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Claudine Normand

Benveniste : linguistique saussurienne et signification


In: Linx, n°26, 1992. Lectures d’Emile Benveniste. pp. 49-75.

Résumé
Cet article se propose de poursuivre une recherche menée précédemment sur l'œuvre d'E. Benveniste prise comme un tout On
développera ici les points suivants : dans ses principes et dans sa méthode ,E.B apparaît comme le fidèle continuateur de
Saussure et, par là, son oeuvre fait clairement le lien entre les méthodes comparatiste et structurale. Cette filiation saussurienne
est à saisir plus particulièrement dans le statut que ses analyses donnent à la signification ; cependant dans l'élaboration de sa
théorie sémantique générale, qui articule les concepts de discours, énonciation et sémiologie, la façon dont il introduit la
subjectivité et la référence nous semble Infléchir nettement la perspective saussurienne sur la langue, en direction d'une
approche implicitement philosophique sur le langage et la question du sens.

Abstract
This paper follows previous research on the work of E. Benveniste considered as a whole. The following points are stressed : his
principles and method make him a follower of Saussure, by which his work is clearly a link between the comparatist and structural
methods. The saussurtan filiation is particularly visible in the status his analy sises give to signification ; and his introduction of
subjectivity and reference, is a dear departure from the saussurtan perspective, towards an implicitly philosophic approach on
language and meaning.

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Normand Claudine. Benveniste : linguistique saussurienne et signification. In: Linx, n°26, 1992. Lectures d’Emile Benveniste.
pp. 49-75.

doi : 10.3406/linx.1992.1237

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/linx_0246-8743_1992_num_26_1_1237
Benveniste :

linguistique saussurienne

et signification

Claudine Normand

Résumé
Cet article se propose de poursuivre une recherche menée précédemment
sur l'œuvre d'E. Benveniste prise comme un tout On développera ici les points
suivants: dans ses principes etdanssaméthoàe,E£.apparaUcommelefidèle
continuateur de Saussure et, par là, son oeuvre fait clairement le lien entre les
méthodes comparattste et structurale. Cettefiliation saussurienne est à saisir
plus particuUèrement dans le statut que ses analyses donnent à la
signification ; cependant dans l'élaboration de sa théorie sémantique générale, qui
articule les concepts de discours, enunciation et sémiologie, la façon dont il
introduit la subjectivité et la référence nous semble Infléchir nettement la
perspective saussurienne sur la langue, en direction d'une approche
implicitement philosophique sur le langage et la question du sens.

Abstract
This paper follows previous research on the work of E. Benveniste
considered as a whole. The following points are stressed : his principles and
method make him a follower of Saussure, by which his work is clearly a link
between the comparatist and structural methods. The saussurtan filiation is
particularly visible in the status his analy sises give to signification ; and his
introduction of subjectivity and reference, is a dear departure from the
saussurtan perspective, towards an implicitly philosophic approach on language
and meaning.

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Claudine Normand

u,ne théorie saussurienne de la signification est-elle possible ?


C'était, semble-t-il, l'objectif de Benveniste :
"II nous incombe d'essayer d'aller au-delà du point où Saussure s 'est arrêté
dans l'analyse de la langue comme système signifiant. " 1
Reprenant des résultats déjà exposés ailleurs 2, je voudrais, à
mon tour, aller plus loin et avancer les propositions suivantes :
Benveniste est le linguiste le plus fidèle à Saussure, le plus
conséquent dans sa méthode d'analyse ; il s'en éloigne cependant de façon
notable quand il développe sa sémiologie ; cette dualité apparaît dans
la place centrale qu'il donne à la signification et dans l'interprétation
de l'arbitraire qu'elle implique.
C'est en travaillant sur la méthode à l'œuvre dans ses analyses
morpho-syntaxiques qu'il m'a paru nécessaire de dégager la façon
dont Benveniste, en tant que disciple de Saussure, a joué un rôle de
maillon entre la grammaire comparée et la linguistique dite
structurale 3. Dans cette perpective il fallait élargir le corpus habituellement
pris en compte par les linguistes non comparatistes et aller au-delà,
d'une part des présentations bien connues qu'il fait de Saussure et
du structuralisme, d'autre part des textes rassemblés dans les
Problèmes de linguistique générale (PLG) sous les rubriques
"Communication" et "L'Homme dans la langue", dont on dit souvent qu'ils
fondent une "théorie de renonciation".
Sans prétendre analyser l'ensemble d'une œuvre très vaste,
diverse et pour une grande part très spécialisée, il fallait au moins
cesser de prendre comme une évidence sa division en tranches

1966b, II, 219. Les références des citations sont données en note avec date et place
dans les PLG. L'ensemble des ouvrages cités est repris dans la bibliographie p. 73.
Cf. Cl Normand 1985a, "Le sujet dans la langue". Langages 77, Mars 1985.
(p. 7-21) ;
1985b, "Linguistique et philosophie : un instantané dans Fhistoire de leurs
relations", ibid. (p. 33-43).
1986 "Les termes de renonciation chez Benveniste". Histoire, Épistémologie.
Langage, t8. fasc. H, 1986 (p. 191-206).
1989a "Constitution de la sémiologie chez Benveniste", Histoire, Épistémologie,
Langage, t 11. fasc. U, 1998) (p. 141-169).
Sur ces rapports cf. dans cet ouvrage, A. Montaut et les remarques citées de
C. Hagège et C. Watkins (p. 1 1 1). ainsi que M.J. Reichler-Béguelin, dans Présence
de Saussure, (éd.. R. Amacker et R. Engler), Droz, 1988.

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Linguistique saussurienne et signification

disjointes : philologie et grammaire comparée, linguistique générale,


théorie de renonciation et du discours. On peut s'étonner que ce
découpage semble aller de soi, au point que beaucoup de linguistes
limitent leur intérêt pour Benveniste à l'étude de Yénonciatioru tandis
que les comparatistes, souvent, se désintéressent de ces textes 4.
Faut-il pour autant en conclure que ces dernières analyses, qui
traitent des marques linguistiques de la subjectivité et les intègrent
dans une "sémantique", représentent une innovation complète dans
la pensée de Benveniste et sa méthode ?
Dans l'optique d'une recherche des nouveautés théoriques et de
leur réception par la communauté linguistique, c'est l'œuvre dans son
ensemble qui paraît intéressante, mais la dispersion éditoriale,
comme la variété des sujets, décourage la synthèse ; dans ses
répétitions comme dans ses variations, Benveniste se joue du lecteur pressé
de cerner une unité que lui-même, pourtant, mettait en avant :
"II y a évidemment un certain nombre d'interrogations qui vous accompagnent
pendant toute votre existence, mais, après tout, c'est peut-être inévitable dans
la mesure où on a une optique à soi " 5
Cette remarque fait écho, dans sa simplicité, à la fière
déclaration par laquelle la préface de 1935 {Origines de laformation des noms
en indo-européen) au-delà de l'étude particulière qu'elle présentait,
annonçait la direction générale qu'il entendait donner à ses travaux :
"Dans la variété des problèmes que soulève une recherche ainsi conduite, il
a fallu choisir. Nous avons visé avant tout à définir des structures, des
alternances, l'appareil formel. (...) Notre tentative est à juger d'ensemble et
c'est comme un tout qu'elle pourrait éventuellement se justifier, s'il était
permis d'invoquer à son bénéfice le principe de Hegel : "Dos Wahre ist dos
Ganze".
Dans ces "interrogations" ou ces thèmes insistants, celui de la
signification paraît central. C'est en partant de là qu'on peut le mieux
saisir le rapport de Benveniste à Saussure et voir l'infléchissement
produit par le double désir de le continuer et d'aller plus loin,
précisément par un traitement plus systématique de cette dimension
de la langue.

4 Cf. dans ce numéro la présentation de Y. Malklel.


5 1968b. II, 37.
Claudine Normand

Comparatisme et structuralisme
"Pour un linguiste qui est habitué à pratiquer le travail linguistique et qui a
eu de bonne heure, c'est mon cas, des préoccupations structuralistes, c'est un
spectacle surprenant que la vogue de cette doctrine, mal comprise, découverte
tardivement.."6.
Rappelant ainsi, en 1968, que "la notion de structuralisme
linguistique a exactement quarante ans", Benveniste semble sourire
de l'ignorance durable qui dissocie la linguistique structurale du
terrain comparatiste où elle est née. D est lui-même le représentant
exemplaire d'une filiation qu'il est nécessaire d'analyser pour saisir
où se situent les innovations véritables. Filiation institutionnelle
d'abord qui passe par l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, la Société
de Linguistique de Paris, le Collège de Prance, tous lieux où s'est
trouvé assuré le passage de Bréal à Saussure, Meillet et Benveniste 7.
R. Gauthiot, disciple de Meillet, dont Benveniste a poursuivi le travail,
n'hésitait pas, en 1915, à parler d'une "école linguistique de Paris (...)
profondément saussurienne" 8. Cette filiation théorique, proclamée
avec insistance par Meillet est reconnue, avec plus de prudence, par
Benveniste, en particulier lorsqu'il refuse de voir en Saussure une
nouveauté absolue :
"Saussure, ce n'est pas un commencement, c'est autre chose, ou c'est un autre
type de commencement" 9.
Saussure, on le sait, a élaboré son programme de linguistique
générale à partir des réflexions que lui inspirait la pratique du
comparatisme, étroitement associée à la perspective historique. Le ton
polémique du Cours, plus sensible encore dans les manuscrits,
l'insistance sur la nécessité de changer de point de vue dans la théorie
du langage et de méthode dans la description des langues, ne doivent
pas faire oublier qu'il s'agissait d'abord plus de rectification que
d'abandon d'une pratique. Si le Mémoire de 1878 a paru si
remarquable aux contemporains c'est bien que s'y développait, avec une rigueur
jugée exceptionnelle, une démonstration comparative se fondant sur
une hypothèse de reconstruction.

6 1968a. II. 16.


7 Saussure cependant, reparti à Genève après son enseignement aux Hautes Etudes,
n'a pas enseigné au Collège de France, où Bréal a été remplacé par Meillet en 1906.
8 In Mélanges linguistiques offerts à M. Meillet par ses élèves. Paris, 1902. Sur
R. Gauthiot cf. Malklel, op. cit. p. 32 à 35.
9 1968b. D. 31.

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Linguistique saussurienne et signification

Comparaison des structures et histoire


On peut considérer que l'analyse des unités dans des structures
est à l'œuvre dans toute la grammaire comparée ; elle est le moyen, à
la fois, d'exposer le système grammatical de chacune des langues à
partir de leur ressemblances / différences et de reconstruire l'histoire
de ces formes linguistiques 10. On connaît le fondement de la
méthode, l'hypothèse de la parenté des langues, qui semble s'imposer
quand on observe certaines ressemblances, soit "un degré de
concordance tel que le hasard semble exclu" dit Schleicher en 1860 n. De
même, chaque fois qu'il est amené à présenter la méthode
comparative, Meillet rappelle cet argument, évidence massive qui justifie la
hardiesse de la première hypothèse indo-européenne :
"On peut résumer en quelques mots le principe de la méthode : il arrive parfois
qu'un certain nombre de langues présentent dans leurs structures des
particularités communes telles que la réunion n 'en puisse résulter d'une rencontre
fortuite. La seule manière d'expliquer les concordances qu'on observe entre
ces langues est de les considérer comme les développements distincts d'une
seule et même langue parlée antérieurement" n.
On analyse donc de langue à langue les ressemblances formelles
du lexique et de la grammaire, ces dernières d'ailleurs ayant seules
valeur probante car le lexique peut toujours avoir été emprunté. Mais
cette analyse grammaticale ne s'interroge pas sur sa méthode : le
découpage et classement des unités en catégories
morpho-syntaxiques, opération dont les principes et les procédures ont été
particulièrement mis en évidence par les grammairiens indiens, grecs et
latins 13. Aussi n'est-ce pas sur les procédures de segmentation que
Meillet s'attarde quand il présente la méthode, pas plus qu'il ne pose,
à l'inverse de Saussure, la question de ce qui constitue une "identité"
linguistique et permet de la définir comme unité. Il s'attache
seulement à l'établissement de ressemblances formelles correspondant à
des ressemblances de sens ou de fonction grammaticale ; celles-ci

10 Sur la terminologie de la grammaire comparée cf. Meillet Introduction à l'étude


comparative des langues indo-européennes, Paris, 1903, 8e rééd. 1964 (Alabama
Univ. Press), ch. IV.
11 Trad, par B. Nerlich dans Anthologie delà Ungtdstique aUenvxnde auXIXe Siède, B.
Nerlich éd.. Munster. 1988.
12 A. Meillet et J. Vendryes. Traité de grammaire comparée des langues classiques, 2°
éd. 1927, p. 2-3.
13 Cf. dans Histoire des idées linguistiques, I, (dir. S. Auroux, Mardaga. 1989).
M. Baratin (ch. HT) sur Apollonius Dyscole et Priscien. et G.J. Pinault (ibid. ch. V)
sur la tradition indienne. Sur la tradition grammaticale française et anglaise, cf.
J.C. Chevalier. Histoire de la syntaxe, Droz, 1968.
Claudine Normand

sont dans un premier temps, chargées de confirmer l'hypothèse de


la parenté, et cette étape comparative est bientôt considérée comme
un moyen pour arriver à ce qui paraît le problème le plus intéressant :
détailler l'histoire des formes d'une langue 14.
On pourrait montrer cependant qu'au tournant du siècle des
doutes surgissent sur l'intérêt d'une approche historique des
langues ; la perspective d'ailleurs s'est modifiée, le comparatisme évolu-
tlonniste, qui cherchait sa justification dans les sciences naturelles,
a cédé la place à une démarche socio-historique, comme le manifeste
le changement terminologique : de la "langue-mère" ou originelle de
Schleicher [Ursprache) à "une seule et même langue commune parlée
antérieurement" chez Meillet ; pour ce dernier, de plus, la variation
historique des formes est d'autant plus intéressante qu'elle peut être
rattachée à des variations sociales, cette corrélation prenant un
Intérêt en soi. Des réserves s'expriment désormais sur la possibilité
de démontrer de façon sûre une parenté et même sur l'Intérêt de
chercher à le faire 15. Corrélativement un mouvement se dessine vers
une typologie des langues, comparaison de structures dégagée de la
problématique de la parenté ; dans cette perspective la comparaison
peut reprendre un intérêt pour elle-même 16.
Pour Benvenlste, dans les années 30, l'histoire semble encore
étroitement associée à la comparaison, mais dans une perspective un
peu particulière. Reconstruire les étapes d'une évolution linguistique
offre avant tout l'Intérêt suivant : permettre d'éclairer des points
énlgmatiques, par exemples des bizarreries structurales, anomalies
formelles et/ou sémantiques d'un état de langue, observables dans
des textes. L'explication de ce qui apparaît comme une Incohérence
dans le système doit pouvoir être donnée par la restitution des
systèmes précédents.
Ainsi, dès 1935, Origines de laformafion des noms en
indo-européen s'attache aux anomalies de ce qu'on a nommé, sans pouvoir
jusque là en rendre compte, "flexion hétéroclltique", celle du type
nominal en r/n dont Benveniste dit qu'elle reste "un corps étranger
dans la morphologie nominale indo-européenne". L'hypothèse que

14 On se rappelle l'introduction du Cours de linguistique générale, "Coup d'oeil sur


l'histoire de la linguistique" où la première grammaire comparée est critiquée parce
qu'elle est "exclusivement comparative au lieu d'être historique. Sans doute la
comparaison est la condition nécessaire de toute reconstitution historique. Mais à
elle seule, elle ne permet pas de conclure" (p. 17).
15 Cf. Meillet Linguistique historique et linguistique générale, (rééd. I Champion 1965.
II Klincksieck 1952) : I. p. 76-109 (1914) ; II. pp. 47. 52 (1918).
16 Cf. Vendryes, "La comparaison". Bulletin de la Société de Linguistique de Paris, tome
42-43. 1946.

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Linguistique saussurienne et signification

l'ouvrage argumente est que le chevauchement de plusieurs types de


formation datant de moments différents, et les réajustements
d'anciennes formes, expliquent la bizarrerie de cette flexion inclassable.
Dans ses irrégularités inextricables elles représenterait les vestiges
d'un système archaïque préflexlonnel, dont les formes auraient été
recomposées avec des formations plus récentes, conformément aux
besoins d'un système devenu flexionnel. La reconstruction historique,
suivie d'une interprétation des données permet ainsi de trouver la
raison de l'incohérence apparente du système.

La fidélité aux principes saussuriens


On reconnaît le principe du Mémoire sur le système primitif des
voyelles dans les langues indo-européennes :
"Etudier les formes multiples sous lesquelles se manifeste l'a indo-européen,
tel est Vobjet immédiat de cet opuscule. (...) il s'agissait de dégager l'ancien
et le véritable a, un ou complexe, peu importe ici - de tout l'humus moderne
que différents accidents avaient amassés sur lui" 17.
Benveniste, appliquant cette méthode saussurienne dès ses
premiers travaux strictement comparatistes, donne raison à la
remarque de J.C. Milner concernant un aspect de la tâche épistémologique
que se fixait Saussure :
"La linguistique qui existe et qu'il s'agit de fonder, c'est la grammaire
comparée, la seule discipline du reste que Saussure ait pratiquée" 18.
Concernant Saussure Benveniste a la même position :
"Ce qu'il a enseigné de notions générales et qui et passé dans le Cours de
linguistique générale publié par ses disciples, il l'a enseigné, il faut bien le
savoir, à contre-cœur. Tout l'effort de Saussure (...) c'est l'exigence qu'il a
posée d'apprendre au linguiste ce qu'il fait. " 19
Benveniste ne se propose d'abord que de poursuivre cette tâche
d'élucidation et d'appliquer les principes saussuriens dans des
analyses concrètes. Cette fidélité apparaît clairement dans les
déclarations théoriques qui encadrent ses différents développements. Qu'il
s'agisse de travaux dans le domaine du comparatisme indo-européen
ou des diverses analyses exposées dans les PLC sous les intitulés
"Structures et analyses" et "Fonctions syntaxiques", la rhétorique de

17 Leipzig, 1879, p. 1.50.


18 L'amour de la langue. Seuil 1978. p. 50.
19 1968a. II. 14.

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Claudine Normand

la présentation est toujours la même en ce qu'elle rappelle d'abord la


méthode qu'il convient de suivre : il faut se donner des hypothèses
sur ce qui, dans la structure qu'on veut analyser, reste non
directement visible ; c'est ce qu'annonce l'article sur Saussure de 1939 :
"Le vrai problème (...) consiste à retrouver la structure du phénomène dont
on ne perçoit que l'apparence extérieure et à décrire sa relation avec
l'ensemble des manifestations dont il dépend".20
C'était aussi le principe du travail concret de 1935 :
"Nous avons visé avant tout à définir des structures, des alternances,
l'appareil formel II importera d'envisager plus tard les fonctions des éléments en
jeu et les tendances qui les gouvernent" (p. 2).
A ce moment là l'analyse des fonctions, c'est-à-dire pour Ben-
veniste de la signification, peut encore être envisagée dans un
deuxième temps (que les circonstances ont repoussé dans ce cas à
1948) ; mais on verra, en revenant plus précisément sur la méthode,
que les travaux suivants associent formes et fonctions dès la phase
d'analyse des structures, ces dernières n'ayant d'existence
linguistique que par cette liaison, affirme Benveniste ; ainsi :
"L'analyse de la phrase relative montre une structure formelle agencée par
une fonction qui n'est pas toujours visible. Le problème est de déceler cette
fonction".21

De telles affirmations explicitent Saussure dans des termes que


le positivisme régnant interdisait à ce dernier ; par là Benveniste dit
beaucoup plus clairement que ne l'a jamais fait Meillet - qui se voulait
pourtant disciple direct du maître - que le travail linguistique exige
des hypothèses sur les données observables et que si l'on veut arriver
à des généralisations intéressantes,
"encore faut-il commencer par voir au-delà de la forme matérielle et ne pas
faire tenir toute la linguistique dans la description desformes linguistiques".22
Que cette injonction, absolument saussurienne, n'ait pas
toujours été entendue des comparatlstes ni des structuralistes, ne doit
pas faire oublier son importance face au positivisme ordinaire ; c'est
d'abord par de telles affirmations théoriques que Benveniste est fidèle
à Saussure.

20 1939. 1. 51.
21 1957. 1. 208.
22 1952.1.448.

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Linguistique saussurienne et signification

Développer la linguistique générale


Liée à ce souci de méthode, une question épistémologique
importante, dont le CLG donne un écho direct, était apparue à la fin
du XLXè siècle : comment faire une linguistique générale ? La
nécessité paraissait s'en imposer devant la quantité et la diversité des
résultats obtenus par la comparaison et l'histoire des langues. Le
contenu même de cette expression n'était pas plus clair que les
objectifs assignés à la discipline ainsi désignée. Comme le dit Benve-
niste :
"II y avait bien aussi une linguistique générale, mais elle transposait en traits
généraux les caractéristiques dégagées par les méthodes comparatives".23
Sans développer ici les questions liées à cette formulation, on
peut supposer que si Benveniste ne se soucie pas de justifier l'intitulé
des PLG c'est que. pour lui comme pour Saussure, ce qui définit la
linguistique générale c'est d'abord la généralité épistémologique de
principes bien définis de description des langues 24. C'est en tout
cas. par ce genre de rappel qu'il encadre avec insistance les analyses
lexicales et morpho-syntaxiques proposées dans les deux volumes.
D'autres articles des PLG relèvent par ailleurs d'un autre type
de généralité philosophique, plus anthropologique qu'épistémologi-
que ; il s'agit des développement concernant la sémiologie 25. Dans
les deux cas. chez Benveniste. le terme général implique un projet
très différent de celui de Meillet, tel qu'on peut en juger d'après le
recueil Linguistique historique et linguistique générale ; chez ce dernier
l'objectif semblait une généralisation (de type inductif) des résultats
obtenus par la linguistique historique, elle-même juxtaposée, sans
que le rapport soit clairement défini, à la recherche de corrélations
socio-linguistiques. Développer des principes de description relève
d'une démarche radicalement différente ; par cet objectif
épistémologique, directement repris à Saussure, l'œuvre de Benveniste se donne
dans la continuité du comparatisme, qu'il pense pouvoir ainsi rectifier
sans avoir à l'abandonnner.

23 1968a. II, 13.


24 Cf. Normand 1989b. "Le CLG. une théorie de la signification", in La quadrature du
sens. dir. Normand. PUF, Paris (pp. 23-40). On n'abordera pas ici la façon dont
cette généralité se combine chez Benveniste avec la recherche d'universaux.
25 Sur la constitution du programme de sémiologie chez Benveniste. Cf. Normand
1989a (note 2).

57
Claudine Normand

La place de la signification
dans la grammaire comparée
Mais cette rectification théorique doit passer par une prise en
compte différente de la signification. Dans le travail de description-
comparaison, on peut dire que le sens allait de soi. C'est en effet sur
des équivalences sémantiques correspondant à des équivalences
formelles, que s'est fondée la grammaire comparée. On se souvient
qu'il parut soudain impossible d'attribuer au hasard le fait que
certaines notions ("père", "mère", "porter"...) se manifestent par des
formes si ressemblantes dans des langues par ailleurs différentes,
telles que le grec, le latin, le sanscrit. Les comparatistes, se fondant
sur l'évidence d'une signification commune, s'attachèrent ainsi à la
description systématique de formes susceptibles d'être mises en
relation dans des langues différentes et dans les phases successives
d'une même langue.
Le travail "positif1 d'observation, menant à établir des lois de
changement phonétique et à comparer des paradigmes
morphologiques, ne suscitait pas d'abord de questions particulières sur les
significations consacrées par les dictionnaires, les traductions et les
commentaires de la tradition philologique. L'intérêt pour les
variations de signification liées à la syntaxe (préoccupation des anciennes
grammaires générales) se trouvait frappé d'interdit comme tout ce qui
paraissait relever d'une approche philosophique/logique du langage.
Lorsque Bréal propose, en 1897, ce qu'il appelle Sémantique, c'est en
se gardant explicitement de reprendre un point de vue jugé spéculatif ;
même si les considérations psychologiques sur le rôle des locuteurs
ont leur place dans son texte, il ne s'agit, en principe, que de compléter
les lois de changement phonétique par des lois, d'un autre ordre, de
changement de sens. C'est ce que Meillet reprend, avec un objectif
explicatif, en mettant en relation variations sémantique et variations
sociales 26.
On peut voir dans ce type de travaux, les formes de réponse qui
étaient alors données à la question de la linguistique générale : la
sémantique ainsi conçue devait parachever la description des formes
et mettre sur la voie d'une étude complète des langues et du langage.

26 Meillet 1905 "Comment les mots changent de sens", in Linguistique historique et


linguistique générale, I (pp. 230-271).
Linguistique saussurienne et signification

Saussure : les formes signifient


Mais avec le CLG la signification, loin d'être un secteur
complémentaire de l'étude des formes, apparaît comme indissociable, dès le
début, de cette dernière. Cela conduit à retrouver, par delà un
comparatisme corseté dans la crainte des dérives philosophiques, la
tradition grammaticale et ses questions habituelles sur la
signification ; mais celle-ci prend alors un tout autre statut : il ne peut plus
être question d'aborder les formes comme de simples instruments,
souvent défectueux ou ambigus, de l'expression du sens ; sens et
forme, constitutivement liés dans la langue, se donnent comme un
seul et même objet d'analyse.
Si l'on prend au sérieux les affirmations sur la liaison du
signifiant et du signifié ("intimement unis") et la définition de la langue
comme système de valeurs, c'est-à-dire "une série de différences de
sons combinées avec une série de differences d'idées" (pp.99-166), il
paraît impossible de considérer, comme on l'a fait souvent en se
fondant sur les particularités d'un structuralisme behaviouriste, que
la linguistique proposée par Saussure écarte la signification.27 C'est
en tout cas ce principe fondamental du CLG que Benveniste s'emploie
à développer et appliquer de façon conséquente dans ses analyses :
dégager, à propos de chaque phénomène examiné une structure,
c'est-à-dire des différences formelles liées à des différences de sens.
Un mot d'ordre inspire toutes ses analyses : "La description est
nécessairement interprétation".28
Par là il se charge de mettre en œuvre ce qui n'était chez
Saussure qu'un programme, assurant, d'une façon qui lui est propre,
une transition entre deux courants que la postérité s'est employée à
opposer, la grammaire comparée et la linguistique structurale. Si
donc l'apport de Saussure est à ses yeux la source de transformations
profondes dans le travail linguistique, il ne semble pas y voir le point
de départ d'une linguistique complètement différente ; on lui devrait
simplement - et c'est essentiel - une position épistémologique juste,
permettant des descriptions plus précises et plus riches, et ouvrant
la possibilité d'une synthèse sur l'activité de langage, synthèse
annoncée sous le nom de sémiologie.
C'est ainsi qu'on peut comprendre la façon dont Benveniste
répond en 1968 à la question qui lui était posée sur le
"commencement" représenté par Saussure :

27 Cf. Normand. 1989b (clt note 24).


28 1952.1. 115.

59
Claudine Normand

"Saussure, ce n'est pas un commencement, c'est autre chose, ou c'est un autre


type de commencement. Son apport consiste en ceci : 'le langage, dit-il, est
forme et non substance (...) les données du langage n'existent que par leurs
différences, elles ne valent que par leurs oppositions'" 29

Diversité de l'œuvre
On peut comprendre alors la place assez particulière que la
communauté linguistique a faite à l'œuvre de Benveniste. Certains ne
s'intéressent qu'à ses multiples travaux philologiques etcompa-
ratistes et négligent les textes de linguistique générale ^ d'autres,
ignorant généralement les travaux précédents, ou les rattachant à
une discipline sans rapport avec celle qu'ils pratiquent, l'ont cantonné
longtemps dans un rôle de difnision-explicitation du structuralisme ;
ce n'est guère qu'après 1970 qu'on a commencé à s'intéresser
vraiment à ses propositions sur la delxls, qu'on a alors isolées du reste
de ses travaux. C'était le moment où, après des années de
description structurale strictement formelle, marquée par l'influence du
behaviourisme américain, les questions de signification reprenaient
une importance. Dès lors, pour beaucoup, Benveniste est (n'est que)
celui qui a produit une "théorie de renonciation" et ouvert ainsi la voie
d'une linguistique différente, enfin débarrassée du formalisme saus-
surien ! . n est sûr que l'unité de cette œuvre est loin d'être évidente ;
ce qui frappe d'abord est son caractère divisé mais ces divisions
elles-mêmes doivent être réexaminées.
Une division s'est opérée de fait entre le comparatiste et le
linguiste dit "moderne" 33 ; si l'on accepte les propositions qui
précèdent, elle se trouve largement remise en question et une étude
détaillée de la méthode devrait corroborer cette affirmation. Pour les
mêmes raisons il est possible de contester la séparation opérée entre
les articles concernant la deixis - références classiquesdes courants
pragmatiques et interactionnistes - et les diverses analyses morpho-
syntaxiques. Les démonstrations concernant les "relations de
personne" (1946), "La nature des pronoms" (1956), "les relations de
temps. . ." (1959), dans la méthode comme dans l'objectif visé - éclairer
des phénomènes linguistiques clairement cernés - ne diffèrent pas

29 1968b, H. 31.
30 Cf. dans ce numéro. Malkiel p. 39.
31 Cf. Normand 1985a (cit. note 2).
32 Les exemples en sont nombreux chez les pragmaticiens qui se réclament de
Benveniste contre Saussure.
33 Division redoublée, dit Malkiel, à l'intérieur des études indo-européennes, entre
étymologie et grammaire.

60
Linguistique saussurienne et signification

fondamentalement de l'analyse du "système sublogique des


prépositions en latin"* (1949), "l'actif et le moyen" (1950). "La phrase relative"
(1958), pour ne citer que quelques exemples. On peut montrer en effet
que, dans tous ces cas, le sujet joue le même rôle dans l'analyse de la
signification (cf. infra p.?).
Mais il reste, à l'intérieur même de ce qui est considéré comme
la théorie de renonciation et/ou la sémantique, un clivage qui paraît
profond entre les analyses morpho-syntaxiques et les articles
théoriques qui élaborent bilans et programmes de plus en plus ambitieux,
jusqu'à cette "sémiologie de deuxième génération" proposée en 1969,
nouvelle version d'une science des sciences ou d'une anthropologie
philosophique.34
Cette dualité au cœur d'un projet explicitement unitaire,
manifeste deux exigences qu'on est tenté d'opposer, celle du linguiste et
celle du philosophe ; mais pour Benveniste elles ne s'opposaient pas :
la totalisation sémiologique - qu'il n'appelle jamais philosophique -
n'est que le développement logique de généralisations résultant des
analyses linguistiques concrètes. C'est que la fidélité à Saussure
comportait deux aspects qu'il ne voulait pas disjoindre : l'application
rigoureuse d'une méthode fondée sur un point de vue théorique
nouveau définissant la langue (le point de vue dit par Saussure
"sémlologique") et le développement de ce qui, dans le CLG n'était que
suggéré pour l'avenir : "une science qui étudie la vie des signes au
sein de la vie sociale", "science générale" appelée "sémiologie" et devant
prendre place dans 'Ta psychologie sociale" puis "générale" (p. 33).

Une méthode saussurienne :


tenir compte de la signification.

En écho au passage fameux du CLG où sont définies "Les tâches


de la linguistique", Benveniste reprend explicitement, en 1954, la
même exigence, inspirée de la tradition positiviste : il faut définir
l'objet et la méthode.35 L'objet c'est le système, qu'il reformule en
"structures" soit "des types particuliers de relations articulant les
unités d'un certain niveau" (p. 24) ; celles-ci, on l'a vu, ne sont jamais
directement visibles et l'analyse ne doit pas oublier le point de départ
sémiologique, l'union du Sa et du Se, qui lie le sens au jeu différentiel
des formes. On sait que pour Saussure ce fonctionnement structural
constitue un ordre interne, arbitraire, indépendant de toute causalité

34 Cf. Normand. 1989a (cit. note 2).


35 I. 7.21.

61
Claudine Normand

extérieure ; Benveniste, pour sa part, en déduit une exigence générale


de méthode : l'analyse des différences formelles ne saurait être
suffisante ; il faut les mettre en relation avec des différences de sens sinon
la description n'est rien de plus qu'un jeu gratuit perdant de vue la
propriété essentielle de la langue, le fait qu'elle signifie.
Quel que soit le phénomène questionné, l'analyse de la
structure consiste alors à chercher la raison des oppositions formelles dans
les significations qu'elles permettent. La démarche suit un schéma
réglé : un premier temps, descriptif, met en évidence un problème
linguistique, une bizarrerie, voire une contradiction, par exemple,
deux formes différentes censées signifier la même chose (les noms
d'agent en -ter/ -tor, les prépositions latines prae et pro...) ou, une
forme unique signifiant une chose et son contraire {profanare:
profaner/consacrer) ; Benveniste se demande alors, dans des termes
qui varient peu d'un article à l'autre : "Comment expliquer cette
étrangeté ? " x La démonstration consiste à trouver une raison
sémantique à cette opposition formelle :
"II s'agit de retrouver dans le sens de ces deux formations la raison de leur
différence".31

Il conclut alors, généralement, par le rappel d'un principe :


"II est dans la nature des faits linguistiques, puisqu'ils sont des signes, de se
réaliser dans des oppositions et de ne signifier que par là".
C'est encore la fonction (terme étroitement lié dans ces textes,
sinon substituable, à signification) qui permet de rassembler des
phénomènes à première vue disparate :
"L'analyse de la phrase relative montre une structure formelle agencée par
une fonction qui n'est pas toujours visible. Le problème est de déceler cette
fonction. On peut y parvenir en observant que dans les langues considérées
la phrase relative a les mêmes marques formelles qu'un autre syntagme de
dénomination dont on ne penserait pas qu 'il puisse lui être apparenté. Guidée
par cette analogie formelle, l'interprétation de la phrase relative devient
possible en termes de fonction"?9

36 1960,47.
37 1948, 11.
38 1950, 1, 175.
39 1957, 1. 208.

62
Linguistique saussurienne et signification

Une démarche généralisante


Très tôt, Benveniste a cherché ainsi à rassembler sous un même
principe explicatif des phénomènes analysés jusqu'alors séparément
et qui ne devaient être, selon lui, qu'apparemment disparates. Dès
1935, l'interprétation donnée aux anomalies morphologiques de
la "flexion hétéroclitique" (cf supra, p. 54) débouchait sur une
généralisation abordée dans le dernier chapitre et poursuivie
systématiquement dans Noms d'agent.. : la justification de ces anomalies par
l'histoire du système, se trouvait complétée par une généralisation
morphologique et sémantique regroupant les emplois divers de l'affixe
-dh- qui aurait, dit Benveniste, "une fonction précise et constante :
attachée à l'expression de l'état (généralement de l'état accompli),
susceptible par là d'introduire une référence au sujet et ainsi une
modalité moyenne et passive".40
C'est par un même mouvement que l'analyse de la personne,
mise en place dès 1946, puis progressivement détaillée et reliée à tous
les indicateurs de la delxis repérables en langue, trouve son
aboutissement dans un programme sémantique global, articulé à une
généralisation plus vaste, dont l'ultime exposé est fait en 1969 :
"Avec le sémantique, nous entrons dans le mode spécifique de signifiance qui
est engendré par le discours. Les problèmes qui se posent ici sont fonction
de la langue comme productrice de messages (...) c'est au contraire le sens
("l'intenté") conçu globalement qui se réalise et se divise en "signes"
particuliers, qui sont les mots" 41.
Ce traitement du sémantique, ou linguistique du discours, est
dès lors intégré à une "sémiologie générale" ; celle-ci, devenant le
moyen de saisir le sens global du monde, semble retrouver le projet
philosophique d'une science des sciences, car :
"Le privilège de la langue est de comporter à la fois la signifiance des signes
et la signifiance de renonciation. De là provient son pouvoir majeur, celui de
créer un deuxième niveau dénonciation, ou il devient possible de tenir des
propos signifiants sur la signifiance. C'est dans cette faculté métalinguistique
que nous trouvons l'origine de la relation d'interprétance par laquelle la
langue englobe les autres systèmes".42
Ainsi les généralisations qui résultent des analyses empiriques
visent à s'intégrer dans une théorie de plus en plus générale du

40 1948.209.
41 1969, H. 64.
42 1969.0.65.66.

63
Claudine Normand

langage et de la culture. Les philosophes ne s'y sont pas trompés ;


bien avant les linguistes, P. Ricœur a trouvé avec Benveniste ce que
Merleau-Ponty cherchait, non sans paradoxe, auprès de Saussure 43.
Mais, alors même qu'il se poursuit dans un programme d'aspect
souvent dogmatique, le rêve unifiant de Benveniste philosophe,
semble miné par ce qui nous paraît une division intime, imposée par la
langue même et ce qui, en elle, échappe à la clôture. Le philosophe,
qui se défend de l'être, est sans-cesse renvoyé au travail inachevable
du linguiste : ordonner le foisonnement des phénomènes du "langage
dit ordinaire", qui résiste à une mise en ordre réglée.44

L'ambiguïté du dépassement

différences"
Si, à partir
45, cette
de l'affirmation
analyse de laqu'
langue
"il n'y
comme
a dans
"système
la langue
signifiant",
que des

paraît le développement conséquent de la théorie de Saussure, il faut


remarquer, cependant, qu'elle suppose une interprétation assez
particulière de celui-ci. Tout se passe comme si, Sa et Se étant
"intimement liés", à toute différence de forme devait correspondre
nécessairement une différence de sens. Cette mise en ordre
systématique de la langue renvoie, chez Benveniste, à une exigence
d'explication à tout prix. Il faut toujours chercher la raison (à prendre au sens
fort de justification) des différences comme des similitudes formelles ;
on ne peut se résigner à l'existence de "bizarreries" qui feraient en
quelque sorte, des trous dans le système. Il passe ainsi, tout
naturellement, de la nécesité de décrire des structures non directement
visibles à la nécessité de les fonder en droit. La question devient :
qu'est-ce qui rend cette organisation nécessaire ? Qu'est-ce qui fonde
cette opposition ?
Cette préoccupation apparaît très tôt :
"En pareille matière, expliquer signifie reconnaître à la fois la fonction
distinctive de chacun des éléments en présence, les raisons pour lesquelles
ces éléments se groupent ou s'opposent et les voies par où l'alternance
s'établit", écrit-il en 1935 46.

43 Cf. C. Puech, 1985, "la langue, le sujet et l'institué : la linguistique dans la


philosophie (Merleau-ponty) Langages 77, 1985 (pp. 21-32) ; et, dans ce numéro,
l'article de J.-C. Coquet.
44 Cf. Normand, 1986 (cf. note 2).
45 1954, 1, 12.
46 1935,3.

64
Linguistique saussurienne et signification

Elle est présente, dans des termes similaires, dans la plupart


des descriptions lexicales ou morpho-syntaxiques des PLG ; ainsi, à
propos de la composition nominale :
"...mais la considération morphologique laisse sans réponse et à vrai dire ne
permet même pas de poser le problème fondamental : quelle est la fonction
de ces composés ? Qu'est-ce qui les rend possibles et pourquoi sont-ils
nécessaires ? "47.
La démarche, qui se présentait comme l'analyse structurale
d'un fonctionnement à la fois formel et sémantique, aboutit à la mise
en évidence de fonctions devant se réaliser, de sens cherchant à
s'exprimer. C'était bien ce qu'annonçait, après les questions
classiques posées à l'objet et à la méthode, la troisième
question-programme du texte de 1954, devant laquelle on ne peut plus parler
d* "écho" saussurien :

"Qu 'est exactement ce "quelque chose "en vue de quoi le langage est articulé,
et comment le délimiter par rapport au langage lui-même ? Le problème de
la signification est posé".4*
On est tenté alors de demander en quoi la signification constitue
un problème pour Benvenlste et depuis quand. On l'a vu, dans le
travail comparatiste, elle ne renvoyait pas à un problème théorique.
D semblait aller de soi, pour analyser les structures linguistiques, de
s'appuyer sur le sens des termes tel que l'étude des emplois dans les
textes permettait de l'établir. Le travail des philologues et traducteurs,
s'il était la source de multiples débats, n'était pas contesté dans sa
légitimité théorique.
L'effet du CLG, dans cette perspective, fut avant tout de rappeler
impérativement que forme et sens sont liés dans la langue et que cette
relation ne peut être abordée qu'à partir des différences corrélatives,
formelles et sémantiques. L'introduction, fondamentale pour la
linguistique générale, de ce point de vue sémiologique, pouvait n'être
entendue d'abord, au niveau des analyses concrètes, que comme un
simple avertissement lancé aux comparatistes tentés de ne considérer
que les formes. Mais l'interprétation fonnctionnaliste de Benveniste
introduit des changements notables par rapport à Saussure.

47 1967. H. 145.
48 1954a. I, 7. (souligné par Cl. N.).

65
Claudine Normand

L'arbitraire du signe
On évoquera d'abord, sans le développer ici, les conséquences
qu'on peut en déduire sur le principe de l'arbitraire du signe. La façon
dont Benveniste cherche à expliquer les anomalies formelles suppose
de sa part une conviction non triviale concernant la langue. On peut
la résumer ainsi : la forme n'est qu'apparemment arbitraire ; il y a
une cohérence qui obéit aux exigences du sens ; il faut donc chercher
une raison sous l'apparent désordre des données, traquer
l'irrégularité - l'absurdité - observable et lui trouver une fonction. Cette
exigence logique, concernant la langue, ne cherche pas à se fonder
d'autre chose que d'une intime certitude sur la complétude du
système. C'est elle qui anime cette volonté, presque violente, de
démonstration et qui peut amener Benveniste, au dire des spécialistes
à écarter des contre-exemples mais c'est elle aussi qui entraîne son
lecteur à le suivre dans ses enquêtes stimulantes. Qu'on se rappelle
la détermination persuasive des premières pages de Noms d'agent :
"Au-delà des conclusions particulières où nous amène chacun des ces
problèmes, notre démonstration vérifiera un principe simple : quand deux
formations vivantes fonctionnent en concurrence, elles ne sauraient avoir la même
valeur ; et, corrélativement, des fonctions différentes dévolues à une même
forme doivent avoir une base commune. Il incombe aux linguistes de retrouver
ces valeurs, généralement peu apparentes et souvent très cachées. Si l'essai
tenté ici trouve approbation, un commencement d'organisation sera introduit
dans quelques parties de ce vaste ensemble de la morphologie suffixale. On
verra par la suite l'étendue de la tâche qui demeure, peut-être aussi comment
l'aborder", (p. 6).
Cette attitude concernant l'arbitraire était globablement celle
des comparatistes. Ce principe était pour eux un postulat
fondamental, qu'ils n'éprouvaient pas le besoin d'expliciter, mais qui, seul,
justifiait qu'on cherche une explication aux ressemblances
linguistiques dans la parenté génétique. Leur démarche n'aurait eu aucun
sens si on pouvait faire dépendre les formes d'un autre type de
causalité. Cet arbitraire postulé est bien celui que Benveniste rappelle
dans sa fameuse rectification de Saussure en 1939 : selon lui, il s'agit
dans l'énoncé du CLG d'une prise de position sur l'origine du langage,
en quelque sorte renvoyant au "regard impassible de Sirius ou de celui
qui se borne à constater du dehors la liaison établie entre une réalité

66
Linguistique saussurienne et signification

objective et un comportement humain et se condamne ainsi à n'y voir


que contingence" .
A cet arbitraire ("problème métaphysique") il opposait alors le
caractère "nécessaire" du lien entre le Sa et le Se. De cette nécessité
on trouve sans cesse l'écho dans ses Interprétations linguistiques
concrètes. C'est que, si l'arbitraire est une définition générale de la
nature des systèmes et de leurs conditions d'existence, à l'Intérieur
de chaque système les relations qui le définissent comme tel sont, en
revanche, nécessaires, régularités répétables dans lesquelles 11 faut
faire entrer le plus possible de données.
Saussure, sans-doute, ne dit pas autre chose, quand il passe
de l'arbitraire, position sur l'origine, au "relativement motivé", position
grammaticale (CLG, 180, 184). Cependant l'arbitraire fondamental de
la langue, tel qu'il l'associe à sa nature sociale en le nommant
"sémlologique", définit un ordre purement interne qui n'a pas à se
fonder sur autre chose que lui-même ; il n'est jamais renvoyé à une
exigence de rationalité, de fondement par une fonction rectrice d'un
sens à produire, telle que Benveniste souvent la formule ou la laisse
entendre ; ainsi dans cette remarque de conclusion sur l'actif et le
moyen :
"Pour que cette distinction des diatheses eût en indo-européen une importance
égale à celle de la personne du verbe, il faut qu 'elle ait permis de réaliser des
oppositions sémantiques qui n'avaient pas d'autre expression possible" 50
Cette affirmation paraîtra peut-être excessive, mais l'analyse
formelle et son interprétation, telle que les pratique Benveniste, avec
infiniment de subtilité, paraît excéder le cadre de l'arbitraire, si ce
n'est le refuser ; les questions qui surgissent alors sur le "saussu-
risme" et, une fois de plus, sur la portée de l'arbitraire chez Saussure,
ne peuvent être développées ici.

Le sujet et le réfèrent
Par rapport à Saussure, Benveniste fait intervenir, d'autre part,
un changement plus immédiatement visible lorsqu'il met en avant le
sujet et le réfèrent. Ne définit-il pas ainsi, pour la linguistique, un
objet tout différent ? C'est toute la question de la nouvelle linguistique
du discours, dite sémantique et il faudrait une analyse serrée des
textes, (impossible ici) pour montrer comment s'y articulent de façon

49 1939. I. 53.
50 1950. 1. 174.

67
Claudine Normand

complexe les notions de sujet sens et réfèrent, en particulier du fait


des propriétés sui-référentieUes des indicateurs de la personne,
distinctes de l'organisation référentielle des autres signes. Mais, avant
même qu'il ne s'occupe de théoriser une sémantique, Benveniste
suivait-il vraiment Saussure dans ses réductions bien connues ?
On sait que si le CLG intègre la signification, celle-ci est limitée
à l'analyse interne des valeurs (ce qui n'est qu' "un élément de la
signification" (158) ) et elle est par là délibérément coupée du rôle d'un
sujet psychologique et du rapport au réfèrent Or Benveniste n'a
jamais évacué le sujet de ses analyses et, s'il a généralement affirmé,
avec insistance, la distinction signification / désignation, quand il
passe à la linguistique du discours, il ne peut plus éviter de tenir
compte du réfèrent thème des assertions d'un sujet.
La prise en considération du sujet ne se limite pas, en effet aux
articles spécifiquement consacrés à la subjectivité et à la
"communication inter-subjective" ; dans la plupart des analyses empiriques
c'est la présence d'un tel sujet qui constitue le pivot de l'explication
des formes : à travers la métaphore répétée de l'interne / externe, son
rôle fonde en raison les différences structurales auxquelles il donne
sens. C'est, entre autres cas, ce qui se passe dans Noms d'agent où
l'opposition subjectif /objectif résume le sens qui est attribué à
l'opposition des deux formes :
"Ces différences (syntaxiques) aident à préciser l 'opposition de - sis et de -tus
sur la base d'une différence qui, sommairement définie sur le plan synchro-
nique des valeurs homériques, est celle de notion objective /notion subjective "
(83).
La comparaison avec des langues non indo-européennes
l'amène d'ailleurs à voir dans ce type d'opposition, liée au rôle du
sujet, une sorte d'invariant :
"L'existence de deux types de noms d'agent n'est donc pas liée à une famille
de langues ni à une structure linguistique définie. Elle peut se réaliser dans
des conditions historiques très variées, chaque fois qu'on veut opposer dans
la désignation du sujet agissant, des modes d'action sentis comme distincts"
(66).
On pourrait multiplier les exemples ; on se limitera à rappeler
celui de l'actif et du moyen :
"De cette confrontation se dégage assez clairement le principe d'une
distinction proprement linguistique, portant sur la relation entre le sujet et le procès.
Dans l' actif les verbes dénotent un procès qui s'accomplit à partir du sujet et
hors de lui Dans le moyen, qui est la diathèse à définir par opposition, le

68
Linguistique saussurienne et signification

verbe indique un procès dont le sujet est le siège ; le sujet est intérieur au
procès."5*

Pourquoi cette intervention du sujet qui semblait naturellement


s'intégrer dans la signification des structures, deviendrait-elle
soudain une nouveauté en même temps que la signification un problème ?
Benveniste ne s'en explique pas. On peut supposer que, lorsqu'il a
cette formule en 1954, ce n'est pas sans rapport avec ce qu'est
devenue l'interprétation structuraliste de Saussure sous l'effet du
behaviourisme américain. Dans ce même article, d'ailleurs, il évoque,
pour les juger excessives, les positions de Bloomfield et surtout de
Harris. Si l'anti-mentalisme régnant exige d'ignorer le subjectif et nie
toute analyse possible de la signification, effectivement la signification
devient un problème à résoudre pour un linguiste qui se réclame de
Saussure. Face à ce qui lui paraît simple "méthode de transcription
et de décomposition matérielle appliquée à une langue (...) dont le
linguiste serait censé ignorer la signification" il s'agit de rappeler que,
quelles que soient les descriptions, elles doivent supposer "que leur
objet, la langue, est informé de signification" 52.
D'un autre côté les complications logico-sémantiques
introduites par la philosophie du langage, les débats autour du sens et de la
référence (Frege, Russell...) ainsi que les questions agitées autour de
la traduction (Qulne) ont dû contribuer à troubler la tranquillité
première du linguiste concernant le recours au sens. On en a
tardivement un écho dans la communication de 1966, faite devant des
philosophes - "La forme et le sens dans le langage". C'est à cette
occasion qu'il reconnaît que les linguistes en tant que tels ne se
posaient pas d'emblée le problème de la signification : "Les linguistes,
dit-il, acceptent cette notion toute faite, empiriquement" 53.
C'est bien ce qu'il a toujours fait dans ses analyses concrètes,
tout en suggérant parfois le caractère provisoire de cette position.
"Les notions sémantiques se présentent encore sous une forme si vague que
pour en traiter un aspect, il faudrait commencer par poser un corps de
definitions rigoureuses. Mais ces definitions demanderaient à leur tour une
discussion portant sur les principes mêmes de la signification. (...) Aussi dans
cette contribution (...) nous aurons à procéder plutôt empiriquement,
négligeant pour l'instant les considérations théoriques pour traiter dans le concret

51 1950, I. 172.
52 1954a. I. 11.12.
53 H. 217.

69
Claudine Normand

quelques types de problèmes que le linguiste rencontre quand il s'occupe de


reconstruire".54

Mais la nécessité de préciser concepts et méthode dans ce


domaine a suscité une longue élaboration théorique, dont l'expression
la plus achevée, avec la distinction du "sémiotique" et du
"sémantique", est donnée dans les textes de 1966 et 1969 : "La forme et le sens
dans le langage" et "Sémiologie de la langue". C'est dans le rapport au
sens qui s'y expose que la dualité de Benveniste, linguiste et
philosophe, se manifeste plus particulièrement. Alors même qu'il rappelle
l'importance de la spécificité des formes "à laquelle les philosophes,
avait-il dit, ne sont pas assez sensibles" 55 et qu'il assure : "J'aborde
évidemment ce sujet en linguiste et non en philosophe" 56, il semble
sans cesse sollicité, en philosophe, par la question globale du langage
articulée sur celle d'une sémiologie générale. C'est bien en tant que
linguiste qu'il juge nécessaire de reprendre en compte le sujet se
référant au monde et articulant ainsi du sens dans la cohésion des
phrases, qui sont autant d'actes de discours ; mais la nouvelle
linguistique qui se propose "d'aller plus loin dans l'analyse de la
langue comme système signifiant" et donne une place explicite au
réfèrent et au sujet a recours, en réintroduisant ces questions
classiques de la tradition logico-grammaticale, à des termes aussi
philosophiques que "transcendant" et "intenté" avec les présupposés
qui leur sont liés.
De fait les notions de base constituant le champ théorique de
la signification sont souvent assez imprécises dans ses textes. Sujet
(et ses substituts) relève selon les cas des terminologies grammaticale,
philosophique, psychologique, ou simplement du langage ordinaire
(la personne, le locuteur...) ; signification, comme c'est souvent le cas,
n'est jamais distingué de sens, ce qui favorise des recouvrements avec
le vocabulaire philosophique. Si, d'autre part, à plusieurs reprises,
est affirmée la nécessité d'observer la distinction entre signification et
désignation (souvent sous la forme sens / référence), le rôle dévolu au
linguiste dans le rapport à la référence n'est pas toujours clair : en
1954, Benveniste lui réserve la signification, la désignation étant "une
tâche distincte" ; mais il annonce déjà, en parlant de la phrase qui
"porte à la fois sens et référence", ce qui sera clairement affirmé en
1964 (dans "Les niveaux de l'analyse linguistique") : il y a deux
domaines mais ils relèvent tous deux du travail du linguiste, du moins

54 1954b. 1,289.
55 1963c. 1.267.
56 1966b. H. 215.

70
Linguistique saussurienne et signification

tel qu'il doit être complété par la sémantique alors définie. Cependant
il n'a pas toujours été aussi clair ; ainsi en 1939 il semblait assimiler
signification et désignation :
"Ce n'est pas entre le signifiant et le signifié que la relation en même temps
se modifie et reste immuable, c'est entre le signe et l'objet ; c'est en d'autres
termes la motivation objective de la désignation, soumise comme telle, à
l'action de divers facteurs historiques. Ce que Saussure démontre restre vrai
mais de la signification, non du signe"?1
De même encore en 1963, lorsque, par le détour de "la faculté
de symboliser" il parle de la faculté de "représenter le réel par un
"signe" (...) donc d'établir un rapport de "signification" entre quelque
chose et quelque chose d'autre".
On remarquera enfin l'emploi ambigu et constant du terme
interprétation qui combine l'expression "interprétation des
résultats", courante dans les sciences empiriques, et l'emploi
philosophique d' "interprétation du sens", rattaché à une problématique de
l'apparence/transcendance. Lors même que sa théorie du sémioti-
que/sémantlque propose des concepts plus strictement élaborés, on
peut encore se demander si cette "articulation théorique", pour
séduisante qu'elle soit, est vraiment opératoire. On se rappelle qu'il conclut
en 1966 :
"Ces deux systèmes se superposent A la base, il y aie système sémiotique,
organisation des signes selon le critère de la signification (...) Sur ce
fondement sémiotique la langue construit une sémantique propre, une signification
de l'intenté produite par syntagmation de mots où chaque mot ne retient
qu'une petite partie de la valeur qu'il a en tant que signe. Une description
distincte est donc nécessaire pour chaque élément selon qu 'il est pris comme
signe ou qu'il est pris comme mot".
Mais une question reste en suspens, celle de la méthode de cette
nouvelle linguistique ; elle lui est explicitement posée par un
philosophe de l'auditoire et ne reçoit pas de réponse précise.

Ainsi Benveniste a poursuivi continûment son projet, "aller


au-delà du point où Saussure s'est arrêté dans l'analyse de la langue
comme système signifiant".60 Si, comme je crois l'avoir montré, les
analyses concrètes et les programmes théoriques constituent deux

57 1939,1.53.
58 1963a. 1.26.
59 1966b. II. 229.235.
60 1966b. II. 219.

71
Claudine Normand

aspects distincts dans son œuvre, l'unité des deux, aussi fort que
nous paraisse le clivage, tient à la place donnée à la signification ;
c'est par cette préoccupation constante qu'il est à la fois fidèle à
Saussure et conduit à l'interpréter de façon très personnelle : la
nécessité de signifier fonde les structures formelles de la langue
comme de tout système sémiologique ; la sémiologie est ainsi légitimée
comme l'instrument général d'interprétation de tous les systèmes de
signes ; le sens du monde humain est à déchiffrer par cette science
générale de l'Homme que sera la "sémiologie universelle". Et pourtant
la signification, en tant que problème linguistique, ne semble pas
vraiment réglé ; c'est ce que suggère la fin de l'exposé théorique de
1966:
"Au terme de cette réflexion, nous sommes ramenés à notre point de départ,
à la notion de signification. Et voici que se ranime dans notre mémoire la
parole limpide et mystérieuse du vieil Heraclite, qui conférait au Seigneur de
l'oracle de Delphes l'attribut que nous mettons au cœur le plus profond du
langage : oàte légei, oute kryptei "il ne dit, ni ne cache", allàsemainei "mais
il signifie""61.
Mais, à ce topos philosophique, on peut préférer l'injonction
adressée au linguiste, sommé de ne pas se laisser paralyser par la
fascination :
"Plutôt que de biaiser avec le "sens" et d'imaginer des procédés compliqués
- et inopérants - pour le laisser hors de jeu en retenant seulement les traits
formels, mieux vaut reconnaîtrefranchement qu 'il est une condition
indispensable de l'analyse linguistique" ;
même si le problème ne peut, sans-doute, être réglé, puisque :
"On aura beau faire : cette tête de Méduse est toujours là, au centre de la
langue, fascinant ceux qui la contemplent" 62.

61 1966b. II, 229.


62 1964,1. 121:126.

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Claudine Normand
CRL de Paris X-URA CNRS381
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