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CHAPITRE V : Définition spécifique de la vertu: la vertu est un juste milieu​.

Qu'est-ce donc que la nature de la vertu ? Voilà ce qu'il faut examiner sans tarder.
Puisque dans l'âme on trouve uniquement passions, capacités d'action, dispositions
acquises, la vertu doit appartenir à une de ces classes. 2. Or, j'appelle passions le
désir, la colère, la peur, la témérité, l'envie, la joie, l'amitié, la haine, le regret,
l'émulation, la pitié, en un mot tout ce qui s'accompagne de plaisir ou de peine.
J'appelle capacités nos possibilités d'éprouver ces passions, par exemple ce qui
nous rend propres à ressentir de la colère, ou de la haine, ou de la pitié. Enfin les
dispositions nous mettent, eu égard aux passions, dans un état heureux ou fâcheux
; par exemple, en ce qui concerne la colère, si l'on y est trop porté ou
insuffisamment, nous nous trouvons en de mauvaises dispositions ; si nous y
sommes portés modérément, nous sommes dans d'heureuses dispositions ; il en va
ainsi dans d'autres cas. 3. Ainsi donc ni les vertus ni les vices ne sont des passions,
car ce n'est pas d'après les passions qu'on nous déclare bons ou mauvais, tandis
qu'on le fait d'après les vertus et les vices. On ne se fonde pas non plus sur les
passions pour nous décerner l'éloge ou le blâme ; on ne félicite pas l'homme craintif
ni l'homme porté à la colère ; le blâme ne s'adresse pas à un homme d'une façon
générale, mais selon les circonstances, tandis que c'est d'après les vertus et les
vices qu'on nous dispense l'éloge ou le blâme. 4. Ajoutons que la colère et la crainte
ne proviennent pas de notre volonté, tandis que les vertus comportent un certain
choix réfléchi, ou tout au moins n'en sont pas dépourvues. Enfin l'on dit que les
passions nous émeuvent, les vertus et les vices ne nous émouvant pas, mais nous
disposant l'âme d'une certaine manière. 5. Les mêmes raisons font que vertus et
vices ne sont pas non plus en nous de simples possibilités. On ne dit pas que nous
sommes bons et mauvais par le seul fait de pouvoir éprouver des passions ; ce
n'est pas là ce qui nous vaut la louange et le blâme. En outre, si la nature nous a
donné ces possibilités, ce n'est pas elle qui fait que nous sommes bons ou mauvais
— nous nous sommes exprimé plus haut à ce sujet (​50​). Si donc les vertus ne sont
ni des passions ni des possibilités, il reste qu'elles sont des dispositions acquises.
CHAPITRE VI : Définition complète de la vertu morale, et précisions
nouvelles.
Voilà notre explication sur la nature de la vertu. Mais il ne suffit pas de dire que
c'est une disposition ; encore faut-il préciser de quelle sorte elle est. 2. Il faut dire
que toute vertu, selon la qualité dont elle est la perfection, est ce qui produit cette
perfection et fournit le mieux le résultat attendu. Par exemple la vertu de l'oeil
exerce l'oeil et lui fait remplir sa fonction d'une façon satisfaisante ; c'est par la
vertu de l'oeil que nous voyons distinctement. De même la vertu du cheval fait de
lui un bon cheval apte à la course, à recevoir le cavalier et capable de supporter le
choc de l'ennemi (​51​). 3. S'il en va ainsi de même pour tout, la vertu de l'homme
serait une disposition susceptible d'en faire un honnête homme capable de réaliser
la fonction qui lui est propre. 4. Comment y parviendra-t-on ? Nous l'avons déjà dit
(​52​) ; mais on le verra plus clairement, si nous déterminons la nature de la vertu.
Dans tout objet homogène et divisible, nous pouvons distinguer le plus, le moins,
l'égal, soit dans l'objet même, soit par rapport à nous. Or l'égal est intermédiaire
entre l'excès et le défaut. 5. D'autre part j'appelle position intermédiaire dans une
grandeur ce qui se trouve également éloigné des deux extrêmes, ce qui est un et
identique partout. Par rapport à nous, j'appelle mesure ce qui ne comporte ni
exagération, ni défaut. 6. Or, dans notre cas, cette mesure n'est ni unique, ni
partout identique. Par exemple, soit la dizaine, quantité trop élevée, et deux,
quantité trop faible. Six sera le nombre moyen par rapport à la somme, parce que
six dépasse deux de quatre unités et reste d'autant inférieur à dix. Telle est la
moyenne selon la proportion arithmétique. 7. Mais il ne faut pas envisager les
choses de cette façon par rapport à nous. Ne concluons pas du fait que dix mines
de nourriture constituent une forte ration et deux mines une faible ration, que le
maître de gymnastique en prescrira six à tous les athlètes. Car une semblable
ration peut être, selon le client, excessive ou insuffisante. Pour un Milon (​53​), elle
peut être insuffisante, mais pour un débutant elle peut être excessive. On peut
raisonner de même pour la course et pour la lutte. 8. Ainsi tout homme averti fuit
l'excès et le défaut, recherche la bonne moyenne et lui donne la préférence,
moyenne établie non relativement à l'objet, mais par rapport à nous. 9. De même
toute connaissance remplit bien son office, à condition d'avoir les yeux sur une
juste moyenne et de s'y référer pour ses actes. C'est ce qui fait qu'on dit
généralement de tout ouvrage convenablement exécuté qu'on ne peut rien lui
enlever, ni rien lui ajouter, toute addition et toute suppression ne pouvant que lui
enlever de sa perfection et cet équilibre parfait la conservant. Ainsi encore les bons
ouvriers oeuvrent toujours les yeux fixés sur ce point d'équilibre. Ajoutons encore
que la vertu, de même que la nature, l'emporte en exactitude et en efficacité sur
toute espèce d'art ; dans de telles conditions, le but que se propose la vertu
pourrait bien être une sage moyenne. 10. Je parle de la vertu morale qui a rapport
avec les passions et les actions humaines, lesquelles comportent excès, défaut et
sage moyenne. Par exemple, les sentiments d'effroi, d'assurance, de désir, de
colère, de pitié, enfin de plaisir ou de peine peuvent nous affecter ou trop ou trop
peu, et d'une manière défectueuse dans les deux cas. 11. Mais si nous éprouvons
ces sentiments au moment opportun, pour des motifs satisfaisants, à l'endroit de
gens qui les méritent, pour des fins et dans des conditions convenables, nous
demeurerons dans une excellente moyenne, et c'est là le propre de la vertu : de la
même manière, on trouve dans les actions excès, défaut et juste moyenne. 12.
Ainsi donc la vertu se rapporte aux actions comme aux passions. Là l'excès est une
faute et le manque provoque blâme ; en revanche, la juste moyenne obtient des
éloges et le succès, double résultat propre à la vertu. 13. La vertu est donc une
sorte de moyenne, puisque le but qu'elle se propose est un équilibre entre deux
extrêmes. 14. Ajoutons que nos fautes peuvent présenter mille formes (la faute,
selon les Pythagoriciens (​54​), se caractérisant par l'illimité, le bien par ce qui est
achevé), en revanche, il n'y a qu'une façon de réaliser le bien. C'est pourquoi il est
facile de manquer le but et difficile de l'atteindre. Toutes raisons qui font que
l'excès et le défaut dénoncent le vice, tandis que la juste moyenne caractérise la
vertu :
Il n'est qu'une façon d'être bon,
il y en a mille d'être mauvais (​55​).
15. La vertu est donc une disposition acquise volontaire, consistant par rapport à
nous, dans la mesure, définie par la raison conformément à la conduite d'un
homme réfléchi. Elle tient la juste moyenne entre deux extrémités fâcheuses, l'une
par excès, l'autre par défaut. 16. Disons encore ceci : tandis que dans les passions
et les actions, la faute consiste tantôt à se tenir en deçà, tantôt à aller au-delà de
ce qui convient, la vertu trouve et adopte une juste mesure. 17. C'est pourquoi si,
selon son essence et selon la raison qui fixe sa nature, la vertu consiste en une
juste moyenne, par rapport au bien et à la perfection, elle se place au point le plus
élevé (​56​). 18. Mais toute action, de même que toute passion, n'admet pas cette
moyenne. Il peut se faire que le nom de quelques-unes suggère aussitôt une idée
de perversité ; par exemple, la joie éprouvée du malheur d'autrui, l'impudence,
l'envie ; et, dans l'ordre des actes, l'adultère, le vol, l'homicide. Toutes ces actions,
ainsi que celles qui leur ressemblent, encourent le blâme, parce qu'elles sont
mauvaises en elles-mêmes et non dans leur excès ou leur défaut. À leur sujet, on
n'est jamais dans le droit chemin, mais toujours dans la faute. En ce qui les
concerne, la question de savoir si l'on fait bien ou mal ne peut se poser ; on n'a pas
à se demander à l'égard de quelle femme, ni quand, ni comment on peut
commettre l'adultère. Le seul fait de commettre l'une ou l'autre de ces actions
constitue une faute. 19. Ce serait la même prétention que de soutenir qu'il y a dans
la pratique de l'injustice, de la lâcheté, de la licence juste moyenne, excès et
défaut. Dans ces conditions, il y aurait dans l'excès ou le défaut une moyenne, et
un excès de l'excès et un défaut du défaut. 20. Mais, de même que la tempérance
et le courage n'admettent ni excès ni défaut, parce que la juste moyenne ici
constitue en quelque sorte un point culminant, de même les vices que nous avons
cités n'admettent ni moyenne, ni excès, ni défaut, parce qu'en s'y livrant on
commet toujours une faute. En un mot, ni l'excès, ni le défaut ne comportent de
moyenne, non plus que la juste moyenne n'admet ni excès ni défaut.