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la reconnaissance
Des revendications collectives
à l’estime de soi
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la Petite Bibliothèque de sciences Humaines


Une collection dirigée par Véronique Bedin
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Maquette couverture et intérieur : Isabelle Mouton.

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Distribution : Volumen

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de


reproduire intégralement ou partiellement, par photocopie ou tout autre moyen,
le présent ouvrage sans autorisation de
l’éditeur ou du Centre français du droit de copie.

© sciences Humaines Éditions, 2013


38, rue Rantheaume
BP 256, 89004 Auxerre Cedex
Tél. : 03 86 72 07 00/Fax : 03 86 52 53 26
ISBN = 978-2-36106-036-7
9782361060725
AVANT-PROPOS

N otre besoin de « reconnaissance » est incommensurable.


Impossible aujourd’hui de lire un journal, de regarder
une émission, de surfer sur Internet sans lire ou entendre le mot
une dizaine de fois : besoin d’être reconnu dans le couple, au tra-
vail, socialement, politiquement, besoin d’être reconnu comme
victime…, la « quête de reconnaissance » est un « phénomène
social total » (pour reprendre le titre de l’ouvrage d’A. Caillé, La
Découverte, 2007). La soif de reconnaissance touche aussi bien
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les individus que les groupes. Au travail, elle concerne toutes les
organisations, privées ou publiques, et toutes les professions, du
bas en haut de la hiérarchie et prend la forme de revendications
de salaires, de statuts, mais aussi d’une demande plus générale et
plus difuse qui porte sur la personne elle-même, le « respect » et
la dignité que chacun estime dus.
Mais de quelle reconnaissance parle-t-on ? Ne s’agit-il pas
d’un concept fourre-tout ? Nombreux sont ceux qui se sont
interrogés, d’hier à aujourd’hui, sur le besoin de considération
collective ou individuelle, sur ce qui se joue « sous le regard de
l’autre ».

sous le regard de l’autre


La quête de considération et de prestige ainsi que le souci
de paraître ont été perçus par nombre de philosophes comme
faisant partie des mobiles fondamentaux guidant nos vies. Pour
Jean-Jacques Rousseau, la recherche de « considération » est à la
fois l’un des plus puissants mobiles personnels et un ciment de
la vie en groupe. « Chacun commença à regarder les autres et à
vouloir être regardé soi-même », écrit-il dans son Discours sur
l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755).

5
La reconnaissance

Adam Smith a également compris que le besoin de reconnais-


sance est « le désir le plus ardent de l’âme humaine ». L’auteur de
la héorie des sentiments moraux (1759) note que « les hommes
ont souvent renoncé volontairement à la vie, pour acquérir, après
leur mort, une renommée dont ils ne pouvaient plus jouir ». On
retrouve chez Hegel cette même thématique. Dans un fameux
chapitre de La Phénoménologie de l’esprit (1807), consacré à la
« dialectique du maître et de l’esclave », il décrit la lutte à mort
que se livrent entre eux les hommes pour obtenir la « reconnais-
sance ». Celui qui deviendra le maître est celui qui est « prêt à
perdre sa vie pour gagner la renommée ».
L’idée centrale de la reconnaissance sera reprise et développée
par quelques penseurs contemporains. Tzvetan Todorov soutient
dans La Vie commune (1995) une proposition simple : une des
motivations principales de l’existence humaine réside dans le
désir d’être « reconnu par autrui ».
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Le philosophe Charles Taylor a montré que si l’identité indi-


viduelle se construit dans le regard de l’autre, cela est également
vrai des communautés. Les minorités ethniques au sein d’une
nation revendiquent aussi leur droit à la « reconnaissance ». Et
le déni de reconnaissance peut être considéré comme une forme
d’oppression. Selon le philosophe allemand Axel Honneth (La
Lutte pour la reconnaissance, 2000), la notion de reconnaissance
permet de mieux rendre compte de la manière dont se résolvent
les conlits individuels et sociaux que ne le feraient les notions
d’intérêt, d’appétit de pouvoir ou les principes abstraits comme
l’amour, l’égalité ou la liberté. A. Honneth souligne combien la
lutte pour la reconnaissance joue à tous les niveaux de la sociabi-
lité humaine. Elle rejoint alors les travaux de psychologie sociale.
Après avoir présenté les principales théories de la reconnais-
sance, cet ouvrage se propose d’étudier la reconnaissance au
cœur du social, notamment comme ciment des revendications
collectives. Puis, dans une dernière partie, il étudie la notion
d’estime de soi, dans ses implications individuelles et collectives.
Penser
la reconnaissance

– Les philosophes de la reconnaissance (encadré)


– Axel Honneth et la lutte pour la reconnaissance
(C. Halpern)
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– à propos de Parcours de la reconnaissance. Trois études


de P. Ricœur (C. Halpern)
– Sous le regard des autres (T. Todorov)
– La reconnaissance au cœur du social (E. Renault)

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Les philosophes de la reconnaissance

les philosophes
de la reconnaissance
Les philosophes de l’Antiquité, Aristote, Platon, et après eux les grands
moralistes de l’époque classique, comme Montaigne ou La Rochefoucauld,
n’ignorent pas le caractère social de l’être humain. Mais ils le considèrent
généralement comme une faiblesse. La recherche d’approbation des autres
humains est une coupable vanité ; le sage doit atteindre l’autosuisance.
Il faut attendre le milieu du xviiie siècle, avec le relux des privilèges et
l’émergence de la notion de dignité de l’individu, pour que des philosophes
airment le besoin inné de reconnaissance de l’humain.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712-1778) :


L’IDÉE DE LA CONSIDÉRATION
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Aristote le disait déjà : « L’homme qui est dans l’incapacité d’être


membre d’une communauté, ou qui n’en éprouve nullement le besoin
parce qu’il se suit à lui-même, ne fait en rien partie de la cité, et par consé-
quent est une brute ou un dieu. » Le caractère social de l’être humain était
donc bien admis depuis longtemps par les philosophes. Mais la révolution
qu’opère Jean-Jacques Rousseau est de considérer que l’homme a vérita-
blement besoin des autres pour exister. Les autres ne sont pas seulement
un milieu naturel pour l’individu, mais lui sont nécessaires pour accéder
à la condition humaine. « Le sauvage vit en lui-même, l’homme sociable,
toujours hors de lui, ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est,
pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre
existence. »
Rousseau distingue trois sentiments : l’amour de soi est une notion
positive, et correspond au simple instinct de conservation de tout être ;
l’amour propre est par contre un sentiment négatif, proche de la vanité,
qui nous pousse à nous comparer aux autres, et à nous vouloir supérieurs à
eux. Mais le mérite de Rousseau est de ne pas réduire le besoin de relations
sociales à ces sentiments de rivalité. Il décrit ce qu’il appelle « l’idée de la
considération », qui passe par le regard : « Chacun commença à regarder les
autres et à vouloir être regardé soi-même. » Autrui est donc nécessaire à ma
propre complétude.

9
Penser la reconnaissance

ADAM SMITH (1723-1790) :


LE REGARD DES AUTRES À L’INTÉRIEUR DE NOUS

Adam Smith est surtout connu comme économiste, et sa gloire eut


pour efet d’occulter le philosophe moral. Il considérait pourtant lui-même
sa héorie des sentiments moraux, qu’il publia en 1759, comme un plus
grand ouvrage que La Richesse des nations. Comme Jean-Jacques Rousseau,
A. Smith voit dans le regard que nous portons les uns sur les autres un
moyen d’accéder à l’humanité. Le besoin d’être regardé est même à l’ori-
gine de tous les autres besoins. Ainsi, l’homme riche est heureux parce qu’il
parvient à attirer le regard des autres sur lui-même. Selon A. Smith, rien ne
sert de juger négativement la dépendance de l’individu au regard d’autrui.
Il faut accepter cette condition humaine, et même remercier « le créateur
très sage de la nature » qui a « établi l’homme, en quelque sorte, comme
le juge immédiat du genre humain ». Et donné ainsi naissance aux valeurs
de la société, à l’éthique et l’esthétique. Néanmoins, vivre strictement en
fonction du jugement des autres, positif de préférence, est vain. A. Smith
suggère en fait de se construire un « spectateur impartial et bien informé »
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à l’intérieur de soi, sorte de représentation idéale du regard des autres : il


l’appelle la conscience.

HEGEL (1770-1831) :
L’« ANERKENNUNG » OU LA RECONNAISSANCE

Hegel, peut-être parce qu’il est le premier à utiliser ce terme, est sou-
vent considéré comme le principal philosophe de la reconnaissance. Il
s’était en efet donné comme projet de reconstituer à l’aide du concept de
reconnaissance l’histoire de l’évolution de la moralité humaine. Selon lui,
ce qui diférencie l’animal de l’homme, c’est que le premier n’obéit qu’à son
instinct de conservation, alors que le second, en plus de ce désir biologique
de la vie, aspire à la reconnaissance de sa valeur par autrui. L’homme pour-
rait alors aller jusqu’à la mort pour obtenir les honneurs.
Hegel considère que la lutte pour la reconnaissance, « lutte à mort de
pur prestige », est à l’origine des progrès dans la moralité. Le progrès moral
s’accomplirait par une succession de paliers, trois modèles de reconnais-
sance de plus en plus ambitieux, que les sujets cherchent à atteindre : la
reconnaissance juridique, déinissant la sphère de la liberté individuelle, la
reconnaissance dans l’amour, ofrant la sécurité afective, et la reconnais-
sance dans l’État, qui permet à chacun de contribuer à la reproduction de
l’ordre social dans le respect de lui-même.

10
Les philosophes de la reconnaissance

CHARLES TAYLOR :
PAS D’INDIVIDU SANS AUTRUI

Charles Taylor, philosophe canadien engagé dans la reconnaissance


de la nation québécoise par le Canada, est connu comme un théoricien
du communautarisme et de la reconnaissance des minorités. Selon lui, le
déni de reconnaissance peut être une forme d’oppression. Le besoin de
reconnaissance des groupes sociaux s’apparente aux questions identitaires
de l’individu. C. Taylor analyse les raisons du malaise identitaire de l’in-
dividu contemporain. La liberté moderne a discrédité les hiérarchies de
valeurs et de normes déinies par un ordre divin qui assignait à chacun
son rôle. L’individu contemporain cherche à se déinir lui-même de façon
autonome, et privilégie les plaisirs de la vie ordinaire. Le risque est alors
de se bercer d’illusions, car « l’existence humaine n’a pas de sens hors du
lien qui unit le sujet à autrui. (…) Nous nous déinissons toujours dans un
dialogue, parfois par opposition, parfois par identité, avec les “autres qui
comptent” ».
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AXEL HONNETH :
JUSTICE SOCIALE ET RECONNAISSANCE

Selon le philosophe allemand Axel Honneth, la notion de reconnais-


sance permet mieux de rendre compte de la manière dont se résolvent
les conlits individuels et sociaux que ne le feraient les notions d’intérêt,
d’appétit de pouvoir ou les principes abstraits comme l’amour, l’égalité,
la liberté. Si l’objet de la philosophie morale est de déinir le juste et le
bien, alors elle doit placer très haut le besoin de reconnaissance de l’identité
d’autrui, comme l’avait fait Hegel en 1805.
Pour l’approcher de manière plus concrète, A. Honneth fait appel à
la psychologie sociale de George H. Mead qui, au début de ce siècle, avait
tenté de décrire la genèse de l’individu moderne : selon lui, plus le sujet est
autonome, plus il dépend de la reconnaissance par autrui de son irrempla-
çabilité.
Selon A. Honneth, ce processus joue à tous les niveaux de la sociabilité
humaine, et permet de décrire les champs relationnels auxquels l’individu
a afaire. Ainsi, l’amour ou la sollicitude personnelle construisent le cercle
des relations primaires (famille, amis), la considération et le respect fondent
l’univers des relations juridiques et sociales, l’estime et la reconnaissance de
l’utilité de chacun fondent les solidarités de groupes (nation, association).

11
AXEL HONNETH
ET LA LUTTE POUR LA RECONNAISSANCE

R econnaissance, le mot est partout. En général pour en


marquer le manque. Pour évoquer le malaise de salariés
jugeant que leur contribution dans l’entreprise n’est pas per-
çue à sa juste valeur. Pour dénoncer les discriminations subies
par certaines minorités, qu’elles soient sexuelles, culturelles ou
religieuses. Pour comprendre le malaise de nombreux jeunes de
banlieue qui rejettent le mépris dont ils sont l’objet. Pour exiger
que l’État face une place oicielle à des pages sombres de son
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histoire, tels l’esclavage ou la colonisation. La reconnaissance est


un mot magique qui semble capable de saisir dans ses larges rets
tous les malheurs du monde ou presque. Est-elle un fourre-tout
bien commode ou un concept opératoire ?

De Hegel à Honneth
On doit au philosophe allemand Axel Honneth d’avoir repris
la question de la reconnaissance avec rigueur pour en faire le
pivot d’une nouvelle théorie de la société. Le concept n’est pas
neuf. Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit mettait en scène
la lutte engagée par deux individus pour faire reconnaître l’un à
l’autre leur liberté. Ce conlit prenait la forme d’un afrontement
marquant le besoin qu’a chacun du regard de l’autre pour recon-
naître sa propre valeur. C’est donc sur une lecture de Hegel que
A. Honneth, le dernier héritier de l’école de Francfort, va asseoir
sa théorie critique de la société, et non sur Karl Marx comme
l’avaient fait ses prédécesseurs. La lutte pour la reconnaissance
produit une tension qui pousse la société à approfondir toujours
plus ses principes de justice. Elle joue un rôle moteur dans l’his-
toire qui conduit par exemple dans la sphère politique à étendre
le droit de vote d’une petite élite à tous les hommes, puis aux

12
Axel Honneth et la lutte pour la reconnaissance

femmes, qui sait peut-être demain aux étrangers vivant sur le


territoire…
Pour A. Honneth, la société n’est pas un agrégat d’indivi-
dus égoïstes mus par le calcul rationnel de leurs intérêts. Les
hommes ont des attentes morales. Les mobilisations et les luttes
sociales apparaissent alors sous un jour très diférent : elles ne
visent pas seulement à obtenir des avantages matériels, elles sont
des « luttes pour la reconnaissance ».
Cette conception de la société, A. Honneth l’assoit sur une
certaine compréhension de l’homme, celle d’un être qui pour
être épanoui, pour avoir une relation harmonieuse à lui-même,
a besoin des autres. De leur amour, de leur considération, de
leur respect, tant dans leur regard que dans leurs jugements et
leurs comportements. A. Honneth distingue trois principes de
reconnaissance dans nos sociétés modernes qui déterminent les
attentes légitimes de chacun. L’amour, dans la sphère de l’inti-
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mité, qu’il soit familial, amoureux ou amical, est indispensable


pour parvenir à la coniance en soi. Il s’appuie notamment sur
les travaux du psychanalyste Donald Winnicott, qui montraient
l’importance de l’attachement à la mère dans la construction
de la personnalité de l’enfant. Dans la sphère des relations poli-
tiques et juridiques, le principe de l’égalité prévaut : chacun doit
avoir les mêmes droits que les autres pour avoir le sentiment
qu’on le respecte. Enin dans la sphère collective, l’individu doit
pouvoir se sentir utile à la collectivité, il doit avoir le sentiment
que l’on prend en considération sa contribution, que ce soit par
son travail ou par ses valeurs.
On le voit, le programme d’A. Honneth est ambitieux. Les
multiculturalistes, tel Charles Taylor, insistaient sur l’importance
de la reconnaissance des identités collectives. Pour A. Honneth,
tous nos rapports à autrui sont traversés par des attentes de
reconnaissance. à ceux qui pensent que notre époque est celle
de la in des grands récits, il propose une théorie sociale englo-
bante portée par une vision de l’histoire et du progrès. La recon-
naissance serait-elle devenue le nouveau grand paradigme des
sciences humaines ?

13
Penser la reconnaissance

les trois principes de reconnaissance,


selon axel Honneth
L’image que chacun a de soi, de ses capacités et de ses qualités dépend
du regard d’autrui. Axel Honneth distingue trois principes de reconnais-
sance dans nos sociétés modernes, qui correspondent à trois sphères sociales
diférentes.
• Le principe de l’amour dans la sphère de l’intimité. L’amour (ou la sollici-
tude) désigne ici tous les rapports afectifs forts qui nourrissent les rapports
amicaux, amoureux, familiaux. C’est grâce à l’expérience de l’amour que
chacun peut accéder à la coniance en soi. A. Honneth s’appuie notamment
sur les théories psychologiques de l’attachement, qui montrent l’impor-
tance du rapport à la mère dans la construction de l’identité personnelle et
de l’autonomie.
• Le principe de la solidarité dans la sphère de la collectivité. Pour pouvoir
accéder au sentiment d’estime de soi, chacun, notamment dans le travail,
doit pouvoir se sentir considéré comme utile à la collectivité, en lui appor-
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tant sa contribution.
• Le principe de l’égalité dans la sphère des relations juridiques. Chacun
doit pouvoir sentir avoir les mêmes droits que les autres individus pour
développer ainsi le sentiment de respect de soi.
Pour A. Honneth, ce sont ces trois principes de reconnaissance qui
déterminent les attentes légitimes de chacun.

les sciences sociales et la reconnaissance


Les sciences sociales aujourd’hui font un grand usage du
terme de « reconnaissance », qu’il s’agisse de penser le travail, la
place des minorités, les discriminations, les violences faites aux
femmes, les banlieues…
L’atteste la multiplication des parutions sur la question, par
exemple La Reconnaissance à l’épreuve. Explorations socioanthro-
pologiques, sous la direction de Jean-Paul Payet et Alain Battegay1
ou La Quête de reconnaissance. Nouveau phénomène social total 2,
dirigé par Alain Caillé, au titre évocateur. Le philosophe serait-il
1- J.-P. Payet et A. Battegay (dir.), La Reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-
anthropologiques, Septentrion, 2008.
2- A. Caillé, La Quête de reconnaissance. Nouveau phénomène social total, La Découverte,
2007.
14
Axel Honneth et la lutte pour la reconnaissance

victime de son succès ? Tous ne partagent pas cet engouement.


Notamment dans le champ du travail, François Dubet3 insiste
sur le fait que les individus mobilisent en réalité, pour parler de
reconnaissance, plusieurs critères de justice diférents et souvent
contradictoires : égalité, mérite, autonomie. Ils font exploser
l’évidence et l’unité de la reconnaissance. Je peux estimer que
mon mérite n’est pas reconnu parce que ma progression salariale
est liée à l’ancienneté, tandis que mon collègue peut soutenir
que précisément ce système est juste car il reconnaît l’égalité des
salariés par exemple. Pour F. Dubet, on ne peut donc pas faire
de la reconnaissance le socle d’une théorie de la justice ou de
l’action politique. D’autres soulignent l’usage peu probant fait
dans les sciences sociales du concept de reconnaissance : les ana-
lyses, si elles sont sensibles au « vécu des acteurs », tendent à
pécher par manque d’une vision plus large des rapports sociaux.
La faute à Honneth ou à des usages un peu light qui ferait peu
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de cas d’un appareillage conceptuel rigoureux ? Les acteurs eux-


mêmes parlent aisément le langage de la reconnaissance sans
forcément avoir une vision très claire de ce qu’il recouvre. La
reconnaissance telle qu’elle a été conceptualisée par A. Honneth
est sans nul doute un bel outil théorique. Reste maintenant à la
mettre en musique de manière convaincante.

Catherine Halpern

3- F. Dubet, « Injustice et reconnaissance », Esprit, no 7, juillet 2008.


15
à propos de…
Parcours de la reconnaissance. Trois études1,
de Paul ricœur
Cet essai naît du constat qu’il n’existe pas à ce jour de théorie de
la reconnaissance qui considère ce concept dans toute son extension.
Paul Ricœur décide donc de tenter un pari : surmonter la diversité des
sens de la reconnaissance pour produire un discours philosophique
cohérent.

Que veut dire « reconnaître » ?


Son point de départ est un travail lexicographique à partir des
déinitions du verbe « reconnaître » données par le Dictionnaire de
la langue française d’Émile Littré et la deuxième édition du Grand
Robert.
Fort de cette analyse, P. Ricœur décide de considérer trois accep-
tions de la reconnaissance : la reconnaissance comme identiication
(d’un objet ou d’une personne), la reconnaissance de soi et la recon-
naissance mutuelle. Il s’appuie sur l’examen d’une chaîne d’« événe-
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ments de pensée » (tel le geste cartésien du cogito, premier jalon d’une


herméneutique de soi) qu’il confronte, évalue et articule. Ne nous en
cachons pas : le texte est érudit, sinueux et de ce fait diicile. Mais il
est aussi traversé par de belles pauses pour l’esprit. Ainsi, à la in de la
première étude, l’analyse d’un passage du Temps retrouvé de Marcel
Proust où le narrateur retrouve à la faveur d’un dîner les êtres qui ont
peuplé ses soirées mondaines d’autrefois et qu’il reconnaît à grand-
peine. Cette scène met en évidence le risque de la méprise et montre
tout ce qui sépare la reconnaissance des choses de la reconnaissance des
personnes : si reconnaître une chose, c’est l’identiier par ses caractères
génériques ou spéciiques, reconnaître une personne, c’est au contraire
prêter attention aux traits individuels.

reconnaissance de soi-même et igure de l’autre


Dans la deuxième étude, « le soi a pris la place du quelque chose
en général ». P.  Ricœur soutient que se reconnaître soi-même, c’est
reconnaître ses capacités d’agir (autrement dit pouvoir dire, pouvoir
faire, pouvoir raconter et se raconter et bien sûr être imputable de
son action). Mémoire et promesse constituent les deux sommets de
cette reconnaissance de soi : « La mémoire est ce qui me permet de me
reconnaître comme étant le même à travers le temps tandis que la pro-
messe marque la volonté de rester constant en dépit des vicissitudes. »
La igure de l’autre n’apparaît encore qu’en creux.

1- P. Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Stock, coll. « Les Essais », 2004.
16
Parcours de la reconnaissance

La troisième étude tente alors de montrer que la lutte pour la


reconnaissance (telle que l’a analysée Hegel) peut parfois être dépas-
sée par une reconnaissance mutuelle et paciiée sur le modèle du don
réciproque qui fait l’expérience de la gratitude. Mais il ne s’agit là que
d’« une pause dans la dispute »…

Catherine Halpern
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17
SOUS LE REGARD
DES AUTRES

C e n’est pas un hasard si Jean-Jacques Rousseau, Adam


Smith et Hegel ont mis en valeur, parmi tous les proces-
sus élémentaires, la reconnaissance. Celle-ci est en efet excep-
tionnelle à un double titre. D’abord par son contenu même :
c’est elle qui marque, plus qu’aucune autre action, l’entrée de
l’individu dans l’existence spéciiquement humaine. Mais elle
a aussi une singularité structurelle : c’est qu’elle apparaît, en
quelque sorte, comme le double obligé de toutes les autres
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actions. En efet, lorsque l’enfant participe à des actions comme


alterner ou coopérer, il reçoit aussi une conirmation de son exis-
tence par le fait que son partenaire lui ménage une place, s’arrête
pour l’entendre « chanter » ou chante avec lui. Lorsqu’il explore
ou transforme le monde environnant, lorsqu’il imite un adulte,
il se reconnaît comme le sujet de ses propres actions, et donc
comme un être existant. Quand il est réconforté ou combattu ou
qu’il entre en communion avec autrui, il reçoit aussi, comme un
bénéice secondaire, une preuve de son existence. Toute coexis-
tence est aussi une reconnaissance. C’est ce qui explique aussi
l’attention que je prêterai à ce processus, de préférence à tous
les autres.

Une notion englobante


La reconnaissance englobe de toute évidence des activités
innombrables, aux aspects les plus variés. Une fois introduite
une notion aussi « englobante », on doit se demander quelles
sont les raisons et les formes de cette diversité.
On pourrait, pour commencer, énumérer quelques sources
de diversité, extérieures à la notion elle-même. La reconnais-
sance peut être matérielle ou immatérielle, de la richesse ou des

18
Sous le regard des autres

honneurs, impliquant ou non l’exercice du pouvoir sur d’autres


personnes. L’aspiration à la reconnaissance peut être consciente
ou inconsciente, mettant en œuvre des mécanismes rationnels
ou irrationnels. Je peux aussi chercher à capter le regard d’au-
trui par diférentes facettes de mon être, mon physique ou mon
intelligence, ma voix ou mon silence.
Dans cette optique, les habits jouent un rôle particulier, car
ils sont littéralement un terrain de rencontre entre le regard des
autres et ma volonté, et ils me permettent de me situer par rap-
port à ces autres : je veux leur ressembler, ou à certains d’entre
eux mais pas à tous, ou à personne. Bref, je choisis mes habits
en fonction des autres, serait-ce pour leur dire qu’ils me sont
indiférents. Celui en revanche qui ne peut plus exercer de
contrôle sur ses habits (pour cause de pauvreté, par exemple) se
sent paralysé face aux autres, privé de sa dignité. Ce n’est donc
pas entièrement à tort qu’une vieille plaisanterie dit : la personne
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humaine se compose de trois parties, âme, corps et habits…


La reconnaissance atteint toutes les sphères de notre existence,
et ses diférentes formes ne peuvent se substituer l’une à l’autre :
tout au plus parviennent-elles à apporter, le cas échéant, quelque
consolation. J’ai besoin d’être reconnu sur le plan professionnel
comme dans mes relations personnelles, dans l’amour et dans
l’amitié ; et la idélité de mes amis ne compense pas vraiment la
perte de l’amour, pas plus que l’intensité de la vie privée ne peut
efacer l’échec dans la vie politique. Un individu qui a investi
l’essentiel de sa demande de reconnaissance dans le domaine
public mais n’y reçoit plus aucune attention, se découvre sou-
dain privé d’existence. Tel homme a passé sa vie à servir la société
et l’État, et c’est de là qu’il tire l’essentiel de son sentiment d’exis-
tence ; une fois la vieillesse venue, et la demande sociale dispa-
rue, il ne sait pas équilibrer ce manque par l’attention dont il est
l’objet de la part de ses proches ; n’existant plus publiquement, il
a tout simplement l’impression de ne plus exister du tout.
On a vu avec Hegel que la demande de reconnaissance
pouvait accompagner la lutte pour le pouvoir ; mais elle peut
aussi s’articuler à des relations où la présence d’une hiérarchie
permet d’éviter les conlits. La supériorité et l’infériorité des

19
Penser la reconnaissance

partenaires sont souvent données d’avance ; chacun d’entre eux


n’aspire pas moins à l’approbation du regard de l’autre. La pre-
mière reconnaissance que reçoit l’enfant lui vient d’êtres qui lui
sont hiérarchiquement supérieurs : ses parents ou leurs substi-
tuts ; ensuite ce rôle est repris par d’autres instances chargées
par la société d’exercer cette fonction de sanction : instituteurs,
maîtres, professeurs ; nos employeurs, directeurs ou chefs. Les
critiques détiennent souvent les clés de la reconnaissance pour
les artistes et les écrivains débutants, ou pour ceux d’entre eux
qui manquent d’assurance intérieure. Tous ces personnages
supérieurs sont investis par la société d’une fonction essentielle :
celle de proférer la sanction publique.
La reconnaissance provenant des inférieurs, à son tour, n’est
pas non plus à négliger, bien qu’on se la dissimule le plus sou-
vent : le maître, on le sait bien, a besoin de son serviteur non
moins que l’inverse, le professeur est conirmé dans son senti-
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ment d’exister par les élèves qui dépendent de lui, le chanteur a


besoin tous les soirs des applaudissements de ses admirateurs, et
les parents vivent comme un traumatisme le départ des enfants,
qui semblaient pourtant être seuls demandeurs de reconnais-
sance.
Ces variantes hiérarchiques de la reconnaissance s’opposent
en bloc aux situations égalitaires, au sein desquelles apparaissent
plus facilement les sentiments de rivalité. Ces situations elles-
mêmes sont nombreuses : l’amour, l’amitié, le travail, une partie
de la vie familiale. Enin, on peut devenir soi-même la source
unique de sa reconnaissance, soit en allant dans la voie de l’au-
tisme, en refusant tout contact avec le monde extérieur, soit
en développant démesurément son orgueil et en se réservant le
droit exclusif d’apprécier ses propres mérites, soit enin en sus-
citant en soi une incarnation de Dieu, qui serve à approuver ou
désapprouver nos conduites : ainsi, le saint cherche à dépasser
son besoin de reconnaissance humaine et se satisfait à faire le
bien. Certains artistes peuvent également se consacrer à leur tra-
vail sans nullement se soucier de ce qu’en penseront les autres.
Mais, il faut l’ajouter, de telles solutions ne sont jamais que par-
tielles ou provisoires ; comme le remarque William James, « le

20
Sous le regard des autres

non-égoïsme social complet existe à peine, le suicide social com-


plet ne traverse pour ainsi dire jamais l’esprit de l’homme1 ».

reconnaissance de conformité
et reconnaissance de distinction
Il faut maintenant séparer deux formes de reconnais-
sance auxquelles nous aspirons tous, mais dans des proportions
très diverses. On pourrait parler à leur propos d’une reconnais-
sance de conformité et d’une reconnaissance de distinction. Ces
deux catégories s’opposent l’une à l’autre : ou bien je veux être
perçu comme diférent des autres, ou bien comme leur sem-
blable. Celui qui espère se montrer le meilleur, le plus fort, le
plus beau, le plus brillant veut évidemment être distingué parmi
tous ; c’est une attitude particulièrement fréquente pendant la
jeunesse. Mais il existe aussi un tout autre type de reconnais-
sance qui est, lui, caractéristique plutôt de l’enfance et, plus tard,
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de l’âge mûr, surtout chez les personnes qui ne mènent pas de


vie publique intense et dont les relations intimes sont stabilisées :
elles tirent leur reconnaissance du fait de se conformer, aussi
scrupuleusement que possible, aux usages et normes qu’elles
considèrent comme appropriés à leur condition. Ces enfants ou
ces adultes se considèrent satisfaits lorsqu’ils s’habillent comme
il convient à leur classe d’âge ou à leur milieu social, lorsqu’ils
peuvent émailler leur conversation de références appropriées,
lorsqu’ils prouvent leur appartenance indéfectible au groupe.
Si par mon travail j’assume une fonction que la société consi-
dère comme utile pour elle, je peux ne pas avoir besoin d’une
reconnaissance de distinction (je ne m’attends pas à ce qu’on me
fasse sans arrêt des compliments) : je me contente parfaitement
de ma reconnaissance de conformité (j’accomplis mon devoir, je
sers mon pays, ou mon entreprise). Pour l’obtenir, je n’ai donc
pas besoin de solliciter, à chaque fois, le regard des autres : j’ai
intériorisé ce regard sous forme de normes et d’usages, éven-
tuellement de snobisme, et ma seule conformité aux règles me
renvoie une image – positive de surcroît – de moi-même ; donc
j’existe. Je n’aspire plus à être exceptionnel mais normal ; le
1- W. James, Principles of Psychology, T. I, Holt, 1904, p. 317.
21
Penser la reconnaissance

résultat est pourtant le même. Le conformiste est en apparence


plus modeste que le vaniteux ; mais l’un n’a pas moins besoin de
reconnaissance que l’autre.
La satisfaction que l’on tire de la conformité aux normes du
groupe explique aussi en grande partie la puissance des senti-
ments communautaires, le besoin d’appartenir à un groupe, un
pays, une communauté religieuse. Suivre scrupuleusement les
habitudes de votre milieu vous procure la satisfaction de vous
sentir exister par le groupe. Si je n’ai rien dont je puisse être ier
dans ma vie à moi, je m’attache avec d’autant plus d’acharne-
ment à prouver ou à défendre la bonne renommée de ma nation
ou de ma famille religieuse. Aucun revers subi par le groupe ne
peut me décourager : un homme n’a qu’une existence et elle peut
être ratée, un peuple a une destinée qui s’étale sur des siècles, les
échecs d’aujourd’hui devenant les annonciateurs des triomphes
de demain.
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Ces deux formes de reconnaissance entrent facilement en


conlit ou forment des hiérarchies mouvantes, dans l’histoire
des sociétés comme dans celle des individus : la distinction favo-
rise la compétition, la conformité est du côté de l’accord. Me
tiendrai-je sagement au bord du trottoir pour me soumettre aux
règles communes et m’accorder ainsi la reconnaissance intérieure
de conformité, ou traverserai-je la rue au milieu des voitures
hurlantes pour provoquer l’admiration de mes copains (une
reconnaissance de distinction, mais qui peut aussi devenir à son
tour reconnaissance de conformité à l’intérieur d’un groupe plus
restreint, celui de notre bande) ? à un certain âge, l’approba-
tion accordée par nos pairs vaut plus que tout, et certainement
plus que la satisfaction tirée de la conformité aux règles générales
de la société. Cette situation est donc porteuse de dangers : on
transgresse facilement la « morale » si l’on peut s’assurer du rire
ou de l’étonnement des témoins. Les crimes accomplis en bande
n’ont souvent pas d’autre source.

les étapes de la reconnaissance


Une autre distinction concerne, non plus les formes de la
reconnaissance, mais son déroulement même. La reconnaissance

22
Sous le regard des autres

comporte, en efet, deux étapes. Ce que nous demandons aux


autres est, premièrement, de reconnaître notre existence (c’est
la reconnaissance au sens étroit) et, deuxièmement, de conir-
mer notre valeur (appelons cette partie du processus la conir-
mation). Les deux interventions sollicitées ne se situent pas au
même niveau : la seconde ne peut avoir lieu que si la première est
déjà réalisée. Que l’on nous dise que ce que nous faisons est bien
implique que l’on ait déjà admis, préalablement, notre existence
même. La conirmation concerne le prédicat d’une proposition,
la reconnaissance son sujet (ou une proposition sous-jacente, qui
a la forme de « X est », une pure proposition d’existence). La
Rochefoucauld est peut-être l’un des premiers à avoir distingué
les deux : « On aime mieux dire du mal de soi-même que de n’en
point parler », écrit-il. A. Smith est également sensible à cette
dualité, à la diférence entre « attention et approbation » et il
nous met déjà en garde : « Être oublié par les hommes ou en être
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désapprouvé sont des choses entièrement diférentes2. »


Réciproquement, l’admiration des autres n’est que la forme
la plus voyante de leur reconnaissance, car elle a trait à notre
valeur ; mais leur haine ou leur agression le sont aussi, bien que
de façon moins évidente : elles attestent non moins fortement
notre existence.
La distinction de ces deux degrés de reconnaissance est essen-
tielle, car ils se trouvent fréquemment dissociés, provoquant
ainsi des réactions spéciiques : on peut être indiférent à l’opi-
nion que les autres ont de nous, on ne peut rester insensible à un
manque de reconnaissance de notre existence même. Comme le
remarque W. James, « il existe des personnes dont l’opinion nous
importe peu et dont nous sollicitons néanmoins l’attention ».
Les psychiatres contemporains distinguent, de même, deux
formes de défaillance dans la reconnaissance, aux implications
toutes diférentes : le rejet, ou manque de conirmation, et le
déni, manque de reconnaissance. Le rejet est un désaccord sur le
contenu du jugement ; le déni, un refus de considérer qu’il y a eu
jugement : l’ofense inligée au sujet est bien plus grave. Le rejet

2- La Rochefoucauld, Maximes, Garnier, 1972, M 138 ; A. Smith, héorie des sentiments


moraux, Éditions d’aujourd’hui, 1982, pp. 50-51.
23
Penser la reconnaissance

est comme la négation grammaticale : celle-ci, touchant au seul


prédicat, implique en fait une conirmation partielle du contenu
de la proposition, celui qui est porté par son sujet.

Être seul, c’est ne plus être


Karl Moritz a bien relevé cette diférence en observant les
efets contraires de la dérision et de la haine3 : « Se sentir ridicule
revient en quelque sorte à se sentir anéanti et rendre quelqu’un
ridicule équivaut presque à porter à son Moi une atteinte mor-
telle qu’aucune autre ofense ne saurait égaler. En revanche, être
haï de tous excepté de soi-même est un état souhaitable, voire
désirable. Une telle détestation générale n’entraînerait pas la
mort du Moi, au contraire : elle l’emplirait d’un sentiment de
bravade qui lui permettrait de survivre des siècles durant et de
clamer sa colère face à un monde de haine. Mais n’avoir pas
d’ami ni même d’ennemi, voilà l’enfer véritable dans lequel un
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être pensant éprouve les tourments de l’anéantissement progres-


sif sous toutes leurs formes. »
La haine de quelqu’un, c’est son rejet : elle peut donc renfor-
cer son sentiment d’existence. Mais ridiculiser quelqu’un, ne pas
le prendre au sérieux, le condamner au silence et à la solitude,
c’est aller bien plus loin : il se voit menacé du néant.
Dostoïevski a fait de la diférence entre ces deux expériences,
le refus de conirmation (rejet) et le refus de reconnaissance
(déni), l’un des principaux thèmes de ses Notes d’un souter-
rain. Le narrateur iévreux de ce récit redoute par-dessus tout
le déni, alors qu’il accepte volontiers le rejet, puisque celui-ci
lui prouve, serait-ce d’une manière peu agréable, son existence.
Il rencontre par exemple un oicier qui feint de ne pas l’aper-
cevoir. Il rêve de se battre avec lui, tout en sachant qu’il serait
facilement vaincu : il le fait non par masochisme, mais parce
que se battre avec quelqu’un implique que celui-ci se soit aperçu
de votre existence. L’oicier, de son côté, ne veut justement pas
y condescendre. Aussi, lorsqu’ils se rencontrent dans la rue et
que le narrateur se met ostensiblement sur son chemin, l’oi-
cier refuse-t-il le conlit : « Il m’a pris aux épaules et, sans un
3- K. Moritz, Anton Reiser, Fayard, 1986, p. 306.
24
Sous le regard des autres

mot d’avertissement ou d’explication, m’a fait changer de place,


puis il est passé, comme s’il n’avait même pas remarqué ma pré-
sence. » La même logique est à l’œuvre dans les relations du nar-
rateur avec ses autres connaissances : pourvu qu’on s’aperçoive de
son existence, il est prêt à accepter les situations les plus humi-
liantes ; les propos les plus insultants valent mieux que l’absence
de reconnaissance. Si l’état d’esclave nous assure du regard des
autres, il devient désirable. L’homme du souterrain – mais en
cela il dit la vérité de tout homme – n’existe pas en dehors de la
relation avec autrui ; or, n’être pas est un mal plus angoissant que
d’être esclave. Se « précipiter dans la société » devient donc pour
lui « un besoin insurmontable » : être seul, c’est ne plus être.
Le sentiment d’humiliation éprouvé dans les deux cas n’est
pas le même. Le rejet peut être bien négocié, soit par une ana-
lyse semblable à celle de l’homme du souterrain, soit par simple
orgueil : que m’importe l’opinion de ces autres que je méprise
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(ces raisins-là sont beaucoup trop verts) ? Il reste vrai pourtant


que certains rejets sont diiciles à vivre. Être ignoré, à son tour,
nous donne l’impression d’être anéantis et provoque la sufoca-
tion.
La reconnaissance, on l’a vu, est une relation asymétrique :
l’agent accorde la reconnaissance, le patient la reçoit ; les deux
rôles ne sont pas interchangeables. Pourtant, on l’a vu aussi,
toutes les autres actions élémentaires apportent en même temps
une reconnaissance secondaire, ou indirecte, due non plus au
regard d’autrui mais au simple fait que nous nous trouvons pris
dans une interaction. Ce fait joue aussi pour la relation de recon-
naissance elle-même : l’agent de la reconnaissance directe reçoit,
par le fait même de jouer son rôle, les bénéices d’une reconnais-
sance indirecte. Se sentir nécessaire aux autres (pour leur accor-
der une reconnaissance) fait qu’on se sent soi-même reconnu.
L’intensité de cette reconnaissance indirecte est, en règle générale,
supérieure à celle de la reconnaissance directe. Dans le ghetto
de Varsovie, raconte un survivant, Marek Edelman, la plus sûre
manière de survivre était de se dévouer à un autre être : « Il fal-
lait avoir quelqu’un sur qui centrer sa vie, quelqu’un pour qui

25
Penser la reconnaissance

se dépenser4. » Le parent qui se dévoue pour son enfant soufre


davantage le jour où il sent que l’enfant n’a plus besoin de lui
que tout au long de la période où il donnait sans avoir l’impres-
sion de rien recevoir en retour. De plus, la reconnaissance indi-
recte échappe à la censure de notre morale, toujours prompte à
condamner celui qui aspire trop ouvertement aux louanges. Être
fort, soutenir, encourager les autres revient en même temps à se
gratiier soi-même ; appeler à l’aide implique qu’on admette sa
vulnérabilité et sa faiblesse : c’est un geste plus diicile quand on
n’est pas un enfant ou un vieillard, un malade ou un prisonnier.
Le choix entre les diférentes modalités de la reconnaissance
ne dépend pas seulement des dispositions ou de la volonté
de l’individu ; certaines sociétés, certaines époques en privilé-
gient une, en excluent une autre. On doit d’abord examiner ici
une question importante : l’aspiration à la reconnaissance est-
elle vraiment universelle ou ne caractérise-t-elle que la société
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occidentale, la seule dont j’ai parlé jusqu’à présent ? Lorsque


Rousseau évoque le « désir universel de réputation, d’honneurs
et de préférences », n’est-il pas en train de projeter les traits de la
société où il vit, ou de celles qui l’ont précédée et préparée, sur la
surface de la planète ? Ne s’agit-il pas là d’une conséquence de ce
que les adeptes d’autres traditions, par exemple du bouddhisme,
ont toujours reproché aux Européens, à savoir leur préoccupa-
tion excessive du bien-être de leur moi ? Et à l’intérieur même de
la civilisation occidentale, cette description ne s’applique-t-elle
pas beaucoup mieux à la vie mondaine et publique qu’à celle,
anonyme et paisible, des gens simples, des enfants qui rient, des
jeunes illes qui rêvent, des pêcheurs à la ligne qui méditent, des
paysans qui labourent la terre ? Enin, dans ce texte décisif pour
la tradition occidentale que sont les Évangiles, n’est-il pas dit
explicitement que nous ne devons pas agir « devant les hommes
pour en être remarqués », « pour tirer gloire des hommes »,
mais en nous contentant de ce que notre Père, « qui voit dans le
secret », saura tout et distribuera les récompenses avec équité ?

4- M. Edelman, Mémoires du ghetto de Varsovie, Éditions du Scribe, 1983, p. 97.


26
Sous le regard des autres

les diverses formes de la reconnaissance


Ce qui est universel, et constitutif de l’humanité, est que
nous entrons dès la naissance dans un réseau de relations inte-
rhumaines, donc dans un monde social ; ce qui est universel est
que nous aspirons tous à un sentiment de notre existence. Les
voies qui nous permettent d’y accéder, en revanche, varient selon
les cultures, les groupes et les individus. Tout comme la capacité
de parler est universelle et constitutive de l’humanité alors que
les langues sont diverses, la socialité est universelle, mais non ses
formes. Le sentiment d’exister peut être l’efet de ce que j’ap-
pelle l’accomplissement, le contact non médiatisé avec l’univers,
comme de la coexistence avec les autres ; celle-ci peut prendre
la forme de reconnaissance ou de coopération, de combat ou
de communion ; enin la reconnaissance n’a pas la même signi-
ication selon qu’elle est directe ou indirecte, de distinction ou
de conformité, intérieure ou extérieure. Le désir de réputation,
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d’honneurs et de préférences, même s’il est omniprésent, ne gou-


verne pas la totalité de notre vie (il illustre l’amour-propre, non
l’idée de la considération) ; c’est simplement lui qui a permis
à Rousseau de comprendre qu’il n’est pas d’existence humaine
sans le regard que nous portons les uns sur les autres.
Il est certain que la question de la reconnaissance sociale ne
se présente pas de la même manière dans une société hiérar-
chique (ou traditionnelle) et dans une société égalitaire, comme
les démocraties modernes (Francis Fukuyama a posé quelques
jalons pour une histoire de la reconnaissance de ce point de vue).
D’une part, dans la première, l’individu aspire davantage à occu-
per une place qui lui a été désignée d’avance (son choix est plus
réduit) ; s’il s’y trouve, il a le sentiment d’appartenir à un ordre
et donc d’exister socialement : le ils de paysan deviendra pay-
san et aura par là même acquis le sentiment d’être reconnu. On
peut donc dire que la reconnaissance de conformité prédomine
ici. Cette place à laquelle on serait prédestiné disparaît dans la
société démocratique, où le choix est, au contraire, théorique-
ment illimité ; ce n’est plus la conformité à l’ordre mais le succès
qui devient le signe de reconnaissance sociale, ce qui est une
situation beaucoup plus angoissante. Cette course à la réussite

27
Penser la reconnaissance

relève de la reconnaissance de distinction. Celle-ci n’est pour-


tant pas inconnue de la société traditionnelle : elle y prend la
forme d’une aspiration à la gloire ou à l’honneur, qui consacrent
ainsi l’excellence personnelle. C’est la voie choisie par les héros
qui aspirent à une attention particulière pour les exploits qu’ils
accomplissent. Dans la société moderne, cette dernière aspira-
tion se transforme aussi : il s’agit maintenant d’une recherche de
prestige. La réussite, aujourd’hui, est une valeur sociale qu’on
s’empresse d’aicher ; mais le prestige ne suscite pas le même
sentiment de respect que la gloire (on envie les personnes les
plus prestigieuses, telles les vedettes de la télévision, plus qu’on
ne les respecte).
D’un autre côté, la société égalitaire accorde une dignité égale
à tous (c’est l’égalité des anciens esclaves, dirait Hegel), ce que la
société traditionnelle, qui ne se fonde pas sur la notion d’indi-
vidu, ne fait pas du tout. En somme, la société traditionnelle
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favorise la reconnaissance sociale, alors que la société moderne


accorde à tous ses citoyens une reconnaissance politique et juri-
dique (tous ont les mêmes droits, ce qui contraste avec le sys-
tème des privilèges régissant les sociétés hiérarchiques) en même
temps qu’elle met en valeur la vie privée, afective et familiale. Il
reste que le besoin de reconnaissance est, lui, toujours aussi fort.
On entend souvent de nos jours des hommes politiques for-
muler l’idéal d’une société où l’on travaillerait moins pour avoir
plus de temps libre et jouir de davantage de loisirs. Mais une
telle idée suppose une conception hédoniste de l’homme, ani-
mal consommateur de plaisirs, qui est loin de la vérité. Il n’est
pas du tout sûr que les loisirs et le désœuvrement soient pro-
pices à l’épanouissement de la personne. Les facilités de vie ne
pèsent pas lourd à côté de l’empêchement d’exister. Les êtres
humains aspirent à des reconnaissances symboliques ininiment
plus qu’ils ne recherchent la satisfaction des sens, et ils sont prêts
à sacriier leur vie, remarquait déjà A. Smith, pour une chose
aussi dérisoire qu’un drapeau. Dans le travail, l’individu obtient
non seulement un salaire lui permettant de subsister, mais aussi
un sentiment d’utilité, de mérite, auquel viennent s’ajouter les
plaisirs de la convivialité ; il cherche à exister, plus encore qu’à

28
Sous le regard des autres

vivre. Il n’est pas certain qu’il retrouve tout cela dans le loisir :
personne n’y a besoin de lui, les rapports humains qui s’y nouent
sont dépourvus de toute nécessité. Le repos physique peut être le
bienvenu, mais l’absence de reconnaissance engendre l’angoisse.
Donner sens et agrément au travail lui-même est sans aucun
doute plus utile que de multiplier les loisirs.
Quelles que soient les formes de la reconnaissance, une de ses
caractéristiques premières ne doit pas être oubliée : la demande
étant par nature inépuisable, sa satisfaction ne peut jamais être
complète ou déinitive. Avec la meilleure volonté du monde, les
parents ne peuvent occuper tout le temps de veille du nourris-
son : d’autres êtres les sollicitent, à côté de lui, et puis eux-mêmes
ont besoin d’autres sortes de reconnaissance, et non pas seule-
ment de celle que leur accorde, indirectement, leur bébé. Du
reste, celui-ci élargit rapidement le rayon de son avidité : il n’y a
pas que les parents qui doivent lui accorder toute leur attention,
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il y a aussi les visiteurs ; de proche en proche, il fait appel au


monde entier. Pourquoi y aurait-il des personnes qui lui refuse-
raient leur regard ? L’appétit de la reconnaissance est désespérant.
Comme le remarque plaisamment Sigmund Freud à l’occasion
de son quatre-vingtième anniversaire, « on peut tolérer des quan-
tités ininies d’éloges5 ». Même la reconnaissance de conformité,
plus paisible que celle procurée par la distinction, exige qu’on
en recommence quotidiennement la poursuite. Notre incomplé-
tude est donc non seulement constitutive, elle est aussi inguéris-
sable (autrement on serait « guéri », aussi, de notre humanité)6.

Tzvetan Todorov

5- W. Jones, Sigmund Freud, T. III, he Hogarth Press, 1957, p. 204.


6- Le texte qui précède reprend des éléments extraits de l’ouvrage de T. Todorov, La Vie
commune. Essai d’anthropologie générale, Seuil, 1995, chap. III, pp. 95-109.
29
LA RECONNAISSANCE
AU CŒUR DU SOCIAL

L e terme « reconnaissance » n’appartient ni au vocabulaire


politique traditionnel, ni au vocabulaire classique des
sciences humaines. Pourtant, il s’est récemment imposé autant
comme sujet de préoccupation collective que dans les théories
philosophiques, sociologiques et psychosociales. Sur la scène du
travail et celle de l’exclusion notamment, la théorie de la recon-
naissance permet de prendre en charge des problèmes sociaux et
politiques fondamentaux.
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Constatons tout d’abord que diférents débats politiques


mettent aujourd’hui le thème de la reconnaissance en jeu :
reconnaissance des génocides, de la participation de l’État fran-
çais aux épisodes sombres de l’esclavage et la colonisation, ou du
couple homosexuel dans le cadre des débats concernant le Pacs,
le mariage homosexuel et l’homoparentalité. En outre, des luttes
sociales sont apparues qui revendiquent de la reconnaissance
plutôt que des droits ou des augmentations salariales (celles des
inirmières au début des années 1990). La question brûlante du
« mépris » et les revendications de « respect » qui y sont associées
dans les quartiers populaires s’inscrivent manifestement dans
une problématique de reconnaissance. Enin, les luttes pour la
défense ou la préservation d’identités collectives, de cultures ou
de langues minoritaires ou régionales sont parfois présentées
comme des luttes pour la reconnaissance.
Il est clair qu’au travers de ces diférents sujets de préoccupa-
tion collective, le terme de reconnaissance n’est pas toujours pris
au même sens. Dans certains cas, reconnaître signiie admettre
que quelque chose a eu lieu, dans d’autres admettre la légitimité
d’une revendication ou, inversement, concéder qu’une reven-
dication n’est pas fondée (voire avouer un tort). Dans d’autres

30
La reconnaissance au cœur du social

situations encore, le terme de reconnaissance fait référence à


l’image positive ou négative qu’autrui, ou la société elle-même,
peut renvoyer à des individus. Enin, il peut se dire non pas
seulement de la valeur de l’être ou des actes d’un individu, mais
aussi de ces entités collectives que sont les cultures, les langues,
les religions, les coutumes, les usages sociaux, etc. Le terme de
reconnaissance reçoit donc des signiications diférentes1 et,
d’une certaine manière, c’est l’une des explications de sa force.
Le fait qu’un même terme permette de désigner autant de pro-
blèmes brûlants produit un efet de légitimation de son usage.
La circulation sociale du signiiant à travers diférents sujets de
préoccupation collective contribue à convaincre que la question
de la reconnaissance désigne un problème politique digne d’at-
tention.

les sciences humaines et la reconnaissance


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Tournons-nous maintenant vers les sciences humaines. Le


terme de reconnaissance y fait depuis longtemps l’objet d’usages
qui privilégient telle ou telle des signiications qui viennent
d’être mentionnées.
En philosophie, Hegel notamment est resté célèbre pour un
chapitre de Phénoménologie de l’esprit (1807) traitant de la lutte
qu’engagent deux individus pour faire reconnaître l’un à l’autre
leur liberté. On sait qu’ils entrent ainsi dans un conlit qui peut
prendre la forme d’une lutte à mort et conduire à l’instauration
de la domination du serviteur par le maître. Dans ce contexte,
le terme de reconnaissance renvoie principalement au fait que le
savoir que j’ai de ma propre valeur dépend d’autrui. Ce célèbre
chapitre it l’objet de nombreuses interprétations, dont la plus
connue est celle d’Alexandre Kojève. Dans une analyse tout
aussi intéressante qu’abusive, il considérera cette « dialectique
du maître et de l’esclave » comme la clef de la philosophie hégé-
lienne2.

1- P. Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Stock, coll. « Les Essais », 2004.
2- F. Fischbach, Fichte et Hegel, la reconnaissance, Puf, 1999.
31
Penser la reconnaissance

En sociologie aussi, le concept de reconnaissance a pu être


mobilisé de diférentes manières, comme par exemple lorsque
Pierre Bourdieu considère les luttes entre groupes sociaux comme
des luttes de reconnaissance, à savoir des afrontements symbo-
liques visant à imposer à l’ensemble de la société sa vision du
monde en vue d’améliorer sa place dans la société. Cependant,
ce n’est que dans une période récente que les sciences humaines
ont donné une ampleur plus large à la question de la recon-
naissance. Elles ne se sont plus contentées de faire usage d’un
concept de reconnaissance, mais elles ont construit de véritables
théories de la reconnaissance. Deux approches contemporaines
tout particulièrement méritent d’être mentionnées à ce propos :
celle de Charles Taylor, qui s’inscrit dans le cadre d’une rélexion
philosophique sur les rapports de la justice et de l’identité, mar-
quée par des expériences politiques canadiennes, et celle d’Axel
Honneth qui prolonge quant à elle le projet de l’école de Franc-
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fort, indissociablement philosophique et sociologique, d’une


théorie critique de la société.

Diférence culturelle et droits universels


Comme l’explique C. Taylor, toute la culture politique
moderne tourne autour d’une exigence de reconnaissance éga-
litaire. Alors que la société féodale se caractérisait par une hié-
rarchie attribuant aux individus un prestige diférent en fonction
de leur naissance, les principes politiques qui trouvent leurs ori-
gines dans les révolutions française et américaine airment l’égale
dignité des hommes. Toute la question est de savoir où situer
cette dignité égale. N’est-elle relative qu’à l’ensemble des droits
universels qui s’attachent à l’exercice de la liberté individuelle,
comme semblent le suggérer les textes constitutionnels des deux
révolutions française et anglaise, et comme le soutiennent encore
aujourd’hui tous ceux qui s’inscrivent dans la tradition du libé-
ralisme politique ? Ou bien faut-il également admettre que les
individus ont un droit à faire reconnaître la dignité de ce qui les
rend diférents les uns des autres, étant donné que la garantie
juridique des libertés peut perdre tout sens si des valeurs fonda-
mentales inscrites dans des cultures, des langues et des mœurs

32
La reconnaissance au cœur du social

ne sont pas reconnues ? S’il convient de retenir la seconde de


ces deux options, c’est, selon C. Taylor, parce que le mépris de
la diférence culturelle produit des formes d’oppression tout
aussi graves que la violation des droits universels. Il faut donc
admettre selon lui la légitimité de principe des revendications
de reconnaissance de la diférence. Mais cela n’implique pas que
dans les faits, toute reconnaissance de la diférence soit légitime.
Elle ne peut l’être qu’à condition d’être compatible avec les exi-
gences de reconnaissance universelle de la dignité. Et c’est en ce
sens que C. Taylor peut écrire que « la politique de la diférence
croît organiquement à partir de la politique de la dignité uni-
verselle3 ».
Telle qu’elle est utilisée par C. Taylor, la notion de « politique
de reconnaissance » voit son sens déini par une rélexion sur les
politiques de la diférence, et cela dans le cadre du débat du libé-
ralisme et du communautarisme. Par reconnaissance, il faut alors
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entendre formes de représentation publique de ce qui constitue


la valeur d’une diférence. La diférence est ici entendue prin-
cipalement comme une diférence culturelle, en référence à la
situation canadienne de la culture minoritaire des peuples natifs
et de la langue minoritaire des Québécois.
Mais l’idée de politique de la diférence pourrait bien sûr être
entendue en un sens plus large. L’exigence de reconnaissance de
la diférence peut en efet concerner les traits spéciiques d’autres
groupes sociaux, qu’ils soient issus de l’esclavage ou de l’émigra-
tion, ou déinis par un statut social inférieur (comme les femmes),
ou par une orientation sexuelle minoritaire (homosexuel(le)s et
transsexuels). Comme le montre Nancy Fraser, les dominations
spéciiques dont ces groupes font l’objet ne peuvent être com-
prises et critiquées adéquatement tant qu’elles sont conçues sui-
vant le seul modèle de la privation des droits universels et de
l’inégalité économique ; elles doivent également être décrites en
termes d’inégalité de statut, ou d’inégalité de reconnaissance4.

3- C. Taylor, Multiculturalisme. Diférence et démocratie, Aubier, 1994.


4- N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et distribution, La Découverte,
2005.
33
Penser la reconnaissance

coniance en soi, respect de soi, estime de soi


Cependant, si l’on en croit A. Honneth, la question de la
reconnaissance pose un problème beaucoup plus général que
celui des revendications politiques relatives à la diférence : l’en-
semble de nos rapports à autrui est traversé par des attentes de
reconnaissance. En efet, l’image positive que nous pouvons avoir
de nous-mêmes dépend du regard, des jugements et des compor-
tements d’autrui à notre égard. C’est la raison pour laquelle nous
restons toujours en attente de reconnaissance dans les interac-
tions sociales5. Pour préciser le sens de cette thèse, A. Honneth
met en rapport trois formes de reconnaissance avec trois formes
de rapport positif à soi, eux-mêmes distribués dans trois sphères
sociales distinctes. La première sphère est celle de l’intimité. La
reconnaissance y passe par l’amour et l’amitié, lesquels rendent
possible la « coniance en soi », c’est-à-dire la conscience de la
qualité de notre propre existence d’êtres de désirs et de besoins.
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La deuxième sphère porte sur les relations juridiques. La recon-


naissance dépend alors des droits qui nous sont attribués et per-
mettant le « respect de soi », à savoir la certitude de la valeur de
notre liberté. La dernière sphère concerne la contribution de nos
activités individuelles au bien de la société. La reconnaissance y
a pour conséquence l’« estime de soi », entendue la conviction
de la fonction sociale de notre activité. Ces sphères institution-
nelles déinissent également des formes particulières de déni de
reconnaissance dont A. Honneth s’emploie à montrer qu’elles
sont cœur de l’expérience de l’injustice6.
Il existe en efet un lien essentiel entre la question de la jus-
tice sociale et celle du respect. Du point de vue de la théorie
de la reconnaissance, l’expérience de l’injustice sociale est tou-
jours une expérience du mépris social, et, inversement, l’exi-
gence de respect (lorsqu’elle répond à une situation de déni de
reconnaissance institutionnalisé) peut être considérée comme
une demande de justice sociale. Est-il si étonnant qu’en France
la question du respect se soit constamment développée dans
5- A. Honneth, « Reconnaissance », in M. Canto-Sperber, Dictionnaire d’éthique et de
philosophie morale, Puf, 2001.
6- A.  Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, Cerf, 2000. Voir aussi l’article de
C. Halpern, p. 12.
34
La reconnaissance au cœur du social

l’espace public ces quinze dernières années, durant lesquelles les


inégalités, la précarité et les discriminations se sont globalement
accrues7 ?
C’est tout un programme de recherche en sociologie (Quelles
sont les attentes normatives associées aux diférentes institutions
et les réactions des individus à leur insatisfaction ? Les condi-
tions d’émergence d’un sentiment d’injustice ? Les diférentes
répercussions pratiques d’un tel sentiment ?) et en psychologie
sociale (Quelles sont les conséquences sur l’identité personnelle
des relations intersubjectives dévalorisantes ou disqualiiantes ?
Quels sont les modes du rapport à soi qui résultent de l’absence
de support social ?) qui est ouvert par la théorie de la reconnais-
sance. Le travail et l’exclusion comptent parmi les principaux
champs où la fécondité de ce programme s’est trouvée conir-
mée.
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le déni de reconnaissance
On doit à Christophe Dejours d’avoir souligné toute l’impor-
tance de la reconnaissance interindividuelle dans l’activité pro-
fessionnelle. Tout travail étant générateur de soufrance, celui-ci
ne peut remplir une fonction psychique positive pour l’individu
qu’à condition qu’il parvienne à transformer cette soufrance en
plaisir. La reconnaissance par les collègues et la hiérarchie joue
un rôle non négligeable à cette in. Mais la reconnaissance de la
réalité et de l’utilité du travail conditionne également la coordi-
nation des diférentes activités ; la dimension coopérative du tra-
vail dépend donc aussi de la reconnaissance. Si les composantes
psychologiques et sociologiques de l’activité de travail font inter-
venir une problématique de reconnaissance, C. Dejours montre
également que le sentiment d’injustice est souvent référé par les
salariés à un manque de reconnaissance8. à l’heure où le nou-
veau management utilise la promesse de reconnaissance comme
une technique de gestion du personnel, voire de domination,
la question de la reconnaissance devient brûlante, et exige sans
7- E. Renault, Mépris social. Éthique et politique de la reconnaissance, Éditions du Passant,
2000.
8- C. Dejours, Le Facteur humain, 4e éd., Puf, coll. « Que sais-je ? », 2005, et Travail,
usure mentale, nouv. éd., Bayard, 2000.
35
Penser la reconnaissance

doute de distinguer reconnaissance véritable et « reconnaissance


comme idéologie9 ».
A. Honneth montre que le déni de reconnaissance peut
induire sentiment d’injustice et luttes collectives contre l’injus-
tice en chacune des trois sphères de reconnaissance : la théorie
de la reconnaissance propose ainsi diférentes hypothèses pour
la sociologie des mouvements sociaux10. De plus, le déni de
reconnaissance produit également des lésions de l’identité para-
lysantes ou déstructurantes, fait conirmé par les études psycho-
sociales sur l’exclusion et la grande précarité. Qu’elles soient
désignées par les notions de précarité ou de désailiation, les
situations d’exclusion semblent marquées tout à la fois par une
perte des appuis sociaux de l’existence (perte de reconnaissance
stable et valorisante) et une insertion dans des relations sociales
dépréciatives (reconnaissance dévalorisante ou stigmatisante).
Ces deux types de reconnaissance insatisfaisante pèsent déjà sur
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le chômeur de longue durée, victime tout à la fois d’un rétré-


cissement et d’une fragilisation de ses relations sociales valori-
santes (travail, famille, cercles relationnels divers), et de difé-
rentes formes de stigmatisation liées aux représentations sociales
du chômage et aux modalités des interactions avec les services
sociaux. Dans la grande précarité, l’efet de ces deux formes de
reconnaissance dépréciative est plus fort encore : le clochard vit
dans une constante insécurité sociale et dans une confrontation
permanente avec l’humiliation et la violence extrême.
Dans de telles situations, les diicultés rencontrées par les
individus tiennent notamment au fait que le rapport positif à
soi dépend, pour une large part au moins, de la reconnaissance
interindividuelle. Absence de reconnaissance et reconnaissance
dépréciative peuvent provoquer cette fragilisation du rapport
positif à soi, couramment désignée par la catégorie de « mal-
être », mais peuvent également induire un rapport négatif à soi
comme dans les situations d’intériorisation de la honte, voire
une destruction du rapport à soi. Ne parle-t-on pas du mal-être
des populations exclues et marginalisées ? Le chômage de longue
9- A. Honneth, « Anerkennung als Ideologie », WestEnd, vol. I, n° 1, 2004.
10- E.  Renault, L’Expérience de l’injustice. Reconnaissance et clinique de l’injustice, La
Découverte, 2004.
36
La reconnaissance au cœur du social

durée ne conduit-il pas de nombreux individus à s’attribuer


la responsabilité de la situation dans laquelle ils se trouvent, à
s’identiier eux-mêmes à des « ratés » ou à des « bons à rien » ? Et
chez le SDF en situation d’extrême précarité, n’observe-t-on pas
des conduites marquées par une perte totale de pudeur, voire de
sentiment de soi, face à laquelle l’automutilation peut apparaître
comme une tentative de réappropriation11 ?

Emmanuel Renault
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11- Ibid.
37
Penser la reconnaissance

Taylor ou le droit à la diférence


Faut-il reconnaître des droits aux minorités culturelles ? Le débat fait
rage. Pour Charles Taylor, l’universalisme est en réalité porteur de discri-
minations.
Outre-Atlantique, un litige oppose depuis quelques décennies libéra-
lisme et communautarisme. Le libéral soutient que dans les discussions
relatives à la justice, seuls les droits universels attachés à la liberté indivi-
duelle doivent être pris en considération. Le communautariste airme au
contraire qu’il est impossible de déterminer ce qui rend une société juste
sans se référer aux valeurs partagées par des groupes sociaux déterminés.
Contrairement à ce que suggèrent les diférentes caricatures qui en sont
données en France, la position communautariste ne consiste aucunement
à revendiquer pour certaines communautés le privilège de se soustraire aux
exigences universelles de droit pour perpétuer diférentes formes d’inéga-
lité et de domination. Elle défend plutôt l’idée que les exigences de liberté
et d’égalité universelles ne peuvent conserver leur sens que si les valeurs
constitutives des identités collectives ne font pas l’objet de dévalorisation
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ou de disqualiication.
Selon Charles Taylor, la position libérale s’avère insuisante au vu
même de ses objectifs. Tout d’abord, elle semble incapable de protéger
la liberté qu’elle croit garantir. En efet, celle-ci n’est pas seulement mise
en danger par les violations explicites des droits universels, mais aussi par
l’oppression dont sont victimes tous ceux qui s’identiient à des valeurs
socialement méprisées ou disqualiiées. La position libérale ne peut pas non
plus garantir ce qu’elle présente comme un autre de ses buts principaux :
la constitution de l’espace politique comme une instance de neutralisation
de l’afrontement des options morales et religieuses divergentes. C’est en
efet un fait peu contestable que chaque société donne une interprétation
particulière des principes universels dont elle se réclame. Une telle interpré-
tation relète toujours la culture du groupe social dominant, et implique
donc toujours une certaine forme de dévalorisation, voire d’exclusion, des
individus dont les croyances appartiennent à d’autres ensembles culturels :
« Par conséquent, la société prétendument généreuse et aveugle aux dif-
férences est non seulement inhumaine (parce qu’elle supprime les identi-
tés), mais hautement discriminatoire par elle-même, d’une façon subtile
et inconsciente. » (C. Taylor, Multiculturalisme. Diférence et démocratie,
Aubier, 1994)

E.R.
la reconnaissance
Dans la sPHère PUBliQUe

– La reconnaissance au travail (J.-P. Brun)


– La question de la dignité (J. Ion)
– Les conlits sociaux sont des luttes pour la
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reconnaissance (Rencontre avec A. Honneth)


– Les dilemmes de la justice sociale
(Rencontre avec N. Fraser)
– À propos de Reconnaissance et redistribution,
de N. Fraser (C. Halpern)
– La recherche de la notoriété en politique (P. Braud)

39
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LA RECONNAISSANCE
AU TRAVAIL

L a demande de reconnaissance est devenue une compo-


sante essentielle de la vie au travail. Elle touche toutes
les organisations, privées ou publiques, et toutes les professions,
du bas en haut de la hiérarchie. Elle prend la forme de reven-
dications de salaires, de statuts, mais aussi d’une demande plus
générale et plus difuse qui porte sur la personne elle-même, le
« respect » et la dignité que chacun estime dus.
Que se cache-t-il donc derrière cette notion de reconnais-
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sance ? De quoi parle-t-on ? Objet insaisissable car multidimen-


sionnel, elle est à la fois individuelle et collective, quotidienne
et ritualisée ; elle concerne autant la personne que le travail ; elle
peut être inancière ou « symbolique ». La pratique de la recon-
naissance doit prendre en compte toutes ces dimensions.
Pour s’intégrer dans une organisation, toucher concrète-
ment la vie des employés, des gestionnaires et des dirigeants, elle
doit donc s’inscrire au sein d’une culture organisationnelle et
se fondre dans les pratiques courantes de gestion des ressources
humaines et d’organisation du travail.

Quatre dimensions principales


L’analyse scientiique de la reconnaissance fait apparaître
quatre dimensions principales.
• reconnaître la personne : une conception existentielle. La
conception humaniste et existentielle s’intéresse aux personnes
en tant qu’êtres singuliers. Dans cette optique, la reconnaissance
porte sur l’individu et non sur l’employé. Cette reconnaissance
s’adresse à Éric, Stéphanie, Mme T. et non au « responsable mar-
keting » ou à « la comptable ».

41
La reconnaissance dans la sphère publique

• reconnaître les résultats : l’approche comportementale.


Cette approche s’intéresse aux résultats efectifs, observables,
mesurables et contrôlables du travail. Elle suppose implicite-
ment que l’individu agisse en vue de résultats positifs qui sont
le moteur de son activité. La reconnaissance au travail est donc
considérée comme une récompense. Le salaire à la pièce, l’inté-
ressement aux bénéices, la commission, la prime sont les appli-
cations directes de cette reconnaissance instrumentale.
• reconnaître l’efort : la perspective subjective. Les résultats
ne sont pas forcément proportionnels aux eforts fournis. Dans
un marché déprimé, les salariés peuvent redoubler d’eforts sans
que les résultats suivent. Cette conception de la reconnaissance
porte sur l’efort, l’engagement et les risques encourus. Elle prend
en compte les motivations et l’équilibre psychique de l’individu,
ses plaisirs et ses peines. Ici la reconnaissance, indépendante des
résultats inaux se vit surtout dans le registre du symbolique.
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• Reconnaître les compétences : la perspective éthique. Elle


s’intéresse aux compétences de l’individu, aux responsabilités
individuelles, au souci qu’il porte à autrui, etc. La qualité de la
relation est mise en avant. Cette conception éthique (qui consti-
tue la base théorique sous-jacente à la reconnaissance de la pra-
tique de travail) prend aussi en compte les valeurs et les principes
moraux qui guident une organisation, qu’il s’agisse de l’égalité,
de la justice ou de la responsabilité sociale.
Ces quatre grandes approches de la reconnaissance peuvent
être positionnées selon un schéma d’ensemble distribué de la
personne jusqu’au résultat en passant par le processus de travail.

42
La reconnaissance au travail

De l’importance des rétributions symboliques


Chacune de ces approches de la reconnaissance est reliée à des
pratiques diférentes qui portent chacune sur une des facettes du
travail ou des personnes.
• La reconnaissance existentielle, qui s’intéresse à la per-
sonne ou au collectif de travail, s’exprimera en termes de rela-
tions : saluer ses collègues lors de l’arrivée le matin, consulter les
salariés avant de prendre une décision, les tenir au courant des
décisions prises, de l’évolution de l’entreprise. En somme valo-
riser tout ce qui respecte le salarié comme une personne impor-
tante dans l’organisation.
• La reconnaissance de la pratique porte principalement
sur la manière d’exécuter le travail, qu’il s’agisse des comporte-
ments, des compétences ou des qualités professionnelles du ou
des travailleurs. En termes concrets, cela suppose de souligner la
qualité d’un travail bien fait, pas simplement d’évoquer les pro-
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blèmes, mais aussi de valoriser les dimensions cachées du travail


comme la créativité, l’innovation ou l’autonomie. C’est le para-
doxe du travail autonome : la personne travaille seule ; elle n’est
plus sous le contrôle d’un responsable qui lui dicte sa conduite,
mais n’a plus de retour positif. Et son interlocuteur ne voit pas
l’importance du travail qu’elle efectue : « Ils ne se rendent pas
compte. »
• La reconnaissance de l’investissement (qui s’intéresse
aux eforts consentis indépendamment des résultats obtenus) va
se traduire par exemple par des remerciements pour les eforts
accomplis. S’il s’agit de l’investissement dans un projet, on
coniera au salarié des responsabilités plus grandes. De ce point
de vue, la logique de la délégation peut être signe de reconnais-
sance et de coniance.
• La reconnaissance des résultats porte principalement sur
le produit inal : rendement, travail accompli. Ici, les modes de
reconnaissance sont plus concrets et plus directs. Que ce soit
sous forme de prime au rendement, de rétribution symbolique
en termes de statut ou parfois même de courrier personnalisé
envoyé pour souligner que l’objectif a été atteint ou de « pot »
après la in d’un projet, les gratiications sont les bienvenues.

43
La reconnaissance dans la sphère publique

La grande majorité des études scientiiques appuient l’idée


que le besoin de reconnaissance est éprouvé par une part impor-
tante de la main-d’œuvre, quel que soit le statut de l’employé ou
le secteur économique. La reconnaissance au travail est un élé-
ment essentiel pour préserver et construire l’identité des indivi-
dus, donner un sens à leur travail, favoriser leur développement
et contribuer à leur santé et à leur bien-être. Elle constitue éga-
lement une alternative constructive aux approches managériales
orientées vers le contrôle et la surveillance.
L’importance de la reconnaissance pour les salariés suppose
une meilleure compréhension de ses dimensions. Les pratiques
de reconnaissance sont en efet très défaillantes dans les organi-
sations.
La reconnaissance est d’abord une réaction constructive au
sens où elle crée un lien à la fois personnalisé, spéciique et à
court terme. Elle s’exprime dans les rapports humains au quoti-
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dien. Il s’agit aussi d’un jugement posé sur la contribution de la


personne, tant en matière de pratique de travail que d’investisse-
ment personnel et de mobilisation. Elle représente un jugement
porté sur la pratique professionnelle des travailleurs (reconnais-
sance de la pratique de travail) ainsi que sur l’engagement per-
sonnel et la mobilisation collective (reconnaissance de l’inves-
tissement dans le travail). Elle consiste en une évaluation et une
célébration des résultats produits par les employés et valorisés
par l’organisation (reconnaissance des résultats). La reconnais-
sance doit se pratiquer sur une base régulière ou ponctuelle, avec
des manifestations formelles ou informelles, individuelles ou
collectives, privées ou publiques, monétaires ou non.

Jean-Pierre Brun
LA QUESTION
DE LA DIGNITÉ

T oxicomanes, prostitué(e)s, malades mentaux, malades


du sida, SDF, chômeurs, gens du voyage, sans-papiers,
etc. : depuis plusieurs années, que ce soit dans des actions locales
ou lors de manifestations nationales, des acteurs habituellement
exclus de l’espace public se mobilisent. Autant de collectifs déi-
nis souvent par ce qui leur fait défaut (les « sans ») et semblait les
condamner à l’inexistence sociale. Longtemps, d’ailleurs, beau-
coup de ces catégories furent qualiiées par les politologues de
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« groupes à faibles ressources », signiiant moins par là leur pré-


carité économique que le peu de moyens cognitifs, relationnels,
sociaux dont ils pouvaient disposer pour faire entendre publi-
quement leur voix. Or, aujourd’hui, seuls ou plus souvent au
sein de collectifs pouvant associer des militants politiques, des
intellectuels, des travailleurs sociaux, des personnalités média-
tiques, réunis dans ce que Lilian Matthieu appelle des « mobili-
sations improbables1 », ils réussissent à se faire entendre.
Un double mouvement anime ces collectifs : d’une part, une
guérilla législative pour faire reconnaître ou conquérir des droits,
d’autre part, une lutte pour la reconnaissance publique. C’est ce
second aspect qui nous intéressera ici2.

1- L. Mathieu, Mobilisations de prostitués, Belin, 2001.


2- Ce très court texte reprend de façon très sommaire les analyses développées dans deux
ouvrages : Militer aujourd’hui, avec S. Franguiadakis et P. Viot, Autrement, 2005, et
Politiques de l’individualisme, avec P. Corcuf et F. de Singly, Textuel, 2005, ainsi que dans
le chapitre « Engagements publics et citoyennetés », de l’ouvrage collectif Les Enjeux
de la reconnaissance des minorités. Les igures du respect, A. Belbarhi (dir.) L’Harmattan,
2008, pp. 21-32. Depuis la première publication du présent article, ces analyses ont été
développées dans S’engager dans une société d’individus, Armand Colin, 2012, notamment
dans le ch. 4 « Liberté, égalité, dignité ? ».
45
La reconnaissance dans la sphère publique

« la transformation d’un pâtir en agir3 »


Soit par exemple l’action des associations de défense de
malades ou de handicapés. Ces associations (pensons à l’Adapei,
l’Association des amis et parents de personnes handicapées ou
encore à l’APF, l’Association des paralysés de France) ne datent
pas d’aujourd’hui et l’originalité des mobilisations actuelles tient
à deux caractéristiques. D’abord, elles sont moins souvent le fait
d’associations de parents que de celles des intéressés eux-mêmes.
Ensuite, en tant que collectifs de patients – il vaudrait mieux
dire d’usagers tant précisément ils n’entendent pas subir –, elles
interviennent publiquement en s’adressant non seulement aux
pouvoirs publics mais aussi à l’opinion d’une manière qui met
directement en cause et en scène ces identités de patients. Elles
se démarquent en ce sens des associations qui, animées elles aussi
par des patients, agissent au contraire sans publicité et en insis-
tant sur l’anonymat de leurs membres (par exemple, les alcoo-
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liques anonymes).
De manière générale, les groupements récents font de leur
manifestation publique un élément important de leurs actions.
Ces mobilisations sont pourtant loin d’être toutes semblables.
Notamment, elles hésitent entre deux visées, que l’on peut d’ail-
leurs rencontrer successivement dans une même association.
Au nom de l’intégration, l’action associative peut avoir pour
objectif la « déstigmatisation » de la « victime » pour qu’elle ne
soit plus traitée comme un être à part, puisque « ça peut arriver à
tout le monde » : concernant les malades atteints du sida, c’est le
cas d’Aides, pour qui la restauration des liens passe par une mise
en réserve de l’identité (avec, par exemple, un principe de secret
sur le statut sérologique et sur l’orientation sexuelle).
Mais, cette position victimaire peut également être combat-
tue, et se voit alors au contraire airmée et revendiquée la spé-
ciicité identitaire des personnes concernées. Ainsi, Act Up va
mettre l’accent sur la visibilité des victimes de l’épidémie. Selon
elle, la posture distanciée de la condition des malades ou d’ho-
mosexuels touchés par le sida, adoptée par les associations de

3- Expression empruntée à M. Péroni, in J. Ion et M. Péroni (dir.), Engagement public et


exposition de la personne, L’Aube, 1997.
46
La question de la dignité

première génération, aurait contribué à les rendre invisibles à un


niveau proprement politique, renforçant ainsi leur exclusion et
leur stigmatisation. Pour réhabiliter la dignité des malades stig-
matisés socialement, Act Up met en œuvre une théâtralisation
politique de l’« identité blessée » ain de substituer au paria le
citoyen acteur de la sphère politique4.
Ce processus de retournement du stigmate est aujourd’hui
en vigueur dans de nombreux autres collectifs, tels les usagers
de la psychiatrie, les toxicomanes, mais également les sans-
logis, les sans-papiers, les sans-emploi5. Ceux tenus pour muets
s’approprient ce terme privatif – « sans » – pour en faire une
auto appellation ain de défendre leur cause et revendiquer une
reconnaissance sociale. Dans tous ces collectifs, sont à l’œuvre
des luttes pour la visibilité, pour acquérir droit de cité, aux deux
sens de ce terme, c’est-à-dire droit à se voir reconnus à travers
une appellation, et droit à pouvoir intervenir en tant que tels
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dans les afaires de la cité.

Du « je » universel au « je » singulier
Ces luttes, pour beaucoup d’entre elles, dans la mise en
œuvre même du retournement du stigmate, sont conduites à
faire aichage de l’intime du sujet et à ne pas écarter la mise en
scène des afects dans le cours même de l’action : témoignages,
exposition publique des émotions font partie des modalités
d’intervention et de publicisation de ces causes. Elles rompent
ainsi avec ce qui a longtemps été le modèle du militantisme en
France, à savoir une séparation radicale entre le privé et le public,
héritée des Lumières. Pendant très longtemps, l’engagement a en
efet été marqué par un idéal du citoyen, être de raison, détaché,
au moins en principe, de ses appartenances communautaires et
de sa propre histoire. Le « vrai » militant, même ancré dans des
4- Sur les mouvements de patients, voir notamment J. Barbot, Les Malades en mouvements.
La médecine et la science à l’épreuve du sida, Balland, 2002, N. Dodier, Leçons politiques
de l’épidémie de sida, EHESS, 2003, et M. Callon, Le Pouvoir des malades. L’AFM et la
recherche, Presses de l’École des mines, 1999.
5- Sur ce sujet, voir J. Siméant, La Cause des sans-papiers, Presses de Science Po, 1998,
C. Péchu, « Quand les “exclus” passent à l’action. La mobilisation des mal logés », Politix,
n° 34, 1996, et D. Demazière et M.-T. Pignoni, Les Chômeurs : du silence à la révolte,
Hachette, 1999.
47
La reconnaissance dans la sphère publique

solidarités de quartier ou de métier, était porteur anonyme de la


cause, sans qualité propre, respecté à travers son identiication à
une morale supérieure. Or voilà que le militant prend des cou-
leurs : le sujet anonyme cède progressivement la place à un être
de chair responsable. Le moi n’est plus haïssable ; il se trouve
même valorisé au sein même des mobilisations. Être militant
n’implique plus forcément de laisser son identité individuelle et
ses émotions à la porte de l’organisation.
Simultanément, le politique n’apparaît plus comme le débou-
ché naturel des luttes sociales ou associatives. Dans la hiérarchie
militante implicite, il n’est plus le couronnement d’une carrière.
Ce sont plutôt les élus qui viennent chercher dans ladite « société
civile » légitimité à leur action. Le politique déborde ses propres
scènes tandis que le privé s’expose dans l’espace public, où cha-
cun entend voir reconnue et respectée son identité, individuelle
et/ou collective. Comment comprendre non pas la nouveauté
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mais la place nouvelle prise par ce type de luttes aujourd’hui ?


Elle va sans doute de pair avec un rétrécissement de ce que
Reinhart Koselleck appelle « l’horizon d’attente6 » de nos socié-
tés, bref avec une vision désabusée du progrès, dont la vision
positive avait charpenté deux siècles d’histoire, construit l’idéal
du citoyen éduqué par la connaissance et structuré inalement
tout notre imaginaire politique. Ce n’est d’ailleurs pas seule-
ment l’avenir du monde qui se trouve perçu comme présen-
tant plein de risques, mais aussi l’avenir de chacun. Même les
places sociales les plus solides apparaissent menacées quand ne
semble plus fonctionner ce que l’on a appelé l’ascenseur social,
qui autorisait chaque individu à espérer un avenir meilleur que
celui de ses parents. Plus fondamentalement encore, les systèmes
d’appartenance (géographique, professionnel, etc.) tout autant
que le poids des institutions de socialisation (famille, école,
religion, métier, etc.) s’avèrent de moins en moins suisants
pour circonscrire l’être social et contribuer à déinir le sort de
chacun. Si la question de l’identité est si présente aujourd’hui,
c’est précisément parce qu’elle est elle aussi incertaine, ainsi que

6- R. Koselleck, L’Expérience de l’histoire, Seuil, 1997.


48
La question de la dignité

l’écrit Jean-Claude Kaufmann7. Autrement dit, ces questions


sont inséparables de l’accélération du processus d’individuation
qui caractérise nos sociétés modernes et nous éloigne de plus
en plus du modèle holiste. L’individu universel déini par ses
rôles et ses statuts cède le pas à ce que François de Singly appelle
l’« individu singulier ». Quand on passe d’identités d’apparte-
nance à des identités de construction, la question de l’estime de
soi devient alors un enjeu social crucial. C’est dans ce cadre que,
pour reprendre l’expression d’Axel Honneth (et en se permet-
tant de l’utiliser hors de son champ philosophique d’origine), la
plupart des luttes apparaissent ainsi de plus en plus comme des
luttes pour la reconnaissance 8.

engagement et reconnaissance
La question de la dignité n’est pas nouvelle ; elle a tou-
jours été au cœur des luttes émancipatrices comme des luttes
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sociales, qu’il s’agisse de la conquête de « droits-libertés »


(droits de) ou de « droits-créances » (droit à). Dans la plupart
de ces luttes, cette dignité passait en quelque sorte par la mise
en équivalence des situations personnelles à travers le proces-
sus de solidarisation et la reconnaissance d’entités collectives,
permettant à chacun de trouver sa place dans l’espace social.
Les mêmes processus sont à l’œuvre s’agissant par exemple
des chômeurs ou des sans-papiers. Mais l’airmation publique
y est également indissociable d’un processus de retournement
du stigmate, qui aboutit tout à la fois à positiver une situation
douloureuse, mais aussi à s’afranchir de cet aichage pour se
revendiquer comme personne au même titre que n’importe qui.
Ce qui est accompli dans l’engagement ne s’arrête donc pas
au stade d’une quête de statut. Cela dépasse ce dernier pour être
réapproprié par le sujet dans une visée de justice qui n’est pas
réductible à la seule revendication d’un droit. L’exposition de
soi ne peut alors être disqualiiée au nom de l’universel quand,
d’une part, c’est de la commune humanité qu’il est question
et, d’autre part, lorsque c’est en auteur assumant un principe
7- J.-C. Kaufmann, L’Invention de soi. Une théorie de l’identité, Armand Colin, 2004.
8- Sur la critique politique de cette notion, voir E. Renault, L’Expérience de l’injustice.
Reconnaissance et clinique de l’injustice, La Découverte, 2004.
49
La reconnaissance dans la sphère publique

de responsabilité que l’individu singulier intervient9. Ne pour-


rait-on alors faire l’hypothèse, en historicisant en quelque sorte
le modèle de A. Honneth10, que l’on puisse distinguer deux
régimes de mobilisation, qui pourraient d’ailleurs recouvrir le
partage problématique relevé par Nancy Fraser entre redistribu-
tion et reconnaissance11 ?
Le premier, à l’exemple des luttes ouvrières, tend à réaliser
concrètement la recherche de nouveaux statuts en termes de
droits. Dans ce cas se trouvent combinés, d’une part, à travers
des groupements locaux d’interconnaissances, l’afermissement
d’une condition partagée et, d’autre part, à travers les manifes-
tations de masse visibles sur la scène nationale, l’appartenance à
une identité collective beaucoup plus large. Ce régime mobilise
donc simultanément coniance en soi à l’intérieur du nous (le
groupement local vivant une communauté de situation) et res-
pect de soi dans les mobilisations du nous (la référence collective
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élargie au cadre politique). Ce régime vise prioritairement, dans


une perspective de solidarité sociale, à rétablir une égalité réelle
et peut aller de pair avec une relative indétermination des quali-
ications individuelles.
Dans le second régime, il s’agirait davantage de faire préva-
loir des identités personnelles au sein même de la société, sur la
base de valeurs universellement partagées. Si, dans le premier
cas, le je mobilisé aussi bien que visé est un je anonyme, dans
ce second cas, c’est un je singulier qui s’exprime. Et quand bien
même il peut être parfois question de faire valoir des droits,
il ne s’agit plus tant d’accéder à des droits communs dont on
serait exclu mais bien de revendiquer la possibilité pour l’indi-
vidu de s’identiier sans gêne à ses propres spéciicités (ce que
Charles Taylor appellerait son « identité unique12 »). Il importe
alors de se faire reconnaître comme tel, moins comme égal aux
autres que comme semblable y compris dans la diférence. Le

9- Voir M. Péroni, « L’acteur, le spectateur et l’auteur », in J. Ion et M. Péroni, op. cit.


10- Rappelons que A. Honneth distingue trois formes de dignité : la coniance en soi,
le respect et l’estime de soi, chacune acquise dans des groupements humains spéciiques.
11- N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et distribution, La Découverte,
2005.
12- C. Taylor, Multiculturalisme. Diférence et démocratie, Aubier, 1994.
50
La question de la dignité

surgissement des individus concrets au sein des luttes ne doit


donc pas être considéré comme une atteinte aux valeurs centrales
de la démocratie mais, plutôt, comme indicatif de tentatives de
construction d’une justice sociale élaborée dans les faits plutôt
que dans les principes. Bien plus que de respect, c’est efecti-
vement d’estime de soi dont il s’agit. Ce type d’engagement
ne se déploierait pleinement que dans ce contexte aujourd’hui
caractérisé simultanément par la lottaison des identités et l’exi-
gence d’autoréalisation, et quand s’exacerbe ce que George
H. Mead appelle la « libération de l’individualité ». Mais il trou-
verait d’autant à s’exprimer que l’accès aux droits, typique du
premier régime, se trouverait de fait dénié (comme on le voit
dans certains quartiers ou pour certaines fractions de la popu-
lation). Autrement dit, les conlits de reconnaissance seraient
d’autant plus les conlits d’aujourd’hui que la période serait pro-
pice à la dévalorisation sociale des formes de réalisation de soi,
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mais aussi que serait niée dans les faits une égalité proclamée en
droit.

Jacques Ion

51
LES CONFLITS SOCIAUX
SONT DES LUTTES POUR LA RECONNAISSANCE
Rencontre avec Axel Honneth

Axel Honneth, sociologue et philosophe, successeur de Jürgen


Habermas et continuateur de l’école de Francfort, pratique une pen-
sée critique nourrie de sciences sociales et humaines mais fondée sur
une longue tradition de philosophie théorique et éthique. En 1992,
sa Lutte pour la reconnaissance1 introduit dans le champ de la phi-
losophie sociale l’idée que l’existence des individus et des collectivités
ne consiste pas seulement dans des échanges de biens et de services
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utiles à la conservation de soi, mais aussi des « attentes de recon-


naissance » de la part d’un autrui approbateur. Leur refus engendre
humiliations et conlits. À la lumière de ce concept déjà présent dans
l’œuvre de Hegel, mais éclipsé par le matérialisme historique, bon
nombre des tensions qui traversent les sociétés modernes se sont trou-
vées éclairées d’un nouveau jour : les luttes pour l’égalité des sexes,
pour le respect de minorités sexuelles et des minorités culturelles.

La reconnaissance peut-elle être déinie autrement que par


son manque ou son déni ?
J’ai commencé à appréhender la question de la reconnais-
sance par l’analyse des sentiments négatifs de mépris, d’humilia-
tion, d’atteinte à la dignité. J’étais alors convaincu qu’elle n’ap-
paraissait que par la négative. Mais j’ai peu à peu pris conscience
que l’on ne pouvait pas analyser ces sentiments et les luttes
qu’elles nourrissent sans faire référence, en tant qu’observateur,
aux principes positifs de reconnaissance mis en jeu. Il est sinon
impossible de comprendre ce pour quoi ces personnes luttent,
ce qu’elles recherchent. Si, en efet, la question de la recon-
naissance survient dans la société à travers les sentiments de
1- A. Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, trad. fr. P. Rusch, éd. du Cerf, 2000.
52
Les conflits sociaux sont des luttes pour la reconnaissance

non-reconnaissance, nous ne pouvons pourtant les comprendre


sans nous référer aux principes positifs de reconnaissance sur les-
quels ils s’appuient.

Est-ce que tout conlit social doit être analysé comme une lutte
pour la reconnaissance ?
Ma position sur ce point a évolué au cours de mes recherches.
Au départ, mon projet était seulement de critiquer le modèle
classique qui analyse les conlits sociaux comme des conlits
d’intérêts. Selon ce modèle, vous présupposez des sujets ou des
groupes de sujets qui ont des intérêts déinis, lesquels ne sont
pas satisfaits dans les conditions données ; ces sujets luttent donc
pour les satisfaire. Or, pour moi, il apparaissait qu’une partie en
tout cas des conlits sociaux se comprenaient mieux en faisant
intervenir des attentes morales, c’est-à-dire en les expliquant
par des sentiments d’honneur bafoué, de mépris ou de déni de
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reconnaissance. Mais ce contre-modèle ne visait pas à analyser


l’ensemble des conlits sociaux dont beaucoup restaient alors à
mes yeux des conlits d’intérêts. Mais, au fur et à mesure que
j’approfondissais la question, j’en suis venu à l’idée que tout
conlit est partiellement motivé par des convictions morales,
parce que certaines revendications légitimes, des demandes de
reconnaissance sont injustement rejetées. Mon idée désormais
est donc que tous les types de conlits sociaux, même ceux qui
visent la redistribution des biens et qui semblent être purement
intéressés, doivent être compris comme des conlits normatifs,
comme des luttes pour la reconnaissance.

Ne peut-il y avoir des demandes de reconnaissance injus-


tiiées ? Ne pensez-vous pas qu’il y a parfois des abus, des
manipulations ?
Oui, bien sûr, aussi bien du côté de ceux qui réclament de
la reconnaissance que de ceux qui la refusent. Aujourd’hui, on
utilise le terme de « reconnaissance » dans un sens très large.
C’est même devenu un mot à la mode. Nous sommes parfois
confrontés à des gens qui sont obsédés par l’idée qu’ils ne sont
pas reconnus. Il faut être prudent dans l’analyse et se demander

53
La reconnaissance dans la sphère publique

toujours jusqu’à quel point ces sentiments de mépris ou d’hu-


miliation ont un fondement. Inversement, certaines formes de
reconnaissance sont inauthentiques. Il y a parfois instrumentali-
sation. On peut vouloir donner le sentiment de reconnaître une
personne ou un groupe de personnes sans que ce soit vraiment
le cas. Une demande de reconnaissance est justiiée quand elle
se réfère à certains principes normatifs. Toutes les sociétés sont
basées sur de tels principes, acceptés, institués et donc pratiqués.
Ce sont eux qui permettent l’intégration d’une communauté
sociale. Ils déinissent certaines sphères où les gens attendent
d’être reconnus.

Quelles sont ces sphères sociales où s’expriment ces demandes


de reconnaissance ?
Dans les sociétés modernes, nous pouvons distinguer trois
sphères de reconnaissance qui jouent un rôle important pour
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comprendre nos pratiques et notre vie sociale. Le principe de


l’amour dans la sphère intime, celui de l’égalité dans la sphère
du droit, et celui de l’accomplissement individuel, de la recon-
naissance de notre contribution au sein de la sphère de la pro-
duction. Ces principes forment pour ainsi dire la grammaire de
notre vie sociale.
Il y a vraiment déni de reconnaissance quand l’un au moins
de ces trois principes est violé. Il faut toujours se souvenir des
exigences internes de ces principes de reconnaissance. C’est
ma conviction que ces principes se réfèrent à quelque chose
d’institué dans la société, nous en sommes tous plus ou moins
conscients et, dans l’ensemble, nous les respectons, mais ils sont
toujours plus exigeants que les interprétations qui existent déjà
dans nos pratiques sociales. En ce sens, je dirais qu’il y a une
« valeur ajoutée » de ces principes de reconnaissance. Ce que
la théorie sociale peut faire, c’est rendre clair que ces principes
doivent permettre des formes plus exigeantes et plus adéquates
de la reconnaissance que ceux qui existent déjà dans la réalité
sociale. Par exemple, concernant le principe de contribution, la
théorie sociale peut aider à rendre clair que dans notre type de
société, c’est une exigence légitime d’être inclus d’une manière

54
Les conflits sociaux sont des luttes pour la reconnaissance

telle que vous ayez la possibilité d’y contribuer. Dans un certain


sens, le principe de contribution inclut donc le droit au travail.
Parce que sans travailler, vous ne pouvez pas être reconnu pour
votre contribution.

La philosophe Nancy Fraser vous reproche de trop psychologi-


ser les problèmes sociaux. Que lui répondez-vous ?
La théorie sociale que je propose a un fondement psycho-
logique et moral parce qu’elle a pour point de départ les senti-
ments de mépris, d’humiliation et de déni de reconnaissance.
Selon moi, nous sommes psychologiquement des personnes
extrêmement sensibles et vulnérables à la manière dont la société
nous traite. Sans cela, je crois qu’il n’y aurait pas beaucoup de
conlits. En ce sens, je pense qu’il y a un lien entre une théo-
rie normative de la société et la psychologie morale. Mais, je
n’essaie pas de justiier certaines revendications normatives sim-
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plement en m’appuyant sur la psychologie. Parce que je suis très


conscient du fait que tous les sentiments ne sont pas morale-
ment justiiés. J’ai seulement commencé avec l’observation des
sentiments de reconnaissance insatisfaite. Mais dans un second
temps, au niveau de la théorie normative de la société, j’ai cher-
ché à expliquer jusqu’à quel degré ces sentiments peuvent être
justiiés. Ma théorie n’est donc pas entièrement basée sur la psy-
chologie morale.

Les principes de la reconnaissance, même s’ils sont en un sens


déjà institués dans la société, exigent-ils toujours davantage ?
Oui, la théorie critique que je propose peut indiquer les
limites des pratiques sociales existantes et des formes institution-
nalisées. Ce que l’on déinit comme travail dans une situation
sociale particulière est très ouvert à l’interprétation. Dans ce
champ, beaucoup de conlits sont liés à la question : qu’est-ce
qui compte légitimement comme contribution ? Par exemple, le
travail domestique n’est souvent pas considéré comme un travail
au sens plein qui donnerait lieu à une véritable reconnaissance.
Le mouvement féministe a tenté de montrer que s’occuper des
enfants et des tâches ménagères doit compter comme une base

55
La reconnaissance dans la sphère publique

légitime pour une certaine forme de reconnaissance car c’est une


contribution de valeur à la société. Mais pendant longtemps,
l’interprétation traditionnelle du principe d’accomplissement
individuel était d’abord attachée au travail dans la sphère indus-
trielle, à l’extérieur de la sphère domestique.

Ces principes de reconnaissance s’inscrivent donc dans un


cadre anthropologique, mais également dans une histoire…
Il y a bien sûr une dimension anthropologique : en tant
qu’être humain, nous ne pouvons développer notre identité et
une relation positive à nous-mêmes sans reconnaissance. Et sans
cela, il ne peut y avoir intégration dans le système social. Cela
constitue le cadre anthropologique global et universel, mais ce
cadre n’est pas un destin. Les principes de la reconnaissance sont
ouverts au changement historique et social. Dans les sociétés
prémodernes, les gens se reconnaissaient dans une communauté
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donnée avec une conception de l’honneur vertical ; d’autres idées


et principes de reconnaissances prévalaient. Ceux que j’ai déga-
gés valent pour des sociétés modernes, basées sur des principes
de reconnaissance qui ne sont pas seulement réciproques mais
symétriques et basés sur l’égalité. Dans les sociétés prémodernes,
prédominait également une autre idée de l’amour que celle que
nous avons aujourd’hui qui est un résultat historique tardif où
l’amour est devenu de plus en plus indépendant des attentes
sociales et économiques.

Selon vous, peut-on alors lire dans l’histoire des sociétés un


progrès dans le processus de la reconnaissance ?
C’est une question diicile. Oui, je crois que, depuis l’éta-
blissement de la société moderne et l’institutionnalisation de
certains principes normatifs de reconnaissance, nous pouvons
observer qu’il y a un progrès au sens où il y a des interprétations
et des applications toujours plus exigeantes.
L’exemple le plus clair est celui de la sphère du droit : nous
pouvons observer, depuis l’institutionnalisation du principe
d’égal respect, disons depuis la Révolution française, qu’il y a
eu des luttes continues de groupes sociaux pour déterminer les

56
Les conflits sociaux sont des luttes pour la reconnaissance

implications de ce principe normatif. Qu’est-ce que veut dire


ce devoir « légal » de respecter chacun ? Au début, les femmes,
par exemple, ont été systématiquement exclues de cette égalité
juridique. Il y a donc eu des luttes répétées pour exiger le droit
d’être inclus dans ce principe. Ces luttes ont non seulement per-
mis l’inclusion d’autres groupes que les femmes, mais également
l’apparition de nouvelles formes de droits, des droits dont on
pense qu’ils sont également conditionnés par le principe de res-
pect légal. Ainsi, nous pensons que la reconnaissance de l’égalité
juridique conduit à airmer le droit de chacun, quelle que soit sa
condition, de participer au choix de ceux qui gouvernent. Mais
nous avons également des droits sociaux. Parce que dans le pro-
cessus historique, la lutte de certains groupes a pu convaincre
la société qu’il y a des conditions sociales pour pouvoir faire
usage de ces droits égaux. La sphère de l’intimité est également
concernée. Qu’est-ce que cela veut dire que l’amour mutuel ?
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Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où nous croyons


que l’amour mutuel implique de partager les tâches domestiques.
C’est le résultat d’une compréhension plus exigeante de ce que
l’amour et le soin mutuel incluent. Au inal, en dépit d’interrup-
tions, d’obstacles, il y a donc, je pense, un certain progrès.
Nous sommes liés à ce concept de progrès pour d’autres rai-
sons aussi. Nous ne pouvons pas ne pas le présupposer quand
nous essayons de comprendre nos propres pratiques aujourd’hui.
Nous les comprenons comme le résultat d’un apprentissage du
passé. Nous vivons aujourd’hui dans un monde où les enfants
ne doivent pas travailler à l’âge de six ans, et nous sommes per-
suadés que cela est juste : pour justiier cette conviction, nous
posons un progrès par rapport au passé. Nous ne pouvons don-
ner sens à nos pratiques que si nous présupposons que nous
avons surmonté certaines formes de reconnaissances insatisfai-
santes ou restrictives.

Peut-on espérer une société où les conditions de la reconnais-


sance puissent être garanties, ou bien n’est-ce qu’un horizon
impossible à atteindre ?

57
La reconnaissance dans la sphère publique

Je considère que c’est une idée régulatrice dont nous ne pou-


vons pas nous passer. Mais je ne pense pas que dans l’histoire
il existera une société où l’on puisse dire que les luttes pour la
reconnaissance sont achevées. Cela a un lien avec la « valeur ajou-
tée » des principes que je mentionnais plus haut et qui exigent
toujours davantage. En un sens, il est impossible de les satisfaire
parce que l’on peut toujours arguer du non-respect de certains
aspects de notre personnalité.

Propos recueillis par Catherine Halpern2


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2- Entretien publié pour le première fois dans « Paroles de philosophes », Sciences Hu-
maines, n° spécial 13, mai-juin 2011.
LES DILEMMES DE LA JUSTICE SOCIALE
Rencontre avec Nancy Fraser

Nancy Fraser n’a rien de la philosophe dans sa tour d’ivoire. Elle


n’a de cesse de comprendre les luttes sociales et d’inscrire sa rélexion
théorique dans le combat pour la justice. Cette grande igure de la
philosophie américaine s’attache à rendre productive la tension qui
l’habite entre son intérêt pour les questions les plus abstraites et son
engagement chevillé au corps.
« Je ne suis pas un penseur purement conceptuel », nous explique-
t-elle. « J’ai toujours cherché à comprendre les enjeux politiques et
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sociaux de notre temps ainsi que les possibilités d’émancipation. »


Elle s’est beaucoup attachée à l’analyse renouvelée de l’espace public
et à la théorisation de la justice sociale. Si elle admet l’importance
de la question de la reconnaissance, elle estime que la justice ne
s’y réduit pas. Assurément complexe et multidimensionnelle, cette
dernière pose de nouveaux déis. Comment articuler les dimensions
économiques, culturelles, politiques de la justice dans un monde glo-
bal où les problèmes sont de plus en plus transnationaux et où les
diférentes parties ne s’entendent pas sur les termes du débat ? Nous
sommes entrés, pour reprendre son expression, dans l’ère d’une « jus-
tice anormale » où plus rien ne va de soi.

Dans les débats sur la justice, vous vous êtes attachée à articu-
ler redistribution et reconnaissance. Pouvez-vous nous éclai-
rer sur le contexte qui vous y a conduite ?
J’ai commencé à travailler sur cette question au milieu des
années 1990. Il y avait surtout aux États-Unis un divorce au sein
de la gauche entre ceux qui adoptaient une perspective écono-
mique ou distributive et un nouveau courant qui s’intéressait
aux « politiques de reconnaissance », en focalisant l’attention sur
les questions d’identité et de diférence, en particulier celles des

59
La reconnaissance dans la sphère publique

minorités. Les premiers avaient une vue marxiste de la justice


sociale, et s’attachaient aux aspects économiques de la domina-
tion et aux rapports de classes sociales. Les seconds, les tenants
de la reconnaissance, s’intéressaient davantage aux dimensions
culturelles et symboliques de la domination qui pesaient for-
tement sur un certain nombre de groupes, tels les Noirs, les
femmes, les gays et les lesbiennes… Il y avait entre ces deux cou-
rants une forte méiance. Les premiers estimaient que les seconds
perdaient de vue l’essentiel, à savoir la réalité économique de
la question sociale, les « culturalistes », eux, percevaient les pre-
miers comme démodés, réducteurs, des marxistes qui n’avaient
rien compris à l’importance de la domination symbolique. Je
me suis convaincue que cette division était improductive et qu’il
y avait du vrai des deux côtés. J’ai donc cherché à intégrer ces
deux paradigmes : la redistribution et la reconnaissance. Mon
idée était qu’aucun des deux ne pouvait saisir tous les types d’in-
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justices de notre monde. Les marxistes avaient tort de penser que


l’on pouvait tout réduire à l’économie et les culturalistes avaient
tort de penser qu’on pouvait tout réduire à l’ordre symbolique.

C’est pourtant la question de la reconnaissance qui semble


avoir pris le dessus, en particulier aux États-Unis…
Oui. Il y a eu un changement important au début des années
1990 dans le langage utilisé par les mouvements qui luttaient
pour plus de justice. Alors qu’auparavant, le langage dominant
était celui de la redistribution, c’est désormais le langage de
l’identité, de la diférence, de la reconnaissance qui prévaut. Ce
qui m’a conduite à faire deux sérieuses critiques. Il y a d’abord
ce que j’appelle le problème de « l’évincement ». Les multicultu-
ralistes ont fait une critique légitime et valide de l’économisme.
Mais au lieu qu’émerge de cette critique une représentation
enrichie de la justice, qui aurait intégré les deux dimensions,
la reconnaissance a évincé la question de la redistribution des
richesses. D’où le slogan que j’ai adopté : « Pas de reconnaissance
sans redistribution ».
Le second problème que j’ai dénoncé est celui de la réiication.
Qu’il s’agisse du féminisme, de l’antiracisme, des mouvements

60
Les dilemmes de la justice sociale

gays et lesbiens, dès lors qu’ils sont pris dans une politique iden-
titaire, ils airment une identité de groupe qu’ils igent et ils
renforcent les stéréotypes. La lutte pour la reconnaissance selon
moi n’est pas une revendication destinée à valoriser l’identité
spéciique d’un groupe (qu’il s’agisse d’une identité féminine, ou
noire, etc.), mais plutôt la revendication d’un statut égal, celui
de pair dans les interactions sociales. C’est ce que j’appelle un
modèle statutaire de la reconnaissance que j’oppose au modèle
identitaire.

Vous avez été plus loin encore dans votre théorie de la jus-
tice en ajoutant un troisième terme : celui de représentation.
Pourquoi ?
Il y a une dizaine d’années, j’ai été peu à peu convaincue que
ce modèle à deux dimensions, distribution-reconnaissance, était
insuisant. Je me suis inspirée de Max Weber qui dans Économie
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et Société fait une célèbre distinction entre trois modes de strati-


ication : la classe, le statut et ce qu’il appelle le « parti », l’ordre
politique. La distribution correspond chez moi à la classe sociale,
la reconnaissance au statut. Il me manquait donc une troisième
dimension qui serait proprement politique et se distinguerait
de l’économique (la classe), et du culturel (le statut) : j’ai donc
introduit la question de la représentation.
Pour comprendre pourquoi cette dimension politique est
indispensable, il suit de faire une petite expérience de pensée.
Supposons que nous parvenions à éliminer toutes les injustices
liées à la distribution des richesses et supposons que nous par-
venions à surmonter toutes les injustices liées au déni de recon-
naissance, est-ce qu’il resterait encore de l’injustice, un obstacle
qui empêcherait une partie des gens d’être représentés comme
les autres dans la vie sociale ? Oui. C’est le cas lorsqu’un système
politique dénie systématiquement l’accès à la représentation poli-
tique de certains groupes, qui par conséquent ne peuvent jamais
voir leurs idées débattues au Parlement. Par exemple, dans le
système américain où comme l’on dit « the winner takes all » (le
gagnant emporte tout), autrement dit dans un système politique
qui n’est pas proportionnel. Mais c’est surtout la question de

61
La reconnaissance dans la sphère publique

la globalisation et des injustices transnationales qui m’a guidée.


Car la question de la représentation ne se pose pas seulement
dans le cadre national.

Vous en êtes inalement venue à parler de « justice anormale ».


Que désignez-vous par là ?
Je travaille sur ce que j’appelle les injustices de « malcadrage »
(misframing) qui surviennent quand on utilise le mauvais cadre
pour aborder une question de justice. Je vous donne un exemple.
Certains syndicats canadiens insistent pour que leur État n’auto-
rise pas l’importation de produits fabriqués dans des pays qui
n’ont pas de solides lois pour la protection de l’environnement
et des travailleurs. Mais d’autres syndicats représentant des tra-
vailleurs de pays du tiers-monde rétorquent que leurs pays ne
peuvent pas respecter les normes qu’ils exigent. Insister sur le
respect de ces normes équivaut, selon eux, à promouvoir un pro-
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tectionnisme injuste et à les léser. On le voit, cette question est


débattue en Amérique du Nord mais aussi dans un espace public
transnational. Tandis que les premiers insistent sur le fait qu’il
s’agit d’une question politique, les autres insistent sur le fait qu’il
s’agit d’un problème économique qui ne concerne pas seulement
la communauté nationale canadienne mais plus largement les
travailleurs du monde entier. Qui sont alors les représentants
légitimes de la justice ? Les Canadiens ou le monde entier ? Il n’y
a pas d’accord sur les termes mêmes de la justice. C’est ce que
j’appelle la « justice anormale ».
Nous sommes dans une situation nouvelle qui réclame
d’autres manières de penser. Dans les démocraties sociales de
l’après-Seconde Guerre mondiale, on présupposait que la jus-
tice était d’abord un problème de distribution et qu’elle était
une afaire nationale concernant les citoyens de l’État-nation.
Aujourd’hui, beaucoup de désaccords portent sur « ce qu’est »
la justice (reconnaissance, redistribution, représentation poli-
tique…), et aussi sur « qui » doit être pris en compte.

Est-ce une théorie tragique qui marquerait qu’il y a des


positions inconciliables et qu’il est peut-être impossible de

62
Les dilemmes de la justice sociale

construire une théorie unique de la justice ? Ou bien est-elle


en attente d’une résolution ?
Il y a un bon côté et un mauvais côté dans la justice anormale.
Le bon côté de cette situation, c’est l’ouverture à des conceptions
diférentes de la justice, à plusieurs échelles, même si c’est sur un
mode conlictuel. Le mauvais côté de la justice anormale, c’est
que nous avons une capacité réduite de parvenir réellement à
une solution légitime et eicace des injustices. Mon but n’est ni
de célébrer l’anormalité comme un nouvel espace de liberté ni
de m’empresser de trouver une nouvelle norme. Toute nouvelle
norme tend à exclure quelque chose. Mais nous avons la chance
aujourd’hui de pouvoir développer une pensée plus rélexive de
la justice.

Propos recueillis par Catherine Halpern1


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1- Entretien publié pour le première fois dans « Paroles de philosophes », Sciences Hu-
maines, n° spécial 13, mai-juin 2011.
63
La reconnaissance dans la sphère publique

Quarante ans de débats sur la justice


La parution en 1971 de héorie de la justice est l’un des grands événe-
ments de la philosophie politique contemporaine. Le philosophe américain
John Rawls y soutenait notamment que les inégalités socio-économiques ne
sont acceptables que si elles induisent en compensation des avantages pour
les membres les plus défavorisés et si l’on respecte le principe d’égalité des
chances. Il posait à nouveaux frais les critères de la redistribution des biens.
Sa théorie suscita de nombreux débats. Les communautariens en par-
ticulier lui reprochèrent d’avoir une approche trop abstraite de l’individu,
le pensant indépendamment de la communauté et des valeurs auxquelles
il est attaché. Le philosophe canadien Charles Taylor lui opposa ainsi une
théorie multiculturaliste privilégiant la question de la reconnaissance des
identités culturelles.
à partir des années 1990, la reconnaissance devint l’un des concepts
clés de la pensée politique au point de faire parfois de l’ombre à la question
de la redistribution. Axel Honneth défend pour sa part une conception
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beaucoup plus ouverte de la reconnaissance que celle des multiculturalistes


soucieux surtout des identités collectives. Pour le philosophe allemand,
la reconnaissance est plus fondamentalement ce dont chaque individu a
besoin pour s’épanouir. En ce sens, se sentir aimé, respecté par le droit
ou utile à la collectivité sont autant de principes indispensables qui déter-
minent les attentes légitimes de chacun.
Si Nancy Fraser reconnaît l’importance de la reconnaissance, elle n’en-
tend pas pour autant en faire la clé de voûte de sa théorie sociale. Elle
partage avec A. Honneth le souci d’ofrir une conception assez large pour
prendre en compte les considérations économiques, culturelles, juridiques
et politiques, mais elle n’entend pas proposer comme lui une théorie de ce
qu’est une vie bonne, seulement ofrir à chacun la possibilité de déterminer
ses propres aspirations.

Catherine Halpern
à propos de…
reconnaissance et redistribution1, de N. Fraser
Être reconnu, c’est important, mais est-ce suisant ? Pour la phi-
losophe américaine Nancy Fraser, les luttes pour la reconnaissance aux
États-Unis auraient tendu à évincer la question matérielle de la redistri-
bution des richesses. En se focalisant sur les questions d’identités et de
diférence, en s’attachant d’abord aux aspects culturels et symboliques
de la domination, ils ont négligé la réalité des inégalités économiques.
« Pas de reconnaissance sans redistribution », martèle donc N. Fraser.
La question de l’identité ne rend pas caduque la rélexion marxiste
sur la domination. Les luttes pour la reconnaissance aux États-Unis
font courir selon elles un autre danger : celui de réiier les identités,
de les iger. S’agit-il de valoriser une identité noire ou féminine ? Ne
s’agit-il pas plutôt d’exiger d’être reconnu comme des pairs et d’avoir
les mêmes droits ?
La théorie d’Axel Honneth échappe en grande part à cette critique
car la reconnaissance n’est pas pour lui un enjeu simplement sym-
bolique. Une demande d’augmentation faite par un salarié n’est en
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général pas seulement une revendication matérielle : elle est aussi une
demande de reconnaissance. C’est donc plutôt à un usage étroit de la
reconnaissance, limitée à sa dimension culturelle et symbolique, que
s’attaque N. Fraser, soucieuse de tenir ensemble plusieurs principes de
justice : la reconnaissance, la redistribution et la représentation.

Catherine Halpern

1- N. Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, La Décou-


verte, 2005.
65
LA RECHERCHE DE LA NOTORIÉTÉ
EN POLITIQUE

P ourquoi certains hommes et certaines femmes sont-ils


prêts à afronter mille fatigues pour se faire élire conseil-
ler général, maire d’une grande ville, député, avant de convoiter
ensuite une carrière nationale semée d’embûches ? Après tout, la
routine quotidienne d’un responsable politique important, c’est
un agenda surchargé, des critiques à subir dont la bonne foi n’est
pas toujours évidente, des pressions « amicales » qui peuvent se
révéler embarrassantes, les réclamations des quémandeurs, les
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récriminations des aigris, sans oublier non plus la confrontation


douloureuse, lorsqu’elle est impuissante, à beaucoup de misères,
d’injustices ou d’inégalités.
En faisant carrière en politique, un individu abdique une
grande part de sa liberté personnelle : il lui faut se montrer dans
certains lieux, surveiller son langage, calculer ses réponses, mani-
fester des émotions convenues, s’abstenir d’aicher tout haut ce
qu’il pense réellement tout bas. La vie des hommes (et femmes)
politiques est-elle donc si enviable ?
Pour la plupart d’entre eux, néanmoins, la réponse est certai-
nement positive. On ne comprendrait pas, sinon, l’énergie qu’ils
déploient pour conserver leurs mandats, ni le désarroi psycholo-
gique de ceux qui les perdent, ni l’amertume de ceux qui se sont
vus écartés de l’investiture aux élections. Quelles sont donc les
gratiications qui peuvent paraître suisamment attractives pour
faire accepter d’aussi lourdes contraintes ?
Il arrive que les candidats ou les élus expliquent spontané-
ment leurs motivations : désintéressement, convictions, goût de
l’action seraient leur seul guide. Il est un peu imprudent de se
contenter de ces professions de foi destinées à convaincre les élec-
teurs. Non pas qu’il faille nécessairement mettre en doute leur

66
La recherche de la notoriété en politique

sincérité, mais, de toute évidence, elles relèvent d’une démarche


d’idéalisation de soi qui, au moins, a le mérite d’attirer l’atten-
tion sur un facteur décisif de l’engagement : la quête d’estime de
soi et le souci d’être socialement reconnu.

Une légitimité toute particulière


L’entrée en politique est susceptible de procurer de précieuses
satisfactions à ce niveau. Mais plutôt que d’accepter au premier
degré les mobiles allégués, il est préférable de chercher à identi-
ier les gratiications efectives, ofertes par la vie politique. C’est
en observant ses logiques de fonctionnement, dominées par
les échéances du sufrage universel, que l’on peut mieux com-
prendre ce qui séduit plus particulièrement certaines catégories
d’individus et les fait se passionner pour elle. Du point de vue
du besoin de reconnaissance, la conquête de mandats électifs
importants comporte en efet deux conséquences automatiques :
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elle fait accéder à la notoriété et confère une légitimité toute


particulière.
La notoriété est à l’origine des plaisirs de la considération.
Dans un monde dominé par le brouhaha médiatique et la libre
expression reconnue à chacun, le problème majeur est celui de
se faire entendre, voire écouter, alors qu’il peut être humiliant de
voir son point de vue ignoré. La notoriété du maire, du député,
du ministre leur assure, par rapport aux citoyens ordinaires, de
bien meilleures chances d’accès à la presse locale, voire nationale ;
elle leur confère une place centrale sur la scène sociale à l’occasion
des inaugurations oicielles et des festivités publiques, dans les
réunions de militants ou les rencontres avec les milieux profes-
sionnels. Lors de conlits sociaux interminables, lors de calamités
naturelles éprouvantes, on se tourne tout naturellement vers eux,
comme arbitre ou comme recours, pour trouver des réponses aux
déis afrontés. La notoriété fait littéralement exploser les réseaux
relationnels de l’élu ; ses « amis » se multiplient, les contacts se
révèlent d’une surprenante facilité avec des personnalités des
mondes économique, culturel, sportif, associatif…
Il en résulte ce que l’on pourrait appeler une « intensiica-
tion de l’existence ». L’élu se trouve confronté à des problèmes

67
La reconnaissance dans la sphère publique

et des langages nouveaux ; ses connaissances s’enrichissent, ses


expériences s’élargissent, tous ces publics nouveaux stimulent
ses facultés d’adaptation et lui donnent le sentiment d’un enri-
chissement personnel exceptionnel, surtout s’il était jusque-là
enfermé dans des horizons professionnels étroits. Davantage
encore, l’élu français tend à s’identiier, et se voit identiié, à sa
circonscription. Marseille, c’est Jean-Claude Gaudin ; Rennes,
c’est Edmond Hervé ; au plan national, Jacques Chirac, c’est la
voix de la France. Le phénomène est favorisé par les scrutins qui
personnalisent l’élection en France : le scrutin uninominal pour
le choix du président de la République ou celui des députés ; le
scrutin de liste qui, aux municipales, confère une place préémi-
nente à celui qui la conduit. Au contraire, la proportionnelle aux
européennes, le sufrage indirect pour les sénateurs, exercent des
efets très médiocres de ce point de vue, ces mandats se révélant
d’ailleurs moins prisés. Certes, la notoriété d’une ville peut être
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très inégale et la durée des fonctions ministérielles fort éphé-


mère.

Le sufrage universel, consécration ultime du moi


Il n’empêche que les plaisirs qui découlent de cette identiica-
tion de la personne à une collectivité publique ou à un ministère
de l’État ne sont jamais négligeables ; et les députés eux-mêmes
qui ont longuement labouré leur circonscription pour s’y faire
élire et réélire, en viennent à entretenir un rapport très afectif,
voire possessif, avec elle. Tous les responsables politiques parlent
en privé, avec une ierté afectueuse, de « leur » ministère,
« leur » ville ou « leurs » électeurs ! Car le registre émotionnel est
volontiers présent dans les conidences orales ou les mémoires
écrits des personnalités politiques. Il n’est pas un chef d’État,
en France, qui n’ait repris, à un moment ou un autre, l’expres-
sion du général de Gaulle en 1965 : « Ma circonscription, c’est la
France. » Consécration ultime de l’expansion du moi !
Les plaisirs qui découlent de la notoriété politique ne sont pas
attractifs de la même manière pour tout le monde. D’abord parce
qu’il est beaucoup d’individus qui peuvent escompter, ou qui
ont déjà obtenu, une forte notoriété par d’autres voies : écrivains

68
La recherche de la notoriété en politique

et sportifs, stars du show-biz, igures majeures du monde des


afaires, et même certains journalistes ou quelques scientiiques.
Sans doute, parmi eux en est-il d’insatiables qui ont pu être ten-
tés par une consécration supplémentaire dans la sphère politique
mais il faut, en ce domaine, disposer de qualités, de ressources,
de savoir-faire qui pourraient leur faire durablement défaut et
leur interdire d’espérer le succès. Surtout, il est des individus qui
demeurent indiférents, voire hostiles aux plaisirs d’une noto-
riété élargie. Comme l’écrivait Lester Milbrath, analyste atten-
tif des phénomènes psychologiques dans la vie politique, « cer-
tains individus sont avides d’approbation publique, tandis que
d’autres recherchent seulement l’approbation d’eux-mêmes » ou,
précisera-t-on, celle d’un cercle restreint d’intimes. Ces derniers
privilégient la vie afective, l’obscurité studieuse, les bonheurs
paisibles de la famille ou de l’amitié. Au contraire, la notoriété
sera un bien fortement recherché par ces types de personnalités
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qui ont besoin d’un regard d’autrui aussi étendu que possible
pour se sentir pleinement exister. À cet égard, la consécration
oferte par le sufrage universel comble le désir de reconnaissance
sociale et multiplie les situations qui placent l’individu au centre
de l’attention générale.
Lorsque la notoriété se convertit en popularité, il devient par-
ticulièrement réconfortant de se considérer comme aimé d’un
très grand nombre de ses concitoyens. Valéry Giscard d’Estaing,
sur ce point, a fait des aveux surprenants de sincérité dans son
livre Le Pouvoir et la Vie (Cie 12, 1990-1991). Ainsi, lors d’un
meeting, il a eu l’impression que des milliers de femmes, qui
le regardaient avec le sourire, étaient amoureuses de lui et en a
ressenti un profond bonheur. La théorie psychologique classique
(Alfred Adler, Karen Horney, Harold Lasswell…) attribue ce
trait de caractère à l’existence d’un sentiment d’incertitude, d’un
doute fondamental sur soi que l’approbation d’autrui exorcise
avec une particulière eicacité. Mais on doit aussi le mettre en
relation avec ce que Heinz Kohut appelle « un moi grandiose »,
c’est-à-dire une personnalité organisée autour du sentiment
subjectif d’être si exceptionnel que seul le premier rang puisse
satisfaire le besoin de reconnaissance. Chez de tels individus, les

69
La reconnaissance dans la sphère publique

obstacles rencontrés suscitent une fureur narcissique extrême


qu’un bon politique se devra néanmoins de dissimuler le mieux
possible. Le désir intense d’être reconnu, choisi, préféré publi-
quement à d’autres, entre donc tout à fait en phase avec les exi-
gences du sufrage universel.
Outre la notoriété, la victoire électorale confère une légitimité
particulièrement précieuse, puisqu’en démocratie, toute autorité
procède de la volonté populaire. Certes il est d’autres formes
de légitimation sociale, notamment celle qui résulte de l’excel-
lence professionnelle, mais la légitimité démocratique a ceci de
particulier qu’elle donne accès à l’exercice du pouvoir politique,
lequel est censé s’exercer « dans l’intérêt supérieur du pays » ou
encore « au service de tous les Français ». Dès lors, les proces-
sus d’idéalisation de soi s’en trouvent fortement stimulés. Au
lendemain d’une élection, ce n’est plus un simple individu qui
s’adresse à ses concitoyens ni même un militant politique ou le
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dirigeant d’un parti ; c’est la France qui s’exprime par la bouche


du Premier ministre, la Bretagne ou l’Alsace à travers son prési-
dent de région, les Bordelais, les Lyonnais ou les Toulousains à
travers leur maire. Si la magie du mécanisme de représentation
fait exister les représentés grâce à leur représentant, alors l’ambi-
tion personnelle devient une ambition « pour la collectivité »,
l’action quotidienne un dévouement à « l’intérêt général ». En
s’absorbant étroitement dans son rôle de personnage public,
l’individu s’eface moins qu’il ne se grandit. Il sera tout naturel
pour lui d’obtenir spontanément, mais aussi d’exiger déférence,
respect, considération ; ces hommages s’adressant, au travers de
sa personne, au peuple qui l’a choisi et au principe démocratique
qui lui confère son autorité.

Deux proils symboliques


Dans cette logique du « grandissement de soi », deux pro-
ils symboliques sollicitent puissamment l’élu. C’est d’abord la
igure de l’homme (ou de la femme) d’action. Elle se manifeste
plus aisément dans l’exercice d’un mandat de maire, de président
de région et, bien entendu, au niveau gouvernemental, là où sont
dévolues des responsabilités efectives. Il est particulièrement

70
La recherche de la notoriété en politique

gratiiant de se voir associé au développement économique de


sa ville ou de sa région, de pouvoir laisser derrière soi une trace
sur le terrain grâce à la mise en place d’équipements collectifs,
la rénovation d’un quartier, l’embellissement d’une ville, toutes
réalisations qui entraîneront fréquemment l’« immortalisation »
par l’octroi d’un nom de rue ou de place publique. Cette image
d’acteur ou de décideur est d’autant plus attrayante qu’elle
découle d’un principe majeur de la vie démocratique : l’imputa-
tion à l’instance politique (maire ou ministre, législateur ou exé-
cutif ) d’un processus décisionnel souvent fort complexe auquel
sont, en fait, associés de très nombreuses personnes (conseillers,
fonctionnaires, experts, partenaires extérieurs). Cette impu-
tation place le dirigeant politique au centre, comme décideur
suprême, laissant dans l’ombre le rôle éventuellement majeur
joué par d’autres. Il est vrai que la contrepartie en est la mise
en jeu de sa responsabilité devant une assemblée ou devant les
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électeurs ; ils pourront, le cas échéant, provoquer sa chute en cas


d’insatisfaction.
Dans les dernières décennies, l’image du maire entrepre-
neur/aménageur aura été tout particulièrement prisée comme
en témoigne le matériel électoral des sortants qui les montre
souvent en pose avantageuse sur fond de chantiers de travaux
publics. Pour un ministre, donner son nom à une loi, se voir
associé à des mesures durablement populaires est un idéal dii-
cile à atteindre mais d’un prix exceptionnel. Il y eut les emprunts
Pinay ; il y a la loi Lang sur le prix unique du livre, ou encore
la fête de la musique instituée en 1982 par ce très actif ministre
de la Culture. Être l’auteur de la loi Evin suscite sans doute des
réactions plus partagées… de la part des fumeurs invétérés et,
dans l’état actuel de l’opinion française, il est risqué d’attacher
son nom à un texte qui déplaise aux chasseurs. Mais avoir su
« agir » confère, au moins à terme, une image hautement valori-
sante, même face à des détracteurs.
L’autre igure gratiiante est celle du personnage public qui
combat pour des valeurs. Pouvoir s’identiier à une grande
cause est toujours une source de satisfactions particulièrement
agréables à l’ego d’un élu : qu’il s’agisse de lutter contre les

71
La reconnaissance dans la sphère publique

inégalités, les injustices sociales, les discriminations ou encore de


se dévouer à la grandeur du pays, à sa « place dans le monde » ou
au bonheur de ses concitoyens.
Le combat pour les valeurs ne trouve pas seulement sa justi-
ication dans l’existence de convictions personnelles, même s’il
ne s’agit pas de les minimiser. Il a aussi une utilité stratégique
profonde. Quand ils afrontent le sufrage universel, les repré-
sentants de la nation n’ont pas avantage à se laisser trop enfermer
dans la défense d’intérêts purement économiques ou profession-
nels. Elle pourrait diviser leurs électeurs qui ne sauraient par-
tager des points de vue identiques sur des questions comme la
répartition de l’impôt, le inancement des retraites, la réduction
des dépenses publiques… De toute façon, une excessive techni-
cité rebute.

Trancher entre les compromis et le sacriice d’une carrière


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En revanche, il est électoralement précieux de pouvoir s’iden-


tiier à des causes sans adversaire légitime (lutter contre l’exclu-
sion, garantir la sécurité des citoyens, défendre les intérêts de la
France…) et de se montrer sourcilleux sur la défense de valeurs
partagées : la liberté et l’égalité, la justice sociale, la démocra-
tie, la solidarité, notions suisamment luides pour rallier des
interprétations très diverses. L’identiication étroite du combat
politique à des convictions éthiques idéalise l’action menée, légi-
time les engagements passés et présents. Elle débouche aussi sur
un éloge du comportement citoyen de l’électeur ; on en appelle
à ses convictions les plus hautes, censées déterminer ses choix le
jour du vote. Cette présentation de soi qui ennoblit le person-
nage public, présente l’immense avantage de faciliter un dépas-
sement des clivages d’intérêts qui divisent les électeurs ; en même
temps, elle cherche à construire autour des représentants un
capital moral qu’ils ne dissiperont jamais sans dommages poli-
tiques si leurs actes démentent avec trop d’évidence les principes
aichés. Mais on n’invoque pas impunément, en permanence,
les valeurs les plus hautes sans se convaincre soi-même, peu ou
prou, qu’elles dictent l’action et justiient toute une trajectoire
politique.

72
La recherche de la notoriété en politique

Le désir de reconnaissance est au principe même de l’enga-


gement politique. Il est des styles psychologiques qui prisent
plus particulièrement la notoriété et la popularité. On dira qu’à
la limite, la préoccupation de cette catégorie de personnes est
davantage l’acquisition d’un mandat que l’exercice du pouvoir
qui en découle. Chez elles prédomine ce que l’on appellera une
« labilité psychologique ». On entend par là d’exceptionnelles
qualités d’adaptation aux situations et aux interlocuteurs les plus
divers. Elles permettent de surfer au plus près des évolutions de
l’opinion publique, de suivre sans trop de diicultés les aspira-
tions changeantes des électeurs, même s’il convient de recourir à
une rhétorique forte pour airmer « des convictions » (que l’on
se gardera de trop préciser), ain de masquer un déicit de fer-
meté qui pourrait être perçu négativement. Ce sont plutôt des
séducteurs dont les chances de survivre aux aléas d’un combat
électoral se révèlent supérieures, car leurs facultés d’adaptation
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aux règles du jeu politique sont meilleures.


Mais il existe aussi, en beaucoup plus petit nombre, des per-
sonnalités au style rigoureux qui aichent des convictions fortes
et répugnent à s’engager trop loin dans les inévitables compro-
mis (et compromissions) nécessaires à la survie politique. Pour
eux, l’essentiel est de faire triompher des idées et, si possible, les
inscrire dans les faits. C’est pourquoi on les rencontre surtout
dans les franges de la représentation politique attachées à des
références doctrinales ou à des projets politiques airmés. Ain
de protéger l’image forte qu’ils ont d’eux-mêmes, ils préfèrent
rester isolés plutôt que de séduire à tout prix et, à la limite, périr
politiquement plutôt que de sacriier leur éthique personnelle.
Charles de Gaulle claque la porte en 1946 et en 1969 ; Lionel
Jospin annonce son retrait de la vie politique au lendemain
d’une campagne électorale qu’il n’avait pas voulue suisamment
eicace (2002). Pour s’imposer dans la vie politique, ces person-
nalités ont dû bénéicier de circonstances exceptionnelles ou, du
moins, d’une adéquation particulièrement favorable entre leurs
convictions airmées et les attentes des militants ou de l’électo-
rat. Mais ce dernier pourra se révéler versatile. C’est pourquoi, en
démocratie, leurs chances de s’imposer durablement demeurent

73
La reconnaissance dans la sphère publique

aléatoires (on pense aussi bien à Jean Poperen et Martine Aubry


qu’à Alain Juppé et Philippe Séguin). Le sufrage universel est
pour eux une épreuve diicile. Ce n’est pas un hasard s’il s’agit
parfois de personnalités que l’on est « allé chercher ». Raymond
Barre et certaines igures un peu rugueuses de la « société civile »
devenues ministres (Léon Schwarzenberg, Claude Allègre) ne
se sont jamais engagés dans une carrière politique classique ; ils
n’auraient probablement pas su en supporter toutes les exigences.

Philippe Braud
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reconnaissance
eT esTiMe De soi

– Soif de reconnaissance et inégalités volontaires


(J.-F. Dortier)
– Se comparer aux autres (L. Friedmann)
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– L’estime de soi au quotidien (C. André)


– Identité contre égalité (Rencontre avec F. de Singly)
– à propos de Séparée. Vivre l’expérience de la rupture,
de F. de Singly (M. Fournier)
– Reconnus comme victimes (V. Duviard-Marsan)

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SOIF DE RECONNAISSANCE
ET INÉGALITÉS VOLONTAIRES

E n rédigeant son Discours sur l’origine et les fondements


de l’inégalité parmi les hommes (1755), Jean-Jacques
Rousseau espérait gagner encore une fois le concours lancé par
l’académie de Dijon en 1752. Il l’avait déjà remporté brillam-
ment deux années plus tôt avec son Discours sur les sciences et
les arts. Mais cette fois-ci, il n’empochera pas de récompense.
Le jury repoussera le manuscrit. L’Église le condamnera : sa des-
cription d’un « bon sauvage » libre et heureux niait le dogme du
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péché originel, chose inacceptable. Quant à Voltaire, il lui déco-


chera quelques lèches pleines d’ironie : « J’ai reçu, Monsieur,
votre nouveau livre contre le genre humain. (…) On n’a jamais
employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend
envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »
S’ensuivra une verte polémique entre les deux meilleurs enne-
mis.
Qu’à cela ne tienne ! Le Discours sur les origines de l’inégalité
est devenu l’un des grands classiques de la philosophie et l’un des
textes fondateurs des sciences humaines. Il répond d’ailleurs tout
à fait à la déinition du classique : toujours cité, jamais lu. On
en a retenu quelques leçons essentielles : les énormes inégalités
sociales entre riches et pauvres ou entre puissants et dominés ne
sauraient s’expliquer par les inégalités naturelles (de physique ou
de talent). Il y a des gens médiocres parmi les riches et beaucoup
de talents mal reconnus dans le peuple. Les diférences naturelles
– physiques ou intellectuelles – ne sauraient expliquer les inéga-
lités sociales, qui dérivent pour la plupart de la vie en société.
Que les grandes inégalités, entre nations, entre groupes
sociaux ou entre individus, soient le fait de la société et non de
la nature, cela est parfaitement admis aujourd’hui. Mais quand

77
Reconnaissance et estime de soi

on relit attentivement son texte, on peut remarquer une idée,


longtemps passée inaperçue, qui dévoile un mécanisme subtil,
mais fondamental, dans la création de certaines inégalités qui,
pour être petites, n’en sont pas moins très sensibles.

Vanité et mépris d’un côté, honte et envie de l’autre


Pour résoudre l’énigme des origines des inégalités, Rousseau
a d’abord construit une iction, celle d’une condition humaine
primitive où les hommes vivaient à l’état de nature : libres, heu-
reux et solitaires. Certes, ce n’est qu’une iction destinée à mettre
en lumière, par contraste, les contraintes imposées par la vie
en société. Dès lors qu’ils sont confrontés les uns aux autres,
nous dit Rousseau, les hommes éprouvent aussitôt un besoin
d’« estime publique » ou de « considération ».
« Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être
regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. (…) Et ce fut
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là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps :


de ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le
mépris, de l’autre la honte et l’envie. » L’idée est dérangeante.
Les premières inégalités ne sont pas imposées de l’extérieur mais
elles naissent du désir de chacun de se distinguer. Et les petites
diférences nées de ces premières inégalités suscitent des émo-
tions très cuisantes, « d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre
la honte et l’envie ».
Et ce ne sont pas les grandes inégalités qui sont le plus sen-
sibles aux individus, mais les diférences entre proches, avec le
voisin, l’ami ou le parent. Quelques années auparavant, le jeune
David Hume faisait un constat similaire : « Ce n’est pas une
grande disproportion entre les autres et soi qui produit l’envie,
mais au contraire une proximité » (Traité de la nature humaine,
1739).
Ces considérations sur la soif de reconnaissance comme
l’une des sources des inégalités ont été écrites il y a plus de deux
siècles. On peut se demander si elles ont encore quelque perti-
nence aujourd’hui. Bien des éléments invitent à le croire.

78
Soif de reconnaissance et inégalités volontaires

Rendons-nous à Gonesse, une banlieue populaire de la région


parisienne1. Dans le quartier des Peupliers ont été construits,
dans les années 1960, de petits pavillons individuels entourés
d’un jardinet et d’un garage. à l’époque, ces pavillons symbo-
lisaient un certain idéal de réussite. Pour leurs propriétaires,
issus de milieux populaires, ces petites maisons représentaient
beaucoup : plus de confort (une chambre pour chaque enfant),
de calme, un jardinet pour faire pousser quelques leurs, un
garage pour la voiture. Cette France des petits pavillons n’était
pas riche. Mais les nouveaux propriétaires avaient réussi à sortir
quelque peu de leur milieu d’origine. Elle représentait une forme
d’« American way of life » à la française.
Mais à partir des années 1980-1990, l’environnement a
changé. De nouvelles maisons ont été bâties non loin de là. Plus
spacieuses, plus modernes, avec des cuisines intégrées, un jardin
plus grand. Du coup, le quartier des Peupliers est devenu moins
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attractif. D’autant que dans le même temps venaient s’installer ici


de nouveaux venus issus des HLM voisins, avec des familles d’im-
migrés. Eux aussi aspiraient à devenir propriétaires, à améliorer
leur condition. Les maisons furent vendues par nombre d’anciens
propriétaires qui, eux, partaient vers des quartiers plus huppés.
De fait, le quartier des Peupliers a connu un déclassement.

la satisfaction reste toujours relative


Le phénomène n’est pas nouveau. Il a été perçu par un certain
Karl Marx : « Une maison peut être grande ou petite, tant que
les maisons environnantes sont petites elles aussi, elle satisfait à
tout ce que l’on exige socialement d’une maison. Mais s’il s’élève
à côté de la petite maison un palais, voilà que la petite maison se
ravale au rang de la chaumière. (…) Et au cours de la civilisation,
elle peut s’agrandir tant qu’elle veut, si le palais voisin grandit
aussi vite ou même dans de plus grandes proportions, celui qui
habite la maison relativement petite se sentira de plus en plus
mal à l’aise, mécontent, à l’étroit entre ses quatre murs2. »
1- M. Cartier, I. Coutant, O. Masclet et Y. Siblot, La France des « petits-moyens ». Enquête
sur la banlieue pavillonnaire, La Découverte, 2008. Voir aussi X. Molénat, « Pavillon des
espoirs », Sciences Humaines, no 196, août-septembre 2008.
2- K. Marx, Travail salarié et capital, 1847, rééd. Science marxiste, 2009.
79
Reconnaissance et estime de soi

C’est un mécanisme redoutable que décrit là Marx. Il indique


que la richesse est toujours relative. Que l’on ne mesure pas sa
richesse par rapport aux gens les plus fortunés ou les plus dému-
nis. Les extrêmes sont trop lointains et inaccessibles. C’est par
rapport aux proches que l’on mesure sa position. Même ceux
qui ne cherchent pas forcément à participer à cette course à la
réussite sociale sont pris dans ses ilets. Car ils éprouveront tout
de même un sentiment de déclassement s’ils restent stables alors
que les proches – collègues, amis ou parents – progressent de
leur côté.
Le phénomène de classement/déclassement des quartiers
urbains est désormais bien connu et analysé. À New York, le
quartier de Harlem a été déserté par les Blancs au début du
xxe siècle quand les immigrés noirs (venus du Sud ou d’autres
quartiers) sont venus s’y installer. C’est ainsi que Harlem s’est
rapidement transformé en ghetto noir. Depuis quelques années,
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Harlem connaît un processus inverse de « gentryication », c’est-


à-dire de réembourgeoisement. Des appartements, maisons
et bâtiments industriels ont été réhabilités, les prix des loyers
ont fortement augmenté et certaines zones sont réinvesties
aujourd’hui par des milieux aisés. La gentryication de certains
quartiers populaires est d’ailleurs une tendance observée dans
de très nombreuses villes. À Paris, c’est par exemple le cas du
quartier qui longe le canal Saint-Martin. Plus généralement, la
« course au luxe3 » en matière de logement a conduit, selon l’éco-
nomiste Robert H. Frank, à une augmentation notable, dans les
années 1970, de la taille des maisons de la middle class améri-
caine : « En 1980, la taille moyenne n’atteignait pas les 150 m2.
En 2007, elle dépassait 215 m2. »

le phénomène de comparaison sociale


Les psychologues sociaux nomment « comparaison sociale »
le fait de se mesurer aux autres pour estimer sa propre valeur.
Le phénomène est conirmé dans de nombreux domaines. Les
40 000 coureurs qui se présentent chaque année sur la ligne de

3- Robert H.  Frank, La Course au luxe. L’économie de la cupidité et la psychologie du


bonheur, Markus Haller, 2010.
80
Soif de reconnaissance et inégalités volontaires

départ du marathon de Paris ne visent pas le podium (qui est


réservé à une élite). Mais alors après quoi courent-ils ? Les motifs
sont divers : on court pour le plaisir, pour la santé…, mais aussi,
tous les coureurs le savent bien, chacun a son déi personnel à
relever. Chaque coureur s’inscrit dans un groupe de référence,
formé en général par ses compagnons d’entraînement, et mesure
sa performance par rapport à lui. Chacun a son échelle de valeur,
établie par rapport à son âge, son poids, son sexe, son niveau
d’entraînement : une petite hiérarchie subtile et invisible de l’ex-
térieur, mais très présente dans la tête de chaque coureur.
La comparaison sociale joue aussi un grand rôle dans le
domaine du travail où le phénomène a été bien étudié. Un
salarié peut plus ou moins se satisfaire d’une augmentation de
100 euros. Mais la satisfaction ne sera pas du tout la même si
le collègue a bénéicié, lui, d’une augmentation de 200 euros.
Pourtant cela ne change rien à ses propres revenus. Combien
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gagne mon beau-frère, mon collègue de bureau ? Ces diférences


parfois minimes sont ressenties de façon plus sensible que les
grandes inégalités sociales de revenus entre riches et pauvres4.
Ce processus de diférenciation volontaire existe dans la plu-
part des milieux sociaux. Il s’observe autant à l’université que
dans les métiers du bâtiment. À l’université, le statut relatif
des titres (entre Ater, moniteur, maître de conférences, profes-
seur de première classe, deuxième classe, classe exceptionnelle)
donne lieu à des luttes de classement que Pierre Bourdieu avait
analysées dans Homo academicus5. Ce jeu de position suscite
aspirations, rivalités, rancœurs, jalousies et parfois des haines
farouches. On aurait d’ailleurs tort de croire que le prestige rela-
tif des professions n’existe que chez les cadres supérieurs engagés
dans une course à la réussite professionnelle. Il a bien été analysé
également dans le milieu des ouvriers, que ce soit celui du bâti-
ment ou celui de la logistique6.

4- A.  Cohn et al., «  Social comparison in the workplace. Evidence from a ield
experiment », colloque Advances with ield experiments, Wharton School, université de
Pennsylvanie, 15-16 octobre 2010.
5- P. Bourdieu, Homo academicus, Minuit, 1984.
6- N. Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, La
Découverte, 2008.
81
Reconnaissance et estime de soi

les feux de l’envie


Un autre lieu privilégié où s’exprime le mécanisme des
« petites diférences » est celui de la consommation. Comme le
logement, la consommation vestimentaire, les loisirs, l’alimen-
tation sont profondément inluencés par le souci de se faire
remarquer ou de se démarquer7. Là aussi, ce n’est pas un phéno-
mène spéciique aux élites et aux classes moyennes. Il existe aussi
une consommation ostentatoire dans les milieux populaires, un
« bling-bling du pauvre » en quelque sorte.
On peut se demander quelles sont les motivations profondes
qui poussent les individus et les groupes à vouloir « se distin-
guer » les uns des autres ? Les explications ne manquent pas.
Certains philosophes y voient l’expression d’une éternelle soif
de reconnaissance. Sigmund Freud évoque un « narcissisme des
petites diférences » qui serait l’expression d’une agressivité natu-
relle. Les théoriciens de l’évolution ont proposé un mécanisme
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de signal coûteux8 destiné à séduire des partenaires. Pour René


Girard, le « désir mimétique » exprime le désir profond de res-
sembler à autrui, précisément à celui qui détient des biens dési-
rables (biens matériels, statut, titre de gloire) et qui stimule ainsi
les « feux de l’envie ».
Ainsi, la quête pour la reconnaissance se manifeste par des
aspirations matérielles, des statuts ou des marques symboliques.
Elle conduit de fait à des luttes de classement et à des stratégies
de distinction. Bourdieu en a fait l’un des pivots de son analyse
du jeu social. Le mécanisme est toujours le même. Des individus
ou des groupes, soucieux de s’airmer et d’obtenir des gratiica-
tions matérielles et symboliques, aspirent à grimper un échelon
dans l’échelle du prestige : lorsqu’ils y parviennent, ils créent une
distance avec les groupes proches et suscitent à leur tour envie
et ressentiment.
7- R. H. Frank, op. cit.
8- Issue des travaux d’éthologie, cette théorie vise à expliquer le développement de
caractères physiques ou de comportements apparemment « coûteux » en termes de survie
individuelle : une parure visible aux yeux des prédateurs, des comportements risqués et
inutiles, des conduites altruistes. Mais ces caractères peuvent se révéler avantageux dans
la mesure où ils sont justement destinés à montrer que l’on est un bon partenaire (pour
former un couple, fonder une famille) ou plus généralement un bon compagnon (à
l’égard du groupe).
82
Soif de reconnaissance et inégalités volontaires

Fuite en avant et frustration relative


« Marquer sa diférence » : cette course en avant pour la recon-
naissance a de multiples implications économiques, politiques et
morales. Certaines de ces conséquences sont assez fâcheuses.
• Dans une société égalitaire, où les places ne sont pas assi-
gnées à l’avance, la quête de reconnaissance mène à une course
efrénée aux statuts, aux titres, aux diplômes, à la consomma-
tion de biens de distinction. Cette course est sans in car les
luttes de position sont relatives les unes aux autres. Elle produit
donc une détérioration continue de la valeur des biens les plus
prisés. Toute marque de distinction qui était le privilège d’un
groupe suscite l’envie de ceux qui le suivent. En se difusant
dans le corps social, les titres de distinction se dégradent. C’est
le cas pour l’accès à la propriété, mais aussi pour la course aux
diplômes9 ou la consommation des biens de luxe.
• Si les biens de consommation ne visent pas à satisfaire des
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besoins mais à se démarquer dans le jeu social, alors il est vain


d’espérer se satisfaire un jour d’un bien-être matériel suisant10.
• Le succès, comme la richesse, étant toujours relatif, tout
accès à une marche supérieure ne peut produire que des satisfac-
tions provisoires et des frustrations relatives, que ceci concerne la
réussite sociale, sportive, scientiique ou artistique.
Conscients de cette course infernale et des frustrations qu’elle
suscite, les sages de l’Antiquité invitaient à se tenir à l’écart de
la comédie humaine et de ses vaines gloires. Rousseau fut aussi
de ceux-là. Comme les sages d’antan et certains tenants actuels
de la simplicité volontaire, il aspirait à se retirer du monde et à
cultiver ses penchants de rêveur solitaire. Mais alors, pourquoi
diable a-t-il éprouvé le besoin de rédiger son Discours sur les iné-
galités dans le cadre d’un concours ? Décidément, même chez les
grands esprits, il n’est pas facile d’éteindre l’inextinguible soif de
reconnaissance.

Jean-François Dortier

9- M. Duru-Bellat, L’Inlation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, Seuil, 2006.


10- Voir R. Layard, Le Prix du bonheur, Armand Colin, 2007, et T. Jackson, Prospérité
sans croissance. La transition vers une économie durable, De Boeck, 2010.
83
SE COMPARER
AUX AUTRES

C onnaissez-vous l’efet « mare aux poissons » ? Celui-ci a


principalement été mis en évidence dans le milieu sco-
laire et révèle que l’image qu’un élève aura de lui dépend de la
mare dans laquelle il évolue. Obtenir la note de 13 fera dire à
notre élève-poisson qu’il est intelligent si la moyenne de la classe
est de 10 et qu’il est nul si celle-ci est de 18. Il en va de même
dans de nombreux domaines. Par exemple, gagner 1 500 euros
est une source de satisfaction si tous les collègues sont au smic,
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mais ne toucher « que » 170 fois le smic est un échec pour un


patron du Cac 40. Ceci démontre que rien n’a de sens dans l’ab-
solu. Pour savoir s’il peut être satisfait de ce qu’il est ou de ce
qu’il a, l’individu est obligé de raisonner de manière relative en
se toisant aux autres.
Ce processus est ce que l’on nomme la comparaison sociale.
Il s’agit d’une notion théorisée en 1954 par le psychologue
social Leon Festinger mais qui n’a pas « percé » depuis dans la
recherche. Pourtant, ce phénomène mérite que l’on s’y attarde.
Nous l’utilisons sans cesse pour mieux nous connaître et nous
positionner face aux autres, et ceci non par pure curiosité intel-
lectuelle, mais dans le dessein de préserver, alimenter ou amélio-
rer l’estime de soi.
La comparaison sociale est donc l’instrument qui permet à
tout un chacun de connaître ses petits moments de gloire ou
de satisfaction sans avoir à se montrer extraordinaire. Mais on
imagine bien que pour atteindre son but – choyer l’estime de soi
– la comparaison sociale ne peut s’opérer tous azimuts. Selon les
circonstances, nous choisirons avec soin les personnes auxquelles
nous souhaitons nous confronter.

84
Se comparer aux autres

Trois types de comparaison sociale


Il existe trois types de comparaison sociale qui correspondent
à des contextes diférents. Nous avons tout d’abord la comparai-
son sociale dite latérale. Il s’agit là de se comparer à un groupe
ou à une personne que l’on juge identique ou proche de soi dans
le domaine de la comparaison. Ceci est notamment pertinent
lorsque l’on souhaite évaluer ses performances et tenter d’être
« le meilleur ». Pour jauger son niveau au semi-marathon, on ne
va pas se comparer au recordman du monde ni à une grand-mère
de 80 ans. On va choisir des adversaires qui jouent dans la même
cour (même âge, sexe, niveau d’entraînement…) pour qu’un réel
enjeu existe et qu’une victoire ait un sens. Seul un étalonnage
correct peut susciter l’admiration des autres et la ierté de soi.
Mais la comparaison sociale latérale a d’autres vertus, elle
permet aussi de conforter la « justesse » de nos opinions. Être
pour ou contre le port du voile, le nucléaire ou la réforme des
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retraites relève d’une prise de position et aucune vérité n’existe


sur ces sujets. Face à cette incertitude, chacun de nous va cher-
cher à se persuader que ses arguments sont plus justes que ceux
de ses adversaires. Pour ce faire, il compare ses positions à celles
de personnes qu’il estime « valables » (amis, collègues, famille…
selon les circonstances), et si ces dernières ont le même avis que
lui, son opinion devient « la » vérité. Constater que nous avons
des « alliés » nous permet de nous sentir légitimes et forts face
aux vents contraires. La comparaison latérale valide également
nos goûts et nos choix. Comment savoir que mon look n’est pas
déplacé par rapport à mon travail ou ringard aux yeux de mes
amis ? En me comparant à des collègues qui occupent le même
poste que moi et en observant le style vestimentaire d’amis de
mon âge auxquels je souhaite ressembler. La comparaison sociale
latérale permet donc de se sentir dans le juste, le vrai, le bien.
C’est en tant que membre non déviant d’une communauté
« valeureuse » que l’individu ressent dans ce cas ierté et satis-
faction.
Cependant, les épreuves de la vie peuvent nous fragiliser,
mettre en danger notre estime de nous-mêmes, et la comparai-
son latérale n’est alors pas judicieuse. Prenons le chômage. Une

85
Reconnaissance et estime de soi

personne qui vient de perdre son travail ne trouvera aucun béné-


ice à faire partie du groupe de « semblables » que constituent
les demandeurs d’emploi. Se comparer à ses amis qui ont du
travail est encore plus cruel. Elle va donc chercher de la réassu-
rance en se comparant à plus malheureux qu’elle. Et parmi les
chômeurs, on trouvera toujours un sous-groupe encore plus à
plaindre que soi : le chômeur de longue durée ayant plus de 50
ans. Et si c’est notre cas, on trouvera encore « pire » : le chômeur
de longue durée ayant plus de 50 ans, sans diplôme et qui risque
de devenir SDF, etc. Nous sommes là face à des comparaisons
sociales descendantes qui ragaillardissent l’estime de soi en se
mesurant à plus faible. Les recherches dans ce domaine se sont
intéressées aux malades atteints d’un cancer. Ces derniers, même
lorsque leur état est critique, se jugent toujours plus chanceux
que d’autres patients1.
Ce processus permet de se remonter le moral et de mieux
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accepter son sort, mais ce n’est pas lui qui donne l’envie et le
courage de se battre. En efet, lorsque l’on demande aux per-
sonnes atteintes d’un cancer d’évaluer leurs chances de s’en sor-
tir, elles vont se comparer à des gens qui ont réussi à guérir, ceci
ain de se motiver et de rester optimistes.

la comparaison ascendante
Dans ce cas, la comparaison sociale est dite ascendante car
elle consiste à se comparer à quelqu’un que l’on estime supérieur
à soi. C’est là le moteur de l’ambition, de l’envie de s’améliorer,
de progresser. La comparaison ascendante se retrouve particu-
lièrement dans le domaine professionnel où l’idée est de faire
carrière. Cette troisième forme de comparaison sociale permet
elle aussi d’augmenter l’estime de soi puisque, sans être supé-
rieur aux autres, on pense cependant avoir le potentiel néces-
saire pour le devenir. On s’identiie au modèle positif que l’on
vise, on a l’impression de sortir du lot et ceci procure une forte
satisfaction. Mais il n’est pas nécessaire de chercher à égaler
ou supplanter un modèle, on peut également se valoriser par

1- S. E.  Taylor et M. Lobel, «  Social comparison activity under threat  : Downward


evaluation and upward contacts », Psychological Review, vol. XCVI, no 4, octobre 1989.
86
Se comparer aux autres

procuration, sans émulation. C’est ce qu’une étude sur la com-


paraison sociale ascendante au sein des couples a montré2. Que
se passe-t-il quand la femme gagne mieux sa vie que le mari,
que l’un est célèbre et l’autre non, ou que l’un est plus beau que
l’autre ? On pourrait imaginer que celui pour qui la comparaison
n’est pas latteuse en soufre et/ou qu’il entre dans le jeu de la
compétition. Eh bien non. Si l’empathie est forte, la comparai-
son ascendante ne sera pas mal vécue, au contraire le succès de
l’un fera le bonheur de l’autre. Une femme sera ière d’avoir un
bel homme, un homme sera ier d’avoir une femme riche car
l’autre est une partie d’eux et que leur destin est commun. Ceci
peut également être valable en amitié. On se sentira important
si l’on peut se vanter des mérites d’un ami. Combien de fois ne
voyons-nous pas à la télé les « amis des stars » plus orgueilleux et
imbus d’eux que les stars elles-mêmes ! Seule condition pour que
l’estime de soi se nourrisse des succès des autres : que l’on n’ait
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soi-même aucune ambition dans le domaine en question. Je ne


pourrais être ière de l’exploit sportif de mon ami que si je n’ai
aucune velléité sportive. Sinon j’en prendrais ombrage.

les stratégies de raistolage


Nous avons vu que l’individu efectue des comparaisons
sociales qui lui procurent un sentiment de satisfaction et de
supériorité, ceci à travers, grâce ou aux dépens de son entourage.
Mais que se passe-t-il quand l’individu n’a pas le loisir de choisir
sa cible de comparaison en fonction de sa situation du moment
et que la confrontation lui est imposée par son environnement ?
Dans l’expérience de Nicole Dubois (encadré ci-après), on voit
qu’une comparaison ascendante induite expérimentalement dés-
tabilise le sujet et a un impact immédiat sur son niveau d’estime
de soi.
Cette situation se produit fréquemment dans notre quoti-
dien : un ami nous parle de la magniique maison qu’il vient
d’acheter, un collègue vient d’avoir une promotion, une voisine
nous rabâche les oreilles de sa rencontre avec l’homme de sa
2- R. T. Pinkus, P. Lockwood, U. Dchimmack et M. A. Fournier, « For better and for
worse : Everyday social comparisons between romantic partners », Journal of Personality
and Social Psychology, vol. XCV, n° 5, novembre 2008.
87
Reconnaissance et estime de soi

vie… Laissons-nous alors notre entourage torpiller notre estime


de soi sans réagir ? Non. Nous utilisons diférents stratagèmes
pour préserver ou « raistoler » au maximum notre image. Par
exemple, si l’on obtient de moins bonnes performances que
des personnes que l’on croyait similaires à soi, on va trouver de
bonnes justiications pour ne pas se sentir trop mauvais. On peut
aussi chercher à décrédibiliser l’autre quand il nous fait un peu
trop d’ombre : dans une équipe sportive, les commérages visent
souvent à « descendre » les meilleurs dans un domaine non lié au
sport ain de redorer un peu son propre blason. Et puis, il existe
ce que l’on nomme le phénomène du faux consensus. Lorsque
la comparaison latérale avec un groupe de pairs ne vient pas
conirmer nos opinions, nous déformons leurs positions de telle
sorte qu’elles viennent sous-tendre les nôtres. Enin, on utilise
aussi souvent la stratégie de l’évitement. Par exemple, un recru-
teur aura tendance à choisir des collaborateurs qui possèdent
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des compétences complémentaires aux siennes ain qu’aucune


comparaison ne soit possible et qu’il n’ait à aucun moment le
sentiment d’être en danger3.
Une « bonne » comparaison peut donc permettre au com-
mun des mortels d’être content de soi, d’avoir l’impression
d’être supérieur à ceux qui l’entourent, soit en tant qu’individu,
soit en tant que membre d’un groupe. L’envers de la médaille est
cette constante menace qu’une « mauvaise » comparaison vienne
saper notre moral et provoque mésestime et frustration. Mais
le jeu en vaut la chandelle car la comparaison sociale est le seul
moyen que nous avons de mesurer notre valeur et de goûter au
divin plaisir de se distinguer.

Lisa Friedmann

3- S. M. Garcia, H. Song et A. Tesser, « Tainted recommendations : he social compa-


rison bias  », Organizational Behavior and Human Decision Processes, vol. CXIII, n°  2,
novembre 2010.
88
Se comparer aux autres

M. Top, M. Bof et moi


La scène se passe dans une petite salle où des étudiants, qui ont
répondu à une annonce pour un travail temporaire, doivent remplir un
questionnaire portant sur l’estime de soi. Alors qu’un premier étudiant est
en train de remplir son questionnaire, arrive dans la pièce un autre étudiant
qui vient lui aussi se présenter pour remplir le formulaire.
Dans une première condition expérimentale, c’est M. Top qui entre
en scène. Il s’agit en fait d’un complice des expérimentateurs qui, pour
l’occasion, se présente sous un visage particulièrement avantageux : il est
séduisant, habillé en costume, se tient bien, parle très correctement, adopte
un comportement assuré. Bref, il en impose.
Dans une seconde condition, c’est M. Bof qui fait son apparition.
Cette fois, le compère est mal habillé, mal rasé, ne se tient pas droit et
donne l’impression d’être peu motivé par le poste. Quand ils sont mis en
présence de M. Top ou M. Bof, les sujets qui remplissent le questionnaire
changent de jugement sur eux-mêmes. En présence de M. Top, leur estime
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de soi diminue. à l’inverse, M. Bof induit une comparaison sociale descen-


dante qui va améliorer l’estime de soi du sujet.
Que démontre cette expérience ? Certes, le niveau d’estime de soi est
très variable d’un individu à l’autre. Certains vont sans cesse se dévaloriser
et se trouver nuls, d’autres feront montre d’une ierté et d’une autosatis-
faction qui frisent la pédanterie. Mais l’estime de soi est également forte-
ment inluencée par le contexte, notamment par les comparaisons sociales
à l’œuvre dans nos confrontations à autrui. Voilà ce que met en évidence
l’expérience « M. Top, M. Bof et moi ».

L.F.

Expérience réalisée par Nicole Dubois, professeure de psychologie sociale à l’univer-


sité Nancy-II, et inspirée de l’expérience de S. Morse et K. Gergen, 1970. Elle peut
être visualisée sur le site http://www.canal-u.tv/

89
L’ESTIME
DE SOI AU QUOTIDIEN

«G énéralement, les autres m’aiment bien », « je suis per-


formant dans mon travail », « même si la vie devient
diicile, je trouverai les moyens de l’afronter »… Ce genre de
conviction manifeste une bonne estime de soi et procure à l’indi-
vidu bien-être et capacités d’action.
Longtemps en Occident, l’humilité a été un idéal. Emmanuel
Kant pouvait ainsi écrire : « L’amour de soi, sans être toujours
coupable, est la source de tout mal. » Puis l’individu est devenu
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la valeur primordiale de nos sociétés, et avec lui son ego. Si


Blaise Pascal pouvait écrire « Le moi est haïssable », quelques
siècles plus tard, la formule était ironiquement complétée par
Paul Valéry : « Mais il s’agit de celui des autres ». L’estime de
soi est aujourd’hui devenue une aspiration légitime aux yeux de
tous, considérée comme une nécessité pour survivre dans une
société de plus en plus compétitive. La question de l’estime de
soi s’est même posée à certains responsables politiques. Ainsi,
l’État de Californie avait décrété qu’il s’agissait d’une priorité
éducative et sociale de premier ordre (California Task Force to
promote self-esteem and social responsability, 1990) soulignant que
« le manque d’estime de soi joue un rôle central dans les dii-
cultés individuelles et sociales qui afectent notre État et notre
nation ». Depuis, de nombreuses études ont été conduites sur les
bénéices exacts d’une bonne estime de soi1.
Les données les plus clairement attestées concernent le bien-
être subjectif : l’estime de soi est un facteur robuste de bien-être
émotionnel. Elle est aussi un important facteur de résilience face

1- R.F. Baumeister et al., « Does high self-esteem cause better performance, interpersonal
success, happiness, or healthier lifestyles ? » Psychological Science in the Public Interest
2003, 4(1), pp. 1-44.
90
L’estime de soi au quotidien

à l’adversité. Par contre, si on explore de manière plus spéciique


les rapports entre bonne estime de soi et résultats obtenus à dif-
férents types de performances spéciiques, le rapport n’est pas
évident. Ainsi, dans le domaine de la réussite scolaire, la dimen-
sion d’autocontrôle est un bien meilleur prédicteur de succès
scolaire que l’estime de soi. Il en est de même chez l’adulte. Les
rapports sont plus nets en sens inverse : les succès obtenus dans
le milieu scolaire ou professionnel sont très valorisants pour l’es-
time de soi (ce qui semble évidemment très logique). Il existe par
contre un résultat très net en faveur des sujets à bonne estime de
soi : ils sont capables de persister face à la diiculté beaucoup
plus longuement que les sujets doutant d’eux-mêmes, tentés
d’abandonner rapidement. Autre donnée intéressante : face à
des problèmes qui s’avèrent insolubles, les sujets à haute estime
de soi se désengagent plus vite, et identiient plus rapidement
qu’il est inutile de s’enliser dans ce qu’on nomme en psychologie
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expérimentale la « persévérance névrotique ».


Mais en quoi consiste concrètement l’estime de soi ?

Qu’est-ce que l’estime de soi ?


« L’estime de soi ? Eh bien, c’est comment on se voit, et si
ce qu’on voit, on l’aime ou pas… », me disait un jour un jeune
patient.
L’estime de soi est une donnée fondamentale de la person-
nalité, placée au carrefour des trois composantes essentielles du
soi : comportementale, cognitive et émotionnelle. Elle comporte
des aspects comportementaux (elle inluence nos capacités à
l’action et se nourrit en retour de nos succès) et cognitifs (elle
dépend étroitement du regard que nous portons sur nous, mais
elle le module aussi à la hausse ou à la baisse). Enin, l’estime de
soi reste pour une grande part une dimension fortement afec-
tive de notre personne : elle dépend de notre humeur de base,
qu’elle inluence fortement en retour. Les rôles de l’estime de
soi peuvent d’ailleurs être compris selon cette même grille de
lecture : une bonne estime de soi facilite l’engagement dans l’ac-
tion, est associée à une autoévaluation plus iable et plus précise,
et permet une stabilité émotionnelle plus grande.

91
Reconnaissance et estime de soi

Mais doit-on parler d’une ou de plusieurs estimes de soi ?


Le concept d’estime de soi présente les mêmes diicultés que
celui d’intelligence : la multiplicité de ses sources et de ses mani-
festations le rend particulièrement diicile à cerner clairement.
Tout comme il semble exister plusieurs formes d’intelligence, il
est bien possible que l’estime de soi, plutôt qu’une dimension
unique, soit la résultante de plusieurs composantes.
Chez l’enfant, elle recouvre souvent au moins cinq dimen-
sions : l’aspect physique (« est-ce que je plais aux autres ? ») ; la
réussite scolaire (« suis-je bon élève ? ») ; les compétences athlé-
tiques (« est-ce que je suis fort(e), rapide, etc ? ») ; la conformité
comportementale (« les adultes m’apprécient-ils ? ») ; la popula-
rité (« est-ce qu’on m’aime bien ? »).
Ces dimensions ne se distribuent pas forcément de manière
homogène : un enfant peut, par exemple, présenter une estime
de soi élevée dans les domaines de l’apparence physique, de la
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popularité et de la conformité, mais s’évaluer négativement en


matière de résultats scolaires et de compétences athlétiques. Un
autre phénomène cognitif intervient également : l’importance
accordée à chacun de ces domaines. Si l’enfant se juge favora-
blement sur le plan scolaire mais estime que ces compétences ne
sont pas si désirables que cela dans le milieu où il évolue, l’estime
de soi n’en sera alors pas confortée pour autant.

se positionner « au-dessus de la moyenne »


Il est probable que ces composantes sont assez proches chez
l’adulte : il faut simplement remplacer la réussite scolaire par le
statut social ; quant aux compétences athlétiques, importantes
dans la cour de récréation (savoir se défendre ou échapper aux
grands) ou lors du cours de gymnastique (ne pas se déshonorer
aux yeux des autres), elles le sont moins dans les couloirs de l’en-
treprise ou autour de la table familiale. Elles peuvent cependant
redevenir importantes pour un adulte dans certains milieux (tra-
vailleurs manuels) ou contextes spéciiques (comme les vacances,
où les capacités physiques sont remises en avant au travers du
sport ou de la mise à nu partielle des corps). Dans tous les cas,
se positionner par rapport aux personnes de son environnement

92
L’estime de soi au quotidien

immédiat représente l’un des mécanismes fondamentaux d’ajus-


tement de l’estime de soi. L’ensemble des études conirme que
pour la plupart des individus, il apparaît en efet capital de igu-
rer « au-dessus de la moyenne ». Jerry Suls et ses collègues, cher-
cheurs à l’université de l’Iowa, ont montré récemment que 90 %
des hommes d’afaires s’estiment supérieurs à l’homme d’afaires
moyen, 70 % des élèves de grandes écoles pensent avoir des
capacités au-dessus de la moyenne, 90 % des professeurs de lycée
s’estiment supérieurs à leurs collègues, etc.
Cet efet bénéicie aussi un peu aux proches : interrogés sur
leurs qualités et leurs défauts, la plupart des individus se consi-
dèrent légèrement meilleurs que leurs amis, mais les estiment
nettement plus que la plupart des gens : autrement dit, je ne
peux être estimable que si je suis entouré et apprécié de gens eux-
mêmes estimables… Une expérience classique, que nous appel-
lerons « Monsieur Crade et Monsieur Propre », montre l’efet de
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la comparaison sociale sur l’estime de soi. Des étudiants qui pos-


tulaient pour un boulot d’été remplissaient des supposés ques-
tionnaires de recrutement, pendant que l’on faisait rentrer dans
la même pièce un autre pseudo-étudiant, venu lui aussi poser sa
candidature. Ce comparse était tantôt un « Monsieur Propre »,
beau, bien vêtu, un livre de métaphysique sous le bras, tantôt un
« Monsieur Crade », mal rasé, aux habits froissés, avec dans ses
afaires un roman pornographique minable… L’apparition de
Monsieur Crade permettait une envolée des résultats obtenus
aux questionnaires d’estime de soi dissimulés dans la liasse des
tests demandés aux vrais candidats pour le travail d’été, tandis
que l’entrée de Monsieur Propre les faisait plutôt lancher2…
On se compare également aux autres, pour réguler son estime
de soi lorsque l’on est confronté à des diicultés. Mais le résul-
tat de cette comparaison sociale sera diférent selon l’estime que
l’on a de soi-même : les sujets à haute estime de soi comparent
plus volontiers vers le bas (« il y a pire que moi ») tandis que
ceux à basse estime de soi s’enfoncent en comparant vers le haut
(« beaucoup de personnes sont meilleures que moi »). Un des

2- S. J. Morse et K. J. Gergen, « Social comparison, self-consistency and the concept of


self », Journal of Personality and Social Psychology, no 16, 1970.
93
Reconnaissance et estime de soi

auteurs les plus spectaculaires en matière d’autodévalorisation


comparée reste certainement le philosophe Emil Cioran : « Je
ne connais personne de plus inutile et de plus inutilisable que
moi. » Le regard des autres est donc un paramètre essentiel de
l’estime de soi. De nombreux chercheurs comparent l’estime de
soi à un « sociomètre », et la considèrent avant tout comme le
relet du sentiment de popularité et d’approbation par autrui :
plus le sujet pense qu’il est l’objet d’une évaluation favorable par
les autres, plus cela améliore son estime de soi.
Ce phénomène est diférent de l’autosatisfaction liée au lea-
dership : pour l’estime de soi, ce qui est le plus favorable c’est
d’être – ou se sentir – aimé, plus encore que d’être – ou se croire
– dominant3. Ainsi, les nourritures relationnelles de l’estime de
soi (être apprécié) pèsent sans doute plus lourd que les nour-
ritures matérielles (être performant). L’estime de soi des élèves
populaires auprès de leurs camarades peut donc être plus élevée
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que celle des premiers de la classe. Les auteurs ayant travaillé


sur l’acquisition de l’estime de soi ont d’ailleurs tous souligné
l’importance, pour le bon développement de cette dernière, de
l’expression par les parents d’un amour inconditionnel à leurs
enfants, indépendamment de leurs performances. L’enfant inté-
riorise alors que sa valeur ne dépend pas que de sa performance,
mais représente une donnée stable, relativement indépendante,
du moins à court terme, des notions d’échec ou de réussite. Par
ailleurs, la sensibilité à l’échec, très liée au niveau d’estime de soi,
est fortement modulée par les facteurs relationnels : les sujets à
basse estime de soi sont d’autant plus hésitants à prendre des
décisions qu’ils savent que celles-ci seront observées et commen-
tées par des évaluateurs (l’échec aura donc un caractère public).
Par contre, les décisions qui ne seront pas soumises à évaluation
sont beaucoup plus facilement prises (la peur de l’échec ne les
parasitant pas).

Être choisi rassure, être exclu déstabilise


Ce poids du regard d’autrui sur l’estime de soi est hélas

3- M. Leary et al., « Decounfounding the efects of dominance and social acceptance on


self-esteem », Journal of Personality and Social Psychology, no 81, 2001.
94
L’estime de soi au quotidien

plus marqué à la baisse qu’à la hausse : le sociomètre présente


quelques vices de forme… Une expérience de psychosociologie
le souligne clairement. Des volontaires étaient afectés à un tra-
vail, qu’ils auraient à efectuer en groupe ou individuellement.
À certains, on faisait croire que ce choix était volontaire : « Vous
avez été choisi par les membres du groupe pour travailler avec
eux », ou « vous avez été refusé par les membres du groupe, et
vous travaillerez donc seul ». À d’autres, on annonçait que le
choix était aléatoire : « Il y a eu un tirage au sort, certains rejoin-
dront les groupes et d’autres travailleront seuls. » L’estime de soi
des participants à cette expérience n’était pas touchée si le choix
était présenté comme le fruit d’un tirage au sort. Par contre, si
la décision paraissait émaner du groupe, le fait d’avoir été choisi
n’augmentait que modérément l’estime de soi, alors que le fait
d’avoir été rejeté l’abaissait sérieusement… Être choisi ne fait
donc que rassurer, alors qu’être exclu déstabilise fortement.
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On comprend mieux les forts enjeux afectifs des choix


d’équipes de sport ou de jeux dans les cours de récréation,
lorsque deux enfants leaders désignent chacun à tour de rôle les
membres de leur équipe (« toi avec moi, puis toi, et toi… »). Être
exclu de l’équipe (« désolé, tu seras remplaçant ») ou choisi en
dernier (« tu vas jouer gardien de but ») est souvent une humilia-
tion de premier plan, et un cruel rappel de sa faible valeur dans
la hiérarchie du groupe…
Les outils d’évaluation de l’estime de soi tiennent bien sûr
compte de ces paramètres sociaux. Le questionnaire le plus
connu, celui de Coopersmith (1967), révèle à l’analyse factorielle
trois dimensions principales : estime de soi générale, familiale et
sociale. Et l’équipe lyonnaise de Martine Bouvard a récemment
validé un questionnaire d’estime de soi sociale aux qualités psy-
chométriques très satisfaisantes.

Un outil pour afronter la réalité


L’estime de soi haute ou basse n’est pas seulement une carac-
téristique de la personnalité. C’est aussi un outil, permettant, ou
non, de s’adapter à son environnement. Il existe par exemple un
lien fort entre l’estime de soi d’un enfant et ses résultats scolaires.

95
Reconnaissance et estime de soi

Plus inement, il semble qu’une bonne estime de soi permette


à l’enfant confronté à des diicultés d’adopter des stratégies de
résolution de problèmes adaptées : recherche de soutien social
(conseils et réconfort) auprès des proches, remise en question
mesurée des comportements inadéquats, confrontation à la réa-
lité. Tandis qu’une faible estime de soi est souvent associée à
des stratégies inverses : repli sur soi ou réticence à parler de ses
soucis, autocritique excessive ou déni des diicultés, évitement
du problème… Dans cette même optique, un lien étroit entre
estime de soi et capacités d’autocontrôle a été souligné par plu-
sieurs équipes : on déinit l’autocontrôle par la capacité d’un
sujet à s’engager dans des actions (par exemple le travail sco-
laire) qui apportent des bénéices à long terme (comme réussir
des examens) malgré l’absence de bénéices à court-terme, voire
des inconvénients immédiats (moins jouer ou moins sortir que
ses camarades). Ces stratégies d’autocontrôle sont par exemple
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celles qui font défaut aux personnes à basse estime de soi, ayant
du mal à suivre des régimes alimentaires, observer des consignes
d’hygiène de vie (ne plus fumer, faire du sport), etc.
Les diférents travaux soulignent également le lien de ce que
l’on nomme « optimisme adaptatif » avec le niveau d’estime de
soi : les sujets optimistes sont capables, face à toute incertitude,
d’imaginer qu’ils auront les ressources nécessaires pour faire face
comportementalement (si l’événement est contrôlable) ou émo-
tionnellement (si l’événement ne dépend pas de la personne).
On voit donc combien l’estime de soi va inluencer les capacités
adaptatives. Chez les chômeurs, par exemple, trois phases ont
été décrites : dans les premiers mois, l’estime de soi est abaissée
(choc de la perte d’emploi), puis elle remonte après six mois
(mobilisation maximale des ressources de l’individu) avant de
commencer à décroître progressivement à partir d’un an… Les
expériences de chômage répétées ont un efet délétère cumula-
tif sur l’estime de soi, diminuant notamment le sentiment de
contrôle du sujet sur son existence.
L’estime de soi est donc précieuse pour s’adapter à des expé-
riences de vie parfois diiciles. Elle a également d’autres fonc-
tions importantes. La première d’entre elles, et la plus facilement

96
L’estime de soi au quotidien

observable, concerne la capacité à s’engager eicacement dans


l’action. La notion de « coniance en soi », que l’on peut l’as-
similer à une composante partielle de l’estime de soi, désigne
ainsi le sentiment subjectif d’être ou non capable de réussir ce
qu’on entreprend. La plupart des études soulignent que les sujets
à basse estime de soi s’engagent avec beaucoup de prudence et
de réticences dans l’action ; ils renoncent plus vite en cas de dif-
icultés ; ils soufrent plus souvent de procrastination, cette ten-
dance à hésiter et à repousser à plus tard toute prise de décision.
Comme l’écrivait Jules Renard dans son Journal : « Une fois que
ma décision est prise, j’hésite longuement… »
À l’inverse, les sujets à haute estime de soi prennent plus rapi-
dement la décision d’agir, et persévèrent davantage face à des
obstacles. L’explication de ces diférences tient entre autres à la
perception des échecs : les sujets à basse estime de soi tendent
à procéder face à l’échec à des attributions internes (« c’est de
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ma faute »), globales (« cela prouve que je suis nul ») et stables


(« il y aura d’autres échecs »). Tandis que leurs homologues à
haute estime de soi vont le plus souvent recourir à des attribu-
tions externes (« je n’ai pas eu de chance »), spéciiques (« je reste
quelqu’un de globalement valable ») et instables (« après la pluie,
le beau temps : des succès viendront »). Ces deux dynamiques
s’auto-entretiennent. La première pousse le sujet à basse estime
de soi à entreprendre aussi peu que possible, par peur de l’échec,
et donc à bénéicier moins souvent des gratiications de la réus-
site, donc à douter davantage, etc. Tandis que la seconde incite
le sujet à haute estime de soi, moins préoccupé par le risque
d’échec, à multiplier les actions, qui peu à peu vont nourrir et
consolider sa coniance en lui-même, et le pousser à renouveler
ses initiatives.
Ces phénomènes ont été ainsi clairement étudiés chez les
sujets timides, présentant une basse estime d’eux-mêmes : leurs
évitements (rester en retrait, ne pas prendre d’initiatives) vali-
dent et consolident la médiocre image qu’ils ont d’eux-mêmes
(« je ne suis pas capable d’intéresser les autres ») ; le moindre
échec est vécu comme une catastrophe personnelle et sociale
majeure, ruminé longuement, et ensuite utilisé comme frein à

97
Reconnaissance et estime de soi

de nouvelles entreprises (« souviens-toi de ce qui t’était arrivé


lorsque tu as voulu agir… »).
Le souci de protéger son estime de soi explique aussi cer-
tains comportements surprenants : pourquoi une étudiante
jusqu’alors bien notée ne révise-t-elle pas correctement ses exa-
mens, et échoue ? Pourquoi un jeune homme amoureux aborde-
t-il la ille dont il rêve de manière grossière et se fait rabrouer ?
Névroses d’échec ? Plutôt conduites d’autohandicap : tout faire
pour échouer peut représenter une stratégie paradoxale et plus
ou moins inconsciente pour protéger l’estime de soi. Les sujets à
basse estime de soi se disent qu’en cas d’échec, qu’ils anticipent,
ils seront moins remis en question. « Si elle avait mieux travaillé,
elle aurait eu ses examens » est moins dévalorisant que « elle a
beaucoup travaillé, mais elle n’y est pas arrivée ». « Elle ne pou-
vait pas te tomber dans les bras de la manière dont tu t’y es
pris… » fait moins soufrir que « tu as beau t’acharner, tu ne
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lui plais pas… » Et les sujets à haute estime de soi, anticipant


au contraire un succès, pensent que celui-ci sera plus éclatant et
prouvera encore mieux leur valeur s’il survient malgré l’impré-
paration ou la désinvolture. « Elle est vraiment brillante, elle a
réussi ses examens en ne travaillant quasiment pas… » ou « elle
lui est tombée dans les bras alors qu’il n’avait rien fait pour
cela… »
À côté des manifestations comportementales de l’estime
de soi, existent également des phénomènes cognitifs d’auto-
évaluation. Comme le notait amèrement J. Renard, toujours
dans son Journal, « d’expérience en expérience, j’en arrive à la
certitude que je ne suis fait pour rien… » Tout individu procède
à des autoévaluations incessantes et en grande partie incons-
cientes, et ces phénomènes sont étroitement liés à l’estime de
soi. On a montré que les sujets à basse estime de soi, lorsqu’ils
sont invités à se décrire, se montrent prudents et hésitants,
abusant de la nuance jusqu’au lou. Ces diicultés sont moins
tranchées lorsqu’ils sont amenés à décrire des proches, et sont
donc spéciiques de leur regard sur eux-mêmes. Ils préfèrent des
qualiicatifs neutres aux positifs (que choisissent plus volontiers
les sujets à haute estime de soi) ou aux négatifs (préférés par les

98
L’estime de soi au quotidien

déprimés). Les sujets à haute estime de soi par contre parlent


d’eux en termes plus tranchés et plus airmatifs, et se montrent
moins dépendants de leur interlocuteur : ils peuvent ainsi air-
mer « je déteste l’opéra » au milieu d’un groupe de mélomanes…
L’estime de soi est étroitement impliquée dans le concept de soi.
Mais cette implication est fortement biaisée : bien que les sujets à
haute estime de soi se considèrent en général plus intelligents ou
plus attirants que ne le font ceux à basse estime de soi, les études
montrent qu’il n’existe en fait aucune corrélation entre estime de
soi et QI ou sex-appeal…
Ces « biais d’illusions positives » sont sans doute bons pour
le moral des personnes à haute estime de soi. Car un autre rôle
fondamental de l’estime de soi serait de favoriser notre bien-
être émotionnel : le bien-être et la stabilité émotionnelle d’un
sujet sont en efet très dépendants de son niveau d’estime de
soi. Confrontés à un échec, les étudiants à haute estime de soi
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vont présenter des réactions afectives immédiates (tristesse et


désarroi) d’intensité équivalente à celle de leurs congénères à
basse estime de soi. Par contre, elles dureront chez eux nette-
ment moins longtemps : le sillage émotionnel de l’échec per-
turbera moins leurs attitudes ultérieures. On a également pu
montrer que les afects de base étaient plus souvent négatifs en
cas de basse estime de soi ; en psychiatrie, plusieurs études ont
conirmé le lien entre basse estime de soi et risque dépressif. La
faible estime de soi est aussi l’un des symptômes de la dysthymie,
trouble de l’humeur caractérisé par un état dépressif peu intense
mais d’évolution chronique sur plusieurs années. Des travaux
sur la stabilité de l’estime de soi (autre dimension importante,
à côté de son niveau) ont montré que les sujets à estime de soi
instable, très dépendante des événements extérieurs, étaient plus
souvent victimes d’états émotionnels à polarité négative (peur,
colère…) que ceux dont l’estime de soi était plus stable et résis-
tante.
Enin, l’estime de soi a pu être comparée à un véritable « sys-
tème immunitaire du psychisme » : tout comme notre immunité
biologique nous protège des agressions microbiennes ou virales,
une des fonctions de l’estime de soi serait de nous protéger de

99
Reconnaissance et estime de soi

l’adversité. La Canadienne Sara Heimpel et ses collaborateurs


ont montré récemment que les sujets à basse estime de soi fai-
saient moins d’eforts pour « se remonter le moral » après un
revers. Après avoir été mis en échec en situation expérimentale,
ils vont moins souvent choisir de regarder un ilm amusant que
les sujets à haute estime de soi, alors qu’ils considèrent par ail-
leurs que cela leur ferait sans doute du bien.
Cette spirale négative représente un problème très courant
en psychopathologie : les thérapeutes observent souvent que ce
sont précisément les patients les plus fragiles qui ont recours
aux stratégies de réparation les moins adaptées. Les psychana-
lystes parlaient à ce propos de « névrose d’échec », mais on est
aujourd’hui plus prudent sur les motivations éventuelles de ce
type de comportements contre-productifs. Peut-être que cette
relative complaisance des sujets à basse estime de soi, ce « désir
de rester triste » comme ils l’expriment parfois, est due à un sen-
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timent de familiarité avec les émotions négatives habituellement


ressenties : on se reconnaît alors davantage dans la morosité que
dans la satisfaction, on y est au moins en terrain de connais-
sance…
Comme le notait Cioran : « La seule manière de supporter
revers après revers est d’aimer l’idée de revers. Si on y parvient,
plus de surprises : on est supérieur à tout ce qui arrive, on est une
victime invincible. » Peu confortable à vivre si l’on n’est pas un
grand esprit…

Christophe André
IDENTITÉ CONTRE ÉGALITÉ
rencontre avec François de singly

Toutes les statistiques montrent qu’en matière de charges


domestiques, les femmes en font toujours deux fois plus que les
hommes. Pourquoi l’inégalité des sexes semble résister davan-
tage dans le couple que dans la vie professionnelle, sociale, etc. ?
Dans les sociétés actuelles, les individus réclament l’égalité
mais aussi la reconnaissance. C’est ainsi qu’en plein mouve-
ment féministe, en revendiquant « Mon corps m’appartient   »,
les femmes voulaient avoir plus de pouvoir sur elles, ne plus
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être des femmes-objets. L’égalité est une valeur, mais une valeur
parmi d’autres. Les progrès des femmes dans leur émancipa-
tion sont incontestables, y compris dans leur vie conjugale.
Mais dans le couple, la reconnaissance de l’identité sexuelle
de chacun est très forte. Ce qui apparaît très clairement dans
notre enquête, c’est que les hommes et les femmes veulent être
identiiés comme des « hommes  » et des « femmes  ». Les jour-
naux féminins le démontrent : la remise en question quant à la
place de la dimension de genre ou de sexe reste marginale. Dans
la société, cette dimension personnelle est – à juste titre – dés-
tabilisée au nom de l’égalité. Dans les ofres d’emploi, il doit
toujours être précisé H/F à la suite du poste, etc. La sexuali-
sation de la relation professionnelle est (en principe) interdite
et même punie par des lois comme celle sur le harcèlement.
Dans l’intimité, cette dimension redevient légitime ain
d’assurer la reconnaissance de l’identité personnelle. Si pour
une femme, il est devenu inacceptable de se faire siler dans la
rue, il lui est diicilement supportable de ne pas se faire admirer
par son compagnon si elle se fait coquette. L’articulation entre
égalité et reconnaissance se règle en partie par la diférenciation
entre sphère publique et sphère privée.

101
Reconnaissance et estime de soi

Vous suggérez que le fait que les femmes soient en charge du


« care » dans la famille est en quelque sorte une contrepartie
de cette « injustice ménagère  »…
Un autre changement intervenu depuis les années 1970 est
l’accroissement des normes relationnelles. Aujourd’hui, quelle
que soit la réussite professionnelle ou sociale d’un individu, sa
reconnaissance repose aussi sur la qualité de ses liens avec des
proches… Or dans la famille, ce sont les femmes qui tissent la
relation. Ce sont elles qui, malgré l’injonction d’égalité, sont les
plus nombreuses à prendre les congés parentaux pour s’occuper
de leurs enfants, qui, en majorité et même si elles travaillent, sou-
tiennent leurs enfants dans leurs diicultés. Ainsi elles peuvent
en préparant le dîner recueillir les conidences d’un adolescent
mal dans sa peau… Par la médiation du travail domestique, les
femmes entretiennent de meilleures relations avec leurs enfants.
Outre la pratique sexuelle dans le couple, la reconnaissance de
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l’identité de genre – ou de sexe – passe par cette modalité rela-


tionnelle.

Est-ce que cela suit à justiier que les femmes restent davan-
tage en charge des corvées ménagères que les hommes ?
Non, tout cela prend appui sur des « restes   » importants
de domination masculine. La charge du travail domestique
est diférente selon l’intérêt de la tâche et les bénéices qui en
découlent… Mijoter le petit plat préféré de l’un ou préparer le
gâteau d’anniversaire de l’autre est plus gratiiant que de faire
les vitres… Le fait que les femmes sont obligées de faire ce que
les deux conjoints considèrent comme corvée est une preuve du
maintien de l’existence de la domination.
Aujourd’hui, le sentiment d’inégalité a diminué par la com-
pression du travail domestique, c’est-à-dire le fait de déléguer
(à des machines ou à des tiers) une partie des tâches – les plus
ingrates, et par une autonomie plus grande pour efectuer ce
travail.

102
Identité contre égalité

Les relations hommes/femmes au sein des couples ont quand


même changé !
Au total, le handicap engendré par la domination masculine,
avec la délégation du travail domestique, a été en partie (et en
partie seulement) transformé par les femmes en un nouveau pro-
it relationnel. Lorsque l’on mesure le temps passé par les pères
avec leurs enfants, on s’aperçoit que c’est un temps familial, en
présence de la mère. Les pères ne sont qu’exceptionnellement
seuls avec leurs enfants.
Cependant les choses ne sont pas igées. Les hommes com-
mencent à investir plus de temps avec leurs enfants. Par ailleurs,
ils ne peuvent plus exercer une domination pure, se permettre
trop de commentaires sur la façon dont les femmes gèrent la
maison. Celles-ci acceptent, tant bien que mal, un compromis
qui se traduit par la prise en charge des deux tiers du travail
domestique à la condition d’avoir une certaine direction sur les
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afaires de famille : c’est moi qui fais donc c’est moi qui décide !
Les femmes se sentent plus responsables du « nous  » conjugal
ou familial. Les hommes, quant à eux, sont devenus des « domi-
nants silencieux  ».

Propos recueillis par Martine Fournier

103
à propos de…
séparée. Vivre l’expérience de la rupture1,
de François de singly
Si le dernier quart du xxe siècle a sonné la in des grands récits,
comme l’ont airmé les philosophes de la postmodernité, il en est
pourtant un qui résiste. Le grand récit de l’amour n’a rien perdu
de sa vitalité, nous rappelle François de Singly. Bien au contraire.
Car dans les formes de l’individualisme contemporain, l’amour est,
selon ce sociologue, « la seule belle histoire qui permet à l’individu
de croire qu’il est reconnu à titre personnel ». Et le regard de l’autre
(l’autrui signiicatif ) devient le miroir de cette reconnaissance sans
laquelle nous ne pouvons vivre. Oui, mais voilà : cette reconnaissance,
lorsqu’elle n’est pas au rendez-vous, rend les unions plus fragiles et
éphémères. Comme l’atteste l’augmentation spectaculaire du nombre
des divorces…
Constatant que, dans la grande majorité des cas, ce sont les
femmes qui décident la rupture conjugale, l’auteur a voulu en savoir
plus. Pourquoi rompent-elles ? Pour survivre et échapper à un com-
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pagnon ou à une routine qui les étoufent ? Pour se retrouver alors


qu’elles ont le sentiment de ne plus exister ? Pour pouvoir s’épanouir et
vivre diféremment ? L’enquête minutieuse (et inédite sur le sujet) que
nous livre F. de Singly puise aussi bien dans les témoignages que dans
la littérature et les ilms.

entre disparition de soi et revendication de soi


Le sentiment de « disparition de soi » d’une part, celui plus positif
d’une « revendication de soi » d’autre part forment les deux raisons
majeures de séparation.
Celles-ci varient cependant selon les personnalités mais aussi selon
la conception que les femmes se font du couple : certaines privilégient
leur autonomie (le « je »), d’autres la fusion en pensant qu’il faut tout
partager (le « nous »), et un troisième groupe veut concilier l’autono-
mie et la fusion, en refusant d’établir une hiérarchie entre les deux. Et
ces postures conditionnent aussi la sortie du couple, la manière dont
on se perçoit « ex », entre nouvel envol pour les unes, et sentiment
d’échec pour les autres…
Mais c’est surtout le regard rétrospectif que porte l’auteur sur
l’évolution du couple qui structure son analyse. Dans le couple tra-
ditionnel (avant les années 1970), les femmes, dépendantes de leur
époux, acceptaient d’être assignées à leur rôle de « femme de ». Depuis
le mouvement d’émancipation des années 1970, tout a changé. Elles
exigent aujourd’hui à la fois le respect de leur identité personnelle et

1- F. de Singly, Séparée. Vivre l’expérience de la rupture, Armand Colin, 2011.


104
Séparée. Vivre l’expérience de la rupture

la construction d’un monde commun dans lequel l’homme est censé


s’investir autant qu’elles. Et c’est bien là que la machine s’enraye ! Le
principe d’égalité des sexes exige des formes de réciprocité. Or, plus
enclines au travail de care (de par leur histoire, s’empresse de préciser
le sociologue), les femmes se sentent souvent louées : l’inégale prise en
charge des tâches domestiques engendre pour elles un sentiment de
« dépossession de soi ». En plus, lorsque le mari est volage (une aven-
ture contingente est souvent le déclencheur de la rupture), c’est alors le
sentiment de trahison qui vient s’ajouter au mal-être…
« Dans la séparation se joue un match entre un care féminin et
un égoïsme masculin », conclut l’auteur. Eh oui, l’amour n’est plus
inconditionnel (sauf pour les enfants). Il est même devenu beaucoup
plus exigeant. On pourrait presque y voir un constat nostalgique…

Martine Fournier
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105
RECONNUS
COMME VICTIMES

L a personne victime d’une agression ou d’un grave acci-


dent a souvent des séquelles physiques, mais aussi psy-
chologiques. Quand elle a des symptômes durables de revivis-
cences, d’évitements, d’hyper vigilance, de troubles de l’humeur,
le diagnostic de stress post-traumatique peut être posé et une
thérapie spécialisée proposée. Si l’événement traumatique prend
source dans une infraction, la personne victime a le choix d’in-
tenter une action en justice. Cette action a des enjeux psycholo-
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giques complexes et semble parfois interférer avec le bon dérou-


lement de la thérapie, en monopolisant une grande partie des
séances et des compétences du psychologue. Dans quelle mesure
le psychologue peut-il accueillir le discours des patients sur leur
procès en l’intégrant dans le processus thérapeutique ?

estime de soi et croyance dans un monde juste


Une recherche efectuée à l’Institut de victimologie, à Paris
(17e), dans le cadre d’un Master, a tenté d’évaluer les enjeux psy-
chologiques de l’action en justice et ses répercussions sur la prise
en charge thérapeutique de la victime1.
Trente patients soufrant de stress post-traumatique et sui-
vant une thérapie à l’Institut de victimologie ont accepté de par-
ticiper à cette recherche, dont un peu plus de la moitié étaient
en cours de procès.
Ces trente patients ont répondu à deux évaluations psycho-
métriques : l’échelle d’estime de soi de Rosenberg et l’échelle
de la croyance dans un monde juste de Rubin et Peplau2. Ces
1- Cet article est inspiré du mémoire de V. Duviard-Marsan, « L’action en justice est-elle
un facteur de résilience post-traumatique ? », 2008, Université de Paris VIII.
2- Z. Rubin, A. Peplau, « Who believes in a just world ? » Journal of Social Issues, 31,
1975, pp. 65-89.
106
Reconnus comme victimes

évaluations ont montré que les personnes soufrant de stress


post-traumatique avaient des croyances en leur propre valeur et
dans un monde juste et bienveillant plus négatives que les per-
sonnes non traumatisées (groupe contrôle). Les résultats étaient
statistiquement signiicatifs et ils ont conirmé les propositions
de Janof-Bulman3 (1992) ; selon cette psychologue américaine,
la survenue d’un traumatisme fait voler en éclats les croyances
antérieures sur le monde, les autres et soi-même : la personne
victime perd le sentiment que le monde a un sens, que c’est un
lieu sûr et bienveillant. Elle n’a plus coniance en personne et
perd l’estime d’elle-même.
Parmi les trente patients soufrant de stress post-traumatique,
un peu plus de la moitié avaient intenté une action en justice.
En comparant les résultats des deux sous-groupes à l’échelle de
Rubin et Peplau et à l’échelle de Rosenberg, il est apparu que
les victimes qui étaient en procès (quelle que soit l’étape de la
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procédure) avaient davantage de croyances dans un monde juste


que celles qui n’avaient pas porté plainte. De plus, elles avaient
aussi une estime de soi très légèrement supérieure aux autres.
Néanmoins, les diférences de moyenne n’étaient pas signii-
catives d’un point de vue statistique (Test Mann-Whitney).
Aucune conclusion n’a pu être statistiquement validée à ce stade
de la recherche (en raison notamment de la petite taille des
échantillons).

Pourquoi porter plainte ?


Dans un deuxième temps, dix patients, dont la moitié était
en procès, ont accepté de participer à un entretien autour du
thème : « Avez-vous porté plainte et pourquoi ? » L’analyse des
entretiens a porté sur la forme et le contenu du discours des per-
sonnes victimes. Au niveau de la forme, l’analyse a montré que
l’action en justice afecte positivement l’expression des victimes.
En efet, celles qui ont fait une action en justice s’expriment de
façon active (fréquence des verbes d’action, de la voix active,
de la première personne du singulier), et elles parlent de la

3- R. Janof-Bulman, Shattered Assumptions : towards a new psychology of trauma, he


Free Press, 1992.
107
Reconnaissance et estime de soi

réalité d’une façon objective et dynamique (majorité d’adjectifs


objectifs, de connecteurs d’addition, de modalisateurs circons-
tanciels). Les personnes entretiennent un rapport dynamique
avec la réalité et elles construisent positivement leur relation au
monde. En revanche, celles qui n’ont pas fait d’action en justice
se représentent comme passives (fréquence des verbes d’état), et
elles se situent en opposition avec une réalité négative (majo-
rité de connecteurs d’opposition, de modalisateurs de négation
et d’adjectifs subjectifs). Les personnes sont immergées dans
leur ressenti, de façon négative, et elles s’opposent à une réalité
qu’elles perçoivent comme immuable. La forme du discours est
ainsi révélatrice des diférences liées à l’action en justice.
Au niveau du contenu, l’analyse des entretiens montre que
les représentations et les émotions des personnes traumatisées
sont afectées par l’action en justice. Les six thèmes abordés dans
l’entretien sont les suivants : la coniance en soi et la capacité
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d’action, la reconnaissance en tant que victime, le désir de répa-


ration, le sentiment de sécurité, et celui de solidarité.
En ce qui concerne la coniance en soi et la capacité d’action,
les victimes s’expriment diféremment selon qu’elles ont ou non
porté plainte. Celles qui n’ont pas porté plainte s’expriment
négativement, alors que celles qui sont en procès sont positives
pour ces deux thèmes.
Jérôme4 a été victime de harcèlement moral pendant plu-
sieurs mois dans son travail de régisseur de théâtre, ce qui l’a
conduit à une tentative de suicide ; il a déposé une plainte qui a
été classée sans suite, faute de preuve. Il reconnaît aujourd’hui
avoir complètement perdu coniance en lui et n’avoir aucun
contrôle sur sa vie : « Avec la thérapie, c’est le début du cycle de
vouloir me guérir ; mais reprendre le contrôle de ma vie, non.
Je ressens de la rage, de la tristesse, de la violence, je ne sais pas
comment gérer ça. » Irène qui a subi un vol à main armée dans
un pays d’Amérique latine et dont l’agresseur n’a pas été arrêté,
soufre aujourd’hui d’un sentiment de profonde impuissance :
« Je n’ai pas du tout l’impression de reprendre le contrôle de

4- Tous les prénoms ont été changés ain de préserver l’anonymat des patients ayant eu
la gentillesse de participer à cette recherche.
108
Reconnus comme victimes

ma vie, c’est pourquoi je suis ici, en thérapie. » Les victimes qui


n’ont pas porté plainte expriment un manque de coniance en
soi et un sentiment d’impuissance généralisés.
En revanche, pour ceux qui ont intenté une action, le senti-
ment d’impuissance est focalisé sur la procédure et la coniance
en soi semble nourrie par le dépôt de plainte.
Anne-Marie, 22 ans, monitrice à l’Aide sociale à l’enfance
explique qu’elle a porté plainte pour retrouver coniance en elle-
même : « J’ai porté plainte pour mon épanouissement personnel,
ma coniance en moi… ». Le mari de sa nourrice l’avait violée
dans sa famille d’accueil et aujourd’hui elle attend des nouvelles
sur les suites de sa plainte.
Béatrice a 25 ans, secrétaire de direction, elle a subi un viol
lors d’une mission d’intérim par des supérieurs hiérarchiques
et a déposé plainte peu après. Elle attend de savoir si le juge
d’instruction décidera les poursuites ou le non-lieu. Elle s’ex-
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prime dans le même sens : « J’ai porté plainte pour retrouver ma


coniance en moi et ma dignité. »
Raoul attend d’être convoqué pour le procès : il a 41 ans,
célibataire, agent de police, il a été agressé à la terrasse d’un café.
Un inconnu ivre l’a frappé à la tête avec une bouteille. Il a subi
un grave traumatisme crânien. À sa sortie d’hôpital, il a fait une
dépression et une tentative de suicide. Son amie l’a quitté et la
police l’a suspendu. Lui aussi évoque la plainte, en lien avec la
coniance en soi : « Je n’ai aucun regret d’avoir porté plainte, cela
m’a redonné un peu coniance en moi. »
Quant à Delphine qui a 43 ans, mariée avec deux enfants,
elle a porté plainte contre un grave harcèlement moral dans
un salon de coifure qui l’avait conduite à une tentative de sui-
cide. Elle attend aujourd’hui le jugement. Quand elle évoque sa
plainte, elle dit : « Cela m’a aidée à reprendre un peu coniance
en moi, s’il fallait recommencer, je recommencerais. Oui, com-
plètement. » On observe que ce n’est pas le résultat de l’action,
c’est-à-dire le jugement, la condamnation, le versement de dom-
mages et intérêts qui redonnent coniance aux victimes, mais
bien l’expérience du processus, le fait d’avoir porté plainte.

109
Reconnaissance et estime de soi

Grâce à l’action en justice, les victimes semblent avoir


retrouvé une capacité d’action. Anne-Marie dira : « Avec cette
plainte, je me suis montrée adulte et actrice de ma vie. » Pour
Raoul, plus concrètement : « Si on ne se prend pas en main, on
n’a rien ». Delphine parlera de ses droits : « Il faut se battre, il y
a des droits, et il faut s’en servir ; il ne faut pas avoir peur. » Mais
pour les victimes, les choses ne sont pas si simples. L’initiative
judiciaire suscite des émotions négatives : peur de l’échec de la
plainte, sentiments d’impuissance face à la machine judiciaire.
Delphine évoquera ses doutes : « Avant le procès, je n’étais pas
sûre de moi, j’avais peur, quinze jours avant, j’avais envie de
renoncer. » Anne-Marie exprimera sa peur de connaître l’abou-
tissement de sa plainte : « Aujourd’hui j’ai peur d’appeler… Je
ne sais pas si je suis assez forte psychologiquement ; je n’ai pas
repris le contrôle. C’est un stand by, perturbateur, des attentes,
des angoisses, on est très démuni. » Raoul non plus n’a « pas le
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sentiment de contrôler quoi que ce soit… je n’étais pas maître


de la situation ». En théorie, la procédure pénale reconnaît l’exis-
tence et les droits de la victime puisque cette dernière est partie
prenante au procès, quand elle se constitue partie civile, mais
dans les faits, la procédure appartient plus aux juges qu’aux par-
ties, d’où le sentiment de ne pas contrôler quoi que ce soit. Les
victimes qui ont porté plainte expriment néanmoins une meil-
leure coniance en soi que celles qui n’ont pas fait d’action ; par
ailleurs, leur sentiment d’incapacité est centré sur la procédure
judiciaire et non pas généralisé à tous les domaines de la vie.
Ainsi, le fait d’avoir porté plainte semble-t-il lié avec davan-
tage de coniance en soi et de capacité d’action qui sont des com-
posantes de l’estime de soi. Néanmoins, il convient d’aller plus
loin. Le lien entre l’estime de soi et le fait de porter plainte sou-
lève plusieurs questions : est-ce que les victimes portent plainte
parce qu’elles sont plus dynamiques et ont davantage coniance
en elles-mêmes ou bien est-ce le fait de porter plainte qui rehausse
leur estime d’elles-mêmes ? Montrer une corrélation n’est pas
démontrer une causalité. À la lumière de cette étude, pourtant,
il semble que ce soit bien l’expérience du processus judiciaire qui
ait des répercussions favorables sur l’estime de soi, ainsi que sur

110
Reconnus comme victimes

le sentiment de justice. Deux arguments appuient cette airma-


tion : premièrement, tous les patients qui n’ont pas porté plainte
ont dit lors de l’entretien qu’ils auraient voulu le faire, mais qu’ils
n’en ont pas eu la possibilité, en raison de contraintes extérieures
à eux-mêmes (fuite de l’agresseur, défaut de preuves, ignorance).
Donc, malgré leur estime de soi défaillante et leur manque de
dynamisme, ils auraient souhaité porter plainte. Deuxièmement,
tous les patients qui ont porté plainte ont exprimé sans aucune
ambiguïté le sens de la causalité : ils ont porté plainte « pour
retrouver coniance en eux ». On peut donc penser que le fait de
porter plainte nourrit l’estime de soi des victimes.

Être reconnu en tant que victime


En ce qui concerne leur besoin de reconnaissance, les vic-
times ne se sentent pas reconnues en tant que victimes, qu’elles
aient porté plainte ou pas. Celles qui n’ont pas porté plainte
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expriment leur profond regret de ne pas avoir été entendues et


reconnues comme victimes. Elles soufrent d’un sentiment de
culpabilité et de honte. « Aujourd’hui je ne suis pas reconnu
comme victime par la société, mais comme un grand dépres-
sif » se plaindra Jérôme. Françoise, qui a été violée quand elle
rentrait chez elle, un soir, tard, après une soirée, s’accusera : « Je
n’avais pas à être là, si tard, et toute seule, je voudrais pouvoir me
dédouaner auprès de ma famille, mes amis. » Gisèle qui a été vic-
time d’un accident de la route dans lequel elle a failli mourir et
dont l’autre conducteur entièrement responsable a pris la fuite,
dira : « Je ne me sens pas reconnue en tant que victime parce que
mon dossier est classé sans suite. » Laurence a 52 ans ; elle a été
renversée par une voiture qui ne s’est pas arrêtée. Elle était inir-
mière et ne peut plus travailler à cause des séquelles physiques.
Elle expliquera : « Je ne me suis pas sentie entendue. S’il y avait
eu un procès, il y aurait eu une version oicielle. Aujourd’hui, le
préjudice n’est pas reconnu. » Pour les victimes qui n’ont pas fait
d’action en justice, le besoin de reconnaissance vise la société en
général, l’entourage, la famille, les amis.
Les victimes ne se sentent pas non plus reconnues en tant
que victimes, quand elles ont porté plainte, en raison des règles

111
Reconnaissance et estime de soi

de l’instruction (la démonstration de la matérialité des faits, la


recherche de preuves, la présomption d’innocence de l’agres-
seur). Les victimes soufrent de devoir se justiier et justiier leur
plainte, leur sentiment de culpabilité est renforcé par le caractère
inquisitorial de la procédure : selon Anne-Marie, « on n’a pas
l’impression d’être une victime, mais d’être anormal ». Raoul
va dans le même sens : « On est victime, mais quand j’ai porté
plainte, j’avais l’impression que c’était moi l’agresseur. En vous
posant les questions, on a l’impression qu’on est l’auteur des
faits ; dans ce système, on a l’impression que c’est vous le cou-
pable. » Ceux qui ont porté plainte ont un besoin de reconnais-
sance focalisé sur l’agresseur ; les propos d’Anne-Marie, « J’espère
qu’il reconnaisse ce qu’il a fait », ceux de Raoul, « Le plus impor-
tant pour moi, c’est qu’il reconnaisse ce qu’il a fait », illustrent
cette focalisation. Hélène, victime d’une agression physique lors
d’une de ses visites professionnelles à domicile en tant qu’as-
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sistante sociale, abondera dans le même sens : « Je voulais une


reconnaissance en tant que victime, mais surtout je voulais cette
reconnaissance de victime par l’agresseur. »

le désir de réparation
Le désir de réparation est afecté par le dépôt de plainte. Les
victimes qui n’ont pas porté plainte sont très négatives en ce qui
concerne la réparation. Elles sont centrées sur une idée de ven-
geance et sur la sanction de l’agresseur. Les personnes expriment
leur frustration, leur colère, leur sentiment profond d’injustice :
« Il y a un profond sentiment d’injustice, de choses non méritées,
de solitude… ce n’est pas juste », s’exclamera Irène qui a subi
un vol à main armé à l’étranger. Gisèle, victime d’un accident
de la route, déplore le classement de son dossier : « C’est quand
même pas anodin, j’aurais pu mourir… Il y a quand même une
faute, je suis en colère avec tout ce que ça m’a perturbé dans ma
vie, mon travail… alors que lui peut-être qu’il dort sur ses deux
oreilles. »
Les victimes qui sont en procès, elles, parlent de leur désir
de réparation sur un plan davantage moral : elles veulent que
l’agresseur reconnaisse ce qu’il leur a fait et qu’il exprime des

112
Reconnus comme victimes

regrets ou des excuses. La demande de sanction vient en second,


assez loue, et l’aspect inancier n’est évoqué qu’en dernier. La
victime n’est pas tant dans une démarche de vengeance qu’en
demande d’explications, de recherche de sens. Raoul l’exprimera
clairement : « Le plus important pour moi, c’est qu’il reconnaisse
ce qu’il m’a fait. » Béatrice dira : « J’aimerais qu’ils demandent
pardon, mais je n’y compte pas… Je veux qu’ils prennent
conscience qu’on ne joue pas avec la vie des gens impunément et
qu’ils arrêtent de se croire au-dessus des lois. Ils ne reconnaîtront
certainement pas le mal qu’ils m’ont fait, mais le tribunal laisse
une trace dans la conscience. » Pour Delphine, « l’argent, ce n’est
pas tout. Pour moi, ce que j’ai vécu, ce n’était pas juste… Un
sentiment d’injustice qui n’est pas passé. Ce que je veux, c’est
qu’ils soient reconnus coupables. »
Les victimes expriment toutes leur sentiment d’insécurité
persistant, qu’elles aient ou non porté plainte. « Je n’ai plus
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coniance dans les autres… J’ai peur de prendre la démarche


de plein fouet ; j’ai peur de tomber malade, avec mon asthme,
mon angoisse » (Anne-Marie). « Le plus dur, c’est de se recons-
truire… J’ai beaucoup perdu, tout ce que j’avais, en fait, mon
amie, mon travail… » (Raoul). Delphine explique son incer-
titude face à l’avenir : « Aujourd’hui, je ne veux plus travailler
pour un patron ; je ne veux plus travailler dans la coifure. Je
ne sais pas ce que je vais faire ». Béatrice a toujours aujourd’hui
« des moments de panique au niveau de l’avenir ».
L’identiication et l’arrestation de l’agresseur représentent une
étape décisive dans la vie de la victime. Comme celle-ci considère
souvent l’agresseur comme un être tout-puissant, la peur s’ins-
talle de façon durable. La lenteur de la procédure contribue à ce
sentiment d’insécurité. Irène qui n’a pas porté plainte exprime
également ses désillusions : « Je suis sur le qui-vive. J’ai moins
coniance dans les autres… Je pense que ce qui s’est passé a cassé
quelque chose dans ma vision de l’être humain, que j’idéalisais
beaucoup ; et lui (l’agresseur), il a vraiment cassé ça. Non, tout
le monde ne peut pas avoir coniance en tout le monde. Tout le
monde n’est pas bon, tout simplement. » « Ma victoire, explique
Jérôme, ce serait de trouver une réinsertion complète dans mon

113
Reconnaissance et estime de soi

milieu de travail, qui ait un sens. Sinon, je pourrais facilement


dire je stoppe tout. »
Le sentiment de solidarité est vécu diféremment selon l’exis-
tence d’une procédure. En l’absence de plainte, les personnes se
sentent enfermées dans leur silence. Selon Laurence, « si l’agres-
sion avait été suivie d’un procès, cela aurait changé le regard des
gens sur moi, ma sœur notamment. Le silence devant la souf-
france, le manque de solidarité, l’indiférence vis-à-vis de soi…
c’est atroce. Il y a un sentiment d’exclusion. » De plus, les vic-
times se reprochent de ne pas avoir aidé d’autres victimes éven-
tuelles : « En plus, ils peuvent recommencer, je me sens complice
quelque part, c’est comme une impunité du crime » ajoutera
Laurence.
Les victimes qui ont porté plainte ont été aidées dans leur
démarche. Pour Anne-Marie, c’est une éducatrice à l’Aide
sociale à l’enfance qui l’a accompagnée à la brigade des mineurs.
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Béatrice parle d’un ami, de la gynécologue, de la psychologue,


des policiers de son arrondissement, qui l’ont aidée à porter
plainte. Delphine parle de son mari et de gens inconnus : « J’ai
quand même rencontré des gens extérieurs à ma vie, qui m’ont
plus soutenue et plus comprise que des gens plus proches…
J’avais un médecin traitant qui connaît l’afaire et qui m’en
parlait. » Néanmoins, les victimes se sentent perdues parmi le
nombre d’intervenants qu’elles rencontrent : policiers, magis-
trats, experts, assureurs… Mais elles expriment toutes leur
volonté d’aider et d’empêcher que d’autres subissent à leur tour
ce qu’elles ont subi. « J’aimerais que plus aucun enfant ne soit
en danger » (Anne-Marie). « S’ils sont condamnés, ce sera une
page tournée. Une satisfaction personnelle, pour moi et d’autres
femmes aussi. Ils ne recommenceront pas » (Béatrice). « Je pense
que je peux aider d’autres personnes, si mon afaire peut servir à
d’autres » (Delphine).

Prise en charge thérapeutique


Les patients qui ont participé à cette recherche étaient pris en
charge par un thérapeute, une fois par semaine, dans une théra-
pie cognitivo-comportementale. L’objectif de cette thérapie est

114
Reconnus comme victimes

la guérison symptomatique. Dans le cas du stress post-trauma-


tique, il s’agit de soulager des symptômes particulièrement inva-
lidants : l’évitement de certains lieux ou situations, de certaines
personnes qui font penser à l’événement traumatique, l’intrusion
de pensées ou d’images mentales incoercibles et douloureuses,
également liées à l’événement traumatique, les cauchemars,
l’anxiété, les troubles de l’humeur, les diicultés de la concentra-
tion… Ces symptômes se nourrissent les uns les autres. En efet,
les intrusions de pensées ou de cauchemars sont une tentative
de l’esprit de « digérer » l’événement qui a créé le traumatisme,
mais ces pensées génèrent de l’angoisse et pour se protéger de
cette angoisse, la victime cherche à éviter les situations, les per-
sonnes, les lieux liés au traumatisme. Mais l’évitement alimente
l’angoisse et renforce les phénomènes d’intrusion.
La technique de l’exposition permet de sortir de ce cercle
vicieux en organisant dans un cadre sécurisant, avec un thé-
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rapeute compétent, la confrontation du sujet aux situations


angoissantes pour lui. Dans le cas du stress post-traumatique,
elle est faite en imagination, graduellement, en cherchant à
diminuer les réactions physiologiques. Le thérapeute travaille
avec le patient sur le souvenir et l’émotion suscitée par le trau-
matisme et non pas sur les cognitions produites par l’événement
traumatique. Les procédures judiciaires constituent parfois des
expositions forcées, en dehors de l’espace rassurant de la théra-
pie : lors de la plainte, quand la victime doit raconter dans les
moindres détails ce dont elle a soufert, lors de la confrontation,
où elle est face à son agresseur, lors du procès enin. Ces expo-
sitions forcées suscitent beaucoup de tension et d’angoisse chez
la victime. Ces émotions douloureuses doivent être anticipées et
retravaillées après l’étape procédurale avec le thérapeute.
Le deuxième volet de la thérapie s’adresse aux pensées de la
victime. Du point de vue cognitif, le thérapeute vise à la restruc-
turation des pensées du patient. Cette technique permet d’iden-
tiier ce que pense, ce que se dit la victime en son for intérieur, à
propos de l’événement traumatique qu’elle a vécu. Le thérapeute
aide la victime à prendre ainsi conscience de ses pensées automa-
tiques, de ses images mentales, de ses monologues intérieurs. Les

115
Reconnaissance et estime de soi

pensées automatiques sont rapides, presque télégraphiques, elles


ne font pas l’objet d’un raisonnement. Dans la thérapie, ce sont
souvent les émotions qui indiquent l’émergence d’une pensée
automatique : quand le patient, au cours de la séance, ressent
une forte émotion, il lui est demandé quelle est la pensée qui lui
vient à l’esprit. La plupart du temps, la victime soufre d’un sen-
timent de culpabilité qui mine son estime d’elle-même et qu’elle
nourrit par des pensées telles que : « J’aurais dû me défendre, j’ai
honte, je suis nul(le)… »
D’autres thèmes liés aux sentiments d’impuissance et d’in-
sécurité sont verbalisés sous forme de questions obsédantes :
« Est-ce que j’aurais pu prévoir ce qui est arrivé ? Est-ce que
j’aurais pu empêcher que cela n’arrive ? » Le thérapeute attire
l’attention du patient sur le processus de sa pensée dans la situa-
tion problématique et l’aide à repérer les processus de distor-
sions cognitives : on peut citer la généralisation par la victime
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de son sentiment d’insécurité et d’impuissance à partir de ce


qu’elle a ressenti lors du traumatisme, la personnalisation par
laquelle la victime s’accuse d’être responsable de ce qui lui arrive,
l’abstraction sélective par laquelle la victime ne se souvient que
des événements qui conirment ses idées négatives, l’inférence
arbitraire qui consiste à tirer des conclusions sans tenir compte
des faits, la pensée en noir ou blanc, et enin la maximalisation
et la minimalisation qui consistent à attribuer plus de valeurs
aux échecs qu’aux réussites, ce qui contribue chez les victimes à
diminuer leur coniance en soi et leur capacité d’action. La ina-
lité de la thérapie est d’inscrire l’événement traumatique dans
le passé, ain que le patient s’en détache suisamment et qu’il
puisse retrouver une meilleure estime de lui-même ainsi qu’un
sentiment de sécurité satisfaisant.

Favoriser une restructuration cognitive


L’action en justice permet d’inscrire l’événement trauma-
tique dans une réalité objective et permet au sujet d’obtenir
réparation, mais en même temps, elle crée une situation de
revictimation dans laquelle le sujet est contraint de se justiier.
Les attentes de la victime sont rarement en adéquation avec le

116
Reconnus comme victimes

résultat du processus judiciaire. L’action en justice permet au


sujet de retrouver une place dans la communauté ; elle favorise la
création d’un espace partagé entre les intervenants sociaux, juri-
diques, médicaux, familiaux. Mais c’est aussi le lieu de nouvelles
incompréhensions et d’insécurités.
Selon notre recherche, l’action en justice semble faciliter
l’élaboration de croyances plus positives, malgré la persistance
d’émotions négatives, et à ce titre, elle peut être intégrée de façon
constructive dans un processus thérapeutique. Il n’est pas sou-
haitable de poser une règle selon laquelle il faudrait conseiller
aux victimes de porter plainte. Les enjeux sont trop personnels.
Il est très intéressant de remarquer que les motivations mises en
avant en général en faveur de l’action en justice, à savoir la recon-
naissance en tant que victime et la prévention des récidives, sont
les deux thèmes qu’ont évoqués négativement tous les patients
ayant participé à cette recherche.
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Ces répercussions psychologiques de l’action en justice


interviennent dans une thérapie en cas de traumatismes. Le
psychologue peut en faire un levier d’une restructuration cogni-
tive, en intégrant notamment les trois évolutions mentionnées
plus haut, à savoir que le procès favorise une élaboration de la
demande de réparation plus centrée sur l’aspect moral que puni-
tif, que le sentiment d’impuissance est centré sur la procédure
et qu’il convient donc de l’accompagner en connaissance de
cause, et enin que la demande de reconnaissance est centrée
sur l’agresseur et non plus sur l’ensemble de l’entourage, et que
cette demande sera donc le plus souvent source de frustration.
Enin, on aura noté que la procédure judiciaire semble favoriser
l’émergence d’émotions, telles que la colère et la peur, qui se
substituent à la honte et à la tristesse de la victime enfermée dans
le silence, et que ces émotions diférentes doivent être également
prises en considération.
Le psychologue ne saurait aborder la thérapie en cas de
traumatisme, sans tenir compte de ces répercussions psycholo-
giques de l’action en justice. Quand elle est accompagnée par
un soutien psychologique, l’action en justice peut favoriser une
restructuration cognitive plus positive. La prise en compte des

117
Reconnaissance et estime de soi

enjeux psychologiques de l’action en justice peut ainsi contri-


buer à améliorer la thérapie dans ces situations de traumatismes.
Le psychologue joue un rôle essentiel, à ce carrefour de la psy-
chologie et de la justice.

Véronique Duviard-Marsan
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annexes
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INDEX

adler A. : 69 Kojève A. : 31

Bourdieu P. : 32, 81-82 la Rochefoucauld : 9, 23


Lasswell H. : 69
caillé A. : 5, 14
Marx K. : 12, 60, 79, 80
Dejours C. : 35 Mead G. H. : 11, 51
Dostoïevski : 24
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Milbrath L. : 69
Dubet F. : 15 Montaigne : 9
Moritz K. : 24
Festinger L. : 84 Morse S. J. : 89, 93
Frank R.H. : 80, 82
Fraser N. : 33, 50, 55, 59-65
Freud S. : 29, 82 Proust M. : 16

Gergen K.J. : 89, 93 rawls J. : 64


Girard R. : 82 Ricœur P. : 16, 31
Rousseau J.-J. : 5, 9, 10, 18, 26, 27,
Hegel : 6, 10, 11, 12, 17, 18, 19, 77, 78, 83
28, 31, 52
Honneth A. : 6, 11, 12-15, 32, 34, singly F. de : 45, 49, 101-104
36, 49, 50, 52-65
Smith A. : 6, 10, 18, 23, 28
Horney K. : 69
Hume D. : 78
Taylor C. : 6, 11, 13, 32, 33, 38,
James W. : 20, 21, 23 50, 64, 86
Janof-Bulman R. : 107 Todorov T. : 6, 18-26

Kaufmann J.-C. : 49 Weber M. : 61


121
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ONT CONTRIBUÉ à CET OUVRAGE

christophe andré en victimologie, elle exerce en cabi-


Médecin psychiatre à l’hôpital net libéral à Paris et se consacre
Sainte-Anne, il a publié sur ce thème : notamment à la prise en charge indi-
Je guéris mes complexes et mes déprimes, viduelle et collective des victimes
Points Seuil, 2010 (avec le dessina- de traumatismes, d’agressions, de
teur Muzo) ; Imparfaits, libres et heu- harcèlement moral, adultes et ado-
reux. Pratiques de l’estime de soi, Odile lescents. Diplômée en 1986 de l’Ins-
Jacob, 2006 et L’Estime de soi, Odile titut d’études politiques de Paris et
Jacob, 1999 et 2007 (2e édition, avec membre du Barreau de Paris jusqu’en
François Lelord). 2001, elle a longuement exercé en
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tant qu’avocate, spécialisée en Droit


Philippe Braud de la Famille et en Droit criminel.
Professeur des Universités à l’Institut
d’études politiques de Paris et ensei- Martine Fournier
gnant-chercheur associé au CEVI- Rédactrice en chef du magazine
POF (Centre d’Études Politiques de Sciences Humaines.
Sciences-Po).
nancy Fraser
Jean-Pierre Brun Professeure de philosophie et sciences
Professeur de management, titulaire politiques à la New School for Social
de la Chaire en gestion de la santé et Research de New York. Elle est
de la sécurité du travail à l’Université également la rédactrice en chef de
Laval, Québec. Il est aussi consul- Constellations, une « revue internatio-
tant associé au Cabinet Empreinte
nale de théorie critique et démocra-
humaine à Paris. Il a publié Les Sept
tique   ». Durant l’année 2008-2009,
Pièces manquantes du management, Les
elle a occupé la chaire Blaise Pascal de
Éditions transcontinentales, 2008.
l’École des hautes études en sciences
Jean-François Dortier sociales (EHESS) à Paris. Elle a
Fondateur et directeur du magazine publié, entre autres : Redistribution or
Sciences Humaines. Recognition ? A Political-Philosophical
Exchange, avec Axel Honneth,
Véronique Duviard-Marsan 2003 ; Qu’est-ce que la justice sociale ?
Psychologue clinicienne et psycho- Reconnaissance et redistribution, La
thérapeute. Forte de son expérience Découverte, 2005 ; Scales of Justice :
123
Annexes

Reimagining Political Space in a emmanuel renault


Globalizing World, 2008. Philosophe, maître de conférences à
l’ENS-LSH, il est notamment l’auteur
lisa Friedmann de Mépris social. Éthique et politique
Psychologue sociale et du travail.
de la reconnaissance, 2e éd, Éditions
catherine Halpern du Passant, 2001 ; L’Expérience de
Journaliste scientiique au magazine l’injustice. Reconnaissance et clinique
Sciences Humaines. de l’injustice, La Découverte, 2004 ; et
de Soufrances sociales, La Découverte,
axel Honneth 2008.
Figure de la philosophie sociale,
Axel Honneth dirige l’Institut für François de singly
Sozialforschung de l’université Goethe Professeur à la Faculté de sciences
à Francfort où il a succédé à Jürgen sociales de la Sorbonne, directeur du
Habermas. Héritier d’une pensée Cerlis (CNRS/Paris-V). Il a publié
sociale et historique, il s’est consacré récemment : L’Individu aujourd’hui,
à la critique des maux du capitalisme avec Philippe Corcuf et Christian
contemporain. Il a publié notam-
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Le Bart, Presses Universitaires de


ment : La Lutte pour la reconnaissance, Rennes, 2010 et Séparée, Armand
Cerf, 2000 ; La Société du mépris, La
Colin, 2011.
Découverte, 2006 ; Les Pathologies de
la liberté, La Découverte, 2008. Tzvetan Todorov
Jacques ion Directeur de recherche honoraire
Sociologue, directeur de recherches au CNRS, historien et essayiste,
honoraire au CNRS, a écrit de nom- il a publié récemment La Peur des
breux ouvrages sur le travail social barbares, Robert Lafont, 2008 ; La
et le militantisme. Il a récemment Signature humaine, Seuil, 2009, et
publié S’engager dans une société d’in- Les Ennemis intimes de la démocratie,
dividus, Armand Colin, 2012. Robert Lafont, 2012.
TABLe DeS MATIèReS

AVANT-PROPOS 5

PENSER LA RECONNAISSANCE

Les philosophes de la reconnaissance (encadré) 9


Axel Honneth et la lutte pour la reconnaissance
(C. Halpern) 12
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à propos de Parcours de la reconnaissance. Trois études


de P. Ricœur (C. Halpern) 16
Sous le regard des autres (T. Todorov) 18
La reconnaissance au cœur du social (E. Renault) 30

LA RECONNAISSANCE DANS LA SPHÈRE PUBLIQUE

La reconnaissance au travail (J.-P. Brun) 41


La question de la dignité (J. Ion) 45
Les conlits sociaux sont des luttes pour la reconnaissance
(Rencontre avec A. Honneth) 52
Les dilemmes de la justice sociale
(Rencontre avec N. Fraser) 59
à propos de Reconnaissance et redistribution,
de N. Fraser (C. Halpern) 65
La recherche de la notoriété en politique (P. Braud) 66
125
Annexes

RECONNAISSANCE ET ESTIME DE SOI

Soif de reconnaissance et inégalités volontaires


(J.-F. Dortier) 77
Se comparer aux autres (L. Friedmann) 84
L’estime de soi au quotidien (C. André) 90
Identité contre égalité (Rencontre avec F. de Singly) 101
à propos de Séparée. Vivre l’expérience de la rupture,
de F. de Singly (M. Fournier) 104
Reconnus comme victimes (V. Duviard-Marsan) 106
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INDEX 121
CONTRIBUTEURS 123
TABLE DES MATIÈRES

Cet ouvrage a été conçu à partir d’articles tirés du magazine


Sciences Humaines, revus et actualisés pour la présente édition.
Les encadrés non signés sont de la rédaction.