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Guyane

Arbre des Problèmes


Populations autochtones de l’intérieur guyanais

Exposition d’amérindiens Kali’na au Jardin d’Acclimatation in 1892

NB : Ce document est une synthèse issue de nombreuses recherches. Son objectif


est de comprendre la situation des amérindiens de Guyane et les problèmes
rencontrés de manière synthétique. A cet effet, les impacts des mécanismes de
francisation sur les modes de vie communautaires ont été évalués. Notre objectif est
de comprendre les causes et les effets de la déstabilisation des structures
traditionnelles, l’érosion identitaire et la perte des savoirs, dans le but d’orienter le
projet. Toutes les informations cités dans ce rapport proviennent d’un ensemble de
documents référencés en annexe.

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Arbre des problemes

Document de travail interne


Ne pas diffuser.

Synthèse 4
I. Mécanismes de francisation et conséquences 7
A. Administration et politiques publiques 7
· Des tribus semi nomades à la sédentarisation 7
· Pression sur les ressources naturelles 7
· Réorganisation & pression sociale 7
· Bouleversement des chefferies traditionnelles 8
B. Economie 9
· Des valeurs « hors sol » 9
· Émergence de classes sociale 9
· Monétisation des rapports 10
· L’imposition des prestations sociales 10
· Assistanat 11
C. Education 11
· Les jeunes éloignés de leurs familles 12
· Perte des savoirs chez les jeunes 12
· Des méthodes d’apprentissages opposés 13
· Qualification des professeurs 13
· Contenus inadaptés 14
· Déconstruction identitaire 14
· Des résultats explicites 15
II. Une Fracture entre les mondes 15
A. Une double dynamique a l’œuvre 15
· Démantèlement des structures traditionnelles 16
· Une volonté d’intégration au modèle dominant 16
· Autodénigrement des savoirs traditionnels et du milieu naturel 16
· Echec et frustration 17
· Inertie et désœuvrement 17

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2
· Suicides 18
B. Fragilité identitaire et dérives 18
· Schizophrénie identitaire 18
· Perte de la spiritualité 18
· Intrusion des sectes 19
III. La France, « une et indivisible » 20
A. Le principe de « République une et indivisible » 20
· Assimilation Vs Intégration, le cas du brésil 20
· OIT 169 21
· Une revendication majeure 21
B. Géographie et disparités territoriales 22
· Des terres appartenant à l’Etat 22
· Dichotomie Littoral /intérieur 23
C. Carence d’accès aux droits fondamentaux 23
· Le manque de perspectives 24
· L’état tenu pour responsable : un ressenti très présent 24
· Des failles structurelles créant une grande frustration 24
· Corruption 24
· Pouvoir créole 25
D. Des freins au développement 25
· Difficulté d’accès au foncier 25
· Des normes inadaptées 26

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Synthèse

Couverte à 90% de forêt, la Guyane est une parcelle d’Amazonie à forte diversité culturelle,
intégrée politiquement dans l’espace français et européen. Elle est, de ce fait, soumise à la
même législation que le reste de la République. Or, localement, la diversité des cultures et
des savoirs induit des modes de vie et des perceptions très spécifiques aux communautés
amazoniennes, fondées il y a peu de temps encore sur un équilibre entre l’homme et la
nature.

L’application de règles décidées à Paris ne tient que fort peu compte des spécificités de ce
territoire d’Outre-mer. Dans une volonté d’homogénéisation aux valeurs de la république,
l’attribution de la citoyenneté française obligatoire, et ses processus de francisation, furent
appliqués sans grande réflexion, et dans le déni des réalités culturelles et naturelles. Sans
nuance ni examen des spécificités, ce système est venu se greffer sans douceur dans les
petites communautés sur lesquelles il a aujourd’hui encore des conséquences néfastes.

Dans un souci d’alignement aux normes de l’hexagone et aux valeurs républicaines, les
applications administratives provoquent des ajustements incongrus à une réalité « exogène
» aboutissant à la déstabilisation des communautés, allant jusque leur déstructuration et le
délitement des identités culturelles traditionnelles.

L’influence extérieure du modèle de société français (école, organisation sociale,


consommation, …) crée un nouveau système de valeurs qui détériore les rapports
intracommunautaires créant une fracture entre les nouvelles générations et les
anciennes. Ainsi, les instances coutumières sont-elles en crise de légitimité face aux
jeunes, partagés entre tradition et modernité. De la même manière, les structures
hiérarchiques familiales et communautaires sont affaiblies face aux influences extérieures.
S’ensuit la création d’un imaginaire collectif qui dévalorise le milieu naturel et culturel et
promeut un modèle exogène, hors sol.

Ces mécanismes combinés ont provoqué le bouleversement des modes de vie


traditionnels ayant des impacts sur l’ensemble des aspects sociaux, culturels et identitaires
des populations autochtones. Ce mal être a des effets mortifères sur ces communautés,
comme en témoigne l’indice de suicide des jeunes.

Quelques extraits pour illustrer les propos qui suivent.

CNCDH (Conseil National Consultatif des Droits de l’Homme – Rapport 2017) :

« Les changements trop radicaux et unilatéraux issus de la “francisation “ des


années 1960-1970 ont déstabilisé ces peuples amérindiens et ont fait naître chez
les plus jeunes générations des interrogations sur leurs racines culturelles, ouvrant
la voie au développement du mouvement amérindien. »

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“Les Aluku de Guyane à un tournant : de l'économie de subsistance a la société́ de
consommation” par Bernard DELPECH - Sociologue, Université de Paris X -Nanterre
:

« Les Aluku, société coutumière de l'intérieur guyanais sont secoués par les effets
de Economie marchande et de la modernité : déstabilisation de la base matérielle
traditionnelle, transformation des mentalités, altération des règles de vie collective.
Les villages vident alors que dans les chefs-lieux la pression sur le milieu naturel
brise un équilibre fragile. Sur le littoral, où ils émigrent nombreux, les formes
précaires de filiation résidentielles se multiplient, révélatrices du processus de
paupérisation induit par la perte d'autonomie. Le déclin de l'agriculture vivrière,
l'épuisement des ressources, la dépendance par rapport au secteur monétaire, ont
conduit à une dégradation des conditions de vie, responsable d'une forte
augmentation des maladies de carence dont les enfants sont les premières
victimes.
La progression des troubles nutritionnels aigus est l'indicateur le plus négatif des
transformations massives et rapides affectant ce petit peuple. Dans la transition
vers la société de consommation, les Aluku s'insèrent au plus bas de l'échelle
sociale et sacrifient leur génération montante handicapée par le manque de
qualification professionnelle. Eu égard à leur rôle jadis dans la vie économique
locale, ils méritent d'être associés au développement régional par une insertion
préservant leur identité socio-culturelle et satisfaisant leurs aspirations à la
promotion… »

« Modes de vie traditionnels et modernisme dans l’habitat en Guyane » Par Jeanne


Bianchi - Direction générale de l’urbanisme, de l’habitat et de la construction

« Ces populations amérindiennes et noires-marronnes, qu’elles soient parties pour


la ville ou restées dans la forêt, sont les plus vulnérables. Leurs modes de vie
traditionnels sont en pleine évolution vers une modernisation et une
occidentalisation de plus en plus poussées. (…) Dans ce phénomène, le bâti
occupe une place de choix. Il est tout à la fois cause et conséquence de la
transformation du mode de vie. Conséquence, par exemple, d’une monétarisation
trop rapide de sociétés qui n’y étaient pas du tout préparées et qui n’avaient jusqu’à
il y a peu quasiment aucun contact avec l’économie de marché, conséquence aussi
du fort désir de « calquer » le mode de vie occidentale. Et en même temps cause,
parce que partiellement responsable du bouleversement de l’organisation spatiale,
de la disparition des cadres sociaux traditionnels, du changement du rapport à
autrui. (…) Les Amérindiens et les Noirs-Marrons présentent le plus de problèmes
au glissement de la tradition au modernisme dans l’habitat. (…)

Le fondement de ces problèmes réside dans la brutalité


de cette évolution. Il y a quelques décennies ces
communautés vivaient encore en autarcie presque totale.

5
5
La confrontation avec le mode de vie et en particulier le mode d’habiter occidentale
(avec pour intermédiaire principal la culture créole, elle-même très occidentalisée
comme nous l’avons vu précédemment) a été brutale dans le sens où ces
populations n’ont pas eu assez de recul par rapport à ces influences nouvelles. Ils
se sont ainsi construit une idée très occidentale du confort et de la modernité, et qui
n’est, en général, pas du tout adapté au climat et aux modes de vie. Les
Amérindiens et les Noirs-Marrons essayent donc spontanément de transformer leur
habitat à l’image des constructions du littoral : toit en tôle, espace fermé, cuisine
intérieure (…)»

“La francisation des Indiens de Guyane” par Jean Marcel Hurault, Le Fait public,
n°16, 1970

« Cette entreprise d’assimilation mené par tous les moyens de pression d‘un État
moderne à l’égard de petits groupements sans défense est une atteinte à la dignité
humaine (…) La création de communes dans l’intérieur guyanais ne peut conduire
qu’à l‘effondrement de leur économie, à leur désorganisation et finalement leur
concentration dans des bidonvilles autour de Cayenne et de Saint- Laurent»

***

Dans l’illustration à suivre, seuls quelques exemples seront développés, notamment ceux
qui s’avèrent être les plus révélateurs quant à l’objet de recherche du projet d’école des
savoirs de la forêt : le maintien des activités traditionnelles des populations forestières, la
valorisation de leurs savoirs et savoir-faire, la transmission des savoirs, le développement
durable des communes de l’intérieur, l’identité culturelle.

6
6
I. Mécanismes de francisation et conséquences
A. Administration et politiques publiques1

· Des tribus semi nomades à la sédentarisation

En Amazonie française, le processus de francisation s’est accéléré dans les années 70,
par la mise en place rapide de tout l’appareil administratif métropolitain dans les territoires
isolés, composé de communautés amérindiennes et Bushinengue, sociétés autochtones
étrangères au mode de fonctionnement.

Les communautés amérindiennes étaient traditionnellement organisées autour de «


villages familiaux » à faible densité, fondé par un chef de famille considéré comme le «
chef du village ». Les villages se déplaçaient régulièrement, pour des raisons spirituelles -
de peur de fâcher l’esprit des morts enterrés autour du village- , ce qui leur permettait de
renouveler leurs terres de subsistance pour la chasse, la pêche, l’agriculture.

La division administrative du territoire s’accompagna d’une obligation de fixation des


communautés autour des services offerts : une mairie, une école, un dispensaire. Cette
sédentarisation modifia profondément les modes de vie de ces populations,
traditionnellement semi-nomades.

· Pression sur les ressources naturelles

La sédentarisation augmenta la pression sur les ressources naturelles. Fondée sur la


pratique traditionnelle des abatis, les sociétés autochtones de Guyane pratiquent une
agriculture vivrière itinérante sur brûlis. Cette méthode permet d’effectuer des temps de
jachère sur des cycles de 2 ou 3 ans ; favorisant la régulation et régénération des sols.

Avec la sédentarisation, les terroirs agricoles tendent à se fixer provoquant une


surexploitation en pêche, chasse et cueillette. Il s’ensuit une réduction des temps de
jachère, dommageable tant aux rendements agricoles qu’au recrû forestier. Face à
l’épuisement des sols surexploités dans les terres environnantes des villages, les villageois
doivent désormais aller de plus en plus loin pour trouver des terres fertiles, et se
confrontent alors à un autre problème : l’accès au foncier. Ceux qui ne trouvent pas de
solution sont ainsi en passe d’abandonner la pratique des abattis.

· Réorganisation & pression sociale

Leur statut de « semi-nomadisme » leur permettait de ventiler les relations


intracommunautaires. Par exemple, en cas de conflit, un groupe quittait le village pour en
construire un nouveau ailleurs. Ainsi, la sédentarisation impliqua une réorganisation de la
communauté autour des Communes, conduisant à une trop forte densité humaine dans les

1
Rubrique synthétisée à partir de « normes et applocation
2
Dans la méconnaissance des pratiques, l’Etat a attribué des nomenclatures Bushinengués pour
désigner des correspondants chez les amérindiens (Capitaine, Grand Mans).

7
7
villages. Surpeuplés, les villages regroupent désormais plusieurs familles (800 personnes
dans le village de Balaté près de Saint Laurent, 300 dans un village du Haut Oyapock). La
vie communautaire, qui se gérait à une vingtaine de personnes, doit maintenant répondre
aux attentes de tous (centaine d’individus par village).

Il en résulte une pression sur les rapports intracommunautaires, une impasse face aux
tensions entre les familles et un étouffement social, alimentant une forte misère sociale.
Une des revendications majeures des communautés aujourd’hui est la liberté de créer de
nouveaux villages hors des bourgs administratifs engorgés.

· Bouleversement des chefferies traditionnelles

La réorganisation des communautés s’est accompagnée de nouvelles fonctions, avec la


création des dispositifs de fonctionnement d’une commune : l’élection d’un conseil
municipal, l’établissement d’un budget ou l’embauche d’ouvriers communaux. La création
de nouvelles fonctions au sein des communautés déstabilise inévitablement les structures
hiérarchiques traditionnelles et fragilise leur organisation sociale.

Les communautés autochtones s’organisent traditionnellement autour des autorités


coutumières : « Chefs coutumiers » chez les amérindiens, « Capitaines » chez les Noirs
Marrons. S’appuyant notamment sur le culte des ancêtres, connaisseurs des traditions et
de la forêt, ces chefs avaient une fonction centrale dans le village, comme par exemple la
résolution de conflits, le maintien des fêtes traditionnelles, la résolution des questions de
santé, etc. Encore aujourd’hui, la tradition veut que toute personne qui arrive pour la
première fois au village vienne se présenter au chef coutumier en premier lieu.

Les diverses nouvelles fonctions au sein des communautés se heurtent au système de


chefferies traditionnelles: élus municipaux, Chef coutumiers ou Capitaines2 désignés par
l’Etat pour représenter les communautés, les Agents du PAG (Parc Amazonien de
Guyane), les Médiateurs pour les projets associatifs etc..

Ces multiples nouvelles instances floutent les rapports hiérarchiques. Les autorités de droit
commun (maire par exemple) coexistent avec les autorités coutumières et les périmètres
sont mal définis. Comme le souligne Damien Davi3 « la règle est qu’aucune règle formelle
de répartition des compétences n’existe, les pouvoirs des chefs traditionnels se déployant
alors au gré des individualités, des problèmes concrets et des contextes »

La coexistence de toutes les nouvelles instances d’autorités, et nouvelles fonctions au sein


des sociétés autochtones se fait difficilement et les périmètres sont mal définis. Ainsi, par
exemple les jeunes du village de Esperance reprochent à R. Labonté de ne pas être à
même de résoudre leurs problèmes avec la justice.

2
Dans la méconnaissance des pratiques, l’Etat a attribué des nomenclatures Bushinengués pour
désigner des correspondants chez les amérindiens (Capitaine, Grand Mans).
3
ZDUC.

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Les chefs se retrouvent en compétition dans des sphères qui leur revenaient autrefois de
droit: l’emplacement des villages, le fonctionnement d’une justice de proximité, la
redistribution permanente du terroir, le partage des biens et des services, etc.

Cette mise en concurrence a pour conséquence l’affaiblissement des chefferies


traditionnelles et la contestation de leur légitimité. La représentativité de tantôt de l’un,
tantôt de l’autre n’est pas reconnue par la population du village, en fonction de à qui on
s’adresse. Les jeunes élites, parfois malhabiles et vindicatives, essaient tant bien que mal
de se couler dans leurs nouvelles fonctions4. Ces nouveaux enjeux de pouvoir, allant de
pair avec les conflits d’intérêt entre individus, créent des divisions entre les groupes
résultant en un désordre social qui est à son point culminant aujourd’hui.

On peut aboutir, soit au doublement des chefs (avec accusation d’usurpation)5, soit à leur
disparition pure et simple. On parvient rapidement à des situations de blocage, pour
lesquelles un arbitrage extérieur devient nécessaire.

B. Economie

· Des valeurs « hors sol »

Les communautés amazoniennes (Amérindiens et Noirs Marrons) étaient, encore il y a peu


de temps, totalement auto-subsistantes par le maintien de leurs activités traditionnelles.
Les notions de travail et d’argent étaient – et y demeurent à ce jour – artificielles. Leurs
activités étaient associées à leurs besoins immédiats, auxquels leur environnement naturel
leur permettait de subvenir.

L’économie moderne – et les nouvelles notions de travail, d’argent, d’aides sociales – est
venue se greffer brutalement dans un contexte inadapté. Ces nouvelles notions, et les
valeurs qui y sont associées sont très mal comprises encore aujourd’hui. Progressivement,
ces mécanismes ont profondément perverti les dynamiques sociales à de nombreux
égards, provoquant de nombreuses dérives et conséquences négatives.

· Émergence de classes sociale

Le travail salarié, censé garantir une fonction respectable dans la société et un salaire
minimum décent, a favorisé la pratique de nouveaux métiers. Avoir un emploi signifie
nécessairement un rôle dans la « société moderne », et en dehors de la communauté.
Mais cette valeur n’est pas accompagnée de propositions concrètes d’emploi dans ce
territoire recouvert à 90% de forêt tropicale.

4
Grenand Françoise, Bahuchet Serge, Grenand Pierre, « Environnement et sociétés en Guyane française : des ambiguïtés
d'application des lois républicaines », Revue internationale des sciences sociales, 1/2006 (n° 187), p. 53-
62.http://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2006-1- page-53.htm
5
Deux Autorités Coutumières au Village Esperance à Saint Georges. Capitaine des Wayapis de l’est n’est reconnu que par
une partie de la communauté Wayàpis.

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9
En enrichissant quelques individus, cette notion a contribué à l’émergence de classes
sociales, à des clivages intracommunautaires et à de nouveaux systèmes de valeurs mal
maîtrisés. L’affluence de projets extérieurs a perverti les rapports sociaux en créant l’esprit
de compétition, des abus de pouvoir, des comportements individualistes et ainsi de suite.

· Monétisation des rapports

Aujourd’hui, pratiquement toute activité est monétisée dans les communautés, y compris
les activités traditionnelles et la transmission de savoirs. Par exemple, les chamanes
encore présents peuvent facturer jusqu'à 600 euros pour un soin. Une association – la
MRF - nous l’a illustré avec une « anecdote ». L’association avait mis à disposition de la
communauté un camion permettant le développement d’un projet agro-écologique à
Esperance (St Georges). Son relai local en charge du projet eu l’idée de facturer 15 euros
à chaque personne participant au projet, comme le droit d’entrée au camion6.

· L’imposition des prestations sociales 7

La politique sociale de la France, en distribuant des aides diverses (RSA ancien RMI, CAF
Caisse des Allocations familiales, etc) aux familles défavorisées, leur permet d’élever
sereinement leurs enfants et d’alléger leur pauvreté. Bien que louable, cette politique
appliquée sans réflexion ni préparation en Amazonie, a contribué à la déstructuration d’un
système qui était adapté à son environnement, et a donné lieu à de nombreuses dérives.

Les villageois se déplacent dans les villes carrefour (Saint Georges de l’Oyapock,
Maripasula ou Saint Laurent du Maroni) en début de mois pour retirer l’argent des aides
sociales à la Poste. Les quelques jours qui suivent sont consacrés à dépenser cet argent
dans la consommation d’alcool. Ainsi, en début de mois, les habitants de Saint Georges
déplorent le triste spectacle « d’amérindiens dans le caniveau ». Des cas de malformations
à la naissance ont été imputés à la consommation d’alcool par les femmes enceintes.

Certaines aides sociales participent indirectement à la destruction de la notion de


famille. Les couples formés sur des bases traditionnelles - sans passage par la
reconnaissance publique du mariage à la mairie - n’existent pas selon l’administration
française. Les enfants nés de cette union n’appartiennent en conséquent qu’à la mère, qui
percevra une allocation « parent isolé ». Niés dans leur rôle, les hommes ne tiennent plus
leur fonction de père et n’éduquent plus les enfants que la « loi » leur dénie.

Tous ces mécanismes restent au demeurant incompris par les populations. Les
femmes peuvent avoir jusqu'à 15 enfants pour augmenter le revenu des allocations. Un
loueur de voiture nous a dit voir se présenter au comptoir des personnes présentant leurs
relevés mensuels des aides sociales en guise de fiche de paye pour obtenir un crédit,

6
Entretien avec Olivier de la MFR.
7
Grenand & Grenand

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pensant que la CAF est un métier. Des jeunes filles, lorsqu’on leur demande ce qu’ils
veulent faire plus tard, répondent « CAFteuse».

· Assistanat

La facilité d’obtention d’aides sociales confère un caractère futile à l’argent et crée des
comportements d’assistés. Ainsi, les amérindiens français refusent les activités
traditionnelles de subsistance considérées trop éprouvantes et paient des hommes à tout
faire, pauvres ou étrangers venus du Brésil ou du Surinam, pour s’occuper de leur parcelle
agricole. Dans les villages, les aides sociales ont pour conséquence d’appauvrir les
pratiques collectives. En conséquence, les projets collectifs, ou d’intérêt général de la
communauté ne sont plus pris en charge par la communauté elle-même. disparaissent.

Cela provoque le détournement des activités économiques traditionnelles et perte des


connaissances et accroît la dépendance du système.

L’entrée dans la société de consommation a également des conséquences la santé des


populations. La surconsommation d’aliments industriels, trop gras, trop sucrés, provoque
de nouvelles maladies, tel que le diabète, très présent dans les villages.

C. Education

Lorsqu’on évoque la problématique des suicides avec nos interlocuteurs, la scolarité est un
des premier mot cités, parmi de nombreux profils : anthropologues, associations
accompagnant les communautés, des professeurs en territoire isolé. Les problématiques
liées à l’éducation sont diverses.

La scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans8 est une des mesures qui s’est imposée aux
populations. L’éducation est évidemment un atout, mais en Amazonie, elle s’est imposée
sans précautions ni adaptation, et se révèle aujourd’hui inefficace, voire nocive. Le manque
d’infrastructure et la non adaptation des systèmes éducatifs aux spécificités locales de la
Guyane, sont identifiés comme une des origines du malaise des jeunes amérindiens. Cette
problématique est centrale dans le cadre de la mobilisation sociale qui secoue la Guyane
actuellement, thème récurrent en toile de fond des débats du rond point du rectorat.

Extrait « La place des langues amérindiennes dans l'enseignement en Guyane»9

Pendant longtemps, l’éducation a été entre les mains des missionnaires chrétiens
dont l’objectif était d’arracher les jeunes Indiens à leur famille et à la coutume. Les
internats (appelés " homes indiens ") fournissaient un cadre propice.
Ce système a été condamné par le Conseil œcuménique des Églises réuni à la
Barbade en 1971.

8
C’est l’instruction qui est obligatoire en France.
9
Monique Pontault. Organisation internationale de la Francophonie. Conseil consultatif 2003

11
11
Avec la départementalisation, la scolarisation, bien que limitée tout d’abord au
littoral, s’est peu à peu généralisé. La langue d’enseignement est le français et le
programme des études le même qu’en France. Par ailleurs, la loi française ne
reconnaissant que des citoyens libres et égaux, il est interdit de mentionner toute
appartenance ethnique ou religieuse.

· Les jeunes éloignés de leurs familles

Faute d’infrastructures, les enfants vivant dans les villages isolés doivent se rendre au
collège de la ville la plus proche (parfois à plusieurs journées en pirogue). Dans ces cas, ils
se voient dans l’obligation de quitter leurs familles pendant plusieurs semaines ou mois très
jeunes. Ils se retrouvent alors brutalement confrontés à la réalité de la ville. En situation de
rupture, ils sont plongés dans des milieux hostiles, dans des conditions de vie peu
propices, et sans aucun repère.

Par exemple, les jeunes de Trois Sauts se retrouvent au collège de Saint Georges, et sont
enfermés en dehors des heures de cours dans le « Home Indien», établissement religieux
d’accueil où les sœurs les rebaptisent par des prénoms français. D’autres se retrouvent
dans des familles d’accueil à Cayenne ou Maripasoula. Ces familles, créoles ou
bushinengué, leur font parfois subir des maltraitances ou les exploitent.

Les internats à Cayenne ferment leurs portes le vendredi, laissant ces jeunes dans la rue
tout le week end. Livrés à eux mêmes, ils sombrent souvent dans la délinquance et dans
un mode de vie qui favorise le vice urbain (alcool, drogues), ou la prostitution pour les filles.
De retour au village, ils sont méconnaissables. Les parents, eux ne connaissant le mode
de vie urbain, retrouvent leurs enfants « déguisés » en jeunes rappeurs rebelles dont
l’allure physique, les tenues vestimentaires, la démarche, le style leur sont inconnus. Il
arrive que les jeunes filles reviennent enceintes à 13 ans.

· Perte des savoirs chez les jeunes

Dans le système scolaire actuel, l’éducation parentale et la transmission de savoirs sont


inexistantes, et parfois bafouées. Le temps scolaire remplace celui auparavant dévolu à
l’apprentissage de la langue, des techniques, des savoirs et des savoir-faire. Le calendrier
traditionnel ne peut plus être respecté. Les jeunes garçons n’ont plus le loisir
d’accompagner les hommes à la chasse ou la pêche ; ils sont tenus à l’écart de la forêt, qui
leur devient étrangère sinon hostile ; ils n’ont plus le temps de mémoriser les techniques de
construction des maisons, d’élaboration d’artisanat, et d’apprentissage d’un mode de vie
qui sera adapté à leur environnement naturel.

Les jeunes filles sont éloignées de l’agriculture et de la cuisine ; la confection complexe des
différentes bières de manioc, le traitement de la venaison, la connaissance subtile de
toutes les espèces et variétés de plantes cultivées, leur échappe lentement. Bref, le long

12
12
apprentissage du milieu ne se fait plus. Il s’ensuit une perte et une dévalorisation des
savoirs et des savoir-faire ancestraux parmi les jeunes générations.

Témoignage de X, professeur à Trois Sauts

En ce moment même, à Trois Sauts, une mission du rectorat fait pointer tous les
jeunes nés entre 2005 et 2006 qui seront envoyés au home indien de St Georges,
quelque soit leur condition. Il nous a mentionné que des jeunes jumeaux
handicapés avaient été pointés, autant que des jeunes ne parlant pas français, ou
des jeunes en phase d’apprentissage de chasse et pêche, ou des jeunes qui
viennent de se marier. C’est par la pression et le menace aux parents que la
mission parvient à « inscrire » les jeunes.

· Des méthodes d’apprentissages opposés

Dans les communautés amérindiennes, l’éducation est basée sur le principe de liberté de
l’enfant. L’enfant évolue dès son plus jeune âge de manière autonome, bénéficiant de la
confiance totale des parents, sans connaître ni la contrainte, ni le contrôle de ses activités.
Le « non » et la punition n’existent pas.

Dans ce cadre, la transmission des savoirs se fait par mimétisme. Les enfants apprennent
en observant leurs parents à réaliser les activités quotidiennes. Dans ce système
privilégiant la démonstration par l’exemple, les notions théoriques, les concepts, et le
rationalisme n’existent pas. Les vecteurs de compréhension du monde sont transmis à
travers les contes et les mythes privilégiant l’imaginaire et la créativité.

Dès lors, nous pouvons constater la différence entre I ‘éducation familiale de l’enfant
amérindien et le système éducatif scolaire. Le premier est fondé sur l’idée de liberté et
d’auto-apprentissage, tandis que le second est basé sur l’idée de discipline et de
contrainte. Les enfants sont projetés dans un nouvel univers dans lequel leur langue et leur
culture sont absentes et dans lequel, souvent, leur appartenance ethnique est niée.

Ceci provoque des difficultés concernant l’acquisition de nouvelles structures linguistiques


et une destruction des valeurs culturelles. Une adaptation des méthodes d’enseignement
dépendra de la bonne volonté du professeur, de son niveau d’empathie et de son
investissement personnel.

· Qualification des professeurs

Les enseignants en territoire isolé ne reçoivent pas de véritable ‘formation spécifique. Il y a


deux types de professeurs : les « titulaires » (normaliens) et les « contractuels »
(suppléants) ; formés à ESPE (IUFM) de Cayenne, formation calquée sur la métropole. Les
contractuels, eux, n’ont besoin d’aucune formation pour postuler.

13
13
Ainsi, les profs méconnaissent le milieu et les cultures dans lesquels ils vont enseigner. Ils
rejoignent leur poste sans préparation particulière au niveau pédagogique ; exception faite
pour ceux qui reçoivent une initiation aux méthodes de l’enseignement du français langue
étrangère.

En territoire isolé, les profs sont alors projetés dans les milieux hostiles (forêt) dans
lesquels leur santé peut être rapidement affectée. Ils sont confrontés à des problèmes
d’infrastructure : mauvaises conditions de vie, manque de logements, conditions insalubres
ect. Ils vont enseigner dans des communautés dont les cultures leur sont totalement
inconnues, et peu réceptives aux méthodes classiques.

Ceci provoque un turn over important : les profs ne restent pas en poste, et un manque de
personnel car ils ne veulent pas aller en territoire isolé. Il nous a été aussi reporté des cas
de professeurs manquant de déontologie lorsqu’ils sont envoyés en territoire isolé. Des
dérives, tel que des professeurs évangélistes (sans intervention du rectorat), ou des profs
qui incitent leurs élèves à des pratiques malsaines etc…

· Contenus inadaptés

Les contenus pédagogiques ne sont pas adaptés, ni contextualisés. L’enseignement


véhicule des valeurs culturelles étrangères présentées comme modèle unique. Les
programmes scolaires, conçus à Paris, ignorent les réalités culturelles du pays. Dans la
plupart des cas, ni les langues vernaculaires, ni les traditions propres à chaque groupe, ni
l’environnement naturel ne sont reconnus.

Cet enseignement « hors sol » aboutit à des aberrations dont nous avons été témoins au
rond point du rectorat. L’apprentissage en sciences naturelles concerne la faune et de la
flore de l’hexagone – soit les chênes et les écureuils - en pleine Amazonie dans la région la
plus riche en biodiversité au Monde. Et de même pour l’histoire, la géographie, la
littérature. Un professeur témoignait d’un enfant guyanais qui savait placer tous les pays
d’Europe sur une carte, mais pas la Guyane.

· Déconstruction identitaire

Sans placer les éléments dans leur contexte, sans prendre en compte les spécificités
culturelles et naturelles locales, ce système éducatif participe à la déconstruction identitaire
et culturelle des enfants, des collégiens et jeunes adultes.

Il fait l’impasse sur des éléments aussi fondamentaux que la prise de conscience de
l’appartenance sociale; la compréhension de soi et de son environnement, connaissance
de son identité territoriale, mise en valeur de son origine culturelle… Le respect de l’identité
est la base de l’estime de soi. Ceci a des conséquences sur la dévalorisation de
l’environnement naturel.

14
14
· Des résultats explicites

Ainsi, lors de l’entrée au collège, l'écriture et la lecture sont rarement complètement


acquises. La Guyane est en Zone Education Prioritaire. Les enfants sont dans l’interdiction
de redoubler. Le « décrochage scolaire » concerne plus de 2200 jeune soit 40% des
élèves10.

Quelques chiffres :
- Taux d’obtention du baccalauréat, en 2001 : 63 % (889 élèves). En ce qui
concerne les Amérindiens, il semble que le chiffre soit nul.
- Échec scolaire : le taux d’échec scolaire de la Guyane est le plus élevé de toutes
les régions françaises, y compris les DOM. Et près de 45 % des élèves quittent le
système scolaire sans diplôme. L’absentéisme des élèves amérindiens pour raison
de chasse, pêche ou travaux agricoles est notoire.

La place des langues amérindiennes :

Kali’na: les élèves sont capables d’utiliser le français si la situation s’y prête.
Wayana : les élèves déchiffrent le français sans le comprendre véritablement ni l’écrire.
Wayampi : Cette population de l’Oyapock, qui n’est pas soumise à la pression du créole,
est sans doute la plus réceptive à l’enseignement du français.

II. Une Fracture entre les mondes

Cette division structurelle entre le maintien de l’ordre traditionnel et les codes d’un nouveau
modèle est structurelle. Cette fracture entre les mondes induit une dualité identitaire.
Nombreux sont les amérindiens qui sont en quête de plus de reconnaissance et de soutien
de l’Etat et qui en même temps le rejettent. Il y a une contradiction latente entre
revendication identitaire et quête d’assimilation à l’identité nationale.

A. Une double dynamique a l’œuvre

Des notions rapportées de toutes pièces d’un système – encore exogène - ne sont que très
mal comprises. Les communautés n’ont pas eu le temps de s’adapter à ce nouveau
modèle, ni la capacité « d’absorber » ces changements. Les nouveaux modes
d’organisation ne sont pas établis, entre autres, par manque de temps d’incubation et de
compréhension.

Avec une pression permanente d’influences extérieures, deux processus insidieux sont à
l’œuvre : l’érosion des anciennes structures, et le déracinement des nouvelles générations.

10
http://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/en-guyane-40-des-jeunes-quittent-le-systeme-scolaire-sans-
diplome-343023.html

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15
· Démantèlement des structures traditionnelles

Les chefferies traditionnelles, reposant généralement sur les épaules d’hommes âgés,
analphabètes et non francophones, sont affaiblies face à ces influences. Ces hommes sont
de plus en plus contestés dans leur rôle de transmission des savoirs, pourtant nécessaire à
une bonne gestion de l’environnement naturel.
Nombre d’entre eux perdent leur « stature » originelle. Par exemple, nous avons entendu
parler d’un chef coutumier de Saint Laurent alcoolique, du « Grand Mans » devenu
évangéliste, etc…
Leur fonction de « gardien des coutumes » est méprisée par les nouvelles générations.

Il est à noter qu’il y a une certaine ambivalence. Les AC demeurent des figures
d’autorité qui sont systématiquement consultées. A l’arrivée dans un village, il est coutume
de s’adresser au Chef en premier lieu. Cette figure d’autorité est respectee par principe.

Cette déstructuration de l’ordre traditionnel fragilise toute l’organisation sociale de la


communauté, laissant place à une sorte de chaos. Les structures sociales traditionnelles
sont ébranlées, floutées emportant dans cette dynamique un effacement progressif de la
mémoire et une inévitable perte des savoirs.

· Une volonté d’intégration au modèle dominant

Une nouvelle norme sociale s’impose désormais comme le modèle unique à suivre. Le
modèle occidental s’inscrit dans l’imaginaire collectif des communautés comme la norme
suprême. Les jeunes sont en quête d’assimilation et idéalisent le modèle occidental. Les
adolescents écoutent du Rap, dansent le Slam et portent des basquets Nike. Nous avons
même vu des jeunes portant des bonnets et des doudounes (il fait 40°).

« Depuis qu’il y a Canal plus tout a changé » nous disent les profs. Les parents achètent
des chips et des sodas pour le goûter des enfants, vu comme un statut social. Le désir de
s’intégrer au système est omniprésent. Les parents rêvent de réussite pour leurs enfants,
Les rares jeunes qui arrivent à aller au bout de leurs études et à obtenir un travail et «font
la fierté de la communauté ». Parfois, ceux qui « réussissent » adoptent un comportement
condescendant envers les autres. La France de l’hexagone est présente dans les rêves de
tous. Les revendications les plus fréquentes sont liées au développement, à l’intégration
économique, aux infrastructures de l’état. Ils veulent être sur un pied d’égalité avec les
citoyens français.

· Autodénigrement des savoirs traditionnels et du milieu naturel


Il est nécessaire de rappeler que ce système urbain de valeurs, lorsque replacé dans un
contexte composé à 90% de forêt tropicale, où les propositions d’emploi sont inexistantes,
est artificiel et inadapté. La jeunesse est soumise à un système de normes et de valeurs,
déconnecté et inopérant, ne lui permettant pas de développer des activités assurant la

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16
satisfaction de ses besoins. En effet, un tel système fabrique une représentation imaginée
et idéalisée du monde européen en même temps qu’il produit un déracinement et un
autodénigrement identitaire chez les jeunes Guyanais, détruisant leur identité culturelle.

Or, c’est bien à partir de l’idée de souveraineté alimentaire et du lien à la nature (fondant la
cosmovision des peuples amérindiens) que devraient se développer les activités
permettant la satisfaction des besoins vitaux. Pourtant, les activités traditionnelles qui
pourraient bénéficier d’une valorisation salariale (canotage, chasse, cueillette,
accompagnement en forêt, artisanat...) ne sont pas reconnues par la loi ou tombent sous le
coup de réglementations métropolitaines inadaptées.

Les personnes qui choisissent de vivre selon un mode de vie adapté à la forêt en
pratiquant des activités traditionnelles de survivance – la chasse, la pêche, la cueillette et
l’agriculture, sont marginalisée. Leur savoir sur la forêt, ses rythmes, ses richesses et ses
contraintes, est dévalué et elles apparaissent désormais comme les nouveaux pauvres du
système.

La marginalisation des cultures amérindiennes pousse les jeunes Guyanais à s’en


détourner et à suivre un modèle hétéronome.

· Echec et frustration

Ces nouvelles aspirations s’accompagnent d’un sentiment fort de frustration. En effet, les
jeunes aspirent à prendre part au monde contemporain et à influencer les bouleversements
sociaux de leur époque et de leur environnement mais le système éducatif actuel ne
répond pas à leur demande. La grande majorité d’entre eux/elles n’arrive pas à accéder au
marché de l’emploi dans ces territoires enclavés où les possibilités d’embauches sont
extrêmement réduites. C’est ainsi que dans les communautés les plus reculées, situées en
pleine forêt et composées à plus de 65 % d’enfants de moins de 15 ans, on fabrique de
jeunes chômeurs désenchantés, demeurant dans un antagonisme perpétuel avec leurs
parents.

Pour ces jeunes, l’échec est généralisé. D’abord confrontés à l’échec scolaire, à cause de
l’inadéquation du système éducatif, ils enchaînent ensuite les formations post brevet dans
l’espoir d’obtenir un emploi. Nombre d’entre eux ne vont pas au bout, étant en situation
d’échec d’apprentissage, ou désintéressés par ce qui leur est proposé. Ceux qui
n’abandonnent pas ne trouveront point de travail à l’issue de leur formation. Leur retour au
village pour la majorité des jeunes revenus du littoral sans diplôme est vécu comme un
échec, situation qu’ils et elles surmontent difficilement. La RSMA (Régiment Service
Militaire Adapté) recrute quelques-un.e.s de ces jeunes.

· Inertie et désœuvrement

Les compétences acquises ne les aideront pas à vivre dans leur milieu. Arrachés d’une
culture, fondée sur l’autonomie du lien avec la nature, les jeunes ne s'intéressent plus aux

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17
besoins et aux traditions de la famille (travail dans les abattis, pêche, chasse, artisanat, …).
Selon les témoignages récoltés lors de l’enquête de faisabilité, ces jeunes n’ont pas de
centre d’intérêt “à l’exception du foot, du rap et de la fête”.

Les adolescents vivent une angoisse existentielle, ils et elles sont en conflit avec leur
famille, en rupture avec leur culture, en situation d’échec avec le système scolaire, et en
situation d’échec professionnel.

· Suicides
Cette angoisse existentielle trouve une échappatoire tragique dans le suicide trop fréquent
d’adolescent.e.s désespéré.e.s. Mais aussi dans l’alcool, la drogue, et autres dérives. En
effet, les suicides touchent majoritairement les territoires isolés du fleuve et
particulièrement les jeunes adultes (20/30 ans). Le taux de suicide est chez les jeunes
Amérindiens dix à vingt fois plus élevé que dans l’hexagone. Les causes sont
multifactorielles, mais elles sont souvent associées à l’enclavement, au manque de
perspectives, au manque d’intégration responsable d’un désenchantement (frustration).

Or, bien qu’absent des rapports ministériels, la question du système éducatif imposé est
majeure, tout comme l’ensemble de mécanismes, de normes, de valeurs « hors sol »,
totalement inadaptés à la réalité locale. Ces aspects sont à questionner sur le fond.

B. Fragilité identitaire et dérives

Nous voyons que les mécanismes susmentionnés ont des effets déstructurant l’identité
culturelle des populations autochtones, ce qui fragilise leurs référents identitaires. Cela
entraîne des dérives, entre autres l’influence grandissante des sectes (notamment
évangéliques) et l’intensification de pratiques de corruption.

· Schizophrénie identitaire

Lors de l’enquête de faisabilité, nous avons remarqué apparaître une forte tension,
significative d’un discours marqué par une forte dualité. En effet, les jeunes oscillent entre
des revendications identitaires fortes et un « désir » de participer à la construction d’une
identité nationale. Cela crée une situation de « schizophrénie identitaire », qui se révèle
dans des attentes contradictoires. Dans une même phrase, un jeune peut réclamer « plus
d’assistance, plus de services, plus d’intégration » et exiger « que l’Etat français nous
laissent tranquilles ».

· Perte de la spiritualité

Le rôle de ces mécanismes dans la perte des savoirs et de la culture amérindienne est
évident. La spiritualité amérindienne s’en trouve fortement affectée.

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18
Les populations amérindiennes sont traditionnellement des sociétés chamaniques. Les
rituels des sociétés dites chamanistes reposent sur la croyance aux esprits. Les chamanes
ont la capacité de communiquer avec ces « forces invisibles de la nature » lors des rituels,
qui en font des personnages ambigus aux pratiques magiques, des « sorciers ». Les
chamanes inspirent donc une certaine crainte, même au sein de leur propre famille (Cf
Labonté). Leurs pratiques, incomprises par l’esprit cartésien occidental, sont qualifiées de «
maléfiques » par certaines religions, en particulier les évangélistes, qui les qualifient de «
ministres du démon ». Cette conception subsiste, allant même jusqu’à l’incitation au
meurtre lancés contre les chamanes par des évangélistes radicaux, aujourd’hui encore, en
Guyane et en Amazonie en général.

En Guyane, selon nos sources, la plupart des chamanes ont disparu sous l’influence
extérieure de la modernité et la perte des savoirs traditionnels. Ceux qui subsistent encore
sont parfois rejetés par leurs communautés, de part la forte progression des évangélistes à
l’intérieur du pays, venus du Brésil et du Surinam dans les territoires les plus isolés. Ils sont
alors condamnés à se cacher dans la forêt. La disparition des chamanes a été déplorée
par Toby Nathan, à la fin d’une conférence dictée par Aline Archimbaud.

· Intrusion des sectes

De plus, le territoire Guyanais subit une invasion fulgurante des sectes11 depuis deux
décennies. Ce phénomène, présent dans tout le territoire guyanais est particulièrement fort
dans les communautés amérindiennes dites « de l’intérieur », en particulier sur le Haut
Maroni, subissant une forte affluence des évangélistes venus du Surinam.

Les évangélistes emploient diverses méthodes afin d’amadouer les communautés (aide
financière, construction de logements, biens de consommation, nourriture, médicament
qu’ils offrent en échange de l’« intégration »). L’adhésion se fait ensuite rapidement, au
sein des mêmes familles, qui suivront leur proche converti par solidarité. Ces églises
forment également des pasteurs amérindiens qui ensuite évangélisent dans leurs langues
maternelles et partent en pèlerinage apporter la « bonne parole » à leurs frères d’autres
communautés. D’autres méthodes consistent à traduire certains textes bibliques et certains
chants en langues amérindiennes.

Le phénomène sectaire a pris une telle ampleur qu’il affecte fortement la spiritualité
amérindienne. Nous voyons désormais des Chefs Coutumiers, supposés gardiens des
traditions, devenir pasteurs de leurs villages et fossoyeurs de leur culture12. Ceci provoque
des divisions au sein des villages et des familles, déchirés entre deux visions et pratiques
spirituelles13.

11
Plus d’une centaine de sectes ou d’églises seraient actives sur le territoire, tel que les Témoins de
Jéhovah, certaines branches Pentecôtistes et Adventistes, les Mormons, plusieurs variantes des
églises Évangélistes, etc « SOCIETE, CONFLITS ET RELATIONS DE TRAVAIL EN GUYANE »
Philippe Auvergnon
12
Le grand Mans de l’est, sur la région du maroni est évangéliste
13
Par exemple, lors d’un décès, la famille se divise sur la question des pratiques, entre ceux qui
respectent les rites anciens et souhaitent danser au son des kalawasi, et ceux qui cédent a la

19
19
III. La France, « une et indivisible »
A. Le principe de « République une et indivisible »

Dans sa thèse, Isabelle Tritsch explique que si la citoyenneté française constitue une
sécurité pour les personnes, elle est un handicap pour la pérennité des cultures. Fondée
sur une vision « universaliste », et sur le principe d’une République « une et indivisible »,
seul le citoyen a une importance aux yeux de l’Etat et son action repose sur la croyance - à
priori - en l’équivalence des hommes et des peuples. Sur ce principe, la constitution
française n’autorise pas la distinction des individus selon leur origine ou leur appartenance
ethnique, et ne permet donc pas l’expression politique d’une appartenance identitaire autre.

De cette idéologie a émergé une politique, qualifiée d’« assimilationniste » par certains
sociologues, destinée aux populations autochtones françaises. Cette politique vise à rendre
l’individu conforme aux valeurs et pratiques prônées par la République, un legs de la
colonisation. Le terme d’« assimilation » est fort. Il sous tend un nécessaire gommage des
différences, ce qui provoque une rupture avec la culture d’origine au profit de la culture
dominante. Cette politique « force » l’individu à renoncer aux éléments fondamentaux de
sa propre culture. Ces observations, confirmées par nombreux témoignages ainsi que par
plusieurs auteurs.

Isabelle Tritsch «La réalité anthropologique de la France est bien une assimilation des
individus, les appartenances communautaires ne survivent pas. La France a une tradition
d’absorption des différences»14.

· Assimilation Vs Intégration, le cas du brésil

Dans d’autres pays comme le Brésil, les spécificités culturelles survivent. Le Brésil,
signataire de la Convention 169 de l’OIT, reconnaît des droits collectifs aux peuples
autochtones dans sa constitution.

Ces peuples y ont donc des droits spécifiques : les droits territoriaux (démarcation de
territoires et exercice d’une souveraineté politique), le droit à un système d’éducation
différencié, le droit à la reconnaissance de leur spécificité culturelle. La France, quant à
elle, a émis des réserves sur tous les articles de conventions internationales (Cide, Cerd,
Pidesc) qui reconnaîtraient aux peuples autochtones vivant en France de tels droits,
alléguant une incompatibilité avec l’article 1 de la Constitution française.

La France et le Brésil disposent de deux systèmes politiques très différents, qui,


retranscrits dans leur Constitution respective, marquent des manière de traiter les peuples

pression des pasteurs et vont prier « alléluia » toute la nuit. « Invasion fulgurante des sectes en
Guyane et dans les communautés amérindiennes » okamag
14
http://www.ldh-france.org/lecole-amerindiens-comparaison-guyane-bresil/
Isabelle Tritsch dans sa thèse « Dynamiques territoriales et revendications identitaires des
Amérindiens wayampi et teko de la commune de Camopi »(2013),Triballât 1995, Todd 1994

20
20
autochtones. Dans le cas de la France, persiste une politique d’assimilation, tandis que le
Brésil développe une politique d’intégration.

L’«intégration », ouvre une possibilité pour l’individu de conserver sa culture d’origine,


néanmoins elle le situe dans un processus qui l’engage à recomposer son identité et sa
culture en fonction des nouvelles normes sociales qui l’environnent. Ceci provoque des
différences fondamentales dans la condition des principaux/ales concernée.e.s. Au
contraire, en France, les Amérindien.ne.s n’ont pas de droits territoriaux, ce qui permet à
des entreprises de s’établir sur leur territoire sans l’avoir discuter et négocier préalablement
les autochtones, c’est par exemple le cas d’EDF qui s’est installé au milieux des villages et
à construit des maisons en béton, contrastant, voire s’opposant, aux carbets traditionnels.

· OIT 169

La Convention 169, relative aux droits des peuples indigènes et tribaux dans les pays
indépendants a été adoptée en 1989 par l’Organisation Internationale du Travail, une
agence des Nations-Unies. Elle reconnaît un ensemble de droits fondamentaux essentiels
à la survie des peuples autochtones, notamment leurs droits territoriaux et leur droit à
l’auto-détermination. Les Etats, parties à cette Convention, s’engagent à garantir de
manière effective l’intégrité physique et spirituelle des peuples autochtones vivant sur leurs
territoires et à lutter contre toute discrimination à leur égard. Lors de son rapport du 27 août
2010, le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a recommandé à
l'État français de prendre toutes les mesures législatives nécessaires à la ratification de
cette Convention. Vingt-deux États, dont quinze situés en Amérique du sud ou en
Amérique centrale, l'ont déjà ratifiée, isolant la posture de la France dans cette région du
monde.

Au nom du principe d’indivisibilité, la France refuse à devenir signataire de cette


Convention et de prendre en compte les revendications identitaires, territoriales, culturelles
et politiques, des peuples autochtones, qui pourtant ne datent pas de ce jour.

· Une revendication majeure

Depuis quelques années, les peuples amérindiens de la Guyane française cherchent à


obtenir des droits territoriaux de la part du gouvernement français et à être reconnus en
tant que « peuples distincts ».
Au nom du principe d’« indivisibilité », la France ne reconnaît pas de droits territoriaux aux
Amérindiens. Leurs territoires ont été classés domaines publics appartenant à l’État.
L’Etat français refuse d’employer la catégorie politique et juridique « peuples autochtones »
(pourtant consacrée par les Nations unies) pour faire référence aux Amérindien.ne.s. En
1952, l’État employait la catégorie de « populations primitives » en 1952, de « populations
tribales » en 1970, en 1984 d’« Amérindiens de la Guyane française » ou encore, en 1987,
de « communautés tirant traditionnellement leurs moyens de subsistance de la forêt ».

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21
Le discours du Président de l’Association des Amérindiens de Guyane française (AAGF),
Felix Tiouka, lors du premier rassemblement des Amérindiens de Guyane de 1984, dans le
but de combattre les effets de la politique d’assimilation française et d’affirmer leur “volonté
de prendre place dans l’espace politique local, exigeait la reconnaissance de droits
territoriaux. Cette revendication est toujours d’actualité dans les mobilisations d’avril 2017.

«Nous voulons obtenir la reconnaissance de nos droits aborigènes, c’est-à-dire la


reconnaissance de nos droits territoriaux, de notre droit à demeurer
Amérindien.ne.s, et à développer nos institutions et notre culture propres ».

Felix Tiouka a énoncé avec force la revendication des peuples amérindiens de se voir
reconnaître comme « peuples ayant droit à disposer d’eux-mêmes», ce discours est venu
bousculer la croyance, enracinée depuis les années 1950, de l’inéluctable assimilation des
Amérindien.ne.s.

La reconnaissance des droits territoriaux présente des avantages concrets et des effets
positifs sur le rapport à la terre, notamment sur les moyens de le préserver. En outre, la
reconnaissance de ces droits permettrait la restitution de leurs terres aux peuples
autochtones, la reconnaissance du caractère collectif de la propriété et donc, éviterait
l’obligation de rachat individuel des terres.

L’autonomie culturelle incluant le respect des modes de vie, coutumes, traditions,


institutions, droits coutumiers, formes d’organisation sociale, droits linguistiques, serait
également reconnue. La Convention assurerait également le respect du4droit à la
consultation préalable et à la participation aux décisions qui impactent leurs modes de vie.
Elle exige la mise en œuvre de pratiques souples et originales, contrebalançant la rigidité
de l’appareil juridique français structuré selon des principes d’indivisibilité et d’égalité.

B. Géographie et disparités territoriales

· Des terres appartenant à l’Etat

Cette couverture forestière appartient principalement au domaine privé de l’Etat,


propriétaire de presque toute la grande forêt, soit 90% du territoire. L’augmentation
continue de la population (une forte croissance démographique et attraction migratoire
importante) entraîne une pression foncière importante et un accroissement des besoins en
terres. Les collectivités locales, en l’absence d’impôts fonciers, sont en situation de déficit
budgétaire structurel et ne peuvent anticiper le développement des régions ni des villes.
Les difficultés d’accès au foncier posent aujourd’hui de réels problèmes, et furent au cœur
des mobilisations de Mars 2017, identifiées comme un frein au développement du territoire.

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· Dichotomie Littoral /intérieur

Le littoral est mieux desservi et contient plus d’infrastructure. Seules les villes de Cayenne,
Saint-Laurent du Maroni et Kourou possèdent des lycées et des universités. Ces dans ces
villes que se concentrent des populations issues de flux migratoires continus (Haitiens,
Surinamais, Brésilens..) qui sont aujourd’hui mal absorbées par la société guyanaise,
notamment du fait des carences d’outils d’intégration économiques et sociaux. On trouve
ainsi en périphérie des villes (Cayenne, Kourou, St Laurent) des bidonvilles où le niveau
d’insécurité et de délinquance est très élevé.

Aujourd’hui 60 % du département n’est pas accessible par voie terrestre.Ces déséquilibres


et des inégalités sont au fondement du fonctionnement de la Guyane.

C. Carence d’accès aux droits fondamentaux

Les problèmes structurels des territoires de l’intérieur sont nombreux : manque d’accès par
routes, des carences d’infrastructures, manque d’accès aux services de base (écoles,
collèges, centres de santé), insalubrité des infrastructures existantes, corruption

L’effectivité de bon nombre de leurs droits civils et politiques, économiques, sociaux et


culturels n’est pas assurée. Aussi, l’accessibilité aux droits est conditionnée par des
démarches administratives rendues difficiles par un déficit de services publics sur place,
obligeant à des dépenses coûteuses de déplacements.

De part l’isolement et l’éloignement géographique de la population par rapport aux


établissements scolaires, de nombreux enfants ne sont pas scolarisés. Le manque de lieux
de scolarisation oblige les enfants à quitter leur cellule familiale, leur culture, et leurs
modes de vie traditionnels dès l’âge de 8 ou 10 ans, pour être envoyés dans des écoles
sur le littoral. D’autres causes de non scolarisation sont l’inadéquation des méthodes
d’enseignement régulièrement dénoncée par certains anthropologues.
Des problèmes liés à l’accueil de ces jeunes partis sur le littoral étudier sont également
dénoncés. Les familles d’hébergement ne sont pas formées et des abus sont constatés. Ne
disposant pas d’un hébergement durant le week-end, les jeunes sont livrés à eux-mêmes
dans une société qu’ils connaissent mal et ne comprennent pas forcément.

De nombreux cas de jeunes tombés dans des dérives addictives (drogue, alcool), de
violences sexuelles subies par les jeunes filles au sein des familles dites d’accueil,
d’exploitation économique et de traite prostitutionnelle ont été rapportés.

Le droit à la protection de la santé n’est pas pleinement assuré aux Amérindiens. On


constate un grave déficit d’accès aux services de santé lié aux conditions géographiques et
au manque de transports affectant la couverture médicale en soins de santé primaire des
populations autochtones.

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· Le manque de perspectives

Les territoires de l’intérieur sont enclavés et offrent très peu de perspectives. Le marché du
travail est quasi inexistant en Guyane (40% de chômage chez les moins de 25 ans),
surtout en zone isolée.

· L’état tenu pour responsable : un ressenti très présent

Les populations n’ont pas accès aux infrastructures de base tq la santé, l’assistance,
l’éducation Ceci crée un sentiment d’abandon de la part des communautés.. Et surtout un
sentiment de frustration. L’état est très présent dans les discours, Ce qui ne fonctionne
pas. et toutes les failles administratives sont mises en exergue.

Le problème de l’état français : entre omniprésence et incompétence / Entre ingérence et


abandon. Portant déjà le lourd tribut de la colonisation et de l’acculturation des
communautés. La France est très présente dans les discours des amérindiens, de part les
dysfonctionnements de l’administration. Tout le monde, amérindiens, créoles et
métropolitains, nous ont parlé du manque d'infrastructures (médicale, sanitaire, sociale,
pédagogique, …). Le problème d’accès aux services de base est une problématique très
forte sur l’ensemble de la Guyane (5000 enfants non scolarisés faute d'établissements).
Cette problématique s’intensifie considérablement dans le territoire de l'intérieur.

S’ajoute à cela le peu de reconnaissance des nations autochtones par l'état français, qui se
traduit par une éducation scolaire qui n’est pas adapté aux jeunes amérindiens.
Les incompétences de l’Etat en matière d’adaptation de l'appareil administratif (santé,
d’éducation ..) est vu comme un système « descendant » qui ne tient pas compte des
spécificités locales ce qui est vécu comme un manque de respect.

· Des failles structurelles créant une grande frustration

L’Etat de part son omniprésence est tenu à un rôle de protection envers sa population.
Hors dans de nombreux cas, non assistance crée un sentiment d’abandon,

Cette omniprésence de l’état français, couplée à une incompétence ou à un manque de


moyens, portent des conséquences dans les communautés, amènent douleurs, colère et
frustrations. Et dans le même espace-temps, ces jeunes collégiens et lycéens amérindiens
regardent avec envie la France et son mode de vie, rêvant de ce qu’ils n’ont pas et de ce
qu’ils pourront peut-être jamais avoir.

· Corruption

Lorsque ces infrastructures sont présentes, elles sont souvent incompétentes, voire
corrompues. Et si les fonctionnaires sont de bonne volonté et prêt à s’investir, les fonds et
les ressources humaines viennent à manquer.

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A ceci s’ajoute un problème de corruption récurrent, qui semble généralisé dans les
instances de pouvoir locales. Nous avons entendu bcp d’histoires de corruption,
détournements, malversations ect.. La plus caractéristique est l’opacité qui caractérise
l’activité aurifère, qui semble maîtrisé par une élite locale, préfigurant des relations qui
existent entre orpaillage légal et illégal, ou orpaillage légal non déclaré. Les incidences sont
considérables sur le fonctionnement politique et économique de la Guyane, dont la plupart
des fonctions de pouvoir sont tenues par l’élite créole.

Sont questionnées par exemple la libre circulation des orpailleurs « illégaux » qui se
déplacent le long du fleuve Maroni et au sein des villages amérindiens, sans être enquêtés
par la police, et dont les conséquences sont nuisibles aux communautés autochtones de
l’intérieur.

· Pouvoir créole, groupes ethniques

Le pouvoir semble être dans les mains d’une élite guyanaise. Certains postes clefs de
l’administration sont parfois liés à l’orpaillage. Les communautés ethniques occupent des
secteurs d’activité différents. Les groupes ne sont donc pas uniquement culturels mais
aussi sociaux, professionnels, relationnels, l’appartenance à une classe sociale et ethnique
étant très connotée.
Il peut être observé un rapport de force et des différents entre créoles et amérindiens : les
créoles ne reconnaissent pas les amérindiennes comme premiers habitants. Tous les
avantages que les amérindiens reçoivent de l’état (ZDU) sont contestés ou outragent la
population créole.

D. Des freins au développement

· Difficulté d’accès au foncier

La structuration de l’espace peut se lire ainsi : terres domaniales, terres communales,


parcs régionaux, zones de droits d’usage, parc national / En effet, la France considère
toujours la terre guyanaise sous le paradigme du Terra nullius (locution latine signifiant «
territoire sans maître »). Dès lors, le problème de la possession foncière s’imposa aux
villages autochtones amérindiens et bushinengués.

Un domaine qui cristallise les problématiques entre politique, appareil législatif et


revendications locales est le foncier. Effectivement, il est très compliqué pour les
communautés d'acquérir les terrains essentiels à leur subsistance, et plus encore d'être
reconnu propriétaire d’un terrain même lorsque cela fait plus de 40ans que des familles y
habitent. Réel enjeu en Guyane, l’accès au foncier pose l’épineux problème des terres des
populations autochtones concernant la propriété privée et la propriété collective.

Pour y faire face, fut créé le concept de Zones de droits d’usage (ZDU) en 1989,
concédées aux « communautés d’habitants tirant traditionnellement leurs moyens de
subsistance de la forêt ». Mais la lourdeur administrative est cependant un frein pour

25
25
l’obtention de ces droits, les communautés étant incapables de monter les dossiers sans
une aide extérieure.

Le principal aménagement territorial prend la forme de ZDUC (Zone de Droits d’Usage


Collectifs) pour environ 700 000 hectares. Cette configuration foncière concède « l’usufruit
du terrain », dès lors la chasse, la pêche et la cueillette sont tolérées tandis que la
construction, ou toute autre forme d’exploitation commerciale est interdite.
Ainsi voyons nous émerger des revendications territoriales venant d’une part des
communautés amérindiennes et d’autre part des communautés bushinengués.
Indirectement, une concurrence se forme entre les deux ethnies.

· Des normes inadaptées

La lourdeur administrative et l’incohérence des normes européennes appliquées à ce


territoire créent des situations incongrues (exemple défrichage, exemple Zduc) et la
paralysie de nombre d’initiatives qui pourraient améliorer la situation.

La législation environnementale de l’ONF et les normes de « ZDU » sont problématiques .


En outre les normes de l’ONF requièrent des communautés la monétisation de certains
matériaux (feuilles de palmier pour la vannerie)

ZDU : Une confusion demeure quant aux « usages » qui en sont fait. Selon les termes du
décret, il regroupe les activités traditionnelles de subsistance. La définition que l’on donne
au mot « usage ». Mais lorsque la chasse ne se fait plus à l’arc mais au fusil ; lorsque les
techniques de pêche incluent filets et moulinets ; lorsque la parcelle d’abattis est ouverte à
la tronçonneuse ; lorsque la cueillette des végétaux sauvages concerne autant l’artisanat
domestique que la vente, est-on encore fondé à parler d’activités traditionnelles ?

Une communauté arawak désireuse de valoriser sa culture et d’offrir des emplois adaptés
à sa jeunesse, elle voudrait y lancer un programme d’écotourisme sur parcours balisé,
avec initiation à l’univers forestier, ses lois, ses contraintes et ses richesses. Mais au
prétexte que l’écotourisme n’est pas une activité traditionnelle des Arawak, la menace d’un
déclassement de la ZDU plane sur le projet. Il est aujourd’hui en sommeil.

La valorisation des savoirs, le statut des terres et les questions identitaires se révèlent ainsi
inextricablement mêlés, tant dans l’esprit du public guyanais que dans celui des décideurs.

La ZDU montre la singularité du droit français, qui préfère ajuster son arsenal législatif
plutôt que de se conformer à des dispositions internationales, telle la convention 169
relative aux peuples indigènes et tribaux de l’Organisation internationale du travail (OIT).
Cette convention de 1989 dit en substance que « les droits de propriété et de possession
sur les terres qu’ils occupent traditionnellement doivent être reconnus aux peuples
intéressés ».

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