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VICTOR-COUSIN, PARIS VI! ==


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L'HABITATION
CHEZ

= LES TRANSHUMANTS =
= DU MAROC CENTRAL =
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E. LAOUST

_ _ COLLECTION HESPÉRIS _ _
_ INSTITUT DES HAUTES-ÉTUDES MAROCAINES -

1935
== LIBRAIRIE LAROSE, 11, RUE VICTOR-COUSIN, PARIS VE ==
Au CORPS

DES OFFICIERS DES AFFAIRES INDIGÈNES

DU

MAROC
TABLE DES MATIÈRES

LA TENTE ET LE DOUAR
Le pays. - Les conditions physiques. - Le transhumant a son habitat dans
les vallées intérieures du Moyen-Atlas, intermédiaires entre le jbel qui lui fournit
des pâturages d'été et l'azagar qui lui procure l'hiver un refuge contre la neige et le
froid. Il utilise la tente du pasteur: aMm et possède une maison taddart, sise dans
une sorte de casba ou igrem où sont ses greniers, p. 1.

LA TENTE : AljAM
Les noms berbères de la tente, p. 4. - Les noms berbères de l'emplacement
de la tente, p. 8. - Description de la tente du transhumant, p. 11. - Disposition
intérieure de la tente, p. 19. - Les dépendances de la tente, p. 24. - L'entrée de la
tente; examen du mot taggurt, p. 27. - Le montage d'une tente, p. 31. - Répa-
ration de la tente, p. 34. - Le mobilier de la tente, p. 38. - Prix, ornementation et
rites protecteurs de la tente, p. 54.
La tente dans l'Afrique du Nord: au Maroc, p. 59; - en Algérie, p. 60; -
en Tunisie, p. 63; - en Tripolitaine, p. 66; - en Libye. p. 70; - au Sahara, p. 74.
Origine de la tente du transhumant: l'examen de la structure des divers types
de tentes et de la terminologie qui s'y rapporte confirme l'hypothèse de l'origine
arabe de la tente des transhumants, p. 76.

LE DOUAR: AS UN, TIYEMlVII


Les noms berbères du douar, p. 79. - L'emplacement et la forme du douar,
p. 82. - Le centre du douar et ses accès, p. 85. - La tente-mosquée, p. 86.
L'azagar, p. 94. - La double transhumance, p. 96. - La transhumance
d'hiver, igelluin, p. 97. - Izebbil, période de séjour auprès de l'igrem, p. 98. - La
transhumance d'été, p. 98. - Id-use/ul, coutumes se rapportant à la première nuit
passée dans un bivac nouveau, p. 100. . .
x--

II

LA MAISON « TADDART»
Le retour à l'igrem, p. 105. - Une ferme de transhumant chez les Beni-
Mguild, p. 108; cette ferme comporte le « logis) taddart et les dépendances enserrées
dans une grande cour. - Une maison dans un village de montagne, p. 119; - le
plan, p. 120; - le rez-de-chaussée, p. 120; - l'étage, p. 122; - la construction,
p. 126; - la terrasse, p. 128 j - la porte, p. 130; - le mobilier, p. 132; - l'orne-
mentation, p. 137.
Cette maison a pour caractéristique essentielle de posséder une pièce centrale de
grandes dimensions qui prend jour par une baie aménagée dans la terrasse: elle est
du type citadin et saharien, p. 144.
Aire d'extension de la «!addar!»), p. 145. - Sur le versant Atlantique du
Moyen-Atlas, p. 146; - sur le versant de la Moulouya, p. 147; - chez les Ait
CAyyach, p. 147; - les Ait Yahya, p. 1-17; - a Midelt, p. 149; - chez les
Iguerrouan, p. 149; - les Ait Ouafella, p. 150; - les Ait Jzdeg, p. 152; - il, Rich,
p. 152; - dans le Tiâllalin, p. 152; - les Aït cAissa, p. 156; - a Talsint, p. 156;
- au Figuig, p 158; - il, Ksar es-Souq, p. 160; - le Reteb, Tizimi, p. 161; - le
Tafilalt, p. 161 j - Ouarzazat, p. 162; - le Drâ, p. 162. - Le domaine de la
taddart correspond, en gros, au domaine des qsour des hauts-plateaux et des vallées
pré-sahariennes.
La taddart saharienne et la maison romaine, p. 167.
Examen de la terminologie relative à la Il taddart», mots arabes, p. 171 ; -
mots berbères, p. 173; - mots étrangers, notamment gréco-latins, p. 174. - Du mot
amidal et de ses dérivés, p. 178.
Autres types d'habitations, p. 182. - La taddart de type rural est un
bâtiment rectangulaire couvert d'une terrasse, .souvent isolé ou enserré dans une
cour formant enclos pour le bétail, p. 182. - Irjrem lfamou ou Ssaïd, la taddart se
groupe à l'intérieur d'une enceinte bastionnée de tours il, la façon d'un ksar, p. 184.
1(jrem n-Aït ben-CAtta : bon pxemple de ksar à l'usage du transhumant Beni-
Mguild, p, 185. - Igrem chez les Alt-Sgougou : l'élément fondamental est un
bâtiment couvert en terrasse, à base quadrangulaire, d'une seule pièce de largeur
uniforme et de longueur variable, p. 188. - Igrem ou-Tnakrawin, la taddart
possè~e un grenier à l'étage; elle est couverte d'un toit fait de planches de cèdre,
p. 191. - Toulal : la taddart est une véritable chaumière couverte d'un toit de
chaume il, double pente, p. 193. - L'habitat chez les Aït Sadden : en plus de la tente
et de la nouala, les Aït Sadden possèdent des igerman et des bâtiments de moindre
importance - taddart - qu'ils agencent selon leur richesse en mestu et en tiyëmmi,
p. 196. - L'habitat chez les Beni-Iznacen : l'élément essentiel est un long bâtiment
couvert en terrasse auquel on donne le nom de aM}i1m, p. 20:3.
Conclusion, p. 206.
- XI-

III

L'IGREM
209. _. Autres
Exame n philolo gique du mot et son aire d'exten sion, p.
, p. 214; - tazeqqa ,
appella tions berbère s relative s aux « lieux clos» : agadir
, p. 217; - asurJel,
p. 21~; - tagrau t. p. 216; - agrur, p.' 216; - aqrar et tagrart
p. 218; - tasegda lt, p. 219; - agdal, p. 220.
Descri ption de
Les « igerma n» de la vallée du Ziz. Le Tiâllali n, p. 223. -
- le plan intérieu r,
l'igerm des Aït-'At to : l'encein te, p. 224; - la porte, p. 226;
- La « mosquée))
p. 227; -la rue, p. 227. - Le nom de la « rue» en berbère , p. 228.
- Aït Issoum our,
de l'iÛel'lll, p. 229. - Autres « qsur)} du Tiâllal in, p. 232.
amoqra n, p. 234. - Le caractè re
Ijâboub en, Igerm ti n-'aom ar, Tawou hait Igerm
ment géomét rique de ses
« urbain » de l'igerm berbèr e: symétr ie de son plan i agence
inée par l'empla -
rues; orienta tion généra lement Est-Ou est de la rue axiale déterm
cement de la mosqué e bâtie à l'entrée de l'igerm , p. 237.
Marché , p. 2,12.
La vie à l'igerm , p. 237. - Les abords de l'igerm , p. 238. -
e de l'igerm , p. 24:J.
- Cimeti ère, p. 242. - L'organ isation sociale et politiqu
ssa, p. 251. -
Les grande s lignes de l'histoi re des « qsur >l, p. 246. - Sijilma
les transhu mants
Les poprûation.s de l'igerm : ('hO/fa et marabo uts, p. 253; -
- les Qebbala , p. 254; - les Imelou an,
Sanhaj a, p. 253; - les Harrar , p. 254;
ces populat ions vivent
p. 255; - les Harra't in, p. 256; - les Jui/s, p. 256. Toutes
cloison nés dans des
dans une sorte de compar timenta ge de clans rigoure usemen t
ns et séparés
, « qsur)) autono mes ou parqué s sans se mêler dans des Il qsUr)l commu
par de hautes muraill es, p. 258.
le Haut-A tlas
Aire d'exten sion des « qsur >l, p. 258. - La limite Nord vers
fait son apparit ion,
central reste à déterm iner: dans les hautes vallées la tigermt
p.259.
ne elle sert de
La « tigerm t >l, p. 277. - Dans les parties hautes de la montag
basses elle constitu e
« grenier )) aux petits transhu mants, p. 277 ; - dans les parties
ellemen t berbéro -
un type couran t d'habit ation, p. 277. - Les populat ions essenti
du chêne-v ert
phones ajouten t à leur économ ie agricol e et pastora le l'exploi tation
l'olivie r, dans les autres, p. 278.
dans les parties élevées, et celle de l'aman dier et de
lantern eau ménagé
- On disting uera deux types de tùjermt , caracté risés, l'un par un
ouverte à l'air et au
dans la terrasse , p. 281; -l'aut re par une cour central e largem ent
l'igerm ses élémen ts
soleil, p. 286 - Dans les deux cas, leur archite cture emprun te à
vent des constru ctions diverse s il,
défensifs, p. 287. - Autour de la tigermt s'obser
ta1Jerbi St, taddar't,
usage d'habit ations, légères, basses, semi-so uterrain es du genre
igs an , amazil" ti1wndar', p. 287.
le versant Est
L' « igerm» du transh umant du Maroc Centra l, p. 288. -Sur
. Dans les vallées intérieu res et
du Moyen -Atlas, c'est lïgerm saharie n qui prévaut
tous indistin c-
sur le versant atlantiq ue, l'habita t revêt des aspects variés, portant
- XII-

tement le nom de igerm, p. 288. - On relève notamment iL l'usage du transhumant


des constructions bastionnées iL demi-ruinées, bâties à l'image du (( qsar Il saharien
et occupant le fond des vallées, p. 288; - et des gros villages enkystés dans la
montagne, occupés par des sédentaires de misérable condition venus des régions
sahariennes. L'igerm du transhumant semble avoir été iL l'origine un réduit de
défense, puis un grenier et un vaste enclos pour le gros bétail, p. 289. - Il se
distingue de l'igerm saharien par la disposition de ses maisons adossées au mur
d'enceinte de manière iL ménager iL l'intérieur un immense parc iL bestiaux, p.290.
- Sous l'influence de conditions nouvelles de vie, le transhumant manifeste de plus
en plus la tendance à s'évader de l'habitat collectif du (( qsar Il pour s'isoler au milieu
de ses terres de culture, p. 292.

CONCLUSION

Les grandes tribus transhumantes du Maroc Central sont originaires des régions
pré-sahariennes, p. 292. - Des raisons historiques expliquent leur fidélité iL des
types d'habitation non adaptés aux conditions climatériques de la montagne (tente
et qsar) ; à leur organisation politique (igs, amgar n-tuga, amasay, amur, izrej,
tata, tartmat, etc.); iL leur structure sociale (hiérarchie de classes, mais la préémi-
nence appartient au Sanhaja blanc: amazig), p. 293.
Des raisons ethniques ne sauraient être invoquées pour justifier la diversité des
types d'habitation: architecture zénète et Sanhaja, p. 294.
Des facteurs géographiques ont néanmoins exercé leur emprise sur la vie du
transhumant en l'astreignant iL une double transhumance, en mettant en évidence la
précarité de la technique de la construction demeurée saharienne, p, 294.
D'autre part, la terminologie concernant l'habitat du transhumant est commune
à l'habitat des sédentaires des vallées pré sahariennes : elle atteste pour le moins
l'extrême facilité avec laquelle le Berbère passe d'un genre de vie à l'autre. Mais en
raison de sa grande confusion, on ne saurait la retenir pour discriminer les divers types
d'habitations étudiés au cours de cette enquête, p. 295. - Comidérés au point de vue
de l'origine des types les mieux caractérisés, on peut admettre que la « tente» est
arabe; qpe la taddart du qsar est une réplique de la maison romaine; que l'igerm
actuel est d'inspiration islamique quoique les éléments essentiels de défense aient
figuré de toule évidence dans l'architecture militaire des villes africaines de l'époque
pré-musulmane, p. 295. - La substitution de la technique du (( pisé Il iL celle de
la (( pierre Il, comme le caractère (( pyramidal» de la construction berbère restent
deux problèmes laissés iL la sagacité des archéologues, p. 296,
Pages
Index des mots arabes et berbères . 297
Index des noms géographiques. 306
Table des figures et croq uis , 315
Table des planches hors texte. 317
Errata 320
Carte 320
L'II ABIT ATJ0N CII.E Z LI~ S TRANS fI UMAN TS
DU MAROC CENTRAL

LA TENTE ET LE DOUAR

Le Pays. - Les conditions physiques

Le Maroc Central constitue une aire linguistique considerable où le


Berbère prédomine. Ses frontières coïncident en gros avec celles d'une
région de haut relief qu'on peut ainsi fixer: a l'Est les plaines de la Haute
et de la Moyenne-Moulouya; au Nord le seuil de Taza et la dépression du
Sebou; au Sud-Ouest et à l'Ouest la région de l'Oued cl-Abid et le Tadla.
Seule la partie Nord-Ouest ofIre des contours assez vagues: elle englobe avec
~es plateaux des Beni-Mtir, les régions des Imejjad, des Guerrouan et des
Zen1tnour.
C'est en somme tout le pays couvert par le Moyen-Atlas et le
TafoUdaIt.
Les géographes ont mieux défini le Moyen-Atlas. C'est pratiquement,
dit Célérier (1), en dehors de toute discussion sur ses caractères tectoniques, un
ensemble de hautes terres, montagnes et plateaux plus ou moins tourmentés,
d'altitude moyenne supérieure à 1.200 mètres. Ses limites manquent égale-

C (1) Pour ia description du pays du transhumant Beraber, on s'est surtout servi de l'étude de
élérier : La tl'an8huII1ance da 11~ le Moyen-Atlas, in Hes{Jeris, 1927; 1" trimestre. Par ailleurs,
~n remercie avec gratitude nos anciens élèves Rahhal Abd el·Aziz, interprète civil à EI-Rajab,
l' 1 Mohammed Lakhdar, professeur au Collège musulman de Fès, qui ont contribué l'un et
A~utre à cette enquête en nous apportant des renseignements précieux sur les Beni-Mtir et les
. It:Ayyach. Les photographies des planches II, Xl, XII, XIII, XIV ont été prises, sur nos indi-
catlOns par Jïnterprète-lieutenant Aspinion : qu'il veuille lui aussi recevoir nos plus vifs re-
lllerciell1ents.
2 E. LAOUST [152]

ment de précision "ers le Nord-Ouest, où s'étale une zone préatlasique qui


joue un rôle essentiel dans la transhumance. Les Berbères la nomment
azaghal'.
Le Moyen- Atlas s'oriente en direction Sud-Ouest, Nord-Est. Il présente
dans sa disposition générale des particularités qu'on a soment signalées.
Dans sa partie Sud, il s'articule avec le Haut-Atlas par un pédoncule fort
et épais avec des sommets comme l'Azourki dépassant 3.000 mètres. Il se
rétrécit et s'abaisse dans sa partie centrale vers l'Oued Serrou. Dans sa
partie Nord, il constitue une véritable chaîne dont les sommets hauts de plus
de 3.000 mètres restent étincelants de neige les mois de l'hiver.
Lcs grandes rivières du Maroc s'alimentent dans le Moyen-Atlas. En
dehors de la Moulouya qui court vers la Méditerranée, le Sebou, l'Oum er-
Rbia, et leurs affiuents nombreux, dont l'Oued el-Abid le plus violent,
restituent à l'Océan les eaux pluviales qu'il leur a apportées. En général,
dans leur partie haute, ces rivières coulent claires dans le fond de vallées
étroites en direction des plis de la montagne, puis s'inclinent brusquement
vers l'Ouest et s'évadent de la montagne par des cluses. Parfois les eaux
séjournent dans de profondes cuvettes bordées de crêtes boisées vers la
partie Est. Elles forment cles aglte/mam aux eaux vertes ou laiteuses,
peuplées de truites et d'ombres-chevaliers. Le plus grand, l'Aguelmam de
Sidi-Ali, s'étale à plus de ~.OOO mètres d'altitude dans une région boisée de
cèdres.
En dépit d'un relief brutal, et tourmenté de hautes falaises, de vallées
encaissées aux pentes raides, le Moyen-Atlas ne constitue pas une barrière
infranchissable. Les transhumants s'y faufilent très à l'aise à travers de
nombreux passages. La tl'aversée d'un versant à l'autre s'effectue facilement
par sa partie centrale étroite et basse. Une route créée par des nécessités
stratégiques met en communication rapide :Meknès et Midelt par Azrou et
Itzer, 1t travers les cèdres, soit par le Tarzeft, soit par le Triq Ajir. Mais la
neige la bloque chaque hiver plus ou moins longtemps selon la rigueur de la
saison. Un autre passage ouvert en tous temps, suivi depuis toujours, relie
le Nord et le Sud, Fès et le Tafilalt par Sefrou, Boulman, les gorges de
RecHa, Engil, la Moyenne-~oulouya. C'est l'ancien triq el-Alakhzen : la
pluie, la boue ont pu immobiliser des convois, mais non la neige.
C'est cette neige qui clans la transhumance joue le rôle essentiel. Elle ne
séjourne guère en deçà de 1.200 mètres. A partir de là et à plus forte raison
[153J L'IIABlTATION CHEZ LES TltANSIIU1"IANTS DU MAfWC CENTItAL 3
dans les plus hautes altitudes, dès décembre elle s'inslalle jusqu'en mars et
même avril.
En avril même, des cllLltesdo neige s'ohservent encore et tombent suJfi-
samment abondantes pour bloquer les col:-iet les pistes. Le transhumant ne
regagne guère son habitat quo dans la seconde quinzaine de cc mois.
La neige est moins abondante SUl' Je versant Est, qui regarde la
Moulouya, soumis au climat fort rude de l'hiver de la steppe oranaise. Mais
c'est à cause de la sécheresse de l'air ct non de la température qui est assez
basse pour nuire il la végétation. Le versant Ouest, au contraire, fait écran
contre les vents humides venus de l'Océan: ils adoucissent la rigueur de la
température. Si la neige recouvre les parties hautes, la pluiere;,:suscite les
pcHurages dans les parties basses. La mont<lgne offre ainsi aux troupeaux,
selon les saisons, des pàlurages variés ct abondants; depuis les prairies
humides des vallées, les p:Hurages secs des plateaux, jusqu'aux sous-bois des
maquis et des forêts qui garnissent les pentes.
Des Berbères nombreux occupent tout le Moyen-Athts et s'y disputent
les pâturages. Les territoires de leurs tribus s'y trouvent disposes conformé-
ment à l'aspect physique de la montagne. Les Aït-Seghroucllen, les Aït-
Yousi et les Beni-Mguild sont il cheval sur les deux versants dans la partie
centrale dont l'étranglement et la moindre altitude facilitent le passage de
la Moulouya à l'Azaghar. Plus au Nord, des tribus se nichent dans des "allées
qui descendent vers le Sebou, d'autres, comme les Aït-\Varaïn-Clleraga et
les Marmoucha, transhument dans les steppes de l'Oued Mçoun et de la
Moyenne-:'vIoulouya. Au Sud-Ouest, les Ichqern, les Zayan, les Aït-Sgougou
occupent le versant ouvert sur l'Azagllar. Plus bas, les AH-Seri gardent la
n10ntagne contre les Aït-Chokman.
Toutes ces tribus, riches, puissantes et guerrières, appartiennent au
Inonde des transhumants.
Le transhumant est, il sa façon, un sédentaire. Il a un habitat dans une
de ces petites vallées intérieures de la montagne, intermédiaires entre le
jbel ou lâl'i, qui lui fournit des pâturages d'été, et l'azaghar où il trouve
l'hiver pour ses troupeaux un refuge contre la neige et le froid. Sa vie se passe
en allées et venues entre ces points extrêmes, entrecoupées par des séjours
plus ou moins prolongés dans l'habitat où le retiennent des travaux agricoles:
labours et moissons.
Le transhumant associe en effet, dans des proportions variables, la
4 E. LAOUST [154]

culture à l'élevage. Bien que vivant sous la tente du pasteur, il possède des
maisons, une casba ou ighrem où sont ses magasins à grains, ses provisions,
bissés à la garde de vieux parents ou de khammès.
Ce sont ces divers modes d'habitation: tente et douar, maison et ighrem,
que l'on se propose d'étudier tant dans leur structure que dans leur
terminologie.
Considérées au point de vue de leurs parlers, Jes tribus transhumantes
comme les Aït- Seghrouchen, les Aït-Waraïn appartiennent au groupe
zénète, d'autres comme les Aït- Yousi, les Beni-Mguild, les Zayan, etc., au
groupe Sanhadja.
La présence des tribus zénètes, les dernières qui font encore grande
figure, constitue une autre particularité du groupe transhumant. Venues de
l'Est à une époque relativement tardive, elles ont modifié l'aspect du noma-
disme africain. Elles ont disputé la montagne aux Sanhadja. Mais elles
peuvent avoir été leurs éducateurs en matière d'élevage. C'est une opinion
que la linguistique traduit avec assez de netteté. On s'efforcera de la mettre
en évidence.

LA TENTE
Les noms berbères de la tente

Les Berabers appellent a1]am, pl. i1Jamen, la grande tente qui leur sert
d'habitation et qu'ils emportent dans leurs migrations aux époques de la
transhumance. Le fait de la dresser sur un terrain de pacage n'implique pas
nécessairement une prise de possession ni la confirmation d'un droit acquis.
Certaines tribus transhument sur des territoires mis volontairement et
temporairement à leur disposition par des tribus voisines. On peut poser en
principe que chez de nombreux Berabers la tente dite a1]am suit l'hiver le
troupeau et s'installe l'été dans le voisinage des cultures.
Le transhumant, en effet, possède une ou plusieurs autres tentes de
dimensions plus réduites, et plus portatives encore. Elles servent d'abri aux
bergers, ou aux gens, Ïëazzaben, attachés à la garde des troupeaux parqués
à lwâb, ou à la surveillance des cultures. On les nomme agir/un (A.-Ndhir)
ou [a"esu[ (1) (Izayan), forme berbérisée de J'arabe 4~~.
Il) Cf. en Zouaoua ; wsiïs et fa,siüt (1 hutte 1),
[155] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL Ci

La grande tente composée de plus de dix flijs, habitée par les notables
et les riches propriétaires de troupeaux, s'appelle adl/;sabu, expression
composée" de 4.~" signalée ci-dessus, et du suffixe bu, qui paraît a voir un
sens augmentatif (1).
Les ait udissabu sont « fils de grande tente ll. L'expression s'oppose à
ait tlwmt tuqs({t ou simplement ait uqs[f qui désigne les gens de la « courte
tente ll. Il faut entendre par là des gens avares et peureux. Un homme de
grande tente possède les qualités que procurent la richesse, le courage et la
pratique d'une hospitalité parfois somptueuse.

DE L'AIRE D'EXTENSION ET DE L'ÉTYMOLOGIE DU MOT alwm. - Les


populations transhumantes du Maroc, connues sous l'appellation de Bera-
bers, qu'elles soient d'origine sanhadjienne (2) ou zénète, appellent leur tente
d'un mot unique: abam. Mais le mot ne leur est pas particulier. Parfois,
sous une forme aM}am et avec ce sens, il figure dans le vocabulaire de po-
pulations plus ou moins sédentaires du Maroc du Nord ou de l'Algérie:
ab/Jam, Beni-Iznacen, Metmata (3).
abbam yunzad, Beni-Rached.
a1Jam uanzad, Sentifa.
abam, Aurès, Mzab (4).
A l'instar de l'arabe bU (5) .;..::-: ou bait, qui désigne, selon les parlers, une
«tente» ou une (( chambre ll, abam ou ablwln est encore chez les sédentaires
Une (( chambre » ou une « maison » (celle-ci ne comprenant généralement
qu'une chambre).
abom7?, maison, Rif (6).
a lI!j arn, chambre, A. Ammaret, Boqqoyen.
ad:i ub[wm, pl. id ufJlwmen (7), étable, écurie, partie de la chambre
rifaine, face au lit, où sont parquées les bêtes de somme.

(1) Cf. Laubignac, E;tude sur le dialecte berbcre des Zayans et des Aït-Sgougou. t. l, p. lOj.
(2) Parmi les tribus peuplées d' Imiriulin ou Imegdulin : A.-Mgild, A.-Ndhir, Ichgern,
A.- lhand, A.-Sokhman, etc.; celles peuplées d' !mazighen : Zemmour. Izayan, A.-Sgougou.
Parmi les Berabers du Sud: A.-Izdeg, A.-'AHa, Imerghad. Parmi les Zénètes: A. Seghrou-
chen.
(3) Destaing, Dictionnaire français-berbère, p. 206.
(4) R. Basset, Étude sur la Zenatya du M;;ab, de Ouargla et de l'O. R'ir, p. 93.
(5) Sur ce mot, voir Abbé Férally, La maison libanaise, in Mélanges Basset.
(6) Biarnay, Étude sur le dialecte bel'bêl'e du Rif, p. 10.
(7) Renisio, Etude SUI' le dialecte berbère des Beni-/$nacell.
6 E. LAüUST [156]

aMwm, maison, Beni-Inzacen, Beni-Snoüs, Beni-Menacer, Beni-Salah (1).


(1.[1l]am, 1Jahitation en général et ehambre, Chenoua (2).
a!]./yull fi idels, cabane recouverte de diss, Beni-Messa'oud.
abam, pl. iLlClmen, maison, Zouaoua.
oLlOm, mai"on, Mzab.
taLwrnt, chambre, Mzab (3).
Le illot cesse d'ôtro connu dans la partie orientale du domaine herbère.
A Sened (Tuni"ie), la grande tente se dit tO[ju[J[jelt (,1), c'est-à-dire la «( noire 1)
et la petite taliasllld, de :ï.':ç, déj<t signalé; et la maison, ta;;eqqa, qui est le
véritable mot berbère.
On fie peut songer à rapporter aLwm au touareg taf7ahamt (5), qui
désigne « tout édifice maçonné quelles que soient ses dimensions )). En elfet,
le IL touareg prend généralemen t la plaec de;;; le mot lui-même correspond
iL tariaiamt (6), connu iL Ghat et désignant une (\ chambre d'une maison à
plusieurs étages n. On rapportera l'un et l'autre à la racine arabe 0~;', dont
le Beraber utilise des dérivés comme : ab.~an ct tab~ant pOlir désigner un
colTre à grains, aux parois de terre, établi dans une chambre de la maison.
C'est de l'arabe :i.....:;. (\ tente n, plus rarement aussi « maison n - qu'on
prononce au Maroc bâima - qu'il convient de rapprocher aLuun plutôt que
du berbèrc fjim « restcr, s'asseoir n pour rjim, selon une étymologic qu'on a
proposée. ·Les Chleuhs, sédentaires comme l'on sait, connaissent la forme fé-
minine tab·iamt pour désigner la « tente ) des Arabes. De même les Berbères
de la région de Demnat; mais le mot désigne une « nouala)) clans le Toclghout.
La forme maseulinü abiom (7) est signalée avee le sens de « maison n chez les
Senlwdja des Sghair, voisins des Rif,tins et des Djebala et séparés des le
XIIe siècle du groupe Sanllac1ja-Masmouda. La diphtongue ai du mot <lrabe
s'est réduite ù 11 dans la forme betbérisée ab am ; les deux éléments a et i ont
permuté dans al]iam. Au surplus, la suite de cette étude établira d'une
manière indiscutable l'of'igitlc arabe de la tente des transhumants pOUl'
qu'on aceepte sans autrement insister l'étymologie proposée.

(1) Dcstaing. op. cit., p. 206.


(2) Laoust, lÎ"tude SUI' le clialeete iJerbere du C/wnoua, p. Il.
(3) R. Basset, op. cit., p. 46.
(4) Provotelle, ]j'tude SUI' le dialeele berbere de la Qelad de Sened.
(5) C. de Motylinski, Dict. français-touareg, p. 196.
(6) Nehlil, Èt. sur le clial. berb. de Chat, p. 175.
(ï) Renisio, op. cit.
[157] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 7

AUTRES APPELLATIO;\lS DE LA TENTE. - ab am n'est pas signalé il l'Est


de la Berbérie. Les transhumants du Djebel Nefousa emploient bil'gen (1),
pl. ibirgan; les Touaregs Ahaggar, ibe,.fjen (2); les gens de Ghat, abe,.-
dien (a). C'est évidemment le méme mot que les Kabyles du Djurdjura
emploient sous la forme tibergent, et avec le sens de «( petit magasin pour
la paille)). Mais ils 1\li préfèrent, atemnw. Pour les transh umants de
l'Aurès, tibergent (4) est également une «( hutte ronde en clayonnage, cou-
verte en paille ou en diss )), où ils conservent la paille.
Le mot bi"gen contient le sens d'une construction légère, tente ou
hutte, dont la forme semble justifier l'étymologie, le latin ba,.ca (5), plutôt
que le berbère ibergemmi (6) (Ntifa) ou tibcrgemmit (7) «( petite maison ))
(Sous).
Une troisième expression se trouve localisée en pays touareg.
La «( te11te en peau)) se nomme chcn (8), pl. i/wnan chez les Ahaggar.
Le pluriel inan seul diffère chez les Ioulemmidell et clans l'Aïr. Le mot est
à rapprocher de aien (9), pl. aienen, Ghclamès, avec le sens de « maison ll,
comme à GlJat sous la forme ianan (10), pl. cd ianan. Cette dernière forme
est curieuse, car cd, marque du pluriel, précède ici ianan qui est déjà un
pluriel. Une forme réduite in, pl. an an (11) « tente et campement 1), s'ob-
serve en Zenaga. R. Basset, qui la signale, la rapporte à une racine GN,
d'o ù gen «( se coucher, dormir)) et agen «( s'agenouiller n. Moins acceptable
serait l'étymologie agben « maison n il Siwa, identifiée au latin capanna (12),
par ehen > aien > arj(b)en. Le nom de la tente dans ces régions lointaines
serait, dans ee cas, un emprunt à l'étranger.

.:J:. *'*
Au total, le Berbère utilise actuellement trois mots pour désigner la

(1) C. de Motylinski, Ét. sllr le dial. berb. du Dj. Ne/ousa, p. 15~; et aussi au Dj. lfren
(note personnelle).
(2) C. de :\1otylinski, Diet. fr.-tollareg, p. 282.
(:J) 1\ehlil, op. eit., p. 210.
(4) G. Huyghe, Die!. kabyle-français, p. 292.
(5) H. Schuchardt, Die rOlllanisehen Lehnlâ5rter im Berberisc1wn, p. 52.
(6) Laoust, Mots et choses ber'bèrès, p. l.
(7) Destaing, Voeab. français-berbère (tac/wlhit), p. 176.
(8) De Foucauld, Diet. abrégé français-touareg, t. I, p. 414.
(9) De Motylinski, Le dial. berb. de R'damès, p. 131.
110) Nehlil, op. cit., p. 175.
1111 R. Basset, Ét. sur le dial. bab. de Zenaga, p. 237.
(12) H. Stumme, Eine Sammlung über den berberisr:hcn Dialekt der Oase Silee.
8 E. LAOUST [158]

« tente )) : ehen et ses variantes, en pays touareg; birgen, en Tripolitaine,


alwm au ~faghreb. Dans les trois cas, le mot est connu des sédentaires qui
l'appliquent, selon les régions, a un abri fixe, maison ou hutte. Le fait n'a
rien qui puisse étonner. L'explication en est depuis longtemps donnée par
les g(~ographes et les sociolog\J<:s qui ont constaté que, dans ce pays, les
populations sont tour à tour plus ou moins sédentaires, ou plus ou moins
nomades. La linguistique condu i t il une opinion identique en dépi t d 'une
confusion de termes plus apparente que réelle. En se stabilisant, le transhu-
man t ap pliq ue il sa nouvelle demeure les termes familiers qu'il donnai t
il l'ancienne qu'il n'abandonne pas entièrement. Les Aït-Sadden (1), qui
habitent dans des maisons appelées laclclart, ne disent pas: I( je vais il la
maison )), cldilL ,ger laddal'I ou clclilL ,gel' ifjl'em (village), mais bien: clclilL
s-ilwmen (tentes), comme s'ils vivaient encore sous la tente. On comprend
que le nom de la tente puisse ainsi servir il, désigner une « maison n.
Si on reporte sur une carte les appellations envisagées, on remarque
qu'i\ l'Est, en dépit d'une arabisation plus que millénaire, le souvenir de
l'occupation romaine a persisté dans la terminologie relative au mode d'ha-
bitation; que, dans le Maghreb Central, c'est l'arabe alwm qui préY<LUt pour
désigner la tente ou la maison: la « maison n chez tous les sédentaires des
massifs littoraux de la Méditerranée, la Kabylie comprise; la « tente)) dans
l'Aurès, le J\Jzah, le Moyen-Atlas. Entre ces points extrêmes s'étend une
immense région do steppes, qui fut jadis le domaine do la Zénétie, 10
pays par excellence des grands nomades berbères aujourd'bui arabisés (2).
Que le nom de leur tente alwrn, emprunté à l'arabe, ait prévalu aux limites
de leur domaine restées berbères, l'ion qui ne puisse étonner. Il est même
justo d'interprdor le fait commc un lointain reflet de leur puissance déchue.

Les noms berbères de l'emplacement de la tente

On relè~ve :
a) ansn lIuum (wa), pl. anSlUn et w/sÎwen. Le mot, connu des Béra-
bers du ;'\()l'(1 (Zemmour (:3), Izayan (4). A.-Ndhir, A.-Mgild, etc.), corres-

(1) COll1ll\unieation de Ben lakhleL


(21 E.-F. Uautier, Les siè,,{e8 0/'8"UI'8 ria l'dC1!Jhl'eb, p. 192 et suiv., Payot, Paris, 1927.
(3) Laollst, COUl',S de /,el'bè,.e IIwI'o,'ain (JJaro" Centl'al), l'e éd., p. 22.
(4) Loubignac, op. cit., p. 573.
[159] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU l\lAROC CENTRAL 9

pond à adgal', connu des Berabers du Sud (i\it-Izdeg, etc.), des gens du
Dra et des Chleuhs. Il désigne un « lieu, un endroit» et ne s'applique pas
spécialement à l'emplacement occupé par une habitation. Pourtant les
Chleuhs, sédentaires du Sud, appellent leurs villages: lmurias ou lnwkan,
mots empruntés à l'arabe, et signiliant : « lieu, endroit )), comme aflsa et
adrial'.
b) taggurt ulza,/?, (1), c'est plus exactement « la part de terrain attri-
buée il une tènte» chez les A.-Nclllir, par exemple. C'est surtout le nom
de la « porte ) chez les sédentaires du Sous. Le mot prend chez les transhu-
mants des sens nombreux et variés, dont l'importance sera signalée plus
loin.
c) anw.ûr ulUltn (2), pl. imi:al', chez certaines fractions A.-Mgild. Les
transhumants utilisent plutôt atnaâl' pour désigner l'emplacement d'un
bivac que d'une tente, et, dam un sens plus restrictif, le terrain où campent
une ou plusieurs tentes avec leurs troupeaux en vue de le fumer il J'époque
dite: bebbll (al'. J:;), la fumure. Cette période commence c1i;s avril et se
prolonge jusqu'en juin. L'usage est de parquer les troupeaux sur les terrains
qu'on ensemence cle maïs. Par amazÎ!', on entend donc la terre, le champ
où campe ou a campé une tente ou un groupe de tentes av"ec ses moutons.
Lc pl uriel imiza,' figure clans les expressions: eg i,nizar (3) ou mrâra
imizr1l', par lesquelles les transhumants, en temps de dissidence, désignaient
le ralliement, en un même point, des douars dispers(\s. Ils choisissaient alors
leur chef de guerre, am,gal' n tu,qa; les troupeaux: ramassés au centre de
douars immenses défiaient plus aisément les razzias possibles.
La forme diminutive lama,Jù'[ (4), contrairement il l'attente, désigne
« un pays, une contrée Il, et non un petit bivac ou un petit champ. Le mot
subit ]e même sort que taqbilt « tribu )1, qui a un sens augmentatif et dési-
gne un groupement plus important que aqbtl.
Une autre forme [am:::il'[ désigne « l'emplacement d'une tente)) chez
les Aït-\/Varaïn, l'emplacement d'un « douar)) chez les Senhadja des
Sghaïr (5), et, chez les Beni-Snous (6), le « terrain inculte où les troupeaux

(1) Laoust, Coar8 de berb, mal'. (M. C.), 1" édition, p. 13.
(2i Laoust, id., p. 22.
(3) Laoust, id., p. 144.
14) Sur ce mot, voir Laoust, Mots ct choses berbères, p. 258, n. 1.
(5) Henisio, Of!. eit.
16) Destaing, Did. abrégé /ranç.-bcrb., p. 62.
10 E. LAOUST [160]

ont parqué quelque temps; cette surface, ainsi fortement fumée, est ensuite
mise en culture ». Le pluriel timizar indique que tamzirt et tamazirt sont
deux expressions identiques. La première étant vraisemblablement la forme
zénète que les Senhaclja ont adoptée; ils utilisent en effet les deux, l'une
avec le sens rapporté ci-clessus, l'autre avec celui de « pays, contrée n. C'est
le même mot que les Touaregs Ahaggar emploient sous la forme tama-
hart (1), pl. timihar, dans le sens de « place abandonnée d'un ancien cam-
pement \l.
On rappelle que ramazil'[ figure dans le vocabulaire des sédentaires.
Les Kabyles du Djurdjura s'en servent pour désigner un jardin ou un
verger établi à proximité des habitations; le terme a même prévalu en
toponymie. Ils ont, il est vrai, un autre mot: tamul't pour appeler un
« pays ». Mais il est apparemmen t zénete; au Maroc, il est familier aux
parlers apparentés à la zénatiya (A.-Seghrouchen, A.-\Varaïn, Beni-Iznacen,
Rif, etc.). Le groupe Senhadja-Masmouda l'ignore et n'utilise que tamazil't.
La forme masculine amazîr est encore la « cour intérieure d'une
maison n chez les A.-Ouirra de l'Oued el-Abicl; un « gourbi, une maison
isolée dans les cultures n, chez les A.-Messacl et les A.-Attab. Que le douar
vienne à se disloquer, que chaque tente regagne ses terres et s'y établisse, la
tente se transforme, ou disparaît, ou fai t place à une construction qui, bien
que sommaire encore, se fixe au sol. Qu'elle prenne le nom de J'ancien cam-
pement sur lequel elle se trouve bâtie, rien de plus conforme aux lois de la
sémantique.
Est-ce par un processus identique que amazù' « campement où sont
parqués les troupeaux)) a finalement pris le sens de « fumier » plus particu-
lièrement dans le groupe de la tachelhit où les gens sont sédentaires '1 On
notera que les transhumants paraissent ignorer ce sens, mais que les popu-
lations arabes ou arabisées du Maroc Atlantique l'emploient sous la forme
mazi,..
On jugera par ce qui précède de la grande aire d'extension du mot
amazir. On relèvera surtout le fait qu'avec des acceptions les plus variées
il figure à la fois dans le vocabulaire des transhumants et des sédentaires.
Et, comme on le voit, les remarques qu'il suggère valent plus pour l'em-
placement du bivac que pour la portion de terrain réservée à l'implantation
de la tente.
(1) De Foucauld, Dict. abrégé franç.-touareg, t. II, p. 431.
Tente ber'hère des Zemmoul' (Aït~Oul'ibel).

Tente des Zemmour (Au premier plan, femme installée devant un métier 11 tisser les flijs),
[161] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUl\IANTS DU MAROC CENTRAL 11

Description de la tente (1)

La tente du transhumant diffère par quelques détails et surtout par sa


terminologie de la tente du Bédouin qu'on a si SOèl\'ent décrite. Elle repose,
comme elle, sur une poutre légèrement cintrée que supportent deux mon-
tants verticaux: {il'selt, pl. [il'sal.
Ces tirsal (tlg. 1) sont de fortes percbes en bois de cèdre, longues de
m
2 50 à 3 mètres, espacées de 2 mètres, amincies aux extrémités portant le
faite. Elles reposent à même le sol. .l\Jais on peut les dresser sur une pierre
ou les enfoncer dans la terre selon qu'on désire donner plus ou moins d'élé-
vation à la tente.
La poutre faitière, a(ul.rnmelr, mesure environ 2 mètres de long; On> 15
li Om 30 de large; Om.o3 à Om 06 d'épaisseur. Chacune de ses extrémités,
Carrées ou arrondies, ou taillées en queue d'aronde, présente une ou deux·
cavités où viennent se loger les montants. Elle est généralement agrémentée
d'un décor géométrique graYé sur sa face interne (fig. 2), et parfois peint
en vert ou en rouge.
Le mot a(dimmelr qui la désigne est arabe. On le relèye en particu-
lier chez les nomad~s de J'Oranie et du Maroc Oriental. C'est le nom de
« l'âne)) (2). On lui connait un synonyme fjuntas ou qurtas dans les régions
de l'Est (Aurès, Tunisie, Tripolitaine), rnais on en ignore la pronnance.
Aucun nom vraiment berbère ne désigne cette pièce essentielle de la char-
pente.
Le nom des montants, tal'se/t, par contre, est berbère et apparemment
zénète. On le relève à la fois clans le vocabulaire cles transhumants et des
sédentaires (3).
La eharpente, établie par un tel assemblage de perches, ne pourrait

(1) La tente beraber a déjà été décrite, mais d'une façon sommaire dans mes Mots et choses
ber'bères, p. 20 et suiv.. La tente arabe au Maroc, mieux connue, a été décriteé par Michaux-
Bellaire, in A,.ch. Mar., t. IV. p. 109; A. Bernard, Le Ma,.oc, p. 152; Mll' Nouvel, Nomar/es et
sedentai,.es au Mar'oe, p. 67.
(2) Delphin, Recueil de textes pou" l'étude de l'arabe radé, p. 158. (( On rappelle ainsi,
Parce qu'on la compare à un âne, ou au mamelon appelé a{vnmar ( dos d'âne»).
(3) La poutre qui supporte le toit de la maison, tadda,.t, des gens d1tzer, se nomme ta,.selt.
Dans le Chenoua, les deux piliers sur lesquels repose la poutre faltière, sa~ü,., de la maison,
abbarn, se nomment également liil'stil, pl. de herself. Le faite de la nouala couverte d'un toit à
deux pentes s'appelle ~a,.selt, chez les Aït-Sadden. Au Mzab, par tirstil, on désigne les deux
montants du métier à tisser, etc.
12 E. LAOUST [162]

FIG. 3. - Ar/rig u{ldmmal'.

l
FIG. 1. - Tal'selt.
FIG. 5. - Angle formé par le croisement de deux tl'iga.

FIG. :? - A~'dmmal' gravé.

FIG. 7. - 'briben, crochets de bois servant à l'ancrage de la tente.


[lG3] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 13

tenir debout si elle n'était solidement ancrée au sol pour un dispositif aussi
simple qu'ingénieux. On le nomme adriq ul.dimmar. C'est en l'espèce une
simple bande tissée à la façon d'un flij, longue de 6 à 8 mètres, large de
Om 20 à Om 40, qu'on applique en son milieu sur le faîte de la tente, qu'on
tend fortement et qu'on ancre au sol par un système de crochets de bois,
de cordeaux et de piquets (fig. 3).
La tente bédouine connaît le même dispositif sous le nom de {riga (1),
auquel on ramènera la forme berbérisée adriq. On l'appelle ainsi, parce que
cette bande ressemble à un «( chemin Il. Comme elle constitue la seule partie
vraiment ingénieuse de la tente, on la signalera invariablement avec ce
nOm dans toutes les tentes du nord de l'Afrique, que leurs habitants soient
berbères ou arabes.
Une autre pièce essentielle est le flij; mot également arabe que les
transhumants ont adopté et prononcent ajlii, aflijj, pl. ijlijjen. Le terme
i!}.allesen, que certains lui préfèrent, est aussi arabe. Mais on l'entend pour
désigner des vieux flijs ou l'ensemble des objets tissés, usagés ou non) qui
forment la partie principale du mobilier. •
La longueur du flij varie selon l'importance de la tente. Chez les Zem-
mour, certains flijs dépassent vingt mètres. On en compte parfois plus de
dix dans les grandes tentes (fig. 4). Une tente moyenne n'en a que cinq;
une peti te, trois.
La largeur quasi uniforme du flij, Om 60 it Om80, s'explique par le fait
qu'on le tisse sur un métier horizontal dont la longueur peut varier à
volonté, mais dont la largeur est forcément limitée par l'écartement des
jambes de la tisseuse. Celle-ci, en effet, travaille debout et courbée, le
métier placé entre les jambes écartées.
Les flijs du transhumant riche en troupeaux sont en laine mêlée à du
poil de chèvre. Ceux du pauvre renferme une grande proportion de bourre
de palmier-nain, lifdam. Parfois des nattes de doum les remplacent. Il
n'est pas rare de voir des tentes couvertes partie en flijs, partie en nattes,
ou même en flijs moins appréciés et appelés tawahna, pl. tiwahnîwin (Aït-
Sadc1en), qu'on tisse sur le métier à haute lice. Ils sont, de ce fait, plus
larges: 1 ID 20 à 1 m 50, mais plus perméables, les fils de trame étant moins
fortement tassés sur ce métier que sur l'autre (2).

(1) Cf. Delphin, op. cit., p. 155.


(2) Dans le métier à haute lice, la trame est tassée à l'aide d'un peigne de fer, tasekkaj dans
14 E. LAOUST [1G4]

On teint les flijs en noir en les plongeant dans un bain obtenu par un
mélange de tan, tanuat, de sainbois, aile?à?, de peaux de grenade, leq.~ûl',
auquel on ajoute du sulfate de cuivre, ~ài ou /lai, au moment d'opérer.
L'emploi alterné de flijs de couleurs différ·entes ne s'observe pas chez
le transhumant du Moyen-Atlas. La tente noire à haute carêne cintrée
est, sernble-t-il, également en usage dans tout le Maroc Occidental (Gharb,
Zaers, Chaouïa, etc.).
Dans une 'tente composée de cinq flijs, les trois flijs du milieu reposent
en grande partie sur la poutre faitière, les deux autres, SUl' l'ad"iq. Ceux-ci,
plus larges qu'un flij ordinaire, sont tissés sur le métier il haute lice: ils
sont de forme diflérente, celle d'un trapèze. Ils portent aussi un autre
nom: celui de tcunarjJa, qui est berbère, et désigne tantôt un « clan », la
(( joue)) ou le «( versant)) d'une montagne. La position inclinée en pente
comme un toit justifie sans doute son appellation.
Le velum, constitué par trois flijs et deux tamodla, que des hommes
- et non des femmes - cousent bord à bord, affecte la forme d'un long
rectangle dont on renforce les bords de bandelettes. Celles des bas-côtés
s'appellent tirau ou til'uWlOin, pluriel de til'ut, qui signifie « largeur n.
Les autres, cousues bord il, bord et extérieurement :'1 chaque tarnadla, sont
des ta,rjdwin, pluriel de ta,rj~i (( longueur )) (Beni-Mtir, Beni-Mguild). Les
Zernmour utilisent d'autres formes. Ils appellent la courte tadl'iqt n il'ltf,
et la longue tadl'iqt n i[pel't, pour tigzel't «( longueur n, correspondant
exact de to,rj,;i. Mais, tandis que ce dernier appartient au vocabulaire du
groupe Sanhadja-Masmouda, tigze!'t est zénète (1). Par ailleurs, on recon-
naît dans tad,.iqI, une forme diminutive de adl'iq, la « triga )) arabe. Ces
bandelettes ne sont en ellet que c1n petites triga. Elles existent également
dans la tente arabe; mais on les trouve disposées d'une manière quelque
peu différente.
Dans la tente marocaine elles s'entrecroisent il chaque coin qu'elles dé-
passent même de Om 50 environ (fig. 5) : ce qui permet de les fixer au sol et
de consolider l'ancrage de la tente.

la confection du tlij,le bourrage s'effectue au moyen d'une pièce de bois plate et longue de lm 30
environ, appelée a{l/·u. La tisseuse la tient par les deux bouts qui débordent de chaque côté du
métier et s'en sert pour serrer fortement son tissu à coups répétés. Elle en assure ainsi une
grande imperméabilité.
(1) Cf. azegrtÙ' (( long n, Zemmour; aJil'al', Béni-Snons, etc., cf. Destaing, Did. fl'ançais-
berbèl'e, p. 201.
PL. Il

Le métier à tisser les flijs (Oulad-A li, Libye),

Le même chez les transhum ants du Maroc.


CENTR AL 15
[165] L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC

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FIG. 4. - Dévelop pement d'nne grande tente (Zem-
mour) composé e de 11 l1ijs, largeur : 7 mètres;
longueu r: 18 mètres.
1. far~e/t. - 2. a(1I1mmiJ.,.. - 3, ad,.iq u[u'imm ar.
- 4. tad,.iqt. - 5. tadript n i!l~ert, - 6. tadl'iqt n
il'!lt. - 7. ajlirJ. - 8. a~e91eJ. - 9. tw:(a)'t. - la.
1 -=:==-=== ~ - a~amud, - Il, a1Jri/" - 12. ta~men. - 13, azersu.
=-~_.- ------

FIG. ,6. - A[;l'ib.


16 E. LAOUST [166]

D'autre part les flijs ne tombent pas jusqu'à terre. Les bas-côtés en
sont distants de Om 60 a Om 80. Il est facile de les tendre dans les quatre sens
au moyen de tendeurs dont le système varie selon les côtés.
Dans le sens de la longueur - tag.::riwill - on coud parallèlemen t à la
triga centrale deux ou trois autres bandelettes dont on fixe une des extré-
mités il des piquets en se servant de cordeaux et de crochets il branches
évasées. On les nomme LadT'iqtJ ou a/us llùam, ou ICffilst qui en est le dimi-
nutif, ou encore ifiil llbam le « bras de la tente».
J

Dans le sens de la largeur - til'cm - on coud, dans les flijs mèmes,


une série de crochets aux branches plus rapprochées qui servent d'attache il
des cordeaux fixés par ailleurs à des piquets.
Ces crochets, quelles que soient leurs formes ou leurs dimensions, s'ap-
pellent alll'ibJ pl. ibdben (fig. 6 et 7) (al'. --.:.i ). Les cordeaux tressés avec
des fibres de doum, ou avec des fils de laine mêlée il du poil de chèvre, se nom-
ment {izzenwn ou {izmen pour tizmemt, pl. {izzemam : c'est par ailleurs le
nom d'une « lanière» Ntifa ou celui d'un « tendo.n» sous la forme azmam,
Aït-Seghrouchen.
Les noms des piquets de bois varient davantage: azerZll J pl. izurza,
Zemmouf, - ta/ul pl. tr/u tin, Zayan, Icbqern, Beni-Mtir, - agcdu, pl.
J

igula, Aït-Ayyach, - 6i) pl. iiad(;en, A.-Seghrouchen, - tiist, pl. lliCld-


i!en, A.-vVaraïn. Ces expressions sont sans intérêt au point de vue qui nOlis
occupe. Les de li x dernières sont zénètes. Les au tres son t des appellations
l?cales empruntées il un vocabulaire parfois commun aux sédentaires.
On relève les bords de la tente qui ont tendance il s'affaisser sous leur
propre poids au moyen de perches qui portent le nom arabe de asaml1d (1).
Celles que l'on destine aux bas-côté8 80nt de même longueur: Om 80 a 1 mè-
tre. On les applique contre les crochets de bois qu'elles renforcent d'autant.
On applique les autres, de dimensions inégales aux points d'attache des
petites triga.
\ Pour que la tente soit complètement fermée, il faut boucher les quatre
côtés ouverts à tous les vents. On ferme les Las-côtés au moyen de couver-
tures longues et étroites, appelées tatj'art, pl. tÙ'lifciJ: et les autres, avec
des sortes de grands rideaux, ase[jlej; pl. isegldf, que l'on fixe avec de lon-

(1) Le pluriel: iêIJ11Iâen, B.-Mtir; iEme!an, B.-Mguild; iwnnan, Zayall, par suite de la ré-
duction du groupe me! > nn.
CENTR AL 17
[167) L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAnOC

par un
gues épingl es de fer, tisu[jnas uL!am, attaché es les unes aux autres
fil. \:
f
On reconn aît dans ta1:faft l'arabe t:fafa (1). L'étym ologie de asegli
seg~r ou
se fixe moins facilement. A-t-el le quelqu e rappor t avec la forme
et Oulad
sig!! (2) connue des grands nomades algérie ns, Oulad Sidi-C hikh
Naïl? Dérive -t-elle de la forme factitiv e d'un verbe egl~l (3) qu'emp
loie le
ne pas
transh umant avec le sens de se « cacher aux yeux des invités pour
la tente à
les recevo ir))? Dans ce cas, l' aseg lpf serai t le rideau qui ferme
l'hôte indésir able qui porte lui-mê me le nom de anglaf .
dresse
\' En vue de mieux se protég er du mauvais temps, le transh umant
à Om 80,
encore tout autour de sa tente une sorte de natte haute de Om 60
en obstru e
qu'il nomm e amessu, p1. imei;sa. Il relève le jour la partie qui
en faciliter
l'entré e, et rejette sur la tente les pans de l'asegh:/ de manièr e il
pas une
l'aérat ion et l'éclair age. Mais cet amess u il propre ment parler n'est
x, de joncs,
natte. C'est plutôt une sorte de clayon nage grossie r de roseau
gens de la
d'une plante appelé e tanala, qui est, comme le flij, l'œuvr e des
tente. \ .
partie
Toutes les tentes marocaines parais sent utilise r l'amessu. Dans la
es. Dans
occidentale de l'Algé rie, les tentes en sont égalem ent pourvu
retom-
l'Aurè s, en Tunisie, en Tripol itaine, en Libye, les bords de la tente
Touare g le
bant jusqu' au sol n'en perme ttent pas l'emplo i. Mais la tente du
ent une
Connaît sous un autre nom iseber (4), p1. isebran. C'est égalem
la tente et
sorte de natte haute d'un mètre qu'on rappro che la nuit devant
r sert
qu'on recule le jour. Comme son étymo logie semble l'indiq uer, l'isebe
à « bouche r)) la tente. On pense en effet a eher « fermer
)), employé à
Ghdam ès et corres ponda nt au touare g eher.
1\. Le besoin qu'épr ouve l'habit ant de la tente
il se garant ir du froid et de
, mais
la pluie se manife ste parfois d'une manièr e sans doute plus efficace
ou déjà des
vraime nt assez inatten due. Dans le voisinage de nos postes
bas-côtés
tentes ont tendan ce il se fixer, les propri étaires allong ent sur les
caisses, et
des sacs, des planch es et des madrie rs de cèdre, des dessus de
(1) Delphin , op. cit., p. 149.
(2) Sitte und Recht, p. 169.
à manger) ) et plus exac-
(3) Le Touareg connait eglef « laisser un hôte sans rien lui apporter
r du dégoût pour un hôte et le lui manifes ter en ne le lui donnant pas à man-
tement « éprouve
302). Il est connu que le transhum ant répugne assez à
ger l) (de Foucaul d, Diet. abl'cgé, t. l, p.
l'hospita lité de sa tente, surtout si le fait doit souvent se renouve ler.
aCcorder
(4) De Motylin ski, Vocab. j'I'ançais-toual'e[j. p. 282.
2
18 E LAOUST [ 168]

mème des tôles ondulées. D'<mtres vont jusqu'à construire de petites


murettes en pierres sèches, sur lesquelles le velum repose à la manière d'une
simple toiture de nouala ou de gourbi.
C'est donc le froid qui a incité le transhumant à l'emploi de l'amessu
absent de la veritable tente arabe. Mais ce clayonnage de roseaux qui
entoure la tente sur se~ quatre côtés ne pourrait-il pas ètre aussi le vieux
témoin de l'ancienne construction, mapa/ia ou t([[furia, dont la tente a pris
la succession? La tente actuelle serait l'antique demeure modifiée par l'ap-
port d'un système de couverture il la fois solide et rapidement démontable. 1

Quoi qu'il en soit, le transhumant a fort ~t faire pour se protéger des


pluies violentes qui s'abattent sur sa tente pendant les longs jours d'hiver.
Il se doit de creuser tout autour une petite rigole où se déversent les
eaux pluviales et de la préserver de l'inondation par une petite butte de
terre en dos d'ùnc, qu'il appelle o[femmlln, mot qui est chez le ksourien le
nom du rebord de la rigole d'arrosage.

***
Si l'on se place uniquement à un point de vue philologique, les re-
marques que suggère l'examen de la terminologie relative à la tente
berbère ne sont pas sans valeur. Les noms relevés sont arabes ou berbères.
Regroupés dans la nomenclature qui suit, leur importance, en raison du
rôle assigné dans la construction de la tente à l'objet qu'ils désignent,
apparaîtra plus clairement, et les conclusions à tirer du fait de leur com-
paraison seront à coup sùr plus nettes.

1. MOTS EMPRUNTÉS À L'ARABE ;

abam, tente, 4.....;'.


afiiimmar, poutre faîtière, )&>-.
· tnga,
a d l'tg, ' -' 1
<\..~-:')J;.

afliz, fiij, d~'


tCll/âJt, couverture des bas-côtés, 4.;\.,;).
ab.rib, crochet de bois, ""! j.
adunüd, perche, ;))i'.

II. MOTS BERBÈRES :

tarselt, mon tant vertical.


PL. III

.
Tentes de transhum ant encomb rées par la neige (région d'Azrou)
1
1
1
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1
[169] L'HABITATION CHEZ LES THANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 19

famadla, flij extérieur.


firau et tadriqt n-irut, triga, (largeur).
tarjziwin et tadriqt Jl-igzeJ'{, triga (longueur).
tasqent, corde.
ta:nnen, cordeau.
(agust> piquet.
asegl~t: rideau, pan sur le devant.
ame/Hm, paillasson, natte de protection.
Non seulement, le groupe arabe fournit le nom de la tente abam, mais
encore celui des pièces essentielles, triga, flij, faîte, qui en caractérisent
plus de toute autre le mode de construction.
De leur côté, les noms berbères, aseglef excepté dont l'étymologie
r~ste incertaine, appartiennent au vocabulaire général. Ils sont familiers à
la fois aux sédentaires et aux transhumants et n'ont aucun rapport avec la
technique de la construction. On tient à rappeler que certains d'entre eux
sont zénètes, que l'ame.~.~·ll désigne un dispositif généralement absent de
la tente arabe.
Les conclusions qui se dégagent d'un ensemble de faits aussi nets
peuvent ainsi se traèluire :
a) La tente du transhumant marocain est une réplique quelque peu
modifiée de la tente bédouine.
ù) Toutefois l'emprunt a pu être effectué indirectement par l'inter-
médiaire de Berbères zénètes qui furent, en leur temps, de grands nomades.
c) Il est possible que le Berbère l'ait légèrement modifiée par un an-
crage plus robuste et l'apport d'un dispositif nouveau, amessa> imposé
sans doute par les nécessités du climat, et qu'on retrouve surtout dans les
tentes établies encore aujourd'hui dans le domaine arabo-zénète du Maghreb
Central.

Disposition intérieure de la tente

Les piliers, {il'sal, divisent la tente en deux parties de surface égale.


L'activité domestique se trouve concentrée dans celle où est le foyer. On
abandonne l'autre aux hommes ou aux invités. On J'utilise etlCOre comme
débarras ou comme abri pour les tout jeunes agneaux. l'ette division se
retrouve partout. On relève cependant d'une région à l'autre des dispo-
20 E. LAOUST [1'10)

.-
FIG. 8. - Disposition intérieure (Zemmour).
1. - ameddis.- 2. agella. - 3. alemssi. -
4. aruga. - 5. ~assit·~. - 6. ~issi. - 7. asetta,
métier iL tisser. - 8. iqsusen. - 9. amil~su.

FIG. 9.- Disposition intérieure (Beni-Mguildl


1. asqimu. - 2. agel/a. - 3. tasgaidut. -
4. agifrgül. - 5. inuan. - 6. azri. - 7.
alnessu.

t 3 J Cl)
al!
07 FIG. 10. - Disposition intérieure (Zayan).
1. ibriben n dat. - 2. ibriben n ({fil'. -

. G
-;1 1 3. ~asrirt. - 4. aru n idûda. - 5. amugen
n [irsal. - 6. ilmessi. - 7. ~issirt. - 8. asitlta.

dl·
(, •
[171] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 21

sitions de détail qui font qu'on examinera successivement la tente chez les
Zemmour, les Beni-Mguild et les Zayan.
ZEMMOUR (fig. 8). - Le foyer almesst" (1) est établi dans la partie
appelée ameddis, où les femmes vaquent à leurs occupations, ayant à leur
portée les ustensiles de cuisine jetés dans le plus grand désordre. Au milieu,
Une banquette de terre haute de Om 10 à Om 15, jonchée de feuilles de
palmier-nain, recouverte la nuit d'une natte et d'un tapis, c'est le lit tissi.
Entre cette couche et les tirsal, le métier à tisser, aserra. Face au foyer et
dans le coin opposé, le moulin tassirt au pied duquel est l'arugg : petit
filet tendu sur quatre perches enfoncées dans le sol et servant de support
aux diverses sortes de tamis. Entre les tirsal, un dispositif similaire mais
de plus grande dimension, appelé iqsusen, où sont entassés les tapis et les
vétements en nombre variable selon la richesse de la tente.
L'autre partie .'le nomme agella. Dans le fond, attachés à une entrave
tendue sur le sol, les jeunes agneaux et chevreaux trop faibles pour suivre
les mères au pâturage. A côté, péle-mêle, divers objets encombrants et la
provision de bois. Plus loin, des selles, des sacs avec les provisions d'orge,
de maïs, des toisons,. des ballots de laine. Dans la partie centrale, la moins
encombrée, les hommes, les hôtes s'installent pour la nuit, .'le protégeant
l'hiver du froid au moyen d'un amessu dressé verticalement et en rond.
BENI-MGUILD (tlg. ~)). - Dans une tente moyenne visitée l'hiver près
d'Azrou. Le foyer occupe la même place; le moulin n'en est guère éloigné.
Le long du bas-côté, le filet tendu sur ses quatre piquets porte ici le nom
de taskaidut ou de tasgaidut. Au-dessous, rangés dans un certain ordre,
les ustensiles allant au feu, au-dessus les tamis, les corbeilles, les sacs. La
famille dort dans la partie centrale, appelée tissi. La partie comprise entre
le bas-côté et la couche .'le nomme agërgur, ou agengun. Elle serait réservée
aux hôtes; chez les Beni-Mtir, où elle .'le nommetagergurt, elle est réservée
à la maîtresse de la tente.
Une natte ou un amessu, maintenu verticalement par des piquets,
englobe les tirsal et une partie de l'agella. L'espace ainsi circonscrit, pro-
tégé du froid, .'le nomme asqîmu « l'endroit où l'on SB tient ». Le métier à
tisser dressé dans l'autre partie s'y trouve englobé. Dans le fond, derrière
la natte, entassés péle-méle : sacs et provisions, laine, instruments de cul-

(1) Voir, sur ce mot, Mots et choses berb., p. 50.


22 E. LAOUST [172]

ture, ete. Sur les rebords de la natte, tapis, l,lenbel et couvertures de cou-
chage. A l'autre bout, agneaux et jeunes veaux ü l'endroit qui leur est des-
tiné et qui porte le nom de awens.
IzA. YAN. - Chez de pcmvres gens, près de Khenifra. Le foyer est ~l
sa place, immuablement fixée dans le coin de droite, dans la partie
appelée ici iLu'iben n dat ({ les crochets de devant ll, par opposition à iÙl'Îuen
n ({fi,. « les crochets de derrière Il, qui est la partie réservée aux invités. Ces
expressions se jm;tifient par le fait qlle les femmes, travaillant assises le dos
tourné aux tirsal, ont devant elles les ({ crochets» de la pièce qu'elles occu-
pent, et derrière elles ceux de l'autre. Chez certains Deni-yrtir, l'emplace-
ment correspondant se dit ti-:mam, les « cordeaux n, au lieu de ib,.iben. On
ne tend pas d'amessu à cet endroit.
Le croquis JO indique l'emplacement des 6lets appelés sl'Îl', ou tasl'Î!'t,
ou arû. On en compte trois, dont deux longs: ara iq.~usell. L'un, entre les
tirsal, pour les tapis et les vêtements s0igneusement pliés; l'autre, dans la
partie basse de la cuisine, pour les ustensiles, les tamis; au pied, le moulin.
Le troisième, plus petit et carré, Clru Il idûda, pour tilufa « ustensiles )l, où
repose le plateau de cuivre avec le service pour le thé. Également, dans le
fond, les agneaux entravés. Un mot nouveau: amagen n-iirsal, pour amu-
ger, littéralement ({ entre les tirsal )J. C'est la partie la plus haute de la tente;
celle où les évolutions sont le plus faciles. L'expression appartient au voca-
bulaire général; elle est synonyme des termes bien connus: inge,., ige!',
gel'y yer, « entre )J. On l'emploie pour circonscrire un endroit compris entre
deux ravins, cleux sentiers, deux rivières; de ce fait on la relève en
toponymie.

Quelle valeur donner aux plus importantes de ces expressions?


agella, Zell1mour (1), Izayan, A.-Sgougou, etc., qui est le nom de la pièce
réservée aux hommes, désigne plus spécialement le « versant d'une éléva-
tion opposé à celui où l'on est n. M<)rne sens chez les Beni-Iznacen sous la
forme arieltlli (2). On dit en beraber : ked s-a.1clla-in « passe sur l'autre
crète, de l'<lUtre côté (là-bas) n. On connaît un verbe [jfi « disparaître
derrière une crête )J et « se coucher (astre) n. Les Beni-Iznacen le prononcent

(1) Laol1st, COU/'s de berb. mar. (M. C.), 1" édition, p. 18.
I~I Renisio, op. cit.
PL. IV

Tente-m osquée d·un douar des Aït-Ada du Guigou (Beni-M guild).

Tente du khalifat des Aït-Arra du Guigou (Beni-M guilil).


[173] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 23

eg/rçi, et les Rifains, egrçi (1). Le sens de « derrière )), donné il agr'la dans
l'Aurès, celui de « sous, dessous)J, à agellai, chez les Beni-Iznacen, se jus-
tifient l'un et l'autre par leur étymologie.
Au point de vue qui nous occupe, agella désigne la partie de la tente
qui est {( en arrière 1) ou {( au-dessous » de l'autre, la plus importante, celle
où l'on se tient: ameddis.
JK- **
ameddis, Zemmour, côté réservé aux femmes, où est le foyer ). Le
«
mot ne connaît pas une aire d'extension très étendue. On le rapprochera
de iciis (2), pl. iciisan, « parquet d'une chambre)J, Beni-iznacen, et, sans
doute, de idis « côté)J, synonyme de tama, tasga, iri, il', en Beraber-
Chleuh. Dans ce cas, ameddis serait le « parquet, le côté » par excellence,
là où se trouve le foyer Comme agelta, le mot serait zénète.

***
asqtma, Beni-Mguild, de qim rester, s'asseoir )). L'expression dé-
«
signe une des pièces de la maison, dans le Todgha - Berbères du Haut-
Dra --!... où elle est encore, comme idis, synonyme de « côté n. On dit:
asqî'ma alfas (( côté -droit n; asqîmu n-datâfr « côté de devant toi n.

li( **
awens, Beni-Mguild, partie de la tente servant d'abri aux jeunes
animaux; awans, Aït- Yousi, même sens; awens, pl. iwensa, Aït-
Sadden, partie de la tente séparée du reste par une tamessuit, où sont les
jeunes veaux et les agneaux; aguns, Beni-Mtir, endroit de la tente réservé
au petit bétail; aguns, AH-Ayyach, partie de la tente située entre les deux
montants, généra~ement réservée aux hommes; les petits animaux sont par-
qUés plus bas dans un endroit appelé iital/.
Sous cette dernière forme, le mot est familier aux Kabyles du Djur-
djura: agans (3), pl. agunsen, « plancher, parterre d'une chambre réservé
généralement pour le repos des hommes )). Sous une forme à peine mo-
difiée : agensu, pl. igunsiwen, les Chleuhs et .les Berabers du Sud le
Connaissent aussi pour désjgner l'intérieur de la maison.
(1) Rellisio., op. cit.
(2) Id., op. cit.
(3) Boulifa, I\'Jéth. de langue kabyle, p. 378.
24 E. LAOUST [174]

C'est, en dernière analyse, ce sens «( int(~rieur )) qu'il convient de donner


à awens et à ses variantes. Les transhumants l'emploient encore (Beni-Mtir,
Beni-Mguild) pour désigner «( J'intérieur )) d'un animal à dépecer.
De cet examen, il ressort avec évidence que la terminologie relative
à la disposition intérieure de la tente est entièrement berbère. Elle est,
par ailleurs, commune au vocabulaire des transhumants et des sédentaires.
Peut-être voudra-t-on voir dans ce fait qu'en adoptant des Arabes leur
nouveau mode d'habitation, les Berbères n'ont pas perdu le souvenir de
l'ancien.
La pénurie de renseignements sur l'habitation des Africains en des
temps lointains ne permet pas de rétablir la construction légère dont la
tente arabe a pris la place. Mais, en tenant compte dcs données ci-dessus,
on peut se la représen ter avec assez de vraisemblance. Une salle unique, rec-
tangulaire, divisée en deux parties; dans l'une, la plus grande, est le foyer
près duquel, le jour, on prépare et prend les repas, et où, la nuit, l'on dort,
séparée de l'autre par une murette derrière laquelle vivent quelques têtes
de bétail. Tel est, en particulier et en ses traits essentids, le type de la
maison dite kabyle, appelée ab·bam. Telle est encore la nouala de la région
pré-atlasique de Fès et des Beni-Mtir. Peut-être même, verra-t-on, par la
suite, qu'il est possible de lui restituer son ancienne appellation berbère.

Les dépendances de la tente

Étant à la fois agriculteur et pasteur, le transhumant possède des lo-


caux pour ses récoltes et des abris pour son bétail. Ses silos et ses greniers
sont dans l'i,rjl'em (ksar) où il a maison et magasins. Ses troupeaux vont de
l'azaghar au jbel sous la garde de bergers et s'abritent la nuit dans des
parcs, portatifs et légers comme la tente.
Le cheptel du transhumant est plus riche de moutons que de bœufs
groupés en troupeaux distincts. Ce serait une erreur de croire que, rentrés·
de pâturage, ils sont poussés pèle-mêle au centre du douar ct restent sans
soins.
Les bœu fs du dOllar, consti tués en un trou peau collectif, paissen t sous
la garde d'un individu il gages, afeqqal' (B.-Mguild), rétribué par la com-
munauté, ou d'un homme ou d'un enfant désigné à tour de rôle par chaque
tente: d'où le nom de tawala i2'fJal'l' « tour (de garde) des bœufs)), donné
[175] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 25

au troupeau. Le soir, après la traite, les bêtes restent devant les tentes, à
l'intérieur du douar, sans exiger d'autres soins de surveillance.
Il ne saurait en être de même des troupeaux de moutons et de chèvres.
Chaque tente possède ses troupeaux gui paissent sous la garde de ses gens
et qu'on enferme la nuit, après les a\'oir soigneusement dénombrés, dans des
enclos établis, selon les saisons et la crainte des djicheurs, à l'intérieur ou
en dehors du douar.
Les jeunes agneaux et chevreaux, jusqu'au quinzième jOllr de leur nais-
sance, demeurent dans l'owcns. Plus grands, ils constituent de petits trou-
peaux vivant à l'écart des mères. Les jeunes veaux vivent aussi attachés
dans la tente; on ne les lùche que le soir après la traite pour téter. Ils ont,
devenus plus grands, leur enclos pour la nuit.
L'enclos est d'ordinaire une enceinte qu'on adosse il la tente, derrière
ou sur le côté. C'est le plus souvent une ilaie sèche de jujubier épineux,
Pourvue d'un passage que l'on bouche d'un paquet de broussailles, ou d'une
barrière légère it elaire-voie, asettl1r (B.-Mguild), faite de perdws et de
roseaux assemblés par des liens de doum, il la façon de nos pares à moutons.
Les jours de mauvais temps, les bôtes y pataugent dans une boue souillée
d'excréments. Et, en-dépit de leur acclimatation à la montagne, elles y souf-
frent du froid; les années d'hiver rigoureux les déciment sévèrement.
Le cheval du maître, les mulets sont attachés devant la tente, le pa-
turon antérieur fixé par une entrave à une chaîne allongée sur le sol,
maintenue à des piquets et fermée, pour plus de sùreté, par un cadenas.
Les poules nichent la Iluit où elles peuvent; elles picotent le jour dans
les enclos ou môme dans la tente.
n n'y a pas de tente sans un ou plusieurs chiens, attachés à leur chaîne,
faisant grande garde et en défendant les abords.
L'absence de feuillées ou d'endroits similaires, dont sont si curieuse-
ment pourvues les maisons de l'i,(jl'cm, oblige chacun ù s'écarter le jour
derrière quelque touffe de doum, de jujubier, un rocher, ou cl{tns un ravin.
La nuit, on se rapproche de la tente dont les abords extérieurs deviennent
bientôt impraticables. Les femmes, plus astreintes aux exigences de la pu-
deur, choisissent de préférence l'heure qui les appelle a la source. Les
hommes ont moins de retenue. Il n'est pas rare de les voir, môme en com-
pagnie de personnages notables, s'accroupir sur place, protégés par leurs
Vêtements, sans se soucier de s'éearter de quelques pas.

***
26 E. LAOUST [176]

Les noms de ces divers enclos sont arabes ou berbères tous sans ex-
ception sont connus des sédentaires.
~~ribet,B.-Mtir, de l'arabe ~,);, berbère sous la forme ta~ribt (1) fa-
milière à de nombreux parlers. La forme masculine a~f'ib, A.-Sadden, a
également le sens d' « enclos de jujubier il.
Le paquet de broussailles fermant l'enclos se dit arerf'is, pl. iterrils,
Zemmour (arabe), ou ta:;etta ou tasetta, pl. ti~ettawin et tasettawin,
A.-Sadden, (d. ta8etta, branche, Ntifa, etc.); ou tasemganllt, A.-Messad,
c'est aussi le nom de la petite nouala construite à l'usage des fiancées, il
l'époque des mariages célébrés collectivement.

afray, pl. ifuray, A.-Sadden, Beni-Iznacen, correspondant berbère du


précédent, plus soUYent signalé sous la forme ajrag; afradi, pl. Uardian,
Senhadja; ikif} , pl. rjèrgan, Sous, « barrière d'une maison, d'un jardin,
d'un parc, faite de piquets, de branches, de broussailles)J.

***
abendillf't ujray, et ta(wddiurt, Zayan (2), « enclos de jujubier)J. Chez
les Senhadja des Sghaïr, sous la forme tafllliart (3), c'est une « haie vive de
figuiers de Barbarie)J; même sens chez les Rifains Aït-Wariaghel : erfw-
iart, le l'initial correspondant à l, résidu de l'article arabe. Le mot est
synonyme de afjwir, Bcni- Iznacen, A.-Wariaghel (al'. A;), cf. gaur, cour
de la maison rifaine.
Chez certaines populations sédentaires, l'expression désigne un abri
couvert: lbit ufwndil', A.-Sadden, « petite pièce de l'habitation où l'on fait
la cuisine, les jours de pl uie )), la dis tbendarr addâi ikkat un~ar. -
taMndürt, pl. tibendar, A.-Hadiddou, « petite demeure isolée, composée
d'une seule chambre)).
**~,
asëttül', B.-Mguild « barrière à claire-voie formant le parc à mou-
tons »), d'où le sens de « bergerie )J, Senhadja, sous la forme
\
astür
- , donnée

(1) Mots et choses berberes, p. 3, n. 2.


(2) Loubignac, Et. Slll' le dial. uerb. des laian, p. 470.
(3) Renisio, op. cit.
[177] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 27

Comme synonyme de cifltar «( partie de la chambre rifaine face au lit (al'it u )


où sont parqués les bovins et les bêtes de somme »). Cf. en Chenoua afital,
«( partie de la maison où l'on dort nI du latin hospïtàle «( chambre pour les
hôtes n (1).
Le mot est arabe ( ~.) et possède, de ce fait, une aire d'extension assez
Considérable: settul', à Zarzis (Sud-Tunisien), en particulier se rapporte à
«( une sorte de claie de paille de sorgho, très haute, formant clôture autour
de l'habitation isolée dans les jardins n. C'est chez les A.-Sadden une habi-
tation légère, une sorte de nouala, asettur, qui tient lieu de cuisine. Elle est
faite de parois de roseaux: et couverte de doqm de manière à laisser passer
la fumée.
~i **
a.~gU:en) asgun, pl. isg(lon et iswan} B.-Mguild, Izayan. A rapporter à
Une racine: GN « se coucher pour dormir 1). Le mot désigne un «( gîte n
et non plus une « haie») ou une « barrière », cf. : asien, pl. t'sian « gite 1),
A.-Seghrouchen (2), .,-- asgun, pl. isgullen, Zouaoua (3) « gîte, couche,
bouge 1). Il convient de ramener à la même racine : tasemganut, A.-
Messad, déjà signalé et, sans doute, selon R. Basset, le nom de la
« tente Il, ln, en Zenaga, et partant: ehen, aien) en Touareg (voir infl'o).

an(;6r, pl. inu[jar, B.-Iznacen, A.- Wariaghel, « enclos fait de bran-


chages épineux servant de parc à troupeaux Il. Chez le" A>Ammaret, les
Boqqoyen (4), « partie du sol de la chambre rifaine où sont parqués les ovins
et les caprins qui y montent par des marches 1). Chez les A.-Sadden} « angle
à l'intérieur d'une chainbre n. Sur ce mot, voir W. Marçais, Textes arabes
de Tanger, p. 224.

L'entrèe de la tente

Quand on abaisse les rideaux, isegfqr, la ten te se trouve plongée dans


Une obscurité presque complète. Les femmes peuvent cependant voir ce qui

(1) G. S. Colin, Étymologies magribines, in He.5[J(;ris, 1927,1" trim., p. 94.


(2) Destaing, Èt. sur le dial. bera. des A .-Seqhrouchen.
(3) Boulifa, Meth. de langue kabyle, p. 397.
(4) Renisio, op. <'it.
28 E. LAÜUST [178]

se passe au dehors en écartant la twfajr et en regardant par la fente appelée


anuwur u{uim, B.-Mguild; angu!' u[/(im, B.-Mtir. « Jeter un regard)) par
cette échancrure se dit: sugger. Les Izayan utilisent sigf7, forme d'habi-
tude tsagg a, d'origine différente, et, ignorant angur et sa variante, ils
appellent la même ouverture imegli, pl. imeglan, dont le sens propre
reste ~t déterminer.
Le mot .angur explique l'énigmatique agergur ou agengun, signalé chez
les Beni-Mguild et les Beni-Mtir pour désigner la place occupée par la
maîtresse de la tente « entre)) le lit et la tarfaft ou l'angur (ager = entre,
gur, pour angur, mot com posé. par la juxtaposition de deux termes).
,if

**
On entre dans la tente en soulevant les pans, iseglâf. On se trouve
ainsi de plain-pied dans l'ameddis (femmes) ou l'agella (hommes), selon le
côté qu'on a soulevé. On peut ainsi y accéder - théoriquement du moins -
par quatre côtés, puisque la tente comporte deux. iseglaf. C'est ce que les
Aït-Yousi traduisent en disant: « llant rebc1E n tggûra 9 ubam, il y a quatre
portes à la tente )). tggura, pour tiggura, est le pluriel de taggurt, qui est
en effet le nom de la « porte \) dans les parlers du groupe tachelhit. Les
Aït-Ayyach appellent le côté de la tente ouvcrt vers lïntérieur du douar:
imi n tggurt n tgemmi; et l'autre: tmi n tggurt n berra. Le mot taggw't
avec le sens d'ouverture figure aussi dans ces expressions.
On conviendra que le nom de la « porte)), appliqué à une construction
qui n'en comporte pas, paraît au premier abord étrange. On en justifierait
peut-être l'emploi en songeant que l'habitant de la tente est, en même
temps, propriétaire d'une maison sise il l'igrem, et que sans doute, par
analogie, il applique à ses deux demeures le même mot pour en désigner la
porte. Or, il n'en est rien: il appelle lbâb ou nbab, la porte de sa maison.
Force est de s'arrêter sur le mot, dans les acceptions particulières qu'on va
lui trouver.
taggurt est bien le nom de la « porte)) ou mieux de l'entrée de la tente
en quelques tribus: Aït-Yousi, A.-Sgougou, A.-Mguild; taggiurt chez les
y

A.-Soghrouchen. Mais, chez les transhumants, l'usage est d'évaluer le


nombre de tentes d'un douar ou d'une fraction en utilisant taggurt et non
atJam. On dit: mesta n tggura as tel/am 9 igrem? (Aït-Yousi) « Combien
de taggurt comptez-vous à l'ighrem ?)) Dans le Sud, les Chleuhs comptent
[179J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 29

par « foyers)), ta/mt. J::valuer en « portes l) le nombre de tentes qui en sont


dépourvues ne peut s'expliquer qu'à la condition de trouver il taggurt un
autre sens.
Or, on en signale plusieurs autres. C'bez les Zayan, les Zemmour,
taggurt, pl. tiwîra, se rapporte à « la petite cour sur le devant d'une tente,
entre les piquets!J. Les A'it-Sadden, ~t peu près fixés aujourd'hui, enten-
dent par taggürt, le « petit espace devant la porte d'une chambre il; la
porte se disant tijlut. Il ne saurait y avoir ici la moindre confusion: c'est
évidemment le même mot avec le même sens. Les Beni-Mtir donnent à
t ag9 urt, pl. tiggura et tiwura, un double sens: c'est à la fois la « porte ))
ou mieux le ( pan » du rideau qu'on soulève pour entrer, et la ( part de
terrain attribuée à toute tente l). Ce dernier sens est nouveau.
En effet, par taggul't il faut entendre la tente, son mobilier et tous les
biens qu'elle comporte (A.-Sgougou, A.-Mguild, A.-Yousi, etc.). Mais
c'est dans les tribus berabers du Sud que le mot, avec ceite signification,
jouit de la plus grande extension, étant entendu que la maison y remplace
la tente.
Un djicheur des Aït-A tt,l, pris les armes à la main, me conta jadis
que, lorsque les nomades s'emparent d'un igrem (ksar), ils s'en partagent
les biens qu'ils tirent au sort: (( ûtn itan i aWl'a l) pour tiwura pluriel de
taggÜl't. Chaque part, appelée taggürt, comprend une maison, tadddrt, un
jardin, urfi une aire à battre, anl'al', des champs, igran des palmiers,
J J

ifel'han
De même,. chez les Aït-Merghad (Aït-Aïssa-Izem, Aït-Bercha, Aït-ben-
Bakki), tagürt ou taggûrt désigne des ( biens-fonds )), y compris l'habita-
tion appelée tamezdalzf. Dans les régions déshéritées où l'cau a plus de
valeur que le fonds, la part d'eau porte aussi le nom de taggül't, à Gour-
, rama, par exemple, où l'on dit: taggul't nwamdn pl. tiwûra et taggurin.
J

On l'évalue 3 raide de la tanast. En tous ces lieux, la (e porte)) se dit tijlüt,


mot qui signifie (( planche, madrier )).
Au surplus, quand les transhumants procèdent ù des partages de terre,
ils ne font qu'appliquer le système des Aït-Atta. La part revenant à toute
te~te est une taggül't la partie en ( réserve ) ou en ( trop » et non dis-
J

tribUée se nomme amagür ou tamagürt, de ager ou agur, « dépasser, sur-


passer, être de reste )J. Chaque douar, chez les Beni-Mtir, possède son
amagùr, Où, le cas échéant, on installe un individu qui désire s'adjoindre
30 E. LAOUST [180]

à une tente ou au douar. On en fait parfois cadeau à un chef, un notable, il,

ou bien le caïd s'en empare s'il est assez puissant. Mieux tixé sur l'origine
de ces expressions, nul doute qu'on saisirait sur le vif le sens de la pro-
priété en pays de transhumance. Qu'elles soient, par ailleurs, relevées en
toponymie, rien qui ne puisse surprendre.
A un croisement de pistes dans les environs de Rich, une indication
kilométrique signale la direction de Tama[Jurt. Sur la route de Khenifra
à Azrou, près du Foum Tguett, il y a un lieu dit: tCl[Jgürt it:em. Me
trouvant dans ces parages, chassé par une tempête de neige et réfugié
dans une tente, le propriétaire m'en donna la traduction arabe: rjâr ssbCls
et non bâb 8sbas, comme il aurait dit si, dans son esprit, /aggürt pouvait
avoir le sens de porte. Or, pour les Berbères bilingues, (laI' - nom de la
« maison» chez les citadins - correspond à taggul't, ou encore il cuna,;ir
(Guerrouan), qui signifie un champ, une terre il fumer, un campement,
autrement dit un bien-fonds comme tagr;ürt.
Si l'on insiste sur le mot, c'est que l'étymologie semble en 6tre fixée.
On lui a consacré toute une étude (1) dans laquelle, il est vrai, ne figure
aùcune des formes et des aeceptions rapportées ci-dessus. Avec le sens
unique de « porte 1) tagr;ül't, connu, au Maroc, des Chleuhs, en même temps
que tijlüt (et ses variantes lawül'f, Rif, Beni-Iznacen, Beni-Snous, tawürt,
Mzab, Ouargla, laMul'l, Zouaoua, taü DUl't, Ghdamès) fait partie du voca-
bulaire commun il la presque généralité dos parlers. Mais le touareg tallOl't,
d'après de Foucauld, désigne un mode de fermeture; c'est la « pièce mobile
qui sert il fèrmer une ouverture faite pour entrer ou sortir n. Le mot serait
le nom verbal de cltCI' « fermer » en Almggar, correspondant en d'autres
parlers de cCCI' ou de lOCI' « boucher n, .Mais dans quelle mesure l'étymologie
proposée, très acceptable au surplus, explique-t-elle tar;gürt des transhu-
mants et des Berabers du Sud avec le sens particulier « d'habitation (tente.
ou maison) et de ses biens-fonds n.
Ne pourrait-on pas assigner au mot beraber, tout au moins, une autre
origine? Les historiens de l'Afrique du Nord, Gsell (2) notamment, rap-
portent le passage de Salluste (3), où il est dit que les Gétules habitent dans
des huttes dépourvues de fenêtres et appelées tUfJuriis. On peut les supposer

(1) A. Basset, Le nom de la (( pode )) en berbère, in Melange8 R. Basset, t. Il.


121 S. Gsell, Hi.,toire ancienne de l'Aji'igue du Nord, t. V, p. 217-240.
(3) Bellumjugurthinum, XIX.
PL, V

Tcn te de GuerrouJn.

Transport d'une tente et de ses bagages 1\ dos de rnulet (Guerrouan)


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[181] L'HABITATION CHEZ LES TllANSlIUMANTS DU MAROC CENTRAL 31

faites du genre de celles dont la tente actuelle a pri,.; la place. On a dit pré-
cédemment qu'il serait peut-être possible d'en rétablir le nom. Le supposer
sous la forme taggürt elle-même, serait-ce si déraisonnable?

Le montage d'une tente

Le montage de la tente est une occupation essentiellement féminine. Il


semble bien qu'il en soit ainsi dans toute l'Afrique. Les hommes transpor-
tent les bagages iL pied d'couvre et s'occupent des troupeaux.
On commence par la déplier, puis il, l'étaler sur l'emplacement choisi
qu'on a, au préalable, nettoyé des pierres et des herbes. Les femmes se mu-
nissent alors d'un maillet plat à deux manches ta[J[Junt, ou rond à un seul
manche a:;duz, et enfoncent les piquets. D'abord ceux de l'adl'iq ubulnnuir;
puis ceux des quatre coins, tr!;emmol'a, A ce moment, la femme, qui peut
avoir travaillé seule, demande l'aide de deux ou trois voisines. Elles mon-
tent ensemble les [il'sal sur la poutre faîtière en se glissant sous la tente
étendue il terre; puis soulèvent la charpente qu'elles dressent debout. Une
grande habitude leui' permet d'enfoncer à coup sûr les piquets aux dis-
tances voulues. S'ils étaient trop éloignés ou rapprochés. il suffirait, selon le
cas, d 'enfoncer les til'sal dans la terre ou de les relever légèrement en les
pOsant sur des pierres.
C'est lorsque la tente est debout qu'elles placent les perches, ùmûden,
et tendent les flassen en enfonçant les piquets de devant. Elles rentrent
ensuite les 'divers objets épars sur le sol et s'occupent enfin du repas. Le
douar est en route depuis le matin, les gens sont fatigués.
Il reste à effectuer la partie la plus importante de leur besogne: épin-
gler les rideaux, iseglrff Elles doivent, pour cela, s'entendre avee les voi-
sines qui campent en face d'elles. L'usage veut qu'elles accrochent en même
temps les rideaux de leur tente respective. Passer outre la coutume, c'est
s'exposer à des reproches sans fin, à des querelles de femmes, qui boulever-
sen t la paix de to ut un douar.
Cependant le danger le plus grave, auquel sont exposés les voisins et
parfois le douar en entier, ne réside pas dans l'oubli de cette pratique, mais
plutôt dans la non-application d'une règle d'urbanisme, si l'on peut dire.
Dans l'implantation de la tente qui prend sa place normale dans le
cercle du douar, il est avant tout une précaution à prendre, celle d'éviter
32 E. LAOUST [182]

que l'un de ses angles soit en direction de l'ouverture de la tente voisine,


de droite ou de gauche. On accuse la pointe, la corne qui « vise)) le voisin
d'être la cause des ennuis qui s'abattent sur lui, ses biens et ses troupeaux.
Force est de démolir la tente si l'on s'est trompé ct de la rebâtir difIérem-
ment. Si c'est intentionnellement qu'on l'a ainsi édifiée, le voisin « visé))
n'a plus qu'à se défendre. Magiquement d'abord, en contrariant les effets
du sort au moyen d'un crochet de bois aùrib aux pointes écartées, suspendu
à la tente par un fil rouge, ou d'une marmite noire qu'on maintient le fond
en l'air sur un angle.
Mais ces pratiques ne peuvent clu'atténuer et non éviter les malheurs
dont la tente est menacée. Les gens de la tente « visée)) ne trouvent souvent
leur salut que dans la fuite: c'est parfois dans le sang que sc règle le refus
d'observer un principe d'urbanisme, qui prend sa source, comme on le voit,
dans la magie.
Les hommes occupés à d'autres travaux ne participent pas au montage
de la tente. Toutefois un usage relevé, en particulier, chez les Zemmour
veut que le maître enfonce lui-même le premier piquet, celui de l'adl'irj
u(l(immdl', sur lequel il a déposé une poignée d'herbe (1). Il frappe quelques
coups et remet le maillet à l'une des femmes, qui poursuit seule le travail
inauguré de la sorte. Ce serai t là un fal de verdure destiné iL assurer la
prospérité de la tente et des troupeaux.

***
Le vocabulaire du transhumant utilise diverses expressions pour tra-
duire l'idée de (( bàtir) une tente. Certaines sont sans grand intérêt: bnu
abam, Zemmour, etc., f. h. uoennu, correspondant à ebna) A.-Seghrouchen,
Beni-Snous (Zénète), de l'arabe J~' -- soedd aùam, Zemmour, etc., litt. :
« dresser, mettre debout 1), f. f. de bedd « être debout, s'arrêter)), familier
à presque tous les dialectes, - sili! aMwm, B.-Iznacen, Zekkara, etc., f. f.
de ali « monter)).
D'autres, au contraire, deux tout au moins, esk et .;e(;, dont la présence
est assez inattendue, méritent un examen moins rapide.
Le premier, esk, est un verbe de la forme eC'C' faisant au parfait iska.

(1) g ba nubennu abam, Lla itami!J uI'gaz azduz, Ig sa u(wsléi( azegza nnéi§ uqel'I'o uzel'zu
n triq? aU ïtedz nna[jas, ius it i fmeftut atedz izurza çlnin (Aït-Ouribel).
[183) L'IL\BlTATIüN CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAflüC CENTRAL 33

Le substantif verbal s'observe sous l'aspect 1ameskiut Zemmour; meskiut J J

Zayan. L'aire d'extension du mot parait limitée jusqu'ici au groupe des Ima-
zighen. Nul doute qu'on le signalera dans les parlers berabers du Sud et
du Haut-Dra quand ceux-ci seront connus. Il n'est pas sûr qu'on puisse
rapporter à la même racine supposée SK) taskka pl. tis!ciwin signalé J J

par Destaing chez les Idaou-Semlal avec le sens d'« étage)} (1).
Par contre, le verbe sous une forme quelque peu modifiée, s'observe
J

en des points extrêmes de la Berberie : e.'fk « bâtir n, parfait: i$ka, Gbat (2);
e$ts, Dj. Nefousa (3), parfait: i$i';u; iuska « il a bâti n, Zenaga (4). Dans
l'aire immense comprise entre ces extrêmes, le mot ne semble pas avoir
laissé de trace. Il est vivant au Maroc et en Tripolitaine, chez des Senbadja
d'une part, des Zénètes de l'autre. L'Arabe (Oranie) connaît une forme smek
signifiant « soulever, relever 10 pan d'une tente)} dans l'expression smeJ.c
star, et «bâtir une tente)) dans cette autre smek elMma. On ne saurait songer
à y ramener la forme berbère esk.
L'autre forme zerj a un domaine plus réduit encore, limité au Maroc
seul: Beni-Mguild, Beni-Mtir. La forme d'habitude est zeqJ le substantif
Verbal ti~rji (5). Mais les dérivés figurent dans un nombre considérable de
parlers avec des se~s assez voisins de « maison, chambre ou mur)} générale-
ment construits de pierres.
Avec le sens de « maison)) : 1azeqqa, pl. 1izerjLlwtn) Zouaoua (6), -
ta~eqqaJ Sened (7), - tazeqqa J pl. Uze[jua « maison de terre avec terrasse n,
Beni-Messaoud (8).
Avec le sens de « chambre n : tazeqqa) Ouargla (9), - ha~eqqa, Che-
noua (10), - tasqa pl. tz6qwa (11), chambre et maison, Sokna - tahaqqa
J

« cellier n, Ahaggar (12), et l( petite maison n, Taïtoq.

(1) Destaing, \To(·ab.jrallr((i.~-l)erbère(Sous), p. 117.


(2) NehJiI. p. B2.
(3) C. de Motylinski, p. 124.
(~) R. Basset, Èt. sw' le dial. Zenana, p. 86.
(;)) Laonst. Cours de bel'b. maroc. (M. C.), 2' édition, p. 106,
(6) Bonlifa, Mèth. de langue kabyle, p. 530.
17) ProvotelIe, E't. SUI' le dialecte berbère de la glâa cie Sened.
(8) Destaing, Diet. français-berbère (B ..-Snous), p. 206.
(9) Biarnay, E't. SUI' le dial. berb. d'Ouargla, p. 320.
(101 Laonst, Ét. SUI' le dial. berb. du Chenoua, p. 12.
(11) SarnelJi (dott. T.,) Il dialetta berbers di Sokna, in Aj'rica italiana, 1924-25.
(12) C, de Motylinski, Gram. et Dîet. touaregs, p. 196.
34 E. LAOUST [184]

Ayec le sens de « terrasse)) : tazeqqa, pl. ti.;;,(;ewin Rif, Aït- Waria-


J

ghel, Aït-Ammeret, Beni-Iznacen (1).


Avec le sens de « mur lJ : tazeqqa Ghdamès (2), - azeca, Guanche, de
J

Lanzerote et de Fuerteyentura.
Ces expressions se présentent au point de vue morphologique avec une
uniformité remarquable. Elles sont également familières au Berbère Maro-
cain, à la différence près qu'il les utilise avec un changement de vocalisation.
On a déjà signalé les mieux connues: tizeqi « pièce du magasin coller:tif
servant de grenier et de magasin à paille lJ, A.-Isaffen; i::çji « rucher installé
sur la terrasse lJ, A.-Bou-Oulli (3).

***
De l'examen de ces formes ne serait-on pas en droit de conclure que la
racine ZC; désigne une habitation fixe, solide, construite en murs de pierres
ou de terre, et yraisemblablement couverte en terrasse? La présence de
zeg « bâtir une tente lJ du Beraber transhumant n'infirme pas l'hypothèse. Il
faut, en effet, en prendre son parti: il n'existe pas, à proprement parler, de
vocabulaire particulier au transhumant qu'on ne puisse opposer au séden-
taire. C'est jusqu'ici le résultat le moins discutable de nos observations.
Mais. à un point de vue plus restreint, on remarque que cs/;: et zPfj,
avec le sens de « b{ttir lJ, sont en concurrence dans le monde des transhu-
mants. Est-ce à dire qu'à l'origine ces expressions désignaient deux genres
différents d'habitations ou deux modes de construction? Par exemple, l'un
plus léger et plus portatif que l'autre fait de pierres et de terre? Souter-
rain ou en surface? Couvert d'un toit ou d'une terrasse? L'indigence de
notre documentation actuelle laisse ces questions sans réponse. La technique
de la construction en Berbérie est à peine connue. Et en dernière analyse,
plus qu'à la linguistique, c'est à elle d'avqir le dernier mot.

Réparation de la tente

Un .tlij ne dure guère plus de cinq ans. Au delà il prend facilement


l'eau et il faut le remplacer. On l'utilise alors à la confection de la petite

(1) Biarnay, Ét. sur le dial. be,.b. du Rif, p. 27.


(~) C. de Motylinski, Ét. sur le dial. berb. de R'damès, p. 139.
(3) Mots et choses berbères, p. 2, n. 1.
[185] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 35

tente des bergers. Une bonne maîtresse de tente tient toujours en réserve
un ou plusieurs flijs qu'elle destine au remplacement du flij usagé.
Mais, si experte qu'elle soit dans l'art du tissage, elle ignore celui de la
couture. Cette femme qui tisse des rraf:wla avec des doigts de fée ne tire
pas l'aiguille. Coudre n'est pas chez les Berbères une occupation féminine.
Le fait est connu. C'est le taleb du douar qui taille) répare et coud les vête-
ments. On assiste en tribu à ce spectacle, étrange à nos yeux, d'une femme
obligée de se rendre à la mosquée demander l'aide du fqih pour réparer sur
elle son vêtement déchiré.
A des hommes incombent le soin de coudre les flijs tissés par les
femmes, de remplacer les vieux par de neufs, de faire avec leurs longues
aiguilles toutes les réparations utiles. On les nomme imegnan, les « coutu-
riers n. Ils se servent d'une aiguille, tisegnit, de gros fils de laine, issegna,
et donnent il leur travail le nom de [igni u[wm « couture de la tente n, mot
dérivé, comme les précédents, du verbe gni ou gnu « coudre».
Un travail en apparence aussi simple se complique de rites spéciaux
auxquels participent les gens de la tente, les enfants et les gens du douar,
plus particulièrement les femmes. Ils sont restés ignorés jusqu'ici. On dé-
crira en détail ceux CLu'on a pu observer chez les Aït-Naâman, de la tribu
des Beni-Mtir. Mais ils valent dans leur ensemble pour les autres.
Dès qu'on s'est mis d'accord sur le jour, le maître de la tente part à la
recherche des imegnan dont il sollicite le concours en des termes comme
ceux-ci: « Demain, si Dieu veut, venez nous aider à coudre! asekka s reMi
Qddud wwna[ag anegnu. » De leur côté, les femmes moulent le grain
nécessaire il, la préparation du repas qu'il est d'usage de leur oiIrir et qu'on
nomme leftub ubam.
Les invités s'amènent le matin il la première heure, prennent le déjeu-
ne,,, lifc!or, préparé il leur intention et se mettent aussitôt à découdre les
flijs de la tente il réparer Ils commencent par le milieu en se servant d'un
Couteau. Pendant ce temps, les femmes avisent un endroit propre à proxi-
mité de la tente. Elles le débarrassent des pierres et le balaient. Elles y
étalent les flijs neufs; elles les battent fortement avec des perches en les
aSpergeant d'eau afin de les allonger et de les assouplir. Elles les mettent
ensuite à côté des flijs anciens qu'on vient de découdre et qu'on reconnaît
encore propres à l'usage. Ce premier travail achevé, elles cèdent la place
aux imegnâll.
36 E. LAOUST [186]

L'un d'eux, muni d'lm fil fait de la fIbre desséchée de palmier-nain,


aez71f usliw, cnduit de Leurre par les femmes, coud quelques points dans
un des flijs du milieu en prononçant la formule consacrée: mismillah
(1 Louange à Dieu! ) Ou encore, introduit dans la couture une petite palme

de doum, dont la couleur, considérée comme fal de verdure, est signe


d'abondance.
Le rite accompli, les imegnan se mettent à coudre it points longs et
solides, aidés par les enfants qui leur enlèvent les ms des flijs décousus. Ils
vont, sur leur conseil, les cachor sous une pierre ou une bouse sèche dans
l'espoir de les retrouver changés en coJJiers de perles.
Le travail est mené avec entrain, dans la joie générale qu'expliquent
la présence des enfants et les visites qu'on reçoit. La coutume veut en effet
que les femmes du douar viennent présenter leurs vœux à la maîtresse de
la tente. Elles lui apportent du grain, maïs, orge ou blé; elles en répandent
une poignée sur les flijs en disant : (f Puissiez-vous en charger des cha-
meaux et des mulets! ad-asin ilegman, asin iserclan!» A quoi on répond:
« A la prochaine, nous vous le rendrons quand ce sera votre tour de coudre!
s ieeqba ad-aûn-nrdl' addây tgennum ! »
Le rôle des imegnan se termine avec le cousage des flijs, A ce moment
on leur apporte de l'eau; ils se lavent les mains en laissant tomber des
gouttes sur la tente: ces gouttes, à leurs yeux, simulent la pluie. Ils espèrent
en agissant ainsi qu'il ne se formera pas de gouttières dans la nouvelle tente:
bma ur itteg ululm timeqqa. Chez les Beni-Mguild, ils s'approchent de la
maîtresse de la tente; ils enroulent autour de sa tête les fils de laine qui leur
resten t en disant: « tusid anezgum ! » Ce qui se peut traduire: « Tu as eu
bien des soucis pour tisser les flijs et te voilà récompensée: ta tente est
maintenant solide. » Puis, sur la tente étendue sur le sol, les imegnan, aux-
quels s'adjoignent les gens du douar alors présents, s'installent pour manger
le couscous, afetta!, qu'il est d'usage de leur offrir.
Il reste à transporter la tente à l'emplacement qu'elle doit occuper. Un
usage généralement consacré veut de ne jamais la rebâtir au même endroit.
Au femmes, maintenant de travailler.
Elles replient tout d'abord les flijs en forme de gros ballot sur lequel
elles placent tour à tour un maillet à enfoncer les piquets taggunt, un petit
sac de farine, une peau de mouton, alemsir, une chaîne, une bride de cheval
et un jeune garçon tenant un agneau dans les bras. Elles transportent le
[187] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTHAL 37

tout en s'aidant de perches glissées par-dessous, en s'arrangeant de manière à


atteindre l'emplacement de la tente à la troisième pose. Elles s'arrêtent et
se reposent en effet trois fois, et poussent clmque fois un long youyou. Elles
disent en arrivant: (( illJa genn ilegmàn! Que les chameaux se couchent! »
Elles font encore aIl usion aux sacs de grains que des chameaux sont censés
apporter. Elles retirent un à un les objets transportés; font descendre
l'enfant et l'agneau et dressent la tente sans autrement tarder.
Le sens de la petite cérémonie est é\,ident. Le jeune garçon symbolise
la famille; l'agneau, le troupeau qu'on désire accroître en nombre; la chaîne,
~e bétail; la bride, le cheval; le sac de farine, les provisions qu'on ramène
Joyeusement au douar avec la demeure remise à neuf.
La tente une fois dressée, il appartient à un homme d'enduire le faîte
de beurre et d'y attacher une sorte de collier, tiseddiin, fait de fils de laine.
De leur côté, les femmes se groupent autour de la maîtresse de la tente; elles
lui confectionnent un gros chignon iqejJi avec des fils non utilisés à la cou-
ture des flijs et lui remettent un panier qu'elles ont rempli de cardes. La
lllaîtresse de la tente fait alors mine de partir en donnant des signes évidents
de grande colère. (( Qu'as-tu? lui demande-t-on, makem iagen'?» - (1 Je
In'en vais, je n'ai que faire d'une tente où il pleut, iga ubam uidid, la
itegga timeqqa J ddib ad-edduGz g-wînuJ at-zl'l'Zz mait ri!J!» On la calme:
(1 Reviens, 1ui dit-on, désormais il n'y pleuvra jamais plus! iallah aü.ayed

s-abam-ennem ur sar igi timeqqa! »


S'il le peut, le maître égorge un mouton ou une chèvre, ou à défaut
quelques poulets. Le souper, imensi, auquel prennent part les imegnàn et
les voisins s'achève par des vœux que prononcent les in vi tés: (1 Que" Dieu
fasse prospérer ta tente, disent-ils au maître de la tente : ad-as-iseM~er
rebbi a/}am ennes ! » Il remercie en ces termes: « A l'année prochaine, s'il
plaît à Dieu, puissiez-vous emporter tous nos vœux! : lEeqba n imal
nsawllah iddu gurun wenna i$ebhen! »

On relève dans ces pratiques un ensemble de rites et un mode de tra-


Vail que l'étude des coutumes berbères a rendu familiers. Le transhumant
qui répare sa tente ou en confectionne une neuve tient avant tout à ce qu'elle
soit semblable il, l'ancienne. Par des gestes appropriés, procédant de la
lnagie symbolique, il croit, d'une part, la mettre il, l'al)ri des intempéries,
de la pluie, et, de l'autre, s'assurer une source abondante de profits concer-
nant sa famille, ses troupeaux, ses récoltes.
38 (188]

Aux paroles dont s'accompagnent certains rites, le nom du chameau se


trouve parfois assez curieusement associé. Pourtant le transhumant n'utilise
pas les services de cet animal, qui, au surplus, aurait peine ~t vivre dans sa
montagne. Est-ce à dire que, venu du Sud par petites étapes, il ait gardé
souvenir du temps où le chameau figurait dans son cheptel? Ou qu'il ait
hérité en même temps du nouveau mode d'habitation et des rites qui pré-
sident à son édification? On a supposé que l'acquisition de la tente arabe
s'était réalisée par l'intermédiaire des grands nomades zénètes qui furent
aussi de grands chameliers. A ce compte, les rites décrits ci-dessus ne
peuvent que venir confirmer notre hypothèse.
Quant au mode de travail employé, il rappelle incontestablement la
pratique de la tiwîzi si fort en fawmr dans le monde berbère Les femmes
de la ten te, aidées de leurs voisines, participen t à un travail déterminé,
n'exigeant pas l'aide d'une main-d'œuvre spécialisée, mais étant par défi-
nition essentiellement féminine. Elles transportent et montent une tente
dont des hommes - certains hommes - ont cousu les flijs : coudre étant
une occupation masculine.
Par ailleurs, les r'megndn se distinguent du commun, non point par
une sorte d'habileté professionnelle, mais par la baraka dont on les croit
détenteurs. Ils jouissent de la considération due aux gens vertueux et pieux.
Ils possèdent, croit-on, le don de la réussite. Une tente cousue par leurs soins
ne peut qu'abriter une famille heureuse. Ils ne reçoivent aucune rétribution
pour leur travail. Ils se contentent de la réception qu'on leur fait, du repas
qu'on leur offre et qui revêt de ce fait un caractère quasi sacré.

Le mobilier

Pas plus que le grand nomade algérien, le transhumant marocain n'a-


lourdit son convoi de bagages encombrants. Il laisse à l'ighrem, dans ses
magasins, ses provisions de grain, ses réserves de laine, de beurre, s~s ins-
truments aratoires, charrue, joug, bâts et selles, tout ce qui apparaît
superflu au genre de vie qui sera le sien, selon les saisons, au jebel ou à
l'azaghar. Si réduit qu'il soit, son mobilier n'est guère différent de celui du
sédentaire. Ils ont de commun, avec leur indigence et leur caractère ar-
chaïque, des appellations semblables. Il y a, il cet égard, une identité abso-
lue. Et, si un avantage devaitôtre porté 11 l'actif de l'un, ce serait sans
[189] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 39

Conteste au profit du transhumant. Il possède un luxe, flue constitue sa


richesse de tapis, complètement inconnu ou presque du sédentaire.
En pays de transhumance, l'industrie familiale ne souffre P:IS encore
des atteintes de la concurrence de la manufacture étrangère. A l'exception
de sa vaisselle de terre, la femme berbère confectionne de ses propres mains,
non seulement la tente, mais encore de nombreux objets de ménage. La
laine de ses moutons, le poil des chèvres, les peaux, l'alfa ou le jonc lui
Offrent une matière première abondante et bon marché.
Le maître de la tente se procure à Meknès ou à Fès, dans ses ksours ou
ses villages, ou dans les marchés régionaux, la charpente de sa tente et sa
vaisselle de bois, auprès d'artisans dont les plus renommés sont les Aït-
Boumzil qui ravitaillent les Zayan, les Ichqern, etc., et les Beni-Yazgha,
les Zemmour (Aït-Ouribel et Aït-Ouahi). Le cèdre des forêts de l'Atlas
leur fournit un bois facile à travailler, léger et de conservation presque in-
définie. Quant aux objets de fer, les forgerons et maréchaux-ferrants, d'ori-
gine saharienne comme les potiers, lui procurent, selon la saison, le soc de
sa charrue, des ciseaux à la tonte, une faucille à la moisson et en tout temps
la ferrure des animaux.
Avant de dreswr l'inventaire de ce mobilier, on peut demander à la
linguistique quelques indications utiles sur le terme générique de ( récipient,
outil, instrument Il. On sera ainsi amené à signaler une pièce du mobilier,
ignorée du sédentaire, mais commune aux transhumants et aux nomades
africains.

***
On relève:
a) ImëQfln, pl. lemmuain, désigne chez les Zemmour les ustensiles
Pour le thé et la préparation des aliments. Le mot est arabe 0>C\,. (( usten-
sile, vase Il. Chez les Aït-Sadden, lmaërint, pl. lummèiëen, est plutôt une
n1armite de terre au fond arrondi, et munie de quatre petites anses pleines.
b) iqsusen, Zemmour, Aït-Ndhir, A.-Ouirra, A.-Seghrouchen. C'est
de toute évidence un pluriel berbère de l'arabe ~ ( effets, bagages». Chez
les Zemmour, le mot s'applique plus spécialement à l'ensemble des tapis,
nattes et vêtements.
c) aj'es!s..a, pl. rfe.~!s..a et quelquefois ilè.~!s..(l!l, Aït-Ndhir, Izayan, Aït-
Sgougou, Ichqern, Aït-Mgllild, et aussi chez ceux-ci: rlessan 17, aittsin
40 E. LAOUST [190]

-.
-- - -
FIG. 12. - Al'uku (Ait-Izdeg).

FIG. 11. - Ani n-idlli/a (ZaY:lIl).

- -- --~

FIG. 13. - Ta.ouaidllt (fl.-Mguild). FIG. 14. - InUlln (B.-:--fguild).

FIG. 15. - Lmef!mat' (Khenifra). FIG. 16. - Moulin à bras (Taza).


[191] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 41

(Aït-Faska) « ustensiles domestiques n. Le mot 'figure dans le vocabulaire des


Chleuhs, Raha, Ras-el-Oued, Idaou-Semlal, Aït-Baâmran, Tlit, sous la
même forme: afeMeu, pl. !/ès/wn.
d) tilâla, Zemmour, Zayan, Ichqern, etc.; c'est un féminin pluriel; le
singulier n'est nulle part signalé. Le mot désigne de préférence le service à
thé. Les Zayan le prononcent tidiadia ou jidûda. On l'a rapproché du
Touareg ilalen. Si l'étymologie supposée est exacte (1), itdl Cl aider n,
{ilula est le correspondant exact de J'arabe ':")c\"" ou mieux du pluriel ~ç.lr,
dérivé d'une racine ':"Jç. de môme sens.
Les divers objets mobiliers occupent toujours une môme place: les
ustensiles de cuisine il la portée de la main, prôs du foyer; plus loin, les
tapis et les vêtements, mieux abrités entre les tirsa!, Slll' des filets.
Les Zemmour donnent le nom de aruk ou arum;(wa) it ces filets.
Chaque tente en possède au moins deux. Un de grandes dimensions, établi
entre les montants de la tente et sur lequel on plie en tas, parfois jusqu'à
hauteur du faîte, les tapis et les vêtements: d'où le nom de iqsa,~en - celui
de ces effets - qui lui est eneore donné. Un autre, plus petit et carré, dis-
posé près du moulin et destiné aux différentes sortes de tamis.
Les Zayan l'appefient arll. Ils disent, selon le cas: aru iqi'i71.~en (effets)
Ou ara n dada (fig. 11) (pour [ïlula) ustensiles). Les charbonniers qui dres-
Sent leurs cahanes dans les clairières des forêts l'appellent tC/l'alrt.
Ce sont évidemment les mêmes mots auxquels on rapportera areg,q,
Djebel Nefousa, urii, Fossato (2), employés l'uIl et l'autre également avec le
sens de « filet ». On notera qu'ils sont zénètes, comm0 sans doute les sui-
Vants, connus au Maroc, avec des acceptions légerement différ0ntes : irag-
[Jen) Nord de Taza, «( liens de tirage de la charrue n; af'dq, pl. iragan, Sen-
hadja des Sghaïr (3); rdq) pl. il'üqa, Rif (Ihoqqoyen, Aït-Ammeret), «( lieu,
emplacement n, occupé jadis par un objet similaire.
La racine supposée RK fournit au surplus un nombre imposant de dé-
riVés qui se répartissent indistinctement dans tous les parlers avec des sens
divers, quoique voisins, se rapportant, semble-t-il, dans l'ensemble, it l'idée
d'un outil servant (( à porter ou à contenir quelque chose n. Les plus impor-
tants ont été signalés.

Il) Mots et choses iJerbèf"es, p. 579.


(2) P. Beguinot, Saggio di Fonetica del Berbera Nefusi di Fassâto, p. 27.
(3) Renisio, op. cit.
42 E. LAOUST [192]

On remarquera que les sédentaires du Sud marocain font grand emploi


du mot. Dans le Sous, notamment, tara ka désigne le « mobilier n d'une
maison, et ara/w, pl. irukûten (1), les « ustensiles n. Mais ce dernier y est
en concurrence avec ifeskan, déjà signalé: selon les régions, l'un d'eux a
pris un sens péjoratif. Chez les Aït-Atta et les Aït-Izdeg, aru!s..a (fig. 12),
pl. irukuten J est le nom de la (1 marmite)) destinée à la cuisson du cous-
cous. Chez les Beni-Iznacen, arckkut, pl. irekkat, désigne un « tamis, crible
ou tambourin n. A Siwa, il l'extrémité orientale du domaine berbère, terkat,
pl. terkua, est un (1 récipient pour l'huile n. En Touareg Ahaggar, eruku
est encore le « bât fabriqué avec des bois recourbés ct liés ensemble, et ser-
vant au transport des outres du puits il la tente n.
Il ya un rapport évident de sens et de forme entre ces expressions, et
le nom de la « selle n, tarikt, pl. tirika, ct ses variantes clues aux modi6.ca-
tions du Ir selon les parlers, y compris le Zenaga (2) OÜ tirekt, pl. tirgcin,
est une « selle de chameau 1). Elles appartiennent en demière analyse à la
même famille que arug, le « filet du Beraber)), qui a servi de point de départ
à une revue sommaire et incomplète de ses dérivés.
A signaler des synonymes:
taskaidut ou tasgaidut (fig. 13), Aït- Mguild ;
sri!', Izayan, et son diminutif taMirt;
l'Ml, Aït-Ndhir, et tar6)ûlt Aït-Karkaït.
J

On retiendra ce demier. C'est le nom du « filet)) que le nomade


arabe établit dans sa tente, il l'instar du transhumant berbère. Son étymo-
logie j» laisse entendre qu'il est destiné, lui aussi, au transport des objets
au moment du changement de bivac.
De ces constatations on ne veut retenir qu'un fait. Le transhumant
bember - Sanhadja d'origine - désigne la pièce, sinon essentielle, tout au
moins caractéristique, du mobilier de la tente arabe, par une appellation,
dérivée d'une racine commune il la totalité des parlers, mais apparem-
ment, dans ce cas particulier, de forme zénète.

***
LE FOYER. - Il est du type souvent décrit et universel au Maghreb (3).

(1) Mots et choses berbères, p. 3~, n. 1.


(2) R. Basset, Ét. SUI' le dial. Zenaf]a, p. 209.
(3) Mots et choses berbères, p. 50, et L. Brunot, Noms de réci[lients ci Rabat, in Hes[léri.• ,
2' tr. 1921.
[193J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 43

FIG. 17. - Moulin à bras (A.-Sadden). FIG. 18. - Tairjul'ç


5.1. ah/Ut> wlrey. - 2. ~gilj u~adda. - 3. ;gilj u:a,r~lla. - '4., au:~lm. -:- (Zemmour).
u/us U3rey. - 6. ta;;:errart. _ 7. trt!lel(wtt, petIt rebord d argde qUI
entoure l'œillard. . - - - .

FIG. 19. - Lmasunt (A,-Sadden), FIG. 20. - Aogra (Aït-Izdeg).

pr~
/

FIG. 21. - Tahuacil'ç (Zell1mour). FIG. 22 - T"9P.nburf (Zemmour).


44 E. LAOUST [194]

C'est un trou rond creusé dans le sol, autour duquel on dispose trois
pierres servant de support, ou un trépied de fer (Ag. 14), d'emploi plus
commode, et portant le même nom, iniyan, que les pierres. Le mot corres-
pond à inhan, Ntifa, à iniin, Todghout, Drâ (Tamenougwalt), où par ex-
tension il a aussi le sens de « cuisine ). Quant au foyer ct à l'emplacement
qu'il occupe, on le désigne sous une appellation commune au groupe des
transhumants: almessZ, A.-Ndhir, ou ilmessZ, Izayan, etc., formée de al
ou de il « endroit)) et de me~si pour timessi « feu )J. Elle s'oppose il talcat,
pl. takatin, du groupe de la tachelhit (Sous, Ntifa, etc.); elle figure dans
le vocabulaire des sédentaires du Sud, Aït-Izdeg (Haut-Ziz), et du Haut-
Drâ, comme du Nord (ilemssi), Toula!, almessi, pl. almessî{en, A.-Sadden,
et semble zénète.
La fumée s'éehappe par les côtés relevés de la tente. Par mauvais temps,
elle la rend difficilement habitable. En dehors des heures consacrées à la
préparation des repas, le feu est éteint ou couve sous la cendre. L'hiver, on
l'entretient, mais avec parcimonie. Si on le peut, on y brûle du charbon de
bois, combustible rare et cher, de préf(~rence aux souches de doum,. aux tiges
de retem, au menu bois demandé à la forêt et dont a toujours une réserve
que les femnles renouvellent par des corvées quotidiennes. Les jours de
neige et de froid, les gens s'accroupissent autour de ce maigre foyer, les
jambes relevées jusqu'aux cuisses qui, sous l'action de la chaleur, se couvrent
de marbrures rouges et bleuâtres, appelées tim::;i.;lin, pl. tam:Ji.;el{.
Dans les tentes, môme de condition modeste, il est fait usage d'un four-
neau, lme~nuïl' (fig. 15), qu'on alimente uniquement de charbon de bois et
que l'on utilise spécialement à la pr(\paration du thé.

LE MOULIN. - On le trouve sous deux appellations qui se disputent


visiblement la prééminence. La première, azreg, est familière au groupe
Chleuh et Beraber du Sud, où on l'entend souvent sous la forme a::;l'i,
comme cllOZ les Beni- Mguild du groupe Nord. La seconde, rassir{, Zem-
mour, rissirt, pl. {issar, lzayan, A.-Ouirra, A.-Seghrouchen, A.-Waraïn,
est essentiellement une forme z6nète. Dans les parlers qui utilisent les deux,
azriy, pl. izerien, désigne tantôt le petit moulin à bras chez les Aït-Sadden,
'":;

Femmi')S de transhum ants en train de moudre. Femmes berbères de Beni-Mg uild en tenue de fête.
-<
[195] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 45

tantôt le moulin à eau (azreg) chez les Beni-Mtir; tandis que (assir( est le
moulin à huile ou il eau chez les Aït-Sadden et 10 moulin à bras chez les
Beni-Mtir.
Le petit moulin à bras du transhumant beraber est le plus simple ct le
plus portatif des types connus (1). Il6gure aussi clans le mobilier des grands
nomades algériens et de nombreux sédentaires. Il comporte cieux meules
hémisphériques s'appliquant l'une sur l'autre par leur surface plane, la meule
volante pivotant autour d'un petit axe de bois planté dans la meule gisante.
On le pose au moment de s'en servir sur une peau de mouton tannée, alemsÎI',
destinée à recevoir le produit de la mouture. Il est d'un mauvais rendement;
de plus, il demande l'effort de deux femmes assises l'uno vis-à-vis de l'autn:l,
l'appareil posé entre leurs jambes écartées. Elles l'actionnent ensemble de
leurs deux mains fixées à la manivelle de bois. Toutes les tentes n'en sont
pas pOurvues. Dans l'agencement du donar, celles qui utilisent le même
moulin voisinent généralement l'une auprès de l'autre.
A signaler un autre type de moulin, dont l'aire d'emploi s'étend aux
Aït-Sadden, AIt-Seghrouchen, Beni-Yazgha, HaYilyna et Oulad-el-Haclj,
leurs voisins. Le croquis 16 montre le disposi tif de l'appareil observé à Taza,
Où on le vend couramment dans les marchés, au prix de 10 à 20 réaux,
selon les dimensions.
Les meules sont différemment taillées. La gisante s'allonge d'une sorte
de pédoncule dont la base plane donne plus d'assiette il l'appareil. La volante
offre une partie supérieure également plane. Une barre de fer, coudée à ses
deux bouts, vient s'y insérer. En son milieu, un anneau sert de logement au
pi vot qui traverse les meules de part en part.
Chez les Aït-Sadden (fig. 17), la meule gisante repose dans llne cavité
circulaire, creusée dans le sol où s'accumule la farine. La meule supérieure
porte un dispositif identique au précédent. La tige de fer transversale se
nomme tazerl'drt) et le pivot awûm : c'est aussi le nom du pivot de bois du
petit moulin beraber (agum, A.-Yousi, agll!n, Zemmour, zum, A.-Seghl'ûu-
chen, yûm, A.-Waraïn). La meule se nomme igit:! (cf. agat:/, A.-Yousi,
gUl'ftf, A.-\Varaïn, etc.). On verse le grain par l'œillard dont on agrandit
l' .
OrIfice par l111 bourrelet d'argile, ta6eUwl(.
Le moulin comme le foyer sont l'objet de pratiques particulières en vue

(1) Cf, Mots et choses berberes, p. 41.


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FIG. 25. - Ustensiles de cuisine disposés sur la tasgaidut (B.-J\Iguild).
1. ~0!Jenbüert. - 2. tazlqft. - 3. /nifiJ. - 4. bugrum, - 5. a"il. - 6. amuur. - 7. alems/I'. - 8. (allunt. - 9. ~t(lto. - 10. isUi.
11. tabl'it. - 12. t"'.'!Jau!.

r;::::'
~
.s
[197] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 47

cl'en assurer la conservation et cl'en écarter les influences funestes. Mais


l'essentiel iL ce sujet a été dit (1).
LES USTENSILES DE CUISINE. - La femme clu transhumant ne fabrique
pas sa vaisselle de terre à l'instar de la Rifaine et de la Kabvle. Ses usten-
siles son t l'œuvre de potiers de profession, d'origine sallari;nne, qui tour-
nent leurs objets au tour, les cuisent au four, et les vendent généralement
nus, sans décor ni couverte, dans les marchés où ils les transportent dans
de grands filets. Les tribus voisines de Fès ou de Meknès trouvent dans les
souqs un ravitaillement facile et un choix: varié d'ustensiles de toutes sortes.
Pourtant} dans certains marchés de tribus (Khemisset par exemple), ce sont
des femmes âgées, et non des hommes, qui vendent des produits grossiers,
dont on ignore à la fois l'origine et le mode de fabrication.
L'étude de la céramique berbère est iL faire. Des collections, déjà réunies
bien qu'incomplètes, en montrent l'originalité et le caractère archaïque. La
terminologie par ailleurs reste confuse et appelle de nombreuses précisions.
Sous le bénéfice de ces réserves et dans l'a tten te d'une revision, on sig'nalera
sans plus, les ustensiles domestiques du transhumant.
Une marmite iL fond arrondi, munie de petites anses, destinée à la
cuisson: asil; tac;il (2)} Beni-Mtir, Beni-Mguild, - agdul', B.-Mtir; tag-
dùl't, Izayan; taidul't, Zemmour (fig. 18), B.-Mguild, -lmawnt} A.-Sadden
(fig. 19).
Un instrument destiné à la cuisson du couscous: ase!s..su, I3.-Mtir,
A,-Sadden ; seksa, Zemmour; sisa, Toulal, - aogl'a, pl. iwagl'iun,
A.-hdeg (Hg. 20).
Un plat iL cuire le pain: afan, Zemmour, A.-Sadden (pl. ifak/Uln) , -
bll[jrü~n, B.-Mtir, - amlil, tumlilt, B.-Mguild, c'est-à-dire la « blanche»
par antiphrase euphémistique.
Un récipient pour les ragoûts, les bouillies ta/wwil't, Zemmour (fig. 21),
- ttaiin. .
Une cruche à eau, de grandes dimensions, ù fond arrondi, munie d'une
anse, souvent décorée de dessins au goudron : tagenbürt, Zemmour,
B.<\1g u ild (fig. 2,2), - aqellal, Zayan, B.-Mtir, - aqlil, Toulal. Parfois une

Bel' (1) Cf. 1\1ots ct chof'.cS berbères, p. 51 et sui v.; et surtout \Vestermarck, Ceremonies and
,. tels connected with Ao-riculture certain Dates 01 the Solar Year, and the weather in
~lOrocco. 0 '

(2) Sur ce mot et les suivants, voir ]',/ots et choses berbère.•, p. 29 et suiv.
48 E. LAOUST [198]

FIG. 23. - Cruche 11 eau: allJll,' (A.-Sadden); haut. : 0'" 55; largo : 0"'60.

FIG. 27. - Meule supérieure d'ull moulin


ornée d.·un décor gravé.

... .............
.,
......
'

FIG 24. - Seau pour la traite: fagl'a. FIG. 26. - timratin ufJam (Beni-Mtir).
[199] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 49

~arre,tallabit, B.-Mtir; des gargoulettes, tabernit; des pots a eau, abifllâb;


es
B cruchons, aqdu~zJ taq4u/tat et taqeLlal!., B.-Mtir pour le beurre. Le
eraber ne paraît pas utiliser la grande cruche ronde, que les A.-Sadden
appellent albus (fig. 23) et les B.-Iznacen büs, ni celle que ces derniers dési-
gnent sous le nom de aieddu.
Parmi les récipients en métal, peu nombreux encore: une marmite
c m
l6 f' a, B.-Mtir, A.-Sadden; un chaudron, taJedna; un petit vase de cuivre,
tanâst.
La vaisselle de bois, plus riche, compte des objets de première nécessité
et apparemment fort anciens. Un grand plat où l'on roule la semoule, et
~ave la laine et du petit linge : ta~lâfl, Zemmollr, - {ibiqi[, B.-Mtir. Des
ecuelles de toutes dimensions: ta$wja, Zemmour, - tasagent et {asawent,
B.-Mtir. Un seau de bois destiné à la traite, {ayra (fig. 24), Zem-
mour, Izayan, B.-Mtir (pl. tageruin); tagita, pl. taira, B.-Mguild. Le
mot, avec le sens d'un vase de bois, figure dans le vocabulaire de nom-
breux parlers : agra « baquet», Sous; oro, Dj. Nefollsa, même vase
et même usage que chez les Rembers. Un entonnoir, in/if, et i!liftj, B.-
l'Hir; anfif, A.-Seghrouchen, anifil, A.-Karkaït. Des cuillers et des lou-
ches de toutes formes_et de toutes dimensions: {a(;eniaut, B.-Mtir, etc.;
Q(]' c '
, 1/;;0, Zemmour, etc.

Parmi les objets en Rparterie, tressés de fibres d'alfa ou de palmier-nain: .


IJn plateau en forme de van: isœl, B.-Mtir, B.-Mguild, encore appelé
amidOn, B.-Mtir. Un tamis grossier à fond d'alfa tressé: tila, Zemmour,
B.-Mtir, Toulal. Des couffes, a:;gâlt, ou {a~{Jaut, B.-Mguild, Zemmour.
Les tamis en nombre variable et Je nom différent selon la matière dont
on en garnit le fond: {allunt, ou fallu n, 'est de grandes dimensions, tendu
d'une peau percée de petits trous, - tila, déjà signalé, - statto, petit et
tendu de soie ou d'étoffe fine. A côté, des noms arabes: bu siya!', Zemmour,
A .
.-Sadden; 19a1lâs, pl. leglales, A.-Sadden.
Des outres de toutes dimensions, des petits sacs de peau, vieux témoins
d'Un mobilier primitif: l'outre à eau, aiddi4, Zemmour; l'outre à battre le
beurre, signalée avec au moins trois appellations différentes : tagnâf't,
B·-Mtir; {ainart, B.-Mtir et AH-Karkaït - [iaggtlit, pl. ti.r;guatin,
Ntifa - talïsul, Zayan; ajssul, A.-Seghrouchen (al'. tl)~), - de nom-
breux petits sacs en peau souple, destinés à contenir des matières sèches,
farine, grains, et fromages durs qui jouent un si grand rôle dans l'alimenta-
..4
50 E. LAüUST [200]

tion du transhumant; et encore de menus objets de toilette et de coquet-


terie, miroir, fards, tube à koheul, etc. : ta!uit, Zemmour (cf. ail'u,
B.-Iznacen), et taétl'it, diminutif de a{m·rt, B.-Mguild, B.-Mtir et surtout
Berabers du Sud.
Destinés au transport des grains, les sacs de laine et de poil, double ou
simple, connus sous la double appellation: ta[jl'ctl't, Zemmour, B.-Mguild,
etc., ou agrctr, A.-Seg[\l·ouchen, et asa!!:..u, B.-Mtir, B. -Iznacen; sa/!..u, pl.
ù;a1.!:..an, Rif; saso, Mzab, ic1entifîé au latin saccus.
L'éclairage artificiel reste un luxe pour le transhumant. Des brindilles
sèches jetées aU fou, le soir, répandent une clarté sullisante à l'achèvement
des travaux domestiques. On ne s'éclaire qu'exceptionnellement de bougies
abritées dans des lanternes, à l'occasion de fêtes et de réceptions. On n'utilise
guère la petite lampe à huile, lqandi!, que sous la forme d'ex-voto à ses
marabouts. Même dans les tribus proches voisines des régions productrices
d' huile, l'objet n'est pas apprécié ni utilisé.
Les ustensiles de ménage, aperçus dans l'inventaire rapide qu'on en
vient de faire, occupent une place fixe sur ou sous un filet où on les trouve
rangés dans un ordre qui varie peu d'une tente à l'autre. Le croquis (2~
donne une idée de la façon dont une femme d'ordre chez les Beni-Mguild
conçoit l'3gencement de sa cuisine. ,
On suspend l'outre à battre le beurre à une sorte de trépied démontable
fait de trois perches assemblées par le sommet. On le nomme issenda,
B.-Mguild, B.-Mtir, Zemmour, pluriel de assendu, inusité, qui serait le
nom d'une de ces perches. Au printemps, on bat tous les jours. La maî-
tresse de la tente trait les brebis à l'heure du doha, avant leur départ au
pâturage, quand le soleil a bu la rosée du matin. Elle les aligne en un
double rang, aders, adras, pl. idl'asell, et idersan, tète à tête, cornes
entremêlées, le col attaché à une même corde. Munie de sa tagl'a, elle passe
de l'une à l'autre en commençant par la ti{ISi tanrter:fut, la première sur le
côté, et trait après avoir prononcé le bismillah afin de s'assurer une traite
abondante. Elle déverse dans une ou plusieurs outres le produit de sa
cueillette et profite de son premier loisir pour battre. On sait comment:
assise devant les issenda, elle agite l'outre d'un mouvement régulier de va-
et-vient après avoir brûlé au-dessous une herbe appelée tuf eddel'ba. Elle
attribue à cette plante un pouvoir qui justifie son nom « elle vaut mieux
que la frappe»; la première partie du mot est berbère, l'autre arabe.
PL. VII

Le parc à montons (asettrll') des neni-~1gnild.

Femme de transhumant en train de traire les brebis alignées


sm un double rang (Aders).
[:>01]
- L,HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 51
On enferme dans des tellis les provisions de blé, d'ol'ge, de maïs et de
fèves. Chaque tente prélève sur sa récolte la part de grains nécessaire à sa
subsistance jusqu'aux semailles. Elle la renouvelle avant de partir pour la
transhumance d'hiver. Les tellis pleins de grains sont alors entassés entre
les montants dans un des bas-côtés de la tente, et les jarres de beurre, con-
servées sous terre dans des trous creusés au milieu de la tente, entre les
til'sal.
LE MÉTIER ET LES TAPIS. - Le mobilier du transhumant se complète
d'un métier à tisser les vêtements et les tapis, et d'un autre pour les flijs.
On trouve le premier dressé parallèlement aux montants dans l'ameddis ou
l'arjella. On le nomme asetta, seul nom connu du monde berbère. Bien que
d'un modèle souvent décrit, on n'en veut point faire la description et le sé-
parer de l'étude spéciale qu'on lui réserve. On notera toutefois l'existence
d'une sorte de fourreau au nom assez inattendu arjal'bo - celui du bateau
-, accroché à une perche fourchue à côté d'autres paniers, et désigné à
serrer de menus objets propres au tissage. Il a la forme d'un long cylindre
à ouverture étroite et renflé à la base. Il est fait de tresses de doum cousues
bord à bord à la .façon d'une couffe. Dans un arjal'bo qu'on vide devant
nous, on relève des fuseaux de toutes tailles, une quenouille, des pinces, un
Couteau, une manivelle de moulin, une boîte en fer-blanc contenant des 'dro-
gues, un morceau de sel gemme, une défense de sanglier, tirjmest ubulbir,
dont la présence passe pour écarter le mauvais œil de tous ces objets. Un
autre contient surtout des cuillers de bois et du sel.
Les femmes berabers sont des tisseuses remarquablement habiles. A
l'art de tisser se réduit souvent toute l'éducation de la jeune fille. Les
hommes eux-mêmes tirent orgueil de leur richesse en tapis. Le fils d'un
nOm ill ustre dans la dissidence crut fort honorer un de nos chefs en lui
offrant une rafzala véritable pièce d'art tissée par sa mère. Il ne fut guère
J

habile d'en dépouiller nombre de tentes pour l'usage que l'on en a fait.
Le simple inventaire des pièces tissées témoignerait à lui seul de l'im-
portance d'une industrie familiale encore prospère aux premiers temps de
notre arrivée.
Qu'on en juge. D'abord les tissus utilisés à la construction de la tente:
flijs, tamadla, tat:faj't, iseglaJ, et, toutes les variétés de triga: adl'iq et ta-
driqt. - Des vêtements: hendira, haïks et 'burnous. - Des sacs, des tellis
tarjl'art, asa1ïu des musettes ou des mangeoires, des couvertures de cheval
J
52 E. LAOUST [202]

ou des tapis de selle enrichies d' ornemen ts de soie, de floches et de pail-


lettes. - Des couvertures de couchage et des tapis de toutes variétés.
On englobe généralement sous la ruhrique « tapis n des productions de
technique différente que le Beraher distingue par des appellations appro-
priées. Le tapis de haute laine et à points noués se nomme ta;;erbit, ou (a-
nakra, ou iMU: taf;dilt, de l'arabe :\~. On ne doit pas le confondre avec le
genre /tenbel, moins épais, à laine rase et tissé d'un fil de trame fortement
serré. La variété en est plus riche: iMllltel, tarra/wlt, aberra.~llo, etc., et
les usages les plus divers.
De ces noms, arabes pour la plupart, on retiendra celui de tarra/wlt,
qui désigne un tapis particulier au transhumant. La racine j>J indique
aussi que le nomade arabe ne l'ignorait pas.

***
POUR LE COUCHAGE. - L'endroit consacré au repos occupe un espace
relativement restreint entre les tirsal et la cuisine. On le nomme tissi,
« couche n. Dans les grandes tentes on l'établit sur une banquette de terre
qu'on jonche de feuilles de doum et qu'on recouvre d'une natte. Si la famille
est nombreuse, on en dresse une autre dans l'a[jella. Mais la partie de la
tente la mieux. protégée, celle où l'on s'étend de préférence pour la nuit, se
trouve dans le voisinage des montants. L'hiver, on se garantit du froid en
dressant un amessu autour du gîte que chacun s'ingénie à faire.
Le matériel de couchage est des plus réduits: une natte, aiertil, sur la-
quelle les plus aisés jettent un tapis ~t laine courte. Pauvres et riches se cou-
chent dans leurs vêtements et enveloppés de couvertures de laine dont les
noms varient selon la finesse du tissu et leur décoration. Les moins appré-
ciées sont les aber,.af;no; la tahadunt ou la tamizart sont blanches à bandes
étroites de couleur, très espacées et garnies de floches et de pompons. Elles
servent à la fois de couvertures et de manteau d'lliver dont se drapent les
femmes. Les Aït-Sadden étendent, pour dormir, l'une des deux moitiés
d'une couverture appelée ben f;egra et se couvre de l'autre moitié. Elle est
à fond blanc. enjolivée de raies de couleur rouge, noire et orange, étroites
et très espacées, car la laine teinte perd de son pouvoir calorique. Les tellis,
tagrart, servent souvent aussi de couvertures de couchage.
Une tente n'abrite en principe qu'une seule famille composée normale-
ment des parents: père et mère, de leurs enfants et souvent des fils nou-
[203] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 53

vellement mariés. Mais, pour peu qu'on soit de condition aisée ou même
modeste, on établit une autre petite tente à l'intention des jeunes ménages.
Ils s'y réfugient la nuit; ils doivent leur tnnail, le jour. à la grande tente
familiale. Les enfants vivent et grandissent dans une promiscuité qu'on de-
vine. Il est pourtant des règles imposées par un sentiment naturel de pudeur
et généralement observées. Chez les Aït-Ayyach en particulier, comme au
surplus, dans presque toutes les tribus, les ménages sont séparés. Le père
couche dans l'aguI18; un dcs fils dans l'iZiall, un autre sous l'adriq u(ûim-
màr, séparés par un rempart de tellis ou de tapis. Un fils respectueux ne se
couche pas avant ses parents. C'est lorsqu'il les croH endormis qu'il rejoint
son épouse, assez tard dans la nuH. Il se lèvera le matin avant eux, à la
première heure.
La vie du transhumant se complique par la présence des co-épouses,
tasniU)in, pl. de ta/ma. Bien que, dans l'ensemble, le Beraber soit de pré-
férence monogame, le riche ne se fait pas faute de s'allier à plusieurs familles.
Dans la répartition des travaux quotidiens, la volonté du maître intervient
nécessairement. L'usage est de réserver à la dernière v~nue le travail
agréable du tissage et d'abandonner les corvées aux autres. Chez les Zem-
mour, on leur bâtit parfois une nouala, et certain caïd bien connu en
compte près de sa tente autant que de femmes.
Chaque jeune ménage, pourtant, tient à posséder sa tente, qu'il établit
dans le voisinage de la tente paternelle qui dispose de tous les biens. Dans
l'agencement du douar, les tentes issues ainsi d'une même souche se grou-
pent et constituent un ri/dont les liens de parenté avec le temps vont en se
relâchant.
Cependant, se marier, s'établir, c'est « faire sa tente n. Le transhumant
dit à sa fille qu'il veut marier: «( eg talwmj-enem, fais ta tente ». Dans des
circonstances analogues, le Touareg dit aussi: «( eg ehen ». Le rapport n'est
évidemment pas fortuit.
Dans les deux cas, il y a plus qu'une simple image, qu'une métaphore
qui évoque tant d'idées charmantes associées à la fondation d'un nouveau
fOyer, quand on se rappelle la part prépondérante de la femme dans la cons-
truction de la tente. .
54 E. LAOUST [204]

Prix, ornementation et rites protecteurs de la tente

LE PRIX. - Peut-on évaluer le prix de revient d'une tente? Poser la


question au transhumant c'est évidemment le mettre dans l'embarras. Pra-
tiquement, pour lui, sa tente ne coùte rien. On ne vend pas de tentes
neuves. Chacun confectionne et répare la sienne, au fur et a mesure des
besoins, change un flij, remplace un piquet, un cordeau, une perche. En
définitive, c'est toujours la même qui tient et qu'on habite.
Cependant, on en expose a la vente dans les marchés, mais de toutes
vieilles, propres iL peine au service des bergers, et dont l'estimation est
affaire entre les deux parties.
Exception faite des tapis, dont on connaît maintenant le prix, les flijs
seuls présentent une valeur réelle estimée a la valeur marchande de la
matière première. Est-il possible, en effet, d'y faire entrer le prix d'une
main-d'œuvre dont on est pas avare? Ces réserves faites, et a titre d'indi-
cation, on établira une estimation assez proche de la réalité.
Un flij de 25 coudées - qui est la longueur moyenne - nécessite la
laine de 10 toisons, le poil de 4 peaux de chèvre. Une tente ordinaire en
compte 5. On compte que les deux iseglaf, les deux tar:faft et les diverses
tl'iga correspondent a la valeur de trois flijs. En estimant le prix de la
laine lavée et filée à 15 francs la toison, à 5 francs celui du poil et par
peau, on établira le devis suivant:
Prix d'un flij : 15 fI'. X 10 + 5 fI'. X 4 = 170 fI'.
Prix de 5 flijs . 850 fI'.
Prix des iseglaf, tar:faft, tl'iva, etc. (3 flijs) . 510 -
2 til'sal à 10 fr . 20 -
1 afwmmal' gravé . 20 -
16 cordeaux a 0 fI'. 50 . 8-
15 piquets à 0 fI'. 25 , , . 4-
10 per'ches à 1 fr. . 10 -
16 crochets à 1 fI' ., . 16 -
Prix des ames.~u . 30 -

, Total. . . . . . . . . . . . .. 1.468 fI'.


Au total, près de 1.500 francs, somme qu'il faudrait au moins doubler
si l'on tenait compte de la main-d'œuvre. Le montant, s'il était connu du
[205] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 55
transhumant
. ,ur1' . une grande surprJse,
causerart . pUIsque
' 1a cons t '
ructlOn
de sa tente ne l'oblige à aucun débours en espèces.
L'ORNEMENTATION DE LA TENTE. - Les artisans qui participent à la
~onstruction de la tente ou à la fabrication du mobilier, en premier lieu
es tisseuses, puis les menuisiers et potiers, livrent rarement leurs pro-
duits sans les agrémenter d'un décor géométrique composé de losanges, de
carrés ' de ron d s, d e l'Ignes et d '
'e pamts . scu 1p t·es ou t"Isses se1on une
graves,
techniq ue et un art qui reportent à des âges lointains. Il existe un art
d~n:estique berbère, qui prend toute sa valeur si on ne l'isole pas du milieu
ou Il est né, si on l'examine dans son ensemble, dans toutes ses manifes-
tations dont les plus caractéristiques et les plus riches sont sans conteste
les t'ISSUS et les tapis.

A l'origine, tout au moins, on accordait sans doute au dessin, à la


couleur même, une valeur symbolique ou prophylactique. Ce caractère, si
tUI:t il a existé, n'est plus qu'un souvenir. Il a disparu devant le côté.
UnIqUement ornemental du décor. Toutefois l'ornement qui agrémente le
. ex t··
faîte de 1'(1 t en t e a' sa partre erJeure paraI't passe'd er encore un carac t'ere
magique. C'est un ensemble de deux lignes parallèles remplies par des
obliques, entre lesquelles figurent parfois des losanges qui font comme des
yeux (fig. 26). Les Beni-Mtir les appellent titnratin u/}am, les « miroirs de
la tente n. Ils attirent le premier regard, le plus chargé d'envie et de haine.
De ce fait, ils détournent de la tente les atteintes du mauv<1is œil auquel
le tran h .
. s umant attnbue tous .ses maux .
. Les menuisiers sculptent les tirsa1. Ils agrémentent la face interne de
l,a. poutre faîtière de rosaces tracées au cam pas, de figures géométriques
eVldées au ciseau (fig. 2). Ils la peignen t parfois de vert et de rouge à la
facon
, . l'wes. Un a~lammar
de spou t res d es d emeures cltac l -"
amSI grave• e t orne.
se dit amserrfif Les dessins sont des ise""ifen, Beni-Mtir, des ù.adiîben,
Igllerrouan, c'est-à-dire des « embellissements}) ou des « merveilles n. Il
l1.'est jusqu'aux crochets de bois, ibrîben, qui ne reçoivent un enjolivement
SImple de traits incisés.
. Des ustensiles d'un emploi journalier offrent une décoration faite des
:~mes éléments simplistes. Tels le moulin (fig. 27), le vase à traire, les
uIIlers, les fuseaux, les boîtes à thé et à sucre, les marteaux à casser le
SUcre, gravés et peints par des artisans dont les meilleurs sont de Kebbab
en pays IChqern.
56 E. LAüUST [206]

Les poteries seules sont nues il, l'exception de quelques récipients des-
tinés à l'eau.
C'est dans les produits ornementés et teints du tissage que l'art ber-
bère se manifeste avec le plus d'éclat. Les tapis à haute laine du transhu-
mant ne le cèdent en rien par le d()cor, le coloris, aux beaux spécimens du
genre maghrébin. Chaque tribu possède ses modèles. Pour tous, néan-
moins, le rouge est la couleur dominante, et Je losange, plus ou moins
allongé, de dimensions variables, la base du décor. Mais on ne confond
pas un tapis zayan, au fond uniformément rouge foncé, avec un Beni-
Mguild, à la petite croix inscrite dans un losange, ou avec un A'it-Youssi
aux longues floches douces et soyeuses.
Leur technique est en partie connue; mais leur inventaire reste in-
complet, leur terminologie confuse. On sait que ce fut une surprise de
voir des hommes s'adonner à, une industrie demeurée jusqu'ici un domaine
essentiellement féminin. Dans la partie du Corpus, que P. Ricard leur a
réservé, les « Tapis Berbères)) tiennent une place des plus honorables.
Pourtant, il n'est pas sùr que les tapis il, haute laine et il, points noués
soient « berbères)) d'origine. Par contre, ceux du genre « henbel )) appa-
raissent bien comme autochtones et caractéristiques de l'art véritablement
berbère. A ce titre, on se devrait de les étudier dans leur ensemble, sans
les séparer des produits similaires du Rif, du Mzab, de la Kabylie, de
l'Aurès.
Ceux du Maroc Central sont le plus souvent disposés en bandes pa-
rallèles aux petits c5tés. Les moins décorés peuvent être utilisés des deux
faces. Les plus riches présentent à l'envers un fouillis de bouts de ms de
laine utilisés iL la confection des dessins de l'endroit. L'alternance des
bandes et leur coloration varient selon le genre de tissu, l'usage qu'on en
veu t faire et aussi selon les régions et les tisseuses. Ainsi cette alternance
de blanc et noir, d'un effet si riche, uniformément relevée dans les tapis
improprement appelés « Glawa ), est tout à fait exceptionnelle en pays
beraber et réservée il, la d()coration des tellis.
Ce qui est vraiment remarquable, c'est moins la richesse du coloris que
la régulariié, la variété ct la profu:"ion des motifs de décoration. On les
désigne (l'un terme général ilqiden, mais ils ont tous leur nom. Et le moins
que l'on puisse dire, c'est qu'il y a un rapport lointain entre le nom et l'objet
qu'il est censé rappeler. Des appellations comme « œil de perdrix; os de
[207] L'HABITA TION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 57

serpent; ailes de monche » prétendent différencier des motifs et non figurer


Un œil de perdrix ou une aile de mouche.
Les dessins sont clans l'ensemble si petits qu'ils demandent de la part
de l'ouvriere une grande habileté. On conçoit qu'on puisse envier son art et
Je considérer comme le don d'un génie bienfaisant, d'un marabout que
v~sitent les femmes superstitieuses dans l'espoir de devenir tisseuses d'il-
qlden.
Les nattes elles-mêmes sont agrémentées de décors identiques. Cer-
taines comme les nattes du pays zayan' en sont entierement couverts. Ils
Sont l'œUvre de brodeuses habiles qui utilisent des fils de laine de toutes
teintes, mais dont le rouge est la couleur dominante. .
L'art berbère se révèle dans toute sa beau té les jours de grande fête et
de mariage. Les abords de la tente sont nettoyés et les ustensiles soigneu-
sement rangés. Les tapis, ordinairement pliés, jonchent le sol et le devant
de la tente. Des henbel en garnissent les côtés et dérobent il, la vue le pêle-
mêle du fond. Les femmes revêtent leurs haïks blancs, leurs curieuses
gUêtres en damiers de couleur, les lourds bijoux d'argent et les colliers de
verroteries'. Les hommes semblablement vêtus de blanc, coitIés comme chez
les Zemmour de hauts chapeaux d'alfa aux larges bords brodés de rouge, à
cheval SUI' des montures elles-mêmes couvertes de rutilants tapis, aux selles
rouges garnies de sacoches de laine bariolée. Il y a là une harmonie de cou-
leurs, on ressent alors une notion d'un véritable art sobre et probe - d'un
art domestioue - qui en considération du milieu, ne saurait trouver
d' . 1 ,
expressIOn plus élevée.
LES RITES DE PROTECTION DE LA TENTE. - Le transhumant attribue
à la poutre faîtière, a(ulmmàf', comme le Kabyle à la poutre maîtresse de sa
:maison, une valeur symbolique. C'est elle, en effet, qui supporte toute la
tente et la protège. Elle est l'image d'une force bienfaisante. Elle figure, à
Ce titre, dans de nombreuses métaphores poétiques.
Il arrive parfois à un personnage important d'offrir en présent un
abammar à un individu qu'il désire particulièrement honorer. La tente du
caïd Ali des Aït-Ayyach en possède un qui fut jadis remis à son aïeul par
un marabout de la Zaouïa d'Abou-Salim de la Haute-Moulouya. Il en tire
quelque vanité sans oser avouer qu'il lui attribue l'heureuse fortune de sa
famille. .
A un degré moindre, les til'sal sont l'objet de mêmes croyances supers-
58 E. LAüUST [208]

titieuses. Quand la nouvelle mariée franchit, dans les bras d'un amcsnai, le
seuil de la tente maritale, son premier geste est de baiser l'un des montants
et d'en enduire le sommet de beurre. Elle le teindra plus tard du sang de
l'animal qu'on (lgorgera il la naissance de son premier fils, après s'en être
elle-même frottée le talon d roi t.
Aussi est-ce aux: tirsal et surtout il l'a(wmmal' qu'on suspend de pré-
férence un ensemble d'objets les plus divers, connus sous le nom de l(uliab
llùàm, qui sont autant de charmes destinés il assurer le bonheur des gens et
la prospèr'itli des troupeaux. On risque d'être incomplet il vouloir en dresser
l'inventaire.
On relève au hasard: des amulettes écrites par les tolbh, un marabout,
ou achetées il un chérif de passage, - un fer à cheval, - un clou pris dans
un sanctuaire, - un crochet de bois, abrib, aux: deux pointes dressées vers
l'intérieur du douar, - une coquille d'œuf dans une tige de doum contre
l'orage (Beni-Mguild), - la visicule biliaire, i;i, de l'animal sacrifié à l'Aïd
el-Kebir et qui indique en petit, d'après son volume, la récolte de beurre
de l'année, - la queue du même animal, - et aussi son omoplate droite,
ifer n t(;rû( : en elle est (~cr'ite la destinée de la tente, - de son sang dessé-
ché, conservé dans un tube en roseau et qui, employé en fumigation, apaisera
le chergui, - la caillette, tamicbbent (Deni-Mtir); bll:J:Jebel, bu imbuçi, bu
ikw'r (A,-Ayyach) et par euphémisme talm't uwagger (B.-Mtir), ad!yyàb
Uwagger (Iguerrouan). Une pincée de son contenu, iski, jetée au feu; calme
l'ouragan; mêlée à du sel, elle guérit les moutons de toutes sortes de maux;
répandue aux: quatre coins du champ, elle le préserve de la grêle.
Contre les mauvais génies on dispose d'un arsenal non moins riche. La
présence d'une toulIe d'une plante appelée iwermi suint il les éloigner. Des
fumigations d'encens, lebb,71I', guéri:-sent bêtes et gens de toutes sortes de
maladies, purifient tente et enclos des influences funestes. Un cristal d'alun,
a:Jarif, dont on a toujours une petite provision, judicieusement mêlé il des
encens, rend de la vigueur il l'enfant ou au mouton que l'atteinte du mauvais
œil fait dépérir.
Contre des ennemis moins imaginaires, contre les voleurs de bestiaux,
des pratiques relevant également de la magie passent aussi pour exercer
leurs effets salutaires. Mais, quelle qu'en soit la valeur, dont personne ne
doute, le transhumant a plus confiance en son fusil. Il ne dort que d'un
œil. Il va parfois jusqu'à s'attacher le pied à la chaîne où sont entravés les
[209J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAHOC CENTRAL 59

animaux. Des haies épineuses, impénétrables. bouchent les passages qui le


séparent des voisins. La nuit n'est pas toujours paisible. Dès que les chiens
aboient, des coups de feu partent de partout, et annoncent que l'on fait
bonne garde. Les chiens sont des gardiens sùrs et vigilants, hargneux, dan-
gereux aux g'ens du douar eux-mêmes, qui s'en défendent au moyen de
perches et de pierres. Ils sont de toutes races, de toutes tailles et de tous
poils.

La tente dans l'Afrique du Nord

On désire rechercher avant tout des différences dans la structure et la


terminologie des parties essentielles de la tente. On pense, de la sorte et par
comparaison, mettre davantage en relief les caractéristiques de la tente du
transhumant. On parcourra les divers pays du Maghreb, de langue berbère
Ou arabe. Aux renseignements fournis par quelques auteurs, on ajoutera
ceux qu'on a recueillis au cours de voyages et d'enquêtes, plus particulière-
rnent dans les régions peu connues de Tripolit,line et de Libye.
MAROC. - La carte établie par Mlle Nouvel (1) indique avec une
précision sufl1sante, la répartition des populations sédentaires, transhumantes
et nomades. La tente est, avec la nouala, l'habitation qui occupe l'llire la
plus étend ue.
On observe deux tentes d'aspect différent, correspondant aux deux
régions si opposées du pays: d'une part le .Maroc Atlantique ou Occidental,
pays de cultures riches et de chutes pluviales abondantes, de l'autre le
Maroc Oriental, pays de steppes et 'de hamlllada, au climat continental.
Dans le Maroc Occidental, la tente identique à ce]]e du transhumant
est l'habitation ordinaire d'un grand nombre de populations arabes ou
arabisées, du Gharb, des Zaers, de la Chaouïa, des Doukkala, des Rahamna,
etc. On la rencontre surtout associée aux noualas, ou dressée autour d'une
ferme indigène composée de divers corps de bàtiments enclos d'un mur
percé d'une unique porte en arcade. Par exemple, dans le pays compris entre
Casablanca et le Haouz de Marrakech d'une part, et la montagne dissidente
de l'autre. La région comprise entre le Sebou et Casablanca par contre était,
à notre arrivée, parsemée uniquement de beaux douars dissociés en partie
aujourd'hui devant les nécessités de la colonisation.

(1) Suzanne Nouvel, Nomades et sédentaires au Maroc.


60 E. LAüUST [210]

On a, pour le Gharb, la description d'une tente qu'on doit aux soins


de Micheaux-Bellaire. Elle est noire, à haute carène cintrée, protégée de
nattes, comme la Beraber. Mais la terminologie en est complètement arabe
et conforme, dans l'ensemble, à ce que l'on sait par ailleurs en Algérie.
Le Maroc Oriental offre un modèle quelque peu différent et déjà
proche voisin du type algérien. En particulier, les flijs de coloration claire
sont tissés de fibres de doum mèlés à du poil de chameau. La charpente est
plus petite, les montants moins espacés. C'est visiblement une habitation de
gens plus pauvres, de nomades et non de transhumants.
ALGÉRIE. - L'enquête de A. Bernard (1) sur l'habitation rurale des
Indigènes de l'Algérie réserve à la tente un chapitre important. Elle est
riche de renseignements sur les matériaux employés à la construction, ses
diverses catégories, son évolution et sa répartition géographique. La belle
carte qui l'accompagne montre que la tente occupe une aire immense du
pays, mais de faible densité. De l'Ouest à l'Est la limite suit approximative-
ment le bord méridional de l'Atlas tellicn; elle contourne largement les
Kaby lies et le massif de l'Aurès et remon te ensui te dans la partie orientale de
la province de Constantine. Du Sud au Nord, son domaine occupe le Sahara,
les steppes des Hauts Plateaux où sa présence est toute naturelle, empiète
sur le Tell et s'avance même, en certains points, jusqu'au bord de la mer, où
elle paraît moins à sa place.
Cette enquête, envisagée à un point de vue particulier de géographie
humaine, ne saurait être de grande utilité pour nOLIs. Les textes de Del-
phin (2) et leurs commentaires sont 'autrement précieux. La tente quïls
décrivent, la terminologie qui l'accompagne, valent dans leur ensemble pour
la plus grande partie du territoire algérien.
En Oranie, la tente des Oulad-Sidi-Cheikh présente des accommoda-
tions de détail inconnues de la tente beraber. Le faîte, f;ammdr, est plus
étroit; les montants, rkîza, pl. rkaiz, plus rapprochés, à un mètre tout au
plus, sont ronds et non carrés. Les flijs, jlîi, pl. filia, tissés de laine mêlée
à du poil de chameau et souvent, dans de fortes proportions, à des fibres de
doum et d'asphodèle, conservent une teinte claire. Ils ne sont jamais de
couleur noire. Le velum repose sur trois triga, triga, pl. traig, une centrale

(1) A. Bernard, Enquf!te sur l'habitation rurale de l'A 19érie. - A. Bernard et N. Lacroix,
L'Éeolution du Nomadisme en Algérie, 1906.
(2) Delphin, Recueil de textes pour l'élude de l'arabe parlé, Paris, Alger, 1891.
[211] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 61

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FIG. 28. -
Développement de la tente des Oulad-Naï! (Algérie)
(d'après Sitte und Recht in NOl"daji'ika).
1. rkiza. - 2. Jjun(as. - 3. (riga. - 4. wmud ou uqqaf. - 5. utid
ou melâm, ou I,i/idig. - 6. !J.OI·b. - 7. rejâ/a. - 8. slglJ.

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FIG. 30. - Tente de la région de l'Aurès (Algérie).
FIG. 29. - gen(as, faite de 1. gentas. - 2. rkim. - 3. tl'iga. - 4. bâb, perche de lm 60. -
tente tZars, Aurès). 5. sraw, perche de lm 20.
62 E. LAOUST [212]

et deux intermôdiaires entre les bas-côtés et le faîte. Cette disposition exige


l'emploi de deux perclles supplémentaires, aqqqf; pl. uqâqU; qui facilitent
une tension plus grande de la tente et üHorisent l'écoulement des eaux de
pluie. De plus, une échancrure triangulaire ménagée dans les flijs, exacte-
ment au-dessus du foyer, permet J'évacuation de la fumôe qui envahit toute
la tente beraber. Les crochets de bois, /jol'b, pl. i/j.l'â6, sont de bois flexible.
Les cordeaux d'attache, mzubeel, tressés comme nos cordes et non comme
uue natte de clleveux chez les Berabers; les nattes extérieures plus hautes
et de jonc (bereli). Un voile, fla il, tendu à l'intérieur entre les montants,
sôpare les femmes des hommes. Dans le mobilier figurent de nombreux
petits sacs de laine tissée, étzâin, que le Beraber remplace par des sacs de
cuir. EnGn, le décor du faîte se compose d'une double ligne de points de
ms blancs et rouges.
Mêmes dispositions dans la rôgion de Tlemcen. A l'extérieur on note
un enclos pour les troupeaux, rbeg; une sorte de poulailler, mgol' : le
mot est berbère et signalé par ailleurs. Mêmes superstitions qu'au Maroc
concernant le « coude)) de la tente et la première nuit de changement de
bivac, dont on parlera plus loin.
Dans le département d'Alger nomadisent de grandes tribus, dont les
Larba et les Oulad-Naïl, ct, plus au Sud, les Chambâ. La tente des pre-
miers est noire; rayée de bandes rouges chez les OuI ad Naïl; indifférem-
.ment brune chez les Chambâ.
Les auteurs allemands Ubach et Rackow (1) ont décrit la tente des
Oulad-Naïl (fig. 28). Elle ne diffère guère de celle des Oulad-Sidi-Cheikh,
dont il vient d'être question. Un mot nouveau fait son apparition: gantas,
pl. gnâtes, pour d(\signer le faîte, au lieu de flâmmcÎr.
Les Berbères de l'Aurès pratiquent aussi un mode de transhumance
qui les astreint à deseendre périodiquement dans la plaine où ils ont leurs
terrains de cu!tmes. Ils habitent à la fois dans des maisons, tC/delar{,
groupôes dans des villages cllt'ieux et dans des tentes, a/j/j,am. Tandis que
la construction de la maison est l'œuvre collective de la famille, le mon-
tage de la tente incombe uniquement à la femme (2), ainsi qu'il est d'usage
partout ailleurs. Les flijs tissés en laine mêlée de poil de chèvre ou de poil

(1) Sitte und Recht, in Nordajrilw, p. 168-169.


(2) Mathia Gaudry, Lafcmme chaouïa de l'Aul'es, p. 228.
PL. IX

Tente du transhum ant de l'Aurès.

Tente du Sud-Tun isien.


/':-',
[213] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 63

de chameau, se nomment aeabân (1); c'est au Maroc le nom du haïk mas-


culin. Ils sont marron et noirs, ou marron et rouges, souvent séparés par
des rayures blanches. Ils reposent sur une poutre faîtière très courte,
aqenq)ls ub[wm, supportée par un ou deux montants entrecroisés, harselt,
pl. hirsal, selon un dispositif que l'on va désormais fréquemment signaler.
Dans la qbila de Zars, campée près de Timgad, la tente se nomme
bit. Le faîte, gentas (fig. 29), repose sur une seule perche, rkîza, dans les
petites tentes, et sur deux perches entrecroisées, dans les grandes. Il est
très court, ü m35 à Om40, et légèrement cintré. La triga centrale (fig. 30)
repose en outre sur deux autres perches: l'une extérieure, srasa, de 1 m 20
environ de long, permet de soulever le pan, l'autre, placée au milieu,
longue de 1m 60, porte le nom assez inattendu de bâb, celui de la « porte )).
Les flijs noirs et rouges ou bruns forment un long rectangle dont les bords
extérieurs retombent très obliquement jusqu'au sol. Pas de nattes exté-
rieures du genre amessu, signalé au Maroc.
Ainsi la tente algérienne, considérée au point de vue de sa structure,
présente deux types: l'Lm, occidental avec une charpente faite d'une poutre
faitière, longue d'un mètre environ, reposant sur deux montants verticaux;
l'autre, oriental avec un faîte très court et des montants entrecro~sés. Le pre-
mier est celui des grands nomades, l'autre des transhumants de l'Aurès.
Une tente plus légère, d'un seul montant, commence à faire son apparition.
Dans toutes, le nom du dispositif essentiel reste celui de triga. Celui de
la poutre faîtière est {wmmar, à l'Ouest, comme au Maroc, et gentas, à
l'Est, comme en Tunisie et en Tripolitaine.
TUNISIE. - La tente à supports entrecroisés est fréquemment signalée.
Ubach et Rackow (2) en donnent une description détaillée dans leur ou-
Vrage. La tente des Oulad-Saïd (fig. 31), qu'ils étudient, repose aussi sur
trois tdga. Elle ne présente pas d'échancrure pour l'évacuation de la fumée.
Un des iseglaf est supprimé et remplacé par .une natte dressée debout et
en demi-cercle. Le faîte se dit guntas, les piquets, m61ig, pl. mu!llig, les
crochets de bois, mubtaf, pl. mLwtij.
Dans le Sud-Tunisien, une seule perche supporte la tente, comme le
montre le croquis 32.

(1) Sur ce mot, voir Mots et choses berbères, p. 127.


(2) Sitte und Recht, in Nordaj"rika, p. 351.
64 E. LAOUST [214]

FI(;. 31. -- Charpente de la tente des Oulad-Sa'id (Tunisie) (d'après Sille und
Reelit in Nordaj/'i/.-a). - 1. IJllnla8. - 2. rhiza. - 4. tl'iVa. - 4. cornüd.

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FIG. 32. - Support de tente FIG. S3. - :'\ouala (Plan - Zarzls).


(Sud-Tunisien). 1. lbab. - 2. sede/a.

FIG. 34. - Nouala (Coupe). - 1. l'ki.a. - 2. 9 u I'las. FIG. 35. - [ful'las (Zarzis).
PL. X

bu.•, ou cabane du paysan du Sud-Tun isien (la charpen te est établie


sur le modèle de la tente).

La même construc tion dans un enclos servant de cour.


L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC
CENTR AL 65
[215]

La dispos ition de la charpe nte à une seule perche offre un intérêt


tunisie nne,
éviden t si l'on sait qu'elle est égalem ent celle de la nouala
le Sud-
observée à Zarzis, ,mais qu'on trouve encore disséminée dans tout
que la
Tunisi en, à travers les jardins . Ce qui en double l'intérê t, c'est
termin ologie est la même dans les deux cas.
poutre
Cette nouala, il fond quadra ngulai re (fig. 33 et 34), repose sur une
très ro-
faîtière appelé e gLlrtas, que suppor te un pilier, rekî'za. Ce gurtas
de solides
buste est constit ue par deux morceaux de bois assuje ttis par
ou de
liens (fig. 35). La toiture à deux pentes est de paille de sorgho
le, sans
roseau, comme les parois de la constr uction . L'ense mble rappel
aucun doute, l'aspec t d'une tente.
quand
Une constr uction de ce genre porte le nom de [tUS, pl. lîSds)
elle sert d'habi tation, de nLlala quand elle tient lieu de cuisine.
UI~e habi-
es par
tation compl ète (fig. 36) compo rte au moins l'une et l'autre , séparé
x, appelée
Une Cour, safwo u msal;a , et entour ée par une haie de roseau
parfois
settur. Le foyer se trouve dans un coin, près de la cuisine, abrité
dans une sorte de hutte du nom de l}aLls.
ebin
Les expressions relevées figurent dans le vocabu laire du Maghr
à mouto ns
aVec des sens variabJ.es selon les régions. On rappel le que le parc
maison du
des Beni-M guild se nomm e asettil r. On signale que [tilS, dans la
e aux
troglo dyte tripoli tain, désign e une petite constr uction isolée, destiné
où l'on
hôtes. A Siwa, c'est une sorte de portiq ue aux piliers pyram idaux
mot l,wus,
s'abrit e les jours de grand soleil et où l'on reçoit ses invités . Le
ua (Tripo -
SOUvent relevé en Algéri e avec le sens de « ferme »), est à Meterg
chamb res,
litaine) le nom de la (1 grotte habité e» compr enant plusie urs
sous des
dar. Quant à « nouaia »), cuisine, c'est évidem ment le même mot,
Sous Ma-
formes à peine di:ITérentes, mais avec le même sens, que anwdl ,
rocain, et awwdl , dans le Djebel Ifren de Tripol i.
ia ou
Or, « nuala » n'est pas arabe. Schuc hardt (1) y voit le mot mapal
à forme
rnagalia, rappor té par Sallus te pour désign er l'habit ation de torchis
le nom a
de carène renver sée, en usage chez les Africains. Le type avec
nt, dont
préval u jusqu'à nous. Il n'était guère différe nt de la hutte, tibirge
Ainsi, se
le nom a aussi préval u en Tripol itaine pour désign er la tente.
la nouala,
trouve vérifiée une fois de plus la relatio n étroite entre la tente et

p. t>9.
(1) H. Schucha rdt, Die romanischen Lehnu:6rtel' im Berberischen,
:5
66 E. LAOUST [216]

que l'on trouve si souvent intimement associées. n y a plus, dans le Sud-


Tunisien, en Tripolitaine, le nom de la poutre faîtière de la nouala est le
méme que celui de la tente, guntas ou gUl'tas. Il n'est pas arabe, et son
étymologie reste énigmatique.
TRIPOLITAINE. - Au point de vue des divers types d'habitation, la Tri-
politaine constitue un véritahle musée. Nulle part ailleurs on n'en trouve
d'aussi variés, depuis la grotte aménagée jusqu'à la tente, dans un état de
délabrement, il est vrai, quasi inexprimable.
Le domaine de la tente s'étend ici des bords mêmes de la mer au Djebel
et au delà. Sa place, tau t indiquée, est dans la zone semi-désertique inter-
médiaire, la Djefara.
Des Berbères, troglodytes pour la plupart, occupent le Djebel Nefousa,
le Djeb.el Ifren et le Djebel Gharian. Ils y ont leurs grottes ou leurs mai-
sons groupées en ksours, gasru, des maigres champs de figuiers et d'oli-
viers, de curieux magasins collectifs, temiddl. A l'époque où nous les visi-
tons, avril-mai, il serait vain, en dehors de quelques gardiens, d'y chercher
âme qui vive. Les habitants transhument eux aussi. Ils passent sous la tente,
birgen, la plus grande partie de leur existence. Mais ils ne sont pas les
seuls à mener ce genre de vie, puisqu'ils donnent aux Arabes le nom d'ibia-
ten, c'est-à-dire de gens vivant sous la tente, bit.
Cette tente frappe d'abord par ses grandes dimensions, 7 mètres sur 10.
Deux perches verticales, tal'kizt ou rlâzet, supportent le faîte, qel'tas (fig.
37 et 38). La triga, tl'iga, centrale est si longue qu'il faut la relever par
une perche intermédiaire, sraw, disposée verticalement, et par une troi-
sième plus petite, fixée obliquement et munie à son extrémité d'un sabot de
bois également appelé qel'tas. Deux autres triga intermédiaires, soutenues
par des perches wmüd, i:t raison d'une pour trois flijs, occupent la même
disposition que dans la tente algérienne. Les flijs, aflii, étroits de Om 50,
tissés de laine et de poil de chameau, sont de coloration brune, mais les
bords sur une largeur de quelques centimètres sont de couleur blanche.
L'ensemble est d'un effet décoratif heureux. Ceux des bords extérieurs sont
renforcés d'une bande plus étroite, sareb. Les bas-côtés retombent jusqu'au
sol: ils sont ancrés à J'aide d'un dispositif du genre de celui qu'utilise le
Beraber pour tendre sa triga centrale. Un crochet de bois, zâzel, porte,
attaché à ses deux bouts, des cordeaux, atumb, fixés par ailleurs dans les
parties blanches du flij. Un autre cordeau, assujetti à ce même crochet,
PL. XI

Tente du transhumant berbère du Djebel 1'\efousa (Tripolitaine).

Douar (nezla) berbère du transhumant du Djebel Nefousa.


[217] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 67

0
19
s()
~
~
1
FIG. 36. - Habitation du Sud-Tunisien
'""- (Zarzis) .
1. salw. - 2. Dûs. - 3. nuala. -
-:1 4. seitu/'.

Li J
1

FIG. 37. - Tente


berbère du DJe-
bel Nefousa (Tri·
politaine).
1. aqel'tas. - 2. 3 3
t'·iga. - 3. l'kizet.
- 4. chl'r1w.

i ; .t. : : ;-;
- - - -;-:- - - - - -1.:-- - - - -- ~-{-----)-- FIG. 38. - Développement de
•• ' 1 1 '~ 1(
----~~----_-+~---~----:-,----- la tente du Dje~el 1'Iefol~sa,

-- -i~----- -~---- --- -!i---- -'j-L.


• 1 .1 t 1
1. triga. - 2. afliZ. - 3. sa-
l'eh. - 4. aeamud. - 5. zazel.

~~~:J~~~~~~~t1-~~~~~-::j1~~~~~
- 6. muteg. - 7. at umb .

i..' l' I~4


----: -: - ----- - -~-- - --- - - -:-r -- --- ~
-\-.
: 1 .2.. : 1 : ~
68 E. LAüUSl' [218]

ancre le tout à un piquet, mutaq. On compte un crochet à raison de deux


flijs. C'est visiblement dans le sens de largeur que s'exerce la plus forte ten-
sion, contrairement ü ce que l'on observe dans la tente du transhumant
marocain.
Les tentes que nous avons observées étaient alignées et constituaient
un groupement portant le nom de nezla. Parmi les bagages figuraient des
tel lis, tagerart, et des nattes, zertilt. Parmi la vaisselle de bois, une sorte
d'écuelle, tazliJl (fig. 39) et un seau à traire (fig. 40), appelé geddu/:t en
arabe et gra en berbère. Le mot et l'objet rappellent la tagra du Marocain.
Les abords de la tente étaient protégés par des fagots d'épines; le douar
lui-même, par un tas de pierres, idgagen, qui passe pour en éloigner les
hyènes et les chacals. On relèvera lit en passant une pratique connue du
jardinier chleuh, qui croit préserver ses cultures des dépradations des cha-
cals en y dressant lui aussi des pierres blanchies à la chaux.
La tente du Berbère de Tripolitaine ne constitue pas un type unique
en usage dans le pays. Les populations arabes de Homs, de Djosc, celles du
littoral, en bâtissent d'un autre modèle, dont la caractérisque réside dans la
disposition du support central.
A Homs, il se compose d'un cadre de bois de Om 40 de côté (fig. 41),
renforcé en son milieu d'une traverse où vient se loger, dans une cavité,
l'extrémité pointue de l'unique montant, rkîza. Ce dispositif n'est pas fixe.
On l'applique contre la tente, du côté où souffle le vent. De ce fait, le mon-
tant occupe une position le plus souvent penchée. L'emploi de ce système
nécessite le renforcement de la couverture - toujours fortement tendue -
par des bandes de flij partant du centre et rayonnant en diagonale vers les
angles.
Dans la région de Djosc, on utilise deux systèmes portant l'un et l'.autre
le même nom, gurtas. L'un, conforme au croquis 42, ressemble assez au
précédent. L'autre (fig. 43) rappelle la poutre faitière d'un type plus courant,
supportée par deux perches, qu'on incline ici vers le centre (fig. 44). Cette
poutre mesure Om 60 tout au plus. Elle est légèrement cintrée et agrémentée
de quelques dessins.
Quant aux constructions légères que l'on trouve disséminées dans les
palmeraies, le long de la côte jusqu'à Misurata, isolées ou près de construc-
tions de pierre assez considérables, ou d'un puits à piliers, elles ressemblent,
à vrai dire, autant à des nouala qu'à des tentes. De la tente, elles ont la
[219] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 69

FIG, 39. _ taûift (Dj. Nefousa). FIG. 40. - Seau pour la traite, gr a (Dj. Nefousa).

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Fw. 41. - Support FIG. 42. - gUl't as FIG. 43. - gUl'tas (Djosc).
central de tente (Homs). (Djosc).

FIG. 44. - Disposition de la <i,

c.haypente de la tente ,tl'ipo- FIG. 46. - gl'eba.


htalne de Djosc. FIG. 45. - zabel'.
70 E. LAOUST [220]

couverture de flijs tendue par des cordeaux. De la nouala, la forme qua-


drangulaire et les parois faites d'un clayonnage de roseaux et d'al fa, haut
de plus d'lm mètre et demi.
On a signal() la relation existant entre les deux modes d'habitation. En
vo.ici un exemple nouveau et des plus nets. Pour transformer sa tente en
nouala, le jardinier tripoli tain n'a qu'il remplacer la couverture de flijs par
une toiture de chaume ou de roseaux sans en modifier ni la charpente ni les
appellations. Il lui est aussi loisible de transformer sa nouala en tente. De
toute manière - et c'est en somme l'essentiel - l'agencement intérieur
reste aussi immuable que le genre de vie du maître.
LIBYE. - De Sellum il Alexandrie, la côte libyque est parcourue par
la tribu arabe des Oulad-Ali. Ce sont de grands nomades, riches de leur
cheptel camelin que les Anglais ont largement utilisé au cours de la grande
guerre. Ils s'aventurent dans l'intérieur des terres quand les pluies autom-
nales ont ressuscité les pâturages. Mais ils ne s'éloignent jamais bien loin
de la côte. A 50 kilomètres, vers le Bir Guellaz, au sud de Mersa-Matrouh,
s'étend une zone désertique que parcourent seules les caravanes vers Siwa,
Jarboub ou Aoudjila. Bien qu'ils demandent leur subsistance il la vie pas-
torale, ils sont il, l'occasion quelque peu agriculteurs. Les années de pluie,
ils grattent des terres sablonneuses il l'aide de charrues minuscules d'un
modèle connu du paysan tripolitain et tunisien, mais apparemment d'origine
égyptienne.
Ils se sont constitués les portiers du Maghreb. Mais ils ignorent l'im-
portance du pass:lge historique qu'ils occupent, de ce long bras de terre qui
relie l'Occident il l'Orient et qui a vLi passer les armées conquérantes de
l'Islam. Leur clialecte est plus maghrébin qu'égyptien. Quoique proches
d'Alexandrie, c'est vers Tri poli, distante de plusieurs cen taines de milles
qu'ils regardent. Sans doute sont-ils, eux aussi, en marche vers l'Ouest et
attendent-ils l'heure fixée par le destin pour suivre l'exemple de leurs de-
vanClers.
On ne leur connaît ni maisons, ni villages ou ksours. La tente est îeur
seul mode d'habitation. Ils la nomment bait et distinguent une tente d'hiver,
bait -51$0,/«( tente de laine», de la tente d'été, bait gagail', faite de flijs usagés
et rapiécés. Les flijs tissés sur un métier horizontal quasi pareil tt celui du
Marocain constituent une toiture rectangulaire, renforcée sur les bords de
triga, trig, pl. taraig, selon une disposition adoptée par nos transhumants.
PL. XII

.
Tente bédouin e des Oulad-A li (côte libyque, environ de Bir Guellaz)

les jardins.
Tente observée sur la côte tripolita ine, souvent dissémin ée dans
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PL. VIII

L'outre il battre le beurre est suspendue it un trépied (issenda).

Le métier il haute lice du transhumant Marocain (pour vêtements ct tapis).


L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC
CENTR AL 71
[221]

FIG.47. - Tente des Oulad-'A li


(Coupe}
1. kemm. - 2. LlOIHmasah. - 3. rdel.

FIG. 48. - Disposit if d'ancrag e de la


tente arabe des Oulad-'A li,

ID

FIG. 49. - Dévelop pement de la tente des Oulad-'A li (Libye).


h. -
1./omm albait. _ 2. gai lbait. _ 3. zaber. _ 4. fVeba. - 5. kemm. - 6. !Jomma~e
_ 10. rramma . _ 11. leammir eh. - 12. matab. - 13. ,.rojJa.
7. Nel. - 8. trig. _ 9. zazel.
72 E. LAOUST [222]

Mais elle est soutenue difl'éremment. La charpente centrale est faite de deux
montants verticaux, iâber, pl. iobber (fig. 45), pourvus à leurs deuX: extré-
mités de deux sabots de bois, hauts de 2 m10 environ, espacés de lm 20 et
disposés dans le sens de la longueur, contrairement ü ce que l'on a observé
jusqu'ici. Chacun de ces montants, indépendant du voisin, supporte une
pièce de bois, greba, pl. grâb (fig. 46), longue de Om 35, sur laquelle repose
une triga.
D'autres perches de dimensions variables soutiennent la tente aux quatre
coins (fig. 47). Celles de devant, appelées lwmmasah, dùel bommastain,
sont inclinées de manière ü porter le coude à un mètre du sol. Celles de
derrière, riel, duel reilain, le portent à Om 70. Vue de devant, la tente est
tendue horizontalement; vue de côté, elle présente une inclinaison à deux
pentes dont le sommet est soulevé par une perche centrale, kemm J pl.
akmdm, haute de lm 40, fixée verticalement entre les deux perches des
coins.
Cette tente est ancrée dans le sens de la longueur au moyen du matériel
connu de crochets de bois, iazel, pl. zuazel, de cordeaux, lsammireh, ou
rrommaJ pl. rremdm, fixés à des piquets, m{â6et, éloignés, du moins ceux
du milieu, à plus de six mètres de la tente. Les bas-côtés, ruga, pl. rruag,
le derrière de la tente, dai lbait, sont fermés avec de vieux flijs; le devant,
il, l'aide de pans qu'on attache avec des épingles de bois, !JeUil, de manière à
ménager une entrée, f6mm elbait, vers le milieu, entre les deux perches
centrales.
Dans le sens de la largeur, la tente ainsi établie exige l'emploi d'un
dispositif spécial et inconnu ailleurs. Sur les deux flijs du faîte, à cheval
sur chaque pente de la couverture, on coud les deux bouts d'une toile ou
d'un morceau de flij qu'on laisse pendre verticalement et en dehors de ma-
nière ü former une sorte de large boucle. On y introduit un fort bâton aux
extrémités duquel on attache des cordes qu'on fixe par ailleurs à un crochet
de bois (lîg. 48). Tout l'appareil est alors fortement tendu à l'aide d'une
corde liée à un piquet distant de quelques mètres de la tente. Enfin, pour
assurer la solidarité de l'ensemble, une autre corde hJimmâl elbaît traverse
la tente à l'intérieur dans toute sa longueur et relie les deux tendeurs.
La tente est ainsi divisée en trois compartiments: dans l'un se trouve
la couche, appelée rrolfa (fig. 49 et 50). Les abords extérieurs sont protégés
par des paquets d'épines et encombrés d'objets les plus divers : caisses,
[223] L'HABIT ATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 73

FIG. 51. - Faite de la tente touarègue.


74 E. LAüUST [224]

cages à cailles, chaînes, charrue et instrument de dépiquage à roues de tôle,


bien connu des l~gyptiens.
La tente des Bédouins de Libye présente quelques avantages. Moins
encombrée de piquets et de cordes, ses abords sont facilement accessibles ..
Quan t à sa structure, il est visible qu'elle est montée à l'in verse de la ten te
algérienne ou marocaine.
On n'a de l'Égypte que des renseignements sur la tente des Bicharins
- caravaniers qui parcourent le désert entre le Nil et la mer Rouge. Elle
est haute, recouverte de nattes; sans grand intérèt pour le moment.
SAHARA. - La tente est le seul mode d'habitation possible du cara-
vanier saharien et du grand nomade chamelier. Il en est de diverses cate-
gories. Dans les régions présahariennes de l'Algérie et du Maroc, en Mau-
ritanie et chez les Zenaga de la côte Atlantique, c'est le modèle arabe qui
prédomine. Les Touaregs du Nord, comme ceux de la bouche du Niger,
habitent des tentes d'un autre genre, sur lesquelles on n'a que des infor-
mations fragmentaires.
Dans la vallée cie la Saoura (1), les femmes tissent les flijs en utilisant
des fibres de drinn. C'est une plante saharienne dont le chameau se montre
friand et qu'on utilise aussi comme combustible. On fait subir aux tiges
préalablement séchées au soleil une préparation analogue au rouissage du
chanvre. Ç)n obtient, après broyage au pilon, une bourre qu'on roule en
cordelette ou qu'on file au fuseau.
Au Tidikelt (2), les tentes sont entièrement tissées de poil de chameau
et de chèvre, ou faites de peaux de mouton cousues ensemble. La laine est
rare: le mouton saharien de l'espèce damman est un mouton à poil. Elles
sont cie dimensions si réduites qu'on ne peut y pénétrer que courbé et s'y
tenir qu'assis. Leur seule particularité réside dans le mode de fixation de
l'unique piquet central. Celui-ci s'assemble dans une sorte de sabot dont
la large semelle s'applique fortement et uniquement par pression contre la
la tente. Les flijs se raidissent de ce côté et laissent du côté opposé une
large place bien abritée.
Les Touaregs-Aoulemmiden de l'Aïr (3) s'abritent dans des tentes
ressemblant il « des meules de fourrage ou de paille à large base circulaire

(1) A. Bernard, Enquête sur l'habitation rurale de l'Algérie, p. 3.


(2) Id., op. cit., p. 4.
(3) Lieutenant Jean, Les Touaregs du Sud-Est: l'Aïr, p. 174,
PL. Xlll

Tente ~édouine des Oulad-Ali (côte libyque, environ d'El-Hammam).

Dispositif d'ancrage de la tente des Oulad-Ali.


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[225] L'HABITATION CHEZ LES THANSHUMANTS DU MAROC CENTHAL 75

et à dôme peu élevé n. Leur structure comprend des nervures en baguettes


flexibles dont les extrémités sont plantées en terre et sur lesquelles sont
attachées des nattes en feuilles de palmier.
Les Touaregs-Azdjer (1) utilisent deux sortes d'abris aussi rudimen-
taires l'un que l'autre. Le premier est constitué d'un assemblage de peaux
tannées de chèvres, de mouflons ou d'antilopes, reposant sur quatre piquets
fixés au sol. L'autre est (( une natte rectangulaire en jonc tressé, tendue sur
des piquets plantés obliquement sur une circonférence n.
On possède une description sutnsamment détaillée de la tente des
Touaregs-Ahaggar (2). Le velum, ehakit, est également un assemblage de
peaux de chèvres et de 'Înoutons tannées et cousues, Il repose sur une percbe
centrale, tamankait) et une série de supports disposés sur le pourtour, au
nombre de douze, trois à chaque point cardinal. La tente est en effet
orientée Nord-Sud: l'entrée faisant face au Nord.
Les perches du côté Nord se nomment unnûs) pl. unnûsen) celles du
Sud, madag) pl. imadagen)' celles de l'Ouest et de l'Est, tasdest, pL tise-
das. Les piquets se disent tasetitit (3), pl. tisettitai. L'espèce d'arceau, haut
de plus de deux mètres, qui remplace le pieu central et supporte la tente)
s'appelle agegu ou -a{;efJu.
Toute cette terminologie est à étudier. A l'exception de ce dernier
terme a,qegu (4), de igem ou ifJem (5), qui désigne la perche supportant la
porte, et peut-être de unnüs (6), qui se rapportent à des racines connues,
les autres appellations restent assez énigmatiques.
La tente touarègue est entourée et protégée au moyen de nattes hautes
d'un mètre, qu'on recule le jour et qu'on rapproche la nuit. Leur nom iseber,
pl. isebran) a déjà été signalé et son origine expliquée (7). La photographie
agrandie d'une tente exposée dans la salle touarègue du Musée de Pré-
histoire et d'Ethnographie d'Alger en montre le dispositif. On observe,
par ailleurs) parmi les divers objets exposés, une poutre légèrement cintrée

(1) A. Bernard, op, cit., p. 4.


(2) Benhazera, Six mois chez les Touaregs Ahaggar..
(3) Cf. tasetta, branche (?), Mots et choses berbères, p. 467.
(4) Cf. Mots et choses berbères, p. 22.
(5) Cf. Mots et choses berbères, p. 1, n. 1.
(6) A rapprocher sans doute de tunist ( clé Il, Ghdamès, Dj. Nefousa; tenast, Ouargla, Mzab;
tnast, Figuig, A. Seghrouchen; pl. tinûsa. La clé est une longue règle de bois. D'autre part,
l'unnils touareg se trou ve du côté de la porte.
(7) Voir supra, p. 167.
76 E. LAüUST [226]

de Om 78 sur Om 20 aux extrémités arrondies et ornées de dessins rectili-


néaires du pur style touareg (fig. 51). Elle présente, au centre, une cavité
qui ne peut servir qu'à loger l'extrémité d'un montant de tente. C'est évi-
demment le gllrtas tripolitain. On se demande même si le nom de taman-
lmit, signalé comme étant celui de la perche centrale, n'est pas véritable-
ment le sien. Il se décomposerait tama n kait (pour ehakit), c'est-à-dire
«( côté du velum, qui est en contact avec le velum n. Il est fort possible
d'assigner une double origine it la tente touarègue.
Les ancêtres des Touaregs Ahaggar actuels seraient des Houara, de
race Loua, appartenant aux Berbères de l'Est et couvrant le pays de Barka,
la Tripolitaine et le Sud-Tunisien. Par ailleurs, les nobles du Hoggar pré-
tendent avoir la même origine que les Berabers du Maroc. Leur aïeule Tin
Hinan, « ce]]e des tentes n, serait venue du pays beraber. Les Taïtoq ont
même prétention. Une de leurs tribus, les Kel elwn mellen, les « gens aux
tentes blanches n descendraient des Aït-Khebbach. Ce qui est avéré, c'est
que les Aït-Khebbach du Maroc étaient naguère encore des caravaniers
allant jusqu'à Tombouctou, Ol1 ils se livraient à la traite des noirs. Ils étaient
bien connus des Touaregs avec lesquels ils s'alliaient.
Une grande division que les Imohagh admettent et qu'ils déclarent très
ancienne est ce]]e en Kel ehan mellen et en Issetafen, c'est-à-dire « gens à
tentes blanches » et (1 gens à tentes noires n. Ils prétendent que les Ahaggar
s'appelaient tons des Kel ehan me]]en, parce que Tin Hinan et ses servi-
teurs avaient des tentes blanches. Les Issetafen étaient les Aoulimmiden.
Il est possible qu'il faille entendre par là des gens de race noble et
blanche, par opposition a des gens de race serve et de couleur. Quoi qu'il en
soit, et le rapprochement n'est peut-être que fortuit, les tentes berabers
sont noires, les tentes du pays tripoli tain, brunes mais rayées de blanc.

Origine de la tente du transhumant

L'enquête qu'on vient d'établir avec le double souci d'examiner la struc-


ture des divers types de tentes et la terminologie s'y rapportant confirme
pleinement l'hypothèse de l'origine arabe de la tente des transhumants
berbères du Maroc Central.
Au point de vue technique, les faits dans leur ensemble se résument de
la sorte.
PL. XIV

Tentes de Bicharin s (couvert es de nattes).


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[227] L'IL\BITATION CHEZ LES TRANSHUlVIANTS DU MAIWC CENTRAL 77

La poutre faitière fwmmâr ou guntas, relativement de grandes dimen-


sions chez les Berabers, va en se raccourcissant de l'Ouest à l'Est pour n'être
plus en Tripolitaine et en Libye qu'une large semelle de bois s'appliquant
contre la tente.
Les deux montants, tirsal ou rkaiz, assez espacés chez les Berabers, se ...
rapprochent davantage en Algérie et en Tunisie tout en gardant leur verti-
calité. La diminution croissante de la poutre centrale oblige il, les entre-
croiser (Aurès, Tunisie); à les maintenir obliques (Tripolitaine, Dj. Nefousa
excepté), ou même il, les réduire à un seul (Tunisie, Tripolitaine, Sahara).
Le flij, pièce essentielle, emprunte sa matière première aux ressources
locales, aux produits de l'élevage: laine, poil de chèvre et de chameau; à
des fibres végétales; palmier-nain, asphodèle, drinn. Le Saharien utilisera
des peaux tannées de moutons, de chèvres, d'antilopes ou de mouflons.
La triga demeure incon testablemen t partout le dispositif ingénieux
sans lequel il ne serait pas possible de monter une tente. On en compte trois
(quatre, par exception en Libye), disposées dans le même sens.
L'ancrage s'effectue à l'aide d'un même matériel de crochets, de cor-
deaux et de perches .. Il présente dans le détail diverses modalités. L'ancrage
de la tente beraber est exactement il, l'inverse de la tente arabe de Libye.
Mais l'examen de la tente nefousienne, dont l'ancrage s'opère par un mode
intermédiaire, indique comment l'opération a pu se faire.
Seul l'usage de l'ames,§u n'est pas généralisé. Il parait particulier aux
populations nomades de la grande zone arabo-zénète de l'Algérie et du
Maroc, comme à certains Touaregs.
Ainsi, en dépi t de com binaisol1s plus ou moins variées, justifiées le plus
souvent par des nécessités d'adaptation de la tente il, des conditions parti-
culières et locales, il s'agit bien, en dernière analyse, d'un seul et même
type de construction.
Mais la tente du Beraber n'est pas plus il, sa place dans le Maroc Cen-
tral que sa maison. Demeure idéal e du pasteur de la step pc et cl u Sahara,
elle ne convient guère au transhumant des régions hautes où l'hiver se pro-
longe, où les chutes de neige et de pluie sont abondantes, les vents violents.
Il a fallu, là plus qu'ailleurs, la bâtir solidement, la tenir soigneusement
close, en un mot l'adapter aux. exigences du pays et du climat.
L'examen de la terminologie conduit à des conclusions non moins évi-
dentes. Ainsi qu'il a été dit, les noms de la tente: aIJam, du flij, aJlii, de
78 E. LAOUST [228]

la triga, adriq, du faîte, aftammdl', des crochets d'encrage i1]l'tben, sont


empruntés il l'arabe comme les objets eux-mêmes.
Les noms berbères présentent un intérêt non moins important. Cer-
tains figurent dans le vocabulaire commun au nomade et au sédentaire:
sans doute permettent-ils de voir dans le transhumant d'aujourd'hui le
sédentaire de la veille. Certains autres se rapportant il l'agencement de la
tente attestent que le nouveau mode d'habitation n'a pas fait perdre le sou-
venir de l'ancien: on a même tenté d'en rétablir le nom. Certains autres
enfin, d'origine zénète, semblent indiquer que l'emprunt s'est effectué, non
directement par l'Arabe, mais par l'intermédiaire du Berbère-Zénète, grand
nomade et chamelier en son temps.
L'histoire apporte aussi son témoignage. D'après S. Gsell (1), la tente
se répandit tardivement chez les Berbères. Cl Ce fut surtout après la con-
quête musulmane qu'ils l'adoptèrent à l'exemple de leurs nouveaux maîtres:
au VIlle siècle, un grand nombre d'entre eux avaient des tentes semblables
à celles des Arabes. l) Auparavant ils s'abritaient dans des huttes mobiles
faites en matières végétales, entrelacées de joncs et de roseaux, sans doute
du nom de tugul'ia.
Au temps de Léon l'Africain (2), les Berbères de l',Atlas, ceux du
Moyen Fazaz, vivaient l'hiver aux flancs de la montagne dans des grottes à
l'abri des neiges et remontaient dès mai pour éviter les Arabes venant
estiver. Ces tribus sauvages s'abritaient dans des nouala de jonc marin.
C'étaient des réfugiés Matghara, Zouaglm, Matmata, C( Magran l), C( Beni-
Iesfeten », Beni-Merasen.
Ces noms ne disent plus rien aujourd'hui. Les occupants actuels se
nomment Aït-Nc)ir, Aït-Mgild, Jguerrouan, Imejjat, Zemmour, Aït-Sgou-
gou, Izayan, Ichqern, Aït-Sokhman, Aït-Yousi, Aït-Seghrouchen, Aït-
Waraïn. Les uns sont Zénètes; la plupart, Sanhadja. D'autres se disent
encore Aït-Zouggouat, Aït-Idrasen, Aït-Oumalou; Imidoulin ou Imazighen.
Tous sont des Beni-Merasen, si l'on donne il ce mot le sens, qui est le sien,
de gardiens (3) de silos et de greniers où ils entreposent leurs récoltes.
Ce que. l'on sait, ce qu'eux-mêmes alTirment, c'est qu'ils viennent du

(1) S. Gsell, Histoirc ancienne de l'Afrique du Nord, t. V, p. 216.


(2) Massignon, Le Maroc, p. 116.
(3) imerrasen, pl. de ameNas, (1 gardien de silos n, de l'arabe U".J'4'
PL. XV

Tenles de Bicharins (oiJ,crvées dans la Haute· Égypte; Assouanl·


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[229] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 79

Sud, par petites avances, poussés par le désir d'assurer à leurs moutons les
meilleurs pâturages. Les plus forts se sont même installés dans la plaine
Convoitée de tous. D'autres s'apprêtaient it les suivre quand notre arrivée
inattendue a brutalement mis fin à leur migration. Ils sont venus avec
leurs tentes - sahariennes comme eux. Ils les ont dressées en douars riches
et nombreux dans un pays qui, apparemment, ne leur était pas destiné.

LE DOUAR

Les noms berbères du douar

Les tentes se réunissent en groupements de formation spéciale que


l'Arabe appelle dual' ou nezla et que le transhumant désigne à l'aide d'ap-
pellations uniquement berbères. Parmi elles, asun et tigemmi sont les plus
fréquemment relevées; igezdu et azdug ont des acceptions particulières
mais non moins intéressantes. Il est remarquable qu'en acceptant le nom
arabe de la tente, le Berbère ait refusé celui du douar qui indique un
groupement de tentes disposées en rond.

***
asûn, pl. isûn et issyen, est connu des Zemmour, Izayan, Ichqern,
A .-Seghrouchen et des Aït-Waraïn sous la forme sûn i Mwmën (1). On
signale le mot en Algérie: asun, pl. isunen, Beni-Snous (2); pl. isunan,
Ben-llalima (3); et en Tunisie: pl. isunen, à la Qalaà de Sened. A partir
de là, on le perd de vue.
L'étymologie du mot reste à fixer. On relève dans l'Ouarsenis (4) un
verbe asun « t~urner n. C'est, à notre connaissance, la seule région qui ait
gardé le souvenir de cette forme. Celle qui s'en rapproche le plus est le
touareg suel « faire tourner, faire aller de côté (5) .... », qui suppose une

(1) Mots et choses berbères, p. 23.


(2) Destaing, Dict. français-berbère, p. 103.
(3) R. Basset, Et. SUI' la Zenatia de l'Ouarsenis et du Maghreb central, p. 85.
(4) Ibid., id., p. 112.
(5) C. de Motylinski, Gram. et Diet. touaregs, p. 290.
80 E. LAOUST [230J

forme simple ewel « aller en tournant en décrivant un cercle 1). Si suel et


asun ont entre eux quelque rapport d'origine -, la présence en finale de l
et de n ne s'oppose pas il, l'hypothèse - le nom du douar tant en berbère
qu'en arabe éveille l'idée d'un « groupement de tentes disposées en rond )).
De toute manière asun apparaît comme zénète.

tigemmi (1), autre nom du « douar )), posséde une aire d'extension
considérable et mériterait, il, ce titre, un e~amen autrement détaillé. Il
semble s'être localisé dans le Sud-Marocain ou Algérien, tandis que aSlln
paraît plutôt familier aux régions du littoral Nord et Est de la BerMrie.
Mais, contrairement à as un signalé avec le sens unique de douar, le mot
connaît des acceptions diverses, et certaines, assez inattendues.
Avec le sens de « douar, de campement ou de bivac)) et la forme
fÎjjemmi, le mot est employé chez les Beni-Mtir, Imejjad, Iguerrouan,
Beni-Mguild, - {iyemmi, Aït-Karkait, - tiiemmi, Aït-Ouirra : toutes
tribus du groupe sanhadja. Les Beni-Mtir disent encore fit n HJemmi
« l'œil de la tiguemmi)J. L'expression fait allusion il, la forme du douar,

ronde comme un « œil)), et, de ce fait, elle désigne plus expressément le


« centre)) du douar.
Dans les tribus qui utilisent asun pour désigner le douar, [ifjemmi,
Zemmour, se rapporte au « centre du douar J) où sont parqués les troupeaux.
Il en est encore am St chez les A.-Seghrouchen, qui prononcent le mot
l i(;emmi.
tigemmi est connu des sédentaires, asun ne l'est pas. Dans tout le
groupe de la tachelbit, tigëmmi (2), pl. tigumma, est le nom courant de la
« maison 1), de l'habitation en général. Un pluriel fiyumma désigne un
« village n chez les A.-Sadden. Au Tidikelt, tagemmi (3) se rapporte « il, la

petite cour de la maison réservée aux bestiaux n, - ter/emmi, il, Ghdamès (4),
désigne les « lieux d'aisances n, - gumma, sans doute mis pour tigumma,
pluriel de tigemmi, est connu dans tout le Sud-Algérien dans le sens de
« latrines n.
(1) Mots et choses berbi!l'cs, p. 1, n. l.
(i) Destaing. Voe. Jl'anç.-bcrb., p. 1Î6. - Laoust, COUI'S dc bcrb. mal'oe. (Sous), p. 2. -
Stumme, Handbueh dc.' Schil(lisehcn con Taz<'l'u'alt, donne tigïmç, pl. tiguma, p. 234.
(il) Voinot, Le Tidikelt, in Bull. Soc. Geog., Oran, 19U9.
(4) C. de Motylinski, Ét. SUl' le clial. berb. de R'damès, p. 130.
[231] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 8i

Chez les Kabyles du Djurdjura - chez des Sanhadja, par conséquent-,


tigemnû (1) désigne les « biens, la fortune com;tituée en bétail et surtout en
champs et jardins n. A Ouargla, tagenuni est une «( palmeraie n. Dans l'Aurès,
tazem71t est un «( jardin n. En Touareg-Ahaggar, agama (2), pl. igemâten,
désigne la « campagne n, un «( terrain qui n'est ni ville ni village) ou
« campagne, par opposition aux villages; Sahara, par opposition aux
qsour n.
Il semble que le mot tigemmi éveille l'idée de « terrain n sur lequel le
Sédentaire établit maisons, jardins ou vergers, et le nomade, son douar et ses
bestiaux. Par contre, asun indique la disposition en « rond» des tentes
groupées sur ce terrain. Les deux mots ne sont donc pas synonymes.

***
ige~du. Le mot paraît plutôt familier aux Berabers du Sud: Aït-Kheb-
bach, Aït-Merghad, Aït-Izdeg. Ces derniers entendent par igezdu un grand
douar composé d'au moins une vingtaine de tentes. Mais un douar aussi
important ne se forme chaque année qu'en deux occasions: il l'époque de la
tonte et à l'occasion. des mariages collectifs. En tout autre temps, le douar
ne compte que quelques tentes, de trois à cinq, et s'appelle alors ti,r;emmi.
Les Berabers du Nord ne paraissent pas ignorer le mot. Chez certains,
comme les Zemmour, igezdiu désignerait le cheptel de toute une tribu
rassemblé, en temps de siba, au milieu d'un douar immense. Celui-ci cons-
tituerait une sorte de smala: tazmalt, dont les richesses en troupeaux
seraient appelées d'un terme unique igezdlu.

***
azdug. C'est à proprement parler le « lieu où l'on habite n. Le mot doit
être considéré comme le substantif verbal de zdeg « habiter n, commun à la
généralité des parlers sous une forme parfois à peine modifiée: zzeg (3),
A. Seghrouchen. Pour le transhumant, zdeg c'est essentiellement « camper n.
Les Zemmour emploient l'arabesken dans le sens d'«habiter une maison,
dans une ville n. Quoi qu'il en soit, des dérivés du verbe sont signalés dans
les parlers des sédentaires comme des transhumants: tanezdugt, Zouaoua

(1) Laoust, Mots et choses berbères, p. 1.


(2) De Foucauld, Diet. abrégé, t. l, p. 314.
(3) Destaing, Ét. SUl' le dial. berb. des A.-Seghl'ouchen.
82 E. LAOUST [232]

désigne l'habitation en général; tamezda1]t, chez les Aït-:\forghad, est une


« maison ) ; izdalÎ, qui parait le pluriel de aZdll[; signalé ici, se rapporte aLl
Chenoua, au « hameau habité par des gens d'une même famille ). Il serait
superflu de multiplier les exemples.

L'emplacement et la forme du douar

Parmi les expressions résen-ées à l'emplacement du douar, la plus fré-


quemment releyée, amazir, a déjà été examinée. On se bornera à le rap-
peler. Dans l'expression ismen uzdid, signalée en pays zayan, le premier
terme ismen désigne plus généralement l'emplacement d'un ancien bivac.
On le devine encombré de détritus de toutes sortes au moment de le quitter.
Mais l'herbe pousse drue en cet endroit fumé par les bestiaux. Dans la ré-
partition des pâturages chacun s'efforce d'a\'oir, dans son lot, un ou plu-
sieurs anciens bi vacs. Il semblerai t judicieux de ce qui précède, de rap-
porter le mot à l'arabe .:.,r_' qui éveille l'idée de « gras n.
La forme habituelle et normale du douar est celle d'un rond autour
duquel les tentes s'alignent, la face tournée vers l'intérieur, en laissant
entre elles un passage plus ou moins large. Le centre du douar comme ce
passage on t des noms spéciaux qu'on étudiera pl us loin.
Le nombre de tentes d'un douar varie selon les saisons, l~s régions et
l'état de sécurité du pays. La forme en rond est adoptée dans les régions
où l'on a à craindre les razzias des djicheurs. C'est elle qu'on adopte l'hiver
dans l'azaghar quand on suit le troupeau au pâturage. Au printemps, quand
on se rapproche de l'ighrem, les tentes préfèrent s'aligner sur un ou deux
rangs parallèles, ou s'isoler sur les terrains de cultures.
Ainsi, selon les nécessi tés de la vie du transhuman t, le douar se frac-
tionne, se disloque ou se regroupe, ou même rallie d'autres douars. Chez les
Aït-Izdeg, les douars réduits d'ordinaire au nombre de quelques tentes se
regroupent au moment de la tonte et des mariages. En période de siba, les
cercles s'élargissent, la crainte d'une guerre rapproche les tentes dispersées
et menacées.
Dans le pays actuel de la dissidence, les douars, par contre, sont ré-
duits à l'extrême. La menace des avions cQntraint leurs habitants à une vie
fort précaire. Ils camouflent les tentes en les recouvrant de broussailles ou
en les dressan t dans de véri tables maq uis. Quand les bombardements aériens
L'HABI TATION CHEZ LES TRANS IIDMAN TS DU MAROC
CENTR AL 83
[233]
sent il la
devien nent trop fréque nts, ils les démon tent le jour, les rebàtis
roches.
faveur de la nuit, ou se réfugi ent dans des grotte s ou des abris sous
aujour d'hui
Ils ont dû renonc er au regrou pemen t des grands douars de siba,
e sùr.
trop vulnér ables, mais où, hier eQcore, ils trouva ient un abri presqu
sans
Comm e on le suppos e, les tentes ne se presse nt pas dans le douar
n'occu pent
obéir à des règles imposé es par une sorte d'urba nisme. Elles
trouve , en effet, de
pas nécess airerne nt toujou rs la même place. Il s'en
bonnes et de mauva ises qu'on occupe tour il tour.
est. Il
Le douar est orienté selon une directi on sensib lement Est-Ou
La partie
est toujou rs ins tallé sur une décli vité Plus ou moins accent uée.
diamé tra-
en contre bas, appelé e bulma n, est orien tée vers l'Est. Le côté
anajel la,
lemen t opposé porte le nom de ITff wafell a, Zemm our, ou
eur», par
Beni-M tir, amaig al, A.-Ay yach, littéra lemen t « le bord supéri
anadd a,
Opposition au 'précéd ent eneore appelé rr~f wadda , Zemm our;
Nord et au
Deni-M tir. Les points corres pondan t approx imativ ement au
Sud sont les « comes l) du douar ; iss, pl. assiun. Toutef ois, cette
termi-
seize tentes.
nologie n'est admise que si le douar compt e un minim um de
Elle est
De ces expres sions on retiend ra plus particu lièrem ent bulllldn.
Elle désign e
arabe ct signifie « endroi t qui procur e la paix et la fortune ».
d'un ravin.
le bas d'un douar install é sur le versan t d'un coteau ou le flanc
les qui
C'est, l'hiver , l'endro it le moins recher ché à cause des eaux pluvia
y charri ent des détritu s et du fumier . Son nom a, dans ce
cas, la valeur
entend e
d'Une antiph rase euphém istique . La façon de pronon cer l fait qu'on
figure dans
parfois bugma n ou bugmd n. Sous ces différe ntes formes, le mot
e
la topony mie du Maroc Centra l. Boulm ane est le nom d'un poste à l'entré
d'Azro u.
du défilé de Recifa . Bougm ane en est un autre à 20 kilomè tres
tribus, le
l1ulma n n'a pas toujou rs ce sens. C'est encore , -dans nombr e de
y passe.
nOm donné au nouvea u bivac au cours de la premiè re nuit qu'on
selon
L'endr oit que l'on choisit pour l'établ isseme nt d'un bivac varie
de la pluie, ou le
les saisons. L'hive r, c'est un terrain très en pente à cause
fond d'un vallon abrité des vents do~inants qui sont dans l'azagh
ar ceux
péu près en
d'Oues t. Dans les région s du Haut-A tlas, où le vent souffle à
, les Aït-
tout temps, d'une façon violen te et contin ue, les Ait-Ha diddou
Leurs
Mergh ad abriten t leurs tentes au bas et au conflu ent de deux ravins.
tentes sont
douars a1î'ectent alors la forme d'une demi-l une. Souve nt, les
compl è-
si bien dissim ulées à l'abri de grande s roches qu'elle s échapp ent
84 E. LAOUST [234]

temen t il, la vue. L'été, on recherche de préférence une pen te douce ou un


lieu élevé battu par la brise, si possible à proximité d'une source, d'une
prairie, almll, comme il s'en trouve près des bords d'une rivière ou dans
les bas-fonds asséchés d'aguelmam, où verdit toujours une herbe fine et
drue. Les points d'eau nécessaires il, l'alimentation du bétail sont soigneu-
sement repérés. On s'installe volontiers dans leur voisinage, mais non dans
leurs abords immédiats. Il ne semble pas que le fait d'avoir à sa disposition
une eau abondante joue un rôle prédominant dans le choix d'un bivac. Les
troupeaux se déplacent facilement. Les femmes ne craignent pas de faire
un très long trajet pour assurer leur approvisionnement quotidien.
On s'éloigne des cimetières généralement établis sur une petite émi-
nence que couronne la tombe d'un saint. On a peur des morts. Par respect
pour eux, on prétend que les abords du douar doivent étre en parfait état
de propreté, et les gens astreints à des règles de conduite 'irréprochable :
toutes exigences incompatibles avec la vic du pasteur et la promiscuité de
la tente. Le lieu est si isolé qu'on y peut en tout temps se débarrasser de
ses bagages encombrants: métier il tisser, moulins, coffres, muselières, etc.
Les labours tînis, on y jette charrues, jougs et bâts, qu'on retrouvera il, la
saison prochaine. On est parfois si éloigné des cimetières, qu'au cours de
funérailles, le cortège parcourt des distances considérables et qu'on doit
transporter le cadavre il, dos de mulet.
On recherche l'ancien bivac occupé par un marabout ou un chérif. Il
arrive même qu'en souvenir de son passage on dresse un tas de pierres,
a!ier!s..ül' umrabccj. Ce sera le lieu tout indiqué où les femmes iront faire
leurs dévotions. On compte peu de douars sans tas de pierres, dédiés aux
saints du pays: asenkül' n /i.~alpûn (B.-Mtir). Les transhumants invoquent
surtout le3 cherfa d'Ouezzan, Moulay Driss et Moulay Abd el-Qader el-
Djilani, le grand saint de l'Islam. Le campement de charbonniers berbères,
établi dans la forêt d'Azrou au lieu dit tajl'aut n budman, est placé sous
l'invocation de Moulay Driss. On voit, au milieu d'un rang de pierres
alignées en fer à cheval, un buisson d'aubépine, admam, aux branches
garnies d'une plante parasite qui semble être du gui, Derrière se dresse
un mât d'une dizaine de mètres au haut duquel flotte une loque: c'est le
« pavillon de Moulay Driss », tasen[Jalt n Mulay Dl'iss.
PL. XVI

Douar des AH-Arfa du Guigou (khalifat Lahssen ou Bejja; sur piste allant à l'Adarouch).

Le ml;me dOllar: au milieu la tente-mosquée.


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[235] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 85

Le centre du douar et ses accès

Le centre du douar porte en arabe le nom de mraf1. Le berbère ignore


le mot, mais utilise les suivants: ammas n ffjemmi, B.-Mtir, Iguerr.ouan,
litt. : « le milieu du douar», - atemmas, et aremmas usün, Izayan, même
sens, - ammas n umazir, Aït-Karkaït, - tit en tgemmî, Iguerrouan, litt. :
« l'œil du douar». L'expression, chez les A.-Sadden, se rapporte à la cour
intérieure de la maison où l'on parque les animaux, - taddal't usün, Zem-
mour, A.-Seghrouchen, Aït- Waraïn. L'expression mérite une explication.
En effet, taddart est le nom habituel de la « maison» ou de la « cham-
bre » et même celui du « village l) en Kabylie. Ce n'est pas la première fois
qu'on signale le rapport existant entre la terminologie appliquée à l'habi-
tation du sédentaire et du transhumant. On rappellera amazir « bivac » et
« gourbi» ; tigemmi « douar» et « maison. »
Par ailleurs, on a vu que certains bilingues traduisent amazir et taggurt
par dar - qui est le nom arabe de la « maison» -, auquel il convient de
rapporter taddart _de préférence à la racine berbère edder « vivre», ainsi
qu'on l'a proposée.
En faveur de l'hypothèse, on notera que nombre de nomades de langue
arabe connaissent dar dans le sens de « bivac lI. Dans la région de Tlemcen,
ecjcjâr elidida désigne le « nouveau bivac ». Les Larbâ du département
d'Alger appellent eddar le « centre du douar».
L'arabe classique se servait indifféremment de dâl'u n et de baita n pour
désigner la « maison». Mais, dès une époque fort ancienne, le syriaque,
l'araméen en général, l'hébreu n'offraient dans le même sens que baita (1).
Au Maghreb, dar semble prévaloir pour exprimer la notion de « maison», et
bait, ceIre de (1 tente» et de « chambre ». Mais l'Arabe de la période anté-
islamique employait déjà dar avec le sens de (1 bivac». L'importation du
mot en Afrique serait le fait des tribus bédouines. Les Zénètes l'auraient
adopté et transmis à leur tour aux populations transhumantes. Il est remar-
quable, en effet, que le mot persiste dans la zone arabo-zénète de l'Algérie,
et dans les tribus zénètes (A.-VVaraïn, A.-Seghrouchen) du Maroc Central.
Les troupeaux ont accès au centre du douar par des passages qu'on
ménage entre les tentes et qu'on peut facilement boucher la nuit au moyen

(1) Cf. Michel Feghali, Notes SUl' la maison libanaise, in Mélallges R. Basset.
86 E. LAOUST [236]

de buissons d'épines. On les appelle a.zilal, B.-Mtir, B.-Mguild, Ichqern,


etc. ; auglâl, Zernmour. Le terme {sari, pl. isgan, de même sens, signalé
chez les B.-Iznacen (1) est exceptionnol ot correspond à tmasefJt, qui désigne
un « passage dans une haie» chez les B.-Touzin.
Le mot a~"lal, dont l'étymologie reste à déterminer, semble inconnu
des dialectes du groupe tacheltlit. On le relève dans le vocabulaire de quel-
ques populations berMres du Nord: celles du village de Toulal près de
Meknès, et des Aït-Sadden de la grande banlieue de Fès.
Les gens de Toulal appellent a~ilal le p~lssage ménagé dans le mur de
clôture de leur habitation, composée de petites masures couvertes d'un toit
de chaume. Les Aït-Sadden réservent le morne nom au passage qui conduit
à la cour centrale de leur maison, tit n tyemmi, où ils parquent également
leurs troupeaux.
Le mot est sans doute zénète. Dans la f(~gion de Tlemcen, ce morne
passage s'appelle indifféremment eifaîza ou zalal, ce dernier est trop proche
voisin de a:àlal pour qu'on puisse douter de la communauté de leur origine.
Toute tente se trouve normalement placée entre deux a~ilal. Mais elle
n'en possède qu'un: celui de droite, le seul qu'elle puisse utiliser pour ses
troupeaux (2). Si par hasard des brebis viennent ~t franchir l'azilal du voisin,
leur propriétaire se doit de les en chasser et de les ramener vers leur passage
habituel.
Ce n'est pas uniquement pour éviter l'encombrement qui anime le soir
les abords du douar à la rentrée des troupeaux que les gens s'astreignent il
l'observation d'un pareil usage. Comme le seuil de la demeure du citadin,
l'azibl du douar possède ses bons génies, protecteurs de la tente et de ses
richesses. C'est pour se les concilier qu'à l'occasion de tout cbangement
de bi vac, on y répand de la farine dont la couleur blanche est de bon
augure.

La tente-mosquée

On n'en compte pas nécessairement une par douar, mais chaque igs
possède au moins la sienne. On la nomme Uamas ou timezgida (3), ce

(1) Renisio, 01', rit.


(2) « 1", i.r! i."s'kem, issu!eg ulli·nnes seg ({~ilal-(!J1nes, chacun fait entrer et sortir ses brebis
par son azilal ll, Zayan.
(3) Cf. Laonst, Le Taleu et la Mo.oqude en pays uerbère. - Capitaine Guennoun, La Mon-
tagne beruerc, p. 41.
L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC
CENTR AL 87
[237]
ne de
dernie r mot étant la berber isation vraisem blable ment fort ancien
.J..~. En tout point pareill e à une tente ordina ire,
elle prend place dans le
Elle n'est
cercle du douar, ou en occupe le centre , ou est bâtie en dehors.
école,
pas unique men t un lien de prières . Elle est, tout à la fois, une petite
à Sidna
un refuge pour les passag ers, la demeu re du taleb. Elle est dédiée
u1Jam, le
Jebl'il, l'Arch ange Gabrie l: c'est lui, le « Maître de la tente n, bab
des culti-
patron des transh umant s comme Sidi Bel Abbès est le patron
vateur s.
n
Si pauvre qu'elle paraisse, elle possède des biens, un trésor, lmal
dont le
tmezgi da, que gère un moqad dem. Elle a ses troupe aux, ses terres,
taleb, à la
produi t perme t de pourvo ir à son entreti en, à la rétribu tion du
jadis au
pratiq ue d'œuv res de solida rité: c'est sur ses fonds qu'on rachet ait
et s'arma it
guerri er le cheval qu'il avait perdu au comba t; qu'on s'équip ait
e, et
pour la guerre ; prélev ait le monta nt de la diya en cas de meurtr
pour ses
qu'auj ourd'h ui encore on fait des avances à l'homm e inquié té
maladi e a
dettes, au cultiva teur qui manqu e de semences, au pasteu r dont la
proscr it
décimé le troup~au; au malheu reux qu'une infortu ne a touché. Le
pauvre , à
est encore assuré de trouve r, avec un refuge, sa subsistance, et le
sa mort, un linceu l et des funérailles décentes.
ort
A tour de rôle, chaque famille du douar prend à sa charge le transp
certain es
de la tente-m osquée au mome nt des change ments de bivac. Mais
plusie urs
mosquées possèd ent même leurs animau x de bât, parfois un ou
chame aux affectés à leur service.
prati-
De ce que le transh umant soit appare mmen t un Musul mam peu
e aux
quant Bt même quelqu e peu mépris ant à l'égard de son taleb, « l'homm
ne révère
bouqu ins n, bu1ektüb, comme il le nomme, il ne s'ensu it pas qu'il
contra ire:
pas sa mosquée et n'en prenne pas le plus grand soin. Tout au
spiritu el.
il la considère comme le « pieu du douar 1), son soutien moral et
et à ce
Elle l'avert it de tout dange r; elle écarte du douar tous les maux,
titre il la révère autant qu'il la craint.

Le chang ement de bivac

le
Tout déplac ement de douar se dit t'l'ildl ou agejji. On connaî t mieux
te à un
premie r, empru nté à l'arabe .. Le second est berbèr e: il se rappor
88 E. LAOQST [238]

verbe gag «( déménager n, connu aussi bicn des sédentaires que des nomades,
tan tôt sous la forme ga{j(; ou ggafj.
C'est en effet le même mot qu'utilisent le Kabyle du Djurdjura quand
il change simplement de maison, le Touareg qui parcourt son désert, il la
rccherche de pâturages, et le transhumant marocain qui franchit les monts
avec bagages ct troupeaux pour installer un bivac nouveau.
rJar/ cst en usage dans tout le Maroc Central : A. Seghrouchen,
Alt-vVaraln, AIt-Youssi, Beni-Mtir, Beni-Mguild, Zayan, etc. Il figure
aussi dans le vocabulaire des parlers rifains, des Beni-Iznacen, Beni-Snous,
du Chcnoua, de l'Aurès, du Mzab, etc. Le Touareg cependant donne à
ga?Hj (1) le sens de « charger n. Il utilise une forme gelet (2) pour traduire
l'idée de « déménager, de changer de campement en transportant avec soi
son mobilier. n Le mot s'apparente à gel «( partir», également connu au
Maroc, des Alt-Khebbach et des gens du Dads.
A s'en tenir au sens du mot touareg, le terme a.r;e{Ji des transhumants
signifierait plutôt « chargement») que (( décampement n. Mais, en fait,
« décamper n c'est essentiellement (( charger n pour « partir n. Et, pratique-
ment, age{Ji désigne tout aussi bien le convoi chargé prêt à partir, c'est-à-
dire « l'ensemble des bêtes, gens et choses changeant de bivac (3) n.
Quand il ne s'agit plus d'un simple déplacement de bivac, mais d'un
mouvement de grande amplitude qui amène, par exemple, des populations
de la Haute-Moulouya jusqu'aux plateaux d'EI-Hadjeb ou d'Agourai, on
conçoit que Je mot age!;i ne convient plus. On se sert de aneiius (4) ou
de ijluin ou iriëlluin.
Ce dernier mot est nouveau, mais il s'apparente à une racine déjà
signalée, il elil; «( monter n, Sous; «( disparaître, descendre derrière une crète n
Zemmour; (( tourner autour de ... , chercher )), Touareg. Ainsi iriluin - qui
est un pluriel - marque le fait cie gravir des monts, de passer d'un versant
il, l'autre, de rechercher des pâturages, autrement dit de « transhumer »).
Le long dèplacement qui conduit le transhumant loin de son lieu
d'origine et que traduit si bien iriluin implique nécessairement un mouve-
ment inverse de retour. On le désigne d'lm autre mot, également sous une

(1) De Foucauld, Dict. abr., t. II., p. 28j.


(2) Id., p. 299.
13) Laubignac, A't. SUl' le dial. berb. des Zaîan, p. 546.
(,1) De l'arabe ,?. « chercher des pâturage;; )).
(
- - ' - ' - ' ....------.---._~ ..... ~- ... ·~r' .......··,

[239] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 89

forme de pluriel: iberrîmem, d'un verbe bel'rem « se tourner, retourner,


regarder en arrière n. Mais celui-ci est arabe.

***
Il va désormais être possible de suivre le transhumant au cours des
déplacements multiples que lui imposent les lois saisonnières.
Il doit fuir la neige et s'abriter dLi froid de l'hiver; se rapprocher de ses
terres au printemps, les fumer et les ensemencer de maïs; les irriguer
l'été, moissonner, dépiquer et ensiler ses récoltes d'orge et de blé;
procéder aux emblavures d'automne; assurer en tous temps des pùturages
aux troupeaux, l'hiver dans l'azaghar, l'été dans Lt haute montagne.
Il se déplace aussi pour des raisons moins impérieuses: sc f<lpprocher
des points d'eau; se dérober aux djicheurs; abandonner un bivac envahi
par les puces, la boue et le fumier; rechercher la brise aux jours brùlants
de l'été; plus rarement encore se rapprocher des lieux de fêtes données il,
l'occasion de ma.ri;lges et de l'ouverture des pàturages.
Pour mener il bonne fin tant de déplacements successifs, il faut au
transhumant le concours de tous les bras de la famille et même celui de ses
voisins, de mercenaires ou d'associés s'il est riche. Il doit nécessairement
utiliser, en plus de la grande tente, les services d'une ou de plusieurs
autres plus petites.
On voudrait connaître comment il effectue ses changements de bivac et
dirige les mouvements périodiques de plus grande amplitude qui le mènent
parfois si loin de son point d'attache. On envisagera d'ttbord le cas le plus
fréquent et aussi le plus caractéristique de sa vie de pasteur: le déplace-
ment il, faible distance, nécessité par la recherche de pàturages frais.
Dès que l'on constate l'appauvrissement du termin de pacage, ou l'assé-
chement des points d'eau, ou qu'on estime les conditions météorologiques
préjudiciables aux troupeaux, les propriétaires discutent de l'opportunité
d'un départ (1). Ils désignent certains d'entre eux iL l'effet de rechercher
d'autres pùturages et de déterminer l'emplacement d'un nouveau bivac. On
nomme ces hommes imsiran, de sara « chercher n (Zayan); inaramen, de

(1) Par ses paroles comme celles-ci: aWl'iw a yait tgemmi anemdasar aneddu swansa wai-
flan" « Venez, gens du douar, que nous nous entendions pour aller à tel endroit! ))
90 E. LAüUST (240}

arem (( goùter. essayer)) (B.-Mtir); irya$en, de riye$ (1) (( arranger, mettre


en place)) (Iguerrouan).
Si leur mission doit se prolonger pendant quelques jours, on lui donne le
nom de asensu (2), qui est le substantif verbal de sens ( faire passer la nuit)).
Bêtes et gens couchent alors à la belle étoile, le troupeau sous la garde des
chiens et des bergers armés.
Cette recherche n'est pas sans présenter nombre de difficultés. Mais la
gr:ande expérience de ces hommes, leur connaissance padai te du pays, leur
permet de trouver aux différents étages de la montagne le pâturage de choix
que réclament les troupeaux, aux diverses saisons.
Ce n'est qu'après s'être assurés de la qualité de l'berbage nouveau
qu'ils avisent un emplacement pour l'établissement du douar. Ils fixent
immédiatement les places que les tentes devront y occuper. Ils marquent
d'une grosse pierre, isellt:, le lieu dit bulman. Ce point détermine tous les
autres. Chaque tente l'occupe il, tour de rôle, le douar pivote autour en se
déplaçant vers la droite.
Un émissaire regagne alors le bivac; il informe les gens du résultat
cles recherches par des paroles de ce genre: (( sambA-id i.?il, aze/dm anega{; :
je l'ai cherché, il est bon, demain nous décamperons! )) On avertit les tentes
à se tenir prêtes en disant: (( i!l'l'i(u'l, asekka ,5baft:Jik! /w yun yamz ajullus
ennes, han sa ittiaben! Départ demain matin, de bonne heure! Que chacun
attrape ses poules et que personne ne manque! ))
Les femmes moulent une abondante provision de farine; et, pour plus
dc sùreté, elles prennent soin d'attacher les poules rentrées le soir se nicber.
Le maître de la tente qui ne possède pas de bêtes de bât se met il, en cher-
cher, car on l'a prévenu que le nouveau campement est loin de l'ancien.
Le matin du départ - ass uge{;i - le douar présente l'animation des
grands jours. Les femmes abattent les tentes, les plient et les chargent sur
les animaux que les hommes ont amenés. Elles placent un à un dans les
chouaris les différents objets du mobilier, les tapis, les sacs de provision, à
l'exception des ustensiles trop fragiles qu'elles porteront à la main ou sur la
tête avec les poules attachées. A mesure que chaque tente est prête, bêtes
et gens partent sans ordre et sans autrement tarder. Le convoi s'échelonne

(1) De ces trois mots. al'cm seul est berbère.


(2) En Touareg: asensu (1 lieu de couchée (en voyage); lieu où l'on passe la nuit en voyage))
(de Foucauld, Diet. abrége, t. II, p. 285).
, CENTH AL 91
[241] L HABITA TION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC

[LVeC l'auror e
dans la monta gne et refait le chemi n que les troupe aux partis
sous la garde des berger s et des cavalie rs ont déjà parcou ru.
et le
Tous·l es jours de la semain e, sauf le premie r vendre di du mois
de bivac.
jour de la fête dit ass bumezle/J, paraiss ent favoris erle change ment
pour trois
Mais la mise en route se trouve rait mome ntaném ent suspen due
une femme
jours si une jumen t venait malen contre useme nt à mettre bas ou
à accouc her.
parfois
L'arriv ée au hivac ne se fait pas sans heurts ni bouscu lades, ni
ements dési-
sans récrim ination s, sur l'endro it choisi. Mais, par les emplac
tente au plus'
gnés à l'avanc e, chacun sait où il doit s'établ ir et remon ter sa
vite.
le nom
La premiè re nuit que l'on passe dans tout bivac nouvea u porte
confor ment
de ic) usifûl. De l'obser vance d'un ensem ble cie rites auxque ls se
en entier,
au cours de cette nuit chaque famille et le petit groupe social
On les
dépend tout le bonhe ur que l'on attend du nouvea u campe ment.
étudie ra plus loin.
y S'il s'agit d'un déplac ement il, longue portée , comme celui
qui doit
les usages
mener J'hiver les transh umant s de leur habita t à l'azagh ar,
aux: la
diffère nt quelqu e peu. Il faüt alors tenir compt e de facteur s nouve
le choix de
durée de l'absen ce, quatre à cinq mois; la longue ur du trajet
e encore
l'itinér aire aujour d'hui pour ainsi dire immua ble, mais qui naguèr
une tribu
variait selon l'état de sécuri té de pays; le fait, en6n, qu'auc
d'hive r
transh umant e, à quelqu es rares except ions près, ne prend ses bivacs
dans son propre territo ire.
carac-
L'occu pation d'un territo ire étrang er constit ue, en effet, une des
Aït- Waraï n
téristiq ues de la transh umane e du Moyen -Atlas . Ainsi les
hen du
hivern ent chez les Aït-Sa dden et les Hayaï na; les Aït-Se ghrouc
du Guigou ,
Tichou kt, chez les Aït-Yo usi du cercle de Sefrou ; les Aït-Yo usi
de la Mou-
chez les Aït-Se ghrouc hen à Dalet el-Hac hlaf; les Aït-Ay yach
ns, chez les
louya, chez les Beni-M guild; les Beni-M guild, selon les fractio
Bel1i-M tir, les Aït-Sg ougou , les Zayan , les Guerro uan.
st,
Le mouve ment généra l de la poussé e s'eJIec tue en directi on Sud-E
manœu vre
Nord- West, norma lemen t aux plis monta gneux, et rappel le la
~
le départ de
des pions sur un damier . Chaqu e territo ire devenu vacant par
venus de
ses douars est imméd iateme nt occupé par de nouvea ux douars
l'arrièr e.
92 E. LA OUST [242J

A la veille du départ pour la transhumance d'hi ver, les grandes tentes


sont établies sur leurs terrains de cultures, près de leur ksar, où elles
viennent de faire un long séjour. Les hommes achèvent à la hàte les labours
d'automne, tandis que par petites étapes les ù-azzaben se sont rapprochés
des grandes tentes ramenant du jbel les moutons ayant brouté l'hacjban,
qui est l'herbe fine et recherchée de la montagne. On est dans la première
partie de novembre. Les préparatifs occupent grands et petits et demandent,
chez les Beni-Mguild de la Moulouya, au moins trois jours. On consacre le
premier au cllargement du gros mobilier, amawa, qui comprend les sacs,
tigrar, avec les provisions de grains pour plusieurs mois; les enclos des
parcs il, moutons, istl'an, - les ustensiles d'alfa, aoggl'i, - le moulin, azri,
- et les pierres de sol destinées il, l'alimentation des troupeaux. On se repose
le deuxième jour. On achève le déménagement le troisième: on abat et plie
les tentes qu'on charge avec les tapis et les nattes, ifwla.~en, sur le dos d'un
bœuf porteur, qu'on désigne de ce fait azgu buubâm. On utilise tous les
animaux de b(tt disponibles: (wes, mulets, chevaux, ime/5.{al'I', et plus rare-
ment des chameaux. La grande tente dos chefs zayan, Amaroq et Hassan,
de dimensions exceptionnelles, est transportée par un chameau.
Lo 15 novembre, le 20 au plus tard, on se met en route. Si l'on n'a
pu achever les emblavures, les parents et les serviteurs, asekkan, à qui l'on
confie la garde de la maison, s'en chargeront. Le pays est sùr : les convois
groupés par douars s'en vont sans traîner en sui van t le pas rapide des
mulets. Les hommes conduisent les bêtes chargées des bagages, agglL'a, pl.
iggwa{en, les femmes poussent les bœufs, les bergers, les moutons. Mais
ceux-ci, plus lents, arriveront quand les grandes tentes seront montées, ~t
moins qu'on ait cru bon, dans la crainte d'être bloqués par la neige, de les
faire partir on avant.
On s'arrête la nuit iL des relais connus, mais on ne monte pas les tentes.
On allume de petits feux; bêtes et gens couchent sur placo, ~t côté des
bagages déposés ft terre. Le lendemain, il, le première heure, on se remet
en route, iL moins qu'une pluie malencontreuse immobilise le convoi et
l'oblige à un repos forcé. \..
Quand la montagne ttait moins sùre, que les chemins risquaient d'être
coupés, on recherchait la protection, amur, de puissants voisins par des
alliances ou des trêves; au besoin on forçait les passages, les armes iL la
main. C'était toute la tribu regroupée qui se déplaçait et se « faisait
CENTR AL 93
[243] L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC

. En tête,
berger )) sous le comm andem ent d'un caïd ou d'un chef de guerre
des convois
venait un groupe de cavaliers, suivi du gros des troupe aux, puis
d'autre s
et des bagages, rra~lt'l, protég és à l'arrièr e-gard e, aberduq, par
cavalie rs égalem ent équipé s et armés.
de
Ainsi on franch it d'une seule traite la distanc e qui sépare le ksar
AH-Ar Ca,
l'azagh ar, en une ou plusie urs étapes , non coupées de repos. Les
ouch,
venus de la région de Timha dit, campe nt une premiè re fois à EI-Her
Les Aït-
puis. à Ifeqfaquen, à Dou-Im iwas, et en6n il la forêt de JÙba.
t par
Ougad ir - égalem ent de la conféd ération des Beni-M guild - passen
ire des
Dékrit , Aïn-L euh, d'où ils gagnen t le plateau de Telt en territo
se dis-
Aït-Sg ougou . Parven us dans leur terrain de parcou rs, les douars
et là des
persen t. Ils se déplac eront désormais plus lentem ent; ils feront çà
et non le
séjours plus prolon gés selon les nécessités de la vie pastor ale
transh u-
capric e de nomades rêveurs. Ils atteind ront le point extrêm e de la
mouve -
mance en 6n janvie r. A partir de cette époque, ils esquis seront leur
ment de repli vers leurs kasbas, qu'ils atteind ront en mi-avr il.
con-
Les itinéra ires parcou rus sont aujour d'hui parfait ement relevés et
aissent
trôlés par les officiers du Servic e des Rensei gneme nts, qui se reconn
contin uels
à merve ille devant le damier , sans cesse mouva nt de douars en
condit ions
déplac ements . Mais, hier encore, ils pouvai ent varier selon les
celle
politiq ues du mome nt. Des tribus puissa ntes et guerriè res, comme
le passage
des Zayan de Moha ou IIamm ou, disput aient aux Beni-M guild
à travers leur territo ire et les oblige aient à de longs détour
s.
nte
L'arriv ée des transh umant s dans le territo ire de la tribu occupa
sont pas
s'effectue sans grande s difficultés appare ntes. Les troupe aux ne
des occu-
même conten us en certain es limites . Ils se mêlent parfois il ceux
atteint des
pants. Il est arrivé que, l'audac e drs berger s aidant , ils aient
ient dé-
région s autrefo is interdi tes. Certai ns Beni-M guild, qui ne pouva
passer Ifran, s'appro chent aujour d'hui d'EI-H adjeb.
n,
L'usag e veut que les chefs de la tribu étrang ère sacritî ent un mouto
troupe au
et remett ent, avec de menus cadeaux, une brebis par qatcLê. -
du sol.
de 50 têtes, - au protît du caïd et de la djemàa des propri étaires
- mais de
Ce ne sont pas là des redevances réelles, - on n'en doit pas,
courto isie
simple s -présents dont s'accom pagnen t toujou rs les démar ches de
en pays berbèr e. FJ: tribu
Les bons rappor ts de voisinage entre la tribu étrang ère et la
94 E. LAOUST [244]

occupante ne peuvent se concevOlr sIon ne les suppose établis a l'origine


sur des alliances du genre tata, qui interdisaient le vol et l'adultère Quand
elles se relâchaient, il arrivait que les occupants se dressaient contre les
arrivants. C'est les armes il la main que se faisait l'occupation qui risquait,
dans ce cas, de rester définitive.
L'emploi du bœuf porteur en pays transhumant mériterait plus qu'une
simple mention. Les Touaregs du Sud utilisent aussi les services du même
animal. Ils le nomment eSll, sans cloute de asi « porter n. Les Berabers
emploient encore des animaux de bât, ânes, mulets et chevaux, qu'ils
nomment imektarr, terme qu'on ramènera il une forme eIder, tombée en
désuétude, sauf dans le dialecte de Siwa, où elle signifie également « porter)).
Ainsi la linguistique corrobore un fait historique, il savoir que ces divers
animaux ont d'abord été utilisés comme « porteurs n. On peut croire que
le Berbère se servait du bccuf comme animal de bât, longtemps avant l'in-
troduction du chameau. L'arrivée de cet animal devait modifier le genre do
vie du nomade et contribuer il la grande fortune des Zénètes. Mais son
domaine est dans la steppe et les pâturages présallariens, et non dans la
montagne berbère âpre et neigeuse.
Quoi qu'il en soit, le convoi du transhumant n'ofhe pas le pittoresque
de celui du grand nomade d'Algérie qui l'utilise. Fromentin a pu en noter
l'allure en des termes exacts et colorés. On a personnellement été si souvent
le témoin du spectacle pour qu'on puisse dire que rien n'a changé depuis.
Dans le Moyen-Atlas, le tableau est tout autre.
Dans la région d'Oulmès, les plateaux de Ment, du TeIt, dans la plaine
de Messouar, points de concentration de douars riches et nombreux, règne
l'hiver une animation qui contraste étrangement avec le vide des régions
élevées. C'est là qu'il faut
,
aller si l'on veut être témoin de scènes d'un autre
âge et de l'agitation d'un peuple de pasteurs, dont seul un Maurice Le Glay
a su décrire HllllO étrange (1).

L'azaghar

La transhumance d'hiver ramène chaque année le Berbère dans l'aza-


ghar, région favorisée par excellence et ardemment convoitée. Les moutons

(1) Le Glay (M.), Les Pasteurs.


CENTR AL 95
[245) L'HABI TATION CHEZ LES TRANS ffU:\lAN TS DU MAROC

y sont assurés de trouye r avec de bons pacages un refuge contre les intem-
jamais une
péries. Si la neige y tombe parfois, elle ne dure pas: elle n'est
gêne. Mais que signifie au juste ce mot?
ne de
Pour les géogra phes, l'azagh ar est un platea u d'altit ude moyen
Nord, du
1.200 mètres , encadr é par les plaines du Saïs et des Beni-M tir au
la cornic he
Tadla au Sud-E st, par le sillon de l'Oum -er-Rb ia à l'Est et par
la plus
des Zayan . Du belvéd ère d'lto, la vue l'embr asse dans sa partie
es -
mouve mentée . Son relief s'anim e d'un nombr e infini de pustul es énorm
t, séparées
cratère s de volcans éteints - verdoy antes de la base au somme
réseau, au
par d'étroi ts vallons qui font comme les mailles d'un immen se
vallons , de
travers desquelles s'infiltr(jnt les troupe aux. Il n'est aucun de ces
pourvu lui
Ces somme ts, qui ne porte un ou plusieu rs noms. Le Touare g a
de cette
aussi d'un état civil toutes les aspérit és du Sahara . Le relevé
révéle rait
onoma stique fourni rait à coup sûr des renseig nemen ts précieux. Il
Azrou
tout au moins le passage en ces lieux de tribus aux parlers divers.
signifi e
- pour ne citer qu'un exemp le -, nom du petit village bien connu,
guild, les
{( rocher)J. Mais, avec ce sens, le mot est inconn u des Beni-M
nage, ce
occupa nts actuels gui utilise nt aneqsmir. A défaut d'autre témoig
de la puis-
simple petit fait de linguis tique dénote rait l'origin e étrang ère
sante tribu.
Dans le langag e des Berbèr es, aza(;ar n'a pas d'autre valeur qu'une
tr'â. Lcs
simple expres sion géogra phique comme adrar, assif, asaka,
par-
Chleuh s de l'Anti- Atlas s'en serven t pour désign er la plaine de Tiznit,
te d'un
semée de palmie rs, ou la vallée du Sous, bordée d'olivi ers et couver
n'est autre
maqui s d'argan iers. Pour les Berbères du Haut-A tlas, azaga r
de' leur
que le Haouz de Marrak ech, la plaine ensoleillée qu'ils découv rent
le nom de
monta gne. Par Léon l'Afric ain, on sait que la région connue sous
la façon
Gharb - qui est la vallée du Sebou - se nomm ait zaghar , qui est
figure
arabe de pronon cer le mot. Même dans le Moyen -Atlas l'expression
étendu e
comme premie r élémen t du composé Azaga rfal, qui désigne la zone
fractio n
de plaines sur la rive droite de l'Oued el-Abid, où les Aït-Ab di -
import ante des Aït-Ch okhma n - mènen t estiver leurs troupe aux.
divers
L'expr ession paraît actuel lemen t absent e du vocabu laire des
(1) avec le
groupe s dialect aux. Le Touar eg offre toutefois une forme agahc r

(1) De Foucaul d, Dèct. abré[)é, t. Il, p. 495.


9{) E. LA OUST [246]

sens de « vallée)), qn i paunait bien avoir un rapport étroi t avec Clza,rjar.


Le ft correspond normalement il un ,;. La forme SUppos(~e a.rjazel' existe au
surplus dans l'Aïr. Les Aouelemmiden la prononcent arja.ser. C'est évidem-
ment le môme mot que aza,rjar qu'explique la métatbèse de ,J ct de .rj.
Ainsi le mot appartiendrait au groupe Sanhadja-Masmouda, les pre-
miers occupants du Maroc. Ce serait une expression de montagnard, de
transhumant; elle désignerait L1ne vallée, une région entrecoupée de monts
plutôt qu'une plaine, car le Berbère connait d'autres mots pour la désigner.
Mais la racine Z(;R reste ~nigmatique.
L'azaglmr est occupé d'une manière permanente. A peine les transllU-
mants ont-ils ébauché leur mouvement de repli que des tribus bordières du
Moyen-Atlas s'apprêtent il prendre leur place il côté des véritab1cs occu-
pants.

La double transhumance (1)

Le mouvement de repli esquissé on janvier ramène le transhumant dans


son habitat normal vers le 15 avril. Il a retrouvé son ighrcm. Ses champs
d'orge et de blé ont parfaitement levé. L'eau court abondante et claire düns
son ruisseau où poussent les hauts peupliers. Les hauts sommets sont encore
étincelants de neige, mais pour quelques jours seulement. Les gens laissés
au ksar, engourdis par hl paresse ct l'inaction de l'hiver, semblent se réveil-
ler. On les verra moins souvent muets et accroupis au soleil le long des
murs rouges du ksar. D'autres préoccupations vont maintenant absorber le
temps du transhumant. Aux soins du troupeau qui trouvera une vainc
pùture aux abords des champs, viennent s'ajouter les soucis de travaux
qu'exigent les cultures de printomps, celle de maïs au premier chef.
Pour peu de temps cependant. L'épanouissement des p~lturages de mon-
tagne exerce bientôt sur lui leur attirance habituelle. Dès juin, après avoir
confié au sol ùes espoirs nouveaux, il se remet en route avec les troupeaux
et les grandes tentes pour la transhumance d'été.
Cette nouvelle migration n'offre aucune des difl1cultés de la première.


(1) La question de la transhumance dans le Maroc Central a fait l'objet des études suivantes:
Harris, The nomadie Berbers of Central Moroeco (Geogl'aphieal Journal), 1897, t. l, p. 638-645;
- Mil' Suzanne Nouvel, 1Vomades et sédentaires au Maroc, Paris, 1917; - Cèlérier, La trans-
hltmanee dans le Moyen-Atlas, in Hespéris, 1927, 1" trimestre.
CENTR AL 97
[247] L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC

futaies et
La saisop est clémen te en ces hautes cimes, à l'ombr e des belles
dans son
des forêts de cèdres . Puis, le transh umant se trouve mainte nant
voisine
domai ne. Plus rares sont en effet ceux qui deman dent à la tribu
furent pen-
l'hospi talité de leur monta gne. Les Beni-M guild du Nord, qui
des étran-
dant l'hi~r les occupa nts de l'azagh ar, vont recevo ir à leur tour
tir, les Aït-
gers : les Aït-Y ousi d'Engi l, quelqu es fractio ns des Beni-M
leurs frères,
Sgoug ou du lIaut Oum-e r-Rbia , des Aït-Ab dou-Z ayan, et
et les Aït-
moins bien partag és de la Haute- Moulo uya, les Aït-Ou gadir
Bougu emane .
succèd e
Ainsi, après un court séjour au pays, une transh umanc e d'été
cette double
nécess aireme nt à la transh umanc e d'hiver . Le rythm e de
nuance s ou
migrat ion est aujour d'hui connu dans ses traits essenti els. Les
à l'autre
les varian tes qu'on peut releve r d'une région ou d'une tribu
aire à ses
tienne nt avant tout à la mesure dont le transh umant croit nécess
besoin s d'assoc ier la cultur e à l'indus trie pastor ale.
les Aït-
A titre d'exem ple (1), voici les différe ntes étapes suivies par
de leur
Arfa du Guigu o, de la conféd ération des Beni-M guild au cours
la vallée du
double transh umanc e. Ils ont leurs terrain s de culture s dans
Guiguo . Parmi leurs village s, pour fixer les idées, on citera A lmis.

10 TRANS HUMAN CE D'HIVE R

ère
a) I(;luin. Dépar t fixé au 20 novem bre, les labour s achevés. Premi
pays Aoud-
étape à mi-rou te d'Azro u, puis occupa tion dès la troisiè me des
se divise :
el-Ma, Amrou s, la Mragh ra. QU'elques jours plus tard, le groupe
la vallée de
les Aït-Ou menas ft gagne nt le platea u d'Ito, les Aït-M ançour ,
ont pris les
Tabad out. Les troupe aux rejoign ent les grande s tentes s'ils
umanc e
devant s. On abat les petites tentes: Le point extrêm e de la transh
. sera atteint vers le 15 décem bre.
de
b) Iberrim en n ejsa. Amorc é dès la fin de janvie r, le mouve ment
d'Azro u,
repli, coupé de longs séjours , ramèn e les Aït-A rfa dans la région
nombr e
vers le 15 avril. Ils monte nt sur le plateau en une fois, le plus grand
Ils cam-
par la piste boisée de l'Adar -Oulgh em, les autres par Michil ifen.

(1) Ces renseign ements figurent dans un Rapport établi


sur la transhum ance des Beni-
Mguild par les soins du C' Nivelle.
7
98 E. LAOUST (248)

pent à Bou-Tajtouit, à Aguelmame-Tighlouine. Pendant quatre jours ils


appnwisionnent de bois les kasba afin de se consacrer entièrement par la
suite aux travaux agricoles.
c) fzebbil. Les grandes tentes se rendent sur les terres à maïs avec les
troupeaux. Ceux-ci parqueront la nuit sur les terres qu'on ensemencera
ensuite de proche en proche jusqu'à épuisement de la semence. Selon l'abon-
dance des pâturages, cette période se prolongera jusqu'aux premiers jours
de juin. C'est aussi le moment de la tonte.

2° TRANSHUMANCE D'ÉTÉ

Les grandes tentes accompagnent les moutons. L'orge mûrit fin juin,
mais on laisse aux gens laissés sur place avec les petites tentes le soin de
moissonner. L'Ancera arrive - 7 juillet de notre calendrier. On met au
troupeau les agneaux d'un an. On cesse de faire le beurre avec le lait des
brebis qui a diminué. Le blé mûrit à son tour. Les grandes tentes laissent
alors les troupeaux en sazzaba; elles descendent à proximité des champs de
blé et moissonnent. A son tour, le maïs est enlevé et décortiqué. Septembre
touche :'t sa fin. Les charrues sont sorties; on emblave les terres en orge et
en blé. Dans les derniers jours d'octobre, les petites tentes ramènent les
troupeaux. Les labours sont a peine achevés que déja on se prépare à
gagner l'azaghar.
On peut considérer cette double migration comme le type même de la
transhumance berbère du Moyen-Atlas, qui associe dans des conditions
normales l'élevage et la culture. On comprend que, dès qu'un désiquilibre
vienne ~l se produire au profit de l'un ou de l'autre, il a aussitôt son
retentissement sur la vie du transhumant.
Exemple: Les Irklaouen du caïd Mostafa (Beni-Mguild) possèdent à la
fois des terrains de cultures dans le Tigrigra, leur habitat normal et dans
l'azaglmr. Ils effectuent leur transhumance d'hiver en trois bonds. Le
premier le mène avec les grandes tentes à Ifrouzirt, au Jebel Hayan, à Aïn-
Agra, où ils font un séjour d'un mois pendant lequel ils labourent. Le
deuxième les mène vers le 15 décembre dans l'Adarouch et à Imi-el-Khenig,
où ils campent et labourent jusqu'a la fin de décembre. Le troisième les
trome dans l'azaghar où rejoignent les petites tentes.
L'HABI T ATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC
CENTR AL 99
[249]
cul tures
L' i~~ebilles ramèn e dans le Tigrig ra, vers le 15 avril, pour les
e avec les
de printem ps. Vers le 10 juin, les troupe aux parten t pour l'alpag
ar, où
petites tentes, tandis que les grande s repren nent le chemi n de l'azagh
une périod e
l'on moisso nnera les récolte s pan-en ues à maturi té.. Après
l'habit at,
particu lièrem ent active d'allée s et de venues , elles regagn ent enfin
ce momen t,
le Tigrig ra, la récolte dc blé étant encore sur pied. A partir de
tout rentre dans la norma le.
de la
Ainsi, il semble bien que la présen ce et la durée du séjour
milieu des
grande tente, tantôt sur les tel'r<:s de culture s, tantôt au
à la culture
troupe aux, marqu ent l'impo rtance que le transh umant assigne
ou à l'éleva ge.
umanc e
Certai nes tribus en arrive nt à ne plus pratiq uer que la transh
ci seules
d'hive r, et certain es autres que la transh umanc e d'été. Celles-
. Les
mérite nt l'appel lation d'alpin s qu'on a cru devoir leur donner
ce cas (1).
Aït-Ab di de la grande conféd ération des Aït-CllOkhman sont dans
et Abid,
Ils dispos ent d'une zone de plaines sur les rives de l'Oued
C

. Ils ont
l'Azag harfal sur la rive droite, la cuvett e de Boutfe rda sur l'autre
s dissém inés
deux grosse s agglQm ération s en plus de nombr eux petits village
centre de la
dans des vallon s: Tingu erft et Bontfe rda. Tingu erft est le
pàtura ges
haute monta gne d'où les transh um;lnt s s'égail lent l'été dans leurs
é où ils se
alpins. A Boutfe rda, sc tient, le mercre di, un gros march
les diverse s
ravitai llent. Le cheikh répart it les pâtura ges d'été entre
troupe aux
fractio ns, et des fêtes sont donnée s en cette occ'lsion. Les
ramèn ent
gagnen t par étapes les hautes cimes; mais le froid et la neige les
dans l'Azag harfal et la cuvett e de Boutfe rda.
sous la
La migrat ion des troupe aux, l'été, vers de plus hautes altitud es,
toute la
condui te de berger s, s'obser ve au surplu s, à divers degrés , dans
îne pas a sa
monta gne berbèr e, du Haut et de l'Anti- Atlas. Mais elle n'entra
nécess ite
suite le déplac ement de toute la famille ou de toute la tribu. Elle
s bàtie::>
parfois , comme chez les gCt:s d'Ounz ollnd, l'usage de deux maison
aucun cas,
aux différe nts étages de la monta gne. Elle ne revêt jamais , en
r.
l'impo rtance des mouve ments périod iques du transh umant Berabe

(1) Célérier , La transhu mance dans le MOi/en-Atlas, in Hes/,éri•


•, p. 61.
100 E. LAOUST (250)

I~ usêfü!

L'établissement des grandes tentes dans un bivac nouveau s'accom-


pagne d'un ensemble de pratiques superstitieuses à l'observance desquelles
le transhumant attache un grand prix. Une vie nouvelle semble renaître
chaque fois pour lui. Il importe qu'il se débarrasse des influences néfastes
qui ont pu s'attacher il la tente dans le campement abandonné; qu'il se con-
cilie les bons génies du lieu; qu'il tire des pronostics sur le sort que l'ins-
tallation nouvelle réservera à la famille ct aux troupeaux. II croit que les
actes heureux par lesquels il inaugurera le hivac retentiront par la suite
sur les événements de la vie courante.
II est des douars qui furent funestes et dont on conserve un mauvais
souvenir. D'autres furent meilleurs, sans doute parce que furent mieux
observées les règles de magie dont on requiert le secours. Le transhumant
partage avec le sédentaire les mêmes croyances au j'al, il «( l'augure)),
comme au mauvais mil qu'ils accusent l'un et l'autre de leurs maux.
Aussi, dès que les tentes sont à pied d'œuvre, prêtes pour le montage, il
l'emplacement marqué d'un tas de pierres, les hommes et surtout les femmes
n'accompliront désormais aucun geste qui ne soit de nature à assurer m3gi-
quement le bonheur de tous.
La première nuit qu'on passe au nouveau bivac porte méme un nom:
içl usëful : on en comprendra d'autant mieux le sens qu'on en connaîtra les
événements qui la marquent.
Avant toute chose, les femmes jettent du sel sur le terrain réservé à la
tente et it ses dépendances. Elles fumigent avec du chardon à glu, addad,
l'emplacement destiné aux jarres de lait. Elles jettent de la farine dans
l'azilal où passeront les troupeaux. Elles apportent le plus grand soin au
montage de la tente, elles évitent qu'un des coudes ne « vise )) la tente voi-
sine, et s'entendent avec les autres femmes pour attacher les i8e!Jlaf
Ce travail fini, elles se félicitent. L'une dit: « isemnan ellmân! Que
Dieu fasse du nouveau bivac un emplacement de paix 1)) Une autre répond:
« Îusam t rebbi! Que Dieu vous le procure l )) On dit encore: «( 0 Brahim,
Mohammed (le Prophète) est chez nous et ses compagnons chez yous! ))
Parfois un homme lance à son voisin l'invocation connue: «( ~ala ~ala nnebi!
CENTR AL 101
[251] L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC

te en tente
Priez sur le Proph ète! » La formul e reprise aussitô t passe de ten
jusqu'à ce qu'elle ait fait trois fois le tour du douar.
son
Des rites présid ent au renouv elleme nt du foyer. Chacu n ravive
l'usage , on
propre feu et en garde jalouse ment la flamme. Contra iremen t à
Les Deni-
se refuse à prêter au voisin le tison qui rallum era son foyer.
n viendr a
Mguild allume nt parfois un tas de bois au milieu du douar. Chacu
là une pra-
y cherch er la flamm e qui rallum era le foyer domes tique. C'est
sme impé-
tique fort curieu se et sans doute un vieux témoin d'un pagani
son foyer, en
nitent. Le sédent aire procèd e, lui aussi, au renouv elleme nt de
ent l'une et
d'autre s circon stance s, à l'Innaï r ou à l'Acho ura, qui marqu
d'une autre.
l'autre comme , l'on sait, la fin d'une année et le comm encem ent
ile. Le
Un autre usage exige de refuser au voisin le prêt de tout ustens
même de
moulin ne sortira pas de la tente. Il restera silenci eux. On évi tera
à moudr e le
le touche r. C'est pourqu oi l'on a consac ré la veille du départ
une outre
grain de plusieu rs jours. On se garder a de travers er le douar avec
le bétail
rempli e d'eau, ou avec de la viande fraîche ment abattu e, sinon
de viande
dépéri rait. On évitera de porter en dehors de la tente une part
feu, afin de
fraîche, si petite soit-el le à moins d'en jeter un morce au au
quotid ienne,
Conjurer le sort. Ce sont là, au surplu s, des u8ages d'obse rvance
plus stricte ment appliqUéS au cours d'un changA ment de bivac.
tente,
Une autre coutum e veut qu'on change le nom des objets de la
s'appe llera
celui de certain s anima ux et même des gens. Le chien, aidi,
InnCm ûlel', le « gardie n n. Chez les Aït-Ay yach du Saïs,
les homm es s'ap-
les femme s
pellero nt tous Bral/i m et les f,'mmes 'Ariba . Après le souper ,
au jeu des
et les enfant s, et parfois méme les homm es se diverti ssent
devine ttes, la tf71~un~u,rjen ie! am~1Jal'll. Le jeu consis te à mettre
un nom sur
es 80US une
Un objet reconn aissabl e à certain es de ses particu larités énoncé
au chan-
forme imagée . Il procèd e de la même idée que celle qui préside
l'origin e
gemen t des noms. On verra vraisem blable ment dans cet mage
ct 'que ne
magiq ue d'un genre de littéra ture orale, fort appréc ié des petits
dédaig nent pas les grands .
ra
Le souper , imensi , sera plus abond ant que de coutum e. On en change
de la l'fist.
aUssi l'ordin aire. Les pauvre s mange nt des galette s au beurre et
son sang un
Ceux qui le peuven t égorge nt un mouto n. Ils tracen t avec
scrire le
cercle à l'in terieur de la tente: ce qui est une manièr e de circon
une u~iiisJ
domain e des djenou n. Parfoi s les gens du douar se groupe nt pour
102 E. LAOUST [252]

un acilat de viande en commun. L"entreprise fort louable en tout temps est


particulièrement bénie de Dieu en cette occasion. Dans le pays de Tlemcen,
les gens réunis au milieu du douar prennent en commun leur premier repas
du soir. Ils appellent cette nuit-là litt clmamsa.
On exprime toujours le désir de ne recevoir la visite d'aucun hôte all
cours de la première nuit: ce sera le meilleur moyen de les éviter pendant
toute la durée du séjour. Si le hasard amène l'a nglaJ' « l'indésirable)) dans
une tente on répondra à son salut: « ismen lmcin! Que le hivac vous porte
bonheur!)) par: « iiia-ii-t Rebbi! Que Dieu te le procure (le bonheur)! l)
Mais on conjurera le sort en lui touchant les vêtements avec un tison.
On prétend que les voleurs n'attaquent jamais le douar qui s'installe.
Ils savent que les gens tenus en éveil se préservent de leurs coups par des
pra tiq ues de sorcellerie qu'ils redou tent. Chez les Beni-Mguild, au pied du
kerkour, dressé au milieu de douar et dédié il Moulay Abd el-Qader el-
Jilani, les hommes, tour à tour, se présentent et disent: « A il1ulelj wbd
elqadcl' iilani, 8t,.-0(; Z [J ù.âdalln a l'cbbi d-i[uucwan! 0 Moulay, ô Dieu,
préserve-nous de nos ennemis et des voleurs! l)
Les pasteurs de tous les pays observent des usages identiques. Il est
curieux, en cc qui concerne les Africains, qu'on ne les ait point jusqu'ici
signalés. Les Touaregs (1) donnent même le nom de ailel n as{1Jil au jour
où ils déplacent leur bi vae pour occuper un pâturage nou veau : aseffil dé-
signe, en effet, un pâturage nouveau et frais. Mais qui croirait au rapport
fortuit entre ce mot et l'aseJul des Marocains? Or, de l'exposé des pratiques
de magie qu'on vient de rapporter, paraît-il déraisonnable de considérer
l'un ct l'autre comme des dérivés de l'arabe Jal, qui est le nom de « l'au-
gure ))? Les Berbères ont même un verbe !irai « tirer des augures )). On
voudra lui rapporter aseJlll ou asejfil, associés au mot id « nuit)) ou ailel
« jour )), pour marquer la première nuit ou le premier jour que le transhu-
mant passe dans un nouveau bivac.
Par ailleurs, si l'on se 'souvient que les Touaregs n'ont guère été tou-
chés par l'arabisation, on conviendra que la présence d'un mot emprunte
pour marquer un événement aussi caractéristique de la vie de nomade atteste
pour le moins le changement profond apporté par les hordes bédouines, non
seulement dans leur genre de vie, mais dans celui de tous les Africains.

(1) De Foucauld, Did, alm.!gé, t. l, p. 220,


CENTR AL 103
[253] L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC

le prati-
Non certes, qu'elle s aient impor té le nomad isme dans un pays qui
ne fût-ce
quait déjà. Elles l'ont, à coup sûr, fortem ent modifié et amélio ré,
chame au
qu'en leur apport ant la tente. Déjà, aupara yant, l'intro ductio n du
ne jusqu'e n
avait permis une heureu se transfo rmatio n en étenda nt son domai
des région s inexpl orées ..
es.
Mais les belles époque s de la transh umanc e sont aujour d'hui révolu
d'un règne
On comme nce à dédaig ner les seryices du chame au. L'avèn ement
maroc ain lui-mê me
de paix et de sécuri té laisse envis:lger au transh umant
déjà plus
une ère nouvelle qui pourra it être le terme d'uIl mode d'exist ence
qUe millén aire.
(A suivre .) E. LAOUS T.
L'HABITATION CHEZ LES THANSHUMANTS
DU MAROC CENTRAL (1)
(Suite )

LA MAISON (2)

Le retou r à l'ighr em

norma -
Le mouve ment de repli esquis sé vers la fin de janvie r ramèn e
30 avril. La
lement le transhum~nt à son point de départ entre le 15 et le
renaît
neige a dispar u, sauf sur quelqu es somme ts. Une animat ion intense
SUI' les pistes redeve nues access ibles que vont
de nouvea u franch ir, quinze
umant s de
jours durant , sans discon tinuer, troupe aux et convois de transh
retour à l'ighre m.
ent
Ils passen t par groupe s qui se resserr ent dans les déGlés, ou s'étend
SUI' un large front dans le val verdoy ant, sous
la garde de cava1ier~ blancs .
et de sel,
Ils march ent d'un pas rapide , allégés des provis ions de grains
des homm es
d'objet s encom brants abando nnés dans l'azagh ar, sous la poussé e
du mante au
encom brés de burnou s, des femme s guêtré es et encore vêtues
chargé s
d'hive r (Pl. XVII) . Pèle mêle vont les ânes, les mulets et les bœufs
tapis com-
de la tente, des parcs à mouto ns, des métier s à tisser avec le
poules , les
mencé , par-de ssus lesque ls sont curieu semen t juchés , avec les

Il) Voir He'~fléris, tome X, 1930, fascicule II.


on a quelque s indicatio ns
(2) Sur l'hahitat ion des populati ons berbères du Maroc Central
Ben Daoud, Les Zayall; Destaing , Étude sur le dialecte berbère des
dans: Abës, Les Beni-Mt it,;
e berbère; Marcy, Une tribu berbère de
ALt-Seg hrouche n; Capitain e Guenno un, La montai/n
Warain : les Aït-Jelli dasen, in Hespéris , 1929, fasc. l, p. 118, ct surtout
la conjëdél 'ation Aït-
J. Céléricr , Le Maroc (collecti on Armand Colin).
8
106 E. LAÛUST [116]

enfants trop jeunes, les femmes âgées, malades ou fatiguées, tenant dans
les bras l'agneau qui vient de naître. Derrière, les clliens noirs et roux,
dans leur fourrure d'hiver. Les troupeaux avec les bergers, accrus des nais-
sances de l'iliver, précèdent ou suivent le douar en marelle; ils ont encore
leur toison dont on ne les débarrassera qu'à l'ighrem.
Parfois, le convoi s'arrête, et dans le cadre de la belle Ipontagne bleue,
il l'orée de la forêt de ci~dre", les tentes noires se dressent en rond. Par
petites étapes, on gagne ainsi l'iglrrem, olt l'on est attendu, où l'on a h~tte
d'arriver, et où, pour la premii~re fois, le douar, jusque-là groupé, va se
disperser.
Les uns, sans plus tarder, vont s'isoler dans les terres il fumer où ils
dressent les parcs et s'apprêtent pour les labours de maïs. D'autres, avant
toute autre cllOse, vont s'assurer cIe la bonne levée des champs ensemencés
avant le départ il l'azagllar. D'autres démontent les tentes et les remisent
dans quelque recoin: ceux-ci occuperont eux-mêmes la maison retrouvée,
laissée ~l la garde d\m parent ou !l'Ull étranger (1) pauvre, réfugié l~l, et
que 1'011 désintéressera à la récolte par la remise de quelques mesures de
grain.
La réoccupation de la maIson n'est pas un fait si simple en soi: elle
s'accompagne ll(;cessairement de pratiques superstitieuses à l'obsenance
desq uelles le tra nslruma nt reste fic1èlemen t attaché (2).
Quiconque en francilira le seuil pour la première fois aura soin de pro-
noncer cette formule: « Au nom de Dieu! Que Dieu te rende bénie pour
nous (3)! )l Les femmes procéderont il des fumigations purificatrices de
benjoin et diront en s'adressant aux génies: « Que Dieu veuille que vous
ayez pitié de nous (4) ! >l Elles iront au foyer qll'elles ne rallumeront qu'après
avoir prononcé cette autre formule: « Au nom de Dieu Clément et Miséri-
cordieux, ô fils de « Benna~er» (5) ! >l, ce qui sera pour elles une manière
magique de prononcer le nom des (\ jnoun >l, maitres du foyer, sans encourir
leurs coups.
Mais l'acte essentiel sera le sacrilice d'un mouton ou d'une clJè\Te,

(1) On appelle al'l!!.'!.',ln (ar. -:;<_), l'individu à qui l'on confie la gal'de de la maison.
(2) En quittant. la maison à l'automne pour se rendre à l'azaghar. on dit tout simplement, en
s'adressant à la maison: lJim iy i!lmü.n.' Reste dans la pail: !
(3) /;i.-lIlilLü.l, .' ald'III i!l dM)i ~aneual'M gU'ne!} !
(4) aldin iy l'i!tbi rj.-ibanin gU'neu !
I~J bi,-mîttah cI'I'a(unan el'rabim, a!l-ai~-bi!nnâi~eI'!
h. XVII

pas~è l'hiver dans l'a~agha r


Conyoi de transhum ants re"il"na nt l'ighrem apr,"s ayoir
" "(Ait-A rfa du Guigou. ),

pêle-mê le vont les ânes, les muids et le, b'ellfs chargè~ ,le la tFrlte, de, pares à mouton" par-dess us
lesquels sont curieus, ment juchées les femme' encore vêtues du manteau d'hiyer.
[117] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENT[{AL 107

accompli par le maître (1), le soir, il l'heme du couelmnt, sm Je :'Ceuil de la


maison.
Le sang restera répandu sur le seuil. La victime senira il la préparation
d'un repas auquel seront conviés Jes membres de la famille et Jes seniteurs.
Ce repas s'appelle irnensi llkecûfIl II-faddol'l (2); et la premiere nuit
passée dans le logis retrouvé, içl-ll!.e('Ürn n-feu/darf (3).
Ainsi, la coutume exige que chaque année, au retour de la transhu-
mance d'hiver, le propriétaire reprenne possession de sa maison après un
sacrifice sangJant, dans l'espoir de se concilier', pOlit' lui et pour les SIens,
les bonnes gràces des génies (4).

;f~· **.

C'est cette maison qu'on se propose d'(~tudier ainsi qu'il a été fait pOlir
la tente et Je douar d'abord dans i'a structure ct sa terminologie; puis dans
son mode d'arrangement dans le paysage et le cadre social.
Le probleme est d'une grande compJexitl~. Car, si la teille, il quelques
moditîcations près, est (:onçue dans tout le domaine du transhunl<lnt S.1ll' un
modèle unique, la maison répond, au contr:iÏrc, il des t,\pes divel's d variés.
Deux d'entre eux, pour le moins, forment III 1 contraste absolu. L'un, qu'on
pourrait dèfinir type « ksourien 1), est IJOurgeois et citadin par son architec-
ture compliquée et presque savante. L'antre, de type « élélilentaire 1), l'ural
ou villageois. a tendance il se grouper en petits hameaux ou il se constituer
en peti tes fermes isolées au milieu des cham ps cu Hi vés. Celu i-lir recherche,
au contraire, le gl'Oupement en «( ordre serré) dans des villes en miniature,
dont le ksar, ou I.ejrem, représente le type fonda[llf~ntal.
Ce qui complique encore la question, c'est que Je type élémentaire lui-
même se présente sous l'aspect d'une constructioll couverte ell terrasse ou
d'un toit à double pente, et que ces maisons, gl'Oupées ou disséminées, s'in-
sinuent en traînées entre des zones de gros villages ouverts, enkystés dans
la montagne, occupés pal' des populations sédentaires, non transhumantes,

([ 1 Il prononcera des paroles comme celles-f'i : (1 ddiu wlgul','''U !Je)" taddal't 1 Je vais égorger
sur la maison! II
(2) Litt. : le (1 souper de l'entrée de la maison ll.
(3) Litt. : la (1 nult de l'entrée de la maison ll.
(4) Communication de MI.Jammed ben '.\skri et. .le J~aoussaou Mol,Ja, étudiants au Colli'ge
berbère d'Azrou.
108 E. LAOUST [118]

venues de partout: Arabes, Berbères, Juifs, Qebbala, gens misérables que


l'Arabe d0signe sous le nom de « Haratin)J et le Berbère de ilwl'dan.
On s'efforcera de fixer les caractéristiques des types d'habitation les
plus communs et de tracer l'esquisse de leur répartition géographique de
manière il, trouver une base pour un essai d'explication.

Une ferme de transhumant en pays Beni-Mguild

La ferme, qu'on se propose de décrire, appartient à un propriétaire


moyen répondant au nom d'Azourar, de la tribu des Irklaoun.E:lle est sise
dans la fertile vallée du Tigrigra, ~1 1.300' mètres environ d'altitude, àu
pied des prem ières élévations flanquant la falaise boisée. Non loin d'elle,
coule le Tigrigra, claire rivière aux eaux vives qui serpente dans la vallée
et qui, au delà, sous l'appellation d'oued Deht, va se jeter dans le Sebou.
A l'époque où nous la visitons - premiers jours de juin - les trou-
peaux de moutons sont partis pour la transhumance d'été. Le propriétaire
est resté ci la ferme en compagnie de quelques femmes; il est rentré de la
transhumance d'hiver depuis deux mois. Les métayers (1), aidés des ouvriers
agricoles (2), moissonnent les champs d'orge., D'autres (3) achèvent les
laboUt's de maïs ct prennent soin du jardin potager. Le fermier a démonté
la grande tente, ouB.i:;a/m, qui l'a abrité dans !'azaghar. Tl l'a remisée dans
le vestibule de sa propre maison d'habitation. Les ùncs et les mulets sont aux
champs; les brBufs pâturent les chaumes. Les greniers sont vidl~s; 1';llll1(~e a
été mauvaise, les réserves vite épuisées. Il faut se préparer à loger la nou-
velle récolte qui s'annonce abondante.
La ferme d'Azourar est isolée au milieu des cultures (Pl. XVIII). Elle
est bâtie près d'une rigole d'irrigation bordée de hauts peupliers. En plus
du « logis), taddart, elle compte de nombreuses « dépendances)J, disposées
autour d'une cour fermée. L'ensemble porte le nom d'iÙicm.
Le bàtiment (fig. 52) affecte la forme d'un carr6de 27 à 30 mètres de
côté, entouré d'un mur (4) de pisé, haut de 3 mètres, dans lequel on a
ménagé, au milieu de la façade Sud, une seule porte (5) d'entrée de grandes
dimensions. La partie de l'enceinte exposée aux pluies de l'Ouest est revè-
tue d'un clayonnage de jonc et de paille de marais (6). La créte des murs

(1) aLfummâ.~. - (2) a?;crrŒf. - (3) arifbbaô. - (4) ·5·5Ul ùjrcm. - (5) lbàb. - (6) abaqu.
[119J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 109

est elle-mème protégée par de petits auvents et les terrasses des constructions
établies à l'intérieur. A l'angle Sud-Est, se détache une tour (1) basse de
forme légèrement pyramidale, percée de petites ouvertures. Une cigogne a
bâti son nid au sommet.
On entre dans la ferme par un passage couvert, {abalut 1Mb, qui mène

11
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lôab por-l:e If

F",. 52. -' Une ferme de transhumant, en pays Beni-Mgnild, comprenant


un corps de (( logis» et des (( dépendances l) disposées autour d'une
cour fermée.

dans une grande cour rectangulaire. Cette cour est bordée, sauf sur le côté
exposé au Nord, par des bâtiments de forme régulière, couverts en terrasse
largement débordante, et construits en pisé. Ils comprennent 10 corps du
logis ou habitation du maitro, des locaux utilisés comme étables, écuries,
bergeries, hangars, fournils, et des logements pour les serviteurs.

Il) lbod.
110 E. LAÜUST [120]
De ces bùtirnents, l(~ seul qui nous intéresse est la maison, taddar( Elle
constitue, en end, lin type parfait d'habitation, aux caractéristiques bien
délînies.
Elle occupe l'angle Sud-Ouest de la ferme (fig. ~)3). Elle est de plan
rectangle et de dimensions considérables : 18 m 25 x 10 m 75. Sa porte

T,ytd'l/ Ritagt
Ab.zan 1
Auga;dtl f;:, né/fie U:.d chambre n'OmZm
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\1 Tente, ~ /
'---1 /-
\ demontee Gr.n'Iel' -'"
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1 ,_ ... CorhelJle~
L.bit l/hzlII .--, 3,25
Aôg<F(ju ~ Ve:;libuie 1 \
1
1 r---\ I~---\ Grenier
1
1
1 , \ Pe~hee
\
'.../
1

'--_: ......_~/ '-./


/
PIerres de, ôe.! .fourche.5 .SOf-oJ

A9mu Ibab ~oo _


1--- 4,25 ~f 1,00

FIG, 5.l - L" « logis" ou lw/rial'! comprend uno « piècc ccntrale)) éclairée par une haie, /a,~nun,
,wtour de 1,llj\ll:lIc sont disposées d'autI'es pièces utilisées conllne cuisine, et greniers.

d'entrée, (jl'i(>ntl~e vers l'Est, donne de plain-pied dans un vestibule oil l'on
a aC<:ruc!J(\ la tcnle il des ages (1) de CI';tlTlIe cnfollc<:\S clans les murs. A ctHé,
p(~le-mèle, des foul'ches ct des pelles il vanrwr.
Pal' ce vestiintie, Oll entre dans la plus grande pièce de la maison qui
en li(,cllpe la pal'tie centrale ct porte de ce fait le nom de : Oll/}JWS
II-CUir/Of'! « nlÏJieu de la maison )J. l':lle mesure: 11 mdres X ,1 mètres. Elle

prend jour par une petite baie la:;nun ('2), de forme carrée, percée au
milieu du plafond. La pil'ce est ainsi plong'(:~e dans une demi-oiJscurité. Elle
est (l'apparence soignée, presque propre. La (~!Jarpente, en bois de cèdre, se
compose de quatre montants (3), supportant des poutres (4), sur lesquelles
repose le plafond correctement établi. Le parquet est d'un béton de terre
fortement battu. Cette pièce, vaste et presque vide, comporte, pour tout

(1) ~agu~{a imasscn, - (2) Mis pour ~am(ln~. - (:JI fallol pour failal~. - (4) asa~ül'.
[121J L'HADJTATIÜN CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAnOC CENTItAL 111

mobilier, un lit disposé dans un coin, encombré de couyertures tissées par


la maîtresse de maison; un métier à tisser, verticalement dressé il côté, ayec
un tapis commenc(~.
Autour de cette pièce principale et SUI' ces quatre côtés, sont d'autres
pièces plus petites, auxquelles on accède pal' des portes munies d'une 8Arrure
de bois et qu'on affecte il divers usages.
L'une sert de cuisine, IMt usùwnl. Contrairement au fait assez com-
mnnément observé, le foyer permanent n'est pas bàti clans la pii~ce centrale.
Cette cuisine devient, dans ee eas particulier, la, piôee essentielle du logis,
celle où se trouve concentrée toute la vi(~ domestique. Au moment de notre
arr'ÎY(;e, des femmes sont en train de préparer des galettes d'orge. Le jour
tombe de la lucarne du plafond et éclaire hrutalement une échelle (1) qui
repose contre un de ses rebords. La maisoll no comporte pas d'étage ni
d'escaliers. Le mobilier, pauvre et des plus sommaires, occupe la place
qu'on lui assigne ordinairement sous la tente. Il comporte au surplus les
mêmes objets. en particulier, ces fllets tendus sur des piquets et Cf ue les
Beni-Mguild appellent aSfJaidu (2). Sur j'un d'eux, voici, rangés en bon
ordre, des tamis; au-dessous, divers rél-ipients et des marmites aux panses
volumineuses. Sur un autre, des tapis et vêtements soigneusement pliés.
Contre le mur, pendue il un piquet, l'outre il, battre, il côté des issenria, au
nombre de trois, qu'on vient de démonter.
Face il la cuisine et de l'autre côté du patio, une picce plus étroite sert
de grenier, d'où son nom: Ibit eIÙ::in. Le fermier y entreposera bientôt ses
l'écol tes dans une sorte- de coffre (3) de terre, ct daus de grandes cor-
beilles (4) en roseau. Une pièce al1'edée au même usage, mais plus petite et
ménagée dans le sens de la longueur du logis, renferme, en outre, la provi-
sion de pierres cie sel dont le transhumant est toujours muni. Une dernière
pièce, la plus obscure de l'habitation, occupe l'arrière-fond. Elle est vide;
une natte étalée indique qu'on s'y tient parfois pour dormir ou reccvoir des
invités. Dans quelques semaines, elle sera pleine de paille et de corbeilles de
grains. Le jour qui l'édaire provient, non plus d'une lucarne, mais de doux
étroites fenôtres (~»), percées dans le mur extérieur, vers los champs. C'est là
une innovation à un type d'habitation qui ne comporte jamais d'ouvertures
de ce genre. Un des magasins il grains est aéré par de curieux trous ronds

(1) sellü.m. - (2) Voir infra, p. 192. - (3) aLwtn n-omzin. - (4) sellet, pl. sllil. -15) tataqt.
112 E. LAOUST [122]

et obliques, établis à la base du mur et qui peuvent jadis avoir servi d'entrée
de ruche.
Ainsi, autour de la pièce c:entrale, en plus du vestibule, on compte
quatre piëces longues, étroites, réservées au logement de la famille et des
récoltes, mais non des animaux.
Ceux-ci possèdent des locaux indépendants, étables ou écuries (1), bâtis
it la suite du corps de logis. Ils sont éclairés et aérés par des ouvertures (2)
rectangulaires ménagées au-dessus des portes. Les bétes s'y trouvent très il
l'étroit, dans une boue infecte, mais à l'abri des mouches et des taons. Il
suffirait cependant de daller le sol d'un béton de pierres et d'y répandre
quelque litière pour rendre ces locaux suffisamment habitables.
Les petits bâtiments adossés au mur Est constituent une série de pièces
moins spacieuses, prenant jour par la porte entr'ouverte. On les utilise au
logement du jeune bétail, veaux et agneaux. L'un d'eux abrite une cuisine
d'été, kuSina. On y peut voir le p~tit dôme du four (3) il, cuire le pain.
Sur la façade Sud s'alignent d'autres petites pièces. Dans l'une, sorte
de hangar (4), sont jetés pèle-méle : charrues, socs, bâts, liens de tirage.
Dans une autre, des métayers ont établi une misérable demeure.
On acci,de it la tour d'angle par un escalier aux marches de terre. Deux
pièces la divisent en sa hauteur. Celle du rez-de-chaussée, basse et obscure,
sert d'abri il de jeunes animaux; celle du haut, garnie d'un mauvais tapis et
démunie de tout mobilier, de logement aux hôtes ou aux étrangers. Le pro-
priétaire nous indique en outre que, par les petites ouverture:" prenant jour
sur la campagne, il domine ses terres et surveille son monde au travail. On
y peut voir les moissonneurs dans les orges et les laboureurs ensemen(.;ant le
maïs.
Toute l'animation de la ferme se concentre dans la grande cour il
l'heure de la rentrée du bétail. Quel que soit le temps, le gros bétail y passe
la nuit: les ânes, mulets et chevaux attachés il une entrave (5) fixée au fond
de la cour, dans la partie appelée areMi, opposée il l'asqff, pri:s de l'entrée;
les bŒufs, les vaches séparées de leurs veaux, et parfois quelques moutons
et quelques chèvres, parqués pèle-méle au centre, tandis que les chiens,
toujours en éveil, font bonne garde.
On devine l'aspect de cette cour, encombrée d'immondices, d'excréments

(1) IT(la ou ITugg"a liJahtm. - (2) fnl'ria(it. - (3) afcI'I'cïn ugl'üm. - (4) lbi~ iballâsen.
(5) rbâ(,lliJahim, longue corde fiJi;èe 4 des piquets, ~auwust, pl. ~ig"sirL
PL, XVIII
CI

'" La fernle IL\zoura r, sise dans la rieile vallée Ilu Tigrigl': l en


pays Ileni-~Jgnild, e.~t entc)Ilrée
d'une enceinte bastionn ée ,l'une tour d'angle .

... La partie exposée aux plui(;s de l'Ouest est revêtue d'un


clayonn age de jonc
et de paille de marais ...
[123] L'HA"ITATlûN CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 113

et de débris de paille hachée. Les jours de pluie la transforment en un


bourbier puant. l1 ne couche épaisse de fumier sec et mou la recouvre en
autre temps. Quand elle n'est plus qu'un cloaque, il est facile de la nettoyer
all moyen du l'anal (1) qui la traverse de part en part. Il suffit de provoquer
une inondation qui emporte le fumier au dehors pour la rendre de nouveau
habitable.
L'im portance des hâtiments de la ferme d'Azourar suppose l'existence
d'un gros cheptel. Son relevé de tertib de cette année le dénombre comme
suit:
1 cheval,
1 jument,
3 mulets,
4 ânes,
H bovins,
100 moutons et 10 chèvres,
On ramènera ces chiffres à leur véritable valeur en les augmentant de
quelques unités. L'avant-dernier hiver a fait périr plus du tiers du cheptel
ovin. Les troupeaux, en autre temps, comptent en pays Beni-Mguild un
nombre de têtes plus élevé.
D'autre part, Azourar declare avoir ensemencé 20 mouds d'orge, 18 de
blé, 2 de maïs: ce qui correspond, il raison de 3 mouds 1/2 d'orge de
semences it l'hectare, de 21/2 pour le blé, et de 11/2 pour le maïs, à des
superficies cultivées respectivement de l'ordre de 6, 7 et 1 iJeetare et demi.
Comme il pratique la jachère annuelle, il conviendra de doubler la surface
de ses terres cultivables: soit au total une trentaine d'hectares.
On se trouve en présence d'un paysan de fortune moyenne. On comptera
aisément plus de 150 fermes de cette importance dans la tribu des Irklaoun,
avec un cheptel ovin plus élev6; 200 it 250 tetes environ. On n'en trouvera
cependant qu'un nombre très restreint de plus riclles. On cite la fortune du
caïd déclarée comme suit:
2 chevaux de selle,
3 chevaux de bât,
6 juments,
22 mulets,

(1) faljel'raàif'
114 E. LAOUST [124]

4 CLnes,
6 chameaux,
200 bovins,
2.000 moutons (1),
170 mouds de blé, soit environ 68 hectares,
150 mouds d'orge, soit 42 hectares,
15 mouds de maïs, soit 10 ilectares.
Ces chil1'res sont également it relever. Le propriétaire passe pour pos-
s(~der ]e plus grand nombre de bètes de somme de la trillll, mais non de
brebis. On connaît des éleveurs, propriétaires de troupeaux de 3.000 il
4.000 tètes. On notera le nombre élevé de chameaux figurant dans le décompte
ci-dessus. Les riches seuls en possèdent: la bète est un luxe et n'est guère
utilisée qu'au transport de la tente du maître. Sa p['(~sence dans le convoi
rappelle sans doute les temps renl1us de la transhumance saharienne qu'ont
jadis pratiquée les pasteurs actuels avant leur venue dans la montagne
berbère.
L'ensem ble de ces moyens et gros propriétaires consti tue une bourgeoisie
. relativement aisée, sinon riche. Avant notre arrivée, elle exerçait un rôle
de premier plan dans la tribu et ses conseils'. Aujourd'hui, comme hier, se
pose pOUl' elle le mème problème de la main-d'œuvre. Nous avons résolü
celui de la sécUl'ité des personnes et des biens, non moins aussi important
que celui de la recherche de bras nombreux.
L'organisation familiale et sociale du transhumant téllioiglit (].. ce
double souci d'assurer, avec la sécurité, les ocuvres de solidarité du travail.
L'exploitation du bien familial nécessitera le concoUl's de tous les
fils: mariés, ceux-ci vivent sous le même toit comme sous la même tente
dans une commune association. La famille agnatîque est en effet l'élément
essentiel de la société berbère. La conservation du patrimoine exigera
l'exclusion des filles de l'héritage paternel. Le transhumant demandera à
l'association ct il, l'entr'aide les moyens de mener ~t bonne fin des entreprises
qu'un outillage et des pratiques archaïques compromettent chaque année
avec le retour des saisons pastorales ou agricoles. Ii aura recours aux prati-
ques bien connues de la tiwi,:;i, ou fera usage d'un de ces contrats d'asso-

Il) I.e cours des aniulaux, '"u avril 1982, était l'arliculii;relllent bas. Un lliouton valait de
50 il 60 francs; une chèvre, de 40 à 70; une jument, de ·100 à 800; un Illulet, de 800 à 1200.
[12:>] L'HABITATION CHEZ LES THANSHUMANTS DU MAHOC CENT HAL 115

ciation d'élevage ou de culture, dont le nombre et la variété peuvent, il, juste


titre, nous étonner.
Les uns seront métayers, quinquéniers, aLwmmas; ou au quart,
w'eb6af-; les plus pauvres, journaliers, afteJ'I'dt, ou bergers, ameksa.
L'étranger deviendra am~a"cl ou alll/tal'es : il épousera la tille du proprié-
taire et lui donnera en échange son travail pendant plusieurs années. Dans
le monde des pasteurs, chacun est ainsi assuré du pain quotidien. Les
grandes famines, comme les grandes détresses, qui frappent régulièrement
les populations sédentaires du Sud, sont inconnues des transhumants.
Les plus pauvres possèdent au moins une vache et quelques moutons.
Ils ont aussi leur tente. Si certains n'ont pas de maisons à l'ighrern, ils sont
assurés de trouver dans celle du voisin une pièce vide où loger leurs provi-
sions et leurs misérables bagages de nomade.

***
La maison du transhumant, de condition inférieure il celle d'Azourar
décrite ici comme un type qu'on retiendra, n'est généralement pas isolée au
milieu des cultures. On la trouve, au contraire, attenante à d'autres habi-
tations toutes pareilles, ou ne différant entre elles f)ue par les dimensions
ou le nombre de pièces, groupées il l'intérieur d'un ighrem clos d'un rempart.
De ce fait, elles sont dépourvues de dépendances. Le cheptel, peu nombreux,
se loge aisément dans la cour de l'ighrem ou it l'intérieur de la maison,
où l'on a partout multiplié le nombre des mangeoires.
Les figures 54 et 55 donnent le plan de deux maisons de l'ighrem des
Aït- Yahya ou Alla, situé dans le voisinage de la ferme d'Azourar, il
10 kilomètres d'Azrou. Les propriétaires appartiennent également it la
tribu des Irklaouen. Les occupants ne sont, en fait, que des gardiens, gens
assez méprisés et désignés sous le nom de Iqebliyin (1). Parmi eus, se
trouvent des ksouriens du Gheris. D'autres sont les mé1ayers clcs transhu-
mants. D'autrcs SOIÙ charbonniers ou bùe!Jcruns; également étrangers au
pays, ils vivent surtout de l'exploitation de la forêt.
Ces deux tacldal't sont conçues sur un mêm() plan: une salle (( cen-
traIe)) (2), éclairée par une ta:;nut de grandes dimensions: 3 In. x 2 m., et
an tour d'elle, di verses chambres sans corn 111 unication en tre elles. On en tre

(l) Forme berbérisée de qciJIJala. - (2) ammas n-addCil'i·


116 E. LAOUST [126]

par une porte, large et haute, lm. 90 xl m. 70, qui laisse aisément passage
au gros bétail et aux animaux dlargés. Le fronton de l'une d'elles est orne-
menté d'un décor modelé dans l'argile, que le vent et la pluie ont fortement
ef-Tacé, La mème maison comporte une chambre d'hôtes (1), qu'éclairent

Rez - de - C hausô ee

~ fflznut

Moulin Azreg
~ ~ ~
8 ZUt
~oo
hznllt fO'l~r c2>
~
• Ale",";'
~mnnâh'. 'f)
Amma.s n-tadp.v't
banquette
Srir

~
E.cLlri~ • e.5erlem
Lb;! I7I17ej'ÔùtI;.
Chambre

-
Rrua.
des
hôtes
uerZem
n.'"èlddart
de la malôon

FI(~, 54, -
Il
Plan d'une taddal't observée dans lïghrem des Aït·Yahya ou Alla,
tribu des Irklaoun II3eni-Mguilcl).

une petite lucarne et une étroite fenètre (2), donnant sur le couloir d'entrée.
La pièce qui lui fait face sert d'écurie.

(1) lbit n-ine[jbaun. - (2) serzem..


[127] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 117

La maison (lig. 55) offre un dispositif légèrement différent. Dans le


yestibule, il usage d'écurie, se trotlYe, dans un angle, une banquette (1) de
terre sur laquelle on peut s'asseoir ou s'étendre. Dans le patio, on a établi
le foyer et dressé le métier à tisser. Dans un coin, s'abritent une vache ou

Rez de ChôLl~sée

/ \
lbi! \ .1
,,-""-!.
( \ Lhlt wt1/im
'- /
rlr Paille
Ahzan
Lbd (,..-,) banquette
/ '\
( 1 \
\. /

AmmatS n-àddart
~----000-'-. \ \ Etable

~
l'1étler d :~
- tiôôer i'~ ,\
\ \
Etable
Taz-Tlut
" . ~ ~ \\ ~
I1ange ire
-- ---
~eo~
Ltable ~ - __ \
\ \

uAan 'J\s~bU\e .
Lb/! \ " .. fcurle
\ Gel Lb/p:Ln.

Rigole d purin
\ \
FIG. 5;>. - 'J'adda,.t chez les Aït-Yahya ou Alla.

quelques brebis. Des rigoles recouyertes de dalles traversent cette pièce et


éyacnent le purin dans la rue. Le lit est dressé sur une banquette (2) de
maçonnerie, bùtie dans la chambre située face à l'entrée. Les autres pièces
servent d'étable, 16it lbahirn; de magasin à paille) lbit waLim; de grenier

(1) ddukkii.n. - (2) 3d,..


118 E. LAOUST (128]

où sont un col1're (1) à grains, des corbeilles (2); de hangar où sont remisés
dmrrues, socs, jougs, traits, colliers, tellis, saes, etc.
La richesse d'une maison se mesure au nombre de pièces, de corbeilles
où sont les réserves d'orge, de blé et de maïs. Ces corbeilles ont près de
deux mètres de haut, un môtre de large
(fig. 56) ct sont cM pourvues de fonel. Elles
reposent il même le sol. Par un trou (3),
ml'nag('~ il la base, on tire les provisions au

fur et à mesure des besoins. Un paquet de


loq ues l'ai t oJTice de bouchon. On augmen te
2,0 0
souvent leur résistance en les reeouvrant
d'un mortier d'argile ct de paille hachée.
Ces réei pien ts tiennen t lieu de silos.
Oll n'en ereuse point dans b vallée où l'eau
est;\ peu de profondeur. Par eontre, on en
ereuse clans l'azagllar, on s'évite ain:,-i la
FIC•. ~G.- Corbeille h grains (~e grandes
di IIlcnsions, généralcllH~nt recou- pei Ile de transporter les récoltes aux g re-
vertcs d'un cnduit de tcrrc.
niers. L'usage est de grouper ces silos Cil
un point (4), connu seulement des gens du douar et placé SOIIS la 8ur-
veillance d'un gardien (5).
Quand, par exception, quelque transhumant poss(~de IIne ferme il
l'azaghar, les silos sont en dehors du mur d'enceinte, groupés, parfois ail
nombre d'une vingtaine, à proximité d'une tour d'angle.
Ce sont des gens du Sud qui creusent les silos: les mêmes qlli édifient
maisons et ighrem.
Mettre le produit de ses récoltes en lieu sùr a étl~, de tous temps, le
grand souei du transhumant. La ferme des Deni-Mguild, avec son vague
aspect de forteresse, témoigne de la con fiallce qu'on a t tache à l'épaisseur
des murs. Moins sans doute que les lourdes ct basses kasba des grands
chefs !Jer!Jères, telle la demeure féodale de Molla ou Hammou, qu'on a pu
visiter il KlJenifra, au lendemain de sa fuite. Lü' étaient entassées, dans
d'immenses greniers sum!Jres, les richesses du sol, à l'abri de portes ferrées,
sous la \'igilance de gardiens fidèles.

(1) ab~al1. - (2) ".~ent. - (3) :;el'I'aqit. - (4) la(imil.


(S) im(u1(1i n-(sel:tin, de (u'i(lu (1 gardcr, conscrycr, mctlrc dc côté»; cf. tUil(wciit, nom de
licu, dans Ic ~oycn-Atlas.
[129J L'n.-\BITATION CHEZ LES TRANSHUMANT~ DU MAROC CENTRAL 119

D'autres pasteurs préfèrent les confier il la garde de personnages pieux,


marabouts et cherfa, dont la baraka inspire une crainte salutaire aux
voleurs de silos. Par exemple, les Beni-Mtir, qui connent les leurs aux
cherl'a d·Ifrane.
De véritables contrats s'établissaient parfois entre transhumants et
sédentaires. Ceux-ci se constituaient les gardiens des récoltes entreposées
dans leurs domaines. Ainsi, naguère encore, les Iguerrouan, toujours sur
le chemin de la dissidence, mettaient leurs richesses en dépôt chez les gens
d'Agourai, de tous temps soumis au Makhzen. Le Makhzen cédait rarement,
nous dit-on, à la tentation d'une confiscation facile des biens de sujets
rebelles.
On verra par la suite que les transhumants font encore usage de réser-
voirs il grains de grande capaciü\, tels les divers coffres en bois de cèdre du
nom de ((anna et de .~dndt1fj jrnenni.

Une maison dans un village de montagne

L'analyse d'une maison de pasteur conduit normalement il celle du


sédentaire fixé dans un des petits villages du Maroc Central, Azrou ou Aïn-
Leu Il par exell1 pIe, si tués il la l isi(~re de la vallée du Tigrigra, qu'on vien t
de voir si curieusement parsemée de fermes de transhumants
L'une et l'autre portent le môme nom, taddart, et toutes deux sont édi-
liées sur un môme plan.- Aussi, quoiqu'on s'expose il des redites, on décrira
en détail une des maisons d'Anou, de façon à pouvoir déterminer, en manière
de conclusion, les caractéristiques d'une maison-type qui paraît fort en
faveur dans le Moyen-Atlas.
Azrou nic:he ses maisons délabrées au cœur du pays Beni-Mguild, dans
le creux d'un ravin, il 1350 mètres d'altitude) au débouché de la vallée
de Tigrigra. Des pentes raides et boisées de chênes verts, s'élevant jusqu'au
haut plateau couvert de cèdres, le protègent au Sud et à l'Est. Rien n'ar-
rête vers l'Ouest les vents et les pluies qui le battent de plein fouet. La
neige y fait l'hiver de fréquentes apparitions; elle séjourne parfois pendant
plusieurs semaines et tombe sur le haut plateau avec une abondance telle
qu'elle bloque chaque année la route de la Moulouya. Un ruisseau le baigne
en le contournant vers le Sud. Il arrose, à sa sortie du village, de beaux ver-
120 E. LAOUST [130]

gers et le pied de hauts peupliers. Les femmes, en groupes pittoresques,


vont chaque jour laver dans ses eaux claires du linge et du grain.
Les gens d'Azrou sont des Berbères étrangers au pays. On les dit d'ori-
gine saharienne. Ils exercent des petits métiers: boucllCrs, épiciers, forge-
rons, maréclmux-ferrants, menuisiers, charbonniers. Des juifs yenus de
Meknès ou de Midelt complètent le bariolage ethnique. Leurs ateliers de
bijoutiers ne sont pas les moins achalandés les jours de marché. A leur
métier avoué ils ajoutent aussi des pratiques d'usure. Azrou était surtout,
avant notre arrivée, un centre de ravitaillement à l'usage des transhumants.
Des rues étroites se coupant à angle droit partagent le village en grou-
pes de maisons où s'abri te une grande misère associée à la paresse. C'est une
de ces maisons qu'on décrira. Son occupant actuel est un mokhazni du
. poste.
Le plan

LE !{EZ-DE-CHAUSSÉE. La maison qu'on a choisie est bâtie en bor-


dure d'une ruelle et a pris dans l'alignement la place que lui assigne le
plan géométriquement conçu (Pl. XIX).

Rez - de - Chau,s<5ée

Coffre ci cerl'.àll'.'i
tcurie
TaQZ€fI(
RrUél

Lbtl Ibàh'fl7

Arnrnas n-addart Grenier 6,50


Patio Lblt /fller/m

Lbit
~
Coffre
en bOIS ~znLlt
Taznut
Ttariflô
escalier
vennum n.mermait
/.3,30 - - - - - -
FUi. 57. - Rez-de-chaussée d'une taddart observée à Azl'ou.

Elle comporte un rez-de-chaussée surmonté d'un étage (fig, 57). Elle est
couverte d'une terrasse plate et débordante, formant une sorte d'auvent (1)

(1) aokjaJ.
'::
t'"'

x
....
X
Mais ons à Azro u
hillie en bord ure d"un e ruel le
a vais temp s doit être prot égée '" la mais on qu"on a choi sie est
... la fa,a de expo sée au III jJlan ches de cèdr e ...
li
eneO lll bree d.e neig e ...
par un coffr age de
[131] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 121

qui protège le haut des murs de l'action dégradante des pluies d'hiver.
Sa façade mesure G m 50 de long, 7 mètres de haut. Sa porte est établie
sur le côté. Une petite fenêtre est aménagée au-dessus. Ce sont lit les seules
ouvertures visibles de la rue, si l'on ne tient pas compte de quelques trous
ronds ou carrés qui ventilent la pièce du bas servant d'écurie.
Elle repose sur un plan rectangulaire de 13"1 50 de long et GIII GO de
large. Les dimensions sont donc dans le rapport de 1 it 2; la superficie cou-
verte, soit 90 mètres carrés, est occupée par la famille, les animaux et les
biens matériels. L'élévation intérieure, du sol au plafond du rez-de-chaussée,
est d'environ 3 III 50, ce qui donne un volume d'air d'autant plus suffisant
que le mode d'éclairage, au moyen de lucarnes rarement bouchées, assure
une ventilation constante.
Cette maison ne possède ni cour, ni dépendances séparées ou accotées
au bùtimcnt principal. Elle abrite it la fois gens, animaux et récoltes réunis
dans des locaux distincts tenant lieu de logis, d'écurie, de grenier ou de
hangar.
On entre de plain-pied dans un étroit vestibule (1) où sont lcs esca-
liers (2) qui conduisent it l'étage. A gauche, une porte basse donne clans une
petite écurie (3) : on y abrite des ùnes. Plus loin, une autre ouverture mène
dans la pièce la plus spacieuse que sc réserve la famille. Elle mesure 8 mètl es
de long et 4 de large. Elle occupe la partie centrale de la maison. Elle
porte, de ce fait, le nom de ammds n-addal't, le « milieu de la maison)) par
analogie avec le p:ltio de la maison arabe dont l'équintlent est l!0'~ erjrjâr.
Elle présente, en autre particularité, celle de recevoir le jour par une unique
°
Ou\'crture de 1 III 20 sur III 80, appelée taznut ou taznunt, ménagée au
milieu du plafond.
Cette pièce « centrale)) s'ouvre sur deux au tres pièces, longues et étroites,
sans communication entre elles. L'une est aménagée dans le sens de la lar-
geur, et sert de grenier (4) et d'abri à des instruments aratoires. L'autre,
dans le sens de la longueur, sert de ch:unbre it coucher, et, au besoin, de
débarras ou de grenier. Elles sont éclairées toutes deux par une taznünt, de
si minuscules dimensions qu'elles sont pratiquement plongées dans des
demi-ténèbres.
Au total, le plan du rez-de-chaussée, logiquement conçu, comprend une

(1) ta.5qijt. - (2) .5ennilm n-nûfnnait. - (3) l'I'!!a ou lbit lbahim. - (4) IbU imenni.

9
122 E. LAOUST [132]

pièce « centrale)) autour de laquelle sont disposées, sur trois côtés, trois
autres pièces plus petites: une écnrie iL l'entrée, deux greniers dans le fond.
Il s'agit donc bien d'une maison il l'usage d'un paysan, cohabitant ayec ses
animaux, cultiyant et possédant des réserves de grains pour l'année.
L'ÉTAGE (fig. 58). - Un escalier constrnit dans le couloir d'entrée mène
il l'unique piùce (1) de l'étage. Il est établi selon les règles de l'art, en dépit
de ses marches de terre irrégulières et dégradées, que renforcent sur les

Etage

• T(Jznul

.. .
Ü diïn Terravi3e
~

Tèlznut
~ 7âznut

FIG. ;'8. - Plan de l'étage cte la même m:ti~on : il ne comporte


qu'une piilce réservée au x hôle~.

bords des traverses de hois plus ou moins branlantes. Une double porte
ferme son issue i1 la partie la plus Imute : l'nne conduit il la t~['rasse, l'autre
il. la tamënnait.
Cette pièce occupe la superfkie du couloir ct de l'écurie au-dessus
desquels elle est IJùtie. Elle reçoit le jour par une petite fenêtre (2), percée
dans le mur de fa(:ade, au-dessus de la porte d'entrée. Aucun meuble ne
l'agrémente. Sur son sol de terre battue, on étale quelque natte les jonrs
de réeeption. Dans un coin, un petit foyer; dans l'encoignure de l'escalier,
une sorte de réduit inutilisé, mais tenant la place des latrines dans le plan
primitif.
On re(~oit il l'étage les invités, les hôtes de passage, et on y héberge,

(1) tamiinnnit. - (2) tatnqt.


PL. XX

(Clichô Hôsid cnce (;ènô ra]p.)


essu s d'un bass in
mén agée dans le plafo nd au-dEngi
.,. le jour pénè tre par une baie r les eaux pluv iales (maison à l).;
dest iné à recu eilli

(Clic hé Géné rale.)


la baie est légè rem ent creu sée
la parti e de la pièc e situé e sous
'" quan d ce bass in n'ex iste pM,
et en cont re· bas (mai son à TimJ ;1adit).
./
[133] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 123

exceptionnellement, les ouvriers dont on réclame la main-d'œuvre passagère.


On y accède directement de la rue, sans avoir à traverser le logis où se tient
la famille, c'est-à-dire les femmes.
Cette conception architecturale semble plus particulièrement adaptée
au genre de vie des populations citadines qui réclame la réclusion des femmes
au harem. Elle ne répond pas aux exigences de la vie pastorale, ni à la
liberté d'allures de la femme berbère. Aussi, dans nombre de cas, l'étage,
considéré comme superflu, n'existe pas dans la maison du tnlnshumant que
satisfait un simple rez-de-chaussée.
Cependant, il mesure qu'on se rapproche des populations sédentaires
du Sud, du Ziz ou du Tafilalelt, l'étage prend dans la construction une im-
portance de plus en plus grande. On y multiplie le nombre des pièces. La
maison, comme à Figuig, peut même être surélevée de deux étages, et abriter
plusieurs familles. Souvent même, chacille étage possède son affectation
particulière: au rez-de-chaussée sont les animaux; à l'étage, la famille et les
réserves. Telle est en particulier la maison du Drâ.
Dans d'autres régions sahariennes, à Siwa, le rez-de-chaussée sert de
logcment aux bêtes, le premier aux provisions, le second aux habitants qui
profitent ainsi des avantages de la terrasse.
La femme berbère sait apprécier aussi l'utilité d'une terrasse toujours
baignée de soleil. Elle y étale nattes et tapis, vêtements ~t sécher, grains lavés
destinés à la mouture. Elle s'y joint à d'autres pour bavarder, se peigner
ou s'épouiller. C'est pada terrasse qu'elle communique avec les voisines et
que se commettent les indiscrétions, sources de querelles et de disputes.
L'ensemble des terr,\sses forme une aire plate et vaste, entrecoupée par
les ruelles cl u village, IJérissée de petites constructions abri tan t les tazl1üt
du mauvais temps. A Aïn-Leuh, elles s'étagent en gradins et donnent au
village l'aspect d'un village montagnard du Haut-Atlas.
La maison du transhumant ne comportant qu'un rez-de-chaussée, l'Bsca-
lier est remplaCé par une échelle ordinaire, faite de deux montants, qu'on
appuie contre un des rebords de la ta~nünt. Son nom, sellüm, désigne aussi
1'«( escalier » clans le pays des ksour.
L'ammàs n-addal't. - Il nous faut revenir sur la pièce « centrale», si
curieuse men t éclairée par une taznünt percée dans le toit. Elle donne, en
effet, il, la maison berbère son caractère le plus saillant. Elle la distingue
124 R. LAüUS'l' [134J

notamment de la maison citadine (1), avec sa cour à ciel ouvert, recouverte


de mosaïque, parfoif> agrémentée d'une vasque de marbre iL l'eau débordante.
A Azrou, elle se divise elle-même en deux parties. L'une, appelée
taf'e/lbit, sert de petite étable: on y peut voir une vache avec son veau ou
une brebis, et dans l'angle du mur, une mangeoire (2). Le sol est dallé de
larges pierres; on y a creusé une petite fosse à purin (3). On décèle aisément
la rigole recouverte de dalles qui évacue au dehors les eaux de pluie et
l'urine des animaux. Un murtin en pierres sèclles, lJaut de Om 40, sépare
l'étable du reste de l'habitation.
Dans le coin opposé, le foyer (4); à quelques pas, le moulin, et sur le
parquet de terre battue, divers ustensiles. Lit est la cuisine: on y prépare
les repas, on y mange en famille; la nuit on y étend parfois une natte pour
dormir. Les scènes de la vie familiale se déroulent en cet endroit (3), près
du foyer, séparé, par un petit mur, des quelques têtes de bétail constituant
la richesse de la maison. Pas de cbeminée au-dessus du foyer, la fumée se
répand dans la maison et trouH) par la ta",mint une iSf>I!e au dehors. A
l'heme de !cL préparation des n'pas, le village se nimbe ainsi d'un nuage
bleu flottant au-def>sus des terrasses.
La ta:;nunt centrale, de dimensions rédui tes dans le cas présent:
1 m 20 X OIllSO, mesure parfois jusqu'it 3 mètres sur 2. Par une ouverture
aussi large, la pluie et la neige menaceraient la maison d'inondation si un
dispositif ne permettait de la recouvrir les jours de mauvais temps. D'orcli-
naire, dans tout le pays Beni-Mgllild, on établit par-dessus un petit ;ll)ri fait
de planches, fermé sur trois côtés, ouvert sur le c{lté opposé au mauvais
temps, et couvert d'une sorte de toit fortement incliné vers la pluie. La
maison reste ainsi suffisamment éclairée par le côté non bouché.
Les lucarnes des salles latérales sont nécessairement plus petites. Elles
servent davantage iL l'aération qu'à l'éclairage. Il est facile de les boucher
les jours de pluie avec de vieux tellis, des sacs ou des bidons. Un petit
bourrelet de terre, encerclant l'orifice en dehors, empt'clle l'eau qui ruisselle
sur la terrasse de se déverser à l'intérieur.
On remarquera que le mode d'éclairage par une baie ménagée dans la

(1) Cf. P. Ricard, l'our comprendre l'art musulman; A. Bel, La populatio/l lIl1lfmlllwne de
Tlemcen lext. de la Rcwe des Etude.• ethnographiques, 1908, p. 34; G. Marçais, Manuel d'art
musulman, t. 11, p. 553 ss. et 717; A. Bernard, Enquête sur l'habitation l'urate des Indigène.~
de l'Algérie, p. 117; etc.
(2) temdild. - (3) ab/Ür. - (1) anemssi. - (5) arc(!bi.
[135] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTrtAL 125

toiture n'est pas spécial au pays des transhumants. Il parait même plus
familier aux constructions des régions sahariennes où cette baie se trouve
partout en usage sous les appellations les plus diverses: tintbba, Aït-Izdeg
- aznu, Talsint, Aït-Seghrouchen du Sud - znûna, Midelt (juif et arabe)
- ta/!s.uyt, Tounfit - ta/leoit, !tzer - tit n-tgemmi, « œil de la maison n,
Ouarzazat, Drâ et son correspondant arabe: f.ain eddâl', Tanlalt. - abbn,
Bfmi-Mguild de la Moulouya. -- ararj, Aït-Bououlli. - bu zewwà/, Beni-
Iznacen. - tara/lbit, Aït-Messaçl- ra(7bet, Siwa.
Ses dimensions varient aussi d'une région à l'autre, et même à l'intérieur
d'un même district, mais celle de la chambre centrale se distingue toujours
par des proportions plus grandes. L'ouverture est parfois barrée de morceaux
de bois, ou recouverte d'arceaux de laurier-rose entrelacés, sur lequel les
jours d'été on jette des étoffes formant un velum. On atténue aussi l'inten-
sité de la lumière et on éloigne les mouches (Ksar Essouq, Tanlalt).
La maison du transhumant, établie dans la haute montagne, n'est ainsi
que très imparfaitement abritée dcs pluies violentes de l'hiver. Pour la pré-
server de l'inondation, le constructeur a songé à recueillir les eaux dans une
cavité creusée au-dessous de la taznunt. Ce peut être un hassin correctement
bâti (Pl. XX, Engil, Aït-Seghrouchen); ou un trou dallé de pierres où
s'accumule aussi le purin (Azrou, Aïn-Leuh, Aït-Ouirra). Dans la grande
majorité des cas, ce bassin n'existe pas, mais la partie de la pièce située sous
l'ouverture est légèrement creusée et en contre-bas (Timhadit, Pl. XX,
Doulman, Aït-Youssi, etc.). Les femmes se tiennent de préférence dans
eette aire bien éclairée; elles y installent leur moulin; elles dressent sur le
côté le métier iL tisser sur lequel la IaznunI déverse sa lumière. A Ksar
Essouq (ksar d'Ibaghaten), on dépose les cruelles d'eau en cet endroit. Au
TanIal t (A bouâm), cet espace porte le nom de saharii, c' e~t-it-dire « bassin)) ;
mais on n' y voi t aucune trace de bassin. Dans les maisons du Drà (Ouarzaza t,
Tamenougalt, Tamegrout, etc.) - pays aux pluies rares - ce bassin existe
sous l'aspect d'une fosse iL fumier autour de laquelle on attache des animaux
devant leurs mangeoires. Et, comme en ces régions, les habitations sont
dépourvues de latrines, cette fosse en tient lieu. On la nomme aquiii.
Il est certain que, sous la tazl2unI, plus ou moins largement ouverte vers
le ciel, le plan primitif prévoyait un bassin destiné iL recevoir les eaux pluviales
et aussi, sans doute, un système d'égout pour les évacuer. Les rigoles à
purin qui traversent la maison et dont la présence à juste titre est sujet
126 E. LAOUST [136)

d'étonnement, atteste sans doute l'existence d'une canalisation destinée, en


d'autres temps ou en d'autres lieux, il tout autre usage.
Cette consta tation sugg(~l'e des rapprochements qu'on a déjà établis entre
la maison du J\laroe Central et la mai l'on romaine des premiers àges. La
salle centrale avec son foyer permanent est, de toute évidence, un atrium;
la lucarne du plafond, le comp!lwium; le bassin, l'impluvium. Ce ne sont
point lil, au sllt'plus, les seules analngies il signaler entre ces deux genres
.d'habitation : on en consignera d'autres dans les chapitres qni vont suivre.

La construction

LES MURS. - Les murs (1) sont de « pisé ), de terre pilonnée à l'aide
d'une (( dame ) (2), dans un coffrage (3) de bois. Ils reposent sur des fonda-
tions (4) peu profondes, cOllsii tuées par un li t de grosses pierres, prélevées,
le plus souvent, du lit de quelque torrent. Leur épaisseur moyenne est
de Om 50; leur hauteur est dèterll1inèe par le nombre de moules que
nécessite leur édification: Om 80 il Om 90 par moule.
Le coffrage (5), de moc1de bien connu (Pl. XXIII), est bàti sur trois
rondins reposan t sur l'èpaisseur du m ur en construction. Après le démon-
tage du moule, il reste à leur place des trous (6) carrés ou ronds qu'on
rebouche en partie de terre et d'une pierre plate. Les murs prèsentent ainsi
leur surface criblée de petites cavitès régulièrement espacées.
On recouvre le pisé d'un enduit d'argile mêlée il de la paille Im('llt'~\·. de
couleur jaune, fouge ou marron qui prene!, avec le temps et sous le soleil,
des colorations les plus ridles. On ne blandlit jamais les murs, ni il j'exté-
rieur, ni il l'int('rieur, ce qui, en d'autres régions, est une preuve de la
sécheresl'e du climat. On protège la crète des murs de clù1ure au moyen de
planches disposèes sur des madriers ct recouvertes de terre il la façon de la
terrasse.
La pierre est rarement employée. Elle paraîtrait cependant 1'e seul
matériau résistant il utiliser. A Azrou, pourtant, on peut voir quelques murs
de pierres mêlées au pisé, d'autres, de pierres non taillées, assemblées sans
mortier, et disposées en assises reposant sur des poutrelles de bois selon un
Il) [fulit, aylirlll'. - (2) ImUl'ke::5. - 13) llü(l. - (41 lsas.
(5) Voir notamment: H. Maunier, /,ct Con.~tl'u"tion (:olleetine de la maison en fÙtbylie, in
Tl'al". et Mèm. de {'11I8t. d'Et/In., p. 42.
(6) sMI, pl. i:;!!:.r1I.

.......-
r

. ,. le mnr <]'nn ighrem (le la I1ante-: '!onlon\' a a été restauré


•.. A Itzer, le mur de pisé exposé il l'onest est égaleme nt pro-
tégé par nn colTrage de bois ou un clayonn age de retent.
-
~
......

par lin placage de pierres adossé il la muraille de pisé.


[137) L'HADITATION CHEZ LES THANSIIUMANTS DU MAHüC CENTHAL 127

procédé de construction fort ancien et encore en usage au Maghreb, notam-


ment dans l'Aurès et la Grande Kabylie. Entre autres avantages, il présente
celui de limiter les lézardes et de prévenir des effondrements.
Parfois le mur est bâti en briques (1) de terre séchées au soleil, dispost\es
en rangs réguliers, parallèles ou obliques, ancrés également par des traverses
de bois.
C'est néanmoins l'emploi dn pisé qui prédomine. C·est en outre un
procédé peu dispendieux. On tiendra pour exceptionnelle toute construction
édifiée ~1 l'aide d'un matériau plus solide, telle qlle la pierre.
Les maçons sont gens dn Sud: !sCI(ulrawlycn (Beni-Mguild), IqebZin
(Zayan), lfilàlin (Zemmour) .. Ils voyagent iL travers le pays berbère en
équi pes organisées (2) : on les trou ve sur les marchés où se fait l'em bauche,
les conditions de prix s'établissent d'aprés l'unité de volume de la maçonnerie
représentée par le moule de piSé. L'usage est de les nourrir et de les loger.
Le propriétaire leur prête parfois quelques peÙts animaux destinés au
transport de la terre et de l'eau. Il ne leur procure, en général, aucune
autre aide (Beni-Mguild). Chez les Zayan, cependant, ce sont les femmes qui
remplissent les coutres de te~re et « servent» les maçons. En dehors de ce
cas, il n'est pas fait appel aux bras de la famil1e, nià l'aide de collaborateurs
bénévoles groupés en tiwlzi. On ne peut que relever cette répugnance du
transhumant à intervenir personnellement dans la construction de sa
maison.
Ces maçons sont donc des professionnels, souvent de grande habileté,
en dépit d'un outillage_des plus sommaires. En dehors du cof"rrage de bois,
l"outil essentiel est un gros pilon. On a vite fait l'inventaire du reste: une
houe, une pioche, un marteau, quelques raclettes, des couf1'es, mais pas de
fil à plomb ni de niveau. Pas davantage d'échafaudage: une échelle, simple
tronc fourchu au sommet, avec des encoches entaillées en guise d'échelons,
assure le va-et-vient du manœuvre. Au travail, l'un des ouvriers se tient sur
le mur et déverse la terre, tandis que deux ou trois autres, debout dans le
coffrage, pilonnent sans arrét en s'accompagnant parfois de refrains fortement
scandés. Et le mur monte lentement à mesure que sèche le pisé. On ne se
soucie guère de la verticale. On s'en assure parfois d'une manière grossière
il, l'aide d'un paquet de salive que le maàllem lance le long du mur, de la
crête au pied.
(1) u((üb. - (2) aqe(liii3.
128 E. LAOUST [138]

Contre toute attente, le travail du maçon ne se complique guère de


pratiques superstitieuses sans lesquelles, en d'autres lieux, son entreprise ne
pourrait ôtre menée il bonne fin (1). On ne f'ignale ni rites d'enfouisse-
men t d' ojets dans les fondations, ni sani fice Sll!' la l'rem ière pierre scellée.
Toutefois, les Deni-Mguild égorgent un mouton ou un bouc sur le seuil de la
porte dès que la maison est entièrement ad)(~vée; les Zayan, quand la cons-
truclion arrive à hauteur du linteau supérieur de la porte. Ils égorgent il
terre, sur le seuil, puis aspcrgen t de sang le linteau et les bas côtés. Ce
sacrifice porte le nom de {amegl'ust el{sofchef. On donne la viande et la peau
aux maçons. La victime préférée est un bouc, sans doute à cause de la
couleur noire de sa robe, qui est aussi la couleur des victimes consacrées
aux génies. Et c'est bien pour se concilier les g(~nies du lieu, qui vont deve-
nir les génies protecteurs cle la nouvelle maison, que le maitre procède sans
solennité apparente au sacrifice sanglant.
Les maçons clu Sud, ceux du Tafllalt notamment, sont de gros remueurs
de terre. Ils manient la houe avec UllO habileté nulle part égalée. Ce sont eux
qui creusent les fossés, silos, puits, khottara et foggara, pour ainsi dire dans
tout le Maroc. Ils ont édifJé des maisons de boue par milliers, des ksour de
terre par centaines. Ils ont fait des ntllées sahariennes du Guir, du Ziz,
du Gheris, du Drù, de v()ritallles Mésopotamies modernes.
Dans la haute montagne olt les ont appelés les transhumants, ils n'ont
su ni modifier Jeur tedmique, ni concevoir d'autres plans. Ils ont édifié des
maisons ~L l'image des leurs: des maisons sahariennes. Et sans cloute ayec le
consentement, sinon la complicité du transhumant, venu lui alL,,~i du :-iud,
et fami liarisé de tous tem ps il vcc un genre de cons truc tion que la sévéri té
du climat de son nouyeau pays s'est chargée de démontrer particulièrement
fragile.

LA Considéré dans sa technique, le dispositif de la char-


TEI1HASSE. -
pente semblerai t constituer un couvert su([isant. En fait, aucune terrasse,
en pays Bember, ne résiste aux intempéries. Les meilleures s'all'aissent ou
s'écroulent, et nécessitent de fréquentes réparations.
Le matériau est prélevé sur les ressources locales, particulièrement
abondantes en montagne. Le cèdre, le chéne, le tuya fournissent d'excellents

(1) Cl. H. Maunier, Les ,'ite8 de eon.'tn'''t,;on en Ka/Jylie, Reeuc de {,HiMoire des Religions,
1\l2~.
~
t""

x
... les murs de la maison sont de terre pilonnée dans un
colIrage de bois ('l'alilalt).
... il l'entrée du ksar d'Abomam est un pnits couvert d'une
petite construction oü défilent sans anèt des femmes vêtnes
--
X
......

de khent venant puiser de l'eau dans de belles cruches


oblongues (TaIllaIt).
[139] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 12!J

bois, résistants et imputrescibles, La forêt, qu'exploite le bùcheron berbère


selon des méthodes critiquables, donne généreusement poutres, soli"es et
chevrons, grossièrement équarries sur un gabarit que l'usage a consacré.
Ainsi, la longueur eourante du chevron d'une portée maxima de 3 mètres
explique l'étroitef'se des pii'ces latérales. Mais le bùcheron peut livrer des
poutres de longues dimensions, taillées dans des troncs entiers.
La charpente du «( patio)) onre dans son établissement des difficultés que
suseitent la h.Jngue portée it couvrir et la présence de la ta:Jnùnt. Elle
exige l'emploi de montants ou de piliers, en nombre variable, et disposés
différemment, selon les cas
Dans la maison d'Azrou on en compte quatre, rangés au milieu sur une
mème ligne. Ils proviennent de troncs ou de grof'ses branches de dIène, non
équarris, simplement dépouillés de AIr,,/
leur (~corce, Ils mesurent 3 50 de
rn

haut. On les nomme tannaIt. Sur


eux l'eposen t, dans le sens longi-
tudinal, une série de poutres (1), Asalur
sur lesquelles s'allongent des so-
li ves (2), espacées de o!TI 80 it 1 mè-
tre et disposées parallèlement dans
le sens transversal. C'est sur ses
solives qu'au moyen de planchettes
de cèdre on établit un plancher (3)
destiné à ctre recouvert d'une cou-
che de terre. On darne longuement
cette terre sans la mouiller; on Fle;. 59. - Dispositif d'une charpente couvert"
en terrasse (maison d'Azrou).
n'humecte que la dernière jetée que
l'on recouvre de petites pierres scllisteuses (4) afin d'en assurer une (itan-
chéité relative (fig. t)9),
Dans les maisons des Aït-Yahya ou -Alla, le dispositif comporte une
double rangée de montants, l'une de trois, l'autre de quatre, dont deux
adossés aux murs. Les poutres qu'ils soutiennent s'appuient sur un fort
rondin de bois, formant sommier, interealé entre elles ct l'extrémité du
pilier. On donne à ce rondin les noms expressifs de : « bél ier 1) (5), «ânon 1) (6),

(1) a.<atilr. - (2) taflallit. - (3) (","sis. - (4) iû;;rn. - (5) aflUli.
(6) asnus; ou encore: tasii;it (c calotte)J, Aït-Ouirra; taUùa.t li cheville, coin)J, Aïn-Leuh,
130 E. LAOUST [140]

Son rôle rappelle celui du chapiteau des coloooes régulières d'uo art moins
rudimen taire.
Dans la plupart des maisoos sahariennes (KeITanclo, Ksar Essouq,
Ta fi lalt , D6t), les piliers de bois font place ü des piliers ü section carrée ou
octogonale, faits de toubs entassés et recouverts d'un enduit. Ils sont inva-
riablement au nombre de quatre et régulièrement disposés en carré autour
de la t((~nllt. Ils donnent à la maison l'aspect d'une construction hypostyle
et achèvent ainsi de caractériser le type auquel on s'intéresse ici.
Malgré des modifications de détail, le mode de couverture, tant en
pays de transhumance qu'en région pré-saharienne, s'établit d'après une môme
technique Ü laqnelJe le constructeur demeure immuablement attaché. Les
seules variantes proviennent de la terminologie et du matériau qu'imposent
au surplus les ressources du pays.
Dans la Haute-Moulouya, ct surtout dans le val de Rich, dans le Tiàl-
lalin et le Moyen-Ziz, le peuplier fuurnit il, peu près seul le bois de cons-
truction. Dès Ksar Essouq, au Talilalt, clans le Drà ou it Figuig. c'est le
palmier. Mais de son tronc aux fibres grossières on ne tire que des poutres
flexibles, sans résistance, qui s'incurvent sous le poids de la terrasse. De
sorte que la terrasse du Saharien s'avère aussi défectueuse que celle du
transhumant. Quant au couvert, le laurier-rose (Talsint); le djéricl, ou extré-
mité des palmes (Figuig, Tafilalt); le roseau (Kerrando, Drâ), l'alfa (Midelt},
le palmier nain ou doum, le diss, constituent, selon les régions, la matière
recherchée.
A l'encontre de la terrasse de'la maison citadine, aucun parapet n'llJdique
de séparation avec la terrasse des maisons voisines. On la construi t légère men t
en pente du côté où doit s'etrectuer l'évacuation des eaux de pluie que des
gouttières de bois (1) recueillent et déversent dans la rue. Et telle est la force
des traditions, que ces appareils figurent dans la maison saliarienne bien
qu'ils soient superflus par suite de la rareté des pluies.

LA PORTE. - Bien que le Berbère connaisse les mots taggu!'t et tiflut


pour désigner une « porte Il, le transhumant, comme le Saharien, n'utilise
que l'expression arabe IbâlJ, qu'on entend parfois nbâb.
La porte s'encad re dans une baie rec tangulai re, seule ouverture vers
J'extérieur, qu'on m<'~nage dans un des deux côt(~s, longueur ou largeur, et, en

(1) ImizâiJ.
[141] L'UAllITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 131

règle constante; près d'un angle. Servant aussi de passage aux animaux, elle
est remarquable par ses grandes dimensions: 1 ru 50 X 1 ru 90 (Azrou), L'ex-
pression : iflli n-tadda,.l, ou aqmu n-adclart, désigne 1'« entrée)) de la
maison; le mot: hatebet, le « seuil)) ct aussi le (1 linteau supérieur)), l'un
et l'autre constitués par deux ou trois fortes traverses encastrées dans le
mur. Une ou deux autres perches, formant montants, complètent l'encadre-
ment ainsi fait de quatre parties indépendantes, et non ajustées, comme
dans le cadre des portes européennes.
La porte, lourde et massive, est d'un seul battant de planches épaisses,
clouées verticalemen t sur leur face in tél'Ïeure à trois ou quatre fortes traverses.
Ces planches laissent entre elles des fentes qu'on ne masque par aucun arti-
fice. L'une d'elles, plus longue que les autres, e::5t entaillée it ses deux extré-
mités de manière iL former les deux pivots mobiles dans des cavités creusées
dans le seuil et dans le li:llc;lU supérieur. La porte s'ouvre en dedans. Quand
on la tire à soi pour la fermer, elle vien t se heurter au seuil ct au lin teau. On
peut l'immobiliser dans cette position au moyen d'un système de fermeture
entièrement de bois, fixé sur sa face extérieure.
Le système comporte, comme pièces maîtresses, une sorte de boîte dans
laquelle joue un verrou mobile qu'on déplace à l'aide d'une réglette de bois
munie de chevilles, On introduit cette
sorte de clé par une ouverture ronde
percée dans la porte ou dans le mur,
Le système a déjà fait l'objet de
maintes descriptions (-1). II est d'un
usage courant dans tout le Maroc,
mais il ne lui est pas particulier: son Q,J~
ai rc d'ex tension occupe presque tou te
l'Afrique et méme une partie dEI]' Asie.
La porte est encore pourvue d'un
anneau de fer, cloué dans sa partie
haute, it l'instar des belles portes des FIG, 60. - Anneau de porle d'f'lItrèe d'ulle
tadda!'t ob,ervèe il Kerrando (Tiâllalin).
maisons citadines (fig. 60), 11 sert ù
tirer la porte à soi, et peut, Ù la rigueur, tenir lieu de beurtoir. C'est le

(li Voir notamment: Van Gennep, Les système.' de j'enHeture, in Recue d'Ethnographie et
de Sodologie, janv.-févr. 1914; Laonst, Mots et choses vero., p, 15; Marcel Mercier, La cicilisa-
tion urbaine au Mzab, p. 155.
132 E. LAOUST [142]

seul objet de fer il signaler dans une maison il l'éclilication de laquelle parti-
cipent uniquement la terre et le bois.
La porte est l'œuvre d'un menuisier professionnel, ('tabli dans un de
ces nombreux villages ele montagne au voisinage de la forèt. Il la pose lui-
rnèmeavec l'aide de maçons. Il ne l'ag['(~ll1ente rarement d'ornements incisés
ou peirrts selon un usage fort en faveur en d'antres contrées. Son prix est
assez élevé pour une bau t'SC berbère . .Taelis, au cours de razzia, il était courant
d'enlever les portes des maisolls pillées et de les emporter dans le butin.
La pose de la porte marque l'achèvement de la maison. On saerine, en
ce moment, sur le seuil, un mouton ou un bOLlc. On renouvelle parfois ce
sacrifice li la prise de possession de la maison. Un repas réunit alors les
membres de la famille et les ouvriers qui ont concouru ~'l son édification. Au
cours de la.latfta (1) qui le clôt, on prononce des vœux et appelle les béné-
dictions du ciel. Ce repas sc nomme irncnsi n-addal't (2).
Les objets propltylactiques signalés dans la tente (3), ct qu'il est
d'usage de suspendre li l'un de ses montants, font également partie de l'ar-
senal magiq ue de la maison. Certai ns figuren t en bonne place sur la porte :
fer il, cheval, clous, amulettes, nouets cie terre de marabout, pierres trouées,
et exceptionnellement cornes de bœuf ou de gazelle; d'autres sont habile-
ment dissimulés, li l'intérieur, dans des recoins ou sous des poutres du
plafond.
Dans nombre de maisons de transhumants, un usage, fort en faveur,
consiste il, appliquer dans une bouse fraiche, collée au mur pri's de la porte,
les écailles d'œufs d'une couvée nouvellement éclose. La maisull l'st, de ce
fait, à J'abri de certains dangers, mais il semble que la pratique passe sur-
tout pour assurer la bonne venue de la jeune couvée et la présener des
serres de l'oiseau de proie (P1. XXVIII).
On ferme la porte la nuit ou quand le travail appelle les gens aux
champs ou il la forêt. Enautres temps, elle reste toujout's il demi entr'Ollyerte,
en raison des maux qu'on risquerait d'encoUl'ir s'il en était autrement (4).
Selon une croyance générale, on attribue au seuil de la maison les
(1) Appel de vœux fait à l'issue d'une cérémonie laïque ou religieuse; célébration de fian-
çailles, repas en commun à la mosquée, touim, inauguration d'un travail agricole, etc.
(2) Litt, ; « le souper de la maison n. La prise de possession d'une maison donne toujours
lieu il la célébration d'une cérémonie d'ordre magico-religieuse; cf. Mots et "hoses berb., p. 25.
(31 Voir sc/pra, p. 207.
(4) Sur la répugnance il fermer les portes durant le jour, voir; R, Maunier, Le eulte domes-
tique en Kabylie, Revue d'Ethnographie et des traditions populaires, 1925, n" 3-4, p, 253.
[143) L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 133

malheurs et les joies de la famille. On peut voir des gens abandonner une
maison dont le seuil ne leur fut pas propice; d'autres y renouveler des sa-
crifices que semble réclamer quelque génie.
Le seuil se trouve, de la sorte, associé à de nombreuses pratiques mpers-
titieuses. La plus connue, renouvelée des Grecs et des Romains, veut que la
non velle mariée pénètre dans la maison de l'époux sans en toucher le seuil
de ses pieds, portée dans les bras du mari ou d\:n servant. C'est ainsi
également que la jeune transhumante fait son entrée dans la tente maritale.

Le mobilier

Il comporte les ustensiles relevés dans la tente. Môme vaisselle de terre,


de bois ou d'alfa; même moulin, môme foyer avec son trépied de fer. Tout
au plus doit-on signaler un petit four, en forme de dôme, résené à la cuisson
dll pain, bâti souvent au dehors; les Zayan l'appellent unnûl et les Beni-
Mg'uild aferl'àn ugrum (1).
Moins de tapis que dans la tente. On les étend exceptionnellement dans
la salle de réception, mais le plus souvent on se contente d'une simple natte
brodée de laine rouge.
Même métier aussi; on 10 dresse, à Cause de la lumière, dans la chambre
du milieu, à proximité de la lucarne.
Le lit (2), garni des mêmes couvertures de couchage, est établi à demeure
sur une banquette de terre (3). On lui réserve une place dans une des
cham bres la térales, opp-osée au couloi rd' cn trée; il voisine ainsi normalement
:1\'eo des corbeilles à grains.
Aux heures de la préparation des repas, nombre d'ustensiles jonchent
le sol, à portée de la main, près du foyer où se tient la ménagère accroupie
ou assise. En auttes temps, ils sont rangés sur les (]Jets (4), ou sur des éta-
gères de coin. On les nomme tW'ru.~t (Itzer), tal'ruft (Kerrando). Ce sont des
bâtons recouverts de glaise, disposés l'un au-dessus de l'autre, comme des
échelons, dans l'angle d'un mur. On y dépose les grosses marmites qui s'y
maintiennent en parfait aplomb. Notamment la marmite réservée à la cuisson
du couscous. Parfois on suspend cette marmite par le col, à un piquet de

(1) De nH~me modèle que le « four ) signalé dans Mots et dwses bel'b., p. 62, en usage dans
la région de Demnat.
(i) [issi. - (3) sril'. - (4) asgaidu ou al'u, tarukt; pour leur description, voir supra.
134 E. LAüUST [144]

bois planté dans le mur. Les AH-Ouina nomment ce morceau de bois:


talistut n-bu-(cham, ce qui pourrait se traduire (\ le lit de la mannite iL
couscous » s'il était avéré que le premier mot répond au latin lectus.
Dans le Sud (Kerrando, Ksar Essouq, Erfoud, TaUlalt), on réunit les
piliers de terre par deux traverses de bois parallèles, espacées de 0"1 20, et
placées à hauteur d'homme. On y suspend de lourds objets, plus particuliè-
rement des harnais et des tapis usagès.
On loge les cruches à eau dans cles sortes de casiers munis de pieds,
comme une table, appelés lmafW1il uqelltL (Khenifra, Azrou, Tafilalt, etc.),
pareils aux objets similaires signalés à Meknès, il Fès, où ils reçoivent, de la
part des artisans, une ornementation qu'on chercherait vainement en pays
BeralJer.
On fait gmnd usage de piquets de bois fichés au mur, à la façon de nos
portemanteaux. On y accroche des vôtements et le plus souvent des coufles,
paniers, outres, cordes, harnais, sacs et musettes de toutes dimensions.
1\ mesure qu'on se rapproche des régions sahariennes, on ooserve le
curieu:-> usage de pendre la vaisselle au mur. Assiettes, plats, soucoupes,
cruchons et bouteilles sont aussi accrochés à des clous par des cordelettes.
Pratique de ksourien. Dans le Sud-Tunisien (Aoudref, Matmata), la Tripo-
litaine (Djebel Nofousa, Nabout, Glmrian), la Libye (Siwa), les murs cles
maisons, comme les parois des grottes, sont littéralement couverts d'objets;
certains dans une intention ornementale, si l'on en juge par leur inutilité et
leur nombre.
On loge de menus objets- : faucilles, ciseaux de tonte, fuseau:->, lampes,
lanternes, sacs de toilette, elJifTons, dans de petites niches rectangulaires
aménagées dans l'épaisseur des murs. On en trouve partout, ct portée de la
main, dans le couloir, les diyerses pièces, surtout celle du milieu. Leur
nom: Ll.iut ou (all.!..;llt, est aussi celui de la « meurtrière» percée dans les
tours du ksar.
Nombre de maisons sont pourvues de banquettes (1) en maçonnerie,
bâties il l'extérieur, près de la porte, ou il J'intérieur dans le vestibule. Les
hommes s'y tiennent assis les jours de pluie, quoiqu'ils préfèrent s'accroupir
le long du mur de l'ighrem, tristement eüvelopp~s dans leur manteau, et
comme plongés on ne sait dans quelles pensées.

(1) ddukkan.
(145] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 135

Au total, cet inventaire ne révèle aucun objet qui ne soit dif1'àent du


mobilier des maisons citadines. l'lais on suppose qu'en raison même de ,son
affectation, la maison du transhumant doit en contenir d'autres, spé,ciale-
ment destinés au logement des récoltes.
On a déj~l signalé les grandes corbeilles enduites de glaise, utilisées
comme réservoirs ù grains : orge, blé, maïs, sorgho, légumineuses. Leur
nombre, dans les greniers, atteste la richesse du pasteur. On les achète il.
Meknès, surtout ù Fès. On peut voir, aux portes de cette ville, des artisans
habiles les confectionner avec des roseaux refendus.
L'emploi de la corbeille offre de telles commodités que l'usage en est
partout répandu. En pays Ntifi, on la nomme abu;;ôm (1), et non sëllet,
comme en pays Beraber. Dans le Haouz de Marrakech, chez les Oulad-Sebtl, on
les installe sur les terrasses où leur présence donne ~t la maison un aspect
tout particulier (2). Elles tiennent lieu de ces grandes j:lITes il. grains, rondes
ou carrées, modelées et décorées par les femmes, qui, sous le nom de a/w/I,
garnissent de ~i curieuse façon la maison kabyle du Djurdjura (3).
Un autre récipient, tall;;ent (AZl'ou) ou atJ-Z'ân (Beni-Mguild), paraît d'un
emploi d'autant plus généralisé que sa construction en est simple. Un mur-
tin de terre de 1 m 20, bâti dans l'angle d'une pièce, perpendiculairement aux
deux longs côtés, y délimite une sorte de bassin où l'on eniasse le grain. Un
réservoir de mêmes dimensions, établi exactement au-dessus, en double
parfois le volume.
Les Zayan possèdent en outre une sorte de grand coffre maçonné, muni
de deux ouvertures, Ilune il. la partie supérieure par où se déverse le grain;
l'autre, au bas, d'où l'on prélève les provisions au fur et à mesure des
besoins et que l'on peut boucher avec des loques (4). Mais le mot asels.el,
qui le désigne, figure dans les parlers berbères ou arabes avec le sens général
de « panier en alfa au col long et étroit, destiné aux semences ou aux
réserves n. Il en est ainsi chez les Aït-Youssi, et les Beni-Sadden, comme
chez les berbères arabisés de la région de Taza. On a pu le rapporter au
latin sacce//um, saccellus, « sachet, sacoche n (5).
Autre récipient: le coll're à grains, $6nduq n-imefldi (Aït-Izdeg) ou

(11 Cf. Mots et "liO.<es berb., p. Il.


(2) Joseph Bourrilly, Éléments d'Etlinograpliie maroeaine, photo, p. 32.
(3) Voir R. Maunier, La construction colledi()e de la mai.•on en Kabylie, p. 62.
!4) aseruid.
(~) Étudié par G. S. Colin, Étym. magrébines, n' 20.
136 E. LAOUST [146]

$onnuq imënni (Zayan), lourd, massif, en planches épaisses de ci~dre, et de


si grandes dimensions que eertains n'ont pu ôtre établi que sur place;
meuble énorme qu'on ne déplace pas, que les familles se transmettent et
qu'on est surpris de rencontrer. Son aire d'emploi voisine avec la fOf(~t de
cèdre, bien qu'on puisse en trouver au delà.
Un autre: ttanna, de capacité plus considerable encore, et, semble-
t-il, particulier aux transhumants Beni-YIgllild (Aït-Arfa, Irklaoun, etc.),
AIt-Sgougou, Mrabtin, Zayan, Ichqern, ete.; cn général, ù ceux qui out
d'importantes récoltes il loger.
A Azrou, la ttanna se présente sous l'aspect d'une grande armoire,
très large, pourvue d'une petite porte sur sa face latérale et dans les fermes,
sous celui d'une caisse énorme en planches de ci;dre, occupant le volume
d'une demi-pièce. Le fond repose sur des madriers. Le haut touche le pla-
fond. On y emmagasine le grain en le déversant par une trappe ménag(~e il
la partie haute et en s'aidant d'une échelle. On y pratique une chatière
pour se débarrasser des souris qui commettent parfois de gros d(~g{ltS, mais
on respecte le serpent qu'on considère comme le « maître de la maison 1) (1).
Le mot (tarma est d'un usage général au Maroc, avec les sens assez
voisins « d'armoire ou de placard)J. Le plus curieux, c'est son origine
persane (2).
Certaines maisons, mais différentes du type examiné ici, possèdent au-
dessus du rez-de-chaussée de véritables greniers, où l'on entrepose le grain,
comme il est usage de le faire dans nombre de fermes de Fr:I[]l'f'. Cf'S 2,Te-
niers se nomment aEarî.~; on en reJ(~ve l'usage chez les Aït-SgougI)L1, les
Mrabtin, les Zayan, les Ichqern.
Si on rappelle que certains fermiers possèdent des silos (3) iL l'azaghar,
on cOI1Yiendra que les moyens ne font pas défaut aux transhumants pour
loger leurs récoltes. Aucun, cependant, qui ne soit spécillquement berbère
et partant original. Tous ces récipients sont l'u'Uvre d'ouvriers spéeialisés,
maçons, menuisiers, vanniers, et non des femmes de la maison 011 de la
tente.
Leur terminologie renseigne qu'un de leurs noms est latin : asëkel

(1) /"lb II-addart.


(2) G. S. Colin, Notes cie dia/edo/agio araiJe, JI Teclmolouie de la batellerie du Nil, in
Bullelin de l'Institut Français r/'Arehcolouie orientalc, t. XX, p. 60.
(3) ~asraf~.
o

!-"",.
r
~
~.,

......
<:
il Nalout, les le//lirlal wnt édifiés au sommet d'une falaise .. ' il l'intérie ur du bhtilllen t s'étagcù t des chambre s snper-
eSl:arpé e,. , posées auxquel les on accède par des pierres ell<:astrées dans
le lllur (Tripolit aine).
/
1

1
[147] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 137

(saccellum); un autre persan : ((arma; les autres arabes : sellet, ~6nduq,


a~a"is, ab·zdn; aucun n'est berbère.
La maison du transhumant, et à un degré moindre celle du ksourien,
abrite encore du bétail, des mulets et des ânes, des poules, des abeilles. Le
nombre parfois invraisemblable de mangeoires, disposées dans les moindres
recoins, témoigne de la cohabitation complète de l'homme et cles animaux
Ces mangeoires (1), faites de boue, sont spacieuses: on y sert la provende
des animaux, la paille hachée (2), qui est il la base de l'alimentation, l'herbe
fraîche que les femmes vont sarcler dans les blés ou faucher avec de mi-
nuscules faucilles le long des rigoles d'arrosage, ou encore les branches de
chêne (3), de cytise (4), de houx (5), coupées en forêt, l'hiver, quand la
neige et le froid contraignent le bétail il la stabulation.
Les poules nichent dans les mangeoires ou clans la paille. On ne ménage
pas à leur usage de local apPf'Oprié, comme dans les maisons du Drâ, où on
les loge il l'étage, clans de curieuses niches répondant au nom de tagendul't.
Les pigeons ont leurs nids dans des recoins d'escaliers dans certaines mai-
sons de ksouriens (Ksar Essouq, TaBlaIt), et non cle transhumants qui,
eux, sont propriétaires de ruches installées sur les rebords des terrasses.

L'ornementation

La maison du transhumant ne présente, en général, aucune trace appa-


rente d'un certain souci d'embellissement, à l'encontre de celle du ksourien
des régions sub-sahariennes - qui en est la réplique parfaite - et qui
s'agrémente d'un décor riche et abondant. Ce décor emprunte visiblement
ses éléments essentiels à l'art musulman, associés à l'art berbère dans la
mesure où l'on peut ainsi qualifier une ornementation purement linéaire et
géomêtrique. Les motifs : points, lignes, droites, obliques, parallèles ou
brisées, dents de scie, chevrons, triangles et surtout croix, en constituent
le fonds traditionnel dont s'ornent encore les tapis et les tatouages.
L'ornementation est surtout extérieure et s'observe aux portes. Elle est
rare chez les transhumants qui n'habitent pour ainsi dire jamais leurs mai-
sons. Cependant, sur le fronton de quelques portes (Aït-ben-Atto, Aït-

Il) lemdüd. - (2) alïm. - (3) fasaff. - (4) a1:tdmlül. - (5) sabdlîl}e!',
10
138 E. LAüUST [148]

Yahya ou -Alla, Itzer. 13oulman, Engil, l1g. 61), se détachent en léger reHef
d'informes figures, triangles et parallèles, efj'acées par le teml>s; à Aïn-Leuh,
figurent trois croix ;'" grandes branches symétriquement disposées, l'une
au milieu, les deux autres de chaque clHé, et séparées par une ligne de
triangles. C'est Ht l'œuvre d'un ma-
Il ):( Il ):< Il >X Il >X Il h':..'<J I)XJ1
(;on saharien de la région d'Erfoud
(fJg. 62).
La croix à grandes branches,
exceptionnellement obserYée dans le
Maroc central, (Igure, en efret, il, pro-
A,90
fusion dans le décor actuellement fort
en faveur dans la vallée du Ziz, de
nidl au Tafilalt. Il est certain qu'on
f----
le signalera en d'autres régions voi-
-+oI.I------"'d.....Z.""~"_ ·I- sines. A Ksar Essouq, a Erfoud, on
POl"te
l'a mul ti pliée sur les constructions
FI<;. 51. - Des'tls de porte d·entrée. récentes, httties, dans le style local,
par les soins d(~ l'autorité militaire. Mais on n'a fait que l'emprunter aux
constructions 1Jel'!lères. On la relève avec fréquence sur le fronton des mai-

FIG. 62. - Dessus de porte il Aïu-Leuh : trois


croix gravées dans l'enduit.

+1
FH;. 63. - Dessus de porte orné
d'une croix gravee dans l'en·
FIG. 64. -- Dessus de porte il Abouâm (TaOlalt) : croix duit Ilghl'elll dlsso11Illlllour
gravées il l'intérieur d'un rectangle. Tiàllaliuj.

sons particulières, et surtout sur les portes monumentales des igherman.


La croix à branches égales fait aussi partie du décor. A l'ighrem d'Is-
[149] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAIWC CENTHAL J 39

soummour (Tittllalin), une porte, surmontée de ce signe, a une vague allure


d'entrée de presbyti~re (Gg. (3). On la relève à Abollam (Tafilalt), il l'in-
térieur d'une maison, dans lin grand dessin rectangulaire tracé en creux
au-dessus d'une porte (fig. (4).
L'ancienneté du motif est attestée par sa présence clans les vieux tapis
Beni-Mguild : la petite croix, tissée en bleu à l'intérieur des losanges
allongés, la grande, répétt'~e plu-
sieurs fois sur un grand champ it
fond blanc, Ü la lisière du tapis.
Et aussi sur des tatouages fémi- 1
nins. Le visage de jeunes femmes,
entrevues il l'ighrem de Ou-Tna-
krawin (Aït - Sgougou), porte la
petite croix entre les sourcils, la
grande, sous la lèvre inférieure, la
grande branche descendant jusqu','t
l'extrémité du menton (fig. 65).
Sur des bijoux d'argent: pen-
dentifs, pectoraux et colliers, ob-
servés à Ksar Essouq, à Talsint,
Fln. 65. - Tatouages relevés slIr 11.' vjsag8 d'une
une croix it quatre branches égales jeune felnrne des AH-SgOllgOli : le IllOtif
principal est Ilne crois.
et point~18s paraît être aussi l'élé-
ment essentiel du décor. Ces bijoux sont fabriqués par des Juifs; leurs
femmes n'en portent pas d'autres. On nous dit que c'est un Juif qui a dé-
coré les belles portes qu'on montre il Erfoud, à Ksar Essouq. Il est certain
que, dans l'étude des techniques et de leur transmission, il faudra réserver
aux Juifs sahariens lIne part, peut-être prépondérante.
Quel symbole se cache sous ce signe? Dien des hypotllèses sont per-
mises. La croix +flgure comme lettre dans l'alphabet touareg avec la
valeur du T. Elle lig'ure aussi dans l'alphabet libyque. Perpètue-t-elle le
sOll\'enir du tau punique, et faut-il la considérer comme J'initiale de Tanit,
ainsi qu'on l'a suggéré sans preuve (1)? De fait, il s'avère que les caracti)res
dits ({ libyques») ont été jadis en LIsage au Maroc. Des inscriptions, récem-
ment mises à jour bien qu'en nombre encore trop restreint, permettent

(1) Marcel Mercier, La eivilisation urbaine au M~ab, p. 162.


140 E. LAOUST [150]

d'affirmer leur existence dans les anciennes zones d'occupation punique et


romaine.
L'usage de graver des inscriptions sur le fronton des portes s'observe
en maints endroits. On a personnellement observé, en des points les plus
éloignés, sur des portes de maisons berbères, des signes, dont le qui +,
s'apparentent visiblement aux tifinagh actuels (1). Et, comme les tifinagh,
ce sont les femmes qui les tracent, sans leur reconnaître d'autre valeur qu'une
valeur magique.
Par ailleurs, attribuer à la figuration de la croix t à branches inégales
une influence chrétienne n'est pas il écarter systématiquement (2). Il n'est
pas toujours indispensable de rem~mter trop loin dans le passé et d'attri-
buer il des influences puniques nombre de faits d'histoire africaine que des
événements moins lointains peuvent expliquer. La destruction de l'Église
d'Afrique par l'Islam n'a pas ëté si radicale. au point que tout souvenir en
soit absent du folklore berbère. Et il est possible que le signe divin, eon-
servé dans le secret, ai t gardé il travers les sièeles sa valeur mystique.
On répondra que la eroix figure normalement dans une ornementation
il base linéaire et géométrique des peuples que le Christianisme n'a pas
touchés; que la disposition de deux barres qui s'entreeroisent forme une
sorte de Ilœud magique eapable de fixer le mal. Et la question reste sans
réponse.
A moins de faire dériver eette croix d'un détail d'architeeture défen-
sive. Par exemple du créneau décoratif dont sont si abondamment ornées
les tours des ksour et des tighremt. Sa fente étroite et longue avec les trois
petites ouvertures carrées qui .la surmontent comme des points, figurent
bien l'image d'une croix. Dans l'état actuel des choses, cette hypothèse
n'est peut-étre pas la moins acceptable.
On ne peut que noter la persistance d'un motif de décor qui figure à
la fois sur des bijoux, des tatouages, des tapis, les frontons des portes, et
dire que, s'il n'a plus aujourd'hui qu'une valeur esthétique ou magique, il était
doué jadis, selon toute vraisemblance, d'une vertu mystique répondant à
un besoin religieux.

(1) Notamment, dans l'Atlas de Blida, chez les Beni-~alal.l, les Beni-Messasoud; et aussi en
Tripolitaine, dans le Djebel Nefousa, à l'entrée des demeures de troglodytes.
12) Sur des monuments de l'Égypte antique (temples de Louqsor, d'Isis à Philœ, etc.), des
croix coptes ont été gravées, après coup, et, par la suite, mutilées et détruites par les Musul-
mans.
[151] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 141

1:

FIG. 66. - Portes décorées relevées dans une taddart de Kerrando; la première est une porte d'entrée,
les ;Pltres, de clitnensions plus petites, donnent accès à des greniers établis à rétage.
142 E. LAOUST [152]

Dans les ksour, les portes d'entrée des maisons riches, parfois aUSSI
celles des cham bres de J"étage) son t orn~s it l 'i mi ta tion des belles portes
il arcade des maisons (·itadines. Un maùllem maladroit les a encadrées de
colonnettes dég['()ssios dans des masses d'argile, aux chapiteaux cle terre à
demi et'fac('~~;,;, Il les a surmontées d'arcatures en relief, de lucarnes rectan-
gulaires) agi'(~rnentées de denticules, de corniches de bois ou de briques
ajustées (Iig. GG). L'<~nseIllhle est grossier, gauehe; [aplomb douteux. Tel
quel, le décO!' int<\ressE'ra l'arch<\ologue qui en déterminera aisément le style
et l'époque.
On ne relôve le motif de décor universellement connu au Maghreb
sous l'appellation de « main cle Fatma », ni chez les transhumants, ni chez
les ksouriens du Ziz, alors qll'il est ff<)quent dans le Drà, le Todghout,
le Dads, les Mgouna et Skoura) comme dans toute la région de Marra-
kech. A Ouarzazat (Taourirt), il affecte la forme d'une palmette à cinq
branches portées sur un court péclon-
cule (fig. 67). On le grave en creux
clans l'encluit des murs de la tighremt,
ou au-dessus cles portes. On le répète
parfois en cle nom breux exemplaires
alignés le long cles murailles il la ma-
nière d'une corniche d\m elfet déco-
ratif assez heureux. On le signale sous
FIG. 67. ~ La « main de Fatma)) affecte la
forme d'llll<è palilletle il cinq hrarw!tes por- cette forme au Tafilalt) ap"liqll('~ al'ec
rées SlIr lin cOllrl pèdoncille (Onarzazat,
Talilalt, etc.). bonheur sur cl es construetiom; cle
style Makhzl'n, dont la kasba, sise près du tombeau de Moulay 'Ali
Cheri f) cons ti tlle je plus bel ornemen t. Quant :'t l' ornemen ta tion in térieure
cles habitations, elle est pratiquement nulle chez les transhumants, rare
chez les ksolll'iens. Dans une maison de Kerrando) on relève dans le foncl
d'un vestibule) au-dessus de la fosse d'aisanecs) une niche (1), sUl'montée
de tmis poi nts disposes en triangle il la façon des meurtrières cles tours de
kasba (fig. 68).
Dans une maison VOlsme, et clans la cmsme, on obscrve un grand
clécor (2) en relief encadrant une niche ménagée clans le mur Est. C'est
visiblement la réplique de l'encadrement d'une porte monumentale d'ighrem.

(J ) tal,~ù(t. - (2) On le nomme tqau:is,


[153] L'HAmTATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAHOC CENTIU\L 143

Et, en raison de son orientation, il figure sans doute un mihrab. A l'in-


térieur des arceaux qui le surmontent, on remarque deux petits décors en
relief en forme de pointe de flèche; un autre frappe par son aspect anthro-
pomorphe (fig. 6D).
Des niches de ce genre s'observent dans toutes les maisons, isolées ou
disposées en séries. Pour Mercier (1), qui les signale au Mzab, elles « rap-

f
FIC;, 68. -- Fond de vestibule décoré d'une
niche agrémentée de points à la fa(;on nes FIC;, 69. --. (;rand décor en l'elief
menl·tri(~res des tours de kasba (maison de cncadrant unc nicbe à l'intérieur
Kerrando). d'unc maison (Kerrando).

pellent it s'y méprendre les columbal'ia antiques ainsi que toutes ces niches
si fréquentes dans le& maisons étrusques et romaines ».
On les signale aussi dans les rues des ksour, notamment à Ouargla (2),
où elles sont consacrées à une foule de santons. La femme, qui s'est insti-
tuée la « servante» d'un de ces saints, y allume le jeudi soir une mèche
imbibée d'huile. Et les passantes de s'arrêter pour baiser le mm de la
niche.
Cet usage rappelle peut-être l'antique coutume romaine d'élever près
de l'entrée de la maison un édicule ou une niche, ara, munie de statuettes,
de lampes, où l'on priait le matin, où l'on offrait souvent des sacrifices au
dieu domestique (3).

Il) Marcel Mercier, La ~iL'ilisation urbaine au M$ab.


12) Biarnay, Étude sur le dial. berb. d'Ouargla, p. 430. Ces niches portent le même nom:
lkittet.
(3) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, art. domus,
144 E. LAOUST [154)

Ainsi, il mesure qu'on s'éloigne de la montagne du transhumant et se


rapproche des sédentaires sahariens, l'habitation s'enrichit d'une ornemen-
tation qui emprunte ses meilleurs éléments ~l l'art musulman. Elle atteint
son degré de perfection dans le Tafilalt, où nombre de maisons sont dans le
goùt des belles constructions de Marrakech. Mais avec elles on sort du
cadre de cette étude.

La maison du transhumant est une maison citadine et saharienne

C'est de toute évidence. La maison d'Azrou, des A'it-Yahya ou -\.lla,


d'Azourar oUre des caractères urbains très accusés. Elle est d'une arc litec-
ture compliquée, presque savante. Elle possède parfois un étage, une salle
de réception ù laquelle on accède par un escalier construit selon les règles
de l'art. Elle est pourvue de latrines (ksour), d'un agencement de gouttières
pour l'évacuation des eaux de pluie, d'egouts pour les eaux ménagères et le
purin. Ses dimensions, sa superficie couverte montrent qu'elle est une
maison de ville. Elle a même, comme on J'a vu, des prétentions esthétiques.
Elle loge des animaux et renferme les réserves de grain, de paille, de
laine, etc. Nulle « dépendance ) autour d'un ensemble aussi complet. Elle
est avant tout établie pour être groupée en Il ordre serré» dans l'ighrem, où
sa place est tout indiquée en bordure d'une rue. Or, l'ighrem de la Haute-
Moulouya et des oueds sahariens, quelle que soit son importance, avec ses
remparts et ses tours, a toujours l'allure d'une petite ville. S(~" maisons
sont il l'image de la iadclal'I du transhumant. Avec cette différence: elles
se rapprochent davantage du plan primitif. Elles sont aussi mieux entre-
tenues, moins dégradées, sans doute parce que mieux appropriées au
climat.
En et'l'et, la maison du pasteur, bùtie par un maçon saharien dans de
hautes vallées s'étageant de 1.~300 à 2.000 mètres, n'est pas adaptée aux
rigueurs de longs hivers. Ses murs ne résistent pas longtemps à l'action
dégradante des gelées, des pluies violentes, des vents furieux qui soufllent
tant du côté de l'Océan que de la Moulouya. Surtout les murs exposés a
l'Ouest, plus rapidement délités, délabrés, menacés d'effondrement. L'in-
géniosité du constructeur s'est bien efIorcée de prévenir leur ruine par de
petits artil1ces, en protégeant leur partie haute par une terrasse aux rebords
larges et formant comme des auvents que soutiennent et renforcent de
PL. XX V

ionn ée de petit es tour s bass es '


d est une ence inte carr ée, bastchag
.•. l'igh rem de Ham ou ou Sôaï teme nt de bran es feui llus. ..
prot égée s des pluie s par un revê

plan ches de cèdr e


un mara bout au toit poin tu de
... plus haut , sur un tertr e, dom ine tout le pays ...
1
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[155] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 145

longues perches et en les revêtant, de haut en bas, d'une sorte de coffrage


fait de planches de cèdre (Azrou, Itzer, Pl. XIX). Mais le procédé est
coûteux, et, quoique efTicaœ, d'un emploi assez limité il, la zone forestière.
On remplace plus économiquement le bois par des sortes de clayonnages
grossiers de jonc ou de paille de marais (ferme d'Azourar et du Tigrigra,
Pl. XVIII); de branchages de chêne (Aïn.-LeuJ.1, Pl. XXV); de len-
tisque (1) (Aït-Ouarain); de laurier-rose, de retem, d'alfa (Itzer, Moulouya).
On utilise, selon los régions, la matière facile à se procurer. Dans le voisi-
nage des postes (Azrou), le for-blanc de bidons de pétrole constitue une
cou vert ure appréciée,
Parfois on tente de réparer le mur miné, profondément fouillé et
entaillé, en encastrant dans la construction des traverses de bois qui limi-
teront les eJfondrements (Pl. XXI). Ou, plus 'curieusement, en dressant
un mur de pierres sèches contre les parties les plus atteintes (Pl. XXII).
Le mur d'ouest d'un ighrem de la Haute-Moulouya a été restauré, de la
sorte, par le placage d'un mur depierres adossé il, la muraille de pisé (2).
Quan t il, la terrasse, elle consti tue il ces hau tes al ti tu des un mode de
couverture aussi imparfait que dangereux. La neige la menace plus encore
que la pluie qui pourtant la ravine. Sous son poids, elle s'effondre parfois
et s'imbibe d'cau quand elle fond, et le mal n'est pas moins grand. Quand
la neige tombe avec abondance, on voit les femmes grimpées sur les
terrasses, la pelle il la main, luttant contre la tourmente. La fin de l'hiver
laisse toujours la maison r:.n fort mauvais 6tat.
Le moins qu'on puisse dire est que la présence d'une telle demeure,
dans un tel pays, est une véritable gageure} un dén au bon sens, malS SI
conforme, par ailleurs, il ce que l'on sait du conservatisme berbère.

Aire d'extension du type

Il serait prématuré de vouloir établir, avec une approximation suffi-


sante, l'aire géographique du type de maison décrit ci-dessus. Il reste à
visi tOI' des régions encore dans l'insoumission, 0 t d'autres qui, bien que
soumises, n'en sont pas moins fermées. Néanmoins, étant par définition une

(1) Cf. Marcy, op, eit., p. 119,


(2) Le procédé esL très répandu: on l'emploie notamment chez les Ighezrane, fraction des Aït-
Ouarain de l'Ouest; cf. Challet, L'habitat rural au Maroc, in Revue cie Géug. Mar., p, 117.
146 E. LAOUST [156]

maison citadine, la tacZcZal'( a sa place toute mar'quée dans les (1 ksour )


de la Haute-Moulouya et des oueds sahariens. C'est, en effet, là Cju'on
l'observera sous son image la plus parfaite.

VERSANT ATLANTIQUE DU MOYEN-ATLAS. - Sur le versant atl:ln-


tique, on ne la signalera qu'à l'état sporadique. Elle l'este bien le seul
type dès régions hautes, Békrii, Timhadit, Almis des Marmoucha (1),
Boulman; le seul aussi en usage chez les transhumants Beni-Mguild (Aït-
Arfa du Guigou), Aït-Youssi, Aït-Scghrouchen; et encore, il un étage plus
bas, dans des agglomérations comme Azrou, Aïn-Leuh, Cjui sont déjà des
petites villes. Dans d'autres, comme Khenifra, Kebbab, Zaouïa des Ait-
Ishaq, Arbala, Zaouïet echcheikh, Ksiba, on la trouve associée à d'autres
types, plus élémentaires, qui en dérivent vraisemblablement.
Entre ces zones de villages largement dispersés s'insinuent les trainées
de petits hameaux et de fermes isolées. Mais déjà les bâtiments qui les
composent ne répondent plus au type étudié.
Au delà, dès Ouaouizeght, la (1 tighremt )) fait son apparition. Sa pré-
sence coïncide en gros avec la limite linguistique de la {Clma~iL-tt et de la
taselb-it. Elle marque aussi la frontière de b grande transhumance. Plus au
Sud, les tribus de l'Oued el-Abid ne pratiquent guère qu'une transhumance
d'été de faible amplitude.
La tighremt, néanmoins, restera partout associée il des habitations de
moindre importance. Les unes, sous le nom de taddal'I (Aït-Ouirr:t, A"it-
Seri, Aït-Shokhman, Aït-Atfa, Ntifa), ou de tigëmmi (2) (Ait-Mazigh,
Aït-Bou-Guemmez, Ntifa, Inou!tan, Aït-Dououlli, fllleghran, etc.), s'appa-
rentent assez au type « ksourien n. Les autres s'en distinetent complètement.
Elles ont pour traits communs d'être il, l'usage de pauvres gens, de s'isoler
au mil.ieu des cultures ou dans la haute montagne, et, exceptionnellement,
de se grouper en petits hameaux de trois ou de quatre maisons. On les
nomm y : amazil' (Aït- Me~~açl), sorte de gourbi isolé dans les champs;
tafJendart (Aït-Hadiddou), petite demeure composée d'une seule chambre;
igsàn (Aït-Mgoun), hUis de pierres et de boue, couverts de branchages,
adossés à un talus ou au flanc de la vallée, « de telle sorte qu'on ne distingue

(1) Elle y est groupée dans des ksour construits sur le modèle des ksour sahariens qu'on
observe'ellcore dans les plaines de la Sghina, de Talemmaght, caractérisées pour le climat et la
végétation des steppes de la Haute-Moulouya; cf ..1. Célérier, Le Mm'oc, p. 75.
(2) Cf. Mots et choses bel'b., p. 1.
[157J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 147

pas toujours le début de la terrasse de la pente de terrain qu'elles pro-


longent (1) )); taLtCl'biAt (Aït-Shokhrnan, Ait-Isha, Aït-Atta-Oumalou), vé-
itables tanières, creusées il flanc de coteau, au toit rasant le sol.
Ainsi, ~t mesure que l'on s'éloigne du terri toire occupé par les Beni-
\ l~ild (Tigrigr~t), la maison, s,ous la for:ne fJu'on a longuement décrite,
com~e des representants de mOIl1S en mOIl1S nombreux. Encore la trouve-
t-on a~ce il une variété de types : certains en sont visiblement des
dérivés ou desadaptations locales, d'autres sont vraiment originaux, de type
élémentaire, en rapports étroits avec l'existence d'un semi-troglodisme de
ses habitants.

VEHSANT DE LA MOULOUYA. - Au débouché du Triq-Ajir, deux petits


ksour voisinent: irjrem waJella et irjrem ume/lit. Contre toute attente. les
maisons sont de pierres, de shiste rose et violet - et non de pisé - noyées
dans de l'argile, disposées en rangs obliques et réguliers, mais couvertes d'une
terrasse. Le rez-de-chaussée, bas de plafond, sert d'étable et de bergerie,
il peine éclairée par une lucarne appelée alpbu. L'étage sert de logement aux
gens. Les transhumants sont ici de riches propriétaires de moutons. A
l'époque où nous les visitons - 15 avril - ils ne sont pas encore rentrés de
l'azagllar. Seuls, des gardiens, demeurés tout l'hiver, somnolent près des
murs et quelques femmes âgées, assises au seuil des portes, causent entre
elles, Les troupeaux par petites étapes se sont rapprochés. On peut les voir
nombreux dans le voisinage, broutant l'herbe nouvelle dans le fond des cu-
vettes, nons loin des ~entes noires. Déjà, un va-ct-vient s'établit entre les
dou;\rs et l'ighrem. On croise en dJemin des femmes guêtrées et encore vètues
du manteau d'Iliver, de la tClmi~ar-t de laine blanche, aux raies de couleurs.
On est encore ici chez les Deni-Mguild, tribu des Aït-Arfa.

AÏT-'AYn.cII. - Ils habitent la vallée cie l'Ansegmir, afJ1uent de la rive


droite cie la Moulouya, clans cles ksour bâtis au bord de la rivière. Leurs
maisons répondent au type déerit. Peut-étre sont-elles de plus grandes
dimensions et clans un état de clégradation moins complet. Des bergeries
spacieuses agrandissent certaines d'entre elles. Ce sont cie simples enclos à
ciel ouvert auxquels on accède par une large porte.

AÏT-YAHYA. - Ils habitent les pentes boisées et froides du Haut-Atlas

(1) Communication du L' Moulin, des AtIaires Indigènes.


148 E. LAOUST [158)

oriental, sur le Haut-Oudghes, autre affluent de droite de la Moulouya,


dans le voisinage de l'âri elâ!J!Jachi qui porte sa cime neigeuse jusqu'en
mai-juin, vers 3.300metrcs d'altitude. Tounfit, le seul centre vraiment im-
portant, n'cst pourtant qu'unc agglomération de trois hameaux. Mais, par sa
situation au débouché d'une piste mettant en relation les premières oasis
sahariennes avec les vallées du Nord, clic a été de tous tem ps l'objd de
compétitions entre les tribus rivales. Les Aït-Imour, les AH-II.land, les
Beni-Mguild, les Imejjat et les Ait-Izdeg, les voisins actuels, paraissent en
avoir été les maitres it diverses époques (1).
Les habi ta tions son t de deux sortes: la 1i[jreml, demeure du paysan riche,
isolée au milieu des cultures; la faddal'l, groupée en petits hameaux d'une
dizaine de maisons (2).
La taddarl, bàtie en pis(), est l'muvre de ma<,;ons tilaliens (fig. 70).
-+-- 8. 0 0. -------~

o
6,00 n·WlJ/im
Ahflnu n.u//;

FIG. 70. - Taddart il Tounfit.

Elle comporte un rez-de-chaussée que se partagent les gens et les animaux,


et un étage composé d'une seule chambre (3) réservée aux hôtes. Le
vestibule d'en trée constitue un long couloir(4), utilisé comme étable et écmie.
Dans le fond, des mangeoires (;»), il l'entré'e, des escaliers (6). Par trois portes
ménagées d'un même côté, on entre dans une pièce (7) it usage d'habitation,
ou dans une bergerie (8) ou un grenier (9). Ces trois pièces prennent jour

(1) Cf. de la Chapelle, Le sultan iVloulay IsmaCel et les Berbères .5anbadja du Maroc cen-
tral, in Arcitices marocaines, p. 47, note 9.
(~) Communication de l'Officier interprète Rabia.
(3) faddarf n-inebgawen. - (4) lcalu. - (5) elmuca~lil. - (6) essellüm, - (7) faddarf n-lu:a,-
.~ün. - (8) a{lanu n-uUi. - (9) a(umu n-walim,
[159] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 149

par une lucarne de petites dimensions: 0.40 X 0.20, ménagée dans le plafond,
tal!!..uyt.
Devant la porte d'entrée, un enclos épineux: (1) qu'on ferme au moyen
d'un buisson (2). L'été, moutons et chèvres y passent la nuit. L'hiver, ils
n'y Séjournent que le matin, au solfil. avant leur départ au pâturage, à
l'heure de la traite, et le soir au retour, avant de les enfermer dans la
bergerie.
Maison de montagnard cohabitant avec ses animaux, mais il est facile
d'y retrouver les éléments essentiels de la maison du transhumant.

MlDELT) IGUERROUAN. - Sur la rive gauche de l'assif n-udàd, affluent


de la Moulouya, il quelques kilomètres avant d'atteindre Midelt, trois petits
7,00

r Ttnihb(1
coffre a
grains
,

0
A~ml1s 0 0 OPilier

r - (
ChQmbr-e

"., .......

......JPLlit05
)Anu -
V 711 Al5qif
/11
FIG. il. - Tadrlar( dans la région de Midelt.

ksour, b,itis sur un plateau dénudé: Iguerl'ouan, Taddamout et Tajilalit (3).


L'un d'eux abrite la famille du chérif Ben Lahbib. On nous en interdit
l'entrée. Dans le ksar voisin, on visite la première maison (fig. 71). Elle

(1) asqif n-ulli ou afray. - (2) asetta.


(3) Cf. in Reeue de Géographie Marocaine: L'habitat ru ml au Maroc, p. 110.
150 E. LAOUST [160]

comprend une entrée (1) dont une moiti(~ est occupée par des cscaliers et
un puits (2); une seule chambre d'habitation, agensa n-taddal't, éclairée
par une lucarne de 0.70 X 0.40, appelée tiniMa, et su pportée par dcux
piliers, asmàs. Pièce essentielle du mobilier; un coffre ù grains, ,~(jn(ll1q
n-imendi.
La maison appartient il de pauvres gens ne possédant pas d'animaux.
Les plus riches en habitent de plus spac:icuses, composées de plusieurs pièces
et d'un étage. Le fait nouveau est ici fourni par un changement de termino-
logie.

AÏT-OUAFELLA. - Ils s'étendent de Midelt à Ksabi. Ils pratiquent la


transhumance d'été qui les m(~l1e dans la haute montagne avec leurs trou-
peaux, L'!Jiver les ramène dans leurs lmüsons groupées dans des ksour de
terre.
Dans un ighrem, !Iabité à la fois par des Juifs et des Berbères, sur la

~O~ 5.00

'. EJ
Ahanu

n-'Wa/im

~ mangeoire
~
CoUre

Ahanu lebzln
1=-

Abanu
lm/zab
Ib6hirn
GouttièrQ .
ecurl0
~ A3en,s LI no tadder!
lnYân
linibba
'--
~
foyer
étagèrco/

FIG. 72. - Tarlrlart chez les Alt-Ouafella,


rive droite de l'assi! n-udâd, ell amont de Midelt, une petite maison d'ap-
parence proprette, celle d'un nommé Omar n-Cbad (fig. 72). Pas de vesti-
(1) asqif. - (2) anu.
[161] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 151

bule, mais de suite, légèrement en contre-bas de la rue, la pièce principale:


agënsu n-taddal't, avec une tinibba très réduite: le jour vient de la porte
toujours laissée entr'ouverte. Dans le fond, une autre pièce, a/:tanu leL1zin, à
la fois chambre à coucher et grenier, meublée d'un lit (1), d'un coffre à
grains (2). Sur le côté, séparée par une sorte de bas-flanc, une écurie (3),

Chambr'e.
~
~
~
~
Cour
B1u'ge.rie
1
t -- r-- r-

Vache Cheval
AtS C1if-
• tinibJxj

-....- A.JentJu
fO~
la

FIG. 73. -
t Taddart chez les Aït-Izdeg (lghrem des
Aït- Boua-Lahssen).

avec une mangeoire (4), occupée par une jument bien soignée; dans le fund,
une chambre pour la paill~ (5).
Des escaliers conduisent à la terrasse (6). Au sommet, sur un angle, un
pot noir renversé.
L'intérieur de cette habitation frappe par l'ordre et la propreté qui y
règnent. La maîtresse jeune et belle s'occupe activement des soins du mé-
nage; elle a deux jeunes cnfants bien tenus. Une petite aisance règne visi-
blemen t dans cette famille heureuse, grâce au salaire régulier que touche le
(1) tiS8i. - (2) .~on<luq n-imendi. - (3) aM,nu lbahim. - (4) lemdüd. - (5) abanu n-walim.
(6) .wlüb.
152 E. LAüUST [162]

mari: il est maçon de son métier et trou\'e ~l s'occuper au village français,

AÏT-IzDEG, -- On entend souvent fzdi, dès qu'on s'avance vers le Sud.


Tribu puissante dont le territoire particulièrement vaste s'étend de Midelt iL
Ksar Essouq, il cheval sur le Haut-Atlas qu'on franchit par le Tizi n-Tel-
ghemt. Pays aux ksour nombreux, largement dissimulés dans le passage
semi-steppique du Telghemt, rapprochés et group('s par districts sur les
rives du Ziz : Hieh, Tiùllalin, Kheneg, Ksar Essouq. Partout maisons de pisé
du genre taddart, dont le plan se complète et s'améliore à mesure qu'on
gagne le Sahara.
Observée entre autres, une maison iL l'ighrem des Aït-Boua-Lahssen, à
la sortie du col, avant d'arriver au lieudit « Nzala» (fig. 73). Un couloir
coudé, large et long (1), par lequel on accède, pr<'Js de l'entrée. à la pièce
principale, agensu n-taddal't, éclairée par une tinibba. On y a installé le
foyer et logé un cheval et une vache. Des escaliers (2), aux marches de terre
encombrées de paquets de retem pour le chauffage. En dehors, quelque,;
dépendances: une cour, non couverte, sert de bergerie, et l'entourant sur
deux eôtés, deux chambres oblongues. Ce qui frappe dans cettL~ maison, ce
sont ses grandes dimensions, l'obscurité presq ue complète qui y règne, la
sorte d'abandon et de misère qui l'accablent..

RICH. - Les ksour occupent les deux rives du Ziz en aval et. en amont
. du poste militaire. On cesse de les observer à proximité de Mzizel, dans le
territoire des Ait-Hadiddou où la ta}u'!nd71l't isolée est le type noqnal d'Im-
bi tation. Son aire de réparti tion s'arrête il la frontii~['(~ des Aï t - \1 .. 1g-J w\ et
des Aït-Izdeg. On en préeisera les limites par une ligne qui, partant de
l'Imedghas, pass8 entre l'Amedghous et l'assif Melloul entre l'oued Sidi
Mohand ou Youssef et l'Isellaten, s'inflécllit vers le Sud, englobaut la plaine
d'Ikhf aman, remonte au Nord vers le Foum Takkat, non loin de Mzizel,
et aboutit entre la Zaouïa de Sidi Hamza et Tamgrift (3). Ail delà, la faycur
reste à l'arehitecture ksourienne.

TIÂLLALIN, KElmANDü. - Dans le Moyen-Ziz, entre le dénié de Rich


et le Kheneg, beaux ksour de terre rouge, aux maisons bâties en ordre
serré, en bordure des ruelles étroites et sombres. Altitude: 1.100 mètres.
Dans l'ighrem des Aït-'Atto, visite d'une maison appartenant à un

(1) a.<qif. - (2) sifllüm. - (3) Communication du LI Lecomte.


l'L. XXVI

d'Aïn-L euh ...


... une combe dans la haute montagn e boisée de cèdres. région

d'été ...
... \ln bivac de transhum ants en occupe les beaux pâturage s
[163] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 153
individu de moyenne aisance et répondant it un type comant et complet
(fig. (4). Plan rectangle de 17 m 60 sm 10. comprenant un rez-de-chaussée (1)
et un êtage.
Grand vestibule (2) d'entrée donnant accès à la pièce (( centrale 1) (3)

~.... ....
r-...N ~ L.--
Abd/?J
, Tarruf (Ltagère)
A~lmu
1
V oAlem.:Ji'
o (j ,foyer
\.)OAd~r /blihi"
\) , Etnble ft'lang'wire
~ (:j<::>Murette
Lemdud
Tlfl"f 5po ~

-
Ve"ti ule
"I_t"ln ~ ~ @

AgenoSu n-tadc(art
l~ab Patio

III
-• ,10,00

Im/ n-taddârt
FIG. 74. - Taddal't chez les Aït-Izdeg (Ighrem des Aït-'A\\o, région de Kerrando).

par une porte ménagée près de l'entrée, pièce de grandes dimensions: lon-
gueu!' : 10 mètres; largeur: 6; hauteur: 3,50, divisée en deux parties:
le foyer et une étable: ad/jar lba!u'm, séparée du reste par une mmette en
pierres sèches. Le foyer (4) est formé d'un bourrelet de terre décrivant un
cercle de ÜIll 70, au centre duquel repose le trépied de fer (5). f~clairage
par une tinibba. Terrasse (6), portée par trois piliers de bois (7), suppor-
tant une forte pièce (8) très courte, sur laquelle reposent les poutres (9). Sur
les solives (10), un lit de roseaux (11), et, par-dessus, une couche de terre (12)
(fig. (5).
A l'étage, trois pièces (tjg. (6). La première, réservée aux hôtes, porte
un nom nouveau: amidal; il retiendra longuement notre attention. C'est,

(1) Taddal't n-uûdem n-uwasal- - (2) ta"I1')'t. -- (:J) agellsu Il-tadcla,.t. - (4) almessi. _
(5) illyan.- (6) .5,,(üiil. - (7) asemmas. - (8) asnu8 n-tcaMfmmas_ - (9) lqendert. - (la) tiyei-
dit, pl. tiyzda. - (ll) iganîmen. - (12) asal-

11
154 E. LAOUST [164]

en effet, un des rares mots berbères, relevé jusqu'ici dans la terminologie


de la maison. Dans cette pièee, un foyer; un renfoncement où est la réserve

1 __ AnUô n
wà.!emm.o •

Cmrpen!e

FIG. 75. - Dispositil de la charpente portant la terrasse


(maison de Kerrandü).

Etage

r Gouttiere LmizlJh

~ ~ll
frden ble.
ddlYJ Orge
1-- 1 Lgrofl 7imzin ~ lucarne MClis
tjiuu Carotte.
Ljroj'f
/mend/
\ -
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Amidu/
- klJuSf!!?

th"mbre 0,90 ~
Lucarne.
M
9 ,0 o
de.:)
hôt~s g •
0,0
7imbh (Lucarne)
~rô;na
c!y<!ub (Ter r ô-05ô e ) L:line-
provisi~n@AI"m"i Effets
d~ bOl':> Foyer 9';'00 2.60 -40

FIG. 76. - Étage de la ladrlarl observée à l'ighrem des Aït-cAlto (région de Kerrando).

de combustible que fournit le retem : ilug9ui, le ehil.l : ([sin; dans la cage


de l'escalier, des cabinets désignés par l'expression curieuse: ssib er)r)àr (1),
le « maître ou le vieux de la maison )l. Le siège, un trou percé dans le pla-

(1) M,'mc expression ; ~iLL eddâr, à Ghat: cl. "iIehlil, p. 171.


[165] L'HABITATION CHEZ LES TRANc;HUMANTS DU MAHGC CENTHAL 155

fond, se trouve;'t l'étage; la fosse, en bas, dans le vestibule où la matière sc


mêle à des cendres et à des immondices. On le vide par une ouverture mé-
nagée dans le bas. On utilise l'engrais humain selon un usage généralisé
dans les ksour sahariens.
On dépose les réserves alimentaires dans les deux pièœs de l'étage,
bâties au-dessus de œlles du rez-de-chaussée. Ces dernières portent le nom
de a.}WIIU, et les autres, cel ui de Iljol'j't, d'origine arabe, comme le précédent.
Pas de lnodifications dans le mobilier, en deltors, peut-être. de quelques
appellations nouvelles. Dans des c011'res (1) et des corbeilles (2) sont les

FIc;. 77. - j"rY/U n-Iattin « pierre à navets il


(région de Kel'rando).

provisions: blé, orge, maïs, légumineuses, et surtout carottes et navets secs,


dont il est fait une grande eonsommation. Dans la cuisine, des dag(\rcs de
coin (3). Devant la porte d'entrée, il la disposition des voisins, un moulin (4),
une «( pierre à navets)), isë!li n-taljin, utilisée comme mortier pOUl' piler les
carottes ct les navets de consel'\'e (5). L'appareil se compose d'une pierre
plate, munie d'une c:~vité en son milieu, ct d'un pilon, a::du::, également de
pierre, large et légèrement convexe à une de ses extrémités, amincie et
ronde à l'autre formant poignée. Vieille relique d'un mobilier lithique des
âges passés (fig. 77).
Cette maison s'agrémente d'une ornementation particulièrement riche
autour des portes de l'l~tage et surtout de la grande porte d'entrée, cons-
truite il l'image des portes citadines. L'essentiel, à SOll sujet, a déjà été
dit (6).
Les maisons du Tiàllalill sont toutes du m(;me modèle. Certes, de l'une

(1) ta!J;;ünt. - (2) tasselt. - (3) tal'nVt. - (4) a:I'!J.


(5) On dépose dans un keskas. servant de passoire, la poudre obtenue après pilonnage; on
la lave dans l'eau courante de la séguia aon d'en enlever j'amertume et Je goût de moisissure;
on la jette ennn dans la marmite à couscous où elle cuit.
(6) Cf. supra: l'ornementation.
156 E. LAOUST [166]

à l'autre, s'observent des modifications de détail. Mais elles ne s'opposent


jamais à un plan qui s'avère partout régulier et facilement reconnaissable.
C'est le peuplier qui fournit le bois de charpente. Encore le construc-
teur n'en dispose-t-il pas à sa convenance. Parfois, les montants verticaux
n'ont pas la longueur voulue: on les dispose sur des pierres grossièrement
équarries qui leur font comme des socles. On les remplace de préférence par
des piliers de maçonnerie à plan octogonal et légèrement pyramidaux.
La pièce de l'étage, amidul, existe presque toujours. Dans les maisons
pauvres, elle consiste en un simple abri en branchages, où l'on se tient l'été.
Elle correspond à la construction similaire établie sur les terrains des
tighremt dans le pays de Demnat (1) (Inoultan, Ntifa, Aït-Messad, A'it-
Bououlli, etc.).
Les habitants de ces maisons sont des petits cultivateurs, vivant à
proximité de leurs terres que fertilisent les eaux du Ziz. Ce sont par excel-
lence des sédentaires indépendants, nullement à lit merci de nomades, à
l'occasion soldats et guerriers toujours en alerte et organisés pour la dèfense.
Les uns sont des Imazighen blancs, les autres, des QebbaJa, gens de eouleur,
vêtus de khent, ou des Juifs, parqués à Kerrando, dans leur mellah. Tous
s'abritent dans des maisons pareillement conçues.

AÏT-'AïsSA. - Avec eux, on quitte momentanément la vallée du Ziz


pour celle du Guir où sont leurs ksour. Leur maison, taddart, ne se dis-
tingue d'ailleurs en rien de celle du Tiàllalin. Les gens vivent au rez-de-
chaussée et cohabitent avec leurs animaux, qu'ils ont en petit nombre. Au
rez-de-chaussée, également, ils ont des chambres (2) pour les réserves de
paille, de chaume, de maïs. A l'étage, établie au-dessus du vestilmle (8), une
chambre de réception (5) à laquelle on accède par des escaliers (4), et deux.
ou trois autres chambres pour les provisions (6). En été, on se tient de pré-
férence sur les terrasses (7) sur lesquelles le riche construit un abri appelé
amidûli, et le pauvre, une sorte de nouala de roseaux, a~a8U,~.

TALSINT; AïT-HADDOU BEL-LAI:IsEN. - La taddal'i ne subit pas de


modifîcations essentielles, hormis dans sa terminologie. Les gens s'expriment
encore en tamaziÙt. Mais leurs parlers, qui s'apparentent à ceux des Aït-
Seghroucben, se classent dans le groupe de la Zenatya, au rebours de ceux

(li .Uols et "hases iJe,.b., p. 5, - (21 ibûna. n-walrm. - (3) asqif. - (4) lames,.';t. - (5) ta-
scllûmin. - (61 Il)/:ut li!!JJin. - (7) la·5(1i.î(!.
[167] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 157

de leurs voisins, Aït-Aïssa et Aït-Izdeg, gui se classent dans le groupe


~anbadja.

On visitera au ksar de Ghezouan la maison du Chikh Moul.land ou Idir,


un Agebli, comme tOllS les gens du lieu, et de condition relativement aisée.
En f(~alité, sa demeure se compose de deux corps de logis que sépare la
maison d'un nommé 'Abdallah Ou 'anaya. Les femmes, la « famille», se
réservent le premier; les hôtes, le second: ces bâtiments ne diffèrent, au
surplus, que par de petits détails.
Au rez-de-chaussée, une pièce basse et obscure, à demi souterraine, de
6 m X 4 m , servant d'étable et d'écurie, d'où son nom: legbàr, c'est-à-dire
« fumier ). A l'étage, une pièce exactement pareille, mais plus haute, à la-
quelle on accède par un escalier de quatre ou cinq marches, et gui reçoit le
jour par une ouverture centrale, aznu, ménagée dans la terrasse (1). La
charpente repose sur quatre piliers, sirit, pl. suâri; elle comporte des pou-
tres, amaf.ràq" des solives, azg71f', pl. izëgf'àn, des roseaux formant le cou-
vert, sl'îe.
Cette pièce constitue le (( logis». Les femmes s'y tiennent d'ordinaire;
elles y ont établi foyer et moulin. Au-dessus, s'en trouve une autre, plus
petite, bàtie sur une moitié de la terrasse et réservée aux provisions. On
l'appelle t/:tânut, pl. ti/:tûna et Igolié, dans l'autre corps de logis réservé aux
hôtes. Elle est meublée d'un grand coffre à grains et s'éclaire par une
fenétre, lsiut.
Disposition pareille chez les Aït-Haddou Bel-Labsen, qui appartiennent
également à la conf6dération des Aït-Seghrollchen. Le rez-de-chaussée,
loghar, à usage d'écu.rie est de plus grandes dimensions; l'étage, fwnu, est
contigu au grenier, taL~zent. Quelques mots nouveaux: tafJeut, nom de la
« porte», donnant accès sur la terrasse, au lieu de tanl,e{t (GIJezouan); lqen-
c!el't « poutre H, au lieu de amaa'àc!; tarjengâfJut, branchages de laurier-rose
dont on garnit les terrasses.
Ces Aït-Haddou Bel-La1,Jsen sont des Berbères blancs. Ils constituent
la bourgeoisie ksourienne. Ils ont des troupeaux, peu nombreux d'ailleurs.
Dès le printemps, ils quittent les ksour pour vivre sous la tente et suivre les
betes au pâturage. Et l'automne les ramène au ksour (2).

(1) ~<l<{b.
(2) Communic&tion de l'Officier interprète André&.
158 E. LAOUST [168J
LE FIGUIG. - Lt maison de Talsint et des ksour voisins, avec ses trois
chambres superposées, parait une forme sch(:matisée de la maison de Figuig.
Celle-ci nous est connue depuis longtemps (1). Quoi qu'on en ait dit,
elle ne constitue pas lm type d'exception. Tant par son arcilitecture que par
sa terminologie elle se ramène au type etudié. Tout au plus s'en distingue-
t-elJe par une plus grande c\lévation. Elle se developpe, s'agrandit dans le
sens vertical, all reboms de œlle du transilumant qui s'étale en largeur.
Opposition de deux genres de vie: celui du ksourien sédentaire, bourgeois,
jardinier et arboriculteur, et celui du transhumant, pasteur et agriculteur.
Au rez-de-cha uss(le, saF(~g, une porte assez large pour laisser passage il
un animal chargé. Un vestibule, abrid; dans le fond, l'escalier, essellum, et
dans la cage, des cabinets, tesqibt; à droite, le patio, ammas n-tiddert, en-
touré sur deux côtés par cles chambres. Des piliers, ssirit) portent une ter-
rasse. Celle-ci est percée d'une ouverture carrée en son milieu, et recouYre
les bas-côtés de manière il. former un portiCjue, asqU; devant les chambres.
L'un de ces bas-côtbi sert d'etable et d'écurie: on l'appelle tawnt.
Au premier étage, sual'i) lIne chamhre de réception, tamesrit, à l'issue
de l'escalier; un grenier-magasin, mab~en; une ou plusieurs chambres sans
autre ouverture que la porte: et parfois une pièce hypostyle, aqsal', pres-
que carrée, éclairée par une oll\'erture ménagée dans le plafond, à la fois salle
de réception, grenier et pièce d'habitation, surtout l'hiver. Tout autour, une
galerie couverte, asqij; olt la famille se tient de préférence, et où est bâti
le foyer, tq/,qunt, clans un coin.
Au second, sdoriah, une ou plusieurs véranda, lbul'i, IlHlnkes sur
piliers, es posées au Sud. On y pend les r('gimes de dattes; on y passe les
nuits d'été; on s'y c!laulTe au soleil, l'hiYer. La terrasse de cette véranda
prolonge celle de la maison voisine. Les maisons sont en ollet bù,ties sur une
pen te déclive du sol. Les terrasses s'écilelonncn t ainsi en gradins. Vues cl·un
peu loin, les véranda, ouvertes au midi, font comme les alyéoles d'une
ruche ct donnent aux ksour - surtout iL celui de Maiz - un aspect parti-
culier qu'on a maintes fois décrit.
Pourtant, cette véranda, ou cc portique couvert, constitue un élément
caractéristiCjue de l'architecture ksourienne. On rappellera l'aspect des

(1) Cf. Commandant Parie!, La mai.son à Fi!)uiIJ, in RelJllC d'Ethnologie et de Sociologie,


1912. - Ll' Pons, C/whitat du FiiJuirJ, in R!!rnU! rll! (;éo(!raphie Marocaine, année 1931. n' 2. -
Broca, OçI8i.~ da FirJw:[J, id., p. 103-10\1,
[169J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAI) 159

villes du Mzab, notamment de Ghardaïa, vues du haut de leur curieux


minaret; celui des ksour du Drà, de l'Anti-Atlas, du Djebel Bani, et même
des villages de montagnes, ccux du Haut-Atlas, avec leur chambre haute (1),
ouverte au midi.
C'est un fait, le ksourien, loin d'éviter le soleil, recherche l'orientation
Sud. Si, au rez-de-chaussée, où vivent les animaux, r(~gne une obscurité
presque complète, par contre, une éblouissante lumière éclaire les galeries,
les portiques, la terrasse où se tient la famille.
Les maçons sont gens du pays. Comme ceux du Tafilalt, ils trouvent à
utiliser leurs aptitudes en d'autres contrées. En dehors de l'Algérie, les ré-
gions dl! Nord, d'Oudjda à Fès, les attirent volontiers. Leurs matériaux,
pratiquement sans valeur, sont ceux des pays sahariens: la glaise dont ils
font des « toubs >l, le palmier dont il débite le tronc en solives (2) de 3 mètres.
Entre cette pauvreté et la régularité d'un plan logiquement agencé, le con-
traste est frappant.
L'examen de la terminologie révèle quelques mots, nouveaux :
sarcg «( rez-de-chaussée)) correspondant il : asarag «( cour devant une
maison >l, Ntifa; «"cour intérieure de la maison où sont parqués les ani-
maux >l, Aït-Baâmran, O. Noun, Haha, etc.
abrid « vestibule >l) en réalité « chemin >l dans un grand nombre de par-
lers; son correspondant sémantique, lwlu, est signalé il, Tounfit dans le
sens de (1 couloir ) utilisé comme «( passage )) et aussi comme « étable»;
lâlu et léalu, à Taourirt (Ouarzazat), « vestibule >l ; taëiifaluT, Irklaoun
(Beni-Mguild), «(_entrée, passage) menant de l'extérieur à la cour de
l'ighrem; et d'une façon générale dans les ksour berbères du Sud,
lsala « rue, ruelle, derb) d'un igbrem.
taéant ou tsant « écurie aménag()e au rez-de-chaussée, entre les piliers de
l'asqi/>l. Des logements identiques existent dans la cour intérieure des
maisons du Sous (Idaou Zal).
taJqunt «( foyer >l, mot familier aux parlers zénètes du Nord (Beni-Snous,
Beni-Iznacen, Rif, etc.), au lieu de almessi (transhumants montagnards
et sahariens); i lemssi s'est cependan t conservé avec le sens de «( famille)).
Au total, quelques survivances d'un vocabulaire apparemment ~anl.ladja,
dans le parler arabo-zénète, qui est celui des ksouriens de Figuig. Ce qui

(1) Appelée également: asq!f.


12) !JSiib (1 poutre n, Marçais, Tan[lcl', p. 280.
160 E. LAOUST [170]

paraît 6tre assez en concordance avec ee que l'on sait des populations mPlées
de Berhères hlanes et de Baratin, actuellement réparties dans sept ksour
- l'un a mi'me gardé le nom de Zenaga - (~tahli" il la base du Djorf, d'où
ruissellent les 1-iourecs.
KSAft ESSOUQ, LE RETEG, LE TIZIMI. - On revient, après un long
détour, dans la val1(le du Ziz, qu'on a abandonnée au Tiàllalin. Au delà, il la

foyerO Veranda
Alrn~.si
Ve'rondô
d'itJ
d 'hjv~,..

0 ü ;VVdn
Nord •• .3ud
1
. Se//um oS.sduh
., • of ,

c;jr~nie,..

FI", 71'1. - j::tag-e d'lIlle taddarl ,jsitc,e ail ksar de Targa (Ksar Essollql,

sortie du Kheneg (herb. {((fjl((, {((fjlt) corn mence le district de Ksar Essouq,
formé d'nne dizaine de ksour dissimin(',s sur lcs herges de Lt rivii;re. On est
encore chez les Aït-Izdeg.
Vi"itc du ksar de Targa. Les Imazigl}()n vivent de prtiférence il l'étage
de la maison (t); les Qebhala, cntass6s au rez-de-chaussée avec de petits
animaux, ancs, cllèvres, moutons, La picce (( centrale) rel,:oit le jour par
une tinibba, parfois barraucMe de bois, ou recouverte d'une sorte de velum
jeté sur des arceaux de bois. A l'étage (fig. i8), deux petites cham bres (2),
destinées aux p:ovisions de grains et de dattes, et deux \'éranda (3). L'une
s'oriente vers le midi et sert de cuisine d'hi\,er; l'autre, vers le nord, et l'on

(1) taddel'C. - (2) l~or;l'L. - 13) s~lw(in.


PL. XXVI!

aux murs de l'encein te de manière


les maisons de lïghrem des Aït ben '·"Ho sont adossées l'usage
à ménager il l'intérie ur une grande cour il du bétail ...

s par une sorte de portique


elles présente nt, entre autres particula rités, 'celle d'étre laprotégée
façade ...
dressé devant la porte, le long de
[171J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 161

s'y tient l'été: on y a bâti, dans un angle, le four il cuire le pain. Cette
véranda n'est en réalité qu'une sorte de portique léger fait d'une couverture
en branchages reposant sur des piliers.
Le palmier fournit le bois de charpente. L'arhrc fait son apparition il la
sortie du Foum Zsabel, dès le petit ksar de Tamerrakcht. On le trouve
associé il l'olivier lJui cst de fort belle venue et donne une huile estimée; au
tamarix articulata, en berbère tasailwut, dont la galle sert il la prépara tion
du cuir filali ; au peuplier, plus rare et qui pousse a la lisière des jardins.·
La terrasse de la pièce « centrale» repose sur une charpente composée
des éléments connus; des piliers (1) de bois, supportant une pièce courte (2)
de 0'" 80, laquelle soutient l'extrémité de deux poutres (3), des solives (4),
espacées de Ont 60, en tre lesqueI les s'éta le un treillis de roseaux, ct par-dessus,
de la terre (5) tassée au pilon.
Devant les portes des maisons gisent il terre, dans la rue, des pierres,
iselli n-i(;o5an, qu'on utilise au concassage des noyaux de dattes donnés en
nourriture aux animaux. Cc sont des appareils identiques il ceux qui servent,
dans le Tiàllalin, au pilonnage des navets secs. Avec une grande dextérité,
de jeunes enfants cassent les noyaux qui retombent sur la pierre, gràee à un
bourrelet de loques (6), fait à la façon du coussinet de téte des mitrons des
villes.
A noter dans nombre de maisons, des niches (7) il pigeons établies dans
les encoignures des m urs ct dans la cage d'escalier.
Ksar d'lbaghaten. - Les maisons paraissent plus grandes. Sons la
tinib6a, souvent largemet~t ouverte, on a construit un bassin destiné ft
recueillir les eaux de pluie. On y loge le porte-cruelles, lmâ/unil n-uq!Î!.
Ainsi, cc qui constitue les caractéristiques les plus nettes de la lad-
dari. il savoir: l'ouverture ménagée dans le toit et le bassin bàti au-dessous,
s'observent dans ces régions lointaines quels que soient les districts, ceux
des chorfa de Meski, des fractions Aït-'At(a d'Aoufous, des Arab-Schbah
d'Erfoud, de Guefifat, y compris le Tafilalt, où nous nous rendons.

LE TAFILALT. - Ksar d'Abomam en parfait état, dans le voisinage

,1) a,~(lmma,~. - (2) abuli. - (3) lq ,'!nde rt. - (4) tigeJda. - (5) "Sûl. - (6) taz;!üt.
(7) lrel.! n-ithircn. JI est l:Ii t conlillerce de pigeons dans les n,arches d Il Sud. On sait que
les lorgerolls, d·origine saharienne, établis dan,; les villes marocaines, ell élèvent aussi dans de'
niches qu il suspendent dans leur atelier. Leon l'f\{l'ù,ain, t. Il, p. 128, signale aussi que parmi
les gens de Fès « il y en a plusieurs qui se délectent merveilleusement de nourrir des pigeons,
au moyen de quoi ils en ont de forts beaux et de dÎverses couleurs ... ll.
162 E. LAOUST (172]

immédiat de la kasba de Riçani, fortement endommagée par des bombarde-


ments récents. A quelques centaines de mètres, ruines de Sijilmassa : pans
énormes de pisé envahis par le sable.
A l'entrée du ksar, beau puits, couvert d'une petite construction, otl
défilent sans arret des femmes vetues de khcnt, venant puiser une eau magné-
sienne dans de belles cruches oblongues (Pl. XXIII).
Les maisons frappent au premier abord par leur belle ordonnance, le
caractère soigné de leur architecture, qui attestent plus de richesse et un
degré de civilisation plus avancé. Elle ne dilIèrent cependant en rien du type
étudié.
La première que nous visitons n'a pas d'étage. La cour centrale s'éclaire
par une ouverture carree de 2 f i 20 de côté; on l'appelle will ëC/4âf' « l'œil
de la maison». Au-dessous, creusée dans le sol, une excavation à laquelle
on donne le nom de sahaf'i/;, (( bassin ). En réalité, l'eau n'est pas amenée à
l'intérieur des maisons; elle ne coule jamais dans ce réservoir dont la pré-
sence pourrait se justifier par l'abondance des pluies. Or, elles tombent en
ces régions avec la rareté que l'on sait. Les terrasses n'en sont pas moins
pourvues de gouttières. Quatre gros piliers octogonaux, construits avec soin,
disposés aux quatre angles de l'ouverture du plafond, supportent la terrasse
qui forme comme une galerie devant les chambres de la maison. Celles-ci
sont réservées à divers usages domestiques; elles ont de grandes portes à
deux battants. Au-dessus de l'une d'elles, face au vestibule d'entrée, dans
un ornement incisé dans l'enduit, figurant des petites croix (fig. 65).
La plupart des maisons, cependant, possèdent un ét:lge où sont d':lutres
chambres précédées d'une galerie en arcades qui court autour de l'ouverture
centrale. Les plafonds sont parfois peints en rouge, bleu, "ert, agré-
mentés de dessins floraux jaunes ou blancs, dans le goùt des plafonds
de Marrakech. Le meilleur spécimen est donné dans le pays même par la
belle goubba pyramidale à base carrée, qui protège le mausolée de Si Ali
Chérif, l'ancêtre et le fondateur de la dynastie actuelle.
La taddart trouve dans les ksour filaliens son expression artistique la
plus pure, son caractère citadin le mieux accusé. Elle est sans doute de tra-
dition dans ce pays, où les ruines si proches de Sidjilmassa disent assez
qu'elle peut être contemporaine des premiers temps de l'Islam.
OUAUZAZAT; LE DUÂ. - On vient de parcourir la vallée du Ziz, choisie
çomme l'axe de nos recherches. On s'en est détourné un moment vers l'Est.
f173] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 163

Il resterait il tenter pareille prospection vers l'Ouest, le long des vallées des
rivières sahariennes, nées du Haut-Atlas, dont le Ddt, la plus longue, la plus
riche.
A vrai dire, ces régions nous sont fermées, il l'exception des hautes
vallées qu'on a visitées, et sur lesquelles on a quelques renseignements.
La lacune est d'importance. Depuis de Fouc,wld, on sait que l'archi-
tecture de ces vallées, que caractérise une ornementation murale riche et
abondante, unique dans l'Afrique du Nord, constitue la vraie parure des
oasis, dont, i1 juste titre, les Berbères s'enorgueillissent.
Du Talilalt au Drù les pistes ne manquent pas, il travers la zone semi-
désertique où règnent les Aït-'At!a turbulents. On trouve des fractions de
MI)amid installées il la fois au Tafilalt ct dans le coude du Drù. Tamegrout et
sa zaouïa attirent de loin pèlerins et khouan.
Mais la route naturelle, sinon sûre ct à l'abri du Nomade, gardée de
ksour ct de tours, emprunte le Ghcris, le Ferkla, le Todghout, le Dads, et,
par les hauts passages de l'Atlas, gagne Marrakech, le Maroc du Makhzen.
Une grande animation règne, dès la bonne saison, sur les pistes qui, par le
Tizi n-Tichka, déversent sans arrôt dans les deux sens, caravanes, animaux,
piétons groupés et isolés. C'est aussi et surtout le chemin du Drà dont la
jonction avec celui de Tafilalt, dans le district d'Ouarzazat, fait de ce point
la plaque tournante du Sud.
D'autres passages, moins sUivis, le Tizi n-Fedghat, le Tizi n-Aït-Imi,
l'fzourar, mènent encore, parfois non sans danger, vers Demnat, Azilal, le
Tadla. Des tribus trarlshumantcs les ont souvent franchis. Les années de
disette amenaient en force dans ces parages certaines fractions d'Aït-'Atta
du Sahara, venues se ravitailler en grains jusque clans le Moyen-Atlas.
To LI te cette région des hau tes vallées cst cssen tiellemen t le domai ne de
la tighremt; ct dans les plus hautes altitudes, celui des demeures bal'ses et
demi-souterraines, isolées comme des grottes. La [addal't reste par excel-
lence la maison citadine des ksour et des gros villages de montagne. Mais
elle n'y est plus seule: elle y est associée i1 un type défini par un patio, non
couvert, à la façon des maisons des villes. Visiblement, on sc trouve ici dans
une zone de transition. Dans ces passages se sont heurtées des influences
diverses caractérisées par leur mode d'architecture.
Ouarzazat n'est donc pas un centre arbitrairement choisi pour l'étude
164 E. LAOUST [174]
de l'habitat. Il n'est pas indifférent non plus d'y ê1re normalement conduit
et d'y achever cette enquète.
Le district d'Ouarzazat doit son nom it la rivière qui le traverse et qui,
au delà, joint ses caux il celles du Dac1s pour former le Drà. On y compte
quelques ksour bàtis sur les berges d'un lit caillouteux, large de plusieurs
centaines de mètres, dans lequel s'insinuent des l1lets d'eau courante qui

r...---...----..l--l~
2,00 A~anll AfJanu
Tif/iut

foyer(!!) Ve-'ltibule.
7akat

2.00

.
Ahanu
lfeaf;a/

TafJanut
/zdor n~ tgemmi n-lX/dl/m

-1--:- 2,00 ......., . - - - - - - - 6,00 ------.......~j.....- - 2.;>00 -4


FIG. 79. - Rez-de-chaussée d'une maison visitée a T,wurirt (Ouarzazat).

fertilisent au passage les cultures éparses dans l'oasis. Le climat y est chaud,
pénible, surtout à cause du vent violent qui se lève du Sud, chaque jour,
vers midi.
Les populations pauvres et paisibles se composent en grande majorité
de Baratin, de Berbères blancs et de Juifs, à la merci de quelques Seigneurs,
dont le Khalifa des Glaoua, Si Hammadi, lui-même frère aîné du Pacha de
Marrakech. Il a sa résidence au ksar de Taourirt, le plus important du dis-
trict. Sa magnifiq ue demeure domine à l'écart la masse des maisons de terre
[175] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 165

fauve, aux façades décorées, grou pées le long de ruelles étroites, et dans
l'ensemble, d'assez bonne apparence.
Le berbère est la langue familière. Il est clair, aux premières phrases
entendues, Clue le pader s'apparente ù la tasel/zit et non ù la tama:;ibt des
transhumants et des ksouriens du Ziz. II est clair aussi qu'il s'en rapproche
par nombre de particularités et que le Dril constitue, en gros, une démar-
cation linguistique.
Changement de terminologie. La maison se dit tigemmi, et non plus
taddart (fig. 79); la porte d'entrée, t(ftiut; le vestibule, lâlu; la pièce « cen-
traIe)), i:;dol' n-tgemmi, éclairée par « l'cei] de la maison ), tit n-igernmi.
Dans un angle, les escaliers, rJéskal; sur deux côtés, des chambres, aflanu,

1 lagendurl'
4(JëJnt, Pou/ailler
1

Ah8nu
t-
,.Q.. h/rat
~
0 . Vérc.'mda Il?
-- 7adu//
1-

~ -;';-lIOOl

-
1 •
1 lë rro-s,s e.
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1 -tfj'emm/ : pOl~r
1

V,drando
ffinl___ JI chevres
mouton.s
7ânu~J!t
1aduh'
Ter.. resse

FIG. 80. - Étage de la maison de Taourirt.

servant de greniers, de magasins il, paille, auxquelles on accède, presque en


rampant, par des portes basses. A côté, une banquette de terre, tissi n-
u:;reg, avec deux moulins ù bras; à proximité, un foyer, takat.
Le bas de la maison sert d'écurie. Les animaux y sont logés sous l'ou-
verture centrale, au lieudit tarii!J,bit; la provende est versée dans une man-
166 E. LAOUST [176]

geoire, asds, ét:t1)]ie entre deux piliers. Le plafond repOS(l SUl' quat re gros
piliers carrés, .~.~irit, de briques de terre, attu/J, endllits d(l IJ()ll<'. La dmr-
pente comprend des poutres de palmier, /qëndel't. des solin);;. i,qeida. un
couvert en roseau, a,(janim.
La famille vit à l'étage (fig. 80), clans de petites lJiôees qui COITCS-
pondent aux magasins du rez-de-chaussée, établis autour du trou de lumi('!rc,
et. de prMérencc, dans une sorte d'appentis formant galerie sur le devant de
ces pièee~. Ces cli:llnlH'es Jongues ct (Hroites se compartimentent en petits
réduits aux parois de roseaux. Les uns, tamullt, servent de cuisine, de
magasin, /'(iol:!t; un autre, tagëmjlll't, de poulailler. L'usage est de loger les
volailles il l'étage, ainsi que d'autres petits animaux, cbiwres et moutons,
plus à l'aise sur la partie de la tenasse, tadûli, non recouverte par des cons-
tructions.
La maison visitée s'agrémente à l'extérieur de motifs emprunt(~s il la
décoration des grandes kasba. Le plus souvent rappell~ est une maill de
Fatma, très stylisée, en forme de palmette il cinq branches (fig. (7). A j'in-
térieur, une innovation assez inattendue: « l'œil de la maison)) s'en(:adre
de quatre be1les fenêtres en forme d'arc outrepassé. L'une d'elles est fermée
par un entrelacs irrégulier de roseaux qui rar)pe]]e la grille de fer des
maisons citadines.
Dans Ulle maison voisine, on observe dans le vestibule une banquette de
terre portant deux moulins mis ainsi it la disposition des voisins. Dans la
grande pi('ce, au lieu d'un bassin, une fosse il fumier, aqllid, utilisl~e comme
feuillée. Lu mobilier, d'une indigence nulle part aussi grand.', ,~\) dis! iI1gue
par un moulin de grandes dimensions. Un mortier de bois, aJ(~l'du, et son
pilon, asrjel', également de grande taille. Des cruches au galbe régulier.
décorées d'une ligne de couleur brune qui en épouse les formes selon une mode
fort en faveur dans le pays du Sous, et la province de Demnat. Un foyer,
tokat, il forme intl)rieure de marmite, noyé dans un massif de glaise de
Om50 de liaut, fendu du côté où l'on introduit le combustible, au rebord
garni de trois aspérités rappelant la disposition en triangle du foyer pri-
mitif. Le plus curieux,]e poulailler disposé:'t l'étage, avec niches et pondoirs
superposés dans une construction de bouc et de torchis, et dont sont pour-
vues tou tes les maisons berb()res ou jui ves.
Il ne semble pas que les maisons des ksour, si nombreux dans la vallée du
Drâ, se distinguent du modèle ci-dessus. Toutes possèdent un « rez-de-
[177) L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 167

chaussée n, i,~drir n-tgemmi, surmonté d'un « étage Il, aifâlu, éclairé par un
« puits de lumière n, üt n-tgemmi, au pied duquel se trouve invariablement
une petite « fosse n, agurji, où l'on entasse le fumier et les immondices.
Parmi les expressions relevées, les unes dérivent de l'arabe; les autres
sont berbères et caractéristiques du parler tasell,tit. La plus suggestive
désigne ce « trou)) de lumière, qui éclaire l'intérieur de la maison. On l'a
signalée sous sa forme analogique arabe : ëain erjrjâr, à Midelt-Juif, au
Talîlalt. Le plus curieux, c'est qu'elle nous ramène, d'une manière assez
inattendue, au monde des transhumants.
On rappelle que, chez les Beni-Mtir, les Iguerrouan, tit n-(ijemmi
désigne le « douar 1), et chez les Aït-Sadden la « cour» carrée de la ferme,
,1\'ec son tas de fumier. Que tigemmi, ehez les Beni-Mguild, est également le
« douar J), le « centre du douar 1) chez les Aït-Seghrouchen, la « cour de
l'ig-hrem J) chez les Zayan, comme taddart cst le « centre d'un bivac» chez
les Zemmour.
La confusion entre ces expressions n'est qu'apparente, elle trahi t
l'origine saharienne des transhumants du Maroc Central, qui ont appliqué
au « bi \Oac n la terminologie de la « maison » saharienne.

La taddart saharienne et la maison romaine

De ce qui précède, il ressort que la taddart occupe un domaine par-


ticulièrement vaste, _englobant les régions sub-sahariennes du Drâ à la
Zousfana, les régions steppiennes de la Haute-Moulouya et de ses affluents,
les mornes étendues du Maroc Oriental, au delà de Figuig.
Il se fait que ce domaine correspond en gros à l'aire de dispersion des
ksour, construits eux aussi sur un modèle quasi uniforme.
Il se fait que cette zone immense, aux coutours mal définis, correspond
à une aire géographique, dont les caractères communs vont en s'atténuant
à mesure qu'on s'éloigne du Haut-Atlas. Le nomade en est le maître. Il y
possède d'immenses parcours. Il tient, ou a tenu à sa merci, les populations
sédentaires, pauvres et humiliées, mal à l'abri derrière leurs murs de boue.
D'autre part, si notre enquête a permis de discerner les traits essentiels
d'un type unique d'habitation, elle n'en a pas moins accusé, d'une tribu et
d'une région à l'autre, des dissemblances qui arrêtent l'attention.
168 E. LAOUST [178]

Sur un plan primitif qui s'av(~rc, en tous lieu\, facilement discernable,


des vari(;t()s nombreuses se sont crôées. Il y a eu des adaptations locales
impos(~cS par le climat, l'altitude, le gelll'c de vic, et aussi par des tradi-
tions dOIl t ou ne s'ex pliq ue pas J' origi ne, la fan taisie cl u c:ollstrudcur, lu i-méme
homme du Sud, esclave de la teclmique.
Ainsi la physionomie de la maison de FigliÏg di tTl~:re cl pl'emii're vue de la
maison du Tafilalt, dill'(\l'Cnte elle-ll1ôllW de eelk de Midelt, de Tounfit,
d'Azrou, ou du transhumant Beni-Mguild, du Glligou et du Tigrigra.
C'est ()videmment celle-('i qui s'éloigne le plus du plan originel. Il a
fallu adapter il l'usage d'un pasteur et d'ull agriculteur, la demeure du petit
bourgeois ki,;ollril'n, jardinier, arboriculteur, ayant peu d'animaux et de
récoltes il loger, nt aussi la soumettre it l'épreu\'() d'un climat froid et plu-
vieux, pour lequel elle s'est ll1ontn"e singuliiTement fragile.
On Cil a dO!lc modifié J'agencement inü'rieur poU!' la rendre plus COll-
forme it son objet. On l'a faite plus grande. On a mu] tipli(~ le nombre de
pièces. On les a abondamment pourvues de mangeoires poU!' les animaux, de
réservoirs de toutes sortes et de toutes capacités pOlir' les réc;oltes. On lui
a parfois m{~me accolé des (( dépendances Il. l~t, raite surtout pour y entasser
des richesses, l'homme ne s'y est réserve qu'une place infime, immuablement
fixée auprè's de l'<Ure.
On en a supprimé l'étage. Ce qui a cntraîné la disparition de l'cscalier
et des cabinets aménagés dans sa cage. Autrement dit, elle s'est étalee,
élargie, (~panouie dans le plan horizontal, au rebours de la maison ksouriennc
qui s'est lde\'ée en raison môme d'un espace limité et de l'enh;,:sl'll1t'llt de ses
gens.
Contre les intempéries, on l'a faite basse, massi\'e, trapue. On l'a pro-
tégée par uno terrasse delJordante, par des revêtements de planches appliqués
contre les murs exposés au mau\'ais temps. On a pourvu cl'abri «( l'œil» dont
on a souvent n~duit les dimensions au point de n'être plus qu'un petit trou
facile il, boucher en cas d'alerte.
Moins utile à l'homme qu'à ses biens matériels, on a supprimé tout ce
qui en fait le charme: l'ornementation. L'art a déserté la maison pour la
tente devenue l'habitat normal du transhumant.
Ainsi transformée, elle a apporté une note nouvelle au paysage, sans
tromper néanmoins sur le subterfuge,
PL, XXVIII

'" les murs de l'enceinte sont parfois percés de petites portes qui donnent directement accès
vers j'extérieur.

'" contre le mur de sa maison une femme a plaqué dans de la bouse de vache des coquilles d'œufs d'une
couvée nouvcllement éclose qu'clle s'imagine protéger ainsi de la serre des oiseaux de proie, ..
1
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[179J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 169

**li!
Il ne convient pas d'isoler la taddart du reste de l'Afrique du Nord,
bien que ce soit au Maroc où son aire d'extension est la plus vaste.
A l'Ouest du Drâ, dans le Sous, l'Anti-Atlas, le Bani, c'est le type à
grande cour ouverte, qui semble avoir la prééminence. Comme aussi vers
l'Est, dans les oasis du Touat, du Gourara, du Tidikelt. Mais le type réap-
paraît au Mzab, et, sans doute aussi, dans la lointaine Ghdamès.
La maison du Mzab est aujourd'hui bien connue. On lui a consacré une
étude complète (1). On se dispensera d'en refaire la description. On dira
seulement que les améliorations qu'elle comporte n'altèrent pas le plan tra-
ditionnel, ni le principe qui a présidé à son édification. Aussi, les conclusions
de l'auteur, au sujet de son origine, valent sans conteste pour la taddart
saharienne et marocaine.
La taddart est la réplique de la. maison romaine des premiers âges,
restée en terre berbère, dans sa simplicité archaïque et conforme aux besoins
d'un peuple de laboureurs et de soldats.
La famille se tient dans l'atrium (ammcis n-taddart), grande salle
éclairée par une ouverture rectangulaire, compluvium (tinibba, tit n-tgemmi),
percée dans le toit et entourée de cases. Au milieu est creusé un bassin,
impluvium (aMûr, agurji), destiné il, recueillir les eaux de pluies. C'est dans
cette salle ff qu'on dort et qu'on mange: bien des gens y soupaient encore
au temps d'Horace. C'est là aussi que travaille la maîtresse de maison ... ;
l'habitation romaine .n'a jamais compris d'appartements spéciaux pour les
femmes (2) ».
Cependant, comme la maison berbère, la romaine « distingue toujours
deux parties, l'une facilement accessible aux visiteurs, l'autre réservée stric-
tement à la vie de famille».
Les chambres latérales servent de magasins, de salle à manger ou de
chambres à coucher, car « les fils mariés continuaient souvent de loger chez
leurs parents, comme dans la famille de Caton Il.
Dans un coin de l'atrium ou d'une des pièces latérales, un escalier con-

(1) Marcel Mercier, La ciDili.•ation urbaine au Mzab, Alger, 1922. - Voir aussi, sur la maison
mzabite: A. Bernard, Enquête .•ur l'habitation rurale de l'Algérie, p. 40.
12) Cf. Oeremberg et Saglio, Dict. des Ant. grecques et "Qmaines, article domus, de P. Mon-
ceaux. - Gsell, Monuments antiques de l'Algérie, t. If, p. 15.
12
170 E. LAOUST [180]

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FIG. 81. - Volubilis: la Maison au Chien (Échelle Oem 5 p. m.l. - Entrée vers le î':ord, sur la
place de l'Arc-de-Triomphe De chaque côté de rentrée, pièces donnant vers l'extérieur et
isolées de l'habitation (boutiques probablement): - Deux entrées. une pour piéton isolé,
J'autre pour litières I?I. - Atrium, avec bassin central bordé de colonnes - sur les côtés,
chambres et bains.
[181] L'HABITATION CHEZ LES THANSHUMANTS DU MAHOC CENT HAL 171

duit il, l'étage supérieur. Cet étage a des fenêtres sur la rue. Jusqu'à J'arrivée
des artistes grecs, la décoration des murs resta rudimentaire.
Telle fut la vieille habitation des Romains. Telle paraît avoir été dans
ce pays la « Maison du chien» de Volubilis (1) (fig. 81).
Telle est restée la maison berbère (2).

Examen de la terminologie de la II !addar! »

Un intérêt ()yjdent s'attache il J'examen de la terminologie relative à la


« taddal't». Ses données, sans être aussi concluantes que l'étude technolo-

gique du type, ne sont cependant pas sans valeur. Le vocabulaire relevé


renferme, en efTet, des mots dits de « civilisation ». Considérés au point de
vue de leur origine, ils sont arabes, berbclres, ou étrangers, et, plus précisé-
ment, gréco-latins. On les regroupera dans ee sens, en se réservant d'en
donner ailleurs une étude lexicographiqlle approfondie.

Mots arabes

taddal't, taddert « maison » al'. ) ..,0.


Isas « fondation» al'. lfUI.
[bait (3) « mur» al' . .1:;>.
.'VJuJl « terrasse » al'. (lb.....
aok(af
, , « auvent il ar~ --.As":
.
(11 Le plan ci-dessus nous a été fourni par M. Thouvenot, adjoint au Service des Antiquités
du Maroc, que dirige M. Châtelain. Nous prions l'un et l'autre d'agréer, ici, nos plus vils remer-
ciement!'>.
(:.') JI serait facile de multiplier, en plus des caractéristiques essentielles signalées ci-dessus,
de nombreux traits secondaires el communs aux deux constructions. Les suivants, par exemple.
La porte de la maison romaine restait ordinairement ouverte pendant Je jour. La porte berbère
est toujours entr'ouverte. - Eu été, au-dessus de l'impluvium on tendait un voile (voir Ksar
Essouq, TaJilalt). En arrière du bassin était fixée IIne table carrée en pierre, où J'on posait les
ustensiles de cuisine. (A Ouarzazat, au même endroit, est établie une banquette de terre où l'on
pose les moulin'.) - Au land de l'atrium, juste en face de l'entrée, on voyait anciennemellt le
lil conjugal, lertus genialis. Les Berbères ont garlk le mot alek(u. - Dans Je gralld axe de
l'atrium était disposé le foyer et l'autel des dieux domestiques (al'a, foerœ). Les Berbl'res ont
taj'qunt « foyer» et le même emplacement ponr le foyer. - On réservait, pour les latrines, une
pièce voisine de la cuisine, ou isolée ou écartée au t'ond de la maison, on bien ouvrant au con-
traire sur le vestibule; très souvent aussi, on utilisait l'espace libre sous l'escalier. Mêmes em-
placements dans la maison berbère, etc.
(3) Cf. Marçais, Textes al'ahes de Tanger, p. 274.
172 E. l..AOUS1' [182]

sellllm « escalier, échelle)) ar. Î }_.

lbâb « porte ) ar. ",:,,~1.

lô.atebet « seuil» ar. 4~.


asqif(1) et tasqfft « vestibule, portique, galerie) ~~.

lô.alu « vestibule, couloir, passage 1) ar. ~".


lbît (2) « chambre du rez-de-chaussée 1) ar. ":"::-:-,<,
a/Janu (3) « chambre) ar. ":"";\>.
taluimt « chambre du rez-de-chaussée», Mzab.
19or;!t « chambre à l'étage ) a r. ~j.
tamefirit « chambre de réception ) ar. ":,..).,a.4.

fifiiwân (4) « véranda, portique) ar. .:.,1);:-'.


aélîrls (5) « grenier) ar. J.f'
fifiîrit « pilier)) ar. )~.
ti/mait (6) « solive) ar. 4...:>.
seriern « fenêtre, 1ucarne» ar· ~ f '
ta/aqt « fenêtre) ar. 4.;\.1.
tal'ria/Jt (7) « lucarne, trou d'aération)) ar. f.)I.
talkillt, talsillt « fenêtre, meurtrière, niche)) ar.• \§.
lnûzab « gouttière » ar. ",:,,1 j;:.JI.
taberrâiit « égout, rigole) ar. r:....j.
are/Jbi, tarii/Jbit « cour, écurie, étable) ar. ~).

(1) Cf. Dozy, Suppl. aux dict. arabes, p. 663 : ~~_, ordinairement, signifie « portique,
galerie couverte); ~;... « plancher, plafond n, passé en berbère sans doute par l'intermédiaire
de l'arabe, mais à identifier au latin scapha 1( esquif, barque », etc:.
(2) Marçais, Ta,!-yer, p. 249.
(3) id., p. 269; Mots et choses berb., p. 6.

(4) Dozy, p. 858, .:.,1);;"" « grande tente, tente de chef n; Marçais, Qg. obs.· sur le diet.

Beaussier, .:.,1r-- « dais, paras~L parapluie n, p. 444.


(5) Dozy, p. 110, ..)=:'1 « beroeau, tonnelle - treille - échalier, haie, clôture de branches -
cabine ».
(6) Dozy, p. 313, « arc, voûte, arcade n; en Espagne: « alcôve, chambre à coucher »), rap-

porté à Y> et !.S> « conrber )1.

(7) Dozy, p. 568, « fenêtre n.


[183J L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 173

Parmi les objets mobiliers importants:


,,?ondaq (1) « coffre à grains)) ar . ..jJ..\.:.,c.
ssellet, tassellet (1 grande corbeille à grains) ar. ~L.
afp;tin (2), taoze"t, mabzen «coffre à grains, grenier» ar. 0.)",
((arma (3) «( armoire, chambre à grains» ar. :iA.J\k (origine persane).
lemdûd «mangeoire» ar. "J~JI.
dduklfân (4) « banquette de terre 1) ar. fi.
s1'Îr (1 banquette servant de lit» ar. J..f'

tarrûft (5) « étagère de coin 1) ar. ~;.

Et en ce qui concerne la construction proprement dite:


lla~l, llo/:t « moule à pisé)J ar. c/
tabit, tabat « pisé ».
bnu, bna « bâtir»; abennay « maçon )J ar. J~'

Mots berbères

tigëmmi (6) « maison n Ouarzazat, Drâ.


tffliat « porte » Ouarzazat; et assez répandu ailleurs sous la forme tijlut.
ammtis n-acldtirt « pièce centrale de la maison; patio; cour», ayant pour
équivalent analogique l'arabe: ljofj-q4tir (7).
agensu n-taddart, même sens, Aït-Izdeg; litt. : « l'intérieur de la maison)J.
tzdal' fl-tgemmi, même sens, Ouarzazat; litt. : « le bas l).
sâl'eg (8), même sens, Figuig; litt. : « la cour n.
tadûli (9) « terrasse)J Ouarzazat, Ntifa.

Il) Marçais, Tanger, p. 360 ; ,:,ondD.q, ..j..L:.,.::> « coffre n.


12) Id., p. 279. b.in « magasin, entrepôt n.
(3) (anna, en égyptien, « cabine d'arrière à toit plat du bateau navigant sur le Nil n, du
persan : .. ~t'; cf. G. S. Colin, Notes de dialectologie arabe, op. cil.
(4) Marçais, Tanger, p. 300, « banquette ».
(5) Dozy, Suppl., p. 539, ( corniche, ornement en saillie au-dessus d'un plafond - étagère,
rayon, tablette - claie de roseaux 'l, etc..
(6) Voir infra; le mot figure aussi avec le même sens dans: El-Baïdaq, trad. Lévi-Provençal,
Doeuments inédits d'histoire almohade.
(7) Marçais. Tanger, p. 494.
(8) {( Enclos, parc à chevaux n, dans El-Baïdag, p. 231; attesté aussi par Ibn Khaldoun avec
le sens de «( grande enceinte )l.
(91 Mot:; et choses berbères, p. 2.
174 E. LAOUST [184]

tisfri (1) «( étage)) Imeghran, Dacls, etc.


(r.~/alll « étage» Dr;') (Tamenougalt).
tamnait, lamëllnait «( chambre de réception, il l'étage » Azrou.
Cllnidal, m(\me sens, Aï t -Izdeg (Tiùllal in).
a;;nu (2), ta;;nut, la~nunt «( baie ménagée dans le plafond de la pièce
centrale » Talsint, Azrou, Midelt.
tinibba (3), Aït-Izdeg, et tit n-(qëmmi, Ouarzazat, Drà, meme sens.
lannâlt (4), {allélU, {alldUt « pilier de hois qui soutient la charpente de la
pièce centrale» Beni-Mguilcl, Azrou.
osmâs (~)), a.semmds, mème sens, Aït-Izdeg.
asatal' « poutre)) Azrou.
igëidi, pl. igëida « solive)) Azrou.
tosraft (( silo ».
Mots étrangers

mârll (6) «( mur)) Mzab, Ouargla, Nefousa; lat. mllrus.


arillrâb (7) «( mur. pignon)) Aït-Baàmran, TazerwaIt, etc.
a!Jâdir (8) «( mur)) Beni-Mguild, etc.
kali/ur (9) «( toit)) Mzab; lat. : câml1r « recourbé, cintré )).
Iqenetert (10) « poutre» Aït-Izcleg; cf. qan/ra « cintre»; grec )(,OI)'I'Oç.

(lI 111.otl' et dwses berbèl'es, p. 3.


(~) Le mot est signalé par G. S. Colin, Notes SUI' le parler arabe da nord de la region de
l'n;la (Branès), avec le sens de ff orifice creusé it la base du mur de l'étable pour permettre d'en

expulser les ordures Il, p. 106. - Beaussier, Dicl., p. 411, donne de son côté : :l~ fj ({ bec de gar-
goulette, cie cafetière - petite gargoulette il fond étroit et dont le ventre est muni d'un bec Il.
(3) A rapprocher de tinippdt l( trou dans un mur Il, Dads, cf. S. Biarnay, Sim temtes du dial.
!Jerb. des Bel'aber de Dadès, p. 14.
(1) Même forme et même sens en ta~el{tit, cf. Destaing.
(5) Cf. a~mma~, en rifain; cf. Biarnay, ]j't. SUI' le ,liai. berb. du Rd, p. 41. - l'cmmris, pl.
8!1l17me.~ (( poutre transversale arqnée qui, dans la charpente, soutient la poutre longitudinale )J.
«. S. Colin, Pal'le,' al'. TaJa.
(6) Cf. H. Schuchardt, Die Romanischcn Lchnw6rtcl' im Bcrbcl'isclwfl, p. G4.
(7) Dans le Maroc du Nord, glÎl'cb, pl. gWlÎl'cb, désigne les (( deux petits lllurS qui supportent
le' pignons)) triangulaires d'une chambre, appelés qal'Mis chez les Senhadja des Sraïr : grec z",-
p"'v'o;; bas-latin ccll'àbll8 (( barque)). Il Y a parenté d'idées entre « charpente n et (( navire n ; cf.
G. S. Colin, li'l!!,//,. magl'':1I., p. 77.
(8) Le mot fladil' appartient certainement it la langue phénicienne, comme l'indiquent
Pline et Festus Avienus; il signifie (1 lieu clos n. S. Gsell, Histoire anciennc dc l'A/I'ique du
Nord, t. l, p. 404.
(9) Cf. G. S. Colin, EtYlnal. magribincs, n" 75.
(10) Cr. G. S. Colin, op. "it., p. 95 : dans l'Afrique du Nord, les mots (' cintre, arcade, voûte,
coupole») sont en grande majorité d'origine eurOpéenne. - Dozy) Suppl.) p. 412. - Marçais
T«I/ger, p. 294.
[185] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAHOC CENT HAL 175

sqef (( toit, plafond )1 Aït-Sgougou; Jat. : scapha (voir asq!f).


imdri « poutre sur le seuil d'une porte 1) Aït-Ouagrou; amr/a,. « seuil d'une
porte» Ntifa; lat. : limita,.e (1).
af/tôT' (2) « partie de la chambre rifaine, face au lit, où sont parqués les
bovins et les bêtes de somme»; alltal ff partie de la maison où l'on
dort 1) ; lat. : Iwspttale (( chambre pour les hôtes ».
ddamus (3) « chambre basse au rez-de-chaussée, sous une chambre de
l'étage appelée {Jo/fa, ou la tour d'angle d'un igJ'em Il Beni-Sadden;
grec è·r,iJ.éO"W'1 « prison d'l;:tat, bain public».
aYPI/Ill) /' (4) « abri pour volailles)) Beni-Iznacen; tagencluJ't « poulailler»
Ouarzazat; gennariu « poulailler) Heni-Snous; lat. : gallinarium.
ifes!.'ci/ « escaliers)) Ouarzazat, correspondant it iSll/~/âl, dans la plupart
des parlers de la tachel~it; saIlS doute mot composé de : !f s!cet! +
pour taskala (5) ( échelle)), cf. escala (espagnol).
talistùt (6) «étagère» Aït-Ouirra; le/SJu « lit)) Beni Iznacen; lat. : lectus.
asltel ( corbeille en alfa l), Beni-Iznacen; « coffre it grains» Zayan y etc.;
lat. : saccellus (7).
aqëbbu~ ( colfre à céréales» Temsaman, il, rapprocher de qabbusa « chau-
mière il, base circulaire et it toiture conique, constituée par un treillage
de roseaux couvert de joncs Il, al'. du Gharb et de Tanger, et du bas-
latin: caputium, capucium, cappucium, apparentés à latin cap, à
grec X3Q, radieaux contenant les idées de « t6te)), de ( sommet
pointu Il (8).
asàls.u ( sac de laino et de poil, double al! simple, pour le transport des
grains)) Beni M-tir, etc.; lat. : saccus (9).
tCf/rjunt (c foyer» Figuig, Beni-lznacell; lat. : ,locus (10) ..
0rjrjômmi (( vestibulo d'entrée d'une maison )), Idaou-Zal; ujltddemi, Ntifa;

(1) II. Schuchardt, op. "it., p. 64.


(2) G. S. Colin, op. cit., p. 9·1.
(A) damüs « chambre basse sur laquelle est construite une chambre haute ou gOlfa», ar. des
.':'en'.laja des Sraïr; cf. G. S. Colin, op. cit., p. 63.
(4) H. Schuchardt, op. ât., p. 65.
(5) Cf. Brunot, Leœ. sur le voc. marit. de Ra/ml el Sale, p. 78 : .~qltla « forteresse maritime;
chantier; babord; jetée, quai»; csp. escala; ital. scala; fr. « échelle».
(6) Et al'i~u, pL iru~a, Aït-Ouriaghel; Iboqqoyen, cf. Renisio, b't. SUl' le l'ad. des Beni-
Iznal'sen, p. 338 (en esp. lecho).
171 G. S. Colin, op. cit., n' 20.
18) Id., op. "it., n' 43.
(9) Mots el choses berbères, p. 271, n° 3.
(10) Id., p. 51,
176 E. LAOUST [186]

et aussi aggûmi, Tazerwalt, laissent supposer un préfixe ag «( dans ))


et lat. : domus li maison)) ?

***
On remarquera que les mots emprunt(~s au gréco-latin sont disséminés
dans la masse des parlers berbères de la Libye à l'Océan, qu'ils constituent
un ensemble complet d'expressions se rapportant il l'habitation telle qu'elle
pouvait exister en Berbérie avant l'arrivée des Musulmans.
On relève des mots relatifs il la « construction) : mur, seuil, cintre,
chambre, chambre d'hôtes, poutre. D'autres au «( mobilier) : lit, foyer,
four (1), sac, coffre à grains. D'autres aux «( dépendances)) : jardin (2),
fournil, grenier, poulailler, gerbier (:3), meule de paille.
Évidemment, ce regroupement, tout artiliciel, ne répond pas il l'état
actuel des choses. D'abord le vocabulaire de la maison étudié en région
saharienne et montagnarde ne comporte aucun nom latin. Ceux-ci figurent
en nombre de trois ou quatre en Tripolitaine, au Mzab, dans les massifs
littoraux de la Méditerranée, de la Kabylie à Tanger, c'est-il-dire dans des
régions dont les parlers s'apparentent à la -Jenatya. Et, il l'exception de la
maison du Mzab - conforme au type ksourien et transhumant - ils dési-
gnent des particularités propres il des types assez divers.

***
On se doit de constater le nombre élevé de termes arabf~:-;. "1 ,IIII-"i leur
importance au point de vue sémantique. Ils figurent, en majorité, dans la
maison ksourienne et y sont essentiels, par exemple: mur, porte. seuil,
fondation, terrasse, chambre, pilier, fenêtre, gouttière, égout. Mais on
ignore leur histoire, leur provenance, l' époq ue où ils se son t in trodui ts dans
le pays, quoique, de toute évidence, ils soient familiers iL toute l'Afrique du
Nord et caractéristiques du vocabulaire citadin.
Certains pourtant sont localisés, halu (Tounfit); $.5îwan (Ksar Essouq);
et la plupart, il consulter le Dictionnaire Dozy, étaient connus de l'Espagne
musulmane.
Le fait remarquable est qu'ils n'impliquent pas toujours l'importation

(1) Lat. .lU/·nus, berb. aJa,.no.


(2) Lat. ho,.tus, berb. u,.ru.
(3) Lat. jenum, berb. afenua,..
PL. XXIX

'" les bâtiments de nO'hrem Ou-Tnakrawin sont disposés autour d'une cour carrée et couverts
d'un toit de"planches où des cigognes ont curieusement bâti leurs nids ...

'" les larges planches de cèdre qui forment le couvert sont de longueurs inégales et débordent
le haut des murs qu'elles protègent ainsi. ..
[187] L'HABITATIaN CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 177

d'idées nouvelles. Certains possèdent des répliques berbères, telles: porte,


terrasse, étage, gouttière, qu'ils ont éliminés et qu'on signale dans les
parlers de la tachell;1i t.
Par ailleurs, on constate que l'arabisation gagne en importance il, mesure
qu'on s'éloigne du Drâ vers l'Orient. A Ouarzazat, notamment, une bonne
moitié du vocabulaire se compose de mots restés berbères. Autrement dit,
l'arabisation est complète, ou presque, en pays de plaines et de steppes livrés
depuis longtemps aux exactions des tribus nomades zénètes et arabes. Mais
la constatation n'est pas neuve.
L'arabe ~, relevé en berbère sous la forme bnu avec le sens cIe ( bâtir
une maison)), s'est partout substitué, au Maroc, aux formes ~eg (1) et esk,
cantonnées en pays de transhumant cIans Je sens restrictif de (( bàtir une
tente)), sans doute parce qu'il traduit une façon nouvelle de bàtiren utilisant
le pisé au lieu de la pierre qui paraît avoir été le matériau préféré des
San\:Jadja.
Le gros facteur d'arabisation est sans conteste le constructeur lui-méme,
le maçon, le mawllem, homme cIu Sud, Hartani presque toujours, originaire
du Tafilalt, région saharienne, actuellement des plus arabisées. C'est lui,
l'artisan d'un mode de construction pour l'édification duquel ne se trouve,
en pays de transhumant, aucun bras capable. La construction a cessé d'étre
un acte collectif et social qui réclamait autrefois le concours des membres
de la famille. Elle est devenue un acte individuel mettant en rapport un
propriétaire avec des hommes de métier, des professionnels qui, travaillant
pour un salaire, ont-imposé, avec leur technique, une terminologie nouvelle.
Des migrations saisonnières amènent dans Je Maroc Central des équipes
de maçons tilaliens qui empruntent, dans leurs déplacements, les pistes et
les passages du Haut-Atlas. II semblerait qu'à les suivre par ces grands
chemins - qui sont des voies de pénétration et de civilisation - on puisse
déterminer le domaine de la taddart.
Le point de départ, le Tafilalt, suggère un nom historique, Sijilmassa,
aujourd'hui défunte, mais jadis capitale zénète du Sud et centre important
de commerce et de culture intellectuelle. Il n'est pas téméraire, semble-t-iI,
d'attribuer à l'influence rayonnante de ce foyer de civilisation la dispersion
de la taddart, expression parfaite d'architecture citadine.

(1) Voir infra, p. 82.


178 E. LAOUST [188]

Ce que dénote avec surabondance le vocabulaire berbère. c'est sa


richesse pour désigner toutes les variétés de poutres, de solives, utilisées iL
l'établissement de la charpente. Le nom du «( pilier» de terre est arabe:
$.'ji,.it; celui du pilier de bois est berbère: tallait, tannait, asrna.i:;. Berbère
aussi, le nom de 1'« étage 1), as['à/ll, et nom du «( toit 1), a~/el, en Touareg.
Berbère également, celui de la « baie ») qui déverse sa lumière dans la maison
qu'elle éclaire : a~nll, tinibba, tit n-t[Jëmmi.
Le fait est li retenir. Tout œ qui concerne la cunstruction de l'ctt,.ium
se ramène à des expressions berbères et non arabes. Le mot agënso, qui
désigne lui-même cette partie du logis, est familier aux transhumants sous
l'aspect awens (1), awûns, pour désigner une « partie de la tente n, comme
aux Kabyles du Djurdjura, sous la forme a[Juns, pour désigner le « plancher
d'une cham bre réservé au repos des hom mes n.
Un mot, amidûl, retiendra plus particulièrement l'attention: il est
nouveau, et possède une aire d'extension vaste et assez inattendue dans une
zone arabo-zénète, qui va de Tripoli li l'Océan.
Dans le Tiàllalin, amidal désigne une « pièce de l'otage généralement
réservée aux hûtes ». Dans les maisons pauvres, c'est une sorte « de claie,
d'abri en branchages établi sur la terrasse n. Dans la vallée du Guir, chez
!I~s Aït-'Aïssa, le mot s'observe sous la forme amidûli et s'applique
également li une « dlambre bâtie sur une terrasse où l'on se tient. de préfé-
rence, l'été n. A Toulal, près de Meknès - on sait que les gens sont
originaires du Tiàllalin - on trouve li l'entrée du village un abri appelé
arrddûli, mur et courette, qu'on utilise comme recoin propre li satisfaire ses
besoins. A Ghardaïa, un dérivé possible: aidûl (2) désigne le «( rideau que
l'on tend devant la porte des cabinets n ou le « petit mur de terre bàti en
arrière d'un puits » en vue de « cacher» et de « protéger n.
Une forme féminine et diminutive, tamidult, pl. timidcll, désigne un
«( grenier-magasin, une maison, lIne forteresse » au village de Tadelom t (3),

et aussi, paraît-il, chez certains Aït-Chokhman, et les Aït-Hanini de la

(1) Voir infra, p. 173.


12) Biarnay. Notes rl'ethnographie et de Linifuistique Nord-Afrieaine.~, p. 218.
(3) Information de M. Corjon, instituteur au Collège berbère d'A~rou,
[189] L'HABITATION CHEZ LES TR\NSHUMANTS DU MAHOC CENTRAL 179

Haute-Moulouya. On en retiendra le sens de «( magasin 1) : c'est aussi ce sens


et sous la forme teyde! (1) qu'on lui c:onnaît en arabe de Mamitanie, où la
.terminologie rela ti ve li l'habi ta tion renferme des ex pressiolls berbères. La
mème rac:ine GDL et IDL a fomni par ailleurs des dérivés nombreux et
curieux.
On nous donne le mot ùnidûlin, pluriel de nmidûli, comme désignant
des populations transhumantes ou sédentaires du Maroc Central faisant
usag'e d'un parler, aux allinités communes, appelé tamidûtit ou tamëgdûlit.
Ce serait essentiellement le parler des Deni-Mguild, ou Aït-Mjild, ou
Myild (2). Mais le terme a pris une ac:ception plus étendue chez les Arabes
et les Berbères étrangers aux groupes linguistiques du pays, pour qui il
d()signe encore le parler des Ichqern, AIt-Sllaq, Aït-Oumelbekht, AIt-
Ouirra, de la moitié orientale des AIt-Chokhman et les deux tribus des
AIt-Roboù, Guettaya et Semguett. D'autres informateurs ajoutent it tette
énumération les Beni-Mtir, les Iguerrouan, les AIt-'Ayyach, les Aït-Yend,
les AIt-Ali ben Brahim, les Aït-Hanini, les AH-'Afta, les AIt-Moussa ou
Daoud, ainsi que d'autres petites tribus habitant les cols du Haut-Atlas,
entre les Aït-'Atta et les Aït-Chokhman. Comme on le voit, sont exclus du
groupe, d'une part, les Zayan, AIt-Sgougou et Zemmour, de l'autre, les
Aït-Seghrouchen et les Aït-Ouaraïn.
Les « Imidoulin )) se prétendent originaires du versant Sud du Haut-
Atlas. Ils étaient plus pastems jadis qu'aujourd'hui. On leur fait, en général,
une fort mauvaise réputation, sans doute parce qu'ils ont gardé de leur
séjour au Sahara, des _habitudes de rapines. Les Zayan, qui luttent contre
eux depuis plus d'un siède, les c:onsidi;rent c:onllnc traitres, fourbes,
débauchés, mais belliqueux, très épris d'indépendance. A l'heme actuelle, ce
sont eux que l'on trouve dans les derniers réduits de la dissidence.
On jugera de l'importance du mot par le fait que les Aït-Sadden, antres
Sahariens fhés dans la banlieue Est de Fès, it l'ayant-garde de la poussée
Sanhadjienne, apprécient, sous le nom de tamidûlit (3), un genre poétique,
correspondant par ailleurs aux i,;lan berabers. Il est possible que le mot
rappelle Je nom de leur parler, lequel s'apparente à la langue des aèdes
berbères ou imdyâzën. Les meilleurs de ces poètes et jongleurs ambulants

(1) Reynier, Arabe de Maul'itanie, p. 125.


(2) Loubignae, E;tude SUl' le dialede bel'bèl'r? des Zaïan et ,1it-Sgou[IOU, p. 7,
(31 Information de M. Ben Iakhlef.
180 E. LAOUST [190]

passent pour étre originaires des Aït- Yahya et des AH-Hadiddou, les
occupants actuels du versant Sud du Djebel elâyyacbi (1).
Or, les Aït-Hadiddou distinguent entre eux des Zoulit et des Afidoul
qu'ils ne considerent pas de méme race (2). Les premiers occupaient le
Tiàllalin. Ayant encouru la disgrùce de Moulay Ismael, ils furent dispersés
ou déportes, et leur pays, quelclue peu après, occupé par les Aït-Izdeg venus
du Todgha.
Les Aït-Hadiddou de Midoul forment, au contraire, une grande tribu
homogene qui occupe actuellement les hautes vallées du Ziz, de l'assif Mel-
loul, de l'Ametrous ct de l'Imetras. Une légende les fai t descendre d'un
certain Midoul, fils de Jalout, ancêtre des Berbères, qui eut encore d'autres
fils, dont Zoulit, Malou, 'Atta ct Baïbbi. A l'exception de cc dernier, dont
on ignore la postérite, les autres furent les fondateurs de grandes confédé-
rations de tribus.
En réalité, Midoul, comme AJalou, sont des noms communs (3), arabisés
par l'auteur de la lôgende qui en a fait des noms propres. lYJidoul, en
particulier, est signalé, comme ethnique ~t expression onomastique, en des
régions les plus diverses du Maroc. On trouve des Aït-Oumegdoul (ou
Oumegdal) près d'Ouaouizeght. Sidi j\!JefJdoltl est connu comme le patron de
Mogador. On relève, chez les Idaou Zal, un lieudit Amegdoul, siège d'une
zaouïa ou lieu de pèlerinage (4). Midelt, dans la haute vallée de la Mou-
louya, est le nom actuel et usurpé d'un poste et d'un centre de colonisation
en création. Le nom connu des indigènes est Outat n AH-el-Hadj:
"fide/t ôtant le nom d'une gara isolée et déserte (jui s'en trouve distante
d'une dizaine de kilomètres vers l'Ouest. On rétablira l'expression sous la
forme tamidelt ou temidelt.
Sous cet aspect, le mot nous reporte en Tripolitaine où il est familier
aux parlers zénètes des populations berbères du Djebel Nefousa (5), Nalout
et Fassâto, avec le sens, qu'on lui connaît au Maroc, de «( magasin, de
chambre à l'étage» et correspondant de l'arabe ~}. Il .Y a là une trop
grande conformité de sens et de forme pour croire, en raison de l'éloi-
gnement' à un rappo['t fortuit.

(1) A. Houx, Les lmdyaz:en ou aè\des berbères du groupe linguistique beraber.


(2) Information du L' Lecomte, de la Direction du Service des Affaires Indigènes.
(31 malou pour amàlu « ombre»; cf. Aït-'AHa, umâlu.
14) Information de M. Okbani, interprète il Argana.
(5) Cf. C. de Motylinski, Le Djebel NeJousa, p. 139.
[191] L'HABlTATlûN CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 181

En effet les populations du Djebel sont également transhumantes. Elles


possèdent des tentes qu'on a décrites et avec lesquelles elles parcourent la
Djefara. Elles ont aussi des ksour, des villages aux constructions les plus
diverses, souterraines en grand nombre, et aussi en surface, bâties à l'entrée
des grottes ou dans des excavations à ciel ouvert. Au printemps, on y
chercherait vainement âme vivante. Tout le monde est dans la plaine où
sont les douars. Mais les provisions, les richesses du ksar, qu'on appelle
/jasl'u, sont à l'abri dans des temiddJ, magasins groupés dans de grandes
constructions il allure de forteresse. On les a visitées: elles ressemblent aux
constructions similaires des Matmata du Sud-Tunisien, quo l'image a rendues
familières.
A Nalout, les tcmidal sont édifiés au sommet d'une falaise escarpée, au
pied de laquelle une source arrose des jardins ct des palmiers. On entre dans
le bùtiment par un couloir obscur, bordé de banquettes de pierre où un
gardien se tient derrière une lourde porte massive A l'intérieur, lIne ruelle
coudée à ses deux extrémités, le long de laquelle s'étagent des chambres
superposées, couvertes en arcade, munies de portes basses aux serrures dc
1J0is, auxquelles on accède par des pierres encastrées dans les murs. L'asped
général, défiant l'aplomb, rappelle celui de grottes étagées (Pl. XXIV).
Que conclure de cette similitude, sinon que les populations monta-
gnardes si peu connues du Haut-Atlas dans sa partie centrale, répondant
an nom d' 1midulin, propriétaires de greniers amidul ou tamidult, on t
jadis pratiqué ou pratiquent encore un genre de transhumance à l'instar des
Berbères de l'Aurès et de Tripolitaine. Et que, comme eux, ils ont eu ou ont
encore l'habitude de serrer leurs réserves dans des grottes aménagées ou
dans des constructions dont la tiljremt elbzîn est l'expression architecturale
la plus parfaite.
Il se fait, par ailleurs, que les parlers de Tripolitaine et de l'Aurt)s sont
des parlers zénètes; que, d'autre part, en arabe de Mauritanie le nom du
« magasin 1) tegdel appartient il la même racine que temidelt, tamidult, qu'on
peu t croire zénètes eux aussi.
Par là, se trouverait sans doute justifié le qualificatif de « zénète (1)))-
à défaut d'autre plus exact - qu'on a proposé de donner à l'architecture
. ksourienne et saharienne dont a étudié ici un des éléments les plus caracté-

(1) A Bernard, Enquête sur l'habitation rurale de l'Algérie. - E.-F. Gautier, Les siècles
obscurs du Maghreb, p. 217.
182 E, LAOUST [192]

ristiques : la tadda,.t, Il faut se sOll\'enir que k type - l'ôplique dl' la nmison


romaine - était familier au Maghreb avant l'arri\'()e des conquômnts
musulmans ou que l'histoire I]() re'~\'(~l:1t l'existencc des Z(~ni~tes, Mais, incon-
testablement, Zénôtes et Arabes ont contribue') ù sa dispersilln, surtout
dans les oasis sahariennes, sans trop le modifier, en dehors d'un chan-
gement de terminologie et de quelques d(~tails d'ornementation,

AUTRES TYPES JYlIABlTATIONS


D'antres constrncfions se partagent la faveur des transhumants. Mais
elles sont loin d'ofTrir tontes ]1) m<"nw iutl)rôt. On en (~]iminera un eertain
nombre, Les unes ne sont que de paU\TeS masures sans caractère, Les autres
constitucnt des types aberl'iwts dont la présence (~st imputable il l'indi-
gence du propriétaire ou au clpriee du constI'lwtcur. On retiendra surtout
un type qui sC r()pète en de nombreux exemplaires ct qui, (,'nlro autres parti-
cularitôs, est en opposition complète avec le type précôdmnment étudi(~, bien
que portant le môme nom de taddal't. C'est, par excellence, un type
« rural)) ou Il villageois» qui alTec:tionne l'isolement ou, tout au plus, le
groupement en petits hameaux de gens de même famille.
On en trouvera toutes les variétés c:hez les Aït-Sgougou et les Mrabtin
dont le territoire s'insinue entre les Beni-Mguild et les Zayan.
Avant de les décrire, on jugera utile d'informer que l'habitat a subi, cn
l~es dernières années, eertaines transformations que notre pn""I'Il('() s:dlit ;t

expliquer. Le canon a détruit les anciennes installations de transhumants,


entraînés eux-mômes par ]'1 dissidence. On les reconstruit aujourd'hui sur les
injonctions du Service des A fraires Incligimes, mais, semble-t-il, selon
d'autres ('onc(;ptions. Il faut voir clans cette intenention un acheminement
administratif vers la fixation des tribus pastorales, et l'abandon, il une
échéanc:e assez proehc, des habitudes de transhumancc, du moins sous sa
forme actuelle, qui revêt l'allure d'une migration tribale vers l'azaghar.
Dans cette reconstruction, le Berbère se trouve assez contrarié pal' la
tendan(~e qui le pousse il s'isoler. Il n'est tenu que partiellement compte de
ses désirs. On le contraint il s'agréger pal' groupements de ciuCj familles, afin
de s'assurer par lit un contrôle facile de sécurité (1).

(1) Information du C' Ayard, des Affaires Indigènes.


[193] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 183

C'est pourtant un fait: dès que le transhumant peut se libérer de la vie


en commun imposée par le séjour de la tente et du douar, il recherche ins-
tinctivement un établissement permanent isolé au milieu de ses champs.
Le contraste entre les deux genres de vie, qu'il pratique tour à tour,
s'avère ici manifestement. La vie pastorale et nomade, avec' ses dangers,
requiert en tous temps le regroupement de ses forces. La vie agricole, qui
suppose un minimum de sécuritc, l'astreint aux exigences d'une économie
rurale qui repose essentiellement sur la culture des céréales et l'incite à
s'égailler dans la campagne.
Si, pour le blé et l'orge, les terres dites {( hOUr)l suffisent, le mais, par
contre, exige des terres fortes et irrigables. Les premières se trouvent sur
les versants légèrement mamelonnés de la vance; les secondes, en contre-
bas, dans la plaine ou la cm'ette au bord de laquelle le transhumant instal-
lera sa ferme au milieu des champs, il proximité du petit canal qui amènera
l'eau courante du barrage ou de la source captée. Or, ces conditions d'ins-
tallation s'avèrent partout impérieuses ct partout réalisées, qnelle qne soit
l'altitude.
De sorte que, parmi les facteurs déterminant de l'habitat, l'ordre s'éta-
blit comme suit: terre arable, eau d'irrigation, sécurité. La possession du
sol passe au premier plan et devient J'élément important de richesse. L'appel
de l'eau ne saurait être aussi impérieux que dans les régions sub-sahariennes.
Par ailleurs, le transhumant est assez fortement organisé par'un système de
pactes ct de pratiques de (( protection)) pour jouir d'une sécurité relative.
L'ennemi, c'est princ~palement le rôdeur, le djicheur, et le perceur de mu-
railles contre lequel on s'abrite en disposant les bàtiments dans une enceinte
fermée. Contre un danger plus grand, la fuite avec la tente constitue la sauve-
garde la plus sûre. La petite ferme revêt ainsi J'allure d'un petit ksar: elle
en porte du reste le nom, igl'em, mais e]]e n'en est plus qu'une image réduite
et grossière. Il est dimeile de dissocier, dans ce cas, l'igrem de la maison:
bien qu'on doive plus loin réserver a la question un long chapitre, force est
d'en tou~n mot en passant.
184 E. LAOUST [194]

Igrem ~amou ou SEaïd

On le trouve au milieu des champs d'orge et de blé, de fort helle venue


au moment de notre visite (1), au bout d'un sentier qui mène également au
petit village ouvert de Toufsclelt, à proximité duquel il est Mti. Une belle
source, captée en amont, alimente un petit canal qui passe à travers le vil-
lage et baigne les murs de l'ighrem. Plus haut, sur un tertre, un marabout

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FIG. 82. - Igrem de Hamou ou Sôaid (région d'Aïn-Leuh).

au toit pointu de planches de cèdre domine tout le pays que l'on voit à perte
de vue couvert de moissons qui mllrissent et de fermes dissiminées
(PI. XXV). Altitude: 1.250 mètres.
L'enceinte est un carré de pisé d'une vingtaine de mètres de côté, bas-
Il) Effectuee en compagnie du Cl Ayard, du Service des Affaires Indigènes, région d'Aïn-
Leuh.
PL. XXX

des maisons à double toit de planches ou de chaume s'observent dans toute la vallée
du Haut OUlll er-Rebiâ ...

','

.. , et exceptionnellement it Toulal, près de Meknils, et plus particulièrement chez les .1 bala,


les Rifains et les habitants du Haouz de Tanger.
[195] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTHAL 183

tionné aux angles de petites tours basses, dégradées, couvertes d'une terrasse
plate et débordante (fig. 82). La porte est percée dans le mur ouest, pro-
tégé des pluies par un revêtement de branchages feuillus. A l'intérieUl',
les maisons au nombre de huit sont disposées par moitié de chaque côté
d'une cour, are~lbi encombré de détritus et de fumier, où le gros bétail
parque la nuit.
Les maisons, taddal'{, toutes du même modèle, occupent une même
superficie couverte, et se composent uniformément de deux chambres. La
premiôre, ;'1 laquelle on accède de plain-pied, est de forme carrée :
5 mètres X 5 mètres. de plafond élevé, et prend jour uniquement par la
porte entr'ouverte. Aucune taznunt ou fenêtre ne l'éclaire, aucune ouver-
ture ne laisse d'issue à la fumée qui recouvre un peu plus chaque jour les
murs et les choses d'une couche noire de suie. Le foyer est en efl'et établi
dans cette pièce encombrée de corbeilles il, grains, d'objets accrochés aux
murs, de récipients de toutes sortes répandus à terre dans un pôle-mêle
inex tricable.
La deuxième chambre, bàtie à la suite, fait avec la précédente un con-
traste complet. Utilisée comme pièce de repos ou de réception, elle est
presque propre et gaie, avec sa natte étendue et son service il thé. Une
porte basse, perct"e dans le mur d'enceinte, la met en communication avec les
jardins établis aux abords de l'ighrem et lui apporte, avec la lumière, l'air
pur du dehors.
Les oceupants sont des transhumants, sauf un qui est menuisier. On
nous donne eet « ighrem_)) comme ancien et représentatif d'un type assez
courant, abritant Je sort de quelques familles unies par le sang.

Igrem n-Aït-ben-(A~~o (1)

Il ramène citez les Irklaoun clans le voisinage cie la ferme d'Azourar,


décrite plus haut et qu'occupe une seule famille, au rebours de cet
ighrem olt vivent les gens de tout un Il/s dans cles maisons aclossées aux
quatre murs de l'enceinte (fig. 83). Cette disposition essentielle ménage à
l'intérieur une grande cour (2) à l'usage du bétail, vaches, bœufs et veaux,

(1) Visite effectuée en compagnie de !'Interprète-lieutenant Aspinion, des Affaires Indigènes.


(2) ara (lb i.
13
186 E. LAOUST [196]

groupés à l'heure de la pâture en un seul troupeau sous la garde d'un pâtre


fourni à tour de rôle par les familles (PI. XXVII). Les maisons de pisé, aux
terrasses plates percées de petites ta:Jnut pour la lumière, présentent,
entre autres partieularités non signalées jusqu'ici, celle d'être protégées par

FIG. 83. - 19rem des Aït-ben-'Atto (tribu des Irklaolln, Beni-Gllild).

une sorte de portique (1) dressé le long de la façade. On y peut VOIr, au


momen t de la canicule, les animaux il, la reeherche de l' omore.
Ce portique eonstitue un élément nou\'eau de l'habitation, absent de la
maison ksourienne. Les femmes y trouvent tant cie commodités qu'elles
vivent une partie de l'année sous cet abri. Elles y installent leur moulin, y
transporten t leur cuisine, l'été.

(1) asqif.
[197] L'IIABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 187

On l'édifie, en même temps que la maison, sur des piliers de bois qui
supportent, par l'intermédiaire d'un sommier, une couverture faite de pou-
tres, de solives, de branchages ou de planches.
L'enceinte est carrée; les angles sont pourvus de tours basses légère-
ment pyramidales, protégées dans la partie haute par la terrasse formant
auvent. Le pisé, surtout sur la face Ouest, est fortement dégradé, et porte
partout les traces de réparations maladroites faites à l'aide de pièces
maçonnées de pierres et de madriers de cèdre ancrés dans les parties crou-
lantes (Pl. XXI). La porte s'ouvre vers l'Est.
Les propriétaires transhument; ils campent actuellement dans le Jbel
où sont les moutons. Quelques étrangers ont élu leur domicile à l'ighrem ;
un Chleuh ya même ouvert une boutique où il vend des bougies, du sucre
et du thé.
Cet ighrem est typique du genre. A l'époque de la transhumance
d'hiver ses gens forment un seul douar. II se compose de quatre l'ij}' consti-
tuant une ti,riest, exceptionnellement un igs complet. D'une manière générale,
l'igs se répartit en deux, trois et même quatre igherman autour desquels
sont les taggurt ou parcelles de terre.
La répartition des familles dans le douar et dans l'ighrem est d'autant
plus remarquable que la cour de l'ighrem bordée de maisons rappelle la
disposition des tentes dans le douar. Cette cour porte du reste le même nom:
tiyemmi (Ait-Arfa du Guigou), isûwen, pluriel de aslln (Zayan). Comme
le douar, l'ighrem a son nom propre qui est celui d'une grande famille,
précédée imariableIpent du mot art « fils ).
Mais il y a aussi dans le monde des transhumants une hiérarchie sociale
reposant sur les fortunes qui s'expriment en troupeaux et en terres. Le
paysan riche et même simplement aisé s'évade des sujétions qu'impose la
vie en collectivité en possédant son « ighrem » qui porte son nom. Ce sera
l'ighrem de Driss, de Bou-cAzza, de Ral,ll,lo, de Mol,land-ou-Bamou, etc.
Ce qui frappe dans l'ighrem des Aït-ben-cAHo, c'est justement le
nombre de maisons vides, abandonnées ou en ruines. Les propriétaires se
sont installés plus loin dans leurs champs. Mais leurs tentes reviendront se
'grouper aux autres pour un temps, quand les douars reprendront le chemin
de l'azaghar.
Quant aux familles que la pauvreté parque encore dans la cour de
l'ighrem, il est visible qu'elles font effort pour en sortir. Elles ont percé les
188 E. LAOUST [198]

murs de l'el1l~einte pour avoir diredemellt accès it l'extérieur: elles marquent


par ce geste leurs aspirations vers l'affranchissement de l'haoitat collectif
(Pl. XXVIII).
Ainsi tendent à se relttdwr des liens jusqu'ici fort étroits de solidarité
familiale et sociale. Dans la famille agnatique, sur laquelle repose la struc-
ture de la société berhère, a pénétré le germe d'une dissociation procllaine.
De tau te évidenee, le fadeur {( sécuri té », q Ile la pacification en traîne avec
elle, est, cause au premier chef, d'une transformation sociale dont nous
constatons les prémisses.

Igrem chez les Aït-Sgougou (1)

L'élément fondamental est un llttimcllt couvert en terrasse, il hase


quadrangulaire, d'une seule pieee, de largeur uniforme: 2 10 50 environ,
et de longueur variablü selon l'importance de la construdion qu'on désire
édifier: 8 mdrcs en moyenne. Mais il en est qui dépasse 15 mètres.
Hauteur inU~rieUl'e : 2 III 50 à 3 mètres. Ce bâtiment porte également le nom
de taddart (iig. 84 et 85). 11 prend jour pal' la porte (2), une petite fenê-
tre (3), quelques petits créneaux et une ouverture (4) ronde qui i':iert surtout
à l'évacuation de la fumée. Le foyer (5) s'y trouve Mabli il proximité des
ustensiles de cuisine rangés SUl' des étag(~res et des filets. Le fond de la
pièce est entièrement réservé au logement des provisions.
Un ighrem est essentiellemell t une association de bflti men ts d(~
ce genre, adossés aux murs d'ulle enceinte carrée et fenllée, (uai,; aux-
quels, en raison même de la riehesse des propriétaires, on donne des
affectations spéciales. Par exemple, une taddart sera en partie occupée par
un grenier, ((arma, fait d'un simple plancher posé parallèlement au plafond
à mi-hauteur des murs. Une autre, généralement celle qui fait face à l'en-
trée, sera surélevée d'un grenier, w:.aris, auquel on accédera par une
échelle (6) ou des escaliers (7) cOllstruits à l'intérieur. Le hétail parque dans
la cour (8), près du porche d'entrée (9) où l'on dresse parfois un petit abri.
Un ighrem ainsi corn pris aori te une famille et un ou deux fils mariés,
ou deux frères mariés vivant dans l'indivision. Le riche en possède un pour

(1) Communication de l'Interprète-lieutenant Mongobert, de la Direction du Service des


Affaires Indigènes.
(2) LMb. - (:~) tataqt. - (4) .skal. - (5) almessi. - (6) sellam. - (7) Usûlay_ - (8) arà{lbi.
- (9) asqif.
[1,99] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 189

lui seul. Les pauvres se groupent en familles de même sang. L'ighrem, clans
ce cas, compte des bàtiments plus nombreux, mais plus petits. L'ampleur
de l'édifice est différemment affectée selon les facultés et les besoins des
occupants.
La répugnance des femmes à vaquer aux travaux domestiques dans des
-10,00
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FIG. 84. - fgrem chez les Aït-Sgougou (occupé par une famille et un ou deux fils mariés).

habitations obscures se manifeste ici par l'aménagement à air libre de petites


cuisines, appelées /wCîna (1), abritant, en outre, les animaux en temps de
pluie. Le mot est surtout familier aux citadins, ceux de Fès llotamment, et
doit être considéré comme un emprunt fait à l'espagnol.
L'enceinte est dépourvue de tours d'angle. La crète des murs, de chaque
côté du porche d'entrée, de préférence orienté vers l'Est, est protégée des
intempéries par une couverture (2) de planches (3) ct de terre (4).

(1) këf";,w (( cuisine Il, également 11 Tanger et 11 Fès; 11 Rabat : ko.~.~;na, du mot espagnol
(( cocina 1); ilalien : Gucina, cf. Brunot, op. cif., p. 124. .
(2) a~Jà! ii~,.em. - (3) W'e1ttîn, pl. de Ujlüt. - (4) fâëa,
190 E. LAOUST [200]

La construction de la charpente nècessite l'emploi de poutres (1) et de


planches de cèdre qu'on dèsigne par l'expression arabe: lb ni l-lgaî~n. Le
nom du plafond, ssqef, celui de la terrasse, .5.5«6.(/, sont également étrangers
au berbère, comme le reste de la terminologie. On ne saurait en ètre autre-
ment surpris, puisque les constructeurs sont des Filaliens.

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85. - Igrem chez les Aït-Sgougou (occupé par plusieurs familles).


l
L'ighrem de ce type est de construction récente. Il s'en construi t un
grand nombre actuellement dans le pays des Aït-Sgougou, identique à ce
modèle, avec cette différence que, dans les régions de plus haute altitude,
la taddal't, qui en est l'élément essentiel, est protégée non plus par une
terrasse, mais par un toit à double pente.
(I) il;tm:, pl. i(utav. et aussi a(litmmiil', qui est surtout le nom de la poutre faltière de la tente.
[201] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 191

Igrem ou-Tnakrawin (1)

Les maisons à terrasses plates occupent l'azaghar, le plateau de Mrirt,


de Msawar, la plaine des Skhirat, et une partie de la vallée de l'Oum er-
Hbià jusqu'à Tiqlit compris. Au delà, à quelques kilomètres des sources,
apparaissent les premières maisons couvertes d'un double toit; on les observe
jusque dans le Fellat (2), qui est un plateau élevé près de Bekrit. Dans le
,r
.. -------18,S"O-------

FIG. 86. - Plan de lïgrem ou-Tnakrawin aux bâtiments couverts d'un toit
à double pente (Aït-Sgougou).

gros village d"Aziza, au Sud de l'Oued Amassin, à la limite des Zayan


(Aït-Bou-Mezzough), les maisons sont des deux types.
On décrira l'ighrem ou-Tnakrawin, qu'on peut observer du haut de la
piste qui mène d'Aïn-Leuh aux sources de l'Oum er-Rbià (Pl. XXIX). Il
(11 Visite effectuée avec le L' Sarazin, des Affaires Indigènes,
(2) Vallée du Haut-Oum er-Rebiâ.
192 E. LAüUST [202]

occupe au milieu de bonne8 terres un emplacement sur une pente qui domine
le fond d'lll1e vallée aux flancs tapissés de cèdres. En contrebas, coule le
petit canal sinueux amenant de la rivière l'eau nécessaire à l'irrigation des
champs de maïs. Un métayer confie ses semences au sol au moment de notre
wnue - mi-juin - pour ne récolter qu'en octobre (PI. XXXI).
On entre par un porche orienté vers le levant, surélevé d'un grenier
auquel on accclde par une échelle fixée dans un coin (fig. 86). A l'in-
térieur, lIne grande cour, liyemmi, olt sc trouve dressée une tente d'àzih,
où jouent péle-méle des enfants demi-nus et vaquent iL leurs travaux, des
femmes de translwmants. L'une d'elles trait une vacbe (Pl. XXXI).
Autour de cette cour, sur les quatre oMés, quatre bittiments pareils, longs,
bas et étroi ts, curieusement recou verts de larges planches de cèdres, dont
les bouts inégaux dépassent et protègent le haut des murs. Cette dispo-
sition empécbe d'accoler les bàtiments les uns aux autres: un espace vide
sépare nécessairement le grand côté de l'un du pignon qui lui fait face.
Ces bàtiments - laddarl - se composent d'un rez-de-chaussée légère-
ment en contre-bas et surélevé d'un grenier. Ils mesurent 15 mètres de
long, 2 ln 50 de large, mais ils sont assez bas de plafond. On y pénètre par
deux portes. Dans la partie de droite on note le foyer, un coffre it grains (1),
un filet pour les vêtements et les tapis (2), l'appareil a battre le beurre (3).
L'angle opposé est tout entier occupé par une grande ttal'ma. Le plafond
qu'on touche presque de la main sert de plancher, tal'sis, au grenier. Il est
correctement établi au moyen de belles planches reposant Sil!' d..s s,)lives
encastrées dans les murs.
Quant au grenier, il recouvre entièrement la taddart dont il a les
mèmes dimensions. On y monte de l'extérieur par une é<:helle qu'on applique
umtre le rebord d'une porte (4) étroite ct basse laissant tout au plus passage
;'1 un homme courbé. On y répand le grain sans sc soucier de J'enfermer

dans quelque réci pien t, mais on en tient les portes soigneusemcn t fermées
d'un double cadenas.
L'usage du toit it double pente apporte une modification dans la cons-
truction des murs transversaux formant les deux pignons. Ils sont nécessai-
rement il, pans obliques et supportent it leur sommet pointu la poutre mai-

Il) ~,'on(lO.q imëndi. - (2) sl'îr iqiiûiilfn. - 13) issënda, voir infra.
(4) lalr'l!;â~t, diminutif de li!1H1!J (c porte J), d;UlS lequel se trouve inclus le résidu 1 de l'ilrticle
aralle.
[203] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 1~3

tresse de la charpente. Les plilnches qui formont 10 cou "ort, de longuel1rinégale,


dépassent, comme il a été dit, les bords du mm de Orn 40 il, 0"'70 et aussi la
crête du toit. Il semblerait qlle le construeteur a improvisé de toutes pièces
une technique qui s'avère inesthétique et grossière. Cependant, cette toiture
résiste aux vents furieux de l'hiver, repousse la neigc, et cc dernier avantage
fait qu'on la préfère il la meilleurc terrassc. Son nom aqicjün Il-jèliuîn est
également arabe, du moins dans sa première partie, qui est celui d'une
lllauvaise ( tente » de planches. Un système de gouttières (1) évacue les eaux
de pluie dans la cour et complète l'agencement.
On utilise aussi le chaume, une paille des marais, comme dans cet autre
ighrem observé dans la même région et que représente l'image ci-contre,
PI. XXX. Il n'est guère dif1'érent (lu précédent: il est bùti dans la meme
va]Jée, il une même altitude, soit 1.500 il, 1.600 mètres.

***
Ce dernier type de maison terminera pour nous l'étude de l'habita-
tion du tranRlmmant. On peut maintenant sc demander s'il est tellement
différent de l'autre type que caractérisl{ sa terrasse plate, et RanR diRcuter
la question de son origine, rechercher il, la suite de quelle influence on le
trouve localisé Ht-Il est probahle que nOR curiosités resteront non satisfaites.
Mais, il établir, en dehors du Maroc Central, l'aire de dispersion géographi ...
que de la taddaJ'l ( rurale n et ( villageoise n, ainsi qu'il a ùt(~ fait pour la
tC/rida,., « (~itadine \l. et « ksourienne ll, il est possihle de dégager des ensei-
gnements utiles it la question de l'habitat rural, it ses modes d(: dispersion
et de grou pemen t en régions l'es tées berhères.

Toulal

Le ty pc de la taddart ;'t dou hIe toi t s'observe dans la banl ielle de


:Meknès, au village de Toulal (2), où vivent des populations berbères,
originaires du Ziz (Tiallalin). Déportées à l'époque de Moulay Ismael à Fès,
puis à Meknès, et utilisées en qualité de tribu Guich, elles ont conservé des
relations avec le pays saharien où un ksar porte encore aujourd'hui le

(1) lmi'fl'za.
(2) Et aussi cbez les J3eni-M~ir.
194 E. LAOUST [204]

même nom. Elles sont bilingues; leur parler berbère présente toutes les
particularités des parlers du Sud. A travers leurs tribulation;;;, il peut être
intéressant de voir dans quelle mesure elles ont modilîé leur habitat.
Du ksar ou de l'ighrem saharien, Toulal a l'enœinte de pisé, bastionnée
sur ses quatre faces de « borcljs II bmnlants, entourée ~t l'intérieur d'un
boulevard circulaire; une porte monumentale orientée vers l'Est; une
mosquée bàtie près de la porte et d'un lieu de réunion appelé amidûli;

Cour ectu'll?

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FIG. 87. - Taddart il Toulal (banlieue de Meknès).

terme qui sutErait seul ~t déterminer l'origine saharienne de la tribu. Toulal


o(:cupe, par ailleurs, l'emplacement idéal recherché par tout établissement
ksourien, sm la berge élevée d'un oued, entouré de vergers, de jardins) de
champs et d'aires à battre.
Mais ses mtisons de type « rural ) sont en (;ontraste complet avec celles
du ksar de type (( citadin)) (Pl. XXXI). Ce sont de véritables chaumières,
couvertes d\ll1 toit de chaume ~t double pente, groupées, comme dans
l'ighrem des Aït-SgOUgOLl, autour d'une cour close d'un mur bas percé
d'un passage unique, a~îLdl (rig. 87). Dans cette cour où vivent les bôtes, on
établit le tas de fumier, uno fosse et une rigole (l) pour l'évacuation des
eaux et du purin.

(1) Iw'z(!,
[205] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENT HAL 195

Mais, telles qu'on les a bâties, en murs de pisé reposant sur des assises
de pierres, ces chaumières - faddal't ou IMt - se distinguent de la maison
du transhumant montagnard par ses dimensions et le mode de construction
de sa toiture, différences imputables à la pauvreté ct au genre de vie des
occupants, comme à la rareté d'un matériau - le bois - cher et importé.
Une terrasse ordinaire tient lieu de plafond, le chaume remplace les belles
planches de cèdre. La charpente se compose de chevrons reposant sur la
crète des longs murs, et sur la poutre maîtresse qui constitue le faîte du·
toit. Mais il est visible que la construction des pignons a mis la technique
du maçon à une pénible épreuve: il a le plus souvent éludé la difficulté
en dressant sur la terrasse un simple pilier de pierre.
La maison de Toulal est aussi pourvue d'un grenier, aé.aril;, auquel
on monte au moyen c1\me écbelle, et où l'on conserve des légumes et des
provisions. Elle n'offre, p~~r ::illeurs, aucun décor, hormis des traits verti-
caux de couleur, au nombre de einq, comme les doigts de la main, séparés
ou réunis par une ligne: vague rappel de la (( main de Fatma », stYlisée en
palmette, en pays ksourien.
Cette demeure se rapproche de la (( nouala 1) à base quadrangulaire avec
laquelle, cependant, on ne saurait la confondre. Dans la hiérarchie des
habitations, elle constitue un type plus élevé, et, semble-t-il, caractéristique
des pays pluvieux du Nord, Hif, Jbala, Haouz de Tanger (1). C'est dans ces
régions que notre enquête devrait se poursuivre: mais on en restera là.
On ajoutera seulement que la « nouala» est actuellement inconnue des
transhumants bien que, de son temps, Léon l'Africain ait pu appeler leur
pays, le pays des « nouail ». Mais elle prévaut, aujourd'hui, au Sud de Fès,
en direction de Sefrou, groupée en mechta, habitée par des populations
séc1en taircs qui y vi ven t avec leurs animaux. Sa terminologie est arabe, à
l'exception du mot iss ((corneiJ, qui en designe le sommet du pignon, le faite
du toit. Dans une association de (( nouala», il importe gue cette (( corne» ne
soit pas dirigée vers ce seuil de la construction voisine, car ce serait désircr la
destruction de ses occupants. On a signalé une croyance identique il propos
de l'installation des tentes dans le douar. On peut même sc demander si la

(1) Sur l"habitation en ces régions, voir Michaux-Bellaire. La ~rtddart de Toulal est aussi a
rapprocher de lhabitation des r('gions Abda-Doukkala, é,~alement constituée par un ou plusieurs
bâtiments longs et étroits, cou verts d'un double toit de chaume et enclos dans une enceinte fer-
mée. Mais les murs sont en pierres sèches, et plus larges à la base qu'au sommet. - Carleton
Stevens, Tl'ibes 0/ the Rif, in Harvard A/I'ican Studies, vol. IX, p. 67-73.
H1G E, LAOUST [206]

disposition des taddaf'l autour de !'ighrclll carré ne répond pas, ü l'ori-


gine, ü une croyance (le cette sorte: en (j'autres termes, si elle ne se fonde
plutôt sm la magie qlle sur des donn('es rationneliC's et jlldiciellses d'un
certain lll'iJani.sme rural.

L'habitat chez les Aït-Sadden

L'Il:1bitat actuel (ks Aït-Sadden (1) s'(~tond sur un nlste territoire


conquis do haule lutte dans 10 couloir du Taza. C'est une sorte de plateau
d'altitude moyenlle de C)OO mdres, au.\: terres riches et fürtiles quo les
pluies f(:'condent e11aqlle ann(:~e. A J'avant-garde de la. I)(Jussl:'e s;mlladjionne,
aujourd'hui arrd60 et /I.\:(:e, ils passent parmi les mieu.\: avantagés de leurs
(:ong("nèros transhumants de môme race, 13eni-Mguild, Beni-Mtir, Aït-
Seghrouchen d'Immouzer, Aït-Yousi, etc., demelH'(isit l'alTière.
Les Aït-Saclden sont aetuellement en voie de s(~dental'isati()n. Ils
s'établissent conformément au.\: lois profond()s de lellr instinct que n'entrave
aUCUlle mesure administrative. Le pro(~essus de leur installation présente de
('Q fait un int(~rét sociologique indéniable.

Ils ont vécu longtemps dans des nouala (2) de roseaux, encloses dans une
enceinte de pierres sèches (3), qu'ils délaissaient au printemps pour aller
faire paitre leurs troupeaux et fuir, en môme temps, les puees qui pullulent
il la belle saison. Chaque famille avait clone sa tente (Ll) où elle vivait jusqu'à
la ehute des fortes pluies d'hiver qui obligeaient alors hôtes et !yens ;'l
reg,lgncr la nouala. La tente avait encore cet avantage pr'~l'i"lI \ dt' leul'
permettre de s'enfuir devant les razzia des Aït-Ouaraïn.
Ils possèdent aujourd'llUi des ahris moins précaires dont les éléments
essentiels peuvent avoir été emprunÎ<is da.ns le pays môme. En plus de la
tente et de la nouala qu'ils ont eonservées, ils construisent des ighrem et des
bil.timcnts d'importance moindre -- laddar/ - qu'ils agenœnt diversement,
selon Jeur ridwsse, (m më,sta et en tiyëmmi.

LA TADDAH'.!'. - L'ôlément fondamental de l'habitation est, comme


chez les Aït-Sgollgou, un b,ttiment it plan rectangle de 8 il 10 mô1res de
longueur, de 2 111 50 de largcm, (~ouvert en terrasse, bàti de pierres ou de pisé,

(1) Les renseignements nous ont été fournis par un de nos élèves, M. Ben Yakhlef, qui a
séjourné plusieurs années dans la région.
(~I inülan, pl. de anu,u:al. - (3) (d!J(Ïf', pl. iS!J('il'f'. - (4) a6am.
[207] L'HABITATION CHEZ LES TnANSHUMANTS DU MAROC CENTHAL 197

prenan t jour par une ou plusieurs fenêtres (1) et qu'on nomme taddal'l ou
16ft (fig. 88). Les deux noms paraissent ici en concurrence, quoique les Ait-
Imloul (2) réservent le premier à toute chambre eouverte d'un toit de
chaume, et le seeond il la eonstruction couverte d'une terrasse. On sc; trouve
-12'"

S5lebt enlNve}

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L~him
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FIG. 88. -
(ent";e)
Tiyitmmi chez les !\ït·Sadden.
A}m~~i . foyer

vraisemblablement dans cette région it la limite de l'aire d'extension des


deux types, l'un occui)ant la partie Ouest JUSqU'il l'Océan, l'autre la partie
Est, des massifs littoraux de la Méditerranée à la Kabylie.
L'om'erture de la porte forme une petite arcature portant le nom de
lsatbet Ibab qui est ailleurs celui du «seuil » (3). La porte s'appelle elle-même
du mot arabe lbab. Le nom berbère taggurt (4), qui est le sien en pays
Chleuh, s'applique ici au petit espace J'ormant courette devant l'entrée de la
maison, de même qu'il désig~1C chez les transhumants le devant de la tente.
La terrasse (5) repose sur cles solives (6) disposées dans le sens de la

(11 ta!!aqt.
(2) Fraction des Aït-Sadden.
(3) Le (1 seuil ») s'appelle rrttiZ i!lbdb
(41 Voir infra.
(5) .~r;li'iJ.'.
(6) 19aiza.
198 E. LAOUST [208]

largeur. Elles sont en bois de peuplier, d 'olivier ou de gené\Tier. On utilise


aussi les hampes (1) florales de l'aloès. On étale sur cette charpente un lit
de roseaux (2) qu'on recouvre de feuilles de palmier nain (3), plus rarement
de paille (4) qui attire les rats. On jette par-dessus de la terre sèche ou
mouillée, et, il la surface, une sorte de marne (5) rouge très compacte, qui
sc dé~aie aux premières pluies et forme avec le doum ou la paille une coue he
presque imperméable. On tasse en s'aidant d'un maillet (6) de bois de ma-
nière il ménager une pente assez sensible vers la cour. On y bâtit, après
achèvement, un murtin formant rebord (7) autour de la terrasse. On assure
enfin l'évacuation des eaux de pluie par des sortes de gargouilles creusées
dans des hampes d'aloès et une rigole (8) creusée il la base des murs.
Les murs ne sont jamais blanchis à la chaux, mais enduit" d'ulle couche
de marne blanche très étendue d'eau. Ils ne sont agrémentés extérieurement
d'aucun décor. Mais, à l'intérieur des chambres d'habitation, des dessins de
couleur se poursuivent sur les quatre murs en une bande large de Om30.
Ce sont les femmes qui les tracent à l'image des motifs décoratifs des tapis
et des tatouages sans y apporter autrement importance: elles les appellent
des ~z1Jâq, des famummuit, des artel/id, autrement dit, des (1 riens ).

LA T'YEMMI. - C'est, à proprement parler, un groupement de bâtiments


de type élémentaire du genre taddart et de dépendances, (liversenH'llt
agencés dans une enceinte carrée, et destinés il servir de logement à la
famille, aux animaux et aux récoltes. Cette disposition ménage il l'intérieur
une grande cour, tit n-tiyemmi, où l'on entre par un passage, ozilal, et
qui s'agrandit parfois sur le côté d'un endos (9) servant de parc il llloutons.
Les divers bùtiments reçoivent une afTectation spéciale et portent des
appellations appropriées: lbit n-tuwûni, chambre il courher; Ibit lebzill,
grenier; Iba Ibahim (10), petite bergerie et écurie; Ibit llwendâz, petite

111 "";'1'111, pl. laS/Ulm n-ssûbl'a. - (2) iganîmen. - (31 tiyitz(ll'nt, - (4) alitH.
(;;) tamala(tt, le mot est arabe, mais le berbère s'est conservé sous la forme amezIN7g qui
l'enferme l'idée de (( rouge» dans le parler arabe de la région de Taza, cf. G, S. Colin, p. 105.
(6) taIJabbaf·
(i) lasifmlÎllla, même expression chez les Beni·Snous (cf. Destaing).
(8) ta/'wa.
(9) aJ/'îb, fait d'une haic de jujubier sauvage appelée al,'ay, dans laquelle on ménage un
passage qu'on peut boucher au moyen d'une brassée de branchages, tasifffa.
(10) On y trouve le lieu, asecldi, Ol! l'on passe la tête des agneaux au mOIllent de la traite
des mères, et l'entrave, sslebt, tendue entrf~ deux piquets, tmcu'ust, pl. ~iwwusin, pour les ânes
ct les mulets.
[209] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 199

étable pour jeunes veaux; lbit inebyaun, chambre d'hôtes; lbit u/tandir,
petit abri utilisé comme cuisine les jours de mauvais temps. La cuisine,
anyal, a~e"îs, ou asett71r, est une petite construction légère et indépen-
dante, bâtie en roseaux et couverte de doum, qu'on adosse à la chambre
servant de logis. Les femmes y installent le foyer et le moulin. Elles aiment à
se réunir pour fIlel', cardet' on causer en tre elles dans une construction simi-
laire, bâtie devant la chambre des hôtes, et où l'invité entrave son cheval.
Le mobilier ne comporte aucun olJjet nouveau. Le lit (1) établi dans un
coin de la chambre à coucher est une banquette de terre, au ras du sol ct
au pied de laquelle s'allonge une pièce de bois (2) qui la sépare d'une :wtre
couche (3). Des bâtons arqués (4) et encastrés dans les encoignures servent
d'étagères pour les oreillers et les couvertures. Au-dessu3 du lit, dans une
sorte de soupente (5) on range des caisses, des pots de beurre, des vêtements
et parfois aussi des objets de li terie.
Pour le logement des grains, on utilise, avec les mêmes noms, les réci-
pients déjà signalés; des corbeilles (6) d'alfa, au col étroit, de la conte-
nance d'nn moud; des silos (7) creusés dans la cour ct tenant en réserve la
grosse partie de la récolte; de grandes corbeilles (8) sans fond ni anse, en
forme de tonneaux pouvant contenir jusqu'iL dix quintaux de grains et dépas-
ser la hauteur d'un homme: on y met le grain destiné à la vente ou aux
semences, ou encore des légumineuses, fèves, lentilles et pois cl liches que
l'on a en quantité relativement faible.
La tiyemmi a1Jri te une ou plusiems familles alliées, généralemen t
composées des fils mariés et d'aisan~e moyenne. Elle a tendance a ùlgréger
à d'autres groupemetîts du même type formant plutât un gros hameau qu'un
village désigné par le pluriel tiwûmma.

LA MECHTA. - Ce mot familier apparaît ici pour la première fois.


l'~tymologiquement il désigne une installation d'hiver, et partant temporaire,
établie auprès des champs à labourer et à ensemencer. C'est pratiquement
chez les Aït-Sadden l'habitation du paysan pauvre, isolée (\:J) sur sa terre, à
l'él'art des tiwamma. Elle ne comprend guère qu'une taddart et une
nouala enfermées dans un enclos, haie ou mur en pierres sèches, où son t

(1) ~is8/; waJella. - (~) rarèJât. - (S) tissl wadda. - (4) Iqalls.
(,J)erraf. - (6) askel, voir infra. - (7) tasJ'a)'t. - (8) ssett, pl. "slat, voir infra.
(9) Par extension, c'est encore toute construction « isolée ,), fût-cc un igrem.
200 E. LAOUST [210]

quelques moutons et chèvres. L'occupant ne la méprise pas: dans son indi-


gence même, elle est représentative dll genre d'habitation qu'ont connu les
anciens il leur premier stade vers la s('~d(JI1tarisation,
D'antre part, la nouala consti tue pal' elle-m(~me un ty pc d' habi ta tion
ù la fois si léger et si peu coùteux, que le paysan plus fortuné n'hésite pas
il réclamer ses serviees. Pendant Lt période des labours, nombre d'Ait-
Sadden, les GllOmm, par exemple, construisent des nouala SUI' leurs terrains
éloignés afin d'éviter des pertes de temps en allées et venues. D'autres,
parmi les éleveurs, pour s'(~loigr(ûr des lots de colonisation où leurs trou-
peaux risquent de s'asenturor et de leur causer ainsi toutes sodes d'ennuis.
Cctte nonala cst il base quadrangulaire, rceouvei'te d'un toit il deux
pentes de chaume et de palmier-nain, Elle se distingue de l'abri similaire
bùti dans l'enceinte de la tiyi!mmi, adoss(~ il un mur. Sa terminologie est
arabe -- il l'ex(~eption des mots larse/t (1) et ig,~ (2) - ct apparemment
empruntée aux parlers de la \'(~gion de Taza, puisque certains de' ses mots
pn'~sentent des [larticularit(~s phonétiques qu'on ne signale que lil.
L'igltl'ern. - Scul, le gros propriétaire possède un ( ighrem )) bùti il
l'image des petits ksour de la Moulouya, copie réduite des ksour salm-
riens, ct dont les constructeurs sont des maçons maliens qu'on emlJatH'he
il Fès. La petite enceinte de pisé, flanqUée d'une ou de plusieurs petites
tours, abrite divers bàtiments dont le plus important -- le logis - est
surélevé d'uu (~tage composé de plusieurs pièces éclairées par des meur-
trières de toutes formes, rondes, carrées et triangulaires. La chambre basse
du rez-de-chaussée et celle si tuée au pied des tours portt'!l t k I j l l l l l cie
dddmûs. Tel quel, dans son aspert bas et trapu, l'ighrem cles Aït-Sadden
n'en reprc"scn te pas moins, presque aux portes cie Fès, le dernier témoin
assez inattendu vers le Nord de l'architecture ksourienne.
Au rebours de l'ighrem, b,Hi pal' cles maçons de profession, la lad-
dari est l'œuvre des occupants eux mômes, aidés pal' les bras de toute la
famille. Les murs sont de pierres liées il une argile rouge. Seuls, les murs
de l'enceinte reposent sur des fondations suflîsamment profondes pour cons-
tituer un obstacle aux perceurs de murailles.
Le premier sacri (lce s'ar:com pli t sur l'azilal, q ni sera l'entrée eommune
de la ferme. Le sang de la victime, qui peut être un mouton, une chèvre ou

(1) Voir infra; c'est le nom hahitue! du montant verliea! de la tente.


12) Litt. : cc corne )J,
[211] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRA~ 201

même une poule. est répandu sur les fondations et sur la première pierre scellée.
C'est aussi sur l'azilal qu'à l'achèvement des travaux, se situe un autre
sacrifice, mais les lustrations s'accomplissent sur le seuil de tous les bâti-
ments nouvellement eonstruits, et plus partieulièremellt du logis.
Dans l'établisse men t de son plan, le propriétaire oriente de préférence
vers l'Est ou le Sud l'azilal de sa future construction. Si, par exception, il
choisit l'Ouest. c'est que la situation de ses terres et de ses jardins est, dans
ce cas, le facteur déterminant. La position de la mosquée fixe parfois aussi
son choix; pour des raisons de piété superstitieuse, on se tourne vers elle,
ou, tout au moins, on ne lui tourne pas le dos. Des familles en désaccord
évitent d'orienter leur azilal du même côté ann de raviver le moins possible
le souvenir des vieilles rancunes.
Les petites fermes, les tiwûmma se groupent en ordre assez lùche sur
une hauteur, parfois à proximité d'un marabout. On choisit une élévation
pour dominer le plus d'horizon possible, être au milieu de ses terres de
culture dont on s'assure ainsi une meilleure surveillance. La répartition des
terres joue un rôle d(Herminant dans le mode d'association des Aït-Sadden.
On cède des parcelles éloignées i1 des étrangers contre d'autres plus rap-
prochées de l'habitat de manière i1 constituer un domaine plus compact.
Ce groupement, village ou hameau, porte le nom berbère de ti(;est,
c'est-à-dire de « petit os n. Le mot, des plus suggestifs, évoque dans la
structure sociale des Berbères un groupement de familles assez étroitement
apparentées et se réclamant de mêmes ancêtres. Le nom du village ou du
hameau - comme celui du douar - sera le nom de cette famille, les Aït-
Hassaïn, les Aït-Abdallah, etc. Cette onomastique spéciale, basée sur des
liens du sang, est tout au rebours de la nôtre.

***
Un coup d'œil sur le vocabulaire des Aït-Sadden va maintenant nous
fournir d'autres données sur leur habitat. Leur parler s'apparente à ceux
des grandes tribus transhumantes du Maroc Central. On a déjà signalé la
présence du mot tamîdulit pris dans une acception spéciale, mais caracté-
ristique de la langue des Imidoulin dont le berceau paraît avoir été sur le
versant Sud du Haut-Atlas. Des mots se rapportant à l'habitat comme
abendi" « dépendance servant de cuisine n, tigest « hameau composé de
14
202 E. LAOUST [212]

mômes familles \), ont pour correspondants a(œnrjuf' « maison)) chez les Aït-
Hadiddou, (rjs « maison et hameau)) chez les Mgouna. Et c'est bien approxi-
mativement dans ces régions qu'il faut situer les Aït-Sadden aux premiers
temps de la reconquête sanhadjienne (1).
On remarquera d'autre part que les Aït-Sadden font usage de mots
empruntes à la terminologie de la tente et du douar pour désigner les partits
essentielles de leur maison. Ils ont, entre autres:
tiuëmmi « groupement de bâtiments divers dans une cour fermee)), corres-
pondant a (1 cour de l'ighrem carré 1) Aït-Sgougou, Beni-Mguild, et à
« douar) 13eni-Mtir, Beni-Mguild, etc.
tit n-tgëllifni « cour fermée)) du précédent, et (1 centre du douar» Beni-
Mtir; « cdl 1), baie ménagée dans le plafond pour l'éclairage de la
maison» Ouarzazat, Drà.
a~i!(j[ « passage, porche d'entrée de la ti[Jëmmi 1) et « passage entre les
tentes du douar» Beni-Mguild, etc.
tagrJul'l « de\,lI1t de porte; petite cour devant la porte du petit bâtiment
appelé tar!r!al't); et « devant de tente» Zayan; « parcelle de terre,
bien-fonds» Aït-'Atta du Sahara.
a[u.im « tento il et sous sa forme plurielle: i[uÎmën « maisons, village, lieu
d'habitation»; c'est encore le nom de la « tente» chez les transhumants;
colni « du petit corps de logis ne comprenant qu'une seule chambre »
auurim, maison, Beni-Iznacen, Kabylie.
taddart « petite maison d'une seule chambre couverte d'un toit ou d'une
terrasse»; « village» Grande Kabylie; et « eentre du dou;Il~» Zemmour.
L'examen de ces mots fait ressortir une fois de plus la parfaite identité
du vocabulaire du pasteur et du sédentaire, nonobstant l' opposi tion de leur
genre de vie. Mais la remarque est d'ordre plus g(~neral. Ce qui est établi,
en ce qui concern(~ le paysan berbère, vaut egalement pour le fellah arabe
qui appliqne le nom de sa « tente », [iêlma ou bit, à sa chaumière, et celui
du « douar» à sa petite ferme isolée, plus rarement au (( hameau ) ou au
(1 village», Dans les deux cas, la fixation au sol du transhumant ou du semi-

nomade s'accomplit selon un processus dont l'application aux Aït-Sadden


marque le~ di verses étapes et peut être donnée en exem pIe. A la ba"e de

(1) On signale des Aït-Sadden il Tazrouft, près de Sidi-Hamza, vers le milieu du XVI' siècle,
avec des fracliolls de Zellllllour, lchqirn, Izroufen, Jmelouan, Aït-Lias, Aït-Ayyach et des Juifs
islamisés (Communication du L' Lecomte),
[213] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 203

l'évolution, se trouve la précieuse nouala, intermédiaire obligé entre la tente


et la taddal'{. Mais il faudra du temps, beaucoup de temps, pour aban-
donner l'usage de la tente. Et encorc, dans nombre de régions, son nom sera
donné à la (( maison» qui en perpétuera ainsi le souvenir.

L'habitat chez les Beni-Iznacen

L'habitat des Bcni-Iznacen (1) se situc dans un petit massif monta-


gneux à la frontière algérienne entre Oudjda ct la mer. Les occupants sont

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FIG. 81. - Tirlrla,.~ chez les I3cni-Iznacen.

des Berbères-Zénètes, comme leurs voisins les Beni-Snous, placés de l'autre


côté de la frontière, dans la banlieuc dc Tlemcen, capitale, en son temps,
d'un grand royaume arabo-zénète. L'intérêt de l'étude réside uni'luement

(1) Cf. J. Célérier, Le Maroc, op. cit., p. 90.


204 E. LAOUST [214]

dans ce fait, puisque no tre enq udu est l'estée cantonnée j usq u 'ici dans le
pays des ~ani.Jadja.
L'habitation qu'on décrira (1) se trouve chez lus Oulad-Lbali; elle est
habitée par une famille composée du père et de son nIs marié (fîg. 89).
L'élément essentiel est un long b;itiment (9 m X 2 m 50), couvert en
terrasse et ne comprenant qu'une seule chambre, auquel on donne le nom
de aUulm, qui est encore celui de la « tente)J. Une série de bâtiments iden-
tiques disposés autour d'une cour carrée, close d'un mur, constitue une
maison d'habitation il usage de ferme appelée tiddal't.
La terrasse porte le nom assez inattendu de ta,;eqqa, qui est en Kabylie
le nom d'une « maison de pierres ». Elle repose sur des chevrons disposés
par paires, tous les vingt centimètres, dans le sens de la largeur, laissant
entre eux des intervalles qu'on bouche au moyen de planchettes de 0 01 :30
de long, Om 10 de large, ou de tiges sèches d'une plante analogue au jonc et
appelée !a,;a. Sur le COll vert, e!!el'J'{i/t, on étale un lit de feuilles de pal-
mier-nain (2), puis une couche de terre qu'on bat fortement.
La construction incombe ü des maçons de profession qu'on embauche il
Oudjda ct qui travaillent il la tâche ou il la journée. Dans les deux cas, le
propriétaire est astreint il leur hébergement ct aux corvées d'eau.
Dans le bùtimont que se réserve la famille on aménage le lit (3) dans
un angle, et le métier à tisser (4) au milieu. Deux petites lucarnes l'éclai-
rent, l'une au-dessus du lit, l'autre dans le fond de la pièce. Parfois un
étage (5) surélève la petite construction. Le foyer tafqont est bàti il part,
dans un abri léger, ta~e,s,sÎlet, au plafond percé d'un trou, bll-,~t[r(l'I/! (Ii) qui
sert d'issue il la fumée. Un fagot (7) d'(~pines bouche l'entrée de cette sorte
de hutte démunie de porte. Les femmes vaquent i1 leurs occupations dans
un portique couvert, asqU: attenant il cette cuisine et bùti contre le bâti-
ment renfermant les provisions.
Celles-ci possèdent leurs récipients appropriés : la farine dans des
musettes (8) en peau de mouton, curieusement suspendues it des traverses
de bois (9); les grains, les figues, les fèves, dans des grands sacs (10) en alfa
il quatre anses et suspendus il quatre piquets plantés en terre; l'IlUile dans
des outres (11); le miel et le beurre dans des pots (12).
(1) Communication de M. Ben Yakhef.
(i) ilw,,/ân. - (3) Lefttu du aLe!J:.tu, cf lat. Leeiu8. - (i) a~ëtta. - (5) Igor/t. - (6) Iw-iü,n'iL,
che;, les Beni-Snous (cf. Destaing). - 17) n!s.lJlÎn. - (8) taiLut, pl. tilleLa-Ln.
(9) i:m,rjen, pl. de <éLZ, - (10) faC(cuuat, pl. fiqel)ua(lin. - (11) a/d,lido - (12"1 luus.
[215] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 205

Le bétail parque dans la cour (1), il laquelle on accède par un large


porche (2), masqué à lïntérieur par un petit mur qui cache it la vue des
passants les allées et venues des femmes (3). Au centre sont les silos pour
l'orge (4) et le blé. Sur le côté, un petit abri (5) pour les volailles. Dans
des coins, des petits bassins (6) creusés dans une pierre. Près de l'entrée,
une entrave (7) où l'on attache les chevaux et les juments. Le tas de
fumier (8) est en dehors de la ferme, ainsi que l'aire ü battre (9), et les
meules de paille (10).
Des fermes identiques s'agrègent les unes aux autres et finissent par
constituer un hameau plutôt qu'un village que domine parfois la petite
mosquée à l'instar du clocher de nos paroisses. L'emplacement recherché
est un point culminant, autour duquel s'étalent les terres regroupées en un
domaine compact. Le petit village de montagne qui trouve en Kabylie son
expression pittoresque la iJ:us parfaite est en germe clans ces massifs litto-
raux du Maroc Oriental.
Cependant les Beni-Iznacen, comme les Beni-Snous, n'ont pas entiè-
rement perdu l'usage de la tente. Les gros éleveurs pratiquent it leur façon
une transhumance qui les porte, dès le printemps, dans la plaine des Angad,
où ils séjournent avec leurs troupeaux jusqu'en automne. D'autres éta-
blissent leurs parcs il moutons sur des terres it fumer selon une pratique
généralisée clans le Maroc IJaysan. Ils s'installent les uns et les autres dans
des tentes légères, couvertes cle nattes, si différentes de la belle tente noire
du Beraber.
L'économie paysa_nne, à la fois agricole et pastorale, des Beni-I'l1laccn
- Berbères-Zénètes - ne clifl'ère donc en rien de celle des Aït-Sadden -
Berbères-:)anl)adja- elle-même en tous points pareille ü celle des tribus
arabes voisines: Beni-Yazgha (11), Hayaïna, Oulad-Jama, etc.
Cette conformité dans le genre de vie s'alTirme encore par le même type
d'habitation et le même mode de groupement. La terminologie seule accuse
des dil1'érences, uniquement d'ordre lexicographique, bien qu'elles ne s'op-

(II lef/11"6J.1. - (2) ~awll;ül"~.


(3) Appelées. par euphémisme : ~al'1ta, les « enfants n.
(4) illlcnrli, nom habituel du (l grain n, des (l céréales il en général, cf. en ar. dia!. de la ré-
gion, :uraz, qui désigne aussi (l J'orge Il, celle-ci étant la culture essentielle.
(~I ayennür. - (6) tsrir'est, pl. ~isül'as. - (7) ~al"ülr, pl. rwil'es.
(8) ta;;;zelJ(ll~. - (9) arrdin. - (10) lilm, pl. ilitrna.
(11) Voir. notamment, L'Habitat l'rtl'al art Maroc, in Revue de Geay. mal'. : les 13eni- Yazgha.
206 E. LAüUST [216]

posent pas radicalemcnt. Dans le \,)cahulairc du parler z(~nète des Beni-


Iznacen, figurent des expressions inconlllles des parlers Sanl.1adja, Aït-
Sadclen et transhumants. Cette diyersité linguistique, il laquelle s'ajoute
l'arahe, ne s'oppose clone nullement à l'unité cie l'habitat. Il serait faux et
par ailleurs vain d'expliquer aetuellement par des traditions ethniques (1),
par une dilTérence originelle de peuplement, l'opposition entre l'habitat
groupé et l'[labitat dispersé que l'on constate au Maroc, comme dans le
reste de l'Afrique du Nord.

***
On a marqué yers le Nord l'aire d'extension de la (((dda"[ (( rurale n,
JI resterait il en marquer la limite vers le Sud. En gros, ce pourrait être le
Hau t- Atl:: s, au pied dUCjuel son t dissémin(~es de peti tes fermes isolées ou
group(~es en petits hameaux dont nous avons c1l\jit donné (2) quelque
description intéressant plus particuliôrement l'habitat de la région de
nemnat. Enclose dans une haie de jujubier, parfois de eactus, ou dans une
eneeinte en pierres sèches, la {adda,.( y est essentiellement la demeure
du pauvre. Le paysan de moyenne aisance vit dans des (( tighremt n dont
c'est ici le domaine.
Au total, la [addarl semble être un type de maison fort répandu
dans la petite et la moyenne montagne, ou mieux dans le (( Dir n, et son
nom, en maints endroits, reste associé il eelui de la tente. D'autres enquêtes
renseigneront avec plus de précision sur son domaine et peut-t'tre sllr son
origine.

Conclusion

On aurait pu croire que les transhumants du Maroc Central, en rarson


même de leur genre de vie impos(~ par des conditions géographiCjues parti-
cul ières, devaien t poss(~der dans leurs vallées des établissernents d'un ty pe
unique, JI n'en est rien : leur habitat présente au contraire une grande
diversité.

(1) CL, il cc sujet, A. Demangeon, La Géo!/"(l/,/,ic de l'fla/Jltat rural, p. ~4, in Rapport de la


COllw1l.'.,ion ri" l'/I(//Iitllt l'I/I'al (lillilln 1/I;o!jI'a/lhiljlw intl'I'llationa/J'), 19':8.
(2) .IlotoS ct r;/1O~e.' /1"r/lf'I'I'.', p. lH.
[217] L'HABITATION CHEZ LES TRAN;,;HUMANTS DU MAROC CENTRAL 207

On a caractérisé ici certains des types fondamentaux, dont dc'ux au


moins, parmi les plus familiers, forment contraste complet.
L'un, de type (l ksourien )) d'architecture compliquée et savante, s'étend
dans les vallées sahariennes du Haut-Atlas, les vastes étendues du Maroc
OrienLd et les steppes de la Moulouya jusqu'au cœur même du Maroc
Central, où on le tro~:yc curieusement implanté.
L'autre, de type «( rural 1), « villageois 1) ou (1 montagnard») ft défaut
d'autre appellation, comprenant lui-même un type ù ({ terrasse J) et un type
à double (1 toit )), s'est réservé les vallées intérieures, les plateaux aux terres
fertiles, les régions qui, sans dédaigner les bienfaits de l'irrigation, peuvent
attendre les pluies pour la levée des moissons.
Le premier est cr<~é pour le groupement en «( ordre serré Il dans les
villes en miniature que sont les ksou/'; le second, pour l'éparpillement, la
dispersion en une poussière de fermes isolées ou de hameaux habités par des
familles de même sang.
La présence de types aussi divers semblerait indiquer qu'il n'existe pas
de type d'habitat original et particulier aux transhumants. Cependant, de
la manière dont ils les ont agencés aux n6cessi tés de leur économie pastorale
et, il un dégré moindre, agricole, ils ont créé, semble-t-il, un type bien il eux,
sous le nom de igl'cm, distinct, en dépit d'une communauté d'appellation,
du /;'sar ou de l'ighrem saharien.
Ils ont groupé les bâtiments autour d'une enceinte carrée) à l'image des
tentes autour du douar, de façon ù ménager à l'intérieur une grande cour
pour les bestiaux. A J'usage d'un particulier ou d'une collectivité, un tel
habitat répond admirablement il son objet Cjui est, à la fois, de loger les
récoltes et d'abriter le bétail Cjui ne suit pas les moutons au pàturage. Il est)
par ailleurs, facilement extensible selon les richesses et les besoins de la
famille ou de l'ighs.
En cette disposition, di1ïérente de celle du ksar saharien où les maisons
s'alignent en bordure de rues étroites, réside seulement l'originalité de
l'i,(jl'em du transhumant. En ce qui concerne le mode de construction, le
choix du matériau, la forme même de l'enceinte, jusqu'il la 'terminologie,
tout dénote une influence saharienne. Aussi, malgré les artifices employés,
toutes ces b;Ltisses ne résistent pas aux intempéries et aux rigueurs d'un
climat de montagne particulièrement rude l'hiver.
Seule, semble faire exception la 1adrJa1'1 du paysan installé dans le
208 E. LA OUST [218J

Fellat. Avec son double toit de planches fortement incliné, elle représente
jusqu'ici le type le mieux adapté au pays, le seul qui s'harmonise vraiment
avcc la grandeur sévère de la haute montagne berbi~re.
C'est, maintenant, par l'étude toute particulière de l'i,(jl'clIl, c'est~à-dire
du mode de groupement des divers types d'habitations passés en revue ici
qu'on clôturera cette enqu(~te.
(A suIv/'c.) E. LAOUST.
L' II ABIT ATION CHEZ LES TRANSHUMANTS
DU MABOe CENTRAL(l)
(Suite et Fin)

III

L'lGERM

Examen philologique et aire d'extension du mot

On observe le mot, aux points extrêmes du domaine berbère, avec un


son pré-radical i ou a : la forme iX paraît prévaloir au Maroc dans les
parlers des Sanhaja montagnards et sahariens, la forme aX, dans les par-
lers Zénêtes, Aït-Seg!lrouchen, Aït-Ouaraïn, Figuig, exceptionnellement
Aït-Youssi.
Chez les Irklaouen, l'expression désigne une enceinte carrée, bastionnée
aux angles de tours basses, enserrant une grande cour pour les bestiaux
et un nombre variable de maisons adossées il, la muraille qu'on utilise
comme greniers. Ce genre d'établissement, particulier aux transhumants,
peut appartenir il, un groupe de familles constituant un illS, ou il, une seule
famille de propriétaires riches ou aisés. A\Tec ce sens, le mot est également
familier aux autres fractions Beni-Mguild comme aux Zayan, Aït-Sgougou,
Ichqern, Beni-Mtir, qui l'appliquent encore il, toute ville close d'un
« rempart )), telles que Fès, Meknès, Salé ou Rabat. Mais le mot possède·

(1) Voir Hespéris, t. X, 1930, fase. II et 1. XfV,1932, fase. Il.


8
210 E. LAOUST [110]

une aire particulièrement vaste dans les parlers berbères du Sud où il est
synonyme de c( qsar». Le pluriel uniformément relevé est irjerman.
L'idée de lieu cc clos» et c( fortifié» par une c( muraille» est contenue
dans le mot. Cependant il designe un village c( ouvert» ou un « hameau»
formé de maisons groupées ou éparses du genre taddal't (Aït-Yahya) ou
tiMndar (Aït-Hadiddou), et parfois même une maison, comme chez les
Aït-Ouirra. Le pluriel désigne alors un village ou un hameau.
La forme diminutive tirjcrmt, pluriel ti,rjcl'lnât/n répond it un type
d'habitation que l'image a popularisé depuis longtemps, et qui est, comme
son nom l'indique, un irjcrn1 en réduction. Cette habitation sert de demeure
au paysan riche, Aït-Yahya, Aït-Messad, Aït-'Atta, etc.. Sous des formes
réduites, elle est un type courant d'habitation chez les Ntifa, les Inoultan,
etc .. Isolée au sommet d'un piton ou d'un lieu difficilement accessible, elle
sert de grenier collectif à tout un village bù,ti au pied ou à une fraction qui
transhume.
Ce sens de cc grenier» s'observe encore, sous la forme igerm, chez les
tribus montagnardes du Haut-Atlas à l'Ouest du Tizi n-Tichka : Glaoua,
Souktana, Aït-Ouaouzguit, tribus du groupe linguistique chleuh, qui utilise
plus communément la forme agadil' avec la même acception.
Du reste, le vocabulaire de la tachelhit n'ignore pas i{;crm. L'ancienneté
même du mot est attestée par de nombreux toponymes. Des villages chez
les Guedmioua portent ce nom. Chez les Aït-Ouaouzguit, un toponyme
igerm désigne cette sorte de vaste cercle tracé par les vallées entourant le
Siro ua et constituant un refuge naturel bien fait pour justilier SOlI nllm de
cc forteresse ). Pratiquement, le mot se rapporte au (1 mur de soutènement
d'une terrasse cultivée» et par extension à toute c( planche de culture)
établie sur la pente déclive d'une montagne (Idaou-Zal, Idaou-Zikki). Pour
les Haha, c'est une c( murette de tir» derrière laquelle le guerrier ou le
chasseur se tiennent à l'abri, quoique le mot plus communément connu
ailleurs soit asbar (1).
Le fait à noter est que dans tous les cas tgcl'm désigne un « mur )
grossier, Mti en pierres sèches, bas et légèrement penché. La preuve que

(1) Sur l'étymologie du mot, cf. Simonet, Glosal'io de coces iberir,as y latinas uswlas entl'e
los Mozarabe,., p, 598. Le mot désigne un «créneau )), Hi!. une « Illurette en pierres sèches établie
devant l'entrée d'une nouala et servant d'enclos pour quelques chèvres ou moutons)) Beni-Saddell;
une (1 murette de tir)) dans le parler arabe de la région de Taza, cf. G. S. Colin.
[111] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 211

l'idée de (( pierre sèc!w )) se trouve incluse dans le terme, c'est que là, où il
désigne une ( planche cultivée l), le mur de soutènement s'appelle imiri,
mot qu'on rapprochera de imirÉ « tas de pierres, kerkour) et surtout de
tamri, Aït-Ouarain timrit, Zouaoua (e pierre »).
On signale l'existence du mot au-delà des pays marocains. En Algérie,
agrem désigne une « ville )) dans le parler des Beni-Mzab (1), dont Ghardaïa
constitue le meilleur type. En Touareg, le mot a toutes les acceptions déjà
rapportées de ( cité, ville, bourg, village, château, hameau» (2). Il a
disparu en Tripolitaine de l'usage courant devant gasru (3) identifié au
latin castrum, mais son souvenir a prévalu en toponymie (4). De même en
Libye, où dans le groupe d'oasis de Siwa, agormi (5) est le nom d'un ksar
perché sur le rocher qui abrite les derniers vestiges du Temple de Jupiter-
Ammon.
Le mot semble survivre, chez les Zenaga du Sénégal (6), sous la forme
irmi et le sens de « ville)). Les Guanches des Canaries l'ont connu sans
doute aussi. Dans la topographie de la Grande Canarie on relève un mot
rama, comme étant celui d'une ( maison avec d'énormes murailles sur
laquelle les Espagnols édifièrent un fort)) (7).
Au total, igerm et sa variante agel'm est resté particulièrement vivant
dans les régions sahariennes de Siwa à l'Atlantique. Mais c'est au Maroc
qu'il possède la plus grande extension, dans les parlers du Sud comme dans
ceux du Maroc Central où vivent les dernières grandes tribus transhu-
mantes. Dans les parlers du Nord il a disparu de l'usage courant, mais on

(1) Mercier, La eicI'lisation urbaine au Mzab, p. 37.


(2) De Foucauld, Diet. a1mirJl' toual'elJ~franr:ais, t. Ir, p. 548.
131 G. S. Colin. EtYIl1. mag,.ib, nO 69.
(4) Des toponymes dérivés de la racine GRM figurent dans le Dictionnaire biographique
d'Ech-Chemmâkhi intitulé: f{itâb es-Siar. Cet ouvrage se termine par une suite d'appendices
dont une liste, probablement rédigée au XVI' siècle, des endroits vénérés du Djebel Nefousa,
traduite et annotée par R. Basset, sous le titre: Le.• Sanetuai,.es du Djebel Ne/ousa, in Journal
Asiatique, mai-juin et juillet-août 1899. On y relève, p. 24, tay!wl'emt, nom d'un ksar signalé
par sa mosquée, - p. 35, Djal' i,lj!w,.lI1an (mosquée), - p. 51, l'église d'Aghel'em en lmân, devant
AbdiIan, - p. 72, ta,ljhel'lI1in, qui est encore le nom d'un ksar, dans le moudiriat de Fosato; c'est
la forme plurielle du diminutif tagel'emt (( petit ksar )J. On retrouve là le « mot agerem, perdu
dans le dialecte actuel de Nefousa et qui subsiste chez les Beni Mzab et dans d'autres dialectes
berbères avec le sens de ville, château-fort Il, cf. de Motylinski, Le Djebel Nefousa, p. 72.
(5) Cf. E. Laoust, Siwa, t. l, SO/1 parler, p. 311.
(6) Cf. R. Basset, Et. sur le dial. hel'b. de Zenaga.
(7) Fray de Sosa, « TOfJorJra/la de la Isla Aj'ol'tunada de Gran Canaria, escrita por el
M. R. P .... ll, édit. 1848, du ms. de 1678, livre III, chap. Ill, p. 175. (Communication de G. Marcy.)
212 E. LAüUST [112]
le relève fréquemment sous la forme de toponymes chez les Jebala (1), les
Beni-Iznacen, li Nedroma, da))s le Chenoua, en Kabylie.
L'emploi du mot s'avère comme s'étant jadis étendu it tout le Maghreb.
Il est étonnant que les géograpllOs Edrissi et EI-Bekri ne l'aient pas signalé
parmi les noms de bourgs qui jalonnent leurs itinéraires. L'auteur de la
chronique almoltade EI-Daïdaq (2) signale un irjram n lOatub dans la vallée
du Ziz entre le Tizi n-Telghemt et Sidjilmassa. L'expression est intéres-
sante, car elle laissc supposc!' que cc ksar était bâti de terre pressée ou de
briques erucs et non de pierres. Léon l'Africain signale ag'l'om, connu de
son temps, avec le sens de « fort» et de « qsar » (3).
On ne samait dire si 10 mot était connu des Africains avant l'arrivée
des Musulm:tns et s'il ne se dissimule parmi les toponymes que nous révèle
l'époque romaine et cltrèti(~mle. On relève entre·autres Augal'mi, dans le
Sud-Tunisien, comme étant le siège d'un évêché aux Ve et VIe siècles. Il
n'est pas certain CJu'on doi,'e rapporter li la mémc racine GaNtma, le nom
de la capitale des Garamanü~s, dont les ruines gardent aujourd'hui encore le
souvenir sous le nom de l~jcrma, capitale actuelle du Fezzan (4).
Il ressort de cet examen que i,(jel'm « bourg, ville ceinte d'une mu-
raille ») et sa forme diminutive ti(;rcmt «( chùteau, donjon, maison fortifiée»
correspond li une racine renfermant li l'origine l'idée de «( muraille» et,
plus précisément semble-t-il, de «( mur en pierres sèches». Or, actuellement
le mur de l'ighrem, CJu'il s'appelle agadir ou $,~ur, est entièrement Mti en
piSé, tandis que le mur de sout<~nement des terrasses cultivées en montngne,
est fait de pierres sèchos et porte 10 nom do i,(jel'm. Il ost logique de (~r()ire
que le Berhère, li un moment c1onfl(~ de son histoire, a substitué le pisé il la
pierre clans l'(~c1ilication des établissements répondant au nom de i,(jerm.
E,-F. Gautier (5) signale au Sahara, dans la région des Beni-Goumi,

(1) Par exemple che;" les .Jebala, dans la région de Chechaoun, on relève un village répondant
au nom de i{;cl'man. Che;" les Beni lznassen, Henisio signale les ahel a{;l'em, Él. SUI' les dial.
ueru. des Beni !zna88CI1, dll Rif, etc., p. 2. Dans la région de Nédroma, R. Basset: Aïn A{ram;
Dai' age l'un ; D,li' ti{;cl'll1adel1 (sans doute pour tigel'matin) ; E}aoru{a de Sidi Djama' Agarem,
c'est-à-dire source, maison de la ville, ou tombe de Monseigneur (de) la mosquée de la ville,
cf. Nédl'omah et les 1'ral'a,', pp. 117 et 135. En Kabylie, tigel'emt (Deni Mansour); igl'am
(Commune d·Akbou). Dans le Chenou a, 1'igarmil1, nom d'une fraction.
(2) Cf. Lévi-Provençal, Doc. il1l;dit8 d'hist. almo/wdc, op. cit., p. 146.
(3) Cf. Massignon, Le Maroc dans les premir'/'es années du X\'!' siède, p, 189, n. 2.
(4) S. Gsell, HI'l'odote, p. 148.
(5) Le Sahara algérien, tome l, p. 163.
[113] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU lvlAROC CENTRAL 213

des vieilles ruines éparses dont los plus intéressantes sont perchées au
sommet d'une falaise. « Elles sont en pierres sèches, dit il, tandis que les
constructions actuelles sont en pisé. Toutes ces ruines ont un nom, et il en
est de significatifs; ainsi celui de agl'em bu :Jukk:et, le nom de aÛI'em n'a
survécu aujourd'hui, dans l'usage courant, que chez les Touaregs n. On sait
que le mot possède une aire d'extension plus considérable et que des ruines
de ce genre abondent au Maroc au sommet de lieux escarpés. Il existe
même encore dans les régions froides et montagneuses de l'Amedghous et
des Aït-Messad, des constructions identiques, mais intactes et habitées,
entièrement bâties de pierres sèches. Mais il est oxact que les constructions
actuelles se font en pisé et occupent de préférence le fond des vallées.
On ne saurait situer l'époque il laquelle s'étendit au Maghreb l'emploi
du pisé. On sait seulement que le mot qui le désigne: tabit et tabut en
berbère, tabia en arabe, correspond à l'espagnol tapia, au portugais taipa,
ql;l'on a identifié à un mot du bas latin (1). Ibn Khaldoun (2), dans son cha-
pitre relatif à l'art de construire, donne le mot tabia et décrit avec minutie
la façon de bàtir en utilisant la forme à pisé. Celle-ci est connue en Afrique
sous le nom de lafJ « planche ) et celui de tapial dans la péninsule.
On est donc fondé à croire de l'ensemble de ces considérations que le
« mur ) de pierres sèches de l'antique emporium berbère, dont le mot irjerm
perpétue le souvenir avec le sens actuel de « qsar ), ait jadis constitué pour
les Africains un mode de défense et de protection de leur habitat dispersé.

Autres appêllations berbères relatives aux « lieux clos ))

C'est donc le mot igel'm qui désig~e l'établissement actuol du transhu-


mant, quelque soit son mode d'agencement. L'étude qui vient d'en être
faite sera utilement complétée, croyons-nous, par colle de quelques autres
expressions contenant aussi la même idée de « lieu clos ) et qui subsistent
au Maghreb sous la forme de toponymes. L'une d'elles, agadir, est déjà
Il) Diccional'io de la leniJua espanola, Real Academia espaiiola, p. lLiO, tapia {( mur de
torchis; mur de mortier mêlé de paille; mur de clôture J) rapporté à teppa, cf. tepe « motte de
gazon pour construire et renforcer un mur en terre», in Dwcional'io espaiiol-Jran"é8, de
F. Corona Bustamante, p. 1319.
En arabe, Diet. Beaussier, p. 600 : tabia «( enclos, haitl, clôture de murs en pisé, de cactus,
d'aloès, charmille, bâtisse en pisé, etc. ll.
(2) Les Prolégomènes, trad. de Slane, t. li, p. 372. L'ouvrier qui fait le pis6 est désigné par
le nom de tauwiib.
214 E. LAOUST [114]

connue; les autres le sont moins, tazeqqa) tagraut, aql'al') agl'ul', asudel,
tisegdalt ..

Agadir

En tachelhit (groupe Zenaga-Masmouda), le mot s'est substitué a


igel'm avec une série sémantique rigoureusement parallèle. On lui trouve,
en effet, le sens de « forteresse» (Aksimen); de « magasin collectif» (1)
(Aït-Baàmran) ; de « village » (Idaou Tanan, Haha); de « maison fortifiée»
ou de « kasba» de caïd ou de notable, dans la plaine du Sous et le Dir
de l'Atlas; exceptionnellement celui de «( chambre» ù provisions aménagée
dans une tour d'angle de l'habitation (Amanouz) et plus généralement
celui de « mur ».
On rappelle qu'avec ce dernier sens, le mot est également familier
aux parlers de la tamazigt, qui connaissent igerm pour désigner une
« forteresse » ou un lieu habité enclos dans un mur d'enceinte. Il ne leur
est pas particulier; on le signale dans les parlers sahariens touaregs et
libyens, parfois avec quelques légères modifications phonétiques:
agâdir, Ahaggar (2) « mur, de matière et de dimensions quelconques et
servant à n'importe quel usage» ;
gadil', Siwa (3); zadir) Sokna; ada{;ir, Ghat (4), par métathèse du g
et du d.
Un pluriel de forme igudar, iyudar, iiudar, s'observe avec une uni-
formité remarquable. Le mot répond à l'arabe (5) {Iadr « muraille 1) ou
« paroi»; à l'hébreu gadêl' « mur »; au phénicien gadi/' (6) « lieu clos n.
C'était le nom de l'ancienne Cadix, bâtie sur une île voisine de l'embou-
chure du Guadalquivir, que les Latins appelaient Gadès et les Grecs
l'iôuÀx.
L'onomastique géographique s'est en effet emparée du mot, parfois
sous la forme diminutive tagadirt. Dans l'Anti-Atlas et le Dir du Haut-

(1) Sur les constructions de ce nom réservées à cet usage, voir de Foucauld, Rcconn. au
Mw'oc, p. 62, etc.. L' Dupas, Note SUl' les maga~ins col/eetit'" du Haut-Atla~ occidental, in
Rcspél'is, 4' trim. 1929 et surtout Montagne, Un maua.'in colle(,tij' de l·Anti-Atla~.
(2) De Foucauld, Diet., t. l, p. 280.
(3) Laoust, Siwa, t. l, p. 264.
(41 Nehlil, Le dial. de Ghat, p. 180.
(5) Colin, OfJs. sur un ·/loeab. maritime IJer'bère, in He"l)(;l'i~, 1924, fasc. Il, p. 175.
(6) S. Gsell, Rist. an,c. de l'AJri~ue du Nord, t. l, p. 319, n. ~.
[115) L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 215

Atlas, les emplacements d'anciens magasins collectifs ou de forteresses en


ruines juchées sur des falaises portent souvent ce nom. Un quartier de
Mogador s'appelle encore agadi,.. Ce fut jadis le nom de Tlemcen, et eelui
d'une forteresse almohade alcala de Gaadayra, dans la banlieue de Séville.
C'est le même mot qui, sous la forme aidir (1) ou taidirt, désigne de petites
agglomérations en pays rifain.
Dans le Rif, aiair (2) a aussi le sens de « falaise)) ou de « rocher à
pic)). De même en Kabylie où agadil' (3) d('signe un (( rocher escarpé)),
un ( endroit où s'est produit un éboulement »). Ici, à l'idée de (( haut-lieu»)
se trouve ajouté celle de (( ruines)) : ce qui est conforme aux lois de la
sémantique, puisque les hauts-lieux ont été dans le passé les points recher-
chés pour l'édifieation des forteresses appelées (( guelâa J) aujourd'hui en
ruines.
Les faits linguistiques actuels se résument ainsi: agadir ale sens de
(( mur» dans les parlers du Sud et du Moyen-Atlas (groupe tamazibt), qui
emploient igerm pour désigner un bourg ou le (( qsar)) saharien et l'établis-
sement du transhumant montagnard et celui de (( forteresse » et de (( grenier
collectif») dans les parlers du groupe tachelhit qui connaissent igerm avec
le sens de (( mur en pierres sèches)).

Tazeqqa

Avec la signification de « mur )), le mot est connu à Ghdamès et


l'essentiel à son sujet a déjà été dit (4). On a pu le ramener à zeg, f. h.
zeq conservé chez les transhumants du Moyen-Atlas dans le sens parti-
culier de (c bâtir une tente ». L'ancienneté de la forme est attestée par la
pr~sence de azeca chez les Guanches des Canaries, également avec le sens
de (( mur)) et utilisé comme toponyme, à l'instar de tazecca relevé par
El-Bekri dans un itinéraire de Tamdelt à Aoudaghast, mais avec le sens
de ( maison ») .. C'est avec cette dernière valeur que le mot est aujourd'hui
d'usage courant, en Kabylie notamment. Il a disparu au Maroc devant son

(1} Notamment: a'irjir (( ville de 1.000 feux)) signalé par Mouliéras, Le Ma,.oc inconnu, p. lOt.
azdi,. et tazdirt, chez les Beni Ouriaghel ; a'idi,., chez les Beni Mengouch, signalés par Renisio,
op. ,;it., pp. 6 et 3. aiJdir, daus la région de Nédroma, signalé par R. Basset, op. cit., p. 135.
(2) Chez les Beni Iznassen, les Beqqoïcn, cf. Renisio, of'. ât., p. 351.
(3) Cf. Huyghe, Diet. Kabyle-Français, p. 17.
(4) Voir infra, fase. Il, t. X, p. 183.
216 E. LAüUST [116]

concurrent tarjdart, dont l'onomastique géographique s'est également


emparée.

Tagraut

L'expression signalée en Algérie dans les parlers de l'Aurès (1) avec


le sens de « mm en pierres sèches )), est apparemment étrangère il l'idée de
« bâtir )): On la rapportera à une racine CRU qui a le sens de « se réunir)
et dont un dérivé agrau (2) signifie une «( assemblée de notables)), un
« conseil de tribu)). Le mot a généralement disparu devant l'arabe iema'
que les Berbères, dans leur ensemble, ont aujourd'hui adopté. Il est encore
familier aux Rifains. Une forme ancienne tegrnat avait le sens de « diwan ))
dans la langue des Kebayles. Le mot agrau figmait dans le langage des
Masmouda au temps d'Ibn Toumert. EI-Baïdaq (3) lui donne le sens de
miles, qui répond bien à l'idée contenue dans le thème berbère CR U.
Sans doute, le conseil ainsi appelé du nom agrau tenait-il ses séances
dans un lieu clos par une enceinte de pierres sèches comme c'est le cas
encore aujourd'hui dans nombre de régions. Le mot s'est appliqué au lieu
de réunion, puis à l'enceinte, ce qui expliquerait la forme tagraut, qui a
survécu dans l'Aurès avec le sens restrictif de « mur en pierres sèches)).
Des mots semblant s'apparenter aux précédents figurent parmi des topo-
nymes, tels: tagara, tagero, tagoro, dans les Iles Canaries (4), tigrau chez
les Traras, th agora dans la province de Carthage, bien qu'à l'encontre de
l'hypothèse on ait voulu reconnaître dans ce dernier mot le grec r(cpi (5)
qui signifie « marché ».

Agrur

Il semble que tagraut a subi le même sort, quoique en sens inverse,. que
agrar, signalé en Touareg Ahaggar (6) comme le nom d'un «( enclos en
pierres sèches)), mais relevé en Guanche de Ténérit'l'c (7) sous la forme
(1) Huyghe, Dict., p. 434.
(2) Cf. Biarnay, Étude sur le dial. berb. du R\f, p. 71.
(3) Op. cit., p. 71. .
(4) Cf. Chi! Y Naranjo, Estudiol! histol'ieol!, elimatoloVicof' !J patologicos de las Islas
Canal'ias, t. J, p. 70.
(5) S. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du NOI'r!, t. I. p. 323, n. 7, el ReClle Tunisienne,
X, 1903, p. 489.
(6) De Foucauld, Diet., t. J, p. 345.
\Il Cf. Alonso de Espinosa; S. Berthelot; J. Abercromby, op. cil" p. l02,
[117] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL . 217

tagol'ol' et le sens de « lieu du conseil» où l'on rend ai t la justice. Les


recenseurs espagnols rapportent qu'un tagorol' était établi devant chaque
maison, grande ou petite, où le peuple se réunissait pour converser.
On sait que agrur est resté familier à la généralité des parlers avec les
significations assez variées, quoique très voisines, de « tas de pierres ) (1),
de (f gîte» ou de « niche) (2), d'« enclos servant d'étable ou de ber-
gerie ) (3), de petit « réduit l) (4), pour les chèvres, aménagé dans la maison
kabyle. C'est encore, dans le Chenoua (5), le nom donné à la partie de la
m,aison où se trouve le foyer et où l'on prépare les repas; c'est le nom de
la « cuisine ) il, Ghdamès (6), mais sous une forme quelque peu différente:
afjurir.
La toponymie s'est également servie du mot. On doit y rapporter le
nom de Gourara, qui est la forme arabisée de tagurel'a ou de tegorarin
signalée par Ibn Khaldoun. Peut-être aussi celui de tekl'ul', qui désigne
une série de petits monts qui enserrent les oasis de Siwa du côté Sud.
D'autre part, on ne peut être que frappé de la ressemblance de forme et de
sens qu'on relève entre agrw··et perar (7), qui est le nom égyptien du
l( château» : le mot se compose d'une première partie pel', désignant un

(1 peti t enclos percé d'une porte ». Une forme a1;rul', pl. iltUl'al' a encore
en tachelhit le sens de « masure» (8).

Aqrar et tagrart

Il existe un lien étymologique évident entre tagrul't et tagral't,


comme avec la forme tagl'il't ou afjuI'il' donnée à Ghdamés. Le changement
de vocalisation observé dans la dernière syllabe a>i>u est trop conforme
à des règles phonétiques bien établies pour faire obstacle il l'identification.
On sait par Ibn Khaldoun (9), que les Almoravides donnaient il leurs
l( camps fortifiés) le nom de tagl'al't. La cité almoravide, ancêtre de la

(1) Laoust, Cours de berbère (taf:helhit), p. 264.


(21 Ntifa. - (3) Haha. - (4) Zouaoua, Huyghe, Diet., p. 2U8.
(5) Laoust, Ét..• ur le dial. berb. de C/wnoua, p. 12.
(6) De Motylinski, I.e dial. berb. de R'damès, p. 115.
(7) Cf. Moret, Le Nil et la civilisation égyptienne, p. 49.
(8) Destaing, Voeab.jranç-berbère, p. 176.
19/ Ibn Khaldoun, Bist. des Berbères, Il, p. 76.
218 E. LAOUST [118]

Tlemcen actuelle, portait ce nom. A une douzaine de kilomètres de Beni-


Mellal subsistent les ruines de Tagl'al'et(l), qui aurait été construite par
Youçof ben Tachfin au VIe siècle de l'hégire et aurait été le « cœur de
la légendaire et gigantesque Médinat-ou-Daï». EI-Baïdaq donne tagl'al't,
comme le nom d'un quartier de Meknès et celui d'une forteresse dans le
Tadla et le pays des Masmouda (2).
Le mot n'a pas disparu de l'usage courant. En Kabylie, taqrart (3)
désigne une « agglomération d'une dizaine de maisons». Chez les Jbala,
où le berbère n'est plus parlé, aqrar (4) s'est maintenu et désigne également
un « groupe de maisons au toit de chaume n. Ces maisons, édifiées au
sommet d'une montagne, ou sur une pente raide et d'accès difficile, servent
de magasins hai) à un groupe de familles. L'usage de serrer ses réserves
dans des établissements de ce nom ne s'observe plus actuellement que dans
le voisinage de Chichaouen, à proximité de quelques villages dont l'un,
entre autres, porte le nom de irjerman qui est le pluriel d~ igel'm.
La fréquence de toponymes de ce nom permet d'assigner aux aql'ar
une aire d'extension plus considérable. Un ksar de la vallée du Guir,
comprise entre le Jbel Mesrouh et le Jbel Daïet, porte le nom de airw',
pour agrar; un autre celui de tagril't(5). Le rapport sémantique existant
entre aqral', utilisé comme entrepôt, et le mot heri, désignant un magasin,
est attesté par l'anomastique géographique, par exemple dans le Guir. A
côté des toponymes déjü signalés, tar;rirt et airar) on relève en effet le nom
de ksour tels alehri et taleitl'it, qui sont des formes berbérisées de l'arabe
hai,

Asudel

J Ilsqu'ici le mot n'a été relevé que dans le parler des Beni-Snous (6).
Destaing lui donne le sens de « mur. ) On le rapportera à une racine UDL
qui marque l'idée d'être «( entouré ou enveloppé n. La forme verbale simple
est généralement ettel, et la forme factitive sûdel et ssûtel. On considérera

(1) E.-F. liautier, l"/ridillat-ou-Dai, in Hesperi." 1926, 1" trim.


(2) AI-Baïdaq, Chl'onique almohade, op. cit., pp. 165. 210, 221, 144.
(3) Huyghe, Did., 01'. ciL, p. 308.
(4) Montagne, Un maya"ùt "olledij' de l'Anti-Atlas, p. 62.
15) AI-Baïdaq, p. 116, signale un qsar de ce nom: tagl'il't des B. Wabut.
(6) Destaing, Dir:t, rl'anç-bel'b. (B. Snous), p. 234.
[119] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 219

asudel comme un nom verbal marquant le fait d'entourer. L'idée de


(( mur)) qu'on lui assigne doit se compléter par celle de (( mur n bâti pour
(( enclore. n Le thème UDL s'observe plus généralement sous la forme GDL
qui figure dans des toponymes anciens désignant des (( ci tadelles n,
c'est-à-dire des lieux clos et protégés par une muraille.

Tasegdalt

EI-Bekri (1) signale des forteresses du nom de tacegdalt et de tasegh-


daU dans la région de Mostaganem. La première était bâtie sur une
montagne, entourée d'arbres fruitiers et de champs cultivés, au pied d'une
rivière appelée le Cirat. Ou la nommait encore cala-t-Hoouara; il faut
lire :l..1; (( forteresse n. La preuve est ainsi faite que le mot berbère et le
mot arabe sont bien synonymes. Ibn Khaldoun (2) signale au Sud-Ouest
d'Oran un ribat répondant au nom de taskedelt : c'était de son temps un
lieu de pélerinage, et sans doute le même que le précédent.
On relève encore dans El-Bekri (3) le nom d'Hn ( chàteau-fort )
tacegdalt situé à 12 milles de Sijilmassa, et dans Edrissi (4) celui d'une
localité tasegdalt, occupée par les Sekdal qui forment une des branches des
Sedouîkich. Le même lieu se lit tasegdelt dans Léon l'Africain (5) et son
copiste Marmo!. C'était une assez grande ville, assise sur une montagne du
pays des Raha, contenant environ 800 feux, ceinte et environnée de très
hauts et inaccessibles rochers.
De Foucauld (6) signale à son tour un tisgedelt dans la région de Ksar
es-Souq, un autre chez les Metghara (7), un autre tasgedlt, non loin de
Tikirt(8), dont il a visité les ruines; une enceinte presque carrée, jadis
garnie de tours sur tout son développement. C'est peut-être le même bourg
que rapporte EI-Baïdaq sous le nom de tasagdalt.
On peut ajouter à cette énumération d'autres lieux plus récemment

(1) EI-Bekri, Dusuription de l'Afrique septentrionale, p. 143.


(2) T. III, p. 374, cité par G. Marçais, dans Note sur les riiJats en Bel'i)(jrie.
(3) Op. "it., p. 289.
(4) Edrisi, Des"I'iption de l'A/rique et de l'Espayne, tr. Dozy et de Goeje.
(5) Histoire et deseriptt:on de l'Afrique, t. 1, p. 148.
(6) De Foucauld. Reeonn(U:.~sanee au Mal'oe, p. 351.
17) Op. (;it., p. 352.
(8) Op. cit., pp. 93 et 94.
220 E. LAOUST [120)

relevés, par exemple tissigdelt qui désigne à une dizaine cie kilomètres de
Mzizel un vaste terrain de forme elliptique, entouré de monts, au centre
duquel viennent camper des Aït-Hadiddou il certaines époques de l'année-
tissidilt, au sud d'Imiter entre le Dads et le Todghout - tarjbalut
n-tisslldal, au Sud-Ouest de Tilouggit n-Aït-Isha, dans le Moyen-Atlas.
Enfin, voici le mot personnifié sous la forme lalla Taserldelt devenue le
nom d'un prétendu marabout chez les M touga, perche sur un rocher et
entouré d'une enceinte de pierres sèches.

Agdal

De toute évidence on rapportera il, la même racine GDL le mot agdal,


qui désigne au Maroc le terrain enclos d'un mur et contigu aux palais du
Sultan il Meknès, Rabat ct Marrakech. Le mot f1gure dans le langage des
gens du Makhzen; il est, à n'en point douter, un legs des dynasties
berbères.
En tachelhit (1), agudal désigne une (1 prairie» mise en « réserve »,
clôturée ou non, frappée d'interdiction pendant un temps donné et ouverte
à l'épuisement des autres pâturages. Des réserves identiques s'établissent
dans les maquis d'arganiers (2) vers l'époque de la maturité des fruits
destinés à la fabrication de l'huile. Des tas de pierres dressés de distance
en distance en marquent les limites il, l'intérieur desquelles le droit de
pâture est supprimé pendant la durée de l'interdiction.
Les tribus du Maroc Central, qui pratiquent plus particulièrement la
transhumance d'été, réservent la même appellation aux pâturages perma-
nents des hauts sommets, L'interdiction dont ils sont frappés était levée
par l'amfjat' n tUfla en période d'insoumission; elle l'est aujourd'hui par
quelque marabout.
En pays chleuh, af/dal désigne encore le fWT'm d'un saint, c'est-à-dire
le périmètre qui délimite le droit d'asile (3). La forme verbale gudel signifie
« protéger 1) en parlant d'un personnage influent, tandis que gdel signifie

(1) Notamment chez les Idaou Zikki et les Idaou ZaI.


(2) Chez les Baha, cf. COllrs de herbèl'c marocain (Sous), p. 264. Le mot, par ailleurs, est
familier à d 'autres parlers, notamment à certains parlers algériens. Chez les Beni Snassen, arJdal
est donné comme le synonyme de leari, d'un emploi fréquent dans les parlers du Maroc Central
avec le sens de (' montagne Il et de « forêt Il ou de (1 pâturage Il.
13) Cf. Cours de berbère marocain (Sous), p. 224.
[121] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 221

« interdire un pâturage pour y laisser pousser l'herbe» chez les transhu-


mants; « faire paître du bétail dans une prairie 1) chez les Beni-Snous (1)
de la région de Tlemcen, et ( chasser du gibier» chez les Touaregs
Ahaggar (2).
On notera que les parlers marocains ignorent ce dernier sens et qu'ils
traduisent l'idée de ( chasser 1) à l'aide du mot gUmel'. Mais le rapport
sémantique existant en berbère entre l'idée de ( chasse» et celle de ( prairie»
est attesté par la forme agUm,el' qui désigne en tachelhit une (1 prairie» ou
un ( terrain herbeux près des Cours d'eau» (3). Léon l'Africain (4), qui
signale agdal avec le sens de ( pré», lui donne mari pour synonyme. De
sorte que agdal peut avoir désigné un territoire de chasse réservé à des
tribus de chasseurs, comme il désigne encore un « pâturage» réservé ü des
tribus pastorales. L'idée contenue dans la racine G DL sem bic bien celle
d'un lieu (( clos») ou magiquement ( réservé ou interdit », c'est-à-dire
pratiquement « clos ».
Le nom du «( chasseur» amagdal, relevé en Ahaggar (5), peut tout aussi
bien s'appliquer au (( pasteur» et partant aux ( transhumants » actuels qui
se disent des imidulin ou des imegdulin et qui donnent il leur parler le nom
de tamidulit ou de tamegdulit. (6)
Il ne parai t pas déraisonnable non plus de rapporter à la même racine
GDL ou IDL quelques expressions précédemment étudiées, telles que
temidal « magasin collectif» en Tripolitaine; tamidult « grenier, maison,
forteresse» au Maroc; amidul « cham bre » réservée au premier étage; tegdel
« magasin» en Mau~itanie. Ces expressions désignent des (( lieux clos»
destinés plus particulièrement au logement des (l réserves» de grains qui,
en raison du caractère sacré des choses qui touchent iL la culture, se
trouvent en plus être protégés par une sorte de tabou.
De ce qui précède on ne saurait être surpris de la place exceptionnelle
qu'a prise le mot agdal et ses variantes (7) dans l'onomastique Nord-
Africaine. On signale des lieux-dits et des ksour de ce nom dans les régions

(1) Destaing, nid. jranç-berb. (B. Snous), p. 288.


(2) De Foucauld, D;èt., t. II, p. 321; cependant egmer est connu dans l'Aïr.
(3) Destaing, Vo".,fr. berbère, p. 229.
(4) Cf. Massignon, Le Maroc, p. 189, n. 2.
(5) De Foucauld, D;rt., t. l, p. 227.
(61 Voir Hespé";,<, t. XIV, lasc. II, p. 189.
(7) ahlal, igclU, tagclilt, et aussi le pluriel ;guclalen réservé, notamment, pour désigner des
Il âzib n, dans le Haut-Atlas.
222 E. LAOUST [122J

les plus diverses: Sahara, Oued Saoura, Sud-Marocain, villes impériales


du Maroc, tribus du Nord rifaines et kabyles.

***
Au total, il appert de ces considérations que le terme (cjerm,
actuellement en usage pour désigner l'établissement des transhumants et
des sédentaires des vallées pré-sahariennes, est employé conjointement avec
d'autres expressions marquant l'idée de lieu fortifié par une enceinte ou
magiquement interdit et protégé. On ne peut être que frappé du nombre
élevé de ces expressions qui se rapportent dans leur ensemble il l'habitat
dispersé.
Pour être complet, en elfet, aux termes étudiés ci-dessus, il
conviendrait d'en ajouter d'autf(~s tels que q(T'ag, ifrig, afarra et de
signaler en outre les emprunts faits il l'arabe, tels que qaha, q$ar, qasba,
qsabi, qsiba, etc., qui ont fourni à l'onomastique africaine et espagnole - il
l'instar de (rjerm - un nombre imposant de représentants.
Tout i,rjerm possède en plus son appellation particulière. On vient de
voir que cette appellation est souvent un doublet. Elle rappelle, dans la
plupart des cas, le nom du propriétaire ou celui de la famille ou de l'ikhs
qui l'IJabi te. l\l ais, c'est parfois encore par une particularité géographique
qu'on le dénomme. L'étude systematique de cette onomastique présente un
intérêt linguistique considérable; on ne peut que le souligner au passage.
Exemple : Almis est le nom d'un irjef'm dans le Moyen-Atlas, près
duquel coule le Guigou. On rapprochera le mot de oulmès, chez les Aït-
Faska, qui est le nom d'un lieu d'où sourd une source importante; de
ougmès, hameau au bord d'une belle rivière que traverse la piste d'Azrou
il Ifran; de talmest (1), forme féminine, qui désigne des lieux les plus divers
chez les Chiadma et dans le l\loyen-A tlas; de tillnessa, forme du pluriel,
fréquent en pays Saharien pour désigner des points d'eau. On comprend
que la toponymie berbère se soit emparée de ce mot en raison même de
son importance. Mais, si on le signale ici comme un cas particulier, c'est
qu'il permet sans doute d'expliquer l'origine encore énigmatique de
Slj'ilmassa qui fut, en son temps, l'igherm berbère le plus fameux dont
l'histoire ait consigné le souvenir.

(1) De Foucauld, Reeonn. au Mal'oe, p. 266.


PL. XXXII

'" au delà du Tii\llalin, le Zi? roule ses eaux limoneuses de hautes crues dans le (1 kheneg ,)
étroit et profond '.'

il s'en évade vers la hammada à quelques lieues de Ksar es-Souq.


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[123] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 223


Les igerman de la vallée du Ziz. Le Tiâllalin
Au-delade Rich, dans la région du Ti{tllalin occupée par des Aït-Izdeg,
s'égrènent sur les rives du Ziz une série d'ig;erman parmi lesquels, prés de
Kerrando, ceux des Aït-'Atto, Aït-Brahim, Ijâbouben, Tawahit, Tigermet
n- 'Omar et Ighrem Amoqran. On a étudié, par ailleurs, leur type de
maison qui s'apparente à la taddal't des transhumants. Ils sont loin de
revêtir la beauté architecturale des grands (( qsour)) ornementés du Gheris,
du Ferkla ou du Dads. Mais en raison même de leur exiguïté et de leur
simplicité, ils offrent plus aisément a l'analyse leurs caractéristiques les
plus saillantes.
Le Ziz, arrivant de Rich dans le Tiâllalin, coule dans une vallée assez
large, a 1.200 d'altitude, entre les chaînons dénudés du Bou-Quandel orien-
tés Ouest-Est, avant-derniers plissements du Haut-Atlas orienta!. Un peu
au-delit, il tourne brusquement vers le Sud en une large courbe et poursuit
sa course en roulant ses eaux limoneuses des hautes crues dans le (I kheneg ))
étroit et profond d'où il s'évade vers la hammada, qu'à quelques lieues de
Ksar-Es-Souq (Pl. XXXII). Région semi-désertique, au climat sec, brù!ant
l'été, froid l'hiver, au poi.nt de retarder la végétation. Toute vie y est tribu-
taire du fleuve; encore n'y est-elle possible qu'a ses abords immédiats.
Au-delà s'étale à l'infini la hammada pierreuse, où, dans les dépressions
d'oueds asséchés, poussent l'alfa et quelques touffes buissonneuses dont se
nourrissent les troupeaux du Nomade Saharien.
Tout l'effort industrieux du ksourien fixé dans la vallée se tourne impé-
rieusement vers l'appropriation de l'eau. A ce travail il se montre particu-
lièrement expert. L'hydraulique agricole, qu'il s'est ingénieusement créée,
lui amène l'eau captée du fleuve vers les cultures géométriquement découpées
en un damier de verdure aux abords mêmes de son lieu d'habitat -
l'ighrem - où derrière de hautes murailles s'abritent la famille, les ani-
maux et les greniers.
L'ighrem édifié dans la vallée même, et non sur quelque sommet de la
montagne toute proche, occupe, à la limite des cultures, la partie concave
de la courbe du fleuve - là s'étale, en effet, la plus grande superficie de
terre utilisable. A ses pieds, coule le grand canal issu du fleuve, où se mirent
les hauts peupliers et dont les eaux, par gravitation, vont se perdre dans les
carrés de verdure par un enchevêtreluent infini de séguia (Pl. XXXIll). Il
224 E. LAOUST [124]

est construi t de boue pressée, de couleur jaune ou ocre, qui est celle d\) la
terre et du paysage dans lequel il s'intègre, car il en a toute la brutalité. En-
clos d'enceintes bastionnées, il a toujours l'aspect rébarbatif d'une place
forte. Ses gens, néanmoins, sont de mœurs paisibles et de condition misé-
rable. Mais la crainte de dangers communs les contraint à vivre groupés le
plus étroitement possible, protégés par des moyens de défense empruntés à
l'architecture militaire. L'ennemi, dans ces régions, est essentiellement le
transhumant ou le nomade berbère, c'est-à-dire le pasteur qui ne saurait
vivre dans la steppe sans venir périodiquement se procurer, de gré ou de
force, les ressources agricoles du sédentaire ksourien.
L'ighrem est par définition un bourg fortifié: « il n'y a pas une seule
agglomération qui ne soit une forteresse, on dort chaque nuit sous les
verrous, gardé par des sentinelles, ce qui implique à la fois une grande
insécurité et quelque prétention à l'autonomie)) (1). De sorte que les fac-
teurs déterminants du mode d'habitat du ksourien sont de toute évidence et
par ordre d'importance: l'eau et le besoin de sécurité. C'est en vain qu'on
chercherait dans la steppe saharienne une habitation isolée, si modeste soit-
elle, en dehors des remparts protecteurs du ksar.
Ces conditions d'existence du ksourien, com~ celles du nomade, sont
du reste par trop familières, pour qu'on puisse y insister autrement. Ce
qu'on connaît moins, c'est l'agencement urbain d'un ighrem, l'organisation
et la vie sociale de ses gens: on' se propose de les étudier ici en décrivant
par le détail le petit ighrem des Aït-Atto. On montrera, par la suite,
comment les transhumants du Maroc Central ont introduit dans la montagne
conquise par eux les genres d'habitat ct de vie des régions pré-sahariennes
dont ils sont originaires, et comment, sous l'influence de conditions géogra-
phiques différentes, ils les ont modifîées au point que, libérés de l'habitat
collectif, ils recherchent aujourd'hui l'isolement, l'éparpillement de leurs
habitations, au milieu de lenrs terrains de culture.

Description de l'igerm des Aït-'A~~o

L'ENCEINTE. - L'igerm des Aït-'Atto affecte la forme d'un carré de


70 mètres de côté (fîg. 90). Il est clos d'une muraille flanquée aux angles de

(l),Cf. E-F. Gautier, op. cit., p. 169.


"U
t""'

~
•.. au pied de l'igerm coule le canal, issu du fleuve, où se ~
... de ce canal, les eau, vnnt par gravitation se perdre
~
mirent de hauts peupliers (Aït-'AHo). dans les carrés de verdure par un enchevêtrement infini ....
....
de segllia (Q.,ar de Talllnollgalt, Mezgita, Dr,î). ....
[125] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 225

hautes tours formant saillant sur deux côtés et agrémentée d'une porte
bastionnée à la façon des portes des grandes cités.
Le rem part, haut de 5 mètres, épais de 0 m 80, est de pisé non endui t. Il
ddur

dr/ur

2: 117'/ n;gr~m
Entre ~ du Kôar
Are~bi
TI:Jel/1 Ibôrud {;]

lm! n tgre m bcmqu ette


(/~!~(nl re e du K,55r
~ \'ctëlgc Jame-?rit nÎi771 nlgrem
FIG. 90. - Igerm des Aït-'AÇto.

a la couleur de la terre qui a servi il, son édification et qu'on a extraite sur
place dans des excavations que le ksourien utilise comme écuries.
Les tours, il, base carrée, au nombre de quatre, se dressent s\'eHes et
9
226 E. LAOUST [126]

élégantes, jusque vers 12 mètres de haut. Elles s'é]i)vent en se rétn~(:issant


iL la façon d'un tronc de pyramide (Pl. XXXIV). Elles sont couvertes
d'une terrasse légèrement débordante et surmontécs aux angles d'un
ornement en redents (1). Leurs murs sont percés de meurtrières (2)
longues et étroites, garnies de trois petits trous carrés disposés en triangle et
formant de loin comme des croix. Elles portent le nom de Ibod, mot
parvenu au berbère par l'arabe (3), si l'on en juge par la présencc de 1 prdlxée.
Des échauguettes et des postes de vigie compl(~tent le systL~me défensif
des tours. Dans le Tittllalin, ces appareils 110 survivent qu'à l'état d'orne-
ment. Dans une tour du ksar des AIt-Brahim, .on trouvc, iL dix mdres du
sol, une sorte de balcon fermé, dont le fond est garni de rondins il claire-
voie et qui ne peut être qu'une échauguette (4) servant il éclairer l'intérieur
de la tour dépourvue de toute ouverture. Le poste de vigie - talenwttel't (5)
de mlÎter « surveiller» - est un balcon garni de (T(~IlCaux et percé de meur-
trières; on le trouve établi dans l'angle d'une tour et le faîte du rempart.
La porte (G) de l'igherm a accaparé tous les soins du construeteuL Il
l'a fait selon les règles d'un art militaire ]l('~l'illlé et il la fa(;on des portes
monumentales des villes. l':]]e est en chicane, large, haute, bastionnée,
pourvue de deux entrées en are iL fer iL che\'al, l'une extérieure, s'oriente au
Sud, l'au tre, face iL l' l':st, donne acc(~s au k"al'. 1':11 c s'agrémente ex térieu-
rement de motifs de d(~cors ll1odel<')s dans l'cnduit nt visiblement empruntés
itl'artarabe. Elle forme itl'int<'\l'ieur un passage eouvert, coudéàangle droit,
garni de banquettes (7) dallées Otl se tiennent le JOUI' les gens désœuvrés et
la nui t le portier.
Une deuxiôme enceinte, iL l'imago de la premiôre, (~omplète ce système
de dMense. On l'appelle ddul', de l'arabe)) « tOUI'llOI' autolH' >J. Entre les
deux s'étalent des parties vides et inutilisées, sauf l'espace compris entre
les deux portes - al'e;~bi ou ;;yatt où l'on a bâti des petites maIsons

(1) tasrajl. - (2) talkiut.


(3) Cf. l'espagnol iJurgo, l'italien bOI'(IO, le franl;ais imru, du latin iJ1lI'llus, rel;.U dans la
langue latine dès le IV' siècle et qui se rattache il l'ancien haut-alleflland bur(f, gothique
baU/'ys « lieu fortifié n. Il y a aussi, dans le celtique, bOI'!J, qui est gaélique, Comparez le grec
1t~P"Oç, « une tour». lJid. de la lanf!. jran!), Littré, Dans la chronique alnlOhade d',\l-Baïdaq on
relève bUI'Y tiçi({f' (l tour de vigie» comme le nom d'un "h:lteau 'lue 1hn '!'oumart lit édifier il.
Tin rn ail al.
(4) On lui donne généralement le nom de taLIeI1;ûl't.
(5) Et aussi ta nemuttert.
(6) imi n-i{jerm.
(7) tadukh U ant.
PL. XXXIV

Ig'erm des \ït-'Atto il est clos d'[mB double enceinte llan(juée aux angles de hautes
tours
formant saillant sur deux cotés .. ,

les tours il base carrée, sveltes et ornelllen tùes, s'élèven t en se


rétréciss ant
il la façon d'un tronc de pyramid e.
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[127] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 227

adossées au rempart. La porte de ]a deuxième muraille reproduit ]e plan de


la première et n'en diffère que par sa décoration bien qu'empruntée, elle
aussi, il l'art musulman (Pl. XXXV).
En dépit de ses imperfections, une pareille construction peut s'opposer
au premier élan de l'ennemi. Mais elle est hors de proportion avec l'impor-
tance du groupement qu'elle est censée abriter: le ksar des Aït-'Atto
compte une vingtaine de foyers et il en est de plus petits encore.
LE PLAN INTÉRIEUH. - La première porte franchie, on se trouve dans
une cour rectangulaire où sont quelques masures, des écuries, des mangeoires,
une fosse où croupissent les eaux usées de la mosquée, le gros mortier de
pierre (1) à piler la poudre de guerre. La seconde donne dans le ksar où les
maisons du type taddal't s'alignent en bordure de ruelles sombres. La rue
principale s'oriente Est-Ouest; elle est coupée à angle droit par deux tra-
verses orientées Nord-Sud; elle porte le nom de lsalu. La division géométrique
du ksar en un damier régulier, tracé comme au cordeau, à l'instar d'une
cité moderne, constitue une autre caractéristique de l'igherm berbère.
La rue axiale est un boyau semi-obscur, large de deux mètres. Elle
forme en son milieu une rigole qui sert de passage aux animaux et de col-
lecteur d'égoût pour les eaux pluviales et le purin (Pl. XXXVI). Elle est
en partie couverte par des constructions disposées de manière à laisser entre
elles des intervalles d'où tombe du ciel, comme dans un puits, une lumiére
aveuglante. Les rues transverses sont ellcs-mêmes entièrement couvertes
par des constructions analogues.
Ainsi s'observe dans le ksar des Aït-AHo une autre particularité des
villes sahariennes, Glfdamès ou Siwa, pour ne citer que les plus lointaines,
où les rigueurs d'un climat brùlant imposent l'usage de ruelles étroites et
obscures, à l'abri des ardeurs du soleil. Il est possible que les règles d'llll
urbanisme traditionnel justifient cette pratique. Le ksar, il l'étroit dans son
enceinte, ne peut s'agrandir que dans le sens de la verticale. Les maisons
s'augmentent de pièces bâties au-dessus des rues. Mais pour se rendre
acquéreur de la colonne d'air et de lumière - propriété collective comme la
rue - il faut nécessairement l'assentiment de la djemâa.
Le nom de la « rue ) !salu est arabe. Il peut être intéressant d'en pré-
senter l'examen p hilologique.
(1) iselli n-lbarud.

***
228 E. LAOUST [128]

On relève le mot (pl. : IEalwan), dans la plupart des parlers berbères du


Sud, Aït-Izdeg, Aït-'Aïssa AIt-'Aqa, Ait-Mergllad, Aït-'Ayyach, Ait-
Seghrouchen. Les gens du Gheris le prononcent manu. Il désigne indiffé-
remment la rue «axiale)) ou « transversale)) du ksar, et encore une « impasse»
ou un « boulevard)) aménagé iL l'intérieUI' et autour du mur d'enceinte. C'est
encore le nom du « couloir» d'entrée de la maison de Tounflt où sont les
escaliers et les mangeoires iL l'usage du gros bétail, et celui du « vestibule)
d'entn~o de la maison des ksour du Dnl, de Tlit et des districts voisins de
l'Anti-Atlas. La J'orme diminuti ve tahalllt désigne également un « corridor ))
chez les ksoUI'iens du Guir et le « passage » qui mime ü J'intérieur de l'ighrem
chez les Beni-Mguild.
Le mot reporte ù l'arahe ).te «ôtre haut)), qui a fourni en arabe et en
berbére des dérivés se rapportant iL l'habitation: lEali, Zouaoua, Eali, Aurès,
,
désignent un « étage)); do même, d'après Dozy (1), ~l," désigne une
« chambre au premier ()tage» et )lc, ëlu, d'après Delaporte, désigne à Tripoli
une chambre ou un appartement « supérieur)) isolé. A Rabat, le boulevard
de la ville qui fait J'ace iL la mer dans la partie haute s'appelle mMi chalu
ou tout simplement elsalu. Les ksouriens du Tafilalt considèrent l'expres-
sion comme propre aux Berbi~res du Sud et ils utilisent pour leur usage la,
forme zonqa (2), plus généralement connue dans la partie Ouest du Maghreb.
Le nom de la clmmbre située à l'étage de la maison ou bâtie par-dessus
les rues du ksar berbère, est l'arabe : [jo/J'a (berb. IgO/il) et non halu.
Mais, il est conforme aux lois de la sémantique que ce dernier ait pu
s'appliquer à la « rue)) qui passe par dessous.
Dans les ksour du Drâ et dans ceux d'Ouarzazat, la « rue» principale
ne porte plus le nom de /salu, mais celui de ta88ukt (3). Dans le lIaut et
Anti-Atlas et, plus précisément dans le pays des « agadir », assuk (4) ou
tassukt (.5) désigne la ({ rue centrale 1) de eette grande construction édifiée ~t
l'usage de grenier collectif « a[Jadir)), qui n'est pas sans analogie avec l'igherm
du transhumant. Cette l'LIe est dallée de pierres plates et bordée des deux
côtés de magasins dans lesquels les Chleuhs serrent leurs provisions. On

(1) Supplément aux dictionnaires arabes, p. 167.


(2) Cf. W. Marçais, Textes al'. de Tange,., p. 322.
(3) Pl. tiswâk.
(4) Pl. issuak, Tazerwalt, cf. Stumme, p. 168.
(5) Chez les Idaou Zal, Idaou Ziki, Idaou Mahmoud, Idaoll Semlal, Achtouken.
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[129] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 229

note cependant, chez les AIt-Bou OulIi (1), qui habitent le versant Nord du
Grand-Atlas, près de Demnat, cette même forme tasi:;ukt pour désigner le
long «( couloir» qui dessert à chaque étage cie la tighrel)1t les chambres
utilisées comme greniers. Stumme (2) identifie le mot ù l'arabe suq «( marché».
De fait, en maintes occasions, surtout la veiJle des fêtes, de petits marchés
se tiennent dans ce passage. Mais on peut tout aussi bien songer, sinon il,
l'arabe ~ « chemin» qu'à un dérivé possible du berbère ek « passer».
Les parlers marocains ignorent la forme a,rjlad et ses variantes familières
aux ksouriens du Mzab, d'Ouargla, du Nefoma et de Ghat. Les mots arabes
zanqa et zqaq ne leur sont guère connus non plus. D'autre part, des dé-
rivés d'une racine berbère zl'i «( passer)), tels azel'l'uy «( rue » dans le Guir;
aZl'ay « passage » dans le Sous; a;;ug, Rif et aZl'ug «( rue» Zouaoua, ne pré-
sentent pas, au point de vue particulier où nous nous sommes placés (3), le
même intérêt que le mot lwlu.
En effet, ce mot vient grossir la liste des expressions arabes qu'on
relève dans la terminologie relative à la structure du ksar berbère (4). On
les rappelle: lbari, tour d'angle; 0''?UI' et ddul', muraille d'enceinte; 1Mb,
porte bastionnée; al'e!Jbi, avant-cour servant d'écurie ou de fondouk. On
peut ajouter le nom de la mosquée Uamaf. ou timez,qida, celui de la maison
taddal't, des chambres supérieures l[jo/Ji. Seul un mot berbère subsiste,
mais il est cl 'importance capitale, c'est i[jel'm.

La mosquée de l'igerm

On a déjà signalé ce fait capital, que la mosquée est la premii~re cons-


truction qu'on observe dans tout igrem dès qu'on en a franclli la porte. Cette
mosquée répond aux noms de timezgida ou de liamaf. (5).
Rien ne la décèle de l'extérieur ni ne la distingue des autres construc-
tions. Elle est dépourvue de minaret et de tout décor; son indigence fait le
plus étrange contraste avec la richesse ornementale des mosquées citadines.

(1) Cf. Mots et choses berb., p. 18.


(2) Op. cit., p. 168.
(31 Le mot est signalé dans certains parlers arabes de la région de Taza, notamment chez
les Tsoul, où azri désigne un (( passage étroit entre deux maisons». Cf. G. S. Colin, p. 103.
(4) On sait cependant que l'architecture militaire des Arabes procède de J'architecture
byzantine. Cf. W. et G. Marçais, Le.s monlOHents arabes d~ Tlem"en, p. 118.
(5) Les travaux de la mosquée et de la muraille du qsar incombent aux habitants, chaque
maison devant participer à la dMense (cf. Nehlil, AZl'e! de Taouz, in Al'"hices bCl'iJèl'cs, n" 1).
230 E. LAOUST [130]

Cependflllt, certaines d'entre clles peuvent retenir l'attention. Elles sont


non seulement spacieuses et proprement entretenues, mais leurs salles, aux
gros piliers octogonaux et aux chapitaux orn(~s, présentent un intérôt archéo-
logique, telles les mosquées du Gheris (Guelmima) et celle d'Asrir, dans le
Todghout, qu'on dit très ancienne.
La mosquée du qsar des Ait-'Atto, hien que des plus misérables, ahrite
cependant, selon les prescriptions de l'orthodoxie, les manifestations de la
vie spirituelle du Musulman (fig. 91). Une large porte ouverte nuit et jour

Il
Rez _ de - Chaussee ,
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, 1Aherhi.s.
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Im/ n·/grem
t Entree du K6ar
E.S T
FIG. 91. - Mosquée des Aït-'Atto.

à tout venant, donne accès de plain-pied dans un vestihule (1) ollscur : là


est le foyer (2) au-dessus duquel pend, accroché au plafond, le chaudron (3)
de cuivre où chauffe l'eau des ablutions. A côté, la salle aux ablutions (4) et
la salle des prières (5). La premiôre, sorte de couloir coudé, est occupée par
un bassin près duquel les prieurs procèdent il la toilette sommaire cles mains
qu'ils complètent dans de petites cell ules incli vicluelles correeiemen t dissi-
rnulées plus loin. Une rigole traverse cette pi(~ee de part en part. Elle sert il
l'évacuation des eaux usées qui s'étalent dehors au soleil clans une mare
infecte. Un puits (6) creusé dans la mosquée même fournit l'eau pure
qu'exigent les ablutions canoniques.
La salle des prières ou « maison de Dieu)) spacieuse, soignée méme,

(11 abel'bii;. - (21 adgal' n-wqfa. - (3) tana.-t. - (4) lmiw,li. - !5) II/:t eiiah. - (6) anu,
"C"

~
la rue axiale forme en son milieu une rigole qui sert de • " elle est parfois en partie couverte par des constructions X
passage aux animaux et de collecteur d'égoùt ". disposées de manière à laisser entre elles des vides d'où ~
tombe du ciel, comme dans un puits, une lumière aveuglante. <
1

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L'HABI TATION CHEZ LES TRANS HUMAN TS DU MAROC
CENTR AL 231
[131)
ordi-
prend jour par le plafon d perce d'une ouvert ure comme une maison
l'épais seur
naire. Le mihrab en arc il fer il cheval se niche grossiè remen t dans
pierres des-
du m ur orienté vers la qibla. Des nattes sur le sol; çà et là des
tinées aux ablutio ns sèches ; des planch ettes corani ques a des
croche ts de
bois.
e où
Dans une encoig nure du vestibu le, des gradin s mènen t à la terrass
'Ouest

...
FIG. 92. - Aït-lsso ummour .

logem ent au
s'entas sent diverse s petites pièces (1). L'une d'elles sert de
taleb, une autre de magas in ou de salle de classe.
et,
Le person nel de la mosqu ée ksouri enne est des plus réduit. Au compl
ction du
il compt e un (( taleb» ou un « fqih » chargé des prières et de l'instru
(1) tily.erbisin.
232 E. LAOUST [132]

curanique, un « muezzin (1))) charg(~ de l'entretien du feu et de l'appel aux


prières, et d'un administrateur ou moqaddem, notable, cllCikh, amghar ou
chérif, it qui l'on confie la gestion du trésor qu'alimentent des biens de main-
morte et les revenus de la dîme (2).
L'activité religieuse des ksouriens se manifeste avec éclat dans leur
mosquée les jours de fêtes par des agapes et des prières communes. En temps
ordinaire les oisifs s'y donnent rendez-vous et les jours de mauvais temps
ils ne la désemplissent pas. Il est constant de compter au moins une mosquée
par ighrem, si petit soit-il. C'est cette mosquée qui, au point de vue urbain,
commande la disposition intérieure du ksar et l'orientation de la rue axiale
vers la qibla. C'est un fait que la porte d'accès de l'ighrem s'oriente vers
l'Est dans la généralité des cas, et que son constructeur obéit à l'antique loi
du cardo.

Autres li qsour Il du Tiâllalin

A quelques modifications près, les ksour du Ziz présentent les caracté-


ristiques de l'ighrem qu'on vient de décrire. La plus curieuse concerne
l'orientation de la rue axiale: cette orientation, au lieu d'être Est-Ouest,
est dans certains cas Sud-Nord. Voici au surplus la description sommaire
de quelques ksour du Tiàllalin, voisins de celui des Aït-'Atto.
AÏT-IssouMMouR. - Ighrem de peu d'importance juché sur une berge
dominant le Ziz à son entrée dans le Tiitllalin (Iig. 92). Enceinte bastionnée
de tours et d'une porte monumentale précéd(;e d'une avant-cour reetangu-
laire il laquelle on accixle par une porte identique à la précédente. Hue axiale
orientée Est-Ouest, se rami6ant en deux autres rues couvertes et bordées
de maisons. Cette disposition intérieure semble ètre reeherchée par les ksour
peu peuplés. Elle s'observe aussi en Tunisie, en Tripolitaine dans certains
greniers collectifs appelés temidal.
IJÀI30UBEN. - La rue axiaJe s'oriente Nord-Sud, mais la porte à double
Ouverture a son entrée principale face à l'Est (lig. 93). Elle mesure une
quarantaine de mètres ct se ramifie en deux petits boyaux dirigés Est-Ouest.
A"ant-cour de proportions plus rédui tes que celle du ksar préeédent.
IGERM TI N-'AOMAH. - Double enceinte aux murs séparés par des

(1) IIlHldden.
(2) Sur la mosqnée des transhumants et le rôle qui incOlube au (1 lqih)), voir infra. 1. X.
fasc. Il, p. 236.
[133] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 233

espaces vides flanqués de tours et de portes bastionnées (fig. 94). Axe


orienté Est-Ouest et rues transversales légèrement décrochées et non dans
le même alignement.

FIG. 93. - Ijâbouben.

TAWOUHAIT. - De dimensions plus considérables. Axe orienté Sud-


Nord, non couvert, large de plus de trois mètres (lîg. 95). L'ouverture
ex térieure de la porte regarde l'Est. Deu x rueHes transversales : la plus
longue part de la porte, longe une partie du rempart Sud et pénètre dans
le qsar en direction Sud-Nord. Elle est hordée de maisons de pauvre ap-
parence, hahitées par cles gens de basse condition, vivant ù l'écart clans un
quartier indépendant, ayant son entrée particulière, mais protégé par la
234 E LAûUST [134J

même enceinte. La société ksourienne comporte, en effet, une hiérarchie de


classcs. Elle a son aristocratie religieuse et guerrière, sa bourgeoisie ter-
rienne, ses serfs et ses esclaves groupés dans des quartiers indépendants, et

t Esl
FIG. 9·1. - Igerm ti n-'Aomar.

souven t mème en des ksour réservés. Dans la répartition des populations


dans l'igherm, il faudra tenir compte de leur origine sociale.
IGEHI\! AI\IOQHAN. - Le « grand» ksar, comme l'indique l'appellation
(fig. 96). Mème disposition géométrique que le précédent: axe orienté Sud-
Nord et ouverture de la porte face au levant. Rues transverses irn"~gulières
et droites, non couvertes; l'une d'elles, sur le côté, dessert les habitations
des Qebbala. Tours d'angles peu élevées, noyées dans des constructions
attenantes. A l'intérieur, maisons en ruines et espaces vides.

***
[135] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 235

On peut se rendre compte par ces quelques exemples:


a) de l'agencement géométrique des rues à l'intérieur de l'ighenn,
b) de l'orientation Est-Ouest de la rue centrale et exceptionnellement
Sud-Nord ou Nord-Sud,

~së

Fw. 95. - Tawouhait.

c) de l'orientation vers l'Est, ou plus exaetement ven; la qihla, de la


première porte d'entrée.
On relève cependant de légers écarts, d'un ksar à l'au tre, dans la direction
de la qibla. Mais ces écarts n'ont rien d'anormal. Le constructeur ne dispose
pas d'instruments nécessaires pour déterminer l'Orient d'une manière scien-
tifique. Il se base sur la direction du lever du soleil qui peut avoir, avec
l'Est réel, une ditTérenee d'angle qui tient de la variation de l'amplitude
ortive de soleil.
De toute évidence cette orientation de l'ighrem suppose l'application du
cardo, dont l'emploi était constant dans l'édification de monuments religieux
236 E. LAüUST [136]

et de villes de l'antiquite. On sait notamment que la Roma ,!uadl'ata,


comme bien d'autres villes, était di visée en deux parties égales par une
grande rue allongée du Nord au Sud, le cardo maximus (1). Chacune de ces
moitiés était subdivisée en deux quartiers par une rue allant d'Est en Ouest,

Nord

Oues[

-
.sud
FIlJ. 96. - Igerm amoqran.

le decumanusmaxlTnus. Parallèlement aux rues principales, les cal'dines


minol'es et les decumani minores, beaucoup moins larges, découpaient les
quartiers en îlots.
La règle du cardo fut d'application constante dans le plan du temple
étrusque et du camp romain. Elle était dejà suivie dans les terramares ita-
liotes. En Crète, l'orientation était observée non seulement pour les habita-
tions isolées, comme la maisl)n néolithique de Magasa, mais aussi pour les
édifices de Tylissos, le Grand et le Petit Palais cle Cnosse.
En Afrique romaine, les cités édifiées il l'image de celles de la Métropole,

(1) Glotz, La eir51:ti.'ation é!Jeenne, p. 119 et suiv.


[137] L'HABITATION CHEZ LES 'TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 237

se conformaient aux mêmes lois d'orientation. Les Musulmans, qui les trou-
vèrent intactes à leur arrivée, purent s'en inspirer dans l'édification de leurs
établissements. Sfax (1), le premier créé, avait son cardo et son decuma-
nus. La mosquée se dressait au carrefour, là ou était jadis le Forum. Ce plan
devait subir par la suite divers aménagements, mais la règle de l'orientation
demeura d'application impérieuse: la mosquée orientée vers la qibla décida
du plan de la cité. L'aménagement actuel de l'ighrem berbère est sans con-
teste d'inspiration islamique. Mais on y décerne, à coup sûr, des survivances
de créations urbaines antérieures. Si l'on sc souvient que la maison ksou-
rienne n'est que la réplique de la maison romaine, on suggèrera avec quelque
vraisemblance que son agencement dans la cité a pu s'opérer selon le plan
de la cité romaine. On en aurait la preuve dans la disposition géométrique
de l'ighrem, la symétrie parfaite de son plan qui, il juste titre, sont sujets
d'étonnement. Quoiqu'il en soit, ce qui importe de noter, c'est le « caracti~re
extraordinairement urbain) (2) des moindres agglomérations ksouriennes.

La vie à l'igrem

A certaines hem'es accablantes du jour, la mort semble maîtresse de


l'igrem. Les gens indifférents passent comme des ombres dans les ruelles
obscures. Les chiens assoupis se refusent à toute veille. Les femmes,
accroupies devant les portes entrouvertes broient le grain et ajoutent it
l'inlinie tristesse des choses la monotone chanson des meules. Les hommes
alignés au soleil le long des murailles de terre, ou assis à l'ombre de la
porte d'entrée sur le~ banquettes dallées> immobiles et muets, paraissent
plongés dans la sombre rêverie d'une vie sans espoir.
Pourtant, la plupart, rompus aux dures besognes de la terre, sont des
cultivateurs et des jardiniers émérites, fortement attachés il un sol ingrat
qui réclame tous leurs soins. Labours à la houe, immersion des champs,
l'été sous un soleil de feu, sarclage, moisson, dépiquage, curage des séguia,
participation it des touiza de toutes sortes, accablent pour de maigres
profits, les jours de leur vie laborieuse et misérable.
Toute l'animation de l'igrem se concentre aux abords de la grande
porte, de l'unique passage que bètes et gens doivent nécessairement fran-

(1) D'après G. Marçais, Anatomie des t'ilie.~ mu.~ulmruws de l'A/I'ique du NOl'd, conférence
faite à l'Institut des Hautes Études Marocaines.
(2) Cf. E.-F. Gautier, Les siècles obscurs du Maghreb, p. 217.
238 E. LAOUST [138]

chir (1). Le matin, c'est le va-et-vient des femmes silencieuses, vêtues de


bleu, allant pieds-nus puiser l'eau du ménage; les allées et venues des
hommes allant aux champs ou en revenant, montés sur leurs ânes par-
dessus les chargements de fumier; le départ au pâturage de petits trou-
peaux sous la conduite d'enfants ou de vieilles femmes; l'arrivée bruyante
du colporteur qui annonce sa marchandise, ou les bousculades d'enfants
animés par le jeu. Le soir, c'est le retour des champs, la rentrée du bétail,
des ânes et des mulets chargés de luzerne fraîche, des femmes lasses qui
ploient sous le faix de retem coupé dans la montagne voisine,
L'arrivée d'une troupe d'imdiyazen vient de temps il, autre rompre la
monotonie de cette vie paysanne. Ils apportent avec eux, outre la joie de
leurs chansons et de leurs bouffonneries, les nouvelles des frères dissidents
en lutte contre le roumi. Les mariages, que nombre de ksouriens célèbrent
de si curieuse façon, sont aussi occasion de réunions et de festins, de même
les fêtes religieuses. Ces jours-lit les hommes prennent leur déjeuner en
commun à la mosquée, puis vont prier ensemble sur le petit tertre édifié
devant le ksar à cette intention. Les femmes soignent davantage les repas,
et vont, la nuit venue, se joindre aux hommes pour danser l'ahidous. Elles
sont revôtues de leurs beaux atours: les unes de cette cotonnade bleue de
Guinée, les autres de la hendira blanche rayée de couleurs à la façon des
transhumantes. Celles-ci sont des Berbères de race et d'une autre condition
sociale que les femmes vôtues de bleu.
LES ABORDS DE L'IGERM. - L'examen des abords de l'ig'erm fournit à
son tour q uelq ues données sur l'acti vi té du ksourien. Voici des "'{~uries ou
des bergeries, encloses de murettes et munies de mangeoires établies dans
les excavations d'où on a extrait la terre nécessaire aux constructions.
Petits ùnes, en grand nombre, mulets, chevaux, parfois et exceptionnel-
lement chameaux, y trouvent le jour, avec leur provende, un abri de fortune.
Plus loin, s'étalent sur les quatre côtés de l'igTem, des aires à battre,
nivelées, bétonnées, encloses de murettes basses, avec, au centre, la haute
perche d'attache des hôtes employées au foulage (Pl. XXXVII). Ces aires
sont en grand nombre; chaque propriétaire a nécessairement la sienne.
Leur présence donne sans conteste, à l'igrem berbère, un de ses aspects les

(1) Cf Celui ljlIi pénètre dans le 'Isar par-dessus la muraille et autrement que par la porte ou
qui introduit dans le ljsar ou en fait sortir toute autre chose au moyen d'une corde: deux douros
d'amende li (A;;;/"ej' de Taouzl_
PL. Xxxvrt

sur les quatre côtés de lïgerm s'étalent des aires i\ battre, entourées de muretteS basses;
au centre: la perche d'attache des bêtes employées au foulage ... (Aït-'AHo) .

•.. en autre temps désertes. elles s'animent d'une vie intense à l'époque heureuse des
dépiq'lages ." (Qsar de Targa).
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[139] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 239

plus caractéristiques. Dans le Kheneg, où le Ziz coule à l'étroit dans sa


cluse, les aires s'établissent en terrasses superposées retenues par des murs
de grosses pierres prélevées du lit de la rivière. Elles sont dans un état
parfait de propreté, protégées par le respect superstitieux du blé. En
autres temps désertes, elles s'animent d'une vie intense it l'époque heureuse
des dépiquages.
Voici maintenant la verdure des jardins, et au-delà, celle c1es champs
qui dél'alent jusqu'à la rivière.
Les jardins présentent cette particularité d'ôtre clos d'un mur de terre
perce d'une porte de bois fermant ;\ clef, ou d'une ouverture aménagée au
bas, mais de si petites dimensions qu'on ne peut y passer qu'en rampant.
La barrière :'1 claire-voie qui la bouche possède aussi sa serrure de bois et
paraît ôtre la réduction de la grando porte appelée rril'au en pays chleuh.
On la nomme ici a.~ba.~ n-imJ n-ul'ti. Dans ces jardins, le ksourien ('ultive
des légumes: navets, carottes, oignons et selon la saison, courges, melons,
et piments. Il y a aussi quelques grenadiers, abricotiers, orangers, liguiers
et surtout de belles treilles à l'ombre desquelles on aime il se réunir pour
boire le thé.
Les champs s'étalent en pente douce jusqu'au Ziz, dessinant un
immense damier de pareelles it travers lesquelles s'insinuent les seguia. Des
rideaux de peupliers, des haies vives de rosiers odorants bordent les canaux
prillcipaux que longent les petits sentiers menant aux ksour voisins. On
cultive 1:'1, de l'orge, du maïs, mais peu de blé, des fèves, des potits pois,
des navets, de la luzerne (1) qu'on donne en vert au bétail et qui constitue
la ressource fourragère la plus precieuse du ksourien.
On désigne l'ensemble des parcelles irriguées par un môme canal
d'amenée du nom arabe elmezraô., correspondant dü berbère (j'san. On
compte parfois une seule (( mezras» par ksar. C'est toutefois l'exception
dans le Ziz et le Ghir où la « mezras » appartient généralement à plusieurs
ksour alliés ou amis. La remarque est à retenir, car, selon le cas, l'admi-
nistra tion du district s'en trouve modi fiée.
On irrigue par immersion. Le procédé épuise rapidement le sol et
exige l'emploi de fortes fumures qu'on répand en quantité insufTîsante,
bien qu'il soit fait usage de toutes matières fertilisantes, comme l'engrais

(1) leJssa; on en fait dix à douze coupes par an. Les racines sont aussi données en
nourriture aux animaux.
240 E. LAüUST [140}

humain et les balayures (1) des rues soigneusement recu~illies et vendues


aux enchères.
Les terres ne sont pas elles-mêmes de grande fertilité; marneuses ou
argileuses et, les plus rapprochées de l'oued, pierreuses, couvertes de
galets et de mauvaises herbes, dont le datura (2), diverses variétés de
carex (3) et d'euphorbes (4), elles sont d'un travail pénible. Le ksourien
les retourne en s'aidant d'une houe (5) large et lourde, au tranchant légè-
rement concave et effilé aux extrémités. Les Aït-Izdeg du Tiâllalin n'uti-
lisent guère les services de la charrue. Les Aït-'Atta du Reteb labourent
aussi à la houe. Les Aït-Khebbach, dans leurs mEaider, emploient une
charrue légère, attelée d'une seule bête, mulet ou jument. Les Aït-'Atta
de l'Oussikis seraient les seuls à atteler une paire (6) de bœufs à leur
araire de bois.
Le monde des Harratin et des Qebbala fournit it bon compte une
main-d'œuvre abondante qu'on requiert au besoin au moyen de touiza. Le
propriétaire, le Berbère blanc, ne saurait sans déchoir se livrer aux tra-
vaux de la terre. C'est une scène connue des familiers des régions ksou-'
riennes que celle qui montre des Harratin exténués par le poids de la houe,
peinant le torse nu au soleil, sous la surveillance du maître, paresseu-
sement allongé à l'ombre des palmiers.
Une propriété au complet, en pays ksourien, comprend une maison,
un jardin, des champs et une aire. Elle porte chez les Aït-'Atta le nom
de taggurt (7), expression que les Aït-Izdeg appliquent plutôt à une « part
d'eau )J. Il est évident que l'eau seule lui donne quelque prix.
C'est it capter l'eau d'irrigation du fleuve, puis à l'amener au ksar et,
de là dans les cultures, que les ksouriens déploient toute leur ingéniosité
et de grands efforts 'souvent hors de proportion avec les maigres profits
qu'ils en retirent. Tout ce que ces hommes frustes ont d'intelligence, ils

(1) aj'l'acl, de l'j'l'l'Cl (( balayer Il. On vend aux enchères les ordures et le fumier de la tame$rit
U::maËt et de l'arefl.bi.
(2) taburzuit. - (3) tibw1a.
(4) tanagut; parmi les autres plantes: u'ai;fsu (mortelle aux bestiaux), ame::'i1ug n-ugiul,
ti.<emlin, afwl'is, zuma.
(5) En berb., alI/un; le travailleur se protège les jambes à l'aide de bâtonnets reliés par des
ficelles, ti!JoliaDin.
(6) tayuza.
(7) Sur ce mot, voir iJ!fl'a, t. X, fase. Il, p. 178. Le mot s'est arabisé sous la forme taggura
et le sens de (( lots de palmiers)) Bou Denib.
[141] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 241

l'ont employée à des travaux énormes de creusements, de terrassements,


de cheminements souterrains, avec une énergie obstinée qui leur a permis
de réaliser Je grand miracle de vivre sur une terre hostile. Le procédé le
plus courant consiste à dériver, dans un grand canal, les eaux de la rivière
qu'ils barrent d'un mur de grosses pierres et de fascines. Ils nomment ce
canal tal'ugUa et le barrage ugguy (1).
On tient à faire remarquer que ces mots - connus de tous les Berbères
des ksour avec les variantes phonétiques inévitables - ne sont pas des
emprunts à l'arabe. On a voulu voir en particulier dans le berbère tarugua
le latin rigare (2). Certes les Romains d'Afrique ont été de bons maîtres
en matière d'irrigation. Sans nier l'énorme apport des Orientaux, on peut
admettre que les Berbères n'ont pas tout perdu des leçons des premiers. Il
paraît établi que les Zénètes, créateurs de la plupart des oasis sahariennes,
en particulier du Touat, de la Zousfana, du Tafilalt et peut-être du Haut-
Drâ, y ont importé des méthodes de cultures et d'irrigation \Taisembla-
blement empruntées aux Romains.
Les gens du Tiâllalin s'alimentent ainsi par des saignées pratiquées
dans le Ziz, là, où le courant est moins violent et le lit plus large. Ils ne
dérivent que l'eau qui leur est indispensable. La crainte de voir leurs
seguia se tarir par des dérivations trop nombreuses faites en amont, justifie
le soin qu'apportent leurs coutumiers au règlement des questions d'irri-
gation. Celles-ci furent souvent cause de guerre et de rivalités entre les
ksour. En période dhostilité, la destruction des barrages était le premier
objectif de l'ennemi.
Un cheikh, am,qàl' n-tarugUa, veille au bon entretien du barrage et
du canal. Il fait procéder aux curages annuels des séguia et aux répara-
tions occasionnées par les crues. Il mobilise alors toute la main-d' œuvre
disponible: c'est le rare cas où la coutume fait une obligation aux Blancs,
aux marabouts et aux chorfa de joindre leurs efforts à ceux de leurs serfs
et esclaves. Cet homme veille aussi ~l une équitable répartition de l'eau.
Toutes les familles ont le droit d'utiliser cette eau pour les besoins ména-
gers, mais seuls les propriétaires fonciers peuvent la détourner à leur
profit dans leurs cultures. Chacun possêde un temps dé~erminé où il a
l'usage de l'eau - usage qu'on achète, vend ou loue, où même hypothèque
(1) Correspondant à ugYUfJ, "'ti/a, Sous, etc., uygu/i, Zaïan; iUyig, Guelmima.
(2) Cf. H. Schuchardt, Die l'omanis"',"n L<!hnw61't~1' im Bel'''el'i.~chen, p. 5U.
10
242 E. LAOUST [142]

à son gré. Mais, comme dans toute communauté islamique il est fait en
touteil choses la part des pauvres, celle de l'eau est plus particulièrement
respectée.
Pour la répartition de l'eau d'irrigation, le ksourien dispose de
moyens difTérents selon qu'il se propose de jauger le volume d'eau où de
mesurer le temps pendant lequel il a l'usage de l'eau. Il se sert dans ce
dernier cas de la tanast ou sablier d'eau et, dans le premier, de dispositifs
compliques et, pour la plupart, connus. Dans le Gheris, le système porte
le nom de l'bas n-waman (Pl. XXXVIII); il est constitué par de petites
vannes disposées sur le canal collecteur et les canaux secondaires : ces
vannes permettent de dériver dans chaque seguia la part d'eau qui lui
revient. Le jardinier dirige cette eau, à son gré, dans des rigoles peu pro-
fondes, qu'il obstrue à ['aide de mottes de terre.
L'étude des modes d'aménagements de l'hydraulique agricole du
ksourien, de leur insufl1sance et de leur amélioration, ainili que la con-
naissance juridique des réglements coutumiers concernant l'irrigation,
s'imposent avec d'autant plus de force iL l'attention de nos administrateurs,
que des oasis se meurent faute d'eau et que les hommes, pour vivre,
doivent s'imposer les rigueurs de l'exil. Ces questions sont hors du cadre
de ce travail.
MARCHÉ. - Il n'existait pas de marché avant notre venue dans le
pays des Aït-Izdeg. Depuis, on en a créé un il Ksar es-Souq où s'échan-
gent, deux fois par semaine, les produits du pays: dattes, huile, gale de
tamarix, contre des cotonnades, du thé, du sucre. Mais les ks()urièll.~. gens
de grande misère, n'ont guère de besoins. A chaque retour de saison, le
potier, le colporteur, le forgeron s'arrêtent à la porte de l'ighrem et y font
un court séjour. Dans le Tiâllalin, le petit commerce cst détenu par des
Juifs groupés il Kerrando, près du caïd, qui les couvre de sa protection.
Ils ont de curieuses boutiques où, dans ~es coffres leur servant de comp-
toir, ils entassent leurs marchandises: bougies, sucre, thé, étoffes, foulards
de tête et parures de verroteries, objet des con\'oitises' des ksouriennes.
CIMETIÈRE. - Les Aït-'Atto enterrent leurs morts dans un cime-
tière (1) qu'ils ont en commun avec d'autres ksour du Ti{dlalin, dans la
partie désertique attenante il l'ighrem de Ti n-'Aomar. Les tombes sont
des tumulus délimités par des stèles (2) de schiste et couverts de petites
(1) isemr!al. - (2) limenzit, pl. Ünwn::w.
PI.. XXXVI li

dans cles dépendances attenantes il l'igerm est logé le lourd matériel servant il l'extraction
de l'huile d'oh ve (Targa).

'" pour la répartition de j'ean d'irrigation, les ksonriens du Gheris font. usage d'un s~'stèll1e
de vannes qui leur permet. de jauger le volume d'eau (Guelmima).
[143] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 243

pierres, de débris de poteries, du vase où du plateau d'alfa ayant servi au


dernier repas du défunt. Les plus importantes s'ornent d'une « qoubba ))
de terre grise pourvue de l'ornement pointu qui caractérise l'architecture
de cette sorte de monuments au Mzab et en Tripolitaine.
Les tombes 'des chorfa ne se mêlent pas aux autres, bien qu'elles ne
s'en distinguent pas. Les nécropoles du Sud ont toutes le même aspect de
champ de pierres levées se confondant dans la même teinte grise ou rose
de la zône désertique. Elles sont loin du ksar, perdues dans la hammada,
visiblement abandonnées des hommes et des choses. Au Tafilalt, pourtant,
le cimetière de Moulay 'Ali-Chérif, si vieux que le sol sonne creux sous le
pied, est enclos de murs, bordé de hauts palmiers. Les stèles y sont de
bois, au bout découpé et arrondi à la façon des stèles de certains transhu-
mants du Nord.

L'organisation sociale et politique

Dans le Tiâllalin, où les ksour sont très rapprochés et à peine peuplés,


mais possèdent une meZ7'af. commune, le rudiment de vie org-anique qu'on y
observe permet de faire une distinction entre l'organisation propre à chaque
ksar et l'organisation particulière à la surveillance des cultures.
Dans tout igherm, l'autorité appartient à un chef, alngar n-tqbilt,
secondé par de petits chefs de quartier, amur, qui. au nombre de trois ou
quatre, constituent sous sa présidence un petit conseil, leima't. L'amghar
ou cheikh est élu chaque année au printemps par les familles notables du
ksar (1). Mais pratiquement, c'est souvent le même individu qui reste en
fonctions en dépit de l'appellation qu'on lui donne parfois de « cheikh
eham ». Il désigne lui-même ses répondants dans chaque ighs. Ces derniers
portent en berbère les noms de amw' (2), bab n-ltmur, ou amasay, et en
arabe, ceux de mezrag, re:ttad, !tamil, toutes expressions synonymes.
Elu ou non, l'amghar administre selon les prescriptions d'un coutumier,

(1) Le cheikh du qsar est élu au choix par les Brabers, pour un an (Azref de Bou Denib.
Cf. Nehlil, L"a:sr~f des tribus et qsour berbères du Haut· Guirl. Si le cheikh, arrivé au terme
de son mandat, manifeste le désir de se retirer, les me:sarig Ipl. de me;wagl sont tenus de lui
faire rendre des comptes. Celui d'entre eux qui s'oppose ft cette reqdition de comptes; 10 metqals
(id.). En ce qui concerne le cheikh nouveau, s'il y a désaccord sur le choix ft faire, le chérif
Moulay Ahmed bel Larbi examine lequel doit titre désig1!é. Si l'un des me:sarig n'est pas de
l'avis général, il doit néanmoins s'incliner (id.).
(2) Sur ce mot, cf. E. Laoust, Pêcheurs berbères du Sous, p. 3i.
244 E. LAOUST [144]

lkiged n-teqbilt, qui est essentiellement un tarif d'amendes. Il doit entendre


toutes les plaintes quelle que soient leur nature et la qualité des plaignants (1).
Il arbitre tous les cas et ne saurait se dérober sans encourir les violences
de l'opposition. Son autorité, quoique respectée, est strictement limitée par
la coutume (2). En rémunération de ses services, il prélève une partie des
amendes qu'il perçoit et verse le surplus au trésor communal, dont il rend
compte à l'expiration de son mandat (3).
Chaque petite cité a ainsi l'allure d'une république, mais d'une répu-
blique bourgeoise, car le pouvoir est entre les mains des propriétaires.
Cependant dans les ksour populeux, surtout composés de petites gens,
l)arrar et qebhala, la jemît comprend un nombre égal de représentants de ces
diverses classes sociales, à l'exclusion des Harratin et des Juifs. Une orga-
nisation de ce genre suppose l'autonomie du ksar libéré de toute vassalité à
l'égard du Nomade.
La surveillance de la meZl'aê appartient il un autre cheikh appelé am.clal'
ellemezraê. Celui-ci est choisi chaque année it tour de rôle, mulLi n temfjal'l,
dans les diverses fractions du groupe. On connaît l'usage qui consiste il lui
mettre une touffe d'herbe au turban au moment de l'investir, en disant:
« hatin tgid amgal'! te voici le chef! 1) Chaque igherm ou chaque ighs lui
désigne un répondant, amasay ou amuI'.
Son rôle est assez curieux. Il lui appartient de fixer pour chaque culture,
le moment où il est permis de procéder à son enlèvement. Il interdit de
couper les orges en vert pendant un temps qui peut durer quinze jours; de
récolter les fèves; de cueillir les figues, le raisin et les dattes avant leur
complète maturité. Par crainte superstitieuse, aucun ksourien ne s'aviserait
de circonvenir à l'usage, d'autant plus que cette sorte d'interdit est prescrit
ou levé selon un cérémonial à caractère religieux d'où l'ancienne magie n'est
pas absente. Dans un azref de Bou-Denib il est spécifié que la cueillette des
dattes ne peut se faire sa'ns un avis du cheikh et du chérif Moulay Ahmed
bel Larbi (4).

Il) Le cheikh de ladjemâa et les retfad doivent s'occuper de toute affaire exposée devant
eux par un homme quelconque de la tribu (Azref des Aït-A;I,aghou).
(2) Si le chéikh se retire au cours d'une réunion de la djemâa sans y être invité par
l'assemblée: 1 metqal. (Azref de Taouzl. Si Je cheikh entreprend un voyage et néglige de se
faire remplacer par quelqu'un durant son absence, une amende d'un demi réal lui est intligée
par la djemâa (id.).
(3) Le cheikh de la qaliba doit tenir un compte des dépenses et des recettes du qsar (ici.).
(4) Nehlil, op. cil..
[145] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 245

Cet homme veille encore il ce que les animaux laissés en libre pàture
ne s'égarent pas sur les terres cles voisins. Lesdélits de pacage sont de son
ressort. Il détermine la période, qui va de la récolte des orges aux labours
de maïs, pendant laquelle il est strictement interdit de mener paître aux
champs quelque bête que ce soit, Les jardins, entourés de murs et verroui1lé~
comme les maisons, n'échappent pas non plus à sa garde. Il sanctionne ses actes
d'autorité par des amendes qui frappent les délinquants selon un barême
connu de tous: quatre réaux pour être surpris à manger des fruits en temps
d'interdiction; vingt pour un vol commis clans un jardin. Le mot izmaz (1),
dont il se sert pour désigner ses pénalités, est connn des ksouriens comme des
transhumants. C'est le pluriel de azemz qui signifie « époque, temps, délai ».
Etymologiquement, izmaz veut dire (( périodes)) pendant lesquelles les cul-
tures sont frappées d'interdit; par extension le mot traduit « interdictions»
et « amendes ».
Quand l'igherm est important au point d'occuper toute une mezraÔ., le
chef des cultures cumule ses fonctions avec celles du cheikh de la qbila,
amgar n-teqbilt. Il concentre ainsi tous les pouvoirs: il est le chef connu
sous le nom de (1 chef de l'herbe) amgar n-tuga, que désignaient jadis les
tribus dissidentes qui revenaient, avec leurs libertés reconquises, à l'orga-
nisa tion tribale traditionnelle. C'était le chef de guerre.
A l'amghar incombe encore la mise en état de défense du ksar menacé par
les nomades ou les voisins. Par ses soins les gens armés sont prêts à répondre ~t
toute alerte,fzaê ou ta,guyul. En tout temps, il fait garder la porte d'entrée
par un portier, ad:uwab, un individu il, gages, qui laisse passer le jour les
gens connus et verrouille rentrée la nuit venue. En temps de guerre, il établi t
des tours de garde (2) et organise des rondes pour s'assurer que les sentinelles
sont à leur poste. Il punit d'amende les négligents et les déserteurs. Parfois,
c'est du haut des tours (3), dressés sur cles points culminants et au milieu
(1) Cf. E. Laoust, Cours de bel'b. mar., Dialectes du Maroc Central, p. 265.
(2) Les sentinelles sont tenues d'exercer leur surveillance du bout de la tame.~l'it à l'autre
hout du g,.al' et jusqu'au puits situé à l'entrée du village (Agref de Bou Denih), - Les gardiens
de jour et les gardiens de nuit sont fournis par chaque maison du gsal' (Azref de Taouz). -
Le proprié'taire d'un fusil qui ne se présente pas pour prendre la garde: cinq ouqias d'amende
(Taouz). - Si une sentinelle manque sa garde: 20 metqal. En outre, le cheikh invite les parents
du délinquant à l'assurer eux-mêmes pendant huit jours ITaouz). - Le gardien qui quitte son
poste pendant le jour: 5 ouqias. - La ronde est faite par le cheikh où bon lui semble.
(3) Ces tours de guet portent le nom de a!Judim ou de Ci!Jeddim. On n'en signale pas dam
le Tiâllalin. L'usage en paraIt spécial au Dads, au Todghout, au Ferkla et à certains districts du
Drâ. Cl. de Foucauld, Reconn. aq, Maroc, p, 214, Le pluriel est igedman. Une forme aidem, pl.
246 E. LAOUST [146]

des cultures, qu'il contraint des guetteurs, af.iaw(!f, il exercer leur veille
attentive.
Les azl'~j' trahissent cette crainte d'attaques inopinées et le soin qu'on
apporte à les prévenir. Tout étranger, fut-il l'hôte d'une famille, ne doit pas
pénétrer avec ses armes dans le ksar. Au printemps et à l'automne, quand
les nomades se rapprochent des ksour, les précautions se font plus sévères.
On tient rigoureusement closes les issues du ksar et les portes des maisons.
Pour plus de sûreté, on remet ses clefs à la jemà. On assigne des points de
campement que les nomades ne pourront franchir. Un article de l'azref de
Bou-Denib déclare formellement que les nomades doivent se tenir en deçà
d'une limite indiquée par le 1Jal'ra{; et que l'autorisation de s'y installer
n'est accordée qu'à ceux d'entre eux qui ont combattu avec les habitants
pour la défense de la cité (1).

Les grandes lignes de l'histoire des ksour

L'histoire (2) des régions pré-sahariennes, si fragmentaire qu'elle soit,


peut seule jeter un rayon de lumière sur la mosaïque ethnique et linguis-
tique que forment les îlots de ksour où, dans un désordre incroyable,
vivent des populations aux origines les plus diverses. On rappellera
brièvement les grandes étapes suivies par les tribus conquérantes Zénètes
et Arabes, venues de l'Est, disputer aux Sanhaja - les premiers occu-
pants - les vallées sahariennes et les passages de la montagne menant
vers les terres convoitées des plaines atlantiques.
Les Aït-Izdeg, dont le Tiâllalin ne constitue qu'un de leurs districts,
occupent un domaine qui s'étire tout en longueur dans le Moyen-Ziz, de
Ksar-es-Souq à Rich, du Telghemt au-delà de Midelt où sont les Aït-
Ouafella et les Aït-'Ayyach. Tandis que les occupants actuels sont séden-

aidman est signalée dans les parlers arabes de la région de Taza (cf. G, S. Colin, p. 105) avec le
sens de (1 talus bordant un chemin ou existant entre deux champs d'altitudl's différente3 »). Une
forme synonyme gdem existe dans les mêmes parlers et désigne la (( surélévation du sol d'une
chambre par rapport au sol extérieur Il, p. 108.
(11 Nehlil, op. eit., AZl'ef de BOll Denib, p. 13.
(2) L'histoire des grandes tribus transhumantes est à faire. Les données relevées (,'à et là à
travers les auteurs arabes sont encore par trop insuffisantes. Les traditions relevées dans le pays,
quoique sujettes à caution, fournissent d'utiles indications. En plus des ouvrages classiques, on
s'est servi de la notice du I.ieut. Lecomte, des Affaires Indigènes, sur l'histoire des populations
dans le Haut-Atlas Oriental et de l'étude F. de La Chapelle, E'squisse d'une /Iüloi,.e du Sahara,
Oeciçlent«ll in Hespüis, t. XI, rase. l, IL .
[147} L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 247

tarisés dans des ksour, ceux de la montagne et de la steppe font encore


usage de la tente qu'ils groupent en douars minuscules (1). Mais ils ont
tous jadis pratiqué la grande transhumance: ce sont des étrangers au pays
qu'ils ont pris par la force et occupé à une époque relativement récente.
Le Kitab el-Istiqsa signale des Aït-Izdeg scindés en deux tribus fixées
l'une dans le Sous, l'autre dans la région de Marrakech. La chronique
almohade d'EI-Baïdaq relève leur présence dans le Todghout, où sont déjà
des Aït-Idrassen et des Aït-Yahya. Plus tard, sous la pression des Aït-
'Atta du Sahara, ils gagnent la montagne occupée par les Zénètes, tandis
que les Aït-Hadiddou, fixés dans ['Imedghas et les Aït-Yahya dans le
Todghout, vont s'installer dans le Haut-Ziz, l'Assif Melloul et le Djebel
el-'Ayyachi, non loin de leur habitat actuel.
A cette époque, ce sont des Aït-Hadiddou n-Zoulit qui occupent le
Tiàllalin et les passages de la montagne qu'emprunte le tdq el-makhzen (2)
qui mène de Fès au TafilaIt, d'où est originaire la dynastie régnante.
Moulay Ima'il assurera la sécurité de la piste par des postes d"abid can-
tonnés dans des casba (3). Les sultans, après lui, s'efforceront d'en être
constamment les maîtres, mais les Berbères entraveront souvent la circu-
lation par leurs rapines. c( Toutes les caravanes qui passent par ces mon-
tagnes, dit Marmol (4), leur paient tribut pour chaque charge de chameau
et tout ce qui passe sans passe-port est détroussé. »
Sous le règne de Moulay Sliman, une mehalla makhzen tente de réta-
blir les communications devenues impossibles. Elle réduit les Aït-Hadiddou
n-Zoulit, les oblige-à quitter le Tiàllalin, que réoccupent presque aussitôt,
non sans violence, des Aït-Izdeg, renforcés de leurs frères accourus du
Todghout.
Les Aït-Izdeg sont donc dans leur habitat actuel depuis un siècle seu-
lement. A notre arrivée, ils faisaient partie du leff des Aït- Yafelman, orga-
nisé sans doute par des chorfa de Sijilmassa et encouragés par les Sultans

(1) Appelés comme dans le Guir : igezdu. Aux divers sens déjà donnés à ce mot (voir inJra)
on. ajoutera celui de « razzia» observé à Tlit. Cf. E. Laoust, Cours de berb. Mal'. (taehell:tit),
p. 18l.
(2) Sur le tracé de cette piste impériale, voir G. S. Colin, Un voyage de Fès au T'~filalt en
1787, in Bull. Soc. Géog. du Maroc, janvier 1934. Les étapes signalées dans ce trajet sont encore
en usage de nos jours.
(3) De la Chapelle, Le Sultan Moulay Isma'il et les Berbères Sanhadja du Maroc Central,
in Arch. Ma,.., t. XXVlII, p. 26, n. 2.
(4) Marlllol, l'Aj/-ique, t. Il, p. 305.
248 E. LA OUST [148)

filaliens, à une époque difficile à déterminer, le XVIIIe siècle vraisembla-


blement. Dans cette ligue se trouvaient associés, il, côté d'une majorité de
tribus Sanhaja puissantes et guerrières, Aït-Hadiddou, Aït-Yahya, Aït-
'Ayyach, Aït-Morghad, des Zénètes Aït-Seghrouchen et des Arabes,
Ouled Khoua de la région de Ksabi, 'Arab Sebbah de la région d'Erfoud,
les sédentaires des deux districts du Tafilalt, toutes tribus en bordure de la
piste makhézienne ou occupant les passages de la montagne ardemment
convoités par un ennemi particulièrement mobile, les Ait-'Atta, organisés
eux aussi en un leff puissant (1).
De nos jours, les Aït-'Atta transhument entre le Tafilalt et le Sahara,
le Haut-Drâ et le Haut-Atlas au Nord. Au-delà, ils ont des frères, les Aït-
'Atta n-Oumalou, fixés dans la région du Ghnim et Ouaouizeght. Le gros
de leur confédération comprend surtout des Sanhaja, les Aït-Ouahlim, les
Aït-Ouallal, les Aït-Ounir, Aït-Isfoul (2), les Aït-Ounebgi, comprenant les
Aït-Khebbach, les Aït-Oumnasef et encore les Beni-Mhammed, qui sont des
Arabes purs. Ils ont jadis groupé d'autres trihus, telles les Aït-Merghad,
aujourd'hui passées dans l'autre clan.
Le leff est, en effet, fort ancien. Il se constitue, croit-on, vers 1550,
sous l'égide des Aït-Amghar. Un Moulay 'Abdallah ben Hosein, fondateur
de la zaouïa de Tamesloht en est l'artisan. Il groupe. au début des Imsouffa,
des lzoulain, des Ignaouen, des Sahbaja montagnards et Sahariens, venus
des confins de l'Atlas et du désert.
Les Arabes M'aqil, mêlés à des Zénètes, sont alors les maîtres du pays
compris au sud de l'Atlas entre le Drâ et la Zousfana. C'est a les déminer
de leurs positions que les Aït-'Atta vont s'entreprendre. La lutte durera
près de quatre siècles, au cours desquels ils porteront leurs raids jusqu'au
Soudan et se rendront maîtres de la Zousfana, de la Saoura, du Touat, du
Tidikelt. Ils reprendront les oasis du Gheris, en partie celles du Ziz. Ils
pousseront même leurs incursions jusqu'au cceur du Maroc Central, jusque
chez les Aït-Youssi et les Aït-Ouaraïn. Ils oecuprront le Tafilalt et détrui-
ront Sijilmassa au début du XIXe siècle. •
Ce sont ces Aït-'Atja, associés iL d'autres Sanhaja de l'autre leff, qui,
sous l'appellation de Berabers, vont créer tant de désordres dans la région
des confins algéro-marocains. Ils seront nune de la résistance de la dissi-

(1) Sur la formation de ce leff, cf. de la Chapelle, Histoil'e du Sahal'a occidental, p. 88, n. 5.
12) Et ~u~si les Ajt-'Alaw'In, les Aït-'Aissa ime~l.in. CL de la Chapelle, oP: (~it:, p. 19, n. ~,
[149] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 249

dence saharienne et les derniers vaincus d'une lutte où ils furent bravement
farouches et dignes de leur réputation de guerriers.
Des Arabes M'aqil, petit à petit chassés ou vassalisés par eux, il survit
aujourd'hui les Beni-Mhammed du Drà et du Tafilalt, les Sebbah, les Roha
et les 'Arib du Haut-Drà, les Idaou Blal du Bani, les Doui Menià qui noma-
disent entre la Zousfana et le Tafilalt, et çà et là quelques ksour perdus
en maintes oasis.
La (( reconquête» sanhajienne des vallées sahariennes est contempo-
raine du mouvement qui pousse à la conquête des plaines atlantiques les
Sanhaja montagnards qui s'infiltrent, peu il peu, avec leurs troupeaux dans
les défilés du Moyen-Atlas. Là, ils vont reprendre contact avec leurs
anciens frères dont ils ont été séparés par l'invasion des Arabes M'aqil.
Ceux-ci font irruption au Maroc au XIIe siècle. Ils arrivent de l'Est,
du Touat qu'ils ont pris aux Zénètes. Ils poussent leur marche jusqu'à
l'Océan, coupant ainsi la ligne de transhumance en direction d II Moyen-
Atlas et séparant le groupe des Sanhaja au (( litham» qui regagnent le
désert, des Sanhaja du Haut et du Moyen-Atlas, la majeure partie des
transhumants actuels. Peu à peu, ils pénètrent dans les hautes vallées
sahariennes où sont les Zénètes, et par le Ziz gagnent la Moulouya jusqu'au
Garet, coupant les relations entre les Zénètes installés à Fès de ceux de
Tle'IDcen (1). Ils deviendront, par la suite, humbles vassaux des Mérinides,
nomades comme eux, venus du Touat et d'où, par une extraordinaire for-
tune, descendent les sultans du Maroc. Inséparables alliès des Zénètes, les
ennemis traditionnels des Sanhaja, ils commettront, sous leur protection,
toutes sortes d'exactions.
Quant aux Zénètes (2), ils occupent le pays saharien depuis près de
quatre siècles, quand les M'aqil se présentent. Venus en nomades, leurs
tribus chamelières s'infiltrent jusque dans les hauts passages de l'Atlas. Par
la suite, nombre d'entre elles se fixent et se sédentarisent. A leur arrivée,
Sijilmassa était déjà fondée en 757 par des Meknasa, parents des Zénètes,
venus du Nord et dIam pions du kharedjisme au Maghreb.
Aussi haut que remonte 1'histoire de ce pays, les documents attestent
donc la présence des Zénètes, qui, éliminés aujourd'hui du Maroc saharien,

(1) Cf. Massignon, Le Maroe, p. 132.


i2) Sur les Zénètes, voir les chapitres intéressllnts que leur conSaCre 1<;.-1", Gantier, in Le,'
,~iè(:les ollseurs dl.{, Ma{fh('eli.
250 E. LAOUST [150]

peuplent en Algérie, par clelit la Zousfana, le Touat, le Gourara, le Mzab,


Ouargla, l'Aurès, et au Maroc Oriental les montagnes de Taza et une partie
des plateaux de la Méditerranée au Tafilalt. A travers des péripéties et des
luttes qui occupent presqu'un millénaire, la prééminence revient enfin aux
Sanhaja, maitres du Sahara et de la montagne.
Pour revenir aux Aït-Izdeg, on voit qu'il est possible de les suivre,
dans leur voie de sédentarisation, dans une vallée occupée tour a tour par
des Zénètes, des Arabes et d'autres Sanhaja, dont ils furent les ennemis.
Sans quitter le Tiâllalin, notre point de départ, on trouve encore des Aït-
Hadiddou n-Zoulit ü Tighermt 'Aomar et il Iserdan; des familles Doui
Hassan de lignllge Doui Mansour, de même, plus au Nord, également dans
le Ziz, au ksar de Tighijet et à Guersilouin de construction zênète (1).
La linguistique, d'autre part, corrobore les données de l'histoire. La
grande masse des ksouriens et des transhumants parlent arabe et berbère.
Les nomades parlent surtout berbère, il l'exception de quelques tribus M'aqil
rejetées vers la frontière algérienne et aux confins du désert. Ils se disent
fmaâ[jen et désignent leurs parlers de l'expression bien connue tamazi/)t)
qui, sous la forme tamahaq, désigne encore la langue des Touaregs,
Sanhaja, d'une autre branche. Bien que les Alt-Seghrouchen, qui parlent
« zenatiya >l, l'utilisent également, le mot s'applique plus particulièrement

aux Sanhaja, aux Berabers des confins: ce qui justifie l'emploi du mot
pour discriminer les parlers du groupe talllazi/)t qu'on oppose couramment
il taselbit. Mais le groupe des parlers dits berabel's englobent encore les
transhumants du Maroc Central, qui sont aussi des Sanhaja. Il s'agit lit au
fond d'un groupe de parlers plus homogènes qu'on ne le croirait, séparés
essentiellement par des variations phonétiques. Certains parlers du Nord
utilisent notamment les interdentales d et t inconnues de ceux du Sud,
cbez lesquels on note avec assez de constance l'affaiblissement du If en 8, le
passage de g il Y et i et exceptionnellement la permutation de l à n,
Gheris, Guelmima. Les parlers berabers du Sud sont plus chuinchants et
c'est là une caractéristique des parlers zénètes, notamment ceux du Mzab,
d'Ouargla, du Touat, du Gourara. Autrement dit, les parlers sanhaja, de
tou te évidence, on t été dans une certaine mesure influencéS par les parlers
zénètes, comme ils l'on t été par une forte invasion de mots arabes. Mais on

Il) ~Jarmol, t'Afrique, t. II, p.3D4.


[151] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 251

ignore les parlers arabes de ces régions: ils n'ont fait l'objet, jusqu'ici,
d'aucune étude. Les mots relevés ici et considérés comme d'origine arabe,
sont des mots de civilisation et appartiennent au vocabulaire urbain. On
peut douter que leur introduction dans le vocabulaire berbère soit contem-
poraine de l'arrivée des M'aqil. Les Zénètes, leurs devanciers dans le pays,
. peuvent avoir été tout aussi bien les artisans de ce travail.
Quant aux ksouriens, la plupart sont bilingues. On compte cependant
encore nombre de berbêrophones purs, à côté de gens ne parlant que l'arabe.
Cette diversité linguistique ajoute encore quelque confusion dans l"agen-
cement des ksour et constitue un sérieux obstacle à l'établissement d'une
carte linguistique quelque peu exacte.

SijUmassa

Cependant l'histoire de ces régions resterait incompréhensible si, à coté


de l'élément instable et vagabond constitué par les tribus transhumantes,
il ne s'était trouvé, pour maintenir un certain équilibre, tout un monde
de sédentaires paisibles réfugiés dans les ksour.
Sijilmassa concrétise un centre d'attraction et d'action religieuse, dont
l'histoire se devine plus qu'elle ne peut s'écrire(1). On sait la date de sa
fondation, vers 757, par des Kharédjites venus du Nord du Maghreb; celle
de sa destruction, vers 1818, par les Aït-'A tta. Il reste de son souvenir, près
d'Abou-Am qui a hérité de sa fortune dès le XVIe siède, des pans de
remparts épais envahis par le sable. Entre ces deux dates, les historiens
arabes consignent ses diverses vicissitudes; tour à tour assiégée et occupée
par des Maghraoua, cles Almoravides, des Almohades, plusieurs fois
détruite, notamment par les Màqil en 1362, et toujours renaissante de
ses cend'res. Quand les Sa~acliens s'installent il Marrakeeh, en 1529, puis
à Fès 20 ans plus tard, sa fortune est sur le déclin. L'arrivée au pouvoir
des chorfa filaliens (2) ne pourra lui rendre son ancienne splendeur. Ceux-ci
s'intallent il Abou-Am. Autour du tombeau du fondateur, le célèbre Moulay
'Ali-Cherif, devenu le but de visites pieuses, s'édifieront les bâtiments du
Makhzen, de boue eux aussi et dans le goût de ceux du pays.

Il) Sur 1 histoire de ce petit royaume, cf. G. S. Colin, in En"ydol)(!die de l'Islam, art.
Sidjilmassa, livr. G, 1927.
(~i Cf. Lévi'Provençal, art. Maroc, in Encycl. de l'lsl(J,m.
252 E. LAOUST [152]

Sijilmassa tire son importance de sa position en tête de ligne d'un


commerce caravanier avec le Soudan. Au Xe siècle, elle est un grand port
saharien et capitale d'un royaume qui occupe le Tafilalt et quelques vallées,
notamment celle du Ziz, au moins jusqu'au Kheneg. A Targa, dans le
groupe de ksour, de Ksar es-Souq, aboutissaient déjà les caravanes chargées
d'esclaves et de poudre d'or.
Elle est en relation avec Tombouctou, par le Tagant; (1)
- le Gourara et le Fezzan, par la Saoura, les Beni-Abbès et
Timimoun et au-delà, Bomou, le Tchad, par Tesebit, le Touat et Agadez;
- le Drà et les centres de la lisière saharienne jusqu'au pays des Haha;
- le Tadla, par le Ferkla, le Todghout, le Dads, les Mgouna, les
Imeglmw, route par laquelle Bezou exportait ses huiles, ses CUIvres,
ses tissus;
- l'Algérie, par Tlemcen, Figuig, route de l'indigo du Dr~t au
XVIe siècle et qu'empruntaient parfois les pélerins;
- Fès, par le Reteh, le Ziz, Guerselouin, Enjil, le col de Recifa,
Annoceur et Sefrou, avec une variante après les sources du Sebou, par la
Haute-Moulouya et Almis. C'est la route des dattes que parcouraient les
caravanes, chaque année après octobre, en neuf ou dix jours. Cette piste,
devenue le trif] el-makhzen, prendra une importance stratégique avec
l'avénement des Alaouites issus des chorfa fîlaliens désireux de maintenir
le contact avec le berceau de la dynastie. Elle fut délaissée du temps de
Moulay Ismasel : clle aboutissait alors à Meknès et était gardée par des
'abids cantonnés il, Bou-Fekran, Azrou, Aïn-Leuh, Tamayoust, Dar Tma,
Qsabi ech-Chor.:.fa, Nzala dans le Tizi n-Telghemt, Ksar es-Souq et kasba
de Tizimi.
Sijilmassa, dont le commerce décroîta avec le déclin du trafic des
noirs, restera terre d'élection du piétisme musulman. On rappelle que sa
fonda tion avai t été l' muvre de Kharedji tes, c'est-à-dire de musulmans
rigides. sinon sectaires. Elle deviendra par la suite le saint lieu d'asile de
chorfa de haut lignage, dont les nombreux rejetons dissiminés dans les
ksour favivront les croyances atlaiblies. Il n'est donc pas téméraire
d'assigner il, Sijilmassa une place prééminente, en tant que centre de
rayonnement culturel, dans les pays pré-sahariens enrichis par le trafic

(1) Cf. Massignon, Le iV/wo e , p. 113.


[153] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 253

de ses caravanes et profondément islamisés par le prosélytisme de sa


noblesse religieuse.
Chorfa et marabouts, irnrabi!eJ,en et igurramen (1) sont, en effet, l'objet
d'une grande vénération. Leur caractère sacré les éloigne du métier des
armes. On ne les voit jamais dans aucun raid. Au contraire, ils s'entre-
mettent auprès des tribus en guerre pour apaiser les querelles. Ils négocient
des trèves, tentent des réconciliations; ils sont à la tête de toutes les
délégations. Ils ne s'adonnent pas davantage au travail des mains. Cependant
la coutume leur fait une obligation de participer à la réfection des séguia
emportées par une crue. Certains marabouts passent pour avoir le don de
déceler les nappes souterraines, et à ce titre on les recherche plus que les
autres.
Leur présence dans un district n'est pas nécessairement source de
félicités. Leurs rivalités et leurs ambitions entretinrent bien des guerres.
Au temps de l'insoumission, ils furent souvent l'âme de la résistance. Mais
quelle que soit la considération dont ils sont l'objet, chaque famille, avant
notre venue, recherchait le mezI'ag d'un Berbère puissant.
Ces personnages à baraka occupent parfois, avec leur famille, tout un
ksar, en quelque sorte autonome, dont l'entrée est rigoureusement interdite
aux étrangers et aux Juifs. Ou bien, comme à Targa, leurs foyers se
groupent à l'intérieur du ksar, séparés de la plèbe et du commun par une
en~einte de hautes murailles. Le plus souvent, ils se répartissent dans les
ksour; chaque quartier, ou rubuè, possède ainsi sa famille bénie de Dieu
à laquelle il se recommande.
.1<
**
L'influence politique cependant leur échappe.' Les mlj,îtres du pays
sont les grands transhumants Sanhaja, qui à travers monts et ravins
parcourent des distances considérables avec leurs troupeaux. Les Aït-
Mor~had, par exemple, vont du Todghout au Ziz. Certains poussent
jusqu'au Tafilalt. Une de leurs fractwns campe entre Idelsem et le Kheneg
du Ziz. L'été les trouve dans le Tizi n-Telghemt où l'alfa se conserve frais
au fond ~s hautes vallées. L'hiver les c~ntraint à se r.approcher des
plateaux où dans le li t asséché des oueds pierreux; une maIgre végétation

(1) Sur les populations des hour, cf. Coursimau!t, Notice géolll'aphique et ethnographique
sur l'avant-pays de Ksar es-Souk, in Bul. de la Société de Géog. du Maroc, 1" trim. 1922.
254 E. LAOUST [154]

assure la vie des moutons et des chèvres. Avec le retour des moissons et
de la cueillette des dattes, leu rs ten tes s'installent dans le voisinage des
ksour où leurs khammès cultivent pour leur propre compte. Ils possèdent
en etlet des ksour, soit qu'il les ait jadis enlevés de haute lutte, soit qu'il
les ait achetés ou fait construire. Ils en tiennent d'autres sous leur dépen-
dance où, selon des stipulations passées avec les populations vassalisées,
ils prélèvent chaque année une part plus ou moins grosse des récoltes.
Mais un grand nombre se sont sédentarisés dans le Haut-Dads, le
Haut et Moyen-Gheris. Quand le transhumant abandonne la vie pastorale,
il se fixe de préférence seul dans un igerm de petites dimensions, avec sa
famille, ses gens, ses khammès, qebbala et harratin, ses animaux, groupés
autour de lui et abrités dans la même enceinte. Ainsi s'explique le nombre
de petits ksour qu'on relève surtout dans les hautes vallées sous le nom de
tigel'met ou de q.~ibet. Il s'agrège ainsi à cette bourgeoisie ksourienne
essentiellement composée de propriétaires qui, entre autres caractères,
présente celui d'avoir pour toute occupation manuelle le plus souverain
mépris.
+ Le travail, surtout le travail de la terre, reste le sort d'une plèbe
nombreuse dont la misère hiérarchisée en classes, sous l'appellation de
ftal'I'al', qebbala, ftarratin, constitue le fond du peuplement ksourien.
Contrairement il leur nom, les }:ta 1'1' al' ne représentent pas une rare
pure et noble d'origine arabe, mais plutôt un conglomérat de Mâqil, de
Zénètes fondus sur place à des débris de tribus arabes et berbères disloquées
ou anéanties par des guerres perpétuelles. Ils vivent généralement groupés
en gros ksour de plusieurs milliers d'habitants, mêlés souvent à des Qebbala
et des Harratin, de. condition plus misérable encore. Leurs ksour sont
parfois indépendants; le plus souvent ils ne profitent d'une liberté relative
que grâce au bon caprice du Nomade et moyennant certaines redevances.
Les Qebbala, en berbère iqebliyin, (1) en nombre plus considérable,
et par définition «gens du Sud)), autrement dit des «(Sahariens)), sont en
réalité des métis de blancs et de noirs lîxés depuis des siècles dans ces
régions déshéritées. Il semble bien que dans leur race survit un « lambeau
de préhistoire et d'une préhistoire soudanaise, nègre )l. Types d'une
humanité inférieure et subordonnée qui peuple le Nord du Sahara berbère
(1) Au sing. : aqebli; fétU. : tageblit, pl. : tiqeiJliyin Le mot désigne toujours un individu
originaire du Sahara (leqbel).
[155] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 255

f de Siwa à l'Atlantique, sous les ethniques de Gourari, Touati, Filali,


Draoui. Tout ce qui touche à la terre, à la boue et à l'eau est de leur
domaine. Ils ont déployé des efforts de géants dans la création et l'aména-
gement des magnifiques palmeraies sahariennes, sans grand profit pour eux.
Ils ont édifié par milliers maisons et ksour aux murs de terre pressée. Les
plus misérables, sans occupation dans leur pays surpeuplé, vont louer leurs
bras dans les villes du Gharb, où ils sont jardiniers ou puisatiers. On les
voit encore chez les transhumants du Maroc Central où l'hiver ils sont
gardiens des greniers de l'igherm. Leurs occupants s'accordent à vanter
leur ardeur au travail, leur caractère paisible, leur bonne foi et leur
manque total de valeur guerrière.
A un degré moindre de mépris social vivent il leur coté des Qebba!a
imellalen, c'est-à-dire des « Qebbala blancs» d'origine et de caractères
ethniques différents, il est vrai. Les hommes secs et robustes, au teint hùlé,
ne se distinguent guère des Imazighen, dont ils portent d'ailleurs le costume.
Les femI1!es, vêtues elles aussi de bleu, sont généralement petites et
fluettes, aux attaches menues et fines, au teint mat ou clair que nlYi vent
de beaux tatouages. On les considère comme les populations berbères les
plus anciennement fixées au pays, réparties dans les hautes vallées des
deux versants du Haut-Atlas, que les invasions ont submergé sans les
anéantir.
Parmi elles, on relève des Inielouan, des Iguerrouan, des Izerouan dont
les historiens signalent la présence au XII" siècle dans l'Assif Melloul,
l'Imedghas, les hautes vallées du Gheris, du Ziz et du Guir. Ces tribus sont
aujourd'hui complètement dispersées, mais on retrouve leurs traces un peu
partout. Ainsi des Imelouan vivent au milieu d'autres Berbères dans des
ksour du Gheris, près des chorfa de Sidi Bon Ya'qoub. Ils ont longtemps
fait le métier de colporteur; aujourd'hui encore le terme ame!oui désigne
un individu de cette profession, fut-il blanc ou noir. Les Iguerrouan habitent
la région de Meknès depuis le XVIIe siècle, mais ils ont laissé des leurs à
Ou-Tarbat dans l'Isellaten, à AH-bou Yahya dans le Haut-Ziz; un ksar
porte encore le nom de Iguerrouan près de Midelt.
D'autres familles également éparses dans le Sud sont aussi considérées
comme des Qebbala blancs, tels les Ighezouan dans le Guir, les lzekkalen
dans les ksour de l'Oued Ifegh, les Aït-Snan dans le Todghout, les
Ikheddouan au Ferkla dans les ksour d'Akheddou et de Tikheddouin. La
256 E. LAOUST [156]

tradition veut que certains d'entre eux soient les descendants d'une
chrétienne nommée Touaibt.
En fait, les occupants actuels les considèrent comme des étrangers,
bien qu'on doive, avec quelque raison, les considérer eux aussi comme des
Sanhaja. EI-Baïdaq classe les Qebbala parmi les « Sanhaja du Midi) : ce
qui justifierait leur appellation actuelle.
Quant aux populations qu'on désigne sous le vocable de Haf'ratin, elles
ne se confondent pas avec les Qebbala. Ce sont essentiellement des nègres
et des descendants de nègres originaires du Soudan, vendus comme esclaves,
installés aujourd'hui dans le pays où ils vivent généralement attachés à une
famille en qualité de serviteurs ou d'esclaves. Le mot /Jartani, singulier du
précédent, se prononce ab·ardan en berbère et désigne un « esclave noir 1).
Son correspondant touareg a.~af'dan(l), avec le sens de « mulâtre)J, montre
pour le moins que l'étymologif'l proposée pour expliquer le mot par l'arabe
.!:..J.;--
labourer l) est d'autant plus douteuse que les ksouriens ne «( labou-
«(
rent» pas la terre en s'aidant d'une charrue, mais la «( retournent» il la houe.
De ces populations, les Juifs restent les plus méprisés. Une colonie
importante, 1.200 individus environ, actuellement réfugiée à Erfoud, habi-
tait jadis le Tafilalt. On en signale d'autres, dissiminées dans les ksour du
Guir, du Ziz, du Gheris, à Ksar es-Souq, Kerrando, Rich, Midelt, Bou-
Denib. Elles vivent, parquées il l'écart de la population musulmane, dans
des quartiers fermés par de hautes murailles et de sombres couloirs, où elles
se livrent a~lx pratiques de leur culte sans être autrement inquiétées.
Certains Juifs possèdent des jardins, des champs, des parts d'eau. mais
ils ne cultivent pas eux-mêmes, laissant ce soin à des khammès. A Erfoud,
c'est un Juif qui détient tout le trafic des dattes avec l'Oranie. La plupart
vivent de petits métiers; ils sont menuisiers, savetiers, forgerons, bijoutiers,
vendeurs d'étoffe. Leurs femmes travaillent la laine pour le compte des
musulmanes auxquelles elles procurent à l'occasion, des fards, des parfums}
des objets de parure. Elles portent il Ksar es-Souq, il Erfoud, un vétement
de couleur rouge et une coiffure qui est une sorte de hennin d'où retombe
de chaque côté du visage, souvent fort beau, un voile également de couleur
rouge.
Le Juif, en tant qu'intermédiaire, joue dans ces pays un rôle écono-

(1) Oe Foucauld, Did., t. l, p. 104.


[157] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 257

mique important, Il détient;1 peu près tout le eommerce. Des eheikhs, des
notables influents, des Berbères transhumants le prenaient souvent sous
leur protection, non sans profit pour eux, surtout quand les nécessités des
afi'aires l'obligeait à de longs déplacements. Toute demande de me~l'a9
s'accompagnait d'un sacrifice accompli en présence des gens de la djemâ.
Les stipulations du pacte figuraient par écrit dans une sorte de contrat gue
le Berbère se faisait un point d'honneur de respecter.
La situation des Juifs, il notre arrivée, était dans ses régions aussi
lamentable qu'ailleurs. Considérés comme impurs, soumis à toutes sortes de
vexations, c'était pour eux, par exemple, risquer la mort que de s'introduire
dans un ksar habité par quelque chérif. Ils n'allaient pas au combat, ne
participaient à aucune harka, étant indignes du noble métier des armes,
mais ils faisaient les frais des réconciliations et contribuaient comme les
Berbères aux amendes de guerre. Aujourd'hui, un grand nombre de Juifs
cherchent à se libérer de la tyrannie musulmane. Ils quittent le ghetto
empuanti des ksour pour se fixer dans les villes nouvelles qui se créent il
Midelt, à Ksar es-Souq, à Edoud, sous la protection des autorités militaires.
L'arrivée des Juifs en ces parages reste un problème de l'histoire. Sans
doute ils vinrent de l'Est par petits essaims, des oasis sahariennes du Touat
notamment où, au XVe siècle, s'éteignait le dernier royaume juif du Maghreb.
En 1492, Sijilmassa est le théâtre d'un massacre général des J nifs à la suite
d'une violente propagande religieuse d'un agitateur, EI-Maghil. On s'accorde
pour observer la présence des Juifs à la sui te des Zénètes. Si l'on se sou vient
que ceux-ci ont exercé une prééminence dans les régions pré-sahariennes
pendant plusieurs siècles, il est permis de leur attribuer quelques succès
dans le développement de leur foi et de croire que nombre de Berbères
professaient la religion judaïque. Les ksour de Tabia, dans le Haut-Ziz,
d'Amalou dans le Guers, sont des ksourde renégats. Ighejd n-Oussammeur,
aujourd'hui ruiné, était habité par des Juifs. TaZl'ouft, près de la zaouïa de
Sidi Ramza également. Le ksar des Aït-Taddert, dans l'oued Isellaten, en
pays Aït-Radiddou, est habité par des convertis. Les Aït-Ba-ÀJi ou Ahmed
et les Sidi Youssef, Qebbala blancs qui occupaient, il y a un siècle, le
Ferkla et le Gheris, seraient d'origine juive. Tamalout, de l'Ansegmir, éga-
lement.
Au surplus, cette judaïsation partielle de la montagne berbl~re semble
Il
258 E. LAOUST [158]

avoir gardé ses souvenirs dans les traditions, le folk-Iore, la toponymie et


l'hagiographie.

***
Ces indications ne sont pas neuves. Elles aident Qependant à percer le
mystère de la vie ksourienne, iL expliquer surtout l'inflnie variété d'agen-
cement des groupements humains en région pré-saharienne. La vie nomade
appartient au Sanhaja de race, transhumant et pasteur. La vie sédentaire
aux chorfa, aux marabouts, à des populations éparpillées en familles peu
nombreuses d'anciens occupants arabes ou berbères submergés par les
invasions, détruits par des guerres per.pétuelles, aux khammès, Qebbala,
Harratin, à quelques colonies juives, éléments plébéens et impurs, vassalisés
par le Berbère,
Et encore tout ce monde vit-il dans une sorte de compartimentage de
clans rigoureusement cloisonnés, isolés dans cles ksour autonomes, ou parqués
sans se môler, dans des ksour communs, dans des rues, des quartiers spé-
ciaux, iL l'abri de hautes murailles de terre. On y évite ainsi le mélange des
races et du sang. La prééminence demeure sallS conteste iL l'Amazigh blanc,
le Sanhaja, le dernier conquérant.

Aire d'extension des ksour


Le Ti{tllalin, écrit de Foucauld (1) a, comme \'égétation, l'aspeet du bas
Dades, mais il ne lui ressemble en rien en ce qui COlH'ürne les qçars. « Depuis
que j'ai quitté le bassin du Dr,\, l'architecture va en déclinant. .Jusqu'au
Ksar es-S(mq inclus, elle ,wait gardé de l'élégance; il n'yen a plus au
Ti{tllalin : les bàtiments y sont en pisé sans ornement; il existe des tighl'emts,
mais leurs quatre murs f1anqul~s cie tours sont d'une simplicité absolue: ni
découpures, ni moulures. Les agedclims ont disparu avec les derniers
palmiers du Gheris. Les constructions d'ici à Oudjda, rappelleront celles du
Tadla, des A'it-A ttab, des Entifa)J.
L'observation demeure exacte. Mais, le côté ornemental de l'architecture
ksourienne, malgré le réel intérêt qu'il peut a voir, doit nécessairement rester
en dehors du cadre de cette étude. Il est plus im portant pour nous de déter-
miner l'aire d'extension des ksour qui répondent dans leur ensemble aux
caractéristiques que nous en avons donné par ailleurs.

(1) Recollllai.<;,:arwe Ct!! Maroc, p. 230.


[159] L'HABITATION CHEZ LES TRANSHUMANTS DU MAROC CENTRAL 259

Or, il se fait que cette aire est particulièrement vaste. Elle s'étend le
long des lignes d'eau que constituent les grands oueds et les hautes valléess
et, en dehors d'elles, là où l'eau des sources et des nappes souterraine.
permet la création d'une palmeraie au prix'de gros efforts de creusement de
puits et de khottara. Les ksour (1) groupés en 110ts, parfois largement
espacés, s'égrènent ainsi dans les vallées du Ziz, du Gheris et la cuvette du
Tafilalt, dans les vallées du Ghir, de la Zousfana, puis celle de la Saoura
jusqu'au Touat et le Gourara, et surtout dans la vallée du Drù et de ses
affluents du bassin supérieur, l'Assif Ouarzazat, le Dads qu'une ligne de
verdure relie au Todghout et au Ferkla. Et au-delà, vers l'Ouest, quelques
distr