent de la part de leur auteur, une qualité particulière. La liste de ces
atteintes peut ainsi être scindée en deux catégories, l’une concernant des infractions reposant
sur des actes ou des provocations qui ont pour objet de jeter le discrédit sur l’autorité de l’État
ou d’inciter à la subversion et dont la qualité de l’auteur n’a aucune incidence (1°) et une
autre catégorie, plus restreinte que la première, limitée à certaines personnes et qui concerne
des infractions dont le but est de procéder à un affaiblissement de l’autorité de l’État (2°).

1°/ Une qualification générale indépendante de la qualité de


l’auteur

Ce premier groupe d’infractions dont l’atteinte s’étend aux signes et aux symboles de
l’autorité publique est énuméré par le 3° de l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830534, lequel fait

534
Cf. annexe n° 18.
référence à l’article 9 de la loi relative à la presse du 25 mars 1822 535. Alors même que
l’article 9 de la loi du 25 mars 1822 fait partie d’une loi relative à la presse, il présente
néanmoins la particularité de comporter un domaine général s’étend au-delà de la presse, à
toute personne quelle que soit sa qualité. Cet article prévoit trois hypothèses concernant les
atteintes aux signes et aux symboles de l’autorité publique.
En premier lieu est considéré comme constituant un délit politique, le fait d’enlever ou de
dégrader des signes publics de l’autorité royale (ou impériale) en manifestant un caractère de
haine ou de mépris envers cette autorité. Cette disposition illustre particulièrement bien le
caractère sacré de l’autorité royale (ou impériale) et la protection qui lui est accordée.
Afin d’être constituée l’infraction doit réunir cumulativement deux éléments, à savoir un
élément matériel consistant en une atteinte à des signes représentant le pouvoir politique et un
élément moral manifesté par l’hostilité portée à ce pouvoir.
La deuxième disposition de l’article 9 de la loi du 25 mars 1822 à laquelle renvoie la loi de
1830 concerne une forme de prosélytisme politique ou philosophique à travers le fait de porter
publiquement des signes attestant de la part de l’auteur de l’infraction une sympathie ou une
adhésion à une idéologie non autorisée.
Cet article vise lui aussi à protéger le pouvoir et la forme du gouvernement contre ses
adversaires en sanctionnant le port public de signes, de décorations ou autres emblèmes
illégaux. Néanmoins, il convient de noter que cet article est avant tout préventif en ce sens
qu’aucune atteinte n’est exigée, il suffit que l’agent exprime son opposition au gouvernement
par le port de signes ou d’emblèmes illicites. Il s’agit dès lors de sanctionner le danger
potentiel qui peut être engendré par une forme de publicité ou de propagande politique.
Enfin l’article 9 de la loi du 25 mars 1822 comporte une dernière disposition attestant de la
crainte du pouvoir politique du prosélytisme de ses adversaires, en sanctionnant le fait
d’exposer dans des lieux ou réunions publics, ou bien de distribuer ou de mettre en vente des
signes ou des symboles dont l’effet pourrait être de nature à propager l’esprit de rébellion ou
de troubler la paix publique. A travers cet article, il s’agit de prémunir le gouvernement contre
certains actes pouvant entrainer un esprit de révolte ou une guerre civile.

535
Art. 9 : Seront punis d'un emprisonnement de quinze jours à deux ans, et d'une amende de 100 Francs à 4000
Francs :
1° l'enlèvement ou la dégradation des signes publics de l'autorité royale, opérés en haine ou mépris de cette
autorité ;
2° le port public de tous signes extérieurs de ralliement non autorisés par le roi ou par des règlements de police ;
3° l'exposition dans les lieux ou réunions publics, la distribution ou la mise en vente de tous signes ou symboles
destinés à propager l'esprit de rébellion ou à troubler la paix publique.
Cf. annexe n° 32.
Ces trois dispositions entendent établir un régime protecteur de l’autorité publique en
sanctionnant, tantôt de manière préventive un risque ou un danger, et tantôt de manière
réactive en punissant la manifestation matérielle d’une pensée criminelle et subversive.
Il convient pour chacun de ces cas de lutter efficacement contre les entreprises de
déstabilisation dont peuvent être victimes les institutions constitutionnelles. Notons toutefois
que si les infractions aux signes et aux symboles de l’autorité publique s’appliquent à toute
personne sans considération de sa qualité ou de son appartenance à un corps quelconque, il en
est d’autres qui, tendant à assurer cette même protection de l’autorité publique, ne peuvent
être constituées au contraire qu’à l’égard de certaines personnes.

2°/ Une qualification conditionnée par la qualité de l’auteur

Parmi les infractions aux signes et aux symboles de l’autorité publique que l’on va qualifier
en fonction de la qualité de l’auteur, trois catégories doivent être retenues. Nous allons ainsi
distinguer selon que l’auteur soit un religieux ou bien qu’il appartienne à un corps
administratif.
La première catégorie concerne certains actes qui émanent des religieux (a), la deuxième
catégorie intéresse les fonctionnaires et dépasse dans certains cas la simple personne du
fonctionnaire, pour concerner de manière beaucoup plus large, les administrations (b).

a-) La qualité de ministre d’un culte

Deux séries d’infractions commises par des ministres d’un culte méritent d’être envisagées au
titre des atteintes aux signes et aux symboles de l’autorité publique. Ces infractions acquièrent
le caractère de délit politique en ce qu’elles relèvent du 2° de l’article 7 de la loi du 8 octobre
1830536.
Il s’agit des paragraphes II et IV de la Section III du Chapitre 3 du Titre I du Livre III du
Code pénal. Le paragraphe II correspond aux provocations et autres critiques dirigées contre
l’autorité publique dans un discours pastoral d’une part, et le paragraphe IV fait référence aux
correspondances des ministres des cultes avec des États étrangers sans autorisation du
gouvernement d’autre part.

• Les critiques, censures ou provocations dirigées contre l’autorité publique dans un


discours pastoral prononcé publiquement
Cette première série d’infractions développée par le paragraphe II de la Section III du
Chapitre 3 du Titre I du Livre III du Code pénal concerne les critiques, censures ou

536
Cf. annexe n° 18.
provocations dirigées contre l’autorité publique dans un discours pastoral prononcé
publiquement et comprend trois articles.
Le premier de ces articles, l’article 201537 comporte un domaine relativement large et
important dans la mesure où il permet de poursuivre tout ministre de culte pour des propos
calomnieux ou séditieux tenus dans le cadre de son office, lorsqu’il émane de ceux-ci une
censure ou une critique de la politique du gouvernement.
Cet article dispose d’un domaine important en ce qu’il concerne aussi bien la critique du
gouvernement que celle d’une loi, d’une ordonnance ou de tout autre acte élaboré par
l’autorité publique.
Il correspond originairement à l’ambition du législateur développée par J.-A. Rogron 538, de
réprimer de « coupables efforts funestes à la sécurité publique » et toutes les « déclamations
du fanatisme, prêchant le désordre et l’anarchie au nom d’une religion de paix et d’amour ».
Ce délit est considéré comme politique eu égard à son aspect subversif et attentatoire à la paix
publique et à la légitimité de l’autorité publique.
Toujours dans la même logique de défendre l’autorité publique contre des entreprises de
subversion initiées par des religieux, l’article 202539 du Code pénal prévoit un alourdissement
des peines en raison de la gravité accrue de certains faits.
Il s’agit, à l’instar de l’article 201, de protéger le gouvernement en place et le maintien de la
paix publique contre toute provocation de la part des ministres des cultes, mais avec cette
différence que le discours ne doit plus seulement tendre à critiquer un acte du gouvernement.
L’article 202 prévoit expressément les cas d’une provocation à la désobéissance aux lois ou
aux actes du gouvernement, ou d’une provocation à la guerre.
Par ailleurs cet article distingue deux hypothèses selon que la provocation ait ou non produit
un effet. C’est ainsi que dans l’hypothèse où la provocation à la sédition ou à la révolte aurait
produit ses effets, la peine encourue consistera en une peine de bannissement, contre une
« simple » peine d’emprisonnement de deux à cinq ans si la provocation est restée
infructueuse.

537
Art. 201 : Les ministres des cultes qui prononceront, dans l’exercice de leur ministère, et, en assemblée
publique, un discours contenant la critique ou censure du Gouvernement, d’une loi, d’une ordonnance royale ou
de tout autre acte de l’autorité publique, seront punis d’un emprisonnement de trois mois à deux ans.
538
J.-A. Rogron, op. cit., p. 155.
539
Art. 202 : Si le discours contient une provocation directe à la désobéissance aux lois ou aux autres actes de
l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte
qui l’aura prononcé sera puni d’un emprisonnement de deux à cinq ans, si la provocation n’a été suivie d’aucun
effet ; et du bannissement, si elle a donné lieu à désobéissance, autre toutefois que celle qui aurait dégénéré en
sédition ou révolte.
Enfin l’article 203540 du Code pénal complète les deux précédents articles en réprimant d’une
peine supérieure au bannissement l’auteur de la provocation. Il s’agit par cette disposition
d’établir une forme de complicité à l’égard du ministre du culte auteur d’une provocation
lorsque cette dernière a donné lieu à une sédition ou une révolte dont la nature a entrainé chez
ses auteurs des peines supérieures au bannissement.
Autrement dit lorsque le fait incriminé fait encourir la peine capitale aux auteurs de la sédition
ou de la révolte, cette peine s’étend au ministre du culte auteur de la provocation 541, considéré
comme l’initiateur ou l’instigateur de l’infraction eu égard à l’influence qu’il a exercé sur les
agents.
Si à l’issue de l’examen de ces trois articles on peut retenir que les ministres des cultes
engagent leur responsabilité pénale pour des faits de provocation, leurs correspondances font
également l’objet d’une attention particulière du législateur.

• Les correspondances des ministres des cultes avec des cours ou des puissances
étrangères
La question des correspondances des ministres des cultes fait l’objet du paragraphe IV de la
Section III du Chapitre 3 du Titre I du Livre III du Code pénal. Au titre du 2° de l’article 7 de
la loi du 8 octobre 1830542, ledit paragraphe IV est considéré comme relevant des délits
politiques.
Ce paragraphe du Code pénal renvoi à la notion de sûreté extérieure de la Nation. Mais à la
différence des articles 75 à 85 du Code pénal relatifs à la sûreté extérieure, le paragraphe IV
fait référence à des matières non plus politiques mais religieuses. Ce paragraphe porte sur la
correspondance des ministres des cultes avec des cours ou des puissances étrangères et il
comprend deux articles.
D’abord, à travers l’article 207543 du Code pénal, est réprimé le fait pour un ministre du culte,
d’avoir entretenu avec une puissance étrangère, des correspondances sans en avoir informé les
autorités françaises compétentes et sans en avoir obtenu leur permission.

540
Art. 203 : Lorsque la provocation aura été suivie d’une sédition ou révolte dont la nature donnera lieu contre
l’un ou plusieurs des coupables à une peine plus forte que celle du bannissement, cette peine, quelle qu’elle soit,
sera appliquée au ministre coupable de la provocation.
541
Cet article illustre particulièrement bien les règles légales de l’époque en matière de complicité traduites par la
notion selon laquelle le complice est puni comme l’auteur.
542
Cf. annexe n° 18.
543
Art. 207 : Tout ministre d’un culte qui aura, sur des questions ou matières religieuses, entretenu une
correspondance avec une cour ou une puissance étrangère, sans en avoir préalablement informé le ministre du roi
chargé de la surveillance des cultes, et sans avoir obtenu son autorisation, sera, pour ce seul fait, puni d’une
amende de cent francs à cinq cent francs, et d’un emprisonnement d’un mois à deux ans.
Il convient de noter que les conditions constitutives de ce délit exigent la réunion cumulative
de deux éléments à savoir l’absence d’information au ministre responsable de la surveillance
des cultes et l’absence d’autorisation de ce dernier.
En conséquence, dès lors qu’un ministre de culte a transmis à l’autorité publique compétente
une demande d’autorisation de correspondance avec une puissance étrangère, l’initiateur de la
demande ne pourra pas être poursuivi sur le fondement de cet article au seul motif qu’il aurait
passé outre le défaut d’autorisation.
Il convient toutefois d’observer dans cette hypothèse, que l’objet de la correspondance qui
serait intervenue en violation du défaut d’autorisation, doit être conforme avec la demande qui
avait été transmise à l’autorité publique française.
Aussi peut-on relever que si la loi ne retient pas le seul défaut d’autorisation au titre des
conditions constitutives de cette infraction, la raison est que c’est avant tout un mécanisme de
contrôle et de surveillance que vise à établir l’article 207. Autrement dit, cet article se
positionne principalement dans une optique préventive, à l’instar des articles 106 à 108 et 291
à 294 du Code pénal, et des 2° et 3° de l’article 9 de la loi du 25 mars 1822.
L’article 207 du Code pénal reste toutefois muet sur l’objet et les motivations desdites
correspondances. Il entend avant tout sanctionner l’opacité des rapports entre les ministres des
cultes officiant sur le territoire français et les puissances étrangères. Mais il demeure
indifférent à la position de la puissance étrangère à l’égard de la France, qu’elle soit neutre,
alliée ou ennemie.
Par ailleurs, en complément à l’article 207, l’article 208544 du Code pénal prévoit des peines
plus lourdes dans le cas où, à l’absence d’information et au défaut d’autorisation du
gouvernement, serait adjointe la perpétration de faits délictueux. Cet article ne fait qu’évoquer
une circonstance aggravante de l’article 207, mais il illustre bien l’idée selon laquelle le
contrôle du gouvernement doit être étendu dans un objectif préventif de sauvegarde de la
sûreté de la Nation.
Ces deux articles demeurent néanmoins marginaux dans la mesure où, hormis le caractère
d’extranéité qui les guide, leur nature particulière engendre le fait que les juridictions n’aient
pas eu à se prononcer très souvent sur de telles incriminations.

544
Art. 208 : Si la correspondance mentionnée en l’article précédent a été accompagnée ou suivie d’autres faits
contraires aux dispositions formelles d’une loi ou d’une ordonnance du roi, le coupable sera puni du
bannissement, à moins que la peine résultant de la nature de ces faits ne soit plus forte, auquel cas cette peine
plus forte sera seule appliquée.
Notons enfin que ces deux articles concernent des délits qui supposent des éléments
semblables aux articles 75 à 85 du Code pénal qui portent sur la sûreté extérieure de l’État.
Néanmoins leur nature diffère en ce sens que les articles 207 et 208 concernent des matières
religieuses et s’inscrivent dans une politique de surveillance et de contrôle de la part de
l’autorité publique, elle même inscrite dans un dessein supérieur de sauvegarde des symboles
de l’autorité publique.
A côté de ces articles, le législateur de 1830 a aussi érigé en délits politiques d’autres
infractions qui, au titre des infractions contre les signes et les symboles de l’autorité publique,
ne peuvent être commises que par certaines personnes. La qualité conditionnant leur
qualification est celle relative à la fonction de l’agent.

b-) La qualité de fonctionnaire

La loi du 8 octobre 1830 assimile à des délits politiques certains crimes et délits commis par
les fonctionnaires. Elle prévoit à ce titre deux types d’infractions.
Vont ainsi être considérées comme des infractions politiques les coalitions de fonctionnaires
d’une part, et les empiètements des autorités administratives et judiciaires d’autre part.

• Les coalitions de fonctionnaires

Parmi les articles visés par le 1° de l’article 7 de la loi du 8 octobre 1830, quatre d’entre eux
exigent de la part de l’auteur des faits une qualité spécifique. Il s’agit des articles 123 à 126 du
Code pénal. Ces articles forment la Section III du Chapitre II du Titre I du Livre III du Code
pénal et portent sur les coalitions de fonctionnaires.
Tout d’abord plusieurs observations méritent d’être avancées concernant l’article 123545 du
Code pénal. Comme l’explique J. Carnot546, l’article 123 ne s’applique que restrictivement en
ce qu’il n’est applicable qu’aux fonctionnaires et « non à tous les individus quelconques ».
En effet, la formulation employée par cet article peut paraître floue et ambigüe. Cela est
notamment le cas s’agissant de l’idée de réunion d’individus. Or à travers cette idée de
réunion d’individus il faut entendre la qualité de fonctionnaires ou d’officiers publics qui
n’appartiennent pas à un même corps.
Autrement dit cet article est applicable à toute personne dépositaire d’une partie de l’autorité
publique, qu’elle soit civile ou militaire. La seule nuance à apporter est celle du caractère de

545
Art. 123 : Tout concert de mesures contraires aux lois, pratiqué soit par la réunion d’individus ou de corps
dépositaires de quelque partie de l’autorité publique, soit par députation ou correspondance entre eux, sera puni
d’un emprisonnement de deux mois au moins et de six mois au plus, contre chaque coupable, qui pourra de plus
être condamné à l’interdiction des droits civiques, et de tout emploi public, pendant dix ans au plus.
546
J. Carnot, op. cit., pp. 412 et 413.
la réunion, selon qu’elle soit composée de personnes appartenant à des corps différents ce qui
résulte des termes de réunion d’individus ou bien de personnes appartenant à un même corps,
ce qui résulte de la notion de corps dépositaires de quelque partie de l’autorité publique.
Par ailleurs cet article ne vise à prononcer que des peines correctionnelles et individuelles
contre chacun des membres ayant pris part au concert. Il ne s’agit pas de prononcer des peines
criminelles, une telle qualification résulte de l’article 124547 du Code pénal.
En outre, J. Carnot illustre le caractère facultatif de l’interdiction des droits civiques et de
l’interdiction d’exercer un emploi public à travers l’utilisation du verbe pouvoir lorsque
l’article dispose que chaque coupable « pourra » être condamné à l’interdiction des droits
civiques et de tout emploi public.
En conséquence le juge doit tenir compte du degré de participation de chacun à l’infraction
afin de moduler et d’adapter la peine en fonction du degré de responsabilité de chacun des
agents auteurs de l’infraction.
Si l’article 123 relève d’une nature correctionnelle, d’autres hypothèses plus graves sont
prévues par l’article 124 du Code pénal et sont de nature criminelle. Il s’agit dans cet article
de sanctionner le crime de concert entre fonctionnaires et autres agents publics dans le but de
s’opposer à l’exécution des lois ou aux ordres du gouvernement.
L’article 124 prévoit également une cause d’aggravation de la pénalité lorsque le concert a eu
lieu entre des autorités civiles et des autorités militaires. Une telle hypothèse illustre le plus
souvent la réalisation ou la préparation d’une tentative de renversement de régime548.
Comme le rappel J. Carnot549, à la différence de l’article 123 du Code pénal à travers lequel
les prévenus peuvent alléguer « un oubli ou une inadvertance de quelques dispositions
prohibitives », en empêchant ou en voulant empêcher l’exécution d’une loi ou d’un ordre
positif, le domaine de l’article 124 sous-entend de la part des auteurs du concert un dol
spécial.
Autrement dit la qualification de crime s’explique d’une part par la gravité des conséquences
de l’infraction, et d’autre part du fait du caractère de l’intention qui manifeste chez les auteurs

547
Art. 124 : Si, par l’un des moyens exprimés ci-dessus, il a été concerté des mesures contre l’exécution des lois
ou contre les ordres du gouvernement, la peine sera le bannissement. Si ce concert a eu lieu entre les autorités
civiles et les corps militaires ou leurs chefs, ceux qui en seront les auteurs ou provocateurs seront punis de la
déportation ; les autres coupables seront bannis.
548
Témoigne de l’aspect particulièrement subversif d’un concert entre autorités civiles et militaires, J. Carnot,
op. cit., p. 415. Ce dernier explique qu’un tel amalgame entre les autorités civiles et les corps militaires ou leurs
chefs, peut devenir « fort dangereux » pour le gouvernement.
549
Ibid. pp. 414 et 415.
de l’infraction tant la connaissance du caractère illégal des mesures concertées que la volonté
d’atteindre un résultat déterminé.
Une autre précision mérite d’être apportée quant à la terminologie. Il s’agit de se poser la
question de savoir ce que l’on entend par ordres du gouvernement. Il semble que l’on assimile
ces ordres à ceux qui émanent expressément du gouvernement du roi, de l’empereur ou du
président, c’est-à-dire tout ordre qui se retrouve revêtu de la signature d’un ministre
responsable550.
Si l’article précédent n’envisage pas explicitement le but de l’infraction et se borne à faire
constater que les auteurs ont eu connaissance de son caractère illicite et qu’ils ont cherché à
l’atteindre, l’article 125551 du Code pénal va plus loin en prévoyant une pénalité accrue
lorsque l’objectif du concert a porté sur la réalisation d’un complot attentatoire à la sûreté
intérieure de l’État.
Comme l’illustre J. Carnot552, il s’agit en effet d’une aggravation de la pénalité prévue par
l’article 124 résultant de l’aggravation du crime prévu par ce même article dès lors que l’on
peut relever la volonté d’un complot attentatoire à la sûreté intérieure de l’État.
Relativement à la condition d’atteinte à la sûreté intérieure, le juge doit relever
nécessairement au titre de l’objet ou du résultat du concert, l’un des crimes prévus dans la
Section II du Chapitre I du Titre I du Livre III du Code pénal553.
Enfin une dernière forme de responsabilité des fonctionnaires est prévue au titre des atteintes
aux signes et aux symboles de l’autorité publique. Cette responsabilité résulte de l’article
126554 du Code pénal et prévoit la qualification de forfaiture pour les fonctionnaires publics
qui auraient, toujours manière concertée, projeté de donner des démissions dans le but
d’attenter à la bonne marche ou à la continuité d’un service public.

550
Cf. J. Carnot, Ibid. p. 415. Pour ce pénaliste, on ne « peut pas donner aux ordres des préfets et des autres
agents subalternes du gouvernement, une autorité qu’ils n’ont pas et qu’ils ne peuvent avoir ».
551
Art. 125 : Dans le cas où ce concert aurait eu pour objet ou résultat un complot attentatoire à la sûreté
intérieure de l’État, les coupables seront punis de mort, et leurs biens seront confisqués.
552
J. Carnot, op. cit., p. 416. Selon J. Carnot, l’article 125 « n’est que le corollaire de l’article 124. C’est comme
si cet article avait dit que la peine de la déportation serait convertie en celle de mort, si le complot était
attentatoire à la sûreté intérieure de l’État ».
553
C’est-à-dire essentiellement les articles 91 à 101. Comme le démontre J. Carnot (ibid., p. 417), afin de
motiver la condamnation fixée par l’article 125, « il devrait être déclaré, d’une manière formelle, que le concert
avait eu pour objet ou qu’il aurait eu pour résultat l’un des crimes mentionnés dans les articles de la deuxième
section du Chapitre II ».
554
Art. 126 : Seront coupables de forfaiture, et punis de la dégradation civique, les fonctionnaires publics qui
auront, par délibération, arrêté de donner des démissions dont l’objet ou l’effet serait d’empêcher ou de
suspendre soit l’administration de la justice, soit l’accomplissement d’un service quelconque.
Afin d’être constitué, l’article 126 ne nécessite que deux éléments. Le premier élément est un
élément matériel consistant en la tenue d’une « simple délibération de donner des
démissions555 ». Il s’agit de la manifestation d’une coalition illustrant un objet commun
tendant à aboutir à des démissions.
Le second élément résulte de l’intention des membres de la coalition, dès lors qu’elle exprime
la volonté d’altérer temporairement ou pour une durée indéterminée, le bon fonctionnement
d’un service public.
Outre les coalitions de fonctionnaires, le législateur de 1830 répute également au titre des
délits politiques, les empiètements des autorités administratives et judiciaires.

• Les empiètements des autorités administratives et judiciaires

Ces délits portant sur les empiètements des autorités administratives et judiciaires sont
considérés comme des infractions politiques en vertu du 1° de l’article 7 de la loi du 8 octobre
1830. Ils relèvent de la Section IV du Chapitre II du Titre I du Livre III du Code pénal et sont
prévus par les articles 127 à 131.
Ces articles furent vivement critiqués par certains auteurs comme F.-N. Bavoux 556 qui
voyaient à travers la Section IV du Code pénal, « la faculté de frapper avec l’autorité
judiciaire l’autorité administrative, et vice versa, tout y étant soigneusement prévu pour tous
les fonctionnaires publics » sauf pour les ministres qui étaient au dessus ou en dehors des lois.
L’article 127557 consiste à retenir la forfaiture à l’égard de certains fonctionnaires publics pour
leur immixtion dans l’exercice du pouvoir législatif ou dans l’exercice d’autres autorités
administratives.
Cet article est en partie critiqué par F. Hélie et A. Chauveau 558. Ils estiment que la raison
d’être de cet article est « chimérique » dans la mesure où les fondements sur lesquels repose la
magistrature ainsi que sa mission sociale « ne lui permettent aucune sorte d’empiètement ».

555
J. Carnot, op. cit., p. 417.
556
F.-N. Bavoux, Leçons préliminaires sur le Code pénal, Paris, 1821, p. 105.
557
Art. 127 : Seront coupables de forfaiture, et punis de la dégradation civique : 1° les juges, les procureurs
généraux ou du roi, ou leurs substituts, les officiers de police, qui se seront immiscés dans l’exercice du pouvoir
législatif, soit par des règlements contenant des dispositions législatives, soit en arrêtant ou en suspendant
l’exécution d’une ou de plusieurs lois, soit en délibérant sur le point de savoir si les lois seront publiées ou
exécutées ; 2° Les juges, les procureurs généraux ou du roi, ou leurs substituts, les officiers de police judiciaire,
qui auraient excédé leur pouvoir, en s’immisçant dans les matières attribuées aux autorités administratives, soit
en faisant des règlements sur ces matières, soit en défendant d’exécuter les ordres émanés de l’administration, ou
qui, ayant permis ou ordonné de citer des administrateurs pour raison de l’exercice de leurs fonctions, auraient
persisté dans l’exécution de leurs jugements et ordonnances, nonobstant l’annulation qui en aurait été prononcée
ou le conflit qui leur aurait été notifié.
558
F. Hélie et A. Chauveau, op. cit., Tome II, p. 245.
Ces pénalistes considèrent néanmoins qu’une telle disposition applicable à des fonctionnaires
autres que ceux appartenant à la magistrature serait plus judicieuse. En effet, pour eux « la
sollicitude de la loi aurait dû se tourner principalement vers l’administration » en ce qu’elle
est soumise à des règles « moins sures » que la magistrature et parce qu’elle peut plus
aisément « se laisser entrainer à des envahissements de pouvoir ».
En outre, A. Chauveau et F. Hélie confortent leur opinion par l’idée selon laquelle
l’indépendance du pouvoir judiciaire est supérieure et « plus précieuse » que celle de
l’autorité administrative559 parce que l’autorité judiciaire représente la sauvegarde des droits
des citoyens et qu’elle est le « seul refuge contre l’arbitraire ».
En revanche l’article 130560 assure une certaine indépendance du pouvoir judiciaire contre les
autorités administratives en sanctionnant les auteurs d’arrêtés généraux dont le dessein serait
d’empiéter sur le pouvoir judiciaire en lui intimant des ordres.
Cet article est d’autant plus nécessaire selon A. Chauveau et F. Hélie 561, que les excès de
pouvoir sont le plus souvent commis par l’autorité administrative.
Par ailleurs, la peine sanctionnant les fonctionnaires publics justiciables de l’article 130 du
Code pénal ne leur semble pas insuffisante dans la mesure où les actes administratifs sont
« en général plus spontanés et moins réfléchis » que ceux des magistrats, ce qui témoigne
d’une criminalité moins intense562.
Si les articles 127 et 130 du Code pénal suscitent chez F. Hélie et A. Chauveau un certain
nombre d’observations563, les autres articles concernant les empiètements des autorités
administratives et judiciaires ne semblent pas emporter de difficultés particulières.
Ainsi l’article 128564 concerne une forme négative de déni de justice se matérialisant à travers
le fait, pour un magistrat saisi d’un conflit régulièrement introduit, de passer outre le conflit et
de statuer au fond.

559
Ibid., p. 246.
560
Art. 130 : Les préfets, sous-préfets, maires et autres administrateurs qui se seront immiscés dans l’exercice du
pouvoir législatif, comme il est dit au n° 1 de l’article 127, ou qui se seront ingérés de prendre des arrêtés
généraux tendant à intimer des ordres ou des défenses quelconques à des cours ou tribunaux, seront punis de la
dégradation civique.
561
A. Chauveau et F. Hélie, op. cit., Tome II, p. 247.
562
Pour A. Chauveau et F. Hélie, ibid., entre les empiètements d’une autorité administrative et ceux de l’autorité
judiciaire, le délit moral, consistant en une usurpation du pouvoir, est identique. La différence réside dans la
manifestation de cette usurpation qui est le plus souvent méticuleusement réfléchie de la part des magistrats alors
qu’elle demeure plus spontanée chez les agents de l’ordre administratif.
563
Ibid., pp. 246 à 250.
564
Art. 128 : Les juges qui, sur la revendication formellement faite par l’autorité administrative d’une affaire
portée devant eux, auront néanmoins procédé au jugement avant la décision de l’autorité supérieure, seront punis
chacun d’une amende de seize francs au moins et de cent cinquante francs au plus. Les officiers du ministère
public qui auront fait des réquisitions ou donné des conclusions pour ledit jugement, seront punis de la même
peine.
L’article 129565 apporte un complément aux dispositions du précédent article, en ajoutant la
possibilité de prononcer une amende contre le magistrat qui, sans autorisation du
gouvernement, aura rendu une ordonnance ou décerné un mandat contre tout agent ou préposé
d’une autorité administrative prévenu de crime ou de délit commis dans l’exercice de ses
fonctions.
En effet, le magistrat n’est limité dans une telle situation qu’à l’égard de son pouvoir coercitif
sur la liberté personnelle du prévenu, pouvoir qui n’est d’ailleurs que suspendu. Les autres
pouvoirs du magistrat ne sont aucunement altérés, aussi doit-il toujours rechercher tout acte
permettant de constater le crime ou le délit et de démasquer son ou ses auteurs.
En conséquence l’article 129 n’apporte une dérogation à l’étendue des pouvoirs du magistrat
que temporairement et que concernant les actes juridiques portant sur la liberté du prévenu
fonctionnaire public566. Excepté cette limite, le magistrat conserve la plénitude de ses
pouvoirs.
Il convient enfin d’évoquer une dernière disposition qui est le corolaire des articles 128 et 129
du Code pénal et qui porte sur les empiètements de l’autorité administrative sur l’autorité
judiciaire. Cette disposition est contenue à l’article 131567 du Code pénal et entend prononcer
des peines d’amende contre les administrateurs c’est-à-dire les préfets, sous-préfets, maires et
autres administrateurs568 qui se seront immiscés dans certaines des fonctions relevant du
pouvoir judiciaire.
Cet article manifeste une certaine insuffisance en ce qu’il ne dispose que concernant les droits
et intérêts privés des citoyens. Or, dès les années 1820-1830 les tribunaux sont également
compétents pour connaître des droits politiques des citoyens.
En ne sanctionnant les administrateurs que pour des immixtions relatives aux droits privés
des citoyens, l’article 131 s’avère trop restrictif et incomplet selon A. Chauveau et F. Hélie 569.
En effet, pour ces derniers, il serait « nécessaire que la prohibition s’étendit jusqu’aux

565
Art. 129 : La peine sera d’une amende de cent francs au moins et de cinq cents francs au plus contre chacun
des juges qui, après une réclamation légale des parties intéressées ou de l’autorité administrative, auront, sans
autorisation du Gouvernement, rendu des ordonnances ou décerné des mandats contre ses agents ou préposés,
prévenus de crimes ou délits commis dans l’exercice de leurs fonctions. La même peine sera appliquée aux
officiers du ministère public ou de police qui auront requis lesdites ordonnances ou mandats.
566
Cf. A. Chauveau et F. Hélie, op. cit., Tome II, p. 251. Ces criminalistes expliquent que « le pouvoir du
magistrat n’est suspendu qu’en ce qui concerne la liberté personnelle de l’agent inculpé […] Mais tous les actes
qui se rattachent à la constatation du crime et à la recherche de ses auteurs restent dans le droit commun ».
567
Art. 131 : Lorsque ces administrateurs entreprendront sur les fonctions judiciaires en s’ingérant de connaître
de droits et intérêts privés du ressort des tribunaux, et qu’après la réclamation des parties ou de l’une d’elles, ils
auront néanmoins décidé l’affaire avant que l’autorité supérieure ait prononcé, ils seront punis d’une amende de
seize francs au moins et de cent cinquante francs au plus.
568
A. Chauveau et F. Hélie, op. cit., Tome II, p. 254.
569
Ibid., p. 255.
contestations relatives à ces droits [les droits politiques], lorsque la loi en a réservé la
décision au pouvoir judiciaire ».
Pour conclure, il convient de noter que ces articles portant sur les empiètements des autorités
administratives et judiciaires, ont reçu en pratique une application extrêmement faible. Mais
parce qu’ils forment la sanction nécessaire de l’un des principes des plus importants de l’ordre
constitutionnel français c’est-à-dire de « l’harmonie des pouvoirs publics570 », ces articles qui
ne reçurent quasiment aucune application en pratique, s’imposaient en revanche dans la
théorie comme étant des mécanismes d’une grande valeur pour le respect du principe de
séparation des pouvoirs.
Parce qu’ils sont des moyens juridiques permettant d’assurer la cohésion et l’harmonie entre
les pouvoirs politiques et qu’en conséquence ils doivent permettre d’assurer la continuité des
gouvernements et le maintien de l’organisation sociale, ces articles s’inscrivent dans la
philosophie du législateur de 1830 d’ériger au titre des délits politiques toutes les infractions
susceptibles de porter atteinte à l’organisation générale de la société.
Or cette seule organisation générale de la société ne devait pas à elle seule relever du domaine
de l’infraction politique, une protection similaire devait être donnée à l’un des organes la
composant, cet organe étant représenté par le gouvernement.

§ II – Une protection indirecte des intérêts de la


Nation à travers la sauvegarde de la notion de
« politique mineure »

A côté de l’idée de « politique majeure » illustrée par la défense des intérêts résultant de
« l’organisation générale de la Cité571 », se profilent d’autres dispositions tendant à protéger
exclusivement l’une des entités composant l’organisation sociale de la société : le
gouvernement.
Correspondant à l’idée de « politique mineure », le gouvernement n’est qu’un des organes de
l’État. Toutefois son rôle au sein de l’organisation sociale, indépendamment de ses qualités et
de ses défauts, constitue un rôle essentiel que les législateurs successifs ont entendu protéger
et sauvegarder. C’est notamment par le biais des dispositions relatives à la sûreté intérieure de
l’État que la sûreté du gouvernement est assurée.

570
Ibid.
571
J.-J. Chevallier, op. cit., p. 1.
En effet, le législateur de 1830 qualifie d’infractions politiques certains crimes et délits dont
l’objectif n’est plus d’assurer la protection générale de la Nation, mais une protection plus
indirecte et atténuée, celle des intérêts du gouvernement. C’est ainsi qu’il retient dans son
énumération, les infractions dirigées contre le prince (A) et les infractions dirigées contre
l’ordre constitutionnel (B).

A-/ Les attentats dirigés contre le prince et sa famille

Ces articles visent essentiellement la forme du gouvernement et la protection successive des


familles royales, impériales et de la personne des présidents de la République. Aussi ces
articles ont-ils vocation à assurer la protection respectivement des Bourbon, des Orléans et
des Bonaparte, et ne reçoivent qu’une application atténuée lors des gouvernements
républicains.
Préalablement à l’étude du contenu de ces articles considérés comme relevant de la catégorie
des infractions politiques, il convient d’illustrer l’idée selon laquelle la théorie objective du
délit politique est pleinement affirmée.
Dans de telles infractions, le législateur français retient non pas l’atteinte à la vie de la
personne humaine dans son sens général et absolu, mais une atteinte bien plus spécifique se
caractérisant par une atteinte à la vie du prince. Autrement dit, il s’agit d’assurer la sûreté de
la Nation à travers le chef du pouvoir exécutif. C’est l’expression la plus solennelle du crime
de régicide.
Le premier article à faire référence à la protection des princes et de leurs familles est l’article
86572 du Code pénal. Cet article, résiduel des lois de lèse-majesté d’Ancien Régime, fixe
l’incrimination la plus lourde dans le droit criminel de l’époque, c’est-à-dire celle du
parricide573.
Il convient néanmoins d’observer que la qualification de parricide n’est prononcée que contre
celui qui attente à la vie ou à la personne du prince, les attentats à la vie ou à la personne des
autres membres des familles royales ou impériales étant sanctionnées par la « simple » peine
de mort.
572
Art. 86 : L’attentat contre la vie ou contre la personne du roi est puni de la peine du parricide. L’attentat
contre la vie ou contre la personne des membres de la famille royale est puni de la peine de mort. Toute offense
commise publiquement envers la personne du roi sera punie d’un emprisonnement de six mois à cinq ans, et
d’une amende de cinq cents à dix mile francs. Le coupable pourra, en outre, être interdit de tout ou partie des
droits mentionnés en l’art. 42, pendant un temps égal à celui de l’emprisonnement auquel il aura été condamné.
Ce temps courra à partir du jour où le coupable aura subi sa peine.
573
Ce terme communément admis pour désigner celui qui ôte la vie à son père, sa mère ou quelque autre
ascendant, est entendu ici dans un sens différent correspondant à l’idée de régicide, c’est-à-dire celui qui attente
à la vie d’un souverain. L’idée est que ce dernier est établi dans une fonction l’inscrivant dans un lien parenté
avec ses sujets comparable à celui d’un parent sur ses descendants. Ce terme synonyme de régicide est
étroitement lié à la notion de lèse-majesté.
Outre la protection à l’intégrité et à la vie de la personne des souverains et des membres de
leurs familles, cet article entend également assurer un certain respect du souverain en
incriminant les offenses faites à son égard. En sanctionnant ces offenses, le législateur a
entendu punir tout acte d’outrage574, de diffamation ou d’injure575 ce qui permet de poursuivre
aisément de nombreux comportements irrévérencieux et irrespectueux à l’égard du souverain,
particulièrement en matière de presse.
Plus généralement, concernant cette dernière disposition, il convient de noter la présence de
deux conditions substantielles, à savoir que l’offense ait été commise publiquement d’une part
et envers la personne du roi d’autre part. Autrement dit, sur ce dernier point, le fait d’offenser
la qualité de roi en général sans faire référence à un prince particulier ne peut donner lieu à
des poursuites sur la base de cette qualification.
Une dernière remarque doit être faite concernant cette disposition. Toute offense qui serait
faite à l’égard d’un des membres d’une famille royale ou impériale ne peut donner lieu à
l’application de l’article 86, lequel ne vise que le prince. Il convient dès lors de recourir à
d’autres qualifications comme celles par exemple, du délit de diffamation ou des lois en
matière de délits de presse.
Au-delà de la personne, la fonction royale ou impériale est également protégée en tant
qu’institution par l’article 87576 du Code pénal. Cet article sanctionne l’attentat inscrit dans un
dessein de renversement du gouvernement ou d’une dynastie.
En effet, la disposition de l’article 87 punit de la peine de mort le fait d’attenter à la continuité
du gouvernement. Cette disposition fait indirectement référence aux coups d’État tendant
aussi bien à détruire le gouvernement établi qu’à le remplacer. Le terme « gouvernement »
s’entend ici au sens de l’institution royale ou impériale577.
En outre cet article prévoit la peine capitale pour tout attentat visant à modifier l’ordre de
successibilité au Trône. Par cette disposition, le législateur entend réprimer sévèrement toute
574
A la différence des autres notions de diffamation ou d’injure, la notion d’outrage est relativement confuse et
vague. Elle ne sera véritablement définie par la jurisprudence que très tardivement. Sa définition résulte d’un
arrêt de la Cour de cassation du 8 mai 1891. Cf. annexe n° 33. Selon cet arrêt l’outrage s’entend de « tout ce qui
peut blesser ou offenser la personne à qui il est adressé […]. Il n’est point nécessaire que la parole ou l’écrit
incriminé soit caractérisé par un mot grossier, un terme de mépris ou une invective. L’outrage peut se rencontrer
sous des expressions en apparence inoffensives ou même polies ; il existe légalement dès que, en réalité, ces
expressions, quelle qu’en soit la forme extérieure, comportent en raison des circonstances un sens injurieux ou
diffamatoire ».
575
Cf. J. Carnot, op. cit., p. 306 ; cf. également A. Sabourdin, op. cit., pp. 26 à 28.
576
Art. 87 : L’attentat dont le but sera, soit de détruire, soit de changer le Gouvernement ou l’ordre de
successibilité au Trône, soit d’exciter les citoyens ou habitants à s’armer contre l’autorité royale, sera puni de
mort.
577
Le gouvernement s’entend ici dans son sens « étroit » et constitutionnel. Il s’agit de la coloration
constitutionnelle du pouvoir, c’est la forme républicaine, monarchique ou impériale du pouvoir. Cf. J.-J.
Chevallier, op. cit., pp. 1 et 2.
entreprise politique visant à écarter la famille du prince ou au sein d’une même famille,
d’écarter un ou plusieurs de ses membres, en violation des règles dévolutives de la couronne.
Là encore, le texte subit de profondes mutations au XIX ème siècle. Alors qu’il concernait
l’empereur et sa famille dans la rédaction originelle du Code pénal de 1810, il est modifié en
1814 au profit des Bourbon sous la Restauration, puis des Orléans sous la Monarchie de
Juillet pour être adapté lors de la deuxième République 578 et rétabli au profit des Bonaparte
sous le second Empire.
L’article 87 est complété par l’article 88 579 qui dispose de manière très concise que la
tentative, au même titre que l’exécution, constitue l’attentat. Dès lors le résultat est indifférent
à l’exercice des poursuites.
Le seul constat de la participation de l’agent à l’attentat, quel que fut le résultat, suffira à
engager sa responsabilité. Cet article illustre la rigueur héritée du Code de 1810 qui assimile
la tentative à l’exécution et permet par ce biais de punir sévèrement les auteurs d’une tentative
au même titre que ceux qui auraient exécuté leurs plans.
De la même manière, le simple complot est sévèrement réprimé. Il s’agit là aussi d’user de
mécanismes particulièrement coercitifs et intimidants contre les volontés criminelles
d’attenter aux dynasties régnantes.
Sous la disposition de l’article 89580 du Code pénal, est prévue la répression de tout complot
dont le but serait d’attenter à la personne ou à la vie du prince, d’attenter à la vie des membres
de la famille du prince, ou qui aurait pour dessein de changer ou de détruire le gouvernement
ou l’ordre de successibilité au Trône581. En outre, le complot qui poursuivrait l’objectif
d’exciter les citoyens à s’armer contre l’autorité royale ou impériale est également sanctionné
par cet article.

578
Afin d’attester du maintien et de l’adaptation à une nouvelle forme de gouvernement des textes qui protègent
la forme particulière de certaines institutions politiques déchues, il convient notamment de se reporter à un arrêt
de la Cour de cassation du 17 février 1849. Cf. annexe n° 25.
En effet, en vertu de cet arrêt, si certaines dispositions d’un article tendant à protéger une institution sont
abrogées tacitement, l’article ne cesse toutefois pas de demeurer en vigueur pour le reste de ses autres
dispositions dès lors qu’elles ne sont pas inconciliables avec la nouvelle forme du gouvernement.
579
Art. 88 : L’exécution ou la tentative constitueront seules l’attentat.
580
Art. 89 : Le complot ayant pour but les crimes mentionnés aux art. 86 et 87, s’il a été suivi d’un acte commis
ou commencé pour en préparer l’exécution, sera puni de la déportation. S’il n’a été suivi d’aucun acte commis
ou commencé pour en préparer l’exécution, la peine sera celle de la détention. Il y a complot dès que la
résolution d’agir est concertée et arrêtée entre deux ou plusieurs personnes. S’il y a eu proposition faite et non
agréée de former un complot pour arriver aux crimes mentionnés dans les art. 86 et 87, celui qui aura fait une
telle proposition sera puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans. Le coupable pourra, de plus, être interdit, en
tout ou en partie, des droits mentionnés en l’art. 42.
581
Ces notions ne semblent pas poser de problèmes en pratique, la jurisprudence les réaffirmant régulièrement.
Pour un exemple d’application, cf. Cass. Crim., 28 septembre 1832, annexe n° 34.
Comme l’explique A. Blanche582, dès lors que la résolution d’agir a été concertée entre deux
ou plusieurs personnes, quelles que soient les conséquences, que la résolution ait abouti ou
non à un acte commis pour en préparer l’exécution, cet article va s’appliquer. Il est en effet
indispensable eu égard à la notion de concertation qui nécessite la réunion de plusieurs
personnes et à la différence de l’attentat qui peut être le fait d’un seul individu, que le complot
réunisse la participation d’au moins deux personnes pour être constitué.
Néanmoins, il n’est pas nécessaire que l’intention criminelle émane de tous les individus
auteurs de la résolution. La Cour de cassation reconnait l’existence du complot dès lors qu’il y
a eu concert, nonobstant la part de responsabilité propre à chacun des auteurs. Cette position
résulte entre autres d’un arrêt de la Chambre criminelle de la Cour de cassation du 9 octobre
1851583.
La haute juridiction considère aux termes de cet arrêt que « dans une accusation de complot
ayant pour but de changer la forme du gouvernement et d’exciter la guerre civile en portant
les citoyens à s’armer les uns contre les autres, il suffit, pour qu’il y ait concert dans le sens de
l’art. 89 du Code pénal, que la résolution d’agir ait été arrêtée en commun par plusieurs
individus, encore qu’il n’y aurait d’intention criminelle, et, par conséquent, de responsabilité
pénale ».
Par ailleurs, l’article 89 prévoit l’hypothèse par laquelle la proposition faite ne serait pas
agréée. Cette hypothèse ne permet pas de constituer un complot, mais le Code pénal prévoit
toutefois une incrimination.
Ainsi, l’agent auteur de la proposition peut être poursuivi, que ladite proposition ait été non
agréée ou rejetée584. En conséquence l’article 89 permet tout à la fois de réprimer le complot
tout comme la simple proposition de complot.
L’article 90585 envisage un cas différent du précédent article qui concernait des hypothèses de
collégialité. Ici se pose la question de l’individu qui a formé seul la résolution d’attenter à la
vie ou la personne du prince, ou à la vie des membres de sa famille. Il n’est plus question de
proposition ou de complot, cet article n’envisage de réprimer que les « complots » ourdis par
des personnes isolées.

582
A. Blanche, op. cit., p. 576.
583
Cf. annexe n° 35.
584
A. Blanche, op. cit., p. 577.
585
Art. 90 : Lorsqu’un individu aura formé seul la résolution de commettre l’un des crimes prévus par l’art. 86 et
qu’un acte pour en préparer l’exécution aura été commis ou commencé par lui seul et sans assistance, la peine
sera celle de la détention.
Afin d’être constitué, ce crime nécessite lui aussi la réunion de conditions bien particulières 586.
Il faut que le prévenu ait formé la résolution d’attenter aux personnes évoquées par l’article 86
du Code pénal, que cette résolution ait été suivie d’un acte commis ou commencé afin d’en
préparer l’exécution et qu’il ait été seul tant dans l’élaboration de son forfait que dans la
réalisation de l’acte préparatoire.
Dans l’échelle de la gravité des incriminations prévues par le législateur relativement aux
crimes et délits contre le gouvernement, on trouve à la suite des attentats et des complots
contre le prince, les crimes qui entendent nuire à la constitution et aux libertés qu’elle
proclame.

B-/ Les infractions dirigées contre la Charte


constitutionnelle et les libertés publiques

Les infractions commises contre la Charte constitutionnelle peuvent être scindées en deux
groupes d’incriminations. On trouve les infractions qui attentent à l’exercice des droits
politiques garantis par la Charte à travers les violations des droits civiques (1°) et un autre
groupe d’infractions tendant à réprimer les violations aux libertés individuelles proclamées
par la Charte (2°).

1°/ La répression des infractions à l’exercice des droits civiques

Cette première série de mesures visant à protéger l’exercice des droits civiques est prévue par
les articles 109 à 113 au titre de la Section I du Chapitre II du Titre I du Livre III du Code
pénal. Il s’agit pour l’essentiel d’infractions électorales dont le but est de troubler la sérénité
et la légalité des élections. Ces articles peuvent être regroupés en trois groupes.
Dans un premier temps, le législateur de 1830 érige en délit politique le fait de corruption
électorale. L’article 113587 distingue selon qu’il s’agisse d’un électeur qui vend son suffrage
ou d’un citoyen qui achète le suffrage d’un électeur. L’article ne précise pas la qualité que
doit avoir l’acheteur. Rien ne précise si l’acheteur doit être le bénéficiaire de la voix ou un
préposé ou encore une tierce personne588. L’article 113 se limite à sanctionner celui qui a fait
l’offre d’achat, c’est-à-dire l’acheteur.

586
A. Blanche, op. cit., p. 582.
587
Art. 113 : Tout citoyen qui aura, dans les élections, acheté ou vendu un suffrage à un prix quelconque sera
puni d’interdiction des droits de citoyen et de toute fonction ou emploi public, pendant cinq ans au moins et dix
ans au plus. Seront, en outre, le vendeur et l’acheteur du suffrage condamnés chacun à une amende double de la
valeur des choses reçues ou promises.
588
Cf. Cass. Crim., 4 décembre 1846, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1846, I, pp. 871 à 874. La Cour de cassation
reconnait implicitement que l’art. 113 est constitué dès lors que l’on peut relever des offres de vente ou d’achat
de suffrages au cours d’élections, et ce, quelle que soit la qualité du prévenu. Pour la Chambre criminelle, « les
délits d’achat et de vente de suffrages dans les élections, sont des délits politiques, dont la connaissance dès lors
appartient au jury seul, et non à la juridiction correctionnelle ».
En revanche la question du vendeur ne pose pas de difficulté. Il s’agit de toute personne qui a
reçu en contrepartie de sa voix, une somme d’argent, un service ou un bien. L’article ne fixe
d’ailleurs pas de valeur minimum. Le montant de la somme ou de la valeur du bien objet de la
corruption n’a d’importance que pour la fixation de l’amende, laquelle doit être évaluée au
double. De même le législateur ne fait pas de différence selon que la chose objet de la
corruption ait été reçue ou simplement promise.
Notons enfin que le vendeur et l’acheteur sont systématiquement punis de l’interdiction des
droits civiques pour une durée qui peut aller de cinq ans jusqu’à dix ans. Outre la perte du
droit de vote pour le ou les prévenus, si l’acheteur est personnellement la personne éligible, il
sera retiré des listes électorales, il sera démis de ses autres mandats s’il était déjà élu et si la
condamnation intervient après qu’il ait été élu, l’élection sera invalidée.
Une autre forme de corruption est envisagée aux articles 111 et 112 et concerne la
falsification de bulletins de vote. Cette falsification peut prendre plusieurs formes. Par
l’article 111589 du Code pénal, le législateur envisage la falsification de bulletins de vote 590,
leur soustraction ou leur adjonction, ou encore l’inscription de noms autres que ceux qui
seraient déclarés par des électeurs illettrés. Néanmoins cet article ne s’applique qu’aux
personnes en charge du dépouillement des bulletins, lors du scrutin.
Les personnes visées par l’article 111 encourent une peine assez rigoureuse dans la mesure où
la sanction est la dégradation civique. Cette peine définie par l’article 34 du Code pénal
comme consistant en « la destitution et l'exclusion du condamné de toutes fonctions ou
emplois publics, et dans la privation de tous les droits énoncés en l'article 28 591 » entraine,
outre l’exclusion des emplois publics et des emplois militaires, l’interdiction d’être juré,
expert et témoin. De plus les conséquences d’une telle condamnation emportent l’incapacité
d’être tuteur ou curateur, de même qu’elles emportent la déchéance du port d’armes.

589
Art. 111 : Tout citoyen qui, étant chargé, dans un scrutin, du dépouillement des billets contenant les suffrages
des citoyens, sera surpris falsifiant cas billets, ou en soustrayant de la masse, ou y en ajoutant, ou inscrivant sur
les billets des votants non lettrés des noms autres que ceux qui lui auraient été déclarés, sera puni de la peine de
la dégradation civique.
590
Pour un exemple d’application concernant la falsification de bulletins de vote, cf. Cass. Crim., 15 juin 1848,
Recueil Sirey-Devilleneuve, 1848, I, p. 518. En l’espèce la Chambre criminelle considère que « l’addition
frauduleuse, sur les feuilles de pointage des votes électoraux, de signes représentatifs des suffrages obtenus par
l’un des candidats, constitue le délit de falsification puni par les art. 111 et 112 ».
591
Art. 28 : Quiconque aura été condamné à la peine des travaux forcés à temps, du bannissement, de la réclusion
ou du carcan, ne pourra jamais être juré, ni expert, ni être employé comme témoin dans les actes, ni déposer en
justice autrement que pour y donner de simples renseignements.
Il sera incapable de tutelle et de curatelle, si ce n'est de ses enfants et sur l'avis seulement de sa famille.
Il sera déchu du droit de port d'armes et du droit de servir dans les armées de l'Empire (ou du Royaume).
Les autres personnes, quelle que soit leur qualité, relèvent de l’article 112592 et sont punis
d’une peine d’emprisonnement de six mois à deux ans et d’une interdiction du droit de voter
et d’être éligible pour une durée de cinq ans à dix ans.
Une troisième catégorie d’infraction est prévue. Elle relève des articles 109 et 110 du Code
pénal et prévoit l’incrimination de tout comportement tendant à empêcher des citoyens
d’exercer leurs droits civiques.
Cette catégorie est plus générale que les deux précédentes dans la mesure où en vertu de
l’article 109593 quiconque soit par voie de fait 594, soit par des menaces, soit par un
attroupement, empêche autrui d’exercer un ou plusieurs de ses droits civiques, sera réprimé 595.
Les sanctions prévues sont l’emprisonnement d’une durée de six mois à deux ans et la
déchéance du droit de vote et d’éligibilité pour une durée comprise entre cinq et dix ans.
L’article suivant établit une circonstance aggravante tirée de deux éléments cumulatifs
manifestés par la motivation originaire du législateur d’avoir entendu confondre dans une
même disposition l’atteinte portée au droit individuel des citoyens et l’atteinte portée au droit
collectif de réunion596.
En effet l’article 110597 prévoit comme sanction la peine du bannissement sous réserve de la
présence de deux conditions. Il s’agit de relever d’une part que l’infraction prévue à l’article
109 a été consécutive d’un plan concerté, c’est-à-dire qu’elle a résulté du fait d’au moins deux
personnes, et d’autre part qu’elle visait à s’étendre à l’ensemble d’un territoire déterminé,
qu’il s’agisse de la France, d’un ou de plusieurs départements, ou bien d’un ou de plusieurs
arrondissements d’une commune.

592
Art. 112 : Toutes autres personnes coupables des faits énoncés dans l’article précédent, seront punies d’un
emprisonnement de six mois au moins et de deux ans au plus, et de l’interdiction du droit de voter et d’être
éligibles pendant cinq ans au moins et dix ans au plus.
593
Art. 109 : Lorsque par attroupement, voies de fait ou menaces, on aura empêché un ou plusieurs citoyens
d’exercer leurs droits civiques, chacun des coupables sera puni d’un emprisonnement de six mois au moins et de
deux ans au plus, et de l’interdiction du droit de voter et d’être éligible pendant cinq ans au moins et dix ans au
plus.
594
La voie de fait en matière pénale est définie comme un acte de violence sans coup ni blessure. Cf. S.
Bissardon, op. cit., p. 414. La voie de fait constitue ainsi un mécanisme juridique relativement souple et
malléable permettant de caractériser une grande quantité de situations.
595
Voir à ce titre l’arrêt du 23 juin 1836 de la Cour de cassation qui réaffirme le principe contenu à l’art. 109 du
Code pénal. Selon la haute juridiction, « l’empêchement apporté, par voie de fait, à l’exercice des droits
civiques, constitue un délit politique de la compétence de la Cour d’assises. Cf. annexe n° 36.
Cf. également Cass. Crim., 9 janvier 1851, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1851, I, p. 80. La haute juridiction étend
le caractère politique résultant de voies de fait perpétrées par des électeurs en vue d’empêcher des opérations
électorales, à des élections communales.
596
A. Blanche, op. cit., p. 658.
597
Art. 110 : Si ce crime a été commis par suite d’un plan concerté pour être exécuté, soit dans tout le Royaume,
soit dans un ou plusieurs départements, soit dans un ou plusieurs arrondissements communaux, la peine sera le
bannissement.
A côté des infractions à l’exercice des droits civiques, au titre des atteintes à la Charte
constitutionnelle, le législateur de 1830 comprend également les atteintes aux libertés
publiques.

2°/ La répression des infractions aux libertés publiques

Ces infractions sont développées par les articles 114 à 122 dans la Section II du Chapitre II du
Titre I du Livre III du Code pénal, au titre des attentats à la liberté. En matière de protection
des libertés publiques, le Code pénal prévoit une protection relativement large contre les
autorités administratives.
On peut alors distinguer une protection étendue contre les actes positifs ou négatifs des
fonctionnaires publics d’une part (a) et certaines actions de la part de hauts représentants de
l’autorité publique d’autre part (b).

a-) La responsabilité des fonctionnaires publics

Pour la plupart des incriminations contenues dans la Section II du Chapitre II du Code pénal,
le législateur a entendu originairement permettre d’engager la responsabilité d’agents de
l’autorité publique du fait de leur action voire de leur inaction.
Le premier article à poser le principe de la responsabilité des fonctionnaires au regard des
libertés individuelles est l’article 114598. Cet article comporte un champ d’application
volontairement vaste afin de constituer un rempart efficace contre toute violation des libertés
individuelles de la part des agents publics.
En effet, cet article permet de sanctionner tout agent du gouvernement quel que soit l’acte
qu’il a accompli, lorsque celui-ci est attentatoire soit aux libertés publiques, soit aux droits
civiques.
J. Carnot599 énumère les personnes que l’on peut qualifier d’agents et de préposés du
gouvernement. Selon cet auteur, ont cette qualité tous les fonctionnaires, tous les officiers
publics, et même tous les employés dans les administrations publiques « ayant serment en
justice ». Autrement dit tout agent au service de l’État ayant prêté un serment en justice est
considéré comme relevant de cet article600.
598
Art. 114 : Lorsqu’un fonctionnaire public, un agent ou un préposé du Gouvernement, aura ordonné ou fait
quelque acte arbitraire, ou attentatoire soit à la liberté individuelle, soit aux droits civiques d’un ou de plusieurs
citoyens, soit à la Charte, il sera condamné à la peine de la dégradation civique. Si néanmoins il justifie qu’il a
agi par ordre de ses supérieurs pour des objets du ressort de ceux-ci, et sur lesquels il leur était dû obéissance
hiérarchique, il sera exempt de la peine, laquelle sera, dans ce cas, appliquée seulement aux supérieurs qui auront
donné l’ordre.
599
J. Carnot, op. cit., p. 382.
600
Pour un exemple d’application, voir l’arrêt du 25 juillet 1821, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1821, I, p. 478.
Selon cet arrêt, les percepteurs des contributions bien que n’étant pas des fonctionnaires publics de l’ordre
administratif ou judiciaire, n’en rentrent pas moins dans la disposition de l’article 114 eu égard à leur qualité
Cet article pose toutefois la nécessité que l’acte arbitraire soit revêtu d’un caractère public. A
défaut d’un tel caractère, le délit entrerait dans les dispositions des articles 341 à 344 du Code
pénal.
L’article 114 fait en outre preuve d’une certaine souplesse à deux égards. D’une part
conformément au droit commun, cet article permet à l’agent public d’échapper aux poursuites
lorsque l’acte contesté a été exécuté sur ordre d’un supérieur hiérarchique envers lequel il a un
devoir d’obéissance. Aussi l’article 114 permet-il de poursuivre directement le supérieur
instigateur de l’ordre illicite.
D’autre part, quant à la nature de l’acte commis et aux conditions dans lesquelles l’acte a été
commis, l’article 114 n’exige la manifestation ni de voies de fait, ni de menaces, ni même la
concertation d’un plan601. Pour qualifier cet article, il suffit simplement de constater que les
droits civiques d’un citoyen ou que la liberté individuelle ont été violés par un agent de l’État
quel que soit le mode de réalisation de l’infraction.
Notons enfin que la peine prévue par cet article est relativement lourde dans la mesure où elle
consiste en une dégradation civique. Cette peine est par ailleurs complétée par la disposition
de l’article 117602 au terme duquel le législateur fixe un montant de dommages-intérêts
plancher de 25 francs par jour de détention illégale ou arbitraire.
Outre les articles 114 et 117, il convient d’évoquer l’article 119 603 du fait de sa
complémentarité en ce qu’il sanctionne une forme de complicité à ce type d’infraction.
L’article 119 permet d’engager la responsabilité pénale de fonctionnaires publics alors même
qu’ils ne seraient pas les auteurs de l’acte arbitraire ou attentatoire à une liberté individuelle
ou aux droits civiques. Afin d’engager la responsabilité desdits fonctionnaires il suffit de
constater leur refus ou leur négligence « de déférer à une réclamation légale tendant à
constater » une détention illégale ou arbitraire.

d’agents ou de préposés du gouvernement. Cf. annexe n° 37.


601
Cf. J. Carnot, op. cit., p. 383.
602
Art. 117 : Les dommages-intérêts qui pourraient être prononcés à raison des attentats exprimés dans l’article
114, seront demandés, soit sur la poursuite criminelle, soit par la voie civile, et seront réglés, eu égard aux
personnes, aux circonstances et au préjudice souffert, sans qu’en aucun cas, et quel que soit l’individu lésé, les
dommages-intérêts puissent être au dessous de 25 francs pour chaque jour de détention illégale et arbitraire et
pour chaque individu.
603
Art. 119 : Les fonctionnaires publics chargés de la police administrative ou judiciaire, qui auront refusé ou
négligé de déférer à une réclamation légale tendant à constater les détentions illégales et arbitraires, soit dans les
maisons destinées à la garde des détenus, soit partout ailleurs, et qui ne justifieront pas les avoir dénoncées à
l’autorité supérieure, seront punis de la dégradation civique, et tenus des dommages-intérêts, lesquels seront
réglés comme il est dit dans l’article 117.
Néanmoins, à la différence de l’article 114 qui s’applique à tous les agents de l’État, la
disposition de l’article 119 ne s’applique qu’aux fonctionnaires publics chargés de la police
administrative ou judiciaire.
Par ailleurs, l’article 122604 du Code pénal réprime le fait pour certains fonctionnaires comme
les magistrats et les officiers publics, d’avoir retenu ou donné l’ordre de retenir un individu
dans un lieu autre que ceux prévus par l’autorité publique, ou bien d’avoir traduit un individu
devant une Cour spéciale sans mise en accusation préalable. Cet article sanctionne de telles
infractions de la peine de la dégradation civique.
Une autre disposition prévue à l’article 120605 du Code pénal permet d’engager la
responsabilité d’une autre catégorie de fonctionnaires pour des faits de détention arbitraire.
Cette disposition concerne les gardiens et autres personnels assimilés des maisons d’arrêt,
lorsque ces derniers ont retenu ou refusé de représenter un détenu ou de transmettre leurs
registres aux personnes habilitées à les consulter, en l’absence de tout mandat, ordre ou
jugement.
De la même manière, l’article 121606 prononce des peines contre certains fonctionnaires
publics pour le fait d’avoir, sans autorisation, provoqué ou pris un jugement, une ordonnance
ou un mandat tendant à la poursuite personnelle ou à l’accusation contre un ministre, un pair,
un député ou un conseiller d’État.
La qualification est celle de la forfaiture et la peine consiste en la dégradation civique. Le
domaine de cet article est toutefois limité en ce qu’il concerne que les officiers de police
judiciaire et les magistrats.
Il convient par ailleurs de noter que cet article prévoit deux hypothèses distinctes, l’une
concernant la mise en accusation ou l’ouverture de poursuites, l’autre portant sur l’adoption
d’un mandat de saisie ou d’arrêt. Dans ce dernier cas, l’article 121 pose comme condition
604
Art. 122 : Seront aussi punis de la dégradation civique, les procureurs généraux ou du roi, les substituts, les
juges ou les officiers publics qui auront retenu ou fait retenir un individu hors des lieux déterminés par le
gouvernement ou par l’administration publique, ou qui auront traduit un citoyen devant une Cour spéciale, sans
qu’il ait été préalablement mis légalement en accusation.
605
Art. 120 : Les gardiens et concierges des maisons de dépôt, d’arrêt, de justice ou de peine, qui auront reçu un
prisonnier sans mandat ou jugement, ou sans ordre provisoire du Gouvernement ; ceux qui auront retenu, ou
auront refusé de le représenter à l’officier de police ou au porteur de ses ordres, sans justifier de la défense du
procureur du roi ou du juge ; ceux qui auront refusé d’exhiber leurs registres à l’officier de police, seront, comme
coupables de détention arbitraire, punis de six mois à deux ans d’emprisonnement, et d’une amende de seize
francs à deux cents francs.
606
Art. 121 : Seront, comme coupables de forfaiture, punis de la dégradation civique, tout officier de police
judiciaire, tous procureurs généraux ou du roi, tous substituts, tous juges, qui auront provoqué, donné ou signé
un jugement, une ordonnance ou un mandat, tendant à la poursuite personnelle ou accusation, soit d’un ministre,
soit d’un membre de la Chambre des pairs, de la Chambre des députés ou du Conseil d’État, sans les
autorisations prescrites par les lois de l’État ; ou qui, hors les cas de flagrant délit ou de clameur publique,
auront, sans les mêmes autorisations, donné ou signé l’ordre ou le mandat de saisir ou arrêter un ou plusieurs
ministres ou membres de la Chambre des pairs, de la Chambre des députés ou du Conseil d’État.
constitutive de l’infraction que le mandat ait été pris alors qu’il n’a été constaté aucun flagrant
délit et qu’aucun soupçon initié par la clameur publique ne peut être retenu.
Toutes ces incriminations permettent de poursuivre des agents de l’État, parfois de manière
générale et d’autres fois limitativement, en ne visant que certaines catégories de
fonctionnaires.
Hormis la particularité de l’article 118607 qui entend punir indistinctement tous ceux qui,
quelle que soit leur qualité, auront usurpé la signature d’un ministre ou d’un fonctionnaire
public dans un acte tendant à attenter à la liberté individuelle ou aux droits civiques ; tous les
degrés et tous les rangs de la hiérarchie des agents de l’État sont visés. Il en est ainsi de
certains textes qui permettent de réprimer également les actions commises par les hauts
fonctionnaires de l’État.

b-) La responsabilité des hauts fonctionnaires

De nombreuses personnes peuvent être entendues comme étant de hauts fonctionnaires de


l’État. Il s’agit des ministres, des conseillers d’État, des pairs et des députés. Malgré le régime
immunitaire propre à certains d’entre eux, deux articles permettent en théorie d’engager
directement leur responsabilité.
D’une part en vertu de l’article 115608 tout ministre qui aurait permis de sa propre autorité,
sans agir dans l’intérêt de l’État, d’arrêter un individu ou de le traduire devant une Cour
spéciale, encoure le bannissement.
D’autre part au terme de l’article 116609 qui complète l’article précédent, le ministre qui
invoquerait comme moyen de défense que sa signature lui a été surprise, devra, tout en faisant
cesser l’acte litigieux, dénoncer le ou les auteurs sous peine de poursuites personnelles.

607
Art. 118 : Si l’acte contraire à la Charte a été fait d’après une fausse signature du nom d’un ministre ou d’un
fonctionnaire public, les auteurs du faux, et ceux qui en auront sciemment fait usage, seront punis des travaux
forcés à temps, dont le maximum sera toujours appliqué dans ce cas.
608
Art. 115 : Si c’est un ministre qui a ordonné ou fait les actes ou l’un des actes mentionnés en l’article
précédent, et si, après les invitations mentionnées dans les articles 63 et 67 de l’acte du 28 floréal an XII, il a
refusé ou négligé de faire réparer ces actes dans les délais fixés par ledit acte, il sera puni du bannissement.
609
Art. 116 : Si les ministres prévenus d’avoir ordonné ou autorisé l’acte contraire à la Charte, prétendent que la
signature à eux imputée leur a été surprise, ils seront tenus, en faisant cesser l’acte, de dénoncer celui qu’ils
déclareront auteur de la surprise ; sinon ils seront poursuivis personnellement.
Néanmoins il est à noter que l’article 115 du Code pénal qui renvoi aux articles 63 et 67 610 de
l’acte du 28 floréal an XII et l’article 116 qui le complète ont été maintenus dans le Code
pénal alors que les institutions auxquelles ils faisaient référence s’étaient éteintes avec la
chute de l’Empire.
En conséquence, du fait de leur nature surannée, ces articles ne présentent aucun intérêt
particulier dans le cadre de la loi du 8 octobre 1830 sinon celui d’être relevés afin d’en
déterminer leur substance.

Conclusion de la première partie

Les idées héritées des Lumières à travers les écoles classique et néo-classique ont permis de
considérer le délinquant et l’individu d’une manière générale de manière plus humaine. Cette
empreinte humaniste léguée par les Lumières à travers la contestation de la rigueur des
châtiments exécutés sous l’Ancien Régime, s’est progressivement étendue depuis la
Révolution de 1789 jusqu’au XIXème siècle dans toutes les strates de la société. Partie des
mouvements intellectuels et philosophiques, l’empreinte humaniste s’est ensuite étendue à la
masse pour marquer de son sceau en dernier lieu les gouvernements et les législateurs.
La fin du premier quart du XIXème siècle illustre bien l’expansion du libéralisme issu de deux
siècles de combats philosophiques et idéologiques. Mais surtout, cette période illustre
l’influence grandissante de certaines écoles de pensée libérales qui ont su par leur
discernement sur la place de l’individu dans l’ordre social, faire germer les graines de la
sagesse au sein même du pouvoir politique. La pensée libérale a ainsi joué un rôle capital dans
la prise en compte, par les autorités supérieures de l’État, de l’importance de l’individu.
Les mouvements de philanthropie juridique qui ont représenté cette évolution ont permis
d’adapter le droit criminel aux aspirations humanistes libérales. On a pu alors assister à une
libéralisation de la politique répressive à travers l’émergence de garanties pénales et le respect
de la personne. Cette politique a entrainé toute une réflexion sur la peine de mort allant

610
Au titre des dispositions sur le Sénat, l’article 63 disposait que « si, après trois invitations consécutives,
renouvelées dans l'espace d'un mois, la personne détenue n'est pas mise en liberté ou renvoyée devant les
tribunaux ordinaires, la commission demande une assemblée du Sénat, qui est convoquée par le président, et qui
rend, s'il y a lieu, la déclaration suivante : « Il y a de fortes présomptions que N. est détenu arbitrairement ». On
procède ensuite conformément aux dispositions de l'article 112, titre XIII, de la Haute Cour impériale ».
L’article 67 énonçait que « si, après trois invitations consécutives, renouvelées dans l'espace d'un mois, les
empêchements subsistent, la commission demande une assemblée du Sénat, qui est convoquée par le président,
et qui rend, s'il y a lieu, la déclaration suivante : « Il y a de fortes présomptions que la liberté de la presse a été
violée ». On procède ensuite conformément à la disposition de l'article 112, titre XIII, de la Haute Cour
impériale ».
jusqu’à son abolition effective en 1848, et passant par une régression générale de l’usage de
cette peine et par un adoucissement des peines en général.
Très rationnellement, conformément à l’évolution pénale qui a résulté de cet élan libéral et du
fait de l’arbitraire qui la caractérisait, la justice politique fut critiquée, repensée puis
profondément remodelée.
En 1830, les constituants du régime de la Monarchie de Juillet dans un premier temps 611 puis
le législateur dans un second temps612, exprimaient leur implacable volonté d’assortir cette
justice tant critiquée, d’un régime plus juste et plus conforme aux principes humanistes et
libéraux, notamment en le soumettant à la compétence du jury.
Ayant pris comme socle le Code pénal de 1810 et les infractions qu’il contenait au titre des
crimes et délits contre la chose publique, le législateur de 1830 procédait à un réaménagement
de tout un pan du Code napoléonien en le qualifiant selon une notion inédite.
Les termes mêmes de justice politique étaient abandonnés au profit d’une terminologie plus
juridique et moins péjorative. La notion de délit politique apparaissait alors dans le droit et
dans la pensée politique française.
Bien qu’elle ne soit pas définie ni théorisée, ce qui devait marquer cette notion d’un caractère
peu commun au regard de la pensée juridique traditionnelle, cette notion constituait
néanmoins une avancée considérable tant par les garanties qu’elle offrait que par l’apport
juridique qu’elle constituait.
D’une part elle permettait aux délinquants politiques de bénéficier de garanties semblables
aux autres délinquants dans la mesure où la compétence du jury devait exclure toute
confusion d’intérêts, le pouvoir politique n’étant plus juge et partie. La garantie de
l’impartialité du juge semblait dès lors pleinement respectée.
D’autre part, bien que déterminée de manière exhaustive par la loi, la notion de délit politique
faisait son apparition dans le droit positif en donnant les moyens au juge de distinguer
l’infraction politique de l’infraction de droit commun613.
La loi du 8 octobre 1830 manifestait une opinion dont l’assise s’étendait inexorablement
jusqu’au sommet du pouvoir politique. Cette opinion était celle de la reconnaissance de
l’individu comme élément composant la société, comme un membre jouissant de droits
politiques conjointement aux devoirs dont il était débiteur envers la société.

611
A travers l’article 69 de la Charte de 1830.
612
A travers la loi du 8 octobre 1830.
613
Cf. R. Garraud, op. cit., n° 107, p. 202.
En tant qu’élément actif de la Cité, même si l’aspect censitaire de la société limitait encore
considérablement ses droits politiques, le délinquant politique était reconnu comme un
délinquant d’une nature bien différente des délinquants de droit commun. Cette nature
particulière devait lui assurer le bénéfice d’un régime favorable et dérogatoire du régime
criminel commun.
Face à la conception traditionnelle sur laquelle reposaient encore les régimes politiques
consistant à légitimer la répression des infractions contre la chose publique au nom d’un
principe de légitime défense de l’ordre social, s’élevait l’idée selon laquelle le délinquant
politique n’était que l’adversaire d’un gouvernement, d’une forme de régime politique ou
d’une constitution et qu’il n’était nullement l’adversaire de toute l’organisation sociale dans
son ensemble614.
De ce fait, il devait et méritait d’être traité sous un statut dérogatoire du droit commun. Mais
bien qu’il ne soit pas empreint d’une perversité semblable à celle d’un délinquant commun, il
ne fallait pas risquer de laisser ses actes impunis au risque d’altérer le fonctionnement de la
justice et la sûreté des gouvernements ; de même qu’il convenait nécessaire d’associer le
peuple à l’exercice de la justice.
En associant le peuple à la décision judiciaire par le mécanisme du jury, le législateur trouvait
le moyen de légitimer la peine infligée au délinquant politique conformément à la ratio legis
de la législation relative au crime d’État, tout en donnant l’illusion d’une adhésion sociale à la
décision pénale.
Conséquemment à l’esprit de la loi d’octobre 1830 et à la notion de délit politique qu’elle
enfantait, le règne de Louis-Philippe allait s’illustrer cette prise en considération du caractère
atypique du délinquant politique par une évolution orientée vers un caractère de culpabilité
relative du délinquant politique615.
Même si la loi ne tenait absolument pas compte du mobile du délinquant politique, le mobile
devait néanmoins jouer un rôle sous l’angle philosophique et psychologique pour justifier
l’application d’une pénalité moindre que celle qui serait attachée à une infraction de droit
commun. Le mobile ne devait entrainer aucune conséquence sur la qualification de
l’infraction politique mais il allait entrainer des conséquences sur l’approche philosophique de
cette notion et principalement sur le régime qui lui était assorti.

614
Pour que des délinquants soient considérés comme tels, il faudra attendre les débuts de la III ème République et
le développement des attentats anarchistes. C’est à cette époque que le délinquant politique perdra sa qualité
particulière d’adversaire du gouvernement pour devenir un adversaire contre l’organisation générale de la Cité.
C’est à partir de là que ce produira une rupture considérable dans l’histoire de l’évolution du délit politique.
615
Cf. J. Viaud, op. cit., p. 206.
La peine devait s’avérer plus modérée et adaptée aux faits et à la personnalité du
délinquant616. L’assurance d’une justice modérée, prompte et certaine permettait dès lors de
concilier à la fois les libertés fondamentales d’opinion et d’expression avec l’impérieuse
nécessité de sauvegarder le pouvoir établi et les institutions.
Pourtant, l’apport que constituait la loi d’octobre 1830 pour la pensée pénale allait s’avérer
éphémère dans la mesure où, alors qu’elle avait été maintenue par la deuxième République et
réaffirmée par l’article 83617 de la Constitution de 1848, une vingtaine d’année après son
entrée en vigueur elle était abrogée par un décret impérial du 25 février 1852618.
Cette abrogation supprimait le privilège de juridiction dont bénéficiaient les délinquants
politiques et les auteurs de délits de presse ce qui entrainait en conséquence un durcissement
de régime619. Ainsi le régime souple et tolérant qu’avait connu la Monarchie de Juillet et la
deuxième République prenait fin. Le régime politique du second Empire, du point de vue de
la politique pénale, constituait un retour en arrière.
Surtout, ce décret illustrait la grande souplesse qui caractérisait la notion d’infraction
politique. Il devait s’inscrire comme un élément supplémentaire attestant de l’idée selon
laquelle la notion de délit politique était une notion extrêmement souple et malléable.
Les motifs et les desseins de la politique répressive élaborée en matière d’infraction politique
devaient particulièrement bien témoigner des nombreuses adaptations qu’allait subir le régime
des infractions politiques en droit français.

616
Cf. infra, Deuxième partie, Titre II.
617
Art. 83 : La connaissance de tous les délits politiques et de tous les délits commis par la voie de la presse,
appartient exclusivement au jury. Les lois organiques détermineront la compétence en matière d’injures et de
diffamation envers les particuliers.
618
Il s’agit en l’espèce de l’art. 4 du décret aux termes duquel : « Sont et demeurent abrogées toutes dispositions
relatives à la compétence, contraires au présent décret, et notamment celles qui résultent de la loi du 8 octobre
1830, en matière de délits politiques ou réputés tels ; de l’article 6 de la loi du 10 décembre 1830, relative aux
afficheurs et crieurs publics ; de l’art. 10 du décret du 7 juin 1848 sur les attroupements ; de l’art. 16 paragraphe
2 de la loi du 28 juillet 1848 sur les clubs et les sociétés secrètes ; de l’art. 117 de la loi électorale du 15 mars
1849 ». Cf. annexe n° 38.
619
Cf. P. Sornay, op. cit., p. 34.
Seconde partie 
Les particularismes du régime 
répressif de l’infraction politique 
au XIXème siècle : la recherche 
d’un compromis entre rigueur et 
clémence

Le droit en tant qu’ensemble de règles et de normes générales et impersonnelles régissant les


rapports sociaux620 est à l’image des autres sciences, une science en constante évolution.
Depuis les débuts de la Révolution et tout au long du XIX ème siècle, l’influence des
mouvements intellectuels ainsi que l’évolution et l’émancipation des idées et des mœurs ont
permis de faire évoluer cette science pour l’adapter aux aspirations politiques et sociales.
Outre le domaine général du droit pénal, certaines notions plus spécifiques comme la justice
politique ont été repensées, modifiées et adaptées en fonction de diverses données. Ainsi, on a
vu s’opérer une transformation de la justice politique en tant qu’instrument politique des
gouvernements et du pouvoir, en une notion juridique soustraite de l’arbitraire et inscrite dans
la légalité avec l’apparition de la notion d’infraction politique.
Cette transformation fut-elle essentielle dans l’histoire de l’évolution de la justice politique, se
limiter au seul constat de son existence serait insuffisant. En effet, au-delà de l’entendement
purement théorique de la notion d’infraction politique au XIX ème siècle, notamment entre 1814
et 1870, il convient de prendre également en considération les particularités du régime
répressif qui l’entoure.
Le régime répressif de l’infraction politique témoigne d’une difficulté majeure et de tout un
paradoxe qui pèse sur les gouvernements de l’époque entre d’une part la nécessité d’opter

620
Lexique des termes juridiques, op. cit., p. 204.
pour une politique criminelle rigoureuse favorable à la sauvegarde des institutions et de l’État,
et d’autre part, la traduction juridique de la reconnaissance des droits naturels et des garanties
fondamentales de l’individu à travers l’amélioration du sort des délinquants, et plus
spécialement en matière de justice politique, la prise en compte juridique des particularités qui
définissent le criminel d’État621.
Cette difficulté s’illustre en pratique par le maintien de nombreuses dispositions du Code
pénal de 1810 qui sanctionnent les infractions commises contre l’État ou la Nation et
notamment par la nature de la peine qui demeure essentiellement fondée sur des valeurs
utilitaristes. Outre l’utilitarisme de la sanction, l’impérieuse nécessité de sauvegarder tant
l’organisation sociale que le pouvoir politique nécessite, quel que soit le régime en place, la
création ou le maintien de particularismes juridictionnels (Titre I).
Paradoxalement, eu égard à certains facteurs, le XIXème siècle présente la particularité de voir
se développer un certain nombre de mesures de clémence en matière de criminalité politique.
Ces mesures favorables au délinquants politiques peuvent recouvrir différentes formes telles
que des grâces ou des amnisties, ou à l’occasion du procès pénal et du prononcé de la peine,
sous la forme d’un aménagement de peines. Les fondements de ce système pénal favorable
sont doubles. Ils sont motivés tantôt par des raisons conjoncturelles et tantôt par la prise en
compte des particularités du délinquant politique (Titre II).

621
Cf. notamment J.-J. Lemouland (op. cit., p. 17) pour qui depuis le XIX ème siècle, « les fluctuations ont été
nombreuses, au gré des événements, entre la clémence et la rigueur ».
Voir également Stéfani, Levasseur et Bouloc, Droit pénal général, 11ème édition, n° 100.*******
Titre premier ­ La rigueur du régime 
répressif de l’infraction politique : du 
caractère utilitariste de la peine aux 
particularismes juridictionnels

Fidèles à l’esprit des Codes criminels de 1791 et de 1810, les législateurs successifs du XIXème
siècle maintiennent l’État et l’organisation sociale comme valeur supérieure. Malgré quelques
aménagements de forme ou de fond, malgré l’abolition de peines considérées comme trop
sévères comme la confiscation, certaines peines infamantes et la peine capitale en matière
politique, les législateurs de cette époque ne placent toutefois pas l’individu au sommet des
valeurs sociales protégées et maintiennent dans leurs codes criminels une certaine rigueur
contre le criminel d’État.
Leur objectif principal reste d’assurer la sauvegarde et le maintien de l’organisation politique
et sociale établie. Aussi adoptent-ils cette conception traditionnelle de la peine consistant à
neutraliser le criminel ou le délinquant soit afin de l’empêcher par anticipation de commettre
un crime ou un délit en usant de mécanismes préventifs, soit afin de l’empêcher de récidiver
ou d’étendre son influence sur des tiers.
L’impossibilité pour un criminel ou un délinquant de récidiver peut s’entendre de deux
manières, à savoir par une impossibilité physique ou par une impossibilité morale. Si la
doctrine de l’époque reste muette sur le choix à adopter, certains comme J. Ortolan 622 sont
partisans d’une impossibilité morale, c’est-à-dire de mettre le délinquant dans un état de
nature à lui ôter toute volonté de récidive. Une telle solution peut être apportée par le recours
à certaines peines comme la déchéance de certains droits et par la privation ou l’incapacité
temporaire ou définitive de certaines fonctions.
En dépit du bien fondé d’une telle analyse, un tel système semble peu concluant en pratique
lorsqu’il s’agit d’infractions à caractère politique. Le plus souvent, l’utilitarisme de la
sanction en matière politique s’illustre par une élimination physique du délinquant en
recourant à l’usage de la peine capitale, ou par une élimination sociale qui se traduit par le fait
de l’ostraciser à travers l’application de peines de déportation ou de bannissement.

622
J. Ortolan, op. cit., p. 9.
Dans ce second cas, sans être éliminé physiquement, le délinquant présente un moindre
danger pour le pouvoir politique ou pour l’ordre social du fait de la garantie de
l’éloignement623. On le voit, dans de telles situations, l’usage de peines recourant à des fins de
réformation morale du délinquant reste encore très marginal.
Aussi conviendra-t-il d’observer dans un premier temps que le système répressif en matière
criminalité politique demeure rigoureux. Tant par la nécessité d’appliquer une peine efficace
et certaine, que par la nécessité de prévenir l’apparition ou la récidive d’une action criminelle
attentatoire à la chose publique, les législateurs du XIXème siècle maintiennent une philosophie
criminalistique conforme à celle du Code pénal de 1810 (Chapitre 1).
Par ailleurs, au nom d’une forme atténuée de salut public, les législateurs du XIX ème mettent
en place un système juridictionnel propre à la criminalité politique. Sans tomber dans une
justice d’exception dans la mesure où les droits et les garanties fondamentales proclamés par
les Droits de l’Homme sont respectés dans leur ensemble, ils élaborent néanmoins des règles
juridictionnelles spécifiques à la criminalité politique.
Parce qu’il illustre un aspect discriminatoire en réaction au principe d’égalité devant la loi, un
tel système témoigne d’une certaine rigueur et mérite d’être examiné sous ce titre. En
conséquence, même s’il résulte de la pratique que le système juridictionnel applicable à la
criminalité politique s’avère parfois favorable au criminel politique 624, parce qu’il présente la
particularité d’être dérogatoire au droit commun, il conviendra d’examiner que globalement
un tel système s’inscrit dans un sens rigoureux (Chapitre 2).

623
Cette mesure n’est toutefois pas très efficace en ce sens que les proscriptions des adversaires d’un régime ne
les empêchent pas d’entretenir une résistance à distance et de fomenter des complots. En effet l’histoire a montré
les faiblesses de ces mesures lesquelles n’ont pas empêché les émigrés de la Révolution, puis par la suite
l’empereur Napoléon Bonaparte, puis la branche aînée des Bourbons ou encore Napoléon III de fomenter leur
retour en France par des correspondances et autres intrigues. Malgré les proscriptions auxquelles furent sujet
tous ces personnages, ceux-ci parvinrent tous à illustrer la fragilité incontestable de telles mesures.
624
Tel est le cas de l’application du jury aux délinquants politiques, de même que la procédure applicable devant
la Cour des pairs. Cf. infra, Chapitre 2.
Chapitre 1 – Une pénologie de l’infraction politique fondée 
sur des nécessités de surveillance et de neutralisation

A l’image de la pensée sur les fondements du droit de punir de l’École classique, les
législateurs du XIXème siècle optent pour une répression fondée sur un double aspect. Afin de
d’assurer la pérennité et le caractère inébranlable de la constitution sociale instaurée par la
Révolution française de 1789, quelle que soit la forme des régimes politiques, tous tendent à
recourir à des mécanismes coercitifs.
C’est en vertu de la protection de la société dite « moderne625 », par opposition à l’Ancien
Régime définitivement déchu, que les gouvernements du XIXème siècle s’inscrivent dans le
cadre d’une répression rigoureuse de la criminalité politique.
Cette rigueur s’illustre par deux aspects. Le premier facteur attestant d’une certaine rigueur et
d’une certaine sévérité de la législation criminelle en matière d’infractions à caractère
politique, résulte de l’idée de neutralisation du délinquant. Cette idée se traduit par la
nécessité de faire cesser toute menace et tout danger que pourrait constituer un délinquant à
l’égard du pouvoir politique (Section I).
Le second facteur résulte d’une volonté préventive. Il s’agit de prévenir par une répression par
anticipation toute menace aussi bien en amont qu’en aval de phénomène criminel. A cette fin,
les législateurs usent de multiples procédés tels que l’utilisation de la contrainte
psychologique ou des mécanismes de surveillance (Section II).

625
Cf. J.-J. Chevallier, op. cit., pp. 167 à 177. Selon cet historien, l’organisation sociale qui a résulté de la
Révolution française de 1789 est qualifiée de « moderne ». Cette nouvelle société est consolidée par les codes
napoléoniens et constitue pour l’avenir une « arche sainte ». Dès lors, toute tentative de retour en arrière serait
vaine et serait considérée comme « les excès de fous, dénués de sens politique ».
Aussi, Louis XVIII prend-il conscience de cet état de choses. Pris entre une situation de fait reposant sur
l’existence de cette société nouvelle dont il faut assurer la sauvegarde et dont toute atteinte entrainerait
inévitablement sa déchéance, et une situation personnelle par laquelle le parti de son frère cadet a pour ambition
de détruire cet ordre nouveau afin de rétablir l’ancienne société antérieure à 1789, aussi Louis XVIII s’inscrit-il
dans une politique de compromis. Son règne et la politique qu’il mène témoignent de ces antagonismes. En
fondant sa Charte sur des principes libéraux – de souveraineté nationale, de représentativité politique, de
responsabilité ministérielle ou encore sur l’idée que les impôts doivent être librement consentis – et en niant dans
le même temps l’histoire politique de la France des trente dernières années à travers le préambule de la Charte –
se déclarant roi de France et de Navarre rappelé à régner par la divine Providence et surtout à travers le fait qu’il
« octroi » la Charte de sa seule autorité -, dès son retour en France Louis XVIII illustre une politique de
compromis entre l’ordre ancien et l’ordre nouveau dont la diversité des gouvernements – tantôt libéraux et tantôt
ultras - sera la plus fidèle démonstration.
Section I – Une neutralisation légitimée par des impératifs de protection 
et de conservation de l’ordre social

La vocation principale et l’un des droits naturels des plus fondamentaux d’un gouvernement à
l’instar de l’homme en tant qu’individu ou de n’importe qu’elle espèce animale, est sa propre
conservation. Ce véritable droit naturel qu’est la nécessité de conservation est moralement
pleinement légitime pour un être vivant. En revanche lorsqu’elle est appliquée à des
institutions ou à un gouvernement, cette nécessité devient dans certains cas discutable 626,
notamment à partir du moment où d’une protection à l’organisation sociale dans sa généralité,
elle est employée à défendre les intérêts plus limités d’un gouvernement.
L’histoire a montré que la justification pour des gouvernements d’une répression sévère au
nom d’un besoin de conservation, n’avait que peu de valeur en tant qu’argument politique et
qu’elle produisait bine souvent l’effet contraire du but escompté dans la mesure où loin de se
préserver de la subversion, les gouvernements se mettaient à dos l’opinion publique.
Indépendamment de la nature libérale ou autoritaire du régime, de telles mesures bien que
moralement légitimes, apparaissent arbitraires aux yeux de la société et de l’opinion publique.
Pour autant les gouvernements ont unanimement recours à des mécanismes coercitifs afin
d’assurer leur propre conservation ainsi que celle de l’organisation générale de la société. Il
s’agit là d’une donnée incontestable que l’on retrouve indistinctement chez tous les
gouvernements, fussent-ils ou non respectueux et tolérants à l’égard de la criminalité
politique627.
Dès lors, il convient de relever et d’examiner qu’elles sont les raisons qui légitiment l’usage
ou l’élaboration d’une justice plus sévère en matière d’infraction à la sûreté de l’État. Il sera
observé que la raison d’être de la rigueur des systèmes répressifs essentiellement fondée lors
des périodes troublées, repose sur la nécessité de neutralisation de l’ennemi politique. De cette
neutralisation dépend la survie du régime politique en question (§ I).

626
Il s’agit là d’un véritable dilemme dans la mesure où le combat en vue de la conservation de toute entité ou de
tout être vivant relève de ses droits naturels. Ce fut d’ailleurs par cette notion fondamentale que la première
norme pénale apparut. Comme l’explique P.A. Papadatos (op. cit., p. 5), l’apparition de la norme pénale « est
due à la réaction de la collectivité contre les atteintes à son existence en tant que telle ».
Or, la légitimité de la réaction pénale opérée dans un but de conservation politique est progressivement
contestée, eu égard aux doctrines humanistes initiées par les Lumières qui rejettent la rigueur excessive déployée
par les gouvernements. C’est ainsi qu’au XIX ème siècle, lorsque les doctrines des Lumières ont pénétré
l’ensemble de la société, l’opinion publique va constituer un moyen de pression important, n’hésitant plus à
protester, par la « plume ou la voix de ses représentants » contre « d’inutiles sévérités ». Cf. pour ce dernier point
le développement de J. Viaud, op. cit., p. 3.
627
Dans de telles situations, les gouvernements prennent des dispositions favorables aux délinquants politiques,
leur assurant la jouissance d’un régime de faveur par l’usage de grâces, d’amnisties, d’un statut pénitentiaire
privilégié, etc. Néanmoins, la législation demeure rigoureuse rejetant tout risque d’impunité. Cf. infra, Titre II.
Cette question des origines et des fondements de la rigueur pénale déployée par les
gouvernements résolue, il conviendra de s’attacher à l’analyse du contenu même de ces
réformes pénales pour constater que la peine entend constituer un obstacle absolu à la
perpétration de faits attentatoires à la sûreté des gouvernements ou de la société (§ II).

§ I - Ratio legis d’une politique criminelle


rigoureuse : la neutralisation du criminel
politique dans un but de conservation

R. Charvin628 a montré que l’École néo-classique du droit pénal a fait la synthèse de deux
doctrines. Elle a fait la combinaison de la doctrine d’E. Kant qui faisait de l’idée morale le
fondement du droit de punir, et celle de J. Bentham qui légitimait la sanction par son utilité
sociale.
Pour le premier, la désobéissance à la loi pénale est, à côté du tort causé à la victime, une
faute supplémentaire qui nécessite une réparation. Il ne s’agit pas tant de répondre par la
punition du coupable à la réparation de l’acte à l’égard de la victime, que de l’obligation de
« rétablir l’ordre troublé629 ». E. Kant fonde son analyse sur une sorte d’obligation morale de
rétablissement de l’ordre troublé, dont le pouvoir politique a la charge.
Le second en revanche développe l’idée selon laquelle la sanction est légitimée par l’utilité
qu’elle produit630. J. Bentham développe la notion d’utilité sociale de la peine dans la mesure
où la peine est nécessaire et vise à produire un effet utile pour la société.
Bien que partisane d’une certaine rigueur de la peine comme moyen nécessaire à la
conservation sociale et politique, l’influence de l’École néo-classique ne semble pas rayonner
sur l’action des gouvernements lors des périodes troublées.
En effet, si cette École est fidèle à l’idée de conservation sociale et politique par une
répression sévère lorsqu’il s’agit de crimes et des délits de droit commun, elle conteste en
revanche « l’efficacité d’une justice politique rigoureuse631 ». C’est sur ce dernier point
qu’elle se trouve en opposition avec les gouvernements lesquels orientent constamment leurs
politiques criminelles vers un sens très rigoureux notamment lors des périodes difficiles.

628
R. Charvin, op. cit., p. 101.
629
Cf. notamment l’analyse de C. Debuyst, F. Digneffe et A.-P. Pires, Histoire des savoirs sur le crime et la
peine, Montréal, 2005, p. 165.
630
J. Bentham, op. cit., Tome I, p. 177.
631
R. Charvin, op. cit., p. 101.
Cette rigueur considérée à tort ou à raison comme excessive, s’explique par le fait que
l’infraction politique, bien plus que l’infraction de droit commun, fait peser sur la société un
danger réel et d’une grande ampleur632.
Indépendamment de la nature du mobile lequel peut être noble, et malgré toute considération
subjective liée à la volonté du délinquant, une telle infraction représente objectivement une
menace élevée pour l’ordre politique633.
En témoigne cette illustration de P. Sornay634 qui explique que « l’indulgence du législateur
ne saurait se justifier que par cette estimation de la culpabilité du délinquant, car du point de
vue répressif, l’infraction politique fait courir à la société de plus grands dangers qu’une
infraction ordinaire ».
De nombreux témoignages traduisent cette « loi impérieuse de la conservation635 »
revendiquée par le pouvoir politique comme moyen de légitimation de sa politique criminelle.
Ces témoignages se font l’écho de cette affirmation émise lors d’un réquisitoire du procureur
Delapalme636 : « nous avons une société, nous avons un ordre social, bon ou mauvais, nous
devons le conserver ».
Parmi les propos les plus intéressants il convient d’évoquer S. Strachounsky qui explique que
la frontière entre l’indulgence et la sévérité d’un gouvernement ou d’un législateur à l’égard
des délinquants politiques, correspond la situation de tranquillité ou d’agitation que traverse le
pays. Selon cet auteur637, « l’attitude d’indulgence du législateur ne se manifeste qu’autant
qu’un pays est calme et ne court aucun danger ; mais, quand l’ennemi le menace au dehors,
quand sa tranquillité est compromise au-dedans, l’instinct de conservation oblige ce pays de
se montrer implacable à l’égard des délinquants politiques ».

632
Cette idée très ancienne a même séduit des personnalités très attachées à la modération de la peine. Aussi C.
Beccaria pourtant hostile à la peine capitale, admit-il comme exception à une abolition totale de la peine capitale,
la nécessité de recourir à la peine de mort lorsque l’infraction peut entraîner « une révolution dangereuse dans la
forme du gouvernement établi ». Cette exception doit néanmoins être interprétée très restrictivement dans la
mesure où elle ne doit être admise que lors des périodes « d’anarchie » ou exceptionnellement troublées. Cf. C.
Beccaria, op. cit., p. 94. Cf. également J. Pradel, op. cit., p. 34.
633
Cf. à ce titre R. Charvin, op. cit., p. 427. Il s’agit là de la conception de l’École classique selon laquelle du fait
de la seule gravité de l’acte criminel, il y a une absence totale d’individualisation : « l’auteur d’un crime d’État
n’a d’autre réalité que celle manifestée par son acte criminel ». Autrement dit, tant le législateur lorsqu’il
légifère, que le juge lorsqu’il applique la loi, doivent ne tenir compte que de l’acte matériel. C’est sous cette
seule condition que la loi pénale constituera une utilité suffisante.
Notons toutefois que le juge sera moins constant que le législateur, et qu’eu égard à l’objet même de sa mission
qui consiste en la recherche d’un équilibre, il démontrera en pratique que le régime pénal appliqué aux
délinquants politiques est relativement souple et pragmatique (Cf. infra, Titre II, Chapitre 1, Section II).
634
P. Sornay, op. cit., p. 23.
635
A. Chauveau et F. Hélie, op. cit., Tome III, pp. 172 et 175 et Tome IV, p. 179.
Ces juristes qualifient également cette loi de conservation comme une loi inhérente à la substance de tout être
vivant car « la nature a déposé au fond de notre âme l’instinct conservateur de l’existence ».
636
Réquisitoire reproduit par S. Charléty, in. Histoire du Saint-simonisme (1825-1864), Paris, 1931, p. 132.
637
S. Strachounsky, op. cit., p. 48.
De la même manière, pour A. Rolin, ce qui caractérise les regains de sévérité vers lesquels
tendent les gouvernements à l’égard de leurs adversaires politiques, réside dans le fait que les
infractions à caractère politique présentent « des conséquences dangereuses pour l’État638 ».
Aussi, eu égard au péril de telles infractions représentent pour l’ordre social ou politique, les
gouvernements recourent-ils a « plus de sévérité ».
Une analyse semblable est développée par E. Cauchy639 qui assimile la réaction des
gouvernements contre leurs opposants politiques à de la légitime défense. Selon ce juriste,
« quand la société est attaquée à main armée, elle tire l’épée pour sauver sa vie […] ; il
s’agit de légitime défense, il s’agit de repousser la force par la force ».
En conséquence, parce qu’il s’agit de protéger la société et l’organisation politique contre
toute entreprise qui tendrait à l’anéantir, les législateurs vont assortir le régime des infractions
à caractère politique de « peines très sévères dans un but d’élimination des ennemis du
régime640 ».
Le caractère répressif de la loi pénale déployée en matière politique va même plus loin. En
effet, alors même que les régimes politiques du XIX ème siècle orientent leur politique
criminelle vers un adoucissement des pénalités, le « souci de la sûreté de l’État » vient
constituer un frein manifestement contraignant à la politique d’adoucissement des peines en
matière politique641.

§ II - Une neutralisation marquée par l’application


de mesures rédhibitoires à la dangerosité du
criminel politique

Lorsque l’on évoque le gouvernement en tant qu’organe détenteur de la puissance publique


dans un régime parlementaire, nous entendons aussi bien l’organe exécutif que l’organe
législatif. En matière de politique criminelle, ce sont ces deux organes qui en orientent la
coloration et la destination.
Il convient d’exclure de l’objet de ce titre le pouvoir judiciaire pour deux raisons. D’une part,
parce que le pouvoir judiciaire est subordonné au travail des deux autres pouvoirs s’agissant
de l’élaboration de la politique criminelle. En d’autres termes, le pouvoir judiciaire ne dispose

638
A. Rolin, op. cit., 1883, p. 426.
639
E. Cauchy, Les précédents de la Cour des pairs, Paris, 1839, p. 175.
640
P. Sornay, op. cit., p. 30.
641
Ibid., p. 33.
pas de la compétence d’élaborer une politique criminelle différente, sa fonction étant
d’appliquer la politique criminelle définie par le gouvernement et contenue dans la loi.
D’autre part, du fait de son autonomie et de sa vocation à rechercher un équilibre entre les
faits et le droit, le pouvoir judiciaire va jouer le plus souvent le rôle d’un élément
modérateur642.
Dès lors, il convient de distinguer deux aspects au titre de l’élaboration des mesures
rédhibitoires au danger que peuvent représenter les délinquants politiques. Nous distinguerons
d’une part l’action dictée par le gouvernement en tant que pouvoir exécutif. Il sera constaté à
ce titre une certaine sévérité du fait de la nature des peines préconisées et de la politique
suivie (A).
D’autre part, nous verrons que le pouvoir législatif reste fidèle à l’action gouvernementale 643
et qu’il réaffirme la politique répressive élaborée par le pouvoir exécutif, lorsqu’il n’est pas
lui-même à l’origine de cette politique (B).

A-/ L’action gouvernementale de répression des infractions à


caractère politique

Dans le cadre de la lutte pour la conservation de l’ordre politique et social établi, le


gouvernement est le plus souvent le centre d’impulsion de la politique criminelle. C’est à lui
qu’il revient en général, quelle que soit la période et la nature du régime, de définir les
orientations de la politique répressive.
Pour bien cerner cette influence du pouvoir exécutif sur la politique criminelle, seront
distingués dans un ordre chronologique à travers les différents régimes politiques, les
principaux actes des gouvernements du XIXème siècle qui illustrent la nature de leur politique
répressive en matière d’infractions à caractère politique.
Il conviendra dans un premier temps de faire référence aux périodes de la fin du premier
Empire et des Cent-Jours (1°), puis d’étudier ensuite la période de la Restauration (2°), puis la

642
Nous étudierons cette question plus loin, cf. infra, Titre II, Chapitre 1, Section II.
643
Avançons toutefois une réserve en ce que le pouvoir législatif semble moins farouche que le pouvoir exécutif.
Notamment lorsqu’il s’agit de protéger un gouvernement au « sens étroit », il n’est pas rare que certaines
personnalités de l’État ne « surnagent » pour employer le terme de J.-J. Chevallier (op. cit., p. 172) pour
favoriser la naissance d’un régime nouveau alors qu’ils avaient la charge et le devoir de protéger le régime dont
ils étaient antérieurement les garants.
C’est ainsi qu’E. Sieyès, C.-M. de Talleyrand, une partie de la Chambre des députés sous le règne de Charles X
et bien d’autres personnalités encore, ont respectivement renié le serment qui les liaient à un régime devenu
contesté ou faible, pour favoriser l’essor d’un régime politique nouveau.
Notons que de telles défections n’ont eu lieu que lorsqu’il s’agissait de modifier la constitution politique du pays.
Autrement dit, la défection des hauts-fonctionnaires et des personnalités politiques ne s’est manifestée dans la
pratique lorsque le vent de l’insurrection ne soufflait que sur la forme constitutionnelle du pouvoir.
période de la Monarchie de Juillet (3°), avant de se pencher sur la deuxième République (4°),
pour terminer sur le second Empire (5°).

1°/ La période de la fin de l’Empire et des Cent-Jours

De nombreux documents attestent du regain de sévérité dont font preuve les différents
gouvernements du XIXème siècle, fussent-ils libéraux ou autoritaires. La nature de ces
documents est variée dans la mesure où il peut s’agir aussi bien d’ordonnances, que de
décrets, de circulaires ou de simples avis. Tous émanent présentement du pouvoir exécutif à
travers le chef de l’exécutif – le roi, le président ou l’empereur selon le régime en place – ou
de son gouvernement.
Il est fondamental de souligner que le recours à la sévérité exprimée à travers ces documents a
un lien très étroit avec le contexte politique ou social du moment. En effet, de tels documents
sont bien moins fréquents lors des périodes de calme et de tranquillité.
Malgré la rigueur déployée par certains articles du Code pénal de 1810 à l’égard des auteurs
d’infractions contre la sûreté de l’État, la fin du régime du premier Empire illustre bien le
recours à une politique exceptionnelle insufflée par un besoin de conservation.
Ces mesures sont très variées. Certaines, comme un décret publié le 28 février 1814 644,
tendent à recourir à la peine capitale pour des faits d’apparence anodins, comme le port
d’insignes ou de décorations non autorisées.
Ce décret permet d’illustrer la rigueur répressive très souvent excessive vers laquelle un
gouvernement peut se diriger lorsqu’il craint pour sa propre survie. Il s’agit, en vertu de
l’article 3645, de traduire sans délai devant les tribunaux les individus qui manifesteraient leur
attachement à la dynastie des Bourbons par un simple port de signes ou de décorations, de
même que tout français qui auraient accompagné les alliés dans leur campagne militaire en
direction de Paris646 .
Bien que d’une nature différente, un autre décret publié au Moniteur le 7 mars 1814 647, permet
également d’illustrer la crainte du pouvoir politique établi de se faire renverser. Il s’agit ici
d’une obligation de faire, et en l’espèce, d’une obligation de résister face aux armées
644
Cf. annexe n° 39.
645
Art. 3 : Tout Français qui aura porté les signes ou les décorations de l’ancienne dynastie, dans les lieux
occupés par l’ennemi, et pendant son séjour, sera déclaré traître, et comme tel jugé par une commission militaire
et condamné à mort. Ses biens seront confisqués au profit du domaine de l’État.
646
Art 1er : Il sera dressé une liste des Français qui, étant au service des puissances coalisées, ou qui, sous
quelques autres titres que ce soit, ont accompagné les armées ennemies dans l’invasion du territoire de l’Empire,
depuis le 20 décembre 1813.
Art. 2 : Les individus qui se trouveront compris sur ladite liste seront traduits, sans aucun délai, et toutes affaires
cessantes, devant nos cours et tribunaux, pour y être jugés, condamnés aux peines portées par les lois, et leurs
biens être confisqués au profit du domaine de l’État, conformément aux lois existantes.
647
Cf. annexe n° 40.
coalisées. Ce décret, à travers son article 1648, dispose que tout citoyen français a le devoir de
prendre les armes et d’user de tout moyen afin de résister à l’ennemi.
De la même manière, un autre décret publié le même jour 649 déclare « traître » tout
fonctionnaire public ou toute autre personne qui atténuerait l’élan patriotique du peuple dans
sa résistance face aux coalisés. Il est intéressant de relever ce décret dans la mesure où, là
encore, est prévu le recours à des peines particulièrement sévères, la traîtrise étant punissable
de mort650. En outre, ce décret évoque la notion de légitime défense laquelle permet de
souligner le danger qu’encourt le pouvoir politique devant ces incursions.
La volonté de dissuasion des trahisons et des infractions à caractère politique est entérinée par
les propos tenus par le ministre de la justice J.-J. Cambacérès lors des Cent-Jours, à l’occasion
d’une circulaire du 11 mai 1815651 qu’il adresse aux parquets. Par cette circulaire, il incite les
membres du ministère public à faire preuve d’une grande rigueur à l’égard des ennemis de la
tranquillité publique.
Par ailleurs, dans cette circulaire qui fait suite à un décret du 9 mai 1815 652 relatif à la sûreté
de l’État, le garde des sceaux rappelle que le caractère préventif de la loi pénale passe par la
certitude de la peine et par son exécution effective.
En exhortant les parquets à redoubler de vigilance et de zèle, il leur ordonne de « déployer
une juste sévérité [afin de] confondre des machinations dont le but serait de compromettre
l’existence de l’État ». Plus loin, il ajoute que les parquets ont la charge de « mettre les
tribunaux en garde contre des applications erronées de la loi, dont l’effet laisserait impunis
des délits aussi préjudiciables à la société ».
Ces décrets ne sont pas l’apanage du gouvernement de l’Empire, la Restauration au lendemain
des Cent-Jours aura également recours à de semblables procédés afin de sauvegarder la
Constitution politique dont elle sera la manifestation.

2°/ La période de la seconde Restauration

648
Art 1er : Tous les citoyens français sont non seulement autorisés à courir aux armes, mais requis de la faire ; de
sonner le tocsin aussitôt qu’ils entendront le canon de nos troupes s’approcher d’eux, de se rassembler, de
fouiller les bois, de couper les ponts, d’intercepter les routes, et de tomber sur les flancs et sur les derrières de
l’ennemi.
649
Cf. annexe n° 41.
650
Art 1er : Tous les maires, fonctionnaires publics et habitants qui, au lieu d’exciter l’élan patriotique du peuple,
le refroidissement ou dissuadant les citoyens d’une légitime défense, seront considérés comme traîtres, et traités
comme tels.
651
Cf. annexe n° 42.
652
Cf. annexe n° 43.
Si l’orientation politique voulue par Louis XVIII lors de son avènement en 1814, tendait à
répondre à desseins de paix, de réconciliation et de pardon 653, cette orientation fut seulement
temporaire. En effet, très rapidement, lorsque l’empereur Bonaparte débarque à Golfe Juan le
1er juin 1815, le gouvernement de Louis XVIII pour se prémunir de tout renversement, prend
une série de mesures d’exception.
Parmi ces mesures, le gouvernement rend une ordonnance publiée au Moniteur Universel du 7
mars 1815654. Aux termes de l’article 1er de cette ordonnance655, il est enjoint à toute personne
de stopper l’empereur déchu et de le traduire devant des conseils de guerre.
En outre, cette ordonnance renvoie aux qualifications de complots et d’attentats tendant à
inciter à la guerre civile et à détruire le gouvernement. Ces infractions sont sanctionnées par la
peine capitale en vertu des articles 89 à 91 du Code pénal.
Notons également que cette ordonnance n’est pas applicable uniquement à Bonaparte parce
que d’une part elle s’étend aussi en vertu de l’article 2 656, à tout militaire qui aurait
accompagné l’empereur dans sa marche sur la capitale ; et que d’autre part, elle vise par les
articles 3657 et 4658, toute personne qui aurait prêté directement ou indirectement son aide ou
son assistance à l’empereur, ou bien qui aurait, par quelque moyen que ce soit, provoqué les
citoyens à la révolte ou les aurait incité à ne pas repousser l’intrusion de l’empereur.
Il en est de même au lendemain de l’avènement de la seconde Restauration. Dans la mesure
où de nombreuses personnalités politiques et militaires vont trahir le serment qu’elles avaient
prêté à la Charte de Louis XVIII lors du retour de l’empereur de l’île d’Elbe, ces personnes
seront placées sous un régime particulièrement sévère.

653
Il s’agit de l’expression employée par Louis XVIII, cette expression synthétise son programme de politique
criminelle : « oubli et pardon ». E. de Waresquiel et B. Yvert, Histoire de la Restauration, 1814 – 1830, Paris,
2002, p. 69.
654
Cf. annexe n° 44.
655
Art. 1er : Napoléon Bonaparte est déclaré traître et rebelle pour s'être introduit à main armée dans le
département du Var. Il est enjoint à tous les gouverneurs, commandants de la force armée, gardes nationales,
autorités civiles et mêmes aux simples citoyens, de lui courir sus, de l'arrêter et de le traduire incontinent devant
un conseil de guerre qui, après avoir reconnu l'identité, provoquera contre lui l'application des peines prononcées
par la loi.
656
Art. 2 : Seront punis des mêmes peines et comme coupables des mêmes crimes, les militaires et les employés
de tout grade qui auraient accompagné ou suivi ledit Bonaparte dans son invasion du territoire français, à moins
que dans le délai de huit jours, à compter de la publication de la présente ordonnance, ils ne viennent faire leur
soumission entre les mains de nos gouverneurs, commandants de divisions militaires, généraux ou
administrations civiles.
657
Art. 3 : Seront pareillement poursuivis et punis comme fauteurs et complices de rébellion et d'attentats tendant
à changer la forme du gouvernement et provoquer la guerre civile, tous administrateurs civils et militaires, chefs
et employés dans lesdites administrations, payeurs et receveurs de deniers publics, même les simples citoyens
qui prêteraient directement ou indirectement aide et assistance à Bonaparte.
658
Art. 4 : Seront punis des mêmes peines, conformément à l'article 102 du code pénal, ceux qui, par des
discours tenus dans des lieux ou réunions publiques, par des placards affichés ou par des écrits imprimés auraient
pris part ou engagé les citoyens à prendre part à la révolte, ou à s'abstenir de la repousser.
Le régime répressif tendant à sanctionner les individus qui ont fait défection de leurs
fonctions ou de leurs postes concerne diverses catégories. C’est ainsi que les magistrats
ouvertement bonapartistes ou qui ont simplement manifesté leur attachement au bonapartisme
sont révoqués de leurs fonctions en vertu d’une ordonnance du 15 février 1815659.
J.-P. Royer660 témoigne bien de cette période difficile pour une grande partie de la
magistrature. Selon cet historien, « c’est par centaines » que sont chassés en 1815 de leurs
fonctions judiciaires, les magistrats « qui avaient sans précaution servi Napoléon, ralliés à
son offre de réconciliation nationale et venus des horizons de pensée les plus divers, parfois
même des rangs légitimistes ».
De la même manière, une ordonnance publiée au Moniteur Universel du 26 juillet 1815 661,
considère comme démissionnaires de leurs fonctions de pairs de France, tous ceux qui ont
siégé à la Chambre des pairs lors la période des Cent-Jours, sous réserve toutefois de
démontrer qu’ils n’ont ni effectivement siégé, ni voulu siéger au sein de cette institution.
Le même état d’esprit guide la célèbre loi d’amnistie du 12 janvier 1816662 laquelle exclut du
bénéfice de l’amnistie proclamée par Louis XVIII, tous les régicides qui ont voté l’acte
additionnel du 22 avril 1815.
Or, les peines prévues contre les régicides sont nettement plus rigoureuses qu’une simple
démission en ce qu’elles sont perpétuelles et consistent en des mesures d’éloignement du
pouvoir central par des peines d’exil assorties de peines de déchéance civile et politique.
La répression opérée en réaction des trahisons au gouvernement de Louis XVIII s’étend
également aux officiers et autres commandants de l’armée en vertu d’une ordonnance publiée
au Moniteur du 30 juillet 1815663.
Cette ordonnance vise à travers son article 1er, les officiers généraux qui auraient comprimé
l’élan et la fidélité des sujets au gouvernement du roi. En outre, une ordonnance publiée le 9
août 1815664 vient interdire à tout français de servir à l’avenir dans un quelconque régiment

659
Cette ordonnance aurait donné lieu selon R. Charvin (op. cit., p. 117), à près de 94 révocations de magistrats
des Cours royales et 1400 révocations de magistrats des autres tribunaux.
660
J.-P. Royer, Histoire de la justice en France, 1995, p. 463.
661
Cf. annexe n° 45.
662
Cf. annexe n° 5.
663
Cf. annexe n° 46.
664
Les propos du ministre E. Decazes à l’occasion de cette ordonnance sont les suivants : « Dans la juste
horreur qu'inspirera partout cet odieux forfait, il importe de suivre la trace de tous les bruits auxquels il pourra
donner lieu, et de surveiller ceux des voyageurs qui propageraient de fausses craintes […] Il est essentiel de
veiller également aux publications par la presse auxquelles ce déplorable événement peut donner occasion, et
dans le cas peu vraisemblable où il serait possible qu'un crime aussi infâme servit de texte à des professions de
principe anarchiques et criminels, la plus grande célérité devrait être apportée pour arrêter la circulation, et
pour appeler sur ces coupables écrits l'action du ministère public et des tribunaux ». Cf. annexe n° 47.
constitué par Bonaparte665 et à défendre également aux officiers civils et militaires de faire
exécuter quelque loi ou ordre illégal666 qui se rapporterait à l’article 1er sous peine de
destitution667.
Les périodes transitoires entre les régimes successifs ne sont pour autant pas les seules
périodes de troubles légitimant une réaction politique motivée par un souci de conservation.
Les années 1820 marquent également une période troublée qui fait suite à l’assassinat du duc
de Berry par L.-P. Louvel, le 13 février 1820. Cette épisode sanglant pour la dynastie des
Bourbons ravive la Terreur blanche et entraîne dans la politique gouvernementale une
réaction rigoureuse contre les ennemis avérés ou supposés du gouvernement, comme l’illustre
une circulaire du ministre de l’intérieur adressée aux préfets, publiée au Moniteur du 26 mars
1820668.
L’idée d’une réaction pénale motivée par des impératifs de conservation du régime établi est
remarquablement bien illustrée par la réponse que fait Louis XVIII à une adresse de la
Chambre des députés tendant à lui demander de renforcer le système répressif des infractions
à la sûreté de l’État. Louis XVIII répond par ces mots : « Je suis profondément touché de la
part que la Chambre des députés prend à ma juste douleur. Je vois avec plaisir qu’elle se
dispose à concourir à mes vues dans cette grave circonstance. Elle ne doit pas douter
qu’homme par le cœur, roi par devoir, je ne prenne les mesures propres à préserver l’État
des dangers dont l’attentat d’aujourd’hui ne m’avertit que trop669 ».
C’est en ayant pris acte de ces périls que le gouvernement de Louis XVIII, sous l’autorité du
baron Pasquier alors ministre des affaires étrangères, présente devant la Chambre des députés,
un projet de loi relatif à la liberté individuelle670.

665
Art. 1er : Il est défendu à tout Français, soit qu'il ait fait précédemment partie de nos troupes, soit qu'il n'ait
point servi, d'obéir à aucune prétendue loi de conscription, de recrutement ou à tout autre ordre illégal
quelconque qui émanerait de Napoléon Bonaparte, de tous corps ou autorités politiques, civils et militaires qu'il
pourrait appeler ou établir, ou qui lui auraient obéi depuis le 1er mars 1815 ou obéiront à l'avenir.
666
Art. 2 : Il est pareillement défendu à tous gouverneurs et officiers généraux commandant dans nos divisions
militaires et dans les départements de notre royaume, aux officiers de notre gendarmerie royale, et à tout
gendarme qui ont fait partie, à tout colonel, major ou chefs de corps, comme aussi à tous nos amiraux, vice-
amiraux et autres officiers de notre marine royale, aux préfets maritimes et aux commandants de nos ports et
arsenaux, à tous préfets, sous-préfets, maires ou adjoints de maire, d'exécuter ou de faire exécuter aucune des
prétendues lois de conscription ou de recrutement, ou aucun des actes ou ordres illégaux mentionnés dans
l'article précédent.
667
Art. 4 : Tous gouverneur ou officier général commandant dans nos divisions militaires, ou dans les
départements de notre royaume, tout colonel, major ou chef de corps, tout commandant de nos places, forteresses
ou postes de guerre, tout officier de nos corps royaux du génie et de l'artillerie, tout amiral, vice-amiral ou autre
officier de notre marine royale, préfet maritime et commandant de nos ports et arsenaux, qui, au mépris du
serment qu'il nous a prêté, aurait adhéré au parti de Napoléon Bonaparte, sera destitué, privé de toute solde
d'activité ou pension de retraite pour l'avenir, à moins qu'après avoir eu connaissance de notre présente
ordonnance, il ne rentre à l'instant dans son devoir envers nous.
668
Cf. annexe n° 48.
669
Moniteur Universel, mardi 15 février 1820, n° 46, p. 183.
670
Cf. annexe n° 49.
Tant l’exposé des motifs que la rédaction du projet de loi témoignent de l’orientation de la
politique criminelle rigoureuse poursuivie par le gouvernement et des impératifs de
sauvegarde de celui-ci.
D’abord à travers l’exposé des motifs, le ministre Pasquier évoque les circonstances graves,
tristes et douloureuses de la conjoncture, provoquées par l’attentat contre la vie du duc de
Berry671. Selon le ministre, cet attentat est la raison de l’impérieuse nécessité de prendre des
précautions « pour arrêter les progrès de ce fléau universel qui menace d'une subversion
entière la religion et la morale, la monarchie et la liberté, tout ordre public et toute
combinaison sociale ».
A travers cette formulation, le baron Pasquier exprime la crainte du gouvernement d’assister à
un renversement du pouvoir politique établi672, de l’ordre et de la tranquillité publique, de la
paix sociale, des mœurs et de la liberté.
De plus, le ministre des affaires étrangères insiste sur le fait qu’il s’agit de mesures
extraordinaires motivées par la gravité des circonstances et consistant, à travers l’article 1 er du
projet, en la possibilité d’arrêter et de détenir « sans qu'il soit besoin de le traduire en justice,
tout individu prévenu de complots ou de machinations contre la personne du roi, la sûreté de
l'État ou les membres de la famille royale ». La justification de recourir à de telles mesures
profondément attentatoires à la liberté individuelle est partagée par le pouvoir législatif qui
adopte le projet673.
A côté du gouvernement, la préfecture de police intervient aussi dans les matières touchant à
la sûreté de l’État, et conformément au ministère de l’intérieur, elle procède par la mise en
place d’une politique toujours rigoureuse lors des périodes troublées.

671
Moniteur Universel, mercredi 16 février 1820, n° 47, p. 190.
672
Il s’agit de la forme monarchique et parlementaire du gouvernement. Néanmoins le baron Pasquier insiste
particulièrement sur l’aspect dynastique en tant qu’objet d’une protection rigoureuse contre toute atteinte. Cette
phrase tirée de son exposé des motifs devant la Chambre résume parfaitement bien la pensée du gouvernement.
« Ne sommes-nous pas trop suffisamment avertis par ce coup imprévu, qu'il nous faut veiller à la conservation
de ce tronc antique et sacré dont une main sacrilège vient d'abattre le plus jeune rejeton ? […] Nous vous
demandons les moyens de veiller particulièrement à la sûreté du roi, de sa famille et de l'État, tous menacés ».
673
La sévérité du texte semble être néanmoins contestée par de nombreux députés dans la mesure où le texte
n’emporte l’adhésion que d’une modeste majorité, à raison de 134 voix contre 115. Moniteur Universel, jeudi 16
mars 1820, n° 76, p. 342.
Une fois ce projet de loi adopté par la Chambre des députés, il est présenté à la Chambre des pairs par le ministre
de l’intérieur, le comte Siméon. Ce dernier exprime les mêmes motivations et les mêmes craintes que celles
développées par le baron Pasquier. En effet, selon le comte Siméon, « ce que la prudence prescrit à tous les
pères de famille est un devoir pour les rois et pour les gouvernements. La famille du souverain ne peut être
frappée sans que le contrecoup ne se fasse ressentir dans tout l'État ; et si le crime qui enlève à la dynastie
régnante le plus jeune et le plus fécond de ses rejetons a pour motif avoué de l'éteindre tout entière, il n'est pas
moins dirigé contre l'État, qui a un si grand intérêt la stabilité du trône et à la conservation de ses héritiers, que
contre la famille elle-même ». Moniteur Universel, dimanche 19 mars 1820, n° 79, pp. 351 et 352.
Le projet, quelque peu remanié par le gouvernement, est néanmoins toujours fidèle à sa rédaction originelle. Cf.
annexe n° 50.
C’est ainsi que par une ordonnance publiée au Moniteur du 8 juin 1820 674, le préfet de police
réaffirme la rigueur avec laquelle les pouvoirs publics doivent répondre aux réunions et aux
attroupements sur la voie publique675.
Rappelant sa compétence en matière d’attroupements, de réunions tumultueuses et autres
troubles à la tranquillité publique, il expose les attributions et les pouvoirs de la force
publique pour faire cesser les troubles676 ainsi que les conséquences pénales très lourdes qui
pèsent sur les individus convaincus de résistance à la force publique677.
Cette ordonnance qui fait suite à certains incidents survenus dans la capitale à l’occasion
d’attroupements, est un mécanisme et un témoignage supplémentaire à la nécessité de rétablir
l’ordre et la sûreté de l’État.
S’il s’agit de prévenir et de sanctionner par de lourdes peines les adversaires politiques qui
représentent une menace pour les gouvernements, la peine pénale n’est toutefois pas le seul
mécanisme coercitif employé par les gouvernements.
En effet, il est certains cas dans lesquels, alors même qu’il n’y a pas eu de crime ou de délit
commis, il convient toutefois pour le pouvoir politique de se prémunir contre la menace de la
subversion. Parce que le danger pour le gouvernement est hypothétique mais toujours
possible, celui-ci va prendre une série de mesures appropriées tendant à circonscrire et
prévenir le danger.
En témoigne deux arrêtés du baron Cuvier officiant comme président de la commission
d’instruction publique. Le premier arrêté publié au Moniteur du 6 juin 1820 678 prévoit
d’exclure définitivement des facultés de Paris, tout étudiant qui serait convaincu d’avoir
participé à des attroupements illicites ou bien à des voies de fait.
Il intéressant de noter que d’une part cet arrêté ne s’adresse qu’aux facultés de Paris ce qui
illustre la notion de proximité avec le pouvoir central, et que d’autre part l’énoncé de l’arrêté
souligne bien l’intérêt de la mesure édictée par la nécessité d’empêcher la « conduite
désordonnée » d’étudiants qui pourraient faire « rejaillir une réputation de turbulence ».

674
Cf. annexe n° 51.
675
Art. 1er : Nouvelles défenses sont faites à toutes personnes de former des réunions ou attroupements sur la voie
publique.
676
Art. 2 : Toute réunion ou attroupement, qui après sa troisième sommation qui aura été faite par les
commissaires et autres officiers de police administrative ou judiciaire, par les chefs de la force armée ou
commandants de patrouille, refusera de se séparer, sera immédiatement dispersé par la force.
677
Art. 3 : Tous les individus qui s'étant rendus coupables de cet acte de désobéissance ; ceux qui se rendraient
coupables ou complices de résistances, d'injures ou voies de fait, envers les commissaires et autres officiers de
police administrative ou judiciaire et envers la force armée, qui seront arrêtés, seront traduits devants les
tribunaux pour être poursuivis en raison du crime ou délit de rébellion, suivant les circonstances, conformément
aux articles du Code pénal visés ci-dessus.
678
Cf. annexe n° 52.
Le second arrêté élaboré par la commission d’instruction publique, publié au Moniteur du 12
juin 1820679, est un complément au premier en ce qu’il tend à exclure des facultés
nominativement les individus qui ont pris part aux rassemblements et aux attroupements qui
ont éclaté dans la capitale.
Toutes ces mesures prises par le gouvernement de la Restauration, bien que n’étant pas
exhaustives, permettent d’appréhender les motivations qui poussent le gouvernement royal à
recourir à la répression contre ses adversaires politiques680.
Ces mesures s’inscrivent dans cette logique de phase de réaction développée par H. Passy 681.
Cette théorie veut que « les restaurations – d’un régime ou d’un système déchu par le passé –
apportent avec elles les germes de nouvelles tempêtes. C’est à un parti vaincu qu’elles
rendent la domination, et ce parti la reprend non seulement avec le désir d’en user au profit
de la cause qu’il a soutenue, mais avec celui de venger sa défaite sur ceux qui la lui ont fait
essuyer ».
Comme cela était le cas pour l’Empire, la Restauration mue par des volontés de conservation
et parfois par des volontés de vengeance, répond en fonction des circonstances par
l’élaboration de mesures extraordinaires adaptées à la situation. Ce phénomène, bien que
différent sous certains aspects, se poursuit également sous le gouvernement de la Monarchie
de Juillet.

3°/ La période de la Monarchie de Juillet

A l’instar des gouvernements précédents, le gouvernement de la Monarchie de Juillet traverse


des périodes plus ou moins tumultueuses en fonction desquelles il recourt à des mesures
répressives plus rigoureuses.
Ces mesures peuvent également prendre plusieurs aspects dans la mesure où elles peuvent
consister en l’élaboration d’incriminations nouvelles, ou en l’aggravation des pénalités ou des
procédures existantes à l’égard d’une incrimination déterminée. Elles peuvent aussi prendre la
forme de révocations de fonctionnaires ou de militaires, ou bien de circulaires enjoignant les
parquets ou les services de maintien de l’ordre à plus de sévérité. Malgré leur diversité, tous
ces cas témoignent de la même crainte de renversement que les gouvernements précédents.

679
Cf. annexe n° 53.
680
La mesure la plus célèbre, qui en outre aura raison du gouvernement de Charles X, correspond aux
ordonnances de juillet 1830. Nous ne reviendrons pas ici sur l’impact que produisirent ces célèbres ordonnances
sur la société. Cf. néanmoins l’annexe n° 54, qui reproduit le rapport fait au roi à l’occasion de la situation du
gouvernement, comme motivation aux ordonnances afin de comprendre quelles furent les desseins des ministres
signataires.
681
H. Passy, Des formes de gouvernement et des lois qui les régissent, Paris, 1870, p. 260.
A l’instar de la pluralité des situations difficiles qui ont marqué ses prédécesseurs, le
gouvernement de la Monarchie de Juillet est confronté à de multiples circonstances entraînant
de sa part une réaction.
L’un des premiers actes de rigueur du gouvernement de juillet contre ses adversaires, est de
procéder à l’établissement du serment des fonctionnaires publics 682. Afin de s’assurer de la
fidélité de ces derniers lesquels jouent un rôle crucial pour la sauvegarde du gouvernement,
Louis-Philippe et son garde des sceaux Dupont de l’Eure, publient une ordonnance
prescrivant le prononcé d’un serment683. Cela permet de contraindre moralement à la
démission, les « éléments de la magistrature les plus hostiles à la branche cadette684 ».
Outre cette ordonnance qui a pour objet d’opérer un tri parmi les magistrats, le gouvernement
va prononcer de nombreuses révocations de magistrats du parquet, de même que quelques
membres au sein de la magistrature du siège présenteront leur démission du fait de leur
fidélité au gouvernement déchu685. Le grand nombre de révocations des membres du parquet
et la manière dont elles interviennent fait qualifier cette phase par certains auteurs
d’épurations686.
Le gouvernement de juillet témoigne de sa crainte d’être renversé en étant également à
l’origine d’un projet de loi soumis aux chambres parlementaires. Il s’agit de la présentation
d’une loi relative aux crieurs publics, par laquelle le ministre de l’intérieur 687, le comte de
Montalivet, vient défendre « une garantie pour le bon ordre et la paix publique ». Cette
crainte est exprimée par la conception des crieurs publics que se fait le gouvernement à
travers la voix de son ministre, lesquels crieurs constituent un « puissant moyen
d’insurrection ».
Le comte de Montalivet insiste longuement sur l’idée selon laquelle il convient de prévenir les
désordres. Selon ce ministre, il faut voir, à travers le projet de loi relatif aux crieurs publics,
« une précaution d’ordre et de police pour assurer la libre circulation sur la voie publique et
prévenir toute cause de débats tumultueux entre les citoyens ». Autrement dit, par le

682
Cf. annexe n° 55.
683
Cette ordonnance intervient en complément d’une loi du 1 er septembre 1830 relative à la prestation de serment
de tous les fonctionnaires publics.
684
J.-P. Royer, op. cit., p. 467.
685
Selon R. Charvin (op. cit., p. 117), 426 membres du parquet sont révoqués et 213 magistrats du siège
démissionnent.
686
J.-P. Royer, op. cit., p. 467. Comme ce fut le cas au lendemain de la seconde Restauration, il s’agit d’une
véritable « épuration » de fonctionnaires de l’ordre judiciaire. Cette épuration est motivée par le public qui la
réclame en arguant de la servilité des magistrats. Néanmoins ces épurations ne s’étendent qu’au parquet et ne
touchent que très exceptionnellement les magistrats du siège auxquels le gouvernement de juillet reconnait et
confirme leur inamovibilité de principe.
687
Moniteur Universel, dimanche 5 décembre 1830, n° 339, p. 1620.
mécanisme contraignant de la déclaration préalable imposée au crieur public auprès des
autorités publiques, le législateur entend légitimer une limitation à la liberté d’expression au
nom du maintien de la paix publique et de la sûreté de l’État.

Le devoir de maintien de l’ordre et de la paix publique est rappelé à maintes reprises comme
en atteste trois documents distincts. Le premier est un rapport rendu au roi faisant état de
troubles qui ont éclaté dans l’Ouest de la France. Dans son rapport, le ministre secrétaire
d’État à l’intérieur Montalivet exprime la crainte du gouvernement à l’égard de l’opposition
légitimiste.
Ayant réaffirmé que le « premier devoir du gouvernement est de maintenir et de protéger la
paix publique », le ministre de l’intérieur demande au roi d’appliquer les lois d’exception aux
territoires touchés par les séditions légitimistes688.
La référence à la protection du gouvernement semble secondaire, placée derrière la protection
de l’organisation sociale, dans la mesure où il est question d’empêcher de prime abord la
guerre civile ; néanmoins elle est bien présente à travers la crainte qu’inspire le parti de la
branche aînée des Bourbons. C’est dans ces conditions qu’est élaborée une ordonnance
déclarant l’état de siège de certaines communes de l’Ouest de la France689.
Le deuxième document attestant de la volonté du gouvernement de remédier aux troubles qui
ont éclaté en certains points du Royaume, est une proclamation rédigée par le ministre de
Montalivet à destination des parisiens. Cette proclamation publiée au Moniteur du 6 juin
1832690 tend à prévenir tout risque de subversion au sein de la capitale.
Le ministre fait référence dans sa proclamation non plus aux seuls légitimistes, mais à deux
partis qu’il considère comme des « fléaux » pour le parti monarchiste libéral : les carlistes et
les républicains.
Cette proclamation vient entériner cette idée selon laquelle les partis qui ont le pouvoir à un
moment donné sont en constante lutte contre les autres partis pour leur propre préservation à
la tête du pouvoir. Une phrase du ministre illustre particulièrement bien cette idée : « sous des
couleurs diverses, dit-il, reconnaissez les mêmes passions, les passions qui conspirent le
bouleversement de la société. Notre devoir est de la défendre ».

688
« La loi, écrit le ministre Montalivet, a spécifié des moyens exceptionnels : le moment est venu de faire, sur
un point du Royaume, l’application de ces moyens qui appartiennent toujours à l’ordre légal [...] Le
gouvernement du roi a prouvé en toute occasion son respect pour le droit commun ; mais en présence des actes
de brigandage auxquels se livrent des rebelles, une plus longue persévérance dans les voies ordinaires n’aurait
pour résultat que d’entretenir un foyer qu’il faut éteindre ». Moniteur Universel, 2 juin 1832, n° 154, p. 1275.
689
Cf. annexe n° 56.
690
Cf. annexe n° 57.
Le troisième type de document qu’il convient d’évoquer est rédigé sous la forme d’une
dépêche691. A l’instar de la proclamation du 6 juin cette dépêche n’emporte pas de
conséquences d’ordre juridique, mais il convient néanmoins de l’évoquer pour conforter ce
constat selon lequel les gouvernements craignent considérablement leurs adversaires
politiques.
Par cette dépêche adressée à tous les préfets de département, le ministre de l’intérieur les
enjoint à la plus grande vigilance à l’égard du parti des Bourbons et plus particulièrement
concernant la duchesse de Berry. Notamment, il leur recommande d’utiliser tous les moyens
dont ils disposent afin de démanteler le parti des « rebelles » et de les déférer devant la justice
le plus promptement possible.
A coté de ces textes prescrivant des injonctions de faire aux fonctionnaires publics ou
informant ces fonctionnaires sur l’état de la situation politique à un moment donné, d’autres
types de textes attestent des craintes des gouvernements et des mesures qui sont prises dans le
but de s’en prémunir.
C’est ainsi que l’on peut relever à titre d’exemple 692 un rapport du ministre de l’intérieur suivi
d’une ordonnance dont l’objet est de dissoudre une compagnie militaire au motif d’une forme
de désertion693.
Cette ordonnance mérite d’être évoquée dans la mesure où elle intervient en réaction à
l’inobservation des obligations de défense des institutions auxquelles était astreinte cette
compagnie. En effet, le ministre prend cette mesure de dissolution de ladite compagnie au
motif qu’elle « n’a pas répondu à l’appel de la loi, quand il s’agissait de s’opposer aux
projets criminels des ennemis de nos institutions ».
Notons enfin que, comme ce fut le cas sous la Restauration, la rébellion 694 ou la participation
d’étudiants de facultés ou de grandes écoles à la manifestation d’attroupements séditieux
entraîne des réactions sévères de la part du gouvernement.
C’est ainsi qu’une partie des élèves de l’école polytechnique et d’une école vétérinaire est
renvoyée, par une ordonnance publiée au Moniteur le 7 juin 1832695 du fait de leur
participation à une sédition.

691
Cf. annexe n° 58.
692
De telles ordonnances sont en effet extrêmement fréquentes.
693
Cf. annexe n° 59.
694
Elle est définie par le député Isambert comme « la résistance avec violence et voies de fait contre l’exécution
des ordres de l’autorité publique ». Moniteur Universel, samedi 2 avril 1831, n° 92, p. 689.
695
Cf. annexe n° 60.
Tous ces textes soit qu’ils émanent du roi, soit qu’il émane de son gouvernement ou de ses
préfets, illustrent bien l’idée de recourir à des moyens rigoureux lorsque le pouvoir politique
craint pour sa survie et sa conservation. Or, le recours à de tels mécanismes n’est pas propre
aux empires et aux monarchies dans la mesure où les républiques y recourent également.

4°/ La période de la deuxième République

La deuxième République comme les régimes précédents est un régime politique qui connaît
de constantes oppositions. Face aux menaces royalistes et socialistes, le gouvernement de la
deuxième République va également devoir recourir ponctuellement à certains procédés
rigoureux.
La sûreté de l’État est régulièrement mise en avant notamment à travers le décret de 11 août
1848696. Aux termes de ce décret qui renvoi à l’article 1 er de la loi du 17 mai 1819697, tout
individu qui aura attenté, par les moyens évoqués par l’article 1 er, aux différentes institutions,
à la constitution, à la souveraineté ou au principe du suffrage universel de la deuxième
République, sera puni d’emprisonnement et d’une lourde amende.
En outre l’infraction d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement ainsi que
l’infraction relative au port public de signes de ralliement non autorisés, à l’enlèvement ou la
dégradation de signes publics de l’autorité et de la diffusion de symbole tendant à propager
l’esprit de rébellion, sont reprises et adaptées aux particularismes du gouvernement
républicain. Ces infractions figurent respectivement sous les articles 4 698 et 6699 du décret du
11 août 1848.
De même, par un décret du gouvernement provisoire publié au Moniteur le 25 février 1848 700,
le nouveau gouvernement issu de la révolution de février 1848 démontre sa crainte de ne
pouvoir s’installer ni se maintenir à la tête de la Nation.

696
Cf. annexe n° 61.
697
Art. 1er : Quiconque, soit par des discours, des cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics,
soit par des écrits, des imprimés, des dessins, des gravures, des peintures ou emblèmes vendus ou distribués, mis
en vente ou exposés dans des lieux ou réunions publics, soit par des placards et affiches exposés aux regards du
public, aura provoqué l'auteur ou les auteurs de toute action qualifiée crime ou délit à la commettre, sera réputé
complice, et puni comme tel. Cf. annexe n° 28.
698
Art. 4 : Quiconque, par l'un des moyens énoncés en l'art. 1er de la loi du 17 mai 1819, aura excité à la haine ou
au mépris du gouvernement de la République, sera puni d'un emprisonnement d'un mois à quatre ans, et d'une
amende de cent cinquante francs à cinq mille francs.
La présente disposition ne peut porter atteinte au droit de discussion et de censure des actes du pouvoir exécutif
et des ministres.
699
Art. 6 : Seront punis d'un emprisonnement de quinze jours à deux ans, et d'une amende de cent francs à quatre
mille francs :
1° l'enlèvement ou la dégradation des signes publics de l'autorité du gouvernement républicain, opéré en haine
ou mépris de cette autorité ;
2° le port public de tous signes extérieurs de ralliement non autorisés par la loi ou par des règlements de police ;
3° l'exposition dans des lieux ou réunions publics, la distribution ou la mise en vente de tous signes ou symboles
propres à propager l'esprit de rébellion ou à troubler la paix publique.
700
Cf. annexe n° 62.
En l’espèce il s’agit d’un appel au « patriotisme de l’armée » afin d’éviter toute défection,
toute désertion voire toute trahison. Il enjoint notamment les autorités militaires à recourir
avec sévérité et rigueur, à l’arrestation des déserteurs et à leur traduction devant les
juridictions compétentes afin qu’ils soient sanctionnés conformément à la loi701.
En outre, le gouvernement républicain témoigne également de sa volonté inébranlable de se
protéger contre toutes les atteintes, au besoin par la force. En effet, à l’occasion d’une
proclamation702 faite aux habitants de Paris, le ministre de l’intérieur L. Faucher explique
qu’eu égard aux menaces déployées par « l’agitation perpétuelle, l’anarchie, la destruction
de la propriété et le renversement de tous les principes », le gouvernement a fait appel en vue
de « la défense de l’ordre social » à la garde nationale. Le ministre ajoute, qu’outre l’appel à
la garde nationale, c’est aux citoyens qu’il appartient de seconder le gouvernement « dans la
répression des troubles qui agitent la place publique ».
Dans le même ordre d’idées, le gouvernement somme à tous les citoyens de se rallier autour
du pouvoir central afin de lutter contre ses adversaires politiques, à travers deux
proclamations du 13 juin 1849703.
La terminologie employée par les ministres et par le président Bonaparte, auteurs de ces
proclamations, sont explicites quant à l’aspect de défense sociale qu’il convient d’adopter
contre les factieux.
Il s’agit pour le gouvernement et la représentation nationale de défendre la Constitution et la
République contre les auteurs d’insurrections « jusqu’à la mort » en luttant activement et
rigoureusement contre les tentatives séditieuses. Une phrase rédigée par L.-N. Bonaparte
illustre cette idée lorsqu’il écrit que « il est temps que les bons se rassurent et que les mauvais
tremblent ».
Si Paris fait l’objet de nombreuses agitations, la Province n’est pas épargnée par les tensions
et il appartient au gouvernement d’y maintenir son autorité. Aussi certains exemples
témoignent-ils du fait que le pouvoir central se préoccupe de l’état de la Province au même
titre que celui de la capitale.
En effet, le gouvernement de la deuxième République a conscience que les insurrections ne
sont pas une particularité parisienne, l’histoire ayant démontré que des séditions peuvent
apparaître en tous points du territoire.

701
Rappelons que la loi pénale est particulièrement répressive en matière de désertion comme en matière de
trahison, dans ces deux cas la sanction prévue est la peine capitale.
702
Cf. annexe n° 63.
703
Cf. annexe n° 64.
C’est dans ces conditions que le gouvernement républicain est amené à prendre des mesures
coercitives contre des fonctionnaires publics lorsque ceux-ci n’ont pas respecté leurs serments
et leurs missions de protection de la paix et de la tranquillité publique.
En témoigne deux arrêtés publiés au Moniteur du 12 février 1849704 par lesquels le ministre de
l’intérieur révoque de leurs fonctions le maire d’une commune et un bataillon d’infanterie de
la garde nationale au motif qu’ils ne sont pas intervenus lors d’une sédition. Ces arrêtés
apparaissent comme un moyen efficace de rappeler les obligations envers le pouvoir central
auxquelles sont astreints les fonctionnaires publics et les militaires.
Tous ces actes gouvernementaux témoignent de ce concept très usité à l’époque
révolutionnaire, celui de salut public. A situation exceptionnelle, moyens exceptionnels. En
fonction de l’état de la société à un moment donné, et parce que les gouvernements ont pris
conscience de leur fragilité et de leur vocation à être renversés à tout instant, aussi recourent-
ils à des mesures exorbitantes et dérogatoires au droit commun.
Néanmoins, à l’instar des régimes précédents, la rigueur vers laquelle le gouvernement de la
deuxième République voue sa politique criminelle, n’est pas suffisamment efficace. Quelle
que sévère que soit la répression politique vers laquelle puisse tendre le gouvernement
républicain, elle ne l’empêchera pas de s’effondrer à son tour lors du coup d’État du 2
décembre 1851 par le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte.

5°/ La période du second Empire

Le second Empire fait également preuve d’une certaine rigueur contre ses adversaires
politiques fussent-ils républicains ou monarchistes, notamment lors de la période autoritaire
qui s’étend jusqu’à la fin des années 1850.
Parmi les principaux actes du gouvernement témoignant de la sévérité déployée en matière de
sûreté de l’État, il convient de citer deux arrêtés ministériels des 3705 et 4706 décembre 1851. Le
principe de l’abolition de la peine de mort en matière politique est directement remis en cause
par le premier arrêté707 et implicitement par le second.

704
Cf. annexe n° 65.
705
Cf. annexe n° 66.
706
Cf. annexe n° 67.
707
Il convient néanmoins d’observer que l’approche de cet arrêté est délicate dans la mesure où on peut la
concevoir, comme le fait R. Charvin (op. cit., p. 146), comme consistant en une limitation de la liste des
infractions politiques. Pour cet auteur, le gouvernement du second Empire ne fait que retirer une incrimination
de la liste des délits politiques en l’assortissant de la peine capitale. Cela a pour conséquence de lui faire perdre
son caractère politique. R. Charvin inscrit alors son raisonnement dans ce courant de pensée qui consiste à
définir l’infraction politique au regard de la peine qui lui est applicable. Autrement dit, toute infraction qui fait
application de la peine de mort au titre des sanctions, est considérée comme une infraction de droit commun.
En effet, en vertu de l’arrêté du 3 décembre, la peine de mort est rétablie à l’égard d’une
catégorie particulière de délinquants politiques. En vertu de cet arrêté, toute personne prise les
armes à la main, ou bien construisant ou défendant des barricades sera passible d’exécution
par fusillade. Cette infraction qui jusque là était considérée comme relevant des infractions
politiques voit en conséquence son régime profondément changer.
Dans le second arrêté, le lien avec la peine capitale est en revanche plus implicite dans la
mesure où il se borne à renvoyer les auteurs de résistance au gouvernement, devant des
conseils de guerre. C’est par renvoi aux qualifications desquelles peuvent relever les auteurs
de résistance, que la peine de mort peut dans certains être retenue.
Quelle que moins rigoureuse que soit la peine infligée aux citoyens jugés dangereux pour le
pouvoir impérial, les peines d’expulsion voire de déportation sont également d’autres mesures
dont use fréquemment le gouvernement impérial contre ses adversaires.
C’est ainsi que par deux décrets du 9 janvier 1852 708, de nombreux députés sont expulsés de
France et des colonies françaises, définitivement ou temporairement, pour cause de sûreté
générale.
Il convient d’observer que, conformément à ce que développe R. Charvin 709, la plupart des
représentants de la deuxième République qui sont visés dans ce décret, sont les députés et les
chefs socialistes qui n’ont pas pris part aux émeutes, « mais dont les opinions sont jugées
dangereuses ». De telles mesures rappellent beaucoup l’exclusion de la Chambre des députés
dont fut l’objet le député Manuel, sous la Restauration.
Par ailleurs le gouvernement du second Empire, à l’image de ses prédécesseurs, recourt à des
mesures de placement des territoires touchés par une situation particulièrement troublée, en
état de siège.
C’est ainsi que le département des Hautes-Alpes est placé en état de siège par un décret du 4
janvier 1852710. Dans l’exposé des motifs, le ministre de l’intérieur de Morny justifie cette
mesure en raison du « péril imminent » qui résulte des graves agitations qui troublent ce
département.
En outre, au titre des mesures tendant à la protection du gouvernement, est élaboré un décret
qui institue un ministère de la police générale. Il s’agit d’un décret du 22 janvier 1852 711
lequel est motivé par une volonté de surveillance et de contrôle.
708
Cf. annexe n° 68.
709
R. Charvin, op. cit., p. 157.
710
Cf. annexe n° 69.
711
Cf. annexe n° 70.
Ce ministère se veut particulièrement efficace à l’égard des délinquants politiques dans la
mesure où parmi ses attributions établies par l’article 2712, le ministre de la police générale est
compétent en matière de sûreté et de tranquillité publique, de maintien de l’ordre public ou
encore de surveillance de la presse. Ces domaines intéressent directement la sûreté de l’État et
peuvent être, de par cette nature, assimilés à des délits politiques.
Notons enfin une circulaire co-rédigée par les ministres de l’intérieur, de la justice et de la
guerre, le 3 février 1852713. Cette circulaire vient en application d’une autre circulaire relative
à l’injonction adressée aux préfets de faire mettre en liberté tous les détenus politiques dont le
caractère subversif est incertain et ne présentant aucun danger pour la sûreté publique.
Ce qui est intéressant de noter relativement à la circulaire du 3 février, c’est la volonté
exprimée dans l’exposé des motifs, de statuer dans les plus brefs délais « sur le sort de tous
les individus compromis dans les mouvements insurrectionnels ou les tentatives de désordre »
qui ont eu lieu depuis le 2 décembre 1851.
Le but illustré par cette promptitude à juger ces individus, est de déterminer ceux qui, ne
présentant aucun danger pour l’État, devront être libérés, et ceux qui, dans le cas contraire,
qualifiés de pernicieux éléments, constituent une menace pour le gouvernement impérial et
doivent être par conséquent neutralisés.
Tous les exemples soulevés par le biais des différents actes gouvernementaux ont témoigné
unanimement de la vocation des gouvernements du XIX ème siècle de recourir à des moyens de
force et de rigueur afin de déjouer les entreprises criminelles de leurs adversaires politiques. Il
convient également de rechercher dans l’action du législateur en tant que pouvoir législatif
constitutionnellement séparé du pouvoir exécutif, s’il dispose des mêmes craintes que le
gouvernement et s’il poursuit les mêmes velléités que ce dernier contre les adversaires du
pouvoir politique.

B-/ Une application législative conforme à la politique


répressive gouvernementale

712
Art. 2 : Le ministre de la police aura les attributions suivantes :
L’exécution des lois relatives à la police générale, à la sûreté et à la tranquillité intérieure de la République ;
Le service de la garde nationale, de la garde républicaine, de la gendarmerie, pour tout ce qui est relatif au
maintien de l’ordre public ;
La surveillance des journaux, des pièces de théâtre et des publications de toute nature ;
La police des prisons, maisons d’arrêt, de justice et de réclusion ;
Le personnel des préfets de police de Paris et des départements, des agents de toute sorte de la police générale ;
La police commerciale, sanitaire et industrielle ;
La répression de la mendicité et du vagabondage.
713
Cf. annexe n° 71.
Les périodes socialement ou politiquement troublées entraînent également pour le pouvoir
législatif la nécessité de recourir à des mesures exceptionnelles. Ces mesures peuvent prendre
le plus souvent l’aspect de lois, mais elles peuvent également prendre l’aspect d’adresses au
souverain, ou encore, lorsque la Chambre parlementaire dispose d’attributions
juridictionnelles, ces mesures peuvent recouvrir l’aspect d’une mise en accusation contre un
ou plusieurs ministres.
Il convient par ailleurs de préciser que le pouvoir législatif ne peut valablement disposer d’un
pouvoir coercitif que lorsqu’il est constitutionnellement défini comme tel. En conséquence
nous ne traiterons pas de la période du premier Empire et des Cent-Jours contrairement à la
partie précédente, dans la mesure où le pouvoir législatif est réduit sous l’Empire, à un simple
rôle d’enregistrement des décisions du pouvoir exécutif. C’est ainsi qu’il conviendra de
distinguer les périodes de la Restauration (1°), de la Monarchie de Juillet (2°), de la deuxième
République (3°) et du second Empire (4°).

1°/ La période de la Restauration

A l’instar des gouvernements, les chambres parlementaires semblent également avoir joué un
rôle très important en matière de répression politique au XIX ème siècle. La courte période de la
première Restauration n’illustre pas cette réaction de la part du pouvoir législatif, pas plus que
du pouvoir exécutif, contre leurs adversaires politiques.
En revanche, sous la seconde Restauration, le but de la politique criminelle développée à
l’égard des adversaires politiques est de procéder à une vive réaction comme en attestent P.
Sornay714 et J. Viaud715.
En effet selon J. Viaud, de nombreux moyens défensifs sont mis en place afin de prémunir le
gouvernement monarchique notamment contre les auteurs et les complices des Cent-Jours.
L’objectif du législateur, comme celui du gouvernement, est de frapper « juste et atteindre les
vrais et grands coupables ». Cette période « riche » en mesures répressives s’explique par la
volonté de fortifier « les assises du Trône et déjouer les entreprises ennemies716 ».

714
P. Sornay, op. cit., pp. 19 et 20. Cet auteur démontre le lien entre les Ultras et la politique de réaction menée
par le gouvernement et les parlementaires. C’est, explique-t-il, sous leur influence directe, que de nombreuses
lois d’exception sont prises, comme la loi d’amnistie du 6 janvier 1816, la loi du 3 octobre 1815 sur les libertés
individuelles, la loi du 11 novembre 1815 sur les cris séditieux, la loi du 6 février 1822 sur la presse ou encore la
célèbre loi sur le sacrilège. De la même manière, les ordonnances de suspension de la presse de juillet 1830
résultent de l’esprit des Ultras et témoignent « du peu de dispositions à l’indulgence du gouvernement et du
législateur ».
715
J. Viaud, op. cit., pp. 163 et 164.
716
J. Viaud, ibid., p. 173.
Il s’agit principalement, comme l’illustre R. Charvin717, d’opérer une réaction face aux
trahisons perpétrées par certaines personnalités lors des Cent Jours et face aux craintes
d’affaiblissement du pouvoir royal. C’est donc dans un contexte très tendu qu’est élaborée et
adoptée quasi unanimement718 la loi sur les cris séditieux du 9 novembre 1815719.
Le cri séditieux est défini par l’article 5 de la loi comme étant tout cri, discours ou écrit
tendant à affaiblir par divers moyens 720 le pouvoir royal ou bien à provoquer à la
désobéissance au roi ou à la Charte721.
La sévérité de cette loi s’illustre à travers les peines auxquelles elle recourt, lesquelles
semblent disproportionnées au regard des infractions commises. C’est ainsi que l’article 1 er
répute crime le fait de publier ou de distribuer des écrits, ou bien d’avoir proféré dans des
lieux publics des cris dont l’objet est de menacer la vie ou la personne du roi ou de sa famille,
ou bien de provoquer au renversement du gouvernement ou de l’ordre de successibilité au
Trône722.
La qualification de crime est également reconnue pour le fait d’arborer un autre drapeau que
le drapeau blanc723. De même, le simple fait de tenir des propos séditieux sur le passage du roi
ou au sein de son palais, est puni de la peine de déportation724.
Par ailleurs, en vertu de la loi du 29 octobre 1815725, la liberté individuelle est
considérablement remise en cause par le pouvoir législatif au nom de la conservation du
gouvernement.

717
R. Charvin, op. cit., p. 110.
718
Elle est en effet adoptée en dernière lecture devant la Chambre des pairs à une majorité de 121 voix contre 35.
Moniteur Universel, mercredi 8 novembre 1815, n° 312, p. 1232.
719
Cf. annexe n° 72.
720
Comme par exemple le fait de colporter de fausses alarmes (art. 8), ou bien de dégrader des symboles de
l’autorité royale, ou encore le port d’emblèmes ou de décorations contraires au gouvernement royal (art. 7).
721
Art. 5 : Sont déclarés séditieux tous cris, tous discours proférés dans des lieux publics ou destinés à des
réunions de citoyens ; tous écrits imprimés, même tous ceux qui, n'ayant pas été imprimés, auraient été ou
affichés, ou vendus, ou distribués, ou livrés à l'impression ; toutes les fois que, par ces cris, ces discours ou ces
écrits, on aura tenté d'affaiblir, par des calomnies ou des injures, le respect dû à la personne ou à l'autorité du roi,
ou à la personne des membres de sa famille, et que l'on aura invoqué le nom de l'usurpateur ou d'un individu de
sa famille, ou de tout autre chef de rébellion ; toutes les fois encore que l'on n'aura, à l'aide de ces cris, de ces
discours ou de ces écrits, excité à désobéir au roi et à la Charte constitutionnelle.
722
Art. 1er : Seront poursuivies et jugées criminellement toutes personnes coupables d'avoir, ou imprimé, ou
affiché, ou distribué, ou vendu, ou livré à l'impression des écrits ; d'avoir, dans des lieux publics, ou destinés à
des réunions habituelles de citoyens, fait entendre des cris ou proféré des discours ; toutes les fois que ces cris,
ces discours ou ces écrits auront exprimé la menace d'un attentat contre la vie, la personne du roi, la vie ou la
personne des membres de la famille royale, ou qu'ils auront provoqué directement ou indirectement au
renversement du gouvernement, ou au changement de l'ordre de successibilité au trône, lors même que ces
tentatives n'auraient été suivies d'aucun effet, et n'auraient été liées à aucun complot. Les coupables des crimes
ci-dessus énoncés seront punis de la peine de la déportation.
723
Art. 2 : Seront punis de la même peine toutes personnes coupables d'avoir arboré, dans un lieu public, ou
destiné à des réunions habituelles de citoyens, un drapeau autre que le drapeau blanc.
724
Art. 3 : Seront punis de la déportation toutes personnes qui feront entendre des cris séditieux dans le palais du
roi, ou sur son passage.
725
Cf. annexe n° 73.
Cette loi d’exception est certes temporaire726, mais elle n’en constitue pas moins une violation
de la Charte constitutionnelle en permettant l’arrestation et la détention pour une durée
indéterminée des individus convaincus de crimes ou délits contre le roi, sa famille ou la sûreté
de l’État727.
De la même manière, la loi d’amnistie du 12 janvier 1816 728 témoigne de la sévérité du
législateur des débuts de la seconde Restauration à l’égard des individus qui ont violé leur
serment prêté à Louis XVIII en 1814. Il s’agit d’une loi de proscription tendant à éloigner du
pouvoir central et à sanctionner fermement les individus compris dans la liste dressée par le
législateur.
Notons enfin que l’année 1819 est particulièrement féconde en matière de lois relatives à la
délinquance politique. Les menaces de séditions, de rébellion ou d’attentats contre les
principales institutions du régime constituent l’argument principal des textes élaborés par les
chambres.
Par trois lois, la répression est renforcée contre les auteurs d’infractions attentatoires à la
sûreté de l’État.
D’abord à travers la loi du 17 mai 1819729, sont sanctionnés rigoureusement les délits de
provocation publique à certains crimes et délits. Il importe de noter que les crimes ou délits
auxquels fait référence cette loi sont exclusivement relatifs à la sûreté de l’État dans la mesure
où ils concernent l’inviolabilité du roi, l’ordre de successibilité au Trône et le respect des
autorités constitutionnellement instituées730.
En dépit de la moindre gravité des peines auxquelles elle recourt, il convient également
d’évoquer la loi du 26 mai 1819731 au titre des mécanismes tendant à prémunir le
gouvernement contre toute entreprise subversive.
Cette loi modifie dans le sens d’un assouplissement, les conditions aux poursuites à l’égard
des offenses faites aux chambres parlementaires (art. 2), au roi ou aux souverains étrangers

726
Art. 4 : Si la présente loi n'est pas renouvelée dans la prochaine session des chambres, elle cessera de plein
droit d'avoir son effet.
727
Art. 1er : Tout individu, quelle que soit sa profession, civile, militaire ou autre, qui aura été arrêté comme
prévenu de crimes ou de délits contre la personne et l'autorité du roi, contre les personnes de la famille royale ou
contre la sûreté de l'État, pourra être détenu, jusqu'à l'expiration de la présente loi, si avant cette époque, il n'a été
traduit devant les tribunaux.
728
Cf. annexe n° 5.
729
Cf. annexe n° 28.
730
Art. 4 : Sera réputée provocation au crime et punie des peines portées par l'article deux, toute attaque formelle
par l'un des moyens énoncés en l'article premier, soit contre l'inviolabilité de la personne du roi, soit contre
l'ordre de successibilité au trône soit contre l'autorité constitutionnelle du roi et des chambres.
731
Cf. annexe n° 74.
(art. 3), ainsi que les cas de diffamation ou d’injures des cours, tribunaux, corps constitués
(art. 4) et autres agents publics (art. 5).
Enfin, toujours en matière de presse, les chambres recourent fréquemment à des mécanismes
coercitifs en vue de lutter contre les opinions défavorables au pouvoir politique. En témoigne
la loi du 9 juin 1819732 qui met en place le régime de la déclaration préalable et du
cautionnement (art. 1er) sous peine d’emprisonnement et d’importantes amendes (art. 6).
Outre la loi, le pouvoir législatif témoigne de sa rigueur contre la délinquance à caractère
politique par sa pratique des adresses au roi et par son pouvoir de mise en accusation devant la
Chambre des pairs733.
Il est en effet fréquent sous les régimes monarchiques du XIX ème siècle que les chambres
parlementaires rédigent des adresses au roi. Ces adresses peuvent comporter divers objets,
comme dans certains cas, l’expression d’un soutient inconditionnel au pouvoir exécutif.
En l’occurrence, à l’occasion de l’assassinat du duc de Berry, la Chambre des députés
témoigne de son soutien et de sa volonté farouche d’éliminer certains adversaires politiques734.
Elle fait part de sa volonté de « concourir avec autant d’énergie que de dévouement aux
mesures » que le gouvernement jugerait utiles et « nécessaires en de si graves
circonstances ». La nécessité l’emporte alors sur la légalité et peut justifier parfois certaines
violations constitutionnelles, il s’agit là d’une résurgence de la notion de salut public.
De plus, son pouvoir de mise en accusation devant la Chambre des pairs, constitue une arme
particulièrement efficace contre les auteurs de certaines infractions à caractère politique, voire
même contre les hommes politiques.
L’une des principales propositions de mise en accusation est celle du député Clausel de
Coussergues en février 1820735, à l’égard du duc Decazes alors membre du gouvernement. Le
député accuse ouvertement le ministre E. Decazes d’être « complice de l’assassinat » du duc
de Berry.

732
Cf. annexe n° 75.
Notons à ce titre que la législation en matière de presse constitue une grande préoccupation des gouvernements
du XIXème siècle. Cependant ne reproduirons-nous pas toutes les lois relatives à la presse. Nous nous limiterons à
la loi du 9 juin 1819 dans la mesure où elle est manifestement l’une des plus importantes. En effet, elle met en
place un régime de déclaration préalable, ainsi que le mécanisme du cautionnement et elle procède à une
définition précise des crimes et délits de presse et des pénalités afférentes.
733
Concernant plus spécifiquement de la mission judiciaire de la Chambre des pairs en tant que cour de justice,
cf. infra Chapitre 2, Section I.
734
Cf. annexe n° 76.
735
Moniteur Universel, mardi 15 février 1820, n° 46, p. 185.
Même si l’accusation que ce député entend développer contre le ministre est abandonnée lors
de la séance du 29 février 736 devant le tôlé qu’elle a produit au sein de la Chambre et au motif
qu’E. Decazes n’est plus ministre, cela n’empêche pourtant pas le député C. de Coussergues
de développer des propos particulièrement sévères contre l’ancien ministre737.
Il le qualifie de traître au motif qu’il aurait « propagé toutes les doctrines impies et
antisociales », des « calomnies et invectives contre la famille royale », et d’ajouter que
conséquemment aux doctrines qu’il aurait véhiculé, c’est lui qui aurait « mis le poignard à la
main de Louvel » rendant le régicide complice du ministre et non plus le ministre complice du
régicide738.
Notons enfin l’élaboration de nouveaux délits à caractère politiques comme la création du
délit de tendance739. Ce délit qui peut être assimilé à la fois au titre des délits politiques et au
titre des délits de presse, est un délit qui résulte de l’article 3 740 de la loi des 17 et 18 mars
1822741.
Au terme de cette loi, tout journal peut désormais être suspendu d’abord temporairement puis
définitivement, en cas d’atteinte à la paix publique. Cette « arme des plus dangereuses contre

736
Moniteur Universel, mardi 29 février 1820, n° 60, p. 250.
737
Cf. C. de Coussergues, Projet de la proposition d’accusation contre M. le duc Decazes, Paris, 1820.
Néanmoins, dans cet ouvrage il ne s’agit plus de porter une accusation sur le fondement de complicité à
l’assassinat du duc de Berry, mais d’orienter l’accusation sur le fondement de la trahison conformément à
l’article 56 de la Charte.
En l’espèce le député développe cette proposition devant la Chambre des députés le 16 février. Cf. Moniteur
Universel, jeudi 17 février 1820, n° 48, p. 193.
738
C. de Coussergues, op. cit., p. VI.
739
Le délit de tendance est une innovation de la politique criminelle de la seconde Restauration. Il ne doit pas
être confondu avec le délit d’opinion lequel est plus ancien et est « l’apanage des changements de régime ». Cf.
à ce titre A. Philippe, Un délit d’opinion à Épinal en 1816 : Jean-Charles Pellerin poursuivi pour vente
d’images séditieuses, Épinal, 1926, pp. 1 et 2.
740
Art. 3 : Dans le cas où l'esprit d'un journal ou écrit périodique, résultant d'une succession d'articles, serait de
nature à porter atteinte à la paix publique, au respect dû à la religion de l’État ou aux autres religions légalement
reconnues en France, à l'autorité du roi, à la stabilité des institutions constitutionnelles, à l'inviolabilité des ventes
des domaines nationaux et à la tranquille possession de ces biens, les cours royales dans le ressort desquelles ils
seront établis, pourront, en audience solennelle de deux chambres, et après avoir entendu le procureur général et
les parties, prononcer la suspension du journal ou écrit périodique pendant un temps qui ne pourra excéder un
mois pour la première fois et trois mois pour la seconde. Après ces deux suspensions, et en cas de nouvelle
récidive, la suppression définitive pourra être ordonnée.
741
Cf. annexe n° 77.
la liberté de la presse742 » fut à l’origine de très nombreux procès de presse entre avril 1822 et
juillet 1828743.
Si le législateur de la Monarchie de Juillet est moins en proie aux réactions politiques et plus
libéral que celui de la Restauration, il convient de noter que pour autant, le pouvoir législatif
demeure un allié puissant et efficace pour le pouvoir exécutif dans la défense de la sûreté de
l’État.

2°/ La période de la Monarchie de Juillet

De nombreuses lois sont également élaborées par les chambres parlementaires sous la
Monarchie de Juillet au titre de la répression de la délinquance à caractère politique. Ce
constat est spécialement apparent lors des périodes troublées.
C’est particulièrement dans les quatre premières années du régime que la législation est la
plus féconde en ce domaine. Parmi les lois les plus importantes élaborées en cette matière, il
convient d’évoquer la loi d’avril 1831 sur les attroupements 744. Cette loi adoptée à une grande
majorité de voix745 permet de recourir à la force en cas d’attroupement sur la voie publique,
lorsqu’après trois sommations, l’attroupement ne s’est pas dispersé746.
Cette loi se divise en plusieurs temps. Dans un premier temps, elle permet d’arrêter et de
traduire dans les plus brefs délais devant les tribunaux de simple police, les individus qui ne
se seraient pas dispersés après la première sommation 747. Puis dans un second temps, au cas
où l’attroupement ne se séparerait pas malgré les sommations et dans l’hypothèse où
l’attroupement emprunterait un caractère présentant un trouble à l’ordre public, cette loi

742
L. Fauvel, Le délit de tendance et le délit d’opinion dans les lois sur la presse, th. Paris, 1912, p. 10. Cf. ibid.
pp. 37 et 38 pour les éléments constitutifs du délit de tendance. Selon L. Fauvel, il suffit qu’une succession
d’articles – de tout écrit – porte atteinte à la paix publique, au respect dû à la religion ou à la stabilité des
institutions constitutionnelles pour que le journal puisse encourir une condamnation à une forme de censure.
C’est au gouvernement qu’il appartient d’apprécier « l’esprit général qui se dégage de la lecture d’une certaine
quantité d’articles ». Ces infractions de presse sont qualifiées de « délits d’induction » ou de « délits
constructifs » dans la mesure où elles ne peuvent être constituées que lorsqu’elles résultent de la somme de
plusieurs articles de presse, un seul article étant insuffisant. Mais, comme l’illustre l’auteur, les poursuites pour
délit de tendance, à la différence de la censure, relèvent d’une procédure a posteriori tandis que la censure
résulte d’un contrôle a priori.
743
C’est en effet sous l’impulsion du gouvernement libéral dirigé par Martignac et en l’espèce, par la loi du 18
juillet 1828, que le régime prohibitif de la loi des 17 et 18 mars 1822 prend fin. Cf. annexe n° 78.
744
Cf. annexe n° 79.
745
Elle est adoptée par la Chambre des députés à une majorité de 227 voix contre 54 pour un total de 281
votants. Moniteur Universel, dimanche 3 avril 1831, n° 93, p. 702.
746
Art. 1er : Toutes personnes qui formeront des attroupements sur les places ou sur la voie publique, seront
tenues de se disperser à la première sommation des préfets, sous-préfets, maires, adjoints de maires, ou de tous
magistrats et officiers civils chargés de la police judiciaire.
Si l'attroupement ne se disperse pas, les sommations seront renouvelées trois fois. Chacune d'elles sera précédée
d'un roulement de tambour ou d'un son de trompe. Si les trois sommations sont demeurées inutiles, il pourra être
fait emploi de la force, conformément à la loi du 3 août 1791.
747
Art. 2 : Les personnes qui, après la première sommation, continueront à faire partie d'un attroupement, seront
arrêtées et traduites, dans le plus bref délai, devant les tribunaux de simple police, pour y être punies des peines
portées contre les contraventions, au chapitre Ier du livre IV du Code pénal.
prévoit que les personnes en faisant partie seraient traduites devant les cours d’assises et
seraient passibles de peines d’emprisonnement 748, avec des peines plus élevées contre les
personnes armées ainsi que les chefs et autres meneurs749.
La loi relative aux attroupements permet bien d’illustrer la crainte d’un renversement
politique. A l’instar du gouvernement de la Restauration, celui de la Monarchie de Juillet a
compris que sa survie dépend essentiellement du contrôle et de la maîtrise dont il dispose sur
les populations. En conséquence, tout groupement ou toute association de personnes constitue
une menace potentielle pour sa sauvegarde.
Témoignent de cette menace que constituent les différents groupements d’individus pour le
maintient et la sauvegarde de l’ordre établi, les propos tenus par le ministre F. Barthe lors de
la discussion de la loi sur les associations de mars 1832750.
Le ministre y développe l’idée suivante : « Dans tous les temps, le droit d’association aura
besoin d’être réglé par la loi. L’expérience de ces dernières années doit montrer aux plus
incrédules qu’il s’agit ici non d’une théorie vaine, mais d’une loi de conservation pour
l’ordre social ».
C’est toujours cet impératif de conservation de l’ordre social qui guide l’esprit du législateur
lors de l’élaboration de la loi du 9 septembre 1835751. En vertu de son premier article752, cette
loi assimile aux attentats à la sûreté intérieure prévus par les articles 86 et 87 du Code pénal,
les simples faits de provocation par tout moyen de publicité en vue de ces attentats.

748
Art. 3 : Si l’attroupement dans sa marche ou par des cris ou clameurs a troublé la tranquillité publique, les
personnes qui, après trois sommations, continueront à faire partie de l’attroupement, seront arrêtées et traduites
devant la Cour d’assises, et punies d’un emprisonnement qui ne pourra excéder trois mois.
749
Art. 4 : La peine sera celle d'un emprisonnement de trois mois à deux ans,
1° contre les chefs et les provocateurs de l'attroupement, s'il ne s'est pas entièrement dispersé après la troisième
sommation ;
2° contre tous individus porteurs d'armes apparentes ou cachées, s'ils ont continué à faire partie de l'attroupement
après la première sommation.
750
Moniteur Universel, vendredi 28 mars 1832, n° 88, p. 723.
751
Cf. annexe n° 80.
752
Art. 1er : Toute provocation, par l’un des moyens énoncés en l’article 1 er de la loi du 17 mai 1819, aux crimes
prévus par les articles 86 et 87 du Code pénal, soit qu’elle ait été ou non suivie d’effet, est un attentat à la sûreté
de l’État.
Si elle a été suivie d’effet, elle sera punie conformément à l’article 1er de la loi du 17 mai 1819.
Si elle n’a pas été suivie d’effet, elle sera punie de la détention et d’une amende de dix mille à cinquante mille
francs.
Dans l’un comme dans l’autre cas, elle pourra être déférée à la Chambre des pairs, conformément à l’article 28
de la Charte.
De plus, cette loi assimile aux attentats à la sûreté de l’État, le fait d’offenser le roi en vue
d’exciter à la haine ou au mépris de sa personne ou de son autorité constitutionnelle 753, ainsi
que le fait d’attaquer le principe ou la forme du gouvernement monarchique constitutionnel754.
La presse n’est pas épargnée par la politique répressive déployée contre la délinquance à
caractère politique. Si de nombreux projets de lois sont présentés devant les chambres
parlementaires, certains sont particulièrement sévères à l’égard de cette délinquance hostile au
pouvoir politique.
C’est ainsi qu’au titre de sanctions prévues par la loi du 25 mars 1822 755 relative aux délits de
presse, la pénalité de l’amende756 est considérablement accrue par la loi du 29 novembre
1830757.
En effet, en matière d’atteinte à l’autorité royale ou aux chambres parlementaires, ou encore
en cas d’atteinte à la Charte constitutionnelle, le maximum légal de la peine d’amende passe
du simple (6000 fr.) à plus du double (16000 fr.). Désormais, pourront encourir des amendes
très élevées, les individus qui, « soit par des discours, des cris ou menaces proférés dans des
lieux ou réunions publics, soit par des écrits, des imprimés, des dessins, des gravures, des
peintures ou emblèmes vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans des lieux ou
réunions publics, soit par des placards et affiches exposés aux regards du public758 ».
De la même manière, le fait de distribuer des écrits, dessins et autres emblèmes sur la voie
publique devient une infraction plus lourdement sanctionnée par le biais de peines
d’emprisonnement en vertu de la loi du 15 février 1834759.

753
Art. 2 : L’offense au roi, commise par les mêmes moyens, lorsqu’elle a pour but d’exciter à la haine ou au
mépris de sa personne ou de son autorité constitutionnelle, est un attentat à la sûreté de l’État.
Celui qui s’en rendra coupable sera jugé et puni conformément aux deux derniers paragraphes de l’article
précédent.
754
Art. 5 : L’attaque contre le principe ou la forme du gouvernement établi par la Charte de 1830, tels qu’ils sont
définis par la loi du 29 novembre 1830, est un attentat à la sûreté de l’État, lorsqu’elle a pour but d’exciter à la
destruction ou au changement du gouvernement.
Celui qui s’en rendra coupable sera jugé et puni conformément aux deux derniers paragraphes de l’article 1er.
755
Cf. annexe n° 32.
756
La pénalité de l’amende applicable à cette infraction passe de six mille francs à seize mille francs. La volonté
d’alourdir cette peine est presque unanime au sein de la Chambre des députés, laquelle adopte la loi à une
majorité écrasante de 217 voix contre seulement 17 voix sur 234 votants. Cf. Moniteur Universel, supplément au
n° 331 du samedi 27 novembre 1830, p. 1570.
757
Art. 1er : Toute attaque par l’un des moyens énoncés en l’article 1er de la loi du 17 mai 1819 contre la dignité
royale, l’ordre de successibilité au trône, les droits que le roi tient du vœu de la nation française, exprimé dans la
rédaction du 7 août 1830, et de la Charte constitutionnelle, par lui acceptée et jurée dans la séance du 9 août de la
même année, son autorité constitutionnelle, l’inviolabilité de sa personne, les droits et l’autorité des Chambres,
sera puni d’un emprisonnement de trois mois à cinq ans, et d’une amende de trois cents Francs à seize mille
Francs. Cf. annexe n° 81.
758
Il s’agit de la rédaction de l’article 1er de la loi du 17 mai 1819. Cf. annexe n°28.
759
Cf. annexe n° 82.
C’est enfin toujours ce même esprit de défiance à l’égard de l’adversaire politique qui se
manifeste à travers la loi du 31 août 1830 relative à la prestation de serment760.
En effet cette loi entend écarter des hautes fonctions administratives et judiciaires 761 ainsi que
des fonctions politiques762, en considérant comme démissionnaire, toute personne qui ne
témoignerait pas solennellement de son soutien, de son attachement et de sa fidélité au
gouvernement issu de la révolution de juillet 1830.
L’influence du contexte politique et social sur l’orientation que suivent les gouvernements et
les législateurs dans leur politique répressive n’est pas exclusive des monarchies et est aussi
bien illustrée par les actions des députés de la deuxième République.

3°/ La période de la deuxième République

Le caractère exceptionnel des actes auxquels le législateur de la deuxième République est


amené à recourir s’illustre d’abord par le biais d’un décret du 26 juin 1848 763. L’objectif de ce
décret est de « déterminer les origines des insurrections de mai et de juin, et de constater les
faits qui s’y rattachent764 ».
En vertu de son premier article765, ce décret vise à transporter hors de la métropole, au nom de
la sûreté générale, les individus convaincus d’avoir pris part aux insurrections.
Les auteurs d’une note figurant dans le recueil Sirey, témoignent de la nature politique de
cette mesure766. Pour eux, il résulte des termes même de la notion de « sûreté générale »,
l’idée que « la transportation dont il s’agit ici, n’est pas une peine dans le sens de nos lois
criminelles, mais une mesure purement politique ».

760
Cf. annexe n° 83.
761
Art. 2 : Tous les fonctionnaires actuels dans l’ordre administratif et judiciaire, et tous les officiers maintenant
employés ou disponibles dans les armées de terre et de mer, prêteront le serment ci-dessus dans le délai de
quinze jours à compter de la promulgation de la présente loi, faute de quoi ils seront considérés comme
démissionnaires, à l’exception de ceux qui ont déjà prêté serment au gouvernement actuel.
Cf. également l’arrêt Adam du Conseil d’État du 4 mai 1854, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1854, II, pp. 635 à
637. Le Conseil d’État affirme un principe comparable à celui qui est contenu dans l’art. 2 précité et qui
reconnait la qualité de fonctionnaires aux membres des chambres de commerce. Le Conseil d’État considère en
l’espèce que « les membres des chambres de commerce sont des fonctionnaires publics, et doivent, comme tels,
prêter le serment prescrit par la Constitution du 14 janvier 1852 ».
762
Art. 3 : Nul ne pourra siéger dans l’une ou l’autre Chambre, s’il ne prête le serment exigé par la présente loi.
Tout député qui n’aura pas prêté le serment dans le délai de quinze jours sera considéré comme démissionnaire.
Tout pair qui n’aura pas prêté le serment dans le délai d’un mois, sera considéré comme personnellement déchu
du droit de siéger dans la Chambre des pairs.
763
Cf. annexe n° 84.
764
R. Charvin, op. cit., p. 156.
765
Art. 1er : Seront transportés, par mesure de sûreté générale, dans les possessions françaises d’Outre-mer, autres
que celles de la Méditerranée, les individus actuellement détenus qui seront reconnus avoir pris part à
l’insurrection du 23 juin et jours suivants.
Les femmes et les enfants des individus ainsi transportés hors du territoire, seront admis à partager le sort de leur
mari et de leur père.
766
Recueil Sirey-Devilleneuve, 1848, III, p. 98, note 3.
Ces auteurs traduisent parfaitement bien la définition de la peine de transportation développée
par le député Vivien767, membre de la commission en charge du décret du 26 juin. Selon ce
député, « nous n’avons pas voulu que des mesures qui étaient prises dans les circonstances
où nous les prenions, pussent être considérées comme constituant la peine de la déportation
établie par le Code pénal, avec les conséquences qu’elle entraîne, avec la mort civile, avec
tous les autres résultats qui en découlent ; c’est la transportation, c’est une mesure
politique ».
En outre, atteste du caractère exceptionnel de ce décret au regard de la légalité et de la
constitution, le fait qu’il constitue un réel empiètement du pouvoir législatif sur le pouvoir
judiciaire. Cet empiètement résulte du fait que la commission d’enquête instituée par ce décret
est recrutée au sein de l’Assemblée nationale et dispose de certaines attributions du pouvoir
judiciaire et notamment la possibilité d’ordonner des perquisitions.
Les dérogations à la légalité sont également illustrées par un décret du 26 juin 1848 768 qui
démontre la volonté du législateur d’instituer un régime répressif d’exception pour répondre à
tel évènement conjoncturel.
Il s’agit en l’espèce d’un décret de l’Assemblée nationale, qui, en relation avec le placement
de Paris en état de siège769, interdit dans la capitale l’apposition de toute affiche à caractère
politique qui n’émanerait pas du gouvernement républicain.
Par ailleurs, face à la menace constituée par les groupements et les attroupements, à l’instar du
gouvernement de juillet qui était intervenu avec la loi d’avril 1831 sur les attroupements, le
législateur de la deuxième République déploie une grande rigueur contre les individus
composant les attroupements armés sur la voie publique par une loi du 7 juin 1848770. Cette loi
opère une criminalisation de l’ancien délit d’attroupement armé sur la voie publique.
Or, contrairement aux textes qui ont précédé, le législateur oriente davantage l’esprit de cette
loi vers la notion de « défense sociale » que vers la notion de protection du régime dans la
mesure où il met en avant la protection de l’organisation sociale et des individus771.

767
Moniteur Universel, mercredi 28 juin 1848, n° 180, p. 1520.
768
Cf. annexe n° 85.
769
La notion d’état de siège est une notion étroitement liée à la défense et à la sauvegarde de l’ordre dans un lieu
déterminé à un moment donné. Comme en témoigne l’article 1 er de la loi organique des 9 et 11 août 1849, l’état
de siège est déclaré dès lors que l’on peut constater un péril imminent pour la sécurité intérieure ou extérieure.
Cf. annexe n° 86.
770
Cf. annexe n° 87.
771
Une référence terminologique semblable est faite une année plus tard, à l’occasion de la loi du 19 juin 1849.
Au terme de cette loi relative aux clubs et au droit de réunion, le législateur exprime de manière explicite cette
idée en évoquant la notion de « sécurité publique ». Cf. annexe n° 88.
Pour autant les peines prévues pour de telles infractions sont adaptées et varient
considérablement en fonction de la dangerosité du délinquant pour le pouvoir politique772.
C’est ainsi que, comme le démontre R. Charvin 773, tantôt ces infractions acquièrent la nature
de délit politique et sont punies de peines de détention, et tantôt elles acquièrent la nature de
crime de droit commun et sont sanctionnées de peines de réclusion.
A côté de ces particularismes élaborés en fonction de circonstances particulières, une autre
dérogation à la légalité et à la procédure criminelle est faite à l’occasion du décret du 9 juillet
1848774.
L’aspect répressif de ce décret s’illustre par sa vocation à éloigner de Paris et du pouvoir
central, en l’absence de tout jugement, tout individu pris les armes à la main. La peine prévue
est une mesure d’éloignement qui consiste en la déportation vers les possessions d’Outre-mer.
Le caractère particulièrement exceptionnel de ce décret est soulevé par R. Charvin qui livre
les propos du rapporteur Méaulle selon lequel, lorsque l’on est en période révolutionnaire, « il
faut faire taire les principes de la légalité775 ».
Notons enfin un dernier texte témoignant du caractère exorbitant des lois répressives
élaborées en matière de protection du régime politique. Il s’agit d’un décret du 7 août 1848,
qui, à l’image de la loi du 31 août 1830 relative au serment, tend à exclure certaines personnes
des fonctions de juré.
Ainsi, il convient de relever à côté des causes classiques d’incapacité, le fait d’avoir été
condamné pour délit politique776. Selon R. Charvin777, cette cause d’incapacité s’explique par
le fait qu’il ne faut pas laisser « les intérêts de la société » à des hommes « peu sensibles au
danger du désordre et à la nécessité de le réprimer ».
Néanmoins, il convient de préciser que le législateur laisse une certaine latitude au juge à
travers le caractère facultatif de prononcer cette déchéance. Autrement dit, tous les

772
La question des attroupements demeure relativement délicate à envisager dans la mesure où elle est couverte
par un paradoxe. En effet, les attroupements conservent par principe leur caractère de délit politique, pourtant
lorsqu’ils sont particulièrement menaçants pour la sûreté de l’État et que plus qu’à tout autre moment il
conviendrait de les considérer comme ayant une nature politique, ils perdent cette nature pour retomber dans le
droit commun. Cette particularité n’est pas propre au délit d’attroupement et concerne également l’article 86 du
Code pénal relatif aux attentats contre la vie du souverain ou des membres de sa famille. Cet article qui
originairement relevait d’une nature purement politique, perd progressivement ce caractère pour s’intégrer
définitivement dans le droit commun. La nature particulière des personnes lésées par un tel crime n’engendre
plus de conséquences quant à la qualification en infraction politique, mais seulement quant aux peines.
Cf. E. Trébutien, Cours élémentaire de droit criminel, Tome I, 1878, p. 207.
773
R. Charvin, op. cit., p. 155.
774
Cf. annexe n° 89.
775
R. Charvin, op. cit., p. 156.
776
Cf. annexe n° 90.
777
R. Charvin, op. cit., p.147.
délinquants politiques ne seront pas systématiquement reconnus comme incapables d’être
jurés, mais seulement lorsque le caractère particulièrement subversif de leurs idées le
nécessitera.
La rigueur du régime déployé contre la délinquance à caractère politique par la deuxième
République va également profondément imprégner les actes du gouvernement sous le second
Empire. Toutefois le pouvoir législatif ne sera pas aussi fécond que les législateurs
précédents, l’élaboration de textes en de telles matières émanant essentiellement du
gouvernement.

4°/ La période du second Empire

Si le législateur du second Empire n’intervient pas autant que le gouvernement, il est


néanmoins à l’origine de quelques lois et de quelques décrets relativement répressifs 778 à
l’égard des délinquants à caractère politique.
Il convient d’en évoquer deux, lesquels semblent les plus importants au regard de la sûreté de
l’État. A l’instar des législateurs précédents, les chambres parlementaires du second Empire
vont faire preuve d’une certaine sévérité en matière de répression des infractions relatives à la
sûreté de l’État.
D’une part, la vigilance du législateur à l’égard de ses adversaires politiques se traduit dès le
mois de décembre 1851 par l’élaboration d’un décret élaboré par le pouvoir législatif et signé
par le prince président le 31 décembre779.
Par ce décret780, sont retirés aux cours d’assises et par voie de conséquence au jury, les délits
politiques. Sous l’apparente souplesse inhérente au changement de compétence
juridictionnelle, le système est néanmoins durci dans la mesure où le législateur retire aux
délinquants politiques le bénéfice du jury au profit de magistrats professionnels.
D’autre part, il convient d’évoquer la loi de sûreté générale du 27 février 1858 781 qui permet,
sur simple signature d’un préfet, de faire transporter à Cayenne toute personne suspecte
d’hostilité au pouvoir politique.
L’extrême rigueur de cette loi est illustrée par le fait qu’elle concerne aussi bien les anciens
transportés ou expulsés politiques qui auraient purgé leur peine, que les amnistiés. Autrement
dit, toute personne suspectée d’entretenir des velléités contre le gouvernement impérial est
778
Le caractère particulièrement sévère du législateur et du gouvernement du second Empire est illustré par P.
Sornay (op. cit., p. 21), qui décrit la période qui succède au coup d’État du 2 décembre 1851, comme une période
de réaction.
779
Cf. annexe n° 91.
780
Il est complété par un décret du 25 février 1852. Cf. annexe n° 92.
781
Cf. annexe n° 93.
considérée comme inexorablement suspecte aux yeux du pouvoir politique, et peut, du jour au
lendemain, faire l’objet d’une transportation sans jugement et sur une simple signature du
préfet et du ministre. Une telle sanction intervient alors même que la personne visée n’est plus
sous la sanction d’une peine ou bien que la peine a été effacée de son passé judiciaire.
En conséquence, il convient de constater que tous les régimes politiques du XIX ème siècle,
qu’ils soient libéraux ou autoritaires, ont tous eu tendance à recourir à des moyens plus ou
moins exceptionnels, expéditifs et exorbitants lorsque les circonstances l’exigeaient.
Ce constat s’explique par le fait qu’aussi bien les chambres parlementaires que les membres
du pouvoir exécutif sont des organes constitutionnellement institués, et que chacun d’entre
eux a intérêt à veiller à sa propre conservation.
C’est pourquoi, malgré toute considération philosophique de libéralisme ou d’autoritarisme à
laquelle ils adhèrent, ils légitiment par une forme de droit naturel de conservation, le recours à
des moyens répressifs plus rigoureux que les moyens répressifs habituels.
La peine étant un mécanisme utilitaire et efficace à la bonne marche du régime politique et au
maintien de l’organisation sociale, aussi adaptent-ils la peine à des situations ne présentant
qu’un danger potentiel. C’est dans ces conditions que le recours à la répression par
anticipation tend à se développer considérablement au XIXème siècle.

Section II – La répression par anticipation des infractions politiques : de 
la contrainte psychologique aux mécanismes de surveillance

L’aspect préventif de la législation pénale déployée à l’égard de la délinquance politique n’est


pas exclusif des périodes de tranquillité ou d’agitation politique ou sociale, mais il joue un
rôle particulièrement important lors des périodes de calme en ce qu’il constitue un frein
potentiel à de nombreux éléments contestataires et subversifs de l’ordre établi et de la société.
Il s’agit alors pour les législateurs d’élaborer une répression par anticipation, c’est-à-dire
d’établir divers mécanismes préventifs de nature à empêcher la réalisation d’infractions.
Afin de comprendre le rôle de l’aspect préventif de la législation pénale en matière
d’infraction politique, il conviendra d’aborder dans un premier temps sa nature. Aussi
observera-t-on que le pouvoir politique a rapidement introduit de nouveaux mécanismes lui
permettant de s’informer et de surveiller certaines personnes afin de se prémunir le plus tôt
possible contre tout danger (§ I).
Dans un second temps, il conviendra d’aborder la question de la contrainte psychologique que
constitue une peine sévère dans l’esprit des délinquants politiques potentiels. En d’autres
termes, il s’agira d’examiner l’usage et d’apprécier de l’efficacité des desseins d’intimidation
de la loi pénale à l’égard de la délinquance politique (§ II).

§ I – Le recours aux mécanismes préventifs de


surveillance

En matière politique comme en matière de droit commun, la prévention des infractions


constitue depuis longtemps un mécanisme complémentaire à la politique répressive. Cet
aspect de subsidiarité ne doit toutefois pas occulter l’importance qu’il convient de reconnaître
à la prévention au sein de la politique criminelle.
Alors même que la politique préventive fait appel à des mécanismes qui ne sont pas toujours
les plus adaptés ni les plus utiles, elle témoigne néanmoins d’une prise en compte générale de
la société et de son avenir.
Si la valeur sociale que l’on veut protéger varie selon que l’on soit en présence de délits
politiques ou de droit commun 782, la vocation de la politique préventive est toutefois
commune à ces différents types de délits. Aussi n’y a-t-il pas de mécanisme exclusif de l’une
ou l’autre catégorie.
Aussi bien la police politique783 que la peine de surveillance de la haute police se retrouvent
applicables ou appliquées aux délinquants politiques comme aux délinquants de droit
commun.
Le premier mécanisme qu’il conviendra de développer porte sur la police politique. Il s’agira
d’observer que si son usage n’est pas limité à la seule délinquance politique, il s’avère
néanmoins principalement utilisé par le gouvernement de l’Empire à l’égard de faits de nature
politique. Mais ses attributions et son mode de fonctionnement qui ne relèvent d’aucun texte
légal, se retrouvent dénaturés sous la Restauration pour tomber en désuétude dès les années
1820 (A).
Le second mécanisme est de nature juridique contrairement au premier. Par la peine de
surveillance de la haute police, le législateur de 1810 a instauré un instrument dont le but est
782
En effet, la valeur sociale protégée par le régime des infractions à caractère politique concerne
systématiquement l’État en tant que pouvoir politique constitutionnellement établi ou en tant qu’organisation
générale de la Cité.
Certaines infractions tendent certes à protéger la Nation, mais il semble que cette valeur ne soit pas exclusive et
qu’elle soit une valeur complémentaire à la sauvegarde du pouvoir politique qui est toujours sous-jacente.
783
Bien que dans une moindre mesure par rapport à la surveillance de la haute police, la police politique peut en
effet s’étendre à des infractions autres que celles dont la nature est politique.
semblable à la police politique mais avec comme principales différences, la légitimité et la
« publicité ». En l’inscrivant dans l’échelle des peines pénales et a fortiori dans le domaine du
droit, le législateur a élaboré un instrument moralement moins contestable que les
gouvernements ne l’avaient fait pour la police politique (B).

A-/ Un moyen de prévention de nature politique : la police


politique

Qu’il s’agisse de prévenir des infractions de droit commun ou des infractions à caractère
politique, la police politique est, dans la théorie, le mécanisme privilégié. Il présente la
particularité de relever d’une nature officieuse et purement politique dans la mesure où il ne
fait pas partie des moyens légaux de prévention élaborés par le législateur et mis à la
disposition des juridictions. En effet, tant son organisation que son usage relèvent de la seule
volonté du pouvoir politique.
Aussi convient-il d’observer que si sa vocation de mécanisme préventif au service du pouvoir
politique est la même pour les deux régimes qui y recourent, ses attributions, son organisation
et son utilisation font en revanche l’objet d’une grande souplesse, en ce sens qu’elles varient
considérablement en fonction de ces deux régimes politiques.
La police politique est organisée très tôt au XIX ème siècle sous la forme d’un « cabinet noir »
par Napoléon Bonaparte et J. Fouché. Il s’agit alors d’un outil précieux et très utilisé dans le
cadre de la protection du pouvoir personnel de l’empereur (1°).
Cet instrument repris par le gouvernement de la Restauration subit par la suite de grands
changements. Il ne s’agit alors plus que d’un outil d’information le plus souvent détourné au
profit d’intérêts personnels de la part des membres du gouvernement. Ce dévoiement
entraînera sa suppression dans les années 1820 (2°).

1°/ Le cabinet noir sous l’Empire : des attributions arbitraires et


variées

L’un des principaux moyens de prévention de la délinquance et de la criminalité à caractère


politique sous l’Empire est la police politique. Cet instrument à la fois secret et efficace pour
le pouvoir politique est organisé par J. Fouché alors ministre de la police de Bonaparte784.
Nommé en juillet 1799 au poste de ministre de la police, J. Fouché s’est attaché rapidement et
rigoureusement à donner une nouvelle impulsion à l’institution policière française en dotant le
pouvoir politique d’une institution secrète et beaucoup plus efficace que l’institution policière
traditionnelle.
784
E. de Waresquiel et B. Yvert, op. cit., p. 49.
A la différence de la police ordinaire qui comporte au titre de ses attributions des éléments de
nature préventive à coté d’éléments de nature répressive, la police politique est d’une nature
exclusivement préventive785. En effet, les termes de l’auteur de cet article sont explicites : « si
la police est essentiellement préventive, la police politique ne peut se disculper de l’être. Elle
l’est même par excellence ».
Jusqu’à la mise en place de cette police politique, la préfecture de police de Paris et les préfets
des départements disposaient, outre leurs compétences ordinaires, de la police de
renseignement786.
Or, du fait des séditions, des insurrections et des tentatives de coups d’État, N. Bonaparte opte
pour la création d’une brigade particulière, spécialisée dans le renseignement. C’est dans ce
contexte de tensions et dans le sentiment de méfiance à l’égard des opposants politiques,
qu’est institué le « cabinet noir787 ».
Comme l’explique un auteur788, l’usage de la police politique est très fréquent en matière
politique dans la mesure où la valeur sociale à protéger est le gouvernement. L’auteur
développe l’idée selon laquelle « le délit politique blesse tout d’abord le gouvernement ; il le
tue quelquefois ; et le pouvoir qui ne l’a point saisi dès sa naissance, risque de ne plus être là
pour le punir ».
La conséquence est qu’il est « naturel » et « légitime » que le gouvernement accorde aux
infractions à caractère politique « toute la sollicitude que donne l’instinct de conservation, et
qu’il s’efforce d’en étouffer le germe de partout où il l’entrevoit ».
La police politique - ou cabinet noir - recourt très rapidement à de multiples procédés, parfois
illégaux ou amoraux, afin de renseigner le pouvoir politique sur les dangers que représentent
les opposants du régime789.
Tantôt la police politique fait appel à des indicateurs, tantôt elle recourt à des violations de
correspondances, voire parfois à des arrestations et à des détentions arbitraires 790. La police
785
Article Le Livre noir de MM. Delavau et Franchet ou Répertoire alphabétique de la police politique sous le
ministère déplorable, in. Revue française, n° VIII, mars 1829, p. 182.
786
Histoire de la police nationale, 2006. Cf. sur cette question, sur le site officiel du ministère de l’intérieur :
http://www.interieur.gouv.fr/sections/a_l_interieur/la_police_nationale/histoire/histoire-pn/view
787
Le cabinet noir est une expression synonyme de police politique. Néanmoins il existe une différence en ce que
l’expression de police politique semble plus générale. Cette dernière désigne la notion de police préventive c’est-
à-dire le mécanisme par lequel on poursuit l’obtention de renseignements, tandis que le cabinet noir désigne
matériellement et institutionnellement l’organisation qui poursuit ce but.
788
Article Le Livre noir de MM. Delavau et Franchet, op. cit., p. 182.
789
Elle procède par le biais de la tenue de fichiers de données ainsi que par l’élaboration et l’envoi à l’empereur
quotidiennement de bulletins de renseignements.
790
La vocation de surveillance des délits est rapidement dévoyée par l’utilisation étendue et arbitraire qu’en font
les gouvernements en l’étendant à une surveillance des opinions. Cf. article Le Livre noir de MM. Delavau et
Franchet, op. cit., p. 184.
politique en tant qu’instrument « destiné à la sûreté de l’État plus que de la société 791 »
s’inscrit dès lors dans le cadre d’un régime d’exception, en dehors du droit et de la légalité, et
ayant une grande influence sur le pouvoir politique.
Avec la chute de l’Empire et l’avènement de la première Restauration, le cabinet noir ne
disparaît pas pour autant et conserve sa raison d’être792, mais ses procédés semblent désormais
plus modérés et plus limités.

2°/ Le cabinet noir sous la Restauration : des attributions limitées


à un simple usage d’information

Selon E. Daudet793 le rôle de la police politique sous la Restauration diverge de ce qu’il était
sous l’Empire. En effet, le cabinet noir ne se cantonne plus qu’à son rôle originaire de
renseignement, et devient un véritable instrument d’information.
L’objectif du cabinet noir reste néanmoins commun avec celui qui avait été fixé par
l’empereur. Pour Louis XVIII comme pour Napoléon I er en son temps, cet instrument
politique lui permet de connaître et d’identifier ses ennemis. En outre, le cabinet noir permet
aussi de « pénétrer leurs intrigues, conjurer leurs attaques [et] déjouer leurs menaces794 ».
La surveillance qu’exerce le cabinet noir est relativement large dans la mesure où elle s’étend
aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur de la France795.
A l’extérieur, cette surveillance concerne les bannis796, certains haut fonctionnaires797 voire
même certains membres de la famille royale798.

Restauration, Paris, 1912, p. II.


793
Ibid., p. I.
Cet auteur explique que sous la Restauration, à la différence de l’Empire qui faisait usage du cabinet noir de
manière très étendue, « on ne relève à son compte [la police politique] ni des arrestations ténébreuses, ni des
détentions arbitraires, ni des exécutions à peine précédées de simulacres de jugement ».
En outre, à travers les bulletins quotidiens transmis à l’empereur, le cabinet noir jouait un rôle direct dans
certaines décisions impériales. Selon E. Daudet, ce rôle est considérablement limité sous la Restauration dans la
mesure où la police politique « ne pèse pas sur les décisions gouvernementales ».
794
Ibid., p. III.
795
Ibid., p. XI.
796
Il s’agit principalement des régicides frappés par les proscriptions prononcées par l’article 6 la loi du 12
janvier 1816. Cf. annexe n° 5.
Malgré l’exil des régicides, cette surveillance s’explique par le fait qu’ils commencent à publier des pamphlets et
des libelles séditieux qui font craindre au gouvernement de Louis XVIII la préparation de complots.
797
Notamment J. Fouché qui a été éloigné de Paris et qui se sent menacé par la haine des ultraroyalistes.
798
C’est le cas du duc d’Orléans qui s’obstine de manière mystérieuse à ne pas rentrer en France.
A l’intérieur, la surveillance du cabinet noir est tout aussi étendue 799 en ce qu’elle concerne
aussi bien les étrangers qui résident en France, que les ambassadeurs, les anciens serviteurs de
l’empereur non frappés de proscription800 et les chefs de file du parti des Ultras801.
En dépit des missions du cabinet noir qui semblent être les mêmes entre l’Empire et la
Restauration, les moyens dont il dispose se sont d’une certaine manière « modérés », en ce
sens qu’ils ont été considérablement limités.
Un facteur important témoigne de cette modération du cabinet noir par rapport à la période de
l’Empire. Désormais, la direction et l’organisation de ce cabinet ne relèvent plus de la
compétence du ministre de la police générale, mais de la compétence du directeur des
postes802.
Ce changement d’autorité hiérarchique de tutelle du cabinet noir en faveur du directeur des
postes, illustre l’idée selon laquelle l’usage de la police politique va se limiter à une simple
surveillance des individus par la seule interception de leurs correspondances.
Le ministre de la police générale est, quant à lui, réduit au rang d’une simple direction du
ministère de l’intérieur803. Il conserve toutefois ponctuellement quelques pouvoirs de
surveillance.
C’est en effet le ministre de la police générale qui est temporairement compétent quant à la
mission de surveillance des individus proscrits par l’article 2 de l’ordonnance du 24 juillet
1815804.
Néanmoins, cette méthode est peu concluante pour le gouvernement dans la mesure où les
agents du cabinet noir ne font pratiquement aucune découverte intéressant la sûreté de
l’État805.
Ce manque d’efficacité s’explique par deux raisons. D’une part, l’existence du cabinet noir est
« trop connue pour qu’un homme politique confie à la poste les choses qu’il veut cacher », et

799
Cette opinion est affirmée entre autres par R. Charvin, op. cit., p. 112. Selon lui, la police politique joue « un
grand rôle » sous la Restauration dans la mesure où ses attributions sont variées comme le contrôle des
correspondances ou encore la surveillance des personnalités politiques.
800
Il s’agit de tous ceux qui, quoique fidèles à Napoléon Ier, n’ont joué qu’un rôle secondaire lors des Cent-Jours.
801
Particulièrement Chateaubriand dont l’attitude semble louche et hostile pour le gouvernement de Louis XVIII.
Cf. E. Daudet, op. cit., pp. 252 s.
802
Cf. E. Daudet, op. cit., p. XII. Cet auteur explique que le directeur des postes nomme et gouverne le personnel
du cabinet noir. Il s’agit d’un « personnel de choix et de confiance, que nul ne connait et qui travaille dans
l’ombre. Ces messieurs, ajoute-t-il, sont chargés d’ouvrir les lettres particulières et quand elles leur paraissent
mériter d’être lues par le gouvernement, d’en prendre copie avant de les réexpédier ou de les détruire ».
803
Histoire de la police nationale, op. cit.
804
Cf. annexe n° 94.
805
E. Daudet (op. cit., p. XIII) explique que les agents du cabinet noir ne font pratiquement aucune découverte
dont la divulgation soit profitable au gouvernement, tout au plus mettent-ils la main sur « des aveux et des
confidences des personnages haut placés, qui éclairent d’un jour inattendu des situations privées… ».
d’autre part, parce que les agents du cabinet noir choisissent aléatoirement, par le seul fait du
hasard, les correspondances dont ils prennent connaissance806.
Dès lors, selon E. Daudet807 le cabinet noir ne présente aucune utilité sérieuse à la chose
publique. Tout au plus représente-t-il un « outil d’information » qui sera exploité dans les
heures de crise808.
Une opinion similaire est développée par G. de Bertier de Sauvigny, l’un des plus éminents
spécialistes de la période de la Restauration. Pour cet auteur, le cabinet noir ne fait que
rapporter des petits « potins » à Louis XVIII809.
Tout au plus, le cabinet noir est-il utilisé par certains membres du gouvernement comme
E. Decazes. Ce dernier, dans un but de contre-attaque face aux menées des Ultras, se sert du
cabinet noir afin de faire relever dans les correspondances privées de ses adversaires des
« paroles désobligeantes pour le roi », ce qui a pour effet de les « discréditer » aux yeux du
roi810.
En conséquence, eu égard au manque d’efficacité et aux dérives du cabinet noir, celui-ci est
supprimé dans les années 1820. La date de sa suppression ne peut être davantage précisée
dans la mesure où les auteurs ne sont pas nécessairement en accord sur cette date.
E. Daudet811 considère qu’elle prend fin en 1821 tandis que J. Viaud 812 fixe la date de son
abolition à l’année 1828 par une décision du ministère Martignac.
Si le cabinet noir fut dissous officiellement à la fin du régime de la seconde Restauration, la
police politique devait néanmoins revoir le jour à partir de la troisième République. Le cabinet
noir est à l’origine de l’institution actuelle des renseignements généraux813.
Durant la période de la Monarchie de Juillet, de la deuxième République et du second Empire,
l’absence de police politique n’empêche par les gouvernements de se protéger de la
délinquance à caractère politique par d’autres moyens préventifs.

806
Ibid., p. XII.
807
Ibid., p. XV.
808
Il faut y voir ici une sorte d’outil « médiatique » dont le gouvernement peut se servir pour écarter des
membres d’opposition de la scène politique, en utilisant des informations étrangères à la sûreté de l’État mais qui
portent sur la vie privée des personnes.
809
G. de Bertier de Sauvigny, La Restauration, 1974, p. 128.
810
Ibid., p. 150.
811
E. Daudet, op. cit., p. II.
812
Cf. J. Viaud, op. cit., p. 140 note 1. Selon cet auteur la raison de l’abolition du cabinet noir par le
gouvernement Martignac s’explique par la contestation que faisait ce gouvernement de la « violation constante
du secret des lettres ». Le ministère Martignac fut particulièrement sensible aux violations de correspondances
dont se rendait coupable la police politique depuis de nombreuses années.
813
J.-M. Berlière et M. Vogel, De la police des chemins de fer aux renseignements généraux, in. Aux origines de
la police politique républicaine, 2008. http://www.criminocorpus.cnrs.fr/article339.html
C’est ainsi, qu’au titre des mécanismes de surveillance élaborés par les gouvernements du
XIXème siècle, la deuxième République institue un outil de surveillance particulièrement
efficace par un décret du 28 juillet 1848814.
Cette loi permet en effet, outre la formalité de la déclaration préalable, de placer sous la
surveillance d’un agent de l’État tous les clubs et les sociétés politiques 815 de manière à
contrôler leur respect de « l’ordre public et de la défense sociale ».
Cet outil de surveillance diffère néanmoins du mécanisme de surveillance institué par la loi du
10 décembre 1830816 sur les crieurs publics. A la différence de la loi du 28 juillet 1848 qui
institue une surveillance a posteriori, la loi du 10 décembre 1830 institue un moyen de
surveillance a priori en enjoignant aux crieurs publics de procéder à une déclaration préalable
du contenu de leurs discours. Cette loi concourt, bien qu’inefficacement, à un impératif de
surveillance et de contrôle de la société.
Néanmoins ces deux derniers mécanismes de surveillance présentent une nature
fondamentalement différente de la police politique en ce qu’ils relèvent de lois et sont en
conséquence des moyens légaux mis à la disposition du pouvoir judiciaire.
Malgré la disparition de la police politique et parallèlement à l’apparition de certains
mécanismes spécifiques de surveillance, il convient de constater qu’un mécanisme de nature
plus générale a survécu depuis l’époque napoléonienne. Il s’agit de l’instrument juridique de
la surveillance de la haute police, lequel sera particulièrement apprécié des gouvernements et
très utilisé par les juridictions.

B-/ Un moyen de prévention de nature juridique : la


surveillance de la haute police

Qu’il s’agisse de délinquance de droit commun ou de délinquance politique, la loi prévoit


aussi bien des peines de nature répressive que des peines de nature préventive. Parmi ces
dernières, l’une des plus usuelles au XIXème siècle est le placement sous surveillance de la
haute police.
C’est avec le Code pénal de 1810 que la peine de surveillance de la haute police fait son
apparition dans le droit français. Le but de cette peine est alors de placer un individu qui a été
condamné pénalement, une fois sa peine purgée, « sous l’œil de l’autorité » publique afin que

814
Cf. annexe n° 95.
815
R. Charvin, op. cit., p. 156.
816
Cf. annexe n° 96.
cette dernière puisse surveiller sa conduite et « se rendre compte de ses moyens d’existence et
connaître toutes ses actions817 ».
En conséquence, un individu condamné à une peine perpétuelle ne peut pas faire l’objet d’une
telle mesure. Ce principe résulte d’un arrêt du 13 septembre 1834 818 de la Cour de cassation,
au terme duquel la Haute juridiction considère que « la peine de la surveillance de la haute
police ne peut être appliquée qu’aux condamnés à des peines temporaires : lorsqu’elle a été
prononcée accessoirement à une peine perpétuelle, il y a lieu d’annuler cette partie de
l’arrêt ».
Aussi est-il nécessaire que l’individu ait recouvré sa liberté pour pouvoir appliquer la peine de
surveillance de la haute police à son égard. Tout individu subissant un nouvel
emprisonnement verra la peine de surveillance suspendue durant la période d’incarcération.
Telle est la position de la Cour de cassation, qui dans un arrêt du 5 septembre 1840 819,
considère que « le renvoi sous la surveillance de la haute police est une peine consistant en
certaines restrictions à l’état de liberté, et qui ne peut, dès lors, être subie que par un individu
en liberté. En conséquence, si le condamné à la surveillance vient à commettre un autre délit
pour lequel un emprisonnement est prononcé contre lui, l’exécution de cette peine nouvelle
interrompt l’exécution de la peine de surveillance, laquelle ne reprendra son cours qu’à
l’expiration de l’emprisonnement ».
La peine de surveillance de la haute police est définie par P. de Croos 820 comme une peine
privative de droits, qui emporte « restriction de la liberté, par rapport à la libre circulation, à
la libre résidence, en la personne de celui qui y est soumis ».
De la même manière, elle est définie par A. Giraud 821 comme « une peine accessoire822,
conséquence d’une autre peine, qui restreint pour certains condamnés le droit qu’a chaque
citoyen d’aller de venir sur tout le territoire [de l’Empire] et qui est une sorte de
bannissement non infamant ».

817
P. de Croos, De la surveillance de la haute police, in. La France judiciaire, 1ère partie, 1878-79, pp. 393-394.
818
Cf. l’arrêt Perrier, Cass. Ass. du 13 septembre 1834, Journal du Droit Criminel, 1834, art. 1412, pp. 268 et
269. Cf. annexe n° 97.
819
Cass. Crim., 5 septembre 1840, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1840, I, p. 341. Cf. annexe n° 98.
820
P. de Croos, op. cit., p. 394.
821
A. Giraud, De la surveillance de la haute police et de la réhabilitation, Paris, 1862, p. 9.
822
Sur le caractère accessoire de la peine de surveillance de la haute police, cf. l’arrêt confirmatif de la Chambre
correctionnelle de la Cour d’appel de Paris du 7 juin 1851, in. Recueil Sirey-Devilleneuve, 1851, II, pp. 351 et
352. Il résulte de cet arrêt que la surveillance de la haute police, « quand elle est la conséquence de la peine
appliquée, suit nécessairement le sort de cette peine. Si donc la peine principale est absorbée par une autre
condamnation à une peine plus élevée dans l’échelle pénale, la surveillance résultant de la première
condamnation disparaît. En sorte que, si la seconde condamnation vient, elle, à être effacée plus tard par une
amnistie, le condamné est à l’abri de toute surveillance ».
De plus, A. Giraud illustre l’idée selon laquelle cette peine est éminemment de nature
préventive et non répressive dans la mesure où son existence est motivée par la seule
appréhension de périls à venir.
Dès lors, comme l’a reconnue le tribunal civil de Riom dans un jugement du 22 avril 1841 823,
« la surveillance de la haute police ne prive pas celui qui y est assujetti de l’exercice de ses
droits civils, civiques et politiques, et notamment de son droit à concourir aux élections
municipales ».
Pourtant il convient d’observer que le régime de cette peine évolue considérablement d’un
gouvernement à l’autre. Dans sa rédaction originelle824, la disposition relative à la peine de
surveillance de la haute police prévoit que le condamné peut être exempté de cette peine s’il
présente une caution de bonne conduite dont le montant est ordinairement de 100 Francs.
Moyennant cette caution, le libéré récupère le « plein exercice de sa liberté825 ».
Or, l’application de cette disposition relative au versement d’une caution est facultative et ne
s’impose pas au gouvernement qui se réserve toujours la possibilité de refuser cette caution.
A défaut de fournir une caution, - que l’administration la refuse ou que l’individu ne puisse
pas s’en acquitter, - l’individu demeure à la disposition du gouvernement qui peut, par voie
administrative, imposer son éloignement de certains lieux et l’établissement de sa résidence
en un lieu déterminé.
En cas de désobéissance à ces règles, l’individu est considéré comme étant en état de rupture
de ban826. C’est l’article 45827 du Code pénal de 1810 qui envisage cette hypothèse et prévoit
l’arrestation et la détention de l’individu pendant une durée qui ne peut excéder le délai fixé
par la peine de surveillance de la haute police.
Notons toutefois que certains critères fixés par cette loi ne sont pas une innovation du Code
pénal. En effet, on trouvait déjà sous l’Ancien Régime, à travers certaines ordonnances

823
Trib. Civ. de Riom, 22 avril 1841, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1841, II, p. 430. Cf. annexe n° 99.
824
Art. 44 du Code pénal de 1810. Cet article disposait : « L'effet du renvoi sous la surveillance de la haute
police de l'État, sera de donner au gouvernement, ainsi qu'à la partie intéressée, le droit d'exiger, soit de
l'individu placé dans cet état, après qu'il aura subi sa peine, soit de ses père et mère, tuteur ou curateur, s'il est en
âge de minorité, une caution solvable de bonne conduite, jusqu'à la somme qui sera fixée par l'arrêt ou le
jugement : toute personne pourra être admise à fournir cette caution. Faute de fournir ce cautionnement, le
condamné demeure à la disposition du gouvernement, qui a le droit d'ordonner, soit l'éloignement de l'individu
d'un certain lieu, soit sa résidence continue dans un lieu déterminé de l'un des départements de l'Empire ».
825
Cf. P. de Croos, op. cit., p. 394.
826
Cette infraction à part entière est relativement fréquente dans la première moitié du XIX ème siècle.
827
Art. 45 : En cas de désobéissance à cet ordre, le gouvernement aura le droit de faire arrêter et détenir le
condamné, durant un intervalle de temps qui pourra s'étendre jusqu'à l'expiration du temps fixé pour l'état de la
surveillance spéciale.
royales des XVIIème et XVIIIème siècles828, une réglementation portant interdiction de certains
séjours, assignation à résidence et établissant des sanctions en cas de rupture de ban829.
Mais ce régime, à l’image de toute règle de droit pénal, n’est pas immuable ; il est modifié par
trois reprises au cours du XIXème siècle830. La première réforme, illustrant le libéralisme que
poursuit le gouvernement de la Monarchie de juillet, date de l’année 1832. Elle résulte
précisément de la loi du 28 avril 1832 relative à la réforme du Code pénal et du Code
d’instruction criminelle831.
L’objet principal de cette réforme concernant la surveillance de la haute police, est de
procéder à la suppression de la faculté de se racheter de la surveillance par le cautionnement.
Les motivations qui ont poussé à cette réforme s’expliquent d’une part du fait que ce système
constituait une loi très inégalitaire, et d’autre part du fait que ce mécanisme de rachat de la
peine de surveillance de la haute police présentait l’inconvénient de ne bénéficier réellement
qu’aux individus les plus malhonnêtes832.
Le nouvel article 44833 du Code pénal établi un régime à la fois plus égalitaire en supprimant
le mécanisme du cautionnement et plus souple quant au mode de désignation du lieu de
résidence du condamné. Ce dernier dispose désormais du droit de désigner, avant sa
libération, sa prochaine résidence.
L’une des plus grandes avancées réside dans le fait que dorénavant, le condamné peut changer
de lieu de résidence de manière peu contraignante, simplement en avertissant le maire de la
commune qu’il veut quitter, trois jours avant son départ, afin d’obtenir de plein droit de ce
dernier une feuille de route déterminant son itinéraire834.
828
Cf. entre autres l’ordonnance criminelle de 1670 ou encore les déclarations des 21 mai 1682, 29 avril 1687, 25
juillet 1700, 8 janvier et 12 mars 1719, 5 juillet 1722, 4 mars 1724 et 5 février 1751.
829
P. de Croos, op. cit., p. 394.
830
Outre ses modifications textuelles, le régime de la surveillance peut être plus ou moins étendu en fonction des
périodes et des gouvernements. En témoigne une circulaire datée du 31 mars 1815, du ministre de la police
générale à destination des préfets. Cette circulaire prise lors des Cent-Jours, demande aux préfets de limiter
l’étendue et les effets de la surveillance de la haute police. Selon le ministre, « il faut abandonner les errements
de cette police d'attaque, qui sans cesse agitée par le soupçon, sans cesse inquiète et turbulente, menace sans
garantir et tourmente sans protéger. Il faut se renfermer dans les limites d'une police libérale et positive ».
Cf. annexe n° 100.
831
Moniteur Universel, jeudi 3 mai 1832, n° 124, p. 1153. Cf. annexe n° 4.
832
En effet, selon P. de Croos (op. cit., p. 394), ce système laissait « la société sans protection contre les
condamnés, les plus habiles ordinairement et les plus malintentionnés, surtout ceux des grandes villes, qui
parvenaient à se procurer la caution ».
833
Art. 44 : L'effet du renvoi sous la surveillance de la haute police sera de donner au gouvernement le droit de
déterminer certains lieux dans lesquels il sera interdit au condamné de paraître après qu'il aura subi sa peine. En
outre, le condamné devra déclarer, avant sa mise en liberté, le lieu où il veut fixer sa résidence ; il recevra une
feuille de route réglant l'itinéraire dont il ne pourra s'écarter, et la durée de son séjour dans chaque lieu de
passage. Il sera tenu de se présenter, dans les vingt-quatre heures de son arrivée, devant le maire de la commune ;
il ne pourra changer de résidence sans avoir indiqué, trois jours à l'avance, à ce fonctionnaire, le lieu où il
propose d'aller habiter, et sans avoir reçu de lui une nouvelle feuille de route.
834
Cf. P. de Croos, op. cit., p. 395.
De plus, les peines de détention subordonnées aux cas de rupture de ban835 sont adoucies.
Désormais le maximum légal est fixé à cinq années 836 et non plus à un délai correspondant au
temps fixé à la peine de la surveillance qui pouvait parfois s’étendre jusqu’à une dizaine
d’années.
Par ailleurs il ne revient plus à l’autorité administrative de se prononcer sur la durée de
l’emprisonnement, mais au tribunal correctionnel.
P. de Croos illustre bien la différence de régime de la peine de surveillance de la haute police
entre le système de 1810 et celui de 1832. Selon lui, sous l’empire du Code pénal de 1810,
« le libéré qui n’avait pu fournir caution demeurait, toute la durée de sa surveillance, dans
une sorte de captivité dans la commune qui était assignée, tandis que la loi de 1832 lui
rendait sa liberté presque entière, sous la seule obligation d’informer l’autorité de ses
changements de résidence ».
Or, en pratique les innovations apportées par cette loi sont insuffisantes et ne permettent pas
de limiter outre mesure les récidives. C’est pourquoi les améliorations du régime de la peine
de surveillance de la haute police instituées par la loi d’avril 1832 ne seront applicables
qu’une vingtaine d’années seulement.
Le régime de cette peine est renforcé par un décret du 8 décembre 1851 837 qui rétablit le
régime de résidence obligée avec interdiction générale du séjour dans Paris et sa banlieue838.
En revanche les autres caractéristiques de la peine demeurent les mêmes. Le cautionnement
n’est pas rétabli et le tribunal correctionnel demeure compétent pour fixer la durée de la
détention pour l’individu coupable d’une rupture de ban.
Notons qu’en outre, une circulaire destinée au préfet de police vient confirmer et témoigner de
la crainte qu’inspirent au gouvernement les individus placés sous surveillance de la haute
police à l’image des sociétés secrètes839.
Dans cette circulaire, le ministre répute lesdits individus en véritables ennemis politiques dont
il faut se prémunir et contre les actes desquels il faut se préserver. Cette circulaire permet

835
En outre, la jurisprudence considère qu’en matière de rupture de ban, en vertu de l’article 45 du Code pénal, il
ne peut pas y avoir de complicité. Cela résulte d’un arrêt de la Cour impériale de Rennes du 2 janvier 1862. Aux
termes de cet arrêt, « en matière de rupture de ban de surveillance de la haute police, la loi pénale ne reconnaît
pas de complicité ». Cf. annexe n° 101.
836
Art. 45 : En cas de désobéissance aux dispositions prescrites par l'article précédent, l'individu mis sur la
surveillance de la haute police sera condamné par les tribunaux correctionnels à un emprisonnement qui ne
pourra excéder cinq ans. Cf. annexe n° 4.
837
Cf. annexe n° 102.
838
Ce régime d’interdiction de séjour est étendu par la suite à l’agglomération lyonnaise, par un décret du 9
juillet 1852, cf. annexe n° 103.
839
Cf. annexe n° 104.
aussi de comprendre l’utilité que se font les gouvernements de la peine de surveillance de la
haute police, en tant que mécanisme visant à surveiller et à éloigner les individus subversifs
des institutions politiques.
Le système institué par le décret de 1851 prendra fin sous la troisième République par le biais
de la loi des 23 et 30 janvier 1874840, laquelle s’inspirera largement du système de 1832.
D’après ce nouveau régime, le gouvernement dispose du droit de déterminer « certains lieux
dans lesquels il est interdit aux libérés de paraître ». En outre l’individu doit déclarer, au
moins quinze jours avant sa mise en liberté, le lieu où il souhaite fixer sa résidence. A défaut
de cette déclaration, c’est au gouvernement qu’il appartient de fixer le lieu de résidence.
Enfin, le condamné à la surveillance doit respecter un délai minimum de six mois avant de
changer de lieu de résidence841.
En dépit des volontés des législateurs de rendre ce mécanisme de surveillance de la haute
police le plus efficace possible pour la société et dans l’intérêt du condamné, l’effet contraire
s’est produit842.
En effet les statistiques ont montré que ces lois ne permettaient ni d’amender le coupable qui
devenait un paria, ni d’ôter aux délinquants les plus zélés leurs moyens de nuire 843. Selon P.
de Croos, la surveillance produit « les plus regrettables conséquences par suite de
l’antagonisme qu’elle établit entre la société et les libérés. Pour les amendés comme pour les
mauvais, elle est une cause de répulsion, un obstacle au travail et au reclassement
désirable ».

840
Cf. annexe n° 105.
841
Une exception est toutefois établie. Ce délai peut ne pas être respecté si l’individu obtient une autorisation du
ministre de l’intérieur. De même, dans certains cas assez restreints, il peut directement faire une telle demande
au préfet s’il s’agit de se déplacer à l’intérieur du département ou bien dans certains cas d’urgence et à titre
provisoire seulement.
Par ailleurs le délai de six mois vaut pour chaque déplacement et pas seulement pour la première résidence.
842
Cette peine illustre très bien l’immense fossé qui existe entre la théorie et la pratique. Comme l’ont expliqué
certains auteurs, l’idée d’une surveillance dans un but préventif peut être une idée séduisante en théorie, or son
application est constitutive de graves inconvénients. Cf., la correspondance de P.-A. Fanet, juge d’instruction à
Bayeux, adressée à un conseiller de la Cour impériale de Paris, in. Revue critique de législation et de
jurisprudence, T. XXVI, 1865, pp. 468, 469, 472 et 473.
Le juge Fanet explique que la surveillance de la haute police est « une idée incontestablement bonne par le but
qu’elle se propose, et qui de plus pourrait avoir chance, si elle était d’une application pratique possible, […] de
contribuer dans une certaine proportion à moraliser ceux qu’elle concerne directement, et d’arrêter par suite,
dans une certaine mesure, la progression si affligeante des récidives ». Or, ce magistrat ajoute plus loin que cette
peine, dans l’état de la législation, produit de funestes effets et qu’elle entraîne une « impossibilité matérielle,
malgré la bonne volonté [des individus qui y sont condamnés], de se procurer des moyens d’existence licites ».
C’est pourquoi, il conviendrait selon lui, de favoriser un élément de « moralisation » en modifiant l’organisation
des mécanismes de la peine de surveillance de la haute police de façon à remédier au fait selon lequel ils
contribuent le plus souvent à faire considérer l’individu condamné à la surveillance « brutalement et avec
mépris ». Cet élément de moralisation consisterait globalement en la mise en place dans chaque canton, d’un
atelier public au sein duquel le condamné pourrait « trouver sûrement et immédiatement un travail suffisamment
rémunéré pour le faire vivre », ce qui permettrait d’aboutir à son amendement.
843
Cf. P. de Croos, op. cit., pp. 397 et 400.
Cette surveillance fait entrer le délinquant dans un cercle vicieux duquel il est pratiquement
impossible de sortir. Le délit engendre la surveillance, laquelle entraîne pour l’individu qui y
est condamné dans une impossibilité pratique de trouver un travail 844, et sans ressources,
l’individu est contraint le plus souvent de recourir au délit.
En atteste l’opinion du juge d’instruction P.-A. Fanet 845 qui constate qu’une grande part de la
récidive846 est constituée par des individus en état de rupture de ban ou de vagabondage eu
égard à la situation précaire dans laquelle les a plongé la peine de surveillance de la haute
police. Il explique que « d’après les statistiques, […] le chiffre des récidives est
singulièrement grossi précisément par les délits négatifs de vagabondage, mendicité, rupture
de ban, ainsi que par les délits et crimes positifs, tant contre les propriétés que contre les
personnes, auxquels les soumis à la surveillance et repris de justice se sont livrés bien plutôt
par suite des exigences de la situation […] que par la perversité même de leurs instincts ».
De nombreux juristes expriment cette idée. Citons entre autres un juge d’instruction de
Villefranche qui écrit en 1864, qu’il « n’est pas rare de voir les individus frappés de cette
peine s’abandonner au découragement, entreprendre une lutte désespérée contre la loi, et se
livrer ouvertement à l’oisiveté et au vagabondage, entassant condamnations sur
condamnations, passant d’un tribunal à un autre, et ne sortant de prison que pour y entrer
peu de temps après847 ».
De la même manière pour le magistrat Gouin848, procureur du roi à Guingamp, « la
surveillance replonge et endurcit le condamné dans le vice ; […] elle cause l’effet qu’elle a
puni, […] elle est exorbitante, en ce qu’elle constitue une peine, en ce qu’elle succède à
l’expiation d’un délit ; […] elle est insuffisante et surabondante comme moyen de police et de
précaution, en ce que la loi offre des difficultés qui s’opposent à son exécution, […] elle est
funeste pour les condamnés, en ce qu’elle crée l’incorrigibilité ».

844
Sur cet aspect, cf. P.-A. Fanet, op. cit., p. 469. Ce juge d’instruction illustre la situation très récurrente chez les
individus condamnés à une peine de surveillance, selon laquelle en les « cantonnant dans une résidence obligée,
ils ne peuvent aller chercher de travail ailleurs ».
845
Ibid.
846
La surveillance produit des effets néfastes sur la criminalité en ce qu’elle constitue une cause certaine et
directe d’une partie des récidivistes. Cette idée est très bien résumée à travers cette phrase de P. de Croos, op.
Cit, p. 401 : « la surveillance fait plus de récidivistes que n’en fait le système des maisons centrales ».
847
Ce magistrat, M. Auzouy est cité par P. de Croos, Ibid., p. 402. Hélas devant l’absence de référence sur les
sources consultées par l’auteur, nous ne pouvons en dire plus sur l’origine de cette source.
848
Revue critique de législation et de jurisprudence, 1840, p. 272
Notons une dernière particularité d’ordre purement juridique. Il s’agit d’observer que la peine
de surveillance de la haute police peut être envisagée soit à titre de peine principale, soit à
titre de peine accessoire849.
Or, lorsque l’on est en présence d’une infraction ayant une coloration politique, cette peine
n’est jamais envisagée au titre d’une peine accessoire, mais seulement en tant que peine
principale.
La peine de surveillance de la haute police disparaitra tardivement. Elle sera abrogée par
l’article 19 de la loi du 27 mai 1885850 relative à la relégation des récidivistes. Elle sera
remplacée par la peine de notion de défense faite à un condamné de paraître dans certains
lieux.
Si l’objectif de la peine de surveillance de la haute police au même titre que celui du cabinet
noir relève d’une nature purement préventive, les législateurs au fil du XIX ème siècle vont
également assortir leur politique criminelle d’un caractère préventif en recourant à l’égard de
certaines infractions à une pénalité plus sévère. L’aspect préventif s’explique par l’idée de la
contrainte psychologique que va constituer la rigueur de la peine.

§ II – Le rôle préventif d’une répression plus sévère


à travers la contrainte psychologique de la
peine

849
La peine de surveillance de la haute police peut en effet se manifester en tant que peine principale ou peine
accessoire. Rappelons qu’elle concerne aussi bien les crimes et délits de droit commun que les infractions à
caractère politique.
Or, ce n’est qu’au titre de peine principale que la surveillance de la haute police est envisagée en matière de
sûreté de l’État. Elle correspond à deux hypothèses particulières. La première résulte de l’article 100 du Code
pénal et concerne certains faits de sédition. Il s’agit en l’espèce de toute personne qui, bien qu’ayant participé au
sein d’une bande armée, mais sans y exercer de commandement ou toute autre fonction, s’est retirée de la bande
armée sans résistance, dès le premier avertissement de l’autorité publique.
La seconde hypothèse, résulte de l’article 108 du Code pénal et concerne certains cas de complots et autres
crimes attentatoires à la sûreté de l’État. Ces cas correspondent aux situations dans lesquelles des membres du
complot se seront livrés à des actes de délation procurant ainsi l’arrestation des autres membres du complot.
Dans ces deux hypothèses, la loi ne prévoit aucune peine d’amende ni d’emprisonnement, la seule peine
applicable est celle de la surveillance.
Néanmoins il est important de noter que cette peine est facultative et qu’en conséquence, le juge a toute latitude
pour la prononcer ou non.
A côté de la peine de surveillance de la haute police en tant que peine principale, l’utilisation majeure de cette
peine se fait à l’égard de qualifications pénales qui l’envisagent en tant que peine accessoire. Mais il convient de
noter qu’aucun des articles qui prévoient l’usage de cette peine à titre accessoire, n’est relatif à une infraction à
caractère politique. Tous ces articles sans exception sont relatifs au droit commun. Il s’agit des articles 67, 221,
246, 271, 282, 308, 315, 317, 320, 334, 335, 343, 388, 389, 401, 416, 418, 419, 420, 444 et 452 du Code pénal.
Tout au plus serait-il loisible d’assimiler l’article 221 à une infraction à caractère politique, eu égard la nature de
cette infraction, dans la mesure où elle concerne les chefs d’une rébellion et la provocation à la rébellion.
Toutefois, si l’on se réfère au contenu de la loi du 8 octobre 1830 (cf. supra, Première partie, Titre II, Chapitre
2 ; et cf. également annexe n° 18), l’article 221 n’est pas considéré par le législateur comme une infraction
politique.
850
Cf. annexe n° 106.
Dès l’époque des Lumières et la profusion des idées de l’École classique, la nature et les
enjeux de la peine en matière criminelle sont développées et pensées sous un aspect
essentiellement utilitariste851.
A travers l’aspect utilitariste de la peine, émerge l’idée d’une nature préventive pour les
jurisconsultes et les penseurs de l’École classique 852. Ce caractère préventif résulte de l’impact
même que produit la rigueur d’une peine sur l’ensemble de la société.
Comme l’illustre G. Filangieri853, l’un des desseins de la peine est « d’éloigner les hommes du
crime par le spectacle des maux auxquels ils s’exposeraient en le commettant ». Cette notion
constitue un des principaux fondements à la volonté préventive qui pénètre la législation
pénale en général et notamment la répression du délinquant politique au XIXème siècle (A).
En outre, le régime répressif applicable aux délinquants politiques atteste particulièrement
bien de cet aspect préventif à travers la volonté intimidatrice déployée au sein de la loi par les
législateurs de cette période (B).

A-/ L’aspect théorique de la contrainte psychologique comme


fondement des législations pénales du XIXème siècle

Lorsque G. Filangieri rédige la Science de la législation en 1799, la même année P.J.A. Von
Feuerbach publie les deux volumes de son ouvrage intitulé Révision des principes et des
notions fondamentales de droit pénal854.
Pour ce professeur allemand, à travers la menace qu’elle représente dans l’esprit du
délinquant potentiel, la peine doit servir de mesure préventive. Selon lui, la menace de la
peine produit une « coaction psychologique » dans l’âme des citoyens. Le mécanisme de
contrainte psychologique à travers la menace (Drohung) de la peine est tout aussi important
que l’autre but de la peine qu’est l’exécution de celle-ci (Verhängung)855.

851
Cet aspect de la peine est l’une des nombreuses différences qui séparent cette École de l’École positive dans
la mesure où cette dernière n’admet pas la peine dans son échelle de valeurs. A défaut de peine, elle préconise
l’élaboration de mesures de sûreté destinées à juguler l’état dangereux du délinquant. L’École positive s’inscrit
en effet dans la recherche de mesures tendant au double objectif de traitement et d’intimidation.
852
La notion de dissuasion à travers la pénalité est un aspect important de la doctrine classique. En effet l’École
classique considère que la loi doit punir sévèrement afin de détourner les hommes de commettre certains crimes.
Cf. R. Charvin, op. cit., p. 427.
853
G. Filangieri, op. cit., Tome IV, pp. 15-16. Cf. supra, Première partie, Titre I, Chapitre I, Section I, § II, B.
854
Paul Johann Anselm von Feuerbach, Revision der Grundsätze und Grundbegriffe des positiven peinlichen
Rechts, Erfurt, 1799.
855
P.J.A. von Feuerbach, Ibid., Tome I, Chapitres I et II. Nous ne pouvons préciser davantage de renseignements
sur l’ouvrage en question dans la mesure où il est introuvable dans sa version française. Aussi nous reportons-
nous aux nombreux auteurs qui développent l’idée de contrainte psychologique de la peine théorisée par
Feuerbach. Cf. à ce titre notamment J. Pradel, Histoire des doctrines pénales, p. 41 ; M. Ancel, La défense
sociale, p. 47 ; ou encore J.-L. Vieillard-Baron et Y. C. Zarka, Hegel et le droit naturel moderne, 2006, p. 73.
Cette théorie tendant à considérer la peine comme un mécanisme préventif développée par G.
Filangieri et P.J.A. Feuerbach est reprise et particulièrement bien analysée par J. Bentham en
1868.
Pour ce juriste anglais, il convient de partir du principe selon lequel les individus ne
conçoivent leurs intérêts que sous le rapport du plaisir et de la peine. La peine qui est
synonyme de « punition », est définie par J. Bentham856 comme le fait « d’infliger un mal à un
individu, avec une intention directe par rapport à ce mal, à raison de quelque acte qui paraît
avoir été fait ou omis ».
Pour ce juriste, certes la peine doit être la contrepartie du mal occasionné mais cette idée seule
est insuffisante. L’élément le plus important est que la peine doit également avoir pour
ambition d’empêcher la commission d’un délit ou d’un crime.
Pour J. Bentham857, après l’avènement d’un acte nuisible, deux pensées doivent pénétrer
l’esprit du législateur ou du magistrat, « l’une [est] de prévenir la répétition de délits
semblables, l’autre [est] de réparer autant que possible le mal du délit passé ».
Pour empêcher la commission ou la récidive d’un acte criminel, J. Bentham se réfère à un
équilibre qui procède du calcul que tout individu va faire entre les plaisirs qu’il peut retirer
d’une infraction et la peine qu’il pourra endurer en contrepartie de cette infraction858.
Dès lors que la punition pèse plus lourd que le profit ou le plaisir attendu d’un acte criminel.
La peine permet alors de satisfaire à sa vocation préventive. Inversement si le plaisir retiré
d’une infraction apparaît supérieur à la crainte qu’inspire la peine, cette dernière ne jouera pas
son rôle d’intimidation.
Comme l’explique M. Ancel859, ce système préventif s’adresse à l’homme « raisonnable et
raisonneur, conscient de ses actes et maître de sa liberté, que l’on veut intimider ou
simplement avertir par la menace de la peine légale ». Cet homme, ajoute M. Ancel,
« évaluera d’abord le profit incertain que pourrait procurer le délit, avec le risque certain de
la sanction édictée par la loi ».

856
J. Bentham, op. cit., Tome I, p. 2.
857
Ibid., p. 12.
858
Ibid., pp. 12 et 13. Notons par ailleurs que J. Bentham distingue deux types de prévention : la prévention
particulière et la prévention générale. S’agissant du premier type de prévention (prévention particulière) qui
concerne la récidive à travers une application à un délinquant donné, J. Bentham considère que l’on peut
prévenir la récidive par trois manières. Soit on ôte au délinquant le pouvoir de commettre un délit, « l’homme ne
peut plus le commettre », soit on lui en fait perdre le désir par une « réformation morale », soit enfin on lui ôte
l’audace de le commettre par « l’intimidation ou la terreur de la loi ». Si ces trois moyens répondent à des
objectifs de prévention, seul le dernier peut néanmoins être assimilé à la prévention générale laquelle comporte
« comme but principal » l’exemplarité et la dissuasion.
859
M. Ancel, op. cit., p. 47.
Tous ces jurisconsultes et ces penseurs représentent le pivot de la doctrine pénale et de la
politique répressive du XIXème siècle. Leur conception de la nature et des enjeux de la peine
est directement la source de la politique répressive élaborée par les gouvernements de cette
période jusqu’aux débuts de la troisième République, période marquée par l’affirmation des
positivistes et du mouvement de la défense sociale860.
Néanmoins, il est intéressant d’observer qu’en dépit des divergences entre les Écoles
classique et positive, toutes deux ont conscience qu’il est nécessaire d’établir et d’organiser
une politique criminelle préventive.
Pour l’heure, de nombreuses lois et ordonnances élaborées lors de périodes de troubles
permettent d’illustrer cette philosophie. Outre l’objectif de neutralisation, la rigueur de la
peine tend à prévenir la commission de certains crimes et délits, tout particulièrement en
matière politique.
La pratique de la politique criminelle des gouvernements du XIX ème siècle confirme
singulièrement bien de cette volonté préventive qui paraît être amplifiée lors des périodes
troublées. En effet, à côté du droit commun, les peines prévues au titre des infractions à
caractère politique témoignent également d’une volonté d’intimidation.

B-/ L’illustration pratique de la contrainte psychologique à


travers le régime répressif applicable au délinquant
politique

De nombreuses lois ou ordonnances méritent d’être évoquées afin d’illustrer la volonté de


dissuasion et d’intimidation vers laquelle s’oriente la politique criminelle poursuivie par les
gouvernements.
Or, il convient de reproduire présentement seulement les exposés des motifs de certaines de
ces ordonnances ou de ces lois, dans la mesure où les textes en eux-mêmes ne témoignent pas
explicitement de l’aspect préventif de la peine, cet aspect se manifestant plutôt à travers les
débats et les discours parlementaires qu’à travers les textes légaux.
L’intimidation vers laquelle doit tendre la peine est constamment rappelée par les classes
politiques qui souhaitent se protéger de leurs adversaires et lutter contre leur influence. Plus

860
C’est en effet vers la fin du XIX ème siècle que s’introduisent au sein de la science pénale les notions
d’individualisme, d’état dangereux et des mesures de sûreté qualifiées de « mesures de défense sociale ». Selon
M. Ancel, (ibid., p. 14), « en dehors de toute finalité punitive et de toute coloration morale, [ces sanctions]
avaient pour objet d’assurer la prévention du crime et spécialement celle de la récidive ». Notons également que
cet auteur qualifie lesdites mesures de « sanctions intimidantes » (ibid., p. 47). Cette idée fait référence au rejet
de la part des positivistes, de la notion de « peine », à laquelle se substitue la notion de sanction ; avec toutefois
pour point commun à la pensée classique : la notion d’intimidation.
qu’en matière de droit commun, cette volonté d’intimidation est illustrée avec une vive force
voire parfois avec frénésie en matière de criminalité et de délinquance politique.
L’un des principaux témoignages de cette volonté intimidante résulte des propos tenus en
1815 par le député de La Bourdonnaye 861. Selon ce député Ultra, seule la plus grande rigueur
pénale permet de jouer un rôle préventif en complémentarité à l’aspect répressif.
En l’espèce il critique l’ordonnance du 24 juillet 1815 862 portant arrestation des hauts
représentants de l’Empire et des régicides et les plaçant sous la surveillance du ministre de la
police générale, dans la mesure où cette ordonnance lui semble trop modérée.
En effet, il considère les individus visés par cette ordonnance comme d’incorrigibles ennemis
politiques dont il faut se méfier et se prémunir en établissant une répression très rigoureuse.
Le député de La Bourdonnaye tient les propos selon lesquels « pour arrêter leurs trames
criminelles, il faut des fers, des bourreaux, des supplices ; la mort seule peut effrayer leurs
complices et mettre fin à leurs complots ».
Bien que critiquée, cette ordonnance illustre néanmoins, - au même titre que les autres textes
élaborés lors de périodes socialement ou politiquement troublées, - la coloration qu’emprunte
la législation pénale en matière de sûreté de l’État. De nombreux textes attestent de cette
sévérité dans un objectif d’intimidation863.
A titre d’exemples, il convient de citer l’ordonnance du 11 mars 1815 864 qui détermine les
peines applicables aux embaucheurs, aux provocateurs à la désertion et aux soldats qui
abandonneraient leurs drapeaux pour passer à l’ennemi.
L’exposé des motifs de cette ordonnance illustre l’idée selon laquelle elle constitue « une
mesure [exigée] par la sûreté de l’État pour repousser par la force » les ennemis du
gouvernement. Cet exposé des motifs ajoute qu’il convient de « repousser par la force […] et
de réprimer par des peines sévères et promptement appliquées, les tentatives de séduction
employées auprès des armées, pour les détacher de leurs devoirs ».
De la même manière, lors de la séance du 25 octobre 1815 865, le baron Pasquier en tant que
rapporteur de la commission en charge du projet de loi relatif aux cris séditieux, explique que

861
Cf. E. Daudet, Histoire de la Restauration 1814 - 1830, Paris, 1882, p. 131.
862
Annexe n° 94.
863
Il convient d’évoquer entre autres la célèbre proclamation de Cambrai du 8 juillet 1815 par laquelle
Louis XVIII promet l’amnistie à tous les actes de rébellion commis entre son départ de Lille, le 23 mars 1815 et
son retour en France le 8 juillet 1815, hormis ceux qui auraient été commis par des individus au service de
Bonaparte. Outre la volonté de vengeance des Ultras, la principale raison à cette exception découle d’une volonté
explicite d’intimidation contre les tentatives de sédition qui pourraient naître. Cf. J. Viaud, op. cit., p. 164.
864
Cf. annexe n° 107.
865
Moniteur Universel, mercredi 25 octobre 1815, n° 298, p. 1174.
la peine doit être prioritairement dissuasive à travers la promptitude avec laquelle la loi
frappe.
Pour ce parlementaire, il ne s’agit pas expressément d’établir une peine trop sévère, mais
d’orienter le caractère de la loi sur l’idée de promptitude. Selon lui, c’est par la célérité de
l’application de la loi pénale que va s’imprimer le plus fortement dans les esprits la crainte
qu’elle doit inspirer. « Il faut, dit-il, que la loi veille plus assidûment que le crime ; il faut que
la peine soit proportionnée au délit ; il faut surtout que la promptitude de l'exemple inspire
un effroi salutaire à ceux qui seraient tentés d'imiter le coupable qui vient de porter la peine
de son crime ».
De nombreux autres témoignages pourraient être relevés, or il convient principalement de
retenir qu’en matière d’infraction à caractère politique, comme en matière de droit commun,
la dissuasion inspirée par la peine pénale constitue un mécanisme important de prévention.
Tous les grands théoriciens du droit pénal reconnaissent cette vocation de la loi pénale à
prévenir les crimes et les délits par l’usage de la dissuasion ou de l’intimidation. Même s’ils
l’évoquent en tant que principe général applicable à l’ensemble du droit pénal, cette idée
s’adapte extraordinairement bien aux infractions à caractère politique et se retrouve évoquée
par les principaux auteurs du XIXème siècle.
Ainsi pour J. Ortolan, le premier but de la peine est l’exemple. Selon ce juriste, toute peine
doit être exemplaire dans la mesure où elle doit « combattre, par l’exemple salutaire de
l’application qui en est faite, le mauvais exemple produit par le fait du délit ». Il ajoute que
toutes les peines doivent disposer de cette qualité.
En revanche l’exemple que produit la peine à travers son intensité doit varier en fonction de la
gravité du délit866.
De la même manière F. Hélie et A. Chauveau 867 considèrent que la « justice sociale peut
légitimement intervenir pour prévenir l’exécution d’un crime ». Il s’agit là d’une synthèse de
l’opinion développée quelques années auparavant par le professeur P. Rossi868, lequel
expliquait que l’un des aspects de la peine était le caractère préventif.
Dans son Traité de droit pénal, il développe les propos suivants : « ne punissez pas le vol,
vous multipliez les voleurs. Qui ne l’a jamais nié ? La peine est préventive. C’est dire que le
866
Il convient en effet selon J. Ortolan (op. cit., Tome II, p. 7) de proportionner la peine. Il insiste tout
particulièrement sur le fait que la peine ne doit pas être trop laxiste, cela lui ferait perdre son objectif de
dissuasion. « Si l’affliction contenue dans la peine, dit-il, quelque sérieuse qu’elle put être en réalité, n’était pas
de nature à faire impression sur le public, à être comprise ou sentie par ceux qu’il importe de détourner du
délit, le but de l’exemple et par suite celui de la peine serait manqué ».
867
F. Hélie et A. Chauveau, op. cit., Tome IV, p. 2.
868
P. Rossi, op. cit., Tome II, pp. 231 et 232.
fait de la sanction pénale et celui de la punition produisent des effets, et qu’un de ces effets,
l’effet le plus important, est de prévenir un nombre plus ou moins grand de délits semblables.
Vous ne punissez pas un délit, si vous n’avez pas l’espoir de prévenir par ce moyen le
renouvellement trop fréquent du même fait ».
Néanmoins le professeur Rossi insiste sur l’idée que l’aspect préventif n’est qu’un des aspects
de la peine, laquelle poursuit inévitablement comme autre objectif, la punition de l’auteur et
l’impuissance dans laquelle elle le place869.
Outre son effet préventif de menace 870, la peine en tant que mal effectivement infligé
répondant à une fonction de rétribution 871, poursuit également un objectif utilitariste dans la
mesure où elle tend, en fonction de la gravité des actes et de la moralité du délinquant, tantôt à
le neutraliser et tantôt à l’instruire ou à l’amender872.
Il résulte de ces éléments que le caractère préventif de l’intimidation de la loi pénale est sous-
jacent. En effet, l’objectif avoué de la politique criminelle élaborée notamment lors des
périodes de crises est avant tout de constituer un mécanisme utile à la protection sociale 873 par
l’exercice d’une répression rigoureuse et certaine en vue de procéder à l’élimination sociale
ou physique du délinquant politique dans les cas les plus graves ou la neutralisation de sa
volonté criminelle. Il ne s’agit plus d’ôter au délinquant potentiel le goût de réaliser une
infraction, mais d’empêcher le délinquant d’aller au bout de ses actes ou bien de l’empêcher
de récidiver.

Chapitre 2 – Un régime juridictionnel adapté aux 
particularismes de l’infraction politique

La règle de la compétence juridictionnelle, à l’instar de toute règle de droit, évolue


constamment au XIXème siècle. Calquée sur la politique répressive qui incline selon la
situation politique et sociale du pays vers plus d’autorité ou de liberté, la procédure pénale est
ainsi en perpétuelle mutation.
869
Ibid., p. 239.
870
Ibid. pp. 234 à 236. Cet effet est purement préventif dans la mesure où il tend à empêcher la manifestation de
toute volonté de commettre une infraction à la fois par l’avertissement de la loi pénale (il s’agit de « l’instruction
donnée par le législateur [laquelle] opère comme enseignement moral et comme avertissement ») et par la
crainte de la peine laquelle, conformément au principe développé par J. Bentham et réaffirmé par P. Rossi,
participe à un système de balance « entre les plaisirs de l’infraction et le mal de la peine ».
871
Selon P. Rossi (ibid., p. 233), la loi contient ce principe éternel selon lequel « le mal [est] rétribué pour le
mal, à l’auteur et en proportion de ce mal ».
872
Sur les questions d’amendement, voir l’idée d’amendement moral à travers la notion de correction morale
développée par J. Ortolan (op. cit., pp. 7 et 8).
873
Cf. J. Ortolan, ibid., Tome II, p. 2.
Si tous les gouvernements, quelle que soit leur sensibilité politique ou philosophique, se
plaisent à rejeter et à dénoncer la conception de tribunaux extraordinaires, ils n’en admettent
pas moins le recours à certaines adaptations de la compétence des juridictions de droit
commun874.
Le Titre VI du Code d’instruction criminelle de 1808 prévoit à ce titre dans sa rédaction
originelle la mise en place de cours spéciales875. Ces cours sont composées du président de la
cour d’assises, de quatre magistrats et trois militaires en vertu de l’article 556876 de ce Code.
Ces cours sont compétentes pour connaitre de tous les crimes commis par des vagabonds, des
mendiants, des individus déjà condamnés antérieurement à une peine afflictive ou infamante,
ainsi que des auteurs de crime de rébellion877 ou de contrebande armée, de faux monnayage
(art. 553) et d’assassinat, si ce dernier crime avait été préparé par un attroupement armé (art.
554).
Même si ces articles restent muets sur la qualité que doit revêtir le crime, qu’il soit de droit
commun ou de nature politique, ils instituent néanmoins parallèlement aux juridictions de
droit commun, des juridictions particulières878.
Il faut attendre l’avènement de la Restauration pour voir apparaître la constitution d’autres
juridictions avec des prérogatives spécifiques au rang de leurs attributions dans les matières
politiques.

874
Particulièrement dans les moments de tumulte les plus virulents, très souvent les gouvernements admettent
sans réserve, sous l’emprise « de la passion », la constitution et l’usage de tribunaux extraordinaires. Cf. J.-Y.
Calvez, op. cit., p. 778.
875
Il s’agit des articles 553 à 599, lesquels sont répartis en cinq sections. La première section est relative à la
compétence de la cour spéciale (art. 553 à 565), la deuxième concerne l’instruction et la procédure (art. 566 à
572), la troisième porte sur l’examen (art. 573 à 579), la quatrième est relative au jugement (art. 580 à 597), et la
dernière traite de l’exécution de l’arrêt (art. 598 et 599).
876
Art. 556 : La cour spéciale ne pourra juger qu’au nombre de huit juges ; elle sera composée :
1° du président de la cour d’assises, lorsqu’il sera sur les lieux ; en son absence, ou en cas d’empêchement, d’un
des membres de la cour impériale qui aurait été délégué à la cour d’assises ; et à leur défaut, du président du
tribunal de première instance dans le ressort duquel la cour tiendra ses séances ;
2° des quatre juges formant, aux termes des articles 253 et 254, avec le président, la cour d’assises ;
3° de trois militaires ayant au moins le grade de capitaine.
Une loi particulière règlera l’organisation de la cour spéciale du département de la Seine.
877
A condition toutefois que la rébellion ait été commise par trois personnes au moins. Cela résulte plusieurs
arrêts de la Chambre criminelle de la Cour de cassation et notamment de deux arrêts, l’un du 6 août 1812 et
l’autre du 11 novembre 1813. Aux termes de ces arrêts, la haute juridiction estime que « les Cours spéciales ne
sont appelées à connaître de la rébellion qu’alors qu’elle est commise par plus de trois personnes armées, et des
assassinats qu’autant qu’ils ont été préparés par des attroupements armés ». Cf. Cass. Crim., 6 août 1812, Recueil
Sirey-Devilleneuve, 1812, I, p. 165 ; et Cass. Crim., 11 novembre 1813, Recueil Sirey-Devilleneuve, 1813, I, p.
463.
878
On peut également les qualifier de juridictions d’exception dans la mesure où elles disposent d’attributions
particulières. Par opposition à la juridiction de droit commun qui est une juridiction à compétence générale, la
juridiction d’exception (ou spécialisée) est une juridiction dont la compétence est limitée à certains litiges
expressément énumérés par la loi. Cf. S. Bissardon, op. cit., pp. 289 et 290.
Dès lors examinerons-nous à titre liminaire, la courte période durant laquelle le régime de
Louis XVIII rétablit une vieille institution juridictionnelle d’Ancien Régime. Par le
rétablissement des cours prévôtales, le gouvernement de la Restauration fait apparaitre
temporairement le spectre d’une justice surannée unanimement rejetée par la société moderne
née de la Révolution française. Aussi cet archétype ne résistera-t-il pas aux critiques et à la
mauvaise presse qu’il suscitera (Section préliminaire)
Cette question de l’échec des cours prévôtales posée, il conviendra de porter notre attention
sur deux types de juridictions plus adaptées aux mœurs de l’époque mais dont la nature est
foncièrement différente.
Dans un premier cas, méritera d’être examinée la question relative d’autres juridictions
spéciales. Bien qu’instituées constitutionnellement ou légalement, ces juridictions ne
disposent toutefois pas de la nature de juridictions de droit commun en ce que leur
compétence est limitée à certains litiges. Ce caractère spécial s’explique tant par leur
composition que par la nature des attributions particulières qui leurs sont conférées pour
connaître des infractions qui mettant en péril la sûreté de l’État ou de la société (Section I).
A côté de ces juridictions d’exception, le législateur maintien également dans certains cas la
compétence des juridictions traditionnelles en l’adaptant toutefois aux particularismes
inhérents à la délinquance politique. C’est ainsi que, conformément aux dispositions légales
déterminant leur compétence, les conseils de guerre et les cours d’assises qui sont par principe
des juridictions de droit commun, conservent leur compétence en matière de crimes et de
délits politiques (Section II).

Section préliminaire – Le rétablissement éphémère des cours prévôtales

Dès son avènement, le gouvernement de Louis XVIII a pris conscience qu’il convenait
d’établir parallèlement aux juridictions de droit commun, des juridictions d’une nature bien
particulière : les cours prévôtales879.

879
Il faut observer qu’il existe une controverse sur la volonté plus ou moins affirmée des ministres de Louis
XVIII de recourir à des juridictions de ce type. C’est notamment le cas pour le ministre de la justice Barbé-
Marbois qui aurait « cédé à regret et avec répugnance » aux exigences des Ultras, pour les uns, ou qui serait
directement à l’initiative du vote du recours à de telles juridictions, pour les autres. Cf. A. Paillet, Les cours
prévôtales, Revue des deux mondes, Tome IV, pp. 124 et 125.
Concernant les partisans de l’idée d’une adhésion réservée du ministre, cf. L. de Viel-Castel, Histoire de la
Restauration, Tome IV, Paris, 1860, p. 202. Selon cet historien « ce n’était pas sans répugnance que le garde
des sceaux avait prêté son concours au ministre de la guerre pour la préparation d’une telle loi ». La même
opinion est développée par P. Duvergier de Hauranne, in. Histoire du gouvernement parlementaire, Tome III,
Paris, 1859, p. 286. Pour cet homme politique, la loi sur les cours prévôtales était pour « un magistrat austère et
consciencieux comme M. Barbé-Marbois […] bien moins justifiable que la loi des cris séditieux et même que la
loi de la sûreté générale ». Cf. enfin pour une opinion similaire, le témoignage rapporté par F. Guizot, in.
Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Tome I, p. 120. Il rapporte la réponse qu’aurait formulé le
Même si la terminologie employée par le pouvoir politique de l’époque tend à exclure les
cours prévôtales de la qualification de « tribunaux extraordinaires », il convient néanmoins
d’observer que par leur composition, ceux-ci en présentent certains caractères880.
Bien qu’ayant réaffirmé le principe selon lequel nul ne pourrait être distrait de ses juges
naturels en vertu de l’article 62881 de la Charte du 4 juin 1814, le constituant n’exclut pas
néanmoins le recours à des juridictions prévôtales par le biais de l’article 63 882. Cette
éventualité résulte de la qualification même qu’attribue la Charte à ce type de juridictions, en
énonçant que « ne sont pas comprises sous cette dénomination [de tribunaux extraordinaires]
les juridictions prévôtales ».
Il faut attendre la fin des Cent-Jours et l’avènement de la seconde Restauration pour que le
législateur procède au rétablissement des cours prévôtales 883 en l’introduisant dans le Code
d’instruction criminelle, par une loi du 27 décembre 1815884.
Cette loi est motivée par plusieurs facteurs dont le point commun est de concerner la
conservation du pouvoir politique.
Elle résulte d’abord d’une opinion très répandue à l’époque selon laquelle le succès de
l’expédition de l’empereur en mars 1815 est dû à une « vaste conspiration tramée dans tout le
Royaume885 ».

ministre Barbé-Marbois à Louis XVIII lorsque ce dernier lui demandait où en était le projet de loi sur les cours
prévôtales. Selon Guizot le ministre aurait répondu « Sire, je suis honteux de dire à Votre Majesté, qu’elle est
déjà prête ».
En revanche pour une minorité d’auteurs le garde des sceaux Barbé-Marbois serait l’un des principaux initiateurs
tant de la loi sur les cours prévôtales que de la loi sur la suspension des libertés individuelles. Selon cette
opinion, la majorité royaliste de la Chambre des députés n’aurait fait qu’adopter par « esprit de
discipline monarchique » des projets auxquels tenait particulièrement le ministre de la justice. Cf. J. de Villèle,
Mémoires et correspondances du comte de Villèle, Tome I, Paris, 1888, pp. 374 et 375.
880
Une des plus grandes particularités de ces juridictions, est qu’elles ne sont pas extraconstitutionnelles dans la
mesure où la Charte prévoit leur rétablissement, quoique ce rétablissement ne soit qu’éventuel et que ces
juridictions soient étroitement liées au pouvoir établi. Dès lors, étant prévues par l’acte constitutionnel qui fonde
le régime, de telles juridictions acquièrent en vertu de leur aspect organique une forme constitutionnelle.
Néanmoins pour R. Charvin (op. cit., pp. 169 et 170), il s’agit de juridictions très particulières en ce qu’elles sont
extraconstitutionnelles parce qu’instituées par une loi sur proposition du pouvoir exécutif tout en étant
« constitutionnalisées » parce que prévues par la Charte.
881
Art. 62 : Nul ne pourra être distrait de ses juges naturels.
882
Art. 63 : Il ne pourra en conséquence être créé de commissions et tribunaux extraordinaires. Ne sont pas
comprises sous cette dénomination les juridictions prévôtales, si leur rétablissement est jugé nécessaire.
883
La justice prévôtale est apparue sous le règne de Charles IX sous l’égide du chancelier de l’Hôpital. Afin de
répondre avec efficacité « aux maux qui désolaient la France », la justice des prévôts devait être à la fois
« sévère dans ses formes et prompte dans son action ». Modifiée à de maintes reprises afin de la rendre toujours
plus efficace, elle fut abolie lors de la Révolution, en 1790. Moniteur Universel, vendredi 15 décembre 1815,
séance de la Chambre des pairs du mardi 12 décembre, n° 349, p. 1390.
884
Cf. annexe n° 108.
885
A. Paillet, op. cit., p. 125. En effet pour cet auteur, chez les contemporains qui avaient assisté au retour de
l’empereur, était apparu « un sentiment d’appréhension très vif […] contre les projets que pouvait méditer un
parti vaincu ». Quid de cette volonté pour les partisans du pouvoir établi de réclamer des mesures de rigueur qui
représentent plus la marque de leur « zèle » qu’un gage « d’efficacité ».
Cette loi est en outre motivée par des considérations plus ponctuelles en ce qu’elle intervient
suite à de graves troubles qui ont éclaté dans le Sud de la France, et notamment, selon C.
Aubert886, eu égard « aux exactions des Verdets887 à Toulouse et à Nîmes et aux assassinats
des généraux Brune et Ramel ».
C’est dans ces conditions que sont rétablies les prévôtés et que les règles procédurales qui les
régentent témoignent d’un caractère exceptionnel.
D’une part, le recours en cassation est fermé ce qui entraine l’impossibilité de tout contrôle
sur leurs décisions888, et d’autre part, ce sont les prévôts qui ont la charge d’instruire les
affaires889. Or, leur qualité de personnel militaire 890 fait apparaître cette institution comme
« un débris suspect d’un ordre judiciaire aboli, introduit maladroitement dans l’organisation
moderne, où il ne pouvait trouver place pour fonctionner normalement891 ».
Néanmoins ces cours ne constituent pas des tribunaux exclusivement politiques 892. La
compétence des cours prévôtales relève de celle qui était établie par les articles 553 et 554 du
Code d’instruction criminelle au profit des cours spéciales auxquelles elles viennent se
substituer893.
En l’espèce peuvent faire l’objet d’une saisine d’une cour prévôtale, de nombreux cas
correspondant aussi bien à des infractions de droit commun qu’à des infractions à caractère
politique.
Outre la nature des infractions qui relevaient antérieurement de la compétence des cours
spéciales, laquelle compétence est dévolue aux cours prévôtales en vertu de l’article 8894, les
886
C. Aubert, Le temps des conspirations – La répression politique en Maine-et-Loire entre 1814 et 1870, Paris,
2006, p. 49.
887
L’origine de ce nom provient de la cocarde de couleur verte qu’arboraient les royalistes fidèles à Charles X et
qui organisaient dans le Sud du pays la Terreur blanche.
888
Art. 45 : Les arrêts des cours prévôtales seront rendus en dernier ressort, et sans recours en cassation.
889
Art. 20 : Les prévôts sont spécialement chargés de la recherche et de la poursuite de tous les crimes dont la
connaissance est attribuée aux cours prévôtales.
890
Art. 4 : Les prévôts seront pris parmi les officiers de l’armée de terre ou de mer ayant le grade de colonel, au
moins, et âgés de trente ans accomplis.
891
A. Paillet, op. cit., p. 132.
892
A. Paillet, ibid., p. 127. Si par leurs attributions ces cours ne sont pas ne sont pas exclusivement politiques, en
revanche, leur composition atteste d’une certaine partialité. Pour A. Paillet (ibid. p. 133), on trouve parmi les
candidats acceptés une part importante d’anciens émigrés. Parmi les prévôts, une grande majorité a obtenu son
grade lors de la première Restauration et est promu à ces fonctions de prévôt plus par son appartenance politique
que par ses services militaires effectivement rendus. En conséquence, cette composition ne s’avère pas « de
nature à donner à la nouvelle juridiction l’aspect d’impartialité qui eut été souhaitable ».
893
Sur ce constat de substitution des cours spéciales par les cours prévôtales, cf. A. Paillet, ibid., p. 126. Selon
cet auteur, avec les licenciements de troupes, les changements de garnisons et les mises en demi-solde d’une
grande quantité de militaires suite aux Cents-Jours, les cours spéciales se sont trouvées structurellement
désorganisées. Parce qu’elles constituaient un mécanisme non négligeable de la répression politique, aussi fallut-
il organiser la justice politique de manière différente et avec le plus de célérité possible. C’est ainsi qu’on
remplaça les cours spéciales par les cours prévôtales.
894
Art. 8 : Les cours prévôtales connaitront des crimes qui étaient attribués aux cours spéciales par le Code
d’instruction criminelle.
juridictions prévôtales acquièrent un nombre important d’attributions supplémentaires par la
loi de 27 décembre 1815.
Désormais, sont compris comme relevant de la compétence des cours prévôtales les crimes de
rébellion armée, de réunion séditieuse, de prise de commandement sans motif ni droit légitime
ainsi que la fourniture de subsistances au profit d’une bande armée. Sont également compris
au titre de leurs attributions : la levée de bande armée, son organisation ou le simple concours
à l’existence de la bande armée895.
La loi du 27 décembre 1815 attribue également au titre de la compétence des cours prévôtales
la connaissance de certains délits de presse ou d’opinion. Sont ainsi prévus la distribution ou
la vente d’écrits dans des lieux publics ainsi que le fait d’avoir proféré des cris ou tenu des
discours exprimant une menace d’attentat à l’égard du roi ou de sa famille dans un lieu
public896.
L’article 10 prévoit également les cas de provocation au renversement du gouvernement ou au
changement d’ordre de successibilité au Trône. Enfin cet article prévoit un dernier cas
correspondant au fait de provoquer des citoyens à s’armer contre l’autorité royale.
Une dernière infraction dont la nature est politique est prévue au titre des infractions relevant
de la compétence des cours prévôtales. Elle résulte de l’article 11 897 de la loi du 27 décembre
1815. En vertu de cet article relèvent également de la compétence des juridictions prévôtales
d’une part, le fait d’arborer dans un lieu public une cocarde autre que la cocarde blanche et
d’autre part, le fait de tenir des propos séditieux au sein du palais du roi ou sur son passage.
A côté de ces infractions dont le caractère politique est indéniable, certaines infractions de
droit commun sont également prévues. Relèvent ainsi de la compétence prévôtale les auteurs
d’assassinats ou de vols à mains armées ou avec violence lorsqu’ils sont commis sur les

895
Art. 9 ; Les cours prévôtales procéderont contre tout individu, quelle que soit sa profession, civile, militaire ou
autre, qui se serait rendu coupable du crime de rébellion armée, ou qui aurait été arrêté faisant partie d’une
réunion séditieuse, ou qui, sans droit ou sans motif légitime, aurait pris le commandement d’une force armée,
d’une place forte, d’un poste, d’un port, ou d’une ville ; ou qui aurait levé ou organisé une bande armée, ou qui
aurait fait partie d’une telle bande, ou