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« QUE SAIS-JE ?

»
LE POINT DES CONNAISSANCES ACTUELLES

№ 700

L’ARGOT

par

Pierre GUIRAUD
Professeur à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Nice

CINQUIÈME ÉDITION

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE
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INTRODUCTION

L'ARGOT A l'origine le mot, qui date du XVIIe siècle, désigne non une langue mais la collectivité des gueux et mendiants qui formaient dans les fameuses Cours des Miracles, le Royaume de l'Argot ; le terme s'est ensuite appliqué à leur langage ; on a dit d'abord le jargon de l'Argot, puis l'argot. L'argot est donc le langage spécial de la pègre, mais cette notion a évolué. Héritier de l'ancien jargon, l'argot est selon les dictionnaires du temps : « le langage des gueux et des coupeurs de bourse, qui s'expliquent d'une manière qui n'est intelligible qu'à ceux de leur cabale » (Dictionnaire, de Richelet. 1680). L'existence de ce jargon est attestée dès le XIIIe siècle (cf. infra, p. 10) et à partir du XVe apparaissent des documents précis sur cette langue secrète des malfaiteurs ; ils se multiplient par la suite. Jusqu'à Vidocq, tous les témoignages attestent le caractère cryptologique du jobelin, du blesquin, du narquois, de l'Argot, langages secrets et conventionnels dont se servent les classes criminelles pour éluder l'attention de leurs dupes. Cependant, cette définition s'étend ; pour Littré, à la fin du xix siècle, l'argot est toujours « un langage particulier aux vagabonds, aux mendiants, aux voleurs et intelligible pour eux seuls » mais aussi « par extension une phraséologie particulière, plus ou moins technique, plus ou moins riche, plus ou moins pittoresque dont se servent entre eux les gens exerçant le même art et la même profession. L'argot des coulisses par exemple. » Le récent Lexique de la terminologie linguistique, de J. Marouzeau précise et explicite cette dernière définition en s'éloignant encore de l'acception originale ; un argot, nous dit-il, est « une langue spéciale, pourvue d'un vocabulaire parasite, qu'emploient les membres d'un groupe ou d'une catégorie sociale avec la préoccupation de se distinguer de la masse des sujets parlants ». On voit l'évolution : langue secrète des malfaiteurs > phraséologie particulière > signum social (1). Il y a eu transfert de la fonction linguistique au cours duquel la nature de
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l'argot a changé : langue secrète d'une activité criminelle, il devient une simple manifestation de l'esprit de corps et de caste — une façon particulière de parler par laquelle un groupe s'affirme et s'identifie. Il y a donc aujourd'hui des argots : argot des casernes, des typographes, des écoles, des champs de course, des coulisses, etc. Cependant, parmi ces argots, l'Argot — l'argot du milieu — (seul objet de la présente étude), occupe une place particulière, car s'il est essentiellement, comme tout argot, un signum social, il reste un langage spécial originalement différencié. On appelle langage spécial toute façon de parler propre à un groupe qui partage par ailleurs la langue de la communauté au sein de laquelle il vit. Relevons en passant et une fois pour toutes qu'un langage spécial se réduit généralement à un vocabulaire, l'usager gardant la prononciation et la grammaire (temps de verbes, constructions de la phrase, etc.), de sa langue d'usage. L'argot donc est la langue spéciale de la pègre, c'est-à-dire l'ensemble des mots propres aux truands, et des malfaiteurs, créés par eux et employés par eux à l'exclusion des autres groupes sociaux qui les ignorent ou ne les utilisent pas en dehors de circonstances exceptionnelles. Trois éléments rentrent dans la constitution de cette langue spéciale : 1° Un vocabulaire technique exprimant des notions, des activités, des catégories propres à la pègre et qui reflètent d'autre part une forme de culture, un mode de la sensibilité, une mentalité, une conception de la vie particuliers ; 2° Un vocabulaire secret né des exigences d'une activité malfaisante et disposant de moyens de créations verbales originaux ; 3° Un vocabulaire « argotique » constitué par l'ensemble des mots techniques et plus particulièrement des mots secrets qui survivent à leur fonction première comme un signum différenciateur par lequel l'argotier reconnaît et affirme son identité et son originalité. En même temps, dans sa triple fonction, l'argot reste une branche de la langue populaire et, comme tel, caractérisé par une hypertrophie des formations expressives. Ces fonctions sont étroitement imbriquées car un mot technique, dans la mesure où il
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par leur nature même. Dans leur complexité. C'est de cette triple fonction que dérive la forme originale de l'argot ainsi que les « lois » particulières de sa création et de son évolution. elles concilient ou dissipent la plupart des jugements abusifs et contradictoires qui grèvent les études argotiques. de la chanson.) et par des procédés déformateurs d'origine cryptologique qu'ignore la langue commune . « expressif » et « objectif ». Un scrupule me vient d'avoir enfermé l'argot dans ses bornes strictement linguistiques. du bistro. Enfin. les termes techniques et les termes secrets présentent un vocabulaire très différencié. 4 . Un mot encore. c'est une exubérance du langage. etc. d'autre part. les termes techniques. « ouvert » et à clos ». « pittoresque » et « terne ». du roman. est souvent obscur et peut faire fonction de terme secret . le jeu d'une imagination qui s'égaie de la forme des mots. mendicité. qui en savoure la substance. sinon presque unique. etc. c'est pourquoi ils constituent un signum du groupe. mais principal. C'est la fantaisie qui utilise et souvent crée la plus grande partie de son vocabulaire . en expliquant comment l'argot peut être à la fois « riche » et « pauvre ». par des activités et des techniques spéciales (prostitution. usager des modes de formations argotiques. en définissant avant tout les fonctions d'où il tire sa forme originale. ce n'est pas elle cependant qui les a conçus ni élaborés. « archaїque » et « évolué ». à la fois par les modes de vie d'une classe en marge de la société. est beaucoup plus gratuit . sont souvent affectés d'un nom secret. Mais dans ses manifestations quotidiennes et ostensibles. l'argot de la rue.est très spécialisé. vol.

c'est par une interprétation qui risque de fausser tout le problème . ou l'intention de naître dans l'ombre — la préméditation — forme sa marque d'identité. Telle est la loi qui préside à la naissance de l'argot : nécessité de défense. de même que la préméditation en constitue la marque d'identité.CHAPITRE PREMIER L'ARGOT SECRET I. on qui forge toutes les fois que la nécessité le réclame. plus l'argot devient complexe. L'intention de demeurer secret afin de protéger le groupe argotier. l'auteur définit l'argot comme : Un langage spécial qui reste intentionnellement secret.. entre l'argot et le langage populaire. Et si on admet que sa fonction cryptologique se soit considérablement voire complètement atrophiée. mots de passe des sociétés secrètes.. par une assimilation abusive qu'on a faite d'une part. n'ont eux rien de secret. Alfredo Niceforo. mais toujours classique. des plus élaborés jusqu'aux plus 5 . langues ésotériques des rites d'initiation primitifs. qui en fait ne se confondent que sur une partie de leur domaine.. il devient une véritable langue enrichie du plus complet des dictionnaires (1). la raison d'être de l'argot. Si la loi de naissance de l'argot se trouve dans le besoin de défense de tout groupement sentant la nécessité de cacher ou de voiler sa pensée. Le génie de l'argot de M. — L'argot ancien L'argot (des malfaiteurs) est une langue secrète . c'est la définition même de l'argot ancien. Dans un ouvrage un peu vieilli (1912). ses modes de formation survivent dans l'argot usuel.. étendu et organisé. codes diplomatiques. des mots et des phrases intentionnellement maintenus dans l'ombre. sa loi de développement repose sur le même principe : plus le groupe a besoin de lutter et de se cacher. d'autre part entre l'argot et les argots professionnels et scolaires qui. 97). De telles langues secrètes — qu'il est préférable de ne pas identifier aux signums de groupe desquels nous avons donné une définition différente — existent dans tous les milieux et prennent toutes les formes : Formules magiques. car son but consiste essentiellement dans la défense du groupe argotier. La défense du groupe qui parle l'argot constitue alors l'idée centrale. p. Or. tout en assurant comme lui la fonction d'un signum social (cf. et d'un simple recueil de paroles qu'il était. l'argot non seulement a été mais reste encore dans une large mesure un langage secret. et bien que ce caractère ait été généralement dénié à l'argot moderne.

de faussaires. La même organisation se retrouve chez les merciers (ou marchands) ambulants dont le commerce semble avoir été le plus souvent prétexte à des vols. — consignent un certain nombre de termes jargonnesques dont quelques-uns. Leur existence nous est connue par La vie généreuse des Mercelotz. ses maîtres et son chef ou Roi de la Coquille. Le jeu de saint Nicolas. subtilitez et Gergon (1596). 6 . vers la même époque. Dès le milieu du XIII siècle. Dès cette époque différents documents — en particulier les archives de la police. disséminés à travers la France au nombre d'un millier. dupe (1426). le barbier Perrenet le Fournier. met dans la bouche de trois truands des répliques indéchiffrables et qui semblent bien un langage conventionnel et secret. un vocabulaire de leur jargon dévoilé par l'un des leurs. Mais ce sont surtout les classes dites « dangereuses » qui ont partout et de tous temps eu leur « argot » : voleurs. L'existence d'un jargon des gueux est attestée dès une date très ancienne . l'adjudant. de tricheurs. naissent des formes plus ou moins embryonnaires et éphémères de langages secrets. formaient une corporation de voleurs. car partout où sévit le pion. de Jean Bodel d'Arras. un traité de grammaire provençale. mendiants professionnels . tricheurs. en passant dans la langue. débris de la guerre de Cent Ans. Gueuz et Boesmiens. Au milieu du XVe siècle le procès des Compagnons de la Coquille (1455) livre. de même que de nombreuses professions honnêtes mais qui sont plus ou moins en contact avec la pègre ou ont à compter avec la crédulité du chaland. On sait que les Coquillards.rudimentaires . rossignol pour fausse-clé (1406). avec le nom des principaux d'entre eux. Le Donats provensals mentionne un gergon ou langue des truands . ont survécu jusqu'а nos jours : mouche au sens d'espion (1389). à la fin du XIIe siècle. avec ses apprentis. le contremaître. le poème Richars li Biaux met en scène une bande de voleurs qui utilisent un gargon dont on ne nous donne malheureusement pas d'exemple. contenans leur façon de vivre. d'escrocs. à des rapines et surtout à la mendicité organisée.

le lexique d'Ausiaume. ou argot en usage au bagne de Brest en 1821 (2). Le XVIIIe siècle nous renseigne sur l'argot des bandes de voleurs de grand chemin. tous les témoignages concordent . complète le vocabulaire de Vidocq tout en confirmant la valeur qui a été quelquefois mise en doute. L'existence d'un jargon de l'ancienne pègre est donc copieusement attestée . qu'il s'agisse d'un langage secret . l'Angleterre le Cant. à côté de l'argot du crime et de la gueuserie. par exemple celle de Cartouche (1) et plus tard celles des Brigands Chauffeurs en particulier les Chauffeurs d'Orgères dont le procès. Ceci nous mène au vocabulaire argotique de Vidocq (1837). d'autre part. groupés autour de leur chef ou Grand Coesre assisté de ses lieutenants. ont connu des langages secrets professionnels aujourd'hui disparus . l'Italie a eu le fourbesque. on les trouvera réunis avec la plupart des dictionnaires et documents concernant l'argot de Villon à Vidocq dans l'ouvrage de Lazare Sainéan : Les sources de l’argot ancien (1912). les Cagoux comme les mercelotz. La plupart des pays ont possédé un argot criminel dont l'existence est attestée à partir du XVe siècle . Un document qui vient d'être exhumé récemment. le Portugal le Calao. le Jargon de l'argot réformé nous décrit à son tour l'organisation des sociétés de mendiants. Les différentes éditions de L'argot reformé. en 1800. de même les tailleurs de pierres de Samoens (en Haute-Savoie). forçat-policier qui nous a laissé un lexique de plus de mille cinq cents mots sur l'argot parlé dans les bagnes au début du siècle. le mourmé . les plus intéressants sont les argots de certaines professions ambulantes .En 1628. D'autre part. les argotiers ont leur jargon qui va d'ailleurs prendre le nom d'argot. les peigneurs de chanvre du Jura avaient leur langue secrète ou bellaud. l'Allemagne le Rotwelsch. ces langues n'étaient pas parlées à la maison mais au cours des migrations saisonnières qui dispersaient les travailleurs loin de leurs 7 . les anciens jargons. nous permettent de suivre l'évolution de ce langage secret des Cours des Miracles. qui se succèdent jusqu'au milieu du XIXe siècle. l'Espagne la Germania. et il ne fait aucun doute. dévoila le jargon.

A partir de la fin du xix siècle avec Auguste Vitu. il n'y en a plus. Marcel Schwob. La question se pose à peu près ainsi : 1° L'argot est-il un langage secret ou simplement un langage spécial. le plus fameux grammairien de la Renaissance. parasite et artificielle qui s'est éteinte à l'époque moderne. L'argot a de tous temps éveillé la curiosité des linguistes et des amateurs . clos et par conséquent obscur . mais c'est avec Lazare Sainéan. au début du siècle. Gaston Esnault. Pour Sainéan. nous dit-il. une création arbitraire délibérément forgée à des fins cryptologiques comme les chancelleries diplomatiques établissent et réforment leurs codes ? 3° Etant admis que l'argot ancien (jusqu'а Vidocq) soit effectivement un langage secret. pour avoir peur d'estre découvers par autres que ceux de leur profession. ses thèses reprises. l'argot est-il un langage artificiel . les frontières linguistiques et les vallées fermées semblent avoir été le centre de ces argots dont les plus vivants étaient dans la région des Alpes (1). Francisque Michel.villages . l'argot est-il un langage parasite et second ou un simple développement technique du parler usuel de l'argotier ? 2° En admettant qu'il soit secret et parasitaire. L'accord sur ce point laissant toujours ouvert le problème de la nature artificielle ou non de cet argot. Marcel Cohen. conquiert ses lettres de noblesse linguistiques (2) . critiquées et nuancées par Albert Dauzat. sçavent negotier fort dextrement ensemble ». a tellement enrichi depuis nostre temps leur langage jargonnesque et l'ont si bien estudié que. les richesses de l'argot commencent à être systématiquement inventoriées et étudiées d'un point de vue scientifique. l'argot ancien est une langue secrète. sont aujourd'hui le centre d'une discussion qui est loin d'être close. père des études argotiques modernes que l'argot. déjà Henri Estienne. depuis un siècle ne s'est-il pas vulgarisé et résorbé dans le parler usuel en perdant son caractère cryptologique? Il y aurait donc eu un argot. relevait la richesse en même temps que la nature secrète du jargon des truands qui ont. La plupart de ses successeurs reprennent cette thèse mais en niant le caractère 8 .

tout atteste l'existence d'un jargon secret . le monde du crime a constitué une société close. mais les faits eux-mêmes qui montrent que cette langue était lettre-morte. seules les révélations d'un complice ont permis. la dissolution des bagnes métropolitains. la pègre cesse progressivement 9 . le départ est aujourd'hui difficile.artificiel de l'argot ancien. tout autant que des mots vraiment secrets dans leur principe et leurs intentions. Jusqu'au XIXe siècle. la démolition des vieux quartiers. non seulement pour le public. les truands avaient un langage clos . le développement des communications. entre les deux. en rompant son isolement social. organisée en grandes bandes fortement hiérarchisées ou enfermées dans des quartiers clos. leur langue — sinon secrète. non seulement d'innombrables témoignages explicites. tout porte à croire que les dictionnaires de l'argot ancien et les documents dont nous disposons contiennent des mots techniques appartenant au parler usuel. l'effacement des cloisons sociales . constituait un dédale de venelles. l'organisation de la police provinciale. Vivant dans une société close. leurs quartiers réservés dans les villes et l'isolement où les maintiennent la suspicion et les préjugés. la pègre. Si. en tout cas demeurée très obscure — leurs points de ralliement. La situation change à partir du XIXe siècle où. mais pour la police elle-même . de passages et de culs-de-sac où la police elle-même n'osait pénétrer. ces fameuses Cours des Miracles dont la plus connue. au point qu'on peut se demander s'ils avaient vraiment besoin d'un langage secret parasitaire . tout y concourt : la disparition des grandes bandes. avec leur roi élu chaque année aux Saintes-Marie-de-la-Mer. Ceci dit. de dresser un lexique embryonnaire de leur jargon. chose compréhensible. dont pourraient donner une idée approximative nos actuels romanichels. si on admet l'existence d'un tel langage — et je suis de ceux qui l'admettent — il est à peu près certain que les lexicographes du temps ont dû souvent le confondre avec un parler technique nécessairement obscur. cependant. perd le bénéfice de son isolement linguistique . sur l'emplacement de l'actuelle place Maubert. Il en va de même de l'ancienne pègre. au procès des Coquillards.

grossi en dernier des différents argots professionnels. que ces deux langages se sont rapprochés et peu à peu fondus en un idiome unique : l'argot parisien. Lazare Sainéan insiste particulièrement sur ce point : L'argot et le bas-langage (nous dit-il). qu'il fait aller jusqu'а Vidocq. ont désigné jusque vers le milieu du XIXe siècle. c'est-à-dire le langage populaire ou bas-langage qui. Cette distinction parfaitement réelle dans le passé. On continue à établir une stricte démarcation entre le langage populaire et l'argot des classes en marge de la société. d'Albert Dauzat (1).. aux yeux du linguiste. Delasalle devrait être fondu dans Littré » (2) . malgré des croisements plus ou moins fréquents. A l'appui de cette unification qui est comme l'aboutissement de nos recherches. désormais. Et d'une façon caractéristique. Malgré l'autorité des témoignages ici en cause. puis dans celui de son entourage. C'est pourquoi. s'identifie avec l'argot qu'il absorbe. tout en établissant une vérité fondamentale. je ne souscrirai pas à cette vue — au moins pas entièrement. deux catégories linguistiques foncièrement distinctes. est aujourd'hui parlé par le menu peuple de Paris et de la France. qu'à l'époque moderne le langage de la pègre se confond avec le vulgaire parisien dont il n'est qu'une branche différenciée par quelques mots 10 . mais qui est loin d'être généralement reconnu. Sainéan intitule la suite de ses études : Le langage parisien au XIXe siècle. il n'y a plus d'argot. Ce n'est que de nos jours et grâce à des raisons d'ordre social.. nous avons apporté des preuves multiples et péremptoires. Il est clair. n'existe plus aujourd'hui et il n'est peut-être pas superflu d'insister à nouveau sur la fusion définitive du jargon dans le vulgaire parisien (1). en même temps que des survivances de l'ancien jargon des malfaiteurs. de Gaston Esnault qui déclare à son tour que « l'argot ça n'existe pas. Constitué depuis des siècles. le vulgaire parisien. En fait. en effet. C'est lа un fait accompli qu'on ne saurait mettre en doute. elle masque ce qui est sans doute l'essence du problème. entendez le dictionnaire d'argot devrait être incorporé au dictionnaire général. Perdant son caractère cryptologique il cesse d'être un langage second pour tomber dans le parler quotidien du truand. Ces deux idiomes. ont longtemps gardé un caractère à part et des tendances absolument divergentes.d'être un milieu clos et son langage secret est condamné à se vulgariser rapidement. après avoir consacré ses premières recherches à L'argot ancien. Cette vue est celle des linguistiques modernes.

auber. déversé dans leur langage usuel et. accroche-cœurs. II. avaloir. sans caractère . leur langue d'usage . cette constatation suggère qu'il y avait autrefois.spéciaux. Les trois quarts de Vidocq sont tombés dans l'usage . Mais pourquoi n'a-t-il pas été remplacé ? Et ne l'a-t-il pas été ? C'est là qu'on doit examiner l'exacte nature des langages secrets. mais remarquez que. d'autor. arlequins. voyez par exemple. Mais s'il y avait une langue du peuple. pieds . ne s'est pas fondue dans le baslangage. elle en a toujours fait partie . dos . La langue des malfaiteurs. favoris . venir et payer . d'une part une langue des malfaiteurs qui était secrète. dans les termes où elle est généralement posée. c'est leur vocabulaire secret qui s'est vulgarisé. 11 . la pègre perd son vocabulaire secret qui devient public en se vulgarisant. andouille. comme en ont les différentes collectivités. d'autre part une langue du peuple. l'argot. corrompre. Il est clair aussi que l'argot ancien ou langage secret des truands. se sauver . morceaux de viande de diverses sortes. arpions. s'est vulgarisé. et par suite d'un changement dans les conditions sociales. les mots ont été incorporés au parler ordinaire par les truands d'abord. gosier. tout postule que c'était aussi la langue des malfaiteurs. mais sans pour cela disparaître . homme indolent. par son intermédiaire. — L'argot secret moderne Ainsi. argent monnayé . leur langue d'usage. ensuite par l'ensemble du peuple qui les entendait dans leur bouche. en s'en tenant à la lettre A : abouler. apprendre à quelqu'un les ruses du métier de fripon . dans la langue populaire dont il fait partie. affranchir. andosse. d'autorité . devenus clairs. L'ancien lexique secret des malfaiteurs s'est donc bien fondu dans le bas-langage . provenant de la desserte des bonnes tables et des restaurateurs . aile. et ils possédaient en outre une seconde langue parasite et secrète. bras . à partir du XIXe siècle. se donner de l'air. les deux s'étant fondues avec la fusion sociale des deux groupes.

jusqu'а Vidocq. 67). en dehors de quelques formes qui finissent par se lexicaliser. il y a substitution de vocable. directement ou après l'avoir tronqué : « valise » devenant valtreuse. et rappelons que les principaux procédés de codage. ils ne laissent pas de trace dans les dictionnaires.. d'autre part. chouette. que certains codages rudimentaires apparaissent dès une date très ancienne. soit à introduire dans le corps du mot des lettres parasites : « jargon » devenant largonji. d'une part la déformation (procédé largonji) est entièrement étrangère à l'argot . et c'est au moment où ce lexique se vulgarise que les procédés de déformation ou codes. Ceci ressort des faits . ou bien le sens des mots. « beau » se dissimule derrière laubé. anglais (1628) boutanche. etc. on constate que. font leur apparition et se développent. pas plus que dans la mémoire des sujets parlants . Or. ou bien leur forme . étant bien entendu. C'est pourquoi. lancer (1628) 12 . son pouvoir est virtuel. mais disparition de son lexique secret auquel a été substitué un code . consistent soit à masquer le mot par un suffixe parasite. les procédés de substitution lexicale. p. moucher (1628) lanscailler. valdingue. la suffixation parasitaire est un phénomène isolé. « beau » est remplacé par bath. Le premier procédé aboutit à la constitution d'un lexique secret . mais fournit aux initiés une clé derrière laquelle il peut reconnaître une forme voilée au profane. Il n'y a donc pas eu disparition du langage secret de la pègre. dans le premier cas. comme on le verra. baveau. qui seront étudiés en détail plus bas (cf. il y a déformation. Ils auraient dû cependant relever ce phénomène capital : l'argot ancien est un lexique secret . et que le truand moderne continue à employer à des fins cryptologiques. le second n'est qu'un code . laubiche. dans le second cas. très peu vivant et qui n'a laissé de trace que sur un nombre infime de mots : angluche. boutique (1628) mouchailler.Ils sont de deux types : on cache. aussi l'importance du procédé a-t-elle échappé à l'attention des linguistes qui n'y ont vu qu'une fantaisie. girond. il n'introduit pas de nouveaux mots dans la langue.

monan. Parouart. etc. Or. La suffixation parasitaire est toujours vivante avec de nouveaux suffixes : icigo (ici). un suffixe dialectal. En même temps. français (1628) girolle. burlin (bureau). icigo. mesiere. etc. commerce . Saint. Lontou (Toulon). les procédés de déformation s'enrichissent et se diversifient. promont (procès). La troncation apparaît : aff.floutière. affaire . icicaille . le largonji fait son entrée: linspre. girolle . — des noms de villes : Boccari (Beaucaire). rouscailler. tu. Angluche. mécolle. d'autor. chez Vidocq et ses contemporains je dénombre plus de cent cinquante mots codés. d'autant plus qu'on pourrait encore la réduire en considérant que dans lanscailler. lago. floutière . gis ? (1628) icicaille. de négation. rédemption) . le fréquentatif -aille (qu'on trouve dans criailler. rivancher. Enfin. enfin trois noms de ville ou de peuple. labago . delige. et surtout. piailler) est une forme expressive régulière plutôt qu'un suffixe parasite . ras (1628) toutime. flou (1628) francillon. camerluche (camarade). de lieu. Lorcefée. Lillange (Lille). come. tezis et toutime (tout) . river (1628) rastichon. — les noms de prisons : Biscaye (Bicêtre). Canelle (Caen). je. -anche représente de même. Cette liste frappe par son exiguїté. qui se cachent dès Villon sous la forme monis. Pampeluche (Paris) . mouchailler. tout (XVIe) A ces mots s'ajoutent les pronoms personnels. diligence. d'autorité . prince . 13 . rêdam (grâce. jusqu'au moderne mézigue. il. Il nous reste donc quelques formes très caractéristiques : des adverbes d'affirmation. dans pictancher. Non moins typique est l'examen des catégories sémantiques où on retrouve toujours : — des adverbes de lieu : icicaille.. picter (1628) rivancher. ici (1634) mollanche. Francillon. et ensuite mesis. Pelago (Sainte-Pélagie). mol (1628) Parouart.Denaille (SaintDenis). les pronoms mezis. etc. mezingand. (La) Force. Paris (XVe) pictancher.

Francisque Michel. . Un dernier exemple mettra en évidence ce caractère cryptologique de l'argot. les codes eux-mêmes se vulgarisent. d'accord ». ni où elle a lieu.Toulabre (Toulon). » Le mot est encore actuellement très vivant dans le « milieu » et dans le peuple sous la forme gy qui signifie « oui. 69). y voyait la lettre j « première lettre de ita qui remplaçait ce mot latin dans certains actes de procédure » . — enfin des noms d'activités criminelles : si l'innocent « passer » se cache sous pastiquer. brodancher. etc. les noms de lieux. gis. tezigue.). — des noms de peuple : francillon (français). ceux des personnes. leur fonction cryptologique est évidente (1). pasquiner. les mots trop souvent codés se révèlent sous leur masque. car que reste-t-il si on cache les pronoms. A partir de Vidocq. etc. un des pionniers des études argotiques. c'est pourquoi on change périodiquement la clé du code (cf. ni si elle a eu ou non effectivement lieu ! Tout montre donc que les nouveaux procédés de codages ne sont pas utilisés au hasard ou par manière de plaisanterie . . car dans les conditions nouvelles où vit la pègre elle ne peut espérer garder assez longtemps l'incognito d'un vocable lexicalisé. à la fois par les procédés de codages et les traditionnelles substitutions sémantiques : l'étude de l'affirmation et de la négation qui constituent des notions-clés dans un langage secret. au moment précis où l'ancien lexique s'est vulgarisé et où les procédés traditionnels de substitution de sens ont perdu leur efficacité. passacailler. p. et le mécanisme de son renouvellement. 1596 : « Ne sera-t-il pas bon de l'atrimer au tripeligourd ? dict le Cagou. les négations et les affirmations : on ne sait ni qui fait l'action. cit. La plus ancienne particule affirmative attestée est gis qu'on trouve dans La vie généreuse (op. broder (écrire). . Tous les mots codés sont des mots clés . c'est qu'il s'agit de passer en fraude. poisser (voler) devient de même poissancher . tant ancien que moderne. etc. jegollier (normand). ils se généralisent et se multiplient. Lorcefée (La Force). car l'envoi des lettres est prohibé dans les prisons. 14 . Chascun répond gis. etc. — toujours les pronoms personnels : tezigo. Cependant. gis.

forme codée de gigo. dans la mesure où cette filiation conjecturale est exacte. puis plus rien. J'estime que gis représente « je is » où is est la forme médiévale du latin « ipse » (même. la dernière incarnation de gis est ligodu. ultérieurement. est gis. le donne comme une abréviation de « j'y (vais) ». ce sont ces caractères qui. comprenez flux. p. Flou et. en personne) . gigo. ne fait aucune difficulté. Non moins inventive est la négation. A côté de gy et de ses dérivés apparaissent des formes telles que gitre qui semble être la première personne du verbe itrer (avoir) . assurent la nature cryptologique du mot (cf. p. c'est-à-dire « moi-même » sousentendu je le veux. suivant l'évolution des codes (cf. qui sont des onomatopées imitant le bruit d'aile d'un oiseau qui s'envole. apparaît sous la forme girolle (1628) et. labadé. gitre (1660) est ultérieurement codé en litre. je l'accorde. etc. transformé en gi sous l'influence de la prononciation. mieux inspiré. . je is serait donc ego ipse. à jave répond navon (non). labago. ce qui est une des formes classiques de l'affirmation. sont courants dans le peuple au XVIIe siècle . flux ! note Oudin dans ses Curiositez francoyses (1640) est une « interjection pour donner à entendre que l'on n'accorde pas ce qu'un autre dit ». De ces formes on rapprochera jave qui est « je » en javanais comme « beau » est baveau .Albert Dauzat. frou sont des négations dans le jargon du XVIIe qui a en même temps floutière (1628) et frontière par suffixation parasitaire. lago. C'est ignorer dans les deux cas la forme primitive qui. 70). que l'édition de 1660 renouvelle en frousteau. en tout cas. Que is soit une forme dialectale et archaїque tombée en désuétude depuis deux cents ans au moment de l'apparition de l'argotique gis. l'oiseau s'est envolé. -dé et -go sont bien des suffixes parasites qu'on retrouve dans ladé. 65). précisément. ce serait une des plus anciennes suffixations parasitaires . flou et frou. dans les modernes gidé. Elle a sa source dans des formes populaires qui sont presque toujours codées par le truand. Gys. on vient de le voir. je le fais . enfin. Notre moderne flute est vraisemblablement une forme 15 . Flux.

A cette série appartient le populaire peau de balle (rien) qui serait mieux orthographié peau de balles et sur lequel le génie déformateur de l'argot s'est successivement exercé. L'un des mots de cette série a eu une fortune singulière : « des bernicles » qui sont des petits coquillages très ordinaires . Par un procédé de formation affective voisin du premier. on trouve niberque dans le lexique des chauffeurs d'Orgères (1800) par une interversion des syllabes. On en a tiré d'abord la forme elliptique la peau. le vocabulaire secret de l'ancienne pègre a dû être d'un emploi limité et 16 . Telle est la postérité argotique de bernique. signifie mensonge. la manichetta des Italiens . ». on répond : « des haricots. rare en argot français. Un autre procédé de la négation populaire consiste à opposer à l'interlocuteur quelque objet sans valeur . au Moyen Age. et dont on a ici le premier exemple attesté . Le perpétuel renouvellement des procédés de codages nous assure de l'intention cryptologique de ces créations. la forme nique qui a donné nisco (rien) et plus récemment nix. dans le Midi. le peuple oppose aussi volontiers à son adversaire les attributs de sa virilité. sous sa prononciation populaire. peut-être sous l'influence de l'allemand. des dattes. avec en outre. tous les termes désignant le « laboureur de nature » y passent. et celui de « coquille » qui. On trouve aussi dans la bouche de Vautrin de Balzac. Peau de balle devient balpeau par anagramme et ce dernier balmuche par substitution de suffixe. des nèfles. D'une part. abrégée en lape et suffixée en lapuche : II n'y entrave que lape (il n'y comprend rien). il a connu une grande faveur sans doute en tombant dans la double attraction du vieux verbe niquer et faire la nique qui signifient refuser. etc. En constatant la « disparition » de l'argot à l'époque moderne et sa fusion dans le langage populaire. des dopes. le mot. est devenu bernique . le linguiste doit donc mesurer les limites exactes de ce phénomène. Vidocq a nibergue aujourd'hui tronqué en nibé et en nib.tronquée de floutière. un geste imagé de l'avant-bras. L'argot s'en est emparé en le déformant .

dans la bande des Chauffeurs d'Orgères. mais en donnant une place toujours plus grande aux formes codées. Au début du XIXe siècle. les lexicographes ayant confondu mots secrets et mots techniques. et enseignés aux nouveaux adeptes de la pègre. les mots intentionnellement secrets ne constituent. en tant que modes de création cryptologique. «retranché » et « enseigné » aux nouveaux-venus par les Archisupposts. d'un « instituteur des mioches qui s'appliquait surtout à leur 17 . — Un langage artificiel ? Nous admettrons donc que l'argot — en tout cas l'argot ancien — est un langage secret et par conséquent second et parasitaire.de dimensions réduites . III. on mentionne encore la présence. comment se renouvelle-t-il ? S'élabore-t-il comme un code diplomatique. source des polémiques les plus vives. Il est donc inexact de dire qu'il n'y a plus d'argot. si les anciens procédés de substitution sémantique tendent à tomber de plus en plus en désuétude. langage qui a été « réformé ». renouvelés sous le contrôle d'une autorité spécialisée. Le procès des Coquillards (1455) relève qu'ils « ont entr'eulx un langage exquiz (entendez choisi) que les autres gens ne scavent entendre. généralement obscurs. Le Jargon de l'argot réformé (1628) nous dit que : «Les vieux merciers ordonnèrent un certain langage entre eux ». mais qui. rejetée. s'ils ne l'ont revelez et apprins ». Et l'édition de 1630 demande « que les doctes Archisupposts aient le soin de composer un nouveau jargon pour être enseigné à toutime les frères ». où se décide à l'intérieur des chancelleries le sens arbitraire de mots périodiquement renouvelés ? Disons tout de suite que c'est là une vue insoutenable. Mais comment naît-il. D'autre part. selon toute vraisemblance. qu'une très faible partie des vocables qui ont été recueillis dans les dictionnaires d'argot . ne résout pas pour autant la question. La plupart des témoignages anciens nous présentent l'argot comme une langue artificielle dont les mots étaient consciemment créés à des fins cryptologiques. le milieu continue à forger des mots secrets . il est inexact de dire qu'ils ont été entièrement abandonnés .

Sages . avec ses apprentis. constituent un récit fictif. les Perses. le procès des Coquillards. en particulier L'argot réformé. Docteurs et les Miramolins. rien ne s'oppose à imaginer l'enseignement des finesses du métier et. pourquoi s'étonner que la pègre — d'ailleurs noyautée par les merciers ambulants — ait été organisée sur le modèle des corporations alors existantes. qui n'est pas apocryphe. Gymnosophistes .apprendre l'argot ». Quant aux Archisupposts. Essayons de prendre un exemple : je relève comme une création récente de l'argot le mot perdreau (un policier) . et quelque Ratichons. les Assyriens. Mages . un poulet. son syndic. Prophètes . D'ailleurs. ses maîtres. je serai moins sévère pour le Grand Coesre . assisté de ses lieutenants.les Françoys. mais désirant ne pas alerter l'attention du flic. qui retranchent et réforment l'Argot ainsi qu'ils veulent. mentionne explicitement l'existence d'un « Roy de la Coquille ». ils considèrent que les anciennes chroniques. si on admet l'existence d'une organisation corporative avec ses apprentissages. qui sont des Escoliers débauchez. la chronique nous a laissé une description pittoresque : Les Archisupposts sont ceux que les Grecs appellent Philosophes. de son parler secret. que les Hébreux nomment Scribes . les Latins. ses prévots. comment a-t-il pu « naître » ? Un truand aura pu dire un jour : Méfiance. du point de vue linguistique. Pour ma part. Druides . Portant leur critique à la fois sur le plan de l'histoire et de la linguistique. par ailleurs. ses grades et ses initiations. les Indiens. L'idée de truands réunis en « Estats généraux » sous le contrôle de leur roi. les Cagoux. qui ostent. les plus habiles Marpaux de toutime l'Argot. la forme et l'origine des mots attestent des modes de créations « normaux ». De ces Archisupposts.les Egyptiens. les Gaulois. Caldéens . le Grand Coesre. Cela n'implique en rien un langage artificiel. En un mot sont les plus sçavants. Sainéan a cru aux Archisupposts qui ont par contre excité la verve d'Esnault et de Dauzat. leur paraît une parodie de la société du temps et ils voient une touche bien caractéristique dans l'apparition de ces Archisupposts réformateurs du langage au moment où allait se fonder l'Académie . de ces coureurs qui enseignent le jargon à rouscailler bigorne. pourquoi pas. il cherche un substitut plus discret et le synonyme perdreau se 18 . Bonzes.

et que. une forme conventionnelle et banale dans le peuple . il se vulgarisera et ira rejoindre dans la langue usuelle. je ne roupille que poitou . et si tu ne me prends à la bonne. Dauzat se refuse à croire qu'un truand puisse parler ainsi . par exemple. mais dans ce langage. le dardant a coqué le rifle dans mon palpitant. mais choisis parmi les mille créations spontanément inspirées par les circonstances et l'instinct de défense à tel ou tel individu. qui n'aquige plus que pour tezigue . 19 .. De même. on a souvent mis en doute l'authenticité de certains documents au nom d'une « logique » qui n'est précisément pas celle de l'argot. et il a raison. trop employé. rien ne s'oppose donc à imaginer qu'ils aient été transmis aux néophytes par voie d'un enseignement. Le mot sera peut-être repris et deviendra pour quelque temps le désignatif secret du policier . elle n'en est pas moins cryptologique dans ses intentions (1). par des créations nouvelles . C'est ainsi qu'a dû se former l'argot ancien . les innombrables dénominations de la police . elle est spontanée et obéit aux modes de créations ordinaires du langage . au contraire. il remarque que l'expression de l'amour prend. conseillant de remplacer des termes trop anciens ou trop divulgués. drauper par exemple. par la même occasion. remplacé par un nouveau terme secret. tu m'allumeras bientôt caner. non pas des mots fabriqués arbitrairement par eux. mais pour quelque temps seulement. Voici. Depuis le reluit où j'ai gambillé avec tezigue et remouché tes chasses et ta forme d'altèque. tirée de la Préface des Voleurs. dans cette intention. beaucoup plus clos que l'argot moderne. On remarquera qu'une telle création n'a rien d'artificiel . je paumerai la sorbonne si ton palpitant ne fade pas les sentiments du mien. parce qu'on le trouve expressif et amusant. les mots ont pu conserver leur incognito pendant de longues années . la déclaration d'amour d'un argotier : Girofle Largue. Le reluit et la sorgue je ne rembroque que tezigue. de Vidocq.présente. les responsables aient exercé un contrôle.. et jusqu'au jour où.

flouse (argent) . ce peut être un message secret. Et ce qu'on nous donne pour un argot est un sabir destiné à entrer en communication avec les autorités du camp. bezef. diverses formes du petit-nègre. sont au contraire tournés vers l'extérieur . elles sont un effort pour communiquer et. les Baf d'Af : Caїd (un chef de bande) . car si. de toute évidence. beçif (beaucoup) . à déjouer l'entourage de la femme qui vit dans un milieu honnête . flouss. Les sabirs. un crouillat. toubib (médecin) . fissa (vite) . isole et distingue. Qu'il soit signum social ou langage secret. en fait. un crouille. Je pense toutefois qu'il n'est pas impossible d'en accepter l'authenticité . destiné. repliée sur le groupe qu'il défend. lingua franca du bassin Méditerranéen. IV. pidgin english de l'Extrême-Orient. par exemple. c'est là un document très douteux . connût-il parfaitement le français. Les argots militaires sont de même. les campagnes d'Afrique.Il faut bien le dire. peut-être aussi le jeu de deux amants qui s'amusent à s'écrire en code. que pas un étranger n'est capable de suivre. Crouia. puis dans le français populaire . là où la défense du groupe postule un langage secret . un chouye (un peu) . L' « argot » des prisonniers de guerre. mais il l'est dans son emploi. eux-mêmes. c'est tout simplement l'argot usuel du soldat. est aussi d'origine arabe . est généralement un sabir . bèche-de-mer. caoua (café) sont des mots vivants dans l'argot actuel. par conséquent. par exemple. l'argot — l'argot en tant que langage secret — n'est pas artificiel dans ses modes de création lexicale. les truands. il date de la première guerre mondiale. un argot est une langue close. ce n'est pas le parler usuel d'un voleur. ce langage secret existe. c'est «ami » en 20 . Un des noms les plus récents des Nords-Africains. ont dû en ramener un certain nombre des régiments disciplinaires. imprégnés de sabir . chouia. en particulier. un des plus suspects de ceux donnés par Vidocq (1). du point de vue fonctionnel. ont fait passer de nombreux mots arabes dans la langue des casernes. En un mot. on s'est étonné de sa pauvreté et de l'abondance des termes empruntés à la langue ennemie. — Argot et sabir On ne doit pas confondre l'argot avec le sabir. à l'opposé même des argots.

car l'argot n'emprunte pas (cf.arabe. il n'emprunte que dans son entourage immédiat : dialectes. le mot est donc à l'origine un appellatif comme sidi (monsieur en arabe). autres argots. p. Tous ces mots sont des termes de sabir qui ont pénétré la langue populaire et l'argot par les casernes . tout au moins. 88) ou. ils ne doivent pas être considérés comme des emprunts. 21 . métiers.

des activités qui lui sont propres. des 22 .CHAPITRE II — Argot et langage populaire : la double fonction du langage L'ARGOT USUEL I. Derrière chaque truand il y a l'homme d'un métier. — Ces diverses personnalités qui se recouvrent et se confondent sont souvent difficiles à distinguer dans leur expression linguistique. l'ensemble des choses. leur empruntant et leur donnant dans un brassage constant de la société et du langage. d'autre part par ses mots expressifs traduisant sa vision particulière du monde et de son milieu. agit et parle comme on le fait dans le milieu où il est né et où il vit. la langue usuelle des malfaiteurs. non qu'il se confonde entière-ment avec elle car il occupe une place originale par rapport aux argots professionnels et à l'ensemble complexe des parlers qui constituent la langue. des mots comme un curieux (juge d'instruction) impliquent un jugement . des êtres. casseur ou bonneteur . expriment la valeur qu'il leur attribue . par contre. adjupète. En effet. est une branche de la langue populaire. mais la pègre partage la grande majorité de ses mots et de leurs modes de formation avec les classes populaires dont elle est issue et au milieu desquelles elle vit. tout en désignant l'adjudant. mais l'argot. tout parler assure une double fonction (1) : d'une part. on nomme les choses pour les désigner dans les caractères objectifs qui les identifient : un vol avec effraction est un cassement . d'autres mots. et l'homme du peuple (en admettant qu'il soit en général un « homme du peuple ») qui pense. l'homme d'un milieu — le « Milieu » . exprime le mépris auquel il est voué. l'apport original de l'argot est constitué d'une part par ses mots techniques désignant des catégories. ils nous donnent la chose pour ce qu'elle est et en même temps pour ce qu'elle vaut . barbeau. Tout parler possède ces deux catégories de mots : d'une part. désignent les choses par rapport à celui qui parle. A l'intérieur de ce langage populaire qui est le sien et dont il partage les tendances et les modes de formation linguistiques. des mots techniques désignant l'univers matériel des sujets parlants.

qu'elles soient métiers manuels. arts. d'autres très étendus : le lexique de la marine ou le dictionnaire philosophique comportent des milliers de termes. d'une culture particulière. une varlope. son attitude vis-à-vis de son milieu. un sabot. leur taille. etc.idées au milieu desquels ils vivent .. — Les mots techniques Lа où nous voyons un rabot. de l'église. Le plus ancien glossaire connu de l'argot. chaque fois qu'on se trouve devant un lexique authentique de l'argot on peut constater qu'il est avant tout technique. viennent de la chasse. de l'architecture. les chasseurs. les médecins. etc. du droit. une plane. sont parfois trompeurs. Ainsi en va-t-il de l'argot qui est à la fois la langue d'une activité économique et sociale. la langue d'un métier et d'une activité sociale. la langue des Précieuses est aussi un vocabulaire technique — celui de l'amour et des rapports sociaux dont la Chambre Bleue s'était fait une spécialité. de la médecine. Le nombre des vocabulaires techniques est donc infini. . leur fonction. les uns sont rudimentaires. le menuisier distingue selon leur forme. Le dictionnaire montre que la plupart des mots que le français a créés au cours de son histoire. d'une sensibilité. profes-sions libérales. la liste établie par le greffier du procès 23 . un bouvet. d'un certain mode de vie. etc. les critiques littéraires ont tous leur vocabulaire spécial . de l'armée. comme le remarque Antoine Meillet les langages techniques sont la grande source de la création verbale. trop accueillants. Chaque métier. il en abstrait les caractères et en tire de nouvelles notions pour lesquelles il a besoin de nouveaux noms . la grande majorité des mots nouveaux sont des créations techniques. et celle d'une mentalité. d'autre part. de la philosophie. ses jugements. il en distingue les éléments. et il en est de même pour toutes les techniques. Si les dictionnaires. II. sports. avant tout. C'est que le technicien considère la réalité avec une plus grande attention . une mouchette. les coureurs cyclistes. sciences. chaque profession a ses mots : les menuisiers. en fait. des termes affectifs traduisant ses sentiments. Ceci est vrai du langage des malfaiteurs qui est.

des francs mitoux. bier sur la foigne. les desrocheurs. ung vendangeur c'est un coupeur de bourses . 24 . les blancz coulons. bier sur l'anticle. et feindre y avoir perdu beaucoup de bien. des capons. La vie généreuse (1596) décrit pareillement les diverses façons de mendier : « Bier sur le rufe. bier sur le toutime. galier (cheval) ne renferme que des termes de métier qui dis-tinguent d'une façon précise des choses ou des actions pour lesquelles la langue commune ne possède pas de noms. des piettres. quilles (jambes). qui triment trois ou quatre de compagnie. serre (main).des Coquillards (1455). des riffaudez. des coquillards. » On pourra aussi bier sur le minsu. les dessarqueurs. Quant aux dictionnaires de l'Argot contemporain — une fois écartés les vocables qui ne sont pas des créations du « milieu ». bier sur le franc mitou. ung beffleur c'est un larron qui attrait les simples à jouer ». les baladeurs. mais des emprunts aux casernes. les desbochilleurs. des sabouleux. des millards. des courtaux de boutanche. L'argot réformé (1628) qui décrit minutieusement l'organisation des mendiants mentionne : « Les Orphelins (qui) sont ces grands Mions. des polissons. les bretons. aux métiers. aux sports — on constate que la grande majorité des mots est d'origine technique. des convertis. c'est un escu. les esteveurs. des malingreux. des hubins. c'est marcher en homme qui a bruslé sa maison. les gascatres. jarte (robe). ils fichent par chacun an deux menées de ronds au grand Coesre. et avoir une fausse attestation du curé de la prétendue paroisse où la maison doit être bruslée : et celuy donne un grand coesre ou à son Cagou un rusquin. ance (oreille). La liste définit successivement les envoyeurs. Et tout d'abord rénumération des différents types de criminels : « ung crocheteur c'est celluy qui scet crocheter serrures . les planteurs. en dehors d'un très petit nombre de termes généraux comme arton (pain). les fourbes. c'est-à-dire truchent sans aucun artifice. des drilles ou narquois. » II y a ainsi des mercandiers. ils bient sur le minsu. des callots. les bazisseurs. rufle (le feu Saint-Antoine). les pipeurs.

Il est remarquable. s'enfuir. le rende ou vol au rendez-moi. ils distinguent le casse. la gouale ou chantage. duper. blesser. quarante pour « tromper ». De même. celles de mentir. « S'enfuir ». « s'en aller » disposent de quarante-cinq mots . travail qui sont des termes généraux. de soixante. à cet égard. que c'est en tant que langage technique que l'argot a 25 . entre un mac (un souteneur). etc. le vannage qui est un vol à la tire. tromper. avec les termes expressifs (cf. on constate que les notions les plus richement représentées dans les dictionnaires de l'argot sont celles de se battre. agression au couteau et le braquage ou mise en l'air. C'est ainsi qu'il y a cent soixante façons d'exprimer le « vol ». et soixante aussi pour désigner un « coup ». de même entre la marmite (première femme du souteneur) et le doublard et le triplard( deuxième et troisième femme). tuer . que l'analyse du récent Dictionnaire français-argot du Dr Jean Lacassagne (op. l'arnaque ou tricherie au jeu. Avec le vocabulaire du vol c'est celui de la prostitution qui est le plus riche et le plus précis . Le vocabulaire de l'amour — de l'amour physique naturellement — est aussi de la plus grande variété . Rien de plus symptomatique. les catégories de « voleurs » . être emprisonné. En dehors de ces catégories.). cassement ou fric-frac qui est une effraction. affaire. quatre-vingt-six pour désigner un « niais ». Les plus riches. la carambouille ou revente de marchandises non payées. dont une très grande partie d'ailleurs appartiennent au langage populaire. donner des coups. se groupe sous un petit nombre de notions. « se battre ». La masse des argotismes.A côté de boulot. Il y a cinquante façons de nommer une « prostituée » et soixante-dix pour la « pédérastie ». p. par ailleurs. vient ensuite celui du jeu et des différentes façons de tricher. cinquante pour « se moquer ». cit. celles de se cacher. l'action de « voler ». avec le piquage. 40) sont des mots techniques. on ne confond pas la cravate ou serrage qui est une agression simple. un barbillon (jeune souteneur inexpérimenté) et un demi-sel (souteneur en marge du « milieu ») il y a toute une hiérarchie . infra. Tout nous ramène donc au langage d'une condition sociale et d'un métier. se moquer de .

Grivois ou grivier est. griveton). au xvi siècle. On interprète ainsi narquois qui. sous sa forme primitive narquin. Drille est de même dans le jargon du XVIIe siècle. narquois. Le mot qui vient de polir (voler) qu'on trouve chez Villon. drille. un soldat vagabond. est sans doute le synonyme de fourbir (voler). pègre. d'où on est passé au sens de libertin. de vie dissolue : 26 . classe qui a toujours fourni un fort contingent à l'ancienne pègre. c'est-à -dire le gibet. Tous ces mots. Le matois est un enfant de la mathe. gueux. de tromperie. fourbe.pénétré la langue. polisson. filou. escarpe. dérivé de fourbe qui désigne à l'origine un voleur. Voici une liste des principaux mots français d'origine argotique (j'entends l'argot des gueux et des malfaiteurs) : amadouer abasourdir arlequins arsouille boniment bribe broquante camelot chantage drille dupe escarpe flouer fourbe frappe fripouille gouape grivois gueux jargon jobard larbin matois de mèche mouchard narquois pègre piper polisson rossignol roublard roulotte toc truc cambrioleur godiche Tous ces mots sont des termes techniques pris dans leur acception originale ou avec de légers affaiblissements du sens. un soldat (voyez le moderne grifton. dans l'argot de la Cour des Miracles. en passant dans la langue. remonterait par agglutination de l'article à arquin qui désigne soit un « archer ». Gueux se trouve déjà dans les ballades en jargon de Villon . terme dérivé de l'argotique grive (guerre). matois. ont perdu leur sens primitif en restant liés à l'idée de ruse. est un voleur mendiant qui vagabonde presque nu avec un pourpoint sans chemise et un chapeau sans fond. Tout d'abord des mots désignant les malfaiteurs : argot. il désigne un mendiant professionnel. grivois. soit chez Villon un « perceur de coffre ». Le polisson.

puis « métier de voleur ». jobard. — gouape est emprunté à l'argot espagnol : guapo (un coupe-jarret) . dont les gueux de la Cour des Miracles s'enduisaient le visage pour se jaunir le teint et avoir l'air malade. de tricheur. soit parce qu'ils s'en servaient habilement pour se battre (voyez le moderne « tour de bâton ») (1). — pègre vient du provençal pego (de la poix). 49) l'origine de dupe. Ce sont deux sens différents du latin médium (moyen et moitié) . formé sur coesme qui signifie à la fois mendiant et mercier ambulant . survivance de l'ancien Coesmelot. Et. il n'y a pas mèche. — le boniment est le discours à l'aide duquel les bateleurs. par allusion à la poix que les voleurs des quais marseillais étaient censés avoir aux doigts. substance tirée de l'éclairé. truc a pris le sens de « manière particulière de voler ». poisse. godiche ainsi que de flouer et piper. — amadouer c'est se frotter avec de l'amadou. On verra plus bas (cf. en vue d'apitoyer les passants . les marchands d'orviétan. Tous ces mots sont purement techniques comme la plupart des vocables plus familiers ou plus vulgaires qu'on pourrait ajouter à cette liste : 27 . — le camelot est un marchand ambulant. — abasourdir vient de bazir. est à l'origine le bâton des gueux. La plupart des autres mots de la liste réfèrent au métier de voleur. les joueurs de bonneteau attirent leurs dupes. — l'escarpe est un voleur d'après la forme provençale d'écharper . de mendiant. une petite chambre . Bazir signifie « tuer » dans le jargon des Coquillards (XVe siècle). le mot est un italianisme qui veut dire « il n'y a pas moyen ». — le truc. puis en argot. enfin « industrie quelconque ». — être de mèche signifie être de moitié. ou peut-être pour simuler une fausse infirmité. p. alors que dans vendre la mèche. ou plutôt de son dérivé basourdir.— le cambrioleur est le voleur de chambre . Voyez la forme française poissard. la cambriole étant en dialecte picard. mot qui vient du fourbesque trucco.

nous renseignent sur les rapports des truands français avec leurs voisins. le milieu qui l'a créé. puis « payer ». — barbotter. à la fois par leur nombre et leur intérêt linguistique. voilа qui nous renseigne sur la vie des gueux. de l'italien cascar (tomber). sa date d'apparition. Les créations techniques forment la partie la plus importante du vocabulaire de l'argotier. être associé pour un délit. A travers les mots techniques. — Les mots expressifs Dès qu'elle sort du métier pour lequel elle dispose d'un vocabulaire précis. c'est-à-dire la peau sur laquelle on se couche. son aire d'emploi. qui signifie d'abord « tomber dans un piège » (Vidocq). c'est donc toute l'histoire de la pègre qu'on reconstitue. qu'est-ce que tu maquilles ? Que fais-tu ? — être en cheville. De même les emprunts — d'ailleurs très peu nombreux — aux langues étrangères. prévenir est un mot de joueur d'où le moderne être à la couleur.— se ballader où l'on passe du sens de « baladin » à celui de « mendiant ». le pieu. « frauder ». à la coule. — casquer. III. sa signification. la route du vagabond) est un terme technique de mercier ambulant et de mendiant itinérant. marcher (encore attesté par trimard. la 28 . puis de « flâneur » . car elles reflètent les conditions de vie du truand. encore faut-il établir l'origine de chaque mot. faire les poches comme le canard qui fouille du bec la vase . au sens populaire actuel de travailler et qui remonte à l'ancien argot trimer. ses mœurs. « voler » а la signification générale de « faire » . son « sématisme » ou mode de formation linguistique particulier. — donner la couleur. De même trimer. Si l'argot contient un grand nombre d'images anutiques elles sont nées sur les anciennes galères. sa mentalité . avertir. atteste les fers qui liaient deux à deux les forçats dans l'ancien bagne . que dans le jargon du XV e siècle la « terre » soit la dure et le « lit » le piau. C'est par une semblable extension de sens que maquiller est passé de « tricher ».

se dissout dans l'affectivité. sans même la suivre ou l'écouter. L'expressivité linguistique est évidemment fonction du caractère individuel. fiévreusement. ni minimiser un tel langage qui remplit une fonction psychologique et sociale importante . d'obscènes contorsions et de hideuses grimaces. comme des intentions. On ne doit ni mépriser. cependant. compare la marche du prosateur à la danse du poète . capot et dans le.conversation. sans comprendre l'interruption. de l'humeur et de la situation du sujet parlant . n'intéressent pas l'interlocuteur. d'une instruction qui nous impose les con-traintes d'un langage appris et dont les règles se sont définies par des emplois purement cognitifs et logiques.. moins pour communiquer que pour s'extérioriser . hargneusement. d'autre part. Le chauffeur hurle son mépris en même temps que sa rancœur. on pourrait dire que la conversation est la libre et exubérante gambade du discours qui y libère son énergie dans de joyeux entrechats. On l'a comparé quelquefois à celui de la poésie pour voir dans le peuple la source d'un génie poétique à l'état naissant. Mallarmé. on remâche les mêmes mots. et surtout la conversation des gens sans culture. placidement. il y a dans tous les parlers populaires une hypertrophie de l'affectivité. on ne doit pas non plus le mesurer à l'aune de la logique. Le peuple. On rumine les mêmes idées. ratatout. On parle presque toujours pour ne rien dire . Ceci par l'absence d'une éducation qui inhibe. d'ailleurs. nous donne les choses moins pour ce qu'elles sont que pour 29 . de naїves culbutes et. par contre. sa fatigue et surtout l'affirmation de sa supériorité et de son droit. dans une image célèbre reprise par Valéry. C'est simplement que l'un et l'autre se développent dans des conditions et à partir de postulats linguistiques en partie analogues. faute. l'étalage de nos sentiments et de nos émotions. chacun selon son caractère ou son humeur. ailleurs. la plupart du temps. dix de der.. sa déception. la balayette » triomphant. on parle pour parler plus que pour transmettre des informations qui. souvent. Le joueur danse sur les ruines de son adversaire écrasé dans un « belote et atout.

véritables « lois » du langage populaire : la concrétisation de l'abstrait. enfin l'ironie. nous ne pouvons nommer que les choses que nous connaissons et à partir d'autres choses que nous connaissons directement ou indirectement. — Rien n'est moins naturel que la capacité d'abstraction . Elle est d'autant plus sensible dans les formes les plus incultes. aux salons que nous devons nos mots abstraits qui forment comme le « langage spécial » des classes cultivées. aux sciences. Ils sont le fruit d'une éducation et d'un apprentissage et rien n'est plus étranger à l'esprit populaire. le vocabulaire est purement concret.ce qu'elles valent et pour l'idée qu'il s'en fait . dans les parlers indigènes ou archaїques. par conséquent. à la philosophie. mais une nature et une vision du monde. la misère la purée. sont le plus souvent lettre morte. a) La concrétisation de l'abstrait. personne n'aurait l'idée de parler de leur générosité ou de leur altruisme. partout où manquent l'école et la littérature écrite. Cette « naїveté » des parlers populaires — indépendamment de leur valeur linguistique — constitue leur originalité. intellectuelles. La malchance c'est la poisse. C'est à l'église. aux arts. l'ennui le cafard. la dégradation des valeurs (affectives. Le vocabulaire du peuple est presque exclusivement concret . très vive dans l'argot où s'exprime caricaturalement la mentalité de la pègre à la fois dans ce qu'elle a de spécifique et de commun avec les autres groupes constituant le peuple. un flatteur est un lèche-cul. à l'université. abstractions dont l'esprit inculte est incapable. l'épicier qui «efface une ardoise» ou le clochard qui recueille un gosse sont «des braves types». dans les patois. sa sensibilité et sa mentalité affleurent sans cesse la surface de son parler et ses mots réfractent non seulement une condition. et. Langage étroitement matérialiste car les mots naissent de notre expérience . un importun un casse-pieds. pour qui la plupart de ces mots. les plus vulgaires. sociales). les plus libres et les plus « basses » . Du point de vue linguistique cette mentalité s'exprime à travers un certain nombre de constantes. bien que reconnus et parfois même employés. « des cœurs d'or ». leur intérêt et souvent leur charme. morales. 30 .

Ajoutons l'énergique et pittoresque avoir dans la peau et nous pourrons souscrire à ce jugement.Il s'appuie ainsi sur la réalité immédiate d'un horizon limité auquel manque le prolongement d'une culture et d'une littérature . puis par la bouche ou le nez. reflet des sentiments élémentaires qui animent toute une classe. surtout quand il est bien placé. la tolérance et même l'élémentaire bonté . il peut envahir tout l'organisme et « on Va dans la peau ». inclination. reste lié aux sens et aux organes par lesquels on les éprouve. le dénigrement. la satiété. la montagne . par contre. tendresse aboutissent chez lui au désinvolte et inexpressif béguin ». L'amour pénètre par les yeux. il y voit un signe de féminité. l'ennui. sympathie. l'humanité. « on la blaire. des ustensiles ménagers. possède un vocabulaire très riche pour exprimer les idées les plus basses. il tire par contre une multitude d'appellations des fruits. l'abnégation. et aussi celui de la défiance. affection. aucun ou presque. J. attachement. il est un fait que le peuple répugne à exprimer et à montrer des sentiments désintéressés . Le nez est le siège de l'instinct. cit. des légumes. Ceci dit. « on peut pas le blairer ». pour traduire les aspects les plus nobles et les plus délicats de la sensibilité. « une môme vous tape dans l'oeil ». toutes les nuances de l'amour. b) La dégradation des valeurs. Mais c'est surtout le corps qui est la grande source des images . en particulier. Comme le relève M. La peur commence dans le ventre et finit dans la culotte. « on a quelqu'un dans le nez ». des outils et des techniques artisanales. la jubilation. on la gobe » . de puérilité et il se défend souvent de 31 . le vocabulaire des émotions. la mer. le vulgaire parisien ignore la campagne. l'altruisme. Ma-rouzeau (op. c'est le corps et non plus l'âme qui est senti comme le siège des sentiments et des passions.) : « il ne comporte guère de mots pour traduire l'attendrissement. la compassion. la générosité. — Le langage populaire. « on a du nez » . l'irritation . Mais on ne saurait critiquer ici l'absence d'un langage qui est l'aboutissement de siècles de culture et s'est défini dans les loisirs désintéressés des Cours d'Amour et des Chambres Bleues. Le poil est le signe de la virilité et du courage.

des mal lavés. qui a été bien souvent relevée. le mensonge. schlinguer. la peur. qui marque assez souvent le bas-langage est encore une des expressions de l'âme populaire.son émotion par des violences et des obscénités qui « compensent » un sentiment de faiblesse et le pousse à plastronner comme les soldats devant le feu ou le condamné sur l'échafaud. Le peuple n'a guère de mots pour exprimer la beauté. remuer. quand il a mille façons de traduire la laideur physique et morale : blèche. La misère. la justice. des mal nourris . etc. en ajoutant d'ailleurs que ces sentiments qu'il refuse d'extérioriser dans leur naїveté. taper. Niceforo y voyait un de ses caractères essentiels et l'expression d'une mentalité : Le stigmate de l'ordurier et de l'obscénité. fouetter. ce langage est celui de l'insécurité. c'est cocoter. impose aux mots les plus nobles un sens ignoble . la lâcheté. A la dégradation des valeurs sentimentales correspond celle des valeurs esthétiques. Ceci est particulièrement vrai du « Milieu » dans lequel un « homme » ne peut maintenir son standing qu'en affirmant sa force et où toute sentimentalité est le fait d'une gonzesse et d'une tante. La suprême qualité est d'être un dur . renifler. etc. qui trouillote du porte-pipe. cette maladie chronique des mal logés. la puanteur. cela ne lui suffit pas car il impose aux mots et aux phrases les plus clairs un 32 . cornancher. et la mauvaise haleine qui repousse du goulot. qui tue les mouches à quinze pas. tous les vices du corps et de l'âme. tocard avec leurs dérivés et de nombreuses images plus ou moins pittoresques : gueule de raie. puer. C'est lа une des raisons de l'obscénité de ce langage. repousser. corner. gazouiller. poquer. tarte. il dit bath. cogner. voyez toutes les façons de dire « sentir mauvais ». schlingoter schlipoter. la maladie. Le langage ne fait ici que traduire les conditions d'existence faites par la société aux sujets parlants . tronche en coin de rue. Le bas-langage en matérialisant. « c'est chouette » ou « elle est gironde ». de la misère et des taudis dont les remugles flottent à la surface de la sentine linguistique . l'humanité et l'harmonie. le truand est tout prêt à s'y abandonner par le biais de la littérature en se laissant prendre au charme de la goualante et à l'émotion du mélodrame. emboucaner. moche. toutes les tares de la société disposent d'un vocabulaire innombrable sans contrepartie pour exprimer la beauté.. empoisonner. trouilloter . Là encore il y a substitution. etc.

NICEFORO. le gendarme. le mépris. cit. Elle n'est tenue ailleurs en échec que par des tabous artificiels que les Anciens et le Moyen Age ont ignorés et que de très grands esprits. la nourriture (cinquante mots). se sont complus à bafouer. manifesté dans l'intérêt qu'ils portent à leur « pipi ». C'est qu'il vit dans un milieu hostile . car si l'obscénité du bas langage s'explique par des conditions de vie et les démarches d'une sensibilité enfoncée dans la matière. Quoi qu'il en soit. 33 . l'officier. la mort (quarante mots). le matérialisme et l'obscénité de l'univers argotique éclatent dans la distribution de son vocabulaire.) montre que les notions les plus riches — celles exprimées par le plus grand nombre de synonymes — sont. c'est là un fait tant de fois signalé et démontré qu'il est inutile de s'arrêter sur ce sujet (A. après les mots techniques (cf. — Comme dans la sensualité la plus fruste. en assouvissant des instincts fondamentaux frappés d'interdits sociaux et religieux . Voire. le refus (soixante mots) sont les thèmes essentiels de l'âme populaire.sens équivoque. p. c) Le sarcasme et l'ironie. souvent d'une réelle distinction esthétique et morale. Que le bas-langage soit trop souvent ordurier et obscène. c'est dans le sarcasme et l'invective que s'exerce le génie linguistique du peuple . L'analyse du récent dictionnaire français-argot du Dr Jean Laccassagne (op. souvent la haine sont la source de ses trouvailles les plus originales et les plus pittoresques. supra. 36) des termes expressifs à travers lesquels se reflète l'univers du truand : Quatre mots pour désigner le « bras » contre quarante pour 1' « anus ».). à leur « caca » et le plaisir qu'ils ont à prononcer ces mots défendus. la maladie (trente mots). cit. l'amour physique (soixante-quatorze mots en face de quatorze pour dire « aimer »). ce qui est aussi une forme de la dégradation. nous voulons dire un sens ordurier ou obscène . op. L'argent (soixante-dix mots). Elle joue dans le langage populaire le rôle catharsique qu'Aristote prête à la tragédie. l'ennui (quarante mots). comme le montre le goût des enfants pour le sexe et l'ordure. Le « nez » (vingt-cinq mots) est un organe autrement important que 1' « œil » (dix mots). l'ironie. les organes génitaux (soixante-dix mots). elle est beaucoup plus générale et plus profonde.

le vocabulaire y reflète tous les aspects de l'amusant. depuis la blague innocente jusqu'au sarcasme grossier et à l'humour macabre. mourant. ne manque pas une occasion de les rabaisser et de les humilier. roulant. un chapeau melon lui paraissent comiques . Jules Marouzeau (op. le bourgeois. gondolant. à se mettre à la place de l'autre et à le comprendre. autant d'expressions de son irrespect. rigolo. Ce sentiment du ridicule est une des principales sources de son vocabulaire. sur le passant. le commerçant et d'une façon générale. pilant. le langage. un jus d'orange. s'étend jusqu'à sa propre porte. imbécile.. car l'homme du peuple a une vision comique du monde et qui s'étend à tout ce qui l'entoure. le propriétaire. Incapable d'admettre qu'on puisse avoir un autre comportement.. les goûts. qui adore ses maîtres et leur est plus dévouée qu'un chien fidèle. qui est très grande. des suffixes dépréciateurs. bidonnant. Cela tient en partie à son incapacité à abstraire. et ses formes péjoratives disparaissent en effet du langage des groupes qui ne sont pas en conflit avec leur milieu. noix. petits employés.l'employeur. de son envie qu'il projette en même temps sur l'aspect physique. tordant. sont l'ennemi dont on subit la contrainte . crevant. le singe. etc.) qui relève que « d'un index du français vulgaire se dégage une impression de drôlerie. crétin. paysans. nous en libère en extériorisant un irrespect refoulé de toutes parts. gourde. marrant. 34 . du fantaisiste. godiche. et sa xénophobie. ballot. Au point qu'on a pu dire que le langage populaire était un des instruments de la lutte des classes . sur le voisin. le moindre détail lui paraît « farce » . qui agit encore une fois ici comme « compensation ». il vit dans un « comment peut-on être persan ? » généralisé . en paroles. C'est pourquoi le peuple abuse des péjoratifs. l'épicemar. d'autres goûts que les siens. On a souvent noté l'abondance extraordinaire des termes populaires propres à exprimer le comique : drôle. le comportement et les habitudes du bourgeois. des métaphores ironiques (1) : l'adjupète. de son mépris. C'est toujours M. elle est beaucoup plus générale. Cette ironie n'est d'ailleurs pas un simple réflexe de défense sociale . boyautant. cit. Ce comique est assez naturellement réalisé aux dépens du prochain par le jeu de dépréciatifs indéfiniment multipliés : idiot. Proust a très bien noté que la vieille Françoise. le probloque.

toque. l'homme du « milieu » qui. panouillard. duconoseau. nave. buse. La même association d'idée se retrouve dans miche. piqué. moule. pochetée. bille. huître. Miche. billot. gogo. bille de clown. baluchard. dinde. Michel étant le surnom du niais dans l'onomastique populaire. cruche. ne prend pas la peine de haїr sa victime . Dans le jargon du XVe siècle. des archives de police datant de 1426 relèvent que l'accusé « avait trouvé son homme ou sa duppe. etc. baluchon. cornichon. gourdichon. Tout le long de l'histoire de l'argot éclate ce mépris universel de l'homme étranger au « milieu ». tourte. Le plus ancien argotisme connu et le premier aussi qui soit passé de l'argot dans la langue littéraire est le mot dupe . Il le fait avec une ironie très originale et qui le distingue du populaire. fleur de nave. conno. lourd. cinglé. dingo. jobard. nouille. nœud. emplâtré. croix. cruchon. loufoque. On ajouterait indéfiniment à cette liste : andouille. empoté. c'est-à-dire attirer le gibier avec un appeau. maboul. quend ilz trouvent aucun fol ou qu'ilz veullent décevoir par jeu ou jeux et avoir son argent ». empaillé. un job est un niais et un godiz un homme riche. La duppe est l'ancien nom de la huppe. qui est leur manière de parler et que ilz nomment jargon. pied. navet. bouché. panouille. tapé. cave. Jean-Jean. baluche. le jobard et le godiche désignent à l'origine la victime du truand. flaquedalle. il l'accable d'un mépris où s'affirme sa propre supériorité et le choix volontaire de sa condition. couillon. duschnok. godichard. cul. job. Le nombre des argotismes est très grand dans cette liste car on comprend que le truand ne pouvait qu'exploiter cette veine. panosse. tronche. cave. lui. car. etc. la victime étant le gibier qu'on berne et qu'on plume . flouer. De même. conard. mot qui date du XVIIIe siècle et désigne encore aujourd'hui le client des filles. ». Jean foutre. alors que ce dernier est facilement envieux et haineux. culcul. c'est à la fois un imbécile. enflé. timbré. truffe. les mots piper. ancêtre de notre moderne pigeon.fourneau. exploite son entourage. con. duconeau. frouer. sont aussi d'origine argotique dans leur acception moderne. et un homme riche qui 35 . conoso.

alors siège d'un bagne . ou comme on dit « mise en boîte ». Gonze qui vient de l'argot italien ou fourbesque y a le sens à la fois de bourgeois et de niais . les innombrables formations expressives recueillies dans les « dictionnaires de l'argot » n'appartiennent pas en propre au « milieu » . Si l'ironie populaire est généralement sarcastique. tout ce qui paie des impôts. le plus souvent. l'une des plus répandues est le calembour qui va du « comment vas-tu yau de poêle ?» а des formes souvent assez fines qui ont laissé des traces dans la langue de l'argotier. esthétiques. cloporte pour concierge et les camelots appellent blanchisseuse une cliente qui hésite et dit toujours : « Je repasserai. 59). comme dit Victor Hugo. C'est ainsi qu'en 1914 les soldats appelaient les journaux allemands tas de blague (Tageblat) . lourdaud. Vidocq mentionne orientaliste comme un « connaisseur émérite du jargon ». semble le rattacher à « cave » . le pante ou pantre. que Vidocq relève avec le sens de tromper. son origine est plus obscure. IV. enfoncer. c'est la victime mise en cave. purement expressif. sociales —. il est même douteux. qu'elles soient des créations originales de l'argotier. ils découlent d'un mode de vie et d'une mentalité qui sont celles du truand mais qu'il partage avec le milieu dont il est issu et au contact duquel il vit . Quant au moderne cave. — Technique et expressivité Pour la commodité de notre exposé. escroquer. et d'ailleurs. elle peut prendre aussi des formes plus gratuites . notez-le. je relève dans un dictionnaire d'argot moderne. est un mot provençal qui signifie rustre. ces caractères — concrétisation de l'abstrait. tout ce qui n'appartient pas au « milieu ». Or le cave. c'est l'imbécile. et l'ironie qui en est la conséquence n'ont rien de spécifiquement argotique . » Ce procédé. mais sa forme originale.a du michon (de l'argent). Mais tels que nous les considérons ici. joue un rôle important dans l'argot secret (cf. j'ai distingué les deux grands modes de création 36 . tout ce qui respecte l'ordre établi. « ce gibier de la pègre ». tout ce qui travaille. p. ici. dégradation des valeurs morales. c'est-à-dire qui connaît la langue de Lorient. on pourrait le rapprocher d'un autre argotisme. cave.

ma mênesse. une bagnole. par exemple. poulet d'Inde. car le métier constitue pour l'individu une activité prédominante.. p. sa voiture est un tobogan. gratter. ma julie. pélican. etc. la philosophie se créent des vocabulaires objectifs d'où sont éliminés tous jugements de valeur. le marin. bourdon. carcan. source d'images. le souteneur parlant de femme dira ma boulangère. Là où le soldat dira passer l'arme à gauche (mourir) ou défiler la parade ou descendre la garde. toute trace d'affectivité. etc. sulfateuse. etc. 37 . le commerçant dépose son bilan. d'autre part. turbiner. Il n'en va pas de même dans les techniques populaires.. un fiacre. maillocher. un landaulet. le marin file son câble. il est aussi imagé et subjectif dans la mesure où il exprime les rapports affectifs entre l'individu et son métier. piocher suivant l'ouvrier. mépris. pour le chauffeur. par un double mouvement d'attraction et d'expansion (1) : le soldat. Pour le cocher son cheval est un bourrin.verbale : ques savantes la distinction est rigoureuse . ma môme. et une femme prolifique lui apparaîtra. en retour. etc. Entre l'ouvrier et son outil ou sa technique s'établit un lien affectif. de qualificatifs qui reflètent ses sentiments : affection. mon bifteck. bosser. . de sobriquets. canasson. le paysan. une bоîte à roulettes. ma frangine. impatience. un bahut. ma marmite. On voit donc que si un langage technique considère les choses dans leur spécificité et leurs caractères objectifs (cf. mon taxi. Par un mouvement inverse. etc. leur fournit à son tour des mots et des images. ma polka. appellera la « mitrailleuse ». attire toutes les autres notions de la langue dans son orbite. . comme une mitrailleuse à gosses. arroseuse. un tombereau. hareng. ma gonzesse. une charrette. canard. Les mots de métiers forment une sphère linguistique. travailler c'est boulonner. objet d'une préoccupation et d'un intérêt constants et qui déteignent sur son comportement et sur toute son existence. 32). le bûcheron. la chimie. bûcher. un noyau qui. le technicien envisage la vie sous l'angle de son métier. un bouzin. souquer. etc. moulin à café.. masser. trimer. le joueur dévisse son billard. saucisson à pattes. d'une part.

contrairement à un préjugé trop répandu. l'histoire du vocabulaire français montre que ce sont les classes cultivées qui ont toujours fourni le plus gros apport . bourré de clichés . etc. il n'a fourni à la langue qu'un très faible contingent de locutions pittoresques. et rien ne montre mieux combien le « génie linguistique » est lié au niveau de culture et aux conditions d'existence. du droit féodal. chaque fois qu'on la juge sur des documents authentiques. la collectivité s'en empare et il tombe dans le dictionnaire de la langue commune. employés. celui des petites gens. les marins et surtout les petits métiers en marge : camelots. se révèle à cet égard assez stérile . de la liturgie. ignoble et sans originalité. et quant au « milieu ». sa langue est veule. taxis. au Moyen Age. Par contre. des idées. certaines professions manifestent un réel instinct linguistique : les soldats. le grand moteur de la création linguistique est moins dans les qualités intrinsèques d'un groupe que dans la confrontation des techniques. En effet. celui de l'usine moderne est grossier.C'est sans doute ce caractère qui mesure l'originalité et la fécondité linguistique d'un groupe social. l'argot. en dehors des mots techniques cités plus haut. de la vénerie. dès qu'il exprime pittoresquement ou énergiquement un aspect des choses et de la vie. Pour en rester au seul langage populaire. de la liberté et de l'initiative. l'expansion du vocabulaire de la guerre. C'est d'ailleurs une erreur commune de voir dans le « peuple » la grande source créatrice du langage . boutiquiers est terne . des points de vue. Il est remarquable que les grandes littératures et les langues dont elles dérivent — 38 . un des plus riches. car dès qu'un mot est bien fait. des modes de vie les plus divers. des plus originaux et des plus féconds me paraît celui des chauffeurs de taxis . le véritable argot des malfaiteurs. par le choix d'une profession qui suppose le goût de l'indépendance. barmans. platement obscène. par exemple. Parmi les langages techniques récents. voyez. Or. D'un côté par l'apprentissage d'une technique très spécialisée. car le chauffeur de taxi se place parmi l'élite du monde ouvrier. et surtout par le contact permanent avec la rue et l'ensemble des différentes classes sociales. soigneurs.

les foires. un joueur de dés. par exemple. Toutes les professions. un vendangeur . l'un de ses aspects conçu comme permanent et essentiel : un fleuve. etc. CHAPITRE III LA FORME CRYPTOLOGIQUE Tout langage secret agit par substitution. — Les substitutions de sens Les substitutions de sens cryptologiques ne s'écartent pas. les lettres.car c'est la langue qui crée la littérature — sont nées autour des lieux de rencontre des techniques. métaphore. est « la chose qui coule ». Toutefois. mais sans aucun doute. Pour Villon. dans les ports. les pèlerinages et le long des grandes voies de communication. un cercle. un coupeur de bourse. une pièce d'or. les jambes sont des quilles . à une forme expressive ou à un mot secret . les arts. les trois fonctions se chevauchent et se confondent. C'est pourquoi Paris reste la grande source qui alimente et renouvelle la langue populaire aussi bien que littéraire. la pègre avec les autres. l'hypertrophie de certaines formes semble indiquer qu'elles assurent une fonction cryptologique. Les plus anciens lexiques de l'argot montrent qu'à l'origine l'argotier cachait presque toujours les mots sous des changements de sens. la 39 . I. soit leur forme. emprunts. l'argotier forme des mots par dérivation. — Constituent les modes les plus courants de la création cryptologique. beaucoup moins que bien d'autres. et il est souvent difficile de démêler si on a affaire à une création technique. L'êpithète de nature consiste à désigner une chose par l'une de ses qualités. tous les milieux y contribuent. l'oreille. un pipeur . on change soit le sens des mots. des formes ordinaires de la langue claire . Le vocabulaire des Coquillards est presque entièrement constitué de métaphores et d'épithètes de nature. a) L'épithète et la métaphore de nature. le latin fluvius étant formé sur le verbe fluere . une anse . en apparence. comme les sciences.

un razis (un rasé) . les ligots. la mentalité et la vision des choses des sujets parlants (cf. Le procédé reste toujours vivant . Le plus souvent il y a polyvalence de la fonction sans qu'il soit possible de décider ce qui rentre dans la création du mot. etc. L'épithète et la métaphore de nature. le curieux.les mains. p. les lions . le prêtre. de technicité. la filée. les épaules. etc. l'estregnante . les piloches (elles pilent) . sur les mœurs. Si le lecteur veut bien se rapporter à la liste des images argotiques de la page 85. les jarretières. la terre est la dure. sa façon 40 . le manteau est le volant .. les bas. constituent le type de la formation technique ou crypto-technique. lorsqu'ils sont à dessins . la lettre. bascule (guillotine). il verra que plus de la moitié sont des épithètes ou des métaphores de nature (2) : le cœur est le battant. le bœuf. les dents. De même. Dans le blesquin ou jargon des Mercelotz. les souliers. la jupe est la collante ou la moulante. les liettes . C'est pourquoi elles jouent un grand rôle dans les langages techniques où elles expriment les rapports particuliers entre l'usager et les choses dont il parle. les gratantes . en tous cas. les passans . les yeux sont des louschans . le juge. les courbes . la ceinture. se dégonfler (avouer) où la chose est désignée par un de ses aspects particuliers et significatifs. 39). etc. des tirants ou des bouzillés (tatoués). d'expressivité et d'intention cryptologique. le bavard . aujourd'hui. qui sont de pures formations techniques à côté de mots expressifs comme les charmeuses (les moustaches). la combinaison. l'avocat. la barbe. le valseur (le postérieur). Le jargon de la Vie généreuse (1596) et celui de L'argot réformé (1628) en ont fait un emploi systématique. la transparente (1). un cornant. Il en est de même dans les métaphores du type casser (cambrioler). les bras. la babillarde . Elles sont d'un grand intérêt linguistique car elles nous renseignent sur l'origine des mots. les aiguillettes.« tortue » est « l'animal aux pieds tors ». Le chemin est le pelé.

très banale et très évidente. casser. . Comme le relève M. cit. se mettre à table. j'y vois une des principales lois de la création argotique qui met en évidence l'existence de séries synonymiques constantes : Voler étant fourbir. fiole. rincer. linguistiquement l'image est presque toujours très sommaire.spéciale de les considérer. à condition de s'insérer dans une catégorie et d'être expliquée par le contexte » (J. mais on comprend les possibilités qu'il offre à un langage secret . le bambou. sa boulangère. cassis. patate. en croquer (être un indicateur). Villon disait déjà en parlant de la Grosse Margot : « Vente. terrine. etc. en fait. de corner passe à cogner. MABOUZEAU. laver. L'interdiction de séjour est la trique. tous les fruits ou légumes deviennent susceptibles de la désigner : de poire on passe à pomme. nettoyer. Marouzeau : « il n'y a pas à proprement parler des mots lexicalisables et sémantiquement adéquats à leur objet . La tête étant assimilée à un fruit. on a toute une série : manger le morceau. casser le morceau. b) La substitution synonymique que Marcel Schwob désigne sous le nom de dérivation ou filiation synonymique est une forme de changement de sens constante dans les parlers populaires. cafetière. taper. fouetter. Puer. citron. son bifteck. etc. d'où par un jeu de mot. Il n'est pas inutile de relever que si cette vision peut nous paraître originale par les modes de vie excentriques qu'elle reflète. carafe. gèle. coloquinte. devient polir. sa marmite. aussi a-t-il été constamment employé à des fins cryptologiques . casserole (dénonciateur). j'ai mon pain cuit » . de pot dérivent bouillotte. le bâton. potiche. La femme du souteneur est celle qui le nourrit. théière. fraise. ciboule. tomate. calebasse. Dénoncer c'est manger — peut-être parce que la police laisse l'accusé sans manger jusqu'au moment où il avoue ? — en tout cas. 41 . repasser . etc. op.). on constate plutôt une possibilité quasi indéfinie de désignations dont toute nouvelle venue sera comprise . carafon. Le procédé n'a rien de spécifiquement argotique. la canne.

mouscaille. pon. par allusion à la robe blanche des Carmes. à artis. ce dernier mot serait une métaphore comparant la bourse à un artichaut . d'où. L'établissement de ces séries synonymiques est un des plus importants problèmes de la recherche argotique . purée. bourdon désigne « une prostituée qui ne gagne pas ».Le policier étant un rouan. chez Vidocq. Mais pane est de toute évidence la forme tronquée de panade et se rattache à la longue série. En effet. signifie « soupe économique ». et artichaut. est alors quasi automatique. par un changement de sens constant. entre plusieurs étymologies. devient roussin. un bourrin est à la fois un cheval et une prostituée qui se donne par vice au premier venu. un terme nautique. Or. la série synonymique « pain = argent » est une des plus anciennes et des mieux attestées en argot . une cocotte désigne à la fois un cheval et une femme légère . de même. le malheureux étant « tombé en panne » comme un navire cloué sur place. bourse. ancêtre de notre moderne blé. d'où l'actuel 42 . argent. mot qui désigne d'abord un pain blanc. La prostituée a été aussi. puis du carme. bourse . misère. dans le jargon de 1849. la meilleure et la plus vraisemblable est celle qui rattache le mot à une série connue . voit dans pane. Un autre exemple : artiche. il est beaucoup plus dans la « logique » de l'argot de faire remonter artiche. prostituée . bourse. dans Vidocq. mélasse. argent est rapproché d'artichaut. pain . aujourd'hui. Sainéan. le jeu de mot métaphorique artichaut. assimilée à un cheval. le contenant étant pris pour le contenu. de tous temps. c'est la méthode la plus féconde et qui permet de corriger d'innombrables conjectures. marmelade et mouise qui. cheval et ponante. par exemple. poulet. elle remonte au XVe siècle où grain signifie un « écu ». la plupart des dénominations argotiques du pain désignent aussi l'argent : on dit du michon (forme de miche) dans l'argot réformé. puis. qu'on trouve aussi sous la forme millet . de même que le cocher de fiacre appelle bourdon un mauvais cheval . aurait désigné l'argent sous sa forme tronquée artiche. bourrique. cogne (dénominations argotiques du cheval).

on doit voir dans chat (chas. le sens de « râler ». c'est en 43 . « ronfler ». tas de blagues (Tageblatt. mais l'étymologie roupille > roupiller est confirmée par celle de piau > piausser (forme ancienne de pioncer) . mais la « pogne » est une brioche en Provence et le mot est un synonyme de galette (argent) . signifient voler c'est en tant que synonymes de fourbir. d'où dormir . mais ce dernier mot dans ce sens est un calembour sur fourbe. piau étant. « murmurer ». des formes expressives de l'ironie populaire. qu'on a interprété quelquefois comme « se coucher dans la roupille. donner de l'argent. dans l'argot du XIXe siècle. ficher signifie payer. Certes. fourber (tromper) et fourbir (nettoyer). etc. Si polir. roupiller. mais le calembour est souvent une substitution homonymique destinée à créer un mot secret. faire le bateau se dit de deux joueurs qui s'entendent pour faire perdre ceux qui parient contre un de leurs affidés.. relevons que Sainéan explique pognon (= argent) comme un dérivé de « pogne » (ce qu'on empoigne) . de même douille qui désigne une sorte de gâteau rond en Normandie.carmer. Un dernier exemple. une blanchisseuse (la cliente hésitante et qui « repassera »). payer. C'est par un jeu de mots sans doute que l'ancien « basteau » (le gobelet de l'escamoteur) a été confondu avec « bateau ». de simples jeux. en relevant que le mot a. c'est une sorte de calembour. c) La substitution homonymique consiste à remplacer un terme secret par un mot de même forme. dormir. Si dans L'argot réformé (1628). Sainéan s'élève contre cette étymologie. etc. cloporte (concierge qui clôt les portes). la peau dans laquelle le vagabond s'enveloppe . flouss. Par la même occasion. sorte de manteau militaire ». pertuys).. dans plusieurs dialectes. emprunt à l'arabe. d'où monter un bateau (et non en bateau qui est une corruption de l'expression originale) . qui se rattache aussi à flouzoun (un gâteau auvergnat) et grisbi qui pourrait remonter au savoyard « grisse ». un homonyme . nettoyer. et dans les deux cas on est passé du sens de « se coucher » à celui de dormir. journal allemand). sous sa forme picarde.

c'est là que M. Rouan a suggéré roussin. étymologie proposée par Esnault et autrement satisfaisante . etc. rousse. la poulaga. mais avec une équivoque sur le double sens de ce dernier mot qui remonte à la fois à « fond » (enfoncer) et à « fonds » (argent). le cheval rouan. relayées par de nouvelles substitutions : la maison poulman. et dans lequel Sainéan voit « une image tirée du travail agricole. d'autre part. est une forme de becquer. poule. Dès Villon. toujours actuelles désignations de la police. c'est par un calembour que bêcher a été confondu avec bêcher. la roue des Coquillards. De même bêcher. calomnier. 92). les perdreaux et les hirondelles ou agents cyclistes qui sont des poulets rapides et 44 . Ces deux calembours seraient à l'origine de deux séries synonymiques. relié à des expressions comme piétiner les plates-bandes. mot qu'on trouve encore chez Vidocq où roue désigne le juge d'instruction et cabestan. médire. tirent leur nom de la roue : rouastre dans Villon . bien que le supplice de la roue ne soit devenu officiel qu'à partir de François Ier. la justice est la roue . mot désignant une chambre de justice. rouin. donner des coups de bêche ». charrier dans les bégonias. Or. conjecture que confirment différentes graphies du mot. enfin cagne et poulet (noms argotiques du cheval) d'où bourre. rouart chez Rabelais et ultérieurement. Ziwes émet l'hypothèse que rouan a été confondu d'une part avec « rouan ». source de la série : jardiner. d'autre part avec « Rouen » la ville. c'est-à-dire becqueter. rouen. Ziwes sur l'argot de Villon montre l'importance du procédé qui — par un double calembour — fait remonter la plupart des dénominations actuelles de la police à un mot unique. la justice est la roue. puis bourrique. mot de Vidocq toujours actuel. mauvaise lecture évidente pour rouau (cf. un officier de paix. débiner. cogne. les sergents du guet et le prévôt des archers. Quoi qu'il en soit. p. Baiser (tromper) est un jeu de mot sur « boiser » (tromper en ancien français). Dans le jargon du XVe siècle. rouau. on connaissait déjà la roue du pilori et on a proposé. donner des coups de bec. sans parler de roveau. L'étude de M. jeter des pierres dans le jardin.tant que synonyme de foncer. de faire remonter roue au latin médiéval rota.

De Renelle sortent renifle. p. elle est le résultat d'une contamination entre battre au sens argotique de feindre. voyez p. Ces expressions ont été de tous temps utilisées par l'argot à des fins cryptologiques. reniflette. leur conseille : Enfans si voiez qu'on se joue Prenez le chemin de Nyort où.Rebours . Aller à Niort est mentionné par Vidocq (1837). renache. chez Vidocq. raclette. mentir et l'ancien aller à Niort. tromperie qui vient de harnacher. dont la première est toujours vivante. Rouen. par Leroux de Lincey dans ses Proverbes français (1718). sur les noms propres. en particulier sur les noms de lieux. Villon disait déjа : « Aller à Ruel ou à Montpipeau » dans le sens de ruer et piper'. On dit aller à Cachan pour se cacher. entendez le gibet dont le condamné monte l'échelle à reculons. L'une des plus anciennes et des plus vivaces de ces expressions est l'actuel battre à Niort qui signifie « nier » . autant de désignations modernes de la police. désigne un « agent de la sûreté » avant de prendre le sens moderne « d'escroquerie » par attraction d'arnache. Marot déjа dans Les ténèbres des pauvres prisonniers. 71) arnaque qui. nier. Il a fallu cinq siècles pour qu'on s'avisât du sens de cette expression. Cependant. et qu'un linguiste remarque que les filles qui passent la visite médicale vont à Montretout comme le truand du XVIIe siècle allait à l'abbaye de Monte-à-Regrets ou de Monte-à.mobiles. infra. par Oudin dans ses Curiosités françaises (1640). A l'équivoque Niort-nier correspond un second calembour : Niort en Poitou où 45 . formes jargonnesques de « tuer et tricher ». il vaut mieux aller à Niort qu'à Tours (il vaut mieux nier qu'être amené à la tour de la conciergerie). était le départ d'une autre série : Arnelle donne par suffixation parasitaire (cf. envoyer à Vatan pour congédier et même revenir de Turin en parlant d'un chasseur bredouille. comme on dira encore trois cents ans plus tard. sous son nom argotique qui est Renelle ou Arnelle (pour la métathèse de l'r initial. Parmi ces formes du calembour l'une des plus populaires est l'équivoque. 90).

poitou = point du tout ; d'où aller en Poitou, être poitevin et la négation poitou, poite qui signifie « non », et le poitou « rien » dans le jargon de 1628. Le calembour peut prendre aussi la forme d'une confusion plus ou moins consciente à laquelle les linguistes ont donné le nom de fausse étymologie (cf. infra, p. 93). Il s'agit ici d'expressions populaires et d'origine affective mais dont l'argot a souvent tiré parti à des fins cryptologiques. Par exemple, tomber dans les lacs (le lacet avec lequel on piège les animaux) devient tomber dans le lac, d'où être mouillé qui, chez Vidocq, signifie « être remarqué par la police » et aujourd'hui « s'exposer à un délit » ; c'est pourquoi le truand cherche une profession factice ou parapluie. En même temps, de la synonymie être dans le lac-être dans le bain sort l'argotisme se laver les pieds (être condamné à la relégation) ; mais le sens est ici soutenu par une nouvelle idée, celle de voyager en mer, de passer l'eau. L'homonymie et la synonymie combinées peuvent en effet devenir très vagues et reposer sur de simples suggestions entre les sens et les formes (cf. infra, p. 95). C'est ainsi que le prêtre est « noir », on l'appelle corbeau, sanglier, sac à carbi (à charbon); il est aussi « rasé » d'où ras, rase, rasis, ratiche, ratichon ; de la contamination des deux séries est sortie l'expression radis noir. Quand on n'a pas d'argent on est raide, mais on dit aussi « raide comme la justice, comme la maréchaussée » d'où raide comme un passe-lacet, sans un sou ; le passelacet étant un gendarme qui passe les poucettes, le lacet, ancêtre de nos modernes menottes. Qu'on se reporte page 75 à la liste des substitutions de suffixe ; des mots comme adjupète, radis, rèbecca, picrate, etc., sont des « à peu près », et des formes embryonnaires de calembour. Tout l'argot en est imprégné. d) Les mots étrangers, dialectaux et archaїques. — Parmi les moyens linguistiques ordinaires, les emprunts aux langues étrangères ont un très faible rendement cryptologique ; l'argot n'emprunte pas, et je renvoie à ce que je dis plus bas sur ce sujet (cf. p. 89). Par contre on distingue dans l'argot un procédé très fécond : les emprunts aux dialectes indigènes. L'argot, tant ancien que moderne, contient un grand nombre de provincialismes,
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formes picardes et provençales en particulier : pante, pègre, escarpe, esquinter, s'esbigner, etc. sont des mots du midi ; et le « milieu » marseillais importe chaque jour de nouveaux mots dans sa « montée » à Paris : marida (marié), comac, forme tronquée du provençal comme aco (comme ça) et qui s'accompagne d'un geste exprimant la grandeur, la grosseur de la chose désignée : un mec comac c'est un dur, entendez « grand, fort comme ça ». Méridionaux sont également :
niston, enfant le marquat, le marché nervi, souteneur, castagne, coup se cavaler, s'enfuir espérer, attendre caraco, romanichel mandale, coup

L'abondance de ces provincialismes semble indiquer une fonction secrète ; on imagine facilement deux provinciaux à Paris utilisant un mot de leur village pour ne pas être compris, mots qui sont répétés, adoptés et qui, finalement, se vulgarisent. Une bonne moitié du vocabulaire de l'argot atteste des formes dialectales. Par les dialectes se réintroduisent aussi des formes de l'ancien français ; pour ne prendre que les mots toujours vivants, relevons : — entraver (comprendre ancien français, enterver) ; — blot, prix (anc. franc., bloc) ; — fourgat, fourgue, receleur (anc. franc, forgager et forgas, vente des objets après l'exécution) ; — rencard, rencarder, forme tronquée de rendez-vous, signifie aussi prévenir, donner un renseignement, c'est la déformation accidentelle (cf. p. 90) de l'ancien recorder, forme attestée par Vidocq ; — sollir, vendre (anc. franc., sollir) ; — farfelu est chez Mme de Sévigné au sens d'espiègle et remonte au très ancien fanfelue (bagatelle) croisé avec le dialectal farfalle (papillon) ; — baratiner est une forme argotique de l'ancien barater qui a le sens à la fois de troquer et de frauder, tromper ; — rambiner, se remettre d'accord, revenir (anc. franc, biner, dire deux messes le même
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jour et rebiner, se rétracter) ; — baloches ou blosses, testicules (anc. franc. beloces, sorte de prunelles), etc. L'argot moderne remonte ainsi pour une grande part à des formes anciennes ou dialectales. A l'intérieur de l'argot lui-même, on voit constamment resurgir des formes abandonnées. C'est ainsi que L'argot réformé (1628) promulgue que « un manteau c'estoit un volant, à présent c'est un tabar », mais tabar est déjа chez Villon ; de même comble (chapeau), morfier (manger), saliveme (écuelle), trimard (chemin) qui nous sont donnés comme des mots nouveaux pour remplacer plant, gousset, crolle, pelé, leur sont en fait antérieurs. Tout le long de l'histoire de l'argot on relève des résurgences : dès qu'un mot est trop connu, on l'abandonne pour le reprendre à vingt ou trente ans de distance, quand il est oublié. C'est pourquoi, un vocabulaire qui paraît nouveau et original — et qui l'est pour la génération qui l'emploie — contient en réalité très peu de véritables néologismes ; je n'en trouve pas dix dans le roman de M. Simonin : Touches pas au Grisbi. Bref, l'argot secret utilise les moyens ordinaires de la langue, mais avec — sinon des règles — des tendances particulières : il est peu métaphorique ou tout au moins peu original dans ses métaphores ; il emprunte rarement, ses formes types sont l'épithète et la métaphore de nature, les substitutions synonymiques et homonymiques, les provincialis-mes, les archaїsmes. II. — Les substitutions de forme De même qu'on peut cacher le mot sous un autre mot d'un sens différent, on peut lui substituer une forme nouvelle dérivée de la forme claire. On a ainsi un mot code ; il peut ensuite arriver que la forme codée se lexicalisé, c'est-à-dire se cristallise dans sa nouvelle forme et soit sentie comme un mot autonome — mot secret d'abord, puis destiné à se divulguer. a) Les codes consistent à masquer le mot en le déformant par interversion des lettres ou syllabes ou par l'introduction et la substitution de lettres parasites selon un
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. en faisant précéder chaque ton redoublé. alternativement par b et s on a le mot définitif : bay. Alfredo Niceforo en a donné quelques exemples dans son Génie de l'argot. ils semblent originaires d'Extrême-Orient .schéma conventionnel qui en constitue la clé. danseuses ont chacun leur clé particulière. ay. En théorie un tel code n'est pas un lexique . l'élément final ji est la forme prononcée et non pas écrite de l'initiale j . où vas-tu ? En enlevant d'abord la consonne initiale il reste ay i . l'initiale (K) est remplacé par l et rejetée à la fin du mot sans adjonction de suffixe .. op.. cependant un mot souvent codé finit par se lexicaliser.. ce sont les argots professionnels annamites. remplacent la consonne initiale par ch... ou argot dit des bouchers de La Villette dont la clé est : L.. d'abord sous sa forme la plus simple . Ce code fait son apparition dans l'argot français avec Vidocq. en tous cas.. si. say.. i.) Marchands de grains.. par exemple. sampaniers.. bouchers.. Si nous désignons par K la consonne initiale.. (A. NICEFORO.. ils la rejettent à la fin du mot en la faisant suivre d'un suffixe -im. qui présentent les codes les plus complexes parmi lesquels le prototype de notre largonji et de notre javanais. en effet. bi. on obtient une clé L. il offre la possibilité de déformer un mot lorsque les circonstances le réclament ..Kim ce qui est très exactement la forme de notre loucherbem. cit. nous avons la clé : ch. codage du mot jargon.. Vidocq (1837) donne 49 .. par se cristalliser dans sa forme secrète ... c'est pourquoi les diction-naires de l'argot ont retenu de nombreuses formes codées. le largonji est un code oral. Supposons qu'on doive dire en argot : m'ây di.Kern : boucher > loucherbem Cette clé est autrement complexe dans le code des sampaniers d'Haїphong (1) : Ils commencent. des plus rudimentaires aux plus élaborés .. en redoublant ensuite.. On les retrouve partout.. i . Les bouchers d'Hanoї.K où largonji. par supprimer la consonne initiale de chaque mot . puis redoublent le son qui reste en le faisant précéder alternativement par la lettre b ou la lettre s». on obtient ay..

d'où locromuche (macquereau. ligodu (gigo) . pardessus). paquet).. en clé L. puis un largondu.000 francs)... On a eu d'abord un largon du ja. lopaille (copaille. Mais la clé tendant à se vulgariser. prince..K s'ajoute un suffixe cryptologique -em (c'est un largonjem). un linvé (20 sous)..K iche). Le loucherbem est une forme plus complexe du largonji : à la clé L.K uche).. et nardu c'est quart. 1. Lerche. elle est en effet en N. . . un laranqué (40 sous) . . en clé L. 50 . leaubiche (beau.linspré. lope. nardu (un commissaire de police)..du le dernier avatar du largonji. du : navdu c'est cave qui remplace le récent lavedu .. La première forme attestée du largonjem est lombem (bon) que l'on trouve dans le lexique d'Ausiaume ou argot en usage au Bagne de Brest en 1821 (1). il le fait en changeant le suffixe final . un des très anciens noms du commissaire et toujours actuel (1). Grisbi or not Crisbi. Ce document qui vient d'être découvert et publié récemment antidate donc de quelques années l'apparition des premiers codages de Vidocq.. copain). Lacsonpem ou pacson (forme suffixée de paquet) est une forme toujours actuelle de ce codage autrefois très vivant. on dit toujours un lacsé (un sac... lacson (pacson... Le renouvellement de la clé met certaines formes à la mode. en loucedé (en douce). elle a son origine dans la troncation d'une clé trop complexe L. La troncation de ces formes a amené la chute de l'élément final d'où lardeusse (pardeusse. la plus récente est la clé en L. du (sans rappel de l'initiale) qu'on trouve dans lavedu (cave). deux formes particulièrement intéressantes : navdu (un imbécile).K ic). lorsque je relève dans le dernier roman de M.. Le largonji a surtout été employé pour désigner. larteaumic (marteau. Je croyais la clé en L. cher (dans le sens de beaucoup) est une forme largonji de même les plus fantaisistes à loilpé (à poil). Simonin. Le renouvellement de la clé marque ici un point critique dans l'évolution du codage. vers la fin du XIXe.. l'argotier la renouvelle .. loquedu (toc). des dénominations monétaires : leudé (2 francs).. et Lorcefée. en clé L. mettre les loubets (les bouts).. Force (la prison de la Force). du K en faveur au début du siècle. mais qui n'a pas laissé de trace dans les dictionnaires..

libreca (calibre. la plupart du temps apocryphes. peut-on s'attendre désormais à des transformations en B. tobacco devient ainsi occabot . pravise (prise). Il est certainement ancien . etc.. l'L initial est resté stable . Il est difficile de se faire une idée objective de ces codes. dreauper (perdreau. or il s'agit ici non de mots mais de formes momentanément codées.. ce que les Anglais appellent le back-slang . les dictionnaires ne l'ont pas relevé et c'est seulement dans la littérature récente qu'on en rencontre quelques exemples isolés : balpeau (peau de balle. c'est le plus rudimentaire. car les linguistes ne les connaissent qu'à travers des textes littéraires. Il est évident d'autre part que s'ils ont une origine cryptologique. b) La suffixation parasitaire dérive d'un mode particulier de codage . Un code en N. Dans Le Père Goriot les pensionnaires de la maman Vauquer s'amusent à parler en -rama : « Comment va cette petite santé rama ? » C'est un jeu que nous avons pratiqué dans notre enfance. rien).. le plus 51 . mais le procédé n'a jamais été bien en faveur . Le plus ancien exemple est niberque dans l'argot des Chauffeurs d'Orgères (1800). ou par des dictionnaires qui n'enregistrent que des formes lexicalisées . Je relève aussi Lontou (Toulon) dans une lettre argotique citée par Sainéan et datant de 1842 . On interprète aussi chagatte (chatte) et mataguin (matin) comme des formes -agdu javanais.. constitue donc une innovation originale . témoin Cartouche (xviiie siècle) qui disait : « Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche » . on a ainsi : jave (je.On vient de voir que la clé se renouvelle dans son élément final. on a désormais un nargondu. cependant que depuis plus d'un siècle. Je ne vois pas qu'il ait été pratiqué en français où on se contente de retourner l'ordre des syllabes. pour ma part. gravosse (grosse).. kool. navon (non). c'est-à-dire oui). look. mais je n'ai jamais. anagramme de bernique d'où est sorti par troncation l'actuel nib (rien). il consiste à masquer les mots d'une syllabe conventionnelle. etc. javardin (jardin). ? Parent du largonji est le javanais qui introduit dans le corps du mot une syllabe parasitaire -av . baveau (beau).. Un autre procédé consiste à intervertir l'ordre des lettres .. le codage est devenu par la suite un jeu. rencontré cette variante (1). revolver). policier).

mécolle. A partir de Vidocq. vos corps qu'on trouve aussi chez Villon (1). dans lequel le mot pomme (tête) tend à s'affaiblir en un suffixe vide. tesis. Aujourd'hui nous sommes en pleine fantaisie. Dans la Vie généreuse (1596) ys est soudé au pronom et joue le rôle d'un suffixe parasite : mezis. non seulement leur emploi se généralise (cf. L'hypertrophie de ce mode de suffixation est un des traits de l'argot moderne. Dès le XVe siècle. mais le procédé lui-même est très ancien. -aille. voyez l'évolution semblable du moderne ma pomme. vos ys et mon an. p.souvent on se contente d'un « suffixe » unique et on parle en -aille. on voit donc qu'il y a déjà substitution de suffixe et on aura successivement moniasse. en -gueu. à présent mezière ou mézingant » . ce qu'on a appelé suffixation parasitaire qui cesse d'être un codage transitoire pour devenir une déformation permanente. -ancher. 20). mais leur forme insolite les fait employer comme de simples éléments déformateurs propres à dissimuler l'identité du mot. Les premiers suffixes parasitaires de L'argot réformé (cf. -iquer sont des suffixes dialectaux (cf. monière. Villon dit mon ys. p. 19) sont aussi d'origine sémantique . actuellement vivants. -oche. nozis (2). en effet. mais leurs formes se multiplient. la personne . Puis le procédé s'est lexicalisé pour aboutir à la création du mot nouveau . On ignore l'origine de ces mots mais il semble bien qu'ils soient au départ sentis comme un substantif et que l'expression soit l'équivalent de l'ancien mon corps. monorgue et mézigue. Voici quelques-unes de ces innombrables transformations (1) : fort > fortiche coin > coinsto coffre > coffiot auvergnat > auverpin seul > seulabre crasseux > craspec 52 . L'origine du suffixe est bien sémantique . ys est un mot plein qui devait signifier le corps. en -orgue. c'estoit а dire moy. Mon an se retrouve dans le jargon de L''argot réformé qui précise « monnan. on masque ainsi le pronom personnel. -anche. 64) pourvus d'un sens . etc. p. n'importe quelle queue postiche peut venir décorer la fin du mot qui est lui-même tronqué de la façon la plus arbitraire. -uche.

etc. Ces suffixations obéissent cependant à des modes plus ou moins éphémères . -ingue. c'est ainsi que -if. pastaga (pastis). est devenue entièrement libre . c'est désormais n'importe quelle finale qui s'attache au mot (1). poulaga (poule. 53 . . salingue (sale).chiffonnier > chiftire chiffonnier > chifforton blanchisseuse > blanchecaille poisson > poiscal auxiliaire > auxigo gamelle > galtouse limace > liquette clochard > clodo trac > traczir coquelicot > coquard joyeux > joice raide > raidillard jaloux > jalmince espagnol > espingouin français > francillon américain > amerlot chinois > chinetoque pavé > paveton colis > colibar tarte > tartignol gigolo > gigolpince flapi > flagada allemand > alboche rouquine > rouquemoute crouillat > crouilledouche pernod > pemiflard képi > kepbourg kilo > kilbus rendez-vous > rencard directeur > dirlot propriétaire > probloque économies > êconocroques cautionnement > causmir mollets > moltegommes morpion > morbaque préventive > prévette sergent > serpatte arbi > arbicot matelot > mataf palettes > paluches bisceps > biscotos cinéma > cinoche derrière > derche craquette > cramouille Cette suffixation. porcif (portion). calcif (caleçons). •aga : la Bastaga (La Bastille). rasif (rasoir). burlingue (bureau). -aga semblent actuellement en faveur comme l'atteste l'abondance des composés récents : •if : dégueulbif (dégueulasse). espaga (espadrilles). pacsif (paquet). pernaga (pernod). folingue (fou). etc. noircif (noir). •ingue : valdingue (valise). police). etc. . sourdingue (sourd). pardingue (pardessus). qui a son origine dans l'emploi parasitaire de suffixes grammaticaux.

dénoncer). mais selon des procédés qui sont restés jusqu'ici plus stables. balanstiquer (balancer. colletiner sont aussi anciens. rivancher (river). regarder. paumaquer (paumer. matouser (mater. boire).Ce genre de suffixation atteint aussi les verbes. Ainsi lime (chemise) devient limace. . écrire) dont il ne reste guère que calancher (caler. Je relève aussi une forme isolée : arrangemaner (arranger). marquise. cigue (louis d'or). -ouser d'origine sémantique .ancher. brodancher (broder. grijfard (chat). une maladie. Une des formes de la suffixation parasitaire est la création de mots réels existant déjà dans la langue et derrière lequel se cache le terme déformé. c'est-à-dire que l'élément parasite n'est pas arbitraire . cornancher (corner. on relèvera aussi que la plupart des verbes atteints sont des mots techniques désignant des actions plus ou moins répréhensibles et secrètes : .ouser de même donne marquouser (marquer les cartes).oquer. cacher). . suivre) . pastiquer (passer en fraude). planquouser (planquer. pleuvoir) à côté de lanscailler (avec le sens d'uriner). Ce genre de formations se multiplient dans l'argot moderne : oseille > osier (argent) rébellion > rebecca marquet (mois) > marcottin poule (police) > Maison Poulman poule (police) > M. il s'agit d'un petit nombre de suffixes : -iquer. greffier . une maladie). -ancher. . ils apparaissent dès le XVIIe siècle et se sont peu renouvelés depuis Vidocq . au sens de donner une correction. -ailler. -ocher. ramastiquer (ramasser une condamnation. -iner.lansquiner (de lancer. -iquer plus récents ont donné chanstiquer (changer les cartes au bonneteau). autrefois très vivants — pictancher (picter. marque (prostituée). Poulardos goder > godiller perlot (tabac) > percale col > colbaque hémorroїdes > êmeraudes dur > durillon courses > courtines bourrin (prostituée) > boudin mollet > molleton pédé > pédale Fritz (allemand) > frisé 54 . mourir) et filocher (filer. puer). perdre). cigale ou cigare . espionner).

24) que je relève dans la bouche du Vautrin de Balzac avec le sens de « non ». p. les premiers qui apparaissent dans l'argot : achar (acharnement).pinceaux (pieds) > pingouins maton (gardien) > matelot Assises > les Assiettes piquette > picrate rade (argent) > radis les bicot > bique (d'où bouc) L'intention expressive et ironique est ici évidente (cf. redam (rédemption. chien). batif). c) La troncation est un des procédés normaux des langues techniques (cf. p. estome (estomac). come (commerce). occase (occasion). on relève : blason (nom) > blase tuberculeux > tube clandestin (maison) > clandé bistrot > bistre Champagne > champ travaux forcés > traves camelote (drogue) > came poteau (camarade) > pote spécial > spé jargon > jar flagrant délit > flagre zéphir (vent) > zef rabiot > rabe chassants (yeux) > chasses charriage (tricherie) > char navet (imbécile) > nave client > clille diamants > diames rouillarde (bouteille) > rouille berlingot > berlingue fricot (argent) > fric société > soce procureur > proc oignon > oigne matin > mate vapeurs (évanouissement) > vape fafiots (papiers) > fafs La troncation peut aussi affecter l'initiale sur le modèle. 96). d^autor (autorité). Cela semble le cas chez Vidocq qui nous donne une vingtaine de mots tronqués. municipal > cipal . 55 . delige (diligence). Mais le procédé ne s'est développé qu'à une date récente. cabe (cabot. p. De telles formes sont nombreuses dans l'argot moderne et on notera que la plupart sont des termes de métier . а côté de lape (la peau. mais on comprend qu'elle puisse assurer à l'occasion un rôle cryptologique. bath (battant. chasse (chassants. les yeux). rien) et nib (ni-bergue. capitaine > pitaine. Le plus ancien exemple attesté est nique dérivé de bernique (cf. camaro (camarade). non) déjа anciens mais toujours vivants. a perpète (а perpétuité). 84). « rien ». grâce). af (affaire).

56 . le saucisson est d'abord du sauciflard. de même arbi (arabe) devient arbicot. puis par troncation de la finale. La troncation est à la mode dans le plus récent argot du boulevard qui dit c'est sympa. mastroquet > troquet . puis bicot. on aboutit à des formes comme c'est astape.C'est par troncation de l'initiale que la suffixation parasitaire alboche (allemand) a donné boche . loufdingue > dingue . puis du siflard . le comble de la jubilation au Dupont-Latin. ce qui est. bique. entendez « à se taper les fesses sur le bord du trottoir ». paraît-il. c'est ici un jeu où règne la plus libre fantaisie . bic . il est impec . américain > ricain . troufignon > troufignard > fignard > figne.

cette opposition entre une langue vulgaire et une langue cultivée ne doit pas être confondue. Mais ces divers modes de formation dont la langue dispose sont moins ceux de la langue académique codifiée par les grammaires et les dictionnaires que ceux de la langue du peuple dont il est issu et au milieu duquel il vit. comme chacun ..CHAPITRE IV LA FORME USUELLE I. autant de nuances sensibles. il emprunte soit aux langues étrangères. parce qu'elle ne les recouvre que partiellement. « il n'y a pas de terme définissant. certes. Certes. Marouzeau (op. si on admet l'existence d'habitudes linguistiques communes à des gens peu cultivés. — La forme « populaire » L'argotier forme ses mots comme un chacun : sur les mots simples il crée de nouveaux vocables par compositions ou dérivations . La difficulté est d'abord. Cependant. . comme le révèle l'incertitude de la terminologie. vulgaire. soit aux dialectes. ils ne parlent pas non plus comme ils écrivent. etc. noblement. La notion de langue populaire est aussi complexe que la notion même du peuple ». etc. cette « langue vulgaire » présente les aspects les plus divers et les plus contradictoires. Comme le relève justement M. à une oreille exercée mais qui éludent toute définition un peu précise dès que le linguiste veut leur appliquer ses critères.. Ceci dit on peut admettre dans la pratique que la langue vulgaire est dans le registre du ton familier et de la forme parlée. En même temps.) : « Dans notre monde moderne. soit aux différents lan-gages techniques. le peuple est un agrégat de groupements divers très 57 . ils peuvent parler familièrement. rien de plus difficile à définir que la notion de langage populaire : populaire. Comme le remarque toujours M. langue soutenue — langue familière de l'autre. avec les distinctions langue écrite — langue parlée d'une part. emphatiquement. parlé. libérés des contraintes grammaticales et littéraires. il opère des chanements de sens . Les gens les plus incultes ont leurs tons. Marouzeau. commune. parce qu'il n'y a pas de réalité à définir. cit. J. de circonscrire le champ d'étude.. d'usage.

fabriqué avec deux cylindres de tôle emboîtés l'un dans l'autre. c'est à dessein que je le choisis hors de l'argot et même du langage populaire. ouvriers et paysans. Car c'est bien d'un langage parlé. ce pittoresque. C'est une enquête de M.. petits bourgeois et déclassés. — par exemple 58 . » Quoi de plus éloigné. ce n'est que dans Zola ou Jehan Rictus que les concierges prononcent « collidor » ou « cintième » . cesse de se soumettre aux contraintes de la langue scolaire et académique. de la langue rare. cette richesse de langage dans lesquels on se plaît à reconnaître des vertus populaires sont des qualités individuelles beaucoup plus que collectives . En 1942. euphémique et inexpressive de tel petit employé que le jargon pittoresque du camelot ou du chauffeur de taxi ? La notion de peuple. cette liberté. Un exemple montrera comment ces procédés sont mis en œuvre dans un langage « vivant » . prudente. d'autre part. ils appartiennent à toutes les classes et on les retrouve dans toutes les formes du langage parlé. l'école.. professeur а l'Université de Gand. et lorsqu'on cherche une caractéristique commune à tous les aspects de la langue populaire on aboutit à des contradictions ou à des impasses. devient de plus en plus difficile à définir . en effet. familier et vivant qu'il s'agit et dont les caractères se retrouvent dès que l'individu. sur la langue parlée dans le camp de prisonniers où il était interné au cours de la dernière guerre — un camp d'officiers (1). en fait.différenciés : citadins et ruraux. la radio. Par contre — et c'est là un point sur lequel on ne saurait trop insister — il est loin d'avoir le génie linguistique qu'on lui attribue ordinairement . chaque groupe a son parler susceptible de faire l'objet d'une enquête distincte . le peuple parle beaucoup plus correctement qu'on ne le dit. Henry. les bouleversements et les brassages sociaux tendent de plus en plus à relever le niveau linguistique du « peuple » cependant qu'ils abaissent celui des classes cultivées . A. artisans et commerçants. un prisonnier introduisit dans le camp un petit réchaud à combustion lente.. quelle que soit son origine sociale. le journal.

on a de même choubinade. par extension. « qui allume les pots fumigènes ». facile à entretenir et constitue l'instrument de cuisine idéal pour le prisonnier. « mauvaise cuisine ». etc. Le choubineur est celui qui se sert d'une choubinette. d'où tout instrument produisant de la fumée. choubination qui désignent l'action de choubiner. Et d'abord les « pots à feu » émetteurs de fumée. utilisés par les Allemands pour le camouflage antiaérien . « qui fait de la fumée » . celui aussi qui la fabrique d'où choubine. puis une « auto ». « ensemble des pots fumigènes de Hambourg ». choubinerie. La choubine désigne aussi le combustible. d'où « cuisiner » et aussi «faire brûler du papier dans le réchaud » .deux boîtes de conserve — et percés de trous . choubinage. cependant que choubiner c'est « fumer » et 59 . c'est se servir de la choubinette. une « locomotive ». nous allons maintenant les voir « vivre ». On l'appelle une choubinette. Mais un des caractères de la choubinette. surtout si sa forme et sa fonction rappellent celles du réchaud. choubinaison. choubinetterie qui sont indifféremment soit la «cuisine». un « poêle ». « émission de fumée » . des boulettes de papier. d'où « brûler ». Telle est la famille de choubinette. une « salle enfumée ». une « marmite ». poêle primitif sans échappement. Enchoubiner c'est « remplir de fumée ». Un choubinard est un « mauvais choubineur ». soit la « salle où on choubine ». « réchaud à faire la cuisine ». un « incendie ». Il est facile à fabriquer avec des moyens de fortune. mais aussi une « pipe ». un « gazogène ». D'abord choubiner . De ces sens du verbe choubiner dérive une nombreuse famille : choubinage. devient une choubinette. « faire recuire » et le plaisant chonchoubins. parce qu'il vient du camp de Schubin. D'où choubinier. soit celle où l'on « fabrique des choubinettes ». une « cheminée d'usine » et. rechoubiner. choubinerie. est de produire de la fumée. Ainsi le mot avec la chose sont introduits dans le camp. « camarades qui font popote ensemble ». de carton. c'est l'action de la choubinette. il brûle des débris de bois. choubinard. mais choubiner est un verbe transitif. qui fait mal la cuisine .

les verbes passent facilement du sens transitif au sens actif. sont concurrents et interchangeables. une « femme ». qui n'ont rien de spécifiquement « populaire ». celui de l'homme aussi bien que de la femme . c'est-а-dire « se mettre en colère ». par dérivation synonymique ça gaze. Une choubinette est une tinette par la triple association de la forme des deux objets. l'organe qui brûle et digère les aliments et choubiner c'est « digérer » et surtout « chier ». en tout cas. 60 . les suffixes •-age. choubinage est la « méditation ».en particulier « fumer la pipe ». La choubinette c'est la « tête ». le « travail » et une choubinette. par l'ensemble de la communauté. « réfléchir ». au contraire. etc. et ça choubine égale « ça fume ». choubinette peut désigner le « sexe ». mourir sans laisser de traces. L'exemple. la fin de la guerre ayant amené la disparition de l'objet et la dispersion du groupe. Il aura fallu le hasard et la curiosité d'un linguiste pour que ces mots nous parviennent. Tous ces sens — plus de cinquante — constituent un langage vivant. Mais la choubinette est aussi le « ventre ». -ation. D'où choubiner. A ces sens premiers se rattachent des emplois métaphoriques. c'est-à-dire adoptés avec un sens précis. « péter ». il n'en restera rien. c'est aussi une terre d'affection. Enfin. etc. encore une fois. ça carbure. c'est aussi « fumer ». mais aussi. -aison. toujours mouvant et prêt à accueillir de nouvelles suggestions. C'est un langage ouvert dans lequel le sens des mots reste vaguement défini. image appuyée à la fois sur la forme de l'objet et sur celle du mot : choubinette rappelant binette. « penser » et en particulier « raisonner » de travers . « celui qui se met en colère » et parfois un « discuteur » . un « chat qui ronronne ». Les dictionnaires ne recueilleront que les termes « lexicalisés ». de celle des deux mots. met en évidence les caractères d'un langage vivant . En l'occurrence. et du sens spécial de choubiner. 1' « estomac ». caractères. D'où dérive choubineur. un « type coléreux ». C'est un langage libre. d'autres de simples images individuelles et fortuites qui pourront être répétées et retenues par le groupe ou. Certains sont fréquents et généraux.

etc. On introduit des sons euphoniques entre radical et suffixe. dêcarrer (sorti de sa carre. dans toutes les formes des parlers populaires et en particulier dans l'argot. le caractère de ce langage. p. lopette. Les verbes affectionnent les suffixes itératifs qui indiquent une répétition de l'action. les utilise librement. etc. Il dira cuterie ou cochonceté. on relève dans l'argot usuel l'hypertrophie de certains procédés qui tiennent à son origine « populaire ». rossard. le peuple. II. etc.C'est un langage imagé dans lequel les objets concrets tirent à eux les notions abstraites : réfléchir. pétasse. dégueulasse . -ard. etc. mais on dira l'avaloire (le gosier). affectionne certaines catégories de suffixes. être en colère. Toutefois. — La dérivation populaire Des mots comme accroche-cœur. -aille. discuter. -aille : lichailler.-ousse. de sa cachette) et son substantif dêcarrade sont des créations de la pègre. etc. sont des formations affectives. on l'a vu est la liberté. 43). qui ont aussi une valeur péjorative et dépréciative car on a vu que l'ironie et la dégradation des valeurs est le trait essentiel de l'affectivité populaire (cf. -ot. L'expressivité. -on . III. accolant un suffixe savant et un radical populaire . ils sont par ailleurs soumis à des règles d'emploi fixées par la grammaire . — La troncation 61 . grognasse. l'expressivité et la technicité. zieuter (sur les yeux). lopaille. mais on pourra à l'occasion en former un adjectif. hypertrophiés. on dit se pieuter (sur pieu). mais qui n'ont rien de spécifiquement argotique dans leur mode de formation. laid). Galonnard. C'est un langage expressif qui abonde en diminutifs. pétasse. péjoratifs et images affectives.-ille. -ouille. Mais cela moins en vertu d'un « génie verbal» de la pègre que dans la mesure où il s'agit d'un langage parlé et vivant. les diminutifs -ette. -oire est employé pour des noms d'instruments. Ces caractères se retrouvent. cafouiller. au contraire. -ouille. les augmentatifs -asse. Les suffixes et les préfixes ont un sens précis. par ailleurs. boudinasse. -asse sert normalement à former des substantifs. bourricot. mouscaille. amocher (rendre moche. les péjoratifs -aud.

chassants > chasses . un caractère italique pour le typographe. il est marron. — Les changements de sens La métaphore est à la fois un procédé de nomination expressive et technique. les lâcher (les picaillons) . C'est par une ellipse particulière qu'on emploie des substantifs pour désigner des couleurs : marron. etc. L'ellipse est de même une forme de l'abréviation propre aux langages techniques : une roulante est une cuisine roulante pour le soldat . entendez croquer. maquereau devient mac. les mettre (les voiles. on dit matélém au lycée. On a donné plus haut (cf. C'est pourquoi l'argot est imagé. labo entre chimistes. un noir. c'est champion. Encore faut-il bien dire que la langue des truands. c'est par précision qu'un marteau est un pied de biche ou une pince une dauphinelle. colon au régiment. olive. p. il est souvent difficile de décider dans quelle mesure ils sont des termes techniques ou des mots secrets. des papiers bidon (faux). n'est que médiocrement pittoresque.Un autre mode de dérivation propre aux langages techniques est la troncation . il est chocolat. 76) une liste de ces mots tronqués . en croquer (être un dénonciateur . ainsi dans le « milieu ». dénoncer). etc. une fiesta maison. un italique. C'est par ironie que les jambes sont des pattes ou la tête le citron. toutes formes qui restent aisément identifiables dans le milieu étroit où elles sont fréquemment employées . Les métaphores de l'ancien jargon sont des plus banales . les bouts) . dans la mesure au moins où il est langue d'usage et vocabulaire technique car. etc. . réduite à leurs créations authentiques. bistro > bistre . Voyez de même l'argot en être (de la police ou de quelque autre coterie) . la métaphore n'est que plus rarement un procédé cryptologique. IV. citron. on l'a vu. manger le morceau. tant par le nombre que par la valeur des images. diamant > diame. le langage populaire et l'argot ont généralisé ce procédé et disent : c'est farce. un café noir pour le garçon de café . qu'il appelle les oreilles 62 .

œil poché cousue. faubert. travaux forces châtaigne. pieds 63 audace bagnard escroc langue mineure pantalon bonne client affaire déficient doigt casquette gendarme vêtements langue imbécile femme de espion du pain. cit. asticot (vermicelle).des anses. de même chez Vidocq : accroche-cœurs (favoris). dont on vante le pittoresque. orphelin. fourchette. membre artichaut. lourd. filon. arlequins (restes de la table). cafard brune. faisan. cocaїne navet.) permettra au lecteur de se faire une opinion : abatis. Quant à l'argot moderne. harnais. morpion estomac. digitales pinceaux. neige. guignol. piano. aile (bras). cœur bavard. cambrioler chacal. faux-poids. oignon. guillotine battant. emprisonner bourdon. souteneur langue pou monnaie co-détenu imbécile cocaїne anus mégot service des empreintes . ou un coq une horloge . mauvais ami chapelet. œil carreaux. porte-monnaie bafouille. avocat bavarde. nuit butte. cigarette crabe. mouton. lettre bague. naphtaline. etc. hôpital cloporte. concierge coquelicot. menteuse. babillarde (lettre). savon boucler. flanelle. marmite. yeux casser. menottes chapeau de paille. fendard. langue baveux. échafaud caisse. anus bascule. fagot. gauffre. anguille (ceinture). lavette. coup château. une liste à peu près exhaustive des images du dictionnaire de Lacassagne (op. ou les jambes des quilles ou les dents des piloches. mie mitraille. ou un sou un rond. poitrine calot.

etc. etc. un glouglou. route tisane. du veule et de l'obscène qui sont. juge dêbarboteur. les thèmes de l'affectivité populaire. je ne pense pas que les joyeuses. ribouldingue. les papillons d' amour. etc. zigouiller. etc. avocat se dégonfler. ruban. chemin de fer sac à charbon. analogie. prison valdas. avouer donner. agression crins. mitrailleuse tarte. par exemple. dents curieux. postérieur voleur а la cigarette tire pince chaussures ami sang fainéant taximètre Rien de plus banal et de plus rudimentaire que ces formations. qui sont souvent les plus pittoresques. cheveux crocs. yeux sulfateuse. rongeur. et s'il est vrai que j'aie omis les plus obscènes. miauler.crapaud. plume. raisin. et de l'autre les couleurs sombres ou claires. croasser. flagada. Il y a là un procédé expressif que la langue populaire ne pouvait manquer d'exploiter . — Formes onomatopéiques L'onomatopée est un mot qui reproduit les bruits qu'il désigne : un froufrou. prêtre sauteuse. une sorte de correspondance entre la forme et le sens . aussi abonde-t-elle en mots dans lesquels les sons suggèrent et soutiennent la réalité qu'ils désignent : papouille. entre les sons graves ou aigus d'une part. V. puce sabords. gifle pipe. On remarquera que la suggestion va toujours dans le sens de l'ignoble. dénoncer dur. raplapla. porte-monnaie cravate. plongeur. ramier. correction trou. la boîte à ouvrage. poteau. les sentiments tristes ou gais. pompes. A côté des onomatopées proprement dites il y a dans de nombreux mots. attestent un génie métaphorique original. balles valseur. un cliquetis. comme on l'a vu. 64 . d'autant plus que la plupart sont des formations populaires qui n'ont rien de spécifiquement argotiques.

Victor Hugo voulait que « selon qu'on y creuse plus ou moins avant. de l'italien. casquer (tomber). et dans toute cette période on ne relève aucun emprunt ni à l'anglais. au fourbesque italien. l'initial gn dans gnaf. gnasse. gnouf. un certain nombre de mots étrangers. l'espagnol. on trouve dans l'argot. écrasée. che-lasse. ruffle (feu).. enfin du basque et du celte » (V. d'une façon générale. ch. C'est peu pour quatre siècles qui vont de Villon à Vidocq. crie (viande). ni à l'allemand. Si l'argot moderne contient. oi. ss. Rien de plus faux. du latin. -aud. taquin (tricheur) viennent de la germania . etc. cheproume. fr. chenoque. avachie. obscures : an. chetibe. a. mais en nombre insignifiant. les romanichels installés en France depuis le XVe siècle n'ont guère donné que berge (année). de l'anglais. tout cela confèrent à l'argot une tonalité veule.. -aille. tartir. on. etc. et à la germania espagnole : ance (eau). l'analyse 65 . celle de certaines combinaisons phonétiques inconnues du français. d'où il tire une forte couleur expressive dans la mesure où ces sens correspondent aux idées et aux sentiments que les mots expriment. par exemple. la prédominance des voyelles graves et nasales.L'abondance des suffixes péjoratifs en -ard. -ouille. manouche (bohémien). le provençal. luque (faux certificat). du roman dans ses trois variétés : roman français. chelinguer. gnole. grès (cheval). lime (chemise). cette langue des portes de la Méditerranée. et. arton (pain). godin (un homme riche). Hugo. etc. etc. Les misérables). si on considère qu'environ un dixième des mots de la langue commune sont d'origine étrangère. du levantin. -uche.. etc. roman italien et roman roman. — Les emprunts C'est un lieu commun que l'argot fait de nombreux emprunts aux langues étrangères. chourin (couteau). chetard. ou ch + consonne chebebe. chetouille. l'argot contient bien quelques mots d'emprunt. lui. marque (fille). de l'allemand. j. Des mots comme gonze (un niais). lazagne (lettre) sont empruntés au fourbesque . celle des consonnes soufflées et chuintées. au-dessus du vieux français populaire. gnon. -anche. VI. On relève dans l'argot ancien un certain nombre de termes communs au jargon français. ou. sena-qui (pièce d'or).

du journalisme. bisness (métier et en particulier prostitution). un Macaroni. etc. c'est le flamand « daler » . l'Allemand est un Fritz . cadène (chaîne). escarpe (voleur) sont provençaux. ultérieurement. fifty fifty (moitié moitié). des affaires qu'ont pénétré dans l'argot des expressions comme : job (travail). par manque de contact et de culture. je pense. exactly (exactement). on l'a vu. cambriole (chambre) est picard . qui appartiennent aux bars et aux boites de nuit. mais. En fait l'argotier. L'argot emprunte à l'étranger dans deux cas précis : D'une part. le langage du sport a imposé de nombreux anglicismes . de même que dans le langage populaire. 30) . il n'y a entre les deux « milieux » aucun échange linguistique. et c'est par l'intermédiaire du boulevard. driver (conduire une auto). emprunte volontiers aux langues étrangères des mots désignant des monnaies : dalle désigne un « écu de 6 francs » chez Vidocq et. bobs (dés). A l'heure actuelle. de l'argent . etc. because (parce que). ni au calao (argot portugais). Beaucoup de mots de consonance étrangère viennent de dialectes français : choumaque (cordonnier). pèse vient de même de peso .montre qu'ils ne sont généralement pas d'origine argotique. un Rosbif . le bohémien un manouche . beaucoup plus qu'aux prisons. ont pénétré l'argot par l'intermédiaire du sabir de la conquête algérienne. par une profonde xénophobie. L'argot. d'autre part. Alors que les Noirs et les Nord-Africains sont en train d'envahir et de noyauter la pègre parisienne. l'Anglais. Le « milieu » qui a un trottoir à Soho et des intérêts à Buenos-Ayres n'a rien demandé au cant (argot anglais). n'emprunte pas . un bougnoule. pour nommer les peuples étrangers : l'Arabe est un crouilla (cf. le Noir. pedegree (casier judiciaire). Des mots arabes. VII. l'Italien. — Les accidents phonétiques Dans la langue commune la prononciation et l'orthographe sont régies par 66 . senaqui (pièce d'or) est gitan. autant que le peuple. chnoufe (tabac à priser) sont lorrains . du nom d'une tribu africaine . p.

patelin et paquelin. de même urphe. par ailleurs très normaux. comme autrefois berbis en brebis ou formage en fromage. à la fin du XIXe siècle. chantait Bruant . encore une fois. le passage de ti. Mais il n'y a. en fait. L'une des métathèses la plus curieuse est celle qui a amené l'évolution de rupin en urf. La réduction des groupes de consonnes (en particulier consonne + l ou r) est aussi un phénomène naturel . « C'est rupin. beau. de même. a) La métathèse est une transposition accidentelle des sons qui transforme aero en areo. il n'y a là qu'un seul mot. noble. t à k et inversement . En argot frouer alterne avec flouer. élevé. On voit que c'est surtout l'r qui est affecté . arnauder et renauder. le peuple dira le cintième (cinquième) . des cuirs . qu'une hypertrophie d'accidents linguistiques. En tout cas les dictionnaires donnent pour les deux mots une définition identique : rup. le patrem latin donne père en français et le peuple prononce 67 . floutière et flouquière. Certaines évolutions phonétiques sont naturelles. élégant . floutière avec froutière . renache et arnache. urfe. urf semblent bien venir de la forme tronquée rup. on a en argot attiger et aquiger. d'autant plus que les mots se transmettent par l'intermédiaire de gens qui en connaissent souvent mal le sens. le phénomène est fréquent en argot où il entraîne la formation des formes doubles : enterver et entraver. on trouve. Arnélle et Renelle. Rupin date du jargon de 1628 où il signifie un gentilhomme . sexe en sesque. urf. soigné. de même bonne ferte (bonne fortune). camerluche (camarade) qui sont vraisemblablement des faits de dissimilation de voyelles . grand. par exemple. bien fait. et de même fragrare à flairer. élégant.l'enseignement et l'usage . mais la langue parlée des gens peu instruits est exposée à des confusions. le rendemain. on trouve dans Vidocq délige (diligence). c'est ainsi que le latin peregrinum est passé à pèlerin en français . riche. b) La dissimilation est la différenciation de deux sons voisins identiques . le célébral. ils sont particulièrement nombreux en argot. des défauts de prononciation. urpino qui est rupino avec métathèse de l'r initial . c'est par un procès semblable que le peuple dit collidor. c'est urf. c'est joli ».

il y a eu d'abord 68 . lingre se scinde en l'ingre et rognon en le gnon. maistre gaubie. moniasse. ainsi que celle de l's et de l'f qui avaient une forme unique dans l'ancienne typographie. sorgue à côté de sorgne (nuit). Ce phénomène est très fréquent en argot : ance devient lance arton habin arquin askar — larton — larbin — narquin — lascar Ou au contraire. plus ou moins ironiquement un nœil. On ne s'étonnera donc pas de trouver en argot des alternances du type : rifle et rife. Mache gaudie. c) L' agglutination et la désagglutination soudent deux mots ou. aimab'. au contraire. pifre et pif. monière. un individu. l'agriotte .normalement pauv'. on rencontre aussi le phénomène inverse pante devient pantre et pego. l'argotier ajoute au pronom un suffixe cryptologique variable. Typique est la confusion de l'n et de l’u. La ponisse (prostituée) d'Eugène Sue est la ponifle du jargon . etc. par exemple. lingre et lingue. l'endemain et m'amie. d'où un mère. d) Les accidents graphiques sont aussi fréquents dans un langage que les protes ne connaissent généralement pas: les ballades en jargon de Villon. une niasse. scindent un mot unique. on dira entre autres mezigue. lendemain et ma mie. des mamours. etc. mon niasse. Ainsi en français lierre. C'est pourquoi on trouve zigue à côté de signe (pièce de monnaie). un zigue qu'on a interprété comme un homme. monorgue. le peuple dit de même. pègre. Mais ce suffixe a été senti comme un susbtantif mon nière. la griotte correspondent aux formes anciennes l'ierre. gaffre et gaffe . présentent d'innombrables variantes : A Parouart la grant mathe gaudie devient suivant les éditions : Mathegaudie. que pour dire moi. toi. On a vu page 72. Parmi ces formes l'une des plus curieuses est la scission du suffixe pronominal parasitaire.

pilote. s'ils sont plus nombreux ici qu'ailleurs. 91) puis confusion graphique entre ff et ss. mais d'autres ont pu accepter très consciemment la faute qui leur fournissait un nouveau terme plus secret. 1955. à la mystification dont a été victime Gustave Macé. fauve sont des variantes phonétiques et non pas des coquilles typographiques de fanfe (tabatière) comme je l'ai écrit dans la première édition de ce livre. et on comprend que la fausse étymologie n'est pas toujours inconsciente quand elle transforme ironiquement l'image initiale . Qu'on songe. un individu a pu se tromper en faisant de l'arton du larton. aigle. de « piloto ». le pot au rose(le fard) est senti comme le pot aux roses. il faut tenir compte que la plupart des documents qui nous sont parvenus ont été recueillis dans des conditions très primitives et sont dépourvus des garanties qu'un linguiste exige de ces sortes d'enquêtes. p. GUIRAUD. on se gardera contre la tentation d'interpréter variantes d'une forme comme des accidents graphiques.. (1) Enfin.réduction du groupe fl et ff (cf. Cependant. coll » Que sais-je ? ». elle est si 69 . fauffe. — Les accidents sémantiques Les parlers populaires opèrent souvent des confusions sur le sens même des mots. par exemple. ils ne présentent rien de spécifiquement argotique. Ce genre de confusion se multiplie dans les formes populaires du langage : tomber dans les lacs (les lacets du piège) devient tomber dans le lac. faisant de « aquila ». Tous ces accidents sont naturels . (2) Cf. un certain Bernardo Pastilla qui n'avait fait que traduire en français des termes de l'argot espagnol. cela tient au mode de transmission d'un langage oral et inculte (1). vautour. etc. n° 655. Ceci dit. P. de « azor ». mots qui n'ont jamais existé en français et qui se sont glissés dans différents dictionnaires sous la caution du policier-lexicologue. VIII. L'êtymologie populaire ou fausse étymologie a laissé de nombreuses traces en français qui rattache indûment «souffreteux» à l'idée de souffrir ou transforme «country dance» en contredanse (2). il n'est pas exclu que l'argotier ait retenu à des fins cryptologiques ces formes que lui donnait le hasard . La sémantique. fonfe. etc. qui a recueilli et publié le vocabulaire argotique d'un de ses pensionnaires. C'est ainsi que je pense que foufe. chef du service de la Sûreté entre 1879 et 1884.

p. Un autre accident très fréquent. mais parmi les 70 . L'attraction homonymique et le croisement jouent un très grand rôle en argot. Roussin. tripatouiller. mome + mignard. cuit. ce que Lewis Caroll appelle des « motsvalises ». etc. C'est ainsi que frit. mais lui aussi consciemment et systématiquement exploité est l'attraction homonymique . espingouin. momignard comme tripoter + patouiller. le pourliche sert à « licher » . Ainsi ratisser + emboiser (tromper) donnent ratiboiser. bourrique. etc. branquignol. Si donc les mots d'argot sont au premier chef des formations techniques ou secrètes qui obéissent à leurs lois propres ils sont presque toujours doublés d'expressivité.fréquente en argot et si systématique qu'on doit y voir un des modes particuliers de l'argot secret que j'étudie plus haut (cf. cogne sont des substituts synonymiques de la série qui assimile le policier à un cheval (rouan) (cf. Sans être toujours aussi nettement évoquées ces valeurs sont constantes : un cloporte (concierge) est de toute évidence un calembour mais qui suggère en même temps les ténèbres humides des loges parisiennes . 75) dans son extrême liberté et sa gratuité apparente rencontre la plupart du temps des croisements expressifs : l'adjupète « pète sec » . deux mots qui se ressemblent tendent à se contaminer. du picrate c'est du vin acide. amerlot sont des mots drôles qui subissent plus ou moins consciemment l'attraction de pingouin et de merle. La suffixation parasitaire (cf. signifient être pris par la police. on dit de même plein comme une bourrique (une barrique). p. supra. p. supra. « Socion » (en ancien français « associé ») devient amis comme cochon. 61). formé sur le branque (imbécile) suggère en même temps l'idée de guignol . mais dans cette série rousti (forme provençale de rôti) prend une valeur expressive par l'analogie fortuite qu'il présente avec rousse (police). poulet. 60) sous le nom de substitution homonymique. Un des modes particuliers de cette contamination est le croisement de formes qui consiste à télescoper deux mots en un seul. grillé. Plus subtilement encore des mots comme seulabre (seul) ou sourdingue (sourd) sont des mots bien faits et qui perdent leur valeur si on intervertit leurs suffixes. L'ancien mugoter (cacher son argent) devient mégoter sous l'influence de mégot.

innombrables dénominations du cheval, pourquoi celles-ci ? Elles sont toutes péjoratives ; la rousseur a été de tous temps signe de ruse et de mauvais caractère, la bourrique ou bourre est de même que cogne, celui qui bourre de coups, et poulet est le nom de la prostituée et du giton. Prenez de même la série renifle, renaque, etc., elle suggère l'idée de renâcler et de renifler, de mettre son nez dans les affaires des autres. Victor Hugo se trompe quand il voit dans il lansquine (il pleut) une « vieille figure frappante qui porte en quelques mots sa date avec elle, qui assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques épaisses et penchées des lansquenets et qui fait tenir dans un seul mot la métonymie populaire : il pleut des hallebardes ». Lansquiner qui apparaît pour la première fois dans l'édition 1827 du Vice puni est formé par suffixation parasitaire sur lancer ; lui-même issu du vieux mot lance (eau). Mais contresens linguistique, l'étymologie d'Hugo peut être une « vérité poétique » ; il est fort possible, même vraisemblable, que le mot, une fois créé, ait éveillé l'image des lances et des lansquenets dans l'esprit des sujets parlants. On peut même aller plus loin et admettre que cette fausse étymologie a en réalité créé le mot ou tout au moins a contribué à le créer ; car le mot peut avoir deux étymologies. Godillot est tiré du nom d'un fournisseur de l'armée, changement de sens qui prend le nom du fabricant pour désigner l'objet fabriqué (cf. un spencer, une guillotine, etc.); mais cette figure n'aurait pas pu naîre, ou en tout cas s'imposer, si le fabricant s'était appelé Dupont — ici l'étymologie est double, coїncidence d'une métonymie classique avec un mot phonétiquement expressif. De même, si artichaut (porte-monnaie) dérive de artiche (argent) c'est parce que la bourse ressemble à un artichaut ; cette image а elle seule n'aurait vraisemblablement pas créé le mot, de même qu'artiche isolé n'aurait pas donné artichaut. Ces croisements expressifs entrent donc bien dans la création du mot, mais le plus souvent secondairement. Il arrive aussi que le mot les rencontre fortuitement sur sa route et les exploite : artichaut perd sa valeur expressive quand les bourses sont remplacées par des portemonnaie ; mais une amie qui l'employait le trouvait imagé parce qu' «on arrache les
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billets du porte-monnaie comme les feuilles d'un artichaut» ; or, ce contresens linguistique assure la survie du mot ; il est aussi important que les causes initiales qui l'ont créé. En fait, on constate que la plupart des mots techniques et secrets réalisent en outre, soit fortuitement, soit intentionnellement des valeurs expressives secondaires. Tout se passe comme s'il y avait des valeurs qui créent le mot et des valeurs qui assurent sa dissémination et son succès par une sorte de sélection naturelle qui étouffe les mots mal faits. Mais l'imagination argotique ne crée pas ces images, elle les trouve : lorsque Maxle-Menteur menace l'Arménouche de lui friser les charmeuses il ne fait que reprendre l'ancien crêper le chignon qui remonte lui-même à donner une peignée ; mais peigner dans ce sens est très ancien c'est une équivoque médiévale sur « peigner » et « poigner » (se battre, donner des coups de poings). Etymologiquement ces valeurs expressives sont donc secondaires ; cela ne les empêche pas de prendre souvent la première place sur le plan sémantique en motivant l'emploi et l'évolution du mot : la fausse étymologie chasse la bonne. Mais ces images, ces formes onomatopéiques, ces croisements, ces attractions sémantiques ne doivent pas cacher, au moins aux yeux du linguiste l'étymologie principale du mot.

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CHAPITRE

V

L'ARGOT, UN SIGNUM DE CLASSE I. — L'argot, signum linguistique Tout langage est signe ; comme le vêtement ou la coiffure, comme les formules de politesse ou les rites familiaux, il nous identifie : bourgeois ou ouvrier, médecin ou soldat, paysan ou commerçant, etc. Lorsque ces comportements deviennent conscients et voulus, lorsque par eux l'individu affirme, voire affiche et revendique son appartenance à un groupe, ils deviennent ce qu'il est convenu d'appeler, et ce que nous appellerons, un signum, signum de classe, de caste, de corps. Ceci est l'essence de tout argot au sens moderne du mot ; dès qu'un groupe vit en société close, dès qu'il prend conscience de sa différence et de sa supériorité, un argot se forme ; par exemple, dans les techniques évoluées (argot des typographes); dans les professions ambulantes pour lesquelles il constitue un signe de ralliement ; dans les grandes écoles, enfin dans les casernes. Parmi les argots contemporains, un des plus vivants est celui de la guerre 1914-18 né de l'« esprit poilu », de la solidarité et de la fierté du combattant, de son mépris du civil et de l'embusqué ; par contre, le soldat de 1940, qui « n'était pas dans le coup », qui n'a généralement pas eu le sentiment de sa mission ni l'orgueil de sa condition, n'a eu pratiquement pas d'argot. En effet, plus le sentiment de l'unité et de la cohésion du groupe est fort, plus l'esprit de corps est vif, plus s'affirment les caractères différenciateurs du signum. Or l'argot du « milieu » est, par certains de ses aspects, un signum superlatif. La pègre, en effet, constitue un monde fermé qu'anime au plus haut point l'esprit de caste et le sentiment de sa supériorité. Les mots-clés de son langage sont curieux ; qu'on songe à cette expression « dans notre milieu », cocasse dans la bouche de nos grand-tantes et que les truands ont hypostasiée ; pour eux c'est le Milieu ; ils en acceptent tous les préjugés et ne se révoltent contre les règles communes que pour mieux se soumettre à sa Loi, car la qualité
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comme l'élégante ses robes. l'autorité sans travail ni effort . C'est pourquoi. en effet. c'est-à-dire le sentiment de la supériorité du groupe. endosse. à l'instar de l'autre. des Incroyables du Directoire jusqu'aux salons contemporains que Proust a si malicieusement observés. entraver. de la curiosité qu'éveillent le crime et le criminel dans toutes les classes de la société . de ses hiérarchies. tous bien vivants. gaffe. de ses points d'honneur et qui a pour le cave le dédain de la Cour pour la Ville et du Faubourg pour le Marais. cependant que l'argot se vulgarise. L'un et l'autre. » Voire. le mépris général des autres. du pittoresque que confèrent à la pègre des mœurs et un langage insolites. bigner. Car la pègre se considère comme une aristocratie. à mesure que la rue les copie. II y a un mythe de l'argot. les femmes. d'un rapide sondage dans le plus récent dictionnaire de l'argot (Lacassagne). le barman. leur langage présente des affinités remarquables avec celui des gens du monde dont les gammairiens ont relevé depuis toujours le parler affecté : celui des Mignons d'Henri II. exercent un grand attrait sur leur entourage. C'est là — plus encore que sa fonction cryptologique ou expressive — la grande cause du renouvellement de l'argot qui a toujours frappé le profane aux yeux duquel il apparaît comme une langue mouvante. Le snobisme est l'essence de tels langages. il résulte que les deux tiers du vocabulaire datent du XIXe siècle et 10 % remontent du XVIII au XV siècle : des mots comme lance. Aussi le commis. gaye. sont déjà chez Villon. 74 . gourer.essentielle est d'être régulier. et qui est enclin à penser avec Victor Hugo que : « Mandrin parlerait hébreu pour Lacenaire. l'argotier le renouvelle. des Petits Maîtres du XVIIIe siècle. celui des Précieuses. le coureur cycliste admirent et copient le truand qui les méprise. fait à la fois du prestige qu'exerce l'homme qui a l'argent. Psychologiquement. socialement et linguistiquement. superstitieusement jalouse de ses codes. de ses rites.

p. bougnoule et crouilla. en tant que langue d'usage. c'est toujours le même mot .C'est que l'argot. on le compare généralement à la langue figée des dictionnaires . il ne se renouvelle pas plus vite que les différentes branches de la langue populaire . qu'il se renouvelle. L'argot se renouvelle comme la mode qui modifie périodiquement la couleur des gilets. comme ailleurs « mythe ». ce renouvellement de l'argot est beaucoup plus dans une façon de dire 75 . ainsi « valise » devient successivement valtreuse. de dix ans en dix ans. D'autre part. En fait. qui datent de la première guerre mondiale mais ne s'étaient jamais imposés. p. « option » ou « conjoncture ». désuet un costume qui. blanche Séléné. l'originalité de l'argot étant dans une liberté de la suffixation que la langue commune ignore (cf. langue technique (cf. p. 80) combien le « français vivant » peut être souple et riche . en l'occurence. il modifie superficiellement l'aspect de mots existants . Enfin les dictionnaires d'argot accueillent des images. sans compter que la richesse de l'argot repose souvent sur une définition abusive qui lui attribue toute création libre ou fantaisiste. la longueur des pantalons ou l'ampleur des cravates et rend. on l'a vu. L'argot crée relativement peu de mots nouveaux . 32). etc. comme un Larousse qui noterait sous Lune : char de la nuit. c'est-àdire. D'autre part. p. quand on s'étonne de la fluidité de l'argot. point sur un i. faucille d'or. n'a pas changé depuis près d'un siècle. encore faut-il en voir les limites. mais on a vu (cf. des expressions pittoresques individuelles et isolées. il remet périodiquement à la mode des mots anciens tombés en désuétude — grisbi réapparaît au bout de cinquante ans . 18) et que signum d'une classe très consciente et jalouse de son originalité. gardienne du silence. il évolue avec les techniques elles-mêmes. 73). lentement. et il est un fait que ce renouvellement est rapide . valdingue . est complexe . C'est en tant que langue secrète (cf. au fond. connaissent une faveur subite et sans doute éphémère.

qui abusent de termes techniques ne sont que des pédants ou des snobs parce que des cas isolés . c'est qu'il ne parle pas des choses de tout le monde. soit. il est d'ordre stylistique plus que sémantique et.. il use du mot différent pour parler des choses communes. L'argotier. de la critique. n'a que trop tendance à croire qu'on le comprend et qu'il parle comme tout le monde devrait parler . le médecin ou le yachtsman. Toute langue technique est un argot en puissance . — Argot et langage technique Signum linguistique. une langue est un corps d'habitudes collectives. d'autre part. vise à l'originalité. l'argot ne doit pas être confondu avec un langage technique (cf. La limite devient souvent très mince et très floue . p. alors que l'homme de métier. 51). qu'il distingue des catégories et des qualités qui échappent au profane . II. mais c'est avec intention. Cependant. il n'est pas plus rapide que celui de nombreux parlers : celui des salons. le plus souvent d'ailleurs il ne les emploie que dans la mesure où il les sait utiles. du journalisme. 32). sans doute. car l'emploi de termes techniques en dehors des exigences du métier peut. qu'ils soient la source d'une phraséologie plus ou moins pittoresque et allusive (cf. du boulevard. lui.que dans d'authentiques créations lexicales . bien qu'il soit à la fois l'un et l'autre. par 76 . le plus souvent. et il faudrait que tous les médecins emploient le jargon de l'hôpital dans la vie courante pour qu'il y ait un argot des médecins. soit que les mots techniques se substituent directement aux termes communs. devenir un moyen de se distinguer et d'affirmer son appartenance au groupe. p. s'il est conscient et voulu.. Le technicien emploie les mots propres. il y a un étroit rapport entre une langue technique et un argot. lorsqu'il tombe dans la technicité. les joueurs de tennis. et si ce ne sont pas les mots de tout le monde. où elles correspondent à l'expression exacte de sa pensée et où ils s'adressent à un confrère capable de les comprendre. c'est pourquoi tous les argots ont une base technique.

en particulier ceux du Tour de France. 77 . nous avons bien des embryons d'argots dans lesquels le langage devient signe de ralliement et communion. en se vulgarisant. y a-t-il dans cette métaphore une image destinée à désigner l'objet d'une façon plus précise et plus expressive ou volonté de créer un mot qui ne soit pas celui de tout le monde. cette valeur qu'il leur confère. III. qui ne tire ses différences que de l'originalité des techniques et des modes de vie qu'il désigne ? Par contre. parlent-ils argot ? Autrement dit. avec la langue des journalistes sportifs. en tombant dans la langue usuelle du truand. C'est pourquoi lorsque ces mots deviennent clairs. bien plus. qui appellent patate une mauvaise balle dégonflée et qui s'écrase au sol. Les mots secrets. et en dehors de toute signification. constituent un signum original. et on comprend celui que peut prendre un langage secret. une façon particulière de parler par laquelle l'individu et le groupe se distinguent. On a vu le rôle du langage technique dans cette fonction. mais qui prend toute son importance aux yeux du linguiste intéressé à définir les phénomènes et leur origine. car c'est non seulement par leur sens qu'ils se distinguent mais par leur forme qui relève de procédés étrangers à la langue commune. les conserve comme un signum . ils prennent dans le discours un aspect insolite et constituent un puis-sant élément de différenciation. stimule leur emploi et entraîne généralement une vulgarisation rapide. — Argot et langage secret L'essence de tout argot est d'être un signum.exemple. l'argotier. par leur forme même. de s'enfermer dans un langage d'initiés ? Y a-t-il un argot des marins. Mais dans un argot — et plus spécialement dans l'argot — qui dira ce qui est argotique et ce qui est simple terme technique ? Question oiseuse du point de vue de la pratique du langage. ou simple langage spécial. loin de les abandonner. Des mots comme ligodu ou lacromuche ne sont pas seulement des façons nouvelles de dire « oui » et « maquereau » .

Le truand qui dit une valdingue (valise). plus ou moins rapidement. du siflard . Ce transfert. est tombée dans l'usage populaire : le soldat appelle un sergent un serpatte . du moins à la ramener à de justes 78 . bien que sans intention secrète. ne disposent pas. dans le seul but de leur donner une forme originale et nouvelle. C'est pourquoi aussi ces derniers tendent de plus en plus à emprunter à l'argot. nous sommes en train d'assister à celle des procédés hérités de la fonction cryptologique.. l'ouvrier un saucisson. Il est clair que les mots qui nous parviennent et que les dictionnaires enregistrent. ont généralement cessé d'être secrets . se généralise . par ailleurs. Il y a donc aussi transfert de la fonction morphologique. non seulement ses mots. truqués. non seulement des mots. mais encore des procédés de création dont les autres argots et les autres langages spéciaux. mais ses moyens. un lardeuse (pardessus). pittoresque et fantaisiste.Il y a donc un transfert de la fonction sémantique. sinon à l'ignorer. on pourra les former directement au moyen des procédés de création cryptologique. La suffixation parasitaire en particulier. une galtouse (gamelle). le chauffeur de taxi le cautionnement qu'on lui impose un causmir. par ailleurs. que les mots d'origine secrète ne constituent qu'une faible minorité du langage de l'argotier . etc. une fois reconnue la possibilité d'obtenir des mots significatifs à partir des mots secrets. suffixes. ne cherche pas à créer un langage secret. mais des mots qui portent sa marque. réduits au sort commun. il est évident. déformés gratuitement. parfaitement claire par ailleurs. leur aspect insolite donne sou-vent une valeur expressive. et auxquels. Après la vulgarisation du vocabulaire de la pègre. C'est la grande originalité et la grande supériorité de la pègre de pouvoir tirer de son langage secret. etc. lispoquer (pisser). la fonction cryptologique de l'argot est donc très restreinte et les linguistes sont fondés. la valeur d'un signe stylistique. Les mots seront donc tronqués. le mot secret étant voué à assumer. en même temps.

L'argot des malfaiteurs finalement se caractérise par : 1° Un langage technique étendu. or ces termes sont nécessairement des termes de métier ou dérivés du métier. et qui atteste des activités. professionnels. L'argot peut être aussi signum de caste.limites . a sa source dans une langue technique . finit par en envahir le champ . celle-ci.. car c'est le métier qui est la grande source de la création et de la différenciation verbale . l'argot du « milieu ». ce qui est le cas des argots sportifs ou scolaires . la langue commune recule devant les termes techniques et les images qui en découlent. tout argot est donc le développement parasitaire d'un vocabulaire technique. qui portent sa marque et dans lesquels il se reconnaît . Or. etc. comme un signe de ralliement et l'affirmation de leur solidarité. normalement simple excroissance naturelle du vocabulaire usuel. Un argot est un signum d'adhésion à un groupe . né de la diversité des activités qu'il atteste : 79 . il n'est alors employé qu'à l'intérieur du groupe. elle assure une fonction stylistique essentielle—je veux dire qui constitue l'essence de l'argot. militaires. L'argotier tend à promouvoir les termes qui lui sont propres. IV. ces argots tirent leur valeur de signe — leur originalité et leur différence linguistique — de la langue technique du groupe . mais il tire en outre sa différence de sa langue secrète qui lui offre à la fois des mots et des moyens de former des mots originaux. — Les « lois de l'argot » On voit donc l'originalité de l'argot. des modes de vie très différenciés et qui suffiraient à faire son originalité . les polytechniciens n'emploient leur argot qu'à l'école ou entre anciens. à la fois sémantique et morphologique (transfert des mots déjà créés à des fins secrètes et transfert des procédés de création secrète). affirmation d'une différence et d'une supériorité et il envahit alors et colore tout le langage quotidien. c'est le cas des argots de guerre et plus particulièrement celui de l'argot des malfaiteurs. L'argot du « milieu » comme les argots scolaires. mais par un double transfert. sportifs.

p. au moins en face de plusieurs conjectures. 56) et l'existence de séries synonymiques propres à l'argot (cf. des modes de formation par lesquels il se distingue de la langue normale soit qu'ils lui appartiennent en propre. 59) et qui est souvent le point de départ de nouvelles séries synonymiques . p. doit-on préférer celle qui s'appuie sur quelques-unes des tendances reconnues de la création argotique : — la métaphore et l'épithète de nature (cf. langage d'autre part qui. Elle est condamnée à être presque toujours conjecturale . bagnards. Ces « lois » de l'argot n'ont rien de sûr . — la substitution synonymique (cf. et de toute étymologie. de par son origine populaire. p. 80 . 3° Une expansion anormale de ce langage technique et de ce langage secret qui assument une fonction stylistique hypertrophiée. seconde et productrice de mots et surtout de formes très différenciés . est imprégné d'expressivité et reflète à la fois un mode de vie et un mode de pensée originaux et clos . etc. — la résurgence et le retour de formes argotiques archaїques ou tombées pour un temps en désuétude . soit qu'ils hypertrophient certains procédés communs. 2° Une langue secrète. voleurs. très peu nombreux (cf. assassins. la plus vraisemblable sera toujours celle qui replace le mot dans une série de synonymes (1). p. 57) . escrocs. p. ceci est sans doute la « loi » de l'argot la plus importante .mendiants. — les emprunts dialectaux et en particulier au provençal . 64) . 54) d'origine technique et cryptotechnique et dans lesquelles l'image est toujours simple et immédiatement évidente . toutefois peut-elle tenir compte des tendances particulières de l'argot. prostituées. — la substitution homonymique qui peut être un calembour conscient ou une fausse étymologie (cf. les emprunts aux langues et aux argots étrangers étant par contre. C'est la complexité et la récurrence de ces fonctions et de ces formes qui rendent l'étymologie argotique si difficile. .

le plus souvent. l'étymologie complexe : tel calembour est en même temps une métaphore expressive et une forme dialectale cryptologique sans qu'il soit possible de démêler la chronologie.— la suffixation parasitaire (cf. Rien n'est passé dans ses ballades jargonnesques de cette spontanéité. c'est dans la langue commune que s'exprime l'argotier . c'est par les autres. 61) et les formes poulet et cagne (cheval) suscitent l'image du gendarme cogneur. L'étymologie est double. parasitaire et conventionnelle. qu'elle se justifie. Langue usuelle des truands. et c'est peut-être la plus importante des « lois de l'argot ». c'est une des formes les plus rudimentaires et les plus incultes du bas-langage . on voit mal un poème écrit en code. p.. toute suggestion de sens. graphiques d'origine accidentelle (cf. VI CHAPITRE LA LITTÉRATURE ARGOTIQUE I. voire écrite à l'expression de leur pensée. le fameux assassin-poète. — enfin.. toute attraction de forme venant la renforcer. la langue d'individus incapables de donner une forme littéraire. de cette expression pathétique 81 . elles sont souvent concurrentes : la série synonymique cheval = policier (cf. — les altérations sémantiques. 90) (1) ou cryptologiques . triple. Lacenaire. — La littérature de l'argot Langue secrète. phonétiques. La forme dynamise le fond en catalysant et précipitant des images sans force intrinsèque suffisante pour s'actualiser. servent de passeport а l'emprunt italien pula (police). Plus instruit. 67) . C'est dans la langue commune que Villon a décrit les angoisses de la misère. l'argot ne saurait constituer un moyen d'expresion littéraire . ne nous a laissé qu'un seul poème en argot. p. la déchéance physique et morale de la torture et du gibet. Aussi est-il vain de défendre une étymologie contre les autres . p. p. — les codages (cf. 71) . la hiérarchie et le rôle de ces multiples impulsions créatrices .

Il s'agit de conseils aux Coquillards qui doivent avoir la main légère. Qu'en la jarte ne soiez emple. le plus souvent sous forme de parodies. qui font l'originalité du Testament. Dont l'amboureux luy rompt le suc. des fantaisies plus ou moins bien venues. 82 . Devant la roё babiller. il ne nous a laissé que des jeux. Elles sont très obscures et Sainéan avait perdu l'espoir de les voir un jour déchiffrées . Voici à titre d'exemple la deuxième de ces ballades : Coquillards. Montigny y fut par exemple Bien attaché au halle grup. Com fist Collin l'Escailler. nous admettrons qu'elles sont l'œuvre de l'auteur du Testament. Les plus anciens et les plus justement célèbres de ces textes sont les ballades en jargon de Villon. en brouant. aruans a Ruel Men ys vous chante que gardez Que n'y laissez et corps et pel. le récent et magistral commentaire de M. Et y jargonnast il le tremple. contemporains et compagnons de Villon . Il s'agit de onze ballades écrites dans le jargon des Coquillards.du destin d'un mauvais garçon. dont les plus typiques sont des conseils aux truands. et sans discuter ici le difficile problème de leur authenticité. C'est pourquoi l'argot n'a pas de littérature propre . Et eschequez tost. Changez vos andosses souvent. en dehors de documents secrets (lettres. inscriptions). Ziwès (1) en a éclairé le sens malgré quelques conjectures encore incertaines ou hasardées. le pied agile et se méfier des sergents et de la corde. Et tirez (vous) tout droit au temple . II babigna pour son salut ! Pas ne sçavoit oignons peller.

Et de la dure si très loing. On nous roussine Et puis la tine Vient remoucher la butte en rigolant. sans suerie ! Que les mignons ne soient au gaing Farcis d'ung plumbis a coing. Vous commencez par tirer en valade. comme cette Parodie des commandements de Dieu donnée par Vidocq dans la Préface des Voleurs (1837) : PARODIE DES COMMANDEMENTS DE DIEU 83 . erriere de Ruel Et n'eussiez vous dénier ne pluc. Pour ruer les ninars au loing. laissez la pel Pour l'amboureux qui rompt le suc ! C'est le thème repris par Lacenaire dans le seul poème argotique qu'il nous ait laissé (1836). Ces conseils à la pègre forment l'essentiel de la littérature argotique . A l'assault. Qu'au giffle ne. Puis au grand truc vous marchez en taffant. Dans la lunette (à la Pègre) Pègres traqueurs. Puis de la tôle on se crampe en rompant. bien faitz en piperie. Dont l'amboureux luy rompt le sue.Dont l'ambonreux luy rompt le suc. (Envoi) Prince. Le pantre aboule On perd la boule. Gailleura. Qui griffe au gard le duc. Prêtez l'esgourne à mon dur boniment. qui voulez tous du fade.

La raille. Plutôt caner en goupinant. Le morceau tu ne mangeras De crainte de tomber au plan. Chenâtre fourgat litreras. Pour grinchir tu préféreras Les fêtes aux turbinemens. Afin de solir sûrement. te serviras Pour un deuxième gerbement. voici celles d'un La Rochefoucault de la pègre vers la fin du XIXe siècle (1887) : — Ce n'est pas le cierge qu'il faut allumer c'est le messier (ce n'est pas le sergent de ville qu'il faut repérer. Dans le nez toujours tu auras Macarons et cabestans. Du grand pré tu te cramperas Pour rabattre а Pantin lestement.Un seul sentiment t'animera Celui de grinchir gourdement. c'est l'agent de la sûreté). Jamais tu ne rengracieras. Cambriolle tu maquilleras Par carouble et esquintement. on trouve aussi des maximes . Dans un genre voisin. maron. 84 . Jorne et sorgue tu poisseras Boucart et baїte chenument.

mais la blanquette — l'argent — dans la poche c'est mieux). c'est pourquoi le truand. la révolte. La littérature de l'argot. elle est remarquablement adaptée à l'expression des sentiments dont elle tire sa forme : la misère. le carabin.. Plus près de nous un ancien camelot comme Trignol. chique au quart.. On a ainsi une version argotique de La Mère Michel : La dabuche Michelon qu'a pomaqué son greffier. On voit que cette littérature est essentiellement parodique . nous racontent leurs expériences dans la langue 85 . d'ailleurs mineurs. comme d'ailleurs le soldat. Cependant. Certains écrivains. un ancien chauffeur de taxi comme Breffort. à partir du milieu du XIXe siècle. La langue populaire. c'est plus bath (la blanquette de veau dans l'estomac c'est bien. Ou même des litanies de la Vierge : Sainte Larimuche jactez pour nosorgue. dans la langue même des gueux. la haine.. elle présente toujours un caractère artificiel et second . on a l'impression que le texte est une traduction. mais dans la vandale. de leur condition. il offre un moyen d'expression original à des écrivains étrangers au milieu. qu'il a été d'abord pensé en français. trompe les juges et amuse-toi avec les gendarmes). plus ou moins informés. comme un Bruant ou un Jean Richepin se sont fait. la déchéance. et à mesure que l'argot — l'argot usuel — se vulgarise pour tomber dans la langue populaire. le sarcasme. transposent des airs connus. emblémis les figés et rigole avec les passelacets (parle avec l'avocat. en effet. — Moins tu casses moins tu payes (moins tu avoues moins tu es condamné). les porte-parole. — Jabotte au blanchisseur.. — La blanquette dans le battant c'est girond. l'étudiant. pour autant que les textes que nous venons de citer soient authentiques.— Il vaut mieux vider un beurrier (une banque) que d'emplir un conservatoire (un mont de piété). est donc très fruste . mens avec le commissaire. est saturée d'affectivité et si son registre reste peu étendu. de leurs idéaux... de leurs espoirs. plus ou moins autorisés.

Certes. et je ne vois pas que le «milieu» ait eu jusqu'ici son romancier ou son poète... Voici par exemple la rencontre du poète-clochard avec Jésus descendu sur la terre : C'est vraiment toi. gn'a pas d'erreur ! Bon sang d'bon sang. le sentiment de sa misère. par exemple. l'oeuvre de Rictus est limitée par la nature même des sentiments qui l'animent et lui donnent ce ton d'élégie symbolarde d'un Francis Jammes de La Maube . quoi. mineure sans doute.authentique du milieu où ils les ont vécues . Jehan Rictus.. Su' l'pavé. parlant en leur propre nom. de sa rancœur et de son fatalisme. n'a jamais couché sous les ponts et aucun clochard n'a jamais parlé comme son Pauvre .. ils visent moins à reproduire dans son exactitude la langue de la pègre qu'à forger leur propre idiome. vous savez pas ? (Gn'a d'quoi se l'esstraire et s'la morde !) Rappliquez chaud ! Gn'a l'fils de Dieu Qui vient d'déringoler des cieux Et qui comme aut fois est sans pieu. Sentinell's des miséricordes. mais l'argot lui confère la spontanéité et la naїveté d'une poésie... mais authentique. sans feu ni lieu 86 . mais il s'agit de formes très argotisées de la langue po-pulaire plutôt que du véritable argot des malfaiteurs .. D'autres. Vous savez pas. mais ce personnage et ce langage stylisés expriment la condition pathétique du poète. ont trouvé dans l'argot le moyen d'exprimer leur angoisse et leur révolte . n'en v'lа d'eun' tuile ! Que chahut demain dans Paris ! Oh ! lа lа que bouzin d'voleurs : Les jornaux vont s'vend' par cent mille ! Eud' mandez : « Le R'tour d'Jésus-Christ ! » Faut voir : « L'Arrivée du Sauveur !!! » Ho ! tas d'gouapeurs ! Hé pauv's morue».. mais leur langue est généralement libérée d'un réalisme étroit .

Tu as fait du tapag' nocturne. il en tire une langue âpre. II. mettent en scène des truands avec des exemples de leur jargon. — L'argot dans la littérature La pègre et son langage ont de tous temps attiré la littérature ... faudrait pas nous y fier. la langue devient entièrement personnelle .Comm' nous les muff's. moins que ses mots.. Les soliloques du pauvre. comm' vous les grues !!! (Chut ! fermons ça. corrosive. etc. le théâtre en particulier. submergeant une société absurde et un ordre injuste dans les acres vomissements de sa révolte. Déjа dans l'squar' des Oliviers. cit. un des plus remarquables me paraît celui de Céline. Mais il s'agit ici moins d'argot que d'une langue plus ou moins argotisée .) Tu sais. qui fait de Bardamu le héros noir de l'anarchie. v'la les agents !) T'entends leur pas.. (Viens par ici. extrait de Le Revenant. ce sont ses moyens et son esprit que l'auteur emprunte à l'argot ... la Vie de Saint Christophle (1527).) qui a donné les principaux extraits de ces Mistères. Le Mistère du Vieil Testament (1458). celui des Actes des Apostres (1460). (Jehan RICTUS. celui de la Passion de Jesu-Christ. Ici.) On pourrait multiplier les exemples de cette stylisation de l'argot . un fragment de dialogue en jargon : GRIFFON Dieu gard les gueux de fier plumaige! Comme se compassent millours ? DRAGON 87 . pet ! crucifié.. Voici d'après Sainéan (op. virulente. il en va de même pour Jean Genêt qui — truand authentique et grand poète — n'a demandé à l'argot qu'un peu de sa couleur. intelligent ? Y s' charg'raient d'nous trouver eun' turne..

Ils forment une corporation avec ses grades — l'apprenti ou péchon. gours BRAYART Où brouent ilz présent sur la sorne ? GADIFERT Nous allons donner sur la corne A quelque duppe ORILLAKT Est-il haussaire ? CIAQUEDENT Est-il gourt ? MALCHUS Mais mince de caire . ne poulce. mendiants et voleurs sont en étroit contact. La Vie généreuse des Mercelotz. II n'a tirandes ne endosse Aubert temple. drus. ROUILLART Nous y allons luer au bec Pour le vendanger à l'effray. ou lieutenants. le mercelot. ils ont un langage commun. Merciers. dont l'auteur nous donne la liste « des plus signalez mots ». contenans leur façon de vivre. Notre péchon quitte les Gueuz pour rendre visite à une troupe d'Egyptiens ou Boesmiens qui sont des voleurs.Estoffes. moussus. ne pain. le blesquin. nous décrit ensuite sa visite aux Estats Généraux des Gueuz ou mendiants professionnels. sains. ce sont des descriptions plus ou moins romancées et les premiers exemples d'une littérature qui fera son chemin. Gueuz et Boesmiens. Le marmyon est tout à sec. bien qu'ils se donnent pour des œuvres documentaires. le Grand Cœsre. puis le blesche. un péchon. réunis en assemblée sous la présidence de leur capitaine. Au XVIIe siècle. assisté de ses Cagouz. le cœsme. La Vie généreuse des Mercelotz (1596) et Le jargon de l'argot réformé (1628) décrivent l'organisation de la pègre avec un lexique de son jargon . 88 . subtilitez et Gergon décrit la vie des Mercelotz ou marchands ambulants. L'auteur.

en particulier la description de la Cour des Miracles donnée par Henri Sauval dans son Histoire et Recherches des Antiquités de la Ville de Paris (1724) qui a servi de modèle à Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris. fortement romancé (cf. les Archisupposts. qui enseignent le jargon aux nouveaux venus en même temps qu'ils le réforment périodiquement. je pense qu'on peut l'accepter comme une description assez objective de l'ancienne pègre . C'est la source principale de la plupart des ouvrages sur l'argot. malgré un certain nombre d'erreurs. le lexique long d'environ mille cinq cents termes est. C'est un problème ? que celui de l'authenticité de L'argot reformé . aussi objective. est la seconde édition (1628 ?) d'un ouvrage perdu. il est. p. L'Argot est le royaume des gueuz de la Vie généreuse que nous retrouvons encore une fois tenant leurs assises ou Estats Généraux sous les ordres de leur Grand Cœsre et de ses Cagouz. L'ouvrage décrit les différentes catégories de gueuz et leurs tours (cf. quelque peu dramatisé sa chronique en mettant l'accent sur des détails pittoresques. dans l'ensemble. C'est la source de toute la 89 . comme on pouvait s'y attendre. mais si notre pillier de boutanche a. de toute évidence. de notre point de vue. Vidocq. Composé par un Pillier de Boutanche qui maquille en la Vergne de Tours. Tiré et recueilliz des plus fameux Argotiers de ce temps.Le jargon ou Langage de l' Argot reformé comme il est à présent en usage parmy les bons pauvres. L'argot réformé a connu un grand succès qu'attestent le nombre des éditions « revues et augmentées » qui se succèdent jusqu'au milieu du XIXe siècle. p. Reveu. 34) et mentionne l'existence de personnages particulièrement importants. nous a laissé dans ses Mémoires (1828) et surtout dans Les voleurs (1837) une description détaillée de la pègre et de son langage . remarquablement informé. corrigé et augmenté de nouveau par l'auteur. que la plupart des documents actuels sur le « milieu ». Jusqu'à Vidocq il fera autorité. 26) . le célèbre policier-bagnard. supra.

Mais il a en outre.. seul. de La dernière incarnation de Vautrin (Balzac). les mots. qu'on ait confié un rôle de traître à Jean Gabin. Le truand est un des héros de l'individualisme moderne à une époque où la plupart des valeurs-types de l'aventure tendent à se démonétiser . et — nous l'avons vu — d'un langage-signe (cf. ingénieuse ou terrible ». le langage est la caisse de résonance de l'action et des caractères :lorsque Jo-le-Nantais plante sa saccagne dans la quarante. ce 90 . sur ces derniers. prend naissance le mythe de l'homme criminel . leur cadence nous soustraient au quotidien en conférant aux êtres et aux événements une valeur romanesque et poétique. le premier vers du poème nous introduisent dans un monde original. les pieds dans ses pantoufles. L'anthropologie. en effet. l'avantage de disposer d'un langage. corriger sa femme. ainsi un critique connu peut-il s'indigner. il se place au-dessus des lois pour n'obéir qu'à ses propres instincts et à sa propre règle . en dehors de la communauté des hommes qui le rejettent mais qu'il refuse. Avec le xix siècle. 97). p. acteur voué jusqu'ici à incarner les « durs » les plus « réguliers ». ». je les veux perpétuer. il peut bafouer la police. écraser ses ennemis . Vautrin est le type de ce surhomme constamment égal à son destin et dont l'énergie et l'originalité s'expriment à travers une sorte de surlangage dont « chaque mot est une image brutale. la criminologie et la linguistique conjuguées n'ont pu venir à bout de ce mythe si évidemment sommaire et naїf. mais très efficace . des Misérables (Victor Hugo). sans rire. par sa forme même l'argot. c'est qu'il assume une fonction sociale et littéraire importante.. » ou : « Ces nymphes. des Mystères de Paris (Eugène Süe).littérature romantique de l'argot.. constitue un signum littéraire à la fois fruste et élémentaire. Or. Max-le-Menteur relaie d'Artagnan et Œil-de-Faucon. la première phrase du roman. Que ce soit : « Le printemps fut tardif cette année. dans la mesure où il est un signum linguistique très différencié.. Le truand réalise un type de sur-humanité élémentaire à travers lequel le lecteur assouvit des instincts de plus en plus refoulés et inhibés . toute forme littéraire en effet est signe. Tout genre.

le tomahawk de Pied Noir. c'est parce que leur forme s'écarte de la norme. pour réelle qu'elle soit — et elle est très réelle — prend sa source dans une illusion . 91 . c'est pratiquement chaque mot. une sensibilité très obtuse et une imagination très fruste. comme la flèche d'Ivanhoé. ses mœurs. elle annonce l'imminence de destins majeurs. pour qui sait reconnaître les lois véritables de sa formation. Si les mots évoquent fortement un milieu. beaucoup plus qu'en vertu de pouvoirs expressifs intrinsèques et tenant à un « génie linguistique » particulier. qui met l'argot en survoltage stylistique et en fait un signum littéraire superlatif. ou ce qu'il exprime. c'est parce qu'ils lui appartiennent en propre et exclusivement . le yatagan de Tarass Boulba. en tous cas. la dague de d'Artagnan. Le linguiste rejoint ici le sociologue pour ramener à ses justes mesures le mythe de l'homme criminel et de son langage. c'est une mentalité très sommaire. il est moins sûr qu'il l'exprime . S'il est vrai que l'argot suggère très vivement l'argotier.n'est pas pour tailler un crayon . Mais le linguiste n'oubliera pas que cette efficacité. sa mentalité. même le plus banal. Et lа où le roman exotique ne dispose que de quelques termes spéciaux. le pittoresque de l'argot et ses pouvoirs de suggestion tiennent moins à des qualités de la langue qu'à son excentricité. et comme à la seconde puissance.

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