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La Librairie du XXI siècle


Sylviane Agacinski, Le Passeur de temps. Modernité et nostalgie.
Sylviane Agacinski, Métaphysique des sexes. Masculin / féminin aux sources du
christianisme.
Sylviane Agacinski, Drame des sexes. Ibsen, Strindberg, Bergman.
Sylviane Agacinski, Femmes entre sexe et genre.
Sylviane Agacinski, Le Tiers-corps. Réflexions sur le don d’organes.
Giorgio Agamben, La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque.
Henri Atlan, Tout, non, peut-être. Éducation et vérité.
Henri Atlan, Les Étincelles de hasard I. Connaissance spermatique.
Henri Atlan, Les Étincelles de hasard II. Athéisme de l’Écriture.
Henri Atlan, L’Utérus artificiel.
Henri Atlan, L’Organisation biologique et la Théorie de l’information.
Henri Atlan, De la fraude. Le monde de l’onaa.
Marc Augé, Domaines et châteaux.
Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité.
Marc Augé, La Guerre des rêves. Exercices d’ethnofiction.
Marc Augé, Casablanca.
Marc Augé, Le Métro revisité.
Marc Augé, Quelqu’un cherche à vous retrouver.
Marc Augé, Journal d’un SDF. Ethnofiction.
Marc Augé, Une ethnologie de soi. Le temps sans âge.
Jean-Christophe Bailly, Le Propre du langage. Voyages au pays des noms communs.
Jean-Christophe Bailly, Le Champ mimétique.
Marcel Bénabou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale.
Marcel Bénabou, Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres.
Julien Blanc, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme,
1940-1941.
R. Howard Bloch, Le Plagiaire de Dieu. La fabuleuse industrie de l’abbé Migne.
Remo Bodei, La Sensation de déjà vu.
Ginevra Bompiani, Le Portrait de Sarah Malcolm.
Julien Bonhomme, Les Voleurs de sexe. Anthropologie d’une rumeur africaine.
Yves Bonnefoy, Lieux et destins de l’image. Un cours de poétique au Collège de
France (1981-1993).
Yves Bonnefoy, L’Imaginaire métaphysique.
Yves Bonnefoy, Notre besoin de Rimbaud.
Yves Bonnefoy, L’Autre Langue à portée de voix.
Yves Bonnefoy, Le Siècle de Baudelaire.
Yves Bonnefoy, L’Hésitation d’Hamlet et la Décision de Shakespeare.
Philippe Borgeaud, La Mère des dieux. De Cybèle à la Vierge Marie.
Philippe Borgeaud, Aux origines de l’histoire des religions.
Jorge Luis Borges, Cours de littérature anglaise.
Esteban Buch, Trauermarsch. L’Orchestre de Paris dans l’Argentine de la dictature.
Claude Burgelin, Les Mal Nommés. Duras, Leiris, Calet, Bove, Perec, Gary et
quelques autres.
Italo Calvino, Pourquoi lire les classiques.
Italo Calvino, La Machine littérature.
Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance.
Paul Celan, Le Méridien & autres proses.
Paul Celan, Renverse du souffle.
Paul Celan et Ilana Shmueli, Correspondance.
Paul Celan, Partie de neige.
Paul Celan et Ingeborg Bachmann, Le Temps du cœur. Correspondance.
Michel Chodkiewicz, Un océan sans rivage. Ibn Arabî, le Livre et la Loi.
Antoine Compagnon, Chat en poche. Montaigne et l’allégorie.
Hubert Damisch, Un souvenir d’enfance par Piero della Francesca.
Hubert Damisch, CINÉ FIL.
Hubert Damisch, Le Messager des îles.
Hubert Damisch, La Ruse du tableau. La peinture ou ce qu’il en reste.
Luc Dardenne, Au dos de nos images (1991-2005), suivi de Le Fils et L’Enfant par
Jean-Pierre et Luc Dardenne.
Luc Dardenne, Sur l’affaire humaine.
Luc Dardenne, Au dos de nos images II (2005-2014), suivi de Le Gamin au vélo et
Deux jours, une nuit, par Jean-Pierre et Luc Dardenne.
Michel Deguy, À ce qui n’en finit pas.
Daniele Del Giudice, Quand l’ombre se détache du sol.
Daniele Del Giudice, L’Oreille absolue.
Daniele Del Giudice, Dans le musée de Reims.
Daniele Del Giudice, Horizon mobile.
Daniele Del Giudice, Marchands de temps.
Daniele Del Giudice, Le Stade de Wimbledon.
Mireille Delmas-Marty, Pour un droit commun.
Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? Le mythe d’origine de
l’Occident.
Marcel Detienne, Comparer l’incomparable.
Marcel Detienne, Comment être autochtone. Du pur Athénien au Français raciné.
Donatella Di Cesare, Heidegger, les Juifs, la Shoah. Les Cahiers noirs.
Milad Doueihi, Histoire perverse du cœur humain.
Milad Doueihi, Le Paradis terrestre. Mythes et philosophies.
Milad Doueihi, La Grande Conversion numérique.
Milad Doueihi, Solitude de l’incomparable. Augustin et Spinoza.
Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique.
Jean-Pierre Dozon, La Cause des prophètes. Politique et religion en Afrique
contemporaine, suivi de La Leçon des prophètes par Marc Augé.
Pascal Dusapin, Une musique en train de se faire.
Brigitta Eisenreich, avec Bertrand Badiou, L’Étoile de craie. Une liaison clandestine
avec Paul Celan.
Uri Eisenzweig, Naissance littéraire du fascisme.
Norbert Elias, Mozart. Sociologie d’un génie.
Norbert Elias, Théorie des symboles.
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Norbert Elias, Les Allemands. Évolutions de l’habitus et luttes de pouvoir aux XIX et
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XX siècles.
Rachel Ertel, Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.
Arlette Farge, Le Goût de l’archive.
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Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIII siècle.
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Arlette Farge, Le Cours ordinaire des choses dans la cité au XVIII siècle.
Arlette Farge, Des lieux pour l’histoire.
Arlette Farge, La Nuit blanche.
Alain Fleischer, L’Accent, une langue fantôme.
Alain Fleischer, Le Carnet d’adresses.
Alain Fleischer, Réponse du muet au parlant. En retour à Jean-Luc Godard.
Alain Fleischer, Sous la dictée des choses.
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Lydia Flem, Casanova, ou l’Exercice du bonheur.
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Lydia Flem, Comment j’ai vidé la maison de mes parents.
Lydia Flem, Panique.
Lydia Flem, Lettres d’amour en héritage.
Lydia Flem, Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils.
Lydia Flem, La Reine Alice.
Lydia Flem, Discours de réception à l’Académie royale de Belgique, accueillie par
Jacques de Decker, secrétaire perpétuel.
Lydia Flem, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt
ans.
Lydia Flem, La Vie quotidienne de Freud et de ses patients, préface de Fethi
Benslama.
Nadine Fresco, Fabrication d’un antisémite.
Nadine Fresco, La Mort des juifs.
Françoise Frontisi-Ducroux, Ouvrages de dames. Ariane, Hélène, Pénélope…
Françoise Frontisi-Ducroux, Arbres filles et garçons fleurs. Métamorphoses érotiques
dans les mythes grecs.
Marcel Gauchet, L’Inconscient cérébral.
Hélène Giannecchini, Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud.
Jack Goody, La Culture des fleurs.
Jack Goody, L’Orient en Occident.
Anthony Grafton, Les Origines tragiques de l’érudition. Une histoire de la note en
bas de page.
Jean-Claude Grumberg, Mon père. Inventaire, suivi de Une leçon de savoir-vivre.
Jean-Claude Grumberg, Pleurnichard.
François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps.
Daniel Heller-Roazen, Écholalies. Essai sur l’oubli des langues.
Daniel Heller-Roazen, L’Ennemi de tous. Le pirate contre les nations.
Daniel Heller-Roazen, Une archéologie du toucher.
Daniel Heller-Roazen, Le Cinquième Marteau. Pythagore et la dysharmonie du
monde.
Daniel Heller-Roazen, Langues obscures. L’art des voleurs et des poètes.
Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. Une enquête.
Ivan Jablonka, L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les
sciences sociales.
Ivan Jablonka, Laëtitia, ou la Fin des hommes.
Ivan Jablonka, En camping-car.
Roman Jakobson/Claude Lévi-Strauss, Correspondance. 1942-1982.
Jean Kellens, La Quatrième Naissance de Zarathushtra. Zoroastre dans l’imaginaire
occidental.
Nicole Lapierre, Sauve qui peut la vie.
Jacques Le Brun, Le Pur Amour de Platon à Lacan.
Jacques Le Goff, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?
Jean Levi, Les Fonctionnaires divins. Politique, despotisme et mystique en Chine
ancienne.
Jean Levi, La Chine romanesque. Fictions d’Orient et d’Occident.
Claude Lévi-Strauss, L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne.
Claude Lévi-Strauss, L’Autre Face de la lune. Écrits sur le Japon.
Claude Lévi-Strauss, Nous sommes tous des cannibales.
Claude Lévi-Strauss, « Chers tous deux ». Lettres à ses parents, 1931-1942.
Claude Lévi-Strauss, Le Père Noël supplicié.
Claude Lévi-Strauss / Roman Jakobson, Correspondance. 1942-1982.
Monique Lévi-Strauss, Une enfance dans la gueule du loup.
Nicole Loraux, Les Mères en deuil.
Nicole Loraux, Né de la Terre. Mythe et politique à Athènes.
Nicole Loraux, La Tragédie d’Athènes. La politique entre l’ombre et l’utopie.
Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée.
Sabina Loriga, Le Petit x. De la biographie à l’histoire.
Charles Malamoud, Le Jumeau solaire.
Charles Malamoud, La Danse des pierres. Études sur la scène sacrificielle dans l’Inde
ancienne.
François Maspero, Des saisons au bord de la mer.
Marie Moscovici, L’Ombre de l’objet. Sur l’inactualité de la psychanalyse.
Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque.
Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes et Anthologie (1937-2014).
Michel Pastoureau, L’Étoffe du diable. Une histoire des rayures et des tissus rayés.
Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental.
Michel Pastoureau, L’Ours. Histoire d’un roi déchu.
Michel Pastoureau, Les Couleurs de nos souvenirs.
Michel Pastoureau, Le Roi tué par un cochon. Une mort infâme aux origines des
emblèmes de la France ?
Michel Pastoureau, Une couleur ne vient jamais seule. Journal chromatique, 2012-
2016.
Vincent Peillon, Une religion pour la République. La foi laïque de Ferdinand
Buisson.
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Vincent Peillon, Éloge du politique. Une introduction au XXI siècle.
Vincent Peillon, Liberté, égalité, fraternité. Sur le républicanisme français.
Georges Perec, L’Infra-ordinaire.
Georges Perec, Vœux.
Georges Perec, Je suis né.
Georges Perec, Cantatrix sopranica L. et autres écrits scientifiques.
Georges Perec, L.G. Une aventure des années soixante.
Georges Perec, Le Voyage d’hiver.
Georges Perec, Un cabinet d’amateur.
Georges Perec, Beaux présents, belles absentes.
Georges Perec, Penser / Classer.
Georges Perec, Le Condottière.
Georges Perec, L’Attentat de Sarajevo.
Georges Perec / OuLiPo, Le Voyage d’hiver & ses suites.
Catherine Perret, L’Enseignement de la torture. Réflexions sur Jean Améry.
Michelle Perrot, Histoire de chambres.
Michelle Perrot, George Sand à Nohant. Une maison d’artiste.
J.-B. Pontalis, La Force d’attraction.
Jean Pouillon, Le Cru et le Su.
Jérôme Prieur, Roman noir.
Jérôme Prieur, Rendez-vous dans une autre vie.
Jérôme Prieur, La Moustache du soldat inconnu.
Jacques Rancière, Courts voyages au pays du peuple.
Jacques Rancière, Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir.
Jacques Rancière, La Fable cinématographique.
Jacques Rancière, Chroniques des temps consensuels.
Jacques Rancière, Les Bords de la fiction.
Jean-Michel Rey, Paul Valéry. L’aventure d’une œuvre.
Jacqueline Risset, Puissances du sommeil.
Jean-Loup Rivière, Le Monde en détails.
Denis Roche, Dans la maison du Sphinx. Essais sur la matière littéraire.
Olivier Rolin, Suite à l’hôtel Crystal.
Olivier Rolin & Cie, Rooms.
Charles Rosen, Aux confins du sens. Propos sur la musique.
Israel Rosenfield, « La Mégalomanie » de Freud.
Pierre Rosenstiehl, Le Labyrinthe des jours ordinaires.
Paul-André Rosental, Destins de l’eugénisme.
Jacques Roubaud, Poétique. Remarques. Poésie, mémoire, nombre, temps, rythme,
contrainte, forme, etc.
Jacques Roubaud, Peut-être, ou la Nuit de dimanche (brouillon de prose).
Autobiographie romanesque.
Jean-Frédéric Schaub, Oroonoko, prince et esclave. Roman colonial de l’incertitude.
Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race.
Francis Schmidt, La Pensée du Temple. De Jérusalem à Qoumrân.
Jean-Claude Schmitt, La Conversion d’Hermann le Juif. Autobiographie, histoire et
fiction.
Michel Schneider, La Tombée du jour. Schumann.
Michel Schneider, Baudelaire. Les années profondes.
Jean Schwœbel, La Presse, le pouvoir et l’argent, préface de Paul Ricœur, avant-
propos d’Edwy Plenel.
David Shulman, Velcheru Narayana Rao et Sanjay Subrahmanyam, Textures du
temps. Écrire l’histoire en Inde.
David Shulman, Ta’ayush. Journal d’un combat pour la paix. Israël-Palestine, 2002-
2005.
Jean Starobinski, Action et réaction. Vie et aventures d’un couple.
Jean Starobinski, Les Enchanteresses.
Jean Starobinski, L’Encre de la mélancolie.
Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse.
Antonio Tabucchi, Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa. Un délire.
Antonio Tabucchi, La Nostalgie, l’Automobile et l’Infini. Lectures de Pessoa.
Antonio Tabucchi, Autobiographies d’autrui. Poétiques a posteriori.
Emmanuel Terray, La Politique dans la caverne.
Emmanuel Terray, Une passion allemande. Luther, Kant, Schiller, Hölderlin, Kleist.
Emmanuel Terray, Mes anges gardiens, précédé d’Emmanuel Terray l’insurgé, par
Françoise Héritier.
Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, suivi de
L’Utopie linguistique, ou la Pédagogie du vertige.
Camille de Toledo, Vies pøtentielles.
Camille de Toledo, Oublier, trahir, puis disparaître.
Peter Trawny, Heidegger. Une introduction critique.
César Vallejo, Poèmes humains et Espagne, écarte de moi ce calice.
Jean-Pierre Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne.
Jean-Pierre Vernant, Entre mythe et politique I.
Jean-Pierre Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines.
Jean-Pierre Vernant, La Traversée des frontières. Entre mythe et politique II.
Ida Vitale, Ni plus ni moins.
Nathan Wachtel, Dieux et vampires. Retour à Chipaya.
Nathan Wachtel, La Foi du souvenir. Labyrinthes marranes.
Nathan Wachtel, La Logique des bûchers.
Nathan Wachtel, Mémoires marranes. Itinéraires dans le sertão du Nordeste brésilien.
Catherine Weinberger-Thomas, Cendres d’immortalité. La crémation des veuves en
Inde.
Natalie Zemon Davis, Juive, catholique, protestante. Trois femmes en marge au
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XVII siècle.
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LA LIBRAIRIE DU XXI SIÈCLE
Collection
dirigée par Maurice Olender

Comme pour les cinq titres posthumes précédents de Claude Lévi-Strauss dans « La
e
Librairie du XXI siècle », ce volume, qui publie quarante ans de Correspondance
avec Roman Jakobson, n’aurait jamais vu le jour sans l’enthousiasme de Monique
Lévi-Strauss – et l’acribie de son regard sur chaque mot.
En acceptant d’éditer, de préfacer et d’annoter l’ensemble de ce volume avec ses
annexes, Emmanuelle Loyer et Patrice Maniglier restituent à chacune de ces lettres ses
divers contextes scientifiques, historiques, politiques et sensibles.
La plupart des lettres de Roman Jakobson ont été traduites de l’anglais par Patrice
Maniglier.
Sans leur action conjuguée à tous trois, ce volume ne serait pas.

Maurice Olender

ISBN 978-2-02-122030-8

© Éditions du Seuil, mai 2018

www.seuil.com

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.


TABLE DES MATIÈRES

Titre

La Librairie du XXIe siècle

Copyright

Préface - La cristallisation structuraliste

Avertissement

Remerciements

Correspondance

Annexes
Annexe 1 - « Les chats » de Charles Baudelaire - par Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss

Annexe 2 - La linguistique va-t-elle devenir la science des sciences ? Un entretien avec Roman
Jakobson, le fondateur du structuralisme - par Claude Bonnefoy
Annexe 3 - « Vivre et parler » Un débat entre François Jacob, Roman Jakobson, Claude Lévi-
Strauss et Philippe L'Héritier

Annexe 4 - Le dessin prosodique, ou le principe modulaire dans le vers régulier chinois -


par Roman Jakobson
Annexe 5 - Roman Jakobson : histoire d'une amitié - par Claude Lévi-Strauss

Annexe 6 - Dear Claude, cher Maître - par Roman Jakobson


Annexe 7 - Une déclaration - par Claude Lévi-Strauss
Annexe 8 - Remarques sur la structure phonologique du français - par Roman Jakobson et John
Lotz

Roman Jakobson

Claude Lévi-Strauss

Emmanuelle Loyer - auteure de la préface

Patrice Maniglier - auteur de la préface


En guise d’exergue un poème

Charles Baudelaire
Les chats
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,


Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

Ils prennent en songeant les nobles attitudes


Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,


Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.
Préface
La cristallisation structuraliste

À Monique Lévi-Strauss

Les amoureux fervents et les savants austères, s’ils aiment également,


comme l’assure le poète, les chats puissants et doux, n’auront peut-être pas à
attendre leur mûre saison pour aimer tout autant ces deux savants ardents,
amples et précis, dont nous publions ici la correspondance inédite. Car la
science et la volupté, la formalisation et la poésie, les douceurs du mathème
et les rigueurs du poème, se conjoignent dans leurs œuvres respectives avec
la même force qu’elles les ont précipités l’un vers l’autre par ce qu’il faut
bien appeler un coup de foudre, et elles les soutiendront dans une amitié qui
ne s’achèvera qu’avec la mort. Le linguiste Roman Jakobson (1896-1982) et
l’anthropologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009), ces deux grands sphinx
e
des sciences sociales du XX siècle, furent, plus que bien d’autres, des
médiateurs entre l’abstraction de la science et l’expérience concrète. Ils
ressemblent en cela précisément aux chats de Baudelaire, médiateurs entre le
quotidien et le mystère, l’idéal et le réel, du moins si l’on en croit l’analyse
que les deux amis eux-mêmes ont donnée du sonnet éponyme dans l’unique
3
œuvre qu’ils ont signée de leurs deux noms .
Tout le sens de leur rencontre tient dans cette opération de médiation
continuée. C’est un des mérites de cette correspondance de nous le faire
sentir et de nous permettre ainsi de mieux pénétrer un des moments
scientifiques les plus importants du siècle dernier. Car cette rencontre se
confond avec la naissance d’un « paradigme » scientifique, c’est-à-dire d’une
certaine notion de la pratique scientifique qui va traverser les disciplines et
mettre en jeu à peu près toutes les catégories fondamentales qui soutiennent
notre vie. Ce paradigme, c’est, bien sûr, le « structuralisme ». Ce seul mot
évoque d’austères méthodologies, de froides abstractions, des formes réduites
à leur squelette et la dissection des expériences humaines les plus précieuses
en algorithmes glacés, en bits et en graphes. On a accusé le structuralisme de
bien des maux, et notamment d’être l’expression scientifique d’une pensée
technocratique, où tout dans l’homme serait calculable, où les affres
pathétiques par lesquelles nous fabriquons, lutte après lutte, nos vies
improbables viendraient se répartir bêtement, sous l’œil du savant. Mais on
verra en lisant cette correspondance que les deux fauves du structuralisme
peuvent s’enthousiasmer tout autant pour la théorie mathématique des jeux, la
cybernétique ou la réduction du langage humain à une « chaîne de Markov »
que pour un terme de parenté slave étrange, un poème de du Bellay, une
épopée médiévale russe, une divinité des Indiens de la côte nord-ouest du
continent américain ou quelques champignons rares.
Ce n’est pas par hasard que la correspondance entre ces deux parangons
supposés du scientisme commence par des contrepèteries et s’achève par des
4
synesthésies ! Le curieux, le singulier, l’exceptionnel passionnent les deux
hommes autant que le général, le régulier et même si possible l’universel.
Dans l’éloge qu’il fera de Lévi-Strauss pour son soixante-dixième
anniversaire, il est frappant de noter que Jakobson insistera sur cet aspect :
concilier le sens de la variation et la recherche des invariants, ne pas opposer
la passion pour le singulier, le différent, l’unique, et le souci des formes
universelles – bref, la science et l’expérience, le concept et la sensation, la
5
vérité et la vie . La solution, notera le linguiste, est claire – et c’est à Lévi-
Strauss qu’il l’attribue : elle consiste à faire de ces fameuses structures
invariantes rien d’autre que des matrices de variation, c’est-à-dire des
mécanismes qui engendrent la différence au lieu de la réduire. Nous n’avons
rien en commun sinon ce qui nous fait différer les uns des autres ! Et cela,
non seulement au sein de l’humanité, mais bien jusque dans l’immense
concert de la diversité biologique et cosmique. Saisir notre place dans ce jeu
de variations, c’est nous comprendre nous-mêmes – et telle est la tâche la
plus haute des sciences humaines : nous permettre de mieux sentir notre
singularité par la manière même dont nous prenons place, par différence,
dans le système des variantes qui nous situe et nous constitue.
Le cours de deux vies

On n’a peut-être pas assez dit combien l’amitié, avec ces puissants
transferts affectifs qu’elle permet entre deux personnes, contribue
secrètement mais décisivement à faire l’histoire des sciences – et peut-être
6
l’histoire tout court . Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss se sont
rencontrés à New York, où ils s’étaient réfugiés depuis 1941. La date exacte
nous échappe. Mais on sait que cette rencontre fut, pour tous deux, une
révélation. Chacun la raconta à sa manière. L’ethnologue français, encore
jeune, 34 ans, séparé de sa première femme, a quitté la France de Vichy,
proscrit par la législation antisémite ; le linguiste russe, 46 ans, a déjà
plusieurs expatriations derrière lui, de la Russie des soviets en 1920, puis de
Prague en 1939 et enfin de l’Europe tout entière sous le joug nazi en 1941.
Lévi-Strauss est un taiseux, un sobre, un solitaire, tandis que son aîné de
douze ans est connu pour sa conversation profuse jusque tard dans la nuit,
son goût pour l’amitié, son exubérance, montrant une résistance à l’alcool
que son cadet est loin d’égaler… Ces tempéraments opposés, comme les
deux faces d’une même médaille, forgent un lien de fraternité durable où le
grand frère n’est pas nécessairement le plus âgé. Tous deux auront trois
épouses. Il est question ici des deux dernières pour chaque couple, Svatava
Pírková et Krystyna Pomorska, du côté de Jakobson ; Rose-Marie Ullmo et
Monique Roman du côté de Lévi-Strauss.
7
Monique Roman, devenue Lévi-Strauss, se souvient : dans les années
1950, lorsque Jakobson venait dîner chez eux, la conversation fusait et
s’éternisait souvent par des récitals de poèmes que les deux hommes
connaissaient par cœur. Le Français avait une culture classique (les tragédies
du Grand Siècle et la poésie française) et le Russe à sa disposition plusieurs
langues et une mémoire vive colossale qui lui permettait de scander la poésie
médiévale tchèque, russe ou polonaise, tout aussi bien que française ou
anglaise. L’analyse commune qu’ils proposèrent, en 1962, du poème de
Baudelaire « Les chats » trouve sa condition dans ce gisement commun de la
mémoire littéraire européenne. N’oublions pas que ces « conversations
8
substantielles » , dont Jakobson se languit à plusieurs reprises, représentent
les pleins de leur amitié, dont les déliés sont les lettres ici présentées. Elles
sont à la fois le vestige et le substitut de ces rencontres et de ces
conversations à bâtons rompus, qui, au cours des années et l’âge avançant, se
raréfièrent, sans que leur halo ne s’efface.
Ces hommes de l’écrit partagèrent donc une oralité heureuse. Mais
séparés à partir de 1947, Lévi-Strauss de retour à Paris et Jakobson établi à
New York d’abord, puis à Cambridge (Mass.), ils entretinrent une
correspondance amicale et savante, alimentée par de multiples réflexions,
risquant des hypothèses, se demandant des petits ou grands services, des
livres rares à trouver dans telle ou telle bibliothèque, des articles à
reproduire ; entre Boston et Paris, les ouvrages circulent, ceux des autres
d’abord, les leurs bientôt, les tirés à part, pièces maîtresses de la science en
marche, des revues, des références et aussi des ragots. Alors qu’Internet
n’existe pas, chacun sert à l’autre d’homme-ressource, de bibliothèque
vivante, généreux de leur grande (et presque exhaustive, chacun dans son
champ) érudition ainsi que de leur connaissance intime du petit monde de la
science sociale internationale. Par la bande, cette correspondance donnera
donc aussi à voir les tuyaux de la connaissance telle qu’elle s’élaborait dans
e
le deuxième tiers du XX siècle.
Mais elle nous donne également à observer en direct et en pratique la
cristallisation du paradigme structuraliste. Il faudra y revenir en détail.
Notons d’emblée cependant qu’une des premières lettres (du 7 juillet 1942)
nous fait découvrir un Lévi-Strauss dans « une passe de désespoir »,
incapable de débrouiller l’infinité des logiques de parenté qu’il a collectées :
« Elles doivent […] avoir une raison, même si cette raison n’est pas
raisonnable. » Là gît une des convictions de ce qu’on aime à nommer le
structuralisme. Cette correspondance rayonne tout entière de cette conviction.
Dans ses moments les plus fiévreux, elle est un écrin sur lequel les deux
hommes cherchent à hisser la beauté cristalline de ce qu’ils appellent les
« structures » – ces règles délicates et complexes que les sociétés adoptent
inconsciemment et qui finissent par former le tissu de leur vie spirituelle ou
de ce qu’on appelle « la culture ». C’est pourquoi ces échanges épistolaires
e
sont une contribution à l’histoire intellectuelle du XX siècle à l’échelle
internationale : la Genève de Ferdinand de Saussure des années 1900, la
Prague du Cercle linguistique fondé par Jakobson en 1926, le New York des
exilés et de la Seconde Guerre mondiale, le Paris du structuralisme
triomphant des années 1960 et le Massachusetts Institute of Technology
(MIT) de Cambridge sont les points cardinaux de cette déjà longue histoire
du structuralisme, dont il vaut la peine de connaître plus précisément ce
qu’elle fut, afin de donner aux lectrices et aux lecteurs quelques clés pour
mieux profiter de cette correspondance savante, où le savoir partagé est
souvent implicite.
Mais restons pour le moment à New York en 1942. Lévi-Strauss et
Jakobson ont bénéficié d’un programme de sauvetage des universitaires
menacés, financé par la fondation Rockefeller, qui leur assure un salaire
pendant un an, renouvelable une fois (environ 200 dollars par mois pour un
9
célibataire ). À leur arrivée en 1941, ils sont affectés comme professeurs
dans une institution originale, née en 1917 et dirigée alors par Alvin Johnson,
la New School for Social Research, dont la graduate faculty comprend déjà
de nombreux professeurs exilés, surtout germanophones. C’est une université
liée à la gauche libérale américaine et pourvoyant, au cœur de Manhattan, à
Greenwich Village, des cours de sciences sociales, des séminaires de pratique
artistique, dans un but de formation permanente. Lévi-Strauss et Jakobson y
enseignent en anglais – après une période de tâtonnement pour le premier, qui
n’est pas familier de cette langue. Le 7 février 1942 est créée, au sein de la
New School, l’École libre des hautes études, qui rassemble l’essentiel des
universitaires francophones réfugiés. C’est une initiative de science militante
émanant principalement des milieux de la France libre, mais aussi des
10
gouvernements belge et tchécoslovaque en exil . Il s’agit de montrer que, de
même que la France n’est pas morte et que son cœur bat à Londres, la science
de langue française rayonne encore de tous ses feux sur les gratte-ciel du
Nouveau Monde… Le jeune ethnologue français, encore socialiste à cette
date, est modérément enthousiasmé par ce projet, porté par le médiéviste
Gustave Cohen et le juriste français d’origine russe Boris Mirkine-
Guetzevitch, mais aussi par le byzantinologue belge Henri Grégoire, le
philosophe français Jacques Maritain, qui, après Henri Focillon, en deviendra
le président. Lévi-Strauss va pourtant y participer, et de plus en plus
activement : après avoir une première fois décliné l’offre d’en être le
secrétaire général, au profit du philosophe Alexandre Koyré, il le deviendra
11
finalement en 1944, à un moment de crise de l’institution .
C’est donc l’École libre des hautes études, mi-université, mi-Collège de
France, qui abrite la rencontre entre Lévi-Strauss et Jakobson. Tous deux y
font des cours « ouverts » mais aussi des « séminaires » fermés (de quelques
personnes pas plus). Chacun fréquente celui de l’autre pendant toute l’année
12
scolaire 1942-1943 et sans doute après . Par-delà son indiscutable fonction
de porte-bannière d’une France qui entend rester debout, pour reprendre la
13
métaphore gaulliste chère à certains professeurs , l’École devient aussi, pour
la postérité, un lieu de production savante par l’espèce de fertilisation
transdisciplinaire obligée de l’exil.
En 1944, le destin de l’École libre des hautes études est tiraillé entre deux
attitudes possibles : la première considère qu’avec la fin de la guerre, l’École
n’a plus de raison d’être, sa fonction politique étant première, et qu’il faut la
dissoudre ; la seconde pense que l’École a vocation à perdurer dans le
paysage académique américain, à condition d’abandonner tout ancrage
partisan (c’est-à-dire son affiliation « France libre »). C’est en tant que
représentant du premier camp que Claude Lévi-Strauss succède à Alexandre
Koyré comme secrétaire général de l’École libre des hautes études. Il agira en
ce sens durant les quelques mois qu’il passe à Paris entre janvier et juin 1945,
tout en se préoccupant du retour des exilés francophones dans la vie savante
européenne (le sien et celui de Jakobson notamment).
Toutefois, cette réintégration, dont Lévi-Strauss commence à mesurer les
14
difficultés , n’est pas tout de suite d’actualité. Jakobson réussit à décrocher
une bourse de la fondation Guggenheim qui le met à l’abri pendant quelques
années, en restant néanmoins rattaché à l’université Columbia. De son côté,
Lévi-Strauss veut rester à New York pour achever sa thèse sur les « structures
élémentaires de la parenté », dont la documentation est fondée sur son terrain
brésilien mais aussi et surtout sur les collections des « Americana » de la
15
New York Public Library . Grâce à l’amitié d’Henri Seyrig, premier
titulaire du poste, et à la confiance d’Henri Laugier, responsable et fondateur
de la nouvelle direction des relations culturelles au Quai d’Orsay, Lévi-
Strauss devient le deuxième conseiller culturel près l’ambassade de France, à
partir de janvier 1946. De son bureau, prestigieusement situé sur la
Cinquième Avenue, face à Central Park, Lévi-Strauss est à l’initiative d’un
nouveau type d’échanges culturels, plus réciproques, qui fait rupture avec
l’ancienne politique de « rayonnement » du Service des œuvres de l’entre-
deux-guerres.
À partir de l’automne 1947, la correspondance se fait plus dense car la
séparation s’avère, en fait, définitive. Jakobson, dont l’ancrage national est
beaucoup plus compliqué – il est russe mais a pris la nationalité tchèque en
1937 – que celui de Lévi-Strauss, restera en Amérique du Nord jusqu’à sa
mort (bien qu’il exprime lui aussi des velléités de rentrer en Europe) : à
New York jusqu’en 1949, puis à Cambridge (Mass.), où il est recruté comme
professeur à l’université Harvard, puis conjointement comme professeur
associé au MIT à partir de 1957. Il semble y trouver un climat intellectuel
propice, comme l’expriment à foison les lettres de la première moitié des
années 1950.
En revanche, Lévi-Strauss va d’échec en échec sur le plan professionnel.
Lui échappent tour à tour la succession de Paul Rivet à la direction du musée
de l’Homme, qu’il pouvait légitimement briguer, puis le Collège de France
une première fois en 1949, une seconde en 1950, mettant fin – pour un
temps – à toute ambition et à toute volonté de « faire carrière », comme il
l’écrit dans une lettre poignante du 15 mars 1951. La crise professionnelle est
d’autant plus douloureuse qu’elle est contemporaine d’une crise personnelle
dont la correspondance enregistre les effets – la séparation avec Rose-Marie
Ullmo – sans s’étendre sur ses causes. Les deux hommes cultivent une grande
pudeur à l’égard de leurs états d’âme amoureux et, si l’émerveillement surgit,
il porte davantage sur les ébats de l’amitié que de l’amour, l’extraordinaire
télépathie théorique que note Jakobson à plusieurs reprises et qui met en
16
branle leurs esprits au même moment dans la même direction .
En effet, le début des années 1950 est marqué, pour les deux compères,
par une grande effervescence intellectuelle autour d’un programme
d’interdisciplinarité scientifique fort associant psychologie, logique,
anthropologie, physiologie, sciences cognitives et mathématiques. Roman
Jakobson, désormais en place, entre Harvard et les ingénieurs mathématiciens
du MIT, épouse l’ambition d’une vaste théorie de la communication. Claude
Lévi-Strauss commence à se consacrer aux mythologies amérindiennes dans
e
le cours qu’il donne, à partir de 1951, à la V section (sciences religieuses) de
l’École pratique des hautes études. Il assume, d’autre part, le secrétariat
général du Conseil international des sciences sociales à l’Unesco à partir de
1953, ce qui lui assure une grande latitude d’action et de proposition en
matière de rencontre scientifique – entre les sciences sociales et les
mathématiques par exemple. Tous deux, de chaque côté de l’océan, font des
rêves de laboratoires qui pourraient unifier le champ des sciences sociales
autour d’un même paradigme, celui des « recherches structurales ». Ce
moment de Big Science est un moment américain. Tout en habitant à Paris,
Lévi-Strauss se rend régulièrement outre-Atlantique pour des colloques. Au
début des années 1950, il est évident que sa reconnaissance internationale est
beaucoup plus vive que sa reconnaissance française. Pour autant,
l’anthropologue résiste aux sirènes de l’Amérique et au complot amical de
Jakobson, qui dans les années 1952-1953 rêve de constituer une dream team
structuraliste en faisant venir son « frère » Claude à Harvard. Une offre
exceptionnellement avantageuse parvient de Cambridge chez l’anthropologue
français en décembre 1953. Il n’ira pas. Retenu par des attachements
familiaux, une certaine répugnance à la vie de campus et un dégoût pour
l’ambiance politique maccarthyste qui règne en ces années-là aux États-Unis,
Lévi-Strauss décline poliment mais fermement la proposition.
Entre 1954 et 1958, nous n’avons aucune lettre. Pourquoi ? Peut-être
certaines ont-elles été perdues, mais après l’échec du « transfert » américain
de Lévi-Strauss, après également une sensible irritation de Jakobson liée à la
17
non-publication d’un séminaire conçu en commun , une certaine décrue est
perceptible. Quelles qu’en soient les raisons – et la part du hasard des
archives épistolaires –, cet intervalle de quatre ans a radicalement changé la
position, sinon de Jakobson, du moins de Lévi-Strauss : la publication de
Tristes Tropiques en 1955 fait de lui un auteur à succès et un penseur qui
compte dans le monde intellectuel français de l’époque. Par ailleurs,
l’élection au Collège de France – la chaire est créée pour lui en
novembre 1958, « présent pour [s]on cinquantième anniversaire », comme il
18
l’écrit à Jakobson – transforme également son statut académique.
Désormais, Claude Lévi-Strauss, entre la capitale parisienne et la
Bourgogne, où il acquiert en 1964 une villégiature qui l’accueille à chaque
vacance scolaire (Lignerolles, en Côte-d’Or), s’installe dans une sédentarité
voulue, heureuse et surtout laborieuse car c’est le grand moment de rédaction
des deux mille pages des Mythologiques (1964-1971). Quant à Jakobson, il
mène la vie trépidante d’un universitaire américain de renom dans un milieu
linguistique et sémiologique très internationalisé ; il multiplie les colloques,
les symposiums, toujours enthousiaste et plein d’espérance savante, revenant
chaque année en Europe à l’été ou à l’automne. Étrange oiseau migrateur
allant de Varsovie à Stanford, faisant même étape au Groenland, pays
19
« polaire sans compromis »… Là encore, dans ce rapport contraire à la
mobilité, les deux hommes fonctionnent comme deux jumeaux inversés qui,
pourtant, se rejoignent dans l’œuvre accomplie et qui reste à accomplir.
Car les années 1960 sont celles du structuralisme triomphant à Paris.
Lévi-Strauss s’en émeut assez peu. Il note avec humour et une certaine
perspicacité que le structuralisme « devient doctrine officielle » et qu’« on lui
20
en fera vite grief » . Nous sommes en 1968 ! Face à l’inflation du terme, les
deux hommes poursuivent un dialogue serré avec Émile Benveniste et
Georges Dumézil, professeurs au Collège de France, et, par ailleurs, une
sociabilité amicale partagée avec Jacques et Sylvia Lacan, les Merleau-Ponty
(jusqu’à la mort brutale de Maurice, en 1961), les Koyré (connus à
New York), ainsi que Michel et Louise Leiris. Mais l’essentiel est ailleurs :
pour Lévi-Strauss, c’est le temps d’une longue plongée solitaire dans les eaux
profondes des mythologies amérindiennes qui se concrétise, tous les deux ans
ou presque, par la publication d’un fort volume des Mythologiques : Le cru et
le cuit (1964), Du miel aux cendres (1966), L’origine des manières de
table (1968), L’homme nu (1971) – avec un retentissement national et bientôt
international considérable. Pour Jakobson, les vingt et quelques dernières
années de sa vie sont en partie consacrées à la poursuite et au rassemblement
d’une œuvre gigantesque, dispersée à tous vents, sous forme d’articles en
différentes langues. La publication par l’éditeur savant hollandais Mouton de
Gruyter de ses Selected Writings est une tâche de bénédictin : cinq volumes
paraîtront du vivant de Jakobson et quatre autres à titre posthume. Les deux
hommes accueillent avec intérêt et une admiration réciproque les productions
de l’autre, lecteurs toujours vigilants et également soucieux de la tenue de la
langue des sciences sociales et des défis de la traduction. Jakobson profite
d’ailleurs du climat intellectuel favorable en France : un jeune étudiant de
Lévi-Strauss, Nicolas Ruwet, traduit en 1963 les Essais de linguistique
21
générale , recueil en deux volumes d’articles qu’il va préfacer. Grâce à cet
ouvrage, Jakobson rencontre une attention publique dépassant largement les
cercles étroits des linguistes universitaires. On trouve trace de cette notoriété
nouvelle dans la correspondance et à travers les nombreuses apparitions que,
seuls ou ensemble, les deux hommes feront dans l’espace médiatique, dans la
22
presse à relativement grand public ou à la télévision .
Mais cette correspondance au long cours échappe au destin d’une simple
bibliographie commentée par le caractère véritablement sentimental qui
anime les deux protagonistes à l’érudition parfois saugrenue, excessive,
déployée tous azimuts – avec le plus grand sérieux et une sincérité
d’inspiration intacte. Ainsi Lévi-Strauss demande-t-il à son ami s’il a une
idée quelconque de la raison pour laquelle « le Talmud prescrit qu’il faut
23
faire cuire l’orge en criant et les lentilles en silence ». Et Roman Jakobson
de confier son ignorance, mais de promettre de consulter immédiatement le
meilleur talmudiste au monde… Sentimentale aussi, cette correspondance
l’est par la fidélité scrupuleuse aux dates anniversaires. Lévi-Strauss y a
toujours été sensible. Le début de sa leçon inaugurale au Collège de France
est une digression vertigineuse sur le chiffre 8 et les années de naissance de
ses prédécesseurs (et de la sienne, en 1908), hommage à la pensée
superstitieuse. Superstitieux, donc, les deux hommes se souhaitent leurs
anniversaires respectifs par un petit mot, un télégramme. Pour leurs vingt ans
d’amitié, ils s’offrent comme cadeau l’analyse écrite à quatre mains du sonnet
« Les chats » de Baudelaire. Enfin, pour les soixante-dix ans de Jakobson,
Lévi-Strauss lui fait une déclaration à sa manière, une déclinaison
émerveillée sur la figure de l’unique authentique « grand homme » qu’il a eu
24
la chance de rencontrer un jour de 1942 – et qui ne l’aura jamais déçu .
D’un structuralisme l’autre

Que s’est-il donc passé de si intense en ces jours de 1942 ? Jakobson a


raconté qu’il avait été impressionné par la manière de poser des questions de
25
ce jeune collègue d’une politesse réfléchie . Lévi-Strauss, quant à lui, a
parlé d’une véritable « illumination » :

J’étais à l’époque une sorte de structuraliste naïf. Je faisais du


structuralisme sans le savoir. Jakobson m’a révélé l’existence d’un
corps de doctrine déjà constitué dans une discipline : la
linguistique que je n’avais jamais pratiquée. Pour moi, ce fut une
26
illumination .

Ce qui s’est passé, donc, en ces jours de 1942 à New York, ce n’est rien
d’autre que la naissance du structuralisme. Car la vérité est qu’il ne
préexistait pas à cette illumination : c’est la déclaration d’équivalence perçue
et posée par l’anthropologue entre sa pratique et celle du linguiste qui a fait le
structuralisme. Le structuralisme, en effet, est un paradigme transversal pour
les sciences humaines (et peut-être pas seulement humaines) ; il n’a donc
d’existence que s’il s’exporte effectivement hors de sa discipline d’origine, la
linguistique, pour traverser d’autres sciences. Et cela n’arriva en réalité
qu’avec Lévi-Strauss.
On s’est beaucoup interrogé sur le sens exact de ce nouvel « -isme ».
Certains ont voulu y voir une méthodologie précise, qu’on trouverait réalisée
de manière exemplaire dans l’œuvre de Jakobson, que Lévi-Strauss aurait
importée en anthropologie au prix de distorsions, puis qui se serait perdue
dans les eaux troubles de la psychanalyse avec Lacan, de la critique des
mœurs avec Barthes, de l’histoire des idées et même de la métaphysique avec
Foucault, avant de donner lieu, du fait de ces généralisations abusives, à des
27
« réfutations » tout aussi confuses et contradictoires . D’autres nous
assurent au contraire qu’il est impossible de trouver une méthode
structuraliste qui serait appliquée identiquement dans différents champs
disciplinaires, qu’il n’y a jamais eu là qu’une « idéologie » scientifique, une
vague vision du monde, dominante dans les années 1960, puis rapidement
évacuée par le retour d’une vision plus intensément politique des êtres
28
humains après Mai 68 . En vérité, le structuralisme est tout entier dans la
rencontre entre ces deux hommes, ou plus exactement dans la déclaration
d’équivalence de ces deux pratiques, la linguistique de Jakobson et
l’anthropologie de Lévi-Strauss. Là pas plus qu’ailleurs, l’identité n’est au-
dessus des variations : elle est la matrice même de leurs différences.
Quand on regarde, en effet, la manière dont Lévi-Strauss analyse ses
données dans les Structures élémentaires de la parenté (1949), il est difficile
de voir le rapport avec les opérations mises en œuvre par Jakobson à la même
époque dans sa propre discipline. Rappelons brièvement l’enjeu de ce chef-
d’œuvre de l’anthropologie qui fit d’emblée de Lévi-Strauss un maître. Il
s’agit de travailler sur un corpus d’appellations de parenté. Cette méthode,
qui remonte à la grande enquête réalisée par le précurseur de l’anthropologie
29 e
américaine, Lewis Henry Morgan , à la fin du XIX siècle, consiste à
comparer différentes manières de nommer les parents. Ainsi, dans certaines
langues, il existe un mot pour dire la « cousine paternelle » et un autre pour
désigner ce que nous appelons la « cousine maternelle », alors qu’en français
nous n’en avons qu’un seul, « cousine ». De même, il existe en anglais un
mot, siblings, pour désigner « les frères et sœurs », autrement dit les germains
des deux sexes, alors qu’il n’en existe aucun en français pour cet emploi.
Accumulant des informations de ce genre, on constitue des listes de termes de
parenté, tout à fait comme celle qu’on trouvera dans les pages de cette
correspondance, Lévi-Strauss ayant demandé à Jakobson de lui en envoyer
30
une à propos de la parenté slave . L’objectif de l’anthropologie est alors de
tenter de donner une explication simple et unique de ces différents termes. La
contribution propre de Lévi-Strauss n’est pas de supposer que ces différents
termes fassent système (c’est-à-dire qu’un terme de parenté ne saurait valoir
isolément mais seulement en relation avec les autres – thèse, au fond,
évidente : s’il y a « père », c’est qu’il y a « fils », s’il y a « fils », c’est qu’il y
a « fille », etc.), mais de tenter de montrer que, derrière ces systèmes, il y a
non pas, comme on le croyait depuis Morgan, des règles de filiation, mais des
règles de mariage, dont l’effet est d’organiser des cycles de réciprocité : un
groupe ayant donné une femme à un autre à une génération récupérera une
femme du même groupe (ou d’un groupe à qui l’autre a donné à son tour une
femme, etc.) au bout d’un certain nombre de générations. Établir ces cycles
de réciprocité est l’objet du livre. On y trouve des graphiques de ce genre, qui
sont l’aboutissement de la recherche, parce qu’ils représentent l’organisation
sociale que produit et maintient un système de parenté souvent à l’insu de ses
acteurs (voir figure 1).
Il suffit de se tourner maintenant vers la linguistique pour voir que tout
cela est fort éloigné de ce que fait Jakobson à la même époque. Celui-ci a
derrière lui la longue et brillante aventure de la « phonologie ». Il avait
inventé cette branche nouvelle de la linguistique avec un autre de ses grands
amis, mort précocement en 1939, le prince Nikolaï Troubetskoï – à qui
Jakobson comparera d’ailleurs Lévi-Strauss, dans l’hommage anniversaire
31
déjà mentionné , peut-être parce que ces deux amitiés ont constitué,
successivement, les deux étapes décisives dans la constitution du
structuralisme comme paradigme : avec le premier, Jakobson met au point le
principe et en démontre l’efficacité dans une discipline précise, la
linguistique ; avec le second, il découvre que cette intuition théorique peut
effectivement se généraliser au-delà d’une seule discipline, comme il
l’espérait – ergo le structuralisme existe !
Figure 1. Le système de parenté Kariera et sa structure (mariage avec la fille du
1
frère de la mère et cycle de réciprocité à quatre sous-sections)
Quand Jakobson rencontre Lévi-Strauss, en 1942, la phonologie est déjà
une branche conquérante de la linguistique internationale, avec des
ramifications dans tous les pays européens et aux États-Unis. Elle se définit
par la conviction qu’il ne faut pas étudier les sons du langage uniquement
comme des réalités observables, ainsi que le fait la phonétique. Celle-ci a
pour objectif de décrire aussi clairement que possible les sons des différentes
langues, au moyen d’un alphabet universel permettant à chaque linguiste de
rapporter ses observations sur le terrain. Il existe deux modalités de
descriptions des sons : soit on les classe par l’usage qui est fait de l’appareil
phonatoire (ainsi, on parlera par exemple de « consonne occlusive bilabiale
sourde » pour le p français ou de « voyelle mi-fermée postérieure arrondie »
pour notre o, etc.) ; soit on les décrit par des moyens acoustiques, en notant
32
les différences de composition de leur spectre sonore .
La phonologie, quant à elle, naît d’une observation très simple : des
signaux sonores très différents peuvent être reconnus par les sujets parlants
comme des variantes d’un même signe. Ainsi le r français dans « J’en ai
marre ! » peut être roulé ou grasseyé, sans que cela fasse de différence du
point de vue de la signification ou, plus précisément, de l’identification du
signe : chacun reconnaîtra que c’est bien le mot « marre » qui a été prononcé.
En revanche, il suffit de changer très légèrement la prononciation pour que la
phrase devienne « J’en ai mal », ce qui n’est tout de même pas tout à fait la
même chose ! Cette différence entre r et l, qui paraît évidente à des locuteurs
du français, est cependant imperceptible pour des locuteurs du japonais ou du
chinois par exemple. La « phonologie » s’efforce précisément d’établir la
liste de ces différences phoniques qui ont un caractère fonctionnel dans
chaque langue, éliminant au passage les variantes stylistiques (comme le r
grasseyé ou le r roulé en français), ainsi que les variantes combinatoires (tel
le phonème / x /, écrit « ch », allemand, qui forme un seul phonème, bien
qu’il se prononce différemment après un i par exemple, comme dans Licht,
ou après un a, comme dans Macht), afin de ne retenir que ce qui, dans le son,
a un caractère distinctif, c’est-à-dire permet de ne pas confondre deux signes.
Ce faisant, la phonologie retrouve une thèse du père mythique du
structuralisme, Ferdinand de Saussure (1857-1913), linguiste genevois qui,
s’il n’a jamais utilisé le mot « structuralisme », a effectivement formulé, dans
son Cours de linguistique générale, des thèses très proches de celles que
développeront Troubetskoï et Jakobson. Ce cours, publié en 1916, véritable
bible pour des générations de linguistes et de chercheurs en sciences sociales,
a été rédigé à partir de notes de cours par deux anciens élèves et disciples de
Saussure après la mort de ce dernier. Depuis, les spécialistes ont montré que
la pensée de Saussure était assez nettement différente de celle qui était
exposée dans ce cours, et on verra, en lisant la correspondance, que Jakobson
fut très attentif à la découverte, dans les années 1950, d’un « autre
Saussure » – intérêt qu’une fois de plus il communiquera immédiatement à
Lévi-Strauss, au point de se retrouver, l’un et l’autre, à rédiger des articles sur
33
le Saussure des manuscrits ! On trouve néanmoins dans le « CLG » (c’est
sous ce petit nom que ce cours a été connu par plusieurs générations
successives) de nombreuses idées que le linguiste russe avait déjà fait siennes
depuis longtemps : le langage doit être étudié comme un système de signes,
c’est-à-dire non pas uniquement comme une réalité sonore observable, mais
comme un composé d’entités dont toute la réalité est de signifier ; les signes
sont définis par leur caractère « différentiel » ou « oppositif », Saussure allant
jusqu’à dire que « dans la langue il n’y a que des différences, sans terme
34
positif » ; pour cette raison, un signe n’existe jamais seul, mais toujours en
relation, et donc dans un système ; enfin, à ce titre, la phonologie n’est qu’une
partie d’une discipline plus large, qui étudierait les « signes » en général,
35
cette discipline que Saussure a nommée « sémiologie » .
Il y a d’autres thèses attribuées au Saussure du CLG, que Jakobson
rejettera toujours : la linéarité du signifiant, l’arbitraire du signe, le caractère
non systématique de la diachronie, et plus généralement l’affirmation du
caractère contingent des changements linguistiques. Mais la partie héritée est
assez large pour donner le sentiment que la phonologie a converti les
propositions saussuriennes en un programme de recherches fécond, précis et
cumulatif, bref en une science « normale », au sens du grand historien des
36
sciences Thomas Kuhn . Il faut prendre la mesure de ce sentiment : enfin
une science humaine qui fonctionnerait comme la physique galiléenne ! Le
prestige de la linguistique tient précisément à cette capacité qu’elle a eue de
donner lieu à des programmes de recherches relativement cumulatifs : ce fut
e
la linguistique indo-européenne et comparatiste au XIX siècle ; puis la
e
phonologie structurale dans la première moitié du XX siècle ; avant qu’elle
ne soit supplantée par la grammaire générative de Noam Chomsky au
tournant des années 1960 et 1970. La réalité telle que l’histoire des sciences
nous l’enseigne ne correspond certes pas vraiment à ce grand récit : aucun de
ces paradigmes n’a véritablement imposé un consensus scientifique du même
genre que ceux de Newton, Galilée ou Einstein. Mais il importe néanmoins
de savoir que Jakobson et Lévi-Strauss n’ont jamais cédé sur cet horizon,
cette espérance, voire ce but, sans imaginer l’avoir atteint.
La phonologie est donc une discipline dotée d’un immense prestige
quand Lévi-Strauss la découvre. Et de même que l’anthropologie de Lévi-
Strauss se parachève dans la reconstitution des cycles de réciprocité, de
même la recherche phonologique aboutit à des systèmes phonologiques. Le
mot « structure » ne signifie rien d’autre que la forme d’un tel système.
Prenons par exemple la représentation que Troubetskoï propose de la quasi-
intégralité du « système des consonnes de l’allemand » dans ses Principes de
phonologie (1939) :
Figure 2. Structure phonologique du système consonantique de l’allemand
37
(85 %)

La « structure » de ce système n’est rien d’autre que ce qu’on obtient


quand on fait abstraction des lettres particulières. Chaque phonème apparaît
ainsi défini par sa position dans un tel système ; cela constitue son « identité
structurale ». Mais le lecteur trouvera dans cette correspondance même une
illustration particulièrement spectaculaire du concept de structure, cette fois
due à Jakobson lui-même, et d’ailleurs à la demande de Lévi-Strauss pour des
raisons pédagogiques tout à fait identiques à celles qui sont les nôtres ici :
c’est celle du système phonologique du français, consonnes et voyelles
comprises. Elle fait l’objet d’un article important, dont nous proposons ici en
38
annexe pour la première fois une traduction en français . Il faut comprendre
le mot « structure » non pas en s’appuyant sur d’abstraites définitions, mais
en regardant ces diagrammes, qui ont la forme de « structure cristalline »,
39
comme le note Lévi-Strauss . C’est là le concept de structure tel qu’il est au
travail dans des pratiques scientifiques effectives, capables de témoigner de
leur fécondité.
Or il suffit de comparer le graphique des cycles de parenté réalisé par
Lévi-Strauss et celui du système phonologique du français élaboré par
Jakobson pour se rendre compte que les deux chercheurs ne faisaient
manifestement pas la même chose. Certes, il est bien question de système
dans les deux cas, mais cela est vague : Aristote aussi parlait de système, tout
comme Hegel ou Leibniz. Le mot ne suffit pas à définir une pratique
scientifique. Alors, en quel sens Lévi-Strauss a-t-il pu se reconnaître dans la
pratique de son aîné ?
Avant de répondre à cette question, il importe de rappeler que Jakobson
s’était distingué, dans la brillante histoire de la phonologie, par trois partis
pris. D’abord, il avait mis l’accent sur le caractère binaire des traits
distinctifs. Il défendait l’idée qu’une différence phonologique consistait en la
présence ou en l’absence d’un trait. Par exemple, le trait de voisement, qui
consiste à faire ou non vibrer les cordes vocales, permet de distinguer en
français les phonèmes / p / (non voisé) et / b / (voisé). Idéalement, toutes les
différences devraient avoir ce caractère, présence ou absence d’un trait, et un
aspect important du travail de Jakobson sera de chercher à réduire les
différences phonologiques jusqu’à de tels traits. Ce « binarisme », que
Troubetskoï ne partageait pas, lui fut longtemps reproché et reste de fait une
de ses thèses les plus contestées. Il eut cependant immédiatement une grande
faveur auprès de Lévi-Strauss.
Par ailleurs, Jakobson insista très tôt sur la nécessité de décrire les traits
distinctifs du point de vue acoustique, et non pas articulatoire. C’est donc en
termes de profil d’occupation du spectre sonore et non de mobilisation des
organes phonatoires que les traits phonologiques sont décrits. L’argument est
simple : si l’important dans le langage est sa capacité distinctive, c’est le
point de vue des distinctions faites et non celui de leur production qu’il faut
saisir.
Enfin, Jakobson insista constamment sur la nécessité de chercher les lois
universelles de fabrication des systèmes phonologiques et de ne pas se
contenter d’une description des systèmes phonologiques propres à chaque
langue. C’est tout l’enjeu d’un travail dont il est souvent question dans la
correspondance avec Lévi-Strauss, Langage enfantin et aphasie, ouvrage
publié pour la première fois en allemand en 1941 mais qui fournira plus tard
40
le titre d’un recueil d’articles paru en français en 1969 : les principes
d’acquisition du langage enfantin, dont les aphasies donnent une image en
miroir lors de leur décomposition, montreraient que toutes les langues se
déduisent d’une spécification progressive d’une structure simple. Cette
structure est désormais connue sous le nom de « triangle vocalique-
41
consonantique de Jakobson » ou de « triangle primitif » . Elle repose sur la
combinaison de trois traits distinctifs. Le premier distingue les consonnes des
voyelles, les premières ayant plus d’énergie que les secondes. Le deuxième
trait est l’opposition du compact et du diffus, qui oppose / a / d’un côté
(compact), et / u / et / i / de l’autre (diffus) – et aussi / k / (compact)
42
et / p / et / t / (diffus) . Le troisième, enfin, est l’opposition grave / aigu, qui
oppose / u / (grave) à / i / (aigu), ainsi que / p / et / t /.
Toutes les langues du monde seraient des spécifications de ce triangle, ce
qui ne veut pas dire qu’on y retrouve les six phonèmes indiqués ici, et
certainement pas tels que nous les connaissons en français. Les différents
systèmes phonologiques résultent plutôt d’opérations effectuées sur ce
triangle : par exemple, la ligne entre / u / et / i / est coupée en son milieu pour
introduire un phonème intermédiaire, ou bien des traits supplémentaires
s’ajoutent et multiplient les phonèmes sur les pointes du triangle, ou bien
deux branches s’écrasent l’une sur l’autre, provoquant certains phénomènes
de compensation, etc. Cela veut donc dire que certains traits distinctifs
dépendent d’autres de manière universelle – ce que Jakobson appelle des
« lois d’implication ». Mais cela veut dire aussi que seule la plasticité de cette
structure embryonnaire lui donne son caractère universel, et non pas quelque
limite rigide qu’elle imposerait à la variation. On retrouve ici l’idée qui est au
cœur de l’intuition qu’il faut bien dire philosophique animant les deux
hommes : la conviction que tout invariant n’existe que comme matrice de
variations définies.
2
Figure 3. Le « triangle primitif » de Jakobson

L’« illumination » par laquelle Lévi-Strauss, se reconnaissant


« structuraliste », invente le structuralisme lui-même n’est donc pas celle de
la phonologie en général, mais de cette version particulière qu’en propose
Jakobson. Mais qu’en retient-il exactement ?
Il se reconnaît d’abord au niveau non pas des méthodes à proprement
parler, mais des principes. Ces principes partagés ne cessent d’affleurer à
travers les lettres ; cependant, comme ils restent la plupart du temps
implicites – précisément parce qu’ils sont les présupposés communs –, il
n’est pas inutile de les expliciter brièvement. Ils constituent une sorte de
credo structuraliste.
Premièrement, les phénomènes culturels vont en système. De même que
les phonèmes n’existent que par relation et dans des ensembles, de même tout
trait culturel appartient à un système. Ainsi, une règle de parenté, une règle de
filiation, un terme de parenté, ne sont pas compréhensibles isolément.
Deuxièmement, ce système n’est pas une sorte de gros organisme
collectif qui affecterait à chacun de ces éléments une fonction comme en ont
les organes afin d’assurer le métabolisme du corps entier. Sa fonction est de
faire sens. Sa nature est celle du signe. Sur ce point, l’introduction du
structuralisme en sociologie signifie une rupture avec le modèle biologique
projeté sur les collectivités sociales. Cela n’implique pas, d’ailleurs,
contrairement à ce qu’on a longtemps cru, une opposition étanche entre la
« nature » et la « culture », mais plutôt une tentative de chercher ailleurs les
fondements biologiques de la culture – ailleurs, c’est-à-dire dans des
processus sémiotiques, dans des manières de produire de la signification, qui
43
apparaissent déjà dans le vivant, voire dans l’inanimé . Plus précisément,
cela implique un refus du « béhaviorisme » et du « positivisme », autrement
dit, dans l’esprit de Jakobson en particulier, de l’idée selon laquelle on
pourrait se contenter de décrire les phénomènes observables en faisant
abstraction de tout élément spirituel ou idéal et simplement en cherchant des
lois reliant ces phénomènes enregistrés de l’extérieur. Le linguiste russe
déploie clairement sa bannière : « […] brandir le sens comme le problème
44
central et brûlant de la science du langage ». L’anthropologue français ne
dira pas autre chose pour sa discipline.
Troisième point de rencontre : contrairement à la tradition dite
herméneutique (du mot grec hermeneia, qui signifie « interprétation »),
tradition notamment allemande et qui prend sa source dans la théologie, Lévi-
Strauss et Jakobson, en réhabilitant le « sens », ne réhabilitent pas les
intentions subjectives, ni le vécu, ni l’expérience ; encore moins protestent-
ils, comme le faisait à l’époque tout le courant de la « phénoménologie »,
contre l’idée d’un traitement scientifique des faits sémiologiques ou d’une
« objectivation de l’être humain ». Cette tendance s’incarne, en France, après-
guerre, en particulier dans l’existentialisme – et Lévi-Strauss ferraille si
férocement contre elle qu’il finit par agacer son aîné, qui note le caractère à
son goût trop systématique de ses sarcasmes contre la philosophie de
45
Sartre . Il n’empêche que les deux amis sont l’un tout autant que l’autre à la
recherche d’une science des signes, c’est-à-dire d’une théorie permettant de
reconstruire les machines qui produisent le sens comme un effet, et non pas
d’une méthode permettant de saisir avec empathie les vécus des uns ou des
autres. C’est de ce point de vue qu’ils se trouvent en phase avec la
« cybernétique » de Norbert Wiener ou de la théorie des jeux de John von
Neumann. Ils ne sont pas positivistes, certes, mais ils sont volontiers
« scientistes », en tout cas animés d’une espérance simple : faire des
phénomènes humains des objets d’une science positive et si possible
mathématisée.
Quatrièmement : derrière les différentes organisations de la vie culturelle
humaine – autrement dit, les langues, les systèmes de parenté, les corpus
mythiques, les institutions politiques, les habitudes alimentaires, etc. –, il y
aurait une seule et même exigence : donner du sens à la vie. Cela veut dire
aussi qu’on peut espérer y retrouver à chaque fois les mêmes mécanismes à
l’œuvre : les mécanismes de la « pensée symbolique ». C’est la raison pour
laquelle les deux hommes ne cessent de chercher dans le travail de l’autre des
analogies de fonctionnement qui témoigneraient de l’unité de cette fonction.
Ainsi Lévi-Strauss cherche-t-il à établir des analogies formelles entre les
langues et les systèmes de parenté, suscitant au passage l’ire de quelques
linguistes défendant, sans aucune force d’ailleurs, la pureté de leur
46
discipline .
A fortiori, il n’y a pas lieu de se contenter de la description de tel ou tel
système culturel (telle langue, tel ensemble de coutumes vestimentaires,
etc.) : il faut chercher à saisir derrière cette diversité les lois générales qui la
commandent, c’est-à-dire non pas l’annulent mais l’engendrent. Les
Structures élémentaires de la parenté propose une thèse censée valoir pour
tous les systèmes de parenté au monde, expliquant leur diversité comme
différentes manières de répondre au même problème : comment échanger les
femmes de telle sorte qu’il puisse se créer des relations d’alliance entre des
groupes qui font dépendre leur reproduction les uns des autres ? C’est à bon
droit que Lévi-Strauss peut reconnaître dans son travail une inspiration
commune avec l’effort de Jakobson pour reconstituer les lois universelles de
formation des systèmes phonologiques, comme ce dernier l’illustre dans sa
47
recherche sur le langage enfantin et l’aphasie . Les deux hommes sont des
universalistes parce qu’ils sont comparatistes.
Enfin, cinquième et dernier point de rencontre : si les phénomènes
culturels doivent leur caractère relationnel et systématique au fait qu’ils sont
des signes, cela veut dire qu’ils ont un caractère oppositif ou différentiel,
voire binaire. C’est un point essentiel de la méthodologie de Jakobson que
Lévi-Strauss tentera immédiatement d’importer dans son travail sur la
parenté.
Ces tentatives, cependant, paraissent assez baroques, sinon forcées. Les
Structures élémentaires de la parenté sont sans doute déjà trop avancées
quand Lévi-Strauss rencontre Jakobson pour que le modèle phonologique
puisse se déployer véritablement au niveau des méthodologies mises en
œuvre. Certes, l’auteur fait bien quelques tentatives pour reformuler son
travail dans le langage de la « sémiologie » qu’il vient de découvrir. Ainsi, il
suggère que les « femmes » qui font l’objet de cet échange qu’on appelle
précisément « symbolique » (parce qu’il consiste à échanger des cadeaux, qui
sont des gages d’alliance, donc des signes, plus que des objets de besoin ou
de consommation) sont comme des phonèmes, au sens où elles peuvent être
considérées comme étant marquées positivement ou négativement selon leur
position relativement à un sujet masculin : de ce fait, une femme acquise (une
épouse) étant corrélative d’une femme cédée (une sœur), l’une est en somme
le négatif de l’autre, de sorte qu’aucune n’existe seule et qu’on peut imaginer
représenter le système de parenté par le jeu de ces signes positifs et
48
négatifs . Les graphiques cependant ne trompent pas : ce n’est pas cette
méthodologie que Lévi-Strauss utilise pour représenter les systèmes de
parenté. Elle semble plutôt constituer une sorte d’habillage a posteriori,
certes source d’intuitions extrêmement profondes et de perspectives
fascinantes, mais point d’une méthode scientifique à proprement parler.
Ce n’est que lorsqu’il se trouve conduit à travailler sur les mythes, à
partir du début des années 1950, que cette méthodologie apparaît, donnant
ainsi une consistance authentique au structuralisme comme paradigme
scientifique. L’affaire se joue sur un concept, celui de « mythème ». Jakobson
lui-même confiera les doutes qu’il avait eus d’abord sur la pertinence de cette
49
identification entre « phonème » et « mythème » . Ce mot, inventé par Lévi-
Strauss, désigne une identité mythologique qui ne se confond avec aucune de
ses incarnations particulières. De même que, comme on l’a vu, le
phonème / x / en allemand sonne très différemment dans Licht et dans Macht,
de même, explique Lévi-Strauss dans sa leçon inaugurale au Collège de
France, dans un mythe, « un roi n’est pas seulement un roi et une bergère une
50
bergère ». Ils sont l’un et l’autre des variantes d’autres figures mythiques,
qui peuvent être très dissemblables les unes des autres : ainsi, un singe et un
fourmilier peuvent être des transformations d’un même signe mythologique,
51
comme le poison et un séducteur, un collier de perles et une tête coupée ,
etc. : « chaque personnage […], loin de constituer une entité, est, à la manière
du phonème tel que le conçoit Jakobson, un “faisceau d’éléments
52
différentiels” ». Cette fois-ci, la référence à Jakobson donne lieu à des
procédés effectivement similaires. C’est donc sur le terrain particulier du
traitement à réserver aux identités dans les sciences de la culture que
l’illumination originelle va se déployer en une méthode d’une efficacité et
d’une inventivité rares – et plus particulièrement à partir de la thèse selon
laquelle il ne faut jamais croire que cette identité puisse se confondre avec la
ressemblance (autrement dit, avec la récurrence de traits observables).
L’immense entreprise des Mythologiques est le terrain où la rencontre entre
Jakobson et Lévi-Strauss donne toute sa mesure. C’est par elle que ce dernier
achève de convaincre son aîné du bien-fondé de son audacieuse déclaration
d’équivalence – par elle, en somme, que le structuralisme se met
véritablement à exister.
Sous le signe de Saussure

Il est d’autant plus remarquable de constater que c’est aussi sur cette
question de l’identité que l’un et l’autre se reconnaissent également dans le
fondateur mythique du structuralisme, Ferdinand de Saussure. Paraît, en effet,
en 1957 chez Droz le livre d’un certain Robert Godel, Les Sources
manuscrites du Cours de linguistique générale de F. de Saussure. Jakobson
est immédiatement sensible aux relectures que ces manuscrits laissent
entrevoir de l’œuvre du paradoxal maître genevois. Maître paradoxal,
Saussure l’était car, lui qui incarnait à l’époque le symbole d’un rationalisme
linguistique permettant enfin de faire du langage une science rigoureuse, se
révélait en réalité un homme de doutes et de dichotomies. Il avait cessé de
publier le moindre travail substantiel en linguistique après l’âge de 24 ans –
et après deux essais majeurs, qui révolutionnèrent sa discipline, la
linguistique comparée indo-européenne – parce qu’il était, disait-il, « dégoûté
de la difficulté qu’il y a en général à écrire dix lignes ayant le sens commun
en matière de faits de langage » et saisi par la « vanité de tout ce qu’on peut
53
faire finalement en linguistique » . Or cette difficulté est liée à ce qu’on
pourrait appeler le caractère métamorphique des entités linguistiques, qui ne
peut que les faire glisser entre les doigts des linguistes, en particulier des
linguistes positivistes confondant les réalités linguistiques avec des données
observables. Il se trouve que c’est précisément sur ce point que Saussure les
compare aux entités mythiques : un personnage mythique, explique-t-il dans
une note manuscrite sur les légendes, est comme une lettre ou un mot : dès
qu’il est en usage, c’est-à-dire répété, il se transforme. Sa réalité est de se
54
transformer . Jakobson recopie ce texte dans une lettre à Lévi-Strauss dès
55
qu’il met la main dessus . Et on comprend pourquoi : il montre que le
fameux projet de la « sémiologie » se confondait, dans l’esprit de Saussure
lui-même, avec cette idée que l’analogie entre le mythe et le langage tient au
régime singulier de leurs identités, qui confond répétition et variation. Les
signes ne sont en somme rien d’autre que des identités métamorphiques, des
identités qui se réduisent exactement au parcours de leurs variantes.
Citons plus longuement la note manuscrite de Saussure dont Jakobson ne
recopie que le début, car elle montre avec quel degré de précision s’y
trouvaient effectivement noués les différents éléments de la rencontre
ultérieure entre les deux hommes :

Il est vrai qu’en allant au fond des choses on s’aperçoit dans ce


domaine, comme dans le domaine parent de la linguistique, que
les incongruités de la pensée viennent d’une insuffisante réflexion
sur ce qu’est l’identité ou les caractères de l’identité lorsqu’il
s’agit d’un être inexistant, comme le mot, ou la personne
mythique, ou une lettre de l’alphabet, qui ne sont que différentes
formes du SIGNE, au sens philosophique, mal aperçu il est vrai de
la philosophie elle-même.
Une lettre de l’alphabet, par exemple une lettre de l’alphabet
unique germanique, ne possède par évidence, dès le
commencement, aucune autre identité que celle qui résulte de
l’association :
a) d’une certaine valeur phonétique ;
b) d’une certaine forme graphique ;
c) par le nom ou les surnoms qui peuvent lui être donnés ;
d) par sa place dans l’alphabet.
Si deux ou trois de ces éléments changent, comme cela se produit
à tout moment et d’autant plus rapidement que souvent un
changement entraîne l’autre, on ne sait plus littéralement et
matériellement ce qui est entendu au bout de très peu de temps, ou
plutôt […]
L’individu graphique (et de même en général l’individu
sémiologique) n’aura pas comme l’individu organique un moyen
de prouver qu’il est resté le même parce qu’il repose depuis la
base sur une association libre.
Comme on le voit, au fond l’incapacité à maintenir une identité
certaine ne doit pas être mise sur le compte des effets du Temps –
c’est là l’erreur remarquable de ceux qui s’occupent de signes –,
mais est déposée d’avance dans la constitution même de l’être que
l’on choie et observe comme un organisme alors qu’il n’est que le
fantôme obtenu par la combinaison fuyante de deux ou trois idées.
Tout est affaire de définition.
[…] il faudrait bien en venir à voir, de proche en proche, quelle
est la nature fondamentale de ces êtres sur lesquels raisonne en
56
général la mythographie. (Ms. fr. 3958 / 8,20-22)

La boucle est donc bouclée : le structuralisme existe, puisque Saussure a


anticipé le point exact de la rencontre entre Lévi-Strauss et Jakobson ! L’Idée
structuraliste se détache de ceux qui l’ont incarnée : leurs identifications en
chaînes ont fabriqué, pas à pas, un être qui les surplombe. Ce n’est pas eux
qui ont fait l’idée, mais l’idée qui les a traversés ! Ainsi naissent les
paradigmes. Car, pour qu’ils existent, il faut qu’une méthode, ou du moins un
certain nombre de principes opératoires qui peuvent inspirer des méthodes
précises, puisse se déplacer d’une discipline à une autre. On l’a vu, les
recherches de Lévi-Strauss sur la parenté pouvaient revendiquer une affinité
d’esprit avec celles de Jakobson sur les langues, mais seules les enquêtes sur
les mythes ont montré qu’il ne s’agissait pas seulement d’analogie abstraite
entre des principes, mais bien d’une matrice méthodologique, d’une véritable
manière de faire, bref d’une pratique scientifique, qui voyage d’une
discipline à l’autre avec bonheur. Cette pratique consiste à traiter les identités
comme des parcours de variantes, dénouant ainsi la ressemblance et
l’identité. L’analogie entre le mythe et le langage est donc le lieu de
réalisation le plus tangible, le plus substantiel, le plus convaincant de
l’existence du « structuralisme ». Que le père mythique du structuralisme ait
fondé son concept même de signe, ainsi que l’espoir d’une généralisation de
la méthode qu’il entrevoyait, autrement dit de la « sémiologie », sur cette
figure nouvelle de l’identité apporte une confirmation mythique à la réalité de
la rencontre entre l’anthropologue et le linguiste : la voilà qui passe dans
l’éternité. Cette amitié se déploie donc, secrètement et explicitement, sous le
signe de Saussure. Et c’est ainsi que naît, dans un double mouvement,
proactif et rétroactif, à la fois vers l’avant et vers l’arrière, comme toutes
choses éternelles, le structuralisme…
Il est d’autant plus remarquable que ce soit cette référence au linguiste
suisse qui les conduise à écrire le seul texte qu’ils signeront de leurs deux
noms : la mémorable analyse des « Chats » de Baudelaire, qui marquera les
études littéraires au point qu’on a pu réunir, dans un fort volume, l’ensemble
57
des réactions que ce court article a suscitées . On suivra dans la
correspondance la genèse de ce texte. Mais quelques éléments sont sans
doute nécessaires pour apprécier plus complètement ses enjeux.
Le point de départ de cette aventure est une fois de plus la question de
l’identité. Saussure, dans une de ses nombreuses recherches inédites et même
secrètes, avait entrepris un travail pointu sur un certain genre de poésie
antique. Ce travail l’avait conduit à faire l’hypothèse de procédés poétiques
reposant sur des principes anagrammatiques, autrement dit sur un jeu de
permutations de phonèmes. Ces recherches, dites sur les « anagrammes », ne
58
furent connues que dans les années 1960 .
Or elles rejoignaient de manière frappante le travail sur la poétique dans
lequel Jakobson s’était engagé tout à fait indépendamment. Il ne faut pas
oublier que la poétique est la première et la plus constante passion de
Jakobson, comme y insistera inlassablement d’ailleurs sa dernière épouse,
59
Krystyna Pomorska . On peut même soutenir qu’il est devenu linguiste pour
mieux comprendre – et défendre – la poésie de son temps. En effet, avec la
révolution du « vers libre », la question de la nature de la poésie et de sa
e
différence d’avec la prose s’est posée en Occident, vers la fin du XIX siècle,
de façon particulièrement aiguë. En Russie, c’est l’importation du
symbolisme, surtout français, puis du futurisme, surtout italien, qui donna
l’impulsion à ces expérimentations et à ces réflexions, auxquelles Jakobson
prit part à la fois comme poète amateur et, surtout, comme critique, théoricien
de la littérature et bientôt linguiste. Cette poésie refusait si radicalement de
séparer le son du sens qu’elle put aller jusqu’à se passer du lexique existant
pour écrire dans une sorte de langue nouvelle, que le poète russe Velimir
Khlebnikov appela « zaoum », la langue « transmentale ». Le futur homme-
orchestre du structuralisme s’essaya, de son côté, à écrire des poèmes
60
uniquement faits de chiffres … Il s’agissait non de chasser toute
signification de l’expérience poétique, mais au contraire de trouver un niveau
où l’unité du son et du sens serait totale. Cette poésie était liée au mouvement
qu’on appela « formaliste », mouvement qui dépassa la littérature, toucha au
cinéma (avec Vertov et Eisenstein), aux arts plastiques (avec le « cubo-
futurisme », Malevitch, etc.), à la théorie littéraire et à la folkloristique (avec
61
Chklovski, Propp, etc. ), avant de finir, après quelques années solaires où il
accompagna de sa ferveur la révolution, écrasé par la répression du pouvoir
soviétique, comme tant d’éléments authentiquement révolutionnaires de cette
62
séquence .
Jakobson resta fidèle toute sa vie à cette formidable extension du domaine
de la poésie. Nous avons tendance, particulièrement en France, à réduire la
poésie à des effets de cadence (l’alexandrin, l’octosyllabe, etc.) et à la rime.
Mais ce ne sont là, soutient Jakobson, que deux cas particuliers de répétition
dans la variation. Il en est d’autres qui peuvent non seulement avoir des
formes bien plus complexes que la simple répétition à l’identique (les
63
symétries en miroir, les inversions, les contrastes, etc.) , mais aussi porter
sur des contenus autres que les sons : Jakobson s’emploiera ainsi à montrer
que les catégories grammaticales sont un de ces niveaux sur lesquels les
poètes jouent en introduisant de la symétrie – par exemple, le fait que le
premier quatrain d’un sonnet ne contient que des pluriels alors que le second
64
ne contient que des singuliers . Ces symétries peuvent même jouer entre les
niveaux et aller jusqu’à se prendre elles-mêmes pour objets : dans la lettre par
laquelle il initie le processus qui aboutira à l’article commun, Lévi-Strauss
suggère que, dans le sonnet de Gérard de Nerval « Le réveil en voiture »,
« l’asymétrie est réalisée sur le plan prosodique, la symétrie sur le plan
65
phonétique ». On a là l’exemple d’une métasymétrie par contraste entre
deux niveaux, puisqu’elle met en miroir la présence et l’absence d’une
symétrie entre le niveau phonétique et le niveau prosodique (et non pas au
sein d’un d’entre eux, par exemple) – autant dire une symétrie complexe…
Ainsi, cette formidable extension des procédés poétiques non seulement
retrouvait les hypothèses de Saussure dans sa recherche malheureuse sur les
anagrammes, mais elle permettait aussi de se débarrasser des scrupules qui
l’avaient arrêté : savoir s’ils étaient appliqués consciemment.
De toutes ces observations, Jakobson tire une thèse générale très simple :
la poésie est une manière d’introduire dans un message verbal une sorte
d’unité formelle et d’annuler la successivité propre à la parole en saturant ce
message d’effets d’écho et de symétries. Le discours ordinaire se construit en
ajoutant, à un mot choisi, d’autres qui le complètent dans l’unité d’un propos.
Au sein d’un poème, par contraste, les parties du discours non seulement se
complètent, mais aussi se reflètent. Le fil du discours revient sur lui-même, se
dresse à sa propre verticale, repasse sur sa propre trame, de sorte que la ligne
sans épaisseur de la parole devient un volume démultiplié dans ses propres
reflets. La raison d’être de chaque partie se trouve non dans le contexte
extérieur, mais dans une autre partie du même message, qui lui « répond »,
instaurant ainsi un jeu de renvois réciproques ou de balancier. Traduit dans le
langage linguistique de Jakobson, cela donne : l’axe paradigmatique (celui
des associations virtuelles entre des termes d’une même langue qui pourraient
être utilisés au lieu de celui qui est réalisé, comme le paradigme des pronoms
je, tu, elle, etc.) est projeté sur l’axe syntagmatique (celui des combinaisons
entre termes réalisés, comme entre je et mange dans « je mange »). Le poème
ne se contente pas de choisir entre les variantes imposées par la langue dans
laquelle il est écrit ; ses différentes parties fonctionnent comme des variantes
les unes pour les autres, et c’est pourquoi ce petit morceau de discours a l’air
d’un univers de langue à lui tout seul. Le poème, en somme, annule le temps,
fatalité de la parole comme de la vie.
Or telle était exactement la thèse de Lévi-Strauss sur le mythe, à ceci près
que, pour lui, le mythe se contente de jouer sur le niveau sémantique du
langage et ne tient pas compte de ses réalisations linguistiques précises, ce
66
qui le rend intrinsèquement traduisible . Le mythe est un récit qui a l’air de
se dérouler de manière linéaire comme une succession d’événements, mais
son objectif est de construire une grille d’intelligibilité de notre expérience,
donc de fabriquer un petit système de classification des choses du monde.
Dans les deux cas, donc, on va de la série à la totalité. Ainsi, pendant que
Jakobson explorait les merveilles de la symétrie dans la poésie, Lévi-Strauss
les retrouvait dans les mythes ! Toujours cette étrange télépathie qui
impressionnait Jakobson. Il était prévisible que la rencontre entre les deux
amis aboutisse, en ce point précis, en une œuvre commune. Car, après tout,
qu’y a-t-il à mi-chemin entre la langue et le mythe, sinon le poème ?
Ce travail commun a pourtant commencé comme quelques autres
échanges dont on trouve trace dans les lettres. Jakobson avance une des
thèses audacieuses dont il a le secret, Lévi-Strauss s’en empare, la généralise,
la déploie en faisant des sortes d’exercices virtuoses, comme lorsqu’il avait
généralisé la tentative de réduction des traits distinctifs que proposait
67
Jakobson . Mais, cette fois, ce dernier embraie à son tour, élabore sur
l’élaboration, écrit un papier de plusieurs pages, le renvoie à son ami et lui
propose de le signer avec lui. Celui-ci hésite, puis finalement cède, complète,
et, après quelques navettes, l’article est terminé.
Il semble que Lévi-Strauss se soit moins senti tenu de défendre ce texte
contre les critiques dont il fit rapidement l’objet que son ami : peut-être
affaire de tempérament, peut-être aussi parce qu’il avait le sentiment de s’être
aventuré sur un terrain qui n’était pas le sien. Pourtant, l’apport de Lévi-
Strauss à la théorie de la poésie de son aîné n’est pas négligeable. Ce dernier
avait proposé différentes définitions de la poésie : une unité du son et du
sens ; une projection du paradigmatique sur le syntagmatique ; un acte de
langage orienté vers cette dimension particulière de langage qu’est le
message comme tel, et non pas son contexte, son destinataire ou son
68
destinateur (autrement dit, un signe qui renvoie à lui-même), etc. . Toutes
ces définitions sont plus ou moins synonymes, ou du moins déductibles les
unes des autres. Lévi-Strauss, cependant, en ajoute une, particulièrement
puissante, qu’il tire de la comparaison avec le mythe : « […] chaque ouvrage
poétique, écrit-il en son nom propre dans l’avant-propos de l’article,
considéré isolément, contient en lui-même ses variantes ordonnées sur un axe
qu’on peut représenter comme vertical, puisqu’il est formé de niveaux
superposés : phonologique, phonétique, syntactique, prosodique, sémantique,
69
etc. ». Un poème, donc – et cela pourrait valoir pour toute œuvre d’art –,
est une variante qui intériorise les systèmes des transformations à l’intérieur
desquels elle se définit. Normalement, lorsque nous parlons, lorsque nous
racontons un mythe, et plus généralement lorsque nous accomplissons
n’importe quel acte culturel, l’identité même de ce que nous faisons se
confond avec la position exacte de la variante que nous réalisons dans le
système des variantes à l’intérieur duquel nous sommes installés, qu’il
s’agisse d’une langue, d’une mythologie ou d’une culture vestimentaire. Ces
variantes restent virtuelles, implicites, extérieures à la variante réalisée. Ainsi
Lévi-Strauss peut-il montrer que le mythe bororo qui sert de point de départ à
l’immense entreprise des Mythologiques est une variante de mythes d’autres
populations ou d’autres mythes de la même population, qu’on obtient
moyennant ce qu’il appelle des « transformations ». Le secret de l’identité
d’un signe lui est donc toujours extérieur. Une œuvre d’art, en revanche,
déploie ce jeu de transformations à l’intérieur d’elle-même, par exemple entre
son début et sa fin, ou bien entre ses différents niveaux, voire entre ses parties
et le tout, bref entre ses différentes dimensions ou ses différentes échelles.
L’œuvre d’art intériorise sa propre détermination, en se confondant avec
l’exploration de différentes facettes d’elle-même, pivotant sur son propre axe,
ou plutôt sur ses axes, tel un cube de miroirs à n dimensions, qui nous
absorberait progressivement à l’intérieur de lui-même ou comme à l’intérieur
d’un monde complet, chaque partie répétant l’autre d’une manière toujours
nouvelle et toujours surprenante, cristal magique et volume absolu, devenant
un univers suffisant. N’est-ce pas, de fait, de cette manière que nous
percevons les belles choses ? En sentant qu’elles contiennent elles-mêmes ce
qui les justifie, ce qui les fonde, ce qui les explique ? Les perceptions
esthétiques ne sont-elles pas ces perceptions qui, à mesure qu’on les
approfondit, s’enrichissent de dimensions nouvelles qui nous font sentir avec
toujours plus de précision l’exacte nécessité de leur articulation complexe ?
La nécessité d’une phrase dans le langage ordinaire doit être établie par son
contexte ; le poème est à lui-même ce contexte de justification. L’œuvre d’art
se détache de ses conditions d’émergence, elle se met à briller, solitaire et
multiple comme un astre…
Cette amitié, commencée par un vigoureux phénomène de cristallisation,
70
au sens stendhalien du terme , poursuivie par la recherche inlassable de ces
systèmes de pensée que fabriquent inconsciemment les êtres humains et que
71
les deux amis conçoivent comme des cristaux , se parachève donc par la
mise en évidence de ce qu’on pourrait appeler un cristal absolu, minéral
étrange où chaque face donne à l’autre ses coordonnées, de sorte qu’il n’a
plus besoin de référentiel externe qui lui apporterait son identité de
l’extérieur, et où le processus de symétrisation des parties, caractéristique des
cristaux, s’étend aux détails les plus infimes de l’objet jusqu’à ce que tout, en
somme, renvoie à tout, les parties, les dimensions, les échelles se répondant
les unes aux autres, dans une prolifération ordonnée de miroirs que seule la
plus grande rigueur permet de débrouiller. Ainsi va la cristallisation
structuraliste, de l’amitié à la science en passant par le poème.

*
Il n’est pas impossible d’entendre, au fil de ces quatre décennies de
correspondance, l’insistance féconde d’une seule et même question, celle que
Jakobson avait identifiée au cœur de l’œuvre de son ami et par laquelle nous
ouvrions cette préface : celle de la solidarité entre la variation et l’invariance.
Il ajoutait d’ailleurs que cette intuition formelle avait chez l’anthropologue un
accent éthique très prononcé, à savoir un souci aigu du caractère fragile de la
diversité tant humaine que naturelle. Un quart de siècle après que s’est éteinte
la grande voix du linguiste russe, avec laquelle se coupait aussi le fil de cette
correspondance, dix ans après la disparition de l’anthropologue français, on
ne peut qu’espérer que soit méditée, à la lecture de ces lettres pleines de
science, de passion, de combat, de curiosité et d’amitié, la leçon que leurs
deux grandes œuvres ont portée à la fois ensemble et côte à côte : le souci de
la variation jusque dans ses dimensions les plus singulières n’empêche pas la
ferme détermination à découvrir des lois générales. Bien au contraire : nous
n’avons rien de plus en commun que ce qui nous permet de différer les uns
des autres. Et plus cette diversité disparaît, plus devient incertaine et vague la
connaissance que nous pouvons espérer avoir de nous-mêmes.
Ces lettres sont comme toutes choses : précieuses autant que rares,
fragiles parce que irremplaçables, et il importe de sentir qu’elles
appartiennent à un temps déjà éloigné mais que, par cette distance même,
elles nous instruisent sur nous-mêmes. Il faut les lire avec le sentiment
poignant de traverser un moment singulier de science et d’existence qui ne se
reproduira plus, mais qui a pris sa place au sein du système virtuel de nos
pensées, et dans lequel, de manière exemplaire, deux vies et deux œuvres se
sont inventées dans leur extrême originalité respective par la manière même
dont, en un sens, elles ne firent qu’un.
Emmanuelle Loyer et Patrice Maniglier
Paris, 5 mars 2018

1. Claude Lévi-Strauss, Structures élémentaires de la parenté, op. cit., p. 186


et 188, figures 11 et 12.
2. Nous donnons ici une représentation synthétique due à Edmund Leach, Claude
Lévi-Strauss, Chicago (Ill.), University of Chicago Press, 1970, p. 39.
o
3. « “Les chats” de Charles Baudelaire », L’Homme, vol. 2, n 1, 1962, p. 5-21.
Ce texte célèbre est republié ici en annexe 1, avec un ensemble d’autres écrits.
4. Rappelons que les premières sont une forme de plaisanterie qui consiste à
glisser un propos (généralement obscène) dans une phrase apparemment anodine
qui évoque celui-ci à une permutation près entre deux phonèmes. Ainsi, pour
rester dans le registre « décent » que privilégie Claude Lévi-Strauss, d’un pot
sale – un sot pâle (voir la lettre du 6 avril 1942). La synesthésie, quant à elle, est
un phénomène associant plusieurs sens – ainsi des couleurs aux voyelles, aux
lettres ou aux chiffres en général (voir la lettre du 11 octobre 1974).
5. Cf. Roman Jakobson, « Dear Claude, cher Maître » (1978), in Marshall
Blonsky (dir.), On Signs : A Semiotic Reader, Baltimore (Md.), Johns Hopkins
University Press, 1985, p. 184-188. (Traduction inédite en annexe 7.)
6. Jean-Charles Darmon et Françoise Waquet (dir.), L’Amitié et les Sciences. De
Descartes à Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2010.
7. Entretien avec Monique Lévi-Strauss, octobre 2017.
8. Lettre du 3 juin 1960.
9. L’équivalent, en termes de pouvoir d’achat, à un peu plus de 2 200 euros
aujourd’hui.
10. C’est pourquoi Jakobson, ayant acquis la nationalité tchèque en 1937, peut y
prendre part.
11. Dans une des brochures de l’École libre des hautes études, quatre visages sont
mis à l’honneur : Mirkine, Grégoire, Lévi-Strauss, Koyré. Cf. Emmanuelle Loyer,
Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, 2016, p. 286 sq.
12. Ces faits sont rapportés par Lévi-Strauss lui-même dans la préface qu’il fit
aux Six Leçons sur le son et le sens, Paris, Minuit, 1976, p. 7-18, édition des
conférences prononcées par Jakobson en 1942-1943 à l’École libre des hautes
études, auxquelles il assista en auditeur d’abord, puis en disciple, précise-t-il, près
de trente ans après, encore sous le coup de « l’excitation » ressentie alors. La
préface de Lévi-Strauss est reprise sous le titre « Les leçons de la linguistique »
dans Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, chap. 9.
13. L’École libre des hautes études fut saluée par le général de Gaulle,
« magnifique création française réalisée au moment où soufflait au plus fort la
tempête du désespoir » (Discours et messages, t. 1, Paris, Plon, 1970, p. 335).
14. Voir la lettre du 19 janvier 1945.
15. Littérature savante accumulée sur les Indiens d’Amérique du Nord et
constituée d’écrits ethnologiques, de grandes collections, ainsi que de récits
d’explorateurs et de missionnaires.
16. Ainsi, dans une lettre du 14 septembre 1949, regrette-t-il de ne pas avoir son
ami près de lui pour qu’ils puissent se servir « de réveil l’un à l’autre », puis, dans
une autre, du 13 avril 1950, il se dit « émerveillé » de la synchronie avec laquelle
leurs « deux esprits travaillent simultanément dans la même direction ».
17. Voir les lettres des 6 et 13 mars 1954.
18. Lettre du 26 décembre 1958.
19. Lettre du 3 octobre 1960.
20. Lettre du 23 janvier 1968.
21. Paris, Minuit, 1963.
22. Voir notamment les textes que nous republions en annexe et qui témoignent
de cette faveur publique du structuralisme lorsqu’elle associe les deux amis : « La
linguistique va-t-elle devenir la science des sciences ? » (annexe 2) ; « Vivre et
parler » (annexe 3) ; « Roman Jakobson : histoire d’une amitié » (annexe 5).
23. Lettre du 26 décembre 1958.
24. Voir la lettre du 12 mai 1966.
25. Cf. Roman Jakobson, « Dear Claude, cher Maître », art. cité (voir l’annexe 7).
26. Claude Lévi-Strauss et Didier Éribon, De près et de loin (1988), Paris,
O. Jacob, 1988, p. 62-63.
27. Telle est la thèse notamment de Jean-Claude Milner dans Le Périple
structural, Paris, Seuil, 2002.
28. C’est notamment la lecture qu’en firent à l’époque le philosophe marxiste
hétérodoxe Henri Lefebvre (L’Idéologie structuraliste, Paris, Seuil, 1975) ou
l’essayiste Jean-François Revel (Pourquoi des philosophes ?, Paris, Julliard,
1957).
29. Systems of Consanguinity and Affinity of the Human Family,
Washington (D. C.), Smithsonian Institution, 1871 ; Lewis Henry Morgan à la
mémoire de qui est dédié Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF,
1949.
30. Voir les lettres du 27 novembre 1947 et du 12 mai 1948.
31. Voir l’annexe 7.
32. Pour la description acoustique des voyelles du français, on pourra se rapporter
à l’entrée « Formant » de l’encyclopédie en ligne Wikipédia.
33. Cf. « La première lettre de Ferdinand de Saussure à Antoine Meillet sur les
anagrammes (publiée et commentée par Roman Jakobson) », L’Homme, vol. 11,
o
n 2, 1971, p. 15-24 (repris in Selected Writings, t. 7, chap. 24) ; Claude Lévi-
Strauss, « Religion, langue et histoire : à propos d’un texte inédit de Ferdinand de
Saussure », in Mélanges en l’honneur de Fernand Braudel, 2. Méthodologie de
l’histoire et des sciences humaines, Toulouse, Privat, 1972, p. 325-333 (repris in
Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983, chap. 10).
34. Cours de linguistique générale (1916), Paris, Payot, 1972, p. 166.
35. Au mot de « sémiologie » est parfois préféré, notamment en anglais, celui de
« sémiotique », qui vient du philosophe et logicien américain Charles Sanders
Peirce (1839-1914). Pour Jakobson cependant, les deux termes sont synonymes. Il
en va de même pour les termes « phonologique » et « phonémique », le second,
qu’on trouve parfois en français, étant une transcription littérale de l’anglais
« phonemic ».
36. La Structure des révolutions scientifiques (1962), Paris, Flammarion, 1983.
37. Nikolaï Troubetskoï, Principes de phonologie (1939), Paris, Klincksieck,
1949, p. 74. (Cette figure couvre 85 % de l’ensemble des phonèmes
consonantiques de l’allemand.)
38. Voir l’annexe 8, « Remarques sur la structure phonologique du français », et
plus précisément, pour les graphiques, les pages 420-421.
39. Lettre du 9 janvier 1949.
40. Paris, Minuit, 1969.
41. Cf. « Phonétique et phonologie », in Essais de linguistique générale, op. cit.,
t. 1, chap. 6, section 4.1.
42. Sur le sens acoustique exact de cette opposition, on peut renvoyer le lecteur
courageux à la définition qu’en donne Jakobson dans l’article publié en annexe 8,
« Remarques sur la structure phonologique du français », bien qu’il l’appelât alors
« saturé / dilué » (p. 414).
43. Cf. la transcription de la conversation télévisée que les deux amis eurent avec
les biologistes François Jacob et Philippe L’Héritier : « “Vivre et parler” : un
débat entre François Jacob, Roman Jakobson, Claude Lévi-Strauss et Philippe
os
L’Héritier », Les Lettres françaises, n 1221 et 1222, 1968, p. 3-7 et 4-5. (Texte
reproduit en annexe 3.)
44. Lettre du 18 avril 1949.
45. Voir la lettre du 27 juin 1962.
46. Voir la lettre du 13 mars 1952.
47. Langage enfantin et aphasie, op. cit.
48. Cf. en particulier Les Structures élémentaires de la parenté, op. cit., p. 168,
figure 7 – et aussi les schémas où Lévi-Strauss introduit les signes (+ ) et ( – )
dans « L’analyse structurale en linguistique et en anthropologie », d’ailleurs écrit
pour Jakobson et d’abord publié dans la revue que ce dernier venait de fonder en
o
1945, Word (vol. 1, n 1, 1945, p. 33-53 ; repris in Anthropologie structurale,
Paris, Plon, 1958, chap. 2).
49. Cf. « Dear Claude, cher Maître », art. cité (voir l’annexe 7).
50. Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973, p. 170.
51. Ces exemples sont extraits de différentes œuvres de Lévi-Strauss : singe et
fourmilier (La Potière jalouse, Paris, Plon, 1985, chap. 8), poison et séducteur
(Mythologiques, t. 1, Le cru et le cuit, Paris, Plon, 1964, p. 287), collier de perles
et tête coupée (Mythologiques, t. 3, L’origine des manières de table, Paris, Plon,
1968, p. 285). Mais on en trouvera quasiment à chaque page des travaux de Lévi-
Strauss sur les mythes !
52. Anthropologie structurale deux, op. cit., p. 162.
53. Ferdinand de Saussure, « Lettre à Antoine Meillet sur les anagrammes,
o
12 novembre 1906 », Cahiers Ferdinand de Saussure, n 21, 1964, p. 95.
54. Robert Godel, Les Sources manuscrites du Cours de linguistique générale de
F. de Saussure, Paris, Droz, 1957, p. 136.
55. Lettre du 25 février 1966.
56. Pour plus de détails s’agissant des recherches de Saussure sur les légendes,
voir la lettre du 25 février 1966 et la première note qui l’accompagne.
57. Maurice Delcroix et Walter Geerts (dir.), « Les chats » de Baudelaire. Une
confrontation de méthodes, Namur, Presses universitaires de Namur, 1980.
58. Pour plus de détails sur les « anagrammes », voir la note de la lettre du
30 septembre 1970 à ce sujet ; cf. aussi Roman Jakobson, « La première lettre de
Ferdinand de Saussure à Antoine Meillet sur les anagrammes (publiée et
commentée par Roman Jakobson) », art. cité.
59. Cf. notamment la postface à Roman Jakobson et Krystyna Pomorska,
Dialogues, Paris, Flammarion, 1980.
60. Cf. la lettre de Jakobson à Khlebnikov citée ibid., p. 164.
61. Ces textes furent redécouverts dans les années 1960, sous l’impulsion de
Jakobson – qui embarqua d’ailleurs son ami Lévi-Strauss : voir leurs échanges
autour du compte rendu de la Morphologie du conte de Propp (lettres du
15 décembre 1958 et suivantes). Sur les aspects littéraires, cf. notamment le
recueil Théorie de la littérature, éd. Tzvetan Todorov, Paris, Seuil, 1966.
62. Jakobson, en 1931, rédigea sur ce sujet un de ses textes les plus poignants,
« La génération qui a gaspillé ses poètes » (repris in Questions de poétique, Paris,
Seuil, « Poétique », 1973, p. 73-101).
63. Cf. « Le parallélisme grammatical et ses aspects russes » (1966), repris in
Questions de poétique, op. cit., p. 234-279.
64. Cet exemple très simple est artificiel, mais le lecteur trouvera de tels exemples
à foison dans l’article sur « Les chats » de Baudelaire (voir l’annexe 1).
65. Voir la seconde étude jointe à la lettre du 16 novembre 1960.
66. « On pourrait définir le mythe comme ce mode de discours où la valeur de la
formule traduttore, traditore tend pratiquement à zéro » (« La structure des
mythes », in Anthropologie structurale, op. cit., p. 232).
67. Lettre du 5 mai 1952.
68. Sur cette dernière définition en particulier, cf. Roman Jakobson,
« Linguistique et poétique », in Essais de linguistique générale, op. cit., t. 1,
chap. 11.
69. « “Les chats” de Charles Baudelaire », art. cité, p. 5 (voir annexe 1, ainsi que
la première étude jointe à la lettre du 16 novembre 1960).
70. Cf. Stendhal, De l’amour, Paris, Mongie, 1822, chap. 2.
71. Lévi-Strauss demande à son ami de lui envoyer des illustrations de systèmes
phonologiques sous cette « forme de “structure cristalline” qui parle si bien à
l’imagination » (lettre du 9 janvier 1949).
Avertissement

Nous avons décidé de republier en annexe un certain nombre de textes de


Claude Lévi-Strauss et de Roman Jakobson qui accompagnent les quarante
ans de leurs échanges et courent donc parallèlement à cette correspondance.
Bien sûr, il est impossible de mettre à disposition du lecteur l’ensemble des
textes dont il est question dans les lettres, même en se limitant à ceux dont les
épistoliers sont les auteurs, puisqu’ils s’envoient leurs ouvrages respectifs et
les commentent généreusement. Il a donc fallu faire des choix.
La sélection à laquelle nous nous sommes arrêtés répond à plusieurs
exigences simples. Il s’agit :
– de textes (nous avons exclu les retranscriptions d’entretien télévisé ou
radiophonique, sauf celles réalisées du vivant des auteurs) écrits par l’un ou
par l’autre des deux amis (ou par les deux ensemble) ;
– ou qui concernent directement leur collaboration, qu’ils aient été écrits
soit à quatre mains, soit au titre d’hommage de l’un à l’autre, soit enfin qu’ils
aient été conçus pour paraître côte à côte ;
– ou qui sont devenus difficiles à retrouver, parce qu’ils n’ont été
republiés dans aucun des volumes d’articles en français constitués par les
deux hommes ou par leurs éditeurs français après coup.
Une seule exception à ces règles : les « Remarques sur la structure
phonologique du français », de Roman Jakobson et John Lotz, qui n’a été
écrit ni avec, ni pour, ni à côté de Claude Lévi-Strauss, mais qui est un texte
important pour les usages que ce dernier en fit et qui n’avait jamais été traduit
en français (annexe 8).
Cependant, du fait de ces règles, les annexes proposées ici ne donnent pas
une image complète des travaux produits directement par les deux hommes
pour marquer leur collaboration. Afin que les lectrices et les lecteurs puissent
cependant en avoir une vision synthétique, nous proposons la liste suivante,
précisant les textes repris en annexe, en espérant que la curiosité amènera
certaines et certains à aller chercher dans les recueils d’articles ou dans les
archives de l’Institut national de l’audiovisuel les documents que nous
n’avons pas reproduits ici.

1) Un article à quatre mains (cadeau d’anniversaire pour leurs vingt ans


d’amitiés)
– Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, « “Les chats” de Charles
o
Baudelaire », L’Homme, vol. 2, n 1, 1962, p. 5-21 ; repris in Roman
Jakobson, Questions de poétique, Paris, Seuil, « Poétique », 1973, p. 401-
o
419 ; Huit Questions de poétique, Paris, Seuil, « Points Essais », n 85,
1
1977, p. 163-188 (annexe 1).

2) Hommages réciproques
– Claude Lévi-Strauss, « Structure et dialectique », in Morris Halle (dir.),
For Roman Jakobson : Essays on the Occasion of his Sixtieth Birthday,
La Haye, Mouton de Gruyter, 1956, p. 289-294 ; repris in Anthropologie
structurale, Paris, Plon, 1958, chap. 12.
– Claude Lévi-Strauss, « Le sexe des astres », in To Honor Roman
Jakobson : Essays on the Occasion of his Seventieth Birthday,
11 October 1966, La Haye, Mouton de Gruyter, 1967 ; repris in
Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973, chap. 11.
– Roman Jakobson, « The Modular Design of Chinese Regulated Verse »,
in Échanges et communications. Mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss,
La Haye-Paris, Mouton de Gruyter, 1970, p. 597-605 ; repris in SW, t. 5,
p. 215-223 ; trad. fr. Marie-Odile et Jean-Pierre Faye, « Le dessin
prosodique, ou le principe modulaire dans le vers régulier chinois »,
o
Change, n 2, 1969, p. 37-48 (annexe 4).
– Claude Lévi-Strauss, « Roman Jakobson : histoire d’une amitié »,
Le Monde, 16 octobre 1971 (annexe 5).
– Claude Lévi-Strauss, « Religion, langue et histoire : à propos d’un texte
inédit de Ferdinand de Saussure », in Mélanges en l’honneur de Fernand
Braudel, 2. Méthodologie de l’histoire et des sciences humaines,
Toulouse, Privat, 1972, p. 325-333 ; repris in Le Regard éloigné, Paris,
Plon, 1983, chap. 10 – livre entièrement dédicacé à Roman Jakobson.
– Roman Jakobson, « Dear Claude, cher Maître », in Marshall
Blonsky (dir.), On Signs : A Semiotic Reader, Baltimore (Md.), Johns
Hopkins University Press, 1985, p. 184-188 (allocution en hommage au
professeur Claude Lévi-Strauss, délivrée à l’ambassade des États-Unis à
Paris, le 8 novembre 1978) (annexe 6).
– Claude Lévi-Strauss, « A Statement », in A Tribute to Roman Jakobson
1896-1982. Berlin, Mouton de Gruyter, 1983, p. 70-71 (annexe 7).

3) Textes publiés ensemble


Conclusions d’un colloque d’anthropologie et linguistique à
Bloomington, dans l’Indiana) en 1952 (voir lettres du 19 mars 1952 et du
3 novembre 1952) :
– Roman Jakobson, « Results of a Joint Conference of Anthropologists
and Linguists », repris, en anglais, in SW, t. 2, p. 554-567 ; trad. fr. « Le
langage commun des linguistes et des anthropologues », Essais de
linguistique générale, t. 1, Paris, Minuit, 1963, chap. 1.
– Claude Lévi-Strauss, « Towards a General Theory of
Communication », trad. fr. « Linguistique et anthropologie »,
Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, chap. 4.
Autour de Saussure et de la « sémiologie » :
– Roman Jakobson, « La première lettre de Ferdinand de Saussure à
Antoine Meillet sur les anagrammes (publiée et commentée par Roman
o
Jakobson) », L’Homme, vol. 11, n 2, 1971, p. 15-24 ; repris in SW, t. 7,
chap. 24, et in Questions de poétique, Paris, Seuil, « Poétique », 1973,
p. 190-201).
– Claude Lévi-Strauss, « Préface », in Roman Jakobson, Six Leçons sur le
son et le sens, Paris, Minuit, 1976, p. 7-18 ; repris in Le Regard éloigné,
Paris, Plon, 1983, chap. 9.

4) Entretiens et débat
– Roman Jakobson, « La linguistique va-t-elle devenir la science des
sciences ? – Un entretien de Claude Bonnefoy avec Roman Jakobson »,
o
Arts, n 20, 1966, p. 10-11 (annexe 2).
– Claude Lévi-Strauss, Roman Jakobson et al., « “Vivre et parler” : un
débat entre François Jacob, Roman Jakobson, Claude Lévi-Strauss et
os
Philippe L’Héritier », Les Lettres françaises, n 1221 et 1222, 1968, p. 3-
2
7 et 4-5 (annexe 3) .
– Claude Lévi-Strauss, interviewé par Michel Tréguer dans « Un certain
regard », TF1, 21 janvier 1968 ; disponible en ligne : « Claude Lévi-
Strauss – Un certain regard », Ina.fr, 21 janvier 1968.
– Roman Jakobson, interviewé par Michel Tréguer dans « Un certain
regard », TF1, 17 mars 1968.
E. L. et P. M.

1. Par la suite, en l’absence de double référence aux deux éditions de 1973 et de


1977, le lecteur comprendra que le texte concerné n’a pas été repris en « Points
Essais ».
2. Les droits de reproduction des propos de Philippe L’Héritier sont réservés à ses
ayants droit.
Remerciements

Nous souhaitons remercier tout particulièrement Linda R. Waugh,


directrice exécutive du Roman Jakobson Trust, les archivistes du fonds
Jakobson au Massachusetts Institute of Technology (MIT), Anaïs Dupuy-
Olivier, chargée du fonds Lévi-Strauss du département des manuscrits à la
Bibliothèque nationale de France, Catherine E. Clark et Kate Rennebohm, qui
nous ont facilité l’accès aux documents.
Nous remercions aussi Noam Chomsky pour avoir accepté avec beaucoup
de grâce la publication d’une de ses lettres inédites ; Bernard Laks, Tomáš
Glanc, Jindrich Toman, Patrick Sériot et Thomas Broden, qui nous ont
apporté leurs savantes lumières pour la résolution de quelques petites
énigmes.
Nous tenons enfin à remercier Monique Lévi-Strauss pour avoir pris
l’initiative de cette édition et en avoir aidé la réalisation de bien des manières,
qui vont des questions de droit aux élégances de syntaxe, Maurice Olender
pour l’avoir soutenue avec enthousiasme, Sophie Tarneaud pour en avoir
accompagné la fabrication avec professionnalisme et rigueur, Benoît Bénard
pour son sens des finitions.
E. L. et P. M.
CORRESPONDANCE
Le 6 avril 1942
Cher ami,
Ces quelques contrepèteries que j’ai retrouvées vous serviront
1
peut-être :
Un sot pâle – Un pot sale ;
Muer une touche – Tuer une mouche ;
Il tiendra une vache – Il viendra une tache ;
De quatre portes de Soissons – De quatre sortes de poisson ;
Férir un cagot – Quérir un fagot ;
Tendez votre verre – Vendez votre terre ;
Je vois naître une poire – Je vois paître une noire ;
Mort de faim – Fort de main ;
etc.
Tout cela tiré d’un recueil spécialisé, rencontré par hasard chez
des amis, alors que j’évoquais notre difficulté à trouver des exemples
décents. Et non sans raison : dans tout le recueil en question, celles-ci
sont les seules à pouvoir être citées impunément !
Présentez je vous prie mes hommages à Madame Jakobson, et
croyez-moi bien cordialement votre
Claude Lévi-Strauss

Le 20 avril [1942]
Cher ami,
2
Je recopie à votre intention ce passage de Von den Steinen
(Durch Central-Brasilien, Leipzig, 1886) sur le labret des Indiens
Suyá :
« Le labret ou botoque […] est l’ornement exclusif des hommes.
Il est joliment travaillé en bois léger comme de l’écorce et a 7 à 8 cm
de diamètre sur 1,7 cm d’épaisseur […]. L’orifice à l’intérieur duquel
est disposé le labret est découpé bien au-dessous des lèvres, et le
poids fait que le disque se place en position horizontale… Le profil
est vraiment curieux. Les incisives inférieures ne subissent plus la
pression de la lèvre, et sont tordues, brisées ou même ont disparu. De
même, il se produit une salivation abondante, qui oblige les indigènes
à la ravaler continuellement, et pour cette raison leur conversation est
interrompue à intervalles réguliers par le bruit de quelqu’un qui
absorbe quelque chose. Il leur est impossible de prononcer un p pur :
ils ne réussissent qu’un son intermédiaire entre f et h » (p. 247 de la
traduction portugaise). Ici l’auteur renvoie à l’appendice.
« Je désigne par φ un son intermédiaire entre f bilabial et h…
« Les Suyá ont renoncé à l’ancien p, qui se rencontre seulement
dans un mot étranger “paraná” tupi. Dans notre joie de leur entendre
prononcer un mot connu de nous, nous négligeâmes de percevoir le
son φ de ce mot. Au lieu de p, on trouve φ ou h, deux sons qui, en
Suyá, paraissent très proches l’un de l’autre. Ce qui favorise ce
changement est sans doute la botoque labiale, bien que d’autres tribus
qui l’emploient aussi aient conservé le p. Nous sommes arrivés à cette
conclusion après avoir tenté l’expérience de faire prononcer aux Suyá
des mots portugais possédant le p, et qu’il apparut que les indigènes
étaient presque complètement incapables d’articuler ce son. Ils disent
couramment φ ou h, sans prendre garde à la différence » (ibid.,
3
p. 408-409) .
Cordialement,
Claude Lévi-Strauss

Le 7 juillet [1942]
Mon cher ami,
Merci pour ce magnifique texte. J’espère que votre travail marche
bien. Le mien est en ce moment dans une passe de désespoir. Jusqu’à
présent, je me suis attaqué à des systèmes qui paraissaient
contradictoires aux ethnographes, mais qui étaient logiques pour les
indigènes : il n’était pas difficile de démontrer que les indigènes
avaient raison. Maintenant je travaille sur des systèmes (Nouvelles-
Hébrides) qui sont considérés comme contradictoires, et par les
ethnographes, et par les indigènes eux-mêmes qui les utilisent ! Ceux-
4
ci sont les premiers à en souligner les irrégularités .
Or celles-ci se reproduisent dans des systèmes de même type,
mais isolés les uns des autres. Elles doivent donc avoir une raison,
même si cette raison n’est pas raisonnable. Mais c’est un casse-tête
affreux.
Bien amicalement,
Claude Lévi-Strauss

Le 19 janvier [1945]
Mon cher ami,
Je vous écris très rapidement, dans la bousculade de l’arrivée,
pour vous rendre compte des conversations dont vous m’avez
5
chargé . J’ai vu vos deux aînés à Londres, tous deux très cordiaux et
6
s’exprimant avec une affection chaleureuse à votre égard. S. , que
j’ai rencontré le premier, vous assure qu’il souhaite ardemment votre
retour en Norvège, et qu’il n’est pas le seul. Cependant, la situation
des étrangers n’est pas la même que celle des nationaux. Ces derniers
retrouveront automatiquement leurs places, mais, pour les premiers,
c’est une nouvelle procédure à ouvrir. Donc il ne peut rien dire
catégoriquement, sinon que votre présence là-bas lui semble très
souhaitable, pour guider la jeune école linguistique qui commence à
se développer. Dans la conversation, S. a mentionné le nom de R.,
qu’il avait rencontré récemment et avec lequel il avait parlé de vous.
R. lui aurait dit que vous étiez « un des leurs » et par conséquent S.
aurait plutôt supposé que vous tiendriez à rentrer à Prague. Je m’en
suis tenu à des vagues généralités. Nous n’avons guère parlé science,
mais j’ai cependant annoncé la publication de Word avec article de
7
S. . Il m’a invité à déjeuner avec lui à mon passage à Londres, au
retour.
Vu ensuite R. Il vous fait dire qu’il n’envisage pas de difficultés
particulières du côté que vous redoutez étant donné vos bonnes
relations passées avec ces milieux. Mais le problème est plus
complexe : la vie universitaire ne reprendra pas rapidement, ni
facilement. Selon ses propres paroles, « le problème de la
reconstruction politique et morale dépasse infiniment celui de la
reconstruction économique ». Il ne peut donc rien dire de catégorique,
mais vous recommande ceci : 1) Sitôt la libération accomplie,
demandez votre réintégration par lettre officielle. Il insiste
énormément sur l’importance de cette démarche. Lui-même prend
acte de votre désir de rentrer, et agira pour que vos collègues
continuent à vous considérer comme un des leurs ; 2)
confidentiellement, il vous conseille, néanmoins, de considérer que
votre séjour aux États-Unis peut encore se prolonger. La sagesse, dit-
il, est d’agir comme si vous deviez y rester encore quelque temps.
Quelques mois après la Libération (et il insiste sur « quelques
mois »), il vous fera savoir quelle est la situation.
Tout cela est un peu déprimant, je le sais. J’ajouterai seulement
que trois jours de Paris donnent une impression assez analogue. Tout
le monde s’est très bien arrangé sans nous, et les places sont, ou
occupées, ou visées par de petits personnages solidement accrochés
dans les rouages. Cela est naturellement une impression provisoire.
Personnellement, je reçois un coup très dur du fait que Mauss a perdu
8
sa lucidité . Mais je n’ai encore eu que très peu de contacts.
9
Voyage long et difficile . À Paris, les conditions sont terriblement
dures. Mais vous savez tout cela. Je pense être ici jusque fin février.
Amicalement,
Claude Lévi-Strauss
P.-S. : Comme je n’écris à personne, ne mentionnez pas cette
lettre.

[6 octobre 1945]
10
Monsieur le Conseiller culturel ,
Permettez-moi de faire appel à votre bienveillance pour vous
exposer la situation délicate où je me trouve du fait des difficultés qui
11
sont surgies dans l’affaire de l’École libre .
Vous avez bien voulu m’informer au cours de l’été dernier que le
gouvernement français avait décidé de participer pour moitié avec le
gouvernement tchécoslovaque à la continuation de la chaire que
j’occupe depuis trois ans à l’École libre des hautes études ; vous
m’avez également autorisé à informer le gouvernement
tchécoslovaque de ces intentions ; à la suite de cette démarche, ce
gouvernement a bien voulu, de son côté, prolonger les dispositions
dont je suis bénéficiaire. Je croyais donc pouvoir m’attendre à
er
recevoir de l’École libre, à partir du 1 octobre 1945, un traitement
annuel de 5 000 dollars assuré pour moitié par nos deux
12
gouvernements .
Je crois comprendre que le retard subi par les négociations en
cours entre le gouvernement français et la New School for Social
Research a empêché jusqu’à présent le versement de la fraction de
traitement que vous m’aviez laissé espérer. Cette différence dans mes
ressources me place dans une situation d’autant plus difficile que j’ai
écarté certaines possibilités qui m’étaient offertes par ailleurs pour
er
pouvoir me consacrer comme je le fais depuis le 1 octobre à mon
enseignement.
Dans ces conditions, je me permets de vous demander s’il ne vous
serait pas possible d’envisager des mesures permettant, pendant la
période de transition, de m’assurer le traitement que je pensais devoir
er
recevoir à partir du 1 octobre.
Je vous remercie par avance de la bienveillante attention que vous
voudrez bien, j’en suis sûr, accorder à ma requête, et je vous prie de
bien vouloir agréer, Monsieur le Conseiller culturel, les assurances de
13
ma haute considération .

Mr. Roman Jakobson


École libre des hautes études
66 Fifth Avenue
New York 11, NY

16 novembre 1945
Cher ami,
14
Je suis navré pour ce soir, mais un cousin à moi , avec qui j’ai
passé toute mon enfance et que je n’ai pas vu depuis vingt ans, se
trouve être de passage à New York aujourd’hui et je ne puis me
dispenser de passer la soirée avec lui.
Excusez-moi, je vous prie, et croyez-moi, cher ami, bien
amicalement votre
Claude Lévi-Strauss
934 Fifth Avenue
15
New York 21, NY

Le 5 février 1946
16
Mon cher collègue ,
Les publications de l’École libre des hautes études au Brésil
m’informent qu’elles sont prêtes à mettre sous presse les manuscrits
que vous avez bien voulu leur offrir par mon intermédiaire, il y a un
peu plus de trois ans.
Je vous rappelle que le titre de votre manuscrit était :
17
« Le son et le sens des mots »
Pourriez-vous me faire savoir quelles sont vos dispositions à cet
égard afin que je les transmette à nos collègues de Rio de Janeiro ?
Je vous prie de croire, mon cher collègue, à mes sentiments très
sympathiquement dévoués.
Claude Lévi-Strauss
Conseiller culturel

Claude Lévi-Strauss
Conseiller culturel
près l’ambassade de France aux États-Unis

Prof. Roman Jakobson


205 West 88th Street
New York City
Cher ami,
Je lis dans le Times la nouvelle officielle au sujet de la bourse
18
Guggenheim . Toutes mes félicitations, bien cordiales et
affectueuses,
Claude
Le 16 [mois inconnu de l’année 1946 ou 1947]
Cher Roman,
19
J’ai relu votre article et j’y ai changé très peu de choses . Vous
avez remplacé partout « degré » par « aperture », que j’ai moi-même
changé en « ouverture ». Si « aperture » se trouvait être un terme
technique auquel vous teniez, prévenez Mlle G. de revenir à votre
20
texte . À part cela, il n’y a pratiquement rien ; le texte est correct,
mais pas toujours clair. Je crois que certains passages gagneraient à
être ré-écrits ; mais, naturellement, je ne me permettrais pas de le
faire et j’en serais d’ailleurs incapable sans être à côté de vous.
Pour Gestalt, je suis perplexe. Il est maintenant courant, en
français, de traduire par « forme ». « Configuration » est possible,
mais alors que dire pour Gestalteinheit ? Personnellement, je
n’hésiterais pas à dire : « structure » et « unité structurale », qui
changent sans doute le sens initial des termes, mais le changent dans
21
la bonne direction .
Quant aux autres termes, absolument d’accord pour exclure tous
les barbarismes proposés. On peut dire valuation, dévaluation,
transvaluation (et non valution, dévalution, etc.), mais je préférerais
valorisation phonologique et dévalorisation phonologique, qui
impliquent qu’on acquiert ou qu’on perd une valeur, tandis que
valuation suggère plutôt qu’on attribue une valeur à quelque chose
qui la possédait déjà. Ex. : on évalue un tableau, mais il se valorise si
le peintre, d’inconnu, devient célèbre. La grande difficulté subsiste
pour umphonologisierung, car transvaluation ou transvalorisation ne
sont pas immédiatement intelligibles. Il y aurait bien réévaluation qui
est correct et courant, mais qui nous ramène à valuation, etc. Après
tout, il y a aussi revalorisation, qui, toute réflexion faite, est le
meilleur (ex : « Poincaré a revalorisé le franc »).
J’opine donc pour : valorisation, dévalorisation, revalorisation
phonologiques.
Bonnes vacances et amitiés,
Claude

Le 23 avril [1947]
Mon cher ami,
22
Pouvez-vous jeter un coup d’œil sur le texte ci-joint et me dire
si ce n’est pas trop infâme ? C’est tout ce que je me sens capable de
tirer de mon matériel, mais je ne me fais aucune illusion. D’un autre
côté, je crois que la relation entre chibcha et nambikwara est
23
manifeste, et j’aimerais bien faire hommage à Rivet , pour son
dernier Congrès des américanistes avant sa retraite, de la seule
trouvaille linguistique que je ferai sans doute de ma vie – et d’une qui
va tellement dans le sens qu’il a lui-même tracé. Tout ce que je
demande est de ne pas en rester déshonoré pour le restant de mes
jours. N’y donnez pas plus d’attention que cela n’en mérite, et dites-
moi seulement si ce n’est pas monstrueux.
Ne me le perdez pas non plus ! C’est le seul exemplaire, et il m’a
donné tant de mal que je n’aurais certes pas le courage de le
recommencer…
Merci, et amitiés,
Claude Lévi-Strauss

er
Le 1 octobre [1947]
Cher Roman,
Ce n’est pas facile de vous joindre en ce moment ; j’espère tout de
même que nous pourrons nous voir un peu avant mon départ,
24
décidément fixé pour le 21 octobre .
Cela m’ennuie de venir vous parler de questions d’argent au
moment où vous devez avoir de lourdes dépenses d’installation. Mais
j’ai moi-même à effectuer, pour toute la famille, de multiples achats
avant mon départ, et, si cela ne devait pas vous mettre dans
l’embarras, j’avoue que les 100 dollars que je vous ai prêtés il y a
25
quelques mois ne me seraient pas inutiles . Merci d’avance de ce
que vous pourrez faire à ce sujet. Et à bientôt j’espère.
Fidèlement,
Lévi-Strauss

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 27 novembre [1947]
Mon cher ami,
Pardonnez-moi d’avoir laissé passer ce mois sans vous écrire ;
mais vous imaginerez sans peine ce que peut être un début de
réinstallation à Paris. Bref, j’ai un appartement (l’adresse ci-dessus)
très beau, magnifiquement situé avec vue sur la place du Trocadéro,
le palais de Chaillot et la tour Eiffel, à deux cents mètres du musée de
l’Homme et de sa bibliothèque ; seulement, il n’y a pas de salle de
bains et le chauffage ne marche pas. Tout cela se réparera, avec le
temps, et en attendant je bénéficie (pour trois mois), au musée de
l’Homme, du bureau directorial qui est chauffé, et restera vide
jusqu’à l’élection du successeur de Rivet, lui-même à Mexico puis, à
son retour, retiré dans son appartement. N’en tirez aucune
conclusion : l’élection du successeur se prépare dans une confusion
d’intrigues inimaginables. Mais je ne suis, ni sur les rangs, ni
considéré comme un candidat possible, ignoré comme je le suis des
tout-puissants électeurs du Museum. Selon toute vraisemblance, c’est
26
Millot qui sera nommé, comme on s’y attendait d’ailleurs déjà . Le
privilège du somptueux bureau qui m’est échu pendant la période
intérimaire m’a été accordé, précisément, parce que je ne suis pas
dans le bain.
À part cela, mes chances à la succession de Leenhardt se
27
précisent , et mon livre est définitivement accepté par les « Presses
28
universitaires » . Si tout va bien, il ira à la composition vers mars ou
avril 1948, et paraîtra à la fin de l’année. C’est ainsi que vont les
choses ici. Je ne dis pas cela pour me plaindre. J’ai retrouvé dans la
France le climat parfait (moralement s’entend) auquel j’aspirais – et
tout : nourriture, vêtement, etc., est aussi abondant, et plus séduisant à
égalité de prix, qu’en Amérique. Le seul malheur est qu’on gagne
exactement trois fois moins. Au point de vue politique, la situation se
détériore à toute allure. Nous courons à un gouvernement de Gaulle,
grâce, d’ailleurs, aux communistes, qui font tout pour rejeter la classe
moyenne, et même une partie de la classe ouvrière, dans des bras néo-
29
bonapartistes . J’ai vu très peu de monde à l’université : beaucoup
sont d’ailleurs à l’Unesco qui siège au Mexique. Mais enfin, je me
remets dès maintenant au travail, et vous serais très reconnaissant si
vous pouviez m’envoyer les précieuses notes sur le système de
parenté slave que vous aviez préparées à mon intention et que j’ai
oubliées chez vous le dernier soir. Rose-Marie se joint à moi pour
vous envoyer à tous deux nos plus affectueuses pensées.
Claude Lévi-Strauss

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 11 décembre [1947]
Mon cher Roman,
30
Ne sachant où se trouve Garvin , sans doute rentré de Ponapé,
puis-je vous confier la lettre ci-jointe en vous demandant de la lui
faire parvenir le plus tôt possible ? Nous pensons faire paraître à
31
l’Institut d’ethnologie un volume spécial sur les Nambikwara,
contenant mon travail sociologique, le sien et un ensemble de
documents annexes (musique, photos, etc.) qui se trouvent encore
dans mes notes.
Rien de bien neuf ici depuis ma dernière lettre. Nous sommes,
comme vous savez, provisoirement sortis des grèves. Les
communistes escomptent une nouvelle augmentation du prix de la vie
leur permettant de démontrer à la classe ouvrière, qui s’est
absolument refusée à les suivre, qu’ils avaient raison ; le
gouvernement va essayer de stabiliser les prix, et s’il y réussit nous
aurons un répit. Sinon, la France se jettera dans les bras du Général
et, sous ce Salazar, les colonies sans doute perdues, nous deviendrons
un nouveau Portugal. Mais Paris reste Paris, et la France la France ; et
la vie serait adorable malgré tout si l’on gagnait un peu plus d’argent.
Les différents corps de métier ont pris possession de mon nouvel
appartement, et bien que tout soit difficile, et aille lentement, on
entrevoit le moment où cela deviendra habitable, vers février ou mars
prochain. Mais, toujours magnifiquement installé au Musée, j’aurais
tort de me plaindre.
Rose-Marie et moi vous envoyons à tous deux nos vœux les plus
affectueux pour Noël et la nouvelle année.
Claude

M. C. Lévi-Strauss
13, avenue d’Eylau
e
Paris 16 , France

15 décembre 1947
Cher Claude,
Dans la seconde lettre que je viens juste de recevoir de vous, vous
ne parlez pas de ma lettre, qui a dû croiser la vôtre en premier. Il n’y
a rien de particulièrement nouveau dans notre vie new-yorkaise. Je
32
suis toujours pris dans les épreuves d’Igor et elles m’ennuient . Je
préférerais travailler sur quelque chose de nouveau et j’ai beaucoup
33
de projets. Sommerfelt est reparti à Oslo après avoir discuté ici, au
34
Cercle , du problème de l’application de l’approche structurale à
l’histoire du langage. Garvin doit être de retour dans quelques jours.
J’ai envoyé à sa mère la lettre que vous lui avez adressée. Une petite
information confidentielle : Herzog quitte Columbia pour une chaire
d’anthropologie à l’université d’Indiana. Dans quelques jours, je vous
enverrai un rapport plus détaillé et plus précis sur cette terminologie
de parenté slave et j’apprécierais beaucoup que vous m’envoyiez
alors vos propres observations sur le modèle [pattern] de parenté
slave primitive. Je dois consacrer une partie de mon cours « Langues
slaves, peuples et cultures » à ce sujet et j’aimerais bien avoir vos
suggestions.
Personne n’a reçu d’invitation pour le Congrès linguistique de
Paris. Sera-t-il reporté ?
De nous deux à vous deux nos meilleurs vœux pour Noël et la
nouvelle année,
Cordialement,
Roman Jakobson

e
13 avenue d’Eylau, Paris 16

Le 29 décembre [1947]
Cher Roman,
Merci de votre lettre et de la copie de la précédente ; je ne l’avais,
en effet, pas reçue, sans doute à cause des grèves.
35 36
J’ai vu Dumézil et Benveniste . Le premier ne m’a guère plu :
agité, instable, peu capable d’écouter ce qu’on lui dit, moins encore
de s’y intéresser. Je lui ai posé votre problème, et il m’a promis de
s’en occuper ; mais, au premier abord, il ne pense pas avoir quoi que
ce soit là-dessus, et se demande à quelles sources il pourrait faire
appel que vous ne connaissiez pas aussi bien que lui. Enfin,
n’attendez pas trop de ce côté.
Au contraire, j’ai rencontré de la part de Benveniste un accueil
infiniment plus cordial et chaleureux que l’an dernier. Et, oserai-je
vous l’avouer, nous avons passé deux heures à une discussion si
animée du système de parenté indo-européen que ni lui ni moi
n’avons plus pensé à la question – que je lui avais posée de votre part
en arrivant – du Congrès linguistique et de la participation du Cercle
à ce Congrès. Il faut d’ailleurs que je vous dise qu’il se méfie du
Cercle ; tout d’abord, il n’a reçu que deux numéros de Word. Ensuite,
il redoute que le Cercle ne soit une machine de guerre contre la
37
Linguistic Society of America , pourtant – dit-il – acquise à vos
vues. Je l’ai assuré qu’il n’en était rien, que toutes les tendances
s’exprimaient librement au Cercle, et que sa raison d’être essentielle
provenait de ce qu’aucune autre société linguistique n’existe et ne vit
à New York ; mais il reste réticent et je suis persuadé que, s’il ne
collabore pas, c’est par crainte de voir interpréter son geste comme un
acte d’hostilité envers la Linguistic Society.
À part cela, j’ai eu la grande satisfaction de voir Benveniste
accepter le schéma que je lui ai proposé. Les faits qu’il a lui-même
recueillis semblent, d’ailleurs, parfaitement s’y inscrire. Je crois qu’il
les interprète mal (survivances matrilinéaires, etc.), ou plutôt, comme
il le dit lui-même, il ne les interprète pas. Mais cela colle avec mon
système, plus encore que je ne l’espérais. Il m’a promis de publier le
38
plus rapidement possible son étude sur les termes de parenté , afin
que nous puissions confronter nos vues. Puisque vous-même êtes
assez gentil pour revoir la question du vieux-slave, voici ce que je
voudrais voir surtout examiné :

Équation : père de la mère = frère de la mère (type


avus / avunculus)
« : mari de la sœur = mari de la fille (type γαμbρos /γαμbρos)
« : mari de la sœur ≠ frère de la femme, et dans ce cas :
« : frère de la femme = x ? (peut-être = frère de la mère, ce serait
39
l’idéal) .

Mon installation progresse lentement ; je peux heureusement


travailler. Mais je perds un temps énorme à me dégager des intrigues
et entreprises où l’on essaye de me lancer. Rivet (ceci strictement
entre nous) a engagé une grande campagne pour me donner sa
succession ; mais c’est trop tard. La chose aurait pu réussir s’il l’avait
engagée il y a un an. Maintenant, il s’est discrédité par
d’invraisemblables combinaisons antérieures, et qui ont échoué. Je
dois donc déployer à ne pas être candidat autant et plus d’efforts qu’il
m’en aurait fallu pour être élu si Rivet s’était aperçu à temps que
j’étais la personne la mieux qualifiée pour lui succéder. Maintenant, il
40 41
n’y a plus rien à faire : ce sera Vallois , ou Soustelle . Par contre, il
reste vraisemblable que j’aurai la chaire de Leenhardt, ou une autre
aux Hautes Études, à la fin de l’année en cours.
Bien amicalement,
Claude Lévi-Strauss

frère du mari
femme du frère
« « fils «
mari de la sœur

est à l’autre sœur

mari de la fille

mari de la sœur «

est à son frère

frère de la femme

12 mai 1948
Cher Claude,
Après avoir reçu votre lettre de mars, j’ai immédiatement
commandé le livre de Nadel auprès de la librairie de Columbia, qui
m’a dit vous l’avoir adressé directement. Je vous serais reconnaissant
si vous pouviez m’envoyer, mais ce n’est pas urgent, le livre de
M. Vey, Morphologie du tchèque parlé, publié il y a un an par la
Société de linguistique de Paris. Et si vous arriviez à trouver chez un
marchand d’ouvrages anciens la seconde édition du Slave commun de
Meillet, qui est épuisée, cela me serait d’une grande utilité. Pourriez-
vous, s’il vous plaît, m’envoyer sous pli recommandé La Foi jurée de
Davy ? Il est possible que je doive, cet été, le rendre à la bibliothèque,
particulièrement si je vais en Europe, ce que je n’ai pas encore décidé
fermement parce qu’il y a beaucoup de difficultés financières et
techniques. Quoi qu’il en soit, j’ai envoyé le rapport que m’avait
42
demandé Vendryes sur les relations entre la morphologie et la
phonologie [phonemics], ou, comme la formulation française
43
traditionnelle obsolète le veut : la phonétique. C’est sous presse . Je
ne vous ai pas écrit depuis si longtemps parce que je vous avais
promis de vous donner le schéma [scheme] de la parenté slave
primitive et que je me suis passionné pour la question, voulant faire
quelques recherches sur ce problème afin de vous en donner une
image correcte, mais ne trouvant pas le temps pour terminer ce
travail, parce que cette année universitaire a été particulièrement
chargée pour moi. Maintenant, je vois que je dois me presser et je
vous envoie ce que j’ai. Je joins ces renseignements à ce courrier et
j’espère qu’ils vous seront de quelque utilité. Ils ouvrent des
perspectives complexes, mais, pour achever cette étude, il faudrait la
coopération d’un linguiste et d’un anthropologue. Espérons que nous
ferons cela quand vous nous rendrez visite et je suis certain que ce
sera bientôt. Je suis heureux que vous puissiez terminer votre affaire
doctorale avant l’été. J’entre dans ma dernière semaine de cours et
ensuite, après deux semaines d’examen, je suis libre jusqu’au
er
1 février. Et, avant tout, je vais terminer pour de bon mon livre,
Sound and Meaning. Il y eut, il y a deux semaines, à New York, un
colloque très stimulant sous le titre bizarre de « Colloque sur les
mécanismes de causalité circulaire et la rétroaction dans les systèmes
44
biologiques et sociaux » . Il y avait là quelques-uns des
représentants majeurs de diverses sciences et les discussions ont de
nouveau fait apparaître un fascinant développement faisant converger
différents domaines du savoir et de la technique.
Vous n’avez pas confirmé la réception de notre volume sur
« Igor ». Une fois de plus, je vous remercie beaucoup pour votre aide,
qui fut tout simplement indispensable pour la parution de l’ouvrage. Il
rencontre un grand succès dans le monde international des
spécialistes. J’étais surpris de recevoir tant de lettres extrêmement
positives de la part de slavistes français et d’autres savants réputés.
Le comportement de Grégoire m’a une fois de plus montré ce qu’est
45
notre vieux Grégoire . Quand il a reçu le livre, il a écrit une lettre
enthousiaste jusqu’à l’extase, me couvrant des plus élogieuses
épithètes que j’avais jamais entendues et me déclarant qu’il écrirait
tout cela dans Le Flambeau. Mais les frères Mazon l’ont bombardé de
lettres et il a rapidement entamé un mouvement de repli pour finir par
remettre au Flambeau un article stupide et sans saveur, essayant de
46
sauver la réputation de Mazon en dépit de son fiasco .
47
Que se passe-t-il avec les Koyré ? Cela fait une éternité que je
n’ai de nouvelles de lui, ni de sa part ni d’une autre. J’espère en avoir
de vous bientôt et connaître votre programme dans l’avenir proche.
Car, au cas où je viendrais effectivement au Congrès fin juillet, y
serez-vous ?
Avec mes vœux les plus chaleureux à vous deux, de nous deux,
Fidèlement vôtre,
Roman Jakobson

[Feuilles jointes]

La terminologie de parenté slave archaïque a été conservée de la manière


la plus complète dans l’usage populaire du serbo-croate pour une part, et dans
les textes vieux-russes pour une autre. Mais il faut aussi utiliser les données
en vieux-tchèque et vieux-polonais à titre de comparaison. Je cite les
expressions dans leur forme en haut slavon d’église, en les translittérant
48
conformément à l’usage des philologues français .
Les mots pour « grand-père », děd/, et pour « grand-mère », baba,
trouvent leur origine dans le babil des enfants.
Le mot mati, génitif matere, est un héritage indo-européen et possède,
comme beaucoup de termes de parenté indo-européenne, le formant -r-, qui a
été étudié par Benveniste dans son livre sur la formation des noms indo-
européens. Le dérivé maštexa signifie « belle-mère » (épouse du père).
Otjcj, « père », est une innovation slave : la racine ot- suivie d’un
diminutif en suffixe. La racine soit est empruntée du babil soit est une
modification enfantine du terme indo-européen préservé dans le latin pater,
etc. Le dérivé otíčim/ signifie « beau-père » (époux de la mère).
Syn/, « fils », et d/ští, génitif d/štere, « fille », / formant -r- /, sont
d’origine indo-européenne. De même bratru, « frère », et sestra, « sœur », de
swe-, pronom réflexif, suivi de so : r, « femme », dont le sens était « sa
propre femme » ; dans les deux cas avec -r-. Le dérivatif pobratim/, « qui
devient frère après un rituel de fraternisation ».
Il existe dans les langues slaves un terme troublant, bate, qui est
désormais dans le langage courant un mot expressif à caractère émotif pour
dire « père », mais qui semble avoir signifié à l’origine « frère aîné », et qui
est peut-être une simplification enfantine de la forme bratr/.
Les termes v/nuk/, « petit-fils », et v/nuka, « arrière-petite-fille », me
semblent avoir une origine indo-européenne et trouver leur plus proche
correspondant dans l’allemand enkel.
Ožika signifie « consanguin », littéralement « lié ». Voir le terme
juridique vieux-russe pour la communauté familiale vjrvj, littéralement
« corde ». Type de ožika :
– stryi, « frère du père », et ui, « frère de la mère », ont peut-être une
origine indo-européenne. Il existe un dérivatif stryja ou strynja pour « sœur
du père », mais il est fréquemment remplacé par le mot enfantin teta, qui est
généralement utilisé pour dire « sœur de la mère » ;
– synovjcj, dérivatif de syn/, signifie « fils du frère de l’homme en
question ». Le terme correspondant pour la fille est synovica ou synov/kyni ;
– netii, « fils de la sœur de l’homme en question », a une origine indo-
européenne. Le terme correspondant pour la fille est neti, génitif
netere / formant -r- / ;
– bratištj ou bratanjcj, « fils du frère de la femme en question », et
bratičjna ou bratanica, correspondant pour la « fille », sont dérivés de bratru
et signifient littéralement « fils du frère » et « fille du frère ». Dérivés de
sestra, on trouve sestrištj, « fils de la sœur de la femme en question » et
sestričjna, correspondant pour la « sœur », etc. Ils signifient littéralement
« fils / fille / de la sœur ».
La terminologie du « cousinage » est très faiblement développée. On
trouve des dérivations telles que bratan/, « cousin », mais en général on
utilise pour « cousin » les mots « frère » et « sœur » avec parfois un adjectif
spécifiant le degré.
Les termes matrimoniaux sont simplement « homme », možj, et
« femme », žena, tous les deux d’origine indo-européenne. Le dérivatif de ce
dernier, ženix/, signifie « jeune marié ». Le terme nevěsta, « fiancée »,
signifie littéralement « inconnue ». Quelques slavistes supposent qu’il
s’agirait d’une étymologie populaire postérieure et que le mot signifiait à
l’origine « la plus nouvelle » ou « la nouvelle venue ». Pour le mari et
l’épouse ensemble, il y avait un terme duel, mal/žena, d’origine controversée.
L’épouse principale était appelée vedenica ou vedovica, du verbe vesti,
« guider », qui signifiait aussi « marier ». Les autres épouses étaient appelées
xotj, de xotěti, « désirer ».
– Sn/xa, « épouse du fils ou du frère », héritage indo-européen ;
– svekr/, « père du mari » – indo-européen, swe- pronom réflexif, -r-
formant –, svekry, « mère du mari » ;
– děverj, « frère du mari » – indo-européen, -r- formant ;
– jetry, « épouse du frère du mari » – indo-européen, formant -r- ;
– z/l/va (dont la forme originale est probablement z/ly), « sœur du
mari » – indo-européen ;
– zetj, « mari de la sœur ou de la fille » – indo-européen ;
– tjstj, « père de l’épouse », dont la racine d’origine est probablement tit-,
du babil enfantin. Le dérivatif est tjšta, « mère de l’épouse » ;
– šurj, « frère de l’épouse », formant -r- ?? – étymologie incertaine, peut-
être liée à štur/, qui signifie « cigale », « scorpion », « ver de terre », mais,
combiné au préfixe pra- (équivalent de pré- comme dans « préhistoire »), il
donne praštur/, qui signifie, dans les plus anciens textes slaves, aussi bien
« arrière-grand-père » qu’« arrière-petit-fils » ; très intriguant !
– svěstj ou svjstj, « sœur de l’épouse », contient probablement le pronom
réflexif dans sa racine.
– svojak/, « mari de la sœur de la femme en question » / zetj, « mari de la
sœur de l’homme en question ». La racine est le pronom suus.
– svat/, « père du mari relativement au père de l’épouse et
réciproquement ». Le pronom réflexif est dans la racine.
Tout parent par affinité est blizoka, littéralement « proche ».
Je serai très intéressé de recevoir vos conclusions sur ces données.

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 6 mars [1948]
Cher Roman,
Que devenez-vous, que faites-vous ? Il y a des siècles que je n’ai
eu de vos nouvelles, et les Koyré, que je vois souvent, se plaignent
49
également de votre silence et de celui de Svatia (si c’est comme
cela que cela s’écrit, et si je puis me permettre de l’appeler par son
prénom) ; nous vous imaginons ensemble très affectés, sans doute,
50
par les événements tchèques . Mais cela change-t-il grand-chose à la
situation réelle ? Quoi qu’il en soit, les gens se montrent très effrayés,
ici, d’avoir trop fait d’anti-communisme ces derniers temps, et ils
s’essayent avec célérité à retrouver des garanties sur leur extrême
gauche. Mais, à mon avis, ce n’est pas de ce danger que nous sommes
menacés ; en ce moment, le pays est tout à fait gaulliste, et des
élections donneraient au Général une grosse majorité. Pour combien
de temps, je ne sais : la situation économique est sur le point d’être
définitivement rétablie ; encore trois mois à passer, sans doute. Si
nous atteignons juin sans grèves et sans dissolution, les choses
peuvent se transformer très rapidement, et pour le mieux.
Quant à moi, j’ai signé un contrat avec les Presses universitaires
pour la publication de ma thèse : délai de dix-huit mois ? ou plus ?
Aussi me suis-je décidé à soutenir sur dactylo. Il a fallu tout faire
retaper, et tout re-corriger ! J’en sors dans un état d’écœurement de
mon texte absolument complet… La soutenance aura lieu entre le
15 mai et le 15 juin. Il faut, à ce sujet, que je vous demande quelque
chose : j’ai intrigué pour que Benveniste fasse partie du jury, et
j’attache du prix à sa présence, car il sera sans doute le seul à
comprendre ce que j’ai voulu faire. Aussi aimerais-je recevoir, le plus
vite possible, les notes que vous m’avez promises sur le système
slave. Car Benveniste me poussera sans doute sur les questions indo-
européennes, et je voudrais avoir, au moment de la soutenance, des
idées aussi claires que possible sur la question. Merci d’avance.
Pendant que j’y pense, j’ai retrouvé dans mon déménagement,
emporté par mégarde, un livre de la bibliothèque de Columbia (Davy,
La Foi jurée) que vous m’aviez prêté. Je vous le renverrai par un
messager de confiance, dès qu’il s’en présentera un. J’ai terminé deux
articles de doctrine : un sur la notion d’archaïsme en ethnologie, qui
51
paraîtra dans les Annales, de Lucien Febvre ; et un autre, pour la
Revue de l’histoire des religions, sur les rapports du shamanisme et
de la psychanalyse, où vous retrouverez pas mal de thèmes de nos
52
anciens entretiens ; titre : « L’efficacité symbolique » . J’ai plusieurs
autres choses en route : un article pour le Journal de psychologie, un
autre pour la Revue de métaphysique et de morale, car vous
n’imaginez pas à quel point on est, ici, sollicité d’écrire à droite et à
gauche. On m’a déjà commandé trois livres, dont je n’accepterai sans
53
doute d’écrire qu’un, sur le potlatch . Mais le grave danger est que
toute votre production risque d’être déterminée par la demande, et la
commande, et qu’on conduise sa pensée en fonction des sollicitations
du moment. Notre installation est terminée, et deviendra définitive au
lendemain des vacances de Pâques, que j’espère pouvoir passer à la
campagne, car je suis éreinté.
Un dernier service : pourriez-vous me faire envoyer, par la
librairie de Columbia, le livre suivant et vous le faire rembourser par
Nicole de Saussure, qui a des fonds à moi pour cet usage ? Merci
d’avance :
S. F. Nadel, The Nuba, Oxford Univ. Press, New York, $ 11,00.
Nous vous envoyons à tous deux nos plus fidèles et amicales
pensées.
Claude

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 20 mai [1948]
Cher Roman,
Mille mercis pour votre lettre du 12 et pour le système slave. Ce
dernier est d’autant plus bienvenu que c’est dans quinze jours – le
5 juin exactement – qu’aura lieu ma soutenance, avec, comme jury :
Davy, Griaule, Bayet (le sociologue, non le philologue), Benveniste,
54
et Escarra (un juriste sinologue) . Je reviendrai tout à l’heure au
système slave. Merci également du Nadel, que j’ai bien reçu, et
d’« Igor », dont je m’excuse de ne pas vous avoir accusé réception
tout de suite. Je l’ai lu, naturellement, mais je me sens trop profane
pour donner un avis qui compte ; la force de la démonstration m’a
beaucoup impressionné, et je ne doute pas que vous ayez raison ;
c’est dommage, seulement, que l’éditeur ait donné une présentation si
scolaire au volume. Je sais qu’on a reçu plusieurs exemplaires en
France, et que les milieux spécialisés en parlent beaucoup ; mais tout
cela par ouï-dire, puisque je ne fréquente pas les slavisants. Que je
vous dise tout de suite que je vous ai envoyé, en colis recommandé, le
Davy et le Vey ; j’espère qu’ils vous parviendront sans encombre.
Quant au Meillet, l’avis unanime des libraires spécialisés que j’ai
consultés (Klincksieck, Maisonneuve, Vrin) est qu’il est absolument
introuvable, sauf un miracle. Soyez assuré, en tout cas, que je resterai
attentif à toute occasion qui pourrait se présenter. Le titre de la
conférence dont vous parlez (« Circular, Causal and Feedback
Mechanisms… ») m’allèche énormément. Sera-ce publié ? Et
pourrez-vous, dans l’affirmative, me faire parvenir le texte ? Merci
d’avance.
Pour moi, je termine des cours à l’École des hautes études, avec
quelques très remarquables élèves (l’un, ancien typographe, qui, à
28 ans, a décidé d’apprendre le chinois et le tibétain, y est parvenu, et
55
se spécialise dans l’ethnologie de l’Asie du Sud) ; c’est dommage
qu’on ne puisse promettre aucune carrière solide à ces garçons. Avez-
vous pris une décision pour le Congrès de juillet ? Je ne serai sans
doute plus à Paris, que je compte quitter fin juin, mais tâchez de
trouver le moyen, soit avant, soit après, de venir passer quelques
semaines dans ma maison des Cévennes : le confort est primitif, mais
le paysage merveilleux, et vous pourrez connaître certains aspects de
la France et de sa population qui ont été pas mal négligés. Si vous
vous décidez à traverser l’Atlantique, écrivez-moi quand vous
comptez être libre, et je vous enverrai toutes les indications pour faire
56
le voyage de Valleraugue (étymologie douteuse : vallis Heraugi –
de l’Hérault, qui y prend sa source –, ou : vallis aquarum, car il y
pleut beaucoup en automne, d’où le nom de notre montagne :
Aigoual), qui est une petite expédition (on part de Paris à 19 heures et
on arrive le lendemain vers 13 heures). Nous comptons fermement
sur vous, seul ou à deux, car vous ne dites pas si votre femme vous
accompagnera.
J’en viens maintenant au système slave, que je n’ai pas encore
beaucoup médité, assez toutefois pour le trouver très embarrassant,
surtout à cause de cette énorme terminologie féminine qui pose la
question de savoir si les termes non évidemment employés par la
femme exclusivement le sont par l’homme exclusivement, ou par les
deux sexes indifféremment. Il y a la même difficulté dans le système
gilyak, mais les informations sont plus abondantes. La question
primordiale est sans doute celle de prašturu. Il faudrait cependant
savoir si c’est le nom dont Ego désigne à la fois son arrière-grand-
père et son arrière-petit-fils, ou si c’est une réciproque entre ces deux
degrés de parenté. Dans un cas, le terme identifierait des individus
éloignés de sept générations, dans l’autre de quatre seulement. Quoi
qu’il en soit, il y a trois interprétations possibles. J’écarte tout de suite
la première qui serait fondée sur l’hypothèse d’un ancien système de
classes matrimoniales de type australien, car rien ne suggère
l’existence d’un tel système dans l’Inde ou dans l’Europe (malgré la
thèse contraire de Held), et, pour rendre compte d’une identification
récurrente toutes les sept générations, il faudrait un système
fabuleusement compliqué. Une autre explication serait que le système
slave se réduit à une terminologie qualifiant seulement les membres
de cinq générations consécutives (celle du sujet, deux au-dessus et
deux au-dessous) : dans ce cas, le suffixe pra- s’expliquerait aisément
puisque les individus en cause sont les premiers qui sont « en
dehors » du système. Il y a des structures de ce genre en Afrique,
mais j’hésite à généraliser dans le vague. D’autant que le phénomène
slave n’est pas isolé : il y a, dans les sutras, un texte de Panini disant
que « le gōtra commence avec le petit-fils » dont l’interprétation est
confuse, la plus récente étant celle de Brough dans Journal of the
Royal Asiatic Society of Great Britain, 1946, part 1-2, avec lequel je
ne suis d’ailleurs pas d’accord pour deux raisons : la règle n’est pas
purement hindoue : lituanien anukas = petit ancêtre (petit-fils) selon
Schräder, et depuis l’Inde jusqu’à la Chine on trouve une singulière
e e e
division des ancêtres en deux lots (en Chine, 2 -5 génération, et 6 -
e e e e e
7 ; dans l’Inde, 2 -4 génération et 5 -7 ), le premier ayant droit au
culte plein, le second à un culte diminué. Je ne suis pas parvenu, dans
mon livre, à donner une explication satisfaisante du phénomène, mais
il faut sans doute le mettre en rapport avec la périodicité de la règle
d’exogamie qui, en Chine, en Asie du Sud, dans l’Inde, en Sibérie,
chez les Mongols et jusque chez les Kazakhs, stipule qu’un nouveau
cycle d’alliances peut être inauguré par une lignée si elle est restée
pendant deux générations (chez les Gilyak) à neuf (chez les Buriat)
fidèle aux mêmes alliances. Le cycle de sept générations, suggéré par
57
la nomenclature des prašturu, existe chez les Kazakhs . Quoi qu’il
en puisse être, la question continue à m’apparaître d’autant plus
obscure que le phénomène structural connoté par la règle de type
prašturu semble être d’une extrême généralité en Orient et en
Extrême-Orient, ce qui m’a encore été confirmé par la lecture du livre
de Vladimirtsov sur les Mongols dont une traduction française vient
de paraître, et où j’ai trouvé la confirmation de plusieurs idées que
j’avais avancées dans mon livre sans avoir pu bien les vérifier.
Pour le reste, les deux sens de zeti sont intéressants parce qu’ils
confirment l’extension de gambros ; par contre, je ne trouve pas
l’extension symétrique de avus-avunculus, sans doute parce que, dans
le système slave, la nomenclature des grands-parents semble être
complètement effondrée. Enfin, je note que suri signifie
limitativement « frère de la femme », et que vous n’avez toujours pas
trouvé le terme manquant pour « mari de la sœur » ; or je suis sûr
qu’il existe, comme l’atteste le lituanien swainus, « mari de la sœur »,
et laigonas, « frère de la femme », ce qui m’amène à une dernière
question : vous donnez blizoka pour tous les alliés. Et pourtant, il y a
sûrement une autre racine pour les alliés, de type sv-, comme tant de
termes d’alliance l’attestent. Dès lors n’y aurait-il pas deux catégories
d’alliés, sv- étant, comme il semble, réservé à ceux avec qui je
(homme) m’allie (= mes beaux-parents), et quelque chose derrière
blizoka ou lituanien laigonas (dont je ne trouve pas l’étymologie)
désignant ceux (hommes) qui s’allient avec moi (en épousant mes
sœurs ou mes filles, i. e. = mes gendres). Tant que ce point ne sera
pas tiré au clair, je doute qu’on puisse en sortir.
Je continuerai à réfléchir à la question, et, naturellement, je vous
tiendrai au courant de mes éventuelles conclusions.
Bien fidèlement vôtre,
Et encore merci,
Claude

29 mai 1948
Cher Claude,
Merci de la lettre très intéressante que je viens juste de recevoir de
vous. Je m’empresse de répondre à vos questions avant votre
soutenance. Vous demandez quel est le nom désignant le mari de la
sœur, qui est zetj, le même nom que pour le mari de la fille, de même
que sn/xa désigne à la fois l’épouse du frère et l’épouse du fils. Le
lituanien avainis signifie à la fois le mari de la sœur et le frère de
l’épouse. Le lituanien laiguonas, un terme dialectal, et probablement
plus archaïque, pour désigner le frère de l’épouse, est dérivé, comme
le montre Walde-Pokorny, de la racine indo-européenne leig-,
attacher (voir le grec pentheros, « père de l’épouse », dérivé d’une
autre racine indo-européenne pour « attacher », dhendh-). Walde-
Pokorny rapproche de ce mot lituanien le grec loigôntían fratrían.
Praščur est un archaïsme slave peu attesté dans les textes ; il semble
que ce soit un terme réciproque pour l’arrière-grand-père et l’arrière-
petit-fils. Il ne fait pas de doute pour moi que le vieux-russe prascur
ou le vieux slavon d’église pratur a un lien étymologique avec la
racine sur- désignant le frère de l’épouse. Ce lien supposerait une
alternance des formes sonores *kseur- et *skeur-. Il faudrait étudier
ce point pour déterminer ce qu’est la relation entre le vieil-indique
syala-h, « frère de l’épouse », et le slave sur-. Votre hypothèse au
sujet d’un terme générique contenant sw- est exacte. Le vieux-russe
connaît pour cette fonction un terme rare et archaïque, svoiein-,
pluriel svoici. Dans l’usage populaire du russe moderne, on trouve
dans ce rôle svat- avec une signification généralisée, une signification
qui est déjà attestée dans les textes vieux-russes. Quant à votre
hypothèse sur le sens original de blizoka, il est difficile de la vérifier
car nous avons un trop petit nombre de textes vieux-russes contenant
ce terme, qui par la suite disparaît. J’essaierai d’étudier de plus près
les passages en question.
Je suis très fatigué après les innombrables examens que je viens
juste de faire passer. Je vous écrirai bientôt et je vous envoie à tous
les deux mes pensées les plus cordiales.
Votre dévoué
Roman Jakobson
e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 4 juillet [1948]
Cher Roman,
Pardonnez-moi d’avoir tant tardé à vous répondre, mais votre
dernière lettre m’avait donné l’espoir que vous viendriez peut-être
pour le Congrès de linguistique ; et, d’autre part, j’ai eu beaucoup à
faire avec cette soutenance de thèse et la correction des épreuves du
livre, dont la composition progresse de façon satisfaisante : il paraîtra
sans doute à la rentrée.
58
Je ne vous parle pas de la soutenance : ce fut une longue corvée,
et Benveniste a été le seul membre de jury à comprendre ce que j’ai
voulu faire. Mais tout le monde a été très aimable, et me voilà
débarrassé. Depuis lors (cela fait juste un mois), Benveniste et moi
échangeons une longue correspondance sur des problèmes de parenté
hindous, iraniens et grecs ; nous nous entendrions très bien s’il n’était
si défiant et cérémonieux. C’est au compte-gouttes, et avec mille
précautions, qu’il se décide, peu à peu, à me communiquer un
renseignement ou à me consulter sur un problème. Enfin, ces
relations épistolaires contribuent à la préparation de la suite de mon
travail. Toutefois, je pense, avant de m’y mettre carrément, attendre
la publication des Structures élémentaires et les réactions du public,
et, en guise d’entracte, je commence, en ce moment, un livre plus
léger (mais qui ne sera pas moins structuraliste) sur l’art primitif et
59
ses rapports avec celui des modernes . Il s’adressera à une plus large
audience que le précédent, ce qui ne sera pas inutile du point de vue
carrière. Leenhardt vient d’être mis à la retraite aux Hautes Études et
je me suis porté candidat à sa succession. L’élection aura lieu à la
rentrée, c’est-à-dire en novembre. J’ai de bonnes chances, mais il y a
des intrigues de toutes sortes, que Koyré vous racontera quand il
viendra aux États-Unis en septembre. Il a pris l’affaire très à cœur, et
s’est beaucoup dépensé en ma faveur.
J’ai beaucoup réfléchi au système de parenté vieux-slave, et suis
arrivé à des hypothèses très aventureuses, et que je vous communique
pour ce qu’elles valent. Le point de départ est une asymétrie
structurale qui se reproduit du point de vue des alliances que
contracte ma lignée, et de celui des alliances qui se contractent avec
ma lignée (ce ne sont pas les mêmes, puisque : mari de sœur ≠ frère
de femme). Au premier point de vue, on a : snuxa ≠ žena, c’est-à-
dire : la relation à l’épouse est la même pour l’oncle paternel ; et pour
le neveu ; elle n’est pas la même pour le frère et pour le fils. Ce
phénomène se répète avec : zeti ≠ netii, qui implique : la relation
d’alliance est la même pour le beau-frère (mari de sœur) et pour le
gendre ; elle n’est pas la même pour le mari de la sœur et pour le
neveu. Si, d’ailleurs, le père se mariait comme son fils (étant donné :
zeti, mari de la sœur = zeti, mari de la fille) et si la fille se mariait
comme la mère (étant donné snuxa, femme du frère = snuxa, femme
du fils), on devrait avoir : frère de la mère = père de la femme, ce qui
n’est pas le cas, puisque : uj ≠ tist.
On a donc deux égalités et trois inégalités, qui forment un
système, lequel peut se formuler de la façon suivante :
1) le mariage de mon fils est fonction du mariage de mon frère à
condition que mon propre mariage et le mariage de mon frère
répondent à des formules différentes ;
2) le mariage de ma fille est fonction du mariage de ma sœur, à
condition que le mariage de mon gendre et le mariage du fils de ma
sœur répondent à des formules différentes.
Ou, pour simplifier :
1) mon frère et mon fils épousent des femmes d’une même
lignée ; mon frère et moi-même épousons des femmes de lignées
différentes ;
2) ma sœur et ma fille épousent des hommes d’une même lignée ;
les fils de ma sœur épousent des femmes de lignées différentes.
On peut déduire a priori les conditions théoriques de
fonctionnement d’un tel système. Pour qu’il existe, il faut et il suffit :
a- que l’unité sociale soit une lignée collective composée de
frères, des fils de ces frères avec leurs femmes, et des filles non
mariées, etc. ;
b- que les relations matrimoniales d’une lignée quelconque L,
avec d’autres lignées M, N, O, P, Q, etc., obéissent à la règle
suivante : si frère 1 (L) a épousé une femme M, frère 2 (L) une
femme N, frère 3 (L) une femme O, et ainsi de suite, le fils de
frère 1 (L) épousera une femme N, le fils de frère 2 (L) une femme O,
le fils de frère 3 (L) une femme P, et ainsi de suite.
Toute cette reconstruction est, bien entendu, arbitraire ; cependant,
elle retrouve immédiatement (et en raison d’exigences théoriques) le
type de collectivité réalisé par le brastsvo. En deuxième lieu, elle
fournit une interprétation possible des prašturu. Car, si vous supposez
une maisonnée composée de cinq frères, de façon approximativement
permanente (ou d’un autre nombre quelconque), il s’établira une
périodicité telle que ce sera seulement toutes les trois, quatre, ou cinq
générations que mon descendant reproduira le type d’alliance auquel
je me suis moi-même conformé : mon arrière-grand-père a épousé
une femme M, mon grand-père une femme N, mon père une
femme O, moi-même, à mon tour, une femme M ; mon fils épousera
donc une femme N, mon petit-fils une femme O, et mon arrière-petit-
fils une femme M de nouveau, etc. En disant cela, je ne pense pas à
des classes matrimoniales fonctionnant avec une rigueur australienne,
qui n’ont certainement jamais existé dans la société indo-européenne,
mais à une sorte de rythme spécifique tendant à se reproduire de
façon approximative. Il faudrait, pour cela, pouvoir donner à prašturu
le sens de : ascendant ou descendant éloigné, plutôt que : membre de
la quatrième génération ascendante ou descendante, stricto sensu.
Est-ce possible ?
Si mon hypothèse est exacte (et, encore une fois, elle ne réclame
pas que les choses se soient passées rigoureusement comme cela,
mais qu’il y ait eu une tendance à se conformer à ce modèle
inconscient), on comprendrait aisément : 1) l’importance et la
stabilité du terme pour frère du père dans la plupart des langues indo-
européennes ; trait remarquable, puisque ce terme est, en général, très
peu notable dans les systèmes des autres régions du monde ;
2) l’instabilité du terme pour frère de la mère, puisque, pour un Ego
collectif (composé de plusieurs frères), ce parent est tantôt un oncle et
rien que cela, tantôt aussi un beau-père, et tantôt aussi un père de
beau-frère. Il faudrait également admettre que la lignée se réfracte en
un réseau de lignes collatérales, parallèles entre elles, qu’elle
constitue, si je puis dire, un « paquet de lignées » dont l’unité
fonctionnelle résulte du fait qu’il existe, reliant entre eux les
différents éléments, ce que j’appellerai la ligne exemplaire : frère 1,
fils du frère 2, fils du fils du frère 3, fils du fils du fils du frère 4, etc.,
se définissant comme l’ensemble diachronique des individus
+
contractant des mariages du même type ( ). Cette ligne exemplaire
est composée d’oncles et de neveux parallèles, mais, périodiquement,
un arrière-petit-neveu vient coïncider avec un arrière-petit-fils (le
prašturu), si bien qu’on comprend la double symétrie :
– assimilation des petits-fils et des alliés (-šturu) ;
– assimilation des neveux (qui ne sont pas des alliés) avec les
petits-fils (nep-).
Tandis que les descendants se différencient également en :
– petits-enfants qui continuent ma lignée et restent mes parents
(vanuku) ;
– mes petits-fils qui épousent mes petites-filles et deviennent mes
++
gendres (éloignés), descendants de… ( ).
Est-il possible de trouver la trace, dans la langue, les textes ou les
institutions, de cette notion de ligne exemplaire ? C’est à vous de le
dire.
Le système de mariage slave représenterait ainsi une variante de la
60
solution arabe . Pour échapper à l’inceste qui menace la société
orientale vers le premier millénaire avant notre ère (endogamie
hindoue, consanguinité iranienne et égyptienne, épiclérisme iranien,
hindou, égyptien, grec, etc.), il suffit de démultiplier les lignées en
lignées collatérales et de décider que la fille du frère n’est pas la fille
(solution arabe), donc que le fils du frère épouse la fille du frère ; ou
bien que la femme du frère n’est pas la mère (solution slave), donc
que le fils épouse une fille de la sœur de la femme du frère.
Pour terminer cette trop longue lettre, je vous propose un jeu : je
déduis, à partir des caractères formels des systèmes de parenté, les
caractères formels de la structure de la langue, et je dis que :
1) les langues de l’Asie du Sud ont une structure simple au point
de vue logique, mais qui met en relation des éléments nombreux dont
la place de chacun dans la structure peut s’établir clairement ;
2) les langues indo-européennes ont une structure simple au point
de vue logique, mais compliquée du fait que des éléments multiples
sont en compétition pour occuper la même position dans la structure ;
3) les langues américaines ont une structure compliquée faisant
appel à des éléments nombreux, avec plusieurs fonctions structurales
pour le même élément.
J’ai dit cela à Benveniste, qui a admis que c’était exact, mais
considère le parallélisme sans signification parce que, dit-il, la
structuration n’existe dans la langue qu’au niveau des éléments
différentiels et qu’on ne peut la retrouver au niveau de la grammaire
et du vocabulaire. Il ne pense donc pas qu’il y ait des structures
formelles coextensives au champ entier de la pensée inconsciente.
61
Qu’en pensez-vous vous-même ?
À partir de la semaine prochaine, et jusqu’au 20 septembre, je
serai à l’adresse suivante :
Camcabra
Valleraugue (Gard)
Bonnes vacances ; mes amitiés à votre femme. Et bien fidèlement,
votre
Claude Lévi-Strauss

(+ ) Ainsi, la ligne exemplaire pourrait se comparer à Broadway


qui recoupe périodiquement, à des hauteurs différentes, le paquet de
lignées formé par les onze avenues de New York.
(++) J’ajoute que, si snuxa vient de synu, on a :
– mes alliées sont des « fils ».
Et, avec prašturu :
– mes arrière-petits-fils sont des « alliées » (alliés maternels).

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 9 janvier [1949]
Cher Roman,
J’ai été stupéfait et navré d’apprendre par les Koyré le grave
62
accident dont vous avez été victime . Ce n’est vraiment pas de
chance, surtout pour une année sabbatique. Heureusement, les Koyré
ont pu me rassurer sur votre état, et je sais, par l’exemple de
63
Laugier , que les spécialistes américains font merveille. Vous serez
donc, j’en suis sûr, remis sur pied dans peu de mois, et cette affreuse
aventure ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Tout de même,
j’aimerais bien avoir de vos nouvelles plus directes : soit dit sans
reproche, vous n’avez pas beaucoup écrit depuis six mois…
De mon côté, j’ai peu de choses à vous raconter : tout va ici
effroyablement lentement. La fabrication de mon livre n’a pas
progressé depuis juin : toutes les épreuves sont corrigées, mais
j’attends toujours la mise en pages. J’ai écrit plusieurs articles, que je
crois importants : ils ne paraissent pas, parce que les revues
scientifiques n’arrivent pas à sortir, faute de crédits. J’ai donc dû
modifier quelque peu mes dispositions, et me suis résigné, non sans
hésitation ni répugnance, à signer un contrat avec un éditeur franco-
britannique pour un manuel d’ethnologie qui comportera quatre cents
pages et au moins quatre cents illustrations (sic !), tiré entièrement sur
papier couché, édition simultanée en français et en anglais avec tirage
minimum garanti à cinquante mille exemplaires. Cela ne m’enchante
pas, mais me sera utile au point de vue carrière, et présente aussi,
naturellement, un sérieux intérêt financier. Mais c’est un énorme
travail, et pendant toute l’année je devrai laisser de côté mes
64
recherches sociologiques . Puis-je, à ce sujet, vous demander un
renseignement ? Je voudrais insister, dans l’introduction de ce travail,
sur l’originalité de l’ethnologie comme étude des structures
inconscientes de la vie mentale, et illustrer ce point de vue par
plusieurs figures. Où pourrais-je trouver des diagrammes donnant la
structure phonologique de trois ou quatre langues connues du grand
public (je veux dire, pas des dialectes indigènes), sous la forme de
« structure cristalline » qui parle si bien à l’imagination ? Je n’ai
guère entre les mains que les diagrammes très suggestifs de Garvin
pour le zoque et le nambikwara (à propos, son travail sur le
nambikwara est sous presse, et paraîtra à la suite de ma
monographie), mais ce sont des exemples trop rares.
Commencez-vous à envisager l’emploi de votre période de
convalescence ? Ce serait une bonne idée de venir la passer en
Europe. Soyez assuré que, malgré les noires peintures de la presse
américaine, le printemps à Paris reste quelque chose de très valable.
Présentez mes hommages à votre femme ; et croyez-moi, cher
Roman, très fidèlement vôtre.
Claude Lévi-Strauss

26 janvier 1949
Cher Claude,
Merci pour votre lettre amicale. C’est vrai que je ne vous ai pas
écrit depuis longtemps. – Je pensais à vous beaucoup et très
intimement ; nos précédentes conversations et notre collaboration
scientifique me manquent énormément. Ma période de congé fut
magnifique, très productive. J’ai pu repenser à beaucoup de
problèmes, reconstruire dans mon esprit quelques parties essentielles
de Sound and Meaning, qui promet désormais d’être plus mûr et plus
intéressant à la fois pour la linguistique et pour les domaines voisins
qu’il ne l’était auparavant. J’ai écrit, ou du moins terminé, durant ces
mois, douze articles qui sont tous désormais sous presse, en partie ici,
en partie en France et en Tchécoslovaquie. Quand ils paraîtront, ils
vous seront tous envoyés. La monographie sur le prince loup-garou
paraîtra d’ici quelques mois dans les Russian Epic Studies,
65
volume 42, Memoirs of the American Folklore Society . Vous avez
sans doute la publication préliminaire du Congrès international des
linguistes qui s’est tenu à Paris en juillet 1948, et qui comprend mon
article sur les relations entre les formes phonologique et
grammaticale. Si ce n’était pas le cas, faites-le-moi savoir, je serai
heureux de vous envoyer un des quelques exemplaires que je possède
66
de cette publication .
Je suis ravi d’apprendre vos succès et progrès, ainsi que d’en
savoir plus sur le livre de synthèse que vous préparez. Je vous
enverrai les diagrammes phonologiques que vous souhaitez dans
quelques jours et je suis impatient de lire votre thèse.
Le confort de l’été et de l’automne que j’ai passés à la campagne
m’a suffisamment revigoré, semble-t-il, pour que je ne souffre plus de
mon accident de décembre. J’ai continué à travailler sur mon livre,
plus précisément sur la partie qui s’appuie sur les découvertes
nouvelles faites par des chercheurs américains dans le domaine de
l’acoustique pour en dégager l’intérêt proprement phonologique. Bien
sûr, la vie d’hôpital est ennuyeuse, cela va de soi, mais je suis censé
partir dans quelques jours et je recommencerai mes cours le
15 février, d’abord chez moi, puis plus tard, au printemps, à
l’université. Mon chirurgien à Columbia, qui est assez réputé, m’a
autorisé à accepter l’invitation faite par l’université de Londres pour y
donner en juin une série de conférences au sujet de Sound and
Meaning. Outre Londres, j’ai aussi une invitation encore non
officielle de l’université d’Amsterdam, pour discuter de quelques
problèmes liés à la toute nouvelle phonologie et à la linguistique
générale. Votre suggestion de venir me reposer quelque temps en
France est très attirante, surtout pour l’occasion qu’elle me donnerait
de vous voir. Mais reportons notre décision finale sur ce point à dans
quelques semaines.
Avec nos vœux les plus chaleureux, de nous deux, à vous deux,
Votre dévoué
Roman
P.-S. : Merci pour le livre très stimulant sur Rimbaud. Dans
quelques jours, je vous enverrai Cybernetics, le nouveau livre d’un
67
admirable mathématicien et savant de Boston, Wiener , que je vous
assure que vous allez apprécier.

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 7 février [1949]
Cher Roman,
Juste un mot pour vous remercier de votre lettre et vous dire
combien je suis heureux de vous savoir en pleine convalescence. Ne
m’envoyez pas la Cybernetics, je l’ai déjà (l’ouvrage a été publié en
France, bien qu’en anglais) et l’ai lu avec enthousiasme. Ne croyez-
vous pas que les appareils qu’il décrit pourraient calculer a priori
toutes les structures phonologiques possibles, permettant ainsi
d’identifier des langues disparues ou mal connues ? Par contre, je
serais très heureux, si vous disposez encore d’un exemplaire, de lire
votre communication au Congrès international, qui ne m’est pas
encore venue entre les mains.
Ni les Koyré ni moi n’admettons un instant que vous puissiez
venir au printemps à Londres sans pousser jusqu’à Paris. Ce ne serait
pas sérieux ! Nous comptons donc tous, absolument, vous voir dans
quelques mois.
Mes hommages à votre femme, et très fidèlement votre
Claude Lévi-Strauss

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 23 mars 1949
Cher Roman,
Merci de la Cybernetics et merci de votre communication au
Congrès de linguistique. Comme je vous l’avais écrit, j’avais déjà lu
la première, mais l’édition américaine est bien mieux présentée que la
française, et je suis très heureux de l’avoir. Quant à votre texte, il m’a
passionné, et ouvre le chemin à mille réflexions dont je vous ferai
part quand elles se seront précisées et clarifiées, car je viens
seulement de le recevoir et d’en terminer la lecture. J’aurais voulu
vous envoyer en échange le dernier livre de Benveniste, Noms
d’agent et noms d’action en indo-européen, que je trouve tout à fait
admirable, et placé dans la ligne que vous tracez, puisqu’il s’agit
d’une extension de la méthode phonologique à la morphologie. Mais
il tient essentiellement à vous l’envoyer lui-même et je pense que
vous le recevrez directement de lui dans un avenir rapproché. Je vous
enverrai bientôt un ensemble de deux articles, qui font corps, sur les
rapports du shamanisme et de la psychanalyse : un est déjà paru,
68
l’autre sortira dans six semaines environ . Ma monographie
nambikwara paraîtra dans quinze jours, ainsi que l’étude
69
phonologique de Garvin . La mise en pages des Structures
élémentaires de la parenté est enfin terminée, et l’éditeur l’annonce
pour fin avril.
Un autre projet dont il faut que je vous parle est la Revue. Elle va
70
décidément paraître, sous triple direction : Benveniste, Gourou
(géographie humaine, professeur au Collège de France, spécialiste
des tropiques) et moi. Nous nous orientons vers une formule un peu
spéciale : la revue proprement dite sera réduite à un court bulletin qui
contiendra les comptes rendus, bibliographies et communications
brèves. Tout ce qui excédera trente-deux pages paraîtra sous forme de
fascicules séparés, publiés sans périodicité ni limitation de fréquence
ou de dimension, et vendus à part comme des livres. J’espère que
vous pourrez nous réserver la traduction française de Le Son et le
Sens, que je serais infiniment heureux d’inclure parmi nos premières
publications. Si vous pouvez accepter, envoyez-moi le plus tôt
71
possible, et même par morceaux, une copie du typescript anglais,
que je ferai traduire au fur et à mesure. Par ailleurs, nous sommes
prêts à accueillir tout travail important, de caractère ethnologique au
sens le plus large du terme, dû à un auteur américain, et que celui-ci
n’arriverait pas à publier sur place. Nous publierions dans ce cas en
anglais (notre éditeur – Hermann et Cie – est celui qui a fait l’édition
française, en anglais, de la Cybernetics). J’ai naturellement pensé aux
Navaho de Gladys Reichard, mais c’est vraiment trop gros pour nos
72
possibilités financières . Croyez-vous qu’elle envisagerait, soit de
préparer une édition pour la France réduite à trois cents pages, soit de
nous confier un fragment, de préférence tout ce qui concerne le
symbolisme des objets et des couleurs, qui passionnerait ici à cause
des retentissements sur le plan de l’esthétique et de l’histoire de
l’art ? De toute façon, je vous serais obligé de parler de notre
entreprise. Je suis prêt à recevoir des manuscrits, qui seront retournés
73
aux auteurs en cas d’impossibilité de publication .
Comme vous le savez peut-être, j’ai été récemment élu à la sous-
direction du musée de l’Homme. J’ai accepté, au moins jusqu’au
départ de Rivet, qui aura lieu l’hiver prochain. On ne sait trop ce qui
se passera à ce moment, mais il est probable que le Musée retournera
à l’anthropologie physique la plus étroite, auquel cas je résignerai
74
mes fonctions .
75
J’ai vu hier Herskovits , qui m’a donné des nouvelles des États-
Unis. Il paraît que tout ne va pas pour le mieux au département
d’anthropologie de Columbia, et qu’on ne se décide pas à remplacer
76
Ruth Benedict . Pourtant, les candidats ne doivent pas manquer.
Comment se précise votre voyage en Europe ? Ne nous oubliez
surtout pas. Je ne quitterai pas Paris cet été, pour pouvoir consacrer
les vacances à la rédaction de mon introduction à l’ethnologie.
Rose-Marie se joint à moi pour vous envoyer, ainsi qu’à votre
femme, nos plus fidèles et affectueux souvenirs.
Claude Lévi-Strauss
77
P.-S. : Je vous ai envoyé Maurice Merleau-Ponty , de passage à
New York et qui travaille en ce moment à une théorie existentialiste
du langage. Je le trouve fort intelligent, et tout pénétré de la pensée de
78
Goldstein .

18 avril 1949
Cher Claude,
Ma convalescence est en cours et j’ai commencé à marcher, mais
je crains qu’un voyage en Europe en juin ne constitue un effort trop
fatigant et j’ai décidé de reporter ce déplacement pour une demi-
année ou une année. Mais peut-être participerez-vous au Congrès des
américanistes. Vous me manquez tant et j’aimerais vous voir. Je serai
très heureux de prendre part à la revue que vous montez. Sound and
79
Meaning avance. Je suis en train d’y travailler avec Lotz , qui vient
juste d’obtenir un poste permanent de professeur de linguistique à
80
Columbia, en même temps que Martinet . Nous serons bien sûr très
heureux qu’une version française paraisse sous une forme ou une
autre dans votre collection. La maison d’édition de Heidelberg,
Winter, nous a demandé une version allemande pour la collection
qu’ils envisagent, faite de manuels de linguistique générale. Le livre
de Benveniste, qu’il m’a envoyé, est extrêmement intéressant. Je lui
écrirai dans quelques jours à ce sujet. Comme vous savez, il est le
représentant français au sein du comité éditorial international de
Word. Désormais, vous aussi avez été élu. J’espère que le Cercle vous
en a informé. Word a enfin de solides fondations financières et pourra
se développer. J’attends les articles de vous que vous m’avez promis ;
celui sur la psychanalyse et le shamanisme m’intéresse tout
particulièrement. Je suis impatient d’avoir entre les mains votre livre
sous presse.
Puis-je vous demander de m’envoyer les deux volumes du Vieux-
slave de Vaillant, qui vient juste de paraître chez l’Institut d’études
slaves ? C’est très faible mais j’aimerais bien l’avoir.
Chaleureuses félicitations pour votre élection au poste de sous-
directeur du musée de l’Homme. Vous avez sûrement entendu parler
de nous par votre ami, que nous apprécions tant, et vous savez sans
doute que nous allons déménager à Harvard, où j’occuperai la chaire
81
de langues et littératures slaves . L’avenir nous dira si c’était sage
de ma part d’accepter cette proposition. En tout cas, elle ouvre des
perspectives intéressantes. Il y a là-bas des représentants
exceptionnels des divers courants de la sémantique tant dans les
départements de philosophie et de psychologie. Mon projet est de
brandir le sens comme le problème central et brûlant de la science du
langage. Je n’ai pas oublié ma promesse de vous envoyer quelques
schémas phonologiques pour votre livre, c’est juste que j’ai été
extrêmement occupé. Mais vous les aurez bientôt.
Avec nos vœux les plus chaleureux, de nous deux, à vous deux,
Amicalement,
Roman Jakobson

e
13, avenue d’Eylau, 16

Le 5 mai [1949]
Cher Roman,
Merci de votre lettre ; j’ai eu de vos nouvelles par Merleau-Ponty,
qui m’avait laissé pressentir votre décision de remettre à plus tard
votre visite en Europe. Elle me désole, bien entendu, mais je
comprends qu’il vous soit nécessaire d’être complètement remis pour
affronter cette grosse fatigue. J’espère que ce n’est qu’un court retard,
et que nous vous verrons l’hiver prochain. Toutes mes félicitations
pour Harvard. Je conçois que le milieu intellectuel y soit plus riche et
varié qu’à Columbia, mais j’avoue que la vie bostonienne
m’effraierait un peu ; je suis curieux d’avoir vos impressions à ce
sujet.
Je n’ai rien appris du Cercle linguistique au sujet de l’élection
dont vous parlez. Peut-être me vaudra-t-elle de recevoir la Revue,
dont on m’a supprimé le service depuis mon départ des États-Unis.
Vous recevrez très prochainement les deux volumes de Vaillant,
que je vous ai mis à la poste la semaine dernière en y joignant
quelques tirages à part personnels.
Quant à mon élection à la sous-direction du musée de l’Homme, il
faudrait m’en condoléancer plutôt que m’en féliciter : mes nouvelles
fonctions représentent surtout une perte de temps. Enfin, comme je
n’ai pas l’intention de les conserver après le départ de Rivet, ce ne
sont que quelques mauvais mois à passer.
Le livre sur les Nambikwara sort cette semaine ; je vous l’enverrai
aussitôt. Quant au grand travail sur la parenté, il est momentanément
en panne à cause d’un accident survenu à quatre figures au moment
de la mise en pages. J’espère que cela ne sera pas trop long. Tous mes
vœux de prompt et complet rétablissement. Rose-Marie se joint à moi
pour vous envoyer à tous deux nos plus affectueuses pensées.
Claude Lévi-Strauss
P.-S. : Il y a beaucoup d’Américains à Paris en ce moment. Nous
82
avons dîné la semaine dernière avec Redfield , et hier avec
Mackean ; les deux fois avec les Koyré, à qui j’ai donné de vos
83
nouvelles. Enfin, je collabore avec votre collègue Klineberg à un
84
projet de l’Unesco sur l’étude des tensions internationales , auquel
ni lui ni moi n’accordons beaucoup de confiance.

13 juin 1949
Dans quelques heures, je partirai pour la campagne. Adresse : c/o
Otto Laga, Hunter, NY. À partir de septembre, mon adresse définitive
sera : Dept. of Slavic Language, Harvard University, Cambridge,
Mass. Merci beaucoup pour vos tirés à part. Je les lirai à Hunter et je
vous enverrai mes remarques. Merci aussi pour Vaillant. Dans
quelques jours à peine, vous recevrez une copie dactylographiée de
l’article de Lotz et du mien portant sur l’analyse phonologique du
français. Cet article est complété par quelques schémas de la structure
phonologique du français qui, je crois, constituent ce que vous
85
attendiez pour votre livre en cours de préparation . Je vous serai très
reconnaissant de bien vouloir trouver pour moi et m’envoyer le livre
suivant : Alajouanine, Ombredane, M. Durand, Le Syndrome de
désintégration phonétique dans l’aphasie, Paris, Masson, 1939.
Avec les meilleurs vœux pour l’été de notre part à tous deux, pour
vous deux,
Amicalement,
Roman Jakobson

Le 22 juin [1949]
Mon cher Roman,
J’ai eu de vos nouvelles par Planiol, qui m’a fait part du progrès
de votre convalescence. Il paraît que ce ne sera plus très long, et je
m’en réjouis infiniment. Peut-être nous verrons-nous à la fin de l’été :
j’ai été désigné, avec Rivet, comme délégué français au Congrès des
américanistes. Ce sera un court séjour : 3 septembre au 18, environ. Y
aura-t-il moyen de se rencontrer ?
Je vous ai envoyé aujourd’hui le livre demandé, et j’attends avec
impatience votre phonologie française. Mon livre sort aujourd’hui.
C’est à peine croyable, après tous ces délais. Je vous en fais envoyer
un exemplaire tout de suite. Peut-être avez-vous lu Social Structure
de Murdock, qui vient de paraître et porte exactement sur le même
86
sujet . J’aimerais savoir ce qu’on en pense aux États-Unis. Ce
mélange de béhaviorisme et de logique symbolique, qui aboutit à des
« théorèmes » qu’on démontre (sic) à l’aide de coefficients
statistiques, me semble extrêmement faible. L’auteur s’en est tenu à
des caractères trop superficiels pour définir les systèmes, et il
constitue arbitrairement des types avec des ensembles hétérogènes.
Ce qui est intéressant tout de même, c’est cette identité de
préoccupations qui se fait jour chez les esprits les plus divers.
87
J’ai reçu diverses circulaires au sujet des ennuis de Swadesh .
J’ignore ce qu’il en est. Si les choses ne s’étaient pas arrangées, dites-
88
lui, je vous prie, que, s’il pouvait obtenir des fonds Fulbright les
sommes nécessaires à son voyage et à son existence en France, nous
serions tout prêts à lui confier un enseignement à l’Institut
d’ethnologie et au musée de l’Homme, pour aussi longtemps qu’il
voudra.
89
En confidence, ceci qui pourra vous intéresser : Seyrig et
Benveniste ont été invités par l’université de Chicago, l’un comme
directeur de l’Institut oriental (la succession de Frankfort), l’autre
comme chef du département de linguistique. Ils ont refusé tous les
deux.
Je ne quitterai pas Paris avant le départ pour New York au début
septembre. J’espère beaucoup vous voir. Rose-Marie se joint à moi
pour vous envoyer à tous deux nos plus fidèles pensées.
Claude Lévi-Strauss

Le 29 juin [1949]
Cher Roman,
Je vous envoie ces jours-ci le livre que vous demandez, et qui est
de Thooris van Borre. Pour ce qui est de votre communication aux
américanistes, je ne sais que vous dire : elle me réjouit, puisque j’en
tire la conclusion que nous nous verrons à New York. Mais je n’ai
pas la moindre idée du rôle qui m’est réservé dans cette commission,
où je serai fort peu à ma place, et dont je ne sais rien.
Personnellement, je n’ai naturellement aucune objection contre votre
90
sujet, mais, comme Voegelin ne m’a encore consulté sur rien, je
doute fort que j’aie mon mot à dire !
91
J’ai dîné hier soir avec Wagley , du département d’anthropologie
de Columbia, et lui ai parlé du cas Swadesh. Il est très influent au sein
du Fulbright Committee, avec lequel il a travaillé récemment, et il est
prêt à trouver une solution si Swadesh est intéressé à venir en France.
Avez-vous pu le pressentir à ce sujet ? Il faudrait que nous soyons
fixés le plus tôt possible.
À bientôt et très amicalement,
Claude Lévi-Strauss

Le 27 juillet [1949]
Cher Roman,
Pourriez-vous me faire envoyer d’urgence, par la librairie de
Columbia ou celle de Harvard, le livre suivant :
Jules Henry, Jungle People, New York, 1941
qui est introuvable à Paris et qui me serait indispensable pour
préparer ma communication au Congrès.
Merci d’avance et amitiés,
Claude Lévi-Strauss

[Sur papier à l’en-tête du département des littératures et des langues


slaves de Harvard ; lettre manuscrite directement écrite en français]

14 septembre 1949
Cher Claude,
Tous les deux textes sont très intéressants et très bien présentés.
J’accepte en principe les suggestions de la page 10 de la conférence
« Langage et société » et je prendrai position dans le texte de mon
« paper », dont je vous enverrai une copie dès qu’il sera écrit. Voici
quelques remarques terminologiques.
92
[…]
N. B. : Je regrette beaucoup de ne pas vous avoir plus près. On
ferait de belles choses ensemble. Et on servirait de réveil l’un à
l’autre. Mais je préfère le futur au conditionnel !
Amitiés à Rose-Marie, à Benveniste et aux Koyré !
Roman
P.-S. : Je suis en train d’écrire mon article sur les éléments
déictiques pour le Journal de psychologie. Puis-je vous l’envoyer à
Paris en vous priant de le corriger et de bien vouloir le passer à
93
Meyerson ?
Mon adresse jusqu’au 21 septembre : c/o O. Laga, Hunter, NY
(téléphone 289 Hunter). Ensuite : 20A Prescott St., Cambridge, Mass.

20A Prescott Street

Professeur Claude Lévi-Strauss


Musée de l’Homme
Palais de Chaillot
e
Paris 16 , France
20 janvier 1950
Cher Claude,
Je n’ai pas de nouvelles de vous depuis que vous avez quitté
New York. Je vous ai envoyé mon article sur le loup-garou et notre
article sur la structure [pattern] phonologique du français, et je serai
très heureux de lire vos critiques.
Je me plais beaucoup à Harvard. L’atmosphère est
incomparablement meilleure qu’à Columbia ; on y trouve des
chercheurs d’un niveau bien supérieur, un esprit plus coopératif, plus
de possibilités pour organiser la recherche et plus de loisir pour lire,
penser, écrire.
Je travaille avec Lotz sur une Introduction à la phonologie, qui
reprend une partie de Sound and Meaning, ce dernier devant paraître
après l’Introduction. Nous collaborons avec les laboratoires
94
d’acoustique du Massachusetts Institute of Technology , qui a
récemment organisé un colloque passionnant sur l’analyse du
langage. Les recherches expérimentales dans le domaine de
l’acoustique se développent ici très rapidement. Une nouvelle
invention captivante permet de dessiner les spectrogrammes des sons
pour ensuite les restituer mécaniquement via des sons parfaitement
reconnaissables – parfaitement reconnaissables du moins si le dessin
est simplifié et supprime tous les composants qui, dans la
terminologie des ingénieurs en acoustique, relèvent du « presque
bruit » et ne contiennent pas d’« information ». Je prends en compte
de plus en plus désormais la quantité et le type de l’information (et,
réciproquement, de redondance) dans mes enquêtes à la fois
phonologique et sémantique. Avez-vous lu le livre de Shannon et
95
Weaver, The Mathematical Theory of Communication ? Si ce
n’était pas le cas, je me ferais un plaisir de vous l’envoyer. D’un autre
côté, en collaboration étroite avec les étudiants en logique
symbolique, je pense que si nous soumettons leurs expériences à un
contrôle linguistique cohérent, comme nous l’avons fait en
phonologie avec les expériences physiologiques et physiques, nous
pouvons obtenir des résultats intéressants.
Au sein de ces deux domaines, la mythologie slave me sert de
hobby. J’ai repris les travaux de Dumézil et de Benveniste, et il me
semble qu’il y a quelques convergences frappantes entre le slave et
l’iranien qui n’ont pas été remarquées. J’ai besoin de toute urgence de
deux livres qui ne sont pas disponibles ici et que je n’ai pas réussi à
me procurer chez les libraires : l’un, une partie de la publication des
Presses universitaires de France, Mana. Introduction à l’histoire des
religions (le dernier chapitre est d’Unbegaun). Pour autant que je
puisse en juger, il s’agit de la troisième partie du second tome, qui est
paru il y a un an à Paris. L’autre est G. Dumézil, L’Héritage indo-
européen à Rome, Paris, 1949. Je vous serais très reconnaissant si
vous pouviez m’envoyer ces ouvrages de toute urgence.
J’avais promis de commencer mon cycle de conférences en
Angleterre le 5 mai mais je pense qu’autour du 20 mai je serai prêt à
donner mes conférences à Londres et à Glasgow. Ensuite, mon projet
est d’aller à Copenhague et Oslo, et, si vous n’avez pas changé d’avis,
je suis à votre disposition pendant la seconde moitié de juin.
Seulement, il serait bon d’avoir de Paris des informations précises sur
ce que je suis censé faire, et quand, et où, etc. Svatia est
96
complètement absorbée par le folklore slave .
Nous vous envoyons à vous deux nos vœux les plus chaleureux
pour la nouvelle année et nous sommes impatients de vous revoir tous
les deux et d’avoir de vos nouvelles, Claude, bien avant.
Amicalement,
Roman Jakobson
Le 27 janvier 1950
Cher Roman,
J’ai été d’autant plus heureux de recevoir votre lettre que je me
sentais plein de remords de ne pas vous avoir donné signe de vie
depuis mon retour. Mais j’ai été accablé de travaux et d’ennuis, sur
lesquels je passe rapidement, pensant que Koyré vous en aura fait le
récit. Il y a eu d’abord la succession de Rivet au musée de l’Homme :
bien que je ne me sois pas présenté, il a fallu étudier la situation de
très près avant de prendre ma décision. Finalement, Vallois a été élu
sans difficulté contre Soustelle, et nous l’attendons ici pour le mois
prochain. La raison essentielle de mon abstention a été que les
scientifiques du Collège de France m’ont fait savoir qu’ils ne me
soutiendraient pas si je me portais candidat, mais qu’en échange (je
simplifie) ils souhaitaient me voir me présenter à la chaire
précédemment occupée par Wallon au Collège, ce que j’ai fait.
Malheureusement, mes amis (au premier rang desquels étaient
Benveniste et Dumézil) se sont crus tellement assurés de mon succès
qu’ils ont négligé une campagne adverse (menée, notamment, par
97
Mazon, et à laquelle nos relations n’étaient pas étrangères ), et j’ai
été battu 21 voix à 18 au profit d’une chaire d’histoire de l’art.
Seulement, il se trouve que la chaire de Wallon était une fondation de
la Ville de Paris, et que cette dernière voulait ma chaire, et pas
l’autre ; la Ville a donc refusé les crédits pour la proposition qui lui
était faite, résultat, une chaire de perdue, comme si nous en avions
trop en France ! Au point de vue personnel, on pense que mon échec
a été très brillant et que les conditions dans lesquelles il a eu lieu sont
98
une bonne garantie de succès à la prochaine vacance . Néanmoins,
j’en suis resté très déprimé, et c’est une des raisons de mon silence.
Bien entendu, il est inutile de parler de cette affaire aux États-Unis.
L’élection de Vallois au Musée y est connue, et j’ai reçu aussitôt une
99
proposition de Kroeber m’offrant de venir en Amérique. J’ai
décliné, pour le moment.
Je suis ravi de savoir que nous vous verrons ce printemps. Votre
visite va coïncider avec la période des examens, néanmoins je vous
propose de faire au Musée trois ou plus ou moins grandes conférences
sur les récents développements de la linguistique structurale. Il faudra
seulement (si cela vous convient) que vous me fassiez savoir : 1) la
date de votre arrivée à Paris ; 2) les sujets choisis ; 3) le titre sous
lequel il faudra vous annoncer sur les affiches. Tout cela, si possible,
six semaines à l’avance.
J’ai reçu ce matin vos tirages à part. Je connaissais déjà votre
100
werewolf , qui m’a passionné. Il serait intéressant de suivre cette
question du côté américain : chez les Kwakiutl, l’homme dont le
placenta a été mangé par les corbeaux a le don de lire l’avenir dans
leurs cris. Et le corbeau mythologique se transforme en glouton après
avoir mangé les croûtes (scabs) de ses jambes, et je me suis toujours
demandé si ces croûtes ne recouvraient pas quelque chose d’autre.
Vous signalez un déplacement analogue en Europe. Quant à la
phonologie française, je n’ai pu encore la lire, mais la présentation
seule m’a transporté d’aise. En vous remerciant de tout cela, puis-je
vous signaler que je n’ai jamais reçu un seul numéro de Word depuis
mon départ en 1947 ? Nous en sommes toujours au même point,
malgré votre intervention en septembre dernier.
Je vous ai envoyé un récent tirage à part sur « Histoire et
101
ethnologie » , et les deux volumes (Mana et Dumézil) que vous me
demandez. Et je serais enchanté de recevoir, comme vous me le
proposez, le livre de Shannon et Weaver, que je ne connais pas.
Aussi, si cela ne doit pas trop aggraver ma dette à votre égard, le livre
récent de Loomis, Arthurian Tradition and Chretien de Troyes,
Columbia UP, 1949. Car, moi aussi, je suis enfoncé dans la
mythologie ! Je donne en ce moment au Collège de France les
102
conférences de la fondation Loubat d’antiquités américaines , et
j’ai choisi comme sujet le thème du glouton en Amérique du Nord,
dont j’essaye de faire une analyse structurale. C’est-à-dire que
j’étudie en corrélation : 1) l’extension du personnage (gloutonnerie,
clownisme, obscénité, scatologie, cannibalisme, mendicité, etc.) ;
2) le niveau sociologique où il s’affirme dans chaque culture
(conduite collective, vocation individuelle, personnification rituelle,
thème folklorique, thème mythique, etc.) ; 3) la relation entre le
« territoire » défini par ces deux axes de coordonnées et le reste de la
structure sociale. Cela donne des résultats tout à fait saisissants,
absolument imprévus et qui me prennent souvent de court ; car je suis
103
presque ramené à Engels, L’Origine de la famille, etc. . Il a déjà
fallu que je consulte Kroeber sur une interprétation nouvelle de la
société pueblo à laquelle j’ai été amené de façon purement déductive,
et j’attends sa réponse avant d’être sûr d’avoir raison. De toute façon,
cela fera un prochain livre que je rédigerai l’été prochain. Le cycle
arthurien intervient dans cette affaire parce que je me suis convaincu
que le personnage de Perceval a été construit d’après un glouton
analogue à ceux que nous trouvons dans les rituels américains. Pour
le moment, je m’y intéresse d’un point de vue purement typologique,
mais je ne suis pas certain qu’il n’y ait pas là un lien historico-
géographique par l’intermédiaire d’une ancienne civilisation arctique
dont le centre serait en Sibérie du Nord ; mais, naturellement, je n’ai
104
pas l’intention de me lancer dans cette direction .
Connaissez-vous un auteur anglais du nom de George Thomson,
auteur de Aeschylus and Athens, et Studies in Ancient Greek Society ?
105
C’est un marxiste et un morganiste de stricte observance, mais
extraordinairement brillant, et à côté de beaucoup d’erreurs (qu’il
aurait évitées s’il avait connu mon livre) il a aperçu des choses
capitales sur le système indo-européen. C’est aussi l’avis de
Benveniste.
J’ai vu l’autre jour Sommerfelt. Nous avons parlé de vous. Il est
possible que j’aille en mars donner des conférences à Copenhague et
à Stockholm. Si cela se confirme, je vous demanderai quelques
recommandations.
106
Leslau est à Paris pour quelques jours.
Rose-Marie se joint à moi pour vous envoyer à tous deux nos plus
affectueuses pensées.
Claude
P.-S. : Dites à votre femme que j’ai fait le nécessaire pour Jean
107
Chenet , mais qu’il ne peut pas venir en ce moment, ayant été
nommé directeur du Musée du peuple haïtien.

20A Prescott Street

Professeur Claude Lévi-Strauss


Musée de l’Homme
Palais de Chaillot
e
Paris 16 , France

14 février 1950
Cher Claude,
J’ai été vraiment peiné d’apprendre les obstacles que vous avez
rencontrés dans votre combat pour obtenir de meilleures conditions
de recherche, mais je dois avouer qu’avant même de recevoir ces
nouvelles je soupçonnais qu’il y aurait de tels obstacles et j’ai fait
devant vous allusion à ces soupçons. Je continue de penser que le
meilleur endroit, le plus productif pour vos activités de recherche si
créatrices (et ce sont elles qui me décident à vous donner ce conseil)
serait d’accepter l’appel de ce pays. La vie scientifique ici devient
encore plus intense et dynamique. Par exemple, les projets
interdépartementaux et interinstitutionnels que nous sommes sur le
point de réaliser dans le domaine de la théorie de la communication
ouvrent des perspectives simplement fascinantes, alors que toutes les
informations que j’ai sur la vie académique dans la plupart des pays
d’Europe montrent plutôt que, dans le meilleur des cas, il n’y a que
quelques grandes personnalités individuelles, isolées et dépourvues
des moyens de développer leurs projets avec toute l’énergie
nécessaire.
Vous me demandez de ne pas mentionner vos déboires aux gens
d’ici et, bien sûr, je garde le silence, mais il y a quelques jours, quand
j’étais à New York, j’ai téléphoné, pour une raison fortuite, à
108
Margaret Mead , et elle a immédiatement commencé par me parler
de votre situation insupportable à Paris et du fait que les gens ne vous
y comprennent pas et vous empêchent d’avoir la position que vous
méritez. Elle m’a demandé ce que vous comptiez faire et fut
manifestement surprise quand je lui ai dit que je ne savais rien de vos
supposées difficultés.
Vous êtes dans une conjoncture très favorable dans ce pays et il
serait imprudent de ne pas en tenir compte. En tout cas, gardez à
l’esprit que ma position est désormais suffisamment solide pour
soutenir votre carrière ici avec véhémence si vous le désiriez.
Je vous envoie le livre de Loomis que vous indiquiez et j’ai
demandé à Weaver de vous envoyer l’ouvrage qu’il a écrit avec
Shannon. J’ai lu avec beaucoup de plaisir votre tiré à part sur
l’ethnologie et l’histoire, et j’attends les deux livres que vous m’avez
envoyés. J’ai eu, cependant, l’occasion de les lire. Dumézil est
ingénieux dans le meilleur sens du mot mais, entre nous, je garde le
sentiment qu’il lui manque une solide formation structurale. Qu’est-
ce que vous pensez, et que pense-t-il, des travaux mythologiques de
Grégoire ? La synthèse d’Unbegaun sur la mythologie slave dans
Mana est extrêmement mauvaise. Pas d’imagination, pas de méthode,
total évitement de la comparaison, absence de sens et de
compréhension des matériaux étudiés, et un manque scandaleux de
connaissance de la littérature élémentaire, même des travaux de
Meillet.
Si vous allez donner ces conférences en Scandinavie, envoyez-
moi un télégramme et je vous ferai parvenir mon courrier chez les
amis que j’ai là-bas et qui pourraient être intéressants pour vous. Si
tout se passe bien, je devrais prononcer ma première conférence à
Londres le 5 mai et ensuite, après deux semaines de conférences à
Londres, Oxford et Glasgow, et probablement un saut au Danemark
et en Norvège, je viendrai à Paris.
Je suis en train de travailler sur différents objets et en particulier
avec Lotz sur notre Introduction à la phonologie, qui progresse
rapidement. Il n’y a que sept traits distinctifs inhérents fondamentaux
dans toutes les structures phonologiques du monde. Nous espérons
aboutir à un manuscrit définitif du livre au printemps, afin de
l’envoyer à quelques linguistes, anthropologues, logiciens,
psychologues, physiologistes, acousticiens et ingénieurs en
communication, pour bénéficier de leurs conseils critiques. Cela va
sans dire : vous serez le premier à le recevoir.
Avec les pensées les plus cordiales de nous deux,
Amicalement,
Roman Jakobson

Le 27 mars 1950
Cher Roman,
Pardonnez-moi d’avoir si longtemps tardé à vous répondre et à
vous remercier des deux volumes de Loomis et de Shannon et
Weaver que j’ai bien reçus récemment. Mais je n’ai pas été en bonne
santé tous ces temps-ci – surmenage, disent les médecins, énervement
aussi –, et je me suis mis fort en retard. Je ne lirai Loomis que
pendant les vacances, mais j’ai littéralement dévoré la Mathematical
Theory, etc. ; à vrai dire, je me sens un peu irrité par les termes
d’information et de redondance, qui veulent dire exactement le
contraire de ce qu’ils désignent, mais l’immense intérêt du livre est
précisément de donner une théorie de la pensée du point de vue de la
machine, c’est-à-dire, pour la première fois me semble-t-il,
considérée comme un objet. Dans ces conditions, il est normal que
tout soit à l’envers, mais c’est assez difficile de s’y habituer. En tout
cas, j’en ai tiré beaucoup d’enseignements et de suggestions,
notamment sur l’application de ces méthodes à l’étude de la pensée
mythique ; et si je pouvais trouver ici un mathématicien
compréhensif, je crois que j’arriverais à faire faire à l’étude des
mythes de très curieux progrès.
J’ai été très touché de tout ce que vous me dites dans votre lettre,
de vos conseils et de vos offres. Mais ce n’est pas encore pour tout de
suite. Tout n’est pas joué ici, ni du point de vue personnel, ni de celui
de la science, et il y a encore certaines choses que je veux voir
109
venir . Nous en reparlerons si, comme je l’espère, vous venez ce
printemps. N’oubliez pas de me prévenir d’avance. Benveniste est
navré de vous manquer ; je l’ai mis en contact, l’autre jour, avec la
fondation Rockefeller (D’Arms), qui a été, je crois, très
impressionnée. Quoi qu’il en soit, je viens de refuser une proposition
de Berkeley de faire, pour un an, l’intérim entre Lowie, qui prend sa
retraite, et Cora Du Bois, disponible à partir de septembre 1951
seulement : trop long, trop de cours, pas assez d’argent.
Puis-je vous consulter sur un point technique ? Dans le travail sur
les mythes, que j’élabore en ce moment, j’ai été amené à étudier les
phénomènes d’emphase, c’est-à-dire l’assomption, dans le rituel, de
conduites anormales, et sous une forme exagérée. Ainsi, un homme
qui s’habille en femme se conduit comme une femme caricaturée ;
une femme habillée en homme, comme un homme magnifié, etc. Le
problème est de savoir pourquoi une conduite contraire doit être du
même coup une conduite exagérée ? Or je suis tenté de rapprocher ce
phénomène de la réduplication en linguistique. Les termes formés par
réduplication (triplication, quadruplication, etc.) sont, me semble-t-il,
en grande majorité des termes onomatopoétiques. S’ils étaient réduits
à la forme simple, il y aurait donc un doute sur leur nature : signes, ou
imitation d’un bruit ou d’une image verbale. Cette équivoque est
levée par la réduplication, où le second membre fonctionne, en
quelque sorte, comme le signe du fait que le premier est un signe, et
non pas un bruit. Il en serait de même pour l’emphase, dont le rôle
serait de signifier que l’homme habillé en femme signifie une femme
au lieu de l’imiter, comme font par exemple, sans emphase et souvent
dans les mêmes sociétés, les hermaphrodites, shamans ou autres, qui,
eux, sont des hommes-femmes. Je serais heureux de savoir ce que
vous en pensez, et si vous connaissez des références de travaux sur la
réduplication. J’ai demandé à Benveniste, mais il n’avait rien de
présent à l’esprit.
Je viens de terminer, à l’occasion de la mort de Mauss et pour
venir en tête du premier volume de ses œuvres que l’on est en train de
rééditer, une assez longue introduction où je propose une nouvelle
théorie du mana, très inspirée de la phonologie. Je fais du mana une
« valeur symbolique zéro », n’ayant aucune signification propre, mais
ayant pour rôle de marquer que, dans telle occasion, ou pour tel objet
particulier d’une classe, il y a plus de signification présente que n’en
comporte la relation normale entre signifiant et signifié. En somme,
quelque chose comme votre « phonème zéro » en français, que je cite
110
d’ailleurs à cette occasion .
À propos : verriez-vous une objection à ce que votre article sur le
français soit traduit et publié quelque part, par exemple dans le
Journal de psychologie ? Il me semble que ce serait très important.
Pour Grégoire, je ne puis vous répondre, n’ayant pas lu le livre en
question, dont je n’ai même pas la référence. Koyré en a vaguement
entendu parler, et ce qu’il en dit paraît assez alléchant.
Je viens de recevoir le livre de Gladys Reichard, en deux volumes.
Heureux qu’il ait enfin pu voir le jour. J’aurai beaucoup à l’utiliser
dans mon travail sur le mythe.
Et j’attends avec toute l’impatience que vous pouvez imaginer la
dactylographie des Primers in Phonemics.
À très bientôt j’espère. Toutes nos amitiés les plus fidèles à vous
deux,
Claude

20A Prescott Street

Professeur Claude Lévi-Strauss


Musée de l’Homme
Palais de Chaillot
e
Paris 16 , France

13 avril 1950
Cher Claude,
Merci de votre intéressante lettre. Je suis émerveillé de la manière
dont nos deux esprits travaillent simultanément dans la même
direction. Quelques jours avant que je ne reçoive la lettre où vous me
demandiez quelques exemples de redoublement liés au
« travestissement », je discutais, dans un article présenté au colloque
de slavistique que nous avons organisé ici dans notre département, la
forme redoublée perperuna dérivée du nom du dieu slave des
tempêtes Perun, et utilisée par les Slaves du Sud pour désigner la
jeune fille devant accomplir, nue et couverte de guirlandes de fleurs,
la magie de la pluie en état extatique, dans un rituel clairement relié
au culte de Perun. De plus, le nom de substitution que cette jeune fille
doit avoir à cause du tabou est une forme redoublée, dudula,
correspondant au lituanien dudulis, dundulis, qui exprime le tonnerre
de manière onomatopéique. Ce point faisait partie de l’article où je
procède à une discussion critique de l’étude désespérément mauvaise
d’Unbegaun sur la religion des anciens slaves.
Si vous voulez, je pourrai donner une conférence lors de la
seconde moitié de juin sur « les sons et le sens dans la linguistique
actuelle » et peut-être une autre sur « la mythologie slave ».
Je suis impatient de discuter avec vous deux de beaucoup de
problèmes scientifiques et des questions personnelles que vous
évoquez dans votre lettre.
Amicalement,
Roman Jakobson

Le 20 avril [1950]
Cher Roman,
Un mot rapide. Je me réjouis de vous voir. Vos deux conférences
auront lieu au musée de l’Homme, les mardi 20 et vendredi 23 juin à
17 heures. Tâchez d’arriver très tôt à Paris, car il est à peu près
certain que je partirai moi-même dans les premiers jours de juillet,
chargé d’une mission de l’Unesco au Pakistan. J’y resterai jusqu’au
er 111
1 novembre .
Connaissez-vous un singulier ouvrage anonyme intitulé :
Pasigraphie, ou Premiers éléments du nouvel art-science d’écrire et
d’imprimer une langue de manière à être lu et entendu dans toute
autre langue sans traduction, Paris, 1797 ? C’est très curieux, très
112
actuel. Si vous avez le temps, jetez-y un coup d’œil .
À bientôt,
Claude

20A Prescott Street

Professeur Claude Lévi-Strauss


Musée de l’Homme
Palais de Chaillot
e
Paris 16 , France

27 avril 1950
Cher Claude,
Tous mes remerciements pour votre lettre du 20 avril. Les dates
que vous proposez sont excellentes. Nous avons l’intention de venir à
Paris vers la mi-juin. Du 4 mai au 20 mai, notre adresse est : Cora
Hotel, Woburn Place, London, WC1, Angleterre.
Sincèrement,
Roman Jakobson
P.-S. : Puis-je vous demander de transmettre notre programme à
Benveniste ? Inutile de dire combien je serais heureux de le
rencontrer à Paris, mais, s’il quitte la France avant la date prévue de
notre arrivée, j’espère vivement le voir ici à Cambridge en août
comme notre invité.

er
Le 1 août [1950]
Cher Roman,
Un léger retard de mon départ (je pars demain) m’a permis de
recevoir votre lettre. N’ayez pas de regret pour vos vacances : il a fait
fort mauvais temps en Bretagne depuis que vous êtes parti. Quant au
Gard, vous avez eu certainement raison de choisir la solution la moins
épuisante pour les nerfs. Je ne vois pas d’aggravation immédiate de la
situation, mais la machine est en marche sans doute vers le pire, qui
se produira d’ici deux ou trois ans. J’ai été infiniment heureux de
vous revoir et de parler avec vous de tant de préoccupations qui nous
sont communes. Et je me réjouis de savoir que le Primer of
Phonemics sera bientôt prêt. Nous serons impatients de préparer
l’édition française, sur une base commerciale normale, car ce sera
sûrement une entreprise bénéficiaire. Très affectueusement à Svatia et
à vous-même,
Claude Lévi-Strauss

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 15 mars [1951]
Cher Roman,
Les Koyré me disent que vous vous plaignez de mon long silence.
Il est vrai que j’ai trop tardé à vous écrire ; au Pakistan, j’ai eu
tellement à faire, et les rapports réguliers que je devais envoyer à
l’Unesco pesaient d’un tel poids que j’ai négligé toute autre
correspondance ; et, depuis le retour, je me suis trouvé plongé dans de
tels ennuis que j’ai eu fort peu le goût d’écrire, surtout aux amis.
L’échec au Collège a été très dur à supporter, d’autant que je le
considère comme définitif, étant fermement résolu à ne plus faire acte
113
de candidature où que ce soit et pour quoi que ce soit . Mais cette
décision m’a obligé à pas mal de ruminations et j’ai dû altérer toutes
mes perspectives sur beaucoup de choses y compris moi-même. Cela
vous explique que j’aie préféré le silence ; mais ne croyez pas, je
vous prie, qu’il avait d’autre cause que la situation psychologique où
je me trouvais.
D’ailleurs, j’ai bien peu de choses à dire. Au Pakistan, j’ai pu
sauver un peu de temps sur les absurdes besognes que m’avait
assignées l’Unesco pour faire une exploration préliminaire des tribus
de langue tibéto-birmane qui se trouvent au voisinage de la Birmanie
114
et qu’aucun ethnologue professionnel n’avait jamais visitées . C’est
d’une richesse tout à fait prodigieuse ; j’espère y faire partir un de
mes élèves l’automne prochain et peut-être y retourner moi-même en
115
1952 . Depuis mon retour, j’ai été absorbé par la rédaction de mon
rapport à l’Unesco et de mes observations chez les Kuki et les Mog ;
ces dernières paraîtront pour partie dans la Revue de l’histoire des
religions et pour partie dans une revue anglaise, Man, ou Journal of
the Royal Anthropological Institute. Il a fallu aussi que je commence
mes cours aux Hautes Études, ce qui m’a entraîné vers des questions
d’ethnologie religieuse que j’avais peu étudiées jusqu’à présent. Je
m’occupe des différents types de relations entre les morts et les
116
vivants ; là aussi, il y a des systèmes. Côté parentés, je me trouve
absolument bloqué, et de façon pour moi très inattendue, par des
problèmes dont je ne soupçonnais pas la difficulté. Je me suis aperçu
que, pour passer des structures élémentaires aux structures
complexes, on doit envisager des systèmes intermédiaires qui relèvent
à la fois des unes et des autres, c’est-à-dire qui fonctionnent
simultanément sur une base structurale et sur une base statistique (on
peut soit choisir son conjoint selon des règles, soit le choisir au
hasard, dans la mesure où ce type de choix ne contrevient pas aux
règles). Or je ne parviens pas à faire la théorie de ces systèmes parce
que chacun d’eux admet un nombre trop considérable de solutions
pour qu’on puisse les étudier de façon intuitive. Depuis quelques
semaines, un mathématicien bénévole travaille avec moi à ses
moments perdus, mais nous avons du mal à trouver un langage
117
commun .
J’ai reçu une invitation de Sommerfelt pour un colloque
commençant le 31 mai et je me réjouis de vous voir à cette occasion ;
mais, à vrai dire, les termes de la lettre-circulaire m’inquiètent un
peu. Je me demande si on ne veut pas essayer de restaurer la notion
de « mentalité primitive » sur une base linguistique. Et il me semble
fort exagéré de dire que « la logique est fondée sur la langue » car,
s’il est vrai qu’il existe une relation entre les deux, on ne saurait, me
semble-t-il, confondre les moyens logiques que comporte la langue
avec l’usage qu’elle en fait effectivement, ce dernier dépendant, non
de la langue elle-même, mais du contexte culturel dans lequel évolue
une population déterminée. Je crois que ces choses devront être
nettement précisées.
Je vois rarement Benveniste, qui a fait un cours capital sur les
langues classificatoires dont nos élèves communs me rapportent la
substance. Son analyse du burushaski que vous avez dû voir dans le
Bulletin de la Société de linguistique de Paris m’a remis en mémoire
une conversation que nous avons eue jadis sur le passage des
représentations d’organes sexuels féminins au paléolithique à des
organes masculins au néolithique. Cela vaudrait la peine d’être
118
repris .
Rose-Marie se joint à moi pour vous envoyer, à Svatia et à vous-
même, nos plus affectueuses et toujours fidèles pensées.
Claude

20A Prescott Street


26 mai 1951
Cher Claude,
Une « paperasserie plus que vaine », ainsi que je l’ai caractérisée
par euphémisme dans un télégramme récent que j’ai envoyé à
l’Unesco, voilà qui a rendu mon déplacement en Europe
119
impossible . C’est à peine croyable quand on pense que toute cette
histoire vient d’une immonde dénonciation calomnieuse de mon livre
tchèque sur l’influence byzantine au cours des premiers siècles de la
120
culture slave en tant qu’activité « subversive » . Vous me
connaissez et vous pouvez imaginer ce que j’ai dit officiellement et
officieusement de ce que je pensais de ce genre de dénonciations, de
leurs auteurs et de leurs lecteurs, mais cela a retardé mon
déplacement en Europe, même si, désormais, semble-t-il, tout est
arrangé. Vous avez probablement été informé d’autres atteintes
imbéciles de ce genre faites aux études slaves dans ce pays, comme
des obstacles qu’on a opposés au professeur Stender-Petersen, etc.
En dépit de tout cela, je continue à penser qu’il n’y a qu’ici que
vous pourriez trouver un champ libre assez vaste pour vos activités de
recherche. Je suis désormais en d’excellents termes amicaux avec
121
Kluckhohn et c’est lui-même qui a soulevé, dans une conversation
que j’ai eue avec lui il y a quelques jours, la question de vous inviter
pour environ une année en qualité de professeur invité à Harvard.
Dites-moi si vous seriez disponible, par exemple pendant l’année
1952-1953. De plus, et ceci est réellement strictement confidentiel
(sans aucune exception d’aucune sorte), il y a de grandes chances que
mon projet de centre de recherches à l’université Harvard consacré
aux divers aspects de la théorie de la communication et de leur
coordination soit mis en œuvre sous ma direction et avec le soutien
d’une grosse fondation. Seriez-vous intéressé si c’était le cas à
travailler sur les aspects anthropologiques et sociologiques de la
communication ? J’entrevois ici des problèmes passionnants. Vous
me manquez, Claude, et je suis désolé de ne pouvoir discuter avec
vous des tout nouveaux résultats auxquels nous sommes arrivés
durant l’année grâce à la coopération avec les ingénieurs en
communication, les mathématiciens (j’ai réussi à en trouver un qui
saisit de manière impressionnante les problèmes linguistiques) et
d’autres spécialistes divers dans le domaine de l’analyse
phonologique, de sa quantification, etc. Les choses deviennent encore
plus claires et précises. Il me semble que, maintenant que certains de
vos empêchements à venir ici font partie du passé, cette question peut
être rouverte.
Je suis fermement décidé à terminer Sound and Meaning cette
année et à cette fin je me dispenserai d’enseignement à partir de
février. Êtes-vous toujours intéressé par une version française de cet
ouvrage ?
J’ai hâte d’entendre vos critiques sur la synthèse de mythologie
slave que je vous ai envoyée il y a quelques semaines et sur un nouvel
article dans ce domaine que je vous envoie par la présente.
Amicalement,
Roman Jakobson

Le 11 juin [1951]
Cher Roman,
J’ai été navré de ne pas vous voir, mais pas trop surpris car on
entend tous les jours des histoires aussi absurdes que celle qui vous
est arrivée. Vous auriez certainement animé le colloque linguistique
qui s’est montré assez morne. Il y avait Sommerfelt, Benveniste,
122
Greenberg, Hjelmslev, Vogt et Firth ; on s’est occupé 1) de choisir
huit langues indigènes à étudier, 2) d’établir une liste de chercheurs
susceptibles de s’en charger, 3) de rédiger des instructions à leur
usage. Ce dernier point a occupé presque toutes les séances, et la
technicité des débats (par exemple, faut-il, au paragraphe 6, dire
« phonique », « phonétique », « phonémique » ou « phonologique » ?
etc., vous voyez le genre) était telle que je me suis senti fort peu à ma
place. Je n’ai fait qu’une intervention, pour demander qu’on
n’introduise pas dans les instructions une distinction entre grammaire
et vocabulaire qui préjugerait d’une part de la structure de la langue,
de l’autre du degré de structurabilité relative que certains domaines
du vocabulaire peuvent offrir au linguiste et au sociologue,
respectivement ; mais seul Hjelmslev m’a soutenu à fond sur ce point.
Benveniste s’est montré plus réservé et le texte final ne donne que
123
partiellement satisfaction .
Je sais que les Koyré vous ont mis au courant de mes difficultés et
124
j’ai été très touché de votre si affectueuse réaction . En ce moment,
je me trouve dans le chaos le plus complet : sans domicile, coupé de
mon travail, et obligé par besoin d’argent de faire des besognes
mercenaires pour l’Unesco, mais j’espère résoudre avant les vacances
le problème le plus urgent, c’est-à-dire celui du logement. Quant à
une visite aux États-Unis, voici : j’accepterais sans hésiter une
invitation du type de celle faite à Alexandre, c’est-à-dire un semestre,
et deux ou trois heures par semaine. Pour une année entière, ce serait
à voir en fonction du salaire et plus encore des charges
d’enseignement, car, après tout, mon mobile principal en venant en
Amérique serait d’avoir le temps de travailler. Je serais infiniment
plus intéressé par votre laboratoire, s’il devait prendre forme. Mon
rêve a précisément été, au cours de ces deux dernières années, de
pouvoir créer en France un laboratoire de recherches structurales où
l’on appliquerait une méthode de base à tous les domaines des
sciences de l’homme, dans quelque ordre que ce soit, où elle paraîtrait
susceptible de s’appliquer immédiatement. J’ai des projets très précis
pour la stylistique (dans les arts plastiques et dans la musique) et pour
la mythologie comparée. Et j’ai aussi trois ou quatre jeunes bien
orientés et prêts à travailler avec moi. Le malheur est qu’ils n’auraient
pas leur visa pour m’accompagner, le structuralisme français (dans la
125
mesure où il existe) ayant tendance à se cristalliser à gauche . Mais
ne pourriez-vous envisager une filiale européenne de votre
laboratoire, avec siège à Paris, où seraient menées certaines
recherches « à la tâche » et plus économiquement qu’aux États-Unis ?
Cela permettrait d’utiliser des talents européens, et nous donnerait
l’occasion de faire des allers-retours. Je vous suggère cela tout à fait
en l’air. De toute façon, ce que vous pourrez réaliser, sur le plan d’un
mouvement structuraliste englobant des disciplines diverses,
m’intéressera infiniment, beaucoup plus qu’un travail enseignant.
J’ai peu de perspectives pour les mois qui viennent : Cambridge
(Angleterre !) m’a invité à faire des conférences l’hiver prochain et je
compte y aller. J’ai terminé trois articles de « field-work » sur mes
observations parmi les groupes de langue tibéto-birmane de la région
de Chittagong au Pakistan, et j’ai avancé l’étude, dont vous avez vu
les premiers linéaments, sur les noms des parties du corps. Je trouve,
en Amérique du Sud, un étrange procédé de composition de ces
termes, à partir de morphèmes généralement monosyllabiques et qui
sont combinés par deux, trois ou quatre, si je puis dire « en rosace »,
permettant presque une déduction a priori des termes manquants. Je
compte terminer cela pendant les vacances. Écrivez-moi de
e
préférence au musée de l’Homme (Palais de Chaillot, Paris 16 ) où on
me garde mon courrier. Bien amicalement,
Claude

20A Prescott Street


4 juillet 1951
Cher Claude,
J’ai été enchanté d’avoir votre lettre du 11 juin. Inutile de dire que
je suis toujours à vos côtés, même dans vos ennuis. À part votre
lettre, je n’ai reçu aucune information de quelque nature que ce soit
sur la rencontre de Paris. Ce que vous dites de vos desiderata en cas
de visite ici me semble faisable. Quant à l’éventualité de coordonner
la recherche avec les fonds des gens de Rockefeller, cela était
parfaitement faisable mais, pour parler de manière strictement
confidentielle, Benveniste, que j’ai associé à cette entreprise, a
soudain fait tout ce qu’il pouvait pour nous éliminer et pour tout
embrouiller sans retour. Ici, en ce moment, la possibilité de
recherches et de programmes d’expériences interdisciplinaires sur les
divers problèmes de la communication devient encore plus tangible.
L’un des sous-produits de ces problèmes est le projet d’une collection
de livres sur les fondements des différents aspects de la
communication. Si Sound and Meaning est fini cette année comme il
est censé l’être, il sera le premier à paraître. J’inscris au programme
un livre de vous sur la communication dans ses aspects sociologiques
et anthropologiques. Seriez-vous d’accord et, plus concrètement, que
suggéreriez-vous comme titre, comme objet et comme calendrier ?
126
Comment vont les Lacan ? Je n’ai pas de nouvelles d’eux.
Amicalement,
Roman Jakobson

e
13, avenue d’Eylau, Paris 16

Le 13 septembre [1951]
Cher Roman,
Je m’excuse, en effet, de ne pas avoir répondu au passage de votre
lettre relatif à un livre sur la communication. Mais c’est que je me
trouve si loin du travail que l’idée même d’écrire m’est devenue un
peu étrangère : tous mes livres, dossiers, notes, sont dans des malles,
et je passe mes journées à chercher un appartement, tâche presque
127
insoluble comme vous savez . J’ai donc pris plusieurs mois de
retard qu’il me faudra rattraper dès que je serai en mesure de le faire,
avec des articles promis depuis longtemps ; ensuite mon livre sur la
pensée mythique, qui est à pied d’œuvre mais prendra un ou deux ans
à rédiger. Tout cela nous renvoie à un avenir indéterminé. Sur le
principe, je suis d’accord : le sujet m’intéresse ; mais il m’est
impossible de vous proposer une date, même éloignée.
Rien de neuf pour mon voyage. Marian Smith me paraît avoir
lancé une invitation en l’air. Si Harvard pouvait subvenir à mon
séjour avec une série de conférences, il faudrait en aviser M. S. et la
mettre au pied du mur pour qu’elle s’occupe des frais de voyage.
Mais je n’y crois guère et ne vous en ai parlé que « just in case… ».
Bien amicalement,
Claude Lévi-Strauss
P.-S. : Il semble que Benveniste (actuellement à Istanbul) essaye
de pousser l’Unesco à entreprendre des choses dans le domaine
linguistique.

e 128
11, rue Saint-Lazare, Paris 9
Le 9 janvier [1952]
Cher Roman,
Merci de votre lettre et de vos vœux ; acceptez, je vous prie, tous
les miens en retour. Il semble à peu près certain que j’arriverai à
New York dans les derniers jours de mai, d’abord pour assister au
129
symposium du Viking Fund (du 9 au 20 juin), puis pour la session
du Linguistic Institute en juillet. Je devrai être de retour à Paris pour
er
le 1 août. L’éventualité d’un remplacement de Kluckhohn pour un
semestre est fort tentante ; je ne sais si cela sera possible du côté
français, où l’on devient de plus en plus difficile pour les
autorisations d’absence (j’aurais déjà dû écourter mon enseignement
pour le voyage de juin) ; mais cela dépendra largement de la situation
politique, qui est, comme vous savez, fluide ; on verra bien. Merci, en
tout cas, d’y avoir pensé. J’attends vos publications avec impatience
car il y a longtemps que je n’ai rien lu en linguistique. Le livre de
Harris dont vous parlez n’est pas arrivé ici. Je pense de plus en plus à
la fondation d’un laboratoire d’analyse structurale où l’on
poursuivrait simultanément des études de parenté, de mythologie et
de linguistique ; je suis pour cela en contact avec un jeune ingénieur
130
de télévision (neveu de Mandelbrot ) qui classe les langues du
monde au point de vue de leur plus ou moins grande facilité de
codage et qui croit avoir ainsi retrouvé en linguistique certaines lois
de la thermodynamique. Il aurait actuellement besoin de langues pour
lesquelles existent des tableaux statistiques de fréquence de
phonèmes. En connaissez-vous ? D’autre part, il est convaincu que
131
les idées de von Neumann (Theory of Games) sont susceptibles de
grandes applications en linguistique. Le CNRS m’a offert d’organiser
en octobre un colloque sur l’application de certaines recherches
mathématiques aux sciences de l’homme et je voudrais profiter de ma
visite aux États-Unis pour rassembler de la documentation. Pour cette
raison surtout, j’aimerais assister aux réunions du MIT dont vous
parlez si elles ne doivent pas coïncider avec le symposium du Viking
Fund en juin. Je n’ai pas fait grand-chose au point de vue théorique.
C’est depuis deux mois seulement que j’ai un appartement et que j’ai
retrouvé mes papiers et mes livres. Tout ce que j’ai pu faire est
d’envoyer à diverses revues mes matériaux des Chittagong Hill
Tracts et écrire pour l’Unesco une petite introduction à la philosophie
de l’histoire conçue dans un esprit structuraliste et
132
von neumannien . Je me réjouis de vous voir ce printemps et vous
envoie mes plus affectueuses pensées.
Claude

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 13 mars 1952
Cher Roman,
Tout d’abord, je vous remercie de la part de Monique du
133
document que vous lui avez envoyé . Il se peut qu’elle n’ait pas
besoin de l’invoquer, l’ambassade américaine semblant préférer lui
donner un visa d’immigration (à cause de sa famille américaine)
plutôt que de visiteur ; mais il lui sera très utile si les démarches
s’orientent dans une autre direction, et aussi pour régulariser son
absence au point de vue français. Je n’ai d’ailleurs, quant à moi,
aucune nouvelle de Harvard.
À peu près en même temps, j’ai reçu votre lettre annonçant
l’envoi des Preliminaries to Speech Analysis, que j’attends avec
134
impatience, et vos trois tirés à part qui m’ont bien intéressé .
Vous avez sans doute lu dans le dernier American Anthropologist
une attaque virulente dont je suis l’objet de la part de deux jeunes (?)
linguistes à propos de mon article « Language and the Analysis of
135
Social Laws » . Je ne veux pas y répondre sans connaître votre
sentiment, d’une part parce que vous aviez bien voulu revoir et
O. Kayé (si j’ose dire) le texte de cet article, de l’autre parce qu’il y a
manifestement, derrière cette attaque, un background que je ne
connais pas mais dont je me demande s’il n’a pas des traits communs
avec celui de votre article de Symposium. Les critiques qu’on me fait
semblent absurdes : je ne vois rien de choquant, au moins en français,
à la « réduction » (bien entendu par analyse) du phonème à un
faisceau d’éléments différentiels. Par contre, il me semble contraire à
toute logique de définir le phonème comme une classe, puisque (au
moins chez Troubetskoï) les oppositions phonématiques sont elles-
136
mêmes l’objet d’une classification en catégories distinctes . En ce
qui concerne la distinction des niveaux phonologique et syntactique,
c’est vous-même, je crois bien, qui m’avez conseillé de laisser ce
point dans le vague, les formes auxquelles je fais allusion pouvant,
m’avez-vous dit, être repérées tantôt sur un niveau et tantôt sur
l’autre. Enfin, je ne vois rien d’absurde à supposer qu’on puisse
déceler certaines tendances très générales dans l’évolution des
systèmes de parenté indo-européens qui se retrouvent dans les
langues du même groupe, malgré les différences évidentes entre les
formes concrètes, historiquement et géographiquement localisées.
Je suis d’autant plus agacé par cette polémique qu’ayant
récemment terminé mon étude sur les noms des parties du corps dans
les langues sud-américaines dont vous aviez aussi approuvé
l’esquisse je l’ai montrée à Benveniste, qui l’a complètement
condamnée. Or, aussi défectueux que soient le matériel et naïve ma
méthode, il y avait tout de même dedans quelque chose de curieux :
c’est que, dans les langues considérées, les termes paraissent formés
par une combinaison de morphèmes, laquelle paraît interprétable en
137
chaînes de Markov . Même si ce n’est pas vrai, il me semble que
l’hypothèse méritait d’être vérifiée ; et j’avais signalé à Benveniste
qu’une personne compétente pouvait le faire sur l’algonkin, où les
mots sont manifestement construits par le même procédé. Devant
l’attitude critique de Benveniste, j’ai renoncé à envoyer le manuscrit à
l’impression. Je vous le montrerai en juin.
Le neveu de Mandelbrot, Benoît Mandelbrot, 17, rue des Petites-
e
Écuries, Paris 10 , ingénieur de radiocommunication, est un tout
jeune homme. Il n’a rien publié mais a fait récemment une
communication dans laquelle il dit avoir prouvé que la répartition de
l’information entre les mots dans plusieurs langues conduit à une loi
du type où B est une constante homologue de la température en
thermodynamique. Il considère cette loi comme plus satisfaisante que
138
la loi de Zipf .
Envoyez les Preliminaries à un jeune mathématicien très brillant,
e
Jacques Riguet, 6, rue des Écoles, Paris 5 , et à la revue Critique, 7,
e
rue Bernard-Palissy, Paris 6 . Je ne sais plus qui est le journaliste
auquel vous faites allusion. Affectueusement,
Claude

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 17 mars [1952]
Cher Roman,
Nos lettres se sont croisées. Vous avez raison, j’attendrai d’être à
New York pour préparer une réponse à la lettre parue dans American
Anthropologist ; ce qui me surprend et me blesse, c’est que
Herskovits l’ait publiée sans me l’avoir communiquée.
Il n’est pas question que je fasse une communication à la « Speech
Analysis Conference » du MIT. Dans ces matières, j’ai tout à
apprendre, et rien à dire. Si le climat de Viking Fund le permet (ce
dont je doute), je tâcherai de prendre un jour de congé pour assister à
une journée, sinon vous me raconterez.
Les Koyré et moi sommes enthousiasmés par votre article sur
« Igor ».
À bientôt,
Claude Lévi-Strauss

Professeur Claude Lévi-Strauss


11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France

19 mars 1952
Cher Claude,
Après avoir reçu vos deux lettres, j’ai contacté Kluckhohn, qui
139
s’accorde avec nous dans son estimation de la lettre dans AA , et
dans l’idée de repousser toute réponse jusqu’à votre arrivée ici. Il a
dit, cependant, que la tradition de la revue est de publier
immédiatement les lettres critiques des membres de la société sans
aucune censure.
Je crois que vous prenez l’« attaque » trop à cœur. Personne ne
connaît le nom du premier signataire. Quant au second, ce n’est qu’un
étudiant qui a publié deux ou trois articles complètement incultes sur
des problèmes de linguistique slave. Il essaie de se faire un peu de
publicité par des attaques bruyantes qui n’ont aucun sens puisque, par
exemple, votre définition du phonème, dont on peut trouver déjà la
140
substance dans Language de Bloomfield , est désormais entrée
dans des travaux de référence de jeunes linguistes américains tels que
Methods in Structural Linguistics, de Zellig Harris. De plus, n’est-il
pas vrai que vos vues comme les miennes sont assez provocantes
pour susciter les aboiements des conservateurs ?
J’étais heureux d’apprendre votre réaction positive ainsi que celle
de Koyré à mon article sur « Igor », qui a reçu en général et jusqu’à
* 141
présent une bonne presse .
J’ai appris par Kluckhohn que l’invitation officielle vous a été
envoyée il y a une semaine et je suis impatient de vous voir bientôt.
Comme vous le savez probablement, il y aura, dans l’Indiana, le
20 juillet, un congrès d’anthropologie linguistique auquel j’ai promis
de participer et où vous et moi sommes censés donner les conférences
142
conclusives .
Et maintenant passons à la chose importante. L’excellente maison
d’édition de New York Wiley and Sons, ainsi que les presses du MIT,
ont décidé de publier une collection de livres sur les problèmes
charnières de la communication dans ses divers aspects. On a confié
143
aux professeurs Beranzk et Locke du MIT et à moi-même le rôle
de comité éditorial. Chaque livre doit contenir environ trois cents
pages et rapporte des droits d’auteur d’environ 15 % du prix de vente.
Pour le premier volume, nous programmons mon Sound and
Meaning. Il doit être rendu à l’automne et paraître au printemps. Le
144
livre suivant, par Quine , intitulé Language and Knowledge, doit
être rendu dans la première moitié de 1953 et paraître dans la seconde
moitié. Votre livre sur le langage, ou les systèmes de signes en
général, du point de vue de l’anthropologue et du sociologue, est par
hypothèse ajouté à la liste des premiers cinq ou six volumes, et nous
espérons vivement que vous pourrez le faire. Vous êtes libre de
modifier le sujet. Vous savez combien je serais heureux de recevoir
votre accord, votre titre provisoire et la date à laquelle vous
envisageriez de pouvoir rendre le manuscrit. Puisque nous devons
présenter un rapport de synthèse aussi rapidement que possible, puis-
je vous demander une réponse rapide ? J’espère beaucoup que la
réponse sera positive.
Parmi les autres livres envisagés, il y a Language and Behavior de
Charles Morris et Information Theory par Fane [?]. Schapiro sera
145
contacté pour nous donner un livre sur les symboles picturaux .
L’ouvrage d’un mathématicien et un autre en psychologie du langage
sont aussi envisagés. Avez-vous des suggestions pour le projet dans
son ensemble ? Répondez-moi, je vous prie, aussitôt que vous le
pourrez.
Amicalement,
Roman Jakobson

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 29 mars [1952]
Cher Roman,
Je viens de terminer avec beaucoup d’enthousiasme la lecture des
« préliminaires » ; il en faudra beaucoup d’autres avant que je puisse
prétendre avoir tout compris, mais dès maintenant je crois avoir saisi
la méthode et mesuré le chemin parcouru depuis les précédentes
formulations de la doctrine. Il y a, me semble-t-il, trois points
fondamentaux : 1) la traduction des oppositions de toutes sortes en
oppositions binaires fondamentales ou en groupes de ces oppositions
fondamentales. Cela me paraît un immense progrès sur la
classification qualitative des oppositions qu’on trouve chez
Troubetskoï (p. 77 sq. de la traduction française) et dont on mesure
maintenant le caractère encore « aristotélicien ». Vous avez vraiment
réussi à passer de la qualité à la quantité, à formuler une conception
homogène des oppositions, puisqu’elles ne diffèrent plus entre elles
que par l’intervention d’une plus ou moins grande quantité
d’éléments d’opposition qui sont de même nature. J’y suis d’autant
plus sensible que cette question m’avait toujours préoccupé. Vous
vous souvenez peut-être que je vous avais soumis des objections à ce
sujet au cours d’une conversation sur la terrasse du musée de
l’Homme il y a deux ans. 2) L’introduction de la notion de
redondance avec les étonnantes simplifications qu’elle autorise. Ici
toutefois, je vois encore un problème, qui ne résulte pas du traitement
que vous en faites, mais de la notion elle-même. Car pourquoi y a-t-il
redondance ? Ou bien la redondance sert à quelque chose (comme
vous semblez parfois l’admettre) et alors ce n’est pas une
redondance ; ou elle ne sert à rien et d’où provient-elle ? Il n’y a, me
semble-t-il, que deux réponses possibles : ou bien la redondance
provient du matériau, c’est-à-dire de la structure de l’appareil
phonatoire, et alors sa présence (et l’inévitabilité de celle-ci) doit faire
l’objet d’une démonstration faisant appel à des considérations
anatomiques, physiologiques ou phonétiques ; ou bien elle est
purement relative, c’est-à-dire que des traits qui apparaissent
redondants quand on les envisage sous une certaine perspective
cessent de l’être quand on les considère sous un autre angle qui, lui-
même, fait apercevoir comme redondants des traits qui véhiculent de
l’information selon la perspective initiale. Il y aurait dans ce cas
complémentarité entre redondance et information, le même trait
pouvant, dans deux systèmes de référence, apparaître avec l’un ou
l’autre des deux aspects. Mais alors une question se pose : quelles
sont ces autres perspectives ? À quelle fonction correspondent-elles et
à quels systèmes d’information donnent-elles naissance ? 3) Le
dernier point concerne la base physique et expérimentale que vous
fournissez (à l’aide de visible speech) au système des oppositions
fondamentales pour les langues du monde. C’est très important de
savoir que ces oppositions ont une base objective, mais il me semble
que la démonstration n’est faite qu’à moitié, car il reste à savoir
pourquoi les autres aspects physiquement observables de la parole ne
sont pas utilisés pour faire des oppositions. Ont-ils, sur ce plan
physique, des caractères distinctifs qui les séparent des autres et les
rendent impropres à une telle fonction ? La question se pose au moins
pour le profane (auquel je m’identifie avec empressement) parce que,
dans certains cas au moins, les différences entre les deux
spectrogrammes opposés semblent très minimes et on se demande
pourquoi ce sont ces différences, physiquement minimes, qui ont une
valeur logique décisive, et non pas d’autres qui, sur le plan physique,
paraîtraient s’imposer plus nettement. Il faudrait donc, me semble-t-il,
montrer non seulement que les « distinctive features » ont une base
expérimentale, mais que d’autres différences expérimentales
décelables ne peuvent pas servir à construire ces « distinctive
features ».
Ne considérez pas ces réflexions comme des critiques ; en lisant le
travail, j’ai constamment senti tout ce qu’il apporte de révolutionnaire
et de décisif, et je me considère comme beaucoup trop en deçà de sa
pleine intelligence pour être en droit de le discuter. Je vous soumets
seulement ces réflexions comme témoignage de l’intérêt immense
que j’ai pris à son étude, et parce que je sais que vous appréciez les
commentaires, même mal informés.
Enfin, une question subsidiaire qui fournirait la solution des
problèmes 2) et 3) : pourrait-on construire une langue sans
redondance, qui serait le seul, le véritable esperanto ?
Je réponds maintenant à votre lettre : je n’ai reçu encore aucune
invitation officielle de Harvard. Ma correspondance avec Kluckhohn
porte en ce moment sur la possibilité de limiter l’invitation aux trois
derniers mois de 1952, car la prolongation jusque fin janvier me
mettrait dans des difficultés beaucoup plus grandes encore que les
habituelles, du fait que, pour assister au symposium du Viking Fund,
je suis déjà obligé de prendre de grandes libertés avec mes obligations
universitaires pour le mois de juin ; on veut bien fermer les yeux là-
dessus, mais je puis difficilement demander un renouvellement aussi
rapide de la même faveur.
Votre proposition d’écrire un livre pour la collection du MIT me
laisse perplexe : je ne puis pas indéfiniment expliquer ce qu’on
pourrait faire pour étendre la théorie de la communication à
l’ethnologie : il faudrait commencer enfin à le faire. Or je me suis
convaincu que, pour ce qui est des règles du mariage, il serait
indispensable d’avoir, en plus des systèmes de règles que j’ai étudiés
dans les Structures, des informations détaillées sur le chiffre de la
population où ces règles sont en application, et des statistiques de
choix matrimoniaux. Cela fait l’objet d’un petit papier que j’envoie la
146
semaine prochaine à Voegelin pour la réunion de Bloomington , où
j’essaye de classer les différents systèmes d’échanges matrimoniaux
en fonction de la quantité d’information qui s’attache à chacun ; or
cette quantité est fonction, non seulement de l’étendue des degrés
prohibés et de leur classification, mais du chiffre de la population :
pour une société qui pratiquerait les mêmes prohibitions
matrimoniales que la nôtre, mais dont la population serait
considérablement plus restreinte, il y aurait des chances égales pour
qu’une femme prise au hasard soit ou ne soit pas une consanguine ;
l’information tendrait donc vers l’unité, alors que, chez nous, elle est
considérablement inférieure. Or, ces données n’existant pas, je me
trouve donc dans une impasse. Dans un autre domaine, je traite
actuellement les mythes par des méthodes de commutation très
semblables aux vôtres, et en employant aussi un système binaire. Les
résultats sont extraordinairement riches. Je suis en train de mettre
toute la mythologie nord-américaine en système, et j’aperçois des
choses qui n’avaient jamais été soupçonnées. Mais est-il légitime de
travailler sur des traductions de mythes, sans référence aucune au
texte original (qui manque, d’ailleurs, dans les trois quarts des cas ?).
J’éprouve à cet égard les plus grands doutes, qui ne pourraient se
dissiper que si j’arrivais à prouver qu’une traduction de mythe, ou la
version au second degré obtenue d’un interprète, est, par rapport à
l’original, comme deux variantes originales du même mythe sont
l’une par rapport à l’autre. En effet, ma méthode consiste, au lieu de
comparer des mythes différents, à comparer systématiquement toutes
les versions connues du même mythe, ou de mythes provenant de
populations très voisines. Or je ne sais si cette démonstration serait
légitime, et je n’aperçois pas non plus comment la faire. Au risque
donc de laisser échapper cette occasion, je préfère ne pas vous donner
de réponse ferme avant d’avoir discuté de vive voix avec vous ces
problèmes théoriques. Peut-être alors, et grâce à vous, apercevrai-je
une solution.
Bien amicalement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France

7 avril 1952
Cher Claude,
Tous mes remerciements pour vos remarques pénétrantes sur nos
Preliminaries. Mieux que tout autre, vous avez saisi les points
cruciaux. Je suis d’accord avec vous et je serai heureux de discuter
des questions que vous avez soulevées quand je vous recevrai ici.
Pour le moment, je voudrais seulement souligner qu’à mon avis
l’innovation la plus pertinente de ce livre est l’application du principe
de complémentarité à la topologie des structures phonologiques, voir
147
le dernier paragraphe de la page 7f . L’autre innovation radicale est
le fait d’avoir assumé de manière consistante la thèse de l’autonomie
148
des traits distinctifs telle qu’elle est formulée dans la section 2.5 .
Quelques conséquences supplémentaires de ce point seront discutées
dans Sound and Meaning.
Comment va la santé de Koyré ? J’étais très attristé par sa dernière
lettre.
Je suis sûr que vous avez déjà reçu l’invitation officielle de
149
Harvard . Dans mon cours, aujourd’hui, j’ai discuté, en relation
avec les Slaves, les points essentiels de votre ouvrage et j’ai
fortement recommandé votre futur cours à nos étudiants.
Je suis impatient d’apprendre comment nos collègues français ont
réagi aux « préliminaires ». À part vos lettres et la réponse
150
d’Alexandre à mon article sur « Igor », je n’ai reçu aucune réponse
à mes dernières publications, bien que j’en aie envoyé une grande
partie uniquement en France.
Amicalement,
Roman Jakobson

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

5 mai 1952
Cher Roman,
Vos derniers envois m’ont infiniment intéressé. La bibliographie
sur la communication est utile ; votre article de slavistique me
dépasse un peu, mais les conclusions sont très convaincantes et je
mesure l’importance du résultat. Mais c’est surtout le dernier article
sur la description logique du russe qui m’a retenu et sur lequel j’ai
beaucoup réfléchi. Ne pourrait-on aller plus loin que votre tableau B ?
J’ai essayé de le faire, en partant du principe qu’au lieu d’utiliser
plusieurs codes pour différents groupes de phonèmes il serait très
préférable d’utiliser un seul code, mais en l’appliquant de façons
151
différentes, je veux dire, en en faisant deux usages distincts . Voici
comment je procède :
1) je numérote les onze features : vocalic, 1 ; consonantal, 2 ;
compact, 3 ; grave, 4 ; continuant, 5 ; voiced, 6 ; sharp, 7 ; diffuse, 8 ;
stressed, 9 ; nasal, 10 ; strident, 11.
2) Je classe les phonèmes dans l’ordre du nombre de questions
auxquelles il est nécessaire de répondre pour les caractériser. Par
« question à quoi il faut répondre », j’entends soit le signe +, soit le
signe – ; s’il n’y a pas de signe en regard de la question, ou si la
question ne figure pas dans le tableau, je considère que la question
n’est pas « meaningful » pour distinguer un phonème, ou un groupe
de phonèmes, de tous les autres.
3) Cela posé, j’estime que la question : 1 ou 2 ? (vocalic ou
consonantal ?) qui est partout présente, est redondante pour tous les
phonèmes sauf j (je traite donc vos deux – – comme équivalents à une
absence de signe). Cela donne une première dichotomie entre tous les
phonèmes sauf j ; et j se définit alors comme s’opposant à l’ensemble
des oppositions qui définissent le système.
4) Considérant maintenant l’ensemble de [tous les phonèmes – j],
il se dichotomise par la question : compact ou non compact ? Cette
question comporte une réponse (affirmative ou négative) pour [tous
les phonèmes – j] – [l l, r r] qui se trouvent éliminés.
5) Même procédure pour la question : l’opposition grave / acute
est-elle meaningful ? Ce qui élimine : a a’.
6) La question : « continuant versus non continuant meaningful or
not », permet d’éliminer : m m, n n, ‘ u u ‘ o ‘ < caractère illisible
> ‘ i i.
7)… « Voiced versus unvoiced », etc., élimine c x.
8) « Sharp versus non sharp », etc., élimine S z.
9) « Nasal versus non nasal » élimine g g, k k (cela paraît bizarre ;
néanmoins, l’opposition est meaningful pour tous les phonèmes
restant à ce stade, en ce sens qu’ils sont tous caractérisés comme :
« non nasal », à l’exception de g g, k k, dans la définition desquels
cette opposition n’intervient pas.
10) « Strident versus non strident » élimine v v, f f, b b, p p, z z,
< caractère illisible > s. Reste donc, au terme de ce processus
152
markovien , le groupe : t t, d d, ŝ.
Jusqu’à présent, cela marche fort bien, sauf que, naturellement,
j’ai distingué, non pas des phonèmes individuels, mais des paquets de
phonèmes qui doivent être maintenant analysés. Pour cela, je
recommence à appliquer mon code, mais d’une autre manière : au
lieu de me demander si chaque opposition est meaningful par rapport
à d’autres oppositions, je reprends chaque opposition une à une et je
me demande, pour chaque paquet de phonèmes, lesquels (phonèmes)
sont positifs ou négatifs dans l’opposition considérée. Enfin, je
procède dans l’ordre inverse. Ainsi, je commence par le dernier
groupe : t t, d d, ŝ, dont ŝ s’élimine parce que strident. Nasal / non
nasal est inutile (de nouveau le même problème à ce sujet). Je pense à
sharp / non sharp, qui permet de distinguer t de t, d de d, etc., jusque l
de l, r de r. Puis je fais appel à voiced / unvoiced, qui distingue d de t,
v de f, b de p, g de k, z de S. Ensuite grave / acute, qui distingue m de
n, / i e / de / o u / ; et continuant / non continuant, pour distinguer c de
x et l de r. Il ne reste plus qu’à distinguer les subdivisions des
voyelles, ce que vous faites avec diffuse et stressed, qui sont inutiles
dans ma technique à condition (mais est-ce possible ?) de les
remplacer par compact / non compact, qui est disponible. Enfin, il y a
quelque chose de bizarre avec nasal / non nasal, puisque la
distinction est inutile pour caractériser les nasales (qui sont
dichotomisées de façon suffisante par la série progressive :
continuant / non continuant, et par la série régressive : grave / acute ;
sharp / non sharp), mais qui reste nécessaire pour dichotomiser les
consonnes non nasales du groupe g g, k k.
Tout cela n’a probablement aucun sens. Ma seule excuse est que
j’ai remplacé tous les termes linguistiques, qui dépassent ma
compréhension, par des symboles, et que les choses semblent marcher
sur la base d’une pure manipulation des symboles.
153
Le séminaire mathématique est amusant. Pierre Auger ,
Hurewiez et Benveniste en sont des participants fidèles, et c’est
même Benveniste qui parle demain. Pour le moment, nous nous
contentons de parler à bâtons rompus, pour délimiter des problèmes et
trouver un langage commun. Après ces séances de tâtonnement, à la
rentrée, nous ferons un plan définitif et attaquerons les problèmes
choisis dans l’ordre.
Bien amicalement,
Claude

En me relisant, je ne suis pas sûr d’avoir été très clair. Je précise


donc l’usage « progressif » du code linguistique :
(+ ) ou ( – ) = (+ ) rien = ( – )
Tandis que l’usage « régressif » distingue chaque opposition en
+ ou –, comme dans le premier terme de l’égalité ci-dessus. On a
154
donc :
– usage « progressif » :

– usage régressif :
Autrement dit, mon tableau est intermédiaire entre votre A et
votre B : je réduis une logique trivalente à une double opération de
logique bivalente.
Enfin, une fois le code utilisé « progressivement », son emploi
« régressif » ne nécessite en droit que quatre opérations – puisqu’il
n’y a à dichotomiser que des groupes de deux (une opération) ; quatre
(deux opérations)… douze (quatre opérations).
e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 28 octobre 1952
Cher Roman,
C’est seulement la semaine dernière que j’ai pu voir Benveniste,
qui venait de rentrer. Il est naturellement d’accord pour Sound and
Meaning et vous remercie de bien vouloir préparer vous-même la
version française. Nous ne savons pas encore avec quels fonds nous
la publierons, mais, comme l’entreprise est certainement rentable,
j’espère qu’il n’y aura pas là de difficulté insurmontable.
Je suis toujours à la recherche de votre Ucello, dont je crains bien
qu’il ne soit déjà épuisé. Mais je consulte à chaque occasion les
librairies spécialisées.
En ce qui concerne le livre pour le MIT, les choses sont assez
avancées. J’ai constitué le noyau d’une équipe, et nous nous sommes
mis d’accord sur un plan provisoire des matières et des
collaborateurs. Le voici, très en désordre et avec des lacunes que nous
comblerons peu à peu.

Titre provisoire : Mathematical Trends in the Social Sciences

I) Morphologie sociale
1. Préface (CLS)
2. Introduction mathématique (quels types de mathématiques
peuvent être utilisés dans les sciences sociales et pourquoi),
Schützenberger (jeune mathématicien et généticien, bien connu de
Wiener)
3. Typologie des coalitions (Mandelbrot)
4. Essai de génétique sociologique (Schützenberger)
5. Théorie de la parenté et théorie de l’information (LS et X)
6. Essai de démographie structurale (Sutter et Tabah, dont j’ai
155
analysé les travaux récents dans mon papier Wenner-Gren )
7. Structure d’un milieu urbain (Chombart de Lauwe, auteur d’un
livre récent sur les phénomènes de structure dans l’agglomération
parisienne)
8. Aspects statistiques des mouvements sociaux (Penrose,
mathématicien anglais)

II) Science économique


9. Problèmes économiques dans une perspective von Neumann et
théorie de la communication (Guilbaud, de l’Institut national de
statistique)
10. Faits de structure dans les grandes entreprises (X)

III) Psychologie
11. Activité cérébrale et communication (Fessard, Collège de
France)
12. Aphasie et communication (deux jeunes psychiatres de Sainte-
Anne)
13. Psychologie et cybernétique (Piaget)
14. Microsociologie des groupes (Maucorps, Festinger, américain,
Trystram)
15. a) Structure de l’opinion publique (Eysenck, anglais)
15. b) Psychanalyse et communication (Lacan)

IV) Esthétique
16. Critique de l’esthétique mathématique traditionnelle
(Guilbaud)
17. Méthodes mathématiques nouvelles en esthétique :
a) Style littéraire
b) Arts plastiques
c) Musique (Guilbaud et X…)

V) Histoire et religion
18. La notion de temps en physique et dans les sciences humaines
et sociales (P. Auger)
19. Écriture et communication (Février ?)
20. La pensée mythique (LS)
21. Synthèse mathématique et perspectives d’avenir (Riguet, jeune
mathématicien qui travaille sur une théorie générale des relations).

Tout cela est bel et bon. Mais nous avons une difficulté. Pour que
l’ouvrage soit homogène et véritablement œuvre collective, nous
voudrions qu’il soit le résultat d’un travail de séminaire qui siégerait
chaque semaine pendant environ une année. Pour le réaliser, il nous
faudrait à peu près 2 000 dollars (tape recording, dactylographie,
miméographie, frais de voyage des Anglais, etc.). Croyez-vous que
cela peut s’obtenir de Wiley comme avance des droits d’auteur (qui
devraient, semble-t-il, atteindre à peu près ce montant), ou comme
grant du MIT ou de la Rockefeller ? Ceci est un problème urgent, car,
156
argent mis à part, nous sommes prêts à commencer .
Locke est à Paris ; nous devons nous réunir avec lui la semaine
prochaine. Rien de neuf à Paris, où l’on commence à peine à revenir
de vacances. Je n’ai vu personne, tout occupé à terminer une
monographie sur les Tupi-Kawahib qui va pratiquement liquider mon
matériel de 1938-1939.
N’oubliez pas la bibliographie promise sur les problèmes de
communication. Elle nous sera fort utile.
Bien cordialement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France

3 novembre 1952
Cher Claude,
Samedi j’ai reçu votre lettre et aujourd’hui (lundi) j’ai soumis
votre cas et ai reçu une promesse d’accord qui je crois sera
officiellement confirmée et réalisée sans délai ; mais tant que nous
n’avons pas de confirmation officielle, s’il vous plaît, considérez cette
information comme rigoureusement confidentielle. Si jamais vous en
sentiez la nécessité, dites à Locke qu’une allusion dans une des lettres
que je vous ai envoyées vous fait croire que je suis en train
d’entreprendre certaines démarches et que j’ai l’air optimiste. D’une
manière générale, j’aimerais bien avoir quelque retour de votre part
sur ce qui est sorti de votre rencontre avec Locke. Strictement entre
nous*, il est un organisateur utile, mais pour le reste assez superficiel,
comme vous vous en êtes sans doute rendu compte. Quand vous
aurez obtenu le soutien demandé, j’espère que votre groupe fera de
son mieux pour accomplir ce fascinant projet de livre afin qu’il puisse
paraître comme un des premiers volumes de notre collection, qui est
en bonne voie.
L’achèvement de mon livre suit un tempo plus lent que je
n’aimerais, en partie parce que je suis interrompu trop souvent, en
partie aussi parce que j’inclus un plus grand nombre de nouveaux
problèmes sémiotiques et sémantiques que je n’en avais prévus à
l’origine, et leur solution ainsi que leur élaboration exige du temps.
Quoi qu’il en soit, j’espère être prêt bientôt.
Je m’empresse de vous tenir au courant de nos projets futurs, de
sorte que je diffère les autres sujets qui nous intéressent. Mais dans
quelques jours je vous enverrai finalement la bibliographie que je
vous ai promise.
Amicalement,
Roman Jakobson
P.-S. : Vous savez probablement qu’il a été décidé de publier, de
tout le colloque de Bloomington, seulement nos deux conférences
157
finales . C’est drôle, n’est-ce pas ?

10 novembre 1952
Professeur Claude Lévi-Strauss
11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France
Cher Claude,
En vous écrivant l’autre fois, j’ai oublié de vous demander d’avoir
la gentillesse de m’envoyer le livre de Georges Dumézil, Les Dieux
des Indo-Européens (« Mythes et religions »), Paris, PUF, 1952. Je
vous serais très reconnaissant si vous pouviez le faire. Dès que j’aurai
reçu une réponse à ma récente requête de soutien pour votre groupe,
je vous en ferai part immédiatement.
Amicalement,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France
13 novembre 1952
Cher Claude,
Second post-scriptum à ma récente lettre et néanmoins toujours
pas la bibliographie que je vous ai promise et vous enverrai dans
quelques jours, ni une réponse plus précise sur votre demande de
soutien financier, car j’ai transféré cette question aux sources de
financement et attends la résolution qui sera je pense favorable, si
j’en crois les indices qui m’ont été donnés oralement. Le professeur
Cherry de l’Imperial College de Londres avait projeté un colloque
avec plusieurs contributeurs pour notre collection « Communications
en communication ». Mais ça ne s’est pas fait. Au lieu de cela, il nous
a proposé un ouvrage personnel passant en revue le développement et
l’état actuel de la théorie de la communication et m’a envoyé un
résumé des plus prometteurs et des plus passionnants. C’est pourquoi
la collaboration bienvenue de Mandelbrot, que j’avais d’abord
imaginé faire passer par ledit colloque prévu à Londres, doit être
associée à votre projet, afin que nous puissions utiliser au maximum
les compétences de ce brillant savant. Je mets de grands espoirs dans
ma rencontre personnelle avec Mandelbrot quand il accomplira son
projet de venir nous rendre visite ici.
Fidèlement vôtre,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France

25 novembre 1952
Cher Claude,
Je m’empresse de vous informer que j’ai reçu une lettre du Center
for International Studies du MIT (qui a reçu une bourse de la Ford
Foundation pour la recherche sur la communication) : « La table des
matières du colloque à venir, en préparation sous la direction du
professeur Claude Lévi-Strauss, a l’air extrêmement intéressante. Le
Centre sera heureux de soutenir ce projet en le subventionnant à
hauteur de 2000 dollars. »
Dans quelques jours je rencontrerai une nouvelle fois les gens de
ce centre et les choses seront arrangées officiellement. Puis-je vous
demander de ne pas mentionner la source de cette subvention ? Je
vous fais cette demande pour éviter toute possibilité de rumeur ou
d’intrigue qui parfois se mettent en travers de telles aides au dernier
moment. Ne le dites même pas à Locke, mais vous pouvez lui dire
sans délai que je vous ai assuré que j’avais une aide à hauteur de
2000 dollars venant d’une institution scientifique pour la réalisation
du travail collectif dont vous parliez dans votre récente lettre et qui
vous conduira à l’ouvrage réunissant plusieurs études ainsi que cela
figure dans votre lettre. Je vous prie de m’envoyer par écrit
immédiatement vos desiderata en lien avec ce projet, et dites-moi s’il
vous plaît au plus vite quand nous pouvons espérer recevoir le
volume réalisé par vous et votre groupe.
Le projet entier de notre collection se développe désormais de la
manière la plus prometteuse.
Dans l’impatience de recevoir de vos nouvelles très rapidement,
Amicalement vôtre,
Roman Jakobson

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9
er
Le 1 décembre [1952]
Cher Roman,
Je réponds immédiatement à votre lettre du 25, pleine de si
heureuses promesses.
1) N’ayez aucune inquiétude sur des indiscrétions éventuelles. Je
n’ai pas revu Locke et il n’y a pas de raison pour que nous nous
rencontrions dans un proche avenir, et je reste bouche close vis-à-vis
des autres membres du groupe.
2) Voici un budget initial pour les travaux du séminaire. Il s’agit
pour le moment de couvrir les frais d’une année de séminaire, à
raison d’une séance par semaine (durée de chaque séance : trois à
quatre heures) :
a) local, chauffage, éclairage. Offerts par l’Unesco, donc gratuits,
b) tape recorder. J’espère pouvoir l’emprunter, et je laisse de côté
pour le moment les frais d’achat,
c) une secrétaire part-time pour transcrire, dactylographier,
ronéoter au besoin, les textes des communications et discussions. Par
an, 360 000,
d) petit stock de ruban magnétique : 20 000,
e) papeterie, frais de correspondance et petit équipement de
bureau : 50 000,
f) frais de voyage et de séjour pour quatre Anglais (dix jours pour
chacun) : 200 000.
Soit une prévision initiale de 630 000 francs, soit environ
1 800 dollars. Cela suffirait pour marcher pendant un an. Si le
séminaire se termine en décembre 1953 (ce qui supposerait qu’on
puisse démarrer dès janvier 1953), le texte définitif du volume
pourrait être prêt courant 1954. Mais j’attire votre attention sur
l’impossibilité de prendre un engagement formel, s’agissant d’une
œuvre collective où une défaillance individuelle suffit à retarder tout
l’ensemble.
Amitiés,
Claude Lévi-Strauss

22 décembre 1952
Cher Claude,
158
J’ai reçu la copie de la lettre de Millikan du 15 décembre avec
une explication à moi adressée : la candidature du bénéficiaire de la
bourse est une formalité requise par leur administration. Votre affaire
est, cependant, déjà décidée et ils promettent de vous envoyer les
fonds dès qu’ils auront reçu une lettre officielle de vous.
Amicalement,
Roman Jakobson

2 mars 1953
Cher Claude,
Cela fait longtemps que je n’ai aucune nouvelle de vous
directement, mais j’ai été très heureux d’apprendre que votre
séminaire associé au projet de publication a commencé. Maintenant,
deux choses urgentes. Première chose, l’un des plus grands
spécialistes de topologie du monde, le professeur Hurewicz du MIT,
avec qui j’ai eu de nombreuses fructueuses et agréables conversations
sur des problèmes communs aux mathématiques et à la linguistique, a
été invité ce printemps à enseigner au Collège de France. Il connaît
votre livre et a très envie de prendre contact avec vous. Puis-je le
recommander sans réserve à votre chaleureuse attention ?
La seconde chose est hautement confidentielle. Kluckhohn et
159
Parsons , le directeur de notre département des relations sociales,
un sociologue qui dans son dernier ouvrage défend une approche
sémiotique des problèmes sociaux, sont en train d’œuvrer
intensément pour vous inviter à Harvard en vous offrant un poste
permanent de professeur d’anthropologie. Puis-je vous demander,
juste pour mon information personnelle, si vous seriez enclin à
accepter une telle proposition, qui, je n’en doute pas, sera des plus
séduisantes tant financièrement que du point de vue des activités
qu’elle vous ouvrira ? Inutile d’ajouter que je serais des plus heureux
si je vous avais ici. Nous deux ensemble, avec les deux Américains
que je viens de mentionner, nous pourrions faire un boulot
merveilleux. Quant à la France, vous aurez la possibilité de vous y
rendre longuement et aisément. Je répète que je serais ravi d’avoir
votre point de vue pour ma propre gouverne sur cette question.
Amicalement,
Roman Jakobson

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 9 mars [1953]
Cher Roman,
Merci de votre lettre ; je ne vous avais pas donné de mes
nouvelles parce que le séminaire a été plus long à démarrer que je ne
pensais, en raison de la lenteur du paiement de la subvention. En fait,
je n’ai rien encore reçu, mais comme je dispose d’autres fonds de la
Ford Foundation qui m’ont été attribués pour un autre usage (analyse
de mythologie), j’emprunte provisoirement sur ces derniers. La
première séance du séminaire a donc eu lieu la semaine dernière et a
provoqué beaucoup d’enthousiasme. Dorénavant, nous aurons une
160
séance par semaine, chaque mercredi à 18 h 30 ; même Benveniste
a accepté de participer ! Je serai naturellement très heureux de
rencontrer le professeur Hurewicz, qui, j’espère, voudra bien
participer à une séance du séminaire.
Quant à la possibilité d’une invitation à Harvard, je serais désolé
que le malentendu se prolonge : je croyais avoir très clairement
expliqué à Kluckhohn que je serai toujours prêt à venir passer
quelques semaines, mais il n’est pas question actuellement que
j’abandonne mes obligations pour un séjour prolongé. Ayez, je vous
prie, la gentillesse de faire comprendre cela sans que de « hard
feelings » puissent en résulter. D’ailleurs, je reviens d’un séjour en
Angleterre avec conférences à Londres, Oxford, Cambridge, et j’ai
compris là-bas que les États-Unis n’étaient pas l’objectif le plus
enviable. L’Angleterre m’a paru offrir – sur le plan universitaire –
une merveilleuse synthèse de tout ce que nous aimons des deux
côtés. Et Seznec, que j’ai vu à Oxford, ne m’a pas paru regretter son
choix. On m’a dit à Cambridge que Parsons viendra y enseigner
l’année prochaine.
Rien de neuf ici sur le plan des idées. Ma théorie du mythe se
161
précise et se développe , et j’ai fort à faire de tous les côtés. Il
paraît que vous avez un perroquet. À quand le système
phonologique ? Bien fidèlement vôtre,
Claude

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 10 mai [1953]
Cher Roman,
J’ai reçu ce matin, de Boston, un appel téléphonique de la mère de
Monique, dont je n’ai pas eu de peine à comprendre qu’il avait pris
son origine dans une « party » un peu trop chaleureuse. Je vous en
prie, ne mêlez pas les profanes à ces questions professionnelles qui
sont suffisamment ardues quand on les discute entre gens qui savent
162
de quoi ils parlent . Personnellement, je n’ai rien à ajouter à ma
dernière lettre consacrée à ce sujet et rien à y changer non plus. Je
serai toujours très heureux de venir pour quelques semaines à
Harvard, mais l’évolution de la situation mondiale et ses incidences
psychologiques et morales continuent d’exclure pour moi l’idée d’une
transplantation.
Benveniste nous a fait, la semaine dernière au séminaire, un
brillant exposé qui a suscité une discussion passionnée parmi les
mathématiciens. Avez-vous lu la plaquette qui vient de m’être
consacrée par le vieux Josselin de Jong (Mededelingen van Het
o 163
Rijksmuseum voor Volkenkunde, Leyde, n 10, 1952 ) ? C’est très
gentil et très compréhensif.
Bien amicalement,
Claude
Cher Roman,
Vous m’avez valu le plaisir de parler à ma mère. Merci. J’espère
que vous viendrez un jour par ici et puis j’espère aller aux États-Unis
en visite.
À bientôt avec mes amitiés,
Monique Roman

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 23 novembre 1953
Cher Roman,
Excusez-moi de ne pas avoir répondu plus tôt à vos lettres, mais
j’étais en pleins pourparlers d’organisation de notre équipe et je
préférais attendre pour vous donner quelques nouvelles. Le déjeuner
avec Locke s’est très bien passé ; n’ayez aucune inquiétude de ce
côté : il adopte une attitude extrêmement modeste, se présente comme
l’administrateur de la collection et ne manque pas une occasion de
souligner que toute la responsabilité scientifique vous incombe.
Je vous annonce l’adhésion au groupe de Pierre Auger (le
physicien, directeur du département des sciences exactes et naturelles
de l’Unesco) ; il donnera sans doute deux contributions : une sur la
notion de contrainte, considérée à la fois dans les sciences physiques
et les sciences sociales ; et une autre sur le temps, envisagé aussi des
164
deux points de vue à la fois. Piaget a également adhéré, et
s’occupera vraisemblablement de la détermination des limites de
toute logique possible (en intégrant ses travaux récents de logique
symbolique et ceux, plus anciens, sur la logique enfantine) ; je ne sais
ce que cela vaudra, mais son nom apportera du prestige au volume. Il
165
va aussi nous obtenir l’adhésion d’un Anglais, Polanyi , qui est,
dit-il, aidé par la Rockefeller. Enfin, Lacan fera, comme prévu, le
chapitre sur la psychanalyse.
Tout est donc en bonne voie ; et dès que les promesses que vous
avez si rapidement obtenues (il serait bon que je sache de qui) se
matérialiseront nous pourrons nous mettre au travail. Éventuellement,
vous pourrez faire valoir auprès de qui de droit que je viens (hier)
d’être élu secrétaire général du Conseil international des sciences
sociales (International Social Sciences Council) sous les auspices de
166
l’Unesco , avec pour président Donald Young (qui dirige la Russell
Sage Foundation) et qu’on obtiendra sans difficulté, si c’est utile, le
patronage scientifique de cette association qui regroupe toutes les
grandes sociétés internationales de sciences sociales.
Je vous ai envoyé hier, par courrier ordinaire, le Dumézil.
167
Est-il exact que l’ENIAC ait prévu l’élection d’Eisenhower
avec le chiffre exact des voix, sur la base de trois résultats de
l’Alabama computés au moyen de plusieurs centaines de variables ?
Cela m’intéresserait de lire un article là-dessus s’il en a paru dans la
presse américaine.
Bien fidèlement,
Claude
P.-S. : J’ai communiqué votre lettre à Mandelbrot qui m’a dit être
en contact direct avec vous à ce sujet. Il ira au MIT au printemps.

Professeur Claude Lévi-Strauss

11, rue Saint-Lazare


e
Paris 9
France

24 novembre 1953
Cher Lévi-Strauss,
168
Talcott m’a envoyé la copie de la lettre qu’il vous a adressée le
12 novembre. Je reviens à peine d’un congé de dix jours. D’où le
caractère tardif de ma réponse.
Nous sommes tous très impatients de vous voir ici. Notre
invitation vient conclure une période de presque trois ans durant
lesquels nous avons parlé de toutes sortes de gens dans ce pays et
ailleurs, impliquant des personnes d’une grande diversité de classes
d’âge. Je crois que la situation de notre université vous plairait
beaucoup, tant en anthropologie que dans les domaines associés.
Comme vous savez, il y a aussi pas mal de choses qui se passent au
MIT qui sont proches de vos intérêts de recherche et les gens
concernés seraient ravis de travailler avec vous. Franchement, je
soupçonne que le problème qui vous arrêtera ne concernera pas tant
Harvard ou cette communauté en particulier que le problème plus
général de quitter la France et de venir aux États-Unis. Sur la
première question, il n’y a rien, bien sûr, que je puisse dire. Mais je
voudrais m’aventurer à faire une ou deux remarques sur la seconde. Il
est parfaitement vrai qu’il y a de puissantes forces dans la vie
politique américaine d’aujourd’hui que je suis sûr vous trouvez
169
déplaisantes . Mais je suis tout aussi certain qu’il y a aussi de très
puissants contre-courants – et pas des moindres à Harvard. Vous
connaissez bien ce pays et vous savez qu’il est très facile de se
tromper sur les États-Unis. Néanmoins, je me demande si vous n’êtes
pas inévitablement influencé par l’information très sélective présentée
par les journaux et revues européens, et n’êtes pas emporté par
certains stéréotypes qui ne sont que très partiellement exacts. En tout
cas, je vous encourage à reconsidérer votre position sur ces questions
et à ne pas juger une situation très compliquée trop vite. J’espère que
vous ne trouverez pas ces remarques présomptueuses. Je ne vous
écrirais pas en toute franchise si je ne les faisais pas.
Je pourrais introduire d’autres aspects, comme la qualité de nos
étudiants de thèse et leur vif désir de travailler avec vous. Je
soupçonne, cependant, que cela n’est pas nécessaire. N’hésitez pas à
m’écrire pour me demander toute information particulière que je
pourrais vous donner sur quelque question qui vous intéresse.
J’espère que je pourrai vous voir et vous parler de l’aspect politique
170
mais je suis sûr que Talcott fera au moins aussi bien que moi . Je
ne saurai vous dire combien j’espère que vous accorderez à notre
proposition une très sérieuse attention et ne nous répondrez pas
négativement trop vite et trop légèrement.
Avec mes sentiments cordiaux les plus chaleureux,
Clyde Kluckhohn

[Télégramme]
3 décembre 1953
Professor Claude Lévi-Strauss 11 rue Saint-Lazare Paris

À MON AVIS L’OFFRE QUE VOUS AVEZ REÇUE OUVRE LES PLUS GRANDES
POSSIBILITÉS IMAGINABLES POUR CRÉER DES ŒUVRES ET DES DISCIPLES ET
NOTRE COOPÉRATION SI EFFICACE DANS LE PASSÉ POURRAIT
171
REPRENDRE . ROMAN

Professeur Claude Lévi-Strauss


11, rue Saint-Lazare
e
Paris 9
France

6 mars 1954
Cher Claude,
J’ai été très choqué de recevoir une lettre m’informant que le
« livre envisagé » qui était le but de votre groupe de travail était
reporté sine die. Pourquoi ne m’avez-vous pas tenu au courant
directement ? Vous m’avez mis dans une situation très désagréable
par rapport à mes collègues du « comité éditorial des études en
communication » et même face à nos éditeurs, Wiley et The
Technology Press. Comme vous le savez, le soutien pour votre travail
collectif préliminaire au livre a été accordé sur la demande de notre
comité éditorial et particulièrement du fait de mes démarches. Les
deux premiers ouvrages, celui de Cherry et le mien, doivent sortir au
début de l’année 1955, et les deux ouvrages suivants, programmés
pour paraître en 1956, étaient Language and Knowledge de Quine et
votre ouvrage collectif. Les quatre autres livres ont été programmés
pour des dates ultérieures. Votre récent courrier à Pool crée un trou
dommageable dans notre programme, pour ne rien dire du grand
déficit et de la grande déception que cela représente pour la
recherche. Je vous serai très reconnaissant d’envisager sérieusement
la préparation d’un ouvrage que vous écririez personnellement sur les
problèmes de communication dans leurs aspects sociologiques et
anthropologiques, problèmes que vous avez abordés de manière si
prometteuse dans vos articles de 1952. Il est facile de trouver un
soutien financier pour un travail de secrétariat. J’espère beaucoup que
vous ne me décevrez pas une fois de plus par une réponse négative.
Des nouvelles de vous dès que vous le pourrez me seraient très utiles.
Vôtre,
Roman Jakobson

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 13 mars 1954
Cher Roman,
J’ignore qui est M. Pool et je comprends mal votre irritation. Il est
exact que j’ai écrit il y a quelque temps à M. Millikan en lui
proposant de lui rembourser les 1 000 dollars reçus au titre du grant
accordé à mon séminaire. J’étais guidé par plusieurs raisons : 1) je
peux disposer actuellement de cette somme sur des fonds que je gère
avec une liberté plus complète que ce n’était le cas avec le MIT ; 2) je
ne pense pas être en mesure de livrer le manuscrit projeté à la fin de
l’année, contrairement à ce qui avait été stipulé entre Millikan et moi,
et je préfère ne pas être vis-à-vis du MIT dans une situation
irrégulière, surtout étant donné que je puis m’arranger autrement.
Mais la preuve que le projet n’est pas abandonné, c’est que, dans la
même lettre, je propose à Millikan de nous conserver le grant, qui ne
deviendrait exigible qu’à la livraison du manuscrit. Cela, comme
moyen supplémentaire de pression sur les collaborateurs que j’ai
informés qu’une aide financière serait mise à leur disposition pour
rédiger leur contribution et non plus, comme nous le faisons depuis
un an, pour transcrire des discussions qui risqueraient de se prolonger
indéfiniment sans jamais se concrétiser en textes susceptibles d’être
publiés. Ce sont là, comme vous voyez, des aménagements de
caractère purement administratif qui concernent les modalités de
l’accord passé entre Millikan et moi, et je ne vois vraiment pas
pourquoi je vous aurais dérangé avec ces détails bureaucratiques.
Cela dit, je ne sais pas trop quand le livre sera prêt ; nous avons
divers chapitres en esquisse, mais qui forment difficilement un tout.
Ces entreprises collectives sont délicates ; nous avons tous retiré un
grand profit des discussions qui ont eu lieu jusqu’à présent, mais il
faut laisser aux réflexions le temps de mûrir ; et l’absence prolongée
de Mandelbrot et de Schützenberger a creusé un vide que leur retour
172
seul permettra de combler . Vous avez vous-même passé sur Sound
and Meaning bien plus d’années que vous ne l’aviez prévu
(Mandelbrot m’écrit que c’est maintenant terminé) et vous devriez
être le premier à comprendre qu’il n’y a ni intérêt, ni utilité, à vouloir
brûler les étapes. Le livre sera la preuve que certains résultats ont été
obtenus ; il n’est pas un but en soi.
Je reste fermement décidé, malgré votre insistance, à ne pas
développer mes suggestions superficielles sur la notion de
communication dans les sciences sociales ; il me faudrait pour cela
une compétence multidisciplinaire qui me manque. Par contre, je suis
actuellement occupé à « parler » dans un magnétophone un gros livre
de mythologie qui comprendra trois parties : une introduction
théorique et méthodologique ; une longue et minutieuse analyse de la
mythologie des Pueblo, considérée comme un exemple privilégié
pour mettre ma théorie à l’épreuve ; enfin, si mes collaborateurs
mathématiciens s’y prêtent, un appendice mathématique proposant
173
une formalisation adéquate . Ce sera sans doute prêt pour la fin de
l’année. Si cela rentre dans votre collection (mais vous ne pourrez
vous prononcer que sur lecture du manuscrit), je serais enchanté de
vous confier l’édition anglaise. Naturellement, l’issue dépend de
beaucoup d’autres choses, notamment du moment où je serai obligé
de faire une complète refonte des Structures en vue de l’édition
174
américaine que projette University of Chicago Press .
Fidèlement,
Claude

18 février 1958
Cher Claude,
Je suis de retour à Harvard surchargé de travail quotidien. C’était
très agréable d’être votre hôte à tous deux et d’avoir eu du moins un
petit peu de temps pour discuter de nos problèmes communs et me
tenir au courant de vos recherches en cours. Votre « Mythologie » me
semble en voie de devenir une des grandes réalisations de
l’anthropologie structurale. Je continue à penser aux questions que
vous avez soulevées durant nos conversations. Wasson vous a envoyé
175
ses deux volumes . Écrivez s’il vous plaît quelque chose à leur
sujet pour Diogène et pour le journal français que vous avez
mentionné.
Mes projets pour l’été sont en train de se concrétiser. Je dois
parler à Münster fin juillet lors d’une cérémonie à la mémoire de
Troubetskoï. J’espère pouvoir rester en Norvège en août pour
travailler sur mon livre, la première moitié de septembre à Moscou
avec le Congrès de slavistique et ensuite un colloque sur le langage et
la pensée à Leipzig, et quelques visites en Bulgarie et en Roumanie.
J’espère vous voir sur mon chemin soit à l’aller, soit au retour. Les
livres que nous avons envoyés par la poste sont arrivés mais jusqu’à
176
présent rien de Leiris .
Nos pensées les plus cordiales pour vous deux,
Vôtre,
Roman Jakobson

e
11, rue Saint-Lazare, Paris 9

Le 3 mars 1958
Cher Roman,
Merci de votre lettre. Nous avons été tous très heureux de vous
avoir à nouveau un moment, et nous espérons tous que cela deviendra
une habitude, et qu’à chacun de vos voyages en Europe il y aura
désormais toujours une escale à Paris ! Mon Anthropologie
structurale vient de paraître et je vous en ai envoyé un exemplaire,
177
ainsi qu’à Kluckhohn, pour ne parler que de Harvard . Wasson m’a
écrit un mot pour m’annoncer ses champignons, mais je n’ai encore
rien reçu. Je ferai certainement un compte rendu pour Diogène, et un
178
autre pour L’Express . D’ailleurs, mon propre travail est
complètement bloqué depuis trois semaines parce que j’ai dû mettre
en caisses ma bibliothèque en vue du déménagement qui se fera sans
doute en avril et, le temps que les livres soient déballés et réinstallés,
179
nous serons en juin … Koyré a perdu son frère et en a été très
frappé. Les Lacan sont partis aux sports d’hiver depuis trois
semaines. On les attend.
Toutes nos affectueuses pensées,
Claude
Professeur Claude Lévi-Strauss
10 juillet 1958
Cher Claude,
Votre livre m’a procuré des heures passionnantes de lecture et de
méditation sur les luttes à mener dans le présent et dans le futur en
faveur de l’anthropologie et de la linguistique structurales. Il y a
beaucoup de questions que j’aimerais pouvoir discuter avec vous
point par point. Je pars pour l’Europe le 19 juillet. Aux alentours du
26 ou du 27 juillet, je vous appellerai de Leyde pour fixer un rendez-
vous plus long avec vous dans le cours de l’automne. J’espère que
vous êtes à Paris.
Transmettez toute mon affection à Monique et mes saluts les plus
chaleureux aux Lacan.
Amicalement,
Roman Jakobson

15 décembre 1958
Chers Claude et Monique,
Mes vœux les plus chaleureux à vous deux pour la nouvelle
180
année ! Je crois que mon « Mock Mystery » , que j’ai fait parvenir
à Claude par courrier aéroporté, est arrivé à temps. J’aimerais bien
recevoir vos critiques. Pour l’heure, je vous envoie la Morphologie du
181
conte de Propp . Je vous serais très reconnaissant si je recevais de
vous ce printemps la recension que vous avez promise, en anglais ou
en français, pour le second volume de l’International Journal of
Slavic Linguistics and Poetics. Elle pourra être directement envoyée à
C. van Schooneveld, Zoeterwoudse Singel 55, Leyde, Hollande.
Beaucoup de travail de routine m’attend ici. De plus, je dois faire
une présentation sur le modèle informationnel du langage au congrès
de linguistique de l’American Anthropological Association et
organiser un débat public sur les constituants ultimes du langage
au MIT et j’espère terminer finalement mon livre Sound and Meaning
pendant le semestre de printemps que je dois passer au Behavioral
Institute de Stanford.
Écrivez-moi, l’un et l’autre.
Amicalement,
Roman Jakobson

e
2, rue des Marronniers, Paris 16

Le 26 décembre 1958
Cher Roman,
Je réponds à la fois à votre lettre du 15, et à vos vœux en
épigraphe et dédicace de votre bel article (« Mock Mystery »), qui est
arrivé presque le jour même de mon cinquantenaire, ce qui m’a
beaucoup touché… L’article (pour commencer en parlant de lui) est
une très riche contribution à ce problème du rire, sur lequel j’amasse
*1
depuis longtemps des matériaux . Quand on analyse l’opposition du
rire (rire / ne pas rire) dans la mythologie et le rituel des sociétés dites
primitives, il apparaît très clairement qu’elle équivaut à :
ouverture / fermeture, de la communication entre deux niveaux, ou
univers, qui se trouvent être, dans la conjoncture actuelle,
abusivement conjoints, ou disjoints. C’est exactement la situation de
Pâques, où la crucifixion et la mort de Jésus semblent – et c’est
précisément ce qu’il ne faut pas croire – disjoindre irrémédiablement
l’homme du Sauveur, le naturel du surnaturel, etc. D’où l’injection de
la bouffonnerie dans les mystères. Aussi la démonstration est-elle très
renforcée quand on procède, pour un même système mythique ou
rituel, à l’analyse simultanée des circonstances où le rire est, soit
prescrit, soit prohibé. Je l’ai fait l’an dernier, dans mon cours, pour
certains mythes et rites américains. Pour le mythe aléoute que vous
citez, p. 261, c’est, bien sûr, de la même façon qu’Isis ressuscite
Osiris ; il y aurait beaucoup à voir de ce côté.
En même temps que votre article, un autre présent m’est arrivé
pour mon cinquantième anniversaire : la création, au Collège de
France, à mon intention, d’une chaire d’anthropologie sociale
182
(proposée et défendue par Merleau-Ponty) . Je vous le dis en
confidence, car je sais que cela vous fera plaisir, mais n’en parlez pas
encore à nos collègues des États-Unis : vous connaissez le rituel, on
crée d’abord la chaire, sans prononcer ouvertement de nom, et
l’élection du titulaire a lieu plusieurs mois plus tard. Pour le moment,
il convient d’être discret…
183
Je ne sais si vous avez appris la mort subite de Brăiloiu , il y a
quelques jours, à Genève, d’une attaque, dit-on.
Quant à l’origine de la cuisine, auriez-vous, par hasard, une idée
quelconque sur la raison pour laquelle le Talmud prescrit qu’il faut
faire cuire l’orge en criant et les lentilles dans le silence ? Tout ce
que vous pourriez me dire là-dessus me serait fort utile (réf.
S. Krauss, Talmudische Archäologie, Leipzig 1910, vol. 1, p. 120,
510).
Monique se joint à moi pour vous envoyer, à Svatia et à vous-
même, nos vœux les plus affectueux. À bientôt j’espère,
Claude
P.-S. : Merci d’avance pour le Propp. La recension sera faite en
temps utile.
9 janvier 1959
Cher Claude,
J’ai été heureux d’apprendre les bonnes nouvelles vous
concernant et je ferai de mon mieux pour vous rendre visite bientôt et
fêter cette élection avec vous deux.
Vos remarques sur mon « Medieval Mock Mystery » sont très
intéressantes. Quant à votre question sur le lien entre les lentilles et le
silence, Svatia a traité ce sujet dans sa présentation au colloque de
Moscou. Je ne me souviens plus tout à fait si je vous l’ai envoyée ou
non. En tout cas, je vous envoie un second exemplaire. Je consulterai
184
l’expert mondial des études talmudiques, Wolfson , au sujet du lien
entre l’orge et le bruit, et vous dirai par écrit ce qu’il en est.
J’ai une faveur à vous demander. Voudriez-vous bien acheter à
mon compte deux exemplaires, en envoyer un au professeur Jan
185
Kott et l’autre à moi ?

Chère Monique,
Je vous en prie, aidez Claude à faire ça pour moi.
Comme je vous l’écrivais, je vais passer le printemps au
Behavioral Institute de Stanford pour essayer de terminer mon Sound
and Meaning. Il est très probable que vers la fin de l’été je viendrai de
nouveau en Europe.
Mes pensées les plus cordiales à vous deux,
Amicalement,
Roman Jakobson
e
2, rue des Marronniers, Paris 16

Le 17 juin 1959
Cher Roman,
Votre lettre m’a fait grand plaisir, non seulement à cause de ce
186
que vous me dites d’« Asdiwal » , mais aussi par toutes les
nouvelles intéressantes que vous me donnez. Je suis bien curieux de
savoir le détail des discussions qui ont eu lieu à Stanford autour de
mon article : ici, il a passé à peu près inaperçu. C’est un chapitre d’un
livre qui est à peu près complètement écrit, et que je comptais publier
bientôt sous le titre d’« Exercices pratiques de mythologie
américaine », mais, maintenant que je vais avoir les cours du Collège,
je préfère pouvoir en exploiter la matière, pendant quelques années,
dans mon enseignement, et le publier après. À la vérité, je ne suis pas
encore nommé ; cela devrait venir dans les prochaines semaines,
après mon élection officielle, qui a eu lieu en mars, et la ratification
du vote du Collège par l’Académie des sciences morales, le mois
dernier. Mais, maintenant, les professeurs de l’enseignement
supérieur sont nommés par décret du président de la République (et
non plus, comme avant, par arrêté du ministre), et cette solennité
prend plus de temps encore… Le résultat net, pour moi, de toute cette
affaire, c’est que j’aurai perdu une année entière en visites,
démarches et autres causes d’énervement. Mais quoi ? Il faut bien
faire une fin !
187
J’ai eu de vos bonnes nouvelles hier soir, par M. Halle , qui est
à Paris pour une conférence sur le traitement numérique de
l’information, où une petite place a été faite aux sciences sociales, ce
qui explique que je m’y trouvais moi-même aussi. Quant au livre de
Propp, je ne l’ai, pour ma grande désolation, jamais reçu, non plus,
d’ailleurs, que l’article de votre femme ; ne comptez donc pas sur un
compte rendu dans un proche avenir ; si j’avais le livre, je serais
enchanté de l’écrire ; ce sont des choses qui m’intéressent
directement.
Nous avons passé un fort mauvais hiver, parce qu’aussitôt après
nous avoir quittés en septembre la mère de Monique est tombée
gravement malade, et elle est morte quelques mois après, peu de
jours, d’ailleurs, après que Monique l’a revue à Omaha, où elle était
hospitalisée, et intransportable, pendant un bref aller-retour d’une
semaine, qui n’a laissé le temps à Monique de faire signe à personne.
Elle a été très éprouvée par ce deuil, et commence à peine à se
remettre.
Merci d’avoir enquêté sur l’orge et les lentilles : il s’agit, en fait,
188
d’une superstition que le Talmud attribue aux Amorrhéens , et
l’identification des espèces végétales est douteuse. En la supposant
exacte, et en extrapolant ce que j’ai fait par ailleurs, je serais porté à
interpréter l’opposition : silence / bruit, comme celle d’une cuisson
qui est une ébullition (lentilles), et d’une ébullition qui n’est pas une
cuisson, i. e. la fermentation (orge). Mais c’est une pure hypothèse.
Avez-vous une idée sur l’étymologie possible du nom Agrippa, que
l’on donnait à Rome aux enfants nés en présentation anormale ? Peut-
il y avoir un lien avec la racine agr- (rustique, sauvage) ? Et
connaissez-vous des coutumes analogues dans le monde slave ? Il y a
une énorme affaire mythologique là-dessous, dont nous n’avons plus
que des bribes dans le domaine européen, mais que le matériel
américain permettrait d’interpréter richement.
Je ne prévois aucune absence pour octobre ; et nous nous
réjouissons de vous voir à ce moment. Affectueusement,
Claude

Valleraugue (Gard)
Le 8 août 1959
Cher Roman,
Je reçois votre lettre du 3 à la campagne, où nous resterons
jusqu’au 8 septembre environ. Vous nous trouverez donc
certainement en octobre à Paris, et Monique et moi nous réjouissons
de vous revoir. Je serai sans doute en train de préparer ma leçon
inaugurale au Collège de France, qui est fixée pour le 5 janvier.
Le livre de Propp et l’article de votre femme sont bien arrivés. Je
les ai emportés ici, et j’ai commencé à lire Propp, fort intéressant,
prophétique par certaines formules et par la partie programmatique,
mais assez décevant en ce qui concerne la réalisation proprement dite,
que je trouve trop formaliste, et souvent tautologique : à mon sens, il
n’y a pas d’analyse structurale possible de la littérature orale en
faisant abstraction du contexte ethnographique. Le choix de contes de
fées n’était donc pas très heureux, pour une première tentative,
puisque le contexte ethnographique n’est pas immédiatement donné,
189
et devrait être reconstitué simultanément .
J’écrirai volontiers un compte rendu assez développé cet automne.
Vous l’aurez avant la fin de l’année.
Toutes nos bonnes affections,
Claude
Cher Roman,
J’ai eu trop de soucis et de peine cette année pour pouvoir vous
écrire, bien que j’aie souvent pensé à vous. Si quelque chose peut être
fait pour vous avant votre arrivée à Paris, demandez-le-moi.
Bien affectueusement,
Monique

Paris, le 28 novembre 1959


Cher Roman,
L’amie à qui j’avais demandé de lire vos Remarques sur
l’évolution phonologique vient de me téléphoner. À son grand regret,
190
elle se sent incapable d’améliorer votre texte ; il est trop
technique, elle ne le comprend pas assez pour se permettre avec lui
des libertés qui l’allégeraient. Mais, me dit-elle, si le style est parfois
rébarbatif, il n’est jamais incorrect.
Claude et moi ne connaissons personne d’autre pour faire
sérieusement ce genre de travail, et nous sommes désolés de ne pas
mieux vous aider.
Votre conférence improvisée retentit encore dans ma mémoire,
elle m’a enchantée. Puisqu’il ne me sera sans doute jamais donné de
vous entendre ailleurs, je fais des vœux pour qu’on puisse un jour
vous inviter à faire des conférences à Paris.
Et puis, j’ai été bien contente de vous revoir.
191
Nos amitiés à Krystyna , dont je serais curieuse de connaître les
réactions aux États-Unis. Et à vous, nos pensées affectueuses,
Monique

Boylston Hall 301

Professeur C. Lévi-Strauss
2, rue des Marronniers
e
Paris 16

26 février 1960
Cher Claude,
À travers Princeton, j’ai eu vent du succès éblouissant* de vos
premiers cours au Collège de France et, bien que ces nouvelles soient,
comme on dit en théorie de la communication, totalement
redondantes et prévisibles, j’en ai été une fois de plus très heureux.
Je suis très pris ces mois-ci par les cours et le travail de routine à
192
Harvard, l’organisation du centre de communication au MIT , la
préparation d’un colloque en avril sur la structure du langage et ses
aspects mathématiques, qui est soutenu conjointement par les trois
sociétés américaines des mathématiciens, des logiciens et des
193
linguistes , et par la préparation d’un colloque sur la poétique qui
194
aura lieu en août en Pologne . Et enfin par d’innombrables
relectures d’épreuves et d’articles d’hommage. Il ne reste que
quelques instants pour avoir des idées nouvelles, mais de certaines de
ces idées j’aimerais beaucoup pouvoir m’entretenir avec vous. En
juin, nous serons en Angleterre, où (cela restant strictement entre
nous* pour le moment) je dois recevoir, le 9 juin, le doctorat honoris
causa de l’université de Cambridge, et j’aimerais bien m’arrêter à
Paris si Monique et vous y êtes encore en juin. Faites-moi savoir, s’il
vous plaît, ce que vous suggérez.
195
Je viens juste de recevoir de Sebeok son invitation ainsi que la
vôtre pour la section sur le folklore du Congrès d’anthropologie et je
vous répondrai bientôt car je dois prendre quelques décisions au sujet
de la fin de l’été.
Avec nos pensées les plus chaleureuses à vous deux et aux Lacan,
Amicalement vôtre,
Roman Jakobson

e
2, rue des Marronniers, Paris XVI

7 mars 1960
Cher Roman,
Merci de votre lettre et de votre commentaire sur ma leçon
inaugurale. Je viens de vous en envoyer le texte par « surface
196
mail » et j’espère qu’il ne vous décevra pas trop. Mais que c’est
donc dur de faire des cours ! J’en avais perdu complètement
l’habitude…
Nous serons ravis de vous voir en juin. Il se peut, cependant, que
nous fassions quelques brèves excursions à la campagne pour aller
voir des maisons à vendre. Prévenez donc, un peu à l’avance, de votre
jour d’arrivée, pour que nous soyons sûrs d’être là.
Quant au Congrès d’anthropologie du mois d’août et au colloque
sur la littérature orale, c’est une idée de Sebeok, et je me contente de
l’aider, pour la partie française du programme.
Bien affectueusement,
Claude

Boylston Hall 301

M. et Mme Lévi-Strauss
2, rue des Marronniers
e
Paris 16

19 mai 1960
Chers Monique et Claude,
Mes projets sont en train de se concrétiser. Je serai en Angleterre
(Cambridge, Londres, Oxford) du 6 juin environ jusqu’au 15, et alors
j’irai à Paris pour au moins cinq jours. Écrivez-moi, s’il vous plaît,
pour me dire si vous serez là à ce moment. Aussitôt que j’aurai votre
réponse, je vous demanderai de réserver une chambre pour moi, peut-
être dans le même hôtel que la dernière fois. Est-ce que les Lacan et
les Koyré seront à Paris ces jours-là ?
J’ai bien des choses à discuter avec vous deux et je suis impatient
de vous voir.
Je suis heureux, Claude, que votre merveilleux article sur Propp
sorte finalement, probablement même avant mon arrivée à Paris. J’ai
trouvé certains points et suggestions dans votre leçon inaugurale très
intéressants mais je différerai mes commentaires jusqu’à nos
rencontres parisiennes.
Affectueusement,
Roman Jakobson

e
2, rue des Marronniers, Paris 16

27 mai 1960
Cher Roman,
Bien sûr, nous serons là, et les Lacan aussi, et les Koyré. Paris est
très plein. Prévenez donc au plus vite de votre jour d’arrivée, et de
l’hôtel (ou du quartier) où vous voulez qu’on vous retienne une
chambre.
Je n’en dis pas plus, puisque nous nous verrons bientôt.
Affectueusement,
Claude

Boylston Hall 301

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16

3 juin 1960
Cher Claude,
J’arriverai à Paris aux environs du 18 juin et je vous dirai plus
précisément après le 6 juin quand je pars pour l’Angleterre. Mon
adresse postale du 7 au 11 juin sera King’s College, Cambridge. Je
vous téléphonerai de Cambridge pour fixer tous les détails de ma
visite à Paris.
Je ne vais passer pas plus d’une semaine en France. Si les Lacan
m’invitent à la campagne pour deux jours, je serai très heureux parce
que je suis terriblement fatigué en ce moment après une période très
agitée. Quant à Paris, l’hôtel Regina de Passy me semble très
pratique.
J’ai hâte de vous voir tous les deux et d’avoir quelques
conversations substantielles.
Bien à vous,
Roman Jakobson

Prof. Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16

3 octobre 1960
Cher Claude,
Mon séjour à Varsovie, et plus particulièrement le colloque sur la
poétique, ont été très intéressants. Je n’ai pas pu m’arrêter à Paris sur
le chemin du retour car je suis rentré en survolant le pôle Nord pour
aller en Californie où un travail urgent m’attendait. À propos, je me
suis arrêté au Groenland et c’est un pays fascinant, polaire sans
compromis.
Je vous envoie la version anglaise de ma conférence de Varsovie
et une des illustrations de cet article, celle qui est en anglais. Je
prépare une brochure sur ce sujet avec différentes illustrations et une
partie théorique plus étendue. Dans cette perspective, je vous serais
très reconnaissant si vous pouviez m’envoyer par écrit vos critiques et
suggestions.
Comment allez-vous, tous deux ? Svatia m’a parlé avec le plus
grand enthousiasme de votre conférence au Congrès. En novembre, je
dois aller à Sofia pour une semaine, mais je doute de pouvoir passer
par Paris et m’y arrêter, bien qu’il y ait de nombreuses questions et
idées nouvelles que je serais heureux d’aborder avec vous.
Transmettez mon affection à Monique et demandez-lui de m’envoyer
la copie qu’elle m’avait promise de la traduction polonaise de votre
197
livre pour Krystyna . Comment vont les Lacan ? Mes meilleures
pensées à vous deux,
Cordialement,
Roman Jakobson

Monsieur le Professeur Roman Jakobson


Université Harvard
Boylston Hall 301
Cambridge, Mass.

Le 7 octobre 1960
Cher Roman,
Merci de votre lettre et des tirés à part que je viens de recevoir,
peu après l’ouvrage édité par Sebeok contenant la dernière version de
198
votre étude sur le langage poétique . Tout cela va être
attentivement lu et fournira la matière d’une ou plusieurs séances de
mon séminaire.
Je reviens de Burg Wartenstein, où avait lieu un colloque
199
anthropologique sous la présidence de Kroeber . Hélas, celui-ci est
mort soudainement à Paris, où il passait quelques jours avant de
retourner aux États-Unis. Je lui avais parlé au téléphone la veille et il
devait venir dîner à la maison deux jours après. C’est vraiment la fin
d’une époque, car il était, je crois bien, le dernier survivant de la
200
grande génération .
Le livre promis à Krystyna est parti avec un peu de retard, mais
elle devrait le recevoir avant la fin du mois. Nous espérons beaucoup
que vous pourrez vous arrêter à Paris en novembre.
Affectueusement,
Claude

Monsieur le Professeur Roman Jakobson


Harvard University
Boylston Hall 301
Cambridge, Mass.
USA

Le 16 novembre 1960
Cher Roman,
201
Notre conversation sur la poésie a continué de me tracasser . Je
vous envoie, ci-inclus, deux tentatives, l’une sur Baudelaire, l’autre
sur Nerval, pour lesquelles je demande toute votre indulgence.
Probablement, une bonne moitié est fausse, mais, s’il y a quelque
chose de vrai dans le reste, cela devrait suffire à suggérer un type
d’interprétation. J’aimerais savoir ce que vous en pensez.
Affectueusement,
Claude

Charles Baudelaire
Les chats
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

Amis de la science et de la volupté,


Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques


Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

____________

I. – La construction est pratiquement celle de la prose. Cependant :


A) il y a des rimes intérieures : fervents / savants / amoureux / frileux
er e
(1 quatrain), répond à : science / silence (2 quatrain) ; à :
er e
songeant / allongés /(fond) (1 tercet) : à : reins / pleins / fin (2 tercet).
B) Il y a – semble-t-il – des allitérations. Je suis frappé par la fréquence
des r dans la séquence :
Ils cheRchent le silence et l’hoRReuR des ténèbRes ;
L’ÉRèbe les eût pRis pouR ses couRsiers funèbRes
S’ils pouvaient au seRvage incliner leuR fieRté.
(Ronronnement ?) Aussi : Qui SEMblent S’ENdormir dANS un rêve
SANS fin, dans le dernier tercet le triplet : étinCELLES – parCELLES –
er
prunELLES, ne semble pas non plus contingent (cf. 1 quatrain : EUX…
frilEUX… EUX)
II. – Tout le sonnet est clairement construit sur une série d’oppositions
médiées par le personnage du chat. Or ces oppositions se dichotomisent elles-
mêmes en deux catégories logiques, les unes construites sur le modèle de
l’antonymie :
saison (temps)/ maison (espace) ; fervents (chaud)/ frileux (froid) ;
volupté (positif)/ horreur (négatif) ; coursiers (actif)/ sphinx (passif) ;
étincelles (actif)/ étoiles (passif).
Les autres, sur celui de la contiguïté :
austères (définition du dictionnaire : « dont rien n’adoucit la
rigidité »)/ sédentaires / science / silence ; ténèbres / funèbres.

III. – Il y a interaction entre I et II ; comparer :

er
Autrement dit : dans le 1 quatrain, amoureux et frileux sont en
équivalence phonétique (rimes intérieures) tandis que fervents (qualificatif
e
d’amoureux) s’oppose sémantiquement à frileux. Dans le 2 quatrain, volupté
s’oppose sémantiquement au qualificatif de ténèbres : horreur. Une
opposition sémantique est donc symétrique d’une équivalence phonétique.
Reconnaître à cette structure une valeur opératoire me semble le seul moyen
de rendre compte de la singularité (relative – dans le poème – et absolue –
dans la langue) de la construction : « l’horreur des ténèbres », qui, du point
de vue du sens, est même équivoque.
IV. – La structure formelle décrite sous III semble se projeter à la fin sur
le plan du signifié. En effet, les deux tercets s’opposent sous ce rapport. Le
premier situe le chat – comparé au sphinx – « au fond des solitudes », soit :
dans le désert (= le sable). Le deuxième tercet, au contraire, situe « le sable »
(« Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin ») dans le chat. Le poème
affirme donc que, sous un certain rapport (ou mieux : au prix d’une certaine
transformation), il est possible d’inverser la relation entre contenant et
contenu.
Or nous avons dès le début affaire à une structure à trois termes :
amoureux, savants, chats, où deux sont simultanément humains et polaires,
l’autre animal et intermédiaire (puisqu’il offre le moyen métaphorique de
rapprocher les termes polaires). Il n’en est que plus frappant que, sur un autre
axe (moral), ce soit le terme intermédiaire qui soit qualifié comme pôle
absolu : cf. la série : orgueil – fierté – nobles, qui concerne exclusivement le
chat.
D’autre part, le couple : amoureux-savants, s’oppose comme :
sensuel / intellectuel, la médiation se fait par le chat, qui est, d’une part, pareil
aux uns et aux autres : doux, frileux, sédentaires (transposition sémantique
des « rimes intérieures »), mais, d’autre part (puissants, reins féconds), qui est
qualifié sensuellement (sous le rapport des amoureux) comme les savants le
sont intellectuellement. Car les amants baudelairiens sont stériles.
Comparer l’opposition espace / temps : « mûre saison » est duratif, tandis
que « maison » est, d’abord, si j’ose dire, « circonscriptif », et forme
système :
On peut résumer ce qui précède comme suit :
1) L’inversion « morale » du rapport entre l’homme et l’animal permet de
transformer une métaphore émotive et empirique (les amoureux… et les
savants… aiment… les chats… qui comme eux…) en une métonymie
référentielle et logique (l’extérieur (sable, désert, infini) dans l’intérieur
(prunelle, chat, maison)).
2) L’aspect « métaphore » est supporté par un système d’équivalences
phonétiques (rimes intérieures, allitérations).
3) L’aspect « métonymie » est supporté par un système d’oppositions
sémantiques.
4) Par l’intermédiaire de la structure signalée sous III – et sans doute y en
a-t-il d’autres –, 2) et 3) sont logiquement articulés, comme le chat articule
logiquement amoureux et savants.
____________
P.-S. : Il faudrait aussi faire un sort à la répétition, à deux vers de
distance, de pris, prennent, qui, chez un puriste comme Baudelaire, ne peut
être que significative : du point de vue phonétique, « ultra-rime », mais, du
point de vue sémantique, en opposition diamétrale (passif et actif –
logiquement et non grammaticalement parlant, soit : être pris, pour jouer un
rôle actif, et prendre soi-même un rôle passif).

P.-P.-S. : – Sous II, ajouter aux oppositions : magique


(« pouvoir »)/ mystique (« sens caché »).
– Sous III, peut-être (?) :
Leurs reins… sont pleins
d’étincelles magiques
(passif grammat.)
(actif sémantique)
Étoilent………… leurs prunelles mystiques
(actif grammatical) (passif sémantique)
(Cette inversion répète, en l’amplifiant, celle du premier vers où sont
énumérées deux paires substantif + adjectif, mais où, par l’effet de rimes
intérieures, une équivalence phonétique contredit l’opposition grammaticale :
Les amoureux fervents et les savants austères)
(actif) (passif)

Dernière note (du moins j’espère, car ce sonnet est inépuisable !) ;


observations sur les rimes :

er C’est une opposition très forte et très


1 quatrain : tères, taires / zon.
simple, à la fois phonétiquement et sur le
plan de la réalisation de l’opposition
entre rime masculine et rime féminine.
e Aussi forte, mais combien plus subtile,
2 quatrain : rté, pté / bre
puisque analysable en une équivalence
(deux consonnes initiales) et une
opposition, mais celle-ci ultra-pertinente
sous le rapport masc./ fémin. : e muet et
é.

Tercets : tude / fin / ique Ici, on passe à des relations


grammaticales et sémantiques. En effet :
deux paires de rimes grammaticales,
l’une avec des substantifs, l’autre avec
des adjectifs. Mais cette « platitude »
d’opposition est, elle-même, en
opposition et corrélation avec la rime
imbriquée fin / fin, qui réalise
simultanément une équivalence
phonétique (soulignant l’équivalence
grammaticale des deux autres paires) et
une opposition sémantique (faisant, cette
fois, contraste aux oppositions,
prosodique et phonétique, des rimes des
quatrains).

On peut donc dire que, sur un modèle analogue à ceux déjà dégagés, les
rimes élaborent un système :
er
1 quatrain : opposition phonétique (l’opposition prosodique n’est pas
marquée).
e
2 quatrain : équivalence phonétique + opposition prosodique fortement
marquée.
Tercets : équivalences grammaticales + équivalence phonétique
+ opposition sémantique.

(Nota : les équivalences grammaticales recèlent une opposition interne


(adjectif / substantif) ; l’équivalence phonétique est, par contre, sans
opposition interne (rime en écho) ; l’opposition sémantique, elle, est sans
équivalence interne : « fin » est le contraire de : sans fin).

Gérard de Nerval
Le réveil en voiture
Voici ce que je vis : – / Les arbres sur ma route
Fuyaient mêlés, / ainsi qu’une armée en déroute ; /
Et sous moi, / comme ému par les vents soulevés, /
Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés./

Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes


Leurs hameaux aux maisons de plâtre, / recouvertes
En tuiles, / qui trottaient ainsi que des troupeaux
De moutons blancs, / marqués en rouge sur le dos./

Et les monts enivrés chancelaient : / la rivière


Comme un serpent boa, / sur la vallée entière
Étendu, / s’élançait pour les entortiller… /
– J’étais en poste, / moi, / venant de m’éveiller ! /

____________

I. – La coupe des vers (indiquée : /), évidemment asymétrique, évoque les


cahots ; elle s’oppose ainsi au caractère périodique des nasales :

fuyaient Mêlés aiNsi qu’une arMée…


et sous Moi comme éMu…
leurs haMeaux aux MaisoNs…
de MoutoNs blaNcs Marqués…
et les MoNts eNivrés chaNcelaient…
éteNdu s’élaNçait pour les eNtortiller
j’étais eN poste Moi veNaNt de M’éveiller,

lequel suggère le roulement de la voiture. Cf. le titre :

le réVeil en Voiture

où le même rythme est évoqué par la répétition du v (cf. plus bas sur le v).

Le seul vers sans nasale – sur les 12 – étant :


Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés,
(avec allitération au moyen de semi-voyelles).

Donc : l’asymétrie est réalisée sur le plan prosodique, la symétrie sur le


plan phonétique. Cette symétrie est elle-même, soit discontinue et périodique
(nasales), soit continue et a-périodique (semi-voyelles avec l dominant).
II. – Laissant maintenant de côté les nasales, qui semblent remplir la
même fonction, ci-dessus indiquée, à travers tout le poème, il y a, variables
selon les parties, des accumulations remarquables des phonèmes :
r, l, v
vers 1 et 2 : Voici ce que je vis : les arbres sur ma route
…… armée en déroute
vers 3 et 4 : …… les vents soulevés
Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés.
vers 5 et 6 : le v est souligné par la richesse des rimes : vertes, -vert
vers 7 et 8 : … qui trottaient ainsi que des troupeaux
(souligné par l’allitération tr, tr)
… marqués en rouge sur…
vers 9 et 10 : … enivrés chancelaient : la rivière
…. sur la vallée entière
(ce dernier v, renforcé sémantiquement par entière, et préparé par la
progression « dissonante » :
Comme un serpent boa..)
1
vers 11 et 12 = ( ) … s’élançait pour les entortiller
…….. m’éveiller !
er
On a donc un 1 quatrain à base : r, l, v ;
e
un 2 quatrain à base : v, r ;
e
un 3 quatrain à base : v, l.
Je ne me risquerai pas dans l’interprétation phonologique du triangle r, l,
v, où je devine pourtant une opposition de phonème simple à complexe, et de
continu à discontinu – ce qui, si c’était vrai, renverrait à I.

III. – Du point de vue sémantique, le poème énonce successivement


quatre métaphores : armée en déroute – flots – berger et troupeaux – serpent
et proie.
Les deux premières sont formées d’un seul terme : armée, flots ; les deux
dernières, de deux termes chacune : berger-troupeau ; serpent-proie. La
seconde et la troisième évoquent un mouvement dans le « bon » sens : flots,
berger conduisant son troupeau ; la première et la dernière, un mouvement à
« contre-sens », l’un positif (serpent-proie), l’autre négatif (armée en
déroute), l’ensemble de la structure étant donc homologue de l’ensemble
structural – phonétique et prosodique – décrit sous I.

(1) Naturellement, ce n’est pas phonologique puisque l ≠ I, mais peut-être


faut-il faire intervenir ici le principe de Saint-John Perse que la poésie
française est faite pour être lue, non écoutée…

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16

8 décembre 1960
Cher Claude,
Je vous suis au plus haut point reconnaissant pour
l’impressionnante étude que vous avez faite des deux poèmes. J’ai été
particulièrement fasciné par le sonnet de Baudelaire et l’interprétation
que vous en faites. Ça m’a demandé beaucoup de travail mais je crois
que j’ai maintenant réussi à compléter et développer vos remarques,
en découpant le sonnet en unités morphologiques, syntactiques et
phonologiques. Dans un jour ou deux, je vous enverrai un résumé de
mes résultats.
Ma proposition concrète, si vous en êtes d’accord, est que nous
écrivions à quatre mains un essai sur la structure de ce poème et que
nous l’incluions, au titre d’une contribution conjointe, dans le livre
que je prépare, Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie,
qui devrait, d’ailleurs, contenir une version retravaillée de ma
conférence de Varsovie et de plusieurs illustrations-descriptions d’un
seul poème réalisé chaque fois dans la langue du poème étudié. En
plus des « Chats », je voudrais bien y inclure une analyse que j’ai
faite d’un poème de Desbordes-Valmore, un poème tchèque et serbo-
e 202
croate du XV siècle, Sidney et Marvell , un Goethe, deux poèmes
e
de Pouchkine, trois poèmes de la fin du XIX siècle – polonais,
bulgare et roumain –, et deux poèmes russes du début du
e 203
XX siècle . Quand vous aurez reçu les notes que je vous promets,
écrivez-moi. Je serais ravi que vous acceptiez. Le sonnet me semble
très révélateur à la fois sur certaines questions spécifiques à la
structure phonologique du français et sur quelques problèmes
généraux de structure poétique qui n’auront pas été abordés par les
autres illustrations. Je pense par ailleurs que ce serait bien qu’existe
un essai que nous aurions tous les deux conjointement réalisé.
204
Comment va Judith ? Toutes mes pensées les plus chaleureuses
aux Lacan et mes salutations les plus amicales à Monique,
Vôtre,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16

25 février 1961
Cher Claude,
Quand j’ai écrit sur « Les chats », j’avais quasiment terminé toute
mon analyse du sonnet, mais en dépit de mes meilleures intentions je
n’ai pas eu le temps de la coucher par écrit pour vous, de même que
je n’ai pas eu le temps d’aller à Stanford, bien que je paie un loyer
er
pour mon appartement là-bas depuis le 1 février et qu’ils
m’attendent. Désormais, je pars à Stanford dans deux jours et une fois
arrivé là-bas la première chose que je ferai sera de vous envoyer
toutes mes notes au sujet du sonnet et, je le répète, je serai des plus
heureux si nous rédigions ensemble un essai sur ce sujet pour mon
livre, qui doit sortir cet été. J’ai travaillé très intensément sur ce livre
et beaucoup de nouvelles perspectives ont émergé. J’espère très
vivement que vous accepterez ma proposition et je vous remercie du
fond du cœur pour les deux publications récentes pleines d’intérêt que
205
vous m’avez envoyées, vos entretiens radiophoniques , qui
contiennent une grande quantité de pensées éclairantes, et le résumé
206
de vos cours , parmi lesquels me fascine tout particulièrement
l’analyse mythologique. Avec mes pensées les plus cordiales à vous
deux,
Amicalement,
Roman Jakobson
[Mention manuscrite directement ajoutée en français]
Post-scriptum
Chère Monique,
Je vous serai bien reconnaissant si vous me faites envoyer à : Center
for Advanced Studies in the Behavioral Sciences, Stanford, California
(dès demain c’est mon adresse jusqu’au mois d’août), le Journal de
o
psychologie normale et pathologique, n 3, 1958 (Presses
universitaires).
Très affectueusement

e
2, rue des Marronniers, Paris 16
3 mars 1961
Cher Roman,
Merci de votre lettre. Monique a téléphoné aux Presses
universitaires de France : le numéro spécial sur le langage est épuisé.
Mais dites-moi ce qui vous intéresse dedans : je le ferai photocopier.
Dans le dernier numéro de la même revue, il y a un intéressant article
de Mlle Durand sur l’opposition z / l.
Inutile de vous dire que je serais ravi de publier quelque chose
avec vous sur « Les chats » ; mais j’imagine qu’après que vous aurez
repris le problème ma contribution initiale se réduira à si peu de
choses qu’elle ne méritera guère d’être citée. Quoi qu’il en soit, j’ai
rassemblé, depuis, quelques idées sur un autre poème, dont je vous
ferai part en même temps que ma réponse à votre commentaire sur le
premier, que j’attends avec infiniment de curiosité.
Affectueusement,
Claude Lévi-Strauss
P.-S. : Un de mes étudiants va vous écrire. Il aspire à devenir
207
votre traducteur .

[Lettre manuscrite directement écrite en français]

15 juin 1961
Cher Claude,
Suivant votre façon de parler, « Les chats » m’ont véritablement
tracassé et d’autres tâches urgentes ont aidé à ralentir mon travail. À
présent, j’ai terminé mes notes et englobé les vôtres, et j’ai même fait
un rapport ici au Centre sur notre essai commun in statu nascendi et
cette communication a été reçue avec un très vif intérêt et a provoqué
une discussion utile. Le texte est en train d’être copié et vous l’aurez
sous peu de jours. Je vous serais bien reconnaissant si vous pouviez
me faire savoir vos objections et si vous prépariez aussi vite que
possible un texte final de notre étude commune, afin que je puisse
l’inclure dans le livre sous presse sur la grammaire de la poésie.
La mort subite de Merleau-Ponty m’a terriblement surpris et
208
chagriné . Dites-le s’il vous plaît à sa femme. Je suis physiquement
incapable d’écrire des lettres de condoléances, surtout quand j’ai eu
une telle affection et admiration, comme c’était le cas pour Merleau-
Ponty.
Écrivez-moi au Centre à Stanford, j’y resterai jusqu’à la fin du
mois d’août, pour aller ensuite à Oslo, Helsinki, Ohrid, Varsovie, etc.,
et rentrer au milieu du mois d’octobre en passant par Paris.
Écrivez-moi s’il vous plaît sur vos nouvelles trouvailles dans la
structure grammaticale de la poésie française. Baudelaire est
incroyable.
Avec la plus grande affection pour Monique et pour vous,
Roman

10 juillet [1961]
Cher Roman,
J’ai remis de jour en jour ma réponse à votre lettre, parce que je
pensais recevoir chaque jour le texte depuis si longtemps annoncé.
Mais, comme il se fait attendre, je préfère vous écrire. Comme vous,
j’ai été bouleversé par la mort subite de Merleau-Ponty, à qui
m’unissait, non seulement l’amitié, mais aussi la reconnaissance :
209
comme vous savez, je lui dois l’entrée au Collège . Cela a été
absolument imprévu ; il allait bien, n’avait jamais eu d’inquiétude sur
son cœur. On l’a trouvé mort dans son bureau. Je mesure mieux
encore l’immensité de la perte maintenant qu’il s’agit de le remplacer,
car je me sentais très loin de sa philosophie, et pourtant, pour occuper
une chaire intitulée « philosophie », il n’y a personne d’autre. De lui
seul, on pouvait dire qu’il pensait. Lui parti, nous n’avons plus que
des historiens ou des exégètes. Sans doute va-t-il falloir transformer
210
la chaire .
Monique et Matthieu sont en Italie. Je suis resté à Paris, après
avoir achevé un petit livre sur le totémisme, pour en écrire un second
211
sur le même sujet . Cela avance bien, mais que c’est dur de
renouveler un aussi vaste problème, et aussi usé ! Beaucoup de mes
idées sur la mythologie trouvent à s’y placer, et j’ai été aussi amené
au problème des noms propres, dont j’aimerais bien discuter avec
vous. Sur le conseil de Benveniste, j’ai lu un petit livre de Gardiner,
amusant sans plus, mais j’ai l’impression que Brondal, inaccessible à
212
cause de la langue, m’intéresserait davantage . Le point central est
que, dans un grand nombre de sociétés primitives, les noms propres
sont formés exactement de la manière dont nous-mêmes formons les
noms d’espèces. Ils désignent donc des classes d’un seul – un peu
comme les titres de noblesse. D’où le problème du rapport entre les
noms et les titres. Aussi peut-on dire que, si nous disons le soleil et la
lune (alors que nous disons Mars, Vénus, Aldébaran), c’est que le
soleil et la lune sont pensés comme les deux membres d’une classe.
Enfin, quand nous appelons A, B, C, les sommets d’un triangle, sont-
ce là des noms propres ?
J’ai reçu d’un étudiant un gros manuscrit : analyse structurale de
la poésie de Rimbaud. Cela me paraît bien orienté, mais très
insuffisamment technique sur le plan syntactique et phonétique. Je ne
sais trop qu’en faire.
Je vous récrirai dès que j’aurai reçu le texte annoncé.
Affectueusement,
P.-S. : Vous avez dû recevoir maintenant le premier numéro de
213
L’Homme. Revue française d’anthropologie . J’espère un article !
Mr. Claude Lévi-Strauss
2, rue des Marronniers
e
Paris 16

18 juillet 1961
Cher Claude,
Tous mes remerciements pour votre lettre. Hélas, ma secrétaire à
Harvard, qui a reçu mon esquisse manuscrite sur « Les chats », ne
m’a pas encore renvoyé la version dactylographiée que je lui ai
demandé de me faire. Je lui envoie un télégramme pour lui demander
de le faire immédiatement ; alors je la corrigerai et vous la ferai
parvenir. Je vous prie de bien vouloir la considérer comme un
brouillon* que vous pouvez réorganiser, développer, étendre et
compléter comme vous le voulez. Ce fut pour moi une tâche
passionnante mais difficile et j’espère que l’élaboration de la partie
strictement grammaticale du sonnet vous donnera satisfaction.
Je suis impatient d’avoir avant toute chose vos remarques
critiques et ensuite, le plus tôt sera le mieux, votre texte définitif.
L’ouvrage polyglotte Poetry of Grammar and Grammar of Poetry, où
notre commune étude est censée prendre place, devrait être imprimé
214
par Mouton à l’automne. Je suis aussi très curieux d’avoir des
nouvelles de ces recherches plus approfondies de votre part dans ce
domaine, que vous avez évoquées dans une lettre récente. J’espère
pouvoir vous envoyer bientôt un tapuscrit de mon chapitre sur
L’Élégie de Desbordes-Valmore. En plus de sa partie théorique et de
sa discussion du parallélisme dans le domaine du folklore, le livre
contiendra l’analyse de soixante-dix poèmes (anglais, français, russes,
allemands, grecs, roumains, tchèques, polonais, bulgares et serbo-
croates).
Un grand merci : j’ai reçu L’Homme. Il me plaît beaucoup mais il
circule désormais parmi les gens ici (Fortis, Yalman, Gimbutas). Dès
que je l’aurai lu plus attentivement, je vous confierai mes
impressions.
Je prévois d’aller en Europe à la fin du mois d’août : Oslo,
Helsinki, Yougoslavie et Pologne, et aussi je suis censé m’arrêter à
Paris vers le 16 octobre. Y serez-vous vous-mêmes ainsi que les
Lacan ? Beaucoup de choses à discuter.
Transmettez toute mon affection à Monique.
Affectueusement,
Roman Jakobson

25 juillet [1961]
Cher Roman,
Tout d’abord, merci beaucoup pour les références relatives aux
noms propres, je vais tâcher de me les procurer à la rentrée. À vrai
dire, les cinquante pages que j’ai écrites sur ce sujet sont fort peu
linguistiques : il s’agit surtout des théories que les indigènes forment
à ce propos, et de la place de leurs noms propres, dans les systèmes
de classification qu’ils utilisent. Mais cela n’avait jamais été fait, et
j’imagine que les matériaux rassemblés pourront être utiles aux
linguistes.
J’ai lu vos « Chats » avec enthousiasme. C’est fantastique, ce que
vous parvenez à sortir d’un texte où j’aperçois si peu, et si
confusément ! Une seule inquiétude, qui m’a déjà troublé en essayant
d’analyser un autre sonnet : certaines des régularités que vous relevez
ne s’expliquent-elles pas par la redondance de la langue ? Et
comment faire le départ entre ce qui est intentionnel et significatif, et
ce qui est accidentel ou simplement inévitable ? Quoi qu’il en soit, le
texte se suffit à lui-même, il me semble, et devrait être publié sans
mention de mon humble rôle ; car, en fait, et tel qu’il est, je n’y ai
aucune part.
En revanche, je suis perplexe au sujet de votre lettre, qui paraît
attendre quelque chose de moi, en vue d’une rédaction définitive (?).
Vous rendez-vous compte de la technicité redoutable de votre
analyse ? Pour bien la comprendre (fût-ce seulement du point de vue
des termes), pour l’assimiler, et me mettre en mesure de la prolonger
sur le plan sémantique, en essayant de me maintenir au même niveau,
il me faudrait des mois de loisir et de réflexion, autant, sans doute,
que vous en avez mis vous-même (aussi ne vous récriez pas !). Et
vous devez remettre le texte cet automne… Or considérez que je pars
dans le Midi pour un mois, où je vais me consacrer à la révision du
typescript de mon premier livre sur le totémisme ; que, dès le retour,
il va me falloir achever le second (celui qui contient le chapitre sur les
noms propres), qui est écrit, mais en premier jet, et auquel manque
encore la conclusion ; enfin que tout cela doit être achevé fin octobre,
er
pour pouvoir me consacrer, dès le 1 novembre, à la préparation des
cours. Si vous attendez quelque chose de moi, précisez-le donc, je
vous prie, en le concevant de la façon la plus modeste. De toute
façon, je me réjouis de vous voir en octobre.
Affectueusement,
Claude

Mr. Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16

28 juillet 1961
Cher Claude,
Je suis très content que votre jugement envers mes analyses soit
favorable. Concernant le problème des redondances imposées par la
langue, je ne suis pas inquiet. D’abord, je pense que presque tous les
traits grammaticaux que j’ai isolés dans le sonnet sont loin d’être
automatiques ou de pur hasard. Tout au contraire, quelques-uns
violent le schéma linguistique en usage. Ensuite, même s’il y a des
conventions qui se trouvent surimposées par la langue elle-même,
elles peuvent être comparées aux conventions surimposées aux
peintures du fait du caractère plat des lettres. L’usage que le peintre
fait de ces conventions n’en doit pas moins être étudié comme un trait
structural de ses œuvres.
Je suis extrêmement heureux que vous soyez d’accord pour
présenter cette étude comme une œuvre de nous en collaboration. Et
j’insiste pour que les noms des deux coauteurs soient indiqués sur le
même plan et, mieux, je vous supplie de ne pas refuser et de ne pas
différer votre coopération pour cet article que vous avez suscité. Je
suis sûr que vous pouvez achever votre travail supplémentaire très
rapidement.
Je vous suggère que nous procédions de la manière suivante : ne
pourriez-vous pas toiletter la langue et le style de la section que je
vous ai envoyée ? Ne pourriez-vous pas simplement accepter les
observations purement linguistiques que j’ai faites au titre de ma
contribution à notre travail en commun, et si possible ajouter
quelques-unes de vos retouches comme des notes personnelles en bas
de page ou tout simplement comme des corrections et des ajouts au
texte ? Ne pourriez-vous alors modifier si nécessaire et développer
cette partie de ma section où je m’écarte de vos observations
brillantes sur les métamorphoses des « Chats » ? Si vous faites ça et
que vous me renvoyez le manuscrit vers la fin du mois d’octobre,
pour que je puisse le parcourir et l’envoyer à Mouton, je vous serai
extrêmement reconnaissant. Ne refusez pas s’il vous plaît cette
proposition. Cet hiver, en effet, notre coopération si étroite et
véritablement mutuelle aura vingt ans. Offrons-nous, comme vous
l’avez vivement accepté dans une de vos lettres précédentes, une
étude publiée à quatre mains.
Vous parlez de mois de travail ! Je suis sûr que vous pourrez
réaliser cette tâche très rapidement et, si vous avez peur de prendre la
responsabilité de mes analyses purement grammaticales, vous
pouvez, si vous le souhaitez, me faire porter l’entière responsabilité
de ces dernières dans une note en bas de page.
Je vous en fais la demande de manière si insistante parce qu’il me
215 216
semble que, depuis mes Remarques et mon Kindersprache ,
aucun ouvrage ne m’avait autant obsédé que cette Grammaire de la
poésie, et je pense que j’ai une relation encore plus sentimentale à ce
livre qu’aux autres. Peut-être parce que, dans ce livre, mes deux
domaines de prédilection, le langage et la poésie, se fondent tout à
fait.
Je vous en prie, répondez-moi aussitôt et ne me faites pas défaut.
Vous m’avez aussi promis de m’envoyer vos observations sur
quelques autres poèmes français. S’il vous plaît, faites-le.
Je viens juste d’analyser un magnifique sonnet de du Bellay : le
numéro 113 du recueil L’Olive (Si nostre vie est moins qu’une
journée*…), et j’ajouterai les résultats de cette étude dans le grand
chapitre théorique de mon livre. Il est étonnant de voir à quel point la
grammaire de ce sonnet est finement structurée ; sa texture
grammaticale en fait un des chefs-d’œuvre les plus typiques du style
217
de la Renaissance .
Avec mes salutations les plus chaleureuses à Monique,
Affectueusement,
Roman Jakobson
[Ajout manuscrit]P.-S. : Quant à la « technicité redoutable »*,
tous les termes et concepts utilisés figurent dans le Lexique de la
218
terminologie linguistique de Marouzeau .

31 juillet [1961]
Cher Roman,
Je réponds hâtivement à votre lettre, que je reçois la veille de mon
départ pour Valleraugue (Gard) – ce sera mon adresse pendant tout le
mois d’août. Si vous n’avez pas besoin de remettre le texte à Mouton
avant fin octobre, la situation est moins mauvaise que je ne le
pensais : je réfléchirai à notre affaire en septembre, et, pendant votre
séjour à Paris en octobre, tâchez de prévoir une journée libre, pour
que nous nous concentrions ensemble sur « Les chats ». Quoi que
vous en disiez, votre texte m’inspire une révérence sacrée, et je crois
que, hors de votre encourageante présence, je me sentirais un peu
paralysé. Mais, si nous pouvons travailler dessus ensemble, il sera
facile de faire taper immédiatement le résultat de nos cogitations.
Pour le moment, je suis frappé par votre importante remarque sur
le distique « l’Érèbe, etc. » qui coupe la pièce en deux sixains. Ne
faudrait-il pas traiter ce distique comme ce qu’on nomme en
harmonie une « modulation » (pour changer de ton) ? Comme vous le
dites, le « ton » du premier sixain est sur un mode direct et
empirique ; le problème est de passer à un autre mode, celui-là
hyperbolique et sur deux tons complémentaires et opposés : « Ils
prennent en songeant, etc. », ce sont les chats « inside out » ; et
« Leurs reins féconds, etc. », ce sont les chats « outside in ». Soit :
Pour passer du réel au surréel, la modulation se ferait donc par
l’irréel.
Il y aurait donc un sixain à dualité interne (amoureux et savants) ;
un distique de « modulation », enfin un sixain fait de deux tercets
(donc à dualité externe). Deux modes de l’être (amoureux et savants)
219
font pendant à deux modes de la surréalité (schéma joint ).
Le temps me manque pour vous donner plus que quelques brèves
indications sur ce que je me proposais de faire avec un autre sonnet
de Baudelaire, « Les amants » (« Nous aurons des lits, etc. »).
Le premier quatrain expose avec une grande économie de moyens
un système très complexe, qui consiste dans une double opposition
entre haut et bas (l’une médiée, l’autre non médiée), plus une
opposition entre métaphore (« comme des tombeaux ») et métonymie
(« pleins d’odeurs légères »).

Il est clair que, dans le BAS, les lits sont relativement plus haut,
les divans relativement plus bas, et que, dans le HAUT, les cieux sont
plus haut, les étagères plus bas, et que les fleurs introduisent une
médiation.
Or les fleurs sont elles-mêmes introduites par étranges, qui
annonce échangeront, et qui contient ange, terme médiateur suprême
de toute la pièce : unité résultant de l’échange entre des dualités qui
sont présentées successivement comme : pluralité indéterminée (des
lits, des divans) ; double dualité (deux cœurs, deux flambeaux, double
lumière, deux esprits…) ; simple dualité (rose et bleu) ; échANGE ;
unité (éclair unique) ; UNITÉ (ange) ; dualité (fidèle et joyeux) ;
pluralité déterminée (les miroirs, les flammes).
Ce système complexe semble (?) médiatisé par une structure
phonologique (observez la distribution remarquable des couples :

soit, si je ne me trompe : en avant, en arrière, au milieu.


L’introduction du premier terme médiateur : les fleurs,
s’accompagne de la série phonétique complète : étranges fleurs
écloses. Mais, en gros, la prédominance pl, fl anticipe la grande
explosion : éclair… sanglot… chargé qui précède à son tour :
entrouvrant… portes… viendra… ternis… mortes.
Il y a sûrement beaucoup à tirer de : « Les miroirs ternis et les
flammes mortes », au point de vue phonétique, mais je m’embrouille.
Il me semble qu’il y a quelque chose comme une double inversion
sémantique et phonétique :
divans… comme des tombeaux ≡ flammes mortes
(sémantique)

lits… odeurs légères ≡ miroirs ternis


(phonétique)
(chaleur dernière ?)
(Or les lits sont « haut » par opposition aux divans, les flammes
id. par opposition aux miroirs, cf. « joyeux » plus « haut » que
« fidèle », et ce sont les miroirs qui sont fidèles…)
Affectueusement,
Claude
13 octobre 1961
Cher Roman,
Voici « Les chats » revus et corrigés par Monique et par moi.
Nous avons fait de tout petits changements, qui concernent
uniquement le style. Il me semble que cela se lit assez bien.
Je verrai Benveniste le 19 et lui parlerai de la publication dans
220
L’Homme .
J’espère que vous avez fait bon voyage.
Affectueusement,
Claude

Prof. Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16

23 octobre 1961
Cher Claude,
Tous mes remerciements pour l’envoi de notre article, que j’ai
trouvé ici à mon retour. Va-t-il paraître dans L’Homme ? En ce cas, je
vous envoie avec la présente une liste de petites corrections.
« Substantivé » est un terme technique accepté. « Adverbal » signifie
associé à un verbe et doit être distingué des formes adverbiales au
sens de l’adverbe. J’ai déjà esquissé un tableau pour notre article et
vous l’enverrai rapidement.
Mille mercis à vous deux pour votre délicieuse hospitalité. Il est
très agréable de travailler avec vous et le goût merveilleux de
Monique a fait le bonheur de plusieurs dames ici. Avec mes plus
chaleureuses pensées pour vous deux,
Toujours vôtre,
Roman Jakobson
221
[…]

27 octobre 1961
Cher Roman,
Merci de votre lettre du 23 et des errata que je vais rectifier dans
nos exemplaires.
Benveniste vient de me retourner « Les chats » avec approbation
chaleureuse pour publication dans L’Homme (premier numéro de
222
1962), plus des commentaires (joints) . Voulez-vous me dire au
plus vite ce que vous en pensez ? Sur 2 et 3, j’attends vos
rectifications et compléments éventuels. Sur 4 et 5, je peux me
charger, si vous êtes d’accord, de modifier légèrement la rédaction
pour lever l’équivoque signalée sous 4 et, pour 5, d’ajouter une
phrase remerciant Benveniste d’avoir appelé notre attention sur ce
point, qui me paraît well taken.
Affectueusement,
Claude

[Lettre manuscrite directement écrite en français]


5 novembre 1961
Cher Claude,
Merci de votre lettre du 27 octobre. Je suis content que notre
article, approuvé par Benveniste, paraîtra dans L’Homme.
Je suis d’accord : ajoutez une « footnote » à la fin de l’article
remerciant Benveniste pour ses remarques intéressantes à propos de
la « mûre saison » et citant ses remarques verbatim ou bien en en
*2
donnant l’essence .
Quant à sa première remarque, l’édition de Silvestre de Sacy fait
la même faute que les autres en attribuant au texte du Corsaire une
variante non existante, tandis que le texte du Corsaire, comme nous
l’avons déjà dit au début de l’article, coïncide mot à mot avec celui
des Fleurs du Mal. Probablement les variantes qu’on cite
223
appartiennent à l’article polémique de Retchezken dans la Revue
de Belgique de 1848 (introuvable dans les bibliothèques américaines)
et altère le texte de Baudelaire.
La remarque 2 de Benveniste m’a fait ajouter à la fin du premier
alinéa de la p. 18 :
« qui commence et finit par un couple de vers dont les premiers
1 2 5
hémistiches riment entre eux : fervents – également ; science –
6
silence »
Remarque 3 : je vous prie de remplacer dans la deuxième ligne du
dernier alinéa de la p. 19 « lignes » par « vers ». C’est un nouvel
exemple de la différence entre les stylistiques française et russe :
celle-ci n’admet pas la répétition « celle du quatrième vers, les quatre
vers… ».
Sous 4 : je propose les remaniements suivants – p. 22, deuxième
alinéa :
« L’affinité sémantique entre l’Érèbe (“la région ténébreuse
confinant à l’Enfer”, substitut métonymique pour “les puissances des
ténèbres” et particulière pour Érèbe, “frère de la Nuit”)
P. 25, ligne 7 d’en haut : “comme l’Érèbe,”
P. 32, ligne 6 d’en bas : “interprété par les puissances de l’Érèbe,
et, aux puissances de l’Érèbe, une intention” »
J’aimerais aussi ajouter quelques mots au début de la ligne 5 d’en
haut, p. 16 :
« voyelles nasales, et ce quatrain est l’unique strophe dont la rime
masculine n’as pas de voyelle nasale »
Permettez-moi en outre d’ajouter après le point de la ligne 3 d’en
haut, p. 41, un renvoi à une nouvelle « footnote » :
« Dans la plaquette de L. Rudrauf, Rime et sexe (Tartu, 1936),
l’exposé d’une “théorie de l’alternance des rimes masculines et
féminines dans la poésie française” est “suivi d’une controverse” avec
Maurice Grammont (p. 47 sq.). Selon ce dernier, “pour l’alternance
e
établie au XVI siècle et reposant sur la présence ou l’absence d’un e
inaccentué à la fin du mot, on s’est servi des termes rimes féminines
et rimes masculines, parce que l’e inaccentué à la fin d’un mot était,
dans la grande majorité des cas, la marque du féminin : un petit
chat / une petite chatte”. On pourrait plutôt dire que la désinence
spécifique du féminin l’opposant au masculin contenait toujours “l’e
inaccentué”. Or Rudrauf exprime certains doutes : “Mais est-ce
uniquement la considération grammaticale qui a guidé les poètes du
e
XVI siècle dans l’établissement de la règle d’alternance et dans le
choix des épithètes “masculines” et “féminines” pour désigner les
deux sortes de rimes ? N’oublions pas que les poètes de la Pléiade
écrivaient leurs strophes en vue du chant, et que le chant accentue,
bien plus que la diction parlée, l’alternance d’une syllabe forte
(masculine) et d’une syllabe faible (féminine). Plus ou moins
consciemment, le point de vue musical et le point de vue sexuel
doivent avoir joué un rôle à côté de l’analogie grammaticale…”
(p. 49). Étant donné que cette alternance des rimes reposant sur la
présence ou l’absence d’un e inaccentué à la fin des vers a cessé
d’être réelle, Grammont la voit céder sa place à une alternance des
rimes finissant par une consonne ou par une voyelle accentuée. Tout
en étant prêt à reconnaître que “les finales vocaliques sont toutes
masculines” (p. 46), Rudrauf est, en même temps, tenté d’établir une
échelle à vingt-quatre rangs pour les rimes consonantiques, “allant
des finales les plus brusques et les plus viriles aux plus fémininement
suaves” (p. 12 sq.) : les rimes à une occlusive sourde forment
l’extrême pôle masculin (1°) et les rimes à une spirante sonore le pôle
féminin (24°) de l’échelle en question. Si l’on applique cette tentative
de classement aux rimes consonantiques des “Chats”, on y observe un
mouvement graduel vers le pôle masculin qui finit par atténuer le
contraste entre les deux genres de rimes : 1 austères – 4 sédentaires
(liquide : 19°) ; 6 ténèbres – 7 funèbres (occlusive sonore et liquide :
15°) ; 9 attitudes – 10 solitudes (occlusive sonore : 13°) :
12 magiques – 14 mystiques (occlusive sourde : 1°). »
Quant à la chaste, nous l’ajouterons pour la Grammar of Poetry.
Affectueusement,
Roman

Le 17 janvier 1962
Cher Roman,
Merci de vos addenda que j’incorporerai au texte en même temps
que les errata déjà reçus (à ce sujet, les quelques points qui vous ont
émus ne représentaient pas des corrections de ma part, mais
simplement des fautes de frappe qui m’avaient échappé à la
relecture).
L’article ira sous presse début 1962. Naturellement, je vous
enverrai des épreuves.
J’ai terminé le second livre, il était temps, car le premier est déjà
sur épreuves.
Affectueusement,
Claude
12 janvier 1962

Cher Roman,
Jacques Lacan vient de me transmettre une demande de vous au
sujet du feuilleton du Corsaire. Je m’en suis occupé, c’est difficile.
224
Bien entendu, le numéro ne peut sortir de l’Arsenal , et le
microfilm (les photocopies sont interdites par le règlement) doit être
fait à la Bibliothèque nationale, dont dépend l’Arsenal, et
normalement cela prend des mois… J’ai fait néanmoins la demande,
en intervenant personnellement auprès de l’administrateur général
(Julien Cain), que je connais bien, pour qu’un tour de faveur nous soit
accordé. Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre.
Notre article revu et corrigé selon vos instructions est parti à la
composition. Je vous enverrai les épreuves. Mon petit « totémisme »
est sur le point de paraître, et le gros livre est chez l’imprimeur, pour
paraître en avril.
Rien de neuf à signaler à part cela.
Affectueusement,
Claude

Prof. Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16
France

16 janvier 1962
Cher Claude,
Je suis désolé de vous embêter avec le microfilm du sonnet de
Baudelaire dans Le Corsaire. Je n’imaginais pas que ce serait aussi
long et aussi compliqué. Cela explique en partie pourquoi aucun des
éditeurs de Baudelaire n’a lu ce texte. Il me semble qu’il serait utile
de développer le paragraphe introductif de notre article commun
quand il sera republié au printemps dans ma Grammar of Poetry, et
d’ajouter les reproductions photographiques de la version du poème
qu’on trouve dans Le Corsaire ainsi que le commentaire de
225
Champfleury , car cela détruira la légende traditionnelle au sujet
des écarts prétendus d’avec le texte plus tardif du sonnet et apportera
un témoignage au sujet de la datation du sonnet, qui est important
bien qu’il ait été négligé dans la littérature sur Baudelaire. Qu’en
pensez-vous ?
J’attends toujours de L’Homme les épreuves de notre article – à
propos, est-ce toujours le titre de votre revue ?
Affectueusement,
Roman Jakobson

20 janvier [1962]
Cher Roman,
Merci de votre lettre. Ci-inclus les photocopies que m’envoie la
Bibliothèque nationale avec une promptitude aussi grande
qu’inattendue. Je n’en suis guère satisfait ; mais la lettre d’envoi
explique que le microfilm (que j’avais demandé) aurait été plus
défectueux encore que la photocopie (on ne dit pas pourquoi ; je
suppose, à cause de la transparence du papier : le microfilm est
souvent plus sensible à l’impression au verso que ne l’est la
photocopie) ; la lettre ajoute que la reproduction est possible. Elle
l’est sans doute, mais ce ne sera pas très joli…
Quoi qu’il en soit, il m’est difficile de réclamer, car on nous a
accordé un grand privilège sous forme de « top priority » :
normalement, le travail eût exigé trois ou quatre mois tant il y a de
demandes.
Oui, L’Homme s’appelle toujours ainsi, mais nous aurons
226
probablement un procès , que le ministère de l’Éducation nationale
o
se déclare prêt à affronter. Je vous signale dans le n 3 du vol. 1, sorti
cette semaine, un article sur le chromatisme comme expression du
sacré qui me paraît très intéressant. Votre texte sur « métonymie et
227
métaphore » vient de sortir dans Les Temps modernes . Vous avez
tout à fait raison de vouloir publier le texte de Champfleury. Je ne
vous avais pas dit, pour ne pas vous agacer, que Benveniste avait
manifesté une telle incrédulité à ce sujet qu’il m’avait fallu, pour le
convaincre, renvoyer quelqu’un à l’Arsenal pour recopier le sonnet et
confirmer ainsi votre trouvaille. Il ne sera sans doute pas le seul à
réagir de cette façon.
Affectueusement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16
France

7 février 1962
Cher Claude,
Mouton de Ridder m’a demandé d’envoyer notre article sur
Baudelaire, qui est programmé pour ma Poetry of Grammar and
Grammar of Poetry, censée paraître vers la fin de l’été. Il est d’accord
pour publier dans ce volume une reproduction photographique du
Corsaire avec les données de Champfleury à ce sujet. Je vous serais
très reconnaissant si vous pouviez m’envoyer votre exemplaire de la
version finale de notre article telle qu’elle se trouve publiée dans
228
L’Homme . Je pourrais alors étendre le premier paragraphe et
discuter plus complètement le texte et la date de la version originale
des « Chats », puis je vous renverrais mon brouillon de ce paragraphe
pour que vous puissiez le vérifier et l’approuver ; ainsi pourra-t-il être
immédiatement envoyé à de Ridder.
Je suis très occupé par les finitions du premier volume de mes
Selected Writings, qui doit sortir ce printemps en même temps que le
petit livre Studies in Russian Philology, qui sortira dans un mois
229
environ, etc. .
Avec toutes mes meilleures pensées pour Monique et dans
l’attente de votre nouveau livre et de l’exemplaire de notre article,
Affectueusement,
Roman Jakobson

12 février 1962
Cher Roman,
Je ne comprends pas grand-chose à votre lettre du 7. D’abord, rien
n’y indique que vous avez bien reçu la photocopie du Chat Trott,
envoyée il y a quinze jours environ par avion et recommandée.
Ensuite, voulez-vous vraiment remanier l’article, bien qu’il soit déjà
sur épreuves ? Dans l’affirmative, bornez-vous, je vous prie, au
minimum – au moins pour la version destinée à L’Homme. Vous
devez avoir déjà les épreuves entre les mains ; il nous les faudrait
rapidement.
Affectueusement,
Claude
P.-S. : Je n’ai qu’un autre exemplaire des épreuves et ne puis donc
vous laisser celui que je vous ai envoyé. Pouvez-vous en faire faire
une photocopie pour votre usage personnel ? Merci d’avance.
Professeur Claude Lévi-Strauss
2, rue des Marronniers
e
Paris 16
France

14 février 1962
Cher Claude,
Hier j’ai reçu les épreuves de L’Homme. Vous avez fait un travail
formidable dans vos retouches finales de notre article. Il n’y a
presque aucune erreur dans les épreuves. Je vous les renvoie avec
quelques rares corrections. Ma récente lettre a croisé la vôtre et ma
lettre précédente vous remerciant pour la photocopie ne semble pas
vous être encore parvenue. Pourriez-vous s’il vous plaît m’envoyer
un second exemplaire du jeu d’épreuves pour que je les distribue à de
Ridder pour la Grammar of Poetry, quand vous aurez approuvé
l’ajout que je prévois de faire dans le premier paragraphe, que je vous
enverrai dans quelques jours. Il s’étendra un peu plus sur le texte du
sonnet paru dans Le Corsaire et sur les informations de Champfleury
sur son origine.
Aujourd’hui, j’ai reçu trois exemplaires des Temps modernes avec
230
mon article . Je n’ai pas encore vérifié la qualité de la traduction.
Affectueusement,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16
France

16 février 1962
Cher Claude,
Ces courriers croisés sont en train de devenir un motif structural
catastrophique. Hier, je vous ai envoyé les épreuves avec ma lettre et
aujourd’hui je reçois votre lettre du 12. Je ne prévois aucun
changement pour la version qui doit paraître dans L’Homme. Dès que
les corrections des coquilles auront été faites, l’article pourra paraître.
Si vous n’avez pas d’autre exemplaire des épreuves, peut-être avez-
vous une copie du tapuscrit que vous avez remis à la maison
d’édition. En ce cas, pourriez-vous s’il vous plaît m’envoyer cette
copie ? Sinon, je serai contraint, hélas, d’attendre le texte imprimé.
Par deux fois, j’ai confirmé avec toute ma gratitude que j’ai bien reçu
l’inestimable photocopie. La reproduction de sa partie élémentaire
paraîtra en guise de supplément à notre article dans la Grammar of
Poetry. Je ne prévois aucun changement à notre article pour la
Grammar of Poetry, si ce n’est l’extension du premier paragraphe au
sujet des questions de datation du sonnet et du texte de la version du
Corsaire.
Avec toute ma reconnaissance et toute mon affection,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16
France

28 mars 1962
Cher Claude,
Merci de m’avoir envoyé la copie des épreuves. Elle ira
directement à Mouton pour la publication de Grammar of Poetry. Je
voudrais seulement ajouter une note en bas de page au premier
paragraphe de notre article pour cette publication. Je vous joins mon
231
brouillon pour cette note . Pourriez-vous s’il vous plaît la vérifier et
me la renvoyer ?
Quand paraîtra le numéro de L’Homme avec notre article ?
Le premier volume de mes Selected Writings doit bientôt sortir
avec mon « Retrospect », sur lequel j’aimerais bien avoir vos
232
critiques .
Affectueusement,
Roman Jakobson

er
1 avril 1962
Cher Roman,
Ce n’était pas la peine de me consulter sur ce petit complément ;
d’accord, bien sûr…
Le numéro de L’Homme contenant l’article a été retardé parce
qu’au dernier moment un article sur lequel nous comptions a fait
défaut, et il a fallu le remplacer. Le numéro sortira fin avril ou début
mai. Vous aurez des tirés à part. D’autre part, un extrait des « Chats »
paraîtra, pour illustrer un article sur L’Homme, dans la page littéraire
de la Gazette de Lausanne, à peu près au même moment que le
numéro. Avez-vous vu le livre de Noomen sur « Le Vieil Testament »
233
dans les publications de l’académie hollandaise ? Cela me paraît
d’un bon structuralisme.
Mon Totémisme paraît la semaine prochaine ; je vous l’enverrai
aussitôt ; et le plus gros livre, qui s’appelle La Pensée sauvage, aux
environs du 15 mai. Depuis trois mois, je vis donc submergé sous les
épreuves ; mais j’espère me mettre, au retour des vacances de Pâques,
à la rédaction de la mythologie (titre encore incertain) dont j’ai
rassemblé les derniers matériaux, à l’occasion de mon cours de cette
234
année, qui vient de se terminer .
Affectueusement
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16 , France

27 juin 1962
Cher Claude,
Du fait d’une énorme charge de travail urgent, j’ai tardé à
répondre à l’envoi de vos deux nouveaux livres et de la revue avec
notre article commun. Maintenant que je lis ces deux ouvrages
passionnants, je voudrais vous dire que je suis heureux qu’ils soient
sortis : vous avez réussi à résoudre toutes les subtilités du problème
totémique et dans votre Pensée sauvage vous liez magnifiquement les
questions cardinales de l’anthropologie moderne avec les démarches,
méthodes et motifs récurrents de l’anthropologie linguistique. Votre
chapitre sur les noms propres est une contribution directe et
remarquable à la théorie linguistique. Je suis très heureux que nos
chemins se rapprochent encore plus et je suis sûr de profiter très
largement, dans mon prochain livre, de vos découvertes et de vos
constructions. Le seul chapitre de votre livre qui me semble un peu
sommaire et moins convaincant du point de vue constructif est votre
polémique avec Sartre. Je ne suis pas certain que la discussion de son
livre était la conclusion la plus ajustée à votre propre ouvrage,
incomparablement plus scientifique que celui de Sartre, et le
problème de la dialectique me semble plutôt faire l’objet d’une
allusion que d’une analyse, bien que je me souvienne, par
d’anciennes conversations, que vous avez beaucoup de choses
235
intéressantes à dire à ce sujet .
Je suis content que nous ayons travaillé ensemble sur « Les
chats ». J’aime cet article. Combien de tirés à part recevrons-nous et
comment seront-ils distribués ? Efforçons-nous de les distribuer au
nom des deux auteurs à la fois. Je suggère en guise de liste de
correspondants à qui adresser ce texte en France : Lacan, Grabar,
236
Koyré, les deux Aragon , André Mazon (il m’a demandé de lui
donner un exemplaire parce que, a-t-il dit, Baudelaire l’intéresse
237
beaucoup), Elisseeff , Nicolas Ruwet, Maison de la France d’outre-
e
mer, Cité universitaire, 47, bd Jourdan, Paris 14 , Souvtchinsky, 15,
e 238
rue Saint-Saëns, Paris 15 , Pierre Guiraud et peut-être Mirambel .
J’ai une liste de quelque soixante-dix ou quatre-vingts personnes ici
et dans différents pays d’Europe de l’Ouest et de d’Europe de l’Est
qui voudraient bien et mériteraient un tiré à part, mais j’attends que
vous m’informiez du nombre d’exemplaires que nous sommes censés
recevoir.
Il semblerait que je doive rester ici jusqu’au Congrès international
des linguistes qui doit se tenir à la fin du mois d’août et ensuite j’ai
diverses choses à faire en Angleterre, à Copenhague, Kiev et
Varsovie. J’envisage de m’arrêter à Paris soit à l’aller soit au retour.
Quand est-ce que vous-mêmes et les Lacan y serez ? Avec mes
meilleurs vœux pour l’été à Monique et à vous,
Affectueusement,
Roman Jakobson

5 juillet 1962
Cher Roman,
Merci de votre lettre. Je suis heureux que La Pensée sauvage vous
ait plu et, surtout, que le chapitre sur les noms propres ne vous ait pas
paru répréhensible. Je craignais un peu de m’être abandonné à un
délire d’interprétation… Pour le chapitre sur Sartre, il peut paraître
bizarre et « out of tune », mais il faut, pour le juger, le replacer dans
le contexte français, où les thèses défendues par Sartre dans son livre
reposent sur un fond doctrinal dont l’assise est très large. Non, le
chapitre n’est pas « sketchy » puisqu’il résume la matière d’un
séminaire de plusieurs mois ; mais, de ce fait, il est fâcheusement
allusif. Enfin, je vous ferai remarquer qu’il n’y est pas question de
dialectique, sauf de façon négative. L’objet véritable du chapitre est
de montrer que la connaissance historique n’est pas au-dessus, et en
dehors, de la pensée sauvage : une sorte de privilège de l’homme
blanc et civilisé ; mais qu’elle en fait, bien au contraire, partie.
Cinquante tirés à part des « Chats » voguent en ce moment vers
vous. Je me chargerai, sur ce qui me reste des miens, des adresses
239
mentionnées dans votre lettre (plus Leach et Sommerfelt), mais je
ne puis vous offrir davantage, ayant déjà fait mes services quand j’ai
reçu votre lettre, de sorte que je me trouve presque à sec…
J’étais à Londres le mois dernier, où j’ai trouvé un Leach très
amical et très ouvert à nos idées. Votre influence sur lui a été grande !
240
Needham , toujours à Stanford, achève la traduction de mon
Totémisme pour Beacon Press. À Genève, où j’étais la semaine
e
dernière pour célébrer le 250 anniversaire de la naissance de Jean-
241 242
Jacques Rousseau , j’ai vu Raymond de Saussure . Il n’a pas
changé d’un pouce depuis toutes ces années ; il vous envoie ses
amitiés. Depuis lors, je me trouve seul à Paris (Monique et Matthieu
sont à la mer en Italie) et je travaille d’arrache-pied à mon livre sur la
mythologie. C’est passionnant, mais combien difficile !
Je me réjouis de vous revoir cet automne. Après cinq ou six
semaines à Valleraugue, nous serons certainement de retour à Paris,
au plus tard, le 10 septembre. Des Lacan, je ne puis rien vous dire, ne
les ayant pas vus depuis fort longtemps.
Affectueusement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16 , France

27 septembre 1962
Cher Claude,
Samedi, je pars pour Moscou et j’arriverai à Londres le
10 octobre, venant de Varsovie. Vous pouvez m’écrire aux bons soins
de V. Wolpert, 24 St. John’s Road, Golders Green, London. Je donne
quelques conférences en Angleterre et ensuite j’ai une réservation
pour venir de Londres par BEC le 20 octobre à 10 heures du matin,
afin de vous voir tous les deux ainsi que les Lacan. Je quitte Paris
pour l’Amérique le mercredi 24 octobre, dans la matinée. J’écris aussi
en même temps à Lacan. Je vous serai très reconnaissant, à vous
deux, ainsi qu’à eux deux, de vous occuper d’organiser mon emploi
du temps parisien. J’espère que vous avez reçu le premier volume de
mes Selected Writings de la part de De Ridder. Sinon, vous les
recevrez. Je suis impatient de vous voir l’un et l’autre, et de discuter
toutes sortes de questions.
Affectueusement,
Roman

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16 , France

6 février 1963
Cher Claude,
Je suis dans une course terrible pour terminer le quatrième volume
de mes Selected Writings, qui est consacré aux études de l’épopée
slave. Pour le « Retrospect » de ce volume, j’ai absolument besoin
d’informations plus précises sur la divinité Nanauk des Indiens
américains de la côte nord-ouest. Si vous avez quelques références, je
vous serai très reconnaissant de bien vouloir me les envoyer. Mon
adresse jusqu’à fin février sera : University of Chicago, Slavic Dept.,
Chicago, Illinois. Boas m’a dit jadis des choses très intéressantes sur
ce dieu et son prototype historique mais il ne m’avait donné aucune
référence.
J’espère passer par Paris en allant de Londres à Varsovie aux
alentours des 24 et 25 mai, et je serais heureux de vous voir tous les
deux. Vos cours récents sur les oppositions binaires dans
243
l’alimentation me fascinent .
Avec nos vœux pour la nouvelle année les plus chaleureux à vous
deux, de notre part à tous deux,
Affectueusement,
Roman

11 février 1963
Cher Roman,
Votre lettre suit de peu les tirés à part, que je n’ai pas encore lus,
et dont je vous remercie. Moi aussi, je vous écris en hâte, et surtout
pour confesser mon ignorance. Si je ne me trompe, il s’agit de la
divinité avec qui s’est confondu un gouverneur russe – Baranoff ? –
et ses déplacements ? Mais cela est très confus dans mon souvenir.
As a guess, je suggère comme source : Aurel Krause, The Tlingit
Indians, etc., trad. Gunther, Seattle, 1956 (j’ai oublié la date de
*3
l’original allemand) , mais je ne l’ai pas sous la main. Il me semble
pourtant que j’y ai jadis lu l’histoire en question. Mais est-ce bien là ?
Et, dans le même esprit, à tout hasard : G. T. Emmons, « Native
Account of the Meeting between La Pérouse and the Tlingit »,
American Anthropologist, 1911. La réponse exacte devrait pouvoir
vous être donnée, sur un simple coup de téléphone, par Viola Garfield
ou par Frederica de Laguna.
J’ai eu des ennuis avec ma mythologie culinaire, en raison de la
publication du vol. 1 de l’« Encyclopédie Bororo » des pères
244
salésiens , dont il m’a fallu d’abord attendre l’arrivée à Paris ; puis
reprendre mon texte en fonction des informations nouvelles qui s’y
trouvent. Ce travail de remaniement m’occupera ce printemps, et
j’espère pouvoir remettre le texte à l’impression avant les vacances.
Après quoi, il faudra entamer la deuxième partie…
Monique est à la montagne avec Matthieu. Je suis donc
provisoirement seul à vous envoyer, à Christine et à vous, mes
meilleures affections.
Claude
245
P.-S. : J’ai vu l’autre jour Alexandre , de retour à Paris. On ne
remarque aucune trace, physique ou mentale, de son accident, mais
246
Do semble penser qu’il en est tout de même resté marqué, je
suppose moralement.

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI , France

14 mai 1963
Cher Claude,
Je serai à Londres et Oxford du 16 mai jusqu’au 23 mai pour
donner quelques conférences. J’arriverai, avec Krystyna, à Paris le
23 mai. Nous partirons le 25 mai pour Varsovie et je serai de retour à
Paris sur le chemin qui me reconduit en Amérique, mais sans
Krystyna, qui repart directement en Amérique. J’arriverai le 3 juin et
repartirai le 5. Veuillez s’il vous plaît m’écrire à Londres,
c/o Wolpert, 24 St. John’s Road, London NW11, ou du moins me
laisser un message à l’aéroport pour me dire où aller. J’envoie par
247
écrit la même requête à Jacques et tout ce que vous déciderez tous
les deux me conviendra – une chambre à l’hôtel près de chez vous ou
de chez Jacques, ou une chambre dans sa merveilleuse maison. Je suis
très impatient de vous voir ainsi que Monique.
Affectueusement,
Roman

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
Paris XVI, France

17 juin 1964
Cher Claude,
Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes donné aucune
nouvelle et j’imagine que la période a été aussi occupée pour vous
qu’elle l’a été pour moi. J’ai appris que votre « Mythologie » est
248
sortie et j’ai hâte de la voir .
Je quitterai l’Amérique à la fin de juillet, d’abord pour le Congrès
d’anthropologie de Moscou, où je ferai une présentation sur
249
« l’argument linguistique en mythologie comparée » , puis un
colloque sur la métrique à Varsovie. J’envisage de travailler au début
du mois de septembre à Copenhague et ensuite, avec Krystyna, de
m’arrêter à Paris avant mi-septembre pour un jour ou deux sur le
chemin du retour. Pourriez-vous s’il vous plaît m’envoyer votre
emploi du temps ? J’aimerais vous parler et j’ai beaucoup de
questions.
Je vous souhaite chaleureusement à tous les deux un été fructueux
et reposant.
Affectueusement,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
Paris XVI, France

21 octobre 1964
Cher Claude,
C’était bien agréable d’avoir eu cette belle discussion avec vous.
Sur le chemin du retour, j’ai lu votre « Mythologie » et j’ai été très
impressionné. Quel dommage que nous ne puissions pas discuter de
vive voix quelques-unes des questions que vous soulevez.
250
Chomsky sera à Paris pour deux ou trois jours les 12 et
13 novembre. Il aimerait beaucoup s’entretenir avec vous et je suis
sûr que cela vous plairait aussi. Il donne une conférence à l’institut
Pascal. Il vous téléphonera.
Je n’ai pas réussi à vous joindre par téléphone avant mon départ.
Ma question principale était en lien avec l’invitation que j’ai reçue de
251
Sol Tax pour participer à une discussion de vos travaux dans
Current Anthropology. Il m’a demandé d’écrire sur votre travail du
point de vue linguistique. J’ai donné mon accord de principe, mais
aucune réponse définitive. Comment vous situez-vous par rapport à
toute cette entreprise ? Dois-je le faire ? Faites-le-moi savoir, je vous
prie.
Avec les pensées les plus chaleureuses de nous deux à vous deux,
Amicalement,
Roman Jakobson

e
2, rue des Marronniers, Paris 16

26 octobre 1964
Cher Roman,
J’aimerais pouvoir vous éclairer, mais je n’ai jamais entendu
parler de ce projet, directement ou par allusion, et je n’ai pas la
moindre idée de ce que Sol Tax peut avoir dans la tête.
C’est grand dommage que nous nous soyons si peu vus à Paris. Il
faudra rattraper cela à la prochaine occasion. La rédaction du
deuxième volume des Mythologiques avance. N’étaient les cours, qui
vont recommencer, j’aurais terminé pour la fin de l’année. Ce sera,
j’espère, pour le printemps.
Partagez avec Krystyna nos meilleures affections.
Claude Lévi-Strauss

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI , France

17 août 1965
Cher Claude,
Il y a bien longtemps que je n’ai aucune nouvelle de vous. Je
suppose que vous êtes aussi occupé que je le suis.
Dans quelques jours, je pars pour Varsovie et Copenhague, et le
8 septembre nous viendrons à Paris. J’avais d’abord songé à vous
252
rendre visite dans votre nouvelle maison , mais une avalanche
d’épreuves à corriger m’a empêché de quitter Cambridge plus tôt.
J’imagine que vous serez déjà de retour en ville vers la mi-septembre.
J’envisage d’être en France et de me reposer quelque part, après et
avant des mois difficiles, jusqu’au 20 septembre. Écrivez-moi pour
er
me dire votre emploi du temps. Mon adresse à Copenhague du 1 au
7 septembre sera : Skovrider Kroen Hotel, Charlottenlund. Si vous
253
m’écrivez à Paris, envoyez le courrier aux bons soins de Sylvia .
J’ai grande hâte d’avoir une bonne conversation avec vous.
Mes salutations les plus chaleureuses à Monique.
Affectueusement,
Roman Jakobson

Professor Roman Jakobson


Harvard University
Boylston Hall 301
Cambridge, Mass.
États-Unis

Paris, le 18 février 1966


Cher Roman,
Je vous envoie, ci-inclus, le texte de votre interview dans Arts et
l’invraisemblable réponse de Martinet dans le numéro suivant de cet
hebdomadaire. Comme vous verrez, c’est à vous qu’il réplique mais
254
c’est moi qu’il attaque . La manœuvre est un peu trop grosse pour
que je lui réponde. Cela favoriserait l’amalgame et lui ferait la partie
trop belle pour vous attribuer en retour les arguments dont je me
servirais. Je vous laisse donc le soin de décider si, de votre côté, il y a
lieu de faire quelque chose.
Affectueusement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


Laboratoire d’anthropologie sociale
École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
e
Paris 5 , France

25 février 1966
Cher Claude,
Je vous avais promis de vous envoyer cette remarquable citation
255
des notes manuscrites de Saussure sur les Niebelungen que j’ai
trouvée dans R. Godel, Les Sources manuscrites du Cours de
linguistique générale (1957), p. 136 : « on trouve cette réflexion, à
propos des substitutions de personnages sous un même nom : “Il est
vrai qu’en allant au fond des choses on s’aperçoit dans ce domaine,
comme dans le domaine parent de la linguistique, que toutes les
incongruités de la pensée proviennent d’une insuffisante réflexion sur
ce qu’est l’identité ou les caractères de l’identité lorsqu’il s’agit d’un
être inexistant, comme le mot, ou la personne mythique, ou une lettre
de l’alphabet, qui ne sont que différentes formes du SIGNE, au sens
philosophique”. En note, Saussure a ajouté : “Mal aperçu il est vrai de
la philosophie elle-même” ».
Merci pour les photocopies que vous m’avez envoyées. Le même
256
jour, j’ai aussi reçu les deux textes de la part de Sollers . Mon
entretien était restitué, comme d’habitude, de manière très inexacte,
en m’attribuant le fait d’avoir insisté de manière répétée sur la
« découverte » de Martinet, quand je me suis seulement contenté de
mentionner en passant le terme utilisé pour le concept bien connu par
257
Martinet . Sa réponse, ça n’est même pas de l’esprit vulgaire, c’est
de la stupidité vulgaire, et je n’ai pas pu en terminer la lecture. Mais
peut-être que quelque part, en abordant les questions dont il se
gausse, je tournerai un jour en ridicule, sans le nommer, sa perplexité.
Mon volume doit être sorti et je demande à de Ridder de vous en
258
envoyer un exemplaire immédiatement .
C’était agréable, comme toujours, de vous voir l’un et l’autre.
Amicalement,
Roman Jakobson

Le 20 mars 1966
Cher Roman,
Merci pour les « vingt-neuf types de parallélisme ». C’est un
document tout à fait prodigieux, et on aimerait savoir construire les
miroirs dont les propriétés rendent compte de toutes ces formes de
symétrie, plus nombreuses et variées que celles dont se contentent les
259
physiciens . Merci aussi de la citation prophétique de Saussure. Je
serai du 6 au 9 avril à Chicago, du 10 au 12 à Washington ; encore
260
une fois un voyage épuisant .
Bien affectueusement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
Paris 16, France

28 mars 1966
Cher Claude,
Merci pour votre lettre. Du 26 mars au 10 avril, je serai
261
tranquillement en train d’écrire sur l’île d’Ossabaw, en Géorgie ,
mais je serai de retour à Cambridge dès le 11 et ce sera un plaisir si
vous pouvez passer nous voir à la maison, où une chambre vous
attend. Pourriez-vous s’il vous plaît m’appeler, soit tôt le matin, soit
tard le soir, le 11 ou le 12 ? Mon numéro de téléphone à la maison est
868-5619. Ce serait si bien d’avoir au moins un bref entretien avec
vous.
Affectueusement,
Roman Jakobson

12 mai 1966
Cher Roman,
Pour croire que vous allez avoir 70 ans, il faut que je me regarde
dans un miroir. Car vous au moins êtes resté le même. À chacune de
nos rencontres, je vous retrouve tel que vous m’apparaissiez la
première fois : solide, chaleureux, animé d’une vie et mû par une
curiosité intenses, toujours prêt – et quelle que soit l’heure ! – à
ouvrir un débat, prodigue en aperçus nouveaux et profonds.
L’existence m’a fait rencontrer peu de grands hommes ; peu
d’hommes, en tout cas, à qui j’eusse accolé cette épithète sans
réticence. Mais, s’il en est un à qui elle s’applique dans toute sa force,
c’est bien vous !
Joyeux anniversaire, cher Roman. Et puisse une vie longue et
heureuse vous permettre de nous donner encore toutes les grandes
œuvres que vous portez en vous.
Claude Lévi-Strauss
Professeur Claude Lévi-Strauss
2, rue des Marronniers
e
Paris 16 , France

31 mai 1966
Cher Claude,
Vous n’avez pas répondu à ma demande pressante de recevoir de
vous quelques suggestions écrites que je puisse envoyer à Zolkiewski
262
en lien avec le colloque de sémiotique de septembre . Je vous en
prie, faites-le.
Je joins à ce courrier deux tirés à part et je suis en train de
travailler sur deux autres volumes de mes Selected Writings.
Nous vous souhaitons tous les deux très chaleureusement un été
reposant et fructueux.
Affectueusement,
Roman Jakobson
P.-S. : Début août, je vais à Moscou et je reviendrai en Amérique
via Sofia-Varsovie-Copenhague-Amsterdam. Je doute de pouvoir
m’arrêter à Paris, mais l’Unesco demande une réunion du groupe en
263
mars .

30 juillet 1966
Cher Claude,
264
Je viens juste de rentrer de La Jolla pour deux jours avant de
repartir pour Moscou ; je reviendrai vers la fin du mois de septembre
et je ferai de mon mieux pour le projet de Dumézil.
Avez-vous fait ce que je vous avais demandé avec tant
d’insistance ? Je l’espère vivement, et sinon faites-le s’il vous plaît !
Je dois être à Grenoble fin octobre et à Nice début novembre.
J’espère m’arrêter à Paris sur le chemin de Grenoble et au retour de
Nice. Il y a beaucoup de choses dont j’aimerais m’entretenir avec
vous.
Affectueusement,
Roman Jakobson

[Carte postale reproduisant une mosaïque du dôme de Monreale, en


Sicile, représentant Adam introduit dans le Paradis terrestre]

26 janvier 1967
Cher Claude,
Je viens à Paris le soir du 31 janvier et je reste jusqu’au 6 février
(je ne viendrai pas au mois de mars). J’aimerais beaucoup discuter
avec vous certaines questions de mythologie et de classification des
sciences qui m’intéressent vivement à présent. On parlera également
265
de la nouvelle polémique sur le structuralisme .
Je vous donnerai un coup de téléphone. Nous restons tous les deux
chez Sylvia.
Amitiés à vous deux,
Roman
P.-S. : Ne serait-il pas possible d’inviter aussi Benveniste ?

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris 16 , France

20 novembre 1967
Cher Claude,
Acceptez je vous prie mes remerciements les plus chaleureux pour
266
vos très belles « Étoiles » et votre merveilleuse lettre (dans le
volume de lettres m’ayant été présenté par l’éditeur) qui m’a
profondément touché et, croyez-moi, est devenue un stimulus
puissant et qui m’encourage à réaliser encore plus de travail
267
sérieux . C’est extraordinaire d’avoir un authentique ami comme
vous, Claude.
En ce moment, je suis en train de retravailler et de développer
mon rapport sur la place de la linguistique parmi les sciences, qui doit
apparaître, avec une référence à vous, dans Selected Writings II, et
268
séparément . J’espère que vous y trouverez quelques idées
nouvelles. Est-ce que notre conversation avec Jacob a eu quelque
269
suite, et a-t-elle été présentée au public ?
Je suis aussi en train de compléter une contribution à la
mythologie comparée indo-européenne, et bientôt je vous en enverrai
une photocopie.
L’article contre nos « Chats » dans les Yale French Studies est
270
d’un incroyable analphabétisme . Je l’ai dit en ces termes dans mes
conférences publiques et j’espère inclure dans mon volume Grammar
of Poetry and Poetry of Grammar un court essai intitulé « Analyse de
la poésie ou recours au lectorat médiocre ». S’il vous plaît, dites-moi
271
si « reins féconds » peut uniquement être interprété comme Rif.
veut le faire, ou s’il peut aussi être interprété comme un symbole
viril. À première vue, « féconds » me semble être une épithète
strictement féminine.
J’ai promis d’aller pour quelques jours à Paris, entre le 10 et le
15 mars, pour un congrès international où j’ai promis de parler des
principes structuraux du codage verbal. J’ai grande hâte de vous voir
tous les deux.
Avec mes vœux les plus cordiaux à vous deux pour la nouvelle
année qui approche,
Affectueusement,
Roman Jakobson
P.-S. : Le mieux serait, si vous en êtes d’accord, que nous
écrivions conjointement une réponse au dénigreur des « Chats ».
Dites-moi si vous acceptez cette suggestion. Je pense que ce serait
utile. Connaissez-vous les notes de Saussure sur les termes de parenté
indo-européens ? Elles ont été publiées dans A. Giraud-Teulon, Les
Origines du mariage et de la famille (Genève, 1884), p. 494-503.

[Mention manuscrite au dos de la lettre ; calligraphie de Lévi-


Strauss]

« rein » probablement connotation masculine : « il a les reins


solides », etc., mais fécond plus complexe. Voyez article « fécond »
par Voltaire dans Encyclopédie et chez Littré, discussion sur
fécond / fertile. Je dirais qu’au propre une femme est féconde, mais
qu’un homme peut l’être au figuré : ex. « un créateur fécond ».

Le 23 janvier 1968
Cher Roman,
272
Merci de votre savant article sur Veles . Il est trop slavisant et
philologique pour que je me permette d’avoir une opinion sur le fond,
mais j’y ai, comme toujours en vous lisant, appris beaucoup.
273
J’ai vu la première esquisse de notre émission de télévision . On
a naturellement beaucoup coupé, afin de la réduire à une heure, mais
l’ensemble est honorable (bien que pas très amusant) et vous y
occupez une place de choix. Tous ceux qui l’ont vue ont été fort
impressionnés par votre « présence ». L’émission sera diffusée en
février, et son texte (transcription de la bande magnétique) publié
intégralement par Les Lettres françaises. Quant à l’autre émission
(celle où vous êtes tout seul), elle est annoncée pour mars, et je la
verrai sans doute avant, mais elle n’est pas encore prête. La mienne a
274
passé dimanche dernier . Comme vous voyez, nous occupons la
scène parisienne, d’autant que j’ai reçu la semaine dernière la
médaille d’or du Centre national de la recherche scientifique, pour la
275
première fois attribuée aux sciences humaines . Le structuralisme
devient doctrine officielle ; on lui en fera vite grief…
Bien affectueusement,
Claude

Le 23 février 1968
Cher Roman,
Notre émission collective a été diffusée lundi dernier ; réduite à
une heure, et donc pas toujours très cohérente. Les Lettres françaises
276
ont publié le texte . Les commentaires sont favorables bien qu’en
général on ait trouvé cela difficile et austère, sinon même un peu
ennuyeux. Mais après tout, c’est la vérité. Vous tenez une grande
place dans la version définitive, et on vous trouve très bien à la
télévision.
Votre propre émission est dès à présent annoncée pour le
277
dimanche 17 mars vers 22 heures, heure française . Il ne reste à
Harvard qu’à intervenir en haut lieu pour la faire retransmettre aux
États-Unis par Telstar ou Early Bird !
278
On n’a toujours rien vu de votre Festschrift à Paris .
Affectueusement,
Claude
8 décembre 1969
Cher Roman,
Il y a longtemps que j’aurais dû vous écrire pour vous remercier
des beaux tirés à part, et je regrette de le faire aujourd’hui seulement
où je suis porteur d’une triste nouvelle : Benveniste a été frappé d’une
attaque avant-hier. Il est à l’hôpital, sans conscience dit-on et dans un
279
état semi-comateux .
Je suis tout à fait accablé par ce malheur survenant au moment où
il vient de publier enfin les deux volumes de ses Institutions indo-
européennes. Et les conditions dans lesquelles s’ouvrira sa
succession, s’il disparaît ou survit sans pouvoir enseigner, font
280
frémir .
Que cela ne m’empêche pas, de la part de Monique et de la
mienne, de vous souhaiter à tous deux une heureuse année nouvelle.
Affectueusement,
Claude

29 juillet 1970
Cher Claude,
er
Après avoir reçu votre lettre du 1 juillet, j’ai écrit une forte lettre
à Chomsky et je vous joins sa réponse. Je doute qu’il change d’avis,
mais j’ai tout de même l’impression qu’une porte reste ouverte,
puisqu’il me demande de venir lui parler quand je serai de retour à
Cambridge début septembre. Je le verrai, je discuterai avec lui de
toute l’affaire, et je vous en raconterai les résultats quand je vous
verrai à Paris, où je compte être du 16 au 19 septembre. Je suis très
impatient de vous retrouver tous les deux, que je n’ai pas vus depuis
si longtemps, et il y a bien des choses dont nous devons discuter.
Affectueusement,
Roman Jakobson

[Lettre de Noam Chomsky à Roman Jakobson jointe]


Massachusetts Institute of Technology, Department of Foreign
Literatures and Linguistics, Cambridge, Massachusetts, 02139

23 juillet 1970
Cher Roman,
Évidemment, je suis très heureux d’apprendre la proposition du
Collège de France et très tenté également, en raison de l’honneur que
cela représente et des opportunités qu’elle offre, et aussi parce que
l’idée de passer un peu de temps à l’abri de l’incroyable agitation qui
règne ici me paraît de plus en plus séduisante. Cependant, quand
j’essaie d’envisager les choses de manière réaliste, ça ne me paraît
pas faisable. Les enfants sont trop jeunes pour pouvoir déménager
fréquemment et je ne voudrais pas être éloigné pour une aussi longue
période. Et pour le moment, du moins, je ne me vois pas abandonner
une seule des trop nombreuses entreprises dont je m’occupe ici. Je me
sens très profondément engagé non seulement au MIT et dans notre
programme, mais également au mouvement pour la paix et à la
gauche américaine qui se bat. Dans de telles circonstances, je sens
que je dois consacrer toute mon énergie à remplir ces engagements de
mon mieux. De sorte que j’ai bien peur de devoir être obligé de
décliner à regret cette invitation.
Les derniers mois ont été incroyablement frénétiques. Ce n’est
que dans les dernières semaines que j’ai pu me remettre, plus ou
moins sérieusement, au travail. Nous avons eu beaucoup de thèses
plutôt intéressantes – six soutenances sont prévues ce mois-ci, encore
qu’elles ne soient pas toutes satisfaisantes. J’ai finalement terminé un
long article sur des questions récentes de syntaxe et de sémantique. Je
vous en enverrai un exemplaire dès qu’il sera photocopié. Nous nous
er
rendons le 1 août à Wellfleet pour un mois. Je serai infiniment
heureux quand je serai parti.
Carol vous envoie ses meilleures salutations. J’espère vous voir en
er
septembre (nous serons de retour le 1 septembre – retrouvons-nous
avant que vous ne partiez, si vous avez un peu de temps).
Cordialement,
Noam

Collège de France
Chaire d’Anthropologie sociale

Paris, le 25 septembre 1970


Cher Roman,
Je vous envoie, ci-inclus, la photocopie de la leçon inaugurale de
Meillet. L’hommage à Saussure est à la p. 7.
D’autre part, la lettre que vous avez entre les mains s’insère
manifestement parmi celles publiées par Benveniste dans les Cahiers
Ferdinand de Saussure, vol. 21, 1964. Celle datée du 10 janvier 1906
mentionne « les conférences au Collège de France faites par mon
parent M. Naville au mois de novembre » (donc, sans doute, en
1905). La lettre du 25 mai 1913 de Mme de Saussure, après la mort
de son mari, évoque le témoignage rendu par Meillet dans sa leçon
inaugurale. De cette correspondance, qui va jusqu’en 1911, il semble
résulter que Saussure n’est jamais venu au Collège : sinon, les lettres
281
en feraient état .
J’ai demandé qu’on vérifie dans les archives les dates et les
intitulés des conférences de Naville, et s’il y a trace d’une invitation
postérieure à Saussure. Cela prendra un peu de temps parce qu’en ce
moment l’archiviste ne vient que de façon occasionnelle.
Je regrette que l’accumulation de travail trouvé au retour à Paris
m’ait empêché de vous voir davantage.
Affectueusement,
Claude
P.-S. : Vous noterez dans l’avant-propos de Benveniste qu’il était
conscient qu’une lettre manquait, antérieure à celle du 23 septembre
1907, où Saussure aurait fait à Meillet « la première annonce de ses
recherches sur le saturnien ». Serait-ce la vôtre ?

Laboratoire d’Anthropologie sociale du Collège de France et de


l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
Paris 5
Professor Roman Jakobson
Harvard University
Boylston Hall 301
Cambridge, Mass. 02138
USA

Paris, le 30 septembre 1970


Cher Roman,
Les renseignements des archives sont venus plus vite que je ne
l’espérais. Vous les trouverez ci-inclus et il me semble qu’avec la
leçon inaugurale de Meillet, que je vous ai envoyée l’autre jour, ils
répondent à l’ensemble des questions que vous m’avez posées.
282
L’Homme sera heureux et fier de publier votre texte et la lettre
de Saussure, d’autant que, s’il s’agit des Anagrammes, l’intérêt n’est
pas purement linguistique, mais touche à toutes les sciences
sémiotiques dont fait partie l’ethnologie.
Affectueusement,
Claude Lévi-Strauss

Professor Roman Jakobson


Boylston Hall 301
Harvard University
Cambridge, Mass. 02138
USA
Paris, le 22 décembre 1970
Cher Roman,
283
Votre correspondance avec Greimas , dont je reçois la
photocopie au moment où je vais quitter Paris pour les fêtes, me
plonge dans une grande perplexité. En effet, quand celui-ci m’a parlé,
dans des termes d’ailleurs assez vagues, de son affaire d’Urbino, je
n’ai pas pensé une seconde qu’il pouvait s’agir d’un projet venant en
284
concurrence avec l’Association internationale de sémiotique , mais
plutôt d’un centre d’enseignement et de recherches organisant des
colloques et des séminaires ; un peu, si vous voulez, comme le centre
de la Wenner-Gren à Burg Wartenstein, lui aussi de niveau
international, mais qui ne rivalise pourtant en aucune façon avec
l’Union internationale des sciences anthropologiques et
ethnologiques, dont les buts, le caractère et l’organisation sont tout
285
différents .
C’est dans cet esprit et pour rendre service à Greimas que j’ai
accepté, après d’autres, de faire partie de son comité. Mais il va de soi
que je ne maintiendrais pas cette acceptation si votre interprétation se
révélait exacte, car rien ne serait plus loin de mes intentions que de
soutenir d’une façon quelconque une entreprise dirigée contre celle
que vous avez accepté de présider provisoirement. Dès mon retour à
Paris, je m’emploierai à obtenir les éclaircissements dont votre lettre
à Greimas démontre la nécessité, et je vous ferai part des explications
que j’aurai obtenues.
Puis-je profiter de cette occasion pour vous rappeler le texte
promis à L’Homme autour de la lettre inédite de Saussure à Meillet ?
Vous avez dû recevoir, il y a deux mois, en deux envois successifs, la
documentation complète que vous m’aviez chargé de recueillir à ce
sujet. J’aimerais beaucoup publier votre article au printemps 1971, en
même temps que mon analyse du Boléro de Ravel, pour donner un
286
caractère franchement « séméiologique » à ce numéro . Mais, pour
cela, il faudrait que je le reçoive dans les toutes prochaines semaines.
Monique se joint à moi pour vous adresser ainsi qu’à Krystyna
nos vœux les plus affectueux pour la nouvelle année.
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


Laboratoire d’anthropologie sociale
École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
e
Paris 5 , France

5 janvier 1971
Cher Claude,
Je suis de retour à Cambridge pour deux jours après un séjour à
Martha’s Vineyard et je m’en vais maintenant pour quelques
semaines sur l’île d’Ossabaw en Géorgie, afin d’écrire et de me
reposer. Je vous enverrai de là-bas mon texte sur Saussure et je vous
demanderai d’avoir la gentillesse de corriger mon français.
Je reçois de toutes parts et en particulier d’Italie des
condamnations très fermes des intrigues indécentes de Greimas.
Avec nos pensées les plus chaleureuses pour Monique et pour
vous, de notre part à tous deux,
Affectueusement,
Roman Jakobson

[Lettre manuscrite directement écrite en français]

27 janvier 1971
Cher Claude,
Depuis le 9 janvier, nous deux, Krystyna et moi, habitons une île
presque déserte, pas très loin de Savannah, Georgia, et passons notre
287
temps entre la forêt vierge et nos manuscrits . Demain, un ami
prend le bateau pour Savannah et il vous expédiera l’article que je
vous ai promis.
Je n’ai pas de dictionnaire, pas de machine à écrire et pas de
sources excepté deux Cahiers Ferdinand de Saussure et le numéro de
Mercure de France avec l’article de Starobinski et vos envois. Mon
article en souffre mais à Cambridge, où je rentre le 15 février, je
n’aurais pas trouvé le temps de l’écrire. Demandez donc à l’un de vos
collaborateurs de corriger mon français et de retaper mon article. Je
serai heureux de couvrir les dépenses ! Je vous serai reconnaissant si
vous pouvez inclure quelques petits détails énumérés sur la petite
feuille jaune. J’ai copié la lettre de Saussure mot à mot, en suivant
son orthographe. Pour tout cas, je vous envoie une reproduction.
Gardez-la !
Si l’article corrigé et retapé peut m’être envoyé à Cambridge, je le
relirai et tâcherai d’ajouter quelques petits détails bibliographiques.
Vous l’aurez dans ce cas avant la fin de février, mais si le temps
presse envoyez le texte dactylographié directement à l’imprimeur en
lui demandant de m’envoyer les épreuves. Écrivez-moi à Cambridge.
Avec les vœux affectueux à vous deux de nous deux,
Roman
Professeur Claude Lévi-Strauss
Laboratoire d’anthropologie sociale
École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
e
Paris 5 , France

19 février 1971
Cher Claude,
Je viens juste de rentrer de mon séjour de quelques semaines sur
l’île d’Ossabaw et je trouve votre lettre au sujet de mon article pour
288
L’Homme . Merci des données supplémentaires. Je m’en servirai
quand je recevrai les épreuves. Je resterai ici jusqu’à mi-avril, après
quoi j’ai promis d’aller à Rome et à Pise pour quelques conférences.
Je m’arrêterai à Paris sur mon chemin en allant et en revenant d’Italie,
et je serai très heureux de vous voir tous les deux et d’avoir une belle
conversation. Je me suis trouvé dans une humeur vaillamment
laborieuse quand j’étais sur l’île et je l’ai gardée depuis ; je finis et je
commence en même temps un grand nombre d’études. Je vous en
dirai plus quand nous nous verrons.
J’ai une grande requête à vous faire et je crois que vous ne me la
refuserez pas. Dans le contexte actuel de crise économique aux États-
Unis, la vie académique et la vie des jeunes enseignants à l’Université
se trouvent confrontées à des complications et à des obstacles de
toutes sortes. Je vous serai très reconnaissant de ne pas refuser de
m’envoyer, à mon nom, une brève lettre dans laquelle, en quelques
lignes, vous exprimez, en réponse à ma question, que vous connaissez
le professeur Claude Carey (je suis sûr que vous vous rappelez d’elle)
et que vous avez vu le tapuscrit de son livre Les Proverbes érotiques
russes, dont les épreuves viennent juste d’arriver ici de la part de
Mouton, et que vous considérez son travail comme une contribution
intéressante et pertinente à l’étude du folklore, et en particulier à
l’analyse de la structure des proverbes et de leur symbolisme
érotique. Comme elle n’est pas titulaire, son poste d’assistant
professor au département d’études slaves de l’université Brown est
menacé, et le directeur du département, Thomas Winner, a dit qu’il
serait d’une grande aide que vous puissiez écrire ces quelques lignes,
que j’ajouterai à ma lettre de recommandation. Je vous supplie de le
faire le plus vite possible – « temps gagné, tout gagné »*.
Je serais vraiment malheureux que cette jeune personne
talentueuse, au moment même où elle engage sa recherche dans la
littérature russe et les relations franco-russes en matière de littérature,
subisse un échec qui serait dramatique pour sa carrière. Je me
souviens encore de la manière dont nous avions ensemble sauvé
289
Garvin contre la menace de Gourvitch, alors associons-nous
encore une fois pour aider une jeune savante française à lutter contre
l’agression de bureaucrates radins.
Répondez-moi s’il vous plaît immédiatement.
Affectueusement,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
Paris XVI, France

21 juin 1971
Cher Claude,
Je vous serai très reconnaissant de bien vouloir compléter la
précieuse référence que vous m’avez envoyée au sujet des signes
d’approbation et de désapprobation – je veux dire : D. C. Philott,
Journal and Proceedings of the Asiatic Society of Bengal, n. s., vol. 3,
p. 619 sq. – en y ajoutant le titre de l’article et l’année de publication
du volume. Vous devez certainement avoir cela dans vos labos. Ici, à
Harvard, apparemment nous ne l’avons pas.
Avec tous mes remerciements,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


Collège de France
11, place Marcelin-Berthelot
e
Paris 5 , France

22 novembre 1971
Cher Claude,
290
Votre livre est splendide et tout à fait considérable . Le finale
est de la plus haute importance et pertinence, comme je le dis dans un
entretien qui va paraître bientôt. Bien sûr, je me sens aussi en parfait
accord avec votre campagne contre les mésusages que les philosophes
font de la science structurale, mais vos boutades* contre la
philosophie en général me semblent peut-être exagérées. Je pense
comme Koyré que des présupposés philosophiques soutiennent et
accompagnent les découvertes scientifiques que nous le voulions ou
non – les vôtres autant que les autres. Par ailleurs, les tirés à part que
vous m’avez donnés m’ont beaucoup plu, en particulier votre petit
chef-d’œuvre sur Ravel.
J’attends un mot de vous confirmant ou infirmant mon
291
programme de février . Je ne veux pas dépasser la durée d’une
heure prévue dans l’emploi du temps, mais pourriez-vous s’il vous
plaît faire quelques suggestions quant aux jours ?
292
Votre article sur Saussure est très juste , mais j’aurais quelques
petites corrections factuelles à faire dans le premier paragraphe. Je
293
vous les envoie avec la présente .
Notre voyage au Mexique a été très impressionnant et des plus
instructifs pour moi en ce qui concerne les nouvelles découvertes sur
l’aphasie, qui précisent et approfondissent son interprétation
294
linguistique . En ce moment, je fais cours tous les mardis à Yale ;
c’est un peu fatigant, mais néanmoins amusant.
À Monique et à vous, mes salutations les plus chaleureuses,
Affectueusement,
Roman Jakobson

Laboratoire d’Anthropologie sociale du Collège de France et de


l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
75 – Paris 5

Le 20 avril 1972
Cher Roman,
295
J’ai vu hier, à sa demande, notre administrateur . Il m’a d’abord
appris que, depuis quinze jours, Benveniste se trouve dans le service
296
de Lhermitte à la Salpêtrière. Puis il m’a expliqué que,
contrairement à son espoir, les règlements administratifs ne
permettraient pas de vous appeler de façon durable au Collège en
297
raison de la limite d’âge . En revanche, l’état des crédits rendrait
possible qu’on fît à nouveau appel à vous comme professeur invité, et
ce pour une durée plus longue, de l’ordre de quatre à six mois selon
vos convenances. La meilleure formule serait, paraît-il, les deux
derniers mois de 1972 prolongés de trois ou quatre mois en 1973.
Mais on pourrait aussi, si vous le préfériez, faire débuter l’invitation
en janvier 1973.
J’ai donc promis de vous sonder. Que vous en semble ? Si vous
envisagiez de venir dès novembre 1972, il faudrait que je le sache à
temps pour faire une proposition écrite avant le 10 juin prochain. Si
vous préfériez tout remettre à 1973, ma proposition pourrait être
présentée soit en juin aussi, soit à la rigueur en novembre.
J’attends donc votre réaction. Bien affectueusement,
Claude Lévi-Strauss

Prof. Claude Lévi-Strauss


Collège de France
11, place Marcelin-Berthelot
e
Paris V , France

2 mai 1972
Cher Claude,
J’étais très mécontent de ne pas avoir réussi à vous rencontrer,
vous et Monique, durant votre séjour aux États-Unis, mais j’ai
298
entendu parler de vos conférences avec beaucoup d’enthousiasme .
Un grand merci pour votre lettre du 20 avril. Je suis heureux de
savoir que Lhermitte s’occupe de Benveniste. Espérons que cela
donnera des résultats.
Je suis reconnaissant à Wolff d’avoir pris en considération ma
299
demande . Le nouveau projet est tentant, et il y a de solides
arguments pour (la proximité avec vous, un séjour à Paris, des
conférences de fond dans un environnement assez inspirant pour le
conférencier) et, d’un autre côté, des arguments contre (notamment
beaucoup de tension et du temps volé à la recherche et à l’écriture
vis-à-vis desquelles j’ai pourtant un programme serré). En principe, je
suis tenté mais, avant de vous donner ma réponse définitive, je serais
heureux que vous répondiez aux questions suivantes : est-ce que
novembre-février ou novembre-janvier seraient des mois qui
conviendraient ? À combien s’élève le nombre d’heures
d’enseignement par semaine ? Est-ce que cela doit être un cours ou
cela peut-il être présenté dans un format plus libre de matières reliées,
ou encore peut-on traiter une série de sujets divers ? Quel serait le
titre et combien est-on rémunéré ? Qu’est-ce qui serait préférable, la
théorie linguistique et / ou poétique ou quelque chose de plus
e
spécialisé comme la poésie slave du IX siècle ? Je suis désolé de vous
importuner avec cela mais, dès que j’aurai votre réponse, vous aurez
également la mienne.
Je suis plongé dans l’écriture intensive et je viens d’envoyer à
l’éditeur une centaine de pages tapuscrites sur le sonnet de du Bellay.
Encore une question : Denoël-Gonthier propose de publier en édition
brochée, dans la collection « Bibliothèques Médiations », mes cinq
conférences « sur le son et le sens » que j’avais données, comme vous
vous en souvenez, en 1942 et que j’ai encore en manuscrit : dois-je
300
accepter cette proposition ?
Affectueusement,
Roman

Laboratoire d’Anthropologie sociale du Collège de France et de


l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
75 – Paris 5

Professor Roman Jakobson


Harvard University
Boylston Hall 301
Cambridge, Massachusetts 02138
USA

Paris, le 9 mai 1972


Cher Roman,
Je m’empresse de répondre à votre lettre du 2 mai. Nous aurions
bien aimé pouvoir faire un saut à Boston pour vous voir, mais j’ai été
soumis à un tel horaire que cela était hors de question.
Je réponds maintenant à votre lettre.
1) La période de novembre à janvier ou de novembre à février
irait parfaitement à la condition que je puisse faire la proposition
avant le 10 juin prochain dernière limite.
2) On vous demanderait quatre cours d’une heure par mois, à
raison d’un par semaine ou autrement distribués si vous deviez vous
absenter un moment ou l’autre.
3) Dans ces cours, vous pourriez faire exactement ce que vous
voudriez : soit un cours général, soit des conférences séparées sur des
sujets variés. Votre public français attend certainement plutôt des
conférences sur la théorie linguistique ou la poétique, mais il n’y
aurait aucune objection à ce que certaines portent sur la poésie slave
e
du IX siècle, probablement devant un auditoire plus réduit.
4) Votre titre serait comme la dernière fois : « professeur invité
dans une chaire d’État réservée aux professeurs étrangers » ; la
rémunération mensuelle, la même que celle que vous avez reçue pour
un mois.
J’attends donc votre réponse positive ou négative.
Affectueusement,
Claude Lévi-Strauss

Laboratoire d’Anthropologie sociale


du Collège de France et de l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
75 – Paris 5

Paris, le 30 mai 1972


Professor Roman Jakobson
Harvard University
Department of Slavic Languages and Literatures
Boylston Hall 301
Cambridge, Mass. 02138
USA
Cher Roman,
J’ai bien reçu votre télégramme, dont j’ai immédiatement fait part
à l’administrateur, qui s’est montré enchanté que vous puissiez être à
nouveau des nôtres, même pour une durée plus courte que celle qu’il
avait d’abord envisagée.
Votre venue pourrait avoir lieu en novembre ou en décembre, à
votre convenance. Si vous n’étiez pas fixé sur la date, je suggérerais
plutôt du 15 novembre au 15 décembre, car le début du mois de
novembre correspond à la rentrée universitaire, qui se fait toujours
dans une certaine confusion. Et après le 15 décembre, c’est la période
des vacances de Noël.
D’autre part, j’aimerais savoir si vous êtes prêt à affronter les
mêmes hordes que la dernière fois ou si vous préférez qu’on réduise
la publicité à un minimum dans l’espoir – tout théorique – qu’il
viendra un peu moins de monde.
Enfin, il faudra que je connaisse en temps utile les titres de vos
quatre conférences (en principe une par semaine), mais cela peut
attendre le mois de septembre.
Merci du texte de votre interview et de vos gentilles paroles à mon
sujet.
Bien affectueusement,
Claude Lévi-Strauss

Prof. Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI , France

6 juin 1972
Cher Claude,
Merci pour votre lettre du 30 mai. Je suis d’accord avec les dates
que vous me proposez mais peut-être que les quatre conférences
pourraient être concentrées sur trois semaines. Quant à la question du
nombre d’auditeurs et des titres de ces conférences, permettez-moi de
différer ma réponse jusqu’en septembre. Je vous écrirai de nouveau
dans quelques jours car je suis, en ce moment, dans une presse
terrible.
Je vous souhaite le meilleur à tous les deux.
Affectueusement,
Roman Jakobson

Laboratoire d’Anthropologie sociale du


Collège de France et de l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
75 – Paris 5

Le 15 juin 1972
Cher Roman,
Merci de votre lettre. Pour que les apparences soient sauves, je
proposerai le mois de décembre, qui n’a que trois semaines puisque
les vacances de Noël commencent le 21. L’invitation définitive sera
approuvée par l’assemblée de fin d’année universitaire, qui aura lieu
le 25 juin prochain.
Affectueusement,
Claude Lévi-Strauss
Laboratoire d’Anthropologie sociale
du Collège de France et de l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
75 – Paris 5

Professor Roman Jakobson


Harvard University
Department of Slavic Languages and Literatures
Boylston Hall 301
Cambridge, Mass. 02138
USA

Paris, le 26 juin 1972


Cher Roman,
Dans son assemblée d’hier, le Collège a approuvé à l’unanimité
ma proposition pour vous inviter au mois de décembre. Le mois de
décembre n’ayant que trois semaines à cause des vacances de Noël,
er
vos quatre conférences se situeraient donc entre le 1 et le 20.
L’administrateur vous écrira pour vous inviter officiellement. Il
er
faudra que je sache moi-même avant le 1 octobre les titres de vos
conférences et ce que vous souhaitez en fait de publicité : soit que
nous risquions d’avoir la même foule, soit qu’on prenne des
dispositions pour restreindre l’auditoire. Si vous le souhaitez, vous
pourrez probablement y parvenir en consacrant tout ou partie de vos
leçons à la slavistique, mais c’est à vous de décider.
Le laboratoire étant fermé pendant tout le mois d’août, il vaudra
mieux m’écrire pendant l’été soit rue des Marronniers, soit à
Lignerolles, 21520 Montigny-sur-Aube.
Affectueusement,
Claude Lévi-Strauss
Prof. Claude Lévi-Strauss
2, rue des Marronniers
e
Paris XVI , France

18 juillet 1972
Cher Claude,
Merci de votre sollicitude. J’ai écrit à M. Wolff pour accepter sa
proposition en promettant de l’informer des titres et du programme de
mes conférences en septembre. Il m’a demandé de voir avec vous
pour l’organisation, ce que nous ferons en septembre. À présent, je
suis las des travaux à rendre dans l’urgence et las également de la
chaleur de juillet. Malheureusement, il me sera impossible, cette
année encore, de vous rendre visite à Lignerolles. Je dois rester dans
ce pays jusqu’au début du mois d’octobre et n’assisterai pas au
Congrès international de linguistique qui aura lieu à Bologne à la fin
août.
En vous souhaitant de très bonnes vacances,
Affectueusement,
Roman Jakobson

Professor Roman Jakobson


Harvard University
Department of Slavic Languages and Literatures
Boylston Hall 301
Cambridge, Massachusetts 02138
USA

Paris, le 11 septembre 1972


Cher Roman,
Je viens de rentrer à Paris et je pense qu’il sera bientôt temps de
faire connaître au Collège les titres et le programme de vos
conférences du mois de décembre. Par la même occasion, vous me
direz ce que vous avez décidé en ce qui concerne la publicité, soit que
nous attirions la même foule qu’au début de l’année, soit qu’au
contraire nous ne fassions connaître vos conférences qu’à une
audience plus limitée, sans grand espoir d’ailleurs que le bruit ne s’en
répande pas de toute façon dans Paris.
J’attendrai donc vos indications et vos instructions.
Bien affectueusement,
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France
11, place Marcelin-Berthelot
75 - Paris 5, France

15 septembre 1972
Cher Claude,
Merci pour votre lettre du 11 septembre. Il me semble que mes
deux premières conférences doivent tomber pendant la première
semaine de décembre et avoir lieu entre le 4 et le 8 décembre, et que
les deux suivantes doivent tomber la semaine d’après, entre les 11 et
15 décembre. Je préférerais avoir un jour d’intervalle entre chacune
des deux conférences.
Pour le titre conjoint des deux premières conférences, je
suggérerai, si vous n’avez pas d’objection : « La place de la
sémantique dans la science du langage ». Et pour les deux autres :
« Les problèmes linguistiques de la poésie (analyse d’un poème ;
réponses aux critiques) ».
Quant à la question du numerus clausus, ça m’effraie un peu. Cela
ne peut que créer une hostilité et, en même temps, se révéler
inefficace. S’il n’y a pas d’amphithéâtre plus grand, on peut prévoir
des solutions acoustiques pour installer les gens dans des salles
supplémentaires et un nombre suffisant de photocopies préparées à
l’avance pour remplacer le tableau noir.
J’espère, en tout cas, pouvoir achever cette fois-ci une analyse
publique du sonnet de du Bellay. Mon étude en français sur ce sujet
301
paraîtra au printemps .
Si vous avez d’autres suggestions ou questions, écrivez-moi s’il
vous plaît le plus vite possible. Le 7 octobre, Krystyna et moi nous en
allons pour Rome, et de la fin octobre jusqu’à la fin novembre notre
séjour européen se répartira entre Budapest, Sofia et le Portugal. En
tout cas, vous avez mes adresses postales en Europe.
J’attends avec beaucoup d’impatience ces visites que nous allons
vous rendre à tous deux en décembre.
Affectueusement,

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI , France

8 octobre 1972
Cher Claude,
Mon adresse du 10 au 18 octobre sera :
CIS (Casa Internazionale dello Studente)
Viale Ministero degli Affari Esteri 5/6
Roma, Italia ;
et le téléphone : 3962951. Ensuite, mon emploi du temps probable
me conduira à Budapest, Sofia et de Lisbonne à Paris, où je suis censé
arriver le 30 novembre. Je vous téléphonerai soit de Rome, soit de
Lisbonne.
Toute mon affection à vous deux,
Amitiés,
Roman Jakobson
P. S. : Mes conférences sur la poétique seront cette fois-ci
consacrées, pour l’une, à une discussion très précise du sonnet de du
Bellay et, pour l’autre, à une réponse aux opposants de l’analyse
linguistique des « Chats » et du « Spleen » de Baudelaire. Ces choses
ne peuvent être faites correctement que si les copies des trois poèmes
sont distribuées, afin que l’analyse puisse être suivie par ceux des
auditeurs qui seront présents aussi dans les autres salles. Vous
recevrez les textes de mon assistant dans quelques jours.
R. J.

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI , France

10 octobre 1972
Cher Professeur Lévi-Strauss,
Veuillez trouver ci-joints les textes des poèmes que le professeur
Jakobson veut utiliser pour ses conférences au Collège de France en
décembre. Il a ajouté le numéro des strophes et les titres avant son
départ pour l’Europe.
Sincèrement,
Pamela Chester, assistante du professeur Jakobson

[Feuille jointe]

Joachim du Bellay
« L’olive augmentée » (1550)
Sonnet CVIII

I 1 Si nostre vie est moins qu’une iournée

2 En l’eternel, si l’an qui faict le tour

3 Chasse noz iours sans espoir de retour

4 Si perissable est toute chose née,

II 1 Que songes-tu mon ame emprisonnée ?

2 Pourquoy te plaist l’obscur de nostre iour,

3 Si pour voler en un plus cler seiour,

4 Tu as au dos l’aele bien empanée ?

III 1 La, est le bien que tout esprit desire,

2 La, le repos ou tout le monde aspire,

3 La, est l’amour, la le plaisir encore.

IV 1 La, o mon ame au plus hault ciel guidée !

2 Tu y pouras recongnoistre l’Idée

3 De la beauté, qu’en ce monde i’adore.

16 avril 1973
Cher Roman,
Merci de votre lettre du 10 qui me rejoint à Lignerolles, où nous
passons les congés de Pâques. La maladie de Matthieu n’est plus
qu’un mauvais souvenir et je me réjouis qu’il en soit de même de
votre ennui parisien. Oui, j’ai bien reçu il y a quelques jours votre
volume de poétique, où j’ai fort goûté la féroce exécution de
Riffaterre (mais ne lui faites-vous pas trop d’honneur en lui
consacrant tant d’attention ?) ainsi que toutes les admirables études
302
qui composent le volume . Je les connaissais pour la plupart, mais
leur ensemble est particulièrement impressionnant et, de s’étayer
mutuellement, chacune gagne en force démonstrative. Pour ma part,
j’ai commencé de rédiger mon livre sur les masques tout en étant
encombré de cent tâches secondaires qui me font perdre beaucoup de
303
temps . Monique se joint à moi pour vous envoyer à tous deux nos
plus affectueuses pensées.
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI

26 avril 1973
Cher Claude,
Juste deux questions pour vous. La première : je confirme avec
gratitude que j’ai bien reçu le texte de votre conférence au Barnard
304
College . J’ai commencé à le lire, fus très impressionné, ai dû
m’interrompre à cause de quelques tâches très urgentes et n’ai pas
réussi à remettre la main dessus le lendemain. Or j’en ai terriblement
besoin pour écrire l’article sur le structuralisme que je dois à
l’Encyclopédie italienne. Je vous supplie de me renvoyer un autre
exemplaire ou une photocopie de l’article par courrier aéroporté.
La seconde : j’ai repris nos « Chats » pour les rendre plus
convaincants et plus tangibles. C’est pour le volume Poetry of
Grammar de mes Selected Writings. Bien sûr, je vous enverrai le
texte pour avoir vos critiques et votre accord avant de l’envoyer à
Mouton. Mais, après ma conférence au Collège, vous m’avez dit que
vous aviez eu d’autres idées au sujet d’Érèbe. À plusieurs reprises,
j’ai voulu vous demander quelle était cette nouvelle intuition, mais
nous avions tant de choses à discuter et nos rencontres ont été si
brèves que j’ai été privé de votre suggestion. Pourriez-vous s’il vous
plaît me dire ce que vous aviez à l’esprit ?
À propos de mon article pour les Italiens, j’ai repensé d’une
manière bien plus radicale et consistante mon approche de l’essence
d’une vision complètement structurale. Quel dommage que je ne
puisse pas vous en parler de vive voix*. Je ne sais pas quand je
reviendrai à Paris.
Avec toute mon affection à vous deux, ou plutôt à vous trois
(inclus Matthieu),
Amicalement,
Roman Jakobson

Prof. Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI
France

28 février 1974
Cher Claude,
J’ai lu avec grand plaisir et admiration que vous aviez reçu le prix
305
Érasme et tout ce qui s’en est ensuivi . Je suis submergé par
plusieurs engagements d’écriture et d’innombrables épreuves à relire.
Finalement, les deux contributions aux « Mélanges Benveniste » sont
306
envoyées ainsi que mes introductions au volume, par ailleurs
307
terminé, des Lettres de Troubetskoï et au volume des Œuvres de
308
Steinitz , etc. Plus abondante encore est la liste des papiers promis
mais non encore achevés.
Étienne Wolff me demande avec insistance un article pour la
Revue des deux mondes sur la linguistique générale au Collège. Il me
semble qu’il sait pour quelle raison il me le demande et, dès lors que
c’est utile, je vais tâcher de le faire mais je vous serais reconnaissant
si vous pouviez vous procurer auprès des archives du Collège une
309
copie ou un Xerox des conférences introductives de Bréal et de
Benveniste. J’ai gardé le papier de Meillet que vous m’avez envoyé et
la confrontation de ces trois textes déclaratifs pourrait être féconde.
310
Todorov prépare un numéro de Poétique consacré au folklore
et me prie d’y participer. Si vous n’avez rien contre, je vais
rapidement rassembler mes remarques à propos de la contribution de
Bogatyrev à la théorie du folklore plutôt que de vous donner, pour
311
L’Homme, mon article toujours pas écrit sur Bogatyrev . Bien
entendu, seulement si vous êtes d’accord. S’il vous plaît, glissez-moi
une ligne à ce propos.
En espérant vous voir tous les deux dans un proche avenir, je vous
envoie mon meilleur souvenir.
Affectueusement,
Roman Jakobson

Laboratoire d’Anthropologie sociale


du Collège de France et de l’École pratique des hautes études
11, place Marcelin-Berthelot
75 – Paris 5

8 mars 1974
Cher Roman,
Ni la leçon inaugurale de Bréal ni celle de Benveniste n’ont été
publiées par le Collège (il ne l’a pas fait à toutes les époques), et il
n’y en a pas trace dans les archives. Après diverses recherches, nous
avons retrouvé celle de Bréal, qu’il a publiée lui-même dans un livre,
Mélanges de mythologie et de linguistique, Paris, Hachette, 1877, que
ne possède pas la bibliothèque du Collège, bien que la plupart des
textes qui y sont rassemblés se rapportent à son enseignement sous
forme de textes de cours ou de résumés ; quant à la leçon de
Benveniste, mystère : je continue l’enquête. Si on réussit à mettre la
main dessus, je vous l’enverrai. Pour le moment, je me borne à vous
remettre, ci-inclus, la photocopie de celle de Bréal.
Nous regretterons votre article sur Bogatyrev pour L’Homme,
mais je comprends très bien qu’il soit plus commode, et peut-être plus
approprié, de le donner à Poétique.
Monique se joint à moi pour vous envoyer ainsi qu’à Krystyna
nos plus affectueuses pensées.
Claude

Lignerolles
21520 Montigny-sur-Aube

Le 4 août 1974
Cher Roman,
J’ai trouvé votre bel article de Linguistics en traversant Paris, au
312
retour de Vancouver, où nous avons passé le mois de juillet . Nous
sommes maintenant installés pour tout ce mois d’août et jusqu’au
10 septembre environ à Lignerolles. Viendrez-vous nous y voir ?
Chaumont, qui se trouve à quarante kilomètres de chez nous, est un
arrêt régulier des trains sur la ligne Bâle-Paris.
Notre numéro de téléphone est le 1 à Lignerolles, par Châtillon-
sur-Seine (Côte-d’Or).
On appelle Châtillon par l’automatique (80 ~ 93-91-11) et on
demande le 1 à Lignerolles à l’opératrice.
En espérant bien vous avoir ici. Monique et moi vous envoyons à
tous deux nos plus affectueuses pensées.
Claude

11 octobre 1974
Cher Roman, vous m’avez demandé de vous communiquer la liste
des « correspondances » dressée un jour par Matthieu. Je l’ai
313
retrouvée ; là voici .
Affectueusement,
Claude

E = brun
A = bleu
I = rouge
O = violet
U = mauve (vert)
F = bleu
G = brun
H=?
J = jaune
L = rose
M = bleu
P = gris
N = rose
Q = jaune
S = vert
T = orange
W=?
V = jaune
B = rose
C = rouge
D = noir
K = mauve
R = bleu
Z = vert
X = jaune

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI
France

4 décembre 1974
Cher Claude,
Enfin, la grève semble se terminer et j’espère que nous ne verrons
plus nos lettres pour la France nous être retournées. Vos pages
structurales sont des plus stimulantes et votre capacité à traiter à la
fois l’Académie et Montherlant est tout à fait impressionnante, bien
que je doive avouer que ni vous ni moi ne sommes des admirateurs de
cet écrivain. La « Réponse » de Caillois est d’une bassesse incroyable
314
sur les trois plans, éthique, esthétique et scientifique .
Merci beaucoup des informations sur les synesthésies de
Matthieu. C’est très étonnant, je dois l’admettre.
Pour les actes du Congrès de Milan, j’ai écrit une version longue
de mon Coup d’œil sur le développement de la sémiotique et j’espère
315
qu’elle sortira dans un avenir pas trop éloigné . Je pense souvent à
nous deux avec le sentiment que nos dernières rencontres ont été trop
brèves pour que nous puissions avoir une bonne conversation sur les
problèmes qui nous concernent l’un et l’autre, comparé à ces
conversations aussi vitales pour l’un que pour l’autre que nous avions
dans le passé.
Avec toute mon affection à vous deux,
Amicalement,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI
France

9 décembre 1975
Cher Claude,
Merci beaucoup de vos magnifiques Masques, qui sont enfin
arrivés et qui ouvrent en effet des perspectives très vastes pour une
recherche à plusieurs strates. C’est impressionnant de voir
l’extraordinaire chemin que vous avez accompli de votre article de
316
1943 dans Renaissance jusqu’à aujourd’hui .
Avec nos vœux les plus chaleureux pour la nouvelle année à vous
deux de notre part à tous deux,
Amitiés,
Roman Jakobson

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI
France

6 avril 1978
Cher Claude,
Notre correspondance mutuelle me manque et j’aurais aimé vous
retrouver lors de votre récent séjour à Baltimore, mais j’étais à ce
moment-là sur une île lointaine près de la Géorgie. J’aimerais tant
pouvoir vous voir tous les deux, et il y a en effet quelques questions
d’importance à discuter. Je viens de terminer, en collaboration avec
un jeune linguiste américain, un livre sur la charpente phonique du
langage, dans lequel je discute ce qui a été fait, ce qui a été mal fait et
ce qui a été oublié, dans l’ensemble du champ. Je crois que ce livre va
317
bientôt paraître en anglais et en français .
Dites-moi s’il vous plaît le plus vite possible si vous devez être à
Paris vers la mi-juillet. Nous avions prévu de passer par Paris les
premiers jours de juin, mais cela ne pourra se faire. Le 18 juillet, je
suis invité à Munich pour faire une conférence à l’Académie des
sciences de Bavière et de là je suis censé aller en Suède. Si je
m’arrête à Paris aux alentours du 15 juillet, y serez-vous et pourrons-
nous nous rencontrer ?
Avec toutes mes chaleureuses pensées à vous tous,
Affectueusement,
Roman Jakobson

15 avril 1978
Cher Roman,
C’est à la campagne où nous passons, dans un froid glacial, les
vacances dites « de printemps » que me parvient votre lettre du
6 avril. Nous serions ravis de vous revoir, mais, à la mi-juillet, nous
aurons déjà pris nos quartiers d’été à Lignerolles. Pourquoi ne
viendriez-vous pas tous les deux y passer quelques jours ? Nous ne
sommes qu’à deux heures et demie en train de Paris, et pourrons vous
remettre à Chaumont (Haute-Marne) dans le rapide Paris-Bâle d’où,
sans difficulté, vous gagnerez Munich. Pensez-y.
J’attends avec impatience la publication du livre dont vous me
parlez. De mon côté, je remets à l’éditeur une nouvelle version de
La Voie des masques avec un texte beaucoup plus long, et peu
d’illustrations. Et je travaille sur les sociétés dites « cognatiques »,
318
sans savoir encore très bien où cela me conduira .
À cet été, j’espère. Monique se joint à moi pour vous envoyer à
tous deux nos plus affectueuses pensées.
Claude Lévi-Strauss

[Lettre directement écrite en français]

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI
France

16 juin 1978
Cher Claude,
Votre invitation me tente beaucoup, mais malheureusement il
nous sera impossible cette fois-ci d’entreprendre ce retour. Mais nous
serons à Paris du 2 jusqu’au 4 ou 5 juillet, et j’espère beaucoup que
vous y serez encore et que nous pourrons nous voir. Écrivez-moi ici
ou bien donnez de vos nouvelles à Sylvia.
Avec nos affectueuses pensées à vous deux,
Roman Jakobson

28 novembre 1978
Cher Roman,
Je ne saurais vous dire combien votre télégramme, reçu hier soir,
m’a touché, surtout suivant l’énorme effort physique et moral que
319
vous vous êtes imposé pour venir à Paris l’autre jour . Je vous en ai
bien mal remercié, car j’étais à ce moment sous le coup de l’irréalité,
de l’absurdité même de cette manifestation incohérente et dont,
encore aujourd’hui, je ne parviens pas à discerner les motifs. Mais
soyez certain que j’en continue d’éprouver à votre égard une
reconnaissance qui accroît, si c’est possible, celle que je vous dois
continuellement depuis un tiers de siècle, pour tout ce que vous
m’avez apporté.
320
Dora Vallier m’a écrit pour me dire que vous lui avez remis le
livre sur la vision des couleurs. Elle m’a envoyé en même temps le
texte d’un très intéressant article sur les unités constitutives de
l’architecture. À part le cours que je commence tout à l’heure, je suis
321
présentement occupé par une correspondance avec Wasson ; il
apparaît maintenant certain que l’ancien Japon connaissait et utilisait
les champignons hallucinogènes. Curieux à-côté de mon voyage de
322
l’an dernier .
Merci encore, cher Roman, et partagez je vous prie, avec
Krystyna, nos plus fidèles et affectueuses pensées.
Claude

23 novembre 1979
Cher Roman,
Merci, de tout cœur, pour le cinquième volume de vos Selected
323
Writings . J’aimerais savoir le russe pour pouvoir tout lire, mais je
me console avec les autres si beaux textes dont tous ne m’étaient pas
connus, et qui, centrés sur la poésie, ont pour moi d’autant plus
d’importance que, depuis mon séjour au Japon, j’ai pas mal regardé la
littérature, y compris précisément la poésie.
La presse française a beaucoup commenté le colloque de
324
Tbilissi . On vous a vu à la tribune dans plusieurs photographies.
Depuis hier, je suis entré dans le tunnel des cours, et m’y voici
enfermé pour trois mois…
Monique et moi vous adressons à tous deux nos plus affectueuses
pensées.
Claude
P.-S. : Reçu, à ma grande surprise, un coup de téléphone de
Garvin, de passage à Paris, en route pour Moscou.

14 janvier 1981
Cher Roman,
Voici le nom et l’adresse de notre mystérieux bienfaiteur
325
géorgien :
V. M. Tchikovani
Barnova 119
Tbilissi CCCP 380030
Cela vous dit-il quelque chose ? Nous avons eu un immense
plaisir à vous revoir, et en si bonne forme.
Affectueusement,
Claude Lévi-Strauss

28 février 1982
Cher Roman,
L’envoi si prompt que vous avez bien voulu me faire du troisième
tome de vos Selected Writings m’a beaucoup touché. Ce volume
m’est particulièrement précieux, non seulement parce qu’il contient
« Les chats » et votre « Retrospect », mais aussi en raison de tant de
textes essentiels qui continuent d’inspirer ma recherche, plus
quelques-uns, anciens, que je ne connaissais pas. Merci de tout cœur.
Je vous ai moi-même envoyé ces jours derniers un petit texte qui vous
amusera peut-être. D’autres sont sous presse, en attendant la retraite
er
promise pour le 1 octobre prochain. Délivré de la charge des cours,
qui, avec l’âge, se faisait de plus en plus lourde, je vais pouvoir
rassembler en deux ou trois livres des textes épars, parus dans les dix
dernières années et qu’il me faudra sérieusement remanier. Comment
vous portez-vous ? Songez-vous encore à des voyages ? Nous étions
en octobre dernier en Corée [du Sud] : passionnant, mais rude. Et je
pense, en principe, venir aux États-Unis en 1984 pour passer quelques
326
semaines à Berkeley .
Monique se joint à moi pour vous adresser à tous deux nos plus
affectueuses pensées.
Claude

Professeur Claude Lévi-Strauss


2, rue des Marronniers
e
Paris XVI
France

30 mars 1982
Cher Claude,
J’ai été heureux de recevoir votre lettre et votre étude, très
élégante et très convaincante. Mon sixième volume est chez
327
l’imprimeur et doit paraître vers la fin de cette année . Il traite
surtout du Moyen Âge slave : son idéologie, sa langue, sa poésie, sa
musique. Je suis en train de préparer le septième volume,
Contributions to Comparative Mythology. J’aimerais beaucoup vous
consulter sur diverses questions abordées dans ce volume, et j’espère
pouvoir passer par Paris au mois de septembre en allant au
symposium linguistique à Erevan. Serez-vous à Paris à ce moment ?
On ne s’est pas vus depuis trop longtemps.
À vous deux très affectueusement,
Roman Jakobson
1. Ces contrepèteries seront effectivement utilisées par Roman Jakobson dans le
cadre des leçons qu’il va donner « sur le son et le sens » à l’École libre des hautes
études, à New York, où les deux hommes se rencontrent. Elles sont censées
établir l’autonomie du phonème par rapport à l’unité du mot, voire de la syllabe,
et leur existence propre dans la conscience des locuteurs. Ces leçons seront
publiées plus tard avec une préface de Claude Lévi-Strauss : Roman Jakobson,
Six Leçons sur le son et le sens, Paris, Minuit, 1976. Les contrepèteries sont citées
p. 68 et Lévi-Strauss dûment remercié.
2. Karl von den Steinen (1855-1929), ethnologue allemand beaucoup lu par
Claude Lévi-Strauss dans sa période brésilienne. Le livre est sans doute issu de sa
maigre bibliothèque apportée en exil (puisqu’il cite l’édition portugaise).
3. Ce document est sans doute fourni par Claude Lévi-Strauss à Roman Jakobson
pour confirmer la thèse de ce dernier selon laquelle les consonnes labiales
(comme p) sont universelles, sauf si elles sont entravées par des déformations
artificielles, comme celles qu’entraînent les labrets. Jakobson avait défendu cette
thèse en s’appuyant essentiellement sur des exemples africains et nord-américains
dans un article paru l’année précédant sa rencontre avec Lévi-Strauss, en 1942,
intitulé « Langage enfantin, aphasie et lois générales de la structure phonique » et
publié en français dans le recueil Langage enfantin et aphasie, op. cit. (cf. p. 52 la
référence aux labrets). Elle s’inscrit dans une quête plus générale des universaux
linguistiques, qui caractérisera l’œuvre de Jakobson et inspirera Lévi-Strauss.
4. Claude Lévi-Strauss est plongé dans l’étude des systèmes de parenté, non plus
seulement du Brésil, mais du monde entier. Cet élargissement rendu possible par
la fréquentation de la New York Public Library constitue une des originalités de
son futur travail de thèse, nullement limité à une monographie régionale issue de
son terrain brésilien, comme c’était souvent le cas. En l’occurrence, il fait allusion
au système de parenté de l’île d’Ambrym révélé par l’anthropologue Bernard
Deacon dans les années 1920. Il renoncera d’ailleurs à intégrer ces recherches
dans Les Structures élémentaires de la parenté, réservant leur étude « pour un
autre travail… en raison de leur grande complication » (Les Structures
élémentaires de la parenté, op. cit., p. 534). Cette étude ne paraîtra jamais, mais
Lévi-Strauss confiera à un de ses élèves, Jean Guiart, un travail de terrain plus
précis, puis demandera au mathématicien Georges Guilbaud de les formaliser, ce
qui donnera lieu en 1961 à une discussion publiée en 1970 (« Système parental et
o
matrimonial au Nord Ambrym », Journal de la Société des océanistes, n 26,
1970, p. 9-32).
5. Claude Lévi-Strauss vient d’arriver à Paris via Londres en janvier 1945. Il y
passera plusieurs mois, occupé à négocier le destin de l’École libre des hautes
études de New York, au sein de la nouvelle direction des relations culturelles au
Quai d’Orsay. Au passage, il investigue les possibilités professionnelles pour un
futur retour en Europe de Roman Jakobson.
6. Sans doute Alf Sommerfelt (1892-1965), linguiste norvégien, proche des
théories phonologiques de Jakobson et ami de ce dernier qu’il aida, en 1940, en
l’accueillant en exil en Norvège.
7. Word. Journal of the Linguistic Circle of New York, revue fondée par Roman
Jakobson en 1945.
8. Marcel Mauss (1872-1950), considéré comme le père de l’ethnologie française
de l’entre-deux-guerres et comme son père spirituel par Claude Lévi-Strauss. Il
vit retiré du Collège de France, dont il a été révoqué en 1940 parce que juif. Il
perd progressivement l’esprit et meurt en 1950.
9. Claude Lévi-Strauss bénéficie d’un passage exceptionnel sur un cargo de
l’armée américaine et arrive très tôt, en janvier 1945, dans une Europe encore en
guerre, en raison de sa mission officielle auprès de la direction des affaires
culturelles au ministère des Affaires étrangères.
10. Courrier adressé à Henri Seyrig (1895-1973), archéologue, spécialiste de la
Syrie ancienne, et tout premier conseiller culturel auprès l’ambassade de France
aux États-Unis, à New York. Claude Lévi-Strauss lui écrit pour le compte de
Roman Jakobson car l’École libre des hautes études, qui l’employait, est
cofinancée par la France libre et par les gouvernements en exil de la Belgique et
de la Tchécoslovaquie.
11. Ces difficultés tiennent au statut indécis de l’École libre des hautes études,
financée par des gouvernements étrangers combattants, au sein d’une institution
académique américaine, la New School for Social Research. Après la guerre, la
question de la survie de l’École libre des hautes études se pose brutalement.
(Voir, supra, la préface.)
12. Ce traitement annuel équivaut, en termes de pouvoir d’achat, à un peu plus de
56 000 euros aujourd’hui.
13. Courrier non signé mais dont la calligraphie est de Claude Lévi-Strauss. Il
s’agit d’une lettre modèle pour Roman Jakobson (voir, supra, la première note de
cette lettre).
14. Il s’agit de Gilbert Caro-Delvaille, fils d’Aline, la sœur aînée de la mère de
Claude Lévi-Strauss, résidant à New York et qui a beaucoup fait pour procurer à
son neveu affidavit et garanties de financement, et du peintre Henry Caro-
Delvaille (1876-1928).
15. Adresse des nouveaux services culturels auprès l’ambassade à New York et
de son conseiller culturel, Claude Lévi-Strauss, officiellement nommé le
er
1 janvier 1946 mais qui en occupe les fonctions depuis l’automne 1945, à la
suite d’Henri Seyrig.
16. Lettre adressée à Roman Jakobson.
17. Il s’agit probablement du texte des « six leçons sur le son et le sens »
prononcées à l’École libre des hautes études de New York en 1942 et rédigées par
Jakobson directement en français, qui seront ensuite publiées par les éditions de
Minuit en 1976. Mais Jakobson ne cessera de reformuler le plan d’un ouvrage
dont le titre serait Le Son et le Sens. Sound and Meaning deviendra une véritable
arlésienne pendant les années 1940 et 1950, que Jakobson promettra toujours et
reportera sans cesse, jusqu’à ce qu’il l’abandonne sans doute. Il existe dans les
archives de nombreux plans de l’ouvrage et trois chapitres entiers furent rédigés.
On peut penser que son livre ultime, La Charpente phonique du langage (1980),
en reprend le projet, de sorte que Jakobson, aussi prolifique qu’il ait été, apparaît
aussi comme l’homme d’un seul livre, ainsi que le note d’ailleurs Claude Lévi-
Strauss lui-même dans l’hommage qu’il rend à son ami en 1971, où il note que
« le son et le sens » est le « titre qu’il destine à un livre auquel il n’a cessé de
travailler au cours des trente dernières années ». (Voir l’annexe 6, « Roman
Jakobson : histoire d’une amitié ».)
18. Il est possible, mais pas avéré, qu’une bourse Guggenheim ait été accordée à
l’université Columbia pour financer la nouvelle chaire Tomás-Masaryk consacrée
à la recherche et à l’enseignement des études tchèques. Roman Jakobson, un des
promoteurs les plus actifs des études slaves en Amérique, et tchèques en
particulier, est le titulaire de cette chaire de 1946 à 1949.
19. Il s’agit des « Principes de phonologie historique », d’abord publié en
o
allemand dans les Travaux du Cercle linguistique de Prague, n 4, 1931, p. 247-
267, puis repris pour figurer en annexe dans la traduction française des Principes
de phonologie, de Nikolaï Troubetskoï (op. cit.), livre somme (paru en allemand
en 1939) de celui qui fonda avec Roman Jakobson la « phonologie » et à qui ce
dernier ne cessera de rendre hommage. Cette discipline, que les deux linguistes
russes inventent de concert, se distingue de la phonétique parce qu’elle ne
consiste pas en l’étude des sons effectivement produits, mais de ce qui dans les
sons réalisés a une valeur fonctionnelle pour la production du sens. Elle constitue
la première réalisation scientifique du paradigme « structuraliste » et restera un
e
modèle pour toutes les sciences humaines au XX siècle. Jakobson envoie à Lévi-
Strauss la traduction révisée de son propre texte pour avis. Ces « principes de
phonologie historique » de Jakobson auront une importance particulière dans leur
conversation, car ils s’éloignent de l’image du structuralisme comme
méthodologie chassant l’histoire. Jakobson acceptera par ailleurs la plupart des
suggestions faites par Lévi-Strauss dans la suite de cette lettre.
20. « Aperture » est en effet un terme phonétique technique qui ne sera pas
changé par Jakobson : le « degré d’aperture » désigne la position de la langue par
rapport au palais lors de l’émission d’une voyelle.
21. Lévi-Strauss pense ici à l’usage du mot allemand Gestalt pour désigner un
e
courant important de la psychologie et de la biologie du début du XX siècle
connu sous le nom de « psychologie de la forme » (Gestaltpsychologie) ou
« gestaltisme », qui défend la thèse selon laquelle les objets perçus ne sont pas
composés par des parties perçues plus petites, mais émergent d’un coup comme
des totalités unifiées : ainsi le fameux triangle de Kanizsa qui s’impose à la
perception alors qu’il n’existe que trois disques sectionnés à la manière de
camemberts qui, en creux, font apparaître un triangle. Les « phonèmes » n’étant
constitués que d’oppositions, ils sont forcément solidaires d’autres phonèmes
dans un système. La traduction de Gestalt par « forme » avait été répandue par le
livre de Paul Guillaume La Psychologie de la forme, introduction à ces théories
parue en 1937. Jakobson optera finalement pour « unité formelle » (Nikolaï
Troubetskoï, Principes de phonologie, op. cit., p. 316). Le primat du tout sur les
parties et la critique de l’atomisme psychologique sont des points communs avec
le « structuralisme ».
e
22. Il s’agit d’un texte publié dans les Actes du XXVIII Congrès international des
américanistes, Paris, Société des américanistes, 1948, p. 185-192, et intitulé « Sur
certaines similarités morphologiques entre les langues chibcha et nambikwara ».
23. Paul Rivet (1876-1958), médecin et ethnologue français, chef de
e
l’américanisme du premier XX siècle, fondateur et directeur du musée de
l’Homme au palais du Trocadéro. Dans ses travaux, Rivet a valorisé l’étude du
matériau linguistique dans la recherche ethnologique. Il dirige officiellement la
thèse de Claude Lévi-Strauss. Le congrès en question est l’émanation de la
Société des américanistes, fondée en 1896 et réunissant les spécialistes français de
l’Amérique amérindienne.
24. Date du retour de Claude Lévi-Strauss à Paris qui met fin à sa fonction de
conseiller culturel.
25. Avec lui repartent sa femme, Rose-Marie Ullmo, épousée à New York en
avril 1946, les deux enfants de celle-ci nés d’un premier mariage, ainsi que leur
bébé, Laurent Lévi-Strauss, né à New York en mars 1947.
26. Le musée de l’Homme est enchâssé dans l’institution du Museum d’histoire
naturelle, dont les membres, médecins pour beaucoup (ce qu’était également
Rivet), contrôlent étroitement la succession. Ce montage institutionnel complexe
illustre la tutelle de l’anthropologie physique sur l’ethnologie culturelle jusque
e
tard dans le XX siècle.
27. Maurice Leenhardt (1878-1954), pasteur protestant, spécialiste des Kanaks et
e
professeur à la V section (sciences religieuses) de l’École pratique des hautes
études, titulaire de la chaire « Religions des peuples primitifs ».
28. Il s’agit de sa thèse Les Structures élémentaires de la parenté, publiée,
finalement, aux PUF en 1949.
29. À partir du 10 novembre 1947, un vaste mouvement de grèves
insurrectionnelles (qui se soldera par plusieurs morts) est déclenché dans tout le
pays, avec le soutien de la Confédération générale du travail, ce qui met un terme
à l’alliance tripartite (Section française de l’Internationale ouvrière-Parti
communiste français-Mouvement républicain populaire) instituée quelques mois
auparavant contre de Gaulle. Le cabinet Ramadier tombe le 19 novembre et le
Parti communiste sort définitivement du gouvernement (jusqu’en 1981). La
situation nationale est très tendue, comme l’est d’ailleurs la conjoncture
internationale : on est officiellement rentré dans la guerre froide depuis quelques
mois.
30. Paul Garvin (1919-1994), ethno-linguiste originaire de Tchécoslovaquie,
auteur d’une thèse sur le kutenai, une langue amérindienne isolée parlée dans
l’Idaho et en Colombie-Britannique. Proche de Jakobson, il s’intéressera plus tard
aux machines de traduction testées par l’industrie américaine dans les années
1960.
31. L’Institut d’ethnologie de Paris, fondé en 1925 par Paul Rivet, Marcel Mauss
et Lucien Lévy-Bruhl, était une plateforme d’enseignement interfacultaire (droit,
médecine, lettres et sciences) qui assumait également des fonctions d’édition et de
documentation.
32. Le « Igor » qui revient à plusieurs reprises dans la correspondance se réfère à
un travail commencé quelques années auparavant par Jakobson et quelques autres
slavisants exilés (comme Henri Grégoire, professeur à l’École libre des hautes
études) pour établir et traduire La Geste d’Igor, une épopée censée remonter au
e
XII siècle et fondatrice de l’identité russe. Chantée par Pouchkine, mise en opéra
par Borodine en 1890, La Geste d’Igor est un monument de la culture russe. Un
manuscrit a été retrouvé en 1797. Jakobson s’efforce de démontrer qu’il s’agit
e e
d’une copie très fautive du XVI siècle d’un poème composé à la fin du XII siècle,
tandis que d’autres ont des doutes sur l’authenticité du texte, considérant que c’est
une contrefaçon à la manière de la poésie d’Ossian. Finalement, le travail
e
exégétique aboutit en 1948 : La Geste du prince Igor, épopée russe du XII siècle,
texte établi, traduit et commenté sous la direction de Henri Grégoire, de Roman
Jakobson et Marc Szeftel, assistés de J. A. Joffe (huitième tome de l’Annuaire de
l’Institut de philologie et d’histoire orientale et slave, publié à New York).
33. Voir, supra, la note de la lettre du 19 janvier 1945 à son sujet.
34. Cercle linguistique de New York, hébergé à l’université Columbia et fondé
par Roman Jakobson, sur le modèle du Cercle linguistique de Moscou, qu’il avait
fondé en 1918, puis du Cercle linguistique de Prague, qui marqua définitivement
l’histoire de la linguistique.
35. Georges Dumézil (1898-1986), linguiste et ethnologue ayant développé une
œuvre imposante sur les sociétés et les religions indo-européennes fondée sur sa
connaissance d’une trentaine de langues de l’aire turco-caucasique. Il entre au
Collège de France en 1949 et occupe sa chaire jusqu’en 1969. Son influence
théorique est essentielle et il est considéré par Claude Lévi-Strauss comme un des
seuls « vrais » structuralistes.
36. Émile Benveniste (1902-1976), linguiste, juif, né à Alep, naturalisé français
en 1924. Spécialiste des langues et des cultures indo-européennes, il est élu au
Collège de France en 1937 à une chaire de grammaire comparée tout en
développant son œuvre vers des questions de linguistique générale. Il sera lui
aussi associé à la famille « structuraliste », notamment avec la publication de ses
Problèmes de linguistique générale (t. 1, Paris, Gallimard, 1966).
37. Société savante fondée en 1924 pour encourager l’étude scientifique du
langage et sa diffusion dans le public, responsable notamment de l’édition d’une
importante revue, Language, à l’époque encore marquée par son membre
fondateur le plus éminent, Leonard Bloomfield (1887-1949), figure tutélaire de la
linguistique américaine, promoteur d’une forme de linguistique structurale un peu
différente de celle que défend Jakobson, car elle se veut « béhavioriste », c’est-à-
dire excluant tout usage de l’intériorité ou de la signification. L’influence de
Roman Jakobson, puis de Noam Chomsky, éclipsera cette orientation.
38. Il semble que Benveniste ne publiera cette étude que bien plus tard : « Termes
o
de parenté dans les langues indo-européennes », L’Homme, vol. 5, n 3-4, 1965,
p. 5-16.
39. La question que Claude Lévi-Strauss pose ici consiste à savoir s’il existe en
vieux-slave des termes de parenté qui établissent ces « équations », comme le mot
« beau-frère » par exemple en français désigne à la fois le frère de l’épouse et le
mari de la sœur. Depuis l’œuvre fondatrice de l’anthropologue américain Lewis
Henry Morgan (1818-1881), Ancient Society (1877), l’anthropologie de la parenté
repose sur l’étude de ces terminologies de parenté. Alors que l’anthropologie de
langue anglaise interprétait ces phénomènes en cherchant à y voir fonctionner des
règles d’établissement de la filiation, Lévi-Strauss tentera, dans Les Structures
élémentaires de la parenté, de les expliquer à partir de règles d’alliances. De
même, contrairement à ceux qui cherchent à les interpréter historiquement
(comme Benveniste parlant d’après Lévi-Strauss de « survivances
matrilinéaires »), Claude Lévi-Strauss tentera de les interpréter fonctionnellement,
par le rôle que jouent ces règles dans la reproduction d’une organisation sociale
particulière. On trouvera plus bas un exemple d’une telle interprétation sur la
terminologie de parenté slave que lui aura communiquée Roman Jakobson.
40. Henri Victor Vallois (1889-1981), auteur d’une taxinomie racialiste, Les
Races humaines (1944) et devenu finalement directeur du musée de l’Homme en
1950. Son élection est interprétée comme la victoire de l’anthropologie physique
aux relents de Vichy.
41. Jacques Soustelle (1912-1990), brillant ethnologue disciple de Rivet, agrégé
de philosophie, spécialiste du Mexique ancien et sous-directeur du musée de
l’Homme dès 1938. Il s’engage auprès de la France libre en 1940.
42. Joseph Vendryes (1875-1960), linguiste français, spécialiste des langues
celtes. Il avait été doyen de la Faculté de lettres pendant l’Occupation et s’y était
signalé par son attitude anti-collaborationniste. Il présidait alors le Sixième
Congrès international des linguistes, qui se tint à Paris en juillet 1948.
43. Il s’agit d’un rapport rédigé pour le Sixième Congrès international des
linguistes. Il sera publié sous le titre « The Phonemic and Grammatical Aspects of
Language in Their Interrelations » (in Actes du Sixième Congrès international des
linguistes, Paris, Klincksieck, 1949 ; repris in Essais de linguistique générale,
op. cit., t. 1, chap. 8, et in Selected Writings, La Haye-Paris-New York (N. Y.),
Mouton de Gruyter, 1962-2013 – désormais SW –, t. 2, p. 103-114).
44. Il s’agit de la cinquième des célèbres « conférences Macy », organisée à
New York au printemps 1948. Ces « conférences » (ainsi qu’elles sont connues en
français, bien qu’il s’agisse d’un anglicisme, car le mot « conference » devrait
être traduit tout simplement par « colloque ») furent organisées par la fondation
Macy de 1942 à 1953 et eurent une importance considérable dans l’histoire de
l’informatique, des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle. Réunissant
mathématiciens, logiciens, ingénieurs, économistes, biologistes, psychologues et
anthropologues, elles avaient pour but de faire communiquer les « sciences du
comportement », c’est-à-dire les sciences sociales et psychologiques, avec des
modèles biologiques, physiques et mathématiques. (Sur les conférences Macy,
cf. Jean-Pierre Dupy, Aux origines des sciences cognitives, Paris, La Découverte,
1994.)
45. Henri Grégoire (1881-1964), helléniste et byzantiniste belge, traducteur de
littérature russe et polonaise. Il fonda en 1918 Le Flambeau, revue généraliste
d’inspiration libérale et orientée vers la politique étrangère, qui joua un rôle
important dans la transmission en français des littératures slaves. C’est un
collègue de l’École libre des hautes études de New York avec qui Jakobson
travaille sur « Igor ».
46. Paul Mazon (1895-1955), helléniste et professeur au Collège de France ;
André Mazon (1881-1967), slavisant et également professeur au Collège de
France… C’est le second Mazon qui est ici partie prenante de cette controverse
agitant les milieux internationaux de la slavistique puisque André Mazon est le
chef de l’école sceptique : il a fait état, dès 1940, de ses réserves sur l’authenticité
de La Geste d’Igor, appuyées sur une solide et érudite étude du texte. La
publication de 1948 et ses conclusions vont donc à l’encontre de ses propres
analyses. Contrairement à Henri Grégoire qui essaie de ménager les uns et les
autres, le flamboyant Jakobson mène tambour battant une critique en règle de
l’analyse de Mazon.
47. Alexandre Koyré (1892-1964), philosophe et historien des sciences d’origine
russe, grand ami de Jakobson et rencontré par Lévi-Strauss pendant la guerre, à
New York, où il est également exilé et professeur à l’École libre des hautes
études. Après guerre, lui et sa femme, Do, fréquentent beaucoup les Lévi-Strauss
ainsi que les Lacan, auxquels Jakobson rend visite à chacun de ses passages à
Paris.
48. Le slavon d’église est la langue liturgique de l’Église orthodoxe, issue du
vieux-slave.
49. Svatava Pírková Jakobson (1908-2000), dite Svatia, est la deuxième femme de
Jakobson. Linguiste et folkloriste d’origine tchèque, elle a rencontré et épousé
Roman Jakobson alors que celui-ci vivait en Tchécoslovaquie. Elle l’accompagne
dans son exil jusqu’à New York, puis rejoint le département d’études slaves de
Harvard en même temps que Roman Jakobson, en 1949, où elle restera dix-huit
ans. Le couple divorce en 1967.
50. Du 17 au 25 février 1948, les communistes tchèques, avec le soutien de
l’Union soviétique, prennent le contrôle de la République de Tchécoslovaquie.
Ces événements annonçant la mise en place des démocraties populaires partout
dans l’Est de l’Europe sont connus sous l’expression de « coup de Prague ».
51. Finalement, « La notion d’archaïsme en ethnologie » est publié dans les
Cahiers internationaux de sociologie (vol. 12, 1952, p. 3-25 ; repris in
Anthropologie structurale, op. cit., chap. 6).
o
52. Revue de l’histoire des religions, vol. 135, n 1, 1949, p. 5-27 ; repris in
Anthropologie structurale, op. cit., chap. 10.
53. Le potlatch est une pratique observée chez les Indiens de la côte nord-ouest de
l’Amérique du Nord, qui consiste en des cérémonies de dons réciproques prenant
parfois la forme de concours de cadeaux ruineux. Il avait été étudié notamment
par Marcel Mauss dans son Essai sur le don (1923-1924), livre qui inspire la
recherche des Structures élémentaires de la parenté, fondée sur l’hypothèse selon
laquelle les règles matrimoniales sont des règles d’échange-don de femmes.
Claude Lévi-Strauss ne publiera jamais de livre sur le potlatch, mais il préfacera
un recueil des œuvres de Mauss (voir, infra, la lettre du 27 mars 1950), où il
présentera quelques-unes de ses thèses sur le don.
54. La composition du jury de la thèse d’État soutenue par Claude Lévi-Strauss à
la Sorbonne, à l’âge de 39 ans, réunit des professeurs dont la compétence touche
la diversité géographique et l’ampleur méthodique et thématique des travaux de
l’impétrant : Georges Davy (1883-1976), professeur de sociologie à la Sorbonne
et président du jury d’agrégation de philosophie, un disciple d’Émile Durkheim,
dans le domaine du droit ; Marcel Griaule (1898-1956), ethnologue africaniste,
professeur à la Sorbonne, spécialiste des Dogons et organisateur de la mission
Dakar-Djibouti ; Albert Bayet (1880-1961), sociologue des faits moraux,
socialiste, professeur à la Sorbonne ; Émile Benveniste ; Jean Escarra (1885-
1955), juriste spécialiste de la Chine.
e
55. Il s’agit du cours à la VI section (sciences économiques et sociales) de
l’École pratique des hautes études, une institution originale et nouvelle créée et
dirigée par Lucien Febvre avant de l’être par Fernand Braudel. L’étudiant en
question est Lucien Bernot (1919-1993), qui deviendra plus tard spécialiste du
Pakistan oriental avec une thèse sur les « paysans arakanais » et finalement
professeur au Collège de France, occupant une chaire intitulée « Sociographie de
l’Asie du Sud-Est » de 1978 à 1985.
56. Valleraugue : maison de vacances achetée par ses parents à la fin des années
1920, située dans les Cévennes, au-dessus du Vigan, sur la route du
mont Aigoual.
57. On pénètre ici dans le cœur de la grammaire de la parenté présentée par
Claude Lévi-Strauss : ces « cycles » sont des cycles de réciprocité au bout
desquels les sœurs ou les filles données à d’autres hommes extérieurs au groupe
originel lui reviennent après n générations comme épouses. C’est un cas
d’échange restreint (et non de dualisme simple ou d’échange généralisé) qui se
caractérise par une réciprocité indirecte et différée.
58. La soutenance de thèse a eu lieu à la Sorbonne le 5 juin 1948.
59. Livre qu’il n’écrira pas à cette date. Toutefois, la préoccupation esthétique
imprègne toute sa vie jusqu’à son ultime production qui, d’une certaine manière,
en reprend le programme : Regarder écouter lire (1993), regroupe et confronte
l’art des modernes (Proust, Mallarmé…), des classiques (Rameau, Poussin), et
l’art primitif (la vannerie).
60. Le « mariage arabe » est un mariage « au plus près », qui consiste à épouser
préférentiellement la fille de l’oncle paternel, contrevenant en apparence à la
thèse de Claude Lévi-Strauss qui suppose un échange de femmes entre des lignées
d’hommes. Lévi-Strauss montre cependant dans les Structures élémentaires de la
parenté que ce choix se paie d’une tendance schismatique au sein des fratries
propre à ces sociétés.
61. Le « jeu » consiste en ce que Claude Lévi-Strauss parle de la structure des
langues à l’aveugle, c’est-à-dire sans les connaître, mais en leur supposant les
mêmes traits formels que ceux qu’il observe dans les systèmes de parenté des
aires respectives. Lévi-Strauss publiera ces spéculations audacieuses sur les
correspondances entre structures de la langue et structures de parenté, en ajoutant
d’autres aires, dans « Langage et société », paru originellement sous le titre
« Language and Analysis of Social Laws » (American Anthropologist, vol. 53,
o
n 2, 1951, p. 155-163 ; repris in Anthropologie structurale, op. cit., p. 63-74).
62. En décembre 1948, Jakobson est victime d’un accident de voiture. Il se casse
les deux jambes et reste allongé seul dans la neige pendant plusieurs heures avec
seulement du whisky comme aide d’urgence…
63. Henri Laugier (1888-1973), physiologiste de renom et premier directeur du
Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1939. Engagé auprès de la
France libre, il poursuit après guerre une carrière de haut fonctionnaire, invente la
nouvelle direction des relations culturelles au Quai d’Orsay ; puis, aux Nations
unies, il devient secrétaire général adjoint (1946-1951). Laugier est un homme
puissant, protecteur de Lévi-Strauss, qu’il encourage à se présenter au Collège de
France.
64. Claude Lévi-Strauss ne fera jamais ce manuel d’ethnologie.
65. Il s’agit de « The Vseslav Epos », repris in SW, t. 4, p. 301-368.
66. Il s’agit de « The Phonemic and Grammatical Aspects of Language in their
Interrelations », rapport cité.
67. Norbert Wiener (1894-1964), mathématicien américain, inventeur de la
cybernétique, cette discipline baptisée en référence à un mot grec signifiant
« contrôle » car elle s’intéresse aux systèmes capables de se contrôler eux-mêmes
en corrigeant leurs comportements par le mécanisme de la « rétroaction » (en
anglais, feedback). Celui-ci consiste à renvoyer l’écart mesuré entre un résultat
escompté et un résultat obtenu dans le programme de la machine, afin de le
corriger, donnant ainsi le sentiment d’un comportement intelligent et orienté vers
un but. Ces recherches devaient profondément influencer Roman Jakobson et
Claude Lévi-Strauss, et marquer l’interprétation qu’on donnera du
« structuralisme ». Son livre, qui ouvrait des perspectives très fertiles pour la
mathématisation des comportements humains, eut une influence considérable sur
e
toute la culture intellectuelle de la seconde moitié du XX siècle et fut à de
nombreuses reprises invoqué par Claude Lévi-Strauss.
68. Il s’agit de « L’efficacité symbolique », art. cité, et de « Le sorcier et sa
o
magie », Les Temps modernes, n 41, 1949, p. 3-24.
69. C’est la thèse complémentaire de Claude Lévi-Strauss : « La vie familiale et
sociale des Indiens Nambikwara », Journal de la Société d’études américanistes,
vol. 37, 1948, p. 1-132. La publication est officiellement de 1948 même si
réellement le tome de l’année 1948 de cette revue savante ne fut publié qu’en
1949, avec quelques mois de retard, d’où le décalage observé.
70. Pierre Gourou (1900-1999), géographe, tropicaliste français, professeur au
Collège de France de 1947 à 1970. C’est un proche de Lévi-Strauss, qui sera de
l’aventure de L’Homme, dix ans plus tard.
71. Tapuscrit.
72. Gladys Reichard (1893-1955), linguiste et anthropologue, spécialiste des
langues amérindiennes, une des figures féminines les plus importantes de la
e
première moitié du XX siècle. Son livre Navaho Religion : A Study of Symbolism,
paraîtra en deux volumes l’année suivante et constituera une source importante
pour Claude Lévi-Strauss, notamment dans La Pensée sauvage (1962).
73. Ce projet inabouti de revue regroupant l’ethnologie, la linguistique et la
géographie sera reconduit à peu près dans les mêmes termes et accouchera de
L’Homme, avec les mêmes Gourou et Benveniste.
74. Henri Victor Vallois sera élu en 1950. L’échec de Jacques Soustelle et de
Claude Lévi-Strauss exprime le pouvoir chancelant de Paul Rivet sur la scène
anthropologique nationale.
75. Melville Herskovits (1895-1963), père de l’anthropologie afro-américaniste.
Formé à Columbia dans les années 1920, sous l’influence de Franz Boas, il sera
ensuite professeur à la Northwestern University, où il fonde un centre d’African
Studies très dynamique.
76. En effet, à cette date, Ruth Benedict (1887-1948), grand nom de
l’anthropologie culturaliste (cultural patterns) américaine, vient de mourir, après
avoir enseigné toute sa vie à l’université Columbia, avec et à la suite de son
maître, Franz Boas. En plus de sa contribution anthropologique majeure Patterns
of Culture (1934), elle est connue du grand public américain pour Le
Chrysanthème et le Sabre (1946), une étude à distance (elle n’a jamais mis les
pieds au Japon) sur la société et la culture japonaises qui eut un impact important
sur la gestion américaine du Japon défait après 1945.
77. Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), philosophe inscrit dans la tradition
phénoménologique et existentialiste, alors proche de Sartre, avec qui il fonde la
revue Les Temps modernes. C’est un philosophe ouvert aux sciences sociales, à la
psychologie, à la sociologie et à l’anthropologie, et un des seuls avec qui Lévi-
Strauss nourrit un dialogue intellectuel et des rapports d’amitié.
78. Kurt Goldstein (1878-1965), neurologue et psychiatre allemand, auteur de La
Structure de l’organisme, Paris, Gallimard, 1952, paru originellement en 1934 et
qui eut une grande influence à la fois sur les théoriciens de la Gestalt, Maurice
Merleau-Ponty et Georges Canguilhem. L’auteur y développait une approche
« holiste » des phénomènes médicaux et biologiques, qui rompait avec l’approche
e
« atomiste » privilégiée en médecine à la fin du XIX siècle, en insistant sur
l’impossibilité des réflexes les plus simples si on les sépare de la vie totale de
l’organisme.
79. John Lotz (1913-1973), linguiste hongrois, alors récemment émigré aux États-
Unis, avec qui Jakobson rédigea plusieurs articles importants.
80. André Martinet (1908-1999), linguiste français, enseignant à Columbia,
directeur de la revue Word de 1946 à 1955, puis titulaire de la chaire de
linguistique générale à la Sorbonne. Il sera un des grands représentants français
de la « linguistique structurale », à laquelle il apportera des concepts importants
comme ceux de « morphèmes » ou de « double articulation », mais il refusera
finalement l’appellation « structuralisme » pour lui préférer celle de
« fonctionnalisme ».
81. Roman Jakobson arrive à Cambridge, dans le Massachusetts, en 1949, pour
occuper la chaire Samuel-Hazzard-Cross de langues et littératures slaves et
linguistique générale. Il semble que Jakobson ait été contraint de démissionner de
Columbia dans un climat délétère de maccarthysme et de guerre froide, subissant
la suspicion habituelle qui touche alors les exilés d’Europe orientale placée sous
tutelle communiste. Jakobson ne changera dès lors plus de lieu de travail,
professeur à Harvard jusqu’en 1965, émérite ensuite, et à partir de 1957
professeur associé au Massachusetts Institute of Technology, où sont aujourd’hui
conservées ses archives personnelles.
82. Robert Redfield (1897-1958), anthropologue américain du Mexique,
professeur à l’université de Chicago.
83. Il s’agit d’Otto Klineberg (1899-1992), psychologue canadien, professeur à
Columbia, critique de la notion de race. Ses thèses antiracistes l’amèneront à se
rapprocher de l’Unesco, où il assumera des responsabilités administratives. Le
monde des sciences sociales internationales se retrouve à l’Unesco, alors logé
dans l’hôtel Majestic, avenue Kleber, non loin du musée de l’Homme et de
l’appartement des Lévi-Strauss.
84. Claude Lévi-Strauss supervise en effet une des huit enquêtes programmées
par l’Unesco sur les mécanismes de tensions dans les groupes sociaux. Cette
dernière est menée dans le village de Nesles-Normandeuse, choisi pour son
échelle réduite et son caractère mi-ouvrier mi-paysan, par le psychologue René
Blancard et l’ethnologue (élève de Lévi-Strauss) Lucien Bernot. Cette enquête,
anticipant sur les investigations pluridisciplinaires des années 1960, sera publiée
en 1953 par l’Institut d’ethnologie sous le titre de Nouville, un village français.
o
85. Il s’agit de « Notes on the French Phonemic Pattern » (Word, vol. 5, n 2,
1949, p. 151-158 ; repris in SW, t. 1, p. 426-433) et, de fait, Claude Lévi-Strauss
se servira de cet article : c’est là qu’il trouvera le concept de « signifiant zéro »,
qu’il utilise dans son « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss » pour penser des
termes comme mana, « truc », hau, le préparant ainsi à devenir un des concepts
les plus repris de la littérature « structuraliste ». (Voir la traduction française
inédite que nous proposons de ce texte en annexe 8.)
86. George Murdock (1897-1985), anthropologue américain qui fonda à
l’université de Yale les Human Relation Area Files, immense collection de
fichiers sur les cultures humaines, dont il se servit pour faire apparaître des
corrélations entre des traits sociaux (par exemple entre « filiation patrilinéaire » et
« niveau de culture »). Claude Lévi-Strauss présentera sa critique dans « La
notion de structure en ethnologie » (Anthropologie structurale, op. cit., p. 338-
341).
87. Morris Swadesh (1909-1967), anthropologue américain qui avait été radié de
son poste de professeur au City College de New York pour des allégations sur son
engagement communiste. Il bénéficia d’une aide de l’American Philosophical
Association jusqu’en 1954, avant qu’il n’émigre au Mexique, puis au Canada.
88. Le programme Fulbright permet de financer, par des bourses, des étudiants ou
des chercheurs étrangers qui voudraient se former aux États-Unis ; des
Américains peuvent également bénéficier des mêmes possibilités dans le sens
inverse. Les dossiers sont examinés par des commissions paritaires émanant des
États-Unis et du pays partenaire. Ce système fut mis en place en 1946 par le
sénateur William Fulbright. Rapidement, le contexte idéologique de guerre froide
lui donne une grande importance stratégique en faisant des boursiers de futurs
zélateurs du « camp de la liberté ». Le programme demeure actif jusqu’à nos
jours.
89. À cette date, Henri Seyrig est à Beyrouth, où il fonde l’Institut français
d’archéologie du Proche-Orient, qu’il dirige jusqu’en 1967.
90. Charles Frederick Voegelin (1906-1986), linguiste et anthropologue
américain, éminent spécialiste des langues amérindiennes, alors professeur à
l’université d’Indiana depuis 1941.
91. Charles Wagley (1913-1991), représentant de l’anthropologie culturelle
américaine et disciple de Franz Boas. Spécialiste du Brésil, il côtoya Claude Lévi-
Strauss sur le terrain ; professionnellement, il devient professeur d’anthropologie
à l’université Columbia, où il dirige l’Institut d’Amérique latine.
92. Nous avons choisi de supprimer la suite de la lettre qui est constituée de
remarques et corrections faites par Jakobson sur une première version
manifestement en français d’un texte qui sera d’abord publié en anglais,
« Language and the Analysis of Social Laws », puis « adapté de l’original
anglais » (comme l’écrit Claude Lévi-Strauss lui-même) pour constituer le
troisième chapitre d’Anthropologie structurale, op. cit., intitulé « Langage et
société ».
93. Ignace Meyerson (1888-1983), psychologue français d’origine polonaise, qui
pratique une psychologie comparée et fortement historique ouverte aux autres
disciplines, psychanalyse (il traduit Freud), anthropologie, théologie, linguistique.
Les œuvres d’art sont, pour lui, un médium privilégié pour atteindre les structures
de base de l’esprit humain, objet de sa quête. En 1940, Meyerson, directeur
adjoint de l’École pratique des hautes études, est révoqué car juif. Il entre dans la
Résistance et rejoint celui qui deviendra son futur disciple, l’historien Jean-Pierre
Vernant.
94. Le MIT est fondé en 1861, spécialisé dans la science et la technologie.
Lorsque Jakobson y arrive, le MIT s’est renforcé pendant la Seconde Guerre
mondiale et est financé pour les recherches à application militaire (radioactivité,
balistique…). Il devient après 1945 une université prestigieuse de recherche de
pointe dans différents domaines dont les sciences de la communication et la
proto-informatique.
95. Claude E. Shannon et Warren Weaver, The Mathematical Theory of
Communication, Urbana (Ill.), University of Illinois Press, 1949. Ce livre, comme
Cybernetics de Wiener, dont il a été question précédemment, fait partie des livres
d’ingénieurs qui envisagent la possibilité d’un traitement mathématique de la
notion d’information et qui marqueront pour cette raison le structuralisme des
années 1950. Il définit l’information par son improbabilité (plus une donnée est
attendue, moins elle apporte d’information) et donc par son contraste avec ce qui
précède, d’une manière qui n’est pas sans évoquer la définition différentielle du
signe par Ferdinand de Saussure, sur laquelle tout le structuralisme repose (un
signe se définit en s’opposant à ce qui aurait pu être dit à sa place, l’ensemble de
ces oppositions formant la « langue »). Ce livre popularise les notions de
« code », de « message », de « redondance », de « récepteur », de « bruit », etc.,
qui seront beaucoup utilisées tant par Roman Jakobson que par Claude Lévi-
Strauss.
96. Elle se consacrait en effet à la rédaction de l’entrée « Slavic Folklore » dans le
dictionnaire Funk & Wagnalls (équivalent de notre Larousse) de « mythologie,
folklore et légende ». Cf. Svatava Pírková Jakobson, « Slavic Folklore », in
Dictionary of Mythology, Folklore and Legend, t. 2 (J-Z), New York (N. Y.),
Funk & Wagnalls, 1950. Ce travail de Svatia sur le folklore se poursuivra par son
introduction à la traduction anglaise de l’œuvre fondatrice de Vladimir Propp,
Morphologie du conte (1928), qui devait occuper une partie de la conversation
entre Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, comme on le verra dans la suite de
cette correspondance.
97. Paul Mazon, frère du slavisant André Mazon (voir, supra, la note de la lettre
du 12 mai 1948 à ce sujet), helléniste, professeur au Collège de France, adversaire
de Roman Jakobson dans la controverse autour d’« Igor ».
98. Claude Lévi-Strauss évoque ici l’échec de sa première candidature au Collège
de France, en novembre 1949. Comme il l’explique, il s’agit d’une lutte entre
disciplines (histoire de l’art vs sociologie) plus que de personnes, même s’il est
vrai que les inimitiés (avec Mazon via Jakobson) n’ont pas arrangé les affaires de
Lévi-Strauss.
99. Alfred Louis Kroeber (1876-1960), l’un des grands anthropologues
e
américains du premier XX siècle, spécialiste des Indiens californiens. Il mourra
brutalement à Paris, juste avant de rejoindre Claude Lévi-Strauss, comme presque
vingt ans auparavant Franz Boas, autre géant, était décédé dans ses bras à
New York en 1942. (Voir, infra, la lettre du 7 octobre 1960.)
100. Loup-garou.
o
101. Revue de métaphysique et de morale, vol. 54, n 3-4, 1949, p. 363-391 ;
repris in Anthropologie structurale, op. cit., chap. 1.
102. Il s’agit de l’une des fondations attachées au financement de conférences au
Collège de France. Pour Claude Lévi-Strauss, c’est une façon de s’insérer dans
une institution devant laquelle il prévoit de se représenter quelques mois plus tard.
Les amis surréalistes assistaient aux conférences Loubat et, parmi les plus
assidus, le peintre Max Ernst, qui un jour, d’une main sûre, dessina une poupée
Kachina pour illustrer le propos du conférencier… L’année 1950 marque un
tournant dans les objets de recherche de Claude Lévi-Strauss, qui passent de la
parenté à la mythologie.
103. Le livre de Friedrich Engels L’Origine de la famille, de la propriété privée et
de l’État, publié en 1884 à partir de notes de lecture de Marx, eut une importance
considérable pour le marxisme et l’anthropologie : sur un schéma évolutionniste
inspiré du fondateur de l’anthropologie américaine, Lewis Henry Morgan, Engels
établissait des corrélations entre structures économiques et cultures de parenté.
104. Claude Lévi-Strauss s’interdira toujours de se lancer dans une comparaison
entre domaine américain et domaine européen. Dans un de ses derniers livres,
Histoire de lynx, où il met en évidence des analogies entre des contes français et
des mythes indiens, il écrit : « plus on restreint le champ, et plus on trouve de
différences ; et c’est aux rapports entre ces différences que s’attachent des
significations. Une étude comparative des mythes indo-européens, américains,
africains, etc., est valide ; une mythologie à prétention universelle ne l’est pas »
(Paris, Plon, 1991, p. 252).
105. Néologisme inventé pour l’occasion par Claude Lévi-Strauss pour désigner
un disciple de Lewis Henry Morgan, donc d’une certaine forme d’évolutionnisme.
George Thomson (1903-1987) était un professeur d’humanités classiques
britannique notoire pour sa fidélité communiste.
106. Wolf Leslau (1906-2006), anthropologue d’origine polonaise. Formé à
Vienne et à Paris, il gagne les États-Unis en 1942. Spécialiste des cultures
sémitiques en Éthiopie, il enseigne à la New School for Social Research, puis à
Brandeis et enfin à l’université de Californie à Los Angeles à partir de 1955.
107. Jean Chenet (1918-1963), artiste haïtien qui a fondé avec d’autres le Centre
d’art d’Haïti en 1944 et a vécu à New York avec sa femme, qui était américaine.
Il sera assassiné en 1963 par les « tontons macoutes » de François Duvalier.
108. Margaret Mead (1901-1978), disciple de Franz Boas, représentante de
l’anthropologie culturaliste. Elle est connue du grand public aux États-Unis grâce
à son livre Coming of Age in Samoa : A Psychological Study of Primitive Youth
for Western Civilization, New York (N. Y.), Morrow, 1928. Elle y décrivait la
sexualité libre des adolescents de Samoa et fut, pour cette raison, soumise à une
violente controverse dans l’Amérique puritaine des années 1920. C’est une
grande et puissante figure de l’anthropologie américaine que Claude Lévi-Strauss
a rencontrée lors de son exil new-yorkais.
109. Il entend présenter sa candidature au Collège de France une deuxième fois à
l’automne 1950. À cette date, il n’a pas renoncé car l’échec qu’il a subi en
novembre 1949 lui semble (et pas seulement à lui) une défaite honorable et
prometteuse.
110. Claude Lévi-Strauss parle ici de sa célèbre « Introduction à l’œuvre de
Marcel Mauss », parue dans la première édition d’un choix d’articles du maître
qui vient de mourir la même année (Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie,
Paris, PUF, 1950 ; réédité in Claude Lévi-Strauss, Introduction à l’œuvre de
Marcel Mauss, Paris, PUF, « Quadrige », 2012). Mana est un terme polynésien
qui désigne un pouvoir magique détenu par certains objets ou personnes et que
Marcel Mauss a mis au centre de son analyse de la magie et de sa théorie du don.
Lévi-Strauss le rapproche d’autres mots traduisant un pouvoir magique enfoncé
dans les choses, comme le hau maori, qui force les choses à être données et
rendues. Il propose de les voir tous comme des « signifiants flottants » qui
désignent non pas quelque chose en particulier, mais l’opposition à l’absence de
signification, tout comme ce « phonème zéro » qu’est le « e muet » français
(d’après Jakobson dans son « French Phonemic Pattern », art. cité) n’a pas de
réalisation sonore, mais existe en s’opposant à l’absence de phonème. Le langage
étant un système, nous aurions, soutient Claude Lévi-Strauss dans son
introduction, l’idée d’une connaissance possible de tout, mais évidemment pas
cette connaissance effective ; les mots mana, etc., désigneraient donc la
possibilité de nommer l’inconnu, comme « machin », « truc », etc. Ces thèses
auront une influence considérable sur la pensée inspirée par le structuralisme, sur
des auteurs comme Barthes (qui parlera du « degré zéro de l’écriture »), mais
aussi Lacan, Deleuze, Derrida, Foucault, etc.
111. Claude Lévi-Strauss voyage au Pakistan occidental et oriental, du 3 août au
23 octobre 1950, missionné par l’Unesco pour enquêter sur « l’état de
l’enseignement des sciences sociales au Pakistan » – tâche qualifiée d’« absurde
besogne » dans une lettre postérieure du 15 mars 1951 (voir infra). Ces
impressions de voyageur et son expérience de l’islam pakistanais, quelques
années après la scission de 1947, se retrouveront dans des pages célèbres et très
critiquées de Tristes Tropiques, paru en 1955.
112. Il s’agit d’un ouvrage d’un certain Joseph de Maimieux (1753-1820), qui
propose un système de notation universel. Le terme « pasigraphie » vient de pan,
« tout », et graphein, « écrire », et sera repris pour désigner les projets de logique
e e
symbolique à la fin du XIX et au début du XX siècle. Il témoigne du caractère
général de l’intérêt des deux correspondants pour les systèmes de signes.
113. La deuxième candidature se solde par un deuxième échec, en
novembre 1950, plus personnel cette fois. Claude Lévi-Strauss est battu par Roger
Dion (1896-1981), géographe, sur une chaire « Histoire et structure sociale de la
région parisienne » qui a été préférée à la création d’une chaire d’anthropologie.
114. Les collines de Chittagong, à la frontière entre Pakistan oriental et Birmanie.
115. Lucien Bernot y partira en effet.
116. À partir de 1951, Claude Lévi-Strauss est officiellement directeur de
e
recherches à la V section de l’École pratique des hautes études, titulaire de la
chaire « Religions des peuples primitifs ». Son premier cours, consacré aux
relations entre morts et vivants, s’intitule « La visite des âmes ».
117. Il s’agit de Marcel-Paul Schützenberger (1920-1996), mathématicien,
pionnier de l’informatique théorique et de la combinatoire. Les systèmes dont
parle ici Lévi-Strauss, dits semi-complexes, seront plus tard étudiés avec des
moyens informatiques nouveaux notamment par Françoise Héritier, qui succédera
à Claude Lévi-Strauss à la direction du Laboratoire d’Anthropologie sociale du
Collège de France en 1982.
118. Le burushaski, ou bourouchaski, est une langue parlée au Pakistan qui
n’appartient à aucune famille linguistique répertoriée, malgré une proximité avec
l’indo-européen. Elle est connue pour présenter un système classificatoire divisant
les noms en « êtres humains masculins », « êtres humains féminins », « animaux
et objets comptables », « noms non comptables et concepts abstraits » (là où le
français divise en masculin et féminin). L’article de Benveniste est « Remarques
sur la classification nominale en burushaski », Bulletin de la Société de
linguistique de Paris, vol. 44, 1947-1948, p. 64-71.
119. Il s’agissait de se rendre à Paris pour la réunion, du 31 mai au 7 juin 1951,
d’une commission fraîchement installée par le Conseil international de la
philosophie et des sciences humaines de l’Unesco, associé au Comité
international permanent des linguistes (organe créé avant l’Unesco mais qui s’y
rattacha après la Seconde Guerre mondiale, sous la férule de son directeur, Alt
Sommerfelt). L’objectif de cette rencontre était de donner un cadre pour étudier la
relation entre les langues et les autres aspects des cultures.
120. Le livre en cause est vraisemblablement le livre écrit en tchèque mais à
New York pendant la guerre, en 1943, intitulé Moudrost starých Čechů : Odvěké
základy národního odboje (« sagesse des anciens Tchèques : les fondements
éternels de la résistance nationale » ; repris in SW, t. 9-1, p. 432-538), qui défend
la thèse selon laquelle l’État tchécoslovaque s’ancrait dans une vieille stratégie de
ce peuple : procéder à une alliance entre l’Est et l’Ouest. Celle-ci s’était,
d’emblée, illustrée par le choix non du latin mais du slavon d’église comme
langue. Le livre, quoique d’une érudition incontestée, a été critiqué pour son
caractère trop directement propagandiste, et il s’agissait, de fait, d’une défense de
l’État tchécoslovaque contre l’agression nazie. La slavophilie militante de ce texte
(contre la revendication allemande) a pu valoir à Roman Jakobson cette
accusation, et il s’est sans doute vu refuser une autorisation de sortie du territoire,
à une époque où il ne possédait pas encore la nationalité américaine, qu’il était en
train de demander. Les rumeurs sur les contacts de Jakobson avec différents
services d’intelligence ont beaucoup circulé, mais rien de tangible n’a jamais été
établi. (Nous remercions Tomáš Glanc, Jindrich Toman et Patrick Sériot pour leur
aide dans l’élucidation de cet épisode.)
121. Clyde Kluckhohn (1905-1960), anthropologue, spécialiste des Indiens
Navajo, professeur à Harvard.
122. Joseph Greenberg (1915-2001), linguiste américain, professeur à Stanford ;
Louis Hjelmslev (1899-1965), linguiste danois, disciple de Saussure, un des
fondateurs du Cercle linguistique de Copenhague et une des figures les plus
importantes du structuralisme ; Hans Vogt (1903-1986), linguiste norvégien,
spécialiste des langages caucasiens ; John Rupert Firth (1890-1960), linguiste
anglais.
123. Ce rapport peut être lu dans son intégralité dans John Rupert Firth, « General
Linguistics and General Grammar », Transactions of the Philological Society,
o
vol. 50, n 1, 1951, p. 69-87.
124. Claude Lévi-Strauss vient de se séparer de sa femme, Rose-Marie Ullmo.
125. À cette date règne le maccarthysme le plus virulent aux États-Unis, qui
empêcherait, le cas échéant, la venue d’étudiants marqués à gauche.
126. Roman Jakobson rencontre le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan et
sa femme, Sylvia Bataille-Lacan, par Claude Lévi-Strauss, qui les fréquente
beaucoup à cette date. Par la suite, Jakobson, de passage en France, sera
fréquemment hébergé à Guitrancourt, où se trouve la maison de campagne des
Lacan. L’usage des travaux de Lévi-Strauss puis de Jakobson par Lacan
(notamment dans son « discours de Rome » de 1953) fera beaucoup pour
constituer le paradigme « structuraliste ».
127. Au début des années 1950 règne à Paris et ailleurs en France une situation de
tragique pénurie immobilière dénoncée quelques années plus tard par
l’abbé Pierre dans une allocution retentissante.
128. Nouvelle adresse parisienne de Claude Lévi-Strauss et de Monique Roman,
sa nouvelle compagne et future épouse. L’appartement est situé dans le quartier
de Notre-Dame-de-Lorette, non loin de Drouot où le couple aime à passer
plusieurs fois par semaine.
129. Le Viking Fund est une des fondations américaines les plus impliquées dans
le financement de la discipline anthropologique. Elle contribue à organiser des
colloques et créé un prix prestigieux.
130. Benoît Mandelbrot (1924-2010), mathématicien français d’origine polonaise,
qui devait plus tard devenir l’inventeur des célèbres « fractales » et un des
mathématiciens les plus influents de sa génération. Il travaillait alors dans la suite
des travaux de Claude Shannon en théorie de l’information. Sa collaboration avec
Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson devait se poursuivre longtemps.
131. John von Neumann (1903-1957), mathématicien américain d’origine
hongroise, inventeur, avec Oskar Morgenstern, de la « théorie des jeux » – Theory
of Games and Economic Behaviour (1944) –, qui propose des solutions
mathématiques pour des problèmes impliquant une interaction entre au moins
deux joueurs conscients de leurs interactions : à chaque étape, il faut prendre en
compte le fait que le joueur peut calculer les prévisions de l’adversaire. La théorie
des jeux fait partie, comme la cybernétique de Wiener et la théorie de
l’information de Shannon, de ces théories mathématiques qui, à l’orée des années
1950, donnent à Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson le sentiment que la
mathématisation des sciences humaines est proche.
132. La petite « introduction » en question est le texte Race et histoire, publié en
1952 par les soins de l’Unesco pour prendre place dans une collection de
brochures entendant lutter contre le racisme et devenu depuis un classique des
sciences sociales (cf. Race et histoire, Paris, Gallimard, 1987). Ce texte lui avait
été commandé par son ami l’ethnologue Alfred Métraux, responsable du bureau
des affaires raciales à l’Unesco. On y trouve en effet une application de la théorie
des jeux à la notion de progrès.
133. Monique Roman, dont la mère est américaine et vit alors à Boston, doit
cependant, elle aussi, se procurer un visa de visiteur si elle veut accompagner
Claude Lévi-Strauss aux États-Unis.
134. Il s’agit d’un ouvrage écrit avec Morris Halle (1923-2018) et Gunnar Fant –
Preliminaries to Speech Analysis : The Distinctive Features and their Correlates,
Cambridge (Mass.), MIT Press, 1951.
135. Il s’agit d’une réponse critique à l’article publié par Lévi-Strauss en avril-
o
juin 1951 dans la même revue (American Anthropologist, vol. 53, n 2, 1951,
p. 155-163), plus tard repris en français dans Anthropologie structurale (op. cit.,
chap. 3), et que Claude Lévi-Strauss avait préalablement envoyé à Roman
Jakobson (voir, supra, la lettre du 14 septembre 1949). L’article d’Omar
Khayyam Moore et David L. Olmsted, « Language and Professor Lévi-Strauss »
o
(American Anthropologist, vol. 54, n 1, 1952, p. 116-119) s’en prend en
particulier à la thèse avancée alors par Lévi-Strauss (il est vrai audacieuse) qu’il y
aurait une homologie entre les structures linguistiques et les structures de parenté
des différentes aires culturelles. Mais il le fait en dénonçant le caractère « soit
aberrant, soit évidemment faux » des propositions avancées par Claude Lévi-
Strauss. Celui-ci, piqué d’être critiqué sur le plan linguistique, se demande si ce
n’est pas Roman Jakobson qui est visé, leur amitié étant connue. Cet article sera
cependant le premier d’une longue série de textes qui, dans le monde anglophone,
tenteront de tourner en dérision les visions théoriques audacieuses de
l’anthropologue français.
136. Claude Lévi-Strauss s’appuie ici sur Nikolaï Troubetskoï (1890-1938),
prince et linguiste russe, grand ami de Roman Jakobson et fondateur avec lui du
« Cercle de Prague » et de la phonologie, dont il proposera la première synthèse,
Principes de phonologie, op. cit., publié en 1939 avec, en annexe, des textes de
Jakobson. C’est à cet ouvrage que Lévi-Strauss fait ici allusion. Troubetskoï y
distinguait différents types d’oppositions phonologiques.
137. Une « chaîne de Markov » est un processus aléatoire qui permet de calculer,
à chaque étape, la probabilité de tel ou tel état à l’étape suivante en fonction de
l’étape précédente. Les mots que nous suggèrent nos téléphones illustrent très
bien le mécanisme d’une chaîne de Markov puisque, à mesure qu’on ajoute des
caractères, la suggestion faite par l’algorithme se modifie.
138. La loi de Zipf est une loi empirique qui soutient que la fréquence
d’occurrence d’un mot est une fonction de son rang dans l’ordre des fréquences :
par exemple, si le mot le plus fréquent dans un corpus intervient six mille fois
dans un texte, le dixième mot le plus fréquent apparaîtra six cents fois, le
centième soixante fois et le millième six fois. Benoît Mandelbrot avait trouvé une
formule fondée sur la théorie de l’information de Shannon, dont la loi de Zipf
était un cas particulier. Cette découverte lui vaudra d’ailleurs une notoriété
immédiate.
139. Il s’agit encore de l’article contre Claude Lévi-Strauss paru dans American
Anthropologist, qui était techniquement une « lettre » envoyée à cette publication
par des membres de la société savante qui publie la revue.
140. Ouvrage de référence de la linguistique américaine, publié en 1933 par
Leonard Bloomfield, qui passe pour le fondateur de la « linguistique structurale »
américaine, mais que le structuralisme jakobsonien va, à bien des égards,
renverser.
141. (L’astérisque signale que les termes en italiques sont en français dans le
texte.) Ultime rebondissement de la controverse sur La Geste d’Igor : Roman
o
Jakobson publie un article vigoureux dans Speculum (vol. 27, n 1, 1952, p. 43-
66), revue de médiévistique américaine.
142. Claude Lévi-Strauss participe à deux congrès internationaux aux États-Unis
à l’été 1952. L’un d’eux est la « Conference of Anthropologists and Linguists » à
Bloomington, dans l’Indiana, dont il présente les conclusions avec Roman
Jakobson.
143. William Locke, responsable du comité de programmation des « Speech
Analysis Conferences ».
144. Willard Van Orman Quine (1908-2000), un des plus importants philosophes
américains, figure éminente de la « philosophie analytique », qui donne à la
question du langage une importance centrale dans la philosophie puisque Quine
propose d’aborder les problèmes philosophiques au moyen de l’analyse logique
du langage.
145. Charles William Morris (1903-1979), sémioticien et philosophe américain,
qui popularisa dans les années 1930 une théorie des signes inspirée du grand
philosophe et logicien américain Charles Sanders Peirce, fondateur de la
sémiotique. Meyer Schapiro (1904-1996), un des plus importants historiens d’art
américains. Avec Quine, Schapiro et Morris, la collection vise à réunir certaines
des figures les plus importantes de l’époque et à imposer la centralité du langage
dans les sciences humaines.
146. Il s’agit d’un colloque des anthropologues et linguistes, où Roman Jakobson
et Claude Lévi-Strauss se retrouveront, organisé à l’université d’Indiana en 1952
par Charles Frederick Voegelin (voir, supra, la note de la lettre du 19 mars 1952 à
ce sujet).
147. Le principe de complémentarité signifie normalement que, quand deux
phonèmes apparaissent dans des distributions exactement complémentaires (par
exemple le « l mouillé » français quand il suit des voyelles fermées et le « l non
mouillé » quand il les précède), ils n’ont aucune valeur distinctive, de sorte qu’on
peut les considérer comme deux variantes du même phonème. Roman Jakobson et
ses coauteurs proposent ici d’élargir ce principe aux traits distinctifs afin de
réduire considérablement leur nombre.
148. Cette thèse signifie que les traits distinctifs sont indépendants des phonèmes
particuliers propres à chaque langue dans lesquels ils entrent et donc constituent
un répertoire universel valable pour toutes les langues. Cette thèse est toujours
restée controversée en linguistique. Une question similaire se pose en
anthropologie pour savoir si des oppositions telles que nature / culture, haut / bas,
etc., peuvent être séparées de leur contexte culturel.
149. Claude Lévi-Strauss reçoit en mars 1952 une invitation officielle du
département des relations sociales de l’université Harvard pour venir donner deux
cours au semestre d’automne. Clyde Kluckhohn et Talcott Parsons, directeur du
département, lui écrivent en ce sens.
150. Alexandre Koyré (voir, supra, la note de la lettre du 12 mai 1948 à son
sujet).
151. Dans les pages suivantes, Claude Lévi-Strauss semble se livrer à une sorte
d’exercice pour pousser plus loin l’entreprise caractéristique de Jakobson qui
s’efforce de dissoudre les phonèmes en traits contrastifs plus élémentaires,
organisés de manière hiérarchique, au sens où certains traits sont primaires et
universels (par exemple consonantique ou vocalique), d’autres secondaires et
éventuellement rares (voisé / non voisé).
152. Voir, supra, la note de la lettre du 13 mars 1952 au sujet de la « chaîne de
Markov ».
153. Pierre Auger (1899-1993), spécialiste de physique nucléaire, rencontré par
Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson durant la guerre aux États-Unis, où il est
réfugié. Il devient directeur de l’enseignement supérieur à la Libération et
collabore à nombre d’institutions internationales. Lévi-Strauss cite à plusieurs
reprises dans son œuvre son livre L’Homme microscopique (1952) pour comparer
les objets des sciences sociales (le mythe, les structures de parenté, etc.) aux
structures atomiques, les uns et les autres des « objets absolus », c’est-à-dire des
unités qui ne sont pas composées de parties.
154. Ces deux schémas correspondent à deux manières de représenter des
arborescences, avec des embranchements dépendant les uns des autres. Claude
Lévi-Strauss imagine que la machine de reconnaissance des phonèmes procède
comme une machine qui interroge les stimuli en leur soumettant deux options,
puis passe à un nouvel embranchement, qui forcément se répète dans les deux
branches de l’alternative, comme le fait le troisième embranchement, etc. Il est
frappant de noter que cette manière de représenter l’information phonologique
ressemble beaucoup à un programme informatique et que Claude Lévi-Strauss
anticipe ici les questions qui seront celles de la linguistique notamment
chomskyenne, y compris la représentation en arbre logique.
155. Voir, infra, p. 290, la lettre du 22 décembre 1970.
156. Le séminaire va se tenir chaque semaine à partir de mars 1953 et durant toute
l’année. Il réunit les mathématiciens Georges Guilbaud et Roger Penrose, le
psychologue Jean Piaget, le psychanalyste Jacques Lacan, le sociologue Paul-
Henry Chombart de Lauwe, le linguiste Émile Benveniste ainsi que le physicien
Pierre Auger. Mais il ne fera l’objet d’aucune publication en volume finalement,
au grand dam de Roman Jakobson.
157. Les deux textes seront publiés dans Supplement to International Journal of
o
American Linguistics, vol. 19, n 2, 1953. Le texte conclusif de Claude Lévi-
Strauss s’intitulait « Towards a General Theory of Communication » et sera repris
en français sous le titre « Linguistique et anthropologie » comme quatrième
chapitre d’Anthropologie structurale, op. cit. Les conclusions de Roman
Jakobson, intitulées « Results of a Joint Conference of Anthropologists and
Linguists », seront reprises dans les Selected Writings (t. 2, p. 554-557), et, en
français, dans les Essais de linguistique générale (op. cit., t. 1, chap. 1 : « Le
langage commun des linguistes et des anthropologues »).
158. Directeur du Center for International Studies du MIT se proposant d’allouer
la subvention de 2 000 dollars pour financer le séminaire.
159. Talcott Parsons (1902-1979), sociologue éminent pratiquant une approche
sémantique des problèmes sociaux, professeur à l’université Harvard.
160. Ce séminaire a lieu à l’hôtel Majestic, siège de l’Unesco.
161. Durant toute la décennie des années 1950, Claude Lévi-Strauss explore,
entre autres, la mythologie des Indiens Pueblo et met à l’épreuve les prodromes
d’une analyse structurale des mythes. Cette nouvelle orientation se fait dans le
cadre de son séminaire à l’École pratique des hautes études, dont la chaire
« Religions des peuples primitifs » est rebaptisée en 1954, à la demande de
Claude Lévi-Strauss, « Religions des peuples sans écriture ».
162. Allusion à l’invitation de l’université Harvard qui se précise et que la mère
de Monique, heureuse d’un possible rapprochement, préconise autant que Roman
Jakobson, qui, semble-t-il, fait alliance avec elle pour exercer une amicale
pression sur sa fille et son compagnon…
163. Ce texte de Jan Petrus Benjamin de Josselin de Jong, intitulé Levi-Strauss’s
Theory on Kinship and Marriage, a eu l’avantage de donner très tôt un accès
indirect aux théories de Lévi-Strauss sur l’anthropologie de la parenté – avant que
Les Structures élémentaires de la parenté soit traduit en anglais, en 1969.
164. Jean Piaget (1896-1980), biologiste et psychologue suisse, particulièrement
intéressé par les questions de développement de l’intelligence, qui élabore une
théorie, « l’épistémologie génétique », se rapprochant du structuralisme à certains
égards. Il sera d’ailleurs en charge de la rédaction du « Que sais-je ? » sur le
structuralisme (Le Structuralisme, Paris, PUF, 1968).
165. Il ne s’agit sans doute pas de l’économiste Karl Polanyi (1886-1964), le
célèbre auteur de La Grande Transformation (1944), qui depuis 1940 vit et
travaille aux États-Unis, mais de son frère, Michael Polanyi (1891-1976), lui aussi
hongrois de confession juive, émigré en Grande-Bretagne depuis les années 1930
et professeur à l’université de Manchester jusqu’en 1955. Médecin de formation,
conduisant des recherches en physique-chimie, il s’intéresse à l’épistémologie des
sciences. Tout en ayant participé à l’expérience de la République démocratique
hongroise de Béla Kun en 1919, il évolue en Angleterre vers des cercles libéraux
européens proches de la fondation Rockefeller.
166. Au Conseil international des sciences sociales de l’Unesco, de 1953 à 1961,
Claude Lévi-Strauss est chargé d’animer la politique scientifique d’une grande
institution internationale, de faire le pont entre les institutions académiques et les
fondations américaines.
167. Electronic Numerical Integrator and Computer : premier ordinateur
entièrement électronique, une énorme machine qui occupait toute une salle de
l’université de Pennsylvanie, où il fut conçu.
168. Talcott Parsons vient d’envoyer à Claude Lévi-Strauss, le 12 novembre, une
offre officielle de « full professorship with tenure », c’est-à-dire un poste
permanent de professeur titulaire à l’université Harvard, le plus haut grade
possible de l’enseignement supérieur aux États-Unis. Cette lettre détaille les
conditions financières (12 000 dollars par an), pédagogiques et administratives
d’un tel engagement, en précise les servitudes et les droits (par exemple, un congé
sabbatique tous les sept ans, etc.). D’une façon générale, c’est une offre
exceptionnellement avantageuse – que Claude Lévi-Strauss refusera néanmoins.
169. Allusion au climat politique induit par le maccarthysme.
170. Talcott Parsons, qui séjournait à Cambridge, au Royaume-Uni, comme
professeur invité, vient à Paris rendre visite à Claude Lévi-Strauss début
décembre afin de parler de cette offre d’emploi de vive voix avec l’intéressé.
171. Roman Jakobson est évidemment un fervent supporter du « transfert » de
Claude Lévi-Strauss à Cambridge, dans le Massachusetts. Mais rien n’y fait.
Claude Lévi-Strauss le fait savoir à Talcott Parsons et Clyde Kluckhohn fin
décembre 1953.
172. Ce livre ne verra jamais le jour, même si un compte rendu des activités du
séminaire est publié : « Les mathématiques de l’homme », Bulletin international
o
des sciences de l’homme, vol. 6, n 4, 1954, p. 643-653.
173. Ce livre n’a pas été publié sous cette forme par Claude Lévi-Strauss. En
revanche, un de ses étudiants, Lucien Sebag (1934-1965), très impliqué dans cette
partie de son travail, produira un livre consacré à la mythologie des Pueblo et
publié à titre posthume : L’Invention du monde chez les Indiens Pueblo, Paris,
Maspero, 1971.
174. L’édition anglophone aboutira seulement en 1969, d’après la deuxième
édition révisée des Structures : The Elementary Structures of Kinship,
Boston (Mass.), Beacon Press, 1969.
175. Robert Gordon Wasson (1898-1986), auteur, avec son épouse, Valentina
(1901-1958), de Mushrooms, Russia and History (1957), un traité d’ethnologie
mycologique qui passionne Claude Lévi-Strauss, même s’il le juge un peu
« délirant ». Lévi-Strauss, mycophile (amateur de champignons) ardent, pensait
que ce secteur était prometteur pour l’ethnologie.
176. Michel Leiris (1901-1990), ethnologue et écrivain, ami des Lévi-Strauss.
177. Anthropologie structurale est un recueil d’articles programmatiques publié
chez Plon en 1958.
178. Claude Lévi-Strauss acquiert un nouveau statut d’auteur après le succès
public rencontré avec Tristes Tropiques (1955), qui lui donne accès à des médias
de grande diffusion. Diogène est une revue publiée sous les auspices de l’Unesco
à partir de 1953.
179. Claude Lévi-Strauss emménage au 2 de la rue des Marronniers, dans le
e
XVI arrondissement de Paris, où il résidera jusqu’à la fin de sa vie. Ce
déménagement est occasionné par la naissance de Matthieu Lévi-Strauss, son
second fils, né le 25 août 1957.
180. « Medieval Mock Mystery : The Old Czech Unguentarius », article écrit et
publié dans un volume d’hommages à Leo Spitzer, puis republié dans le sixième
volume des Selected Writings (trad. fr. « Le mystère burlesque au Moyen Âge »,
o
Critique, n 322, 1974, p. 261-289).
181. Il s’agit de Morphology of the Folktale (1958), traduction anglaise, préfacée
par Svatava Pírková Jakobson (l’épouse de Roman Jakobson), de l’œuvre majeure
de Vladimir Propp (1895-1970), parue en Russie en 1928. Ce livre croyait
pouvoir reconstruire un schéma narratif général du « conte merveilleux » russe
qui vaudrait pour tout le corpus et consisterait en un ensemble de trente et une
« fonctions » et de sept types de personnages. Ces « fonctions » sont des types
d’épisode, comme par exemple l’éloignement du héros, qui peuvent prendre des
formes diverses et être introduits de différentes manières, mais qu’on retrouvera
dans tous les contes. Ces généralisations amènent Propp à établir une véritable
formule du conte merveilleux russe. Comme Jakobson, Propp fera partie de ceux
que le pouvoir stalinien dénoncera en tant que « formalistes ». Il devra donc
insister dans ses ouvrages suivants sur le contexte social et historique des contes.
Jakobson fait découvrir Propp à Lévi-Strauss, qui le fera lire à Roland Barthes.
Morphologie du conte, largement inconnu en France, est traduit en français en
1965 par Marguerite Derrida (l’épouse du philosophe). Jakobson œuvrera toute sa
vie pour transmettre l’héritage de cette école « formaliste », en particulier dans le
champ littéraire (cf. notamment le recueil Théorie de la littérature, op. cit.).
*1. Des collègues suédois m’ont dit qu’aujourd’hui encore, dans une soutenance
de thèse, le second « opposant » doit se conduire comme un clown.
Le 28 novembre 1958.
182. Le 30 novembre 1958, c’est en effet le philosophe Maurice Merleau-Ponty,
ami de Claude Lévi-Strauss et professeur au Collège de France depuis 1952, qui
présente devant l’assemblée générale des professeurs le « Rapport pour la
création d’une chaire d’anthropologie sociale ».
183. Constantin Brăiloiu (1893-1958), ethnomusicologue d’origine roumaine,
travaillant, entre autres, avec Gilbert Rouget, ami de Claude Lévi-Strauss.
184. Harry Austryn Wolfson (1887-1974), philosophe et historien de la
philosophie, enseignant à Harvard, c’est un des premiers professeurs juifs admis
dans une université de l’Ivy League (le groupe des quelques universités
américaines les plus prestigieuses), univers professant un antisémitisme assumé
jusqu’à la fin des années 1930. Il est directeur d’un centre d’études judaïques et
développe une œuvre philosophique sur les grands textes de la philosophie juive
(Spinoza), mais aussi islamique (Averroès) et chrétienne (les Pères de l’Église),
en pratiquant une approche herméneutique de lecture quasi talmudique du texte
philosophique.
185. Jan Kott (1914-2001), théoricien du théâtre et critique polonais, auteur de
Shakespeare notre contemporain, dont la traduction a paru chez Julliard en 1962.
186. « La geste d’Asdiwal », article publié en 1959 dans l’Annuaire de l’École
pratique des hautes études (repris in Anthropologie structurale deux, op. cit.,
chap. 9). Il s’agit de l’analyse d’un mythe de la côte canadienne de la Colombie-
Britannique et de ses variantes, analyse structurale peut-être la plus complète et la
plus exemplaire avant l’immense parcours à travers les mythologies
amérindiennes à venir dans les quatre volumes des Mythologiques (1964-1971).
187. Morris Halle (né en 1923), élève puis collaborateur de Roman Jakobson,
avec qui il publiera quelques ouvrages importants, avant de contribuer à la mise
en place de la grammaire générative de Chomsky, qui remplacera la linguistique
structurale comme paradigme dominant dans les sciences du langage et plus
généralement dans les sciences humaines et sociales.
188. Amorrhéens, ou Amorrites, nom d’un peuple mésopotamien figurant dans
les chroniques akkadiennes (plus de deux mille ans avant Jésus-Christ) ainsi que
dans l’Ancien Testament.
189. Le compte rendu de Claude Lévi-Strauss, qui paraîtra simultanément en
o
français (Cahiers de l’Institut de science économique appliquée, n 9, 1960, p. 3-
o
36) et en anglais (International Journal of Slavic Linguistics and Poetics, n 3,
1960, p. 122-149), avant d’être repris comme huitième chapitre (« La structure et
la forme : réflexions sur un ouvrage de Vladimir Propp ») d’Anthropologie
structurale deux, op. cit., sera en effet assez critique : tout en reconnaissant le
caractère précurseur du travail de Propp, qui date des années 1920, il opposera sa
démarche à celle du folkloriste russe comme le structuralisme authentique (où la
structure est coextensive de la variation des contenus et n’en est pas séparable) au
formalisme (où le contenu et la forme sont séparés, cette dernière étant donc une
abstraction). Le chercheur russe en sera blessé, mais cette distinction est très
importante pour la bonne compréhension du structuralisme lévi-straussien, qui
reste jusqu’à aujourd’hui trop souvent confondu avec un « formalisme » abstrait.
190. Il s’agissait de faire traduire en français cet ancien texte de Roman Jakobson,
écrit en tchèque en 1929, mais, devant sa technicité, l’amie de Monique Lévi-
Strauss qui avait été sollicitée déclara forfait.
191. Krystyna Pomorska (1928-1986), slaviste polonaise, que Jakobson aurait
rencontrée, en novembre 1958, à un colloque en Pologne sur la théorie littéraire
(« The Polish Conference on Literary Theory », Krynica-Zdrój, 16-20 octobre
1958). Spécialiste de littérature russe, elle s’est consacrée à appliquer les théories
poétiques de Jakobson à la prose, et était devenue à l’époque la nouvelle
compagne de Jakobson. Le couple publiera plusieurs ouvrages ensemble, dont
Dialogues, Paris, Flammarion, 1980.
192. En 1957, Roman Jakobson fut sollicité pour fonder un « Center for
Communication Studies » au MIT, rattaché au Research Laboratory for
Electronics et créant un espace disciplinaire entre des linguistes et des ingénieurs
en électronique, mais aussi des mathématiciens, des psychologues, des
neurologues, des logiciens. Morris Halle et Noam Chomsky en firent partie.
193. Roman Jakobson y donnera la conférence inaugurale. Le texte en sera
publié : « Introduction », in Roman Jakobson (dir.), Structure of Language and its
Mathematical Aspects, Providence (R. I.), American Mathematical Society,
1961 ; repris in SW, t. 2, p. 568-569.
194. Poėziía grammatiki i grammatika poėzii, texte publié en anglais sous le titre
Poetry of Grammar and Grammar of Poetry (repris in SW, t. 3 ; et, en français,
« Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie », in Questions de poétique,
op. cit., p. 219-233 ; Huit Questions de Poétique, Paris, Seuil, « Points Essais »,
o
n 85, 1977, p. 89-108). C’est un texte important parce qu’il formule certaines des
hypothèses qui conduiront Jakobson et Lévi-Strauss à publier ensemble leur étude
sur « Les chats » de Baudelaire (1857).
195. Thomas Sebeok (1920-2001), linguiste et sémioticien américain d’origine
hongroise, élève de Roman Jakobson, qui devint une des figures les plus
éminentes de la sémiotique mondiale.
196. Par bateau, train, car, et non par avion (air mail). Le texte de cette leçon
inaugurale sera publié par le Collège de France, et repris sous le titre « Le champ
de l’anthropologie » dans Anthropologie structurale deux, op. cit. Il installe
l’anthropologie comme discipline cardinale du savoir contemporain.
197. Il s’agit vraisemblablement de Tristes Tropiques.
198. « Linguistics and Poetics », in Thomas Sebeok (dir.), Style in Language,
Cambridge (Mass.), MIT Press, 1960, p. 350-377 ; repris in SW, t. 3, p. 18-51, et,
en français, in Essais de linguistique générale, op. cit., t. 1, chap. 11. Ces lectures
déclencheront le travail commun sur « Les chats », qui occupera une bonne part
des échanges suivants.
199. Séminaire annuel qui avait lieu rituellement en Autriche, à
Burg Wartenstein, financé par la fondation Wenner-Gren pour la recherche en
anthropologie.
200. Voir, supra, la note de la lettre du 27 janvier 1950 à ce sujet.
201. Ces conversations ont probablement eu pour objet les textes de Roman
Jakobson dont il est question dans les lettres précédentes, « Linguistics and
Poetics » et Poetry of Grammar and Grammar of Poetry, que Claude Lévi-
Strauss promettait de lire. Dans ces textes, Jakobson propose plusieurs définitions
de la poésie. La poésie consisterait à produire un message dont le but est de
mettre en valeur le message lui-même (cela correspond à ce que Jakobson appelle
la « fonction poétique »). La poésie peut être définie comme le rabattement de
l’axe associatif (celui qui oblige à choisir entre plusieurs possibilités de langue à
une même place, par exemple entre « je », « tu », etc., en position de sujet) sur
l’axe successif (celui qui consiste à combiner différentes unités de langue pour
produire un message) : contrairement au langage ordinaire, un message poétique
replierait le fil du discours sur lui-même. Évidemment, cette seconde définition
est cohérente avec la première. Ce repli du message sur lui-même prend la forme
d’un parallélisme dont la rime ou la métrique n’est qu’un cas particulier.
Jakobson insiste particulièrement sur les parallélismes grammaticaux, qui seraient
un aspect peu étudié de la poésie. D’une manière générale, il élargit la perception
de ces symétries, répétitions, modulations, dans l’esprit de ce que Saussure
dégageait dans ses recherches sur les anagrammes.
e
202. Il s’agit de deux auteurs de pastorales du XVII siècle anglais.
203. Ce livre ne paraîtra jamais, mais le troisième volume des Selected Writings
(publié en 1981) en tiendra lieu.
204. Judith Lacan, la fille de Jacques Lacan.
205. Georges Charbonnier, Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Paris, Plon-
Julliard, 1961.
206. Chaque année, le Collège de France publie un « Résumé des cours » dans
l’Annuaire du Collège de France.
207. Il s’agit de Nicolas Ruwet (1933-2001), linguiste belge, qui deviendra le
traducteur en français des Essais de linguistique générale, sélection d’articles de
Roman Jakobson qui contribuèrent à rendre son œuvre accessible à un large
public en France.
208. Maurice Merleau-Ponty meurt d’une crise cardiaque le 3 mai 1961.
209. Voir,Après 1961, Lévi-Strauss conservera toujours une photo de son ami
supra, vissée sur son bureau du Collège de France. La Pensée sauvage, publié
la l’année suivante, en 1962, est dédié à la mémoire de Merleau-Ponty.
lettre210. En 1962, une chaire « Philosophie de la connaissance » est créée ; elle
dusera occupée jusqu’en 1990 par Jules Vuillemin.
26 décembre
1958.211. Le Totémisme aujourd’hui et La Pensée sauvage sont deux livres
jumeaux conçus et publiés ensemble.
212. Dans le sixième chapitre de La Pensée sauvage, Lévi-Strauss interroge le
dernier niveau d’individuation que porte l’attribution d’un nom propre. Contre
certains anthropologues considérant le nom propre comme un résidu
d’intelligibilité, la théorie lévi-straussienne postule que les noms propres ont un
sens. Ils assignent une place dans la taxinomie du monde. Au moment où il écrit
ces lignes, Lévi-Strauss est lui-même dans une procédure compliquée de
changement de nom. Officiellement, il s’appelle Claude Lévi, mais tout le monde
le connaît désormais sous le nom de Lévi-Strauss – patronyme qu’il entend
pérenniser et officialiser. C’est chose faite par une décision favorable du Conseil
d’État publiée au Journal officiel du 24 août 1961.
213. La revue L’Homme, lancée en 1961 sous la triple autorité disciplinaire de
l’anthropologie (Lévi-Strauss), de la linguistique (Benveniste) et de la géographie
(Gourou), va devenir très vite une grande revue internationale de l’anthropologie
française liée au paradigme structural de son fondateur, mais sans exclusive
théorique.
214. Mouton de Gruyter (depuis 1907), éditeur scientifique franco-hollandais,
publie les Selected Writings de Roman Jakobson et, en 1967, la deuxième édition
révisée des Structures élémentaires de la parenté.
215. Remarques sur l’évolution phonologique du russe comparée à celle des
autres langues slaves, Prague, Jednota, 1929.
216. Kindersprache, Aphasie und Allgemeine Lautgesetze, Uppsala, Almqvist &
Wiksell, 1941.
217. Roman Jakobson travaillera longtemps sur ce poème, dont il finira par
donner une longue analyse publiée dans le quatrième volume des Selected
Writings (p. 239-274).
218. Jules Marouzeau, Lexique de la terminologie linguistique, Paris, Geuthner,
1933. Une édition augmentée, publiée en 1943, introduit les concepts de la
phonologie et de la linguistique structurale.
219. On trouvera le schéma en question dans la reproduction de l’article publié
(voir annexe 1, p. 353). On ne retrouve pas dans les archives de la lettre envoyée
par Claude Lévi-Strauss un tel schéma : il se peut qu’il se soit perdu.
220. Benveniste est le responsable des articles de linguistique à la revue
L’Homme.
221. Suit une liste de corrections supprimée de la présente édition.
222. Ces commentaires de Dumézil sont intégrés dans « “Les chats” de Charles
Baudelaire », art. cité, en note de bas de page. (Texte reproduit en annexe 1 ; voir
ici.)
*2. Peut-être on devrait comparer avec les amoureux et les savants dans la mûre
saison le « savant amour… fruit d’automne aux saveurs souveraines » dans le
poème « L’amour du mensonge ». Qu’en pensez-vous ?
Le Corsaire, journal des spectacles, de la littérature, des arts, des mœurs et des
modes (Paris, 1823-1852), où parut pour la première fois, dans le numéro du
14 novembre 1847, le sonnet de Baudelaire, qui sera repris dans Les Fleurs du
Mal (1857).
223. Retchezken est un pseudonyme utilisé par trois auteurs belges lorsqu’ils
écrivent conjointement : Léon Jouret (1828-1905), musicologue et compositeur,
Léon Gauchez (1825-1907), critique et marchand d’art, et Édouard Wacken
(1819-1861), dramaturge, poète et critique, et directeur de la Revue de Belgique,
dans laquelle ces textes paraissent.
224. Il s’agit de la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, où Le Corsaire était conservé
et catalogué.
225. Jules François Felix Husson, dit Fleury, dit Chamfleury (1821-1889),
journaliste littéraire, critique d’art, et auteur célèbre pour avoir publié Les Chats.
Histoire, mœurs, observations, anecdotes (1869). Dans le feuilleton Le Chat
Trott, où le sonnet de Baudelaire fut publié pour la première fois en 1847,
Champfleury affirme que le poème aurait été déjà écrit en mars 1840.
226. En effet, le titre était déjà pris par plusieurs périodiques.
227. Il s’agit de « Deux aspects du langage et deux types d’aphasies », Les Temps
o
modernes, n 188, 1962, p. 853-880 (traduction du deuxième chapitre de
Fundamentals of Language, La Haye, Mouton de Gruyter, 1956).
228. « “Les chats” de Charles Baudelaire », art. cité (voir l’annexe 1).
229. C’est le temps des publications rétrospectives en anglais qui commence pour
Roman Jakobson, les Selected Writings, rassemblant son impressionnante
production scientifique. À partir de 1962, les volumes s’enchaînent jusqu’au
début des années 1980, et même de manière posthume : t. 1, Phonological
Studies (1962) ; t. 2, Word and Language (1971) ; t. 3, Poetry of Grammar and
Grammar of Poetry (1981) ; t. 4, Slavic Epic Studies (1966) ; t. 5, On Verse, Its
Masters and Explorers (1979) ; t. 6, Early Slavic Paths and Crossroads (1985) ;
t. 7, Contributions to Comparative Mythology : Studies in Linguistics and
Philology, 1972-1982 (1985) ; t. 8, Completion Volume One : Major Works,
1976-1980 (1988) ; t. 9, Completion Volume Two : Uncollected Works (2013).
230. Voir, supra, la note de la lettre du 20 janvier 1962 à ce sujet.
231. Nous avons choisi de ne pas reprendre ce brouillon dans la présente édition.
232. Chaque volume des Selected Writings se concluait par un « retrospect », ce
qu’on pourrait traduire par une « rétrospection », ou, moins élégamment mais plus
couramment, une « mise au point rétrospective ». Ces textes seront traduits en
français et publiés tous ensemble dans Une vie dans le langage. Autoportrait d’un
savant, Paris, Minuit, 1984, avec une préface de Tzetan Todorov.
233. Willem Noomen, Étude sur les formes métriques du « Mystère du Vieil
Testament », Amsterdam, Noord-Hollandsche Uitgevers Maatschappij, 1962.
234. Claude Lévi-Strauss commence donc à cette date la rédaction de ses
Mythologiques, entreprise au long cours et en quatre volumes qui l’occupera
presque exclusivement jusqu’en 1971.
235. Roman Jakobson fait référence au dernier chapitre, le plus connu, de La
Pensée sauvage, passe d’armes féroce avec Jean-Paul Sartre, qui avait fait
paraître, en 1960, la Critique de la raison dialectique, où il opposait la raison
dialectique (propre à la philosophie) à la raison analytique (accessible aux
sciences humaines). La première saisit les termes comme des incarnations
momentanées d’un processus animé par une contradiction, alors que la seconde
les saisit comme des états stationnaires qui ne sont que ce qu’ils sont. Claude
Lévi-Strauss renversa l’ordre de préséance des deux « raisons », et donc la
hiérarchie entre philosophie et anthropologie. À l’époque, ces pages furent
considérées comme le sacre du structuralisme détrônant l’existentialisme. Les
« anciennes conversations » auxquelles Roman Jakobson fait allusion et où
Claude Lévi-Strauss se serait montré moins critique à l’égard de la « raison
dialectique » renvoient sans doute à l’article que ce dernier avait publié en 1956,
sous le titre « Structure et dialectique », dans un livre d’hommage à Jakobson à
l’occasion de son soixantième anniversaire (repris in Anthropologie structurale,
op. cit., chap. 12). Roman Jakobson lui-même s’est toujours déclaré proche de la
pensée dialectique (comme de la phénoménologie), qui non seulement s’oppose
au positivisme atomisant, qui est pour lui le vrai adversaire philosophique et
théorique, mais aussi le confirme dans son sentiment que les oppositions
précèdent les termes opposés et structurent en amont notre perception du monde.
236. Il s’agit du couple formé par Elsa Triolet et Louis Aragon. Roman Jakobson,
ami de Vladimir Maïakovski, était lié à Lili Brik, sœur d’Elsa Triolet. Il ne
manquait jamais d’aller rendre visite « aux » Aragon lorsqu’il était de passage à
Paris, de même qu’il y fréquentait également toute une petite communauté
d’exilés russes.
237. Serge Elisseeff (1889-1975), orientaliste français d’origine russe, japonisant
émérite, professeur à Harvard de 1934 à 1957, puis à la Sorbonne.
238. André Mirambel (1900-1970), helléniste, administrateur de l’École nationale
des langues orientales vivantes de 1958 à 1969, où il enseigne le grec moderne.
239. Edmund Leach (1910-1989), ethnologue britannique spécialiste de la société
kachin (Birmanie), professeur à Cambridge, admiratif de Claude Lévi-Strauss tout
en ayant déclaré que les Structures élémentaires de la parenté étaient un
« splendide échec ». Il critique les généralisations de la pensée lévi-straussienne à
partir d’exemples précis qu’il lui oppose.
240. Rodney Needham (1923-2006), anthropologue spécialisé dans les questions
de parenté, qui vient, en 1962, de consacrer un livre à Lévi-Strauss : Structure
and Sentiment. Il supervisera la traduction britannique des Structures
élémentaires de la parenté, qui paraîtra en 1969.
241. La conférence de Claude Lévi-Strauss « Jean-Jacques Rousseau, fondateur
des sciences de l’homme » sera publiée dans Jean-Jacques Rousseau, Neuchâtel,
La Baconnière, 1962, p. 239-248, et repris comme deuxième chapitre
d’Anthropologie structurale deux, op. cit.
242. Raymond de Saussure (1894-1971), psychiatre et psychanalyste genevois,
rencontré à New York pendant la guerre. Il est le fils de Ferdinand de Saussure.
243. Claude Lévi-Strauss prépare le premier volume des Mythologiques, qui porte
sur la cuisine : Le cru et le cuit, op. cit.
*3. Die Tlinkit-Indianer, Jepa, 1885.
244. César Albisetti et Ângelo Jayme Venturelli, Enciclopédia Bororo,
Campo Grande, Museu regional Dom Bosco, 1962. Cet ouvrage tout à fait
extraordinaire, se présentant comme un dictionnaire en trois volumes avec des
entrées qui sont parfois de longs essais ethnographiques, fut réalisé par certains
pères de la mission salésienne qui s’était installée en pays bororo, au Mato
Grosso, au début du siècle, dans le cadre de la pacification imposée après la
politique d’extermination menée par l’État brésilien, et qui existe toujours. Les
salésiens sont une communauté fondée en 1874 par Don Bosco, mais dont le nom
renvoie à saint François de Sales.
245. Alexandre Koyré.
246. Dominique Koyré, épouse d’Alexandre.
247. Jacques Lacan.
248. Le cru et le cuit, op. cit.
249. « Linguistic Evidence in Comparative Mythology », in SW, t. 7, p. 12-32.
250. Noam Chomsky (né en 1928), linguiste américain, élève et collègue de
Jakobson au MIT à partir de 1955, acteur d’une révolution méthodologique
majeure en linguistique sous le nom de « grammaire générative ». Il a contribué à
la généralisation des « sciences cognitives ». Chomsky et Jakobson sont les deux
e
linguistes les plus influents du XX siècle.
251. Sol Tax (1907-1995), anthropologue américain, fondateur de la revue
Current Anthropology, centrale dans le champ de la discipline.
252. Maison située à Lignerolles, en Côte-d’Or, acquise en 1964 par Monique et
Claude Lévi-Strauss, et qui sera désormais leur lieu de villégiature.
253. Sylvia Lacan.
254. « La linguistique va-t-elle devenir la science des sciences ? – Un entretien de
o
Claude Bonnefoy avec Roman Jakobson », Arts, n 20, 1966, p. 10-11 (texte
reproduit en annexe 2) ; « André Martinet répond à Roman Jakobson », Arts et
o
loisirs, n 21, 1966, p. 14. D’abord proche de Roman Jakobson, André Martinet
devient ensuite beaucoup plus critique au nom d’une position empiriste opposée à
l’universalisme de Jakobson. L’article dont il est question ici témoigne en effet
d’une attaque assez perfide, presque insultante : il accuse Jakobson de
« généraliser à partir d’observations superficielles, trop limitées ou de qualité
douteuse », de procéder à « des approximations que recouvrent des formulations
piquantes », camouflant des « constatations de caractère très général qui,
fréquemment, avaient fait l’objet de formulations antérieures », de sorte qu’il
invite à « démystifier » son collègue. Martinet prend comme exemple de cet
amateurisme l’analogie entre le rapprochement, que faisait Jakobson dans son
entretien, entre la capacité à percevoir les phonèmes et la prohibition de l’inceste,
qui, avec la capacité à construire des outils, constituerait le propre de l’homme :
« Cette formulation hardie ne fait que décalquer celle de Lévi-Strauss
relativement aux femmes comme les unités de la communication sociale. Elle a le
même caractère agréablement paradoxal et, en fait, la même absence de
profondeur. »
255. Ferdinand de Saussure (1857-1913), linguiste suisse considéré comme le
fondateur du structuralisme, pour son Cours de linguistique générale – rédigé et
publié après sa mort, en 1916, par deux disciples – et l’invention du terme de
« sémiologie », afin de désigner une « science de la vie des signes dans la vie
sociale ». À partir de la publication en 1957 du livre de Robert Godel Les Sources
manuscrites du Cours de linguistique générale de F. de Saussure (op. cit.), et
surtout du dépôt fait, en 1960, de manuscrits du maître, par ses héritiers, à la
Bibliothèque de Genève, on découvre un autre Saussure, bien loin de la rigidité
scientifique supposée du structuralisme ; un Saussure qui étudie, sans cependant
jamais rien publier, les légendes, les anagrammes, en multipliant les hypothèses et
les trames. Ce Saussure apparaît avant tout intéressé par les métamorphoses des
signes, contrairement à ce que l’image d’un Saussure obsédé par la synchronie et
la statique laissait imaginer (oubliant au passage que Saussure était un spécialiste
de l’indo-européen, donc de la linguistique historique et comparée). Il est frappant
de voir que Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, qui passent pour les
parangons du structuralisme orthodoxe, se reconnaissent immédiatement dans cet
« autre Saussure ». Le passage cité par Jakobson (et auquel il fera référence à de
nombreuses reprises dans ses textes) insiste sur le fait que la métamorphose du
signe est une propriété générale, propre à tout signe, essentielle et non pas
accidentelle. Lévi-Strauss fera lui aussi usage de cette citation à plusieurs reprises
(cf. notamment Mythologiques, t. 3, L’origine des manières de table, op. cit.,
p. 259, où une illustration détaillée sur la mythologie amérindienne en est
immédiatement proposée). Jakobson puisera largement dans le fond des inédits de
Saussure et contribuera à le faire connaître, incitant Lévi-Strauss à en faire autant
et à composer un article sur une de ces notes : ce sera le dixième chapitre du
Regard éloigné (1983), intitulé « Religion, langue et histoire : à propos d’un texte
inédit de Ferdinand de Saussure ».
256. Philippe Sollers (né en 1936), écrivain français, à l’époque associé au
structuralisme et directeur de la revue Tel Quel, qui publiera quelques textes de
Roman Jakobson. Les « deux textes » dont il est question ici sont ceux
mentionnés dans la lettre précédente de Claude Lévi-Strauss.
257. Il s’agit du concept de « double articulation », qui désigne le fait que toutes
les langues sont segmentées en une première articulation, où les unités sont à la
fois de son et de sens (les morphèmes), et en une deuxième articulation, où les
unités n’ont pas de sens mais ne sont perçues que parce qu’elles entrent dans la
fabrication des unités de première articulation (les phonèmes). Ce concept a de
fait été introduit par André Martinet ; cependant, il lui est attribué de manière
appuyée par Roman Jakobson dans l’entretien. Il est d’ailleurs assez clair que
l’interviewer, Claude Bonnefoy, était proche de Martinet, qu’il oppose dans
l’entretien à Jakobson comme celui qui s’intéresse aux différences contre celui
qui s’intéresse aux ressemblances, et qu’il qualifie de « grand linguiste », dont
« le renom, aux États-Unis comme en France, est égal à celui de Jakobson »…
258. Il s’agit du quatrième tome des Selected Writings, intitulé Slavic Epic
Studies.
259. Il s’agit d’un document intitulé Les Vingt-neuf parallélismes, compilation,
e
rédigée par le moine japonais Kūkai au IX siècle, de divers traités d’art littéraire
chinois du début de la dynastie des Tang. Roman Jakobson en avait reçu une
traduction anglaise par le sinologue James Robert Hightower, son collègue à
Harvard, et l’avait transmise à Claude Lévi-Strauss. Il évoque ce texte ainsi que
diverses autres recherches sur une typologie des parallélismes poétiques dans un
article de la même année : « Grammatical Parallelism and its Russian Facet »,
o
Language, vol. 42, n 2, 1966, p. 399-429 ; repris in SW, t. 3, chap. 8, et, en
français, in Questions de poétique, op. cit., p. 234-279. (On peut lire de nos jours
le traité de Kūkai en français : François Martin, « Traités Tang sur le
o
parallélisme », Extrême-Orient Extrême-Occident, n 11, 1989, p. 109-124.)
260. En avril 1966, Claude Lévi-Strauss va recevoir à Chicago la médaille d’or du
Viking Fund, un prix prestigieux fondé sur le vote de la communauté
anthropologique internationale.
261. Ossabaw est une des îles de l’archipel des Sea Islands, en face de la côte
géorgienne des États-Unis, à une vingtaine de kilomètres au sud de Savannah,
caractérisée par un riche écosystème. À partir de 1961, la fondation Ossabaw la
transforme en un lieu de préservation écologique mais aussi de retraite pour
intellectuels et artistes. Roman Jakobson, à partir du milieu des années 1960, se
rend très régulièrement sur cette île, où il écrit, en toute quiétude, nombre
d’articles et de livres.
262. Une conférence internationale fondatrice de sémiotique se tint du 12 au
18 septembre 1966 sous le patronage de l’Académie des sciences de Pologne, à
Kazimierz. On y discuta des relations entre sémiologie (étude de tous les
systèmes de signes) et linguistique (étude des langues).
263. Il s’agit peut-être du « Special Committee for Social Sciences of Unesco »,
même si la participation de Roman Jakobson n’y est attestée qu’en octobre 1968.
264. Ville près de San Diego, en Californie, où se trouve le Salk Institute for
Biological Sciences. Jakobson y passa les mois de juin et de juillet.
265. Roman Jakobson fait peut-être allusion à la polémique qui a suivi la
publication des Mots et les Choses de Michel Foucault, ainsi que des Écrits de
Jacques Lacan, qui ont mis le structuralisme à la mode et suscité un débat
notamment à travers l’opposition entre l’existentialisme marxiste de Sartre et la
« nouvelle philosophie » que serait le structuralisme. Claude Lévi-Strauss se
tiendra toujours éloigné des interprétations philosophiques du structuralisme.
Pourtant, il ne peut empêcher que le structuralisme, à partir du milieu des années
1960, soit présent dans le débat public.
266. Il s’agit de l’article fourni par Claude Lévi-Strauss pour le volume en
hommage à Roman Jakobson à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire :
« Le sexe des astres », in To Honor Roman Jakobson : Essays on the Occasion of
his Seventieth Birthday, 11 October 1966, La Haye, Mouton de Gruyter, 1967 ;
repris in Anthropologie structurale deux, op. cit., chap. 11.
267. Roman Jakobson parle de la lettre que Claude Lévi-Strauss lui a écrite pour
son soixante-dixième anniversaire, le 12 mai 1966. Elle a été publiée, sous une
forme remaniée, après la mort de Jakobson, avec pour titre « A Statement », dans
A Tribute to Roman Jakobson, 1896-1982, Berlin-New York (N. Y.), Mouton de
Gruyter, 1983, p. 70-71. (Traduction inédite en annexe 7.)
268. Il s’agit d’un texte dédié à Claude Lévi-Strauss : « Linguistics in Its Relation
e
to Other Sciences », Actes du X Congrès des linguistes, Bucarest, Éditions de
l’Académie de la République socialiste de Roumanie, 1969 ; repris in SW, t. 2,
p. 655-696.
269. Cette conversation entre Roman Jakobson, Claude Lévi-Strauss et les
biologistes François Jacob et Philippe L’Héritier fut enregistrée et sera
effectivement diffusée à la télévision le 19 février 1968. (Voir, infra, la note de la
lettre du 23 janvier 1968 à ce sujet.)
270. Michael Riffaterre (1924-2006), linguiste français ayant émigré aux États-
Unis dans les années 1950, qui devait devenir une figure importante de la théorie
littéraire française, avait publié un article critique sur l’analyse des « Chats » faite
par Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss (« Describing Poetic Structures :
Two Approaches to Baudelaire’s “Les chats” », Yale French Studies, vol. 36-37,
1966, p. 200-242 ; repris in Essais de stylistique structurale, Paris, Flammarion,
1971). L’article reprochait aux deux amis de faire appel à des niveaux d’analyse
grammaticale ou à des concepts que les lecteurs ordinaires ne sauraient percevoir.
Jakobson y répondra d’abord en dénonçant quelques erreurs de linguistique de
Riffaterre, puis en contestant cet appel au « lecteur médiocre » pour critère de
toute lecture. Le texte critique de Riffaterre n’en restera pas moins le premier
d’une série qui allait mobiliser de nombreux chercheurs et placer l’article de
Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss au centre d’une polémique dont l’enjeu
est le choix de la meilleure méthode en théorie littéraire. Ces textes ont été réunis
dans Maurice Delcroix et Walter Geerts (dir.), « Les chats » de Baudelaire. Une
confrontation de méthodes, op. cit.
271. Riffaterre.
272. « The Slavic God Veles and his Indo-European Cognates », in Studi
linguistici in onore di Vittore Pisani, Brescia, Paideia, 1969, p. 579-599 ; repris in
SW, t. 7, p. 33-48.
273. Il s’agit de l’émission télévisée « Vivre et parler » qui sera diffusée le
19 février 1968, en présence de Claude Lévi-Strauss, de Roman Jakobson et des
biologistes François Jacob et Philippe L’Héritier : ils dissertent des rapports entre
le monde du langage et le monde du vivant. Jakobson conclut : « Il ne peut y
avoir de rideau de fer entre la nature et la culture. » (Transcription du débat
reproduite en annexe 3.)
274. Il s’agit de l’émission télévisée « Un certain regard » du 21 janvier 1968, au
cours de laquelle Lévi-Strauss est interviewé par Michel Tréguer (disponible en
ligne : « Claude Lévi-Strauss – Un certain regard », Ina.fr, 21 janvier 1968).
275. Le 17 janvier 1968.
276. « “Vivre et parler” : un débat entre François Jacob, Roman Jakobson, Claude
Lévi-Strauss et Philippe L’Héritier », art. cité (voir l’annexe 3).
277. Il s’agit de l’émission télévisée « Un certain regard » qui sera diffusée le
17 mars 1968.
278. Festchrift désigne en allemand les « Mélanges » en l’honneur de Jakobson :
To Honor Roman Jakobson, op. cit.
279. Attaque qui va laisser Benveniste aphasique jusqu’à sa mort, sept ans plus
tard, en 1976.
280. Claude Lévi-Strauss veut parler de sa succession au Collège de France, où il
occupa la chaire de grammaire comparée de 1937 à 1969.
281. Ce matériau rassemblé doit documenter l’article dont s’est chargé Roman
Jakobson concernant la lettre de Ferdinand de Saussure sur les anagrammes datée
du 12 novembre 1906 et destinée à Antoine Meillet, professeur au Collège de
France, dont il est question dans les lettres suivantes.
282. L’article de Roman Jakobson est en effet publié en 1971. Il s’agit d’une
lettre du 12 novembre 1906 de Saussure à son ami et ancien élève Antoine Meillet
e
(1866-1936), grand linguiste français du premier XX siècle, professeur au
Collège de France qui a formé toute une génération dont Benveniste et Dumézil.
Il y confie pour la première fois qu’il travaille sur les anagrammes, ce qui
l’occupera des années durant, avant d’aboutir à un échec. Il avait en effet cru
découvrir qu’une grande partie de la poésie indo-européenne fonctionnait par
anagrammes, c’est-à-dire en dissimulant un mot dans d’autres contenant les
mêmes phonèmes mais distribués dans un autre ordre. Le mot « anagramme »
s’applique normalement à des permutations de lettres (par exemple « gare
maman » est un anagramme de « anagramme »), mais Saussure l’emploie plutôt
pour désigner des permutations de phonèmes : par exemple le nom d’un Dieu est
codé mais jamais prononcé dans un hymne. Thèse appliquée d’abord au vers
saturnien (forme de poésie romaine archaïque au mètre mystérieux dont il ne reste
que très peu d’exemples) et par la suite à l’épopée homérique, Saussure l’emploie
plus tard à propos de l’ancienne poésie védique, puis de toute la poésie latine,
enfin la prose latine, jusqu’à l’appliquer à des concours de poésie latine
contemporains. Il abandonnera cette recherche après avoir présenté ses
hypothèses à un poète latin contemporain, qui ne lui répondit pas. Jean
Starobinski (né en 1920), théoricien de la littérature et historien des idées suisse,
publia à partir de 1964 certains de ces textes dans un ensemble d’articles (réunis
ultérieurement en un livre devenu célèbre, Les Mots sous les mots. Les
anagrammes de Ferdinand de Saussure, Paris, Gallimard, 1971). Roman
Jakobson fut un des rares linguistes de l’époque à prendre au sérieux ces
recherches. Elles lui permettaient en effet de faire de Saussure un précurseur de
ses propres thèses, c’est-à-dire de l’analyse linguistique de la poésie et de la thèse
selon laquelle la poésie contrevient à la linéarité du discours en établissant des
parallélismes entre ses différentes parties. Ce sont ces mêmes thèmes qui avaient
inspiré l’analyse des « Chats » de Baudelaire. La sollicitation de la part de Claude
Lévi-Strauss auprès de Roman Jakobson d’un texte sur les anagrammes est donc
dans la lignée de leurs travaux communs. Cf. « La première lettre de Ferdinand de
Saussure à Antoine Meillet sur les anagrammes (publiée et commentée par
Roman Jakobson) », art. cité.
283. Algirdas Julien Greimas (1917-1992), linguiste et sémioticien français
d’origine lituanienne, fondateur d’un courant très influent de sémantique
structurale, plus proche du linguiste danois Hjelmslev que de Jakobson. Ce
courant dit « sémiotique » donnera lieu à de nombreux travaux, notamment dans
l’étude des signes non linguistiques, visuels, etc. Son séminaire et le collectif
autour de la revue Communication sont hébergés dans le laboratoire
d’anthropologie sociale de Claude Lévi-Strauss de 1966 à 1970.
284. L’Association internationale de sémiotique (ou International Association for
Semiotic Studies, IASS-AIS) a été fondée en 1969 par Jakobson, Benveniste,
Greimas, Kristeva, Sebeok, Lotman. Elle existe toujours.
285. La controverse entre Jakobson et Greimas porte sur un « Centro
Internazionale di Semiotica e di Linguistica » (CISL), fondé à l’université
d’Urbino en novembre 1970, que Greimas accepte de diriger à la demande du
recteur. Ce centre avait pour but d’organiser des séminaires d’été et d’accueillir
des chercheurs. Greimas contactera de nombreuses personnalités prestigieuses
(dont Claude Lévi-Strauss) pour faire partie du comité de pilotage, mais Roman
Jakobson, sollicité, y vit une tentative de concurrence à la toute nouvelle
Association internationale de sémiotique. Il envoya copie de la lettre cinglante
qu’il avait adressée à Greimas aux personnalités contactées en vue de faire partie
du comité de pilotage. C’est à ce pli que répond ici Lévi-Strauss. Greimas y
répliqua et fit aussi circuler sa réponse, qui donna satisfaction à la plupart des
personnes impliquées. Le centre d’Urbino deviendra un haut lieu de la sémiotique
internationale. (Nous remercions Thomas Broden de nous avoir permis de lire les
passages pertinents de la biographie intellectuelle de Greimas qu’il prépare.)
286. Claude Lévi-Strauss y présente une analyse structurale du Boléro de Ravel,
qui par ailleurs clôt le dernier volume de ses Mythologiques, L’homme
nu (1971) – comme un ultime hommage de la musique au mythe, deux systèmes
symboliques souvent mis en parallèle par Lévi-Strauss.
287. Il s’agit de l’île d’Ossabaw (voir, supra, la note de la lettre du 28 mars 1966
à ce sujet).
288. « La première lettre de Ferdinand de Saussure à Antoine Meillet sur les
anagrammes (publiée et commentée par Roman Jakobson) », art. cité ; cet article
de Roman Jakobson rejoint Claude Lévi-Strauss, « “Boléro” de Maurice Ravel »,
o
L’Homme, vol. 11, n 2, 1971, p. 5-14.
289. Voir, supra, la note de la lettre du 11 décembre 1947 à son sujet.
290. L’homme nu, quatrième volume des Mythologiques.
291. Il s’agit du programme des conférences que Jakobson donnera du 3 au
8 février 1972 au Collège de France.
292. « Religion, langue et histoire : à propos d’un texte inédit de Ferdinand de
Saussure », chap. cité.
293. Nous avons choisi de ne pas reprendre ces corrections dans la présente
édition.
294. Jakobson avait défendu, dans son recueil Langage enfantin et
aphasie (1969), la thèse selon laquelle les phénomènes d’aphasie suivaient des
lois linguistiques et montraient les paliers universels d’acquisition du langage,
certaines oppositions phonologiques par exemple étant plus stables que d’autres.
295. L’administrateur du Collège de France est alors Étienne Wolff (1904-1996),
biologiste et embryologiste français, professeur au Collège de France.
296. Il s’agit de François L’Hermitte (1921-1998), grand patron de la neurologie
française, qui prend soin de Benveniste, atteint d’aphasie, à l’hôpital de la
Salpêtrière.
297. Elle est fixée à 70 ans au Collège de France. Or Roman Jakobson a 76 ans à
cette date.
298. Claude Lévi-Strauss prononce notamment, le 28 mars 1972 au Barnard
College, à New York, une conférence en l’honneur de Virginia
Gildersleeve (1877-1965) : « Structuralisme et écologie », in Le Regard éloigné,
op. cit., chap. 7.
299. Il s’agit d’une invitation à devenir professeur invité au Collège de France, où
Roman Jakobson acceptera effectivement de se rendre, pour la deuxième fois
dans l’année, en décembre 1972.
300. Ce seront finalement les éditions de Minuit qui publieront cet ouvrage, en
1976.
301. Il s’agit d’une analyse du sonnet « L’olive augmentée » (1550) : « Si notre
vie est moins qu’une journée… » L’article, intitulé « “Si nostre vie” :
observations sur la composition & structure de mots dans un sonnet de Joachim
du Bellay », sera publié dans les actes d’un colloque italien en 1973 (repris in SW,
t. 3, chap. 19).
302. Il s’agit du troisième volume des Selected Writings, Poetry of Grammar and
Grammar of Poetry, qui contient dans son « Retrospect » une réplique cinglante à
l’article de Michaël Riffaterre (voir, supra, la note de la lettre du 20 novembre
1967 à ce sujet).
303. Livre sur l’analyse structurale des masques de Colombie-Britannique publié
chez Skira deux ans plus tard, en 1975, sous le titre La Voie des masques.
304. Voir, supra, la lettre du 2 mai 1972.
305. En mai 1973, Claude Lévi-Strauss a reçu à Amsterdam le prestigieux prix
Érasme, qui récompense des personnalités ayant « contribué à la formation de
l’image de la culture européenne ».
306. « Les règles des dégâts grammaticaux », in Langue, discours, société. Pour
Émile Benveniste, Paris, Seuil, 1975, p. 11-25 ; « Glosses on the Medieval Insight
into the Science of Language », in Mélanges linguistiques offerts à Émile
Benveniste, Paris, Société linguistique de Paris, 1975, p. 289-303.
307. N. S. Trubetzkoy’s Letters and Notes (1975) donne à lire (en russe) la
correspondance échangée entre Troubetskoï et Jakobson dans les années 1920
et 1930.
308. Wolfgang Steinitz (1905-1967), linguiste et folkloriste allemand, ami de
Roman Jakobson. Juif et communiste, il avait dû fuir l’Allemagne en 1933 pour
s’installer en Union soviétique, qu’il avait dû fuir aussi pour la Suède (où il
accueillera Roman Jakobson en 1941), avant de devenir une figure scientifique
importante de la République démocratique allemande après guerre. Roman
Jakobson préface le premier volume de ses œuvres, publiées après sa mort :
« Geleitwort », in Ostjakologische Arbeiten 1, La Haye, Mouton de Gruyter,
1975, p. IX-XV.
309. Michel Bréal (1832-1915), linguiste français d’origine rhénane, considéré
comme le fondateur de la sémantique moderne, professeur au Collège de France.
310. Tzvetan Todorov (1939-2017), théoricien de la littérature, français d’origine
bulgare, qui contribua à faire connaître le « formalisme russe », ce mouvement
des années 1910 et 1920 où Jakobson s’illustra (cf. Théorie de la littérature,
op. cit.). Il introduisit l’analyse structurale en littérature, avant de devenir un
essayiste et un historien des idées bien connu. Il éditera plusieurs ouvrages de
Roman Jakobson en français.
311. Petr Bogatyrev (1893-1971), ethnographe et folkloriste, fondateur du Cercle
linguistique de Moscou avec Roman Jakobson, avec qui il rédigea plusieurs
articles. Jakobson lui rendra hommage dans un article dédié à son fils, le poète et
germaniste Konstantin Bogatyrev – persécuté par le pouvoir soviétique avant
d’être réhabilité sous Khrouchtchev, mais retrouvé mort le 26 avril 1976, le crâne
fracassé à la sortie de la maison des écrivains de Moscou, après une série de
déclarations visant à protester contre le traitement réservé à Alexandre
Soljenitsyne et Andreï Sakharov : « Petr Bogatyrev : Expert in Transfiguration »,
in Ladislav Matejka (dir.), Sound, Sign and Meaning : Quinquagenary of the
Prague Linguistic Circle, Ann Arbor (Mich.), University of Michigan Press,
1976, p. 29-39 ; repris in SW, t. 7, chap. 31).
312. Claude Lévi-Strauss a passé une partie du mois de juillet 1974 en Colombie-
Britannique, sillonnant avec sa femme et son fils les vallées de la Skeena et du
Fraser en camping-car… L’article est une recension du livre de François Jacob,
La Logique du vivant (1970) : « Life and Language », Linguistics, vol. 138, 1974,
o
p. 97-103 ; trad. fr. « Vie et langage », Dialectiques, n 7, 1974, p. 63-69).
313. Roman Jakobson s’intéresse au phénomène des synesthésies. Celui-ci en
effet permet de démentir la thèse de l’arbitraire du signe, qui est pour Jakobson,
avec celle de la linéarité du signifiant (il ne peut y avoir qu’un signe après
l’autre), l’autre axiome dépassé de la linguistique saussurienne. Jakobson
s’attarde longtemps sur le symbolisme phonique et la « magie des sons du
langage » dans son dernier livre, La Charpente phonique du langage, Paris,
Minuit, 1980, et notamment sur les synesthésies, en particulier la distinction entre
les voyelles sombres et les voyelles claires, comme u et i (p. 230-237). Il est
piquant de noter que Saussure était lui-même un grand synesthète (cf. Patrice
Maniglier, La Vie énigmatique des signes. Saussure et la naissance du
structuralisme, Paris, Léo Scheer, 2006, p. 262 sq.).
314. Allusion à l’élection de Claude Lévi-Strauss à l’Académie française au
fauteuil de l’écrivain Henry de Montherlant (1895-1972) et au rituel immuable
requis par la réception : éloge par l’impétrant du membre précédent (donc ici
Montherlant) et discours d’accueil par un membre de l’Académie, ici Roger
Caillois (1913-1978), à qui Lévi-Strauss est lié par une vieille querelle que
Caillois décide de faire renaître par un discours brillant mais tendancieux. Cf.
« Réponse au discours de réception de Claude Lévi-Strauss », Academie-
francaise.fr, 27 juin 1974.
315. Roman Jakobson, Coup d’œil sur le développement de la sémiotique,
Bloomington (Ind.), Indiana University Publications, 1975.
316. Jakobson confond ici deux articles : celui publié dans la revue Renaissance
portait sur « Guerre et commerce chez les Indiens de l’Amérique du Sud »
(Renaissance, 1943, 1-2, p. 122-139). L’article auquel il fait référence dans la
lettre est le suivant : « The Art of the Northwestern Coast at the American
e o
Museum of Natural History », Gazette des Beaux-Arts, 6 série, n 24, 1943,
p. 175-182 – qui saluait déjà la gloire de l’art de la Colombie-Britannique.
317. La Charpente phonique du langage, op. cit.
318. Les derniers cours de Lévi-Strauss au Collège de France, entre 1976 et 1982,
sont consacrés à l’étude de sociétés cognatiques, c’est-à-dire de filiation
bilatérale, en partie patrilinéaire, en partie matrilinéaire. Cette recherche, partie
des Indiens Kwakiutl, mène l’ethnologue vers l’histoire : les « sociétés à maison »
du Japon médiéval, de la Grèce antique ou de l’Europe du Moyen Âge.
319. Télégramme pour les 70 ans de Claude Lévi-Strauss. Ce dernier fait
référence à la cérémonie organisée en son honneur à l’ambassade américaine à
Paris, le 8 novembre 1978. Roman Jakobson y prononce un hommage en
l’honneur de son ami. (Texte reproduit en annexe 6.)
320. Dora Vallier (1921-1997), historienne de l’art française d’origine bulgare,
spécialiste de l’art abstrait.
321. Voir, supra, la lettre du 18 février 1958 à son sujet.
322. Claude Lévi-Strauss a fait son premier voyage au Japon à l’automne 1977,
durant six semaines. Il en fera cinq autres jusqu’en 1988.
323. Volume intitulé On Verse, Its Masters and Explorers.
324. Colloque international « sur le problème de l’inconscient dans l’activité
er
mentale », qui eut lieu à Tbilissi, en Géorgie, du 1 au 5 octobre 1979, et qui eut
une grande importance historique car il s’agissait du premier événement
d’envergure consacré à la psychanalyse dans l’espace soviétique. La contribution
de Roman Jakobson a été traduite en anglais : « On the Linguistic Approach to
the Problem of the Consciousness and the Unconscious », in SW, t. 7, chap. 19.
325. Dans une lettre postérieure, l’assistante de Roman Jakobson, Lorraine
Wynne, lui annonce que ce nom ne figure pas dans leur liste de chercheurs
géorgiens et qu’ainsi le mystère est non résolu. Il le demeure.
326. Claude Lévi-Strauss prononce des « Charles et Martha Hitchcock Lectures »
à Berkeley en octobre 1984, mais aussi à San Francisco et à Los Angeles. Cf.
« Claude Lévi-Strauss – The Birth of Historical Societies », YouTube.com,
16 septembre 2013 ; « Claude Lévi-Strauss – Mythical Thought and Social Life »,
ibid., 30 janvier 2016.
327. Volume des Selected Writings intitulé Early Slavic Paths and Crossroads.
Annexes
ANNEXE 1

« Les chats » de Charles Baudelaire


*1
par Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss

On s’étonnera peut-être qu’une revue d’anthropologie publie une étude


e
consacrée à un poème français du XIX siècle. Pourtant, l’explication est
simple : si un linguiste et un ethnologue ont jugé bon d’unir leurs efforts pour
tâcher de comprendre de quoi était fait un sonnet de Baudelaire, c’est qu’ils
s’étaient trouvés indépendamment confrontés à des problèmes
complémentaires. Dans les œuvres poétiques, le linguiste discerne des
structures dont l’analogie est frappante avec celles que l’analyse des mythes
révèle à l’ethnologue. De son côté, celui-ci ne saurait méconnaître que les
mythes ne consistent pas seulement en agencements conceptuels : ce sont
aussi des œuvres d’art, qui suscitent chez ceux qui les écoutent (et chez les
ethnologues eux-mêmes, qui les lisent en transcription) de profondes
émotions esthétiques. Se pourrait-il que les deux problèmes n’en fissent
qu’un ?
Sans doute le signataire de cette note liminaire a-t-il parfois opposé le
mythe à l’œuvre poétique (Anthropologie structurale, p. 232), mais ceux qui
le lui ont reproché n’ont pas pris garde que la notion même de contraste
impliquait que les deux formes fussent d’abord conçues comme des termes
complémentaires, relevant d’une même catégorie. Le rapprochement esquissé
ici ne dément donc pas le caractère différentiel sur lequel nous avions d’abord
mis l’accent : à savoir que chaque ouvrage poétique, considéré isolément,
contient en lui-même ses variantes ordonnées sur un axe qu’on peut
représenter vertical, puisqu’il est formé de niveaux superposés :
phonologique, phonétique, syntactique, prosodique, sémantique, etc. Tandis
que le mythe peut – au moins à la limite – être interprété au seul niveau
sémantique, le système des variantes (toujours indispensable à l’analyse
structurale) étant alors fourni par une pluralité de versions du même mythe,
c’est-à-dire par une coupe horizontale pratiquée sur un corps de mythes, au
seul niveau sémantique. Cependant, on ne doit pas perdre de vue que cette
distinction répond surtout à une exigence pratique, qui est de permettre à
l’analyse structurale des mythes d’aller de l’avant, même quand la base
proprement linguistique fait défaut. À la condition, seulement, de pratiquer
les deux méthodes, fût-ce en s’imposant de brusques changements de
domaine, on se mettra en mesure de décider le pari initial que, si chaque
méthode peut être choisie en fonction des circonstances, c’est, en dernière
analyse, parce qu’elles sont substituables l’une à l’autre, faute de toujours
pouvoir se compléter.

C. L.-S.

1. Les amoureux fervents et les savants austères


2. Aiment également, dans leur mûre saison,
3. Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
4. Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.

5. Amis de la science et de la volupté,


6. Ils cherchent le silence et l’horreur des ténèbres ;
7. L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
8. S’ils pouvaient au servage incliner leur fierté.

9. Ils prennent en songeant les nobles attitudes


10. Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
11. Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin ;
12. Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,
13. Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,
14. Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Si l’on en croit le feuilleton Le Chat Trott de Champfleury, où ce sonnet


de Baudelaire fut publié pour la première fois (Le Corsaire, numéro du
14 novembre 1847), il aurait été déjà écrit au mois de mars 1840, et –
contrairement aux affirmations de certains exégètes – le texte du Corsaire et
celui des Fleurs du Mal coïncident mot à mot.
Dans la répartition des rimes, le poète suit le schéma aBBa CddC eeFgFg
(où les vers à rimes masculines sont symbolisés par des majuscules et les vers
à rimes féminines par des minuscules). Cette chaîne de rimes se divise en
trois groupes de vers, à savoir deux quatrains et un sizain composé de deux
tercets, mais qui forment une certaine unité, puisque la disposition des rimes
est régie dans les sonnets, ainsi que l’a fait voir Grammont, « par les mêmes
1
règles que dans toute strophe de six vers ».
Le groupement des rimes, dans le sonnet cité, est le corollaire de trois lois
dissimilatrices : 1) deux rimes plates ne peuvent pas se suivre ; 2) si deux
vers contigus appartiennent à deux rimes différentes, l’une d’elles doit être
féminine et l’autre masculine ; 3) à la fin des strophes contiguës, les vers
4 8 14
féminins et masculins alternent : sédentaires – fierté – mystiques. Suivant
le canon classique, les rimes dites féminines se terminent toujours par une
syllabe muette et les rimes masculines par une syllabe pleine, mais la
différence entre les deux classes de rimes persiste également dans la
prononciation courante qui supprime l’e caduc de la syllabe finale, la dernière
voyelle pleine étant suivie de consonnes dans toutes les rimes féminines du
sonnet (austères – sédentaires, ténèbres – funèbres, attitudes – solitudes,
magiques – mystiques), tandis que toutes ses rimes masculines finissent en
voyelle (saison – maison, volupté – fierté, fin – fin).
Le rapport étroit entre le classement des rimes et le choix des catégories
grammaticales met en relief le rôle important que jouent la grammaire ainsi
que la rime, dans la structure de ce sonnet.
Tous les vers finissent en des noms, soit substantifs (8), soit adjectifs (6).
Tous ces substantifs sont au féminin. Le nom final est au pluriel dans les huit
vers à rime féminine, qui tous sont plus longs, ou bien d’une syllabe dans la
norme traditionnelle, ou bien d’une consonne postvocalique dans la
prononciation d’aujourd’hui, tandis que les vers plus brefs, ceux à rime
masculine, se terminent dans les six cas par un nom au singulier.
Dans les deux quatrains, les rimes masculines sont formées par des
substantifs et les rimes féminines par des adjectifs, à l’exception du mot-clé
6 7
ténèbres rimant avec funèbres. On reviendra plus loin sur le problème
général du rapport entre les deux vers en question. Quant aux tercets, les trois
vers du premier finissent tous par des substantifs, et ceux du deuxième par
des adjectifs. Ainsi, la rime qui lie les deux tercets, la seule rime homonyme
11 13
( sans fin – sable fin), oppose au substantif du genre féminin un adjectif du
genre masculin – et, parmi les rimes masculines du sonnet, c’est le seul
adjectif et l’unique exemple du genre masculin.
Le sonnet comprend trois phrases complexes délimitées par un point, à
savoir chacun des deux quatrains et l’ensemble des deux tercets. D’après le
nombre des propositions indépendantes et des formes verbales personnelles,
les trois phrases présentent une progression arithmétique : 1) un seul verbum
finitum (aiment) ; 2) deux (cherchent, eût pris) ; 3) trois (prennent, sont,
étoilent). D’autre part, dans leurs propositions subordonnées les trois phrases
n’ont chacune qu’un seul verbum finitum : 1) qui… sont ; 2) s’ils pouvaient ;
3) qui semblent.
La division ternaire du sonnet implique une antinomie entre les unités
strophiques à deux rimes et à trois rimes. Elle est contrebalancée par une
dichotomie qui partage la pièce en deux couples de strophes, c’est-à-dire en
deux paires de quatrains et deux paires de tercets. Ce principe binaire,
soutenu à son tour par l’organisation grammaticale du texte, implique lui
aussi une antinomie, cette fois entre la première section à quatre rimes et la
seconde à trois, et entre les deux premières subdivisions ou strophes de quatre
vers et les deux dernières strophes de trois vers. C’est sur la tension entre ces
deux modes d’agencement, et entre leurs éléments symétriques et
dissymétriques, que se base la composition de toute la pièce.
On observe un parallélisme syntactique net entre le couple des quatrains
d’une part, et celui des tercets de l’autre. Le premier quatrain ainsi que le
premier tercet comportent deux propositions dont la seconde – relative, et
introduite dans les deux cas par le même pronom qui – embrasse le dernier
vers de la strophe et s’attache à un substantif masculin au pluriel, lequel sert
3 10
de complément dans la proposition principale ( Les chats, Des… sphinx).
Le deuxième quatrain (et également le deuxième tercet) contient deux
propositions coordonnées dont la seconde, complexe à son tour, embrasse les
deux derniers vers de la strophe (7-8 et 13-14) et comporte une proposition
subordonnée, rattachée à la principale par une conjonction. Dans le quatrain,
8
cette proposition est conditionnelle ( S’ils pouvaient) ; celle du tercet est
comparative (ainsi qu’un). La première est postposée, tandis que la seconde,
incomplète, est une incise.
Dans le texte du Corsaire (1847), la ponctuation du sonnet correspond à
cette division. Le premier tercet se termine par un point, ainsi que le premier
quatrain. Dans le second tercet et dans le second quatrain, les deux derniers
vers sont précédés d’un point-virgule.
L’aspect sémantique des sujets grammaticaux renforce ce parallélisme
entre les deux quatrains d’une part, et entre les deux tercets de l’autre :

I) Quatrains II) Tercets

1. Premier 1. Premier

2. Deuxième 2. Deuxième

Les sujets du premier quatrain et du premier tercet ne désignent que des


êtres animés, tandis que l’un des deux sujets du deuxième quatrain, et tous les
sujets grammaticaux du deuxième tercet, sont des substantifs inanimés :
7 12 13 13
L’Érèbe, Leurs reins, des parcelles, un sable. En plus de ces
correspondances pour ainsi dire horizontales, on observe une correspondance
qu’on pourrait nommer verticale, et qui oppose l’ensemble des deux quatrains
à l’ensemble des deux tercets. Tandis que tous les objets directs dans les deux
9 14
tercets sont des substantifs inanimés ( les nobles attitudes, leurs prunelles),
3
le seul objet direct du premier quatrain est un substantif animé ( Les chats) et
les objets du deuxième quatrain comprennent, à côté des substantifs inanimés
6
( le silence et l’horreur), le pronom les, qui se rapporte aux chats de la phrase
précédente. Au point de vue du rapport entre le sujet et l’objet, le sonnet
présente deux correspondances qu’on pourrait dire diagonales : une diagonale
descendante unit les deux strophes extérieures (le quatrain initial et le tercet
final) et les oppose à la diagonale ascendante qui, elle, lie les deux strophes
intérieures. Dans les strophes extérieures, l’objet fait partie de la même classe
sémantique que le sujet : ce sont des animés dans le premier quatrain
(amoureux, savants – chats) et des inanimés dans le deuxième tercet (reins,
parcelles – prunelles). En revanche, dans les strophes intérieures, l’objet
appartient à une classe opposée à celle du sujet : dans le premier tercet,
l’objet inanimé s’oppose au sujet animé (ils [= chats] – attitudes), tandis que,
dans le deuxième quatrain, le même rapport (ils [= chats] – silence, horreur)
alterne avec celui de l’objet animé et du sujet inanimé (Érèbe – les [= chats]).
Ainsi, chacune des quatre strophes garde son individualité : le genre
animé, qui est commun au sujet et à l’objet dans le premier quatrain,
appartient uniquement au sujet dans le premier tercet ; dans le deuxième
quatrain, ce genre caractérise, ou bien le sujet, ou bien l’objet ; et dans le
deuxième tercet, ni l’un ni l’autre.
Le début et la fin du sonnet offrent plusieurs correspondances frappantes
dans leur structure grammaticale. À la fin ainsi qu’au début, mais nulle part
ailleurs, on trouve deux sujets avec un seul prédicat et un seul objet direct.
Chacun de ces sujets, ainsi que l’objet, possède un déterminant (Les
amoureux fervents, les savants austères – Les chats puissants et doux ; des
parcelles d’or, un sable fin – leurs prunelles mystiques), et les deux prédicats,
le premier et le dernier dans le sonnet, sont les seuls à être accompagnés
d’adverbes, tous deux tirés d’adjectifs et liés l’un à l’autre par une rime
14
assonancée : Aiment également – Étoilent vaguement. Le second prédicat
du sonnet et l’avant-dernier sont les seuls à avoir une copule et un attribut, et
4
dans les deux cas cet attribut est mis en relief par une rime interne : Qui
12
comme eux sont frileux ; Leurs reins féconds sont pleins. En général, les
deux strophes extérieures sont les seules riches en adjectifs : neuf dans le
quatrain et cinq dans le tercet, tandis que les deux strophes intérieures n’ont
que trois adjectifs en tout (funèbres, nobles, grands).
Comme nous l’avons déjà noté, c’est uniquement au début et à la fin du
poème que les sujets font partie de la même classe que l’objet : l’un et l’autre
appartiennent au genre animé dans le premier quatrain, et au genre inanimé
dans le second tercet. Les êtres animés, leurs fonctions et leurs activités,
dominent la strophe initiale. La première ligne ne contient que des adjectifs.
Parmi ces adjectifs, les deux formes substantivées qui servent de sujets – Les
amoureux et les savants – laissent apparaître des racines verbales : le texte est
inauguré par « ceux qui aiment » et par « ceux qui savent ». Dans la dernière
ligne de la pièce, c’est le contraire : le verbe transitif Étoilent, qui sert de
prédicat, est dérivé d’un substantif. Ce dernier est apparenté à la série des
appellatifs inanimés et concrets qui dominent ce tercet et le distinguent des
trois strophes antérieures. On notera une nette homophonie entre ce verbe et
des membres de la série en question : / etẽsεlǝ / – / e de parsεlǝ / – / etwalǝ /.
Finalement, les propositions subordonnées, que les deux strophes contiennent
dans leur dernier vers, renferment chacune un infinitif adverbal, et ces deux
8
compléments d’objet sont les seuls infinitifs de tout le poème : S’ils
11
pouvaient… incliner ; Qui semblent s’endormir.
Comme nous l’avons vu, ni la scission dichotomique du sonnet, ni le
partage en trois strophes, n’aboutissent à un équilibre des parties
isométriques. Mais, si l’on divisait les quatorze vers en deux parties égales, le
septième vers terminerait la première moitié de la pièce, et le huitième
marquerait le début de la seconde. Or il est significatif que ce soient ces deux
vers moyens qui se distinguent le plus nettement, par leur constitution
grammaticale, de tout le reste du poème.
Ainsi, à plusieurs égards, le poème se divise en trois parties : le couple
moyen et deux groupes isométriques, c’est-à-dire les six vers qui précèdent et
les six qui suivent le couple. On a donc une sorte de distique inséré entre
deux sizains.
Toutes les formes personnelles des verbes et des pronoms, et tous les
sujets des propositions verbales, sont au pluriel dans tout le sonnet, sauf dans
le septième vers – L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres – qui
contient le seul nom propre du poème, et le seul cas où le verbum finitum et
son sujet sont tous les deux au singulier. En outre, c’est le seul vers où le
pronom possessif (ses) renvoie au singulier.
La troisième personne est l’unique personne usitée dans le sonnet.
L’unique temps verbal est le présent, sauf au septième et au huitième vers où
7
le poète envisage une action imaginée ( eût pris) sortant d’une prémisse
8
irréelle ( S’ils pouvaient).
Le sonnet manifeste une tendance prononcée à pourvoir chaque verbe et
chaque substantif d’un déterminant. Toute forme verbale est accompagnée
d’un terme régi (substantif, pronom, infinitif), ou bien d’un attribut. Tous les
2-3
verbes transitifs régissent uniquement des substantifs ( Aiment… Les chats ;
6 9 14
cherchent le silence et l’horreur ; prennent… les… attitudes ; Étoilent…
leurs prunelles). Le pronom qui sert d’objet dans le septième vers est la seule
exception : les eût pris.
Sauf les compléments adnominaux qui ne sont jamais accompagnés
d’aucun déterminant dans le sonnet, les substantifs (y compris les adjectifs
3
substantivés) sont toujours déterminés par des épithètes (par ex. chats
5
puissants et doux) ou par des compléments ( Amis de la science et de la
volupté). C’est encore dans le septième vers qu’on trouve l’unique
exception : L’Érèbe les eût pris.
1 1
Toutes les cinq épithètes dans le premier quatrain ( fervents, austères,
2 3 3 9
mûre, puissants, doux) et toutes les six dans les deux tercets ( nobles,
10 12 12 13 14
grands, féconds, magiques, fin, mystiques) sont des adjectifs
qualificatifs, tandis que le second quatrain n’a pas d’autres adjectifs que
l’épithète déterminative du septième vers (coursiers funèbres).
C’est aussi ce vers qui renverse l’ordre animé-inanimé, gouvernant le
rapport entre le sujet et l’objet dans les autres vers de ce quatrain, et qui reste,
dans tout le sonnet, le seul à adopter l’ordre inanimé-animé.
On voit que plusieurs particularités frappantes distinguent uniquement le
septième vers, ou bien uniquement les deux derniers vers du second quatrain.
Cependant, il faut dire que la tendance à mettre en relief le distique médian
du sonnet est en concurrence avec le principe de la trichotomie asymétrique –
qui oppose le second quatrain entier au premier quatrain d’une part, et au
sizain final de l’autre, et qui crée de cette manière une strophe centrale,
distincte à plusieurs points de vue des strophes marginales. Ainsi, nous avons
fait remarquer que le septième vers est le seul à mettre le sujet et le prédicat
au singulier, mais cette observation peut être élargie : les vers du second
quatrain sont les seuls qui mettent au singulier, ou bien le sujet, ou bien
l’objet ; et si, dans le septième vers, le singulier du sujet (L’Érèbe) s’oppose
au pluriel de l’objet (les), les vers voisins renversent ce rapport, en employant
6
le pluriel pour le sujet, et le singulier pour l’objet ( Ils cherchent le silence et
8
l’horreur ; S’ils pouvaient… incliner leur fierté). Dans les autres strophes,
1-3
l’objet et le sujet sont tous les deux au pluriel ( Les amoureux… et les
9 13-14
savants… Aiment… Les chats ; Ils prennent… les… attitudes ; Et des
parcelles… Étoilent… leurs prunelles). On notera que, dans le second
quatrain, le singulier du sujet et de l’objet coïncide avec l’inanimé, et le
pluriel avec l’animé. L’importance des nombres grammaticaux pour
Baudelaire devient particulièrement notable, en raison du rôle que leur
opposition joue dans les rimes du sonnet.
Ajoutons que, par leur structure, les rimes du second quatrain se
distinguent de toutes les autres rimes de la pièce. Parmi les rimes féminines,
celle du second quatrain, ténèbres – funèbres, est la seule qui confronte deux
parties du discours différentes. En outre, toutes les rimes du sonnet, sauf
celles du quatrain en question, présentent un ou plusieurs phonèmes
identiques qui précèdent, immédiatement ou à quelque distance, la syllabe
1
tonique, d’ordinaire munie d’une consonne d’appui : savants austères –
4 2 3 9 10 11
sédentaires, mûre saison – maison, attitudes, solitudes, un rêve sans
13 12 14
fin – un sable fin, étincelles magiques – prunelles mystiques. Dans le
5 8 6 7
deuxième quatrain, ni le couple volupté – fierté, ni ténèbres – funèbres,
n’offrent aucune responsion dans les syllabes antérieures à la rime propre.
D’autre part, les mots finaux du septième et du huitième vers allitèrent :
6
funèbres – fierté, et le sixième vers se trouve lié au cinquième : ténèbres
5 5
répète la dernière syllabe de volupté et une rime interne – science –
6
silence – renforce l’affinité entre les deux vers. Ainsi, les rimes elles-mêmes
attestent un certain relâchement de la liaison entre les deux moitiés du second
quatrain.
Ce sont les voyelles nasales qui jouent un rôle saillant dans la texture
phonique du sonnet. Ces voyelles « comme voilées par la nasalité », suivant
2
l’expression heureuse de Grammont , sont d’une haute fréquence dans le
premier quatrain (9 nasales, de deux à trois par ligne) et surtout dans le sizain
9
final (21 nasales, avec une tendance montante le long du premier tercet – 3 –
10 11
4– 6 : Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin – et avec une
12 13 14
tendance descendante le long du second – 5 – 3 – 1). En revanche, le
second quatrain n’en a que trois : une par vers, sauf au septième, l’unique
vers du sonnet sans voyelles nasales ; et ce quatrain est l’unique strophe dont
la rime masculine n’a pas de voyelle nasale. D’autre part, dans le second
quatrain, le rôle de dominante phonique passe des voyelles aux phonèmes
consonantiques, en particulier aux liquides. Seul le second quatrain montre
un excédent de phonèmes liquides, à savoir 23, contre 15 au premier quatrain,
11 au premier tercet, et 14 au second. Le nombre des /r/ est légèrement
supérieur à celui des /l/ dans les quatrains, légèrement inférieur dans les
tercets. Le septième vers, qui n’a que deux /l/ contient cinq /r/, c’est-à-dire
plus que ne compte aucun autre vers du sonnet : L’Érèbe les eût pris pour ses
coursiers funèbres. On se rappellera que, selon Grammont, c’est par
opposition à /r/ que /l/ « donne l’impression d’un son qui n’est ni grinçant, ni
3
raclant, ni raboteux, mais au contraire qui file, qui coule… qui est limpide ».
Le caractère abrupt de tout /r/, et particulièrement du r français, par
rapport au glissando du /l/ ressort nettement de l’analyse acoustique de ces
4
phénomènes dans l’étude récente de Mlle Durand , et le recul des /r/ devant
les /l/ accompagne éloquemment le passage du félin empirique à ses
transfigurations fabuleuses.
Les six premiers vers du sonnet sont unis par un trait réitératif : une paire
1
symétrique de termes coordonnés, liés par la même conjonction et. Les
3
amoureux fervents et les savants austères ; Les chats puissants et doux ;
4 5
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires ; Amis de la science
et de la volupté, binarisme des déterminants, formant un chiasme avec le
6
binarisme des déterminés dans le vers suivant – le silence et l’horreur des
ténèbres – qui met fin à ces constructions binaires. Cette construction
commune à presque tous les vers de ce « sizain » ne réapparaît plus à la suite.
Les juxtaposés sans conjonction sont une variation sur le même schème :
2
Aiment également, dans leur mûre saison (compléments circonstanciels
3
parallèles) ; Les chats…, orgueil… (substantif apposé à un autre).
Ces paires de termes coordonnés et les rimes (non seulement extérieures
1 4
et soulignant des rapports sémantiques, telles que austères – sédentaires,
2 3
saison – maison, mais aussi et surtout intérieures) servent à cimenter les
1 4 4 4
vers de cette introduction : amoureux – comme eux – frileux – comme
1 1 2 2 3 5
eux ; fervents – savants – également – dans – puissants ; science –
6
silence. Ainsi, tous les adjectifs caractérisant les personnages du premier
3
quatrain deviennent des mots rimant, à une seule exception : doux. Une
1
double figure étymologique liant les débuts de trois vers – Les amoureux –
2 5
Aiment – Amis – concourt à l’unification de cette « similistrophe » à six
vers, qui commence et finit par un couple de vers dont les premiers
1 2 5 6
hémistiches riment entre eux : fervents – également ; science – silence.
3
Les chats, objet direct de la proposition qui embrasse les trois premiers
vers du sonnet, devient le sujet sous-entendu dans les propositions des trois
4 6
vers suivants ( Qui comme eux sont frileux ; Ils cherchent le silence), en
nous laissant voir l’ébauche d’une division de ce quasi-sizain en deux quasi-
tercets. Le « distique » moyen récapitule la métamorphose des chats : d’objet
(cette fois-ci sous-entendu) au septième vers (L’Érèbe les eût pris) en sujet
grammatical, également sous-entendu, au huitième vers (S’ils pouvaient). À
9
cet égard, le huitième vers se raccroche à la phrase suivante ( Ils prennent).
En général, les propositions subordonnées postposées forment une sorte
de transition entre la proposition subordonnante et la phrase qui suit. Ainsi, le
sujet sous-entendu « chats » du neuvième et du dixième vers fait place à un
renvoi à la métaphore « sphinx » dans la proposition relative du onzième vers
(Qui semblent s’endormir dans un rêve sans fin) et, par conséquent,
rapproche ce vers des tropes servant de sujets grammaticaux dans le tercet
final. L’article indéfini, complètement étranger aux dix premiers vers avec
leurs quatorze articles définis, est le seul admis dans les quatre derniers vers
du sonnet.
Ainsi, grâce aux renvois ambigus des deux propositions relatives, celle du
onzième et celle du quatrième vers, les quatre vers de clôture nous permettent
d’entrevoir le contour d’un quatrain imaginaire qui « fait semblant » de
correspondre au véritable quatrain initial du sonnet. D’autre part, le tercet
final a une structure formelle qui semble reflétée dans les trois premières
lignes du sonnet.
Le sujet animé n’est jamais exprimé par un substantif, mais plutôt par des
adjectifs substantivés dans la première ligne du sonnet (Les amoureux, les
savants) et par des pronoms personnels ou relatifs dans les propositions
ultérieures. Les êtres humains n’apparaissent que dans la première
proposition, où le double sujet les désigne à l’aide des adjectifs verbaux
substantivés.
Les chats, nommés dans le titre du sonnet, ne figurent en nom dans le
texte qu’une seule fois – dans la première proposition, où ils servent d’objet
1 2 3
direct : Les amoureux… et les savants… Aiment… Les chats. Non
seulement le mot « chats » ne réapparaît plus au cours du poème, mais même
6
la chuintante initiale /∫/ ne revient que dans un seul mot : /il∫εr∫F/. Elle
désigne, avec redoublement, la première action des félins. Cette chuintante
sourde, associée au nom des héros du sonnet, est soigneusement évitée par la
suite.
Dès le troisième vers, les chats deviennent un sujet sous-entendu, qui est
le dernier sujet animé du sonnet. Le substantif chats dans les rôles de sujet,
d’objet et de complément adnominal est remplacé par les pronoms
6, 8, 9 7 8, 12, 14
anaphoriques ils, les, leur(s) ; et ce n’est qu’aux chats que se
rapportent les substantifs pronominaux ils et les. Ces formes accessoires
(adverbales) se rencontrent uniquement dans les deux strophes intérieures,
dans le second quatrain et dans le premier tercet. Dans le quatrain initial,
4
c’est la forme autonome eux (bis) qui leur correspond, et elle ne se rapporte
qu’aux personnages humains du sonnet, tandis que le dernier tercet ne
contient aucun substantif pronominal.
Les deux sujets de la proposition initiale du sonnet ont un seul prédicat et
1
un seul objet ; c’est ainsi que Les amoureux fervents et les savants austères
2
finissent, dans leur mûre saison, par trouver leur identité dans un être
intermédiaire, l’animal qui englobe les traits antinomiques de deux
conditions, humaines mais opposées. Les deux catégories humaines
s’opposent comme : sensuel / intellectuel, et la médiation se fait par les chats.
Dès lors, le rôle de sujet est implicitement assumé par les chats, qui sont à la
fois savants et amoureux.
Les deux quatrains présentent objectivement le personnage du chat,
tandis que les deux tercets opèrent sa transfiguration. Cependant, le second
quatrain diffère fondamentalement du premier et, en général, de toutes les
6
autres strophes. La formulation équivoque : Ils cherchent le silence et
l’horreur des ténèbres, donne lieu à une méprise évoquée dans le septième
vers du sonnet, et dénoncée dans le vers suivant. Le caractère aberrant de ce
quatrain, surtout l’écart de sa dernière moitié et du septième vers en
particulier, est accentué par les traits distinctifs de sa texture grammaticale et
phonique.
L’affinité sémantique entre L’Érèbe (« région ténébreuse confinant à
l’Enfer », substitut métonymique pour « les puissances des ténèbres » et
particulièrement pour Érèbe, « frère de la Nuit ») et le penchant des chats
pour l’horreur des ténèbres, corroborée par la similarité phonique
entre /tenεbrF/ et /erεbF/, a failli associer les chats, héros du poème, à la
besogne horrifique des coursiers funèbres. Dans le vers insinuant que
L’Érèbe les eût pris pour ses coursiers, s’agit-il d’un désir frustré, ou d’une
fausse reconnaissance ? La signification de ce passage, sur laquelle les
5
critiques se sont interrogés , reste à dessein ambiguë.
Chacun des quatrains et des tercets cherche pour les chats une nouvelle
identification. Mais, si le premier quatrain a lié les chats à deux types de
condition humaine, grâce à leur fierté ils parviennent à rejeter la nouvelle
identification tentée dans le deuxième quatrain, qui les associe à une
condition animale : celle de coursiers placés dans un cadre mythologique. Au
cours de toute la pièce, c’est l’unique équivalence rejetée. La composition
grammaticale de ce passage, qui contraste nettement avec celle des autres
strophes, trahit son caractère insolite : mode irréel, manque d’épithètes
qualificatives, un sujet inanimé au singulier, dépourvu de tout déterminant, et
régissant un objet animé au pluriel.
8
Des oxymores allusifs unissent les strophes. S’ils POUVAIENT au
servage incliner leur fierté, – mais ils ne « peuvent » pas le faire, parce qu’ils
3 7
sont véritablement PUISSANTS. Ils ne peuvent pas être passivement PRIS
9
pour jouer un rôle actif, et voici qu’activement ils PRENNENT eux-mêmes
un rôle passif, parce qu’ils sont obstinément sédentaires.
8 9 10
Leur fierté les prédestine aux nobles attitudes Des grands sphinx. Les
10 9
sphinx allongés et les chats qui les miment en songeant se trouvent unis
par un lien paronomastique entre les deux participes, seules formes
participiales du sonnet : /āSƆ ã/ et /alƆ e/. Les chats paraissent s’identifier
11
aux sphinx qui, à leur tour, semblent s’endormir, mais la comparaison
illusoire, assimilant les chats sédentaires (et implicitement tous ceux qui sont
4
comme eux) à l’immobilité des êtres surnaturels, gagne la valeur d’une
métamorphose. Les chats et les êtres humains qui leur sont identifiés se
rejoignent dans les monstres fabuleux à tête humaine et à corps de bête.
Ainsi, l’identification rejetée se trouve remplacée par une nouvelle
identification, également mythologique.
9 10
En songeant, les chats parviennent à s’identifier aux grands sphinx, et
une chaîne de paronomasies, liées à ces mots-clés et combinant des voyelles
nasales avec les constrictives dentales et labiales, renforce la métamorphose :
9 10 10
en songeant / ãsƆ../ – grands sphinx /...ãsfè../ – fond/fõ/ –
11 11 11 11
semblent /sã…/ – s’endormir/sã…/ – dans un/.ãzcé / – sans fin/sãli/.
10
La nasale aiguë/ε̃/ et les autres phonèmes du mot sphinx / sfε̃ks / continuent
12 12 12 13
dans le dernier tercet : reins/.ε̃/ – pleins/..ε̃/ – étincelles/..ε̃s…/ – ainsi/
13
ε̃s / – qu’un sable/kœ̃s…/.
3
On a lu dans le premier quatrain : Les chats puissants et doux, orgueil de
la maison. Faut-il entendre que les chats, fiers de leur domicile, sont
l’incarnation de cet orgueil, ou bien est-ce la maison, orgueilleuse de ses
habitants félins, qui, comme l’Érèbe, tient à les domestiquer ? Quoi qu’il en
3
soit, la maison qui circonscrit les chats dans le premier quatrain se
10
transforme en un désert spacieux, fond des solitudes, et la peur du froid,
4 10
rapprochant les chats frileux et les amoureux fervents (notez la
paronomasie/fεrvã / – /frilø/) trouve un climat approprié dans les solitudes
austères (comme sont les savants) du désert torride (à l’instar des amoureux
2
fervents) entourant les sphinx. Sur le plan temporel, la mûre saison, qui
3
rimait avec la maison dans le premier quatrain et se rapprochait d’elle par la
signification, a trouvé une contrepartie nette dans le premier tercet : ces deux
2 11
groupes visiblement parallèles ( dans leur mûre saison et dans un rêve sans
fin) s’opposent mutuellement, l’un évoquant les jours comptés et l’autre
l’éternité. Ailleurs dans le sonnet, il n’y a plus de constructions, ni avec dans,
ni avec aucune autre préposition adverbale.
Le miracle des chats domine les deux tercets. La métamorphose se
déroule jusqu’à la fin du sonnet. Si, dans le premier tercet, l’image des sphinx
allongés dans le désert vacillait déjà entre la créature et son simulacre, dans le
tercet suivant les êtres animés s’effacent derrière des parcelles de matière.
Les synecdoques remplacent les chats-sphinx par des parties de leur corps :
12 14
leurs reins, leurs prunelles. Le sujet sous-entendu des strophes intérieures
redevient complément dans le dernier tercet : les chats apparaissent d’abord
12
comme un complément implicite du sujet – Leurs reins féconds sont
pleins –, puis, dans la dernière proposition du poème, ce n’est plus qu’un
14
complément implicite de l’objet : Étoilent vaguement leurs prunelles. Les
chats se trouvent donc liés à l’objet du verbe transitif dans la dernière
proposition du sonnet, et au sujet dans l’avant-dernière qui est une
proposition attributive. Ainsi s’établit une double correspondance, dans un
cas avec les chats, objet direct de la première proposition du sonnet, et dans
l’autre cas avec les chats – sujet de la seconde proposition, attributive elle
aussi.
Si, au début du sonnet, le sujet et l’objet étaient également de la classe de
l’animé, les deux termes de la proposition finale appartiennent tous les deux à
la classe de l’inanimé. En général, tous les substantifs du dernier tercet sont
12 12 13 13
des noms concrets de cette classe : reins, étincelles, parcelles, or,
13 14
sable, prunelles, tandis que, dans les strophes antérieures, tous les
appellatifs inanimés, sauf les adnominaux, étaient des noms abstraits :
2 3 6 6 8 8 9 11
saison, orgueil, silence, horreur, servage, fierté, attitudes, rêve. Le
genre féminin inanimé, commun au sujet et à l’objet de la proposition finale –
1-3
des parcelles d’or… Étoilent… leurs prunelles – contre-balance le sujet et
1-3
l’objet de la proposition initiale, tous les deux au masculin animé – Les
amoureux… et les savants… Aiment… Les chats. Dans tout le sonnet,
13
parcelles est l’unique sujet au féminin, et il contraste avec le masculin à la
13
fin du même vers, sable fin, qui, lui, est le seul exemple du genre masculin
dans les rimes masculines du sonnet.
Dans le dernier tercet, les parcelles ultimes de matière prennent tour à
tour la place de l’objet et du sujet. Ce sont ces parcelles incandescentes
13
qu’une nouvelle identification, la dernière du sonnet, associe avec le sable
fin et transforme en étoiles.
La rime remarquable qui lie les deux tercets est l’unique rime homonyme
de tout le sonnet et la seule, parmi ses rimes masculines, qui juxtapose des
parties de discours différentes. Il y a une certaine symétrie syntactique entre
les deux mots qui riment, puisque tous les deux terminent des propositions
subordonnées, l’une complète et l’autre elliptique. La responsion, loin de se
borner à la dernière syllabe du vers, rapproche étroitement les lignes toutes
11 13
entières : / sābl, sãdormir dãnzœ̃ rɛva sã fε/ – /parsɛlǝ dor ɛsi kœ
sablǝfε̃/. Ce n’est pas par hasard que précisément cette rime, unissant les
deux tercets, évoque un sable fin en reprenant ainsi le motif du désert, où le
premier tercet a placé un rêve sans fin des grands sphinx.
3
La maison, circonscrivant les chats dans le premier quatrain, s’abolit
dans le premier tercet où règnent les solitudes désertiques, véritable maison à
l’envers des chats-sphinx. À son tour, cette « non-maison » fait place à la
multitude cosmique des chats (ceux-ci, comme tous les personnages du
sonnet, sont traités comme des pluralia tantum). Ils deviennent, si l’on peut
dire, la maison de la non-maison, puisqu’ils renferment, dans leurs prunelles,
le sable des déserts et la lumière des étoiles.
L’épilogue reprend le thème initial des amoureux et des savants unis dans
Les chats puissants et doux. Le premier vers du second tercet semble donner
5
une réponse au vers initial du second quatrain. Les chats étant Amis… de la
12
volupté, Leurs reins féconds sont pleins. On est tenté de croire qu’il s’agit
de la force procréatrice, mais l’œuvre de Baudelaire accueille volontiers les
solutions ambiguës. S’agit-il d’une puissance propre aux reins, ou
d’étincelles électriques dans le poil de l’animal ? Quoi qu’il en soit, un
pouvoir magique leur est attribué. Mais le second quatrain s’ouvrait par deux
5
compléments coordonnés : Amis de la science et de la volupté, et le tercet
1
final se rapporte, non seulement aux amoureux fervents, mais également aux
1
savants austères.
Le dernier tercet fait rimer ses suffixes pour accentuer le rapport
12 13
sémantique étroit entre les étinCELLES, parCELLES d’or et
14
prunELLES des chats-sphinx d’une part, et d’autre part entre les étincelles
12 14
MagIQUES émanant de l’animal et ses prunelles MystIQUES éclairées
d’une lumière interne, et ouvertes au sens caché. Comme pour mettre à nu
l’équivalence des morphèmes, cette rime, seule dans le sonnet, se trouve
dépourvue de la consonne d’appui, et l’allitération des /m/ initiaux juxtapose
6
les deux adjectifs. L’horreur des ténèbres se dissipe sous cette double
luminescence. Cette lumière est reflétée sur le plan phonique par la
prédominance des phonèmes au timbre clair dans le vocalisme nasal de la
7 6
strophe finale ( palataux contre vélaires), tandis que dans les strophes
antérieures, ce sont les vélaires qui ont manifesté une grande supériorité
numérique (16 contre 0 dans le premier quatrain, 2 contre 1 dans le second, et
10 contre 5 dans le premier tercet).
Avec la prépondérance des synecdoques à la fin du sonnet, qui
substituent les parties au tout de l’animal et, d’autre part, le tout de l’univers à
l’animal qui en fait partie, les images cherchent, comme à dessein, à se perdre
dans l’imprécision. L’article défini cède à l’indéfini, et la désignation que
14
donne le poète à sa métaphore verbale – Étoilent vaguement – reflète à
merveille la poétique de l’épilogue. La conformité entre les tercets et les
quatrains correspondants (parallélisme horizontal) est frappante. Si, aux
3 2
limites étroites dans l’espace ( maison) et dans le temps ( mûre saison),
imposées par le premier quatrain, le premier tercet répond par l’éloignement
10 11
ou la suppression des bornes ( fond des solitudes, rêve sans fin), de même,
dans le second tercet, la magie des lumières irradiées par les chats triomphe
6
de l’horreur des ténèbres, dont le second quatrain avait failli tirer des
conséquences trompeuses.

En rassemblant maintenant les pièces de notre analyse, tâchons de


montrer comment les différents niveaux auxquels on s’est placé se recoupent,
se complètent ou se combinent, donnant ainsi au poème le caractère d’un
objet absolu.
D’abord les divisions du texte. On peut en distinguer plusieurs, qui sont
parfaitement nettes, tant du point de vue grammatical que de celui des
rapports sémantiques entre les diverses parties du poème.
Comme on l’a déjà signalé, une première division correspond aux trois
parties qui se terminent chacune par un point, à savoir les deux quatrains et
l’ensemble des deux tercets. Le premier quatrain expose, sous forme de
tableau objectif et statique, une situation de fait ou admise pour telle. Le
deuxième attribue aux chats une intention interprétée par les puissances de
l’Érèbe et, aux puissances de l’Érèbe, une intention sur les chats repoussée
par ceux-ci. Ces deux parties envisagent donc les chats du dehors, l’une dans
la passivité à laquelle sont surtout sensibles les amoureux et les savants,
l’autre dans l’activité perçue par les puissances de l’Érèbe. En revanche, la
dernière partie surmonte cette opposition en reconnaissant aux chats une
passivité activement assumée, et interprétée non plus du dehors, mais du
dedans.
Une seconde division permet d’opposer l’ensemble des deux tercets à
l’ensemble des deux quatrains, tout en faisant apparaître une relation étroite
entre le premier quatrain et le premier tercet, et entre le second quatrain et le
second tercet. En effet :
1) l’ensemble des deux quatrains s’oppose à l’ensemble des deux tercets,
en ce sens que ces derniers éliminent le point de vue de l’observateur
(amoureux, savants, puissance de l’Érèbe), et situent l’être des chats en
dehors de toutes limites, spatiales et temporelles ;
2) le premier quatrain introduisait ces limites spatio-temporelles (maison,
saison) ; le premier tercet les abolit (au fond des solitudes, rêve sans fin) ;
3) le second quatrain définit les chats en fonction des ténèbres où ils se
placent, le second tercet en fonction de la lumière qu’ils irradient (étincelles,
étoiles).
Enfin, une troisième division se surajoute à la précédente, en regroupant,
cette fois dans un chiasme, d’une part le quatrain initial et le tercet final, et
d’autre part les strophes internes : second quatrain et premier tercet : dans le
premier groupe, les propositions indépendantes assignent aux chats la
fonction de complément, tandis que les deux autres strophes, dès leur début,
assignent aux chats la fonction de sujet.
Or ces phénomènes de distribution formelle ont un fondement
sémantique. Le point de départ du premier quatrain est fourni par le
voisinage, dans la même maison, des chats avec les savants ou les amoureux.
Une double ressemblance découle de cette contiguïté (comme eux, comme
eux). Dans le tercet final aussi, une relation de contiguïté évolue jusqu’à la
ressemblance : mais, tandis que dans le premier quatrain le rapport
métonymique des habitants félins et humains de la maison fonde leur rapport
métaphorique, dans le dernier tercet cette situation se trouve, en quelque
sorte, intériorisée : le rapport de contiguïté relève de la synecdoque plutôt que
de la métonymie propre. Les parties du corps du chat (reins, prunelles)
préparent une évocation métaphorique du chat astral et cosmique, qui
s’accompagne du passage de la précision à l’imprécision
(également – vaguement). Entre les strophes intérieures, l’analogie repose sur
des rapports d’équivalence, l’un rejeté par le deuxième quatrain (chats et
coursiers funèbres), l’autre accepté par le premier tercet (chats et sphinx), ce
qui amène, dans le premier cas, à un refus de contiguïté (entre les chats et
l’Érèbe) et, dans le second, à l’établissement des chats au fond des solitudes.
On voit donc qu’à l’inverse du cas précédent le passage se fait d’une relation
d’équivalence, forme renforcée de la ressemblance (donc une démarche
métaphorique), à des relations de contiguïté (donc métonymiques) soit
négatives, soit positives.
Jusqu’à présent, le poème nous est apparu formé de systèmes
d’équivalences qui s’emboîtent les uns dans les autres, et qui offrent dans leur
ensemble l’aspect d’un système clos. Il nous reste à envisager un dernier
aspect, sous lequel le poème apparaît comme système ouvert, en progression
dynamique du début à la fin.
On se souvient que, dans la première partie de ce travail, on avait mis en
lumière une division du poème en deux sizains, séparés par un distique dont
la structure contrastait vigoureusement avec le reste. Or, au cours de notre
récapitulation, nous avions provisoirement laissé cette division de côté. C’est
qu’à la différence des autres elle nous semble marquer les étapes d’une
progression, de l’ordre du réel (premier sizain) à celui du surréel (deuxième
sizain). Ce passage s’opère à travers le distique, qui, pour un bref instant et
par l’accumulation de procédés sémantiques et formels, entraîne le lecteur
dans un univers doublement irréel, puisqu’il partage avec le premier sizain le
caractère d’extériorité, tout en devançant la résonance mythologique du
second sizain :

Vers : 1à6 7 et 8 9 à 14

extrinsèque intrinsèque

empirique mythologique

réel irréel surréel

Par cette brusque oscillation, et de ton, et de thème, le distique remplit


une fonction qui n’est pas sans évoquer celle d’une modulation dans une
composition musicale.
Le but de cette modulation est de résoudre l’opposition implicite ou
explicite depuis le début du poème, entre démarche métaphorique et
démarche métonymique. La solution apportée par le sizain final consiste à
transférer cette opposition au sein même de la métonymie, tout en
l’exprimant par des moyens métaphoriques. En effet, chacun des deux tercets
propose des chats une image inversée. Dans le premier tercet, les chats
primitivement enclos dans la maison en sont, si l’on peut dire, extravasés
pour s’épanouir spatialement et temporellement dans les déserts infinis et le
rêve sans fin. Le mouvement va du dedans vers le dehors, des chats reclus
vers les chats en liberté. Dans le second tercet, la suppression des frontières
se trouve intériorisée par les chats atteignant des proportions cosmiques,
puisqu’ils recèlent dans certaines parties de leur corps (reins et prunelles) le
sable du désert et les étoiles du ciel. Dans les deux cas, la transformation
s’opère à l’aide de procédés métaphoriques. Mais les deux transformations ne
sont pas exactement en équilibre : la première tient encore de l’apparence
(prennent… les… attitudes… qui semblent s’endormir) et du rêve (en
songeant… dans un rêve…), tandis que la seconde clôt véritablement la
démarche par son caractère affirmatif (sont pleins… Étoilent). Dans la
première, les chats ferment les yeux pour s’endormir, ils les tiennent ouverts
dans la seconde.
Pourtant, ces amples métaphores du sizain final ne font que transposer, à
l’échelle de l’univers, une opposition qui était déjà implicitement formulée
dans le premier vers du poème. Les « amoureux » et les « savants »
assemblent respectivement des termes qui se trouvent entre eux dans un
rapport contracté ou dilaté : l’homme amoureux est conjoint à la femme,
comme le savant l’est à l’univers ; soit deux types de conjonction, l’une
6
rapprochée, l’autre éloignée . C’est le même rapport qu’évoquent les
transfigurations finales : dilatation des chats dans le temps et l’espace,
constriction du temps et de l’espace dans la personne des chats. Mais, ici
encore et comme nous l’avons déjà remarqué, la symétrie n’est pas complète
entre les deux formules : la dernière rassemble en son sein toutes les
oppositions : les reins féconds rappellent la volupté des amoureux, comme les
prunelles la science des savants ; magiques se réfère à la ferveur active des
uns, mystiques à l’attitude contemplative des autres.
Deux remarques pour terminer.
Le fait que tous les sujets grammaticaux du sonnet (à l’exception du nom
propre L’Érèbe) soient au pluriel, et que toutes les rimes féminines soient
formées avec des pluriels (y compris le substantif solitudes), est curieusement
éclairé (comme d’ailleurs l’ensemble du sonnet) par quelques passages de
Foules : « Multitude, solitude : termes égaux et convertibles par le poète actif
et fécond… Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu’il peut à sa guise
être lui-même et autrui… Ce que les hommes nomment amour est bien petit,
bien restreint, et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte
prostitution de l’âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l’imprévu
7
qui se montre, à l’inconnu qui passe . »
Dans le sonnet de Baudelaire, les chats sont initialement qualifiés de
puissants et doux et le vers final rapproche leurs prunelles des étoiles. Crépet
8
et Blin renvoient à un vers de Sainte-Beuve : « … l’astre puissant et doux »
(1829), et retrouvent les mêmes épithètes dans un poème de Brizeux (1832)
où les femmes sont ainsi apostrophées : « Êtres deux fois doués ! Êtres
puissants et doux ! »
Cela confirmerait, s’il en était besoin, que, pour Baudelaire, l’image du
chat est étroitement liée à celle de la femme, comme le montrent d’ailleurs
explicitement les deux poèmes du même recueil intitulés « Le chat », à savoir
le sonnet : « Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux » (qui contient le
vers révélateur : « Je vois ma femme en esprit… ») et le poème « Dans ma
cervelle se promène… Un beau chat, fort, doux… » (qui pose carrément la
question, « est-il fée, est-il dieu ? »). Ce motif de vacillation entre mâle et
femelle est sous-jacent dans « Les chats », où il transparaît sous des
ambiguïtés intentionnelles (Les amoureux… Aiment… Les chats puissants et
doux… ; Leurs reins féconds…). Michel Butor note avec raison que, chez
Baudelaire, « ces deux aspects : féminité, supervirilité, bien loin de s’exclure,
9
se lient ». Tous les personnages du sonnet sont du genre masculin, mais les
chats et leur alter ego les grands sphinx participent d’une nature androgyne.
La même ambiguïté est soulignée, tout au long du sonnet, par le choix
10
paradoxal de substantifs féminins comme rimes dites masculines . De la
constellation initiale du poème, formée par les amoureux et les savants, les
chats permettent, par leur médiation, d’éliminer la femme, laissant face à
face – sinon même confondus – « le poète des Chats », libéré de l’amour
« bien restreint », et l’univers, délivré de l’austérité du savant.
o
*1. L’Homme, vol. 2, n 1, 1962, p. 5-21 ; repris in Roman Jakobson, Questions
de poétique, Paris, Seuil, « Poétique », 1973, p. 401-419 ; Huit Questions de
o
poétique, Paris, Seuil, « Points Essais », n 85, 1977, p. 163-188.
1. Maurice Grammont, Petit traité de versification française, Paris, Armand
Colin, 1908, p. 86.
2. Maurice Grammont, Traité de phonétique, Paris, 1930, p. 384.
3. Ibid., p. 388.
4. M. Durand, « La spécificité du phonème. Application au cas de R / L »,
Journal de psychologie, vol. 57, 1960, p. 405-419.
5. Cf. L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux, LXVII, col. 338 et 509w.
6. M. É. Benveniste, qui a bien voulu lire cette étude en manuscrit, nous a fait
observer qu’entre « les amoureux fervents » et « les savants austères » la « mûre
saison » joue aussi le rôle de terme médiateur : c’est, en effet, dans leur mûre
saison qu’ils se rejoignent pour s’identifier « également » aux chats. Car, poursuit
M. Benveniste, rester « amoureux fervents » jusque dans la « mûre saison »
signifie déjà qu’on est hors de la vie commune, tout comme sont les « savants
austères » par vocation : la situation initiale du sonnet est celle de la vie hors du
monde (néanmoins, la vie souterraine est refusée), et elle se développe, transférée
aux chats, de la réclusion frileuse vers les grandes solitudes étoilées où science et
volupté sont rêve sans fin.
À l’appui de ces remarques, dont nous remercions leur auteur, on peut citer
certaines formules d’un autre poème des Fleurs du Mal : « Le savant amour…
fruit d’automne aux saveurs souveraines » (« L’amour du mensonge »).
7. Charles Baudelaire, Œuvres complètes, t. 2, Paris, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 243 sq.
8. Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, édition critique établie par Jacques
Crépet et Georges Blin, Paris, Corti, 1942, p. 413.
9. Histoire extraordinaire. Essai sur un rêve de Baudelaire, Paris, Gallimard,
1961, p. 85.
10. Dans la plaquette de Lucien Rudrauf Rime et sexe (Tartu, 1936), l’exposé
d’une « théorie de l’alternance des rimes masculines et féminines dans la poésie
française » est « suivi d’une controverse » avec Maurice Grammont (p. 47 sq.).
e
Selon ce dernier, « pour l’alternance établie au XVI siècle et reposant sur la
présence ou l’absence d’un e inaccentué à la fin du mot, on s’est servi des termes
rimes féminines et rimes masculines parce que l’e inaccentué à la fin d’un mot
était, dans la grande majorité des cas, la marque du féminin : un petit chat / une
petite chatte ». On pourrait plutôt dire que la désinence spécifique du féminin
l’opposant au masculin contenait toujours « l’e inaccentué ». Or Rudrauf exprime
certains doutes : « Mais est-ce uniquement la considération grammaticale qui a
e
guidé les poètes du XVI siècle dans l’établissement de la règle d’alternance et
dans le choix des épithètes “masculines” et “féminines” pour désigner les deux
sortes de rimes ? N’oublions pas que les poètes de la Pléiade écrivaient leurs
strophes en vue du chant, et que le chant accentue, bien plus que la diction parlée,
l’alternance d’une syllabe forte (masculine) et d’une syllabe faible (féminine).
Plus ou moins consciemment, le point de vue musical et le point de vue sexuel
doivent avoir joué un rôle à côté de l’analogie grammaticale… » (p. 49).
Étant donné que cette alternance des rimes reposant sur la présence ou l’absence
d’un e inaccentué à la fin des vers a cessé d’être réelle, Grammont la voit céder sa
place à une alternance des rimes finissant par une consonne ou par une voyelle
accentuée. Tout en étant prêt à reconnaître que « les finales vocaliques sont toutes
masculines » (p. 46), Rudrauf est, en même temps, tenté d’établir une échelle à
vingt-quatre rangs pour les rimes consonantiques, « allant des finales les plus
brusques et les plus viriles aux plus fémininement suaves » (p. 12 sq.) : les rimes
o
à une occlusive sourde forment l’extrême pôle masculin (1 ) et les rimes à une
o
spirante sonore le pôle féminin (24 ) de l’échelle en question. Si l’on applique
cette tentative de classement aux rimes consonantiques des « Chats », on y
observe un mouvement graduel vers le pôle masculin qui finit par atténuer le
1 4 o
contraste entre les deux genres de rimes : austères – sédentaires (liquide : 19 ) ;
6 7 9 10
ténèbres – funèbres (occlusive sonore et liquide : 15°) ; attitudes – solitudes
o 12 14
(occlusive sonore : 13 ) ; magiques – mystiques (occlusive sourde : 1°).
ANNEXE 2

La linguistique va-t-elle devenir la science


des sciences ?
Un entretien avec Roman Jakobson,
le fondateur du structuralisme
*1
par Claude Bonnefoy

Les problèmes du langage sont à l’ordre du jour. Non seulement parce


que la linguistique est considérée comme la plus scientifique, partant comme
le modèle, des sciences humaines, mais parce que ses découvertes comme ses
méthodes apportent un éclairage indispensable à toutes les disciplines qui
entretiennent un rapport étroit avec le langage, l’anthropologie, la
sociologie, la psychologie, sans parler évidemment de la philosophie, de la
littérature et de la critique littéraire. De cet intérêt général pour la
linguistique témoignent notamment un récent numéro de Diogène (51)
consacré aux problèmes du langage, le dernier numéro de la Revue
d’esthétique consacré à l’esthétique de la langue française et un
remarquable article de Jacques Derrida, « De la grammatologie », paru
dans les numéros de décembre et janvier de Critique.
Le structuralisme, qui étudie les composantes, les structures d’une langue
ou d’une œuvre littéraire et dont Roman Jakobson, professeur à Harvard, a
dégagé les lois après avoir participé dans les années 1915-1930 aux travaux
de l’école formaliste russe, a connu une extension considérable puisque ses
principes ont servi de point de départ à des ethnologues comme Lévi-Strauss
et à des critiques littéraires comme Roland Barthes.
À l’occasion de la sortie aux éditions du Seuil (collection « Tel Quel »)
d’un recueil groupant sous le titre Théorie de la littérature des essais des
formalistes russes, Roman Jakobson, qui l’a préfacé, est venu à Paris.

À l’aise en français comme dans une douzaine de langues, Roman


Jakobson, grand voyageur et curieux de tout, n’a rien du savant triste muré
dans sa spécialité. C’est avec humour que, pour commencer, il parle du
succès du structuralisme.
« Pour ma première conférence aux États-Unis, en 1940, je choisis un
sujet qui fit l’effet d’une bombe : “La signification comme problème central
de la linguistique”. Le sujet était tabou. Aujourd’hui, ce qui est tabou, c’est
de ne pas faire de sémantique. »
De fait, maintenant, les jeunes linguistes soviétiques comme leurs
confrères américains sont pour la plupart structuralistes. Aux États-Unis, les
étudiants ont même des termes péjoratifs comme « music » ou
« confidential » (titre d’un magazine spécialisé dans les potins) pour
désigner les cours de littérature où l’on ne s’occupe pas de structure.
Structuraliste, Roman Jakobson s’intéresse, lui, à tous les problèmes de
la linguistique. Premièrement, nous lui avons demandé pourquoi, dans
l’étude comparative des langues, il s’attachait surtout à mettre en évidence
les ressemblances, alors que le grand linguiste français André Martinet met
l’accent sur les différences.
« Les différences ne seraient pas possibles, dit-il, sans les ressemblances.
Il est impossible de parler de variations sans parler d’invariants. La recherche
des invariants est donc la base de la linguistique moderne. C’est un problème
qui s’est du reste développé parallèlement en linguistique et en
mathématiques et qui fut posé dans les deux sciences aux alentours de 1870.
C’est si vrai que j’ai pu faire un exposé sur l’histoire de la linguistique en
empruntant toutes mes citations à un ouvrage sur l’histoire des
mathématiques. Les différences entre langues comme entre styles de langue
renvoient au problème de l’universalité.
« À la limite nous trouverions ici le problème de l’origine du langage. »
Quand fut fondée, au siècle dernier, la Société linguistique de Paris, il
était prévu que toutes les questions seraient admises sauf celles concernant
l’origine du langage. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On peut trouver
quantité de points permettant de dégager certains principes relatifs à
l’origine des langues. Par exemple, à une époque où l’on trouve des
peintures préhistoriques, un langage existait, puisque nous savons que le
langage précède toute autre possibilité d’expression. D’autre part, le
langage étant un phénomène universel humain, on peut rechercher dans le
cerveau humain ce qui a permis d’employer le système de la double
articulation défini par Martinet (accord du son et du signe dans le mot, puis
des mots entre eux dans la signification).
– Pensez-vous qu’une telle découverte soit possible ?
– Oui. Les biologistes font actuellement des recherches très intéressantes.
Dans ce domaine comme en linguistique, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup
plus de phénomènes universels qu’on ne pensait. Mieux, faisant une
conférence devant des biologistes sur le codage phonologique, j’ai découvert
que ceux-ci me comprenaient mieux que certains linguistes. La raison en est
simple : le codage phonologique correspond au système de codage du
cerveau. Aussi, je pense que l’interprétation de faits universels dans le
domaine de la phonologie peut avoir un fondement biologique.
Actuellement, on s’occupe de la communication chez les animaux. On a
constaté que ce qui n’existe pas chez les animaux, ce sont les formules
servant à former des unités distinctives. Ce que Martinet appelle la double
articulation est un phénomène uniquement humain.
Il y a trois faits universels communs à tous les hommes dans toutes les
sociétés : 1) la capacité de créer des instruments secondaires (outils servant à
fabriquer d’autres outils) ; 2) les phonèmes ; 3) la prohibition de l’inceste.
Dans les trois cas, je dirai qu’il s’agit d’instruments secondaires, la
prohibition de l’inceste jouant un rôle déterminant dans la constitution des
sociétés puisque, sans elle, selon le mot de Lévi-Strauss, « on serait resté en
famille ».
Les ponts sont très coûteux

– Ainsi apparaissent les liens entre la linguistique et les autres sciences


humaines.
– Quelqu’un m’a dit un jour : « J’entends parler de “sociologie et
linguistique”, “psychologie et linguistique”, “biologie et linguistique”, mais
qu’est-ce au juste que la linguistique ? » J’ai répondu : « Nous établissons des
ponts avec les autres sciences, entre les sciences, et, vous le savez, les ponts
sont très coûteux. » En fait, c’est devenu un lieu commun de dire que, de
toutes les sciences humaines, la linguistique est la plus exacte. La possibilité
pour la linguistique d’obtenir l’exactitude fait que ses méthodes influencent
l’anthropologie, la psychologie et même l’économie.
Par exemple, notre collaboration avec les médecins et les psychologues a
donné d’importants résultats dans le domaine de l’aphasie. Toutefois, pour
travailler avec les médecins, j’ai dû surmonter une difficulté. La terminologie
dans les deux sciences n’était pas la même, et, pire, on y employait les
mêmes mots mais avec des sens différents. Mon premier travail fut donc
d’établir un dictionnaire de terminologie.
De même, la sociologie des langues nous a appris bien des choses, par
exemple que, chez les nomades, il existe très peu de dialectes. Également, on
trouve des traits spécifiques de langue dans les tribus de chasseurs. Il y a là
de grandes différences de langue entre les hommes et les femmes. Quand les
hommes partent à la chasse, ils doivent tenir compte des tabous. Alors, les
mêmes mots ne désignent plus les mêmes choses. Parlant de sa femme, le
chasseur dit « l’assassin » par une ruse destinée à détourner sur sa femme
l’attention de l’animal. Aussi, quand nous faisons l’étymologie de telles
langues, ne devons-nous pas nous étonner de trouver des changements de
significations tout à fait étonnants.
On pourrait citer de nombreux exemples de collaboration avec d’autres
sciences. En Amérique, la théorie de l’information nous a permis d’introduire
en linguistique le problème de la redondance. On constate, en effet, que,
grâce au développement des méthodes d’information, l’élimination voulue de
la redondance dans le discours est plus nette aujourd’hui. Mais le terme de
redondance que certains linguistes ont cru emprunter aux mathématiques est
un vieux terme que les mathématiques avaient emprunté à la rhétorique du
Moyen Âge. À ce propos, il faut rappeler que la philologie de la langue
e e
établie par la scolastique française aux XII et XIII siècles fut absolument
remarquable.
Alors que bien des linguistes s’occupent de la langue parlée et peu de
l’écriture, considérée comme un phénomène secondaire, Roman Jakobson,
qui fut dans sa jeunesse l’ami de Maïakovsky et de Khlebnikov, s’intéresse
non seulement à l’écriture mais à la littérature et plus précisément à la
poésie. C’est avec les chercheurs de l’école formaliste russe qu’il commença
à étudier scientifiquement le style littéraire. Dans Théorie de la littérature, on
trouve deux de ses essais datant de cette époque : « Du réalisme artistique »
et « Les problèmes des études littéraires et linguistiques », ce dernier écrit en
collaboration avec Tynianov.
La poésie de la grammaire

Aujourd’hui, Jakobson applique les principes de l’analyse structurale à


l’étude des textes littéraires et l’on sait quelle influence cette méthode a eu
sur le développement de la nouvelle critique.
– Je rappelle dans ma préface à Théorie de la littérature, dit-il, que
B. Eikhenbaum répétait que tout mouvement littéraire ou scientifique doit
être jugé avant tout sur la base des œuvres produites et non pas d’après la
rhétorique de ses manifestes. En littérature comme en politique, les
manifestes ne correspondent pas toujours aux vraies tendances, aux faits.
Aussi doit-on commencer par analyser les textes, et procédant graduellement,
en comparant les textes d’un auteur avec ceux de ses contemporains, on peut
mettre en évidence les traits littéraires d’une époque ou d’un mouvement
littéraire déterminé. Mais les comparaisons peuvent s’étendre à tous les
systèmes de signes. C’est ainsi qu’il existe une parenté entre les problèmes de
construction chez Dante et chez Giotto.
Dans le livre que je vais bientôt publier, Poésie de la grammaire et
grammaire de la poésie, il y aura, après trois études de base, plusieurs
analyses dont certaines portent sur des poètes qui étaient en même temps des
peintres, comme Blake, ou des peintres-poètes, comme Klee et Henri
Rousseau. Je suis sûr qu’en lisant les poésies de Rousseau sans savoir de qui
elles sont, on reconnaîtrait les poésies d’un peintre. Un certain géométrisme,
une distribution statique, par exemple, indiquent que le poème est traduction
d’un tableau.
– Mais ces études ne tiennent pas compte de la valeur du poème. Ne
pourraient-elles pas s’appliquer pareillement à des œuvres médiocres ?
– On ne trouve pas les mêmes choses dans les mauvaises poésies. Le
problème de la symétrie grammaticale, par exemple, ne s’y pose pas ou s’y
pose d’une façon si banale qu’à cela seul on pourrait juger qu’il s’agit d’une
mauvaise poésie. Ne pensez pas que ces critères soient valables uniquement
pour des poèmes très travaillés. J’ai pu les appliquer, par exemple, à un
poème politique de Brecht ou à des chants hussites. Edgar Poe disait qu’une
poésie doit être brève.
De fait, il existe une structure particulière, une perception particulière de
la poésie brève dont le début doit être encore présent à l’esprit quand on
arrive à la fin. Analysant des poèmes comportant un nombre impair de vers,
j’ai constaté que ces poèmes ont toujours un centre. Pour onze vers, il se situe
au sixième vers. Dans un poème de Brecht de vingt et un vers, le onzième est
le centre. On retrouve la même chose chez Cavafy. Mais de telles
articulations ne se retrouvent pas dans de mauvais poèmes. Aussi peut-on
dire que, si l’idée d’égalité existe en politique, elle n’existe pas en
linguistique et en poétique.

o
*1. Arts, n 20, 1966, p. 10-11.
ANNEXE 3

« Vivre et parler »
Un débat entre François Jacob, Roman Jakobson,
*1
Claude Lévi-Strauss et Philippe L’Héritier

Émission réalisée par Michel Tréguer et Gérard Chouchan, diffusée le


lundi 19 février 1968 à 22 h 10 sur la première chaîne de l’ORTF et publiée
os
par Les Lettres françaises, n 1221 et 1222, 1968, p. 3-7 et 4-5.

Michel Tréguer – […] Claude Lévi-Strauss, je vais devoir vous présenter


et je vais vous étiqueter en quelques mots, vous m’arrêterez si les étiquettes
vous déplaisent. Théoricien de l’anthropologie structurale, disons plus
simplement numéro 1 du structuralisme de l’anthropologie française, vous
êtes professeur au Collège de France. On peut définir l’objet de
l’anthropologie comme l’étude des sociétés humaines ou, en tout cas, des
apparences ou des phénomènes par lesquels on peut les appréhender, c’est-
à-dire l’étude des mœurs, des coutumes, des organisations sociales.
Claude Lévi-Strauss – Les croyances, les institutions.
M. T. – Bon. Je ne me suis pas trop trompé.
Roman Jakobson – Je pense que, quand on dit que vous êtes numéro 1 de
l’anthropologie structurale française, il faut dire : mondiale.
M. T. – Roman Jakobson : on va vous donner aussi le numéro 1, mais en
linguistique cette fois. Votre nom, on le trouve dans absolument tous les
e
traités de linguistique du XX siècle, et vous vivez actuellement en Amérique,
à Harvard, mais vous avez passé aussi par la Russie, la Tchécoslovaquie, les
pays scandinaves je crois, je dois en passer beaucoup !
On peut dire que l’histoire de la linguistique moderne se confond
pratiquement avec celle de la vie de Roman Jakobson, non ? Je ne me trompe
pas beaucoup en disant ça.
R. J. – Trois pays scandinaves.
M. T. – Trois pays scandinaves. Philippe L’Héritier, vous êtes généticien,
et vous travaillez à la Faculté des sciences d’Orsay. Comment peut-on définir
en quelques mots l’objet de la génétique ? C’est l’étude des phénomènes
d’hérédité.
Philippe L’Héritier – L’étude des phénomènes d’hérédité, quels qu’ils
soient.
M. T. – Disons la vie, au niveau des populations nombreuses.
Ph. L’H. – Je suis parti, effectivement, de là et puis, au fond, comme la
recherche est une question, une affaire d’opportunisme, je suis parti des
organismes supérieurs pour arriver en définitive au virus. Et actuellement, je
travaille plutôt sur les virus, ce qui n’est pas très original puisqu’une bonne
partie de la génétique moderne se fait à partir des micro-organismes.
[…]
Linguistique et biologie

M. T. – Monsieur Jakobson, est-ce que je peux vous demander si c’est la


première fois que vous parlez avec un biologiste au cours de votre longue
carrière de linguiste ?
R. J. – De ces problèmes-là ? C’est au cours des dernières deux années
que mes entretiens avec les biologistes ont commencé. Plutôt, je ne dirai
même pas les entretiens : j’ai pris des leçons des divers biologistes et,
aujourd’hui, je prends une nouvelle leçon. Mais depuis longtemps, je dirai
depuis les années 1920, je me suis vivement intéressé aux problèmes de
similarité entre la biologie et la linguistique. J’ai été très impressionné, dans
ma jeunesse, par un travail d’un grand biologiste russe, Berg, dont le livre
La Monogenèse a paru au début des années 1920 d’abord en russe et puis en
anglais en Angleterre, et sera maintenant réimprimé en anglais, et ce livre
m’a apporté pas mal de lumières sur les questions de l’évolution et j’ai utilisé
certaines des idées de Berg, que je cite beaucoup dans mon livre sur
l’évolution physiologique publié en 1929, et ensuite je suis revenu très
souvent aux questions biologiques et c’était pour moi très nouveau parce que,
quand j’étais étudiant, on était plutôt, on tendait plutôt à éviter les analogies
biologiques parce qu’il y avait des théories prématurées, théories biologiques
du langage qui se sont montrées tout à fait fausses. Et le danger de ces
théories, c’était qu’on cherchait à expliquer d’une façon biologique les
différences entre les langues. On pensait que les différences entre les langues
correspondaient à des différences biologiques entre les porteurs de ces
langues, ce qui était évidemment faux. Et puis il y a eu l’exemple de ces
théories du début de notre siècle, et qui ont surtout ensuite été développées au
cours des années 1920 et 1930 par les savants nazis ou proches, par
l’idéologie nazie, où on cherchait à rendre très profondes les murailles entre
les diverses langues et leurs porteurs, et les expliquer du point de vue…
M. T. – Racial.
R. J. –… racial. Il y a aussi une troisième sorte d’idées fausses, de
tentatives fausses d’introduire la biologie en linguistique, c’est l’application
très mécanique du mendélisme à l’évolution des langues. À cause de ça, pour
un certain temps, toute introduction de la biologie a été compromise en
linguistique. Et même, je me souviens, quand j’ai publié mon livre sur le
langage enfantin, l’aphasie et les lois phoniques universelles, j’ai été accusé,
par un jeune linguiste de haute qualité, d’une déviation biologique. Mais j’ai
vu plus tard que ces déviations peuvent être très productives et enfin, au
cours des années 1960, des lectures dans le domaine de la génétique
moléculaire et les rencontres avec les biologistes, et surtout les rencontres des
dernières deux années, mon travail dans l’Institute for Biological Studies, et
d’autres discussions m’ont apporté la conviction que, là, on peut trouver non
seulement des analogies lointaines, non seulement des isomorphismes, mais
même des rapprochements beaucoup plus profonds et importants à ce que je
vois pour la linguistique, et à ce que m’ont dit les biologistes, aussi, pour la
biologie.
M. T. – Je voudrais vous demander aussi, Monsieur Jakobson, […] de
nous repréciser, même très succinctement, ce qui s’est passé au début de ce
siècle en linguistique. Quel est le grand bouleversement qui s’est passé dans
la science linguistique, au début du siècle, par rapport aux siècles passés,
par exemple, et qui rend aujourd’hui possibles ces confrontations ?
R. J. – Le grand développement, plutôt que bouleversement, et qui s’est
produit au cours des deux derniers siècles plutôt que du siècle dernier, a été
de comprendre, de voir la langue comme un tout, comme un système, selon
l’expression des linguistes français depuis Saussure et Meillet, tout se tient et
les parties dépendent du tout et le tout est déterminé par les parties. Toutes
ces nouvelles tendances ont apporté des résultats très féconds d’abord pour la
description des langues. Ensuite, on est allé plus loin, on a vu que ce qu’on a
trouvé dans la description des langues peut être appliqué aussi aux
changements de la langue, à la langue dans le temps et, finalement, nous
avons maintenant des perspectives très brillantes dans les questions de la
typologie des structures linguistiques et des lois universelles, ainsi, la
linguistique n’est plus une science seulement des langues, mais elle devient la
science de la langue.
Anthropologie et linguistique

M. T. – Monsieur Lévi-Strauss, on peut je pense faire remonter la


naissance de votre pensée théorique, et même les débuts de l’anthropologie
structurale et peut-être même de l’anthropologie tout court, à des rencontres
avec les linguistes et avec justement des personnages comme M. Jakobson.
Cl. L.-S. – Non, les débuts de l’anthropologie, certainement pas, puisque
l’anthropologie, comme la linguistique, a elle aussi…
M. T. – Quelques siècles !
Cl. L.-S. – Ne disons pas quelques, mais en tout cas un siècle ou un siècle
et demi d’existence derrière elle. En ce qui me concerne, et c’est un
hommage que je suis heureux de pouvoir lui rendre devant la plus vaste
audience qu’il soit possible de rassembler dans notre pays, c’est très
certainement la rencontre de Roman Jakobson aux États-Unis en 1941-1942
qui m’a révélé – je voudrais donner au mot son sens le plus fort, le plus
plein –, qui m’a révélé d’abord ce que c’était que la linguistique et ensuite ce
que c’était que la linguistique structurale. Ce que c’était que la linguistique,
c’est-à-dire une discipline qui relève très certainement des sciences humaines,
mais qui, seule parmi toutes les sciences humaines, est parvenue et était déjà
parvenue à un degré de rigueur qui la rendait comparable à ce qu’on peut
trouver dans des sciences plus avancées. Et la linguistique structurale
particulièrement, puisque c’est elle qui a démontré la première, dans l’ordre
des phénomènes humains, la fécondité, l’efficacité de modèles explicatifs tels
que ceux auxquels on vient de faire allusion et auxquels M. Jacob, d’ailleurs,
faisait lui-même allusion dans un tout autre ordre d’idées. Modèles qui
apparaissent comme une des notions, un des principes d’explication les plus
fondamentaux que nous ayons à notre disposition et qui consistent à voir dans
l’ensemble, dans le tout, un principe d’explication qu’aucune des parties de
ce tout ne parviendrait à fournir par elle-même.
M. T. – C’est l’origine de la notion de structure ?
Cl. L.-S. – C’est là l’origine de la notion de structure, qui se trouve pour
une part dans la linguistique, mais je ne voudrais pas oublier non plus la
biologie, puisqu’elle a été formulée, dans des termes qui sont d’ailleurs
extrêmement voisins de ceux que les anthropologues peuvent utiliser
aujourd’hui pour l’étude des sociétés humaines, par un biologiste tel que
D’Arcy Wentworth Thompson, en Angleterre, il y a déjà quelques dizaines
d’années.
M. T. – On peut donc déjà dégager un premier terrain sur lequel des
rencontres peuvent avoir lieu, en disant, que nous soyons au niveau de
l’organisme vivant, de la linguistique ou de l’anthropologie et des
phénomènes humains, nous avons toujours affaire à des phénomènes de
langage et de communication. Monsieur L’Héritier, pour un généticien,
comment se pose le problème du langage ?
Une nouvelle hérédité : l’hérédité verbale

Ph. L’H. – Oui, en somme, je pense que ce système de transferts


d’informations et d’une quantité considérable d’informations, qui est possible
dans l’espèce humaine grâce au langage, a véritablement introduit dans le
monde biologique une nouvelle forme d’hérédité, qu’on peut appeler
l’hérédité sociale ou l’hérédité du langage peut-être.
R. J. – Hérédité verbale.
Ph. L’H. – Oui, hérédité verbale. Et cette nouvelle forme d’hérédité
n’obéit plus en ce qui concerne l’évolution aux mêmes règles que l’autre. Par
exemple, nous pensons que le moteur de l’évolution est essentiellement la
sélection naturelle et qu’il n’y a pas d’hérédité de l’acquis, il y a simplement
ce choix pour la sélection naturelle des différentes combinaisons génétiques
qui naissent au hasard des recombinaisons, grâce au processus sexué
notamment. Dans le domaine de l’hérédité verbale, l’acquis, au contraire, est
héréditaire bien entendu et, si le jeu de la sélection joue, ça n’est plus au
niveau de l’individu, c’est peut-être au niveau du groupe. Le groupe, c’est-à-
dire finalement le type de civilisation, devient l’unité de sélection, et ceci a
vraisemblablement joué un rôle au cours de l’évolution humaine. Alors, la
question que se pose un biologiste est celle-ci : est-ce que l’hérédité verbale
n’existe que dans l’espèce humaine ? Est-ce qu’elle n’a pas été annoncée par
quelque chose chez l’animal ?
Je crois qu’en fait elle a été annoncée. On ne peut plus, sans doute,
l’appeler hérédité verbale puisque nous venons de dire qu’il n’y a pas de
langage chez l’animal, mais il y a tout de même une hérédité sociale chez
certaines espèces animales qui se transmet par imitation, d’une génération à
l’autre. Les sons émis par des oiseaux, par exemple, ne sont pas uniquement
conditionnés par leur patrimoine héréditaire, par leur génétique, les jeunes
oiseaux apprennent la langue paternelle. On a même démontré qu’ils
apprenaient lorsqu’ils sont encore à l’intérieur de la coquille, pendant
l’incubation. Ils entendent leur père ou le voisin de leur père chanter et ils
apprennent le langage de la tribu. D’ailleurs, il y a des comportements – par
exemple, résister au piégeage de l’homme – qui également s’acquièrent par
les animaux, donc il y a un début d’hérédité sociale chez l’animal, mais enfin
c’est quelque chose qui reste au second ordre par rapport à ce qui s’est
introduit chez l’homme. Je crois vraiment que c’est ça qui a créé l’homme,
c’est le langage et l’hérédité verbale avec de nouvelles règles.
R. J. – C’est l’inverse ! C’est l’homme qui a créé l’hérédité verbale !
M. T. – C’est déjà un débat philosophique, je crois !
Ph. L’H. – C’est-à-dire qu’à un certain moment de l’évolution l’hérédité
biologique en est arrivée à un degré de complexité suffisant pour permettre
l’installation de cette hérédité verbale, laquelle a fait repartir l’évolution sur
de nouvelles règles.
R. J. – Mais il y a déjà eu l’humanité, alors il y a déjà eu les êtres
humains et…
Ph. L’H. – Mais ils n’ont été vraiment humains que quand ils ont
commencé à parler. […] C’est un peu l’œuf et la poule, bien sûr. Enfin, c’est
le problème des séquestrés : voyons, il y a eu quelques expériences qui ont
été faites, des anthropologistes doivent être beaucoup plus compétents que
moi dans ce domaine, mais un enfant sauvage, un enfant humain élevé sans
aucun contact humain, véritablement quel est son psychisme ?
C. L.-S. – Oui, il y a une grosse difficulté là, c’est qu’on a trouvé, il y en a
des exemples historiques célèbres et ça se produit de temps à autre dans
l’Inde encore actuellement…
M. T. – Les enfants-loups, oui.
Cl. L.-S. – On a trouvé des enfants-loups ou des enfants sauvages, mais
on ne sait jamais si l’état dans lequel on les trouve provient de
l’abandonnement dans lequel on les a laissés, ou bien s’ils ont été
abandonnés parce qu’ils étaient déficients à un titre ou à un autre, et ça
complique terriblement les conclusions.
Ph. L’H. – C’est une expérience sans témoin.
R. J. – Moi, je pense qu’il y a là une observation importante, c’est que, si
ces enfants rentrent dans la société humaine, ils peuvent apprendre la langue
et peuvent devenir vraiment des êtres humains, mais à une seule condition,
que ce soit à peu près jusqu’à l’âge de 7 ans, après on n’est plus capable
d’apprendre la première langue. Je crois que là il y a quand même des êtres
humains qui ont déjà toutes les possibilités biologiques pour devenir des
sujets parlants et qu’ensuite c’est pour ça que j’ai dit : il y a l’homme qui a
toutes les préconditions dans sa structure du cerveau, etc., et qui invente la
langue.
Ph. L’H. – Tout à fait d’accord, il n’empêche tout de même que, si
l’enfant est soustrait pendant plus de sept ans à cette hérédité verbale, il ne
devient pas un homme, en somme.
R. J. – Oui, ça, c’est une question de terminologie.
[…]
M. T. – Monsieur Jakobson, vous êtes d’accord sur l’analogie de
fonctionnement entre le langage humain, par exemple, et le code génétique ?
R. J. – Absolument. Quand pour la première fois j’ai rencontré des termes
linguistiques dans la littérature des biologistes, je me suis dit : il faut
contrôler si c’est simplement une façon de parler, un usage métaphorique, ou
bien s’il y a quelque chose de plus profond. Je dois dire que ce qui a été fait
par les biologistes est tout à fait légitime du point de vue linguistique et
même qu’on peut aller encore plus loin. Qu’est-ce qu’il y a de commun entre
le système de la génétique moléculaire et le système linguistique ? 1) – et ça,
c’est peut-être la chose la plus extraordinaire et la plus importante – c’est la
même architecture, ce sont les mêmes principes de construction, un principe
tout à fait hiérarchique.
Les linguistes, depuis longtemps, ont observé cette hiérarchie. Il y a des
sous-unités, comme disent aussi les généticiens, et ces sous-unités en elles-
mêmes ne fonctionnent pas par elles-mêmes, elles n’ont pas de rôle
autonome. Il y a un alphabet, comme le disent de nouveau les généticiens, de
ces sous-unités et leurs diverses combinaisons sont employées déjà pour des
unités beaucoup plus autonomes, possédant leurs propres fonctions, d’abord
ce sont des unités très nettes, très nettes du point de vue de toute
l’architecture du système, ce sont les codons, ou bien, comme le disent au
moins certains généticiens américains, les mots du code, et ces mots du
code – ce qui est très intéressant – emploient les diverses combinaisons de
ces quatre unités, de ces sous-unités qui sont données dans l’alphabet, et ces
diverses combinaisons, diverses dans l’ordre et dans la composition, jouent
un rôle différentiel.
Ces unités ont des lois de composition, ce sont, comme on dit, des
triplets. Eh bien ! c’est très curieux que nous ayons pas mal de langues où, la
racine, c’est justement un triplet. Vous savez, il y a là des lois de structure
des racines indo-européennes ou sémitiques qui ressemblent beaucoup à ce
type-là. Et, ensuite, il y a des combinaisons encore plus hautes qui créent
vraiment des organisations déjà plus importantes, plus essentielles, et c’est
exactement la même chose dans la langue et dans la biologie. Nous avons eu
d’abord le niveau phonologique, le niveau des éléments différentiels et de
leurs combinaisons, puis le niveau des mots et ensuite vient le niveau
syntaxique. Eh bien ! dans ce niveau syntaxique, qu’est-ce qu’on a ? On a
différentes règles linguistiques qui nous permettent de découper les unités les
plus longues dans des unités subordonnées. Dans l’écriture, on emploie les
différents signes de ponctuation, disons les virgules. Or, ce qui est
intéressant, c’est que justement le généticien parle de ponctuation là, et
montre qu’il y a là le même phénomène des signaux de début et de fin. Ce qui
correspond tout à fait à ce que Troubetskoï a appelé en linguistique
Grenzsignale, les signaux des frontières, des limites.
Or ce qui est surprenant, c’est que, jusqu’ici, nous, linguistes, nous avons
eu l’habitude de dire dans nos cours qu’il n’y a pas d’autre exemple d’une
telle hiérarchie de ces éléments vides, qui, ensuite, dans leurs combinaisons,
créent une grande richesse de moyen d’expression. Eh bien ! voici l’analogie
la plus proche. Et alors, quels sont les résultats essentiels, c’est qu’un nombre
fini de ces divers degrés d’éléments codés donne la possibilité d’avoir des
messages de grandes longueurs et de la plus étonnante variabilité. C’est la
même chose dans la génétique, où il n’y a pas deux personnes qui soient tout
à fait similaires, et la même chose dans les questions du discours.
M. T. – Deux phrases qui ne se ressemblent jamais et deux personnes qui
ne se…
Hérédité moléculaire et hérédité verbale

R. J. – Même au niveau des phrases encore, ça peut se ressembler, mais


quand on a le discours, quand on a la parole entière, on a la possibilité… là,
on ne peut pas prédire, c’est une variabilité infinie.
Mais il y a encore une autre fonction du langage, la fonction du point de
vue de l’axe temporel, c’est-à-dire la langue comme en anglais on dit legacy,
c’est-à-dire langue comme hérédité, comme testament, comme instruction,
comme l’instruction venant du passé et allant vers l’avenir. Or ça, c’est,
comme l’a déjà dit M. L’Héritier, ça, c’est le grand rôle de cette hérédité
verbale, et là je pense qu’entre l’hérédité moléculaire et l’hérédité verbale il y
a une analogie frappante. Et c’est vrai. Nous avons le rôle de la culture, le
rôle de l’apprentissage chez les animaux, comme par exemple chez les
oiseaux, etc., mais là-bas la hiérarchie est telle que l’hérédité moléculaire
vient en premier lieu, et que, ce qui est secondaire, c’est l’apprentissage parce
que, même dans les expériences qu’on a faites avec les oiseaux chantants,
l’apprentissage dès l’œuf a été tout à fait éliminé, etc., et quand même ils
chantaient.
Ph. L’H. – Oui, c’est très peu de chose, ils n’apprennent que très peu de
chose par rapport à l’hérédité biologique.
R. J. – Ils chantaient et les rossignols chantaient comme des rossignols,
mais pas aussi bien ! parce que, quand même, les rossignols aussi ont besoin
d’un bon maître. Tandis que les enfants, dans ce cas-là, ne parlent pas. Et
puis, il y a autre chose, le rossignol chantera toujours comme un rossignol et
non pas comme un coq, même s’il reçoit son éducation parmi des poulets !
Tandis qu’un enfant norvégien peut être transporté en Afrique du Sud et
parler bantou comme un vrai Bantou.
Cl. L.-S. – Je crois qu’il y a des dialectes d’oiseaux et que, selon la région
dont ils sont originaires, des oiseaux de même espèce ne parlent pas la même
langue. Je crois qu’il y a eu des expériences très curieuses sur les aérodromes
où on a essayé d’écarter les corbeaux en enregistrant des cris d’alarme qui ne
se trouvaient pas être ceux des corbeaux du cru, et ça n’a donné aucun
résultat. Oui. Il y a des langages locaux.
R. J. – Mais, quand même, vous reconnaissez que la différence est
minime…
Cl. L.-S. – Oui, mais bien sûr !
R. J. – Il y a une différence de hiérarchie.
Ph. L’H. – L’apprentissage chez l’animal apporte très peu de chose par
rapport à la génétique. Chez l’homme, ça change tout.
R. J. – Quand même, c’est sûr maintenant que nous ne pouvons plus avoir
pour ainsi dire un rideau de fer entre la culture et la nature. Qu’il y a là le rôle
de la culture chez les animaux et le rôle de la nature pour l’homme. Et la
langue, c’est justement un phénomène qui est à cheval sur la nature
biologique et la culture. Eh bien ! je pense que ce qu’on a, ce qui est inné
dans les phénomènes du langage, c’est d’abord la capacité d’apprendre la
langue, parce que ce sont seulement les êtres humains qui peuvent
l’apprendre. Ensuite, ce qui est inné, ce qui est probablement une hérédité
moléculaire, c’est ce principe architectonique et qu’on retrouve dans chaque
langue. Chaque langue a la même hiérarchie des unités et des valeurs. Eh
bien ! je pense que ce n’est pas trop hardi de supposer que cette structure,
cette similarité de structure entre les molécules et la langue est due au fait que
la langue a été, dans son architecture, modelée sur les principes de la
génétique moléculaire parce que c’est aussi un phénomène biologique que
cette structure de la langue.
M. T. – L’apparition de la langue ?
[…]
De la signification et de la difficulté de dire
ce que signification veut dire

Cl. L.-S. – Si vous permettez, la question n’est pas exactement là. Et il ne


s’agit pas seulement de faire du compliqué avec du simple (comme cela se
produit dans le tableau des éléments périodiques de Mendeleïev, auquel vous
faisiez allusion). L’analogie profonde entre ce que vous trouvez en génétique
cellulaire et le langage, c’est que la combinaison d’éléments qui sont dénués
de signification et qui sont simples donne non seulement quelque chose de
plus compliqué, mais quelque chose qui se trouve porteur d’une certaine
signification. Et je crois que c’est sur le plan de la signification qu’il y a
analogie et que nous ne pouvons pas nous dispenser de faire intervenir cette
notion de signification pour définir proprement l’analogie.
[…]
Ph. L’H. – Ça revient à dire que le langage humain est un langage
symbolique et qui suppose un interlocuteur, qui suppose un cerveau pour le
comprendre, alors que dans le langage génétique nous n’avons jamais que des
transferts d’informations entre molécules. Quel sens a finalement la
signification ? Nous avons une certaine structure formée par des sous-unités
qui forment des séquences linéaires et, par suite des lois de la
thermodynamique, cette séquence linéaire prend une certaine conformation
spatiale, d’ailleurs très complexe, devient une unité, une unité spatiale avec
des propriétés nouvelles et caractéristiques. Le même phénomène se produit
d’ailleurs au niveau de chaque organisme individuel. À l’origine de chaque
organisme individuel, nous avons cette espèce de code génétique qui est
formé par des sous-unités, dont chacune n’a aucune signification et, à travers
tous les phénomènes complexes, les mécanismes complexes du
développement embryonnaire et de la différenciation, ceci devient un
organisme que nous percevons, en fait, comme une espèce d’unité. Qu’est-ce
que ça veut dire que cet organisme a une signification ? Je voudrais que nos
interlocuteurs des sciences humaines nous définissent ce mot de signification.
Ça ne signifie pas finalement un récepteur, un récepteur humain, le terme
« signification » ?
Cl. L.-S. – Oui, c’est un fait très curieux qu’il soit facile de définir tous
les mots de la langue et de dire ce qu’ils signifient et que le mot
« signification » soit celui dont la signification nous échappe le plus ! Mais je
crois que si nous cherchons ce que veut dire signification, au bout du compte,
signifier, c’est traduire, c’est la perception d’une homologie de structure entre
un code A et un code B. Et c’est, me semble-t-il, ce qui se passe dans les
phénomènes biologiques que vous étudiez.
[…]
Où un code de transfert « linéaire » peut
transférer des structures qui ne le sont pas

R. J. – Je pense que, là, le rapport est très similaire malgré toutes les
différences, malgré le fait que la question du récepteur, du décodeur, etc., soit
complètement différente en linguistique et en mécanique moléculaire, mais,
ce qui est frappant, c’est que nous avons un grand nombre de phénomènes de
vie sociale et de culture où nous avons des complexités énormes, une
complexité encore plus grande que dans la langue, or, dans aucun de ces
domaines, vous ne trouvez de ces sous-unités qui n’ont pas de valeur
autonome et seulement servent de principes constructifs.
M. T. – Vous voulez dire que, dans tous les phénomènes compliqués, la
nature n’a pas retrouvé ce mécanisme ?
R. J. – Et je ne crois pas que ce soit si étonnant que la langue se soit
modelée sur la structure moléculaire parce que c’est clair que,
fondamentalement, la langue, la capacité de comprendre la langue,
d’apprendre la langue, d’utiliser la langue, etc., sont des faits biologiques. Il y
a, là encore, un phénomène qui distingue la langue de tous les phénomènes
culturels, et qui en fait la prémisse de la culture. C’est le fait qu’on apprend
toutes les lois de structure phonologique et grammaticale à l’âge de 2 ou
3 ans.
[…]
R. J. – Vous ne croyez pas que ce principe peut toujours agir et exister,
puisqu’il existe un outil d’hérédité tel que la langue – parce que c’est l’unique
véritable hérédité qui existe à côté de l’hérédité moléculaire (j’emploie peut-
être des termes trop anthropomorphiques) –, et qu’elle se sert justement de ce
modèle d’un autre type d’hérédité ?
Ph. L’H. – Mais ça revient à dire que les deux mécanismes utilisent pour
transférer l’information un système uniléaire. Un système séquentiel. Un
arrangement séquentiel.
R. J. – Et hiérarchique. C’est ça.
Ph. L’H. – Je disais tout à l’heure qu’à partir de cette espèce
d’information codée que reçoit un organisme à l’origine de son existence il
bâtit une structure qui, elle, n’est pas linéaire, qui est une espèce
d’idéogramme en fait, et un idéogramme spécifique puisque, en définitive,
tout organisme, qu’il soit un être humain, une araignée ou un boa
constricteur, est spécifique, et nous pourrions le reconnaître en tant
qu’individu, nous le percevons comme une unité.
R. J. – Exactement la même chose en linguistique.
M. T. – Et même un idéogramme est une structure…
Ph. L’H. –… ceci est bâti un peu de la même manière que les structures
sociales dont vous parliez tout à l’heure et qui ne sont pas, elles, linéaires,
mais peuvent être transférées à l’aide de ce code linéaire.
Cl. L.-S. – Je me représente les choses d’une façon beaucoup plus
téléologique – et je m’en excuse… […] Enfin, je dirai : tout se passe comme
si la nature avait à sa disposition des instruments, des outils limités et
qu’après avoir utilisé celui-là pour fabriquer les espèces vivantes et en avoir
épuisé un grand nombre d’autres pour les réaliser, eh bien, elle avait été en
quelque sorte obligée, comme dans le tableau de Mendeleïev, de revenir à
son point de départ et de reprendre une solution déjà utilisée à l’origine des
temps, pour refabriquer autre chose qui a été l’apparition de l’humanité et de
l’humanité parlante.
Communication, culture et nature

M. T. – Je voudrais revenir à ce que disait M. Lévi-Strauss et lui


demander si précisément on peut aussi retrouver le jeu des mêmes
mécanismes et des mêmes nécessités pour former un système de transmission
d’informations à d’autres niveaux que celui du langage, dans les sociétés par
exemple.
Cl. L.-S. – De plus en plus, les phénomènes sociaux et les sociétés
humaines nous apparaissent comme de grandes machines de communication.
Et qu’il s’agisse de la communication des femmes d’un groupe social à
l’autre par les prohibitions et les préférences matrimoniales, ou bien de la
communication des biens et des services dans le domaine de la vie
économique, ou bien de la transmission des messages dans le langage, et bien
entendu toutes les autres opérations supposant l’intervention du langage, ce
qui lui donne une place prépondérante, non pas seulement du point de vue
logique, mais du point de vue objectif – eh bien, de plus en plus, nous avons
intérêt à envisager tous les phénomènes sociaux comme des phénomènes de
communication. Mais j’irai plus loin et je dirai que les sociétés humaines en
un sens et sans le savoir dialoguent les unes avec les autres puisque chacune
exprime à sa manière et dans un langage qui lui est propre, par le choix
qu’elle a fait parmi tous les possibles de ses croyances, de ses coutumes et de
ses institutions, ce qu’une autre société exprime sur un autre plan par d’autres
moyens, si bien que c’est tout l’ensemble de la vie humaine, depuis ses
origines biologiques les plus secrètes jusqu’à ses manifestations les plus
massives et les plus ostensibles, qui nous paraît relever de la communication.
[…] Ce que je veux dire, c’est qu’il y a seulement vingt ou trente ans, nous
étions, gens des sciences humaines, extrêmement défiants vis-à-vis de toute
utilisation de modèles naturels pour expliquer les phénomènes culturels, mais
c’est parce que, et sans doute était-ce déjà notre faute à ce moment-là, l’usage
que nous savions faire des enseignements de la biologie était extrêmement
mécaniste et empiriste. Alors que les découvertes plus récentes nous ont
enseigné qu’il y avait, si je puis dire, beaucoup plus de culture dans la nature
que nous ne le soupçonnions ou, plus exactement, que certains modèles que
nous avions l’habitude d’utiliser et que nous croyions restreints aux seuls
phénomènes de culture avaient une valeur opératoire aussi dans le domaine
des phénomènes naturels. Seulement, ces modèles, nous ne les trouvons pas,
si je puis dire, à l’étage immédiatement inférieur chez les animaux les plus
évolués, disons chez les singes supérieurs. Nous nous apercevons
constamment que, pour comprendre tel phénomène humain, nous trouvons le
modèle le plus rapproché dans les sociétés d’insectes ; pour comprendre tel
autre, le modèle approché se trouverait chez les oiseaux ; pour comprendre le
troisième, il se trouverait chez les mammifères supérieurs. Un petit peu
comme si l’originalité de la culture avait été non pas seulement – car elle est
aussi ça –, non pas seulement de constituer une marche supplémentaire dans
un grand escalier qui partirait des formes les plus humbles de la vie jusqu’aux
plus complexes, mais d’être une sorte de reprise synthétique de solutions que
la nature a esquissées ici et là, de façon fragmentaire, en ordre dispersé, à
différents étages de la vie animale ou peut-être même de la vie végétale, et
que le propre de l’homme – non pas volontairement bien sûr mais dans son
évolution inconsciente – avait été de reprendre un certain nombre de
solutions déjà amorcées à l’échelle de la nature et d’en faire une combinaison
originale.
Ph. L’H. – Retrouver dans les comportements humains et dans les
structures des sociétés humaines des choses qu’on retrouve çà et là dans la
vie animale, ce n’est qu’une manifestation de ce que la paléontologie appelle
des phénomènes de convergence. Somme toute, il y a eu au cours de
l’évolution une espèce d’effort de la vie pour essayer d’adopter toutes les
solutions possibles, toutes les manières qui permettaient à un organisme de
survivre et, à plusieurs reprises, les mêmes solutions ont été retrouvées, mais
elles ont été retrouvées par des voies différentes. Cela donne, non pas
quelque chose d’absolument semblable, quelque chose d’absolument
identique, mais quelque chose d’analogue. Le plus bel exemple et le plus
classique, c’est la comparaison entre les sélaciens comme le requin et les
baleines, les cétacés. Les cétacés sont des espèces de faux poissons qui vivent
actuellement comme vivent les requins, ils ne sont pas devenus des requins et
cependant ils ont retrouvé certains des comportements et certaines des
habitudes et des manières de vivre des sélaciens, des requins. Alors, je pense
qu’il n’est pas très extraordinaire de retrouver chez l’homme, de la même
manière, des solutions qui ont été trouvées, mais de manière tout à fait
différente, et par une évolution différente, chez l’animal. Je crois que
M. Lévi-Strauss s’intéresse par exemple aux phénomènes d’exogamie et aux
tendances dans l’espèce humaine de choisir son conjoint ailleurs que dans le
groupe, et cette espèce d’échange de femmes auquel vous faisiez allusion.
Cl. L.-S. – Mais je ne pense pas que ce soit une tendance, je pense que
c’est une nécessité de la vie sociale.
Ph. L’H. – Ça existe. Il y a des comportements animaux qui aboutissent
exactement aux mêmes résultats. Chez les animaux les plus divers. Et, en fait,
c’est une nécessité biologique. Si véritablement la reproduction sexuée ne se
faisait jamais qu’entre partenaires extrêmement apparentés, ça serait la
négation même de la reproduction sexuée, qui doit aboutir à un brassage.
Les convergences du langage

M. T. – Monsieur Jakobson, est-ce que je peux vous demander quelles


réflexions épistémologiques et méthodologiques vous inspirent ces
convergences, ces rapprochements entre des disciplines, même aussi
séparées jusqu’à présent que des disciplines exactes ou dites humaines ?
R. J. – Je crois que les rapports entre les diverses disciplines deviennent
de plus en plus étroits et je crois qu’on peut entrevoir déjà un certain système
tout à fait logique de ces rapports. Il y a eu une époque d’isolationnisme où
chaque science s’occupait plutôt de sa propre affaire. C’était bien pour une
certaine époque peut-être, mais maintenant il faut regarder ce qui se passe
chez le voisin. Alors qu’est-ce qu’on a ? On a la science de la vie, qui est la
biologie, et on trouve dans cette science le rôle énorme des communications,
de l’anticipation, du mouvement du passé vers l’avenir, etc., tous
phénomènes que nous retrouvons ici dans les sciences humaines. Maintenant,
où est la différence, la frontière entre la biologie et les sciences humaines
dites sociales ? La différence, c’est que la biologie s’occupe également de la
communication dans le monde qui ne possède pas la langue et que le don du
langage est, comme ça a été dit ici, par le biologiste et par l’anthropologue,
un phénomène très important et essentiel. Or il y a des messages de différents
types, de différents niveaux, dont s’occupe la biologie. Messages
moléculaires et ensuite messages qui représentent les différents systèmes de
communication entre les animaux, et puis reste encore, comme j’ai tâché de
le souligner aujourd’hui à maintes reprises, l’intervention de la langue ; de la
langue qui est dans son fondement un phénomène biologique étroitement lié
avec tous les autres phénomènes, avec le problème de communication
moléculaire, l’interaction moléculaire, avec les phénomènes de la
communication entre les animaux et même les plantes. Mais la langue
apporte un nouveau phénomène et c’est le phénomène créateur. C’est
seulement quand on a la langue qu’on peut parler des choses lointaines dans
le temps ou dans l’espace, ou bien même des fictions, des phénomènes non
existants, c’est là seulement que surgissent des termes qui portent des notions
générales et c’est là que surgit la possibilité de création scientifique et
poétique. Et alors, on a la linguistique, très étroitement liée avec la biologie,
la linguistique également science de communication, et science de
communication des messages verbaux. Mais les messages verbaux ne sont
pas les uniques messages humains, il y a d’autres types de systèmes de
signes, d’autres types de systèmes de symboles, d’autres moyens de
communication, c’est donc la science de communication des messages en
général. Et ça, c’est la science à laquelle ont rêvé Ferdinand de Saussure et en
Amérique Charles Pierce, c’est la sémiotique ou la sémiologie, qui a un trait
caractéristique, c’est que tout autre système de signes employés par les êtres
humains implique l’existence de la langue, que la langue est le phénomène
central – pas unique mais central, fondamental – dans la sémiotique. Et
ensuite vient le troisième cercle concentrique. Après la linguistique et la
sémiotique, c’est, si vous voulez, l’anthropologie intégrale telle que la voit
par exemple Lévi-Strauss, c’est la science de communication, non pas
seulement de communication des messages, mais aussi de communication
des femmes, communication des biens et services, et ce qui est
caractéristique, de nouveau, c’est que toutes ces voies de communication,
toutes ces procédures de communication impliquent nécessairement
l’existence de la communication des messages, l’existence de la langue, et
non seulement cela mais ils sont tous traduisibles dans la langue et la
concomitance de la langue joue un très grand rôle dans tous ces domaines.
Cl. L.-S. – Et si je peux vous interrompre là-dessus, je dirai qu’elle
l’implique doublement, à la fois comme instrument et comme modèle.
R. J. – C’est ça.
Cl. L.-S. – Puisque rien ne peut se faire que par et à travers le langage et
que tous ces systèmes de communication sont en quelque sorte copiés sur le
langage.
R. J. – Instrument, modèle et métalangage. Ce qui nous donne la
possibilité de contrôle de toutes les autres procédures. Alors je crois qu’on
arrive comme ça d’abord à un rapport très étroit entre la biologie et les
sciences dites humaines.
Programme, but, évolution

Et maintenant, ce qui me paraît aussi très important quand je lis les


nouveaux travaux de biologie, quand je discute avec les représentants de cette
science, c’est que dans les modèles construits dans les sciences culturelles,
dans la linguistique, dans la biologie, partout on voit de plus en plus
s’accentuer un problème que, si vous voulez, on peut appeler téléologie, ou
bien, comme le disent certains biologistes, téléonomie – pour distinguer la
téléonomie scientifique de la téléologie préscientifique comme l’astronomie
de l’astrologie –, tout le temps on voit que dès les premiers mouvements, dès
les phénomènes les plus élémentaires, quand il y a la vie, il y a aussi un but,
une direction vers le but, et c’est ce qui a été si bien formulé dans un grand
livre que j’aime à mentionner, un livre qui a eu pour les linguistes une très
forte influence, c’est le livre qui a paru récemment, du grand physiologiste de
Moscou, qui vient de mourir, Nicolas Bernstein. Justement, il identifie la vie
et la direction vers un but, anticipation de l’avenir. De ce point de vue-là, il
est très proche du cybernéticien qui a eu pas mal d’influence sur les
biologistes américains, Norbert Wiener.
M. T. – Quand vous parlez de ce but, comment peut-on le confondre ou,
je suppose plutôt, comment faut-il ne pas le confondre avec un
déterminisme ?
R. J. – Je pense que les généticiens répondront mieux.
[…]
De la difficulté pour l’homme de s’abstraire
de l’évolution qui l’a produit

Ph. L’H. – Oui, et puis en fait cette complexification du message, du


message génétique, ne s’est pas passée au niveau d’un individu, elle s’est, à
chaque instant, passée au niveau des populations. Alors, nous retrouvons, je
crois, cette notion très importante que les unités biologiques, l’unité
biologique au niveau de laquelle travaille le processus évolutif, ce n’est pas
l’individu, c’est le message génétique, c’est-à-dire une population
d’organismes intégrés par le mécanisme sexuel. Et c’est la signification
fondamentale vraisemblablement du processus sexué. S’il n’y avait pas eu la
sexualité, il n’y aurait pas pu y avoir cette souplesse de réponse des
organismes aux variations du milieu. C’est au niveau de la population – qui
maintient par un certain système de croisements une certaine variabilité
génétique – que la sélection naturelle travaille et arrive à faire sortir des
structures nouvelles. […] Il y a eu en effet une sorte de progression générale
au cours de l’évolution, mais elle s’est passée à travers un chaos, que révèle
la paléontologie. Finalement, la vie a un peu essayé toutes les solutions et elle
a fini, malgré tout, par dégager une espèce de ligne montante qui aboutit à
l’homme. Au fond, ça signifie simplement que la matière avait ces
possibilités. Si la matière vivante, une fois acquise cette espèce de mécanisme
que nous trouvons dans toutes les cellules, mécanisme de transfert
d’informations qui joue avec l’acide nucléique et les protéines, si la matière
vivante ayant acquis ce mécanisme pouvait développer quelque chose comme
un être pouvant communiquer avec le langage, donc capable de créer une
civilisation, ça devait vraisemblablement arriver, c’est là où on peut parler
peut-être de but et de but a posteriori. Il était non pas inscrit dans tous ses
détails dès le début, mais il était presque inévitable étant donné le processus
de sélection naturelle et les possibilités de ce système vivant. C’est comme
ça, je crois, qu’on peut le mieux comprendre à la fois le caractère dirigé, en
gros, de l’évolution et, dans le détail, cette espèce de chaos. Parce que dans le
détail l’évolution est un chaos. On ne peut trouver aucun finalisme à la
production des diplodocus ou à la production des ammonites géantes. Et au
total, cependant, l’évolution est arrivée à des êtres supérieurement organisés
jusqu’au moment où s’est introduit le langage dont parlait M. Jakobson.
R. J. – Je ne crois pas que ce phénomène très intéressant, ces épisodes
chaotiques très nombreux, puissent être employés comme on les a employés
parfois par le passé comme arguments contre la possibilité d’une action
dirigée. Prenons le jeu d’échecs. Il y a pas mal de mauvais joueurs d’échecs ;
ils ont quand même un but, de gagner, ils jouent et ils perdent, ils perdent
parfois d’une façon honteuse. Il ne faut pas s’imaginer tout ce qui se passe
dans la nature comme le fait de champions d’échecs !
[…]
M. T. – Mais par quel mécanisme subtil êtes-vous revenu des propos sur
la téléonomie à l’origine de la vie ?
[…]
R. J. – Je ne crois pas que ça a un rapport parce que ce n’est pas la
question du début de la vie comme dans la langue, ce n’est pas du tout la
question.
Cl. L.-S. – Oui, j’allais dire ça.
R. J. – Ça, c’est la question de l’évolution, et la question de l’évolution,
dès que vous dites sélection, nécessairement vous réintroduisez la notion que
la sélection ne peut pas être un pur hasard.
Ph. L’H. – Je suis persuadé que l’idée de Darwin suffit scientifiquement à
expliquer les choses. Que ça les explique disons téléologiquement, c’est autre
chose au bout du compte. Mais la pensée scientifique ne peut pas arriver à
comprendre le pourquoi, et la vérité profonde, de l’existence. La pensée
scientifique n’étudie jamais que des mécanismes et des relations de
phénomènes ; ces relations de phénomènes, nous les connaissons, nous les
avons comprises relativement. Que ce petit jeu d’ADN et de protéines et de
sélection naturelle ait abouti un jour à moi-même et à ma conscience intime,
c’est un autre problème et je ne crois pas que ce soit du domaine de la science
de pouvoir le résoudre.
Cl. L.-S. – Je ne voulais pas du tout faire intervenir la conscience intime
parce qu’il me semble qu’une des leçons d’un entretien comme celui-ci, c’est
que nous avons appris des biologistes justement qu’il pouvait y avoir quelque
chose qui ressemble par sa structure à un langage et qui n’implique ni
conscience ni sujet. Et ça, c’est un très grand encouragement pour le
spécialiste des sciences humaines qui, à l’échelle des sociétés, c’est-à-dire au-
delà du langage, au lieu que ce soit en deçà, retrouve également des
phénomènes de communication, qui se passent en dehors de la conscience
des membres du groupe social, et qui donc ne les fait pas intervenir au titre de
sujets parlants.
*1. L’ayant droit de François Jacob s’étant opposée à la reproduction de ses
propos, publiés dans Les Lettres françaises, le lecteur ne s’étonnera pas de ne pas
les retrouver ici. Nous les avons signalés par des points de suspension entre
crochets. (Note de l’Éditeur.)
ANNEXE 4

Le dessin prosodique,
ou le principe modulaire dans le vers régulier
chinois
*1
par Roman Jakobson

À Claude Lévi-Strauss
En dépit d’une abondante littérature sur la symétrie et les
diverses applications pratiques de ce concept, il est encore
très difficile de situer la symétrie dans le système des
sciences… La symétrie est l’une des généralisations
empiriques les plus profondes auxquelles nous ayons
1
affaire. (V. I. VERNADSKIJ)
2
Dans l’étude approfondie de James J. Y. Liu The Art of Chinese Poetry ,
le chapitre intitulé « Les effets auditifs en chinois et les bases de la
versification » passe en revue les systèmes successifs de la métrique
chinoise ; p. 26-29, l’auteur donne en exemple les modèles standard du ton
dans ce qu’il est convenu de nommer « le vers régulier » (lü-shih), celui qui
« devint une forme de versification établie au commencement de la dynastie
T’ang (618-907) ». Ces données intéressantes nous permettent de découvrir
les fondations communes de ces mesures et d’apporter ainsi une modeste
contribution au développement graduel de la typologie métrique, et peut-être
à l’étude comparée des littératures et des cultures.
La strophe régulière est un quatrain et il y en a ordinairement deux par
poème (huitain), mais les poèmes peuvent aussi être réduits à un seul quatrain
ou se développer en une séquence de quatrains. Le quatrain est formé de deux
distiques, le distique de deux lignes. Dans le mètre le plus court, la ligne est
divisée en deux segments, et en trois dans le plus long. Seul le segment final
du vers comporte trois syllabes, alors que chaque autre segment n’en
comporte que deux. Quand il se trouve dans un poème que le nombre de
distiques est impair, comme dans les cas très rares d’ensembles à six ou dix
2
syllabes , c’est le distique qui devient la première unité métrique.
L’arrangement hiérarchique des unités métriques révèle une
correspondance systématique avec les degrés de la division syntaxique. Les
distiques renferment des « phrases composées », entières, marquées par une
intonation finale qui « conclut », et séparées les unes des autres par une pause
« complète » (full-stop). En règle générale, chaque vers contient une « phrase
composante » ; un vers impair finit par une intonation en « conclusion
suspendue », et il est séparé du vers pair suivant par une « demi-pause »
(point-virgule). Le parallélisme des vers dans un distique indique que tous
deux appartiennent à la même phrase composée. Les segments du vers sont
séparés les uns des autres par une légère « pause virtuelle », qui indique le
3
plus souvent une frontière dans l’entre-phrase . Les deux variétés syllabiques
du vers régulier (6 ± 1) – le pentasyllabe (x x | x x x |) et l’heptasyllabe
(x x | x x | x x x |) – sont opposées l’une à l’autre comme bisegmentale et
trisegmentale (x représente une syllabe, | une petite pause, et | une grande
pause interne dans un distique, alors que la pause finale du distique sera
indiquée par ||). Dans le vers trisegmental, le modèle bisegmental est élargi
par l’addition d’un segment supplémentaire de type disyllabique et
4
prophétique .
Toutes les amplitudes qui sous-tendent le principe modulaire du vers
régulier et construisent des « séries définies de relations proportionnelles » –
5
allant de son unité récurrente de base, le morphème monosyllabique tzyh ,
jusqu’à la phrase composée du distique – font apparaître une coïncidence
constante entre les unités métriques et grammaticales, ou du moins la grande
6
probabilité d’une telle coïncidence .
La distinction entre les tons étales (p’ing) et les tons défléchis (tsé), du
point de vue de leur valeur métrique, présente une opposition frappante entre
7
les syllabes aux sommets tonaux longs ou brefs. Cette polarité entre temps
8
longs ( – ) et temps brefs (∪) sous-tend la structure du vers en question . Leur
alternance constitue le trait métrique pivot.
La rime lie les syllabes finales des vers pairs, c’est-à-dire les fins des
distiques tout au long du quatrain, et du huitain si le poème contient deux
quatrains. Le premier vers du poème peut également obéir à la rime.
D’ordinaire, la dernière syllabe de tous les vers rimés est marquée d’un temps
long, alors que tous les autres vers non rimés s’achèvent invariablement sur
9
un temps bref . Ainsi, la dernière syllabe porte un temps bref dans tous les
vers impairs intérieurs au poème. Aucun distique ne peut être suivi par un
vers à temps long final.
Le quatrain comprend deux ou trois participants d’une rime (rime-
10
fellows, dans la terminologie de G. M. Hopkins) . Dans chaque unité
métrique, deux est, ou bien le seul nombre de ses constituants immédiats, ou
du moins l’un des deux termes de l’alternative. Dans le second cas, trois est
l’autre terme et leur choix est soit libre (comme l’est le choix entre un mètre
bisegmental et trisegmental, ou entre la présence et l’absence d’une rime dans
le premier vers d’un poème), soit fondé sur une distribution complémentaire
(trois syllabes dans les derniers segments, deux dans les autres). En résumé :
dans l’échelle ascendante hiérarchique des unités métriques, chaque unité
suivante, plus élevée, contient seulement deux ou au moins deux, mais
11
toujours moins que deux fois deux, constituants immédiats .
Les syllabes paires de chaque vers présentent une alternance prosodique
constante. Chaque fois que deux syllabes paires se suivent, elles portent un
temps opposé. Si l’un est long, le précédent est bref, et réciproquement.
Ainsi, la distribution des temps longs et brefs parmi les syllabes paires, dans
les mètres bisegmentaux, est ou x ∪ | x – x | ou x – | x ∪ x |, et dans les
mètres trisegmentaux x – | x ∪ | – x | ou x ∪ | x – | x ∪ x |. Dans les
heptasyllabes, l’alternance régulière des temps longs et brefs sur les syllabes
paires s’étend chaque fois à tout le distique : x – | x ∪ | x – x | x ∪ | x –
| x ∪ x || ou x ∪ | x – | x ∪ x | x – | x ∪ | x – x ||.
Alors que les temps des syllabes paires de chaque vers et celui de la
dernière syllabe en chaque vers pair du distique appartiennent aux invariants
métriques du vers, les temps des syllabes « post-pausales » (c’est-à-dire
impaires non finales) indiquent une simple tendance, ce qui donne « quelque
liberté » de déviations éventuelles.
C’est pourquoi, dans les exemples suivants de schèmes métriques, nous
mettons entre parenthèses le temps des syllabes « post-pausales ». En dépit de
ces licences, le cadre fondamental reste néanmoins bien distinct. Les syllabes
post-pausales suivent le schème métrique avec une probabilité inférieure à
un, mais dans certains cas proche de l’unité. Plus une syllabe impaire est loin
de la fin du vers, plus basse sera cette probabilité.
Dans son analyse capitale des systèmes de parenté, Claude Lévi-Strauss
souligne la pertinence philosophique des permissions, des préférences ou des
interdits, « au niveau du modèle ». Et il demande si la différence entre
« prescriptif » et « préférentiel » ne devrait pas être considérée comme « une
12
simple différence de degré » . Or, comme dans tout modèle les notions de
prescription et d’interdiction coïncident nécessairement, nous pouvons nous
servir de la simple distinction entre interdits (probabilité égale à un) et
préférences (probabilité inférieure à un). Au niveau du modèle, les conditions
préférentielles sont celles qui n’entraînent aucune règle de prohibition. La
métrique exige de prêter strictement attention aux constantes comme aux
tendances ou, en d’autres termes, aux composantes prohibitives comme aux
préférentielles dans le modèle du vers. Ainsi, par exemple, l’interdit frappant
des classes de ton semblables dans deux syllabes paires successives, et la
tendance plus ou moins prononcée à faire que toute syllabe paire
s’accompagne d’une syllabe impaire de temps semblable dans un même
segment, appartiennent aux propriétés structurales fondamentales du « vers
régulier ».
Dans le modèle métrique, chaque segment contient une paire combinée
de syllabes prosodiquement homogènes. Désormais, la première syllabe du
vers tend à avoir le même ton en commun avec la seconde syllabe, et dans le
mètre trisegmental (heptasyllabique) les troisième et quatrième syllabes
tendent à posséder le même et unique ton. Dans le segment final,
trisyllabique, l’une des deux syllabes impaires présente le même ton que la
syllabe paire de ce segment, alors que l’autre syllabe impaire possède le ton
opposé. Ainsi, le segment final représente quatre variantes prosodiques : – –
∪ ; ∪ – – ; ∪ ∪ – ; – ∪ ∪. La distribution des tons entre la syllabe finale et
l’antépénultième est automatiquement dépendante de la participation ou la
non-participation du vers donné à la rime. Le traitement dissemblable des
deux syllabes marginales à l’intérieur du segment final est presque
obligatoire, de telle façon que le temps de l’antépénultième occupe
réellement une place de transition entre les variables métriques du vers (la
13
précédente syllabe impaire) et les invariants (toutes les syllabes paires) .
Plus limitée encore semble être la « liberté » prosodique des syllabes
14
post-pausales . Dans un vers, la dernière ou l’unique syllabe paire marquée
d’un temps long exige presque un autre temps long dans le même segment.
Lorsque l’avant-dernière syllabe du vers possède un temps long, la syllabe
finale ou l’antépénultième presque sans exception présente le même trait
prosodique (| ∪ – – | ou | – – ∪∪|). Si toutefois l’avant-dernière syllabe
possède un temps bref de telle sorte que le temps long tombe sur la dernière
syllabe pré-pausale (la troisième d’un vers heptasyllabique ou la première
d’un vers pentasyllabique), habituellement alors la syllabe impaire du même
15
segment possède aussi un temps long .
La ligne du vers régulier est fondée sur le traitement prosodiquement
contraire des unités éloignées et contiguës : (I) dans un segment, les syllabes
éloignées sont dissemblables et les syllabes contiguës de préférence
semblables, tant que cela n’empêche pas les syllabes éloignées d’être
régulièrement dissemblables ; (II) réciproquement, dans un vers, les syllabes
paires de segments contiguës sont dissemblables, et semblables celles de
segments éloignés.
Les correspondances prosodiques entre les vers d’un poème sont fondées
sur deux principes dichotomiques :
(I) Dans la formule d’Hermann Weyl, « une congruence est propre qui
déplace une hélice gauche sur la gauche et une hélice droite sur la droite ; elle
est impropre (ou réflexive) si elle change une hélice gauche en une droite et
vice versa ». Dans la dernière transformation, une séquence passe dans son
16
image de miroir .
(II) La contrepartie de la symétrie, appelée antisymétrie par le
mathématicien et cristallographe Shubnikov, maintient la configuration
mutuelle des deux opposés, mais convertit les plus en moins et vice versa
17
(dans notre cas, – en ∪ et ∪ en – ) .
Les dichotomies précédentes se retrouvent dans le vers régulier chinois
sous la forme des quatre combinaisons possibles : la symétrie propre aussi
bien que réflexive et, principalement, l’antisymétrie qui à son tour peut être
soit propre, soit réflexive.
La dernière de ces quatre combinaisons – l’antisymétrie réflexive, celle
qui dans les termes de Chen-Ning Yang lie deux opérations, un échange ou
interchange (« switch ») des opposés et une réflexion dans le miroir – poussa
deux savants chinois, Tsung-Dao Lee et Chen-Ning Yang, à percevoir
judicieusement les interactions des particules élémentaires et, par là, à faire la
découverte de l’antimatière. La « transformation combinée » qui détermine la
relation entre matière et anti-matière admet, selon Yang, un « parallèle
amusant dans les arts décoratifs modernes », mais peut-être est-ce la structure
du vers chinois qui présente les analogues les plus frappants (the most telling
18
analogues) .
Une antisymétrie propre lie deux vers d’un distique, par exemple dans les
heptasyllabes :

( – ) – | (∪) ∪ | ( – ) – ∪ |
(∪) ∪ | ( – ) – | (∪) ∪ – ||

C’est seulement quand le premier vers d’un poème rime avec les vers
pairs que la syllabe rimée à la fin du premier comme du deuxième vers
supporte un temps long ; de façon correspondante, le temps bref tombe sur
l’antépénultième, et ainsi, dans le segment final, l’antisymétrie propre produit
son image dans le miroir :

∪∪–|
∪ – – ||

Dans le modèle métrique des vers trisegmentaux, le premier vers de


chaque distique comprend quatre cas de l’un des opposés prosodiques et trois
de l’autre ; alors que le deuxième vers présente trois cas du premier temps et
quatre du dernier temps ; de telle sorte que le distique standard possède un
nombre égal – sept – de temps longs et brefs. De façon semblable, un des
vers disegmentaux d’un distique contient deux temps longs et trois brefs, et
ainsi le distique standard dans son ensemble a cinq cas de chaque sorte. La
conservation de la parité prosodique semble être la propriété essentielle du
distique. Dans le cas des syllabes paires, cette parité est obligatoire.
Les deux distiques du quatrain sont en relation de symétrie (l’un envers
l’autre). L’ordre des vers symétriques révèle une image dans le miroir : au
premier vers du deuxième distique correspond le second vers du premier
distique, et au second vers du second distique le premier vers du premier
distique ; bien plus, une symétrie réflexive est indiquée par les segments
finaux de ces deux paires :

( – ) – | (∪) ∪ | ( – ) – ∪ |
(∪) ∪ | ( – ) – | (∪) ∪ – ||
(∪) ∪ | ( – ) – | ( – ) ∪ ∪ |
( – ) – | (∪) ∪ | (∪) – – ||

Quand, toutefois, le premier vers du poème participe à la rime, alors le


vers entier offre une symétrie propre avec le quatrième vers du même
quatrain. D’un autre côté, la rime obligatoire des vers pairs traduit une
symétrie de leurs temps terminaux.
Les quatrains, dans un huitain, sont mutuellement symétriques. Et
seulement si le premier vers rime, la congruence de son segment final avec
celui du cinquième vers sera transformée en symétrie réflexive.
Dans les distiques médiaux (c’est-à-dire ni les premiers ni les derniers) de
la composition, et tout particulièrement du poème classique d’un seul huitain,
l’antisymétrie des vers est accompagnée d’une antonymie plus ou moins
19
conséquente – tuei . Ainsi, les vers extérieurs d’un poème se trouvent être
dans un rapport relativement lâche avec le vers adjacent, si on les compare
aux vers des couplets médiaux. Le premier vers du poème donne une preuve
supplémentaire d’un modèle plus faible de relations avec les vers intérieurs ;
ce vers peut être prosodiquement différent des autres vers impairs, puisqu’il a
en commun avec les vers pairs le temps long et la rime.
Deux procédés métriques autonomes, reliés l’un à l’autre, sous-tendent le
vers régulier : (I) l’alternance prosodique des segments à l’intérieur d’un vers,
et des vers à l’intérieur d’un distique ; (II) la distribution des rimes, et par
cela même des temps longs et brefs, à la fin des vers. Les segments finaux
présentent des conversions variées de congruences propres en leur image de
miroir, comme un résultat de collisions entre ces deux procédés. En toute
rigueur, le réseau des temps finaux et des rimes possède un « pouvoir de
refus » qu’il applique à l’autre partie du système global de la métrique, c’est-
à-dire à la congruence propre du vers entier. Le premier des deux sous-
systèmes induit en l’autre un changement (a change) : la structure terminale
produit une inversion dans le segment final de la structure intrinsèque – une
20
réflexion de symétrie ou d’antisymétrie propres . Cette dernière sorte de
réflexion est appelée par Shubnikov, p. 108, une « opération d’anti-
inversion ». En particulier, de telles inversions et anti-inversions donnent
naissance à des vers d’une seule séquence de trois temps uniformes, parce
que la première syllabe du segment final peut revêtir le même trait
prosodique que les deux syllabes longues ou les deux brèves du segment
précédent.
Pour prédire tout le schème métrique d’un poème en vers réguliers, il
suffit de prendre trois décisions mutuellement indépendantes, à deux choix,
au sujet du premier vers :
– La somme totale des syllabes impaires du vers est-elle paire ou
impaire ? Le vers pentasyllabique contient un nombre pair de syllabes
paires (2) et un nombre impair de syllabes impaires (3), alors que dans le vers
heptasyllabique le nombre de syllabes paires est impair (3), et le nombre de
syllabes impaires est pair (4).
– Le temps de la dernière (ou de la première) des syllabes paires est-il
long ou bref ?
– Le temps de la dernière des syllabes impaires est-il long ou bref ?
Ces trois décisions binaires nous permettent d’en déduire huit mesures
distinctes, qui effectivement recouvrent les huit modèles existants du vers
21
régulier . Toutes les autres composantes du schème métrique sont des
constantes redondantes, alors que le rôle des variantes libres et diversifiant le
rythme est rempli par des pauses syntaxiques additionnelles entre les
segments, et par des déviations facultatives dans la distribution des temps
longs et brefs parmi les syllabes impaires non finales.
Les mots à la rime dans le vers régulier admettent « presque toujours » un
22
temps long . Si, toutefois, nous tenons compte de la rime « occasionnelle »
23
des temps brefs , la syllabe finale du premier vers nous propose une
alternative supplémentaire : cette syllabe rimera-t-elle ou non avec la dernière
syllabe du vers suivant ?

(Traduction de Marie-Odile et Jean-Pierre Faye)

*1. « The Modular Design of Chinese Regulated Verse », in Échanges et


communications. Mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss, La Haye-Paris, Mouton
de Gruyter, 1970, p. 597-605 ; repris in SW, t. 5, p. 215-223 ; trad. fr. Marie-Odile
o
et Jean-Pierre Faye, Change, n 2, 1969, p. 37-48. Les droits de reproduction de
ce texte sont réservés aux traducteurs et à leurs ayants droit.
1. Vladimir I. Vernadskij, Ximicheskoe stroenie biosfery Zemli i ee okruzhenija,
Moscou, Nauka, 1965, p. 175 et 195.
2. Chicago (Ill.), University of Chicago Press, 1966. Cf. Wang Li, Han-ya Shih-la
Hsüeh, Shanghai, 1962, p. 30 sq.
3. Cf. Yuen Ren Chao, A Grammar of Spoken Chinese, Berkeley (Calif.),
University of California Press, 1965, sections 1.3.7, 2.1.1, 2.2, 2.3.1, 2.11.1,
2.11.3 et 2.14.
4. Selon les remarques heureuses du professeur J. R. Hightower, la fin de ce
segment additionnel semble être moins distincte que la fin du second ou de
l’unique segment dissyllabique, et la pause syntaxique entre les deux segments
dissyllabiques peut être plus généralement omise que la pause devant le segment
trisyllabique final. On pourrait peut-être définir cette dernière pause comme une
limite entre deux « virgules » (ou « respirations ») et la première comme une
limite entre deux « mesures de discours » dans un binome de virgules. Cf. Roman
Jakobson, Selected Writings, t. 1, La Haye, Mouton de Gruyter, 1962, p. 535.
5. Cf. Yuen Ren Chao, A Grammar of Spoken Chinese, op. cit., 3.1.2.
6. Au sujet des multiples facettes du principe modulaire, cf., sur le plan de la
théorie architecturale, Gyorgy Kepes, Module, Proportion, Symmetry, Rhythm,
New York (N. Y.), Braziller, 1966) : comme l’a indiqué, dans le registre de la
biologie, Conrad H. Waddington, « l’idée de modulation couvre deux notions
voisines : la première se servant de quelque unité standard de longueur ou de
volume comme base d’un dessin entier, et la deuxième adoptant, tout au long de
ce dessin, des séries distinctes de relations proportionnelles » (p. 20). – (N. d. T.)
7. Beats. – (N. d. T.)
8. Cf. Wang Li, Han-ya Shih-la Hsüeh, op. cit., p. 6 sq. ; Roman Jakobson,
« Linguistics and Poetics », in Thomas Sebeok (dir.), Style in Language,
Cambridge (Mass.), MIT Press, 1960, p. 360. « Il apparaît que, dans la tradition
métrique chinoise, les tons étales s’opposent aux tons défléchis comme des
sommets de syllabes tonaux longs à des sommets brefs, de sorte que le vers est
basé sur l’opposition long / bref » (Essais de linguistique générale, trad. fr.
Nicolas Ruwet, Paris, Minuit, 1963, t. 1, p. 224). Yuen Ren Chao, dans « Tone,
Intonation, Singsong, Chanting, Recitative, and Atonal Composition in Chinese »,
in For Roman Jakobson, La Haye, Mouton de Gruyter, 1956, p. 58, indique que
dans la tradition musicale chinoise le ton étale s’accorde aux notes longues et le
ton défléchi aux brèves. Le professeur Tsu-Lin Mei attira aimablement mon
attention sur les travaux de Fa-Kao Chou « On Level and Inflected Tones »,
Bulletin of the Institute of History and Philology, vol. 13, 1948, p. 153-162, et
« The Influence of Buddhism on Chinese Phonology », in Chung Kuo Yu wen lun
ts’ung (« essais sur le langage et la littérature chinois »), p. 22-24, où il montre
que l’on se sert de syllabes à sommets longs (p’ing) et à sommets brefs (tsé) pour
transcrire respectivement les voyelles longues et brèves du sanscrit. Le premier à
entrevoir la base chronémique (quantitative) de la versification chinoise fut
Evgueni Polivanov, « O metrischeskom xaraktere kitajskogo stixoslozhenija »,
Doklady AN SSSR, séries V, 1924, p. 156-158.
9. Les syllabes à temps bref, rimées, et d’autre part les syllabes à temps long à la
fin des vers impairs non rimés sont l’exception dans le vers régulier. Cf. Wang Li,
Han-ya Shih-la Hsüeh, op. cit., p. 73 et 80.
10. Cf. Humphry House (dir.), The Journals and Papers of Gerard Manley
Hopkins, Londres, Oxford University Press, 1959, p. 285.
11. Cf. Roman Jakobson et John Lotz, « Axioms of a Versification System
Exemplified by the Mordvinian Folksong », in Acta Instituti Hungarici
Universitatis Holmiensis, série B (Linguistica 1), Stockholm, Stockholm
University, 1952 ; Roman Jakobson « Slavic Epic Verse », in Selected Writings,
t. 4, La Haye, Mouton de Gruyter, 1966, p. 452.
12. Cf. Claude Lévi-Strauss, « The Future of Kinship Studies », Proceedings of
the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, 1965, p. 17.
13. En juillet 1966, j’ai envoyé au professeur James J. Y. Liu ce texte, esquissé à
La Jolla, en Californie, fondé sur son étude du vers régulier et sur les observations
de Wang Li, qui m’avaient été aimablement rendues accessibles par le professeur
Janusz Chmielewski. Je dois remercier l’auteur de The Art of Chinese Poetry de
sa réponse, et de ce qu’il attira mon attention sur une contribution, brève mais
essentielle, à ce même sujet : G. B. Downer et Angus C. Graham, « Tone Patterns
in Chinese Poetry », Bulletin of the School of Oriental and African Studies,
o
vol. 26, n 1, 1963, p. 145-148. Quand leurs travaux me furent accessibles dès
mon retour à Cambridge, dans le Massachusetts, je fus très heureux de constater
des coïncidences frappantes entre nos approches respectives des bases essentielles
du vers régulier. Et maintenant, je me sens plus confiant lorsque je me risque à
quelque nouvelle hypothèse dans le domaine de la métrique comparée et générale.
14. Cf. Wang Li, Han-ya Shih-la Hsüeh, op. cit., p. 83-91.
15. La force relative de cette tendance rythmique est apparente, par exemple dans
le huitain pentasyllabique de Wang Lei « To the Assistant Prefect Chang »,
analysé par John L. Bishop, « Prosodic Elements in T’ang Poetry », University of
o
North Carolina Studies in Comparative Literature, n 13, 1955, p. 56.
16. Cf. Hermann Weyl, Symmetry, Princeton (N. J.), Princeton University Press,
1952, p. 43 sq. Cf. aussi László Fejes Tóth, Regular Figures, New York (N. Y.),
Pergamon Press, 1964, p. 3 : « On dit qu’une isométrie est directe ou opposée
selon qu’elle conserve ou renverse le sens du cadre. »
17. Cf. A. V. Shubnikov, Simmetrija i antisimmetrija konechnyx figur, Moscou,
1951, p. 6-14. Cf. aussi Roman Jakobson et Paolo Valesio, « Vocabulorum
constructio in Dante’s sonnet Se vedi li occhi miei », Studi Danteschi, vol. 43,
1966, p. 12 sq.
18. Chen-Ning Yang, Elementary Particles : A short History of Some Discoveries
in Atomic Physics, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 1961, p. 54-63.
Cf. id. et Tsung-Dao Lee, Simetria y paridad (= Suplementos del seminario de
problem as cientificos y filosoficos. Segunda serie 11), Mexico, Université
nationale autonome du Mexique, 1958. Des congruences semblables furent
observées dans une forme typique de treillis chinois : ce que l’on nomme la vague
opposée, « chaque autre vague renversée afin que crête et creux soient opposés ».
Cf. Daniel S. Dye, A Grammar of Chinese Lattice, t. 1, Cambridge (Mass.),
Harvard University Press, 1937, p. 25 et 222 sq.
19. Cf. James J. Y. Liu, The Art of Chinese Poetry, op. cit., p. 147.
20. Cf. William Ross Ashby, An Introduction to Cybernetics, Londres, Chapman
& Hall, 1956, p. 83 et 260 ; O. Lange, Wholes and Parts : A General Theory of
System Behaviour, Oxford-Varsovie, Pergamon Press-PWN, 1965, p. 72 sq.
21. Cf. James J. Y. Liu, The Art of Chinese Poetry, op. cit., p. 26 sq.
22. Cf. le compte rendu donné par Hans H. Frankel sur le livre de James J. Y. Liu
dans sa première édition (1962) : Harvard Journal of Asiatic Studies, vol. 24,
1962-1963, p. 263.
23. Cf. G. B. Downer et Angus C. Graham, « Tone Patterns in Chinese Poetry »,
art. cité, p. 145.
ANNEXE 5

Roman Jakobson : histoire d’une amitié


*1
par Claude Lévi-Strauss

Roman Jakobson a fêté ses 75 ans le 11 octobre 1971. Grâce à son


activité fertile et foisonnante, la linguistique bénéficie aujourd’hui d’un
prestige exceptionnel parmi les sciences humaines (en France tout
particulièrement). Ses écrits, riches d’idées neuves, de rapprochements
inattendus, d’hypothèses audacieuses – et, indirectement, ses paroles,
toujours chaleureuses et attentives –, ont renouvelé l’image que l’on se faisait
de l’homme et de ce qui le constitue : le langage. Le portrait de Jakobson sera
toujours incomplet : la diversité de ses préoccupations rend la tâche
impossible. Les textes rassemblés ici tentent d’en présenter quelques aperçus.
Claude Lévi-Strauss décrit l’homme tel qu’il l’a connu et ce qu’il signifie
pour lui, Roland Barthes dit ce qu’a apporté Jakobson à la littérature. Ces
hommages nous viennent de deux auteurs qui ont su, mieux que tout autre en
France, mettre en œuvre les leçons de Jakobson ; aucun des deux n’est
linguiste : n’est-ce pas la meilleure preuve de la fécondité d’une pensée, que
savent aussi pratiquer les spécialistes d’autres disciplines ? Nicolas Ruwet
rappelle la position de Jakobson dans la linguistique moderne ; enfin, Jean
Verrier rend compte du dernier numéro de la revue Poétique, qui lui a été
consacré. T. T.

Il est rarement donné de pouvoir, sans réticence ni repentir, appliquer à


quelqu’un l’épithète de « grand homme ». Tel est pourtant le seul qualificatif
qui me parut convenir quand, il y a juste trente ans, je rencontrai Roman
Jakobson, et que sa vie comme son œuvre n’ont cessé de confirmer depuis.
Nous fîmes connaissance dans les réunions constitutives de cette École libre
des hautes études de New York où Henri Focillon, Jacques Maritain, Henri
Grégoire, avaient entrepris de regrouper les universitaires francophones que
l’occupation allemande tenait exilés de leurs patries respectives.
De Roman Jakobson, je savais peu de chose, sinon qu’il jouait un rôle
important dans la linguistique contemporaine, discipline sur laquelle je
souhaitais m’instruire en raison d’efforts récents pour me colleter, sans
formation aucune, avec quelques langues inconnues du Brésil central.
Jakobson m’a raconté depuis que ce qui l’attira vers moi, en plus de quelques
vives reparties lancées dans des discussions souvent orageuses entre
professeurs venus d’horizons très divers, fut l’espoir de trouver un
compagnon plus jeune avec lequel il pourrait boire et discuter jusqu’à des
heures avancées de la nuit. À sa grande déception, il s’aperçut que j’étais
aussi incapable de tenir la boisson que de résister au sommeil, mais notre
amitié se fortifia d’une autre façon.
Elle m’apprit en effet qu’une discipline voisine de celle que je
commençais à pratiquer s’était posée depuis des années déjà, et avait résolu,
pour sa part, des problèmes que je me formulais confusément dans les mêmes
termes. Sans doute la réflexion de Jakobson et la mienne procédaient-elles de
points de départ différents. Il a souvent dit que son structuralisme avait pris
naissance à l’école des formalistes russes, de la peinture cubiste et de la
philosophie de Husserl ; le mien, qui n’était pas encore conscient et que
l’enseignement de Jakobson a révélé à lui-même, s’enracinait plutôt dans
l’étude des sociétés et le spectacle de la nature. Quoi qu’il en soit, c’est
Jakobson qui me fit connaître les œuvres et la pensée de Baudouin de
Courtenay, de Saussure et de Troubetskoï. Et c’est aussi grâce à lui que
j’approchai de plus près Boas, chez qui il m’amena dîner un soir, de l’autre
côté de l’Hudson, qu’on traversait alors en ferry, dans une grande maison de
style provincial et désuet où la salle à manger s’ornait d’un admirable coffre
en bois sculpté et peint des Indiens Kwakiutl, formant un singulier contraste
avec un mobilier petit-bourgeois d’aspect plutôt lugubre.
Jakobson voyait beaucoup Boas, alors âgé de 83 ou 84 ans, et qui devait
mourir soudainement en cette même année 1942 au cours d’un déjeuner qu’il
offrait à Paul Rivet, de passage à New York, et auquel il m’avait convié ainsi
que Ruth Benedict et quelques autres collègues américains. En dépit de son
grand âge, Boas suivait avec autant de sympathie que de lucidité la nouvelle
tournure que Jakobson donnait à la linguistique. C’est lui, d’ailleurs, qui, dès
1911, avait formulé le principe de l’inconscience des phénomènes
linguistiques, justifiant leur position privilégiée pour l’étude des faits sociaux,
qui devait par la suite prendre une telle importance dans la pensée de
Jakobson et dans la mienne.
Pendant toute cette période, de 1942 à 1945, Jakobson et moi assistâmes
à nos cours respectifs ; nous formâmes en commun les mêmes étudiants, et
sans son amicale insistance je n’aurais pas trouvé l’ardeur et la conviction
suffisantes pour rédiger la matière de mon enseignement qui devait prendre
bientôt la forme d’un gros ouvrage sur les structures de la parenté. Nous
voyions beaucoup les psychanalystes : en premier lieu Raymond de Saussure,
notre collègue à l’École libre, auquel je crois bien que Jakobson révéla la
grandeur de l’œuvre de son père ; et Kris, Loswenstein, Spitz, avec lesquels
nous tînmes un colloque au cours duquel Jakobson donna un aperçu des
travaux de Propp. En revanche, devenu conseiller culturel de l’ambassade en
1946, je pus constituer à New York une bibliothèque d’ouvrages français où
Jakobson lut pour la première fois les travaux d’Henri Wallon, qui devaient le
confirmer dans son binarisme : et c’est dans mon studio de Greenwich
Village que, dès 1941, il rencontrait parfois André Breton. Entre-temps, nous
courions ensemble les restaurants exotiques. Nous partagions le même goût
pour la cuisine chinoise, et, selon les quartiers de la ville où nous nous
rendions, uptown ou downtown, nous apprenions à reconnaître les recettes de
la Chine du Nord et celles du Sud. Chez moi, Jakobson s’exerçait à
consommer le maté sud-américain de la façon traditionnelle ; et il m’initiait
aux différentes variétés d’eau-de-vie de prune dans des restaurants tchèques
ou polonais où je le suivais en néophyte.
Ce qui frappait d’abord en lui, c’était une énergie et une puissance de
travail prodigieuses, une force vitale que l’âge ne réussit d’ailleurs pas à
entamer et qui, aujourd’hui comme il y a trente ans, le laisse infatigable :
menant de front la rédaction de plusieurs livres et articles, parcourant le
monde pour faire des conférences souvent improvisées dans l’une des sept ou
huit langues qu’il manie avec la même aisance, en y déployant chaque fois
une éloquence dont ses compatriotes aiment à témoigner qu’elle offre une
faible image de celle dont il fait preuve quand il lui est permis de s’exprimer
dans sa langue maternelle.
À ces dons presque physiques en répondent d’autres, plus franchement
intellectuels, auxquels on est redevable d’une œuvre écrite si considérable
que son éditeur et lui durent renoncer à la réimprimer dans son intégralité :
sept gros volumes en cours de publication portent le titre de Selected
Writings, « œuvres choisies » où livres et articles, regroupés par affinité de
thème, sont laissés dans la langue originale où chacun fut écrit : russe,
polonais, tchèque, allemand, anglais, français, etc. Ils témoignent de
l’incroyable diversité des curiosités et du savoir de Jakobson, qui embrassent
la littérature et la philologie russes du Moyen Âge, le folklore contemporain
et l’ancienne mythologie slaves, tous les domaines aussi de la linguistique
générale : phonétique et phonologie, psychopathologie du langage,
grammaire comparée, sémantique et sémiologie, enfin la poétique, sur
laquelle il achève en ce moment un ouvrage dont des extraits publiés le
montrent aussi à l’aise dans l’analyse de la poésie russe, allemande, anglaise,
française, italienne, que japonaise et chinoise.
Dans ses recherches, Jakobson s’est toujours refusé à dissocier le son et le
sens – titre qu’il destine depuis longtemps à un livre auquel il n’a cessé de
travailler au cours des trente dernières années. Également éloigné d’un
empirisme naturaliste et d’un idéalisme formel, il a illuminé tous les
problèmes de la langue, que ce soit par sa théorie phonologique des traits
distinctifs, son interprétation des temps du verbe et des cas grammaticaux,
son analyse des différentes formes d’aphasie, sa célèbre remise en honneur,
pour les généraliser, des vieilles notions rhétoriques sur les tropes… Le trait
le plus caractéristique de son génie est d’avoir chaque fois su réduire un
ensemble de données, inconcevablement complexes au départ, à un petit
nombre d’oppositions fondamentales qui suffisent pour expliquer et assurer le
fonctionnement d’un dispositif simple et clair, tout entier destiné à produire la
signification.

*1. Le Monde, 16 octobre 1971.


ANNEXE 6

Dear Claude, cher Maître


*1
par Roman Jakobson

Allocution en hommage au professeur Claude Lévi-Strauss, délivrée à


l’ambassade des États-Unis à Paris, le 8 novembre 1978.

J’aime à rappeler le souvenir de notre première rencontre. L’École libre


des hautes études venait d’être installée à New York. C’était la première fois
que je participais à une des réunions d’organisation de notre faculté de lettres.
Je ne connaissais presque aucun de mes nouveaux collègues, mais je vis un
jeune homme – il avait exactement la moitié de l’âge qu’il a maintenant – se
lever et poser au doyen une question qui était, pour autant que je m’en
souvienne, au sujet de quelque affaire mineure, mais il l’avait présentée d’une
manière si impérieuse et si singulière que je me suis retrouvé, quelques
instants plus tard, à demander à un de mes voisins : « Quel esprit aiguisé cet
homme a donc ! Qui est-il ? » Bizarrement, à l’époque, une expérience
étrangement similaire que j’avais connue presque trente ans plus tôt, à la
Société ethnologique de Moscou, m’était sortie de l’esprit ; alors aussi, après
avoir entendu un jeune homme poser une question insignifiante dans le cours
d’une discussion, j’avais ressenti la présence d’un intellect authentique, au
point que je m’étais senti contraint de demander son nom. Dans les deux cas,
les gens que j’interrogeais étaient moins impressionnés que moi et j’ai
désormais le plaisir de pouvoir dire que, dans les deux cas, leur scepticisme
était sans fondement. En 1914, l’homme était Nikolaï Sergueïevitch
Troubetskoï, le grand linguiste de l’entre-deux-guerres, et, en 1942, l’homme
était Claude Lévi-Strauss, le grand anthropologue de l’après-guerre.
Qu’est-ce que ces deux épisodes ont en commun ? Qu’y avait-il dans ces
détails apparemment anodins qui les faisaient sortir du lot ? C’est le
sentiment (et il est très rare) d’avoir rencontré un interlocuteur déterminé, qui
ne vous laissera pas vous en tirer avec la moitié d’une réponse, et qui formule
sa question non seulement pour la personne à qui il l’adresse mais aussi pour
lui-même. Ce qu’il cherche avant tout est la réponse – et toute personne qui
l’écoute sait qu’il la trouvera. Ce don suprême pour poser les questions est
l’exacte impression qui ressort de chacun des livres et des articles que Lévi-
Strauss a écrits et publiés.
Je crois avoir le droit de rapporter un détail que Lévi-Strauss m’a un jour
raconté à l’époque de l’École libre à New York. Je ne sais pas s’il le fait
toujours, mais à cette époque il m’avait dit qu’il s’efforçait en général
d’éviter de s’adresser directement aux gens avec qui il devait parler ; il
n’utilisait pas leurs noms ni leurs titres, pour cette raison, précisément, qu’il
avait l’intuition profonde de la distance qui est de toute évidence nécessaire
quand une question a été posée et que la réponse doit être indépendante de la
solution autonome. Ce qui est curieux en l’occurrence, c’est que nous
n’avons pas à faire à des objets en tant qu’objets, mais à des similarités, des
distances, en somme des relations, qui, comme Lévi-Strauss l’a si clairement
montré, sont à la fois plus simples et plus intelligibles que les objets mêmes
entre lesquels l’esprit perçoit de telles relations.
Lévi-Strauss était capable de faire ressortir le caractère continûment
dynamique, actif, créatif, de telles relations de base. Quand, par exemple, il
parle de la relation entre le langage et le mythe, il est capable en même temps
de nous faire prendre conscience de la distance, de l’inéluctable fossé qui
sépare ces deux domaines. Nous sommes trop habitués, quand il est question
de relations, à accepter une certaine passivité, une stase, entre les objets – et
je suis le premier à admettre que ce fut jadis l’une de mes faiblesses. À
l’époque où Lévi-Strauss m’avait soumis, c’était dans les années de l’École
libre, le problème des relations entre mythème et phonème, j’avais du mal à
l’accepter alors que, dès le début, l’auteur des Mythologiques avait reconnu à
la fois la ressemblance et la différence entre les énoncés mythiques et les
énoncés linguistiques, ainsi qu’entre leurs éléments fondamentaux.
Chacun a son livre favori d’un auteur admiré, et, de tout le panorama
merveilleux des œuvres de Lévi-Strauss, c’est son dernier livre, La Voie des
masques, une contribution déjà classique à la collection « Les sentiers de la
création », qui m’impressionne particulièrement. L’auteur réussit à démontrer
qu’« un masque n’est pas d’abord ce qu’il représente, mais ce qu’il
transforme, c’est-à-dire choisit de ne pas représenter ». Comme le mythe, il
exclut et récuse autant qu’il affirme. La thèse est tout aussi importante pour
celui qui étudie les masques que pour celui qui étudie le langage. Les
diplomates ont dit que le langage n’existe pas pour révéler la vérité mais bien
plutôt peut-être pour dissimuler. Il ne suffit pas cependant d’affirmer cette
relation à double sens ; il faut démontrer explicitement comment un masque –
et cela, bien sûr, ne vaut pas que pour les masques – est capable de nier ce
qu’il affirme tout en restant en même temps affirmatif.
La Voie des masques nous montre les masques à travers toute la
complexité de leurs oppositions. Il faut bien prendre soin de ne pas réduire
leur variété à un système particulier fini. Car, aux masques – comme aux
cultures en général –, il n’y a aucune limite spatiale. Lévi-Strauss parle à
juste titre du vaste courant international qui a rempli la vie de l’homme
néolithique avec ses flux et reflux constants, et il ajoute que les échanges de
masques au sein des différents peuples des deux Amériques nous en donnent
une juste analogie. Il ne s’agit pas d’emprunts mécaniques ou de préférences
pour les masques des plus proches voisins ; il s’agit d’un échange entre
produits indigènes venant de voisins éloignés. Nous avons à faire à des
transfigurations internationales et non pas à des imitations ; au lieu d’une
simple copie, nous trouvons une image transposée, inversée. Le problème des
masques dans l’espace ou celui du rôle créatif de l’espace dans l’histoire des
masques et des mythes – l’histoire de toute la création humaine, en somme –
nous aide à identifier, mutatis mutandis, des problèmes analogues qui se
posent relativement au facteur temporel. Comme les changements spatiaux,
les changements temporels sont des phénomènes d’une nature qui est autant
mélangée qu’intrinsèque. Dans les deux cas, ils font partie de systèmes
intégrés. Ici, nous devons avoir à l’esprit les risques que court toute science :
soit nous concentrons notre attention sur la totale unicité d’un phénomène,
soit nous chercherons l’invariant à travers les variations. Pour Claude Lévi-
Strauss, l’invariance est un problème élémentaire, mais il présuppose aussi
une immense diversité. Et le terme de diversité a toujours eu un accent
distinct chez Lévi-Strauss : quand il l’utilise, quand il parle de cette question
de la diversité, nous pouvons entendre, sous le savant, l’homme ordinaire de
notre temps qui ressent la nécessité de préserver la diversité d’un monde
menacé par la monotonie et l’uniformité. Comme il est juste et bon que,
malgré le grand nombre de ses mérites, Lévi-Strauss se montre si personnel
dans cet accent mis sur la variété individuelle et de différentes natures, qu’il
est beau même qu’il conclue son livre sur les masques par cette formule bien
pesée :
« En se voulant solitaire, l’artiste se berce d’une illusion peut-être
féconde, mais le privilège qu’il s’accorde n’a rien de réel. Quand il croit
s’exprimer de façon spontanée, faire œuvre originale, il réplique à d’autres
créateurs passés ou présents, actuels ou virtuels. Qu’on le sache ou qu’on
l’ignore, on ne chemine jamais seul sur le sentier de la création. »
C’est dans la découverte de ce chemin dialectique – le chemin qui
combine l’unité et la diversité – que nous pourrons entrevoir la science de
l’avenir, cette science à qui Claude Lévi-Strauss a été un des premiers à
ouvrir la voie.

*1. In Marshall Blonsky (dir.), On Signs : A Semiotic Reader, Baltimore (Md.),


Johns Hopkins University Press, 1985, p. 184-188 ; traduction inédite de Patrice
Maniglier.
ANNEXE 7

Une déclaration
*1
par Claude Lévi-Strauss

J’ai rencontré dans ma vie quelques grands hommes. Mais, si je devais


désigner celui d’entre eux auquel l’épithète s’applique de la façon la plus
indiscutable, ce serait, sans hésiter, Roman Jakobson.
Que voulons-nous dire, en effet, quand nous parlons d’un « grand
homme » ? Non pas, certes, une personnalité seulement originale et
attachante ; et pas davantage l’auteur d’une œuvre considérable, mais qu’on a
du mal à relier à la personne de son créateur.
Ce qui frappait d’abord tous ceux qui approchèrent Roman Jakobson,
c’était, au contraire, la parenté saisissante entre l’homme et son œuvre. De
pair avec ses écrits, sa personne rayonnait d’une vitalité prodigieuse. Une
même générosité, une même force démonstrative, une même verve
étincelante, identifiaient les contacts personnels qu’on avait avec lui et la
connaissance qu’en la lisant on prenait d’une œuvre qui a donné ses assises
définitives à la théorie linguistique, et qui a exercé son influence bien au-delà,
en apportant à l’ensemble des sciences humaines une nouvelle inspiration.
Probablement pour cette raison, notre pensée refuse d’admettre que
Roman Jakobson soit mort. La grandeur de l’œuvre et celle de la personne se
confondaient de façon si intime que l’une reste à jamais vivante dans l’autre.
La géniale ampleur de ses idées, la chaleur de son éloquence, la richesse et la
vivacité de tous ses propos, le charme, aussi, qui émanait de sa conversation,
tout cela, qui faisait de Roman Jakobson un être unique, nous le retrouvons –
et ceux qui viendront après nous continueront de le percevoir – à travers
l’œuvre immense qu’il nous laisse et qui le conserve présent parmi nous.

Collège de France

*1. « A Statement », in A Tribute to Roman Jakobson, 1896-1982, Berlin, Mouton


de Gruyter, 1983, p. 70-71.
ANNEXE 8

Remarques sur la structure phonologique


du français
*1
par Roman Jakobson et John Lotz
Avertissement des éditeurs

Le texte dont nous proposons une traduction ci-dessous est totalement


inédit en français. Bien qu’il ait été publié en 1949, il ne figure pas dans le
recueil de textes que Nicolas Ruwet avait traduits et rassemblés dans les
Essais de linguistique générale, paru en 1963 aux éditions de Minuit, ouvrage
qui a contribué à faire connaître Roman Jakobson au public français. Peut-
être en raison de sa technicité et de sa densité, il est resté indisponible pour
les lecteurs français, alors même qu’il parlait de leur langue.
Même s’il n’a été écrit ni conjointement par les deux auteurs, ni en guise
d’hommage à l’un ou l’autre, nous avons tenu à ce qu’il figure en annexe de
cette édition de la correspondance de Jakobson et Lévi-Strauss pour deux
raisons. D’abord parce qu’il contient des diagrammes qui permettent
d’illustrer de manière très concrète ce qu’est une « structure phonologique »
selon Jakobson, donc au sens où Lévi-Strauss importera ce terme en
anthropologie, lui donnant ainsi, notamment dans le contexte français, cette
fortune qui en fera un terme central de toute la discussion philosophique.
Jakobson envoie cet article à son ami qui lui avait demandé : « Où pourrais-
je trouver des diagrammes donnant la structure phonologique de trois ou
quatre langues connues du grand public (je veux dire, pas des dialectes
indigènes), sous la forme de “structure cristalline” qui parle si bien à
l’imagination ? », afin d’illustrer la thèse selon laquelle l’ethnologie est une
1
étude des « structures inconscientes de la vie mentale » . Il nous semble
important de permettre au plus grand nombre possible de lecteurs d’avoir
une idée claire de ce à quoi peut ressembler une structure, afin de ne pas
tomber dans les perplexités ou les fantasmes auxquels ce mot passablement
abstrait a pu donner lieu.
La seconde raison est que cet article est aussi celui dans lequel Jakobson
introduit un concept qui, repris par Lévi-Strauss, aura une fortune immense
dans la littérature « structuraliste » et « poststructuraliste » : celui de
« phonème zéro ». Ce phonème paradoxal n’a pas de son propre parce qu’il
s’oppose juste à l’absence de phonème. Les deux exemples que donne
Jakobson sont le h non aspiré et le e muet. Lévi-Strauss généralisera ce
concept en parlant de « signe zéro » ou de « signifiant flottant », c’est-à-dire
de signe qui n’a pas de valeur propre, mais s’oppose à l’absence de signe,
retrouvant d’ailleurs, sans le savoir, un concept qui venait de Saussure et
avait été développé par l’élève et éditeur de Saussure, Charles Bailly. Le
« signifiant flottant » est donc un signifiant qui ne signifie rien de
particulier : il signifie bien quelque chose mais, ce qu’il signifie, c’est juste
en somme qu’il y a du sens, sans que ce sens soit déterminé. Cela voudrait
dire que dans tout système de signes il existe un signe qui a cette
caractéristique. Barthes avait déjà, de son côté, et même avant Jakobson,
forgé le concept de « degré zéro », en le reprenant au linguiste danois Viggo
Brøndal, au prix il est vrai d’une confusion avec la notion de « phonème
neutre » en phonologie, et cette rencontre devait susciter l’impression d’une
nouvelle esthétique voire éthique du Neutre. Cette audacieuse généralisation
fascinera Jacques Lacan, qui suggérera que, si l’appareil psychique a lui
aussi un caractère symbolique, c’est-à-dire si nous pouvons tout simplement
donner du sens à notre vie, c’est que s’y inscrit un signe de ce genre, signe
qui n’a pas de sens mais est la condition pour que les autres en aient : ce
signe, dit-il dans les années 1950, est le « phallus » ou le « Nom-du-Père ».
Gilles Deleuze reprendra cette thèse en y voyant, dans Logique du
sens (1969), l’élément toujours excessif propre à tout système de signes,
« l’élément surnuméraire » auquel correspond une « case vide », élément par
lequel l’histoire s’introduit dans la structure, le point d’instabilité propre de
chaque système. D’autres tels que Michel Foucault ou Jacques Derrida ne
seront pas en reste. L’aventure continue jusqu’à nous : des auteurs comme
Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, qui aujourd’hui inspirent les mouvements
politiques tels que Podemos en Espagne ou La France insoumise en France,
ont repris cette notion, dans un livre publié dans les années 1980,
Hégémonie et stratégie socialiste, pour analyser la fonction, dans le discours
politique, de termes qui permettent d’agréger autour d’eux des
revendications extrêmement hétérogènes, qu’il s’agisse de termes comme
« nation », « révolution », etc. Le philosophe slovène Slavoj Žižek, devenu
une authentique pop star de la philosophie mondiale, a appuyé ses analyses
de la société contemporaine sur ce concept. Bref, il s’agit d’une notion
passée dans la langue théorique de notre temps. Mais le texte où elle a été
articulée pour la première fois n’existait pas en français jusqu’à présent.
Pour toutes ces raisons, il nous a donc paru important de le mettre à la
disposition de tous les lecteurs, malgré sa difficulté. Car il ne faut pas se
masquer son caractère à la fois dense et austère. Le lecteur peu familier avec
le lexique de la phonétique – et même plus précisément de la phonétique de
e
la première moitié du XX siècle – pourra être décontenancé par cette prose.
Nous espérons cependant que, sans se sentir obligés de se représenter avec
exactitude la nature précise de tous les mouvements de l’appareil vocal ou de
l’analyse spectrale des sons qu’ils produisent, ces lecteurs et lectrices
tireront profit de ce texte dont la fortune est caractéristique de la fécondité de
la rencontre entre Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss.

*
Cher Maître, voulez-vous nous permettre de vous présenter nos
hommages et nos meilleurs vœux de santé, de parfait bonheur et de
tranquillité d’âme !
Nous allons proposer de cette phrase (nos vœux à Henri Muller pour son
soixante-dixième anniversaire) une double transcription phonologique : l’une
2
sera simple, l’autre analytique . À cette fin, nous devons analyser et classer
3
les phonèmes du français standard en les réduisant à leurs constituants
4
ultimes, qu’on appelle « traits distinctifs » .
5
Le français orthoépique moderne distingue trente-six phonèmes : d, z, t,
s, b, v, p, f, g, ʒ, k, ʃ, n, m, ɲ, r, l, j, i, w, u, ɥ, y, a, â, e, ê, o, ô, ø, , ã, ẽ, õ, ø̃,
6
F . Quelques-unes de ces distinctions tendent à être confinées au style de
parole le plus articulé et le plus soutenu et sont complètement omises par
7
beaucoup de locuteurs du français standard .
Notre hypothèse fondamentale est que toute langue opère avec un nombre
strictement limité de distinctions ultimes sous-jacentes, qui constituent un
8
ensemble d’oppositions binaires . Ces traits oppositionnels peuvent soit se
réaliser isolément comme termes d’une relation unique (opposition pure), soit
se réaliser ensemble dans des phonèmes complexes. Dans notre transcription
analytique, nous représentons les termes d’une opposition pure (les traits
purs) par les symboles + et –, alors que les traits associés d’un complexe sont
représentés par ±.
Un phonème est un faisceau de traits distinctifs. Quand, dans des
situations bien définies, deux traits opposés ne peuvent pas alterner, nous
9
parlons de neutralisation .
La structure interne des phonèmes français est déterminée par les six
oppositions de traits distinctifs suivantes (dans la mesure où la nature d’un
10
trait distinctif est évidente, elle ne fera l’objet d’aucune remarque) :
1) VOYELLE / CONSONNE. Les liquides r et l sont des complexes combinant
11
la caractéristique consonantique avec la vocalique .
2) NASAL / ORAL (spécifiquement non-nasal). Pas de complexes.
12
3) SATURÉ / DILUÉ . Les voyelles saturées sont caractérisées par le
caractère compact du spectre de leur formant (en particulier par l’élévation de
leur formant inférieur) et elles manifestent une plus forte énergie que les
voyelles diluées ; ces dernières présentent une plus basse énergie et sont
caractérisées par des formants d’une construction plus lâche et qui sont plus
largement séparés les uns des autres au sein du spectre (en particulier par la
13
profondeur du formant le plus bas) . Toutes choses égales par ailleurs, la
saturation implique une durée plus longue, une plus nette perceptibilité et une
plus grande résistance à la distorsion. Les données publiées jusqu’à présent
14
sur les spectres des formants des consonnes sont encore incomplètes , mais
la différence en énergie, audibilité, résistance et durée spontanée entre les
consonnes saturées et leurs correspondantes diluées justifie les identifications
15
proposées .
La production des phonèmes saturés par opposition à leur corrélats dilués
exige un élargissement du résonateur antérieur et une baisse du volume dans
le résonateur postérieur, qui, pour les voyelles, est formé par la cavité
pharyngale et, pour les consonnes, par cette même cavité à quoi s’associent
les parties de la bouche situées à l’arrière du point d’articulation. Ce
raccourcissement de la cavité pharyngale pour les consonnes et les voyelles
saturées est obtenu en baissant le vélum et en élevant l’épiglotte et le
16
larynx .
L’opposition saturé / dilué est implémentée par l’opposition voyelles
basses versus voyelles hautes et consonnes vélopalatales versus dentales et
labiales (k / t p, g / d b, ɲ/ n m, ʃ/ s f, ʒ/ z v). Ainsi, la différence entre vélaire
et palatale n’a aucune pertinence pour la phonologie du français ; la variante
contextuelle du trait de saturation est plus rétractée quand elle se combine
avec le trait d’interception (voir plus loin) qu’avec celui de nasalité, et se
trouve plus avancée (palato-alvéolaire) quand elle se combine avec celui de
17
continuité . Ces variations contextuelles n’empêchent pas les locuteurs du
18
français de substituer la palatale française ɲ à l’anglaise vélaire ŋ , et ʃ pour
l’allemand ich-Laut. L’articulation avancée de k g devant j et i, de même que
19
l’existence de ŋ au lieu de ɲ devant w , illustre l’unité des consonnes
saturées en français.
L’opposition saturé / dilué présente seulement quelques complexes
20
vocaliques (voyelles moyennes ).
4) GRAVE / AIGU. Du point de vue acoustique, le premier est caractérisé par
la prédominance du formant inférieur, avec une faiblesse voire une totale
absence des parties les plus hautes du spectre, alors que, dans le second, le
formant supérieur prévaut et présente de surcroît une plus grande
21
perceptibilité à cause de la sensibilité particulière de l’oreille . Du point de
vue génétique, la gravité est due à un résonateur buccal unifié et plus étendu,
avec les orifices pharyngal et labial contractés, par opposition au résonateur
22
plus petit et plus compartimenté, avec des orifices largement ouverts .
On ne trouve de complexes que vocaliques (les voyelles mixtes).
5) TENDU / RELÂCHÉ. Le premier est produit par des parois rendues rigides
à force de tension musculaire et le second par une articulation relâchée. Le
durcissement des parois des caisses de résonance résulte en un formant plus
défini (il « percute » le son), alors qu’une paroi souple produit un gros
23
amortissement . La durée prolongée du son est un effet secondaire de la
24
tension .
Les paires portant cette opposition peuvent être divisées en trois groupes :
A) Les voyelles tendues avec le trait de saturation pur ou associé sont
longues si elles ne sont pas dans le mot final, où le français égalise la durée,
tandis qu’il y a une distinction qualitative qui reste constamment, bien qu’elle
25
soit différemment implémentée . Dans ê, l’effort musculaire total modifie le
résonateur buccal, alors que dans les voyelles corrélées avec le trait grave (ô
26
et ) la tension affecte avant tout les muscles labiaux . La voyelle tendue
avec le trait de pure saturation (â) est formée soit en étirant le résonateur
27
buccal, soit en serrant les lèvres . L’aplatissement du formant buccal ou du
moins labial (dans ô) est un effet concomitant dû à la tension de voyelles
28
avec un trait de saturation pur ou joint .
B) Quant aux voyelles sans saturation, les minimum et maximum de
tension et de quantité sont présentés respectivement par les syllabiques i u y,
29
et par les non-syllabiques j w ɥ .
C) Les consonnes tendues (et non pas relâchées) exigent non seulement
des parois rigides mais aussi une pression d’air plus forte : elles sont fortes
30
versus douces . Les fortes, quand elles ne sont pas suivies par des faibles,
31
sont sourdes, et les faibles sont sonores, à part devant des fortes .
Contrairement aux consonnes, les voyelles ne présentent la relation
tendu / relâché que dans certaines positions seulement, celle-ci étant
neutralisée ailleurs. À la fin du mot, seules les voyelles dépourvues du trait
grave pur ou associé admettent cette opposition (â / a, ê / e, i / j).
6) CONTINU / INTERCEPTÉ. Les phonèmes continus sont caractérisés par une
pression d’air non intermittente, tandis que la production des phonèmes
interceptés inclut une complète obstruction du canal.
A) Dans la mesure où les phonèmes continus n’ont pas de traits
vocaliques, ce sont des consonnes fricatives opposées aux explosives ; en
français, cette opposition est optimale, car les premières diffèrent des
secondes à la fois par un flux d’air continu et par un bruit strident qui est dû à
la barrière supplémentaire empêchant le passage du flux d’air.
B) Les deux liquides (qui combinent le trait consonantique avec le
vocalique) constituent une autre variété de la même opposition
phonologique : le continu l, avec son ouverture latérale obligatoire, et
l’articulation à battements [flapping] (ou contact à battements) isolée ou
32
itérative .
Il n’existe pas de complexes combinant les deux traits opposés.
Un PHONÈME ZÉRO, qui peut être symbolisé par F, ou, dans la transcription
analytique, par #, est opposé à tous les autres phonèmes par l’absence à la
fois de traits distinctifs et d’un son caractéristique constant. D’un autre côté,
le phonème zéro F est opposé à l’absence de tout phonème quel qu’il soit.
Dans la position initiale prévocalique, ce phonème est connu sous le nom de
« h aspiré » ; bien que, dans un style emphatique, il puisse être réalisé comme
une aspiration, en général il s’agit seulement d’un son manquant, qui agit
dans une séquence donnée comme le font les consonnes du français. La
variante vocalique de ce phonème zéro, qui apparaît dans les autres positions,
est appelée « e caduc » et alterne entre la présence et l’absence d’une voyelle.
(Les conditions de cette alternance – comme le style, la vitesse, etc. – ne
33
seront pas discutées ici.)

Les traits distinctifs ont une capacité restreinte de se combiner en


phonèmes. De ce point de vue, les règles générales suivantes peuvent être
établies pour la structure phonologique du français :
1. L’opposition tendu / relâché est incompatible avec le trait de nasalité,
alors que le trait d’oralité et l’opposition tendu / relâché s’impliquent l’un
l’autre.
2. L’opposition continu / intercepté est incompatible avec le trait de
nasalité et implique le trait consonantique.
3. Le trait de dilution (pur ou associé) et l’opposition grave / aigu
s’impliquent l’un l’autre, tandis que le trait de saturation à l’état pur est
incompatible avec cette opposition.
4. Le complexe des traits vocalique et consonantique implique
l’opposition continu / intercepté et est incompatible avec toute autre
opposition.
5. L’opposition oral / nasal, l’opposition saturé / dilué et la pure
opposition voyelle / consonne s’impliquent les unes les autres.6. Les
complexes ne se réalisent pas dans des phonèmes dépourvus du trait
vocalique.
Dans la figure 1, la compatibilité est symbolisée par la ligne pleine ;
l’incompatibilité d’une opposition avec un trait d’une autre opposition est
symbolisée par une ligne en pointillé.
Figure 1.

La structure phonologique du français peut être illustrée par un


diagramme (figure 2).
1. Les voyelles et les consonnes sont représentées dans deux figures
séparées pour une plus grande lisibilité ; les oppositions communes aux deux
classes sont, évidemment, indiquées d’une manière identique.
Les cinq oppositions restantes sont symbolisées de la manière suivante :
2. Nasal / oral : – – – – – – – – – – – – – –
3. Saturé / dilué : ____________
4. Grave / aigu : – – – – – – – –
5. Tendu / relâché : -.-.-.-.-.-.-.-.
6. Continu / intercepté : . . . . . . . . . .
Concernant la simple transcription phonologique qui en général se
conforme à l’usage en vigueur, nous voudrions attirer l’attention sur les
points suivants :
1. Les signes diacritiques seront utilisés en lien avec les voyelles
contenant le trait de saturation – un tilde pour la nasalité et un circonflexe
pour la tension. (Être cohérent sur ce point et insister pour que chaque
phonème soit marqué par une lettre unique requerrait l’invention de
nouveaux signes et un usage pour le moins inhabituel de quelques-unes des
lettres courantes, ce qui pourrait susciter la confusion.)
2. La neutralisation sera indiquée par des petites majuscules.
3. Sans entrer dans les questions phonologiques qui se posent au niveau
syntaxique, nous conservons les marques de séparation de mots
conventionnelles, en insérant, cependant, un trait d’union lorsque la liaison
est obligatoire.
Nous pouvons désormais transcrire notre épigraphe :
o
*1. « Notes on the French Phonemic Pattern », Word, vol. 5, n 2, 1949, p. 151-
158 ; repris in Selected Writings, La Haye, Mouton de Gruyter, 1962, t. 1, p. 426-
433 ; traduction inédite de Patrice Maniglier.
1. Voir, supra, la lettre du 9 janvier 1949.
2. Cette transcription conclura l’article. La transcription « simple » consiste à
écrire chaque phonème ; la transcription « analytique », à retranscrire l’ensemble
des traits distinctifs dans lesquels chaque phonème peut être analysé, comme on
le verra sur le tableau qui conclut l’article. – (N. d. T.)
3. L’expression « français standard » est équivoque et complexe à définir. Elle
renvoie à un usage typique du français dépourvu de régionalismes. Cet usage
étant toujours un peu arbitraire, on entend par là un usage du français que
certaines institutions de normalisation (tels l’Académie française ou le
Bescherelle) considèrent la norme. L’expression est aujourd’hui très contestée. –
(N. d. T.)
4. On compte jusqu’à aujourd’hui plusieurs tentatives faites pour décrire la
structure phonologique du français : Georges Gougenheim, Éléments de
phonologie française, Paris, Les Belles Lettres, 1935 ; Robert A. Hall,
o
« Structural Sketches : “French” », Language, vol. 24, n 3, 1948, p. 7-56 ; Louis
Hjelmslev, Udtrykssystemet i moderne fransk, miméographie du Cercle
linguistique de Copenhague, 1949 ; P. Kuznecov, « K voprosu fonetičeskoj
sisteme sovremennogo francuzskogo jazyka », Učenye zapiski Mosk. gos.
pedagog, vol. 5, 1941 ; Bertil Malmberg, « Observations sur le système vocalique
du français », Acta linguistica, vol. 2, 1940, p. 232-246 ; id., « Bemerkungen zum
quantitativen Vokalsystem im modernen Französisch », Acta linguistica, vol. 3,
1942-1943, p. 44-46 ; id., « La coupe syllabique dans le système consonantique
du français », Acta linguistica, vol. 4, 1944, p. 61-66 ; id., Le Système
consonantique du français moderne, Lund, Gleerup, 1943 ; André Martinet,
« Remarques sur le système phonologique du français », Bulletin de la Société de
o
linguistique de Paris, n 34, 1933, p. 191-202 ; id., « Fonologie francouzštiny »,
o
Slovo a slovesnost, n 4, 1938, p. 111-113 ; id., La Prononciation du français
contemporain, Paris, Droz, 1945 ; Lev Ščerba, Fonetika francuzskogo jazyka,
Leningrad, Gosudarstvennoe učebno-pedagogičeskoe izdatel’stvo Narkomprosa
RSFSR, 1939 ; George L. Trager, « The Verb Morphology of Spoken French »,
o
Language, vol. 20, n 3, 1944, p. 131-141. Quelques problèmes concernant le
français sont discutés dans des contributions à la phonologie générale :
Marguerite Durand, Voyelles longues et voyelles brèves, Paris, Klincksieck,
1946 ; Roman Jakobson, « Observations sur le classement phonologique des
consonnes », in Proceedings of the Third International Congress of Phonetic
Sciences, Gand, Université de Gand, 1939, p. 34-41 ; Nikolaï Troubetskoï,
Grundzüge der Phonologie, Prague, Cercle linguistique de Prague, 1939 ;
cf. aussi Albert Willem de Groot, « Neutralisation d’oppositions »,
Neophilologus, vol. 25, 1940, p. 127-146.
e
5. Cf. Maurice Grammont, Traité pratique de prononciation française, 7 éd.,
Paris, Delagrave, 1930.
6. Le « français orthoépique » constitue l’ensemble des normes de prononciation
du français normalisé par les institutions notamment scolaires. Le nombre de
phonèmes en français varie de trente-trois à trente-neuf selon les manières de
compter. Nous avons gardé la translittération de Jakobson, même si elle s’écarte
parfois des usages en vigueur de l’alphabet phonétique international actuel. – (N.
d. T.)
7. Certaines analyses ont nettement tendance à minimiser le rôle distinctif du
« phonème zéro », à réduire le nombre de paires de voyelles tendues / relâchées et
à abolir la distinction entre õ et ẽ. Cf. particulièrement André Martinet, La
Prononciation du français contemporain, op. cit., p. 52 sq., 71 sq., 83 sq., 113 sq.,
130 sq., 147 sq. et 175 sq. ; id., Phonology as Functional Phonetics, Londres,
Oxford University Press, 1949.
8. Cf. Roman Jakobson, « On the Identification of Phonemic Entities », Travaux
du Cercle linguistique de Copenhague, vol. 5, 1949, p. 205-213.
9. La neutralisation n’est pas la même chose que la distribution défective.
Cf. André Martinet, « Neutralisation et archiphonème », Travaux du Cercle
linguistique de Prague, vol. 6, 1936, p. 46-57 ; Louis Hjelmslev, « Notes sur les
oppositions supprimables », Travaux du Cercle linguistique de Prague, vol. 8,
1939, p. 51-57 ; Bohumil Trnka, « On the Combinatory Variants and
Neutralization of Phonemes », in Proceedings of the Third International
Congress of Phonetic Sciences, op. cit., p. 23-30 ; Albert Willem de Groot,
« Neutralisation d’oppositions », art. cité.
10. Cette classification des traits distinctifs n’est pas définitive : Jakobson n’a
jamais cessé de chercher à caractériser correctement ces traits et de réviser ses
analyses. Le lecteur intéressé pourra se reporter à l’état de cette recherche que
Jakobson publie en 1957 dans « Phonologie et phonétique » (Essais de
linguistique générale, Paris, Minuit, 1963, t. 1, chap. 6) pour compléter sa
compréhension de ces traits ou observer certaines modifications de la
classification. Un point important à comprendre est que Jakobson remplace la
description habituelle des unités phonétiques en termes articulatoires, c’est-à-dire
par la description des différentes parties de l’appareil vocal mises en œuvre, par
une description en termes acoustiques, qui se fonde sur une analyse du son tel
qu’il est donné par les spectrogrammes, ces dessins représentant le spectre d’un
son. – (N. d. T.)
11. « Consonnes à caractère vocalique », selon Henry Sweet (A Primer of
e
Phonetics, 3 éd., Oxford, Oxford University Press, 1906, p. 31), ou « phonèmes
à double face », comme l’a formulé Maria Dłuska (« Quelques problèmes de
phonétique en polonais étudiés expérimentalement », Archivum neophilologicum,
vol. 1, 1934, p. 332).
12. Jakobson renommera plus tard ce trait « compact versus diffus ». – (N. d. T.)
13. Cf. Pierre Delattre, « Un triangle acoustique des voyelles orales du français »,
o
The French Review, vol. 21, n 6, 1948, p. 477-485. Cf. aussi Carl Stumpf, Die
Sprachlaute, Berlin, Springer, 1926, p. 254 ; Agostino Gemelli, « Recherches sur
la nature des voyelles », Archives néerlandaises de phonétique expérimentale,
vol. 10, 1934, p. 1-29 ; id., « Nouvelle contribution à la connaissance de la
structure des voyelles », Archives néerlandaises de phonétique expérimentale,
vol. 14, 1938, p. 126-164 ; Bohuslav Hála, Akustická podstata samohlásek,
Prague, Académie tchèque des sciences et des arts, 1941.
14. Cependant, les oscillogrammes typiques des fricatives anglaises faits par les
Bell Telephone Laboratories en relation avec le travail sur le « Voder » montrent
clairement que ʃ, comparé à s et f, a une plus haute intensité et est plus riche en
harmoniques. (L’analyse en spectres consiste à mesurer l’énergie en fonction des
fréquences. Le « Voder » dont il est question est le voice operating demonstrator
construit par les laboratoires Bell pour synthétiser la voix humaine et en faire une
analyse acoustique fine. – N. d. T.)
15. Cf. particulièrement les mesures du pic maximal d’intensité dans les voyelles
et du seuil d’intensité pour les consonnes (Harvey Fletcher, Speech and Hearing,
New York, Van Nostrand, 1929, tableau 8, deux dernières colonnes) ; l’étude des
consonnes françaises en fonction de leur perceptibilité relative (abbé Pierre-Jean
Rousselot, Principes de phonétique expérimentale, Paris-Leipzig, Welter, 1897-
1908, p. 1063 sq.) ; les données concernant la durée relative des diverses voyelles
et consonnes (Josef Chlumský, Česká kvantita, melodie a prizvuk, Prague,
Académie tchèque des sciences et des arts, 1928). Cf. Roman Jakobson,
Kindersprache, Aphasie und Allgemeine Lautgesetze, Uppsala, Almqvist &
Wiksell, 1941, § 26.
16. Cf. Bohumír Polland et Bohuslav Hála, Artikulace českých zvuku v
roentgenových obrazech, Prague, Académie tchécoslovaque des sciences, 1926,
p. 32 sq. ; Antti Sovijärvi, Die gehaltenen, geflüsterten und gesungenen Vokale
und Nasale der finnischen Sprache, Helsinki, Académie finlandaise des sciences,
1938, p. 45 sq. et 84 sq.
17. Cf. Maurice Grammont, Traité de phonétique, Paris, Delagrave, 1933, p. 48 ;
Roman Jakobson, « Observations sur le classement phonologique des
consonnes », chap. cité, p. 39 sq. ; Bertil Malmberg, Le Système consonantique du
français moderne, op. cit., p. 7 sq.
18. André Martinet, La Prononciation du français contemporain, op. cit., p. 181.
19. André-Georges Haudricourt, « Prononciation régionale du n mouillé devant w
en français », Le Français moderne, vol. 11, 1943, p. 65. Pour l’instabilité du
français ɲ, cf. Henry Sweet, A Primer of Phonetics, op. cit., p. 94 : « Dans le
discours relâché, il est rétracté presque en position de l’anglais ng dans sing. »
20. Les voyelles moyennes sont les voyelles intermédiaires entre les voyelles
ouvertes et les voyelles fermées. – (N. d. T.)
21. Cf. Ralph K. Potter, George A. Kopp et Harriet C. Green, Visible Speech,
New York (N. Y.), Van Nostrand, 1947, et les études citées supra, p. 414, note 1.
22. Abbé Adrien Millet, Étude expérimentale de la formation des voyelles, Paris,
Hermann, 1938 ; Roman Jakobson, Kindersprache, Aphasie und Allgemeine
Lautgesetze, op. cit., § 25.
23. Cf. Hugo Pipping, Inledning till studiet av de nordiska sprâkens ljudlära,
Helsinki, Söderström, 1922, p. V sq.
24. « Il est très visible que les longues sont plus tendues que les brèves »
(Marguerite Durand, Voyelles longues et voyelles brèves, op. cit., p. 151).
Cependant, « ce n’est pas tant la durée qui est en jeu que tout le déroulement de la
voyelle » (ibid., p. 162). Cf. l’affirmation de l’abbé Rousselot au sujet de la
différence entre tension et laxité : « Dans ma prononciation, il se confond avec la
quantité, une voyelle tendue étant longue et une voyelle relâchée brève »
(Principes de phonétique expérimentale, op. cit., p. 859). Cela vaut pour les
consonnes aussi. « Dieser Unterschied in der Stärke des Widerstandes spiegelt
sich auch im Tempo des Luftausflusses und in der Dauer dieser Laute ab »
(Nikolaï Troubetskoï, « Studien auf dem Gebiete der vergleichenden Lautlehre
der nordkaukasischen Sprachen », Caucasica, vol. 3, 1926, p. 24). « Toutes
choses égales d’ailleurs, […] une consonne sourde est plus longue que la sonore
de même point d’articulation » (Marguerite Durand, Étude expérimentale sur la
durée des consonnes parisiennes, Paris, Bibliothèque du « français moderne »,
1936, p. 101). Des paires telles que vite-vide et baisse-baise montrent l’effet de
réduction quantitative compensatoire des voyelles françaises devant des
consonnes tendues.
25. Cf. Lev Ščerba, Fonetika francuzskogo jazyka, op. cit., p. 52 ; abbé Pierre-
Jean Rousselot et Fauste Laclotte, Précis de prononciation française, Paris,
Welter, 1902, p. 48 et 119 sq. Cf. aussi André Martinet, La Prononciation du
français contemporain, op. cit., p. 127 sq. et 91 sq.
26. « Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que la tension est sensible non
pas pour la langue, mais pour les lèvres » (Josef Chlumský, Albert Pauphilet et
Bohumír Polland, Radiografie francouzských samohlásek a polosamohlásek,
Prague, Académie tchèque des sciences et des arts, 1938, p. 81).
27. Ibid., p. 74.
28. Cf. Antti Sovijärvi, Die gehaltenen…, op. cit., p. 74.
29. Cf. Lev Ščerba, Fonetika francuzskogo jazyka, op. cit., p. 69 ; abbé Rousselot
et Fauste Laclotte, Précis de prononciation française, op. cit., p. 55. Cf. aussi
abbé Rousselot, Principes de phonétique expérimentale, op. cit., p. 645.
30. « Chacune de ces articulations se présente sous deux formes, suivant que le
mouvement de constriction ou d’occlusion est énergique ou faible. C’est ainsi que
nous obtenons les voyelles tendues ou relâchées et les consonnes fortes (f s ʃ… p
t k) ou douces (v z ʒ… b d g) » (ibid., p. 583). Pour les fortes (vs douces), « les
muscles sont moins tendus » (Maurice Grammont, Traité de phonétique, op. cit.,
p. 85). Cf. Albert Willem de Groot, Donum natalicium Schrijnen, Nimègue-
Utrecht, Dekker & Van de Vegt, 1929, p. 550.
31. Cf. Bertil Malmberg, Le Système consonantique du français moderne, op. cit.,
p. 10 sq. Quand les fortes et leurs correspondantes douces sont toutes voisées ou
toutes sourdes, leur différence quantitative est maintenue, bien que réduite
(cf. Marguerite Durand, Étude expérimentale sur la durée des consonnes
parisiennes, op. cit., p. 66 sq.).
32. Cf. Kenneth L. Pike, Phonetics, Ann Arbor (Mich.), University of Michigan
Press, 1943, p. 124 sq. ; Josef Chlumský, « Analyse du Traité de phonétique de
M. Grammont », Archives néerlandaises de phonétique expérimentale, vol. 11,
1935, p. 90.
33. Cf. André Martinet, « Remarques sur le système phonologique du français »,
art. cité, p. 201 sq. ; Chao Yuen-Ren, « The Non-Uniqueness of Phonemic
Solutions of Phonetic Systems », Bulletin of the Institute of History and
o
Philology, Academia Sinica, vol. 4, n 4, 1934, p. 377 et 380.
Roman Jakobson

Roman Jakobson est né le 28 septembre 1896 à Moscou. Il a été


professeur de littératures et de langues slaves ainsi que de linguistique
générale à l’université Harvard de 1949 à sa mort. Il est décédé le 18 juillet
1982 à Cambridge, dans le Massachusetts.

Auteur prolifique, ses articles et ouvrages ont été réunis, d’abord par lui-
même de son vivant, puis par ses éditeurs après sa mort, dans un recueil en
plusieurs volumes et plusieurs langues :
Selected Writings, La Haye-Paris-New York (N. Y.), Mouton de
Gruyter :
1. Phonological Studies, 1962.
2. Word and Language, 1971.
3. Poetry of Grammar and Grammar of Poetry, 1981.
4. Slavic Epic Studies, 1966.
5. On Verse, Its Masters and Explorers, 1979.
6. Early Slavic Paths and Crossroads :
– Part 1, Comparative Slavic Studies : The Cyrillo-Methodian
Tradition, 1985.
– Part 2, Medieval Slavic Studies, 1985.
7. Contributions to Comparative Mythology : Studies in Linguistics and
Philology (1972-1982), 1985.
8. Completion Volume One : Major Works (1976-1980), 1988.
9. Completion Volume Two : Uncollected Works :
– Part 1, 2013.
– Part 2, 2013.

Parmi ses ouvrages publiés en français :


e
La Geste du prince Igor, épopée russe du XII siècle, texte établi, traduit et
commenté sous la direction de Henri Grégoire, de Roman Jakobson et
Marc Szeftel, assistés de J. A. Joffe, New York (N. Y.), École libre des
hautes études, 1948.
Essais de linguistique générale, t. 1, Les fondations du langage, Paris,
Minuit, 1963.
Langage enfantin et aphasie, Paris, Minuit, 1969.
Hypothèses sur la linguistique, Paris, Seghers-Laffont, 1972.
Questions de poétique, Paris, Seuil, « Poétique », 1973 ; repris en partie sous
o
le titre Huit Questions de poétique, Paris, Seuil, « Points Essais », n 85,
1977.
Essais de linguistique générale, t. 2, Rapports internes et externes du
langage, Paris, Minuit, 1973.
Six leçons sur le son et le sens, Paris, Minuit, 1976.
La Charpente phonique du langage (avec Linda Waugh), Paris, Minuit, 1980.
Dialogues (avec Krystyna Pomorska), Paris, Flammarion, 1980.
Une vie dans le langage. Autoportrait d’un savant, Paris, Minuit, 1985.
Russie, folie, poésie (présenté par Tzvetan Todorov), Paris, Seuil,
« Poétique », 1986.
La Génération qui a gaspillé ses poètes, Paris, Allia, 2001.
Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss est né le 28 novembre 1908 à Bruxelles. Il a occupé


la chaire d’anthropologie sociale au Collège de France de 1959 à 1982 et a
été élu membre de l’Académie française en 1973. Il est décédé à Paris le
30 octobre 2009.

Parmi ses ouvrages :


La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara, Paris, Société des
américanistes, 1948.
Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949 ; rééd. Paris-
La Haye, Mouton & Co, 1967 ; rééd. Paris, Éditions de l’École des hautes
études en sciences sociales, 2017.
Race et histoire, Paris, Unesco, 1952 ; Paris, Denoël, 1967 ; Paris, Gallimard,
o o
« Folio Essais », n 58, 1987, et « Folioplus », n 104, 2007.
o
Tristes Tropiques, Paris, Plon, 1955 ; Pocket, « Terres humaines », n 3009,
1984.
o
Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958 ; Pocket, « Agora », n 7 et 189,
2 vol., 1985 et 1997.
Le Totémisme aujourd’hui, Paris, PUF, 1962.
o
La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 ; Pocket, « Agora », n 2, 1985.
Mythologiques, 1. Le cru et le cuit, 1964 ; 2. Du miel aux cendres, 1967 ;
3. L’origine des manières de table, 1968 ; 4. L’homme nu, 1971, Paris,
Plon.
Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973.
La Voie des masques, Genève, Skira, 2 vol., 1975 ; éd. revue, augmentée et
o
suivie de Trois excursions, Paris, Plon, 1979 ; Pocket, « Agora », n 25,
1988.
Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983.
Paroles données, Paris, Plon, 1984.
o
La Potière jalouse, Paris, Plon, 1985 ; Pocket, « Agora », n 28, 1991.
De près et de loin, entretiens avec Didier Eribon, Paris, O. Jacob, 1988.
o
Histoire de lynx, Paris, Plon, 1991 ; Pocket, « Agora », n 156, 1993.
Regarder écouter lire, Paris, Plon, 1993.
Saudades do Brasil, Paris, Plon, 1994.
Œuvres, Paris, Gallimard, « La Bibliothèque de la Pléiade », 2008.
L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne, Paris, Seuil, « La
e
Librairie du XXI siècle », 2011.
L’Autre Face de la lune. Écrits sur le Japon, Paris, Seuil, « La Librairie du
e
XXI siècle », 2011.
Nous sommes tous des cannibales, Paris, Seuil, « La Librairie du
e
XXI siècle », 2013.
« Chers tous deux ». Lettres à ses parents (1931-1942), Paris, Seuil, « La
e
Librairie du XXI siècle », 2015.
e
Le Père Noël supplicié, Paris, Seuil, « La Librairie du XXI siècle », 2016.
Emmanuelle Loyer
auteure de la préface

Emmanuelle Loyer est née à Paris en 1968. Elle est professeure d’histoire
contemporaine à Sciences Po Paris.

Elle est l’auteure de :


Le Théâtre citoyen de Jean Vilar. Une utopie d’après-guerre, Paris, PUF,
1997.
Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil, 1940-1947, Paris,
Grasset, 2005 ; rééd. Paris, Hachette Littérature, « Pluriel », 2007.
Histoire du festival d’Avignon (avec Antoine de Baecque), Paris, Gallimard,
2007 (Grand Prix de la critique 2007-2008) ; rééd. Paris, Gallimard,
2016, avec une préface d’Olivier Py.
Lévi-Strauss, Paris, Flammarion, « Grandes biographies », 2015 (prix Femina
essai 2015).
Une brève histoire culturelle de l’Europe, Paris, Flammarion, « Champs
Histoire », 2017.
L’Événement 68, Paris, Flammarion, « Champs Histoire », 2018 (réédition
révisée de Mai 68 dans le texte, Bruxelles, Complexe, 2008).
Patrice Maniglier
auteur de la préface

Patrice Maniglier est né à Corbeil-Essonnes en 1973. Il est maître de


conférences en philosophie à l’université Paris Nanterre.

Il est l’auteur de :
Le Vocabulaire de Lévi-Strauss, Paris, Ellipses, 2002.
La Culture, Paris, Ellipses, 2003.
Matrix, machine philosophique (avec Alain Badiou, Thomas Bénatouïl, Élie
During, David Rabouin, Jean-Pierre Zarader), Paris, Ellipses, 2003.
Anti-manuel d’éducation sexuelle (avec Marcela Iacub), Paris, Bréal, 2005.
La Vie énigmatique des signes, Saussure et la naissance du structuralisme,
Paris, Éditions Léo Scheer, « Non et non », 2006.
La Perspective du Diable. Figurations de l’espace et philosophie de la
Renaissance à Rosemary’s Baby, Paris, Actes Sud, « Constructions »,
2010.
Foucault va au cinéma (avec Dork Zabunyan), Paris, Bayard, « Logique des
images », 2011.

Il a dirigé la publication de :
Le Moment philosophique des années 1960 en France, Paris, PUF,
« Philosophie française contemporaine », 2011.