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L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

Rhétorique et « res literaria »


de la Renaissance au seuil de l'époque classique

Bibliothèque de
« L'Évolution de l'Humanité»
DU MÊME AUTEUR

L'État culturel: une religion moderne, Paris, Bernard de Fallois, 1991.

Héros et orateurs : rhétorique et dramaturgie cornéliennes, Genève, Droz,


1990.
MARC FUMAROLI

L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE
Rhétorique et « res literaria »
de la Renaissance
au seuil de l'époque classique

Albin Michel
Bibliothèque de « L'Évolution de l'H:tmanité »

Première édition:
© 1980 by Librairie Droz S.A., Genève
Préface et édition au format de poche:
© Éditions Albin Michel, S.A., 1994
22, rue Huyghens, 75014 Paris

ISBN 2-22606951-8
ISSN 0755-1770
Je dédie ce /ivre à la mémoir~
du KP. François de Dainville.
Michel DORIGNY, Polymnie, muse de l'Éloquence (1650?), Paris, Louvre.

Ce table;m, longtemps attribué à Simon Vouet, représente Polymnie,


muse de l'Eloquence. Selon Jacques Thuillier, il faut l'attribuer au gendre
et élève de Vouet, Michel Dorigny, et le dater des années 1650. Polymnie
est représentée assise en majesté sur le seuil d'un temple, dont les colonnes
cannelées, rythmées par couples, anticipent sur la conception très origi-
nale de la façade du Louvre par les frères Perrault. Son bras gauche est
appuyé sur un socle de marbre. De son bras droit, la muse donne un
échantillon de l'Actio rhetoricu : l'index dressé vers le haut, les autres
doigts artistement disposés, font de la main une entité oratoire, une
invitation douce mais ferme pour l'œil à écouter l'enseignement de la
muse. La muse parle en effet, son éloquence est orale, et son discours est
noté par écrit par un putto-secrétaire installé sur sa gauche. Son regard,
les plis délicats de sa tunique blanche, son geste et son attitude tranquilles,
tout annonce que sa parole est Douceur. Mais la vaste et majestueuse cape
de style « toge» dont elle est enveloppée, sa coiffure de reine tressée par un
~éseau de perles, annoncent aussi la Dignité et la Majesté de son discours.
A ses pieds, un lion, plus héraldique que réaliste, symbolise la Force, dont
la parole de la muse est capable, mais dont elle dédaigne de se servir
inutilement. Au second plan, on entrevoit un consul ou un imperator
romain, couronné de lauriers, et haranguant ses troupes, à qui il tend une
couronne en récompense de leur future victoire. La s.::ène lointaine se
déroule devant la façade d'un autre temple (assez semblable à la Maison
carrée de Nîmes) qui est très probablement le temple de la Gloire. Au pied
de la Muse, un putto ailé soutient une plaque de marbre sur laquelle on
peut lire le verbe SUADERE. Toutes les facettes d'idéal oratoire sont ainsi
concentrées par le peintre dans une vigoureuse image de rilémoire. La
Douceur est mise en avant, la Force et la Véhémence à l'arrière-plan et en
repos. Le rythme musical et la douce majesté périodique, symbolisés par
le chant des colonnes, sont placés au-dessus de la brièveté âpre et de la
rapidité véhémente O'ugudezu de l'ennemi héréditaire, l'Espagne) comme
symboles du meilleur style français. L'art de persuader est ici lié à l'exer-
cice d'une haute magistrature responsable et civile, son exercice est
récompensé par la Gloire. On a là un traité de rhétorique proprement
française par l'image, parfaitement accordé au classicisme académique et
royal qui prévaut à la fin de la Fronde, et après la victoire de la France
consacrée par les traités de Westphalie, au seuil du règne personnel de
Louis XIV.
PRÉFACE

Pour Alain Michel, l'ami de toujours.


Ce livre, que la IV' section des Hautes Études, alors présidée par
M. Michel Fleury, m'avait fait l'honneur en 1980 d'accueillir dans sa
collection publiée aux éditions Droz, à Genève, a connu la fortune interna-
tionale d'une sorte de samizdat savant, en dépit de son poids, de son prix
et de son tirage relativement faible. Conçu à une époque (les années 70) où
le structuralisme se posait à la fois en rival et en héritier du marxisme dans
les sciences humaines, ce livre échappe à ces ambiguïtés, mais son inspira-
tion est « structurale D. Cela n'était pas visible au moment où il a été publié
et je suis très heureux d'avoir bénéficié de cette discrétion. Je tenais
beaucoup alors à manifester ma dette et ma solidarité envers l'histoire
littéraire classique, qui m'a formé et que l'on maltraitait fort dans ces
temps-là. Maintenant que, quatprze ans plus tard, les éditions Albin
Michel veulent bien donner de L'Age de réloquence une réédition intégrale
dans la collection « Bibliothèque de L'Evolution de l'Humanité D, le recul
du temps et le calme revenu dans les esprits m'invitent à expliciter
davantage la méthode que j'ai suivie, que je tiens plus que jamais pour
féconde, et qui a valu à ce livre l'intérêt aussi bien des historiens çlassiques
de la littérature. que de structuralistes bienveillants et attentifs. A l'époque
où j'écrivais L'Age de l'éloquence, les maîtres des sciences humaines cher-
chaient des structures d'intelligibilité pour leurs diverses disciplines dans
la linguistique moderne d'ascendance saussurienne. Ce livre d'apparence
toute classique s'était proposé à rebours de comprendre l'histoire des
formes littéraires à la lumière de la plus ancienne structure générative de
discours : la rhétorique, l'ars bene dicendi. On ne l'appelait alors que
« l'ancienne rhétorique» et on la rangeait dans la colonne profits et pertes
de la comptabilité en partie double du progrès des Lumières. Une des
questions d'école les plus ardemment disputées était le rapport entre
« structure », notion platonicienne, et « histoire " notion héraclitéenne,
entre « phénomènes de longue durée» relativement stables, et événements
successifs et accidentels.

Historien de la littérature, je voyais bien dans la rhétorique une struc-


ture d'intelligibilité, mais contrairement à celles qui étaient alors à la
mode au Quartier Latin, c'était une structure vivante, susceptible d'une
II PRÉFACE

tradition évolutive dans le temps. Depuis toujours, elle avait concilié


spontanément et pour ainsi dire en marchant la structure et l'histoire. Elle
s'imposait donc à moi comme un phénomène de très longue durée, mais
capable, du fait de son profond ancrage dans la nature humaine, de
surprenantes métamorphoses de génération en génération, de lieu en lieu,
d'individu à individu. On pourrait qualifier cet oxymore, qui avait toute sa
vie fasciné Jean Paulhan, de « structure mère ", réunissant dans ses traits
constitutifs à la fois la transcendance d'une forme quasi pythagoricienne
et l'immanence quasi biologique d'un organisme vivant capable de s'adap-
ter aux changements de décor, de moment et de partenaires. Cette struc-
ture mère m'apparaissait aussi comme la souche mère de la civilisation
littéraire de l'Europe. Ce n'était pas son moindre attrait.
Vivante dans le temps, cette structure mère présente l'avantage pour
l'historien de rendre compte des phénomènes de tradition, de récurrence,
de réemploi, que l'on a volontiers aujourd'hui tendance à tenir pour des
formes de conservatisme paresseux ou de distinction de caste, alors que la
moindre expérience littéraire atteste aussi le principe de variabilité qui les
rend inventifs et fertiles. La rhétorique n'a pas de ces préjugés d'intellectuel
moderniste: elle prend acte du fait que l'on parle et l'on écrit dans le cadre
de ce qui a été déjà dit et écrit, et elle donne les moyens de dire du neuf dans
le cadre de ce qui a été bien dit et bien écrit. Mais elle a encore bien d'autres
mérites aux yeux de l'historien. Elle lui permet de saisir d'un même
mouvement et d'une même vue synthétique les différents étagements de
l'acte de parole, que la technicité et l'extrême spécialisation des modernes
disciplines du langage tendent à perdre de vue et à émietter, et que l'histoire
positiviste, de son côté, est toujours portée à réduire ou même à sous-
estimer au profit d'une juxtaposition de faits alignés sur le même plan. Or
l'histoire des hommes est faite au moins autant d'actes de parole que de
faits. La rhétorique donne accès à cet ordre symbolique qui a son autonomie
et sa puissance explicative, même s'il fraye son chemin parmi les fait bruts,
si tant est que des faits vraiment humains puissent être bruts.
Enfin, et c'était peut-être pour moi à ce moment-là l'essentiel, la rhéto-
rique était vivante pour les Européens du XVI' et du XVII' siècle dont il
m'importait de comprendre les témoignages littéraires. Elle donnait forme
à leur langage et à leur conduite, et elle leur donnait de surcroît les
instruments qu'il leur fallait pour se rendre compte à eux-mêmes de leurs
représentations. Le recours à la rhétorique comme instrument de compré-
hension de leur univers symbolique avait le mérite d'éviter toute projec-
tion arbitraire de nos propres schèmes modernes sur un passé qui en savait
plus long sur lui-même que nous. Elle ouvrait la voie à une redécouverte de
l'intérieur des institutions symboliques qui donnaient sens à leur parole,
et déterminaient celui que ses destinataires lui prêtaient.
L'homo rhetoricus est tout simplement l'homo symbolicus en action. J'ai
insisté sur la vie, le métamorphisme, la puissance de variation de l'art
traditionnel de bien parler. J'ai suggéré l'importance de ses enjeux pour
l'homme en société et pour la société elle-même auquel il appartient. Je
dois aussi mettre l'accent sur ses constantes, et sur son architectonique
qui donne forme et fécondité intérieure à cet être inachevé et si volontiers
informe: l'homme. On trouve en effet dans la rhétorique, surtout lorsqu'on
PRÉFACE nI
la ressaisit dans sa version classique - cette synthèse romaine qu'en
proposent Cicéron et Quintilien - une simple et forte architecture au
fronton de laquelle on est tenté de lire la devise placée par Platon à l'entrée
de son Académie: « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre. » Ce temple
invisible de la Parole est régi en effet par le dénombrement. La génération
du discours persuasif type obéit à cinq étapes: invention, disposition,
mémoire, élocution, action. La disposition du discours type s'organise
elle-même en cinq parties ": exorde, narration, confirmation, réfutation,
péroraison. Ces cinq parties renvoient à trois partenaires: l'orateur qui
veut persuader, l'interlocuteur qu'il doit persuader, et son contradicteur
qu'il doit réfuter. Le temple est aussi un théâtre. Cette parole dont il abrite
et régit l'exercice est aussi un dialogue et un acte. Les conventions aux-
quelles elle est soumise sont connues et communes pour les différents
protagonistes, les personae, du drame. On compte trois sources de la
réussite du discours: la nature de l'orateur, l'art qui parachève ses dons
naturels, et l'exercice qui fait de l'art une seconde nature (la facilitas). On
dénombre trois facultés de l'âme qu'il importe de développer par l'art et
l'exercice: le feu du talent (ingenium), le bon sens et le goût (judicium) et
la mémoire (memoria). On classe les discours en trois genres: le judiciaire,
au tribunal, le délibératif, dans les conseils politiques, le démonstratif,
dans les cérémonies et les fêtes. Le temple et le théâtre contiennent donc
la Cité. Ils donnent forme aux différents moments et instances de dialogue
où intervient un discours public. Toute rhétorique implique une sociologie
des rôles sociaux et des institutions où ils prennent sens.
On compte trois finalités du bien dire: convaincre (docere), plaire
(de/ectare), émouvoir (movere), qui répondent à trois saveurs majeures du
discours: la vigueur rationnelle, la douceur émotive, la véhémence pathé-
tique. La rhétorique ne peut être ni un rationalisme, ni un irrationalisme.
Elle suppose une théorie de l'entendement et des passions qui veut leur
synthèse: la raison, le désir et les passions (que la rhétorique s'efforce de
classer et de décrire en passions-modèles) sont inséparablement nécessai-
res à l'orateur, et celui-ci sait qu'il s'adresse au même composé humain que
lui-même.
Cette idée d'une nature humaine composée est elle-même inséparable
d'une épistémologie pratique. L'art de persuader, on l'a assez reproché aux
sophistes, doit tenir compte de l'opinion. Mais s'il se propose toujours de
la convaincre, il ne se ravale pas nécessairement à lui complaire. Il ne peut
se passer d'une critique de l'opinion, des passions et des émotions dont elle
se soutient, ni d'un appel au sens commun que l'opinion, les passions et les
émotions oblitèrent. On trouve à cet étage de l'art une autre triade, qui
gouverne son rapport au vrai: l'opinion (les lieux communs du moment),
,.le senscommun (les lieux communs fondés en nature et en expérience) et
" l'éloque'nêè de l'orateur, qui critique l'une pour la convertir à l'autre. Nous
sommes en effet avec la rhétorique dans l'ordre de ce que La Fontaine
appelle « les choses de la vie », où le vrai, le beau et le bien sont hors de
portée en ce qu'ils ont d'absolu, et où l'idéalisme platonicien doit compo-
ser avec le scepticisme et l'empirisme. Comme la littérature, elle fait son
miel des systèmes philosophiques, elle ne s'enferme dans aucun.
On range les styles de discours en trois degrés: le simple, le grand et le
IV PRÉFACE

moyen, dont le choix est déterminé selon plusieurs critères (la matière, les
circonstances, la nature ou le tempérament de l'orateur), tous pondérés
par le jugement, qui se détermine en fonction d'un sentiment harmonique,
le decorum, la convenientia. C'est ce sentiment harmonique qui gouverne
tout l'organisme oratoire. Dans la Cité antique, dans ses institutions, ce
sentiment est constitutif et facteur de l'équilibre politique de toute la
communau té.
On pourrait encore énumérer d'autres triangles ou pentaèdres qui ten-
dent à ajuster en un corps idéal (et facile à fixer dans la mémoire) les
principes du bien dire, simples et à l'épreuve du temps comme de la
diversité humaine. Ce corps idéal structure et coordonne à la fois la
puissance individuelle de génération du discours persuasif, et les condi-
tions de son exercice social en présence, en fonction ou à la place d'autrui.
Rien de moins autiste, rien de plus sociable que l'art romain de persuader.
Bene dicere : bien dire, cela équivaut en latin à bien montrer, à bien se
montrer, selon la racine *deik, *dik, que l'on retrouve dans le grec deik-
»luni. Bien montrer, bien se montrer, cela suppose au moins un partenaire
à qui la démonstration et la mise en scène de la persona sont destinées, et
qui est toujours libre de ne pas être persuadé par cette performance ou de
l'approuver.
Et cependant, même à s'en tenir à ses traits les plus élémentaires, ct'
corps idéal n'est pas figé dans une perfection abstraite, immobile et
néoclassique comme dans le marbre d'une statue de Thorwaldsen. Ce n'est
pas non plus une prothèse mécanique ou un « grand mannequin }) (Dide-
rot) apposés sur l'homo loquens. C'est un corps artiste et vivant, une sorte
de système nerveux sympathique de la parole: il comporte des variahles
qui lui permettent, sous les optiques les plus différentes, de prendre, et
même avec grâce, des formes et des attitudes accordées aux situations les
plus opposées. Ses trièdres et ses pentaèdres se plient à une combinatoire
qui leur donne une marge très souple de jeu. C'est ainsi que l'invention
suppose à la fois de l'ingenium, de la memoria et du judicium. Or l'ingenium
(degigno, engendrer: c'est la puissance générative de l'esprit) varie du tout
en tout, en quantité comme en qualité, d'un être humain à un autre. Il peut
être chez l'un talent, chez l'autre génie, chez d'autres encore belle mécani-
que de surdoué, selon une gamme de lumière et d'obscurité inventives et
cognitives qui varient à l'infini. Il en va de même du judicium, plus ou
moins développé selon les sujets, d'autant qu'il met en jeu à la fois le
rationnel, l'émotionnel et l'appétit.
La memoria, Dame Frances Yates l'a montré dans un livre qui a rait date,
The Art of Memory (L'Art de la mémoire, Paris, Gallimard, 1975) n'est pas
seulement une faculté plus ou moins naturellement développée: c'est aussi
un art dont le poète grec Simonide (l'auteur de la sentence fameuse: « La
peinture est une poésie muette, la poésie est une peinture parlanie ») passe
pour avoir été l'inventeur. Cet art qui vainc l'oubli (en associant notam-
ment la parole et l'imagination) ne permet pas seulement il l'orateur de
prononcer son discours de mémoire comme s'il l'improvisait dans l'instant
(c'est un des secrets de la facilitas, du « naturel ») . il construit une
tradition, un dialogue avec les morts; tradition littéraire et art rhétorique
de la mémoire sont synonymes. La mémoire de l'orateur emmagasine: des
PRÉFACE v
textes classiques, elle les range par « lieux» et elle offre ainsI a son
invention les ressources de savoir et de parole accumulées par l'expérience
de nombreuses générations. Ce sont les « précédents» d'une jurispru-
dence de la parole tout à fait analogue à la jurisprudence du légiste, un
« droit naturel » qu'il est toujours loisible d'opposer à l'opinion artifi-
cieuse du moment. L'art de la mémoire ne se contente donc pas de suppléer
à la mémoire naturelle, il élargit et approfondit aux dimensions de toute
une communauté, coprésente dans ses textes classiques, les capacités de
pensée et de parole du sujet oratoire.
Cette structure trine du bien dire, inséparable d'une sociologie, d'une
théorie de l'entendement et des passions et d'une épistémologie pratique,
suppose aussi bien une anthropologie ou typologie des tempéraments, des
caractères, des humeurs, des goûts, des âges de la vie qui complète sa
typologie des passions, et cet ensemble de prénotions pourvoit l'orateur
d'une science expérimentale de la nature humaine, définie avanltout par
la vaste variété de ses aptitudes à la parole et à l'intelligence de la parole.
La mobilité et l'adaptabilité de cette structure, éminemment propice à
l'éducation des enfants, sont surprenante;" même si on la saisit, comme je
le fais ici, sous l'angle le moins favorable, parce que simple et simplirié.
Sur la trame des ci1lq parties du discours type, pour s'en tenir à cct
exemple, on peut en effet se livrer, en fonction de critères que le jwliciulI1
est maître d'apprécier, à des permutations, des retranchements, des
adjonctions qui laissent intacte la norme, tout en l'assouplissant aux fin,
et aux intentions les plus diverses. Ce pentaèdre rhétoril/uc, bien qu'il
apparaisse assez t~rd dans la théorie antique du discours, est si heureuse-
ment construit qu'il permet même de comprendre rétrospectivcment des
formes antérieures à la rhétorique. Le genre narratif par excellence,
l'épopée homérique, ignore ces cinq parties, et pour cause. Or la narration
homérique contient les quatre autres parties du discours que définira la
rhétorique et ne les ignore pas. Elle les contient en germe et dans un autre
ordre. Commencer in medias res est une forme saisissante d'exorde, qui
rend nécessaire des retours en arrière complétant la narration; celle-ci
s'achève dans le poème par une péroraison qui referme le cycle narratif. La
mémoire est partout dans l'Iliade: répétitions formulaires, qualitatifs
« homériques », métrique: tout y est fait pour facili ter le travail de gravure
de la parole, dans l'esprit du récitant comme dans celui de l'écoutant.
Pour autant, l'argumentation dialogique (la confirmation et la réfuta-
tion) n'est pas absente de ce chef-d'œuvre pré-rhétorique. On a hientôt
aperçu, dès l'Antiquité hellénistique, que la narration homérique est
allégorique, et qu'elle enveloppe, sous son integumel1fWIl, des disputes
particulières autour d'une question générale : la colère d'Achille. La
narration est bien hypertrophiée dans l'lliade, si on la mesure à la place
qu'elle tiendra dans le discours de l'orateur de l'agora. Elle n'est déjà
parfaite et exemplaire que parce qu'elle enveloppe les quatre autres parties
du discours type, comme si elle était son anamorphose prophétique. Loin
d'être étrangère au chef-d'œuvre originel de toute littérature, la rhétorique
est en quelque sorte son héritière. Au XVIIe siècle, on cite souvent les trois
héros de l'Wade, Agamemnon, Nestor et Ulysse, comme les prototypes
d'orateurs et même les emblèmes des trois degrés de style. L'lliade était
VI PRÉFACE

comprise comme un formidable agôn, à la fois tribunal et théâtre, autour


d'Achille, héros, victime et coupable, dispute où la parole et l'acte échan·
gent leurs pouvoirs et font avancer le procès du héros, qui est aussi S('II
drame. Il est significatif que la crise de la rhétorique, à la fin du XVII' siècle,
ait coïncidé avec une Querelle d'Homère.
La notion clé qui gouverne tout le corps de l'art de bien dire, son plexus
solaire, c'est, je l'ai dit, le prepon grec, le decorum, la decentia, la cOl/ve-
nie/llia des Romains. C'est une notion d'essence harmonique, que Nicolas
POllssin au XVII' siècle, « antique» dans l'âme, faisait comprendre à ses
correspondants en invoquant la théorie des modes musicaux. Le decorum
peut être ritualisé, objectivé, institutionnalisé, ne laissant place à aucune
variation et exigeant même une discipline exacte définie en relation avec
un ordre ab~olu et sacré. Mais il peut faire preuve à l'autre extrême de
l'adaptabilité la plus souple et sensible aux modifications impalpables de
l'heure, du lieu, du moment, de l'humeur, bref de la conjoncture Ulle
harmonie heureuse et improvisée qui se modifie sans cesse, mais san;:
cesser pour autant d'être harmonie. C'est la tendance romaine, qui sv
dérobe par là à la tendance byzantine et orientale. Ni decomm, ni cO/lve-
Ilielltia, ni Jecentia ne sont dans la tradition romaine, même liturgique, des
codifications figées. Ils changent de sens et de style selon les époques, les
régimes, les milieux, les individus, tout en maintenant intacte cette exi-
gence d'acco"c! entre la parole, le geste, et la nature du drame qui les
postule. On peut [aire à bon droit de cet accord fuyant, mais toujours à
retrouver, l'essence forte et vivante de l'art romain de bien parler.
Les trois stvles que distingue Cicéron, et dont chacun convient à un
contexte instItutionnel ou circonstanciel ditlérent, sont si peu figés dans
leur définition que le Père de l'éloquence romaine a pu les associer à trois
écoles oratoires: le style simple, à l'école des Vieux-Romains lesquels,
comme les :1tticistes grecs, se refusaient aux ornements de la Grèce
décadente; le style grand ou magnifique, à l'école asiatique, luxueuse cl
ornée; et le style moyen à sa propre école, où l'on apprenait à n'avoir pas
un style mOilocorde, mais à doser son propre style de façon vivante dans le
fllême discours, simple quand il le faut, grand et véhément quand il le faut,
grand é:( magnifique quand il le faut, moyen enfin quand cela s'impose, à
mi-chemin de la grandeur ct de la simplicité. Ce trièdre atticisme!
asianisme/naturel est certainement celui qui ajoué le rôle le plus détermi·
nant dans la conscience historiqc:e aussi bien que littéraire de l'Europe,
~l1ciel1nc et moderne, Chacune de ses facettes ne suppose pas seulemeni
un parti pris stylistique (donlles d~[inili(Jns peuvent beaucoup varier d'un
auteur à j'autre, d'une génération à l'autre, d'un lieu à un autre), mais un
sentiment du temps. Tragiquc chl'~ les attilistes, ce ,entiment est lié il hl
hantise de la « décadence » et de la corruption; optimiste, chez les asianis
I('s, Il est lié J l'euphorie du " progrès » des arts et des lettres, ct au
bonheur de célébrer des princes mécènes. Le « naturel » (notion essentiel·
lement française au XVII' siècle, quoique d'origine cicéronienne) ne veut ni
renoncer à la sévérité tragique de l'attici,mc ni à la bonne humeur
historique Je l'asianisme, et il y réussit dans l'enjouement supériem d'un
Pascal, dans l'ironie généreuse d'un Molière, dans la terrible lucidité di?
Racine voilée par le chant.
PRÉFACE VII

L'attjcisme du XVI' et du xvn' siècles a ses maîtres chez Sénèque et che;


Tacite. L'asianisme trouve les siens chez Ovide et chez l'héritier le plus
« fleuri )} de Cicéron: Pline le Jeune. Le «naturel », d'essence ciCérD-
nienne, cherche de divers côtés (Virgile, mais surtout Horace) à concilier
simplicité et profondeur, gravité et sourire. Ici encore nous trouvons dan~
cette trinité mobile, liée à une subtile jurisprudence d'auteurs divers. llIl'
structure d'intelligibilité parfaitement présente à l'esprit des contelTl)w
rains lettrés. Mais il est impossible de l'appliquer mécaniquemc'nt Eil,;
suppose, chez le savant qui s'en sert pour comprendre les conîli!s Je gOÎlt
et de style, un tact et un goût exercés, un sens aigu des couleui5 ct dcs
nuances littéraires, et une sorte d'antenne pour discerner les a!fil!l1é:i ,l
les répugnances si délicates et pourtant si décidée, lorsqu'il es[ qllC~tj01i
de style. L'historien moderne ne saurait être moins averti ct moins iniuitii
que ses hôtes d'autrefois à qui il rend visite.
Les théoriciens grecs, avant Cicéron, avaient opéré d'autres découpa!,-c'
et pris d'autres exemples dans leurs propres classiques: Thucydide l vi-
gueur), Isocrate (ornement), Platon (simplicité). La souplesse vivan\(>
recommandée par Cicéron est clle-même à l'origine de la doctrine tardive
d'Hermogène, qui introduit une pensée du style à facettes, admirable
combinatoire de ce qu'il nomme" idées)}: pureté, noblessc, rudesse, éclôt,
vigueur, complication, beauté, vivacité, naïveté, saveur, piquant, modéra-
tion, sincérité, sévérité, habileté. JI a été difficile depuis il la crilique
littéraire d'aIJer plus loin dans !'analy~e des effets d'un disc:ours, même s;
l'on peut - et 0n n'y a pas manqué ajouter de nouvelles nuances et
dissociations à ce\ « idées)) primitives, et découvrir entre elles de llouvel-
ics allianccs, On n'insistera jamais assez sur le sentillH'nl. q;]C ia rhétnri
que aiguise, dc ces « idées " qui sont en réalité des saveur;;, Llnnt Je pouvoir
de décrire et surtout d'affronter les nfrinités cl les inimitiés, non seule·
men! entre un autt'ur et sun Jecteur. mais f'ntr(' locuteurs et nuditeurs dans
la vie de société, échappe à l'nnalysc rationaliste des faits de langage. Ce
sentiment des saveurs, la rhétnrique l'aiguise par unc théorie des styles, de
leurs étages et de leur variabilIté. Les tr()i~ styles :ielon Cicéron deviennent
même, pour un rhéteur alexandrin qui est son contempcirain, le Pseudo-
Longin, l'étage inlérieur de ce qn'il appclle le sublime, « idée " du style
d'une tclle concentration ou'elic transcende toutes les aulr'~s : "bol!<,,",;'
les genres et les degrés, cIl:- ne sr définit plus que par sa soulce (LI gr;q,dc
âme) el par son dfel irrésistible. proche du miracle (!'<ic1mirat:"ii '..:
transport). La rhétoriljllF icL ,1\'âI11 mëme que le chrisliaifi."llt Le l'Cid
adoptée à ses fins propres, rejoint la mystique, et la paroi,- ,,,1::(1'.1\' :e
sentiment biblique du divif! Elle est df>Jà prête au l" siècl, JiKf"; >'.':;-
Christ a s'allier avec la throlog;L' ch,·t:tienne.
vuand on en vient à i\~l()cutIOll, il Id lexis g:r('(lj[i('. au\ :,',i!PI'}[i"S Ju
style, les figures de mot:, ft !C', figures de pensé,' ,Olit énurnrrées '"' ",é ':l'?
notrllnées ~elof1 les aufelP'''j (~C 1.1çon si d~l:crse el {{ nuveri;;: ", ove R:)ln:tr'
Jakobson, dans ~('~ t",i~jine}tfY dl! lir!J{lliqique a pl'~ P~up{)ser dt'
réduire le:; secendc,', a .JeLL\ ,·érlt.'s; rune ~vard ;1 sa h"-'tc fil ;nétapf'!nre et
i'-llItre b mélOnvmie. Ceslu!le délnarche rninim"liqc> très icgitimf', ;n(~Il'
~i on peur lui pr~i&rer, ce qui e~l fJI0[1 ,:;1S, celle de H,'innch 1:2I'b(·; g 1j1.!1,
à la même époo~le, fail le :iuccuknt in ".'ltdtrc. :iJ;,~ 'Oi! HCu:'j>:i'J, ,in
VIII PRÉFACE

Literarischen Rhetorik, de la profusion libérale des figures du discours


chez les théoriciens des diverses époques, et dans les textes eux-mêmes.
l.es anciens rhéteurs ont rangé les figures du discours dans la catégorie
de l'ornement, orna tus. L'appauvrissement sémantique du mot ({ orne-
ment" dans les langues modernes a favorisé un pli que même les plus
grands esprits ont pu prendre, et selon lequel le ({ fond" compte plus que
la ({ forme ", dont le caractère ornemental est à la limite superflu. Mais
l'orna/us antique n'a rien de commun dans son principe avec cette
" forme» prétendue que les esprits forts, aujourd'hui plus que jamais, se
targuent de dédaigner: ce serait un luxe et une perte de temps. L'ama/us
antique, comme le teint, le pouls, Je regard, la voix et la respiration,
symptômes d'après lesquels le médecin du premier coup d'œil jauge la
santé ou la maladie, c'est le discours lui-même, dans l'éclat qui manifeste
à autrui sa vigueur, sa jeunesse, son pouvoir d'attirer une réponse. Les
figures de l'arnatus, que l'on traile volontiers aujourd'hui de littéraires
avec une moue dédaigneuse, ont un lien organique avec la force de l'argu-
mentation, la capacité de plaire et celle d'émouvoir. Bien mieux, c'est par
elles que le discours respire et emprunte ses énergies à la nature, entendue
au sens antique de cosmos.
Bon nombre de ces figures relèvent en effet de la mimésis, de l'imitatia
Naturae. Si le discours est un ({ corps", par lequel l'urateur se montre à
autrui, ce corps est d'autant plus actif, désirable, contagieux qu'il y a,
comme on le dit dans les ateliers de peintre, de l'espace autour de lui, el de
la vie dans cet espace. L'orateur classique, quoique citoyen d'une Cité,
participe d'un univers naturel qu'il partage avec son auditoire, ct il tient
beaucoup à cc que son discours vive avec et de la Nature, car celle-ci parle
à tout être humain, même le plus fruste, un langage qu'il comprend
d'instinct. Les figures du discours peuvent être des miroirs de la Nature.
Les figures de mots imitent les rythmes ct les sonorités des phénomènes
naturels. Cicéron parle à cet égard du style comme J'une pluie bienfai-
sante, de sa véhémence comme d'un orage, et le Pseudo-Longin compare le
trait vif et sublime à un éclair.
La distribution du discours et ses parties relèvent de l'arborescence et de
la biologie beaucoup plus que de la géométrie. La correspondance macro-
cosme-microcosme est déjà implicite d,ms la langue des critiques anti-
ques, llui parlent du sang et des muscles d'un discours, ou de sa force
comme celle d'un athlète. Pour que cet athlète soit à son avantage, il faut
le montrer dans un paysage ou sur une scène animée. Les hypotyposes,
c'est-à-dire tableaux, portraits, descriptions, font voir à l'auditeur des
ciellx, des contrées, des villes, des campagnes, des personnages lointains
ou disparus.
Il y a du vrai dans l'idée que ces figures mimétiques renvoient en
dernière analyse à la métaphore, pour peu que l'on ne durcisse pas cet
aperçu en un « codage ", qui fige et mécanise les ressources du langage.
Une puissance générative prodigieuse est investie, et non pas « codée ",
dans cette figure majeure de l'ornatus capable de transporter l'esprit du
propre au figuré, d'un ordre du réel, à un autre, de l'inconnaissable au
connu, de l'invisible au visible, découvrant des rapports et ouvrant des
perspectives inconnues. C'est bien là, avec la syntaxe, qui articule autour
PRÉFACE IX

du verbe un réseau de relations nerveuses et mobiles, une des énergies


primordiales du langage. On le voit encore dans la métonymie, cette
métaphore oubliée et devenue invisible (la« voile au loin », les « armes qui
cèdent à la toge»), et qu'il revient à l'orateur et au poète de ressusciter
comme d'entre les morts. L'étymologie soutient ces miracles de la parole:
le travail redevienl ce qu'il menace toujours d'être, torture, si l'éclairage du
mot révèle le latin tripalium qui dormait dans ses entrailles; l'humilité
recouvre son pouvoir d'émotion et redevient un geste visuel chargé de sens
si le latin humus se réveille dans son sarcophage français: la terre à même
laquelle on s'agenouille et on se prosterne. L'enfance cesse d'être une
catégorie de consomma leurs si ce mot français s'entrouvre pour laisser
paraître l'infans latin, le petit être encore privé de parole. La fée retrouve
son pouvoir d'enchanter si le conteur réussit à réveiller le verbe latin fari
- parler, prononcer des paroles magiques - qui seul peut lui rendre son être
propre.
Les historiens de la littérature - et les écrivains parfois - se défendent de
la rhétorique, même au sens généreux où je l'entends, en l'opposant au
roman: la fiction narrative serait l'essence pure et indépendante de la
littérature. Cette autre résistance à la rhétorique entraîne pour la littéra-
ture contemporaine un principe de rétrécissement et d'anémie, et pour la
littérature d'Ancien Régime, une méconnaissance de sa véritable fonction.
Coupé de l'arbre rhétorique, le roman se retrouve pur sans doute, mais
bien fragile et bien exposé, surtout aujourd'hui où les torrents du livre et
de la communication l'emportent. Dans ses ressorts et dans sa genèse, le
roman est une branche vigoureuse de l'art de bien dire, et il n'y a rien de
déshonorant pour lui, au contraire, à avouer le tronc commun qu'il partage
avec les autres genres littéraires du discours: on résiste mieux en famille
que seul. Le premier trait commun entre le roman et l'art de bien dire, c'est
la narration, la seconde facette du pentaèdre générateur du discours type.
On sait, ou on devrait savoir, que dès le 1er siècle de notre ère, les « décla-
mations » dont Sénèque le Père s'est fait le sténographe dans ses Contro-
verses et Suasoires sont en réalité des plaidoyers d'école où la narration
hypertrophiée de « cas » imaginaires porte déjà en germe le roman, qui va
apparaître peu après, en latin, avec le Satyricon de Pétrone et les Métamor-
phoses d'Apulée, en grec avec Daphnis et Chloé, Théagène et Chariclée. Ce
qui manque encore, à l'époque de Sénèque, pour que le roman soit au
complet, c'est la conjonction de la narration avec une des figures majeures
de l' ornatus rhétorique, l'allégorie, ou métaphore continuée. Grâce à
l'allégorie, qui feuillette le sens, la narration - d'un « cas» au sens judi-
ciaire (ce qui jusqu'à nos jours est resté, Stendhal en est bon témoin, une
des « sources » favorites de l'invention romanesque) ou de tout autre fait
divers, serait-il autobiographique - peut prendre un sens second qui élève
le particulier au général, l'anecdote au mythe, la prose narrative à la
poésie. C'est la grandeur du roman. Il est vrai que nous sommes loin du
plaidoyer cicéronien. Mais puisque l'Wade elle-même n'a pas dédaigné
dans la Grèce hellénistique d'être célébrée comme la mère de l'art du bien
dire, on ne voit pas pourquoi le roman moderne refuserait d'avouer qu'il
est le fils de cet art généreux et générateur.
L'avantage que je vois, et pas seulement pour l'historien cette fois, à un
x PRÉFACE

retour à la rhétorique, c'est ce que cet art a de synthétique et de central,


dans une époque où l'analyse a disséminé non seulement les savoirs, mais
le sujet même de ces savoirs et sa capacité de se montrer à autrui.
Je viens d'évoquer, dans cette rapide et allusive anatomie du corps de
1'« oraison " la culture générale qui lui est inhérente. Au cours de ces
réflexions, nous avons dû traverser la sociologie, la psychologie, l'épisté-
mologie, l'anthropologie, la médecine, la critique littéraire, la religion, le
droit, la politique, la grammaire étymologique, la poétique.
La rhétorique les recoupe et les éclaire, tout en faisant son miel de leurs
ressources propres, au point où chacun de ces savoirs, quoi qu'il en pense,
est lui-même expérience de la langue naturelle, et ne peut se passer de bien
dire, sous peine de s'exiler sur cette île de Laputa si bien décrite par
Jonathan Swift. Ce caractère à la fois central et transversal de l'art de bien
dire est déconcertant et irritant pour nos habitudes modernes de travail :
le compartimentage entre sciences, sciences humaines, et parmi celles-ci,
entre sciences du langage très spécialisées, ne nous laisse d'espoir de
synthèse que dans une utopie de plus en plus improbable de pluridiscipli-
narité. Dans les faits, celle-ci se réduit le plus souvent à la juxtaposition
hasardeuse de savoirs essentiellement autistes. L'acte de bien parler,
autrement dit de s'adresser à autrui et de lui dire quelque chose qu'il
prenne vraiment pour lui, c'est en réalité l'humanitas même dont faisaient
grand cas les Anciens. Il n'est plus possible aujourd'hui de faire passer l'art
qui y prépare comme un luxe de riches oisifs et d'héritiers. La souffrance
moderne, le mal du siècle, est d'abord dans la perte de cette humanitas,
dans l'aphasie et l'amnésie qui nous gagnent, au beau milieu de la sura-
bondance des informations et des communications.
L'art de bien parler à autrui et pour autrui se soucie peu des spécialisa-
tions qui divisent. Il vise à créer les conditions favorables à ce « parler
ouvert - dont Montaigne dit qu'il« ouvre un autre parler, comme fait le vin
et l'amour ». L'idée maîtresse de la rhétorique, celle de se montrer à autrui
de telle sorte qu'autrui se montre à nous, n'est aujourd'hui si mal vue que
pour être inconsciemment et ardemment souhaitée. Rien n'a plus dispersé
et vaporisé le « je - et sa capacité de se construire en vue du dialogue avec
autrui que l'extrême spécialisation moderne des savoirs, réfléchie dans la
multitude abstraite des canaux d'information assiégeant cet « on » indiffé-
rencié que l'on appelle encore, avec une noire condescendance, 1'« indi-
vidu -.

II

En adoptant la rhétorique ainsi entendue comme méthode de compré-


hension du phénomène litttéraire, retrouvé dans son extension véritable,
je me suis découvert tout naturellement « pluridisciplinaire -, sans avoir
à me livrer à des exercices arbitraires.
Art de persuader, la rhétorique traverse le social, le politique, le reli-
gieux, elle embrasse et comprend d'une seule saisie tout le phénomène
humain, sans rompre ses attaches avec la philosophie, le droit, la morale,
la théologie. Elle gouverne aussi bien les gestes de la conversation civile
PRÉFACE XI
que ceux du comédien le pJus savant, les passions et les émotions les plus
contrôlées de l'homme d'Etat que les plus violemment ostentatoires du
tribun. Elle est à elle seule une expérience complète d'humanités parta-
gées. Art de la mémoire, elle relie les mots aux images, elle emmagasine les
précédents, enregistre les textes classiques et organise l'expérience, bref
elle met en route et fait durer des traditions, et notamment des traditions
littéraires.
Paulhan a parlé de la rhétorique comme d'un « Paradis ». Il veut dire par
là que, du point de vue de la rhétorique, on peut isoler l'ordre symbolique
et l'observer dans son libre jeu, enfoui ou voilé d'ordinaire dans le fouillis
de la vie empirique. Un savant, de la stature d'un Brian Vickers, a pu écrire
un livre entier In Defense of Rhetoric. Dois-je avouer que le détachement
gourmand de Paulhan et l'attitude défensive de mon ami Vickers ne me
satisfont pas? Je préfère déceler dans la modernité un déficit cruel de la
parole et un péril d'inhumanité qui demandent et qui finiront bien par
obtenir, comme dans l'Europe du xv' siècle, la renaissance dans l'école et
dans les études littéraires de l'art de bien dire.
A plus forte raison devons-nous refuser le sentiment confortable de
supériorité envers les hommes d'autrefois qui savaient et qui avaient sans
doute moins que nous, mais qui étaient peut-être plus « avancés» que nous
le sommes dans l'art de consoler, de converser, et de donner sens, forme et
profondeur à tous les actes de parole, depuis les plus conventionnels et les
plus humbles jusqu'aux plus éclatants.
La loyauté envers eux m'imposait d'aller à rebours de la mode: tout le
monde se jetait vers 1970 sur le passé pour en faire le terrain d'expérience
de schèmes et de méthodes modernes qui le labouraient comme le savent
faire aujourd'hui les machines, au désespoir des archéologues et des
écologistes. J'ai donc demandé aux formes du passé elles-mêmes leur
principe vital et générateur, et j'ai tenté de les comprendre, sans leur faire
violence, comme elles souhaitaient elles-mêmes d'être comprises.
C'était une tentative solitaire et risquée, à bien des égards prématurée.
L'étude des traités et des querelles de rhétorique au xv' et au XVII' siècle
était alors dans les limbes. Je ne pouvais m'appuyer ni sur des bibliogra-
phies, ni sur des travaux antérieurs, qui étaient alors rares et épars (CrolI.
Williamson, Mornet, le Mornet de l'Histoire de la clarté française, un
chef-d'œuvre, il est vrai). J'ai dû nager dans l'océan de la Bibliothèque
nationale, et me reconnaître à vue. Si j'avais aujourd'hui à refaire ce livre,
je le referais autrement de bout en bout, le purifiant sans doute de ses
défauts et de ses naïvetés, mais le privant aussi de cette énergie que donne
la découverte d'un continent neuf, et dont on prend possession d'une seule
vue féconde. Jean Molino a bien voulu, dans une recension, comparer
L'Âge de l'éloquence au magnifique ouvrage que l'ethnologue Geneviève
Calame-Griaule a consacré à La Parole chez les Dogons. C'est le plus grand
honneur que l'on pouvait faire à mon livre et à ses intentions.
L'époque que j'avais choisie, il est vrai, se prêtait presque idéalement à
l'aventure. Elle suit la victoire de la Renaissance et les soubresauts consé-
cutifs à la Réforme protestante; elle n'est pas indemne de guerres ni de
révoltes, et elle est parcourue à la fois par une profonde aspiration à l'unité
religieuse et par de fortes tentations de rétraction politique. Elle com-
XII PRÉFACE

mence à la paix de Vervins, qui rétablit la paix entre l'Espagne et la France


de Henri IV, et elle s'achève à la mort de Richelieu, quand les jeux sont déjà
faits: la guerre de Trente Ans,est à demi gagnée contre l'Espagne par la
France. Elle précède donc cet Age classique, au cours duquel l'hégémonie
française, acquise par les traités de Westphalie en 1648, est exercée avec
une autorité hautaine par« le plus Grand Roi du monde " Louis XIV.
Pendant cet « Âge de l'éloquence " Rome, au moins dans l'aire catholi-
que de l'Europe (France, Espagne, Flandres, Italie, Autriche et Allemagne
du Sud), est pour la dernière fois, et avec des difficultés de plus en plus
visibles, le pouvoir spirituel central et arbitral d'une Chrétienté euro-
péenne amputée par le Schisme. Appuyée sur les ordres réguliers par
définition supranationaux, anciens ou récents, notamment les efficaces
jésuites, le Saint-Siège travaille à maintenir l'unité dans ce qui subsiste de
catholicité (Paul V en 1606 interdit toute polémique sur les questions
touchant à la grâce). C'est l'heure ou jamais pour Rome de la diplomatie et
de la rhétorique. Car les Interdits et les Excommunications n'opèrent plus,
comme la résistance de Venise à Paul V l'a prouvé dès le début du siècle.
Les monarchies catholiques, et notamment la française, après l'arrivée de
Richelieu au ministère en 1624, jouent de plus en plus ouvertement leur
propre jeu sans tenir compte des objurgations romaines; la légation du
cardinal Francesco Barberini, neveu du pape Urbain VIII, à Paris puis à
Madrid, en 1627-1628, pour empêcher l'entrée en guerre des deux princi-
paux royaumes catholiques, est un retentissant échec.
Le déclin d.e l'unité romaine en Europe est contemporain de l'enhardis-
sement des Etats nationaux. La France de Richelieu imite Rome contre
Rome, et pour sceller autour d'elle un autre ordre européen, la monarchie
Très-Chrétienne veut maintenant établir une unité et un dessein nationaux
à l'intérieur d'un royaume où les divisions et les forces centrifuges l'ont si
longtemps emporté au XVIe siècle. La Cour de France découvre pour ses
propres fins les vertus de la rhétorique romaine, et l'un des actes les plus
intelligents de Henri IV est de ménager, pour lui-même et pour sa dynastie,
la fidélité inviolable des jésuites, si efficaces partout au service du Saint-
Siège. Des cardinaux, Du Perron, d'Ossat, en attendant Mazarin, jouent un
rôle essentiel dans cette trans/atio studii de la Curie romaine à la Cour des
Bourbons. Diplomatie de l'esprit, dont la Rome de Cicéron et d'Urbain VIII
a l'expérience millénaire, la rhétorique devient aussi au cours des deux
premiers règnes du XVIIe siècle français un auxiliaire de la Cour de France.
Ses cadres de dialogue atténuent les conflits internes de la société fran-
çaise. En leur donnant forme de querelles de style, elle sauvegarde son
unité sans obérer sa multiplicité. Jamais la rhétorique, dans son sens
romain et plénier, n'a été aussi déterminante qu'en ce moment de suspens.
Elle l'est à l'étage européen, où le Saint-Siège s'emploie à préserver une
unité latine de plus en plus improbable. Elle l'est à l'étage national, en
France, où le modèle romain est détourné et réemployé au service d'une
unité française de plus en plus probable.
En 1643, année de la mort de Louis XIII, paraît La Fréquente Communion
d'Antoine Arnauld. La France gallicane est désormais travaillée par la
semi-hérésie janséniste, après l'avoir été au xvI' siècle par l'hérésie calvi-
niste. En 1637, Descartes avait publié en français, avant toute traduction
PRÉFACE XIll

latine, le Discours de la Méthode. Ces deux ouvrages préparent l'hégémonie


intellectuelle de la France, selon une orientation qui se sépare cette fois
radicalement du magistère de Rome. C'est un tournant essentiel dans
l'histoire de la rhétorique et dans celle de l'Europe. Dès le début du règne
de Louis XIV, et cette fois en flèche par rapport à la politique de la Cour,
Arnauld et Nicole, dans la Grammaire générale et raisonnée ou art de parler
(1660), puis dans la Logique ou l'art de penser (1662), relayés par l'orato-
rien Bernard Lamy, dans sa Rhétorique ou art de parler (1670, rééd.
augmentées jusqu'en 1701), dessinent dans une audacieuse et originale
synthèse un cadre nouveau pour l'intelligence française. Ils l'affranchis-
sent de l'humanisme catholique et romain. En réalité, ce cadre nouveau
renoue, par-delà la Renaissance italienne, avec le Trivium de l'Université
de Paris et le modus parisiensis des régents de la Faculté des Arts : la
rhétorique est de nouveau prise en étau entre grammaire et logique, et
comme le souhaitait déjà le calviniste Pierre de la Ramée au XVI' siècle, les
médiations rhétoriques sont sacrifiées au profit d'une division entre
« fond. et « forme " entre invention logique et élocution grammaticale.
L'ornement et la variation, ces deux principes générateurs de l'abondance
rhétorique, sont désormais sur la défensive. La mémoire et les lieux
communs sont dévalués. Les figures sont tenues en lisière dans la gram-
maire et par le raisonnement. Un clinamen est ainsi introduit en France
dans la tradition de cette Renaissance italienne qui était devenue euro-
péenne au cours du XVI' siècle. Il ira s'amplifiant au XVIII' siècle, sous
l'hégémonie successive des Encyclopédistes et des Idéologues. Mon livre
s'arrête là où commence le clinamen français propre aux Lumières.
La période qui s'étend de Du Vair à Balzac en France, de Muret à Strada
à Rome, de Lipse à Quevedo à Madrid, est l'avant-dernière phase, et non la
moins éclatante, de cette Antiquité tardive qui, selon Joubert, s'est pour-
suivie jusqu'en 1715. Choisir la rhétorique comme principe d'intelligibilité
de l'histoire des formes en Europe avant 1715, c'est en effet admettre la
continuité ininterrompue, en dépit des bouleversements religieux, politi-
ques, économiques, d'une tradition qui va du v' siècle avant Jésus-Christ
- où l'art de bien dire émerge dans le débl.lt entre les Sophistes, Platon,
Aristote, Isocrate - à ce que j'ai appelé l'Age de l'éloquence, en gros la
période de la Réforme catholique militante. Les acteurs changent, la pièce
et les dimensions du théâtre aussi, mais les règles du jeu sont transmises
de génération en génération, et s'approprient avec une étonnante vitalité
les situations nouvelles les plus imprévues, leur donnant forme et sens. La
permanence d'un art de persuader, et des questions toujours reprises et
toujours ouvertes qui s'y rattachent depuis ses origines, permet de com-
prendre pourquoi il y a en Occident une institution littéraire, et pourquoi
elle échappe dans une certaine mesure aux effets du temps. Rome en est la
corne d'abondance et le principe central. Curti~s, dans son admirable
somme La Littérature européenne et le Moyen Age latin, m'a donné le
sentiment de cette continuité et de son secret. Panofsky, dans son livre sur
Les Renaissances dans l'Art occidental, m'a fait comprendre le rythme de
cette continuité, ses « cours et recours» pour le dire dans les mots de
Giambattista Vico: « décadences» suivies d'un retour aux sources, diasto-
les et systoles. Après Henri Marrou, Alain Michel, dans son livre Rhétori-
XIV PRÉFACE

que et philosophie chez Cicéron, m'a donné une autre clef: la synthèse
cicéronienne, en dépit du passage de la République à l'Empire, est le
vecteur central de cette tradition romaine; elle a fait la force et la durée du
Caput mundi, elle a contrôlé les oscillations d.! la parole romaine entre
brièveté et abondance, nudité et ornement, obscurité et lumière, elle a
retenu ou ramené les extrêmes vers un équilibre central toujours fuyant,
mais toujours recherché.
La résistance de la rhétorique ou plutôt ses renaissances successives, ses
corsi e ricorsi, dépendent pour l'essentiel de l'école, de la schôlé des Grecs,
de l'otium studiosum de l'enfance et de la jeunesse pour les Romains. Elle
peut disparaître, comme c'est le cas pendant des siècles pour toute une
partie de l'Europe, du vu' au xl' siècle. Elle peut prendre, comme c'est le
cas à Paris au XlII' siècle, et de nouveau après la disparition des jésuites en
1763, un tour vivement anti-rhétorique. L'empire de la logique et l'espèce
d'étau qu'elle forme avec la gr~mmaire étaient aussi sévères dans le
Çollège de Montaigu que maudit Erasme qu'elles le redeviennent dans les
Ecoles centrales de l'Empire dont Stendhal travaillera toute sa vie à
secouer le carcan rationaliste. La pédagogie des humanistes avait restauré
celle de Quintilien, elle avait rétabli la rhétorique cicéronienne comme
discipline littéraire de formation de l'honnête homme européen. C'est
cette pédagogie que les jésuites ont largement et générel!sement répandue
dans toute l'Europe catholique et en Amérique latine. L'Age de l'éloquence
montre dans la Réforme catholique le dernier chapitre, et non le moins
glorieux, de la Renaissance italienne, avant l'hégémonie du rationalisme
français et de l'empirisme aIlglaissur l'Europe du XVlll' siècle.
Mais pour comprendre l'Age de l'éloquence, il faut faire intervenir un
autre principe générateur de sa parole. Le passage du monde païen au
monde chrétien est la révolution la plus profonde, avant la révolution
démocratique, que l'Europe ait connue. Elle avait donné lieu cependant à
une véritable renaissance de la rhétorique, dont l'éloquence des Pères
latins et grecs est l'extraordinaire témoin. L'art d'argumenter dans les
questions de doctrine, l'art de persuader les fidèles et les païens, officia de
l'évêque chrétien, reprennent et approfondissent les formes oratoires
inventées dans la cité antique pour les consuls, les sénateurs et les empe-
reurs. Mais l'art de s'adresser à soi-même en présence de Dieu, ou de
s'adresser à Dieu lui-même, représente un défi extraordinaire pour un art
de bien dire inventé pour le Forum et pour l'Agora, par les citoyens de la
Cité antique. Désormais, il y a deux Cités, deux humanités (le vieil homme
et l'homme en route vers la grâce), deux ordres de réalités, le naturel et le
surnaturel. Le « corps idéal. du discours approprié à la Cité antique est
pourvu maintenant d'un double, « l'homme intérieur., dont le discours
est approprié à la Cité de Dieu. Les deux ordres et les deux corps restent
cependant sinon symétriques, du moins analogues et eml;lOîtés. Entre la
Cité terrestre et la Cité de Dieu, une grande médiatrice, l'Eglise, pourvoit
à cet emboîtement. La prière obéit aux principes d'une « rhétorique
divine ». Les gestes, les actes, la liturgie, les discours publics de la vie
proprement religieuse sont soumis à un decorum d'essence rhétorique.
Loin de somgrer avec le christianisme, la rhétorique romaine a donc
trouvé dans l'Eglise de Rome un second souffle et y a développé de
PRÉFACE xv
nouvelles virtualités, des formes inédites mais toujours capables de ~auve­
garder la multiplicité dans l'unité. Transporté et transposé dans l'Eglise,
l'art de Cicéron et de Quintilien s'approfondit mais demeure: son De
Doctrina christiana fait de saint Augustin, le Docteur de la Grâce, un
Cicéron chrétien, dont l'autorité est aussi vive à la fin du XVIIe siècle, même
pour le Grand Arnauld, qu'elle avait pu l'être au V' siècle après Jésus-
Christ. Les historiens aujourd'hui récusent la thèse du Déclin et Chute
imposée par les Lumières et par Gibbon. Ils préfèrent parler, après Henri
Marrou, Arnaldo Momigliano et Peter Brown, d'une Antiquité tardive au
cours de laquelle la civilisation romaine, loin de disparaître, s'est méta-
morphosée et perpétuée dans ceux des royaumes barbares qui l'ont adop-
tée et adaptée. De cette continuité inventive de la Romanité (je dois cette
notion à Alphonse Dupront), la rhétorique est l'un des principes les plus
efficaces. Elle survit à l'Empire, au paganisme, elle survivra même à l'essor
des langues romanes et des langues germaniques, qui n'accèdent à l'écri-
ture et à la littérature que sous son tutorat. Elle tend à une véritable
restauration à l'époque de la Renaissance. Pourquoi cette extraordinaire
persistance, pour ne pas dire cette transcendance, de Rome aux accidents
historiques?
La première réponse est d'ordre politique. La Cité terrestre, dans l'Eu-
rope postérieure à l'Empire romain, a besoin d'une discipline régulatrice
des discours. Comme le droit romain, avec lequel elle a de nombreuses
affinités, la rhétorique est génératrice d'ordre civil. Elle renaît et s'impose
dès que la violence et la guerre retombent. L'ordre romain, la loi et
l'~loquence, retrouve alors ses droits dans la vita activa de la Cité et de
l'Etat. Ces barbares qui, en se convertissant au christianisme s'étaient mis
à l'école de Rome, avaient une fois pour toutes montré la voie et donné
l'exemple. La rhétorique, épaulant le droit, définit l'autorité de la parole,
règle ses convenances et ses conventions, elle crée les conditions d'une
communauté politique partageant des habitudes stables, et avec elle, d'une
économie symbolique qui transforme ces habitudes en coutumes sans les
immobiliser ni les figer. Telle est la nésessité élémentaire de l'art de bien
dire qui, même au cours du Moyen Age chrétien, la fait réapparaître
obstinément de renaissance en renaissance.
Mais si, la rhétorique « à l'antique» est nécessaire en Europe à, toute
fo~me d'Etat, son destin est epcore plus brillant et fécond dans l'Eglise.
L'Eglise est seule au Moyen Age à hériter de la schôlé antique dans ses
monastères, dans ses écoles. Elle élève l'otium studiosum au rang de
vita contemplativa. Si le grand débat antique entre rhéteurs et philoso-
phes a pris fin, un autre débat s'élève dans la schôlé chrétienne, entre
rhétorique et théqlogie. C'est un des aspects les plus féconds et nova-
teurs du Moyen Age, dont nous avons encore aujourd'hui à prendre
toute la mesure. La rhetorica divina des moines donne naissance à la
théologie mystique, qui invente la lutte ascensionnelle ùe la parole et
de l'ineffable. Et la rhétorique argumentative des stoïciens donne
naissance à cette prodigieuse discipline: la théologie dogmatique des
Universités. La spiritualité mystique réconcilie Platon, Plotin et la
rhétorique. La seconde fait la synthèse, pour aiguiser l'énoncé du
dogme révélé, entre la logique stoïcienne et la révélation. Ce sont les
XVI PRÉFACE

deux grandes sciences sacrées que l'Église médiévale a inventées, avec


le Droit canoniql!e.
Mais le Moyen Age,ne se résume pas à ces hautes spécialités contempla-
tives et savantes. L'Ecole de Chartres au XIIe siècle, la chaire chrétienne
illustlée par l'éloquence de saint Bernard de Clairvaux, attestent le souci
de l'Eglise de ne pas enfermer la foi dans les cénacles de clercs. Rome, le
principe d'unité de l'Europe latine, n'a jamais séparé la théologie, qui
énonce le dogme, de la rhétorique, qui en fait un principe de vie religieuse
et d'humanité. C'est ce souci romain qui l'emporte chez les humanistes
italiens et qui leur a valu la faveur des papes. Ils cherchent dans le
renouveau de l'art romain de bien dire une extension de la civilisation
chr~tienne, et un sentiment plus affiné du dialogue. Nul n'a mieux formulé
qu'Erasme, leur disciple, cette volonté de corriger par la rhétorique l'au-
tisme et le dogmatisme des spécialistes parisiens:
« Jusqu'ici, écrit-il, de la liste des doctes étaient exclus ceux qui par-
laient avec un peu plus de politesse; et les professeurs ne tenaient dignes
de leur tableau que celui qui était capable de jargonner avec eux. Et la
première parole qui venait spontanément à la bouche était la suivante: il
est grammairien donc non pas philosophe; il est rhétoricien, donc non pas
juris,consulte; il est orateur, donc non pas théologien. » (Lettre 862).
L'Age de l'éloquence rassemble donc les énergies de la rhétorique anti-
que retrouvées par la Renaissance italienne, les énergies de la rhétorique
des Pères retrouvées par la Réforme catholique, et le fonds médiéval de
spiritualité monastique maintenant « démocratisé» auprès des laïcs par
les Exercices spirituels de saint Ignace, par les méthodes d'oraison de Louis
de Grenade et de Philippe Neri. C'est le siècle d'or de la pédagogie des
jésuites et de l'éloquence sacrée. Dans une sorte de feu d'artifice ultime de
l'antique ars bene dicendi, la Romanité déploie toutes ses ressources pour
sauver l'unité menacée, de l'intérieur comme de l'extérieur, de la Chré-
tienté européenne. « Il est beau de tenter des choses inouïes », fait dire
Corneille à l'une de ses héroïnes, Ildione, dans Sertorius. Même si ce
combat a été perdu, il a offert pendant près d'un siècle un des plus
superbes spectacles que puisse offrir le théâtre de la Parole. Il y a du roman
de chevalerie, très sensible chez les disciples de l'hidalgo Ignace de Loyola,
au fond de cette foi ardente dans le pouvoir du style et des symboles de
réunir, de recréer une large communauté vivante et humaine englobant
ces innombrables sodalités spirituelles, nationales, municipales qui font
la vie diverse de l'Europe catholique. Même la France, celle que l'Abbé
Bremond et son Histoire littéraire du sentiment religieux nous ont révélée,
est pour queIqu~s décennies, entre 1600 et 1630, tentée de se ranger, en
fille aînée de l'Eglise, dans cette communauté européenne que Rome,
depuis le Concile de Trente, s'efforce par les pouvoirs de la parole de
maintenir vivante et contagieuse en dépit de la déchirure du schisme.
Après les traités de Westphalie, la déchirure est consommée, même dans
l'aire catholique. La France de Louis XIV prend alors la lourde responsabi-
lité d'arbitrer elle-même par les armes cette Europe travaillée par des
divisions irréparables.
Une des vertus du point de vue rhétorique, c'est qu'il fait apparaître,
sous la confusion des accidents historiques, de grandes nervures qui
PRÉFACE XVII
articulent à leur)nsu les phénomènes de discours et donc les phénomènes
de civilisation. Etant à la fois élémentaire et susceptible de raffinements
singuliers, la discipline oratoire relie en effet des ordres de faits que
d'ordinaire on perçoit isolément: elle fait voir ce qui rend inséparables les
institutions (politiques, religieuses, enseignantes), les sodalités diverse-
ment étagées et emboîtées, et le style qui symbolise et caractérise chacune
d'elles. Dans ces styles institutionnels convergent et se résument une
mémoire, un art d'argumenter, un art de figurer dont la composition
moule une forma mentis qui doit rivaliser avec d'autres, s'aiguiser contre
elles ou disparaître. Et cependant le régime rhétorique de la parole crée un
fonds commun qui permet à cette diversité et à cette variété de ne pas
perdre de vue le sens de son appartenance à un ensemble de civilisation
plus vaste1 et de s'y référer pour éviter les ruptures irréparables.
Dans L'Age de l'éloquence, j'ai fait apparaître, sur fond de la souche mère
antique, ravivée par la Renaissance et par la Réforme catholique, une série
contemporaine de ces « forums symboliques» : la France gallicane, celle
des légistes et celle des ecclésiastiques; la Rome pontificale, et l'une de ses
alliées les plus vigoureuses, quoique récente: la Compagnie de Jésus. J'ai
laissé entrevoir un autre forum symbolique: l'Espagne catholique, avec sa
bipolarJté Flandres-Castille, rivale de la France Très-Chrétienne à la fois
dans l'Eglise et dans l'Europe. Attachées à ces lieux de discours, on voit se
lever de grandes configurations dessinées par des modèles rhétoriques
différents. Ces constellations peuvent avoir pour répondant tel « génie du
lieu», elles entrent en rivalité et se modifient souvent réciproquement en
un même lieu. C'est ainsi que Cicéron et le cicéronisme dominent à Rome,
et les jésuites se font leur vecteur de diffusion international dans la langue
latine. Mais Rome et les jésuites ont aussi une forte emprise sur Paris, sur
le Paris de Guillaume du Vair et de Guez de Balzac. En revanche, Sénèque,
Tacite et l'atticisme qui s'en réclame l'emportent en Espagne et en Flan-
dres. Ils exercent leur empire sur l'Italie hispanophile. Mais il s'agit d'un
cicéronisme et d'un sénéquisme tridentins, c'est-à-dire des variantes
rhétoriques de l'augustinisme théologique.
On trouve ainsi un augustinisme cicéronien, franco-romain, lié à une
théologie équilibrant la grâce et la liberté, et un augustinisme sénéquiste,
plus sombre et sévère, hispano-flamand. En Espagne, comme dans l'Italie
hispanophile, le sénéquisme augustinien s'accorde volontiers avec la
théologie mystique franciscaine. En Flandres, il sert d'arrière-fond, dans
les débats de la Faculté de théologie de Louvain, à une théologie de la
prédestination baianiste, puis janséniste. Fort peu mystique, accordé au
génie gallican, le jansénisme de Louvain trouve à Port-Royal un dévelop-
pement français tout à fait singulier, à la fois doctrinal et littéraire, purifié
du sénéquisme de ses origines flamandes, fer de lance de 1'« exception
française ».
Sans rompre l'unité de foi ni l'obédience à Rome, on voit ainsi rivaliser
des sodalités et des forums rhétoriques dont on peut décrire autrement et
plus complètement, sans doute, la géographie et les étagements, mais dont
on ne peut contester ni la présence ni la configuration à la fois une et
multiple. Ni le Zeitgeist baroque, ni cette sociologie qui présuppose der-
rière toutes les représentations un pouvoir ordonnateur et ordinateur, ne
XVIII PRÉFACE

peuvent rendre compte, aussi équitablement que ne le font les catégories


de la rhétorique, de cette conjonction de styles et de goûts opposés. Dans
la rivalité et dans le dialogue, nations et cités, familles spirituelles et
institution~ rivales de l'Europe catholique sont demeurées malgré tout, au
cours de l'Age de l'éloquence, à l'intérieur du Forum universel que Rome
s'attachait à leur proposer.
Si le seul résultat que j'ai obtenu est de montrer que l'histoire littéraire
peut êtr:e harmonisée à l'histoire générale, et qu'elle contribue à com'pren-
dre 1'« Evolution de l'humanité ", je me résigne volontiers à voir L'Age de
l'éloquence révisé et même bouleversé par des recherches ultérieures
auxquelles se livrent et se sont livrés déjà mes élèves et ceux d'Alain
Michel, à qui j'ai voulu, et c'est justice, dédier la réédition de cet ouvrage.

Marc FUMAROLI
avril 1994.
INTRODUCTION

Cet ouvrage s~ veut une contribution au développement d'une disci-


pline qui demeure en France peu assurée de sa légitimité et de sa
possibilité même: l'histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne.
Cette discipline ne manque pas cependant de quartiers de noblesse,
puisqu'elle est aussi ancienne que l'histoire littéraire elle-même. Au XVI"
et au XVII' siècles, il n'est pas de bibliographie ni de traité de bibliothèque
- forme nouvelle de la mnémotechnique oratoire - qui ne comporte un
panorama critique et historique des auteurs de rhétorique. En 1593, dans
le chapitre Cicero qui couronne sa Bibliotheca se/ecta, le Jésuite Possevin
dresse un inventaire des ouvrages de rhétorique antique propres à former
une culture d'orateur. Pour lui, toutes les disciplines particulières dont il a
successivement traité, de la théologie à la médecine et à l'histoire
naturelle, n'ont de sens que comme « sources» d'un art oratoire, promu
par l'humanisme au sommet de l'arbor scientiarum. L'encyclopédie huma-
niste, en dépit de sa diversité menacée déjà par la spécialisation, retrouve
son unité dans un art de la parole. Et l'histoire-bibliographie de la
rhétorique est elle-même un chapitre de celui-ci, propre à desserrer ce
que peut avoir de «géométrique» la rhétorique scolaire. Dès 1620, le
Jésuite français Louis de Cressolles, dans son Theatrum Veterum Rheto-
rum, consacre un ouvrage séparé à l'histoire de la sophistique antique:
il s'agit, pour le plus grand bénéfice de la culture oratoire, de faire un
bilan de ce qui, chez les sophistes, doit être condamné, et de ce qui, dans
leur vaste expérience de l'art de persuader, peut être mis à profit.
Si Naudé, en 1627, dans son Advis pour dresser une bibliothèque,
ignore les auteurs de rhétorique et ne fait de place, en pur érudit, qu'aux
c Répertoires» de lieux-communs (p. 64), il n'en va pas ainsi de Charles
Sorel, qui se souvient de Possevin pour composer sa Bibliothèque
Flançoise, en 1664. Toutefois, le chapitre Des livres qui apprennent à
parler avec éloquence intervient cette fois en tête de l'ouvrage, après
celui qui est consacré à la «pureté de la langue ». Mais, exorde ou
péroraison, la bibliographie critique et historique des ouvrages d'art
oratoire occupe toujours la place éminente, comme propédeutique à toute
littérature. Et en 1670, dans De la collnaissance des bons livres, c'pst
en fin de volume, à la manière de Possevin, que Sorel traite de la
« Rhétorique de la conversation », de la « Rhétorique de l'écriture », du
«bon style et de la vraye eloquence », avec un sens plus libre et plus
2 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

critique de ce qui sépare la «rhétorique antique:. de la «rhétorique


moderne :..
Mais quels que soient leurs mérites, aucun des ouvrages que nous
avons cités et que nous citerons comme des «primitifs,. d'une histoire
de la rhétorique ne peut entrer en concurrence avec la Nouvelle all~go­
nque (\658) de l'ennemi de Sorel, Antoine Furetière. Là nous avons non
seulement une bibliographie plus complète que pactout ailleurs, mais nous
avons aussi et surtout une histoire, le récit d'une action: observant de
l'intérieur la « vie littéraire:. de son temps, Furetière ne la voit pas s'arti-
culer autour de « chefs-d'œuvre », mais autour de partis pris rhétoriques
rivaux, engagés dans une sorte de querelle oratoire sans cesse ravivée, et
où les chefs-d'œuvre servent d'arguments au «parti" dont ils épousent
les positions. Le caractère à la fois englobant et agonistique de la culture
rhétorique du XVII" siècle ne sera jamais mieux décrit que dans la NlJu-
velle all~gorique ou Histoire des derniers troubles arriv~s au Royaume
cI'Eloquence qui narra l'agôn rhétorique dans le langage même de ce
qu'elle évoque.
En 1688, un savant professeur de Rostock et de Kiel, Georges Morhof.
dans un traité latin intitulé Polyhistor et publié à Lübeck, se livre, à
l'intention du public de l'Europe du Nord, à un travail analogue à celui
que Possevin avait effectué dès 1593 à l'usage de l'Europe catholique.
L'ordre de ses matières est celui d'un traité de rhétorique, dont chaque
case serait remplie par la bibliographie critique correspondante. Il s'agit
donc d'un bilan de la recherche rhétorique antique et humaniste, où la
France du XVII" siècle tient une place de choix. Morhof - auteur par
ailleurs d'essais rhétoriques fort remarquables - a l'intelligence de
l·onsacrer aux institutions chargées de fixer une norme rhétorique - Aca-
démies italiennes, Académie française - des monographies historiques et
critiques.
L'érudition historique et bibliographique se met une fois encore au
service de l'art oratoire, clef de voûte de la culture humaniste, dans les
/ugemerzs des sçavans sur les auteurs qui ont traité de rhétorique, publiés
par Balthazar Gibert en 1713-1719, et réédités en 1725 1 dans l'édition
hollandaise des /ugemens des sçavans de Baillet. Gibert, qui fut recteur
de l'Université de Paris, avait été un des principaux protagonistes de la

1 La même année le P. Gabriel-françois Le Jay publie sa Bibliotheca Rhe-


torum praeeepta et exempla eomplectens, quae tam ad oratoriam facultatem
quam ad poetieam pertinent, discipulis pariter et magistris peratilis, Paris,
G. Dupin, 1725. Cet ouvrage est à usage interne de la «Province pédago-
gique» jésuite, et dans la préface, le P. Le Jay donne le sentiment de défendre
la dernière place forte de Cicéron et du stylus ciceronianus assiégée et même
contaminée par «Gallici idiomatis indoles et formulae et par exile quoddarrr
ae jejllnllm scribendi genus, cujus tota Laus antithetis et aeuminibus continetu,-
(p. XII). Le conflit des rhétoriques se poursuit au XVIII· siècle. L'intérêt de
l'om'rage du P. Le Jay est, du point de vue qui nous occupe ici, dans sa
conception même, exactement antithétique de celle de Gibert. Au lieu de sug-
gérer une rhétorique à travers une bibliographie critique et historique, le
régent jésuite prétend résumer l'histoire de la rhétorique en une doctrine com-
plète et cohérente qui abolit cette histoire autant qu'elle s'en nourrit.
INTRODUCTION: POUR UNE HISTOIRE DE LA RHÉTORIQUE 3

grande Querelle rhétorique de la fin du règne de Louis XIV et où inter-


vinrent Goibaud Du Bois, Antoine Arnauld, le Bénédictin François Lamy
et l'évêque Brûlart de Sillery. Basil Munteano et Peter France ont fait
l'historique de cette Querelle qui résume les débats rhétoriques du XVII"
siècle et prépare ceux des Lumières. Saint Augustin, l'auteur du De
Docfrina Christiana, interprété dans leur sens par les tenants des deux
camps, sert de référence centrale: la rhétorique païenne peut-elle servir
à l'éloquence chrétienne? Celle-ci a-t-elle le droit de prêcher la vérité
en faisant appel à l'imagination. et aux passions de l'auditoire? On saisit
ici sur le vif le rôle de ferment que le préjugé chrétien contre l'élo-
quence «païenne» a joué dans l'histoire de la rhétorique depuis la
Renaissance. Gibert est du côté des Anciens, qui en l'occurence défendent
la cause de l'imagination, des passions, contre un puritanisme à la fois
rationaliste, chrétien et moderne. Ses Jugemens des sçavans sur les
auteurs qui ont traité de la rhétorique sont une pièce maitresse de son
infatigable polémique contre les iconoclastes de la rhétorique. Comme
Possevin, comme Morhof, mais face à d'autres résistances et à d'autres
ignorances, il fait le bilan du trésor accumulé par les siècles et que l'on
voudrait dédaigner. Cet inventaire de bibliographie critique ne se borne
pas en effet à l'Antiquité classique, ni même aux auteurs de traités de
rhétorique humanistes; il tente de dessiner la tradition ininterrompue qui,
de l'Athènes de P(>riclès au Paris de Louis XIV, en passant par les Pères
de l'Eglise et les auteurs médiévaux d'artes dictaminis ou de Rheioricae
divinae, ont identifié le sort de la civilisation à celui de l'art oratoire. La
discontinuité des monographies consacrées à chaque auteur est compen-
sée par un sens très sûr d'une problématique rhétorique permanente
d'âge en âge. Le côté normatif de cette entreprise est sans doute voilé:
il reste très perceptible. Il s'agit de présenter les titres de noblesse de
l'art oratoire pour les opposer à ses détracteurs et il s'agit de plaider
la cause du bon goût en ces matières, fruit du travail de tant de généra-
tions et de leurs recherches.
Moins vaste dans ses perspectives historiques et géographiques,
l'ambition de l'Abbé Goujet, dans sa Bibliothèque françoise ou histoire
de la littérature françoise (1740-1756), se limite à la France, et reprend
le projet de Sorel. Comme celui-ci, Goujet ouvre son édifice de biblio-
graphie chronologique et critique par un péristyle consacré aux ouvrages
français sur la langue et sur la rhétorique. Il va de soi pour lui que, si
ajustée qu'elle soit aux besoins de la langue et de la civilisation du
Royaume, la «rhétorique françoise », fille de la rhétorique antique,
demeure le principe générateur et unifiant de l'éloquence et de la litté-
rature.
On pourrait croire que cette tradition, qui fait de l'histoire de la
littérature une science auxiliaire de la rhétorique, et de la rhétorique la
cause finale de l'histoire de la littérature, a disparu avec l'érudition du
XVIII" siècle. En fait on n'aurait aucune peine à montrer que chez un
Marmontel et un La Harpe, l'histoire de la littérature et de l'éloquence
demeure une des voies privilégiées de l'enseignement rhétorique. Bien
qu'elle s'en défende, c'est à travers un vaste panorama de l'histoire
4 L'AGE DE L'~LOQUI:NCE

Iittèraire européenne que Mme de Staël, dans De la Littérature (1800),


esquisse une nouvelle rhétorique, ajustée aux bouleversements institution-
nels et sociaux qui ont substitué en France la République à la Monarchie
d'Ancien Régime. Et le Génie du Christianisme (1802), à sa manière une
histoire de la littérature, rivale de cene de Mme de Stal!l, est lui aussi
une nouvelle rhétorique, qui pour des raisons exactement inverses de
cenes de Mme de Stal!l, propose de rompre avec la rhétorique néo-
classique. Le mot c: rhétorique:. surprendra, appliqué à ce genre d'ou-
vrages que l'on range d'ordinaire sous l'étiquette d'esthétique littéraire.
On serait plus surpris encore de voir associer la Préface de Cromwell
(1828), que l'on qualifiera volontiers de c: poétique:., ou le Port-Royal
de Sainte-Beuve (1840-1859), où l'on verra un chef-d'œuvre de la c: criti-
que littéraire» 2, au nom infamant de rhétorique. Pourtant, avec plus ou
moins de détours par l'histoire ou par la philosophie, chacun de ces
ouvrages propose des modèles et un programme de discours, une morale
et une norme du style. Mais cette fois il ne s'agissait plus d'une norme
applicable indistinctement à l'éloquence professionnelle et à l'œuvre
littéraire. Une littérature consciente de son autonomie et de son magistère
propre s'est développée et libérée définitivement du cocon de l'éloquence.
Elle se forge elle-même des rhétoriques à son usage et à l'usage des
écrivains professionnels. Le traité de rhétorique profondément métamor-
phosé s'est mué en œuvre littéraire, qui cherch~ dans l'histoire des litté-
ratures - et non plus dans le recueil canonique des poètes et orateurs
antiques - les autorités propres à justifier des normes moins précises,
moins techniques, moins contraignantes, mais encore tout de même des
normes.
Cette nouvelle méthode - dont les Jésuites avaient eu quelque pres-
sentiment au XVII" siècle en composant des traités de rhétorique en forme
de discours orné - était agréable, et apparemment plus convaincante
que les préceptes «scolastiques:. d'autrefois. Elle ne pouvait que jeter
par contraste sur l'enseignement juridique et ouvertement normatif de la
rhétorique à l'ancienne - grevée au surplus d'une technicité pédante qui
heurtait les âmes délicates - le discrédit de l'ennui et de la tyrannie.
Il s'agissait bien pourtant, pour Mme de Stal!1, pour Chateaubriand,
pour Hugo, pour Sainte-Beuve, de substituer aux traités de rhétorique
marqués par l'Ecole, le Barreau, la Chaire, une rhétorique proprement
littéraire, qu'on baptise esthétique ou poétique ou critique pour mieux
faire ressortir sa nouveauté, mais au prix de faire oublier sa filiation.
Il ne pouvait plus s'agir de continuer la tradition du De Oratore ou de
l'lnstitutio oraloria, ni à plus forte raison de la très juridique Rhétorique
d'Aristote, ouvrages destinés avant tout aux avocats professionnels. Mais
pour peu que l'on veuille bien ranger aussi parmi les traités de rhétorique
le Traité du Sublime du Pseudo-Longin, qui «programme:. pour ainsi

2 Les éléments d'une évaluation du Port Royal comme «rhétorique:. se


trouvent dans les derniers chapitres de la thèse de R. Molho, L'Ordre et les
ténèbres ou la naissance d'un mythe du XVII' siècle chez Sainte-Beuve, Paris,
A. Colin, 1972.
Il'n'RODUCTION : POUR UNE HISTOIRE DE LA RHÉTORIQUE 5
dire des chefs-d'œuvre littéraires à venir en tirant des conclusions de
l'éloquence et de la poésie non seulement grecques et latines, mais aussi
hiobralques, on verra que la filiation avec les ouvrages cités plus haut,
ou avec le William Shakespeare de Hugo (1864) est directe. L'apparence
philosophique que Mme de Stat!l donne à De la Littérature, grâce à la
notion de rapports et d'influence entre littérature et société, n'est nouvelle
que dans les mots. Tacite le premier avait analysé les causes de la déca-
dence de l'éloquence, c'est-à-dire le passage d'une rhétorique républi-
caine à une rhétorique impériale, dans le Dialogue des Orateurs. Marc
Antoine Muret, nous le montrerons, avait justifié sa réforme rhétorique
par une analyse historique et politique de l'Europe de son temps, régie
par des Cours et non plus, comme à l'aube de la Renaissance italienne,
par des Cités-Etats républicains. Et l'élaboration progressive d'une rhéto-
rique française ail XVII" siècle avait été fonction de la prise de conscience
par les écrivains et par les auteurs de rhétorique eux-mêmes des diffé-
rences entre le Forum antique et la Cour de France.
La critique romantique de la rhétorique classique - toujours
enseignée dans une Université restaurée par M. de Fontanes .- ne marque
nullement la fin de «la rhétorique:., mais le retard d'une rhétorique
académique et universitaire sur les nouvelles rhétoriques, mieux en accord
avec les nouveaux publics et les nouvelles institutions, dont se réclament
les écrivains les plus gontés. Cette disparité entre la théorie et la pratique
aboutit à la suppression, du moins dans les lycées d'Etat, en 1885. de
l'enseignement de «la rhétorique» et à son remplacement par l'histoire
des littératures classiques, grecque, latine et française.
Préparée par les savants travaux de H.E. Lantoine 8 et de G. Com-
payré 4 sur l'histoire de la pédagogie, la réforme de 1885 n'alla pas sans
protestations à l'intérieur même de l'Université. En 1888, A.E. Chaignet,
qui fut recteur de l'Académie de Poitiers, publie un ouvrage intitulé
La Rhétorique et son histoire, qui dut souverainement irriter les maîtres
de la nouvelle Sorbonne. Il s'agit d'un traité de rhétorique clair et
.:omplet, fondé sur Cicéron, Quintilien et Aristote, précédé d'une brève
histoire de la rhétorique en Grèce et à Rome. L'un et l'autre forment les
deux volets d'une apologie de l'art oratoire, allié de la philosophie, et
fondement de la paideïa européenne à toutes ses grandes époques. La
préface polémique de l'ouvrage pourrait s'intituler Contre Sainte-Beuve:
l'helléniste Chaignet rend l'auteur des Lundis, plus encore que Taine,
qu'il n'épargne pas, responsable de la récente réforme et de la disparition
dans l'enseignement d'une norme du Beau. «M. Guizot, écrit-il, avait
confondu la critique avec l'histoire, M. Sainte-Beuve l'identifie avec la
biographie d'un caractère tout physiologique et plus qu'indiscret.,. A
une esthétique normative, fondée sur une tradition éprouvée, on a pris le
risque de substituer un relativisme du goGt, à la fois historiciste et scien-

3 H. Lantoine,. Histoire de l'enseignement secondaire en France au XVI/'


siècle, Paris, Thorin, 1874.
4 G. Compayré, Histoire critique des doctrines de l'éducation en France
depuis le XVI' siècle, Paris, Hachette, 1879.
6 L'AGE DE L'ÉL0QUENCE

tlste. A l'étude des chefs-d'œuvre, selon les principes mêmes qui les ont
rendus possibles, on a substitué «l'abondance intarissable autant que
stérile» des études de milieu, de moment et de tempérament.
On peut penser que cette critique - qui recoupe en bien des passagl's
le Contre Sainte-Beuve de Proust - n'a pas échappé à Gustave Lanson,
qui en 1895, avec son Histoire de la littérature française, apparut comme
le maître et le théoricien des études littéraires dans la nouvelle Université.
Dans un chapitre de l'Université et la vie moderne (1902) il flétrit sans
ambages c la rhétorique et les mauvaises humanités », qu'il abandonne
aux « vaudevillistes, romanciers, poètes, critiques, journalistes et homml's
du monde sans profession» G. Pour la rempla(:er, il fait confiance à
« l'étude historique des œuvres littéraires », capable de communiquer à
la jeunesse moderne « le sens profond et bienfaisant du relatif, c'est-à-
dire de l'effort toujours nécessaire dans un monde qui toujours change ».
De fait, l'auteur de l'Histoire de la littérature française se montrait dès
lors l'infatigable maître d'œuvre d'un édifice à la fois scientifique et
pédagogique qui prenait modèle non plus sur la Ratio discendi et dncendi
de Jouvancy ou le Traité des Etudes de Rollin, mais plutôt sur la Biblio-
thèque françoise de l'Abbé Goujet. A deux siècles de distance, l'érudition
du XVIIIe siècle l'emportait sur la rhétorique jésuite et universitaire,
l'histoire de la littérature devenait le mode d'exposition privilégié de la
culture littéraire et l'instrument d'éducation d'un « goût» relativisé. Aux
pages de Goujet sur l'histoire de la langue se. substituait dès 1905 la
majestueuse Histoire de la langue française de Ferdinand Brunot. Aux
pages sur l'éloquence, se substituaient les premières grandes thèses de
doctorat sur les écrivains-orateurs du XVIIe siècle, celle de Radouant sur
Du Vair en 1908, celle de Guillaumie sur Balzac en 1927. Aux pages sur
la poétique se substituait en 1927 la thèse de René Bray sur La Formation
de la doctrine classique en France. A la bibliographie critique des érudits
du XVIII" siècle, Lanson lui-même avait substitué le ManI/el de biblIO-
graphie (1910-1912), «lieu des lieux» de l'histoire littéraire française,
programme offert à ses futurs historiens. Seul le chapitre « rhétoriqul' »
des anciennes «bibliothèques» érudites restait vide. Deux ouvrages
s'efforcèrent d'y remédier.
Dans L'Art de la prose (1909) 6 Gustave Lanson s'employait à montrer
que l'histoire littéraire, telle qu'il la comprenait, n'était nullement incom-

G Gustave Lanson, Essais de méthode, de critique et d'histoire, présentés


pat H. Peyre, Paris, Hachette, 1965, p. 57.
6 Cet Art de la prose doit beaucoup à un curieux homme de lettres,
Antoine Albalat. qui avait commencé sa carrière comme romancier (L'Inas-
souvie, 1882, Une Fleur des tombes, 1896) avant de devenir une sorte de
Puget de la Serre fin-de-sièc1e et de se consacrer à l'art d'écrire pour gens
du monde. En 1896, il publie L'Art d'écrire, ouvriers et procédés. Puis vien-
nent en 1899 L'Art d'écrire enseigné en vingt leçons, en 1901 La formation du
style par l'assimilation des auteurs, en 1903 Le travail du style enseigné par
les corrections manuscrites des grands écrivains, en 1905 Les ennemis de 1art
d'écrire, réponse aux objections de Brunetière, Faguet et Brisson, en 1921
Comment il ne faut pas écrire et en 1929, pour couronner le tout, L'Art poé-
tique de Boileau.
INTRODUCTION: POUR UNE HISTOIRE DE LA RHÉTORIQUE 7
patible avec l'étude directe des textes, contrairement à ce que supposait
le recteur Chaignet en 1888. Le titre même, élégamment ambigu, révélait
1.1 double intention de l'auteur: historique et normative, mais normative
par le biais libéral d'une stylistique historique. 11 ne s'agit plus en effet
de former un orateur, avocat, prédicateur, bel esprit, ni même un écri-
vain, mais de donner une culture stylistique à des jeunes gens c moder-
nes:li qui s'orientent vers toutes sortes de professions. Il ne s'agit plus
d'apprendre à parler éloquemment sur tout sujet, grâce à une convention
commode et à la méthode des c lieux communs :Ii, mais d'apprendre à se
former un style propre à bien exprimer ce que l'on connaît bien. A la
philosophie, aux sciences, de former l'intellectuel moderne: à l'explica-
tion de textes, éclairée par l'histoire littéraire, de lui fournir des modèles
de belle prose française. Pour la première fois, depuis la réforme avortée
de Ramus au XVI' siècle, la distinction entre art de penser et art d'écrire
est rendue officielle par un maître de l'Université. Mais Lanson, sensible
bien avant Roland Barthes au c plaisir du texte:li, n'a point recours,
.comme les ramistes, aux instruments techniques de l'elocutio rhétorique,
même scindés de la dispositio et de l'inventio. Il ne pratique pas une
pédagogie de l'imitation, mais de l'admiration et de l'émulation raison-
nées. Le lecteur, placé devant la riche diversité d'âge en âge de la prose
des grands écrivains, est invité à former lui-même son propre style,
d'après son tempérament, sa forme de culture, ses besoins, avec le sens
d'une relativité du Beau. Au fond, dans L'Art de la Prose, Gustave Lanson
rattache lui aussi sa pédagogie du style à celle du Traité du Sublime,
qui n'a pas cessé, depuis le XVII" siècle, d'être le point d'appui, implicite
ou explicite, de tous ceux qui souhaitent desserrer le juridisme de la
rhétorique scolaire et mettre l'accent sur les variables plus que sur les
/lormes invariantes de l'art de parler et de l'art d'écrire.
En 1929, Daniel Mornet publiait une Histoire de la Clarté française,
son origine, son évolution, sa valeur, qui devait tenir lieu, en somme, des
chapitres sur les « auteurs ayant traité de la rhétorique:li qui figuraient
dans les « Histoires de la littérature française :Ii du XVIII" siècle. Comme
Morhof, dans son Polyhistor, Daniel Mornet bâtit son ouvrage selon les
divisions de l'art oratoire antique, invention, disposition, élocution. Cha-
cun de ces chapitres se veut un bilan critique de la rhétorique scolaire du
XVII" et du XVIII· et de ses effets sur les œuvres contemporaines. Bilan
sévère. Lecteur des poètes et écrivains romantiques et symbolistes, dis-
ciple de l'historicisme libéral de Lanson, Daniel Mornet est scandalisé
par le juridisme rigoureux et la tadeur docile qui sont l'avers et le revers
des Belles-lettres classiques. Il critique tout ce que suppose de doxa
conventionnelle la technique des lieux. Il dénonce ce qu'avait de mono-
tone et de mécanique la dispositio oratoire. Il condamne tout ce qui,
dans l'elocutio oratoire, asservit l'élève et l'écrivain à l'élégance pédante
telle que la conçoit un régent, au lieu de le guider vers les grands
modèles. Il n'est pas loin parfois de faire partager une sorte de dégoOt
pour ce qu'il peut y avoir de bourre et de fabrication même chez les plus
grands classiques. Les invectives de Hugo contre c la rhétorique:t, de
Verlaine contre l'éloquence, le guident à travers le c fatras:t rhétorique
8 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

de l'Ancien Régime. Il ne veut en sauver qu'une valeur, parce qu'elle


s'accorde au génie de la langue et de la nation française: la clarté. Mais,
s'il est prêt à défendre cette clarté contre les obscurantistes modernes, il
juge qu'elle a été conquise au prix d'une discipline bien cruelle et à trop
d'égards stérile.
En dépit des mérites de l'ouvrage, on ne peut pas dire qu'il augurait
bien de l'avenir d'une histoire de la rhétorique en France. En identifiant
« la rhétorique» à un petit nombre de traités scolaires ou marqués par
l'esprit cartésien, Daniel Mornet se donne la partie belle pour justifier,
a posteriori, la suppression de l'enseignement de la rhétorique dans
l'Université. Il oublie que cette même rhétorique humaniste, durcie par
le rationalisme cartésien, avait été redécouverte à la Renaissance comme
une véritable libération qui secouait le joug de la logique scolastique.
1\ ne veut pas voir que l'enthousiasme, l'imagination et les passions, dont
se réclament les théoriciens du préromantisme et du romantisme, sont
empruntés par eux à des secteurs de la rhétorique antique négligés ou
affadis par les rhétoriciens du classicisme et des Lumières, et qu'elles
fondent de nouvelles rhétoriques avec de nouveaux « lieux », de nouvelles
conventions stylistiques. Trop attaché à mettre en évidence la «néo-
sl:olastique » rhétorique de la France classique, il perd de vue les correc-
tifs que les écrivains eux-mêmes, et les plus intelligents parmi les criti-
ques, avaient su lui apporter. Il passe sous silence la richesse des motifs
qui s'entrecroisent dans les querelles de rhétorique du Grand Siècle et
qui compensent déjà la « géométrie» ou le caractère normatif de certains
traités. Il faudra qu'un professeur de Princeton, E.B.O. Borgerhoff, dans
un ouvrage intitulé Freedom of French classicism (1950) réponde, à vingt
ans de distance, à la vision sévère que ie iivre de Mornet entendait imposer
de la rhétorique classique. Borgerhoff, à juste titre, insistait sur les
variables, « esprit et cœur », «nature », «je ne sais quoi », «sublime »,
qui ont empêché celle-ci de se figer en un code juridique et en un système
étouffant. L'identification hâtive et impatientée faite par Daniel Mornet de
« la rhétorique », une et indivisible, à telle de ses manifestations, la rhé-
torique simplifiée à usage scolaire, ou la rhétorique géométrisée des
cartésiens, a pour cause et conséquence, surprenante chez ce grand tra-
vailleur, un mépris hautain pour la bibliographie de son sujet. Il est vrai
que Gustave Lanson, dans son Manuel de bibliographie, n'accorde lui-
même aux traités de rhétorique ou aux pièces de polémique rhétorique,
néo-latins ou français, qu'une portion congrue. Sorel, Gibert et Goujet,
sur ce point, étaient plus généreux. C'est que, pour Daniel Mornet comme
pour Gustave Lanson, deux ou trois traités de rhétorique devraient
suffire à donner une idée complète d'un art aussi figé et répétitif. Ils
sont aussi injustes pour le «Moyen-Age» rhétorique qui a précédé
l'Université de Jules Ferry que les humanilltes de la Renaissance avaient
pu l'être pour le Moyen-Age scolastique dont ils voulaient libérer leurs
contemporains. Pour eux, qui avaient subi encore un enseignement de
rhétorique et qui aimaient la littérature romantique et symboliste, tirer un
trait sur l'art oratoire était un acte de libération et de progrès.
INTRODUCTION: POUR UNE HISTOIRE DE LA RHÉTORIQUE 9

En dépit de son influence - le cours de Jean Cousin sur RMtorique et


classicisme (1933) et la thèse du P. de Dainville sur la pédagogie des
Jésuites (1939) - , l'Histoire de la clarU française bloquait plus qu'elle ne
favorisait l'essor d'une histoire objective de la rhétorique en France. On
le voit bien dans la thèse de Louis Rivaille Les D~buts de Pierre Corneille
(1936). Plutôt que de reconstituer la culture oratoire du jeune drama-
turge, où les querelles de rhétorique parisiennes jouent autant de rôle que
la rhétorique apprise chez ses maitres jésuites, l'auteur s'attache cruelle-
ment à expliquer l'art de M~lite et de La Suivante par la Logique
d'Aristote et la scolastique thomiste, à quoi il réduit l'enseignement des
RR.PP. Caricaturant encore l'idée scolastique de «la rhétorique:. que
donnait l'ouvrage de Daniel Mornet, Rivaille croit que celle-ci se résume
à la disposition logique du discours et à la claire définition de notions
abstraites. L'apparition en 1935 du chef-d'œuvre de Paul Hazard, La crise
de la conscience europ~erine, en détournant le meilleur de la recherche
universitaire vers l'histoire des idées, mit le ~ceau sur l'histoire de la
rhétorique.
Il fallut plusieurs séries d'événements convergents pour que se modi-
fiât la situation créée par la dévolution à l'histoire de la littérature des
tâches assignées autrefois par l'enseignement normatif d'une rhétorique.
La première série a curieusement pour origine les écrivains et critiques
professionnels qui, au XIX' siècle, avaient tant fait pour porter « la rhéto-
rique» au tombeau. En 1937, un poète est appelé à occuper une chaire au
Collège de France. La leçon inaugurale de Paul Valéry et la préface
qu'il écrivit pour elle, lorsque Gallimard la publia peu après T, méritent
qu'on s'y arrête, car leurs conséquences se font encore sentir aujourd'hui.
Dans sa préface, Intitulée De renseignement de la po~tique au Collège de
France, Paul Valéry écrivait: «L'histoire de la Littérature s'est grande-
ment développée de nos jours et dispose de nombreuses chaires. Il est
remarquable par contraste que la forme d'activité intellectuelle qui engen-
dre les œuvres mêmes soit fort peu étudiée, ou ne le soit qu'accidentelle-
ment et avec une précision insuffisante. Il est non moins remarquable que
la rigueur qui s'applique à la critique des textes et à leur interprétation
philologique se rencontre rarement dans l'analyse des phénomènes posi-
tifs de la production et de la consommation des œuvres.» Et après avoir
repris les arguments d'un Chaignet ou d'un Proust contre l'histoire litté-
raire, Valéry poursuivait: «Une Histoire approfondie de la Littérature
devrait donc être comprise non tant comme une histoire des auteurs et
des accidents de leur carrière ou de celle de leurs ouvrages, que comme
une Histoire de l'esprit en tant qu'il produit et consomme de la «litté-
rature:. et cette histoire pourrait même se faire sans que le nom d'un
écrivain y fût prononcé. »
L'illustre poète, non sans précautions oratoires, se hasarde à prononcer
le nom malsonnant de «l'antique Rhétorique ", qu'il réduit d'ailleurs,

T Paul Valéry, Introduction d la Poétique, Paris, Gallimard, 1938. La leçon


inaugurale du poète au Collège de France avait eu lieu le 10 décembre 1937.
\0 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

ramiste sans le savoir comme tous les modernes, au «domaine des


figures », c'est-à-dire à l'Elocutio, voire à l'un des aspects de celle-ci. Il
tourne néanmoins autour d'une définition de ce qui fut pendant tant de
siècles, la réalité de l'Ars rhetorica : « Ceux-là qui ont cru ne devoir leurs
ouvrages qu'à leur désir et à leurs vertus immédiatement exercées,
s'étaient fait sans qu'ils s'en doutassent tout un système d'habitudes et
d'idées qui étaient les fruits de leurs expériences et s'imposaient à Irur
production. Ils avaient beau ne pas soupçonner toutes les définitions,
toutes les conventions, toute la logique et la «combinatoire» que la
composition suppose et croire ne rien devoir qu'à l'instant même, leur
travail mettait en jeu tous ces procédés et ces modes inévitables du
fonctionnement de l'esprit ».
Ces «modes inévitables" Valéry préfère les nommer poétique ou
poïètique, et sous ce nom plus noble, proposer un véritable programme de
recherche qui prenne pour point de départ une « importante distinction» :
« Celle des œuvres qui sont comme créées par leur public [ ... ] et des œuvres
qui tendent à créer leur public. Toutes les questions et querelles nées des
conflits entre le nouveau et la tradition, les débats sur les conventions,
les contrastes entre «petit public, et «grand public », les variations
de la critique, le sort des œuvres dans la durée, [ ... ] peuvent être exposés à
partir de cette distinction. »
Et dans son Cours de Poétique, Valéry se livrait en fait à de
brillantes variations sur le très classique «je ne sais quoi », qui est au
principe de la réception de l'œuvre par le public, saisissant en un instant
le résultat d'une longue et complexe genèse, mais aussi au cœur de cette
genèse même, où « l'action vient au contact de l'indéfinissable ».
Parallèlement à Valéry, Jean Paulhan poursuivait une réflexion sur le
domaine autrefois occupé par la rhétorique, et, en 1941, un recueil d'études
intitulé Les Fleurs de Tarbes étendit à un plus vaste public les fruits
d'une méditation commencée dès 1924. Jean Paulhan le faisait remarquer
avec l'humour qui n'est qu'à lui: «l'antique rhétorique », tel le Diable,
ne s'était jamais si bien portée, n'avait jamais été si souveraine, que
depuis qu'elle était parvenue à se faire oublier. La littérature, à la
lumière de ces analyses, n'apparaissait plus comme une entité victorieuse
d'un art oratoire mensonger et heureusement défunt, mais dans le meilleur
des cas, comme une sorte de conquête difficile et rusée sur l'emprise
retorse d'une rhétorique vulgaire, de ses idées reçues, de ses conventions
inconscientes, de ses formules toutes faites. En observant à l'œuvre cette
rhétorique cachée, Paulhan se prenait à réhabiliter quelque peu le vieil
art des rhéteurs qui avait le mérite d'être explicite, et qui en somme
facilitait le travail de l'écrivain authentique en filtrant une première fois
les évidences paresseuses de la doxa et les habitudes d'expression du
langage commun. La même année, Valéry publiait chez le même éditeur
son Tel Quel, qui sous une forme discontinue et aphoristique, décrivait la
stratégie de l'intellect « poétique» aux prises avec « l'indéfinissable ».
Chacun à sa manière, Valéry et Paulhan ramenaient l'attention du
public lettré sur la «vieille rhétorique ». Mais sous un biais qJli chez ces
deux héritiers de «l'honnêteté» classique était souverainement anti-
INTRODUCTION: POUR UNE HISTOIRE DE LA RH';:TORIQUE Il

historique. Il s'agissait moins de retrouver, par un effort à la fois


d'érudition et de sympathie, ce Gu'avait pu être cette rhétorique et pour-
quoi elle s'était défaite et occultée, que d'inventer, sous le nom de poétique
dans le cas de Valéry, sous celui de c: pensée critique» dans le cas
de Paulhan, une sorte de méta-rhétorique moderne, propre à aider l'écri-
vain dans sa tâche d'hygiène et d'invention. L'identification postériellre
de la rhétorique implicite à c: l'idéologie bourgeoise », et l'apparition
d'une science linguistique, acheva de persuader le «monde littéraire»
que c: poétique », c: pensée critique », c: science du langage» pouvaient se
conjuguer pour faire surgir une sorte d'Hérodiade révolutionnaire, vierge
de toute souillure d'idéologie bourgeoise et capable de formuler un dis-
cours rendant compte de tous les discours possibles, celui de la c: modt'r-
nité ». Sans entrer dans le détail de cette nouvelle quête du Graal,
signalons-en deux ou trois moments importants. En 1964-1965, dans son
séminaire des Hautes Etudes, VIe Section, Roland Barthes fit un inventaire
cursif de l'ancienne rhétorique, pour y faire le tri de ce qui pouvait encore
servir de «lieux» de l'invention au «discours de notre modernité» 8.
En 1966 et 1969, Gérard Genette publiait les deux premiers volumes de
FIgures, où il faisait usage, au profit d'une stylistique de la c: moder-
nité », de quelques définitions empruntées à la vieille elocutio. En 1970,
dans un article publié dans la revue Communications 8, Pierre Kuentz
avertissait ses amis de ne pas vendre la peau de l'ours: la rhétorique
ancienne avait plus d'un tour dans son vieux sac. Pour ne pas demeurer
sans qu'il y partit sous son inVisible emprise, il ne suffisait pas de la
traiter en c: lieux de l'invention» critique, ni de la réduire à quelques
figures de l'elocutio: il fallait percevoir son organicité apparemment
brisée, mais toujours latente et puissante, il fallait surtout faire son
histoire, dont la «modernité» elle-même n'était après tout qu'une des
conséquences.
Pendant ce temps, en Allemagne et dans les pays de langue
anglaise, un intérêt plus serein pour l'histoire de la rhétorique stimulait
des travaux de plus en plus nombreux. On ne peut sous-estimer, en Alle-
magn~, le souci des philologues d'opposer après la guerre, une sorte de
conjuration a posteriori aux démons de la propagande nazie: celle-ci
avait eu des théoriciens et même sa rhétorique. Il s'agissait donc d'oppo-
ser à cette rhétorique au service de la barbarie, une histoire de la rhéto-
rique au service de la sagesse et de l'humanisme. C'est le but avoué du
grand livre d'Ernest-Robert Curtius, La littérature européenne et le
moyen-âge latin, publié en 1947 à Bonn 10, où la rhétorique (envisagée
surtout sous l'angle de la topique) est reconnue comme le principe vital
de la culture humaniste et comme le point de vue unifiant pour l'étude
de ses formes et de son développement. Ami et disciple de Curtius à

8 Un condensé de ce séminaire a été publié par la revue Communications,


n° 16, 1970, pp. 172-225.
8 Ibid., pp. 143-157, «La rhétorique ou la mise à l'écart >.
10 Traduit et publié en français aux P.U.F. en 1956.
12 L'ÂGE DE L'ÉLOQUEN(.~

Bonn, Heinrich Lausberg publia en 1960 son Handbuch der literùrischell


Rhetorik qui pourvoit l'Université allemande du manuel qui manque si
cruellement en France. Il ne s'agit pas en effet, comme le Dictiollllaire
de rhétorique et de poétique de Morier, ou comme la Rhétorique générale
publiée par un groupe de chercheurs belges, d'ignorer l'histoire de la
rhétorique pour en inventer une nouvelle, inutile pour l'historien et le
critique, prématurée pour le linguiste. L'ouvrage de Heinrich Lausberg se
veut une Rhétorique des rhétoriques historiques, englobant dans sa pro-
blématique et dans son riche répertoire d'exemples empruntés à toute la
tradition européenne, de l'Antiquité à l'époque contemporaine, toutes les
variantes connues de Protée. Une version abrégée de cette encyclopédie
rhétorique a été traduite en italien 11. Un autre grand maître de la philolo-
gie allemande, Erich Auerbach, dans plusieurs de ses ouvrages, fait le plus
heureux usage de sa culture rhétorique. Dans Mimesis 11, le seul traduit
en français, il se sert de la théorie rhétorique des niveaux de style pour
établir entre littérature et société un rapport qui ne soit pas d'« influence '>
vague, ou de « reflet» mécanique, mais qui suppose une médiation rhéto-
rique. Ce livre pose les prémisses d'une harmonisation plus méditée entre
histoire, histoire de la rhétorique et histoire de la littérature.
Comment expliquer l'essor des études sur la rhétorique dans les
pays de langue anglaise? Par la vitalité de leurs institutions judiciaires
et parlementaires? Par le développement plus rapide d'une société indus-
trielle où l'art de persuader, sous ses formes commerciales et publicitaires,
journalistes et informationnelles, retrouve une place aussi considérable,
mutatis mutandis, qu'à l'âge dit «baroque », où l'Eglise de la Contre
Réforme avait mis en place un prodigieux appareil de persuasion collec-
tive? Ou encore par la survivance, dans l'enseignement, d'une rhétorique
au sens ramiste, limitée à l'élocution et à 1'« action », mais plus tenace,
sur ce terrain réduit, que la rhétorique aristotélico-cicéronienne bannie
en France par la réforme de 1885? Ou bien faut-il faire jouer une certaine
fascination pour l'humanisme rhétorique des pays latins, dont ceux-ci,
quelque peu rassasiés, sont las? Le fait est que de divers côtés le XX'
siècle a vu naître aux Etats-Unis et en Angleterre de véritables écoles
d'historiens de la rhétorique, dont les points de départ étaient différents,
mais qui ont fini par interférer et par constituer un des courants les plus
vivants de la recherche philologique dans les universités de langue
anglaise. Une des premières initiatives semble avoir été ceIle de Morris
W. Croll, professeur à Harvard. Celui-ci a certainement bénéficié des
travaux de Charles Dejob, vite oubliés en France, sauf d'Emile Mâle qui
a pris appui sur eux pour bâtir son magnifique volume sur l'Art en
Europe après le Concile de Trente. En 1881, Dejob publiait une étude

11 E/ementi di retorica, Bologne, II Mulino, 1969.


121'" éd. Berne, 1945. Traduit et publié par Gallimard, Bibliothèque des
Idées, 1969. II ne nous a pas été possible de consulter un autre ouvrage d'Erich
Auerbach, Liferatursprache und Publikum in der /aleinischen Spéitantike und
im Mitte/alter, Berne, 1958.
INTRODUCTION: POUR UNE HISTOIRE DE LA RHÉTORIQUE 13
sur la biographie et l'œuvre de Marc Antoine Muret 18 en qui il voyait une
des articulations essentielles entre l'humanisme du XVI" et celui du XVII"
siècle, entre l'humanisme italien et le français. En 1884, il publiait une
étude pionnière sur l'influence du Concile de Trente sur la littérature et
les arts- en Europe 14. Une autre source française de Morris W. Croll fut
certainement l'Art de la prose de Lanson, où celui-ci esquis!'ait une sorte
de stylistique historique. Mais tandis que Lanson s'efforçait de faire
l'économie de la rhétorique, Croll, dans une série d'articles qui s'éche-
lonnent entre 1914 et 1929 1G, asseyait la stylistique historique sur la seule
base qui pût l'étayer, l'histoire de la rhétorique. Peut-être passa-t-i1 trop
rapidement des définitions, trouvées dans les traités et les polémiques du
temps, à l'analyse du style singulier de chaque auteur: du moins mon-
trait-il que le style au XVIe et au XVII" siècles est toujours une affiliation
ou une réponse polémique aux characteres clicendi qui font l'objet des
polémiques rhétoriques contemporaines,. Ses élèves, et en particulier
George WiIIiamson, professeur à Oxford (The senecan amble, 1951)
poursuivirent ses recherches et affinèrent ses méthodes. Le très grand
mérite de cette école est d'avoir surmonté le dilemme littérature-rhétori-
que, sans doute fécond pour comprendre les auteurs modernes qui ont
vécu ou vivent de lui, mais qui, reporté sur le passé, stérilise la percep-
tion historique des styles. A lire les études de George WiIliamson sur la
prose anglaise du XVII', on éprouve la même joie intellectuelle et sensible
qu'à lire les travaux des musicologues reconstituant, à la lumière des
traités de théorie musicale du temps, la manière dont était jouée et perçue
la musique d'autrefois. On ne voit pas pourquoi les œuvres littéraires ne
bénéficieraient pas des mêmes soins: il est au fond aussi étrange de lire
- et d'interpréter - des tragédies comme celles de Corneille à la
lumière d'une esthétique non-critique, post-romantique ou brechtienne, que
d'interpréter des pièces de François Couperin sur un piano et selon une
technique apprise pour jouer du Chopin ou du Ravel.
L'école de Morris W. Croll s'était surtout attachée à fonder une
stylistique historique. L'école de Chicago, à partir d'une réévaluation du
corpus aristotélicien, et donc de la Rhétorique du Stagirite, rejoignit très
vite le type de recherches illustré par CroIt. Rosamund Tuve, dans un
grand ouvrage sur la poésie « métaphysique» anglaise, expliqua celle-ci
à partir de la rhétorique ramiste, fort répandue en Angleterre au XVI' et
au XVII" siècles. Elle montrait qu'en réduisant la rhétorique à la logique

13 Marc Antoine Muret, un professeur français en Italie dans la seconde


moitié du XVI' siècle, Paris, Thorin, 1881. La thèse de doctorat de Charles
Dejob était consacrée à un autre régent de rhétorique, René Rapin (De Renato
Rapino, Paris, Thorin, 1881).
14 De l'influence dl! Concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts
chez les peuples catholiques. Essai d'introduction à l'histoire littéraire du siècle
de Louis XIV, Paris, Thorin, 1884.
15 L'ensemble de l'œuvre de Morris William CraU a été l'objet d'une
édition en un volume sous le titre: Style, Rhetoric and Rhythm, essays by
Morris W. CroU, edited by J. Max Patrick and Robert O. Evans, Princeton,
New Jersey, 1966.
14 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

et à une stylistique de l'ornatus, le ramisme avait rendu possible cette


conjonction, qui fascinait T.S. Eliot chez les poètes métaphysiques, entre
l'intellectualisme des structures logiques et le sensualisme flamboyant des
images.
Dès 1924 et 1928, Charles Baldwin offrait au monde anglo-américain
des manuels de rhétorique médiévale et humaniste. Dès 1949-1950,
H. CapIan et H. King, dans diverses revues savantes, publiaient cinq
bibliographies (latin, espagnol, italien, anglais, français) des traités de
rhétorique ecclésiastique du XVI· et du XVII" siècles 18.
Les conséquences de ces diverses recherches, dont on ne donne ici
qu'un aperçu très cursif, se firent surtout sentir à la fin des années 50.
En 1958, dans la voie ouverte par E.B.O. Borgerhoff, Jules Brody publiait
son Boileau and Longinus. L'étude de A.D. Sellstrom, c Rhetorics and
poetics of french c1assicism:. (French Review, 1960-1961), remettait à
l'ordre du jour de la recherche les problémes traités par Momet et Bray
'dans les années 30. Les travaux de Hugh M. Davidson aux U.S.A.
(Audience, words and art, studies in seventeenth century french rhetoric.
1968), ceux de Peter France en Angleterre (Racine's Rhetoric, 1965 et
Rhetoric and truth in France, 1972) ouvraient une véritable c tête de
pont» dans le XVII" siècle français des études anglo-américaines sur
l'histoire de la rhétorique. Depuis cette c: tête de pont:. n'a fait que
s'élargir. Peter Bayley, dans un ouvrage intitulé Themes and styles in
french pulpit oratory 1580-1640 17 relit à la lumière des traités de rhéto-
rique révélés par la bibliographie de CapIan et King un domaine peu
exploré depuis Jacquinet et Bremond. Margaret Mc Gowan, dans une
étude intitulée Montaigne's deceits, the art of persuasion in Les Essais
(1974) analysait chez le contempteur par excellence de c la rhétorique»
el de Cicéron, les méthodes, dérivées à ses propres fins, de l'art oratoire
que Montaigne a mis en usage pour tenir son lecteur en haleine et le
prendre au piège de sa sagesse. Et c'est en 1972 que paraissait le grand
ouvrage d'Aldo Scaglione, The classical theory of composition from the
origin to the present, a historical survey 18, qui fondait véritablement une
stylistique historique sur l'étude, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, des
théoriciens de l'ordre des mots dans la phrase. Ce livre place dans une
vaste perspective historique les t:avaux de Morris W. Croll et de George
Williamson.

18 H. Capian et H. King, '" Latin tractates on preaching: a book Iist »,


Harvard Theological Review, XLII (1949), pp. 185-206. Pour la bibliographie
établie par ces auteurs pour le domaine italien, espagnol, anglais et français,
voir notre Bibliographie générale en fin de volume.
17 Cet ouvrage est une «Dissertation for the degree of Doctor of Philo-
sophy of the University of Cambridge:., que nous avons lue sous sa forme
dactylographiée. Nous remercions vivement M. Bayley d'avoir eu la gentillesse
de nous la communiquer avant édition.
18 University of North Carolina Studies in Comparative Literature. n° 53,
Chapel Hill N,C. 1972.
INTRODUCTION: POUR UNE HISTOIRE DE LA RHÉTORIQUE 15
En France, il faut rendre hommage à Basil Munteano qui, dans une
série d'articles publiés en 1957-1958, et réunis en volume en 1967 19,
appelait à surmonter le double obstacle dressé sur le chemin d'une histoire
objective de la rhétorique: le préjugé anti-rhétorique que l'histoire litté-
raire avait hérité du XIX· siècle romantique d le mythe d'une méta-
rhétorique dont se nourrissait la c nouvelle critique ~. Il montrait que c la
rhétorique» n'est pas un système scolastique figé, mais une probléma-
tique à la fois durable et évolutive dont les c constantes dialectiques»
ont fécondé aussi bien les diverses écoles morales et esthétiques que la
critique littéraire et la critique d'art. B. Munteano donnait, à l'intérieur
de ses articles-programmes ou dans d'autres, assez d'exemples sur la
fécondité thématique de la rhétorique et sur la survie des rhéteurs anciens,
jusque chez les théoriciens du romantisme, pour faire germer en France
l'idée d'une histoire de la rhétorique.
Les propositions de Basil Munteano, fondées sur une solide culture
de comparatiste et un dévouement sans réserve à la cause de la philologie,
ne laissèrent pas indifférents les historiens de la littérature du XVII' siècle.
L'histoire de l'éloquence sacrée, illustrée en 1960 par la thèse de J. Tru-
ch et sur La Prédication de Bossuet, n'avait d'ailleurs cessé de les tenir en
éveil sur l'importance de la culture rhétorique au XVII' siècle. En 1968,
Jacques Truchet dirigeait un cycle de conférences de la Société d'Etude
du XVII" siècle intitulé c Points de vue sur la rhétorique ~ où deux de ses
disciples, J. Hennequin sur la rhétorique de l'oraison funèbre sous
Henri IV, et J. Descrains sur la rhétorique de J.P. Camus, montraient que
la recherche universitaire française s'orientait à son tour dans cette
direction. Ce que confirmait la publication cette même année 1968 de la
thèse de Roger Zuber, Les Belles Infidèles et la jormation du goût classi-
que. Cette tendance s'est affirmée avec éclat en 1974 par le succès du
Colloque de la Société d'Etude du xvII" siècle (sous les auspices du
C.N.R.S.), où intervinrent plusieurs des auteurs que nous avons cités 20.
Dans cette évolution, on ne saurait négliger le rôle joué par les
historiens de la littérature latine. En 1910, pour définir la méthode de la
jeune histoire littéraire, Lanson s'appuyait sur l'exemple de Gaston Bois-
sier, l'auteur de Cicéron et ses amis. Il est heureux que l'amorce d'une
histoire de la rhétorique en France puisse à son tour s'appuyer sur
l'exemple, l'expérience et la sympathie des héritiers de Gaston Boissier.
L'étude de la rhétorique latine, païenne et chrétienne, dans sa diversité,
son évdutioJ1. ses qU'èrelles, est arrivée aujourd'hui à l'âge des synthèses.
Les travaux d'Henri Marrou sur l'éducation oratoire à Rome et sur la
culture de saint Augustin, nous font percevoir la rhétorique latine comme
le principe vital de la culture romaine, et nous aident à comprendre
pourquoi chacune des Renaissances qui rythment l'histoire de la culture
européenne est d'abord une renaissance de la rhétorique, à la fois paideia

19 Basil Munteano, Con~tantes dialectiques en littérature et en histoire, pro-


blèmes, recherches, perspectives, Paris, Didier, 1967.
20 Les Actes de ce colloque ont été publiés sous le titre Critique et création
littéraires en France au XVII' siècle, Paris, C.N.R.S., 1977.
L'ÂGE DE L'ELOQUENCE

et litterae humaniores. Les travaux de Christine Mohrmann et de Jacques


Fontaine, prolongeant ceux d'Henri Marrou, nous aident à comprendre les
problèmes spécifiques d'une rhétorique chrétienne, posés dès les premiers
siècles de l'Eglise et ravivés au XVI' siècle par le réveil d'une culture pro-
fane. Les grandes synthèses de A.E. Leeman et de G. Kennedy, venant
après le grand article Rhetorik de l'Encyclopédie Pauly-Wissowa (Sup-
plément VII, 1940, par W. Kroll) achèvent, s'il en était besoin, de détruire
le mythe de « la rhétorique », si commode au goût romantique de l'anti-
thèse: la plus grande partie des textes sur lesquels ces ouvrages sont
fondés ont été redécouverts à la Renaissance, publiés au XVI' et au
XVII' siècles, et ils donnaient aux érudits, aux orateurs, aux écrivains du
XVII" siècle une culture rhétorique riche en contradictions, en tendances et
en méthodes diverses. II faut accorder une importance particulière aux
thèses d'Alain Michel sur Rhétorique et philosophie chez Cicéron et sur
le Dialogue des orateurs de Tacite (1960). Dans sa thèse principale
Alain Michel s'attache à réfuter le préjugé philosophique qui pèse sur
la rhétorique en général et sur Cicéron en particulier: en restaurant
l'unité de la pensée cicéronienne et l'image de l'Orator, médiateur entre
la sagesse et la Cité, il nous aide à comprendre une des fondations les
plus solides de ce que Burckhardt avait appelé l'individualisme de la
Renaissance, et ce que les hommes du XVII" siècle entendaient par
« héroïsme ». Dans sa thèse sur Tacite, ce que Basil Munteano appelle
« constantes dialectiques» de la littérature est mis en évidence à propos
de la lutte des rhétoriques à Rome sous l'Empire. La forme du dialogue
donnée par Tacite - après Cicéron - à un traité de rhétorique suffirait
il montrer ce qu'a de libéral et d'adaptable à la diversité des hommes et
des circonstances l'art oratoire antique. Le fait que ce libéralisme, invo-
qué par Borgerhoff pour la critique rhétorique du XVIIe siècle, ait eu
tendance à se durcir à certaines époques ou à se schématiser pour des
besoins pédagogiques ou politiques est une autre question. Même - et
dirons-nous, surtout - si l'on veut tenir l'histoire de la rhétorique pour
l'ombre de la littérature et de son histoire, un inventaire des machines-
outils qui ne saurait aspirer à la dignité de l'étude des chefs-d'œuvre, il
ïaut admettre la nécessité de cette histoire et de cet inventaire sans gloire,
mais combien révélateurs sur la fonction et l'évolution de la chose litté-
raire dans les sociétés européennes.
Au moment où les diverses disciplines de l'histoire de la littérature,
de plus en plus cloisonnées par époque et par méthode, cherchent un
forum du côté de la littérature néo-latine, trésor commun de la culture
européenne, l'histoire de la rhétorique peut offrir un autre forum, très
voisin du premier. L'essor d'une telle discipline en France au moment
où d'autres grandes nations s'y attachent, aurait le mérite de fournir aux
chercheurs des différents pays une problématique commune, un terrain de
comparaison, voire un langage commun 21.

21 C'est à cet idéal que voudrait contribuer la Société internationale pour


l'histoire de la rhétorique, fondée en 1977, qui a déjà organisé trois colloques
internationaux (Zürich, 1977, Bressanone, 1978, Amsterdam, 1979) et qui publie
un précieux bulletin d'information, Rhetoric News/etier.
INTRODUCTION: LIlTÉRATURE ET c RES LITERARIA» 17

II

Ainsi, l'histoire de la rhétorique a été le plus souvent en France,


jusqu'ici, un point aveugle de l'histoire littéraire. Cette discipline, née
A la fin du XIX" siècle, a constitué son objet sur le modèle que lui offrait
la c littérature» romantique, et ses méthodes sur le modèle que lui propo-
sait la Oeistesgeschichle allemande, d'inspiration nationaliste. Double
séparation: la c littérature» est un secteur A part de l'ensemble de la
culture; et son ét.ude se confond avec celle de l'esprit national, par oppo-
sition A celui des autres nations européennes, tel qu'il se manifeste sous
les espèces des chefs-d'œuvre, prose et poésie. Refluant sur les siècles
antérieurs, cette double séparation y fut transportée, quelque violence
qu'elle fît A des réalités de culture qui s'y prêtaient beaucoup moins qu'au
XIX" siècle. Osons poser des questions naïves: quel est le statut de la
c littérature», au sens où l'entend l'histoire littéraire, au XVII" siècle?
Peut-on même parler, en ce sens, de «littérature du XVII" siècle fran-
çais » ? C'est une évidence pour nous, tant les découpages de l'histoire
littéraire ont acquis droit de cité parmi nous. Cette évidence n'est d'ail-
leurs pas sans avantages. Elle soutient une certitude raisonnable, celle de
la perpétuité, de siècle en siècle, d'une tradition des « Lettres », même si
elle la lie exagérèment A l'histoire séparée d'une langue et d'une conscience
nationales. A ce point de vue, et sans qu'il remît en cause le concept
romantique de c littérature :0, l'ouvrage de Curtius, La Littérature euro-
péenne et le Moyen Age latin, a fait naître des inquiétudes salutaires. La
présence, A l'arrière-plan des c littératures» vernaculaires, d'un fonds
commun néo-latin, renvoyait sans doute, dans l'esprit généreux de l'au-
teur, A la conscience occultée d'une patrie commune, l'Europe, sous les
nationalismes qui l'avait trahie et crucifiée. Mais la continuité même de
ce fonds commun de topol de siècle en siècle apparaissait dans ce livre,
et lA était son mérite essentiel, comme inséparable de son extension
universelle dans une aire «romane» indifférente aux frontières tracées
par le Congrès de Vienne et les deux traités de Versailles. Indirectement,
éclatait le paradoxe d'une histoire littéraire qui historicise tout, sauf le
concept d'où elle tire son nom et sa légitimité. Chez Curtius, l'essence
apologétique de ce concept était tiré ad majorem Europae gloriam. Il
n'était pas remis en cause. Ce mérite en revient A Paul Bénichou, dans
son livre Le sacre de l'écrivain. Etudiant l'époque qui précède immédiate-
ment celle qui a vu naître l'histoire littéraire, il y établit en effet que la
~ littérature », dans son acception moderne et contemporaine, n'a fait
son apparition qu'au XVIII·, et n'a été c sacrée» qu'au XIX". Sacrée,
c'est-A-dire séparée et nommée. Cela suppose des « écrivains» hautement
conscients de détenir un pouvoir spirituel autonome, et reconnus dans ce
magistère non seulement par la jeune société civile, mais même par les
détenteurs traditionnels du pouvoir spirituel, le clergé et l'Eglise. Il est
regrettable que Paul Bénichou n'ait pas poursuivi son étude jusqu'à la
période symboliste, lorsque l'écrivain renonçant aux alibis romantiques
- mission nationale, sociale, politique, voire religieuse du pouvoir litté-
raire - justifie sa royauté sur une gnose du langage. Se voulant alors
18 L'AGE DE L'ELOQUENCE

détentrice à elle seule du pouvoir spirituel, face à toutes les autres


instances de la culture, compromises avec ce qui pour elle est le «mon-
de », politique, science, religion, la littérature tend à se retirer sur un
sublime Aventin. Grâce aux conquêtes de l'âge romantique, elle n'en
dispose pas moins d'assises concrètes, revues, éditeurs, «monde litté-
raire », qui lui permettent de se nourrir d'elle-même, et de rayonner sur
un public cultivé et révérent. Littérature de « mages », guides de la nation,
ou littérature de «voyants» en marge de celle-ci, la littérature du XIX'
siècle, au sommet de son prestige, a dû sacrifier pour prendre une
conscience d'elle-même aussi héroïque et tenter de la faire partager par
la société moderne, l'encyclopédisme du savoir et de l'action qu'elle avait
d'abord tenté d'assumer, en prenant sur elle l'héritage du prédicateur du
XVII", du philosophe du XVIII', de l'orateur révolutionnaire, tout en conser-
vant « toute la lyre» des Belles-Lettres d'Ancien Régime, poésie, histoire,
roman, essai. Même au cours de son Age d'or, la littérature a changé de
frontières et de statut: après avoir cherché son « sacre» dans le gigan-
tisme, son orgueil a cru le trouver dans l'angélisme. Pour monter si haut,
elle a dû lâcher du lest: des pans entiers du savoir et du pouvoir lui
échappent, et désormais, en dépit de l'effort des écrivains N.R.F. pour
faire machine arrière, se méfient d'elle, tandis que le journalisme, ency-
clopédique par nature, s'empare de ses dépouilles. Elle a donc gagné sa
suprême indépendance, mais au sommet d'une «tour d'ivoire» d'où elle
ne redescend plus sans courir le risque de se voir confondue avec le
savoir spécialisé ou avec la vulgarisation et 1'« engagement» journa-
listiques.
Etablie par le XIX' siècle dans un statut d'exceptionnel prestige, dant
le XX' nous a démontré l'extrême fragilité, il est tout naturel que la
Littérature ait voulu projeter sur le passé une autonomie tardivement
acquise, et se donner une généalogie proportionnelle à sa taille adulte.
Contemporaine de la génération symboliste, mais lectrice des héros du
Romantisme, l'Université de Jules Ferry, nationaliste et démocratique, fit
de l'histoire littéraire la généalogie de ses héros, et de la « littérature»
que ceux-ci illustraient une constante de l'histoire nationale. Un glis-
sement de sens fit passer «l'histoire littéraire », telle que l'avaient
entendue les auteurs, avec Dom Rivet, de l'Histoire littéraire de la France,
traduction française de la res litera ria et de la literatura humanistes, à une
« histoire de la littérature» faisant de celle-ci le symbole et le dépositaire
de l'esprit de la nation. Pour Dom Rivet et ses ::ollaborateurs, « l'histoire
littéraire» avait un sens encyclopédique: tout ce qui avait été écrit en
France, quels qu'en fussent le sujet, la forme, entrait dans leur inventaire.
Le champ couvert par cette version originelle de «l'histoire littéraire»
était celui-là même que cultivait, depuis le XVI" siècle, la République des
Lettres, très différente, en dépit de l'équivoque possible, et fréquente, de
ce que nous appelons le « mondé littéraire ». République de philologues,
mais aussi de savants, de savants parce que philologues: toute science,
de la médecine à la géographie, des mathématiques à l'histoire, est alors
fondée sur l'étude des textes antiques qui lui servent de point de départ.
La res literaria englobe Strabon et Hippocrate, Euclide et Thucydide, 3U
INTRODUCTION: LITIÉRATURE ET «RES LITERARIA, 19
même titre que Virgile et Horace, Homère et Longus. L'imitation en lan-
que vulgaire, pour le plaisir des « ignorants " de la poésie et du roman
antiques n'est qu'une dérivation seconde, et dans une certaine mesure
secondaire, à partir de ce fonds commun dont le plus noble usage est de
l'ordre du savoir et non du plaisir. Les géants des «Lettres" sous
Henri IV et Louis XIII, sont des érudits tels que Casaubon, Scaliger,
Saumaise, Sirmond, Petau. Le catalogue des héros de l'épos national,
dressé par l'histoire littéraire lansonienne pour le XVII" siècle, élimine les
~ latineurs » et privilégie les « créateurs» au dépens des savants. Pour-
tant y figurent un philosophe tel que Descartes, un mathématicien et
polémiste religieux tel que Pascal, un théologien et prédicateur tel que
Bossuet. Tous trois se sont montrés fort réservés vis-à-vis de la poésie,
du théâtre et du roman de leur temps, aux côtés desquels leur œuvre se
trouvait désormais classée. Cet œcuménisme relatif est moins une survi-
vance appauvrie de celui des Mauristes qu'une réflexion, au miroir
universitaire et critique, de l'ambition de l'écrivain-héros du romantisme,
à la fois prédicateur, philosophe, pOlémiste, voire à l'occasion théologien
et savant: héroïsme encyclopédique qui a trouvé son ultime expression
dans les Cahiers de Paul Valéry. La «littérature» au sens romantique
est le suprême effort des Belles-Lettres d'Ancien Régime pour s'attribuer
un magistère sur l'ensemble des disciplines dont elles n'étaient encore, au
XVII", qu'un appendice. Car si l'histoire littéraire, fidèle à l'ambition
romantique, annexe à la «littérature» tel théologien, tel philosophe,
tel savant éloquents du XVII', l'Encyclopédie humaniste du XVII" ne con-
sentait, en marge de ses «sciences solides », qu'une place et un rang
très modestes aux Belles-Lettres, qui étaient alors, poésie et roman, de
l'ordre du divertissement de Cour. En revanche, si modeste que fût cette
place, elle devait le peu de légitimité dont elle jouissait au fait qu'elle se
donnait pour dérivée de modèles antiques appartenant à la res literaria
el.cyclopédique de l'humanisme, fondement de tout savoir, mais d'un
savoir qui honorait en toutes ses branches l'expression éloquente. Cette
universalité de l'éloquence, en facteur commun de l'ensemble de la culture
humaniste, savante ou mondaine, explique le malentendu, au demeurant
fécond au point de vue pédagogique, qui a permis à la «littérature"
devenue triomphante et autonome, de prendre sa revanche en inscrivant
dans son histoire des œuvres de théologiens, d'apologistes, de philoso-
phes, de savants. Annexion timide d'ailleurs, à y regarder de plus près,
et limitée par les nécessités' de programmes scolaires et universitaires:
n'y figurent point les traités de spiritualité et d'apologétique révélés par
l'abbé Bremond, la Recherche de la vérité de Malebranche, moins heu-
reuse que le Dèscours de la Méthode, les Mémoires autres que ceux du
cardinal de Retz ou du duc de Saint-Simon, les récits des voyageurs et de
missionnaires, les autobiographies spirituelles, comme celles du P. Surin
ou de Mme Guyon, les correspondances autres que celles de Voiture et de
Mme de Sévigné, les traités d'artisans lettrés tels que Les Instructions
pour les jardins fruitiers et potagers de Jean de la Quintinie. Partout
cependant se révèle cette conscience et ce bonheur d'expression que nous
réservons aujourd'hui aux « écrivains " et que toute une élite alors, dédai-
20 L'AGE DE L'ÉLOQUENCE

gnant OU redoutant le nom d'« auteur ~, plaçait plus haut que ne le font la
plupart des «auteurs ~ actuels. Entre l'optique de l'histoire littéraire,
concentrée sur les «grands écrivains ~ dont l'éminence doit plus au
XIX" siècle qu'à leur propre temps, et celle que nous proposons ici, la
différence pourra apparaître mineure: elle déplace seulement le regard
d'une « littérature-catalogue de héros nationaux », isolée non sans arbi-
traire dans un ensemble qui distribuait autrement les valeurs, à cet
ensemble qui, se connaissant sous le nom d'Eloquence, n'attribuait à une
bonne part de ce que nous appelons chefs-d'œuvre qu'un rang modeste, y
voyant tantôt une simple dérivation, pour le plaisir des « ignorans» des
chefs-d'œuvre de l'Antiquité classique, tantôt un divertissement, non
dépourvu de nocivité, accordé à des « mondains» incapables d'une con-
tention chrétienne trop soutenue. Il s'agit en somme de voir la culture
rhétorique du XVII" siècle non plus à travers un concept de « Iittératur~ »
élaboré tardivement, mais à l'aide de ses propres critères, et des débats
dont ils étaient l'objet en leur temps. Cet effort pour se déplacer à l'in-
térieur d'une culture disparue exclut tout sentiment de supériorité du
présent sur le passé, que ce sentiment soit naïf et inconscient, comme ce
ful le cas de l'histoire littéraire post-romantique, qui croyait exalter le
passé national en le remodelant à des fins apologétiques, ou qu'il soit
polémique et surchargé d'alibis scientifiques, comme c'est le cas de
l'idéologie critique de la « modernité ». Il n'est pas question ici de contes-
ter la présence au XVII" siècle de «chefs-d'œuvre », ni de «grands écri-
vains », ni d'esquiver la question posée par cette présence, perçue autre-
ment que nous par les contemporains. Il vaut la peine quelquefois d'0U-
blier momentanément les arbres pour voir enfin la forêt.
Héritier de la Renaissance, le XVII" siècle est, en Europe, l'Age de
l'Eloquence. Pourquoi l'est-il, plus qu'ailleurs, en France? Les conditions
y sont réunies pour prendre le relais, à une échelle infiniment plus vaste,
des deux Renaissances romaines, celle de Léon X et celle d'Urbain VIII
Barberini, et pour conférer aux rois Bourbons cette gloire des Lettres que
les Valois n'avaient pas su associer à la réussite politique et à la paix
religieuse. La France est alors le pays d'Europe où le prestige et les
travaux de la Respublica Iiteraria savante sont le plus fortement soutenus
par une magistrature puissante, dans les rangs de laquelle le pouvoir
royal recrute ses meilleurs serviteurs; c'est aussi le pays d'Europe où la
Cour, démantelée par la fin des Valois, passée aux mains d'une dynastie
nouvelle, désorientée une seconde fois par la mort d'Henri IV, trouve
avec Richelieu la volonté et les moyens de rattraper son retard, renouant
avec la tradition d'une monarchie qui avait dés avant la Renaissance
imposé la supériorité du français d'Ile-de-France sur les patois, avec
François 1er, imposé l'usage de cette langue commune dans les actes
publics, de préférence au latin, et au cours du XVI· siécle allié son
prestige à celui d'une Académie de Poésie et d'Eloquence françaises. Sous
la vigoureuse impulsion de Richelieu, la Cour de France devient sous
Louis XIII la tête d'une société civile à qui elle impose, selon un decorum
royal dont l'Académie française est chargée de définir les normes, des
modèles de langage et de comportement, l'organe d'une ambition dynas-
INTRODUCTION: L1TI"ÉRATURE ET «RES L1TERARIA» 21

tique qui veut s'imposer à l'Europe par la réussite des Lettres et des
Arts français autant que par la victoire des armes. C'est en France Que
la résistance docte et dévote à l'essor de Belles-Lettres mondaines et
profanes était la plus vive: c'est là aussi que, grâce au mécénat impé-
rieux de la Cour, dans une polémique stimulante avec l'idéal docte
d'eruditio et avec l'idéal clérical d'éloquence sacrée, fleurit avec le plus
de vitalité un idéal civil d'Eloquence française, accordé à la majesté
lOyale et au «bon usage» de la Cour, éloquence fertile en «chefs-
d'œuvre », mais destinée d'abord à servir de dénominateur commun à
l'élite du savoir et du pouvoir. Elle se cristallise, sans doute, pour le
prestige et la délectation de ce que Corneille appelle « les illustres suffra-
ges », dans des poésies, des romans, des pièces de théâtre: elle trouve
sa véritable certitude et sa vraie gravité comme mode d'expression de
l'homme d'Etat, du chef de guerre, du gentilhomme, du magistrat, dont
eHe manifeste l'autorité, la « grandeur d'âme », 1'« honnêteté », en somme
l'appartenance au «théâtre des illustres» qui exerce le pouvoir, autant
par l'admiration que par la force, sur le parterre du royaume.
Cette éloquence française est-elle une déchirure dans le tissu de la
"cs liferaria humaniste et européenne? Oui, si J'on y voit l'amorce de ce
que deviendra plus tard la littérature française. Non, si l'on considère
qu'elle s'est passionnément voulue l'héritière de l'Eloquence romaine, dont
elle reconnaît l'exemplarité, dont eUe veut réincarner l'universalité. Sa
mémoire est la même que celle de l'Eloquentia néo-latine, la discipline
rhétorique et poétique à laquelle elle se plie est celle-là même que la
philologie humaniste européenne a restaurée dans sa richesse et ses
nuances. Son essor repose sur l'expansion du réseau des Collèges jésui-
tes et oratoriens, expression de la volonté de la Réforme catholique,
commune à toute l'Eglise, d'ordonner pédagogie et homilétique chrétien-
nes à l'apprentissage préalable des lifterae humaniores et de la rhétori-
que latine. Cet enracinement de l'éloquence française dans la culture
humaniste et chrétienne commune à toute l'Europe est au principe de son
succès européen, car elle n'apparut pas comme une rupture avec les
ressources et les idéaux de l'humanisme latin de la Renaissance, mais
comme un corps glorieux émanant de l'antique tombeau, rajeunissant ses
trésors par la grâce de la présence actuelle et vivante. Cette transfigu-
ration - qui fut pour une large part une traduction - n'aurait pas été
possible, contre le poids du tombeau lui-même et de ses austères gardiens,
~ans la volonté politique de la Cour de la France, sans le besoin qu'eut
celle-ci d'affirmer la suprématie de la dynastie nouvelle, héritière de la
plus vieille monarchie chrétienne d'Europe, face aux autres Cours, et
entre autres la Cour latine des Pontifes romains. Transposée en français
d'Ile-de-France, mise au service du Louvre, l'antique alliance de la
sagesse et de l'éloquence conserve sa vocation universelle, dans un mythe
romain qui soutient l'action et la parole des héros de la monarchie, autant
sinon plus que l'invention de ses écrivains. De ses assises savantes et
sacrées, l'éloquence française hérite le culte de la forme d'expression,
indissociable d'une réflexion approfondie, philosophique, morale, politi-
que, religieuse, bref rhétorique, sur l'art de parler. On attache au style un
22 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

tel prix, en français comme on l'avait fait en latin, il est jugé chose si
grave, qu'il n'est pas encore abandonné aux seuls auteurs de profession.
Même après avoir cessé d'être un privilège de caste savante ou de
caste cléricale, l'Eloquence, devenue c françoise », est un superflu que
les diverses c professions nobles et publiques :t tiennent à ajouter à leur
nécessaire, sachant que sans elle leur autorité personnelle, celle de leur
c profession» seraient nécessairement endommagées. c L'Eloquence fran-
çoise» qui prend conscience d'elle-même sous l'autorité de Richelieu ne
S~ confond nullement avec ce que nous entendons aujourd'hui par « litté-
rature du règne de Louis XII1 » : l'Académie française qui est chargée
d'en fixer les normes accueille aussi bien des grands seigneurs, des
diplomates, des dignitaires de la Cour, des hommes d'Eglise, des magis-
trats, des médecins, des avocats, que des poètes ou des écrivains profes-
sionnels. Elle se veut la résultante d'un immense effort collectif, patronné
par le pouvoir civil, des diverses composantes de l'élite du royaume, gens
de Cour et gens de Robe, c sçavans et honnestes gens », clercs et laïcs,
pour accorder leur style de caste à une éloquence commune consonante
à la majesté du roi de France. Poètes et écrivains participent de cet
immense effort, mais à leur place, et autant comme bénéficiaires de ses
résultats que comme guides et garants. Leurs œuvres sont l'occasion de
débats dont l'objet ultime est le c meilleur style" de l'éloquence française,
et le goût qui permet de le discerner.
Ces débats ne sont pas l'arcane d'un c monde littéraire» autonome,
comme ce sera le cas au XIX· siècle. Ils engagent tous les secteurs de
l'élite du savoir et de la responsabilité. Ils supposent une vaste diffusion,
dans l'outillage mental de l'élite française, à des degrés divers de préci-
sion, par éducation, imprégnation ou contagion, des techniques et des
questions de la rhétorique gréco-latine, restaurées au cours du XVIe siècle
par les philologues humanistes. Une des catégories essentielles de la rhé-
torique est l'imifafio : c'est par référence à une gamme de styles illustrée
par les modèles exemplaires de l'Antiquité que procède l'invention de
l'écrivain ou de l'orateur du XVll"; une autre de ses catégories est la
convenientia, l'adaptation du discours à toutes les variables du problème
concret auquel il répond: c'est par référence à cette valeur à la fois
esthétique et morale que l'homme de Cour se conduit et converse. Ces
notions sont communes à toute l'Europe humaniste. Mais c'est justement
parce que la bonne société, autant que la prose et la poésie françaises, se
sont pénétrées de ses valeurs, au point de faire apparaître l'éloquence
française comme l'héritière moderne de l'éloquence grecque et latine, que
l'Europe lettrée se mit à imiter la langue, le tour et les manières françai-
ses. L'ars dicendi, dont les humanistes avaient attendu qu'il restaurât
l'Age d'or de la foi et des Lettres au sortir de l'Age de fer scolastique,
avait fait le prestige de l'Italie et de sa langue; il fait au XVII· le prestige
de la France où sembla s'être transportée, plus pleinement encore, la
moderne version de l'alliance entre sagesse et éloquence qui avait fait la
grandeur de Rome. S'il y a une unité de dessein dans la multitude de
formes que revêt alors la culture française, eUe est dans cette volonté
tacite de conquérir dans sa plénitude ce principe d'universalité. Les
INTRODUCTION: LITTÉRATURE ET «RES L1TERARIA» 23
débats sur le «meilleur style» auxquels se livrent érudits, magistrats,
théologiens, prédicateurs, gens de Cour et dont les œuvres d'auteurs
professionnels ne sont que l'occasion, suscitent une langue, un goût, un
art de vivre et de parler qui actualisent, à l'échelle d'une société nom-
breuse, active, puissante, moderne, 100 raffinements de l'antique Elo-
Iluentia que l'Europe humaniste révérait depuis le XVIe siècle sous les
traits allégoriques et associés de Mercure, de Minerve, et de l'Hercule
gaulois.
Le statut de ce que nous nommons « littérature », au XVII" siècle, est
plus royal qu'il sera jamais, puisqu'elle est, sous la notion extensive
d'EIrquepce. l'affaire de teus les «porte-parole» du royaume, gentils-
hommes et gens de loi, ecclésiastiques et magistrats, «sçavans» et
«ignorans », et pas seulement des spécialistes de 1'« écriture ». Mais il
est aussi plus humble et modeste que nous ne voulons l'admettre, dans la
mesure où les «auteurs» écrivant à l'usage d'un public «ignorant» et
« laïc », pour son divertissement, apparaissent encore comme des «so-
phistes» parmi les orateurs, opérant dans une sphère de jeu inutile au
salut, ajoutant peu au savoir, et n'offrant au pouvoir qu'un ornement.
On attribue le plus souvent, lorsqu'on veut bien l'apercevoir, ce statut
éqUivoque de la « littérature du XVII" siècle» au préjugé nobiliaire contre
l'artisanat servile des « auteurs », ou au préjugé clérical contre le plaisir
profane. Il faut aller plus loin, et voir que ce « soupçon» est inhérent à
la nature même de la culture humaniste et chrétienne, à la définition
même de l'Eloquentia, qui n'est tant honorée que comme organe de la
Sapientia, savoir et sagesse, science et vertu, responsabilité et exercice des
responsabilités, « choses» que les « mots» n'honoreront jamais assez, à
condition de ne point s'émanciper de ce service d'honneur. Le « soupçon»
des dévots et la désinvolture nobiliaire vis-à-vis des « auteurs" ne sont
pas plus redoutables que la méfiance des « sçavans », dont le culte pour
l'Eloquentia antique, alliance de la sagesse et de l'art de persuader, a
pour revers l'exécration de la sophistique, et tout est sophistique lorsque
l'on s'éloigne des lumières directes de l'Antiquité. Les chefs-d'œuvre que
nous admirons n'avaient pas leur place marquée au Temple de la Gloire
humaniste, et s'il s'est trouvé un public pour les goûter, pour des raisons
fort étrangères aux nôtres, il s'en est trouvé un autre, le plus nombreux
p~ut-être, pour les ignorer, les redouter, les tenir pour «bagatelles ».
Si l'Eloquence était un luxe de la forme légitimé par le sérieux de son
objet, les « chefs-d'œuvre» qui, selon notre terminologie, apparurent en
son sein étaient un luxe de ce luxe, et donc un excès le plus souvent
ressenti comme tel. Il est vrai, en revanche, que leur hubris même, ou si
l'on préfère. la transgression qu'ils constituent, crée insensiblement un
« espace littéraire» imperceptible à la plupart des contemporains, et que
l'évolution ultérieure des Belles-Lettres surévaluera.
Mais les « Modernes» ? objectera-t-on: ils ont vu, les premiers, comme
nous les voyons, grands écrivains et chefs-d'œuvre « littéraires », hors de
l'ombre où les maintenait la lumière désespérante de l'Antiquité. Repor-
tons-nous donc aux Hommes illustres de Charles Perrault: sur cent
éloges, ceux que nous appelons «écrivains» ne figurent qu'au nombre
24 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

de dix. Le classement par conditions (nouveauté mondaine par rapport au


classement traditionnel par discipline du savoir) indique une hiérarchie
où les c Lettres,. ont une place modeste, après l'état ecclésiastique, la
profession des armes, les ministres d'Etat, les grands magistrats, Où
l'Eloquence française et moderne trouve ses plus solides cautions. Encore
ne faut-il pas se laisser prendre au piège des mots: les c Hommes de
Lettres» qui apparaissent ici avant les' Philosophes, Historiens, Orateurs
et Poètes, n'ont rien de commun avec les nôtres. Perrault prend soin,
dirait-on, de prévenir l'équivoque en indiquant, dans sa préface, qu'il
fera une place, dans son bilan du siècle, aux c admirables découvertes
que nos gens de lettres ont faites dans toutes les sciences ». Il s'agit
donc plutôt de Pascal que de Scudéry, de Ménage que de Gomberville.
Les érudits et les ({ sçavans » figu.rent en meilleure place et en plus grand
nombre dans cette galerie que les c écrivains,. au sens moderne. L'un de
ceux-ci figu're d'ailleurs dans les Hommes Illustres dans le chapitre
consacré aux gens d'épée, au titre de chevalier de Malte: il s'agit
d'Honoré d'Urfé! c Orateurs» et « Poètes », ces derniers seuls entrant à
peu près dans le cadre offert par notre notion d'i: écrivain », sont installés
au bas bout de la table du Festin des Dieux de l'Eloquence française.
Dans les recueils de ce genre parus antérieurement, depuis les Elogia
de Scévole de Sainte-Marthe à l'Académie des Sciences et des Arts
d'Isaac Bullart, la proportion de ce que nous appelons «écrivains» est
encore moindre. Les érudits l'emportent de façon exorbitante chez Sainte-
Marthe, pour qui les «Lettres », plus encore que pour Perrault, s'iden-
tifient à la res literaria humaniste, encyclopédi~ de tout savoir que Per-
rault ne renie pas, mais qu'il crOIt pouvoir désormais tenir pour socle où
se dresse la statue de l'Eloquence française et moderne. Chez Bullart, les
doctes (Théologiens, Philosophes, Mathématiciens, Astrologues, Méde-
cins, Diverses Sciences, Inventeurs des Arts) écrasent par leur nombre et
leur prestige la petite cohorte des poètes.
Les mots «Lettres », «Littérature» au XVII" siècle, que nous tirons
sans scrupule à nous, sont en fait des traductions du latin humaniste
Litterae humaniores, Literatura, res litera ria et sont chargés du même
f'lens : connaissance érudite de ces fondements de la sagesse et du savoir
que sont les textes légués par l'Antiquité, tous les textes, ceux de Varron
au même titre que ceux d'Horace, ceux de Galien et d'Euclide au même
titre que ceux de Sénèque. On n'en veut pour preuve que le Dictionnaire
de Furetière, témoin fidèle de la doxa généralement acceptée au-delà du
règne de Louis XIV. Littérature: «Doctrine, érudition, connaissance
profonde des Lettres: Scaliger, Saumaise, Upse, Bochart, Casaubon,
Grotius, Bayle et autres critiques modernes ont été des gens de grande
littérature, d'une profonde littérature. Un ouvrage plein de littérature. Ces
amas d'écrits qui ne multiplient que les mots et non pas les choses, sont
l'opprobre de la littérature (La Motte). Je veille à deffendre le patrimoine
des Sçavans et la gloire de toute la littérature.» Dans cet article lapi-
daire, point de Théophile, point de Corneille, point de Racine: leurs
œuvres, épiphénomènes du vrai savoir littéraire, ne bénéficient pas de la
même révérence que celles où le fonds antique est directement géré.
INTRODUCTION: LITTÉRATURE ET c RES LITERARIA:. 25
Lettres: « Lettres se dit aussi des Sciences. C'est un homme de Lettres, il
a été élevé dans les Lettres [ ... ] On appelle Lettres humaines ou Belles-
Lettres la connoissance des Poètes et des Orateurs. Les vrayes Belles-
Lettres sont la Physique, la Géométrie, et les sciences solides. La connois-
sance des BeIles-Lettres devient en plusieurs sçavans une érudition fort
ennuyeuse (Saint-Evremond). :. Même dans cet article, où pointe l'attitude
moderne et mondaine, c Lettres », c Lettres humaines» et «BeIles Let-
tres l> désignent non pas l'activité productrice de l'écrivain, mais la
possession d'un savoir critique sur les œuvres léguées par l'Antiquité,
dont l'ensemble fonde l'Encyclopédie des connaissances humaines. Les
Belles-Lettres elles-mêmes, avant d'être «création littéraire ", sont
d'abord un commerce assidu et intime avec les poètes et orateurs de
l'Antiquité. Tirer parti de ce commerce pour mettre au jour des œuvres
nouveIles n'est pas tenu, loin de là, pour le meilleur hommage aux chefs-
d'œuvre fondateurs. Si nous nous reportons ensuite à l'article Escrivain,
nous sommes frappés par sa brièveté et sa sécheresse. Après avoir insisté
sur le sens premier, servile et artisanal, de ce mot (<< Maistre escrivain »,
au sens de scribe, copiste, spécialiste de la calligraphie), Furetière
ajoute: c se dit aussi de ceux qui ont composé des livres, des ouvrages :..
Il cite à titre d'exemple Tite Live, Hérodote ... Ce sont ces garants antiques
qui lui permettent d'ajouter, sans spécifier: «Nous ne manquons pas de
bons escrivains en nostre siecle. :. Il n'est pas sOr qu'il songe plus parti-
culièrement aux poètes, romanciers, dramaturges du c siècle de
Louis XIV», il les englobe dans un sens neutre où sont compris tous ceux
qui ont composé de c bons livres », et l'on sait, d'après l'œuvre de Sorel,
intitulée justement La connoissance des bO/ls livres, à quel point cette
notion est encyclopédique. Le mot Auteur, en revanche, qui est associé
à la gloriole du sophiste, est franchement chargé de dédain: c Auteur,
en fait de littérature, se dit de ceux qui ont composé et mis en lumière
quelque livre. On appelle par excellence les Prophètes et les Apôtres les
Autheurs sacrez. Un homme s'est enfin érigé en Auteur: il a eu la
démangeaison de devenir Auteur [ ... ] Quand on dit tout court c'est un
Auteur, cela se prend quelquefois en mauvaise part et c'est plutôt une
injure qu'une louange.» Il y a quelque outrecuidance, en effet, sinon
quelque sacrilège, à vouloir se parer d'auctoritas avec un livre en langue
moderne, après les Prophètes, les Apôtres, les Auteurs de l'Antiquité, et
leurs meilleurs éditeurs, commentateurs, glosateurs. Ce que nous appelons
c création littéraire », avec son renvoi métonymique à la Genèse, est pour
l'opinion moyenne du XVII' siècle une insupportable tentative d'usurpation.
Aurons-nous plus de satisfaction du côté de l'Eloquence et de la Poésie,
les deux composantes des Belles-Lettres? Eloquence: « Art de bien dire,
science de toucher et de persuader. La véritable éloquence consiste plus
dans les choses que dans les paroles, et à ne dire que ce qu'il faut dire,
et rien au-delà. Platon définissoit l'éloquence l'art de flatter et de
tromper. Cicéron la définit l'art de parler avec abondance et avec orne-
ment. L'éloquence ne doit être ni enflée ni affectée, eIle doit s'élever et se
soutenir par sa beauté naturelle (Pétrone). On reprochait à Cicéron que
son Eloquence étoit Asiatique, c'est-à-dire chargée de paroles et de pen-
sées superflues.» Autant de lieux communs marqués par la défiance
26 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

envers ce que nous appellerions c littérature" et qui pour Furetière est


f'ophistique : le bonheur d'expression ne saurait être une fin en soi, il
n'a de sens que comme suite naiurelle du bonheur de savoir et de faire
savoir. Synonyme d'éloquence, la Rhétorique' est entourée des mêmes pré-
cautions. Rhétorique: c Eloquence, art qui enseigne à bien parler, à haran-
guer, à dire les choses propres à persuader. La Rhétorique est l'art de
mentir et d'exagérer avec adresse et avec esprit (De M.). La Rhétorique,
selon l'usage ordinaire, nuit à la perfection du jugement, à la droiture et
à la justesse de l'esprit (Le P.L.). Les figures, les ornements entassez de la
Rhétorique cachent et etouffent souvent la vérité (Le CI.). Ne vous laissez
pas éblouir par l'éclat trompeur d'une fausse Rhétorique. li) Utile donc,
dans la mesure où elle soutient l'exposition et la diffusion du vrai savoir,
la Rhétorique, comme l'Eloquence, est hantée par la tentation de se
substituer à ce qu'elle a pour tâche de servir, et de faire admirer sa
virtuosité au lieu de c toucher li) et de c convaincre ». La même prudence
anime l'article consacré à l'Orateur: « Eloquent, qui sait bien la Rhéto-
rique et la met en pratique. Un Orateur froid, et languissant [ ... ] On peut
devenir orateur quoique l'on ne soit pas né avec du génie pour l'élo-
quence. L'art ne peut suppléer à la nature (Le P.R.) [ ... ] L'orateur doit être
homme de bien pour gagner la bienveillance de ses auditeurs. A Lacédé-
mone, on méprisoit l'art des orateurs comme art de tromper (Mont.) r... ]
L'orateur doit mettre tout son art à bien penser et à bien parler, mais il
doit cacher son artifice, de sorte que les nombres qu'il emploie pour
donner de la majesté et de la douceur au discours, bien loin de paroître
recherchez et contraints, semblent se présenter d'eux-mêmes et tomber
naturellement dans une juste cadence (Bouhours).» Ici apparaît une
autre différence entre notre perception de ce que nous appelons «litté-
rature du XVII" siècle », et celle des contemporains: l'absence d'une fron-
tière bien nette entre l'oral et l'écrit, entre l'orateur qui "compose et
prononce li) des harangues, prédicateur, avocat, ambassadeur, et celui
dont l'éloquence bien tempérée s'adresse seulement à l'oreille d'un lec-
teur. Dans cet article, par une sorte de réverbération réciproque, l'élo-
quence écrite, reflétant l'éloquence orale, est écoutée silencieusement
autant que lue, et l'éloquence orale, tempérée par le reflet d'un style écrit
accordé au naturel de la conversation classique, se refuse les effets
voyants, la roue et les roueries qu'encouragerait la parole publique.
Inféodée à la science, à la morale, à la religion, f! l'utilité civile, la « litté-
rature li) se dégage encore à peine d'une référence orale qui la vitali se sans
doute, à tant d'égards, mais qui la maintient aussi en lisières, si l'on
adopte le point de vue moderne qui fait d'elle avant tout l'exploration des
possibilités expressives du langage dans l'espace, veuf de voix, de la
lecture et de l'écriture. Que trouverons-nous dès lors sur l'autre versant
des Belles-Lettres, la Poésie? Celle-ci, qui avec Ronsard et sa Pléiade
avait réussi à se faire respecter des doctes et aimer des gens de Cour, a
beaucoup perdu de son prestige depuis les Valois. Elle avait alors osé se
réclamer de la « fureur », et justifier une forme de « création littéraire»
où les Romantiques croiront découvrir l'un de leurs « primitifs ». Poésie:
" 55t l'art de versifier, de faire des Poèmes, de faire des compositions ou
des descriptions en vers. La Poésie est une peinture parlante. La Poésie
II'ITRODUCTION: LlTI"ÉRATURE ET «RES LlTI:RARIA» 27
demande un genre particulier qui ne s'accommode pas trop du bon sens:
tantôt c'est le langage des Dieux, tantôt c'est celui d'un fou, rarement
celui d'un honnête homme (St Eve).» C'était par la poésie que l'art
d'écrire en langue vulgaire avait pour la première fois trouvé grâce aux
yeux des humanistes doctes: l'aire de légitimité s'est manifestement élar-
gie, et son centre se situe maintenant du côté dc l'art de la conversation
ou de l'art épistolaire des honnêtes gens, dont le «bon sens» sait
s'exprimer avec goût, selon l'antique définition de l'Orator: vir bonus
dicendi peritus. Le Poète n'est plus, chez Furetière, que «celui qui fait
des ouvrages en vers ». Et l'article ajoute: «Les Théologiens se sont
souvent deschainez contre la lecture des Poètes, parce qu'elle gâte l'esprit
et le remplit d'idées profanes et mondaines ... » Il n'en demeure pas moins
que, dans cet article, la percée première opérée par les poètes de la
Pléiade laisse des traces: c'est là en effet que pour la première fois, les
noms de ce que nous appelons « grands écrivains du XVIIe» apparaissent:
« Homère et Virgile ont été de fameux poètes épiques, Sophocle, Corneille
et Racine de célèbres poètes dramatiques, Térence et Molière de bons
poètes comiques, Horace, Malherbe, Rousseau, La Motte, de grands
poètes lyriques, Régnier et Boileau ont été presque les seuls poètes sati-
riques qui ayent eu du succès et de la réputation.» Mais il n'y a qu'un
pas, dans ce même article, des poètes lauréats aux « poètes crottés, ridi-
cules et inutiles à la société 7>. Quelques pages encore, et nous rencontrons
l'article Prédicateur: «Ecclésiastique qui prêche dans l'Eglise pour
annoncer l'Evangile, pour enseigner la vérité. Le prédicateur chrétien
ne doit pas affecter les manières brillantes et impérieuses de l'éloquence
mondaine (CI.).»
En dépit de la gloire, conquise dans le sillage de Ronsard, par
Corneille, Racine, Malherbe, Boileau, les «Belles-Lettres» françaises et
modernes sont prises en étau entre les «sciences solides» laïques et
sacrées, et les deux éloquences qui les publient. Sur les «mots» dont
elles jouent dangereusement pèsent non seulement le soupçon moral du
savant, du philosophe, du clerc, mais aussi le dédain dicté par leur situa-
tion subordonnée et dérivée dans la hiérarchie des langues et celle du
savoir. L'analyse du contenu des bibliothèques du XVII" siècle à laquelle
s'est livré Henri-Jean Martin confirme cette situation. Et l'étude d'ouvra-
ges comme L'advis pour dresser une bibliothèque de Naudé (1627) ou,
plus tard, le Syntagma bibliothecae Parisiensis Societatis Jesu (1678), en
dépit de la différence de dates et d'orientation intellectuelle, conduit à la
même conclusion. Conseillant de classer les livres suivant la hiérarchie
universitaire du savoir, «Théologie, Médecine, Jurisprudence, Histoire,
Philosophie, Mathématiques, Humanités et autres », Naudé remarque que
« maintenant », la Morale et la Politique « occupent la plupart des meil-
leurs et plus forts esprits, cependant que les plus foibles s'amusent après
les fictions et Romans desquels je ne dirai rien autre chose sinon ce qui
fit dire autrefois par Symmaque: Sine argumento rerum loquacitas
morosa displicet. » Point de place donc pour les Belles-Lettres françaises
et modernes dans une bibliothèque aussi exigeante sur la qualité que
celle du Président de Mesmes. Dans ses Considérations politiques sur les
28 L'AGE DE L'ÉLOQUENCE

coups d'Etat, Naudé restera fidèle à lui-même en n'accordant à l'éloquence


des modernes qu'une utilité qui la légitime, celle de rendre acceptables au
grand nombre, sous les fleurs du bien dire, les arcana imperii qui inspi-
rent les décisions des hommes d'Etat. Un dédain aussi tranchant n'appa-
raît certes pas dans le Syntagma de la bibliothèque de la Maison Pro-
fesse des jésuites rédigé en 1678 par l'un d'entre eux, le P. jean Granger :
on sait tout le soin que sa Société a apporté à cultiver les Belles-Lettres
modernes, et à leur faire reconnaître une légitimité dans la culture triden-
tine. Pourtant, même chez les jésuites, il s'agit de nuances, plutôt que
d'un désaccord de fond avec un érudit laïc et gallican tel que Naudé.
Les Oratores et les Poetae, dans ce Syntagma, bien qu'à l'étroit entre les
Philol.ogi et les Grammatici, occupent sans doute une place respectable,
mais somme toute dans les lointains du vaste paysage occupé au premier
plan par le puissant massif des sciences érudites, sacrées et profanes.
Le P. Granger croit nécessaire de justifier la place réservée aux II: Lettres
humaines », et il le fait en termes prudents: elles parachèvent l'homme,
en tant que celui-ci participe à la vie de société (quatenus in societate
existit), en lui enseignant «comment il faut parler purement, éloquem-
ment et agréablement ». Pédagogie de l'humanitas, politesse et sociabilité,
les Belles-Lettres sont l'apanage de tous les hommes cultivés, et de tous
les chrétiens dans la mesure où ils appartienn'.!nt à une société civilisée.
Elles ne se suffisent pas à elles-mêmes. Leur ordre est en dernière
analyse inférieur à celui des sciences sacrées, qui préparent au salut, et
des sciences profanes, qui préparent à la sagesse, prémisse du salut. Le
classement des Oratores auquel se livre le P. Granger t'xclut toute forme
de littérature qui ne se rattache pas à une institution, à une profession,
à des valeurs directement utiles à la société civile et religieuse: genre
judiciaire, genre délibératif, genre de l'éloge, ce dernier rangé par sujets:
éloges des personnes, des vertus, des II: choses », genre épistolaire enfin,
instrument par excellence de la communication sociale. Le classement
des Poetae (Drammatici, Epici, Elegiaci, Lyrici, Epigrammatisfae, Sylvae)
semble plus proche, ici comme dans l'article Poète de Furetière, des vues
modernes sur la littérature: l'ordre chronologique (Antiquité, Moyen Age,
Age moderne ou Postrema aelas), la diversité géographique et linguisti-
que des auteurs cités dessinent même une ébauche d'histoire littéraire
eomparée. Mais quelle place étroite, malgré tout, au fond de la Biblio-
thèque, et quelle pauvreté d'étiquetage pour des casiers où la plus grande
partie de la II: littérature classique» brille par son absence! Le rayon
« poésie» est ici conçu à l'image de la production néo-latine des Jésuites,
elle-même étroitement liée aux besoins de leur Société: fêtes religieuses,
hommages rendus à de puissants protecteurs, modèles pour les exercices
de la classe d'humanités.


••
La situation et le statut de la «Littérature », du XVII" siècle à nos
jours, se sont retournés de fond en comble. Au départ, sous le nom d'Elo-
quence et de Poésie préparant à l'Eloquence, elle est le bien commun
INTRODUCTION: L1TIÉRATURE ET «RES L1TERARIA ~ 29

d'une culture religieuse, morale et politique qui redoute de la voir autre-


ment que comme l'huile dans ses rouages. A l'arrivée, elle n'est plus que
le Kamtchatka d'une culture technique et scientifique, immense et frag-
mentée, qui l'a spécialisée et isolée, tout en lui rendant des hommages
de principe. Entre ces deux extrêmes, le XIX' siècle a été un moment
d'équilibre, car en dépit du « sacre,» de l'écrivain, qui peut aller jusqu'à
la sécession dans la «voyance ", ce que 'Chaïm Perelman a nommé
t l'Empire rhétorique ~ continuait par l'école, l'Université, la Magistra-
ture, les Chambres, les Académies, à répandre dans les diverses profes-
sions et conditions de l'élite un sens exigeant de la forme d'expression, un
« art de bien dire et de bien écrire» préservant les conditions d'un dialo-
gue, fût-il polémique, et donc celIes de la vitalité et de l'unité de la
culture. Ce dénominateur commun, qui subsiste en dépit des imprécations
de l'écrivain romantique, contre les «bourgeois », et de la scission nais-
sante entre culture « littéraire» et culture « scientifique », s'était établi en
France au cours du XVII' siècle. Il disparaît inexorabiement sous nos yeux.
La France du XVI' siècle était compartimentée en institutions, conditions,
professions, provinces, chacune caractérisée par une forme de culture (on
disait un « Stile ») et un langage particuliers. ElIe subissait en outre la
fascination du «stile» et du langage de l'Italie et de l'Espagne. soute-
nues l'une par le prestige des Lettres, l'autre par celui des Armes. Du
moins était-elIe travaillée par un idéal d'Eloquentia dont l'ambition
d'universalité donnait mauvaise conscience à cet émiettement. La Cour,
Forum du royaume, tendait déjà en tâtonnant à filtrer ces divers « stiles »
ct «langages» pour en extraire une éloquence française et royale, rêve
fracassé d'Henri III, mais rêve d'avenir. Les cercles savants qui essaiment
autour des Parlements évitent la confusion des langues par le recours au
néo-latin international de la République des Lettres. Les magistrats des
Cours souveraines, s'efforçant d'élever leur propre « stile» à la hauteur
d'une grande éloquence civique, rêvent eux aussi de restaurer en France
la parole du Forum antique. Situation instable, complexe, où les principes
agonistiques en présence, n'ayant en commun qu'une aspiration à l'uni-
versalité du langage que chacun tire à soi, sont malgré tout préparés, par
la logique d'une culture rhétorique, à accepter le « compromis classique»
que la Cour de Richelieu imposera sous Louis XIII, et dont celle de
Louis XIV étendra le succès au delà de nos frontières. La première moi-
tié du XVII" siècle voit s'instaurer en France, au sommet de la société, une
nouvelIe distribution du langage, facilitant les échanges, le progrès du
savoir, l'exercice du pouvoir. Les chefs-d'œuvre que nous qualifions de
« littéraires ~ illustrent cet anoblissement de la langue vulgaire enfin
devenue capable, à l'exemple du latin classique, de la « pleine éloquence ».
Mais ils sont le symptôme plus que la cause d'une réussite analogue à
celle que Castiglione avait souhaitée pour l'Italie au début du XVI' siècle,
réussite de toute une société d'élite où les « grand écrivains» tiennent
leur place, mais plus modeste que celle des seigneurs et dames de la
Cour, des hauts dignitaires de l'administration et de la diplomatie roya-
les, des pédagogues et publicistes jésuites, des érudits du Cabinet
Dupuy formés aux studia humanitatis.
30 L'AoE DE L'ELOQUENCE

Dans l'établissement de ce nouvel ordre du langage, la part de


l'échange oral est aussi importante, peut-être plus importante que celle
du texte écrit qui en fixe la trace et pour ainsi dire la résultante. Dans le
Cortegiano, Castiglione avait fortement marqué la filiation entre son
c courtisan:t et l'orateur antique, et le rapport d'interdépendance entre
l'art de parler et l'art d'écrire. Si le mythe de l'Eloquentia a soutenu
l'éclosion de la langue et de la c Iittérature:t classiques en France, le
mythe de l'Orator n'a pas été un catalyseur moins efficace. Toutes les
conditions et professions dont le prestige est traditionnel, Princes, gen-
tilshommes, ecclésiastiques, magistrats, cherchent à le rajeunir en ajustant
leur c stile:t propre sur la forme idéale de l'Orateur. Toutes les condi-
tions et professions qui ont à conquérir leur légitimité et leur prestige,
femmes et poètes, peintres et musiciens, comédiens et architectes, cher-
chent à greffer à leur tour leurs différents «stiles:t sur cette forme
prestigieuse qui résume, à elle seule, la Renovatio bonarum artium née en
Italie avec Pétrarque: l'uomo universale. Et cette forme se manifeste
d'abord, avant de se diffracter en écriture, peinture, sculpture, musique,
architecture, actes héroïques, par la parole. C'est elle qui est la mesure de
l'altitude de la pensée, de la grandeur de l'âme. Notre concept de « litté-
rature :t, trop exclusivement lié à l'imprimé, au texte, laisse hors de son
champ ce que l'idéal compréhensif de l'orateur et de son éloquence
englobait généreusement: l'art de la harangue, l'art de la conversation,
sans compter la ta cita significatiu de l'art du geste, et des arts plastiques.
La perception du texte imprimé lui-même, au XVII" siécle, suppose'cette
précellence d'un art de la parole, ce réseau de correspondances qu'il
suscite autour de lui, où tout parle éloquemment, depuis le corps du
gentilhomme de Cour formé par le Collège à l'actio oratoria, par l'Aca-
démie à la danse, à l'escrime, au jeu de paume, jusqu'aux tableaux d'un
Poussin où silencieusement parlent la Poésie, l'Histoire, les Passions du
discours, tous les modes de l'Eloquentia. Furetière laisse à juste titre
dans l'ambiguïté le terme d'Orateur, vaste nébuleuse où entrent aussi
bien les « escrivains» éloquents par écrit, que les auteurs de harangues
destinées à être prononcées en public. Ce n'est point un hasard si la
période 1630-1640 voit un tel essor du théâtre à la Cour de France:
miroir d'un art de vivre en société où l'art de parler est au cœur d'une
rhétorique générale dont l'art d'écrire et l'art de peindre sont les princi-
paux réflecteurs.
C'est en France que la translatio studii de la culture rhétorique grec-
que et latine, restaurée par l'humanisme, à la langue vulgaire, eut le plus
de difficulté à s'opérer, et s'opéra avec le plus d'ampleur. Ce paradoxe
s'explique par la conjonction, dans le pays le plus peuplé et le plus riche
d'Europe, d'une puissante aristocratie de juristes doctes, jalouse de se
réserver le privilège de l'alliance entre philosophie et éloquence, et d'une
non moins puissante aristocratie d'épée, dont Castiglione disait qu'elle
méprisait les Lettres, et qui en fait ne s'en souciait que dans les limites
de ses besoins propres: la gloire que l'histoire (ou plus sûrement les
Mémoires) assurent à ses hauts faits, l'amour et la courtoisie que, dans
l'intervalle des campagnes, roman et poésie amoureuse en langue vulgaire
INTRODUCTION: L1rrERATURE ET «RES L1TERARIA» 31

célèbrent et raffinent. Entre la culture savante - qui se défie de la


vulgarisation de son propre savoir - et la culture courtoise des gentils-
hommes et des dames de la noblesse d'épée, les ponts qui avaient été
lancés au cours du XVI· siècle étaient encore fragiles: ils s'écroulèrent
avec la Cour d'Henri III. L'expansion du réseau des collèges jésuites à
partir de 1604, et la volonté de Richelieu à partir de 1624 de faire concou-
rir les ressources de la Cour et de la Ville à la majesté sans partage de la
royauté, rapprochèrent les deux cultures, organisèrent leur dialogue. Le
conflit inhérent à la coexistence de deux aristocraties laïques, chacune
dotée de son « stile » propre, ne pouvait être résolu que par la médiation
conjuguée d'une pédagogie conciliatrice et d'un arbitrage politique. Il en
allait de même dans cet autre conflit, qui recoupe le premier sans se
confondre avec lui, entre morale ecclésiastique, particulièrement sévére
dans la France gallicane, et BeBes-Lettres profanes, qu'elles fussent de
tradition courtoise ou d'imitation des chefs-d'œuvre de l'Antiquité païenne.
Là encore, la position conciliatrice de la Société de Jésus, favorable à
des Belles-Lettres françaises et chrétiennes illustrant la majesté de la
Couronne, permirent un compromis et légitimèrent, sous condition, les
Muses françaises. Muses doublement prudentes: vis-à-vis des détenteurs
de l'orthodoxie savante, elles eurent à se prouver filles légitimes de l'Anti-
quité ; vis-à-vis des détenteurs de l'orthodoxie chrétienne, elles eurent à
se prouver filles dociles de la foi et de la morale tridentines, voire dans
l'interprétation augustinienne de celles-ci. La vocation médiatrice de la
rhétorique entre le passé exemplaire qui légitime et le présent qui ose
imiter, entre l'utilité morale et sociale et la délectation d'un luxe du
langage, entre l'invention savante et l'élocution douce aux oreilles mon-
daines, était propice à guider les Belles-Lettres françaises naissantes
dans un labyrinthe de postulations contradictoires. L'expérience de la
« littérature» néo-latine éclose dans les marges de la République des
Lettres érudites fut également précieuse et orienta le tact d'écrivains
s'aventurant sur un territoire abondant en chausse-trapes.
Age de l'Eloquence, âge de la rhétorique, le XVII" siècle voit naître les
Belles-Lettres: il n'est pas encore l'àge de la littérature. Si elle pointe
dans teBe œuvre exceptionnelle, c'est à l'insu des contemporains, et contre
leur gré. Et cette percée ne deviendra perceptible qu'après coup, à la
lumière à la fois déformante et révélatrice d'un état ultérieur de la culture.
Les Belles-Lettres naissantes sont tenues à une prudente stratégie: s'ap-
puyant tour à tour sur la volonté royale de créer une «société civile»
qui ait ses propres assises, indépendantes à certains égards de la société
religieuse; sur la politique des Jésuites qui, justifiant les arts de délec-
tation, leur demandent en échange de servir une morale et une foi
moyennes; plus encore sur la part de luxe, de divertissement et de
plaisir qui est indispensable à la vie de Cour, sommet et résumé de la
société civile, théâtre du decorum monarchique, elles font valoir leurs
atouts sans défier inutilement leurs adversaires. En se donnant pour
iltiles à la société civile, à ses bonnes mœurs, à sa bonne humeur, à sa
politesse, les Belles-Lettres françaises se sont ménagé un espace de
survie, voire de relative légitimité. En leur sein apparaissent, protégées
cu même masquées par ces prudents alibis, des œuvres qui franchissent
32 L'Aœ DE L'eLOQUENCE

insensiblement les limites du gentleman's agreement qui les garantit. Mais


les chefs-d'œuvre d'une c littérature ~ qui ne dit pas encore son nom, et
les «grands écrivains» dont le prestige encore très ambigu prépare
sourdement la royauté littéraire du «philosophe» des Lumières et du
poète romantique, demeureront à l'horizon de notre paysage. Notre objet
est ici de décrire l'âge de l'Eloquence dans son ordre propre, à l'intérieur
des puissantes institutions qui l'articulent, et qui, n'ayant rien de « litté-
raire », occupent néanmoins une grande partie du terrain de ce que nous
appelons «littérature» par les débats sur le «meilleur style» qui les
agitent. L'interprétation des «chefs-d'œuvre », en regard de cet univers
jusqu'ici mal perçu et mal connu, est une tâche ultérieure et pour l'heure
prématurée.
li n'était pas question d'entreprendre une description exhaustive de cet
univers. Au mieux, notre but a été d'en faire percevoir l'ensemble, son
importance, et quelques-uns de ses principaux linéaments. Un dessin,
une esquisse, et non pas un grand tableau d'histoire achevé. Cela ne va
pas sans quelques inégalités de traitement: notre première partie, consa-
crée à l'exemple italien, remonte jusqu'à Pétrarque; notre seconde partie,
consacrée à la Société de jésus en France, ne pouvait guère remonter au-
delà de l'installation des jésuites en France; notre troisième partie,
consacrée au Parlement et à la République des Lettres érudites, remonte
à Erasme et à Budé. Ces «durées» inégales ne manifestent pas seule-
ment une répugnance pour la «périodisation », et un goOt certain pour
les continuités: elles sont inévitables en matière généalogique, et il impor-
tait à notre étude de tenir compte de cette considération généalogique, si
décisive dans l'histoire de la culture humaniste, fondée sur le critère de
l'antiquité: ta tradition de t'humanisme italien, ta plus ancienne, se
réclamant de l'héritage direct de Rome, est la plus orgueilleuse de sa
noblesse, et en tire un immense prestige; la tradition de l'humanisme
français, plus récente, après avoir été tentée au xv,· siècle de se préva-
loir de ses racines médiévales et « gauloises », se réclame de plus en plus
au XVII" siècle de l'héritage gréco-romain, et le dispute à l'Italie; face à
ces traditions nationales sur lesquelles ils s'efforcent de se greffer, les
Jésuites apparaissent, en France, comme les homines novi, voire des
novatores, tant dans l'ordre de la doctrine que dans celui du style. C'est
également, à plus forte raison, le cas des auteurs en langue vulgaire,
pratiquant des genres modernes et mondains dont la filiation antique
est incertaine.
Cela ne va pas non plus sans sacrifices. Nous n'avons abordé que de
biais les problèmes pédagogiques posés par ce que nous appelons
« l'Age de l'éloquence» : ce sont du reste les mieux étudiés et les plus
connus. Et nous avons dO choisir, parmi toutes les institutions dont
l'histoire rhétorique est à faire, celles qui nous ont paru les plus signifi-
catives. Si nous avons choisi la Compagnie de jésus et le Parlement de
Paris, avec à l'arrière-plan de l'une et de l'autre, la Cour de France, c'est
que l'intensité même du débat idéologique entre jésuites et Gallicans,
prolongé en options rhétoriques rivales, est un des traits fondamentaux de
la culture française du XVII· siècle, et révèle mieux que tout autre la
INTRODUCTION: LllTÉRATURE ET cRES LITERARIA .. 33
situation qui y est faite à l'Eloquence. Pédagogues, casuistes, prédica-
teurs, missionnaires, érudits, théologiens, écrivains à l'usage du monde,
les jésuites incarnent mieux que tout autre famille religieuse l'alliance de
la théologie et de l'éloquence humaniste qui a permis à l'Eglise tridentine
de conserver un ascendant sur la société civile. Emanation de celle-ci,
mais non moins soucieuse de la régenter, la Robe parlementaire fran-
çaise, magistrats, conseillers, procureurs, avocats, vivier de la haute
administration royale, constitue le milieu par excellence où s'est déve-
loppé l'humanisme érudit gallican. Là aussi, l'alliance d'un savoir en
dernière analyse moral et religieux avec l'Eloquence est un principe sacré:
mais il est en conflit permanent avec celui des jésuites, c chevaux de
Troie» de la Cour romaine dans le royaume Très-Chrétien. Bénéficiaire
du conflit, la Cour de France l'arbitre: entre l'Eloquence ad majorem
Dei gloriam des jésuites, et l'Eloquence ad majorem Antiquitatis gloriam
des doctes gallicans, la Cour, tirant parti de l'une et de l'autre, développe
le sens d'une Eloquence française et royale accordée au decorum de la
monarchie. A son équilibre et à son prestige, le divertissement, le luxe,
le plaisir, et donc les arts et les Belles-Lettres, sont indispensables. C'est
1::' qu'ils trouvent leur justification ultime, et leur public privilégié. Mais
l'Eloquence jésuite, modelée au service de la morale et de la foi triden-
tines, et l'Eloquence des doctes gallicans, confinée sévèrement au service
d'une quête érudite de l'Antiquité, montent la garde, et ne laissent qu'une
voie étroite à l'éclosion d'une « littérature» et d'un art proprement fran-
çais et modernes, à l'usage de la Cour.
On s'étonnera de voir précédée notre étude des c stiles jésuites» et du
« stile de Parlement» d'une longue première partie consacrée à la Que-
relle du cicéronianisme, dont les développements nous retiennent le plus
souvent hors de France, en Italie, en Espagne, en Flandres. Cet ex cursus
inaugural était indispensable pour faire pénétrer le lecteur dans un uni-
vers rhétorique qui est alors [e patrimoine commun de [a Respublica
litteraria européenne, mais qui est déjà aussi une géographie spirituelle,
où chaque genius loci tend, dès [e XVIe siècle, à se condenser en une
interprétation spécifique de [a rhétorique latine commune. La France
d'Henri IV et de Louis XIII, d'abord en retard, après [es guerres civiles,
sur ses voisins du Nord et du Midi, bénéficie ensuite de ce retard même.
Elle peut en effet se déterminer dans l'ordre rhétorique non seulement en
fonction du c Ciel des idées» antique des divers styles, mais aussi des
diverses interprétations que les «provinces» modernes de la Romania
ont adoptées avant elle, et qui lui servent de référence ou de repoussoir
pour élaborer enfin une Idée proprement française du style, ['atticisme
classique. Ce style, qui commence à prendre conscience de soi sous Riche-
lieu, sera pour une large part un compromis entre la tentation italienne,
orientée vers l'asianisme fleuri, et la tentation hispano-f1amande, orientée
vers l'atticisme épigrammatique de Lipse. L'hésitation initiale des jésuites
français elltre ces deux tentations, ne prend tout son sens que sur fond du
classicisme néo-latin que leurs confrères romains, soucieux de maintenir
une norme centrale du style, cultivent dans la capitale de l'Eglise et de lE:ur
34 L'ÂGE DE L'ÉLOQUENCE

Société, offrant ainsi un modèle néo-Iatin à la norme française que le


règne de Louis XIV imposera à toutes les Cours d'Europe.
Nous avons appuyé nos analyses sur une bibliographie jusqu'ici peu
utilisée, en grande partie néo-latine, celle des traités de rhétorique, des
pièces de polémique autour du meilleur styie, des préfaces, dédicaces, et
autres textes programmatiques où l'Eloquence se prend elie-même pour
objet de débat. L'ampleur des citations latines, que nous donnons en
traduction, nous a retenu de donner le texte original en note, pour ne pas
alourdir encore un gros ouvrage. Les références permettront au lecteur
de se reporter aisément à l'original. De même que nous avons laissé de
côté la pédagogie de l'éloquence, nous n'avons abordé que de biais les
querelles de poétique, elles aussi mieux connues. Le grand débat de
l'époque Henri IV - Louis XIII, n'est plus d'ailleurs la poésie, mais la
prose, plus utile aux tâches pratiques qu'impose la restauration, après
les guerres civiles, de la société française. Ce qui survit du iegs de la
Pléiade est de plus en plus canalisé vers la louange du Prince, des ver-
tus, des héros, des saints, ou vers le théâtre, genre social par excellence,
et dont l'apologétique se réclame de l'honnêteté des plaisirs qu'il dispense,
favorable à la paix publique. Poésie encomiastique et théâtre sont en fait
des facettes de l'universelle Eloquence, ciment de la société civile et de la
société religieuse.
Un des principaux motifs pour regretter l'éloquence, écrit Mme de
Sta!!1 dans De la littérature, c'est qu'une telle perte isoleroit les hommes
entre eux, en les livrant à leurs impressions personnelles. " faut opprimer
lorsqu'on ne sait pas convaincre; dans toutes les. relations politiques
des gouvernants et des gouvernés, une qualité de moins exige une usur-
pation de plus.
Nous n'avons fait Ici qu'une première tentative pour laisser entrevoir
l'ensemble de ce que nous avons nommé l'Age de l'éloquence, contem-
porain de la naissance de l'Etat français moderne et d'une première prise
de conscience nationale française. Nous avons tenté de montrer qu'à une
époque où, pour citer encore Mme de Stael, les _ hommes de lettres
étoient relégués loin des intérêts actifs de la vie :t, la res literaria savante,
méditant sur l'histoire de la culture romaine, et utilisant les concepts de la
rhétorique, a traduit en français et fait partager à toute une société son
mythe central, civilisateur et régénérateur, celui de l'Eloquentia.
1

ROME ET LA QUERELLE
DU ClCÉRONIANISME
AETAS CICERONIANA

Inaugurant dans un Collège parisien son cours annuel sur la Rhétori-


que d'Aristote, en 1621, l'humaniste hollandais Pierre Bertius prononce
une Oratio solennelle, en présence de ses futurs élèves, mais aussi d'hôtes
de marque, où figurent le Recteur Magnifique de l'Université et Henri
de Bourbon, marquis de Verneuil, évêque de Metz, demi-frère du roi
Louis XII1. Pierre Bertius a pris pour thème: c La puissance et la gran-
deur de l'Eloquence :.. Le propos apparemment banal, l'empesage c cicé-
ronien:. du style latin de notre régent, loin de nuire à l'intérêt de cette
Oratio, en font justement tout le prix, et d'abord aux yeux de ses hôtes
illustres, qui ont dû encourager Bertius a publier son texte, paru peu
après en brochure chez Mathurin Henault, avec une dédicace à Henri de
Verneuil. Il y a une majesté, une sorte de poids révérentiel du temps et
de l'évidence dans certains lieux communs, lorsqu'ils sont devenus les
assises implicites d'une culture. En célébrant l'union de l'Eloquence et
de la Sagesse, Pierre Bertius sait qu'il prend texte d'un de ces lieux
communs vénérables, dont il rappelle la généalogie: fonnulée d'abord
par Platon, Aristote et Cicéron, cette union de l'Eloquence et de la
Sagesse a été replacée par l'humanisme de la Renaissance aux fondations
de l'Encyclopédie, et réaffirmée dans cette fonction fondatrice par les
Budé, les Muret, les Lipse. Pourtant, en dépit de ces autorités augustes,
en dépit de cette généalogie qui lui confère une noblesse à la fois impo-
sante et convenue, ce lieu commun central de la culture humaniste n'a pas
encore tout à faIt perdu, au temps de Louis XIII, la portée polémique
qui avait fait de lui, aux xv· et XVI" siècles, le boutoir de la Renaissance.
Pierre Bertius construit son éloge de l'Eloquentia cum Sapientia conjuncta
comme une réponse à des adversaires, qu'il ne nomme point, de la saine
doctrine. On voudrait, nous dit Pierre Bertius, rejeter l'Eloquence au rang
de simple exercice scolaire et préparatoire, réservé à la jeunesse, et la
reléguer tout au bas de la hiérarchie des sciences. Résumant l'apologé-
tique de l'humanisme italien et français, l'enrichissant du fruit des que-
relles du XVI" siècle, le docte batave, fort de la présence du Recteur
Magnifique de l'Université, réaffirme contre ces calomnies tenaces l'uni-
versalité de l'Eloquence, et l'éminence de son rang au-dessus des sciences
particulières, clef de voûte de l'Encyclopédie. Principe de la culture,
l'Eloquence est aussi principe de la civilisation: sur ce point encore,
Pierre Bertius réaffinne une des convictions essentielles de l'humanisme,
une des lignes de partage les plus nettes qui la sépare de l'inspiration
contemplative qui animait la culture scolastique et monastique. C'est de
l'Eloquence, comme l'enseigne le mythe d'Orphée, que la société humaine
38 ROME ET LA QUERELLE CICÉRONIENNE

a pris son départ. C'est par elle que cette société primitive s'est consti-
tuée en corps politique, en foyer d'échanges économiques et commerciaux,
en Eglise. Sous le signe humaniste de l'Eloquentia, la vie religieuse elle-
même n'est plus un ordre à part, mais un réseau d'échanges étroitement
imbriqué dans le tissu de la société civile, et contribuant au même titre
que les liens politiques, juridiques et commerciaux à resserrer celui-ci.
Sans cesse, dans la bouche de Pierre Bertius, reviennent les mots
communicare; transmittere, inséparables des mots Res publica et societas :
origine de la société civile, l'Eloquence fait circuler dans ses rangs l'éner-
gie de la communication et de la transmission qui la vitalise et la recrée
sans cesse. Qu'elle disparaisse, ou qu'elle soit humiliée, comme le veulent
ses adversaires, et aussitôt, nous dit Pierre Bertius,
le COl:lmerce s'évanouirait, les échanges techniques et intellectuels
seraient anéantis, avec les cultes divins, les lois, les traités, les réunions
où l'on débat des affaires publiques et privées, les assemblées où l'on
célèbre Dieu; chacun pour soi, réduit à la méditation solitaire, décou-
vrirait son inassouvissement, triste, séparé, misérable, semblable plutôt à
un être endormi qu'éveillé, à un mort qu'à un vivant [... ] Car le discours
(oralio) est le lien de la société, et s'il est retiré, celle-ci ne peut que se
défaire, au point de rendre inévitable la disparition du genre humain 1.

Société religieuse à l'intérieur de la société civile, l'Eglise, œuvre


humaine, n'échappe pas au principe de la communication: elle vit
d'homélies et de sermons (conciones), de conciles, de synodes, de débats
doctrinaux, de polémiques contre les hérétiques et les païens. Sans l'Elo-
quence, va jusqu'à dire Pierre Bertius,
il n'y aurait plus aujourd'hui sur la terre de Religion chrétienne, nOliS
n'aurions plus d'Eglise. Car il a plu à Dieu de susciter la foi parmi les
hommes par la prédication du Verbe, et d'instituer des assemblées louant
et célébrant dans le monde entier le nom de son Fils Jésus-Christ 2.

Ciment de la cohésion sociale, instrument de la durée et de la vitalité


des sociétés civile et religieuse, l'Eloquence est perçue par Pierre Bertius
comme une énergie utile, circulant dans les canaux d'institutions qui
sont autant d'organes du corps politique. Dans la liste qu'il établit des
illustrations françaises et modernes de l'Eloquence, nul de ces écrivains
canonisés depuis par l'histoire littéraire, et qui nous semblent aujourd'hui
résumer le Zeitgeist de l'époque: mais une série de «sçavans» repré-
sentant la République des Lettres, L'Hospital, Budé, Pibrac, Cujas, Le

l Petri Bertii de Eloquentiae vi atque amplitudine oratio, habita Lutetiae


Parisiorum in Collegio Becodiano, quum l?hetoricae Aristotelis explicationem
agrederetur, Parisiis, apud Mathurinum Henault, 1621, dédié à Henri de Bour-
bon, évêque de Metz, in_8°, 81 p., p. 18-19. Sur la biographie de Bertius,
hollandais arminien réfugié en France, voir Petri Bertii oratio in qua suae
Galliam migrationis consiliorumque rationem exponit, habita Lutetiae Pari-
siorum in Collegio Becodiano, Paris, C. Morel, 1620, 4°, 52 p.
2 Ibid., p. 27.
AETAS CICERONIANA 39
Fèvre, Scaliger j une série de hauts magistrats représentant l'institution
parlementaire: Du Vair, Jeannin, Verdun, Boissise, Nicolaï, Servin, Bi-
gnon j une série de théologiens « humanistes ~, représentant une Univer-
sité accordée à l'esprit de la Renaissance: Garnache, Grangier, Petau j
des orateurs, représentant l'Eglise post-tridentine: Col!ffeteau et le
P. Athanase. Cette Eloquence solidement arrimée aux institutions est le
reflet, dans le concret social, de l'idéal d'union entre Eloquentia et
Sapientia qui est la clef de la culture humaniste, mais qui est aussi un
verrou retenant l'Eloquence à l'intérieur de limites précises, loin des
tentations de la littérature:
De même, proclame Pierre Bertius, que l'Eloquence n'est rien sans la
Sagesse, de même la Sagesse est inutile lorsqu'elle est privée de l'appui
et du secours de notre discipline 3.

Nécessaires l'un à l'autre, réduits à néant l'un sans l'autre, Raison


et Oraison, Cœur et Bouche ne peuvent que s'attacher l'un à l'autre. Mais
dans cette alliance, si l'Eloquence selon Bertius a le beau rôle, c'est au
prix du sacrifice d'une autonomie « littéraire» à laquelle notre régent ne
songe nullement, sauf à écarter en quelques mots le péril de la «vaine
volubilité verbale» loin de l'Eloquence «érudite et prudente ~ '. Inscrite
dans une société, administrée par des institutions, l'Eloquence est de
surcroît mise au service d'un savoir dont elle tire sa « grandeur»
et auquel elle communique sa puissance. Les genres à l'intérieur desquels
elle s'exerce sont les seuls genres graves que l'érudition et la piété
humanistes ont cultivés: disputes philosophiques et philologiques, His-
toire, Lettres, sermons et œuvres édifiantes. La poésie - qui est l'enfance
et l'origine de l'éloquence - ne figure dans le paysage de cette culture
qu'au titre de propédeutique à la gravité du discours professionnel des
doctes, des magistrats, des théologiens, des prédicateurs. Et c'est juste-
ment parce qu'il se fait une si haute idée de l'utilité politique, sociale,
religieuse et scientifique du discours, que Pierre Bertius distingue avec
soin l'Eloquence de la Rhétorique. Non qu'il condamne celle-ci: il s'ap-
prête à commenter une année durant la Rhétorique d'Aristote. Mais il est
trop soucieux de lier l'Eloquence à la Sagesse pour compromettre la
première avec une technique qui se tiendrait elle-même pour sa propre
fin:
On croit que la tâche de l'Orateur parfait consiste à savoir à fond
ce qu'à l'école on enseigne de préceptes du discours [ ... ] On dispute minu-
tieusement de la nature de l'art, de son pouvoir, de sa finalité, on examine
scrupuleusement sa définition, et l'un après l'autre, on enseigne les espè-
ces, les nombres, les noms, les formes, les descriptions, les exemples, des
choses qui relèvent du discours. On inculque les catégories et les marques
des tropes et des figures, avec tout ce qui s'ensuit; et cela fait, on croit
avoir enseigné et transmis tout ce qui est propre à rendre éloquent 6.

3 Ibid., p. 10.
4 Ibid., p. 38.
6 Ibid., p. 31-32.
40 ROME ET LA QUERELLE CICÉRONIENNE

Cette pédagogie est manifestement, aux yeux de Pierre Bertius, une


survivance du formalisme et du technicisme des grammatici médiévaux,
qui ont perdu l'Eloquence 8. C'est de la c cuisine» (culina). L'éloquence
suppose d'abord une vaste culture, philosophique, oratoire, poétique et
historique: elle exige que l'on ait fait des extraits de ces lectures, et s'il
est vrai qu'il faut connaître les préceptes de l'art, ceux-ci n'ont de sens
que dans l'exercice, dans la pratique, à l'imitation des meilleurs auteurs.
Il faut écrire chaque jour, il faut traduire abondamment du Grec en
Latin, du Latin en Grec, il faut s'essayer en vernaculaire à rivaliser avec
les maîtres de l'Antiquité. Il faut enfin se livrer à l'exercice antique de la
déclamation, qui prépare sur le mode fictif à l'éloquence professionnelle,
soit sous la forme orale de la con cio, soit sous la forme écrite du fragment
d'histoire, du dialogue, de la lettre, de la critique, sur des sujets païens
et mieux encore chrétiens. Ainsi la rhétorique, évitant le double péril du
pédantisme myope et de la sophistique, prendra-t-elle place dans un vaste
procès d'acquisition à la fois du savoir et de son expression, dans un
programme d'éducation vraiment libérale. Pierre Bertius tire ainsi les
leçons des débats du XVI" siècle sur la rhétorique et l'éloquence. Il propose
une pédagogie humaniste de l'expression cultivée à l'usage de futurs
professionnels de la parole et de l'écriture, membres de l'élite savante,
politique, juridique et religieuse d'une civitas française dont il célèbre
la vocation à l'éloquence, reconnue dès l'Antiquité à nos ancêtres les
Gaulois. Pour autant, il se tient soigneusement, sans même y prendre
garde, hors du domaine de ce que nous appelons aujourd'hui littérature.
Il n'y a pas à ses yeux de statut légitime pour un mode d'écriture qui
n'aurait d'autre fin que la délectation de ses lecteurs, et qui, puisant lui
aussi dans le réservoir de pensée et de formes légué par l'Antiquité, en
tirerait des œuvres qui n'auraient d'utilité sociale, politique et religieuse
qu'indirecte et médiate. Cette cécité ne lui est évidemment pas particu-
lière. C'est celle de toute la culture officielle Louis XIII.
I! va de soi qu'un Pierre Bertius, justement parce qu'il représente si
bien l'opinion de son milieu et de son temps, ne saurait nous introduire
à autre chose qu'une version déjà quelque peu figée, établie, pharisaïque,
de l'humanisme. Néanmoins, si nous remontons aux origines de la trame
sur laquelle notre régent brode ses figures raides et pompeuses, nous
retrouvons, à un tout autre niveau d'invention, d'audace, et de vigueur
philosophique, le même parti pris de rupture avec le modus scholasticus
de la culture médiévale, et d'appel à un modus oratorius perdu depuis
l'Antiquité païenne et chrétienne, pour féconder ce que l'humanisme flo-
rentin a nommé vita civile, une civilisation de la communication et de
l'échange où la société ecclésiastique n'est plus, en dernière analyse,
qu'un organe parmi d'autres, le plus noble peut-être, d'un corps social,
d'une civitas, d'une Res publica à travers lequel se réalise le destin de
l'uomo universale, dans le langage et par le langage rendu à sa pleine
puissance et à son entière variété. Le mythe de l'Eloquentia et de l'Orator,

6 Ibid., p. 33.
AETAS CICERONIANA 41
que Bertius répète à Paris. en 1621 après qu'il a été célébré en Italie par
les chanceliers humanistes de Florence, par les Lorenzo Valla et les
Ange Politien, vise A offrir un dénominateur commun à toutes les for-
mes d'aristocratie, y compris et entre autres à l'aristocratie sacerdotale,
à permettre leur dialogue et leur collaboration pour le bien commun. 1\
s'agit bien d'une mutation décisive, même si aucune date précise ne peut
lui être assignée, même si ses conséquences à long terme dans l'ordre
spéculatif comme dans l'ordre concret n'ont pas fini, aujourd'hui encore,
d'en être tirées. Quelles qu'aient pu être les 4: racines» de la Renaissance
dans' la culture médiévale, on ne peut plus guère douter aujourd'hui,
après les travaux de P.O. Kristeller, d'Eugenio Garin, de Hans Baron, de
Franco Simone, qu'il y eut en Italie et en Europe, du XIV' au XVII" siècles,
apparition d'un nouveau style de culture, même si celui-ci, à travers
guerres, ruines, souffrances et nostalgies, ne s'imposa que lentement et de
façon discontinue, même si d'énormes fragments de civilisation médiévale
survécurent longtemps au style de culture qui lui correspondait et qui
s'était déjà en grande partie épuisé. Quel est le trait essentiel par lequel
le nouveau style <le nôtre, aujourd'hui encore) se distingue de l'ancien?
Peut-être en trouverons-nous chez Etienne Gilson, avec sa double autorité
d'historien de la culture médiévale et d'humaniste moderne, la définition
la plus tranchée et courageuse. Dans un texte paru en 1974, l'auteur des
Idées et les Lettres voit dans l'humanisme de la Renaissance le triomphe
d'une culture à dominante oratoire, sur une culture A dominante philoso-
phico-théologique, spéculative et contemplative. L'essence de l'humanisme
est l'idéal romain d'eloquentia, restauré dans la culture européenne avec
une fonction analogue - mais polémique cette fois, A celle qu'elle avait
occupée de Cicéron à saint Augustin, dans la culture de la Rome républi-
caine, impériale et chrétienne:
Dans les œuvres de type scolastique, écrit Etienne Gilson, ou comm~
on dit moins exactement, médiéval, le nom propre de l'auteur le plus fré~
quemment cité est celui d'Aristote; c'est encore l'aetas aristoteliana ; dans
celles du type que nous nommerons «humaniste », le nom qui revient
sans cesse est celui de Cicéron; c'est déjà l'aetas ciceroniana. En même
temps que ce changement porte sur des personnes, il signifie ce que, dans
/lotre jargon moderne, nous appelons une mutation dans le type dominant
d'une culture. La scolastique des XIII" et XIV" siècles avait établi la pré-
dominance de la philosophie, la culture intellectuelle des XV' et XVI' siècles
marque la revanche des Belles-Lettres sur la philosophie. Le poète de la
Bataille des Sept Arts avait prédit que le jour viendrait de cette ven-
geance. Elle s'exerce au XV· siècle sous le nom et patronage de Cicéron.
Comme Aristote avait été le philosophe, Cicéron devient alors l'Orateur,
orator noster 7.

De ce constat, Etienne Gilson déduit les traits fondamentaux d'une


culture oratoire qui, née avec Pétrarque, n'a plus cessé jusqu'à nous de

1 Etienne Gilson, Le Message de l'Humanisme, dans Culture et politique


en France à l'époque de l'humanisme et de la Renaissance, études réunies ef
présentées par F. Simone, Accademia delle Scienze, Turin, 1974, p. 4.
42 ~OME ET LA QUERELLE CICÉRONIENNE

soutenir la pensée et l'action de l'Europe. En régime c cicéronien », nous


dit-il, l'accent se déplace de la nature des chpses à celle de l'homme, et
de l'homme sociable, organisé en cités réglées par des lois d'origine
humaine.
Ce qui rend la société possible, poursuit Etienne Gilson, c'est le lan-
gage. Dire que l'homme est un animal sociable et que c'est un animal
parlant, c'est donc dire la même chose [ ... ] Le reste est important, mais rien
ne l'est autant que ce privilège humain du langage, grâce auquel les
sociétés deviennent possibles, et avec elles leurs lois, leurs institutions,
leurs arts, leurs sciences, et leurs philosophies. Mettre ainsi l'animal par-
lànt au centre de tout, c'est se placer au point de vue cicéronien par
excellence, celui de l'homo loquens. C'est aussi professer l'humanisme en
son sens premier et plénier. L'orateur se trouve du même coup promu à
la première place dans la hiérarchie des êtres vivants, et particulièrement
des êtres humains. Si l'homme est essentiellement un animal parlant, un
« locuteur », celui qui parle le mieux est aussi le plus pleinement homme.
L'art de bien parler se nommant éloquence, on dira que l'homme le plus
parfaitement homme est aussi celui qui pousse le plus loin la maîtrise
de cet art. Pour savoir parler, il faut avoir quelque chose à dire: toutes
les sciences et tous les autres arts entreront naturellement dans la for-
mation de l'orateur, vir doctissimus sed et eloquentissimus. Il se produit
alors comme un retournement de la hiérarchie des connaissances, au lieu
de s'ordonner, comme dans les sciences, selon leur plus ou moins grande
aptitude à faire connaître le réel, elles vont se classer selon leur valeur
comme instruments possibles de la parole, elle-même lien et règle des
sociétés 8.

Avec le succès de l'humanisme, la rhétorique au sens cicéronien du


terme, c'est-à-dire l'articulation de tout savoir et de toute vertu à une
parole qui les rendent opérantes dans la société, devient le principe uni-
fiant de la culture. On voit au XVI" siècle l'Eglise accorder au Prédicateur
et aux artes concionandi une autorité et une dignité qu'elle réservait pré-
cédemment au Théologien et au Moine contemplatif. On voit la caste
féodale accorder à l'homme de Cour, virtuose dans l'art de la lettre et de
la conversation, une considération qui vient balancer le prestige tradi-
tionnel de l'homme d'épée. On voit les chefs d'Etat et les magistrats
mettre leur point d'honneur à se faire passer pour éloquents. Les plus
c contemplatifs» parmi les humanistes, les philologues, ne se renferment
pas dans leurs studieux travaux: on voit ceux que Charles Nisard a
nommés les c Gladiateurs de la République des Lettres» nourrir des
fruits de leur c critique» des œuvres « éloquentes », lettres, poèmes, dis-
cours, histoires, préfaces, dont le genre, la forme et le style sont calculés
pour agir le plus efficacement sur le public. L'imprimerie, comme le
remarquera Naudé, a d'ailleurs élargi à d'innombrables lecteurs répartis
dans toute l'Europe le public du Forum, de l'Ecole de déclamation, et de
l'ecclesia antiques.

8 Ibid.
AETAS CICERONIANA 43
Même pour dire que les c mots,. comptent moins que les c choses ,.,
l'humaniste du XVI" et du XVII" siècles prend un parti oratoire et stylis-
tique qui l'engage au moins autant que ses choix philosophiques et reli-
gieux. Le sens et la portée de son œuvre ne sauraient être évalués pleine-
ment si, pour mieux étudier le dosage de ses «idées,., on néglige sa
situation sur l'échiquier rhétorique de son temps.
Dès lors, la biographie de Cicéron, orateur civique, et son œuvre de
théoricien de l'éloquence, acquirent une valeur exemplaire et servirent de
référence centrale. Parmi les redécouvertes du Trecento, Hans Baron a
mis justement l'accent sur l'importance de la remise en lumière par Pétrar-
que des Lettres à Atticus 9, puis à la génération suivante, des Lettres
familières par le Chancelier de Florence, Colluccio Salutati 10. Le Moyen
Age n'avait certes pas ignoré Cicéron, mais n'avait vu souvent en lui
qu'un stoïcien de plus, précurseur à sa manière, mais comme Sénèque, du
détachement du monde et de l'idéal monastique. La révélation des Lettres
était celle de l'homme et de l'orateur, dans le plein exercice, tourmenté
et dramatique, de sa fonction et de ses responsabilités civiques, parmi les
derniers soubresauts de la République romaine.
Pétrarque, écrit Hans Baron, fut le premier à rencontrer Cicéron face
à face. Il vit un citoyen romain qui démissionne de ses offices publics sur
un coup de tête, en réaction à la victoire de César; qui, de sa retraite
campagnarde, suit les événements politiques avec une attention fiévreuse,
et qui, après l'assassinat de César, se jette dans la confusion de la guerre
civile, et court à sa ruine. Pétrarque, humaniste du Trecento, recula
d'horreur à cette découverte. Il écrivit sa fameuse lettre d'accusation à
l'ombre de Cicéron dans l'Hadès: «Comment as-tu pu déployer tant
d'efforts, reproche-t-i1 à son idole déchue, et renoncer au calme qui conve-
nait à ton âge, à ta position, à ta destinée? Quelle vaine faim de gloire
t'entraîna-t-elle vers une fin indigne d'un sage? 0 combien il eût été
mieux séant si toi, philosophe, tu avais vieilli dans un paysage campa-
gnard, y méditant sur la vie éternelle, sans aspirer aux fasces consulaires
et aux triomphes militaires... ? 11 ,.

9 Hans Baron, The crisis of the early florentine Renaissance, civic huma-
nism and republican liberty in an age of classicism and tyranny, Princeton,
Univ. Press, 1955, 2 vol., t. l, p. 97. (Une deuxième éd. rev. ibid. 1966, 1 vol.)
Voir également du même auteur, Humanistic and politicalliterature in Florence
and Venice at the beginning of the Quatfrocento, Cambridge, Mass. 1965, et
From Petrarch to Leonardo Brllni, sfudies in Humanities and politicalliterature,
Univ. of Chicago Press, 1968; de ses disciples, voir Jerro1d E. Sei gel, Rhetoric
and philosophy in Renaissance humanism, Princeton, 1968,.surtout p. 173-262,
et Renaissance studies in honor of Hans Baron, ed. by A. Molho and J. Tedes-
chi, Florence, Sansoni, 1971.
10 Voir outre Baron, Eugenio Garin, dans Storia della letferatura italiana,
Milano, Garzanti, 1971, t. Ill, p. 13, «Colluccio Salutati e la vita civile:>, et
p. 77, «Poggio Bracciolini e la scoperta degli codici antitichi >. Sur la rhéto-
rique à rlorence au Quattrocento, et la fonction de Quintilien comme auxi-
liaire de Cicéron et de Virgile dans l'éducation oratoire, voir Politien, Oratio
super Fabio Quintiliano et StaW Sylvis, dans Opera, Bâle, Nicolas Episcopius
Junior, 1553, in-fo, p. 492 et suiv. Voir surtout, p. 496, l'éloge de l'éloquence,
tissu conjonctif de la civitas, lien entre l'actualité et l'Origine (heroica tem-
pora), et mode privilégié de manifestation de la grandeur d'âme.
I l Baron, The crisis ... , ouvr. cit., t. l, p. 98-99.
44 ROME ET LA QUERELLE CICERONIENNE

Ultime mouvement de recul du clerc médiéval devant un type d'hom-


me à la fois très ancien et très nouveau, celui de l'Orator qui fonde sur
le prestige de sa parole son pouvoir actuel dans la Cité et sa gloire
future dans l'histoire. L'Orator renaît en même temps que l'Urbs ; il se
détache sur un paysage urbain et politique, qui rejette au fond du décor
l'horizon philosophique et théologique. Ce qui indigne Pétrarque exaltera
les générations suivantes d'humanistes florentins: l'empire de la parole
de Cicéron sur la Rome des guerres civiles, sa mort tragique, sa gloire
victorieuse des siècles, feront alors de l'éloquence l'essence même d'un
nouvel idéal de vila civile 12, un pari de la liberté et de la raison humaines
aux prises avec l'incertitude des passions et de la fortune. La Renais-
sance de l'Orateur a partie liée avec la Renaissance du Héros: dans les
Vies parallèles de Plutarque, la biographie de Cicéron et celle de Démos-
thène sont deux exempla héroïques. L'éloquence des deux orateurs est la
manifestation de leur magnanimité. Et si Plutarque semble préférer le
style de Phocion à celui de Démosthène, le style de Caton d'Utique à
celui de Cicéron, il n'en reste pas moins que ces diverses manières de
décliner la grandeur d'âme héroïque empruntent toutes une voix éloquente
pour exercer leur empire sur la foule et pour perpétuer leur mémoire
dans la postérité.
Même lorsque les illusions d'une souveraineté politique immédiate de
l'éloquence se seront dissipées avec l'échec de la République florentine,
les régimes de principat et de monarchie, les sociétés de Cour ne renie-
ront pas l'essence oratoire de la nouvelle culture. A l'exemple des géné-
raux et empereurs de l'Antiquité, princes et rois ne négligeront pas d'ajou-
ter à leur souveraineté de fait le prestige de l'éloquence, soit qu'ils
l'exercent eux-mêmes, soit qu'ils en confient l'exercice aux humanistes
dont ils s'entourent. Pour Castiglione, Cicéron reste le paradigme sur
lequel il dessine son portrait du courtisan-diplomate-conseiller du Prince,
comme il avait été le modéle de l'homme d'Etat républicain pour les
Chanceliers florentins du XV· siècle. Pour avoir parié sur les prestiges
et le pouvoir de la parole, Cicéron inspire aus&i la culture des Cours, où

12 Sur l'éloquence hl1maniste comme médiation entre la philosophie et la


vie politique, voiï H. Baron, « Cicero and the roman civic spirit in the Middle
Ages and the early Renaissance". dans Bulleiin of ihe John Rylands library,
XXII, 1938, p. 32-97. Baron <l tout spécialement étudié un des chanceliers
humanistes de Florence, Leonardo Bruni (1370-1444), dans Leonardo Bmni are-
tino, humanistisch philosophische Schrifien, mit einer Chronologie seiner Werke
und Briefe, Leipzig-Berlin, Teubner, 1928, et Humanistic and political literaiure
in Florence and Venice ... , ouvr. cit. Bruni est l'auteur d'un Cicero novus seu
Ciceronis vita (1415), publié dans Schrifien ... , ouvr. cit., p. 113-121, où l'Ar-
pinate est présenté comme l'exemple de la vita civile héroïque, alliant gran-
deur d'âme et éloquence au service de la Cité. Sur les dernières années de la
République florentine et les derniers efforts pour maintenir l'éloquence comme
axe de la vita civile, voir Delio Cantimori, "Rhetorics and politics in Italian
humanism~, j.C.W./., vol. l, 1937-1938, p. 83-102. Le meilleur traitement de
cette question nous semble celui d'E. Garin, dans La cultura filosofica deI
Rinascimenio iialiano, Florence, Sansoni, 1961, p. 3 et suiv., «1 Canccllieri
umanisti della Reppublica fiorentina da Collucio Salutati a Bartolommeo Scala ».
AETAS CICERONIANA 45
l'art de réussir parmi les passions et les vicissitudes de la fortune est
d'abord un art de bien dire ce qu'il faut au bon moment et au bon
endroit .
De même que Cicéron 18 incarne, par sa biographie, la réussite et les
risques héroïques de toute carrière oratoire, il offre dans son œuvre
rhétorique le modèle de la conscience oratoire: définir un art du discours
est la suprême victoire de la parole humaine, cette fois sur l'incertitude
de la parole humaine elle-même. L'Aetas ciceroniana n'est donc pas seu-
lement l'âge du débat oratoire ininterrompu sur tous les problèmes qui
divisent les hommes vivant en société, il privilégie comme enjeu de ses
disputes l'art oratoire lui-même, dont les sources, les méthodes et les
instruments d'analyse déterminent la nature et le style des échanges so-
ciaux, et de la culture tout entière. Dans ce débat, qui s'exacerbe au
XVI" siècle, le Pater eloquentiae latinae, l'auteur du De Oratore, est encore
une fois la référence centrale. Les c anti-cicéroniens,. du XVI" siècle
combattent leurs adversaires avec des arguments empruntés à Cicéron.
Et les « cicéroniens» ne se privent pas de prendre des libertés avec leur
héros éponyme, pour mieux rester fidèles, dans une situation historique
différente de la sienne, à l'esprit de sa doctrine rhétorique. C'est que,
dans le développement de la rhétorique antique, Cicéron occupe une place
stratégique, au carrefour de la tradition hellénique et de la tradition
romaine. C'est lui aussi qU! a le r:1!CtlX incarné et défini le caractère
oratoire de la culture romaine. Pour citer de nouveau Etienne Gilson:
c Avec le règne de Cicéron, la tradition romaine prend le relais de la
tradition grecque ». Pour la seconde fois, la philosophie grecque se
métamorphose en topique pour hommes d'Etat, avocats, écrivains et mora-
listes qui tous au fond sont des orateurs, ne séparant pas savoir et
sagesse de leur mise en œuvre éloquente dans la «vie civile », dans les
combats et débats toujours recommencés d'une société civilisée.
Pour saisir l'idéal romain d'eloquentia, on ne peut éviter de passer
par Cicéron. Non seulement parce qu'il introduit à Rome, sous le signe
conciliateur du scepticisme académique, une sorte d'encyclopédie de la
philosophie grecque (mère des syncrétismes de la Renaissance), mais
parce qu'il articule à ces sources de l'invention une synthèse de la rhéto-
rique grecque et hellénistique, greffée fort habilement par ses soins sur la
tradition d'éloquence politique et judiciaire du Forum romain. Inventeur
à Rome de l'histoire littéraire, son jugement critique sur la prose latine
antérieure à la sienne est le point de départ de toute « lecture.,. de l'élo-
quence républicaine. Après Cicéron, les écrivains latins, païens et chré-
tiens ne purent éviter de définir leur esthétique par rapport à celle du
« Père de l'éloquence latine » H bIs.

13 Sur la place de Cicéron dans l'histoire de l'humanisme voir W. Ruegg,


Cicero I/nd der Humanismus, Formale Untersuchungen über Petrarch und
Erasmus, Winterthur, 1946.
13 bl. Voir Alain Michel, Le dialogue des Orateurs de Tacite et la philosophie
de Cicéron, Paris, Klincksieck, 1962, surtout au ch. IX, et l'article «Rhéto-
rique, philosophie et esthétique générale.,., dans la R.E.L., 1973, p. 302-326.
46 ROME ET LA QUERELLE CICÉRONIENNE

Devenue pour l'Europe humaniste ce que les Enfers du chant VI de


l'Enéide sont pour Enée, un recueil d'Idées inspiratrices, la littérature
latine offrait le spectacle d'un vaste débat autour de Cicéron, où celui-ci
était à la fois l'Accusé, l'Avocat de la défense, et le Juge en dernier ressort.
La reprise de ce débat pendant l'Aefas ciceroniana n'est pas une affaire
marginale, une querelle sur les c mots:. dont l'importance est négli-
geable par rapport au débat d' c idées:. - donc de c choses:. - : bien
au contraire, ce débat est la c chose:. même, ou en tous cas il se tient
au plus près de celle-ci, à savoir l'esprit d'une nouvelle culture qui, dans
des conditions historiques différentes, a ceci de commun avec la culture
latine que pour elle l'homo sapiens est indissociable de l'homo loquens,
donc de l'homo polificus, et ceci de différent qu'elle en tire peu à peu,
dans la douleur et le déchirement, des conséquences que ni la Rome
palenne ni la Rome chrétienne n'avaient eu le temps, ni les moyens,
d'apercevoir.
Avant de décrire quelques aspects essentiels du débat rhétorique
autour de Cicéron au XVI" et au XVII" siècles, il n'est pas inutile de remet-
tre à la mémoire quelques étapes majeures de ce débat dans l'Antiquité
classique. Outre ia commodité, ce rappel aura peut-être le mérite de
donner à percevoir les couches successives dont la culture d'un huma-
niste du XVII" siècle est constituée et t'effet de répétition qui est au
principe de cette culture. Répétition au sens où on l'entend au théâtre:
reprise d'un même texte pour chaque fois l'interpréter avec des nuances,
voire des déformations expressives différentes, dans un approfondisse-
ment de soi que n'interromnt Das J11ême la représentation, puisque alors la
situation sur le plateau est modifiée par un public dans la salle, chaque
jour différent. L'imitation, comme la traduction, grâce auxquelles une
tradition oratoire humaniste, fille de la tradition oratoire latine, se consti-
tue en Europe, sont autant de trahisons légitimes que de réaffirmations
fidèles.

L'ouvrage de G. Kennedy, The art of rhetoric in the Roman World, Prin-


ceton, 1972, met parfaitement en évidence, après celui de A.D. Leeeman, Ora-
tionis ratio, Amsterdam, Hakkertz, 1963, cette fonction de référence centrale
exercée par l'œuvre et la théorie oratoire de Cicéron.
CHAPITRE PREMIER

LE « CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

CICÉRON, LE «DE ORATORE », LE c: BRUTUS », L' « ORATOR ,.

Les dialogues de Cicéron où il est débattu de l'éloquence étaient en par-


tie ignorés du Moyen Age. Au XIV' siècle seuls des fragments du De
Oratore et de l'Orator étaient connus d'un petit nombre de clercs. C'est en
1421 que l'évêque de Lodi découvre un manuscrit complet de ces œuvres,
et le texte inconnu du Brutus 14. Ce dernier traité contient une véritable
histoire critique de l'éloquence républicaine à Rome. L'humaniste Oas-
pare Barzizza fut chargé de leur transcription, et dès le dernier tiers du
XV' siècle, d'innombrables éditions et rééditions, à travers toute l'Europe,
répandirent ces œuvres qui étaient alors de surprenantes et fascinantes
nouveautés. La première différence entre l'homme c gothique :0 et l'homme
de la Renaissance, c'est que le second dispose d'une information incom-
parablement plus riche et plus complète sur l'Ars rhetorica des Anciens.
Nous verrons que la découverte de l'œuvre de Tacite, et celle du Traité
du Sublime, donneront les moyens à l'homme du XVIe siècle d'avoir sur
la rhétorique impériale un point de vue historique qui s'ajustait parfai-
tement avec le caractère évolutif, lié à des situations toujours chan-
geantes, de l'eloquentia antique. L'Aetas ciceroniana est aussi l'âge où
l'Europe naît à la conscience historique.


••
Ecrit en 55 avant J.-C., sous le triumvirat de César, Pompée et
Crassus, le De Oratore lG est le bilan de l'expérience oratoire de Cicéron.

14 Voir Remigio Sabbadini, Le scoperte dei codici latini e greci ne' secoli
XIVe XV, Florence, Sansoni, 1905, t. Il, p. 100, et Nuove ricerche ... Florence,
Sansoni, 1914, p. 209. Voir également R. Bolgar, The classical heritage and his
beneficiaries, Cambridge Univ. Press, 1954.
lG Sur le De Oratore et la doctrine oratoire de Cicéron, voir Alain Michel,
Rhétorique et philosophie dans l'œuvre de Cicéron, Paris, P.U.F., 1960, A.D.
Leeman, ouvr. cit. p. 112-135 et G. Kennedy, ouvr. cit. p. 205-259. Sur le
renouveau des études cicéroniennes, et la «nouvelle image:o de Cicéron, voir
A. Michel, «Cicéron et les grands courants de la philosophie antique, pro-
blèmes généraux (1960-1970):0, dans Lustrum, 16, 1971-1972, p. 81-103.
48 LE «CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

Celle-ci a connu son acme pendant le consulat de l'Arpinate, et un bref


regain décevant à son retour d'exil, en 57. Evitant le genre scolaire du
traité de rhétorique, Cicéron emprunte à Platon la forme du dialogue
philosophique pour traiter d'art oratoire. Il s'agit en effet de racheter
celui-ci du «soupçon» que font peser sur lui philosophes et «vieux
Romains », et de lui conférer le statut de principe organique de la culture
romaine. Le dialogue, réparti en trois «livres », aurait eu lieu en 91
avant J.-C. dans les jardins de la villa de Crassus à Tusculum, et ses
principaux interlocuteurs sont à la fois des maîtres du Barreau romain
et des hommes politiques de premier plan. Le recul ennoblissant du
temps, l'autorité des interlocuteurs, l'urbanité et la hauteur de vues qui
président à leurs échanges, tout concourt à faire de ce groupe d'orateurs
un modéle d'aristocratie sage, savante et pénétrée de ses responsabilités
civiques, une réussite de cet idéal oratoire dont le De Oratore trace le
programme.


••
Le thème essentiel du débat qui oppose Crassus à Antoine 18 porte
à la fois sur l'étendue de la culture que l'on doit attendre de l'orateur,
et sur la nature de son art. Sur le second point Crassus et Antoine tom-
bent d'accord: l'art oratoire n'est pas, comme le croient les rhéteurs, une
technique pédante qui à coup de régIes s'imagine pouvoir se substituer au
génie naturel; celui-ci est l'essentiel; pour autant, il ne faut pas tomber
dans l'excés des philosophes qui rejettent toute idée d'art: l'expérience
codifiée des générations antérieures n'est pas un secours à dédaigner, ni
l'exercice appuyé sur de bons modéles. Mais c'est un art, non une scien-
ce ; les qualités de celui qui l'exerce décideront de son succès ou de son
échec.
Sur le premier point, Crassus et Antoine diffèrent. Antoine pense que
l'orateur doit se contenter d'être assez cultivé pour exercer convenable-
ment son métier d'avocat. Crassus se fait de l'orateur une idée plus
ambitieuse: à ses yeux, le domaine de l'éloquence s'étend à toutes les
activités humaines et la culture de l'orateur doit être encyclopédique pour
être à la hauteur d'un rôle qui excède largement les limites du prétoire.
Dès lors que l'on suppose chez l'orateur une nature d'exception, et donc
l'appel de la grandeur, on ne saurait lui refuser d'aspirer à la magistra-
ture d'une grande éloquence qui soit l'âme ,de la Cité 17 •


••
Le second livre semble supposer qu'Antoine s'est rallié aux vues de
Crassus, ou du moins qu'il ne s'y était opposé jusque-là qu'afin de donner

16 Cicéron, De Oratore, texte établi et traduit par E. Courbaud, Paris,


Belles Lettres, 4' éd., t. 1.
17 Ibid., XLVI, 202, trad. cit., p. 72.
CICÉRON 49
au mattre de maison l'occasion de développer ses vues. A son tour de
célébrer l'universalité de l'art oratoire - instrument de la Justice, inter-
prète de l'Histoire, schola vitae, interprète de tous les autres arts, qui sans
lui ne se connaîtraient pas - et la grandeur de l'orateur, artiste suprême
et «organe de la vérité ». Antoine développe alors sa doctrine de l'in-
ventio, et analyse les trois officia de l'orateur: probare (grâce à la tech-
nique des loci argumentorum), conciliare (c'est le domaine de l'ethos),
movere (c'est le domaine du pathos). Ces deux domaines, celui de la
douceur et de la véhémence, sont fort voisins et ne diffèrent au fond que
par l'intensité. Antoine insiste aussi longuement sur les pouvoirs oratoires
de l'humour et de la plaisanterie, qu'il soumet au bon goût. Il a surtout
insisté sur le genre judiciaire, mais il analyse aussi les deux autres
grands genres de l'éloquence, le délibératif et le démonstratif (ou épidic-
tique). Enfin il conclut sur l'importance d'une bonne mémoire et de la
« mémoire locale» - mnémotechnique qui procède par association d'ima-
ges, elles-mêmes associées une fois pour toutes à une topique bien
coordonnée.

•••
Le livre III est entièrement consacré à l'élocution. Cette place considé-
rable accordée aux «mots» justifie sans doute, de la part de Crassus,
deux digressions sur l'importance de la culture philosophique chez l'ora-
teur 18. C'est que la science de bien penser et la science de bien écrire
(sapienter sentiendi et omate dicendi scientia) sont indivisibles. Elles
l'étaient à l'origine, en Grèce chez les grands législateurs, Lycurgue,
Solon, et à Rome, au moins à l'état d'aspiration, chez les Fabricius et les
Caton. Elles l'étaient encore à Athènes, chez un Thémistocle, chez un
Périclès. Socrate, éloquent s'i) en fut, rompit pourtant cette unité origi-
nelle entre la pensée et la parole active en attachant à l'éloquence le
1'0upçon d'immoralité. Ainsi naquit le divorce entre philosophie et rhéto-
rique et se développèrent côte à côte les diverses écoles philosophiques
et les diverses écoles de rhéteurs.
Il faut donc, sans renier les richesses accumulées de part et d'autre en
cours de route, reconstituer l'unité originelle entre philosophie et élo-
quence, entre contemplation et action:
De même que les fleuves, s'écrie Crassus, tombent de l'Apennin, ainsi,
tous descendus des hauteurs de la sag~sse, les genres dont je parle ont
pris des directions différentes. Les philosophes furent portés comme vers
une mer Supérieure, mer vraiment grecque, aux ports nombreux; les
orateurs au contraire, vers la mer inférieure, toute nôtre, flots dangereux,
hérissés d'écueils, où se serait égaré Ulysse même 19.

18 Ibid., t. III, XV-XX, 56-95, p. 23-38 et XXX-XXV, 120-143, p. 47-56.


19 Ibid., XIX, 69, p. 28.
50 LE «CIEL DES IDÉES:.> RHÉTORIQUE
Médiateur entre la « mer supérieure:.> et la « mer inférieure », le nou-
vel orateur que Crassus appelle de ses vœux n'est pas un simple avocat,
mais un magistrat-législateur, qui imite Périclès et Démosthène.
Ayant ainsi payé son dû au soupçon de sophistique qui pèse sur l'art
oratoire, Crassus est plus libre de défendre la cause de la Beauté, dont
la Grèce a donné le sens à Rome. Il constate la diversité des grands
orateurs, les nuances individuelles qui séparent leurs styles: «L'élo-
quence revêt une multitude presque infinie de formes et de figures [ ... ]
différentes d'as')ect ; tant de manières diverses ne peuvent se plier aux
mêmes règles et aux mêmes leçons 20. 1> Pourtant l'éloquence est une.
Elle suppose un art commun à tous, qui rend possible la transmission
pédagogique.
Selon Crassus et Cicéron, les principales qualités du « meilleur style 1>
sont la correction (latinitas), la clarté (ut ea quae dicimus intellegantur),
le decorum (convenance) et l'ornement (ornate dicere). Les deux premières
qualités sont des conditions pour ainsi dire élémentaires: seul l'ornatus
modulé selon le decorum révèle le grand orateur. Et c'est à en étu-
dier avec la plus grande précision les moyens que Crassus consacre
la dernière partie du dialogue: le choix des mots (delectus verborum),
leur arrangement (collocatio verborum), leur rythme (modus) et le tour
harmonieux (forma). Sur ces deux derniers points, Cicéron par la voix
de Crassus juge bon de justifier une fois encore ses analyses aux yeux
de l'esprit de sérieux (severitas) des philosophes et des «Vieux Ro-
mains :.>. Cette introduction du rythme dans la prose oratoire, loin de la
faire glisser vers l'afféterie, lui confère les pouvoirs de la poésie: imiter
la Nature. Or, dans la Nature, tout est utile, et pourtant tout est rythmé
par le nombre, car justement c'est cette exacte adaptation de la forme à
la fonction qui identifie utilité et beauté. La voûte céleste, le corps de
l'homme, suprême œuvre d'art, la structure d'un navire, celle d'un temple
parfait comme celui de Jupiter Capitolin, sont exactement adaptés à leur
fin propre et obéissent pour cela à un rythme parfait qui donne au
spectateur, par son élégance (venustas), une grande volupté (voluptas) 21.
Tout ce passage est la plus belle définition de l'art classique que l'on
puisse formuler: la beauté n'y est pas définie comme un ornement sura-
jouté, mais comme la perception d'une rationalité interne et organique,
donc vivante, de l'œuvre d'art, dont le modèle est le corps humain. Le
luxe n'est pas le superflu, mais le nécessaire, la plénitude du nécessaire.
Naturellement, le rythme de la prose est plus difficile que celui du
vers, régi par des règles strictes (oratio stricta). Rien n'est plus flexible
que l'oratio dite justement soluta (libre de toute entrave), la prm.e. Il faut
donc trouver une cadence à la fois rigoureuse et souple, un peu comme

20 Ibid., IX, 33, p. 15.


21 Ibid., XLV, 178-179, p. 72. Sur l'esthétique de Cicéron, voir Alain Michel,
Rhétorique et philosophie ... , ouvr. cit., ch. V, «De l'efficience à la beauté, les
discours de Cicéron comme œuvres d'art:.>, p. 298 et suiv., et surtout p. 322,
«La contemplation cicéronienne ».
CICÉRON 51
les gouttes de pluie, qui tombent à intervalles 22. Ces intervalles ne doivent
I!tre ni trop courts, pour ne pas couper la période (circuilus), ni trop
longs, pour ne pas risquer la monotonie. L'art d'orner la période n'est
donc pas la moindre partie de l'art oratoire: c'est même par cet aspect
du discours que celui-ci échappe à ses circonstances occasionnelles, pour
s'accorder à l'ordre profond et l1Jusical qui régit le monde. Les méta-
phores du corps humain et des gouttes de pluie nous ont donné à perce-
voir cette harmonie entre l'Art et la Nature, entre la période cicéronienne
et la révolution des astres, l'une et l'autre désignées par le même mot
(circuitus). Cet accord entre l'ordre humain et l'ordre divin du monde
n'est pas seulement sensible aux auditeurs cultivés, dont l'oreille est
formée. Même les ignorants l'ente'ldent et le savourent sans comprendre.
Un « instinct puissant et extraordinaire" (magna quaedam vis incredibi-
lisque naturae) leur fait reconnaître la réussite artistique et regretter
l'échec. «C'est que l'art, ajoute Crassus, a son fondement dans la Nature,
et s'il ne réussit pas à produire un mouvement de plaisir, par des moyens
tout naturels, il semble bien avoir manqué complètement son but 23. " La
consonance de la prose oratoire avec l'ordre profond de la nature, que
même les ignorants pressentent, introduit dans la forme même du dis-
cours un principe de haute contemplation qui, tout en concourant à
renforcer son effet, le relie aux choses éternelles: pour l'heure, la per-
ception de cette note juste par l'auditoire, savants et ignorants, aide
puissamment l'orateur à calmer les passions, rétablir la concorde, et
introduire un peu de l'harmonie cosmique dans les débats de la Cité. Le
plaisir esthétique est donc un « chemin de velours» qui ne détourne pas
de l'ordre du monde perçu par le sage selon Platon, ni de l'ordre de la
Cité réelle dont le politique selon Aristote a la charge: fécondant l'un
par l'autre, il en communique le désir à la foule elle-même.
Crassus traite enfin des figures de pensée et des figures de mots, de
l'appropriation (quid aptum sil) du style aux circonstances et au public, et
enfin de l'actio oratoria, l'art d'interpréter le discours en public .

•••
L'alliance de l'éloquence et de la philosophie dans le De Oratore
fait de ce dialogue un programme complet de culture intellectuelle 24.
Mais les références constantes de Cicéron à la poésie, à la musique, à la
peinture, à l'architrcture, à la sculpture, à l'art du comédien, donnent à
l'éloquence telle qu'il la conçoit (sapientia moderafrix artium) une fonc-
tion régulatrice de tous les autres arts, et font aussi de ce dialogue un
programme complet de culture artistique. Cependant culture artistique
et culture intellectuelle n'y apparaissent nullement comme le privilège
d'une élite jalouse: les magistrats-orateurs que met en scène Cicéron

22 XLVIII, 185, p. 76.


23 LI, 197, p. 81.
24 Voir A. Michel, Rhétorique et philosophie, ouvr. cit., p. 80-149.
52 LE «CIEL DES IDÉES" RHÉTORIQUE

sont les médiateurs entre cette culture et le corps politique; l'éloquence, et


les arts qui lui font écho, communiquent sans cesse à celui-ci les éléments
d'une sagesse propre à créer un consensus librement accepté 211.
Nous l'avons vu dans le cas du jugement esthétique, l'attitude de
Cicéron n'est jamais celle de 1'« intellectuel qui va au peuple". Il est
persuadé que la doxa des ignorants eux-mêmes est l'amorce d'une sagesse
plus haute que l'orateur a pour tâche d'amener au jour 26. L'orateur est
pour lui une sorte de Socrate politique. Mais ce Socrate n'est plus tout à
fait celui de ~Iaton. Pour celui-ci la vérité est d'une autre essence que
les vraisemblances sur lesquelles tablent les rhéteurs pour règner sur les
âmes. Dans le Phèdre, plus nuancé en apparence que dans le Gorgias,
Socrate admettait qu'il pût exister une juste éloquence: mais celle-ci ne
pouvait être qu'une psychagogie de la vérité, une maïeutique, par con-
traste avec la persuasion rhétorique, soucieuse de réussir plus vite, et à
tout prix, fût-ce aux dépens de la vérité. Cicéron présente l'éloquence
comme une maïeutique, mais frayant son chemin dans une histoire et
dans une Cité, sans renoncer pour autant à cette pointe passionnée vers
l'absolu qui caractérise le platonisme. La sagesse que l'orateur cicéronien
veut faire triompher ne sera jamais la perfection ni la vérité en soi, mais
le réalisable et le probable étant donné l'état de l'opinion, les circons-
tances et les lieux 27.
Mais la doctrine du De Oratore avait de quoi irriter aussi bien les
plus intransigeants défenseurs de la tradition républicaine que les
aspirants à la tyrannie. Les premiers étaient choqués de voir la part que
Cicéron faisait à la delecfatio dans sa définition de l'art oratoire. Il y
avait là une concession faite à la foule qui corrompait en quelque sorte le
magistère traditionnel de l'aristocratie sénatoriale. Les seconds sentaient
fort bien que le De Orafore s'efforçait de retourner contre eux tout le
poids de la culture philosophique de la Grèce. César, dans un traité
intitulé De analogia répliqua à la doctrine cicéronienne par une apologie
de la latinitas que Cicéron rangeait parmi les conditions nécessaires, mais
non pas suffisantes, du style 28. Et dans le camp même de Cicéron une

2G Ibid., p. 597 et suiv. Sur le lien entre l'art oratoire et les beaux-arts cht!z
Cicéron, voir l'article de E.H. Gombrich, «The debate on primitivism in ancient
rhetoric~, J. W.C.I., vol. XXIX, 1966, p. 24-40, en part. p. 32, analyse d'une
page du De Oratore séminale pour les «schèmes historiographiques" de la
critique d'art de la Renaissance.
26 Ibid., p. 604, «Concordance entre les idéaux de Rome et les philoso-
phes~, et aussi p. 283, «Ironie et sagesse dans les discours de Cicéron ».
27 Sur les sources grecques du De Oratore, et les rapports du platonisme
avec le scepticisme académique dont s'inspire Cicéron, voir A. Michel, ouvr.
cit., p. 80-149. Voir aussi, p. 109 et suiv., la dette de Cicéron envers Aristote,
Qui le premier s'efforça de réconcilier philosophie et rhétorique séparées par
Platon.
28 Voir G. Kennedy, ouvr. cit. p. 240 et suiv. La réduction des qualités du
style à la latinitas est un trait commun aux « atticistes" qui critiquaient Cicé-
ron, et aux «cicéroniens" de la Renaissance, soucieux avant tout de la qualité
latine de leur prose écrite. Si bien que par un paradoxe dont les historiens
du cicéronianisme n'ont pas, à notre sens, perçu toute la saveur, les anti-cicé-
CICÉRON 53
fronde «atticiste:t, opposée à la doctrine cicéronienne de l'ornatus,
célébrait, en contraste du style orné d'Isocrate, le style pur et net de
Lysias, voire de Xénophon et de Thucydide. Dans les deux cas se faisait
jour un rappel du mos majorum romain opposé aux aspects rhétoriques
de la culture hellénistique.


••
Dans ses derniers dialogues sur l'art oratoire, Cicéron fut donc amené
à réfuter l'accusation d'asianisme, ou du moins d'isocratisme, portée
contre la doctrine stylistique du De Oratore. Dans le Brulus 29 dont le
héros éponyme, ami politique de Cicéron, était aussi le chef de file des
orateurs ({ atticistes:t, Cicéron polémique contre le mythe primitiviste
d'une antique « simplicité» dont se prévalent ses jeunes adversaires. Il
montre que ceux-ci, tout «vieux romains» qu'ils se veulent, se réclament
pourtant de la Grèce et d'Athènes, où il y eut autant d'éloquences que
d'orateurs « attiques ». L'« atticisme» romain est donc moins une résur-
gence du style des anciens consuls qu'un raffinement d'esthètes archaï-
sants, dont l'esprit de chapelle risque de faire perdre à l'éloquence latine
son emprise sur le public d'aujourd'hui. Dans le Brutus comme dans
l'Oralor, Cicéron insiste sur la thèse centrale du De Oratore : l'éloquence
est à la fois sagesse et parole, sagesse adaptée par l'art oratoire aux
circonstances et aux hommes réels, et non aux hommes d'autrefois. Si
l'orateur est l'ambassadeur de la vertu originelle parmi les hommes d'au-
jourd'hui, il doit la leur faire goûter et admirer, autant que la leur faire
connaitre. Et Cicéron propose dans l'Orator 30 une esthétique oratoire
ouverte et accueillante, capable de réconcilier en une synthèse neuve les
diverses tendances qui divisent le Forum, et qui témoignent, par leur
seule existence, de la rupture avec l'antique «simplicité ».
Le maître-mot de cette esthétique est varietas et Cicéron se réclame
de Démosthène, attique lui aussi, pour lui donner autorité contre les
tenants de Lysias. Cette variété est à la fois fécondité inventive et capacité
de changer de registre selon les circonstances, le sujet, le public.

roniens du temps de Cicéron deviennent les cicéroniens de la Renaissance et


les anti-cicéroniens du temps de la Renaissance qui se réclament de la diversité
des styles et de la varietas chère à Cicéron, peuvent passer pour ses plus
fidèles disciples ...
20 Cicéron, Brutus, texte établi et traduit par J. Martha, Paris, Belles Let-
tres, 1931. Sur l'interprétation du Brutus, voir A. Michel, ouvr. cit., passim,
G. Kennedy, ouvr. cit. p. 239-253, et A.D. Leeman, ouvr. cit. p. 136-167, ({ Cicero
and the Atticists ». Sur la notion de « primitivisme », voir E.H. Gombrich, «The
debate on primitivism ... », art. dt. p. 27 et suiv. où l'auteur met en évidence
les conséquences sur la critique d'art à la Renaissance du débat entre ({ atti-
cistes », nostalgiques d'une «Origine» plus pure, et «asianistes », accusés
de faire le jeu de la «corruption », à la fin de la République romaine. Voir
aussi A. Lovejoy, G. China rd, G. Boas, et R.S. Crane, A Documentary history
of primitivism and related ideas, vol. l, Primitivism and related ideas in Ant/-
quity, Baltimore, 1934.
80 Cicéron, Orator, texte établi par A. Yon, Paris, Belles Lettres, 1964.
54 LE c CIEL DES IDÉES:. RHÉTORIQUE

Si la diversité des occasions est Infinie, la fécondité oratoire peut


néanmoins être classifiée en trois genera dicendi, dont la hiérarchie
dessine l'échelle des styles que le grand orateur, tels Démosthène, ou
Cicéron lui-même, a le pouvoir de parcourir. Cette fripertita variefas,
gamme dont l'orateur est le m·oderafor, résume en quelque sorte les pou-
voirs de l'éloquence: Je choix de l'une ou l'autre «clef» de style est
commandé par le decorum, ce que les classiques français appelleront
bienséance, c'est-à-dire l'exacte proportion entre le style adopté et les
circonstances, le sujet, le public, la personne de l'orateur. Le verbe des
temps héroïques est sans doute perdu, comme la vertu originelle, une,
simple et sobre, qui en était la source: mais en échange, la multiplicité
des genera dicendi et les pouvoirs divers d'un verbe artiste nous sont
donnés, irrigués par les sources diverses d'une culture philosophique
éclectique. Le somptueux Midi de l'éloquence vaut bien, en somme, son
austère et naïve Aurore.
Au premier degré de cette gamme, Cicéron place le genus humile,
fort proche de la liberté de la conversation, mais qui n'en obéit pas moins
à des exigences d'art: la sanitas 31, c'est-à-dire la bonne qualité latine,
la neglegentia diligens 82, heureux compromis entre le souci d'élégance et
l'aisance du naturel j enfin la clarté, l'absence d'ornement et le decorum.
Telle est la version cicéronienne de l'atticisme, qui pour l'essentiel triom-
phera en France au XVII" siècle. Mais il importe, pour la clarté du débat,
de distinguer cet atticisme, proprement cicéronien, de l'atticisme d'inspi-
ration stoïcienne, caractérisé par la brevitas, la subtilitas pouvant aller
jusqu'à l'obscuritas, et qui deviendra chez Sénèque le style «coupé »,
épigrammatique, des Lettres à Lucilius. On peut qualifier les héritiers de
cette tendance au XVIIe siècle d'atticisfes sénéquiens 83 : ils ont eu leurs
meilleurs représentants en Espagne, patrie de Sénèque, ce qui explique
pourquoi leur influence en France est restée faible, ou sourde, comme
une variante de l'atticisme cicéronien.
Le second degré de style est le genus medium, qui, dans la synthèse
cicéronienne, recueille l'héritage asianiste. Il est caractérisé par la suavi-
fas, qui met en œuvre tout le registre rhétorique des tropes. Propre au
genre démonstratif (c'est-à-dire aux éloges), il s'appuie sur l'imagination,
et engendre la délectation. Cette version cicéronienne de l'asianisme en

Voir A. Michel, ouvr. cit., p. 435 et suiv.


81
Cette expression cicéronienne est traduite mot pour mot par La Mothe
82
Le Varer dans ses Considt!rations sur l'éloquence françoise ... , Paris, 1638, p. 182,
«néghgence diligente:.. Elle est à l'origine de ce que John Lapp a appelé
The esthetics of negligence, Cambridge Univ. Press, 1971. Elle trouve chez
Castiglione sa traduction italienne dans le mot sprezzatura. Elle s'applique
alors non seulement à la prose de la lettre et du dialogue, mais au style de
conduite à la Cour. Cette notion est très proche du «naturel:. classique, c'est-
à-dire d'un art si accompli qu'il parvient à l'invisibilité, et peut passer pour
spontané.
83 Voir plus loin nos développements sur l'atticisme sénéquien de Virgilio
Malvezzi.
CICERON 55
élimine tous les excès, et se réclame de l'autorité c attique» de Démétrius
de Phalère.
Enfin le troisième degré de style, ou genU!i vehemens, est aussi aux
yeux de Cicéron le Grand Œuvre oratoire. S'il intervient en dernier lieu:
c'est seulement pour marquer sa supériorité sur les deux autres: en fait, il
est au centre du spectre cicéronien, rassemblant en lui toutes les couleurs
du verbe oratoire, et les fondant en une lumière à la fois harmonieuse,
féconde et efficace. AmphIs, copiosus, gravis, ornalus, acer, ardens, il est
doué d'une énergie capable de faire naître l'émotion dans son auditoire et
de modifier son point de vue. Cette efficacité à la fois sur les passions et
les opinions, fait vraiment de lui l'arme de la sagesse, la rédemption civi-
lisée de 1'0raiio des vieux consuls. Mais le grand orateur - aussi bien
l'attique Démosthène que le romain Cicéron - se révélait vraiment tel à
sa capacité de jouer sur ces trois claviers, ou si l'on préfère, sur toute
l'étendue du spectre oratoire, aussi bien de l'atticisme sans excès, de
l'asianisme sans excès, que du genus vehemens ou grande, artiste uni-
versel, et catholique avant la lettre, du Verbe .


••
En somme, le génie de Cicéron, qui dans le De Oralore s'était montré
si sensible à la diversité des individualités oratoires, créait une esthétique
de la médiation, ouverte et libérale, forum des styles où chacun pouvait
trouver sa place, moyennant, pour les extrêmes, un sacrifice à la juste
mesure.
Apôtre infatigable et de la conciliation et de la réconciliation entre
« gens de bien », Cicéron théoricien révèle les mêmes qualités de diplo-
mate que Cicéron homme d'Etat et orateur. Dans une époque de dissoéia-
tion, il est l'homme des synthèses: synthèse philosophique, au nom du
scepticisme académique, synthèse politique, au nom du consensus bono-
rum, synthèse esthétique, au nom de la variété. Mais cette diplomatie
rhétorique n'aurait pas été complète s'il n'avait proposé aux c trois
styles », à la lripertita varietas, une même clef de voûte idéale. Dans le De
Oratore il affirmait qu'en dépit de la diversité des personnalités oratoires,
l'éloquence est une. Dans l'Orator, où il a réussi à ramener cette diversité
à une trinité, il affirme avec plus de vigueur encore l'unité. Unité de
visée, qui fait de tous les orateurs les contemplateurs et adorateurs de la
même Idée du Beau, antérieure et supérieure à toutes ses actualisations.
je pose en principe, écrit-il, qu'il n'y a rien, dans aucun genre, de
si beau qui ne soit inférieur en beauté à ce dont il n'est que le reflet,
comme le portrait d'un visage, à ce que ni les yeux ni les oreilles ni
aucun sens ne peuvent percevoir, et que nous n'embrassons que par l'ima-
gination et la pensée 84.

34 Cicéron, Orator, éd. cit., Il, 7, p. 4.


56 LE «CIEL DES IDÉES:t RHÉTORIQUE

Il Y a donc entre l'actualisation du Beau dans tel discours, et l'Idée


de Beauté, la même distance qu'entre un orateur réel, si parfait soit-il,
et l'Idée de l'Orateur, entre les vraisemblances ou probabilités humaines,
et l'Idée du Vrai. Dans l'ordre esthétique comme dans l'ordre épistémo-
logique, le scepticisme académique de Cicérop laisse toujours quelque
chose à désirer à l'homme supérieur, et ce désir même, cet ardor amoris
dont il parle dans le De Oratore, tendu vers une limite que l'on peut
toujours espérer reculer, réunit la diversité des orateurs, la diversité des
doctrines, la diversité des styles et des discours vers le même point de
fuite Idéal.

:.
La seule vraie faiblesse de Cicéron est d'avoir cru possible que l'élo-
quence orale, maniée par un orateur-médiateur, ferait circuler entre la
philosophie grecque et le peuple romain un courant assez fort pour que
l'esprit de la République de Platon restaurât et transfigurât la République
des consuls sur le déclin. A la Renaissance, des humanistes comme Cola
di Rienzo 8~ ou Pomponius Laetus 86 nourriront le rêve de ranimer, par
la magie d'une éloquence renouvelée de Cicéron, la Rome de Tite-Live sur
le Campo Vaccino de la Rome des Papes. Mais l'échec historique ne nuisit
en rien à la force séminale de la synthèse cicéronienne. Sous l'Empire,
l'extinction de l'éloquence civiqu~ n'empêcha point la pédagogie de Quin-
tilien et la réflexion sur le style des plus grands prosateurs de prendre
appui sur la doctrine cicéronienne. Le débat autour de l'ornatus amorcé
du vivant de Cicéron fut alors un des ferments les plus actifs de la
critique littéraire romaine.
Il est curieux d'observer que la doctrine du De Oratore et de l'Orator
ne trouva à se réaliser pleinement que lorsque l'Eglise latine eut à faire
face aux tâches de la prédication à grande échelle. Cette fois le contact
direct et oral avec le public, la haute inspiration morale et philosophique,
et l'autorité civique dont Cicéron rêvait pour son Orateur, renaquirent au
profit des Evêques chrétiens. L'éloquence sacrée nourrie d'un syncrétisme
stoico-platonisant ressuscita l'éloquence philosophique de Cicéron, que
saint Augustin prend pour référence constante dans la rhétorique chré-

a5 Sur Cola di Rienzo, contemporain de Pétrarque, voir M.E. Cosenza,


F. Pefrarca and the revotution of Cota di Rienzo, Chicago, 1913.
36 Sur Pomponius Laetus, voir Storia delta tetterafura if., ·éd. Garzanti cit.,
t. III, « Il Quattrocento et l'Ariosto :>, ch. IV, <: L'Accademia romana, Pomponio
Leto e la congiura:>. Nostalgiques de l'Antiquité jusqu'à vouloir restaurer la
République romaine, les membres de cette première Académie romaine furent
en outre accusés de vouloir restaurer le paganisme. \1 y avait sans doute comme
l'a perçu Erasme, des traces de ce « libertinage :t dans le cicéronianisme romain
du temps de Jules II. Mais la seconde Académie romaine, celle de Bembo, de
Sadolet, de Naugerius, s'efforce de concilier cicéronianisme et christianisme à
l'intérieur d'un humanisme de Cour.
SÉNÉQUE ET TACITE 57
tienne du De Doctrina christiana. Le débat même autour de l'omatus
compatible avec l'éloquence chrétienne créait dès lors un principe de
continuité entre l'esthétique chrétienne naissante et l'esthétique romaine
finlssante.

SÊNÈQUE ET TACITE

Sénèque, les Lettres d Lucilius.

Si le De Oratore, le Brutus et l'Orator sont les pièces maîtresses de la


Bibliotheca Rhetorum du XVI" et du XVII" siècles, les œuvres de Sénèque
y tiennent une place enviable. Mais de quel Sénèque? La première édition
imprimée de « Sénèque », à Naples, en 1495 37, attribuait au philosophe
les œuvres de son père. La grande recension et édition d'Erasme, publiée
à Bâle, chez Froben, en 1529, contenait indistinctement dans le même
in-folio les œuvres de l'un et de l'autre. La recension de Marc Antoine
Muret, publiée après la mort de celui-ci en 1585. ne contenait que les
œuvres du Philosophe, mais sans lever l'équivoque. Il fallut attendre
1587, et l'édition de Nicolas Le Fèvre, pour que le père et le fils fussent
nettement distingués, et que l'œuvre du « rhéteur d'Espagne» fût dissociée
de celle du philosophe.
Cette longue confusion nous semble avoir joué un rôle capital dans
l'histoire du '" sénéquisme l' littéraire. Sous le nom de Sénèque, le XVI"
siècle et - par la force d'inertie des traditions - le XVII" siècle, lorsqu'il
n'est pas érudit, entendent aussi bien le style philosophique des Lettres à
Lucilius que le style « coupé» et « pointu» des déclamateurs dont Sénè-
que le Père s'était fait, sous Tibère, l'anthologiste. L'autorité du philoso-
phe a couvert les excentricités des rhéteurs, et a joué en faveur de l'anti-
cicéronianisme « ingénieux ".
L'œuvre de Sénèque le Père, intitulée Sententiae, Divisiones, Colores 38,
fait la description critique, accompagnée de longues citations, du style en

31 Incipit LI/cii Annaei Senecae Cordubensis ... opera ... , Neapoli, sub titulo
n. Romero, impr. M. Moravum, 1415, 2 part. en 1 vol. in-fo. Selon Sabbadini
(Le Scoperte ...• ouvr. cit. p. 112), les Declamationes de Sénèque le Père furent
découvertes par Nicolas de eues, sous une forme fragmentaire et désordonnée,
et SOllS le nom de Sénèque le Philosophe. L'édition princeps de Venise, comme
l'édition d'Erasme (Bâle, 1529) attribue au Philosophe les Declamationes. Le
titre de l'édition d'Erasme (L.A. Senecae opera et ad bene dicendi tacultatem,
et ad bene vivendum utilissima ... ) place sur le même pied les œuvres oratoires
de ~ Sénèque" et ses œuvres philosophiques. Dans l'introduction aux Decla-
mationes, Erasme fait grand cas de celles-ci, y voit des modèles pour l'élo-
quence judiciaire, et forme même le vœu qu'elles soient étudiées à l'école, de
préférence à la dialectique ...
3B SlIr l'œuvre de Sénèque le Père, voir A.D. Leeman, ouvr. cit. ch. IX,
p. 224-242, et G. Kennedy, ouvr. cit. p. 322-331. Sur son influence stylistique
à l'époque de la Renaissance, voir G. Williamson, The senecan amble, a study
in prose tram Bacon 10 Collier, Londres, Faber and Faber, 1948, et F. Simone,
Umanesimo, Rinascimento et Barocco in Francia, Milan, Mursia, 1968, qui
traite surtout, p. 244 et suiv., de Sénèque moraliste.
58 LE «CIEL DES IOËES:p RHËTORIQUE

vogue dans les écoles de déclamation sous Auguste. Ce nouveau style,


conçu à l'usage d'un public de « connaisseurs :t, est nettement anti-cicé-
ronien. Non seulement l'alliance entre la philosophie et 'l'éloquence a
disparu, mais la finalité civique de l'éloquence cicéronienne a fait place
à un curieux mélange d'esthétisme mondain et d'utilitarisme scolaire.
Ces «controverses:t et «suasoires:t sont censées en effet préparer les
orateurs à leurs tâches judiciaires, mais elles ont surtout le sens d'une
parade oratoire, qu'un public d'amateurs apprécie pour elle-même. Le
titre de l'ouvrage indique assez bien l'esprit du «nouveau style:t : les
« traits :t ou «pointes :t (sententiae) résument la pente de celui-ci au brio
épigrammatique soutenu de figures de mots telles .que l'anaphore ou la
paronomase; les «divisions:t et les « couleurs:t désignent la virtuosité
avec laquelle les déclamateurs, sur des sujets fictifs, devant un publiC
qu'il fallait éblouir, analysaient et développaient jusqu'à l'absurde les
circonstances et les conséquences des «causes» qu'ils devaient « défen-
dre:p. Ils faisaient largement appel au pathétisme et au pittoresque. Les
deux excès condamnés par Cicéron, l'asianisme flamboyant d'images et
de passions excessives et l'atticisme « archaïsant ", dense jusqu'à l'obscu-
rité, se donnent libre cours devant un public blasé.
A. D. Leeman fait remarquer que les déclamateurs dont Sénèque le
Père nous rapporte les exercices avaient les qualités d'auteurs de romans
ou de nouvelles 89. Leur influence sur le développement de la prose roma-
nesque du XVI" et du XVII" siècles dut être d'autant plus vive que leur
style «pointu :P et «coupé}) s'accorde avec les prescriptions de Quinti-
lien sur l'art du récit, qui doit justement éviter le style périodique 40. Cette
influence a pu se conjuguer avec celle d'Ovide, disciple d'Arellius Fus-
cus 41, un des déclamateurs recensés par Sénèque le Père: l'asianisme
des descriptions et l'atticisme des sententiae se retrouvent chez l'auteur
des Métamorphoses.
On a peine à croire que l'influence du sévère Sénèque ait pu jouer
dans le même sens que celle des déclamateurs décrits par son père. Mais
l'humanisme ne s'est plus intéressé seulement à la pensée de Sénèque;
son style, qui porte la trace de sa formation d'orateur dans les écoles de
déclamation, devient désormais perceptible, par le contraste même qu'il
offre avec le style de Cicéron. Et Quintilien, qui sous Vespasien fait de
Sénèque le Philosophe le responsable de la décadence du goût 42, élidait à
cette perception historique de l'évolution de l'esthétique oratoire romaine.
D'ailleurs le goût oratoire impérial n'a pas que des défauts. L'art
d'étonner, la quête de maniérismes nouveaux à l'usage d'un public blasé,
avaient du moins le mérite d'ouvrir la gamme des styles, et de donner à la

A.D. Leeman, ouvr. cit. p. 234.


39
Quintilien, Institutio oratoria, IX, 4, Membratim plerumque narrabimus.
40
Les membres et les incises, fragments de périodes, conviennent mieux en
général à la narration que le style périodique.
41 A.D. Leeman, ouvr. cit., p. 227.
42 Voir A.D. Leeman, ouvr. cit. p. 276.
SÉNÈQUE 59

singularité individuelle une expressivité que bridait le classicisme cicéro-


nen ü. De son époque, Sénèque conserve le sens de l'individualisation du
style et la désinvolture vis-à-vis des normes et des règles académiques.
Des c fleurs du mal :t jaillies sur le terrain de la servitude politique et de
l'ennui, il tire des ressources d'un style de l'intériorité philosophique. Les
Lettres à Lucilius 44 nous donnent à observer le bon usage qu'une II: grande
âme :t peut faire des vices de son temps.
Dans la lettre 40 du L. IV, Sénèque prend ses distances aussi bien
avec Cicéron qu'avec les déclamateurs. Il condamne toute éloquence
orientée vers la foule, que ses intentions soient civiques, comme chez
Cicéron, ou ostentatoires, comme chez les déclamateurs.
L'éloquence populaire n'a aucun rapport avec le vrai. Que veut-elle?
Remuer la foule, entraîner par un coup de surprise des auditeurs sans
jugement; elle ne se prête pas à l'épluchage, elle tire au large; or com-
ment pourrait-elle gouverner quand elle n'admet pas de gouverneur ? 4~

La disparition d'une éloquence civique n'est un malheur que si l'on en


tire parti pour lui substituer une éloquence sophistique. Du mal peut au
contraire sortir du bien, si, loin de la II: précipitation », de la II: hâte », du
bruit liés à la présence de la foule, l'on apprend à se recueillir, à descen-
dre en soi-même, à méditer. A cette quête de la sagesse ne peut corres-
pondre qu'une élocution régulière, ni trop lente ni trop rapide et impé-
tueuse, mais réglée par le mouvement même de la méditation. Le decortIm
propre au style philosophique demande de grandes forces (vires magnas),
mais contrôlées (moderafas) à l'image d'un cours d'eau toujours égal
(perennis unda) et non du torrent violent, mais intermittent 48.
A l'homme sage, conclut Sénèque, convient ainsi qu'une démarche
modeste, un discours serré, sans rien d'aventureux 47.

Délivrée de sa dépendance vis-à-vis de la foule, l'éloquence selon


Sénèque se dépouille des savants effets d'optique, de la théâtralisation du
discours qu'implique un public. Elle s'enracine non dans la subjectivité
livrée à elle-même, mais dans une intériorité en quête de sagesse. Et elle
s'adresse, dans l'amitié et l'ouverture de cœur, à une autre intériorité
fraternelle. Point n'est besoin d'élever la voix: le genre II: bas », le genus
humile de la conversation suffit. Mais ce genus humile, s'il exclut l'orna-
tus propre au genus medium et à l'éloquence asianiste, n'en renonce pas
pour autant à la mâle vigueur du genus grande ou genus vehemens que
Cicéron articulait à la grandeur d'âme, et où il voyait le suprême effort

43 Sur les aspects rhétoriques des Lettres, voir Leeman, ouvr. cit., p. 260-
283, et G. Kennedy, p. 465-481.
44 Sénèque, Lettres à Lucilius, texte établi par Fr. Préchac et traduit par
H. Noblot, Paris, Belles Lettres, 1956, t. l, p. 161.
4~ Ibid., p. 162-163, 40, 4.
48 Ibid., p. 164, 40, 8.
47 Ibid., p. 166, 40, 14.
60 LE «CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

de l'éloquence. Sénèque parle en effet dans la lettre 40 de vires magnas


et il ne réduit pas le dialogue d'amitié philosophique à la confidence
détendue. Il se propose de « calmer les terreurs », « réfréner les passions
irritantes », «dissiper les préjugés », «réprimer le penchant à la mol-
lesse », «secouer l'avarice» 48. Le dialogue philosophique implique une
tension et une attention: tension intérieure de l'orateur, contrôlant sa
propre démarche, attention à l'autre pour le comprendre, le reprendre, et
l'aider dans son cheminement intérieur. La philosophie chez Sénèque ne
cherche plus à s'incarner dans le vécu politique, mais dans le vécu
psychologique de deux âmes progressant ensemble, l'une guidant l'autre,
vers la plénitude de la sagesse.
Cet enracinement de la philosophie dans la psychologie individuelle,
cette tension intérieure et cette attention à autrui chargent le genus humile
sénéquien de «sententiae », «divisiones », et « colores» analogues à
celles que déploient les déclamateurs. Mais les sententiae sont chez lui
non plus des «pointes », mais des « rencontres» ou des « conceptions )/J,
pour employer le langage de Montaigne, où coïncident tout à coup
connaissance philosophique et connaissance de soi et de l'autre. Les
« divisiones» et «colores» ne sont plus des exercices d'analyse ou
d'hypothèse virtuoses, mais des anatomies psychologiques explorant une
situation morale, et en tirant les conséquences. La tension et l'éclat du
genus humile sénéquien n'ont pas pour but d'éblouir dt!s âmes malades,
mais d'agir sur l'une d'entre elles, élue justement parce que soucieuse
de guérir.
La richesse des moyens au service du genus humile, outre qu'elle ne
doit pas troubler la continuité de son flux (simplicitas), ne jaillit donc
pas d'une source impure, pour une fin impure. C'est sur ce point qu'in-
siste la Lettre 41 ; l'individualisme philosophique n'est pas un égoïsme,
il puise force et générosité, au-delà de la zone de l'affectivité troublée,
dans « un auguste esprit qui réside au dedans de nous-mêmes, un dieu ».
Et pour évoquer cet horizon mystique du discours Sénèque, en une page
célèbre, décrit la touffeur sombre d'un bois sacré et le frisson de la
présence divine qui y saisit le visiteur. Il peint un paysage de «rocs
profondéments minés» au-dessus desquels une «montagne suspendue»
creuse un «antre », il l'adjoint aux sources de grands fleuves, à des
étangs profonds, comme dans les «paysages héroïques» de Nicolas
Poussin et de Gaspard Dughet. La Nature, en ces lieux privilégiés, nous
donne à pressentir qu'une Raison mystérieuse et sereine la gouverne,
comme elle gouverne la grande âme du Sage:
Une force divine est descendue là ; cette âme d'élite, qui se gouverne,
qui regarde toutes choses au dessous d'elle, et passe, qui se rit de tout
ce que nous redoutons, ou souhaitons, une puissance céleste la conduit ;
un être d'une telle excellence ne se conserverait pas sans un appui pro-
videntiel 49 .

48 Ibid., p. 163, 40, 5 (vires magnas, moderafas tamen, p. 164, 40, 8).
49 Ibid., p. 168, 41, 8.
SENÈQUE 61

A l'idée de l'Orateur, troublé par l'attraction des foules, a fait place


l'Idée du Sage, qui appelle quelques rares exilés à retrouver son secret
au plus sacré de la Nature et de leur âme. A l'Idée solaire de Beauté, dont
la période cicéronienne imitait dans ses justes méandres l'harmonie
cosmique, fait place un sublime moins immédiatement perceptible, dif-
fracté par les arêtes d'un style coupé, et parsemé de «pointes» (senten-
tiae, acumina). C'est que le sublime, chez Sénèque, n'est pas un genus
dicendi au même titre que le genus grande cicéronien, il est une figure
d'allusion éparse dans tout le discours, et qui renvoie, à travers les
:,entences, divisions et couleurs de celui-ci à ce vers quoi il tend et qu'il
ne donne jamais qu'à entrevoir: non la Beauté d'un ordre objectif, mais la
Sagesse de l'âme personnelle victorieuse d'elle-même, de ses passions, et
du désordre que les passions introduisent en elle et dans le monde. Au
lecteur de percevoir, dans les anfractuosités des brefs membra (soutenus
en revanche par une abondance de «figures de mots»), ce « je ne sais
quoi» que l'écrivain lui désigne sans pouvoir ni vouloir le signifier.
C'est pourtant à la « pauvreté» du genus humile, mais comme vibrant
sous les doigts d'un instrumentiste virtuose et inspiré tout ensemble, que
Sénèque confie la tâche de faire entendre ce sublime de l'allusion. Car
l'état mystique qu'il pressent et veut faire pressentir n'a plus besoin de
discours. Dans le silence, accordé au divin, la grande âme du Sage vit le
sublime.
Le style « coupé» et « pointu» de Sénèque, analogue à tant d'égards
à celui des déclamateurs recensés par son père, devient pour lui l'instru-
ment tendu à souhait de la nostalgie philosophique, et de la méditation
qu'elle conduit. L'art n'est pas absent, mais tout savant qu'il est, devenu
seconde nature, il ne distrait pas l'âme au travail sur elle-même, et sur
celle de l'ami.
Aussi Sénèque peut-il dédaigner les «mots» et se réclamer d'une
« simplicité» en apparence démentie par un style tissé de savantes figu-
res. Pour lui, comme pour Philon d'Alexandrie 50 et le Ps. Longin 51, c'est
le moins que puisse une grande âme que d'avoir une maîtrise parfaite,
apprise ou innée, de la rhétorique scolaire: à une certaine altitude, l'âme
retrouve les conditions de la parole originelle, pour laquelle penser, sentir
et parler n'étaient qu'un seul et même acte. Si le plus grand philosophe est
aussi le meilleur orateur, c'est comme par surcroît.

•••

60 Sur Philon d'Alexandrie, voir outre G. Kennedy, ouvr. dt., p. 452-453,


les Actes du Colloque Philon, Lyon, 11-15 septembre 1966, aux éd. du C.N.R.S.
Paris, 1967.
51 Sur le' Traité du Sublime, dont la date est aujourd'hui fixée généralement
à l'époque augustéenne, voir G. Kennedy, ouvr. dt., p. 369-377, avec biblio-
graphie, et l'édition avec traduction d'Ho Lebègue, Paris, Belles Lettres, 1965.
62 LE c CIEL DES lOtES,. RHtTORIQUE

Ce que le Sage selon Sénèque a perdu en extension, par rapport à


l'Orateur cicéronien, il l'a gagné en compréhension, dans un style trop
c serré ~ pour la foule, inépuisable pour les âmes attentives. Mais il
s'agit d'une métamorphose, non d'un reniement. Les Lettres à Lucilius ne
manquent pas de preuves de la fidélité de Sénèque à Cicéron, alors même
qu'elles proposent un retournement vers l'intérieur de l'idéal du De Ora-
tore. Il importe de le souligner pour marquer par avance les limites et
l'insuffisance des concepts de '" cicéronianisrne;p et d'« anti-cicéronia-
nisme:. dont on fait usage couramment pour décrire les débats rhétori-
ques du XVI' et du XVII" siècles. Le retour à Sénèque et à son style qui
caractérise la fin du XVI' siècle, se déploie sur le fond d'une culture
cicéronienne, dont la pédagogie est unanimement le véhicule. Ce n'est pas
un retour au Sénèque médiéval, mais à un Sénèque plus proche de la
vérité historique, alliant comme Cicéron la philosophie à un idéal d'elo-
quentia, même si c'est pour subordonner davantage celle-ci à la philo-
sophie que ne l'avait fait Cicéron. Juste Lipse lui-même, chef de file de
l'atticisme sénéquien, recommandera à ses fidèles de lire chaque matin
pendant deux heures du Cicéron avant de se mettre à écrire.
Ce conseil n'aurait sans doute pas été renié par Sénèque. Il faut
rappeler tout d'abord que Cicéron lui-même, tout en maintenant jusqu'au
bout la revendication d'une magistrature oratoire publique, s'était trouvé
à plusieurs reprises éloigné du Forum, ou exilé. C'est alors qu'il s'était
tourné vers la philosophie, et qu'il s'était épanché dans le genus humile
de sa correspondance. Sénèque et après lui Tacite pouvaient fort bien
voir dans cette dernière phase de la carrière et de l'œuvre de Cicéron
une préfiguration de leur propre situation d'orateurs cherchant loin du
Forum une voie de salut pour l'eloquentia romaine. Et d'autre part, le
style de Cicéron demeure pour Sénèque une référence essentielle pour
définir son propre idéal du style philosophique. Dans la lettre 100, il
oppose le style c coulé,. de l'Arpinate, ses méandres et sa souplesse
sans mollesse, au style hésitant et inégal d'Asinius Pollion. Dans un cas,
la prose reflète la c constance,. de l'orateur, son adhésion sans défail-
lance à une ratio intimement perçue; dans l'autre, les distractions de
J"âme transparaissent. Dans la lettre 114, c'est enaore A la pudeur du
style cicéronien qu'il oppose le style efféminé de Mécène. Pour Sénèque
la note juste de santé et de grandeur de l'éloquence romaine a d'abord
été donnée par la prose de l'Arpinate. Enfin, la position de Sénèque
vis-A-vis des diverses formes de c corruption de l'éloquence l> de son
temps révèle, mutatis mutandis, la même quête d'une juste mesure média-
trice, que celle du Brutus et de 1'0rator vis-A-vis de l'Atticisme et de
l'Asianisme. La médiation cicéronienne avait pour essence la variefas.
La juste mesure sénéquienne se prononce au contraire, pour le seul genus
humile, dont la neglegentia diligens laisse aux mouvements internes de
la méditation philosophique le soin de lui conférer efficacité et plénitude .


••
TACITE 63
Il n'en reste pas moins que Sénèque pousse la neglegentia diligens
bien au-delà de ce que Cicéron eOt admis, jusqu'au dédain d'une electio
verborum trop attentive, ou d'une collocatio verborum trop préméditée:
l'invention philosophique ne saurait s'abaisser à ces minuties (pusilfae
res: verba, XVI, 100, 10). Si Sénèque se présente dans les Lettres à
Lucilius comme un réformateur de l'éloquence romaine, c'est avant tout
au nom de critères moraux. Sa diatribe contre Mécène l'homme et le
styliste, dans la lettre 114, est tout entière fondée sur le précepte de
Caton l'Ancien, Vir bonus dicendi peritus, qu'il traduit par TaUs ratio
qualia verba. L'esthétique de la prose est étroitement confondue par
Sénèque avec le degré d'avancement spirituel et moral de l'écrivain.
Une telle antithèse res/verba, surtout perçue à travers l'antithèse plus
radicale encore, chez saint Augustin, res/signa, pourra être interprétée
soit comme une condamnation de tout art littéraire, soit comme une
licence de recourir à n'importe quel ornement, pour peu qu'il soit expres-
sif. La Renaissance de la latinité d'argent, encourageant celle des langues
vulgaires, aurait pu aller plus loin encore qu'elle ne fit dans le médiéva-
lisme archaïsant et le primitivisme, si l'influence de Tacite, et du Dialogue
des Orateurs, n'avait réconcilié le primat sénéquien et augustinien de
l'intériorité, avec le sens cicéronien d'une beauté objective de la forme.

Tacite, le Dialoglle des Orateurs.

Sénèque avait été connu et aimé du Moyen Age. Tacite, comme le


Cicéron des dialogues rhétoriques et des épîtres familières, est une des
grandes découvertes de la Renaissance. C'est en 1425 qu'un moine de
Hersfeld trouve le manuscrit contenant l'Agricola, la Oermania et le
Dialogue des Orateurs G2. Il ne parvint à Rome qu'en 1455. La première
édition en fut faite à Venise en 1470. Et c'est en 1515, grâce au manuscrit
Mediceus prior acheté par Léon X, que la majeure partie des Annales put
être jointe aux œuvres de Tacite dans l'édition de Philippe Béroalde.
Mais tout s'est passé comme si l'humanisme, épousant progressivement le
mouvement interne de la culture antique, n'avait pu comprendre et méditer
vraiment Tacite qu'à partir du moment où, les illusions « cicéroniennes"
de la première Renaissance une fois dissipées, et au-delà d'un retour
pénitentiel à Epictète et Sénèque, une nouvelle affirmation humaniste
commence à se faire jour, plus mOre, plus adulte. C'est à partir de 1574
et de la grande édition plantinienne de Tacite, procurée par Juste Lipse,
que l'œuvre du grand historien-orateur de l'Empire, contempteur de Néron
mais contemporain de Trajan, entra vraiment dans le vif de la culture
européenne. Juste Lipse attribuait d'ailleurs à Quintilien le Dialogue des
Orateurs. Mais jusque-là, l'attribution à Tacite n'avait pas fait de doute,
et le plus souvent, en dépit de l'autorité de Lipse, le Dialogue demeura
lié à l'œuvre de l'auteur des Annales.

•••
G2 R. Sabbadini, Le scoperte..., ouvr. cit., t. Il, p. 107 et suiv.
64 LE «CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

Le Dialogue des Orateurs 13 est un jugement porté par Tacite sur


l'évolution de l'éloquence romaine sous l'Empire: il est aussi sévère, et
aussi sourdement pathétique que le jugement des Annales et des Histoires
sur l'évolution des mœurs et des institutions romaines. Ecrit sous Hadrien,
mais rapportant un dialogue qui est censé se dérouler sous Vespasien, le
Dialogue met en scène, comme le De Oratore, les maîtres de l'éloquence
sénatoriale de leur temps. Il se déroule chez Curiatus Maternus, qui
vient de lire en public sa tragédie intitulée Caton, où l'entourage de
l'Empereur a vu une critique du régime. Et Maternus rappelle qu'une
autre de ses tragédies, Néron, a eu le pouvoir, sous cet Empereur, de
démasquer et de perdre un sycophante. Paradoxalement, c'est donc la
poésie, et en particulier la poésie tragique, qui hérite de la magistrature
morale et philosophique que Cicéron attendait de l'éloquence « oratoire ».
Selon toute vraisemblance, le courage de Curiatus Maternus lui vaudra
le même sort que celui de Cicéron : la mort sous les coups d'un tyran.
Si tel fut bien le cas, le choix de Maternus comme hôte et interlocuteur
principal du Dialogue devait suffire, pour un lecteur antique, à révéler
les intentions de Tacite. L'auteur de la tragédie intitulée Caton nous est
Mpeint comme une sorte d'émigré de l'intérieur, résigné plus que rallié
au régime impérial. Marcus Aper reproche à son hôte sa nostalgie du
passé, son idéalisation des Anciens, et fait l'éloge de l'éloquence contem-
poraine. En apparence, il reprend à son compte les idées de Cicéron dans
le De Oratore. En fait, il infléchit insidieusement celles-ci vers la sophis-
tique lorsqu'il insiste sur les bénéfices de fortune et de prestige que rap-
porte l'éloquence, et la décrit comme un art de parvenir. Maternus n'a
aucune peine à faire remarquer ce qu'a de dégradant ce professionna-
lisme, déchu de l'idéal d'une magistrature civique et philosophique décrit
par Cicéron et pratiqué par les grands orateurs de la République. Pour
lui, le seul refuge de la vertu ct de l'innocence est aujourd'hui la poésie.
Et tout se passe à ses yeux comme si la décadence de l'éloquence sous
l'Empire avait en quelque sorte remis les choses à leur vraie place. Cicéron
avait fait de l'Orateur une sorte d'Orphée politique 54 diffusant par sa
parole la sagesse et la concorde dans la Cité que son logos soutenait et

53 Sur le Dialogue des OrateurS, voir A.D. Leeman, p. 332-360, G. Kennedy,


515-526, et A. Michel, Le Dialogue des Orateurs de Tacite et la philosophie
de Cicéron, Paris, Klincksieck, 1962. Voir également l'édition du Dialogus de
Oratoribus par A. Michel, Paris, P.U.F., Coll. Erasme, 1962.
54 Cette métaphore de l'orateur-Orphée, dont se sert Maternus dans le
Dialogue des Orateurs de Tacite est également utilisé par Fronton de Cirta,
le maître de rhétorique de Marc Aurèle, dans une lettre à son disciple où
il fait l'apologie de l'éloquence. Voir M. Cornelii Frontonis epistulae, éd.
P.J. Van den Hout, vol. l, Leyde, 1954, LlV, Lettre 1. Il compare l'orateur
à Orphée, egregio ingenio eximiaque eloquentia virum qui plurimos virtu-
tum suarum {acundiaeque admiratione devinxerit; eumque amicos ac sec-
tatores suos ita instiluisse ut quanquam diversis nalionibus convenae variis
moribus imbuti, concordarent tamen et consuescerent et congregarentur, mites
cum {erocibus, placidi cum violentis, cum superbis moderati, cum crudelibus
timidi...:> (p. 53). Voir p. 131 et suiv. l'échange de lettres entre le rhéteur et
l'Empereur qui, converti à la philosophie, doute de l'éloquence.
TACITE 65
recréait sans cesse. La régression de l'Orateur vers le type de l'avocat
ambitieux ou du délateur servile restaure la fonction primitive du Poète.
Dès l'établissement de l'Empire, Virgile est apparu, donnant à Rome un
autre Homère. Sans perdre l'estime ni J'admiration d'Auguste, il a vécu
dans la retraite et l'innocence, et il a joui d'un prestige et d'une influence
qui ne peuvent être comparés à ceux d'aucun orateur. Il a vécu en accord
avec l'ordre cosmique, dont ses vers ont communiqué à l'Empire, mieux
qu'aucun discours, la magie apaisante et fécondante. Son otium n'a donc
pas été stérile. Comment ne pas le préférer à la vanité des déclamateurs,
à leur affairisme qui ne recule pas devant la délation?


••
Marcus Aper tente alors de plaider sur de nouveaux frais la cause
de la déclamation impériale. Ce que celle-ci a perdu en autorité morale,
n~ l'a-t-elle pas gagné en beauté et richesse de langage 55 (llietitia et
pulchritudo orationis) ? Les juges, le public n'exigent-ils pas aujourd'hui
les traits brillants (arguta et brevis sententia), les couleurs de la poésie
(exquisitus et poeticus cultus, poeticus decor) 56 et de la poésie la plus
raffinée, celle d'Horace, de Virgile ou de Lucain? Aux côtés de ces
artistes, qui bénéficient du progrès littéraire, les orateurs d'autrefois font
figure de primitifs. Cicéron lui-même a vieilli, l'architecture grossière de
ses discours manque de politesse et de brillant. L'art suprême, celui
qu'ont atteint les orateurs modernes, mêle II: à la gravité de la pensée
l'éclat et l'élégance raffinée de l'expression» (gravitati sensuum nitorem
ct cultum verborum) 57.
Mais un nouveau venu dans le dialogue, Vipstanus Messala, épousant
le point de vue que Quintilien défend dans l'lnstitutio oratoria, parue
quelques années avant le Dialogue 58, se fait l'avocat d'un retour à la
tradition stylistique des orateurs de la République et critique sévèrement
le style moderne vanté par Marcus Aper, II: cette coquetterie d'expression,
cette frivolité de pensée, ce rythme capricieux des phrases qui font du
discours une musique de théâtre ». Il manque à ces orateurs tardifs la
santé (sanitas) ; reniant l'antique vertu, ils ont « plus de fiel que de sang"
(plus bilis quam sanguinis). La décadence de l'éducation, l'irréalité d'une
éloquence de parade et dénuée de responsabilité, expliquent assez la
corruption de l'éloquence. Seul un retour aux Anciens, une nouvelle
alliance entre la philosophie et l'éloquence peuvent réparer le mal.

•••
55 Dia/ogl/s .... éd. cit., p. 67, 20, 3.
56 Ibid., p. 68, 20, 4.
57 Ibid., p. 77, 23, 6.
58 A. Michel, Le Dialogue des Orateurs... et la philosophie de Cicéron,
ouvr. cit., p. 41, note 42.
66 LE «CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

Dans une dernière intervention, Maternus n'hésite pas à analyser des


causes plus irrémédiables, liées au régime impérial lui-même, de la déca-
dence de l'éloquence. La vie politique tourmentée du Forum républicain,
à Athènes comme à Rome, a suscitr de grands orateurs. La concentration
impériale des pouvoirs a rendu ceux-ci vains ou serviles. Faut-il le regret-
ter? Ou s'en féliciter? Maternus ne voit dans cette situation qu'une
« occasion» à la mesure des grandes âmes. Deus nobis haee otia feeit.
Libérée des affaires et de la foule, leur vis oratoria s'intériorise, se puri-
fie ; elle retrouve l'inspiration du poète.
Le Dialogue des Orateurs est ainsi une sorte d'adieu à cette éloquence
« oratoire» qui semblait s'identifier à l'âme même de la Ville, à ses
traditions, à ses mœurs. Mais cet adieu ouvre la possibilité d'une autre
éloquence, et sauve les chances de l'art. Sénèque, apparentant son œuvre
à la diatribe cynique, avait semblé jeter sur celui-ci le discrédit, et sacrifié
les « mots» au salut philosophique. Par la voix de Maternus, Tacite dési-
gne en Virgile le modèle d'un Orator accordé aux conditions nouvelles du
régime impérial: en lui fusionnent philosophie, éloquence et poésie pour
légitimer un grand art de l'otium, qui hérite des responsabilités mais non
des servitudes de la magistrature civique cicéronienne.
Par élégance, ou peut-être par souci de mettre en èvidence, avec ce
chant d'amour à Virgile et à l'enthousiasme poétique, la face cachée de
son œuvre, Tacite ne mentionne pas l'histoire, dans le Dialogue, comme
une des solutions possibles à la crise de l'éloquence. Mais déjà chez
Aristote l'épopée, la tragédie et l'histoire étaient des arts apparentés, se
tenant dans l'entre-deux de la rhétorique et de la philosophie. Cette
parenté entre épopée, tragédie et histoire nous explique pourquoi l'histo-
rien a pris pour porte-parole dans le Dialogue un dramaturge admirateur
de Virgile. D'autre part chez Cicéron, l'histoire était qualifiée d'opus
oratorium maxime, le genre le plus capable d'éloquence. L'art oratoire
chassé du Forum, réduit à l'impuissance au Sénat, à la vanité dans les
écoles de rhéteurs, au professionnalisme dans les prétoires, pouvait donc
trouver le salut dans des genres plus détachés de la vie publique, la
tragédie, illustrée par Sénèque, l'histoire, illustrée par Salluste et Tite
Live, et surtout l'épopée telle que l'avait entendue Virgile poète-orateur
de Rome.
Cette fusion de l'éloquence, de la philosophie et de la poésie se révèle
également dans les idées, plus complémentaires que contradictoires, que
les interlocuteurs du Dialogue formulent sur le style ~9. Marcus Aper,
plaidant pour les «modernes}), soutient que le mérite de leur style est
d'avoir rapproché la prose de la densité et des effets brillants ou surpre-
nants de la poésie. Vipstanus Messala, en garde contre les nouveautés,
se réfère à la sanifa'S cicéronienne, pour rappeler à la juste mesure et à
la gravité philosophique ces recherches aisément tentées par la sophisti-
que. La médiation de Virgile, introduite par Maternus, permet de concilier

39 V. ibid., p. 177-183.
TACITE 67
les deux points de vue. L'atticisme de Tacite historien 60 réunit en effet
les raffinements littéraires d'un Salluste, et le vaste dessein philosophique
d'un Tite Live, le premier apparenté aux atticistes admirateurs de Thucy-
dide, le second plus proche de la grande éloquence civique illustrée par
Cicéron.
Cette médiation virgilienne permet aussi à Tacite de réconcilier
Cicéron, pour qui 1'« utilité» morale du discours passe nécessairement
par la «délectation» de l'art, et Sénèque, pour lequel 1'« utile» est
l'ennemi du «délectable ». Car Sénèque avait aussi écrit des tragédies.
Et c'est à un dramaturge que Tacite a confié le soin de faire de Virgile
le garant suprême des choses de l'art. L'austère «délectation» de l'art
tragique se guérit pour ainsi dire d'elle-même, et s'abolit pour laisser
place à une leçon non moins âpre, quoique conciliable avec l'art, que la
plus âpre prédication cynique. Virgile, grand «antiquaire» autant que
grand poète, avait pu, remontant vers les origines antérieures au meurtre
de Rémus, célébrer leur coïncidence avec le principat régénérateur d'Au-
guste. Cette coïncidence a disparu aussi bien pour Sénèque que pour
Tacite. Dans les Lettres à Lucilius, Sénèque, non sans s'étendre avec
complaisance sur l'antithèse 61, avait opposé au luxe, à la luxure, à
l'avarice, aux arts de la Rome moderne l'innocence et la simplicité des
premiers hommes, que le Sage doit s'attacher à retrouver, à force d'exer-
cice assidu, sous la forme d'une vertu consciente et volontaire. La même
vision d'un Age d'or, où régnait l'harmonie entre l'ordre du monde et
une humanité innocente, habite les chœurs de Sénèque, donnant tout leur
relief aux crimes et aux remords des héros. L'auteur de la Germanie
est lui aussi fasciné par le mythe du Bon sauvage, voire du Barbare
régénérateur. Dans les Annales, tout se passe comme s'il écrivait à la
lumière nostalgique des origines, telles que Virgile les avait chantées dans
l'Enéide : l'histoire des Empereurs tyranniques devient dès lors le contre-
point, ironique et tragique, des âges héroïques reniés; de cette noire
dérision ne se sauvent, dans la mort, que les grandes âmes échappant
par un miracle de volonté à la corruption générale, celle d'un Thrasea
Paetus, celle d'un Sénèque peut-être. Le deuil de l'Age d'or, le sentiment
d'une corruption irrémédiable, donnent à l'art de Tacite le double carac-
tère d'un chant d'exil, à la Virgile, et d'une diatribe véhémente, à la
Sénèque. Son œuvre historique est un discours, où la probatio se confond
avec la narratio ; la c vraie Rome» s'y adresse à la «fausse Rome »,
comme dans les Verrines et dans les Philippiques; l'indignation est le
revers de la contemplation du Bien, la véhémence du moraliste est insépa-
rable de la fidélité de l'artiste à la Beauté.
La médiation virgilienne apparaît enfin dans le Dialogue liée à la
doctrine du sublime, dont Virgile s'était fait le répondant à Rome. Mater-
nus, empruntant ses termes au Ps. Longin, parle d'un enthousiasme qui,

60 Voir A.D. Leeman, « Le genre et le style historiques à Rome, Théorie et


pratique », R.E.L. XXIIII, 1955, p. 183-308.
61 V. Lettres à Lucilius, surtout LXXXVI et XC.
68 LE c CIEL DES IDÉES:t RHÉTORIQUE

c comme une flamme., brQle les grandes âmes. Cicéron dans le De


Oratore avait parlé de l'ardor amoris qui emporte l'orateur vers l'idéal de
la grande éloquence. Dans le Dialogue, Messala fait allusion à l'altitudo
du style de Platon, Maternus nous est décrit comme inspiré. Il cite
Apollon, Orphée, Linus. Et surtout, il cite un texte de Virgile:
Mais moi, que les douces Muses dont je célèbre le culte, frappé d'un
immense amour, me reçoivent 1... ] Qu'elles me montrent les routes du ciel et
les astres 1... ] Qu'elles me fassent aimer les campagnes et les cours des
ruisseaux; puissé-je m'attacher aux fleuves et aux forêts, négligeant la
gloire 1... ] lieureux qui a pu connaître les causes de tous les êtres, qui a
foulé aux pieds toutes les craintes et le destin inexorable, et le gron-
dement de l'avare Achéron [... ] Celui-là, ni les faisceaux du peuple, ni la
pourpre des rois ne l'ont fléchi, ni la discorde qui agite les frères sans
loi 62.

Chez Virgile, l'idéal du poète-philosophe, absorbant celui de l'orateur-


philosophe prôné par Cicéron, se plaçait sous l'invocation du sublime dont
ce texte nous donne à la fois une définition et une illustration. Dès le
règne d'Auguste un Denys d'Halicarnasse posait les principes d'une doc-
trine du sublime, que le traité du Ps. Longin et d'autres d'un même
type cristalliseront sous les règnes suivants. Loin de rompre avec l'idéal
d'alliance entre sagesse et beauté du De Oratore, la doctrine du sublime
détachait l'orateur d'une actualité politique immédiate, où le régime
impérial lui laissait d'ailleurs peu de jour. Elle faisait de l'art oratoire
l'héritier de la poésie et de l'orateur, héritier d'Homère, l'interpréte et le
témoin des valeurs religieuses, philosophiques, morales et esthétiques sur
lesquelles reposait, en dernière analyse, l'équilibre de la Cité. Elle mettait
l'accent sur la grandeur d'âme contemplative et inspirée de l'orateur, que
son enthousiasme purifiait des maniérismes de la mode et des servitudes
de l'école. Elle insistait aussi sur les pouvoirs d'allusion de la beauté
oratoire qui, par le plaisir et l'étonnement de la réminiscence, réussissait
ft subjuguer les âmes et à les ramener, dans l'éclaircie du sublime, vers
l'Origine et l'essence des choses.
De tous les aspects de la culture oratoire antique, c'est à coup sûr la
doctrine du sublime qui est la plus proche de ce que nous entendons par
« littérature :t : une sorte de salut esthétique dans et par le discours.
Car il s'agit moins d'obtenir, comme dans l'éloquence judiciaire ou
civique, un effet immédiat et pratique, que de faire naître une résonance
à long terme, d'une nature tout intérieure, à la fois esthétique et spiri-
tuelle. Voilée par l'ironie chez Horace, déployée dans le vaste champ
élégiaque et épique par Virgile, la doctrine du sublime avait été utilisée
par Sénèque aux fins de la conversion philosophique. Elle retrouve dans
l~ Dialogue des Orateurs son sens de justification de l'art et de la beauté,
médiateurs entre la philosophie et la Cité. Mais eUe ne la retrouve pas
pour constater et célébrer la c plénitude des temps », comme chez Virgile:

62 Cité par A. Michel, ouvr. cil., p. 182.


TACITE 69
l'Origine ne se réactualise plus ailleurs que dans l'âme de l'écrivain et
dans celle de son lecteur, tous deux en exil: l'art de Tacite vise à rendre
plus pénétrant et plus universel le contraste implicite et allusif entre la
déchéance des temps qu'il décrit et la splendeur de l'Age d'or qui s'éloi-
gne, entre la grandeur solitaire des âmes fidèles et le reniement des
autres.
L'histoire concilie ainsi l'héritage en déshérence de Cicéron et celui
de Virgile avec l'ardente prédication d'un Sénèque et d'un Lucain. Elle
est chargée par Tacite d'une magistrature morale et religieuse qui, par
le détour de l'art, supplée sans l'offenser la magistrature politique du
Prince, toujours tenté de trahir le devoir que lui avaient fixé Auguste et
Virgile: celui de résumer en sa personne et son action la vertu romaine
désertée par le peuple romain. Dans un style qui condense les prestiges
de la prose oratoire et ceux de la poésie romaines, l'histoire selon Tacite
tend à la Ville déchue et à ses Princes à la fois un miroir et un piège, leçon
pour eux si possible, témoignage en tout cas pour une élite de grandes
âmes et pour le plus lointain avenir. Seul saint Augustin, dans la Cité de
Dieu, portera sur l'histoire romaine un regard plus détaché encore, et
exercera sur son lecteur un effet aussi «sublime ».
Une génération plus tôt, Quintilien dans son Institutio oratoria, s'était
efforcé de ressusciter l'idéal cicéronien de l'Orator, et de surmonter la
«décadence de l'éloquence" en faisant de Cicéron le «classique ~ par
cxce1\ence. Contemporain de Tacite et élève de Quintilien, Pline le Jé).me
dans son Panégyrique de Trajan s'était efforcé de faire de l'éloge impé-
rial l'héritier de l'éloquence civique de Cicéron. Cette «Renaissance" à
la Cour des Empereurs de l'ancien idéal oratoire ne semble pas avoir
convaincu Tacite. Par la voix de Maternus, dans le Dialogue, il prend
soin de séparer le «pouvoir littéraire" du «pouvoir politique~, même
s'il ne montre pas entre eux un conflit inévitable. JI n'y a pour la prose
oratoire romaine d'avenir digne de son passé que dans son alliance avec
l'enthousiasme du poète et du philosophe, et dans une spiritualité, à la
fois recueillie et incorruptible, de l'otiutn .


••
Les progrès de l'absolutisme dans l'Europe du XVI' et du XVII' siècles,
la réaffirmation de la monarchie pontificale sur les Eglises nationales
après le Concile de Trente, donnèrent au Dialogue des Orateurs une
actualité renouvelée. Attribué ou non à Tacite, il prend son sens à l'inté-
rieur de ce que l'on pourrait appeler l'Age tacitéen, et qui succède après
le Concile à l'Aetas ciceroniana de la première Renaissance. Le Dialogue
offrait en effet aux humanistes les moyens de méditer tous les problèmes
stylistiques et moraux que pose à l'orateur l'existence d'une monarchie
absolue, dont les Histoires et les Annales analysaient par ailleurs les
risques et les menaces. Alors que Sénèque n'offrait d'autre ressource au
laïc que la philosophie morale et saint Augustin celle de la retraite
pénitentielle, Tacite montrait au contraire, dans un Age de fer, la possibi-
70 LE c CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

lité d'une haute magistrature philosophique et morale assumée par le biais


et à l'abri de l'art littéraire. On connaît l'influence de l'œuvre historique
de Tacite auprès des penseurs politiques d~ la fin du XVI" et du XVII"
siècles. On ne saurait exagérer la fonction du Dialogue des Orateurs dans
la genèse des œuvres les plus profondes du classicisme monarchique
français. Déjà Montaigne, dans son essai De la vanité des paroles (l, 51)
cite longuement un passage du Discours, qui sonne le glas d'une élo-
quence civique à laquelle veulent croire encore ses anciens collègues du
Parlement, entre autres un Du Vair. Et faute d'historiens, un Corneille et
un Racine sauront donner à l'éloquence française, chassée de son forum
parlementaire, la force sublime que Maternus, dans son Caton et son
Néron, avait voulu donner à la tragédie romaine.

SAINT AUGUSTIN ET LE « DE DOCTRINA CHRISTIANA "

On oublie trop souvent que pour faire piéce au modus scholasticus, la


Renaissance ne fit pas fonds seulement sur le De Oratore, le Dialogue
des Orateurs, et autres œuvres maîtresses de la rhétorique antique quel-
que peu oubliées par le Moyen Age: elle trouva un allié de taille en
saint Augustin, auteur du De Doctrina christiana. C'est en 1423 que
l'Archevêque de Milan, Bartolomeo Capra, découvrit un manuscrit de la
Rhetorica sacra de l'évêque d'Hippone 63. La première édition en fut
imprimée en Italie en 1465. Mais c'est la grande édition procurée par
Erasme en 1528-1529 à Bâle, chez Frobenius, en 10 volumes, qui fit de
l'œuvre de saint Augustin et en particulier du De Docfrina Christiana une
des c sources" majeures de la culture européenne au XVI" et au XVII"
siècles. En 1535, Erasme publiait son Ecclesiastes qui, dans une grande
mesure, était une amplification du L. IV du De Docfrina christiana. Et
trente ans plus tard, après la clôture du Concile de Trente, un autre
archevêque de Milan, Charles Borromée, patronnant la rédaction ou
l'impression d'une série de c rhétoriques ecclésiastiques" s'inspirant de
saint Augustin, mais aussi, en sourdine, d'Erasme, fera du De Doctrina
christiana le fondement d'un modus oratorius catholique et d'une théologie
c éloquente ".

•••
Du De Docfrina christian a 64 on a le plus souvent retenu l'exposé de la
c doctrine chrétienne", sans y voir, comme l'a fait Henri Marrou 611, le

63 R. Sabbadini, Le Scoperte ..., ouvr. cit., t. Il, p. 101-104.


litMigne, Patrologie latine, t. III, 15, et surtout l'édition de Combès et
Farge, Bibliothèque Augustinienne, Œuvres de Saint Augustin, t. Il, Paris, 1949.
611 Henri Marrou, Saint AUf(l!stin et la fin de la littérature antique, Paris,
E. de Boccard, 1958. Voir aussI J. Finaert, L'évolution littéraire de saint Augus-
tin, et Saint Augustin rhéteur, Paris, Belles Lettres, 1939, J. Fontaine, Aspects
et problèmes de la prose d'art latine au 111" siècle, la genèse des styles latins
SAINT AUGUSTIN 71
dernier des grands traités de rhétorique latine avant la chute de l'Empire
d'Occident. Relégué au L. IV de ce traité, l'enseignement proprement
oratoire de saint Augustin a été éclipsé longtemps par ce qui précède.
Au L.I, saint Augustin expose la théorie des «choses ~ (res) et des
« signes» (signa), et définit l'ordre de l'amour (ordo dilectionis); aux
L. Il et III, la méthode d'exégèse des Ecritures saintes.
Mais l'ouvrage forme un tout organique, et il culmine en fait sur le
L. IV, qui est à la fois la dernière rhétorique antique et la première
rhétorique ecclésiastique. Les trois premiers livres préparent au dernier.
C'est clair pour les L. Il et III qui offrent à l'orateur chrétien une nouvelle
méthode d'invention, fort différente de celle des orateurs païens puis-
qu'elle est entièrement fondée sur l'interprétation des Ecritures. C'est
moins évident pour le L. 1. A Y regarder de plus près, la distinction entre
« choses» et « signes », et la définition de l'ordre de l'amour permettent
à saint Augustin de poser en termes chrétiens la question essentielle de la
rhétorique païenne, celle de l'omatus, étroitement liée à celle de la beauté
oratoire et à celle du plaisir (delectatio, voluptas) que celui-ci donne à
l'auditeur.
En ce sens, le chapitre XII du L. 1 est au cœur de la rhétorique augus-
tinienne: Verbum caro factum est. L'incarnation du Verbe, l'utilisation
par Dieu d'un corps de chair pour signifier aux hommes son message,
révèle non seulement qu'il y a communication possible entre Dieu et les
hommes, mais que cette communication est le mystère central de l'histoire
chrétienne du salut. Loin d'affaiblir le culte philosophique pour le Logos,
la Révélation chrétienne lui confère une dimension nouvelle et sacrée.
Réceptacles du Verbe dans le corps du Christ, les « choses» de ce monde
ont été rendues à leur vocation de « signes:. des « choses» divines. Elles
ont du même coup révélé leur mode d'emploi pour le chrétien: l'ordre
de l'amour, tel que saint Augustin le définit, nous enseigne à ne nous
attacher à rien ici bas, sinon comme «signe» des «choses ~ divines.
Solo Deo fruendum est. Ce qui est vrai des « choses» naturelles, ne l'est
pas moins des «mots », images des choses, et comme telles, «signes ~
au second degré des « choses divines}). Notre amour ne doit s'arrêter ni
aux Il choses» terrestres, ni aux « mots », mais à ce que les unes et les
autres nous signifient de la Réalité ultime, celle de la Trinité divine.
Par cet immense et profond détour, saint Augustin procède à une
critique chrétienne de la delectatio païenne, qui jouit des Il choses ~
terrestres et des mots sans les percevoir comme des Il signes» des Il cho-
ses}) divines. Il se livre du même coup à une critique implicite de l'omatus
païen, leurre qui reflète celui du monde sensible. Les vraisemblances du
monde et du langage n'ont d'autre prix, à des yeux chrétiens, que de
renvoyer à la vérité divine. Autant de préparations donc pour la définition

chrétiens, Turin, Bottega d'Erasmo, 1968, p. 32-41, les articles de Christine


Mohrmann dans Etudes sur le latin des chrétiens, Rome, Storia et Letteratura,
1958, 2 voL, sans oublier Ch. Baldwin, Medieval Rhetoric and Poetic, N.Y., 1928,
ch. Il, p. 151 et suiv., Saint Augustine on preaching.
72 LE "CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

d'un art oratoire chrétien où les c mots:t et les c choses:t s'interdisent


d'intercepter la c dilection» de l'auditeur, et se contentent du statut de
« signes:. sur le chemin qui ramène l'âme au seul objet de son amour,
Dieu.
Les mots et l'écriture humains sont des conventions désignant les
« choses» terrestres. C'est seulement dans l'Ecriture Sainte que ces
conventions et les «choses» qu'elles désignent sont utilisées par
l'Esprit-Saint pour signifier les «choses» divines. D'où l'obscurité et
l'ambiguIté de l'Ecriture qui cache et révèle tout ensemble, comme la
Création elle-même, la Réalité divine. C'est donc l'Ecriture qui est d'abord
et avant tout la source de l'invention oratoire chrétienne: déchiffrer son
sens second, révéler sous les mots et les chos~s les realia célestes, telle
est la principale tâche de l'orateur chrétien. En ce sens, il est moins un
orateur qu'un Docteur de la foi, Doctor christianus. Mais il ne se contente
pas de dire la vérité, il la célèbre et en fait l'apologie, comme Défenseur
de la foi (Defensor tidei) et il combat l'oubli et l'hérésie, comme Adver-
saire de l'erreur (Debellator erroris). La rhétorique «païenne ,", même
lorsqu'elle faisait alliance avec la philosophie, n'espérait mieux que de
laisser entrevoir la vérité dans le beau miroir des vraisemblances. La
rhétorique augustinienne se veut une exégèse des vraisemblances qui
fasse éclater la vérité et fonde l'évidence de la foi. L'idéal cicéronien de
l'Orator, médiateur entre la contemplation philosophique et les passions
de la foule, se retrouve ici, mais transposé en médiateur entre la vérité
enclose dans l'Ecriture, et l'ignorance ou l'aveuglement des pécheurs.
Les trois officia de l'Orator cicéronien se retrouvent également, quoique
détournés à des fins chrétiennes: do cere (c'est l'office du Doctor);
delecfare (c'est l'office du Defensor, qui fait l'éloge et l'apologie de la
vérité); movere (saint Augustin dit plutôt flectere) et c'est l'office du
Debellator, qui fait honte aux pécheurs. Chez Cicéron, l'accent était mis
sur le médiateur (l'Orator) et sur la médiation (l'eloquentia), l'un et l'autre
maîtres de définir le degré de vraisemblance compatible avec les cir-
constances, le lieu, le public; chez Augustin, l'accent est mis sur la
Vérité et sur le cœur des fidèles: le prédicateur n'est rien par lui-même
(pauperem), et le corps de son discours ne saurait être érigé en idole
tenant lieu de vérité. Mais la pauvreté de l'orateur et de son éloquence
se retourne en richesse supérieure (ditiorem) à toute beauté païenne, puis-
que leur sacrifice les rend transparents à Dieu même, objet d'un amour
(dilectio) plus légitime et plus puissant que le plaisir (delectatio) engendré
par les idoles de la rhétorique païenne.
Procédant de l'idéal cicéronien de l'Orateur pour définir le statut
nouveau du prédicateur chrétien, saint Augustin semble s'inspirer de
l'idéal sénéquien du style philosophique pour définir le statut nouveau
des verba dans le sermon chrétien. Ceux-ci sont chez lui, comme chez
Sénèque, les canaux à la limite négligeables d'un sens qui, venant de Dieu,
s'adresse au cœur des pécheurs.
Sénèque ne faisait pas grand cas des préceptes des rhéteurs. Saint
Augustin va jusqu'à admettre que le prédicateur chrétien, inspiré par une
profonde piété, initié à l'exégèse des Ecritures et s'exerçant sur les
SAINT AUGUSTIN 73
exemples des Docteurs de la Foi, puisse se passer de toute fonnation
rhétorique. Toutefois il n'exclut pas que celle-ci, à titre de pédagogie de la
jeunesse, puisse rendre des services. Si humble que se veuille l'art du
prédicateur, absorbé tout entier par le service de la vérité, ce n'en est
pas moins un art, qui peut trouver chez les rhéteurs des distinctions utiles,
et de précieux préceptes. Mais saint Augustin, comme Sénèque, réduit
le champ des préceptes à la seule elocutio. Encore soumet-il étroitement
celle-ci à une inventio où le zèle pieux du prédicateur et sa méthode
d'interprétation des Ecritures le dispensent de toute culture superflue.
Entre l'art de Cicéron et le c primitivisme» (au moins théorique) de Sénè-
que, saint Augustin penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, cherche
l'amble d'une éloquence chrétienne.

•••
La première qualité, et de loin, du style chrétien est la clarté (claritas,
perspicuitas). Il importe en effet avant tout de démêler les obscurités de
l'Ecriture, et de rendre celle-ci transparente à tous, savants et ignorants.
Aussï ne faut-il pas hésiter à sacrifier à la clarté cette latinitas aristocra-
tique et savante dont Cicéron et ses contemporains faisaient tant état.
L'interprétation augustinIenne de la neglegentia diligens cicéronienne est
donc beaucoup plus laxiste que l'interprétation sénéquienne. Elle rend
possible toutes les CQncessions au vocabulaire technique chrétien et même
au latin populaire.
La seconde qualité du style est toute négative; il faut parler clairement
mais non désagréablement (insuaviter). Là une sévère mesure doit être
gardée, car il faut éviter à tout prix que la delectatio de l'auditoire
s'arrête aux signes et ne s'élève pas jusqu'aux choses divines que ces
signes ont charge d'annoncer. Il faut donc doser la dictionis suavitas
selon la nature du sujet traité (orationis argumentum). Aux trois offices
du prédicateur, docere, delectare, f1ectere, correspondent trois types de
discours, et trois styles: bas (submisse dicere) si l'on enseigne, médiocre
(temperate dicere) si l'on loue, sublime (granditer dicere) si l'on conjure
ou reprend les cœurs rebelles. Dans le premier cas (par exemple l'expli-
cation du mystère de la sainte Trinité), la majesté du sujet est à elle seule
un ornement qui dispense de tout autre. Dans le second cas, le seul objet
de louange ne pouvant être que Dieu, on peut aller jusqu'à introduire un
peu de musique dans la prose. Dans le troisième, celui de la véhémence
parénétique, il n'est pas nécessaire de recourir aux techniques de l'orna-
tus: l'exemple de saint Paul montre que les ornements, lorsqu'il admo-
neste, lui viennent tout naturellement, et sans souci conscîent d'embellir
le discours, par la seule logique du sujet et du sentiment qu'il en a.
Privé de l'art des rhéte',. 3, l'apôtre atteint à des effets supérieurs aux
leurs, par la grande ardeur (grandis affectus) dont il est animé.
En dépit d'un véritable effet abrasif, les « trois styles» selon Cicéron
sont maintenus par saint Augustin. C'est que l'éloquence de l'Eglise
retrouve, sur un registre religieux et non plus seulement politique, l'expan-
74 LE c CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

sion publique de l'éloquence du Forum. L'idéal de la tripertita varietas


qui s'était estompé chez un Sénèque et un Tacite, revit chez saint Augus-
tin: il faut varier le style (vurianda dictio) pour éviter la lassitude
(fastidium); il faut entrecroiser dans un même discours les dictionis
f!.enera afin de créer des effets puissants de clair-obscur, comme par le
rapprochement entre le style simple et le pathétisme du style sublime.

:.
Au chapitre 24 du L. IV, saint Augustin s'attarde sur les effets
propres au style sublime, et à la véhémence chrétienne. Les subtilités
(acumina) du style de l'éloge, peuvent faire naître la tentation des applau-
dissements. Il n'en va pas de même pour le sublime chrétien. Celui-ci
rappelle aux pécheurs la vérité qu'ils ont oubliée et reniée, il leur donne
I>! désir du repentir. Leur voix alors s'étouffe, leurs larmes coulent. Briser
l'endurcissement des cœurs est le Grand Œuvre de l'éloquence chrétienne.
Né de la charité, le sublime chrétien la fait naître: évitant le détour
calculé par la science des rhéteurs, elle parle du cœur au cœur, et la
c grande ardeur» du prédicateur chrétien réveille les pécheurs de leur
endurcissement. En tout état de cause, il faut savoir garder la juste
mesure afin d'être toujours écouté avec clarté (intelligenter), avec plaisir,
(libenter), avec docilité (obedienter). Le style simple se prête avant tout
à la clarté, mais il doit aussi apporter à sa façon docilité et joie. Le style
moyen se prête avant tout au plaisir, mais il ne doit pas être orné
indécemment. Le style sublime doit ébranler les cœurs, mais il ne doit
pas renoncer à la clarté ni au plaisir. La juste mesure objective observée
par le prédicateur corrige sévèrement toute tentation d'excès subjectif,
contenue d'ailleurs par l'humilité du chrétien.
Cette dernière note achéve de nous montrer que saint Augustin mérite
autant que Jérôme, le titre de Cicéron chrétien. Après l'/nstitutio oratoria
de Quintilien, après la tentative de réforme archaïsante d'un Fronton, le
De Doctrina christiana nous apparaît comme le suprême effort de l'élo-
quence romaine, s'adressant en désespoir de cause au christianisme, pour
échapper à cette « corruption» que dénonçaient déjà Caton l'Ancien, et les
adversaires néo-attiques de Cicéron, et Sénèque. Contre les déclamateurs
païens de la Seconde sophistique, saint Augustin, et avant lui Lactance,
et avec lui saint Ambroise et saint Jérôme, sont les initiateurs d'une
ultime « Renaissance », d'un ultime « classicisme» oratoire romain avant
la chute de l'Empire.
Chez saint Augustin, la résurrection de l'Orator cicéronien sous les
vêtements du Docfor christianus, la sauvegarde des qualités esthétiques
de la prose oratoire c classique », perspicuitas du style simple, suavitas
du style moyen, vehementia du style sublime, l'art de varier et d'opposer
ces qualités, l'art de les doser et de les déployer à bon escient, préservent
l'essentiel de la juste mesure cicéronienne au service d'une foi religieuse
qui, dans le même temps, enveloppe et absorbe l'essentiel des philosophies
païennes.
SAINT AUGUSTIN 75
Mais cette prise en charge par l'Eglise de l'art oratoire cicéronien,
dans une version allégée où la réussite plastique du discours comptait
moins que sa transparence, n'allait pas sans ambiguïté. Les L. 1 A 111
du De Doctrina Christiana préparent sans doute au L. IV: ils révèlent
aussi le malaise de l'intériorité chrétienne, face aux nécessités de la
prédication publique, qui obligent à recourir aux techniques des orateurs.
La pente de la parole chrétienne, née de la prière et de la méditation
silencieuse des Ecritures, allait à l'échange, dialogué ou épistolaire, entre
spirituels et candidats à la spiritualité personnelle. Echange proche de
celui qui caractérisait les cénacles philosophiques païens. Les exigences
d'une prédication de masse créaient un curieux porte-A-faux. Elles
maintenaient dans les rangs chrétiens les germes d'une reviviscence de la
déclamation tout extérieure. Elles ne compensaient pas l'introduction dans
l'édifice oratoire antique d'un corrosif soupçon.
Nul mieux qu'Augustin n'a exploré les conséquences de ce paradoxe.
Théoricien de la prédication dans le Docfrina christiana, il est aussi
l'inventeur de la littérature autobiographique dans les Confessions, long
dialogue lyrique avec Dieu. Sauvant dans un cas l'objectivité «classi-
que» du De Oratore, il faisait dans le second une étonnante démonstra-
tion d'expressionnisme subjectif. Mais il ne sauvait le «classicisme)
cicéronien qu'en le soumettant A des scrupules religieux et moraux plus
qu'esthétiques. Et il ne créait la prose de la subjectivité moderne qu'en
l'offrant en sacrifice au Dieu chrétien, lieu d'une beauté jalouse de toutes
les beautés humaines.
Interprété par l'esprit de lourdeur, l'effort du De Doctrina christiana
pour dépasser la rhétorique et fonder une éloquence du cœur peut parai-
tre encourager une sorte de misérabilisme oratoire. Autre péril, que
certaines formules de Sénèque, prises au pied de la lettre, pourraient
aussi suggérer: saint Augustin met à ce point l'accent sur le docere,
il réduit A ce point le rôle de l'art dans le movere, et ramène le delecfare
à une portion si congrue, il s'accommode si facilement du sacrifice de la
latinitas, qu'il semble patronner toutes les concessions à un public inculte.
/! envisage, au moins à titre d'hypothèse, un tel appauvrissement de la
pédagogie rhétorique, un tel renoncement à tous les genres littéraires
qui ne se réduisent pas au moule de l'éloquence sacrée, que lui, héritier
et bénéficiaire de toute la tradition païenne, semble préparer les esprits
au déclin de la culture antique et à la venue des temps barbares. /! va
jusqu'à suggérer l'hypothèse de prédicateurs si peu doués ou si peu
préparés intellectuellement qu'ils se contenteraient de réciter par cœur
des homélies écrites par d'autres, moins déchus. Avec quelle sombre
satisfaction tel ou tel moine espagnol du XVI' siècle, avant l'ineffable
Goibaud Du Bois à la fin du XVII', dut approuver comme un idéal ce
programme de détresse et s'y tenir pour combattre l'impie Renaissance
des studia humanitatis, à qui il devait pourtant de pouvoir lire, dans des
èditions correctes, le De Doctrina christiana 1

•••
76 LE «CIEL DES IDÉES» RHÉTORIQUE

Ce fut le bonheur de la France de Louis XIII et de Louis XIV d'être le


théâtre en même temps d'une Renaissance cicéronienne-tacitéenne, et
d'une Renaissance augustinienne.
La traduction par l'académicien Colletet en 1637 du De Doclrina
Christiana est contemporaine de la réédition, chez le même éditeur de
l'Académie française, J. Camusat, d'une traduction du Dialogue des
Orateurs 66 et de l'édition d'une traduction de Huit Oraisons de Cicéron.
Les Jésuites c cicéronienS:t firent contrepoids aux jansénistes augusti-
niens. Les aspects c cicéroniens» de De Doclrina Christiafla purent ainsi
être privilégiés et inversement son idéal du style sévère chrétien contribua
à c châtier:t l'atticisme cicéronien en langue française, et à le c libérer»
de toute allégeance avouée à l'art des déclamateurs.

66 Des causes de la corruption de l'éloquence, dialogue attribué par quel-


ques-uns à Tacite, et par autres à Quintilien, Paris, Claude Chappelain,
1630, 4°. Réédité sous le titre Dialogue des causes de la corruption de l'élo-
quence, Paris, j. Camusat, 1636, toujours sans nom s'auteur. Celui-ci n'était
autre que l'Académicien Louis Giry.
CHAPITRE II

ESSOR ET DESASTRE
DE LA PREMIERE RENAISSANCE CICERONIENNE

DE PÉTRARQUE A BEMBO

Le trait distinctif de l'humanisme italien, c'est la reprise du thème


cher à Quintilien et à Tacite de la c corruption de l'éloquence:.. Mais
cette fois il est étendu à toute l'immense période qui sépare la Rome de
Cicéron, d'Auguste et de Trajan de l'Europe gothique, à tout le processus
historique et linguistique qui avait abouti au développement des langues
romanes, du latin liturgique et scolastique, de la primauté intellectuelle
de l'Université de Paris. La décadence de la langue latine devient le
symbole de l'exil de l'Italie, héritière légitime de Rome, dans une Europe
barbare qu'elle ne contrôle plus. Et le style des moines est jugé avec
le même mépris que Tacite et Quintilien réservaient à celui des décla-
mateurs, ou les Romains c puristes» au parler corrompu des lointaines
provinces. Retrouver l'or pur de la latini/as enfoui dans le plomb de la
décadence et de la barbarie, devient à partir de Pétrarque le Grand
Œuvre autour duquel se déploient tous les aspects d'une Renaissance
stimulée par l'orgueil et la nostalgie de la patrie italienne perdue.
Retrouver le texte original des auteurs latins, du temps où Rome était
la maîtresse du monde, et imiter la prose du plus grand d'entre eux,
Cicéron, telle apparaît à l'humanisme italien la tâche régénératrice par
excellence, la leçon que la c Renaissance» administre à l'Europe barbare.
Tout le travail philologique sur les textes, tout le travail grammatical sur
la langue, trouvent à la fois leur conclusion et leur garantie dans la mise
au point du Tullianus stylus, du style cicéronien, destiné à supplanter le
style, et donc la culture, du monachisme médiéval 67. Cette extraordinaire

6i Sur le travail des humanistes italiens sur l'optimus stylus cicéronien, et


sur la Querelle qu'il fit naître à la fin du XV' siècle, voir Remigio Sabbadini,
Storia dei ciceronianismo e di altre questione litterarie, nell' età della Rinas-
cenza, Torino. Ermanno Loescher, 1886, et ·Izora Scott, Controversies over the
imitation of Cicero, New York, 1910. Voir également les analyses d'E. Garin
dans Educazione in Europa, Bari, Laterza, tr. fr. L'Education de l'Homme
moderne, Paris, Fayard, 1968, p. 105-107. Voir aussi Hermann Gmelin, «Das
Prinzip der Imitatio in der romanischen Literaturen der Renaissance:., dans
Romanische Forschungen, 1932, p. 85-360.
78 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

refonte d'une langue ecclésiastique en une langue savante et en une


langue d'art, c ramenée à sa pureté première:., entrait en conflit non
seulement avec le prestigieux c style parisien », dont l'Université de
Paris avait fait le dépositaire de la science théologique, mais aussi avec
les préceptes augustiniens, qui subordonnaient les c signes» aux c choses
divines », et la perfection de la forme à la perfection chrétienne. La
Renaissance italienne ne pouvait manquer d'être hantée par le rêve de
saint Jérôme, qui avait entendu le Christ lui dire sévèrement: Non es
Christianus, sed Ciceronianus 68.

Le fondateur de l'humanisme italien, l'inventeur de Cicéron 89, Pétrar-


que, vécut comme un débat intérieur ce qui déjà avait troublé saint
Jérôme, et ce qui deviendra plus tard l'objet essentiel de la Querelle du
cicéronianisme. Dans une lettre à Boccace, l'auteur du Canzoniere se
montrait fort attentif à préserver une juste mesure dans l'imitation des
Anciens, nécessaire pédagogie de l'humanitas, et à sauver l'identité
personnelle et chrétienne de l'imitateur:

L'imitateur doit éviter que la ressemblance de son texte à celui de


son modèle ne soit une identité, du même ordre que la ressemblance de
l'objet à son image dans le miroir, au point que le mérite de l'artiste
dépende du degré de reproduction dont il est capable; la ressemblance
doit être analogue à celle d'un fils à son père, qui s'accommode souvent
d'une grande différence physique, et qui tient à rien, à un air, comme
disent les peintres d'aujourd'hui: aussitôt qu'on voit le fils, le père revient
en mémoire, la comparaison entre les deux les montre alors tout diffé-
rents, et pourtant un mystérieux je ne sais quoi maintient le rapproche-
ment. Dans tout ce que nous écrivons à la ressemblance d'un modèle il
faut introduire beaucoup de différences, et laisser voilé ce qui subsiste de
ressemblance, si bien qu'on ne puisse le remarquer sinon à tête reposée
et plutôt comme un soupçon que comme une certitude. Il faut donc s'ins-

68 Voir Mario Fois, Il pensiere cristiano di Lorenzo Valla net quadro sto-
rico-culturale dei suo ambiente, Analecta Gregoriana (174), 1969, ch. V, «II
problema di coscienza dell'Umanesimo e la soluzione valliana », p. 195-260.
L'A. fait une revue complète des différentes apologétiques mises en œuvre par
les humanistes italiens, de Pétrarque à Valla, contre le soupçon monastique
et rigoriste pesant sur les studia humanitatis. Dans la préface du L. IV des
Elegantiae, Valla fait allusion à ceux qui sanctiores et religiosores videntur,
ennemis des libri saeculares, ainsi que de la restauration de la langue latine:
ils citent le songe de saint Jérôme pour prouver que l'on ne peut à la fois être
tullianus et fidelis. Valla soutient que le reproche fait par le Christ à Jérôme
s'adresse à la philosophie païenne, et non pas à l'ars dicendi, à la recherche
de l'élégance et de l'ornatus. Ceux-ci sont neutres, comme la peinture et la
musiql!e, et compatibles avec la foi. Il s'appuie sur l'exemple des Pères et de
saint Paul, théologiens éloquents, pour condamner les théologiens sans pré-
paration littéraire. L'éloquence, «arche dorée de l'Alliance », «Temple de Salo-
mon :1>, et la splendeur de la langue latine ramenée à sa pureté première, sont
les meilleurs ornements et auxiliaires de la foi. Cette préface contient l'es-
sentiel des arguments que les «cicéroniens dévots:. de la fin du xv,· siècle,
et en particulier les Jésuites, déploieront en faveur de l'Eloquentia.
69 Voir note suivante.
PÉTRARQUE 79
pirer d'une nature créatrice et des Qualités de son style, et ne pas repren-
dre ses propres termes: dans le premier cas, la ressemblance reste cachée,
dans le second elle ressort; dans le premier cas, on a affaire à un poète,
dans le second à un singe 10.

Et Pétrarque de citer Horace et Valerius Flaccus à l'appui de la


métaphore qui, dans la lettre 65 de 'Sénèque, définit la bonne imitation:
celle de l'abeille tirant des sucs empruntés à diverses fleurs un miel qui
n'appartient qu'à elle. Mais cette métaphore aimable est moins signi-
fiante que celle de la ressemblance du fils au père. Celle-ci maintient le
procès de formation du meilleur style latin dans la sphère c naturelle :.
de la filiation, qui préserve l'identité du fils chrétien de la fascination du
père païen sans lui ôter les bénéfices de la ressemblance. Le nescio quid
occultum qui révèle la différence, l'appel à l'intuition du lecteur (nec
deprehendi possif nisi tacita mentis indagine, ut intelligi possif) écartent
la tentation de la copie ou du pastiche. L'imitation créatrice, avant de
renvoyer aux Verba du texte imité, renvoie à l'ingenium de l'imitateur.
Elle est conçue par Pétrarque comme une confrontation de deux Ingenia
humains, l'un en acte, l'autre en puissance, et d'où jaillit pour l'imitateur
la révélation de sa propre identité singulière d'artiste et de chrétien.
L'esthétique de Pétrarque, ne choisissant pas entre Cicéron et Sénè-
que, liait étroitement, dans le paradoxe de la création, l'imitation éclec-
tique des modèles à la découverte d'un style personnel, chemin de la
connaissance de soi. L'inquiétude religieuse du poète, lecteur attentif de
saint Augustin autant que des classiques païens 11, ne lui aurait pas per-
mis de sacrifier l'intériorité à une convention formelle. Mais bien vite, le
travail des grammairiens humanistes fit apparaître le style latin de
Pétrarque comme bigarré, incorrect 12 : le souci de se démarquer toujours

10 Pétrarque, Letfere di Francesco Petrarca delle cose familiari libri lIenti-


quaUro, letfere varie libro unico, ora la prima volta raccolte, volgarizzate e
dichiarate con note da Giuseppe Fracassetti, Firenze, F. Le Monnier, 1863-
1865. 5 voL, t. 111, p. 239-241. Sur Pétrarque, voir Pierre de Nolhac, Pétrarque
et l'humanisme, Paris, Champion, 1907, 2 vol. Et, en particulier, t. 1, ch. V,
p. 213-268, Pétrarque et Cicéron; p. 215, Pétrarque initiateur du culte de
Cicéron; p. 219. initiateur de la chasse aux manuscrits de Cicéron; p. 226,
célébré au Quattrocento comme «ritrovatore dell'opera di Tullio >. Sur la
bibliographie récente, voir H. Baron, The evolution of Petrarch's thought,
reflection on the state of Petrarch Studies, dans From Petrarch, ouvr. cit.,
p. 7-10.
11 Sur Pétrarque, lecteur de saint Augustin, voir Pierre de Nolhac, ouvr.
cit., t. Il, ch. IX, «Les Pères de l'Eglise et les auteurs modernes chez Pétrar-
que»; p. 191 : saint Augustin le plus souvent cité par Pétrarque; p. 194:
influence des Confessions sur le Secretum de P. Voir également Jerrold E. Sie-
gel, ouvr. cit., ch .IX, «Ideals of eloquence and silence in Petrarch >, p. 31 à
62, où l'influence de saint Augustin sur l'art oratoire de Pétrarque est remar-
quablement définie.
12 Voir chez Remigio Sabbadini, ouvr. cit., p. 9-10, les critiques d'huma-
nistes florentins de la première moitié du xv· siècle contre le style latin de
Pétrarque, Bruni, Niccoli, Flavio Biondo; même attitude ~hez Lorenzo Valla
à la fin du xv· ; le jugement de Paolo Cortesi est plus nuancé.
flO PREMIÈRE RENAISSANCE CICÈRONIENNF

davantage du style c barbare» des scolastiques rendit les humanistes plus


soucieux de s'en tenir plus étroitement au bon usage de la latinité dorée,
et de son représentant le plus prestigieux, Cicéron. Dans cet effort de
purification, soutenu par une connaissance de plus en plus fine des divers
états de la langue latine, le nescio quid occultum cher à Pétrarque était
plutôt un obstacle, un principe de variation subjective. La quête de la
latinitas faisait du style le fruit d'une conquête critique, et savante, à
partir du texte canonique de Cicéron olt semblaient se résumer le meilleur
vocabulaire, les meilleures tournures, et la plus exacte syntaxe du latin
classique. La rhétorique savante de l'imitation cicéronienne est avant tout
un travail sur l'eloculio, et sur les qualités minimales que Cicéron exige de
celle-ci dans le genus humile. Or on s'en souvient, celui-ci, dans la hiérar-
chie cicéronienne des styles, est très proche du style attique. Les genres
majeurs dans lesquels s'exerce ce travail du style sont la lettre (relevant
par essence du genus humile) et la poésie, dont les modèles augustéens
allaient aussi dans le sens de l'atticisme. Le premier humanisme, d'inspi-
ration fortement érudite, fut peu fécond en traités de rhétorique. Son
chef-d'œuvre est un traité d'élocution grammaticale latine, les Elegmltiae
lingual! latinae de Lorenzo Valla. Les traits subjectifs du style comptent
moins que l'objet littéraire, prose ou poésie, taillé dans une matière
latine parfaitement purifiée de toutes les scories impériales et médiévales,
victorieuse des effets corrupteurs du temps.
Déjà langue sacrée par la volonté de l'Eglise romaine, la langue
latine ramenée à sa pureté originelle par la philologie humaniste devenait
la langue de l'immortalité glorieuse. Ce supplément de sacralité ne pouvait
que convenir au Saint-Siège, et ce n'est pas par hasard si Rome devint le
haut lieu du Tullianus stylus 78. Pétrarque à Avignon, Valla à Rome,
avaient été reçus avec honneur. La secrétairerie aux Brefs pontificaux ne
pouvait qu'accueillir avec faveur tout ce qui lui permettait de conférer
au style latin des mandements du Saint-Siège un éclat et un prestige
supplémentaires 74. Le Saint-Siège ayant la prétention d'hériter à la fois
de la légitimité palenne de la Rome des Empereurs, et de la légitimité
chrétienne de la Rome des apôtres, a mis un point d'honneur à s'exprimer
officiellement dans le latin le plus pur. Celui-ci devenait le symbole de la

73 Sur le Rinascimento romano, voir Storia letteraria d'Italia, t. VI, Il Cino


quecento, a cura di Giuseppe Toffanin, Milano, Vallardi, 1935, p. 1 à 36.
« L'identificazione dei vanto ciceroniano et dell'orgoglio italiano avvenne prin-
cipalmente a Roma J> (p. 9). Le déclin du prestige florentin permet à la Papauté
d'identifier sa cause à celle d'une Renaissance politique italienne, non sans un
chauvinisme hostile aux Barbares du Nord, et non sans un repli sur des
positions exclusivement latines, aux dépens de la Renaissance « grecque ». Tof-
fanin appelle fort justement le cicéronianisme romain «secondo ciceronia-
nismo », par opposition au cicéronianisme civique de Florence. Celui-ci, comme
le cicéronianisme français du XVI' siècle reniait le latin des «goths» pour
régénérer à la fois l'élocution et l'invention. Le cicéronianisme aulique, tel qu'il
triomphe à Rome, est avant tout soucieux de la pureté d'élocution.
Ti Sur l'histoire de la Chancellerie pontificale et la fonction normative de
son style latin, voir R.L. Poole, Lectures on the history of Papal Chancery,
Cambridge, 1915.
:>OLlTIEN 81

prééminence du Siège romain sur le reste de l'Europe chrétienne, plus ou


moins provinciale ou barbare. Valla, dans la préface des Elegantiae,
s'était réjoui de la Renaissance de la Romana lingua, et de son prestige
sur l'Europe TI : mais c'était au nom de l'Italie tout entière. L'humaniste
romain éprouvait une tenace prévention contre la puissance temporelle
des Papes, et c'est lui qui, grâce à la critique stylistique, établit le pre-
mier que la fameuse Donation de Constantin au Pape Damase, titre
essentiel de la franslafio imperii de la Rome politique à la Rome pontifi-
cale, était une c forgerie» médiévale T6. L'affaiblissement de Florence à
la fin du xV" siècle ne permit pas à celle-ci d'assumer plus longtemps
la direction de l'humanisme italien ni de réaliser le rêve d'être la Rome
nouvelle d'une Italie régénérée. C'est Rome qui s'empare du Tullianus
stylus, ce trésor lentement reconstitué par l'humanisme florentin depuis
Pétrarque. Elle en fait le style pontifical officiel, alors qu'un Valla pou-
vait espérer qu'il serait le style docte d'une Italie retrouvant, SOllS
l'égide florentine, l'unité et le prestige de la Rome des Scipions et d'Au-
guste. Ironie de l'histoire qui nourrira la méditation amère de Machiavel.
L'officialisation par Rome du purisme cicéronien provoqua les pre-
mières résistances à ce qui jusqu'alors avait passé pour un progrès des
litterae humaniores. A l'humaniste Paolo Cortesi, au service de la Curie
romaine, et qui lui avait adressé un recueil de Lettres rédigées dans le
style c canonique », le florentin Ange Politien répondit avec une vigueur
dont la pointe polémique est à peine mouchetée d'urbanité; l'importance
historique de cette lettre de Politien apparaîtra dans l'hommage qu'Eras-
me lui rendra, dans son Ciceronianus.
Tu as pour principe, écrit Politien, de ne tenir pour écrivains que les
portraits de Cicéron. Pour moi, la tête d'un taureau, ou d'un lion me
paraît préférable à celle d'un singe, quoique celui-ci ressemble davantage
à l'homme. Ceux qui passent pour avoir été les Princes de l'éloquence ne
se ressemblaient pas, au témoignage de Sénèque. Quintilien tourne en

75 « Nous avons perdu Rome, nous avons perdu la puissance, nous avons
perdu la domination. non par notre faute, mais par la faute des temps et,
toutefois, il nous reste, grâce à la langue latine, une domination spirituelle
plus éclatante encore et grâce à elle nous régnons aujourd'hui encore sur la
majeure partie du monde. L'Italie est à nous, et la France, et l'Espagne, et
l'Allemagne, et la Pannonie, et la Dalmatie, et l'Illyrie, et de nombreuses autres
nations. Car l'Empire romain est toujours debout, partout où règne la langue
romaine» (Laurenti. Vallae Latinae linguae elegantiarum libri sex. Anvers,
1526, Praefatio.) La première édition figurant au catalogue de la B.N. date
de 1471. Valla séjourna longtemps à Rome, où il enseigna la rhétorique à la
Sapienza. Mais cet humaniste supérieurement indépendant ne se laissa pas
assoupir par la servilité aulique. Comme à Erasme, et avant lui. les siudia
lzumanitatis lui apparaissent le chemin le plus sûr vers une réforme de l'Eglise,
et un renouveau de la piété par la réhabilitation des «anciens théologiens:>,
les Pères de l'Eglise. Comme à Gassendi. et avant lui. l'épicurisme lui apparaît
plus ajustable à un christianisme réformé que le stoïcisme. Voir E. Garin, in
Sioria ... éd. Garzanti, t. III, ouvr. cit .• p. 198-237, et L·Education ...• ouvr. cit.,
p. 198-199.
76 Voir Mario Fois, Il pensiero cristiano di L. Valla ...• ouvr. cit., p. 323 et
suiv.
82 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

dérision les orateurs qui se croyaient les cousins de Cicéron, sous prétexte
qu'ils achevaient leurs périodes par Esse videatur. Horace invective les
imitateurs, et encore les imitateurs. Pour ma part, je ne vois dans les
spécialistes de l'imitation que des perroquets ou des pies, puisqu'ils répè-
tent ce qu'ils ne comprennent même pas. Ces écrivailleurs manquent
d'énergie et de vie, ils sont incapables d'agir ni de sentir, ils n'ont aucun
tempérament. Chez eux rien de vrai, rien de solide, rien de fécond 77.

Comme l'avait fait Pétrarque, Politien recourt à Sénèque 77 pour


résister à la perfection formelle de l'atticisme cicéronien. Comme Pétrar-
que encore, il fait appel à la métaphore de l'abeille pour laisser à
l'imitateur le choix entre différents modèles 79 et la liberté de se créer un
style qui lui appartienne en propre. Il laisse entendre que le culte pédant
et affecté de Cicéron est au fond l'équivalent stylistique du culte
que l'humaniste courtisan, nouveau sophiste, doit rendre au Souverain
Pontife pour appartenir au cercle de ses élus: la méticuleuse étiquette
de l'imitation cicéronienne reflète dans l'ordre du langage la soumission
à l'ordre de la Cour. L'énergie d'une âme libre, sa iidélité savante à
une «dignitas hominis» originelle, plus qu'à la coutume de Cour, telle
est à ses yeux la source ultime du véritable optimus stylus.
Ainsi, c'est un débat central pour l'humanisme que Molière posera
dans le dialogue Alceste-Philinte, dont nous avons ici, à un siècle et demi
de distance, une première et lointaine esquisse. L'« imitation simiesque»

77 Angeli Politiani et aliorum virorum illustrium, Epistolarum libri XII,


Hanoviae, 1604, in-12·, p. 307-309. La réponse de Paolo Cortesi figure p. 309-
314. La première édition des Opera omnia d'Ange Politien parut chez Alde à
Venise en 1498. Sur Politien, voir Ida Maïer, Anlre Politien, la formation d'un
poète humaniste (1469-1480), Genève, Droz, 1966.
78 On saisit ici, dans son germe, l'alternance Sénèque-Cicéron qui est un
des rythmes profonds de la Renaissance. Pour Politien, comme pour Pétrarque,
Sénèque sert de recours à l'intériorité contre la tentation du cicéronianisme,
du conformisme social. Inversement, Cicéron servira aux humanistes français
de la première moitié du XVII' siècle à retrouver le sens de la sociabilité après
une ère marquée profondément par la retraite et l'intériorité sénéquiennes.
Sénèque avait été un des maîtres, sinon le maître préféré, parmi les païens,
du christianisme médiéval. Voir AM.M. Smit, Contribution à l'étude et à la
connaissance de /' Antiquité au Moyen Age, Leyde, Sythoff, 1934, L.D. Reynolds,
The medieval tradition of Seneca's letters. Oxford, Univ. Press, 1965, K.L.
NothdL1ff~ Studien zum Einfluss Senecas auf die Philosophie und Theologie
des ZW6l,ten Jahrhunderts, Leyde, Brill, 1963, et E. Gilson, Les idées et les
lettres, Paris, Vrin, 2' éd. 1955, p. 171-196.
79 Les idées de Politien sur l'imitation doivent beaucoup à Quintilien. Voir
l'Oratio super Fabio Quintiliano et Statii Sylvis, dans Opera, ouvr. cit. Politien,
tont en admettant la valeur paradigmatique de Cicéron et de Virgile, se jus-
tifie de donner cours cette année-là sur Quintilien et Stace, justement pour des-
serrer l'étau d'une imitation trop exclusive des deux grands classiques. Il se
réclame d'ailleurs de l'exemple de Cicéron, que Quintilien avait réhabilité contre
Sénèque, puisque le Princeps eloquentiae latinae s'était ouvert tour à tom à
des influences atticistes et asianistes (p. 495). Un seul regret dans la péro-
raison: que Quintilien, parfait maître d'éloquence, ait si sévèrement condamné
le style de Sénèque (p. 496).
O.-F. PICO DELLA MIRANDOLA 83
et courtisane que Politien décèle dans l'élégance cicéronienne des Lettres
que lui adresse Paolo Cortesi révèle chez leurs auteurs une abdication
morale: ces épistoliers se cachent derrière la convention cicéronienne
pour ne pas avoir à chercher la vérité ni leur vérité; à travers un style qui
soit « l'homme même ».
Quid tum? proteste Politien. NON ENIM SUM CICERO, ME TAMEN
(UT OPINOR) EXPRIMO 80. La négation voile à peine l'orgueil de cette
première personne affirmant ses droits de sujet philosophique. L'impetus
i1:genii exigé de l'écrivain digne de ce nom par Politien est directement
sen9ible ici, et c'est lui que l'humaniste florentin oppose à la faiblesse,
pour ne pas dire à la maladie morale des cicéroniens romains (aratia
temula, vetillans, infirma). En réaction contre cette déchéance, l'éloquence
est ici, plus encore que chez Pétrarque, arrimée à la vertu de l'homme
intérieur: si celui-ci est pleinement fidèle, l'imitation docile du seul
Cicéron doit lui apparaître comme une entrave intolérable à sa liberté
de connaître et d'exprimer la vérité.


••
En dépit du prestige de Politien, sa querelle avec Cortesi restait pour
une large part dans le domaine de la dispute académique: à titre de
querelle portant sur l'aptlmus stylu!> latin, el1e posait la question des
sources de l'éloquence dans le cercle étroit des lettres néo-latines; à titre
de querelle entre humanistes italiens elle se renfermait implicitement à
l'intérieur de l'élite péninsulaire, ayant seule, par droit historique, privi-
lège de légiférer sur la langue et la littérature latines. Ces traits restent
encore ceux de la querelle qui, dans la génération suivante, oppose une
nouvelle fois l'humanisme florentin à l'humanisme d'obédience romaine.
Dans une lettre adressée par Giovanni Francesco Pico del1a Mirandola,
neveu du grand Pico, à Pietro Bembo, humaniste vénitien devenu secré-
taire des brefs de Léon X, et à ce titre coryphée du cicéronianisme romain,
le problème de aptima styla, et ses implications morales, furent de nou-
veau évoqués 81. Chez Pétrarque, comme chez Politien, les concepts de

80 « Eh ! quoi? Je ne suis pas Cicéron, c'est moi, me semble-t-il, que mon


discours représente », ouvr. dt., p. 308.
81 La lettre de Giovanni Francesco Pico della Mirandola (datée d'octobre
1512) paraît en 1532 à Lyon, chez Gryphius, dans les Petri Bembi opuscu/a
aliquot. Sa première édition avait eu lieu dans J.F. Pici Mirandu/ae domini,
Physici libri duo. 1. De appetitll primae materiae, li. De e/ementis, et Rhetorici
duo, de imitatione ad Petrllm Bembum, Petri Bembi de imitatione liber unus,
BasiIeae, 1518, 4°, 124 p. Cette polémique de G.F. Pico avec Bembo apparaît
comme une suite et conséquence de la polémique du grand Pico, oncle et
maître de G.r., avec un autre humaniste vénitien, Ermolao Barbaro. Pico repro-
chait à celui-ci son humanisme trop exch.. sivement rhétorique et plaidait en
faveur de la philosophie et de la théologie, où les choses comptent plus que
les mots, la vérité plus que la beauté. Voir Storia della /etieratura italiana,
t. 1\1, ch. «La letteratura degli umanisti », de Eugenio Garin, p. 305-307.
84 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

natura et d'ingenium, utilisés pour désigner la source ultime du style,


au-delà des c mots », n'étaient pas autrement explicités. La contribution
de a.F. Pico au débat consiste à donner à ces concepts un contenu
philosophique précis, inspiré de cet aristotélisme platonisant dont il avait
reçu la tradition de son oncle. Le médecin florentin prend en effet pour
point de départ Aristote, pour qui tout homme reçoit de la nature une
c pente» qui lui est propre, « proprium et congenitum instinctum et pro-
pensionem animi » 82.
Il complète les indications d'Aristote par la doctrine platonicienne des
idées innées; l'inégalité entre les hommes sur le terrain de la création
s'explique par leur capacité naturelle plus ou moins grande de remonter
vers l'Idée du Beau, pourtant présente en chacun dès la naissance, comme
la cause finale de son activité. Les règles ni les préceptes de la rhétorique
ne sont d'aucun secours dans l'acte créateur, qui ne relève pas d'une
technique apprise et transmissible, mais de la capacité de l'écrivain à
l'éveil spirituel.
L'imitation ne saurait donc prendre pour modèle le texte de Cicéron,
mais l'Idée du Beau vers laquelle ce texte n'est qu'un chemin. Aucune
œuvre, aussi parfaite soit-elle, pas même celle de Cicéron, de son propre
aveu, ne peut prétendre se substituer à l'Idée dont elle n'est qu'une des
actualisations possibles. Il est donc indispensable de se proposer plu-
sieurs modèles, et à partir des fragments de l'Idée que chacun recèle,
tenter de reconstituer selon nos propres capacités l'Idée originelle. Et
Pico d'emprunter à Cicéron 83 - sans le citer - l'exemple de Zeuxis,
composant l'image parfaite d'Hélène avec des grâces empruntées aux
cinq plus belles jeunes filles de Crotone.
Aucun style ne peut donc s'identifier à l'ldea : celle-ci est une norme
à la fois exigeante et généreuse, puisqu'elle laisse à chaque tempérament,
à chaque ingenium, le soin de l'incarner hic et nunc. La création oratoire
devient l'exercice de la réminiscence et non, comme chez les cicéroniens
pontificaux, un acte d'allégeance à une convention formelle. Cette analyse
du statut philosophique de la création littéraire amène a.F. Pico à ren-
verser la hiérarchie des étapes de la méthode rhétorique; alors que les
cicéroniens mettent l'accent sur l'elocutio, et lui subordonnent la dispo-
sitio et l'inventio, l'humaniste florentin place au premier rang l'inl/entio,
qui met en œuvre les trois puissances de l'âme, mémoire, imagination et
jugement, à la conquête de l'Idea, d'où se déduisent dispositio et eLocutio .


••

82 «Un instinct et une pente d'âme propres et innés ».


83 Cicéron, De Inventione, II, l, § l, éd. Teubner, Scripta Omnia, t. l, p. 174.
BEMBO 85
A Giovanni Francesco Pico "' qui avait été l'élève de Politien, Pietro
Bembo 8G fit une réponse qui donnait du cicéronianisme romain une
définition beaucoup plus compréhensive que cel1e de Paolo Cortesi. D'une
correspondance à l'autre, le dialogue s'est approfondi, au point d'appa-
raître dès 1513 comme l'amorce du débat fondamental qui va agiter l'art
italien au XVI' siècle, et dont Erwin Panofsky a étudié les méandres dans
son Idea. Le médecin Pico donnait en effet le pas à l'ingenium individuel,
ct faisait de celui-ci un filtre légitime de l'Idée du Beau. Il préconisait au
fond une esthétique subjectiviste, fondée sur l'éclectisme des modèles et
le pluralisme des styles. Bembo, dans sa réponse, commence par poser en
principe que l'imitation et l'émulation sont inhérentes à toute activité
humaine. Une œuvre doit sa naissance à d'autres œuvres qui lui préexis-
tent, et non à un modèle que son auteur porterait de naissance en lui-
même. Invoquant sa ,propre expérience il écrit:

Je n'ai découvert en moi aucllne forme du style, aucune image de la


diction, avant de l'avoir créée par moi-même à force de réflexion, à force
de lire pendant un long espace d'années les livres des Anciens, à force
de travail, d'expérience, et d'exercice 86.

S'il avait dû se fier à une image innée de son style personnel, qu'il
n'a d'ailleurs jamais observée, il ne serait pas allé où il voulait, dans la
libre obéissance à la loi de perfection qu'il s'était choisie, dans l'exercice
de son jugement Uudicium) ; il aurait erré au hasard et sans conduite
fixe, aucune étoile intérieure ne l'aurait guidé. Loin d'être un esclavage,
l'imitation est donc l'essence même de la liberté artistique; en l'insérant
dans une tradition, elle préserve l'artiste du déterminisme aveugle de sa
propre subjectivité.
Autre argument contre la rhétorique de l'ingenium personnel: les
hommes naissent inégaux. La théorie d'une idée innée que chacun n'aurait
qu'à retrouver au fond de lui-même, et incarner par l'imitation éclectique
de divers modèles, supprime toute notion de perfection artistique, et donc
de hiérarchie entre les grands artistes et les médiocres. Or l'imitation,
qui est un élan vers la perfection, fait le tri entre les vrais artistes et ceux
qui ne le sont pas. Si par surcroît on dispense ceux-ci de se référer à une
norme de beauté objective, leur médiocrité ne connaîtra plus de bornes.
De toutes façons, 1'« idée innée» que les médiocres portent en eux, si
seulement ils en portent une, n'intéresse guère Bembo:

84 Sur l'échange de lettres Pico-Bembo, voir G. Santangelo, Epistole de


Imitalione di G.P. Pico della Mirandola e di Pietro Bembo, Firenze, 1954. Voir
également du même auteur Bembo critico e il principio di imitazione, Firenze,
1950, et un C.R. important de R. Spongiano dans le Giornale Storico della
leUera/ura italiana (CXXXI, 1954, p. 427-437).
85 Sur Pietro Bembo, voir, outre L. von Pastor, t. IV, éd. cit., p. 402 et
suiv., La Storia della letieratura italiana, t. IV, ch. l, II classicismo dal Bembo
al Guarini, d'Ettore Bonora, en particulier p. 151-153 (sur le cicéronianisme).
86 G. Santangelo, Epistole de Imitatione ... , ouvr. cit., p. 42,
R6 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÈRONIENNE

Qu'ils écrivent des livres, qu'ils veillent, qu'ils dorment, je ne m'en


soucie nullement 81.

Si l'on admet une idée du Beau, elle n'est pas en puissance dans telle
ou telle subjectivité, elle existe en acte et en Dieu:
Pour moi, je pense que, de même qu'il y a en Dieu auteur et créateur
du monde et de toutes choses une certaine forme divine de la justice,
de la Tempérance et des autres vertus, il s'y trouve aussi comme une
certaine sorte de bien écrire, à laquelle il ne manque rien, une forme
absolument belle, qu'avaient en vue autant qu'ils pouvaient le faire par
la pensée et Xénophon et Démosthène et Platon lui-même surtout, et
Crassus et Antoine et jules César et plus que tout autre Cicéron, quand
ils composaient et écrivaient quelque chose. Et cette image qu'ils avaient
conçue dans leur esprit, c'est à elle qu'ils rapportaient leur style et leur
intelligence. je pense que nous devons faire de même et qu'il nous faut,
dans nos écrits, employer tous nos efforts à nous rapprocher le mieux et
le plus près possible de cette beauté 88.

Pour rejoindre celle-ci, il faut non seulement un artiste d'exception,


mais une médiation qui serve de point d'appui à son élan généreux. Cette
Beauté objective du bien écrire suppose d'abord, pour être rejointe
l'ascèse d'une imitation et d'une émulation qui se soutiennent d'un
modèle en acte. Faut-il comme le veut Pico, se tourner vers plusieurs
modèles? De même que les vrais artistes sont très rares, il est peu pro-
bable'qu'i1 y ait beaucoup de bons modèles. Si tel était le cas, on aurait
le choix entre deux solutions. Ou bien l'on réduirait à l'unité la variété
inhérente à cette multitude, opération impossible, tant les contradictions
dE la multitude sont nombreuses. Ou bien on ferait coexister les traits
caractéristiques de chaque modèle dans un style par définition bigarré.
Il y a là une tentation séduisante. Mais, à force de s'éparpiller de l'un à
l'autre modèle, l'esprit se disperse, et devient incapable de rien achever.
Et l'on devient l'esclave de la mode (novitas). Mais la mode est par
essence changeante et mobile et nous ne lui aurons pas plutôt cMé
qu'elle nous attendra plus loin. Autre source d'épuisement et de déchéance
spirituelle. Enfin comment peut-on imaginer une œuvre faite de pièces et
de morceaux empruntés ici et là? Chaque style a ses traits propres qu'on
ne saurait mêler à d'autres sans un effet monstrueux. Le peintre qui doit
peindre un portrait ne cherche pas en lui-même ses propres idiosyncra-
sies ; il fait appel à ce qUI fait de lui un artiste, les principes de son art,
et il les met au service de son modèle. Se fier à sa propre subjectivité,
emprunter à un grand nombre de modèles pour s'exprimer, c'est faire de
son style un Protée 89.
Les vrais artistes n'ont aucun goût pour Protée. Ils sont en quête de
l'Idée divine du Beau, et de l'art (ratio) qui leur permettra de se rappro-

81 Ibid., p. 44.
88 Ibid., p. 42-43.
89 Ibid., p. 49.
BEMBO 87
cher d'elle au plus près. C'est pourquoi ils ne prendront pas en exemple
tous les bons prosateurs, mais un seul, le plus parfait, celui qui réunit
en lui toutes les qualités ailleurs dispersées, Cicéron. S'ils sont poètes,
ils se confieront à l'exemple de Virgile. On aura remarqué que pour
Bembo, la Beauté vers laquelle s'élancent, oublieux de leur «moi », les
artistes cicéroniens, est un ars scribendi, non un ars dicendi. Le secrétaire
aux Brefs de Léon X, dévot d'une Beauté dont Cicéron est le médiateur,
interprète en effet à sa manière la doctrine oratoire de son patron. La
notion de varietas, centrale dans l'esthétique cicéronienne, et que repre-
liait à son compte G.F. Pico, est autant que possible exclue par Bembo.
La Beauté, selon lui est Une, comme Dieu est Un. D'autre part, citant les
écrivains antiques autres que Cicéron qui ont visé comme lui à l'Idée
intemporelle de Beauté, c'est Xénophon, c'est Démosthène, c'est Platon
qu'il cite parmi les Grecs, Crassus, Antoine et Jules César parmi les
Latins 90. Si Démosthène est invoqué par Cicéron, si Crassus et Antoine
étaient les interlocuteurs principaux du De Oratore, ni Platon ni Xéno-
phon n'étaient des orateurs, et Jules César était avant tout un écrivain
épris de latinitas. Xénophon était aussi un des écrivains dont se récla-
maient les « atticistes » dans leur critique de la théorie et de la pratique
oratoires de Cicéron. Le Cicéron dont se réclame Bembo n'est pas celui
de la tripertita varietas; c'est celui qui, intégrant dans son esthétique
conciliatrice le style de ses adversaires atticistes, définissait dans rOrator
un genus humile. Ce Cicéron attique n'est pas l'orateur, mais le prosateur
des Lettres. Il a quelques traits communs avec celui dont se réclame
Marcus Aper dans le Dialogue des Orateurs, plus dense, plus «litté-
raire» que le Cicéron aux larges effets oratoires des plaidoyers et des
discours devant le Sénat.
De fait, comme Marcus Aper, un des rares reproches que Bembo
consente à adresser à Cicéron est d'être « trop abondant» : verbosior 91.
Aper expliquait cette abondance par la nature du public auquel devait
s'adapter Cicéron, public moins éclairé et moins raffiné que celui des tri-
bunaux impériaux. Bembo justifie son patron au nom du caractère oral
et public de son éloquence, mais admet implicitement qu'un style cicé-
ronien écrit doit tenir compte de l'optique différente du lecteur (aliquibus
supervacua in legendo visentur, ea (quae) in agendo necessaria !uerunt) 92.
A la même cause, on peut attribuer l'origine de ce manque de judicium
qui a fait dire à Cicéron des choses qu'il aurait dû garder pour lui. Cela
n'ôte rien à la perfection de son « écriture» (scribendi ratio) partout égale
à elle-même, lumineuse et majestueuse. 11 n'en reste pas moins que Bembo,
avec une grande perspicacité, introduit probablement sous l'influence du
Dialogue des Orateurs 93 un point de vue historique sur le style de Cicé-

90 Ibid., p. 43.
91 ibid., p. 55.
92 Ibid.
93 Autre trace de l'influence du Dialogue: Bembo ne sépare pas l'éloquence
de la poésie, Cicéron de Virgile: v. en part. 49 et 57.
PREMIÈRE RENAISSANCE CICÈRONIENNE

ron : celui-ci, conçu pour le Forum d'un Etat républicain, ne peut être
imité sans une transposition judicieuse par un épistolier travaillant à
l'intérieur d'une Cour et se conduisant avec la prudente réserve que Casti-
glione recommande dans Il Cortegiano. Dès lors, le germe d'une évolution
de la rhétorique cicéronianiste est posé. Loin de rompre avec l'esprit de
Bembo, Marc Antoine Muret se contentera de l'expliciter intelligemment
en faisant de Tacite, aux côtés du Cicéron des EpUres familières, le
maître d'un classicisme littéraire moderne.
En somme dans l'Epistola de Imitntione, le c meilleur style» cicéro-
nien, fruit de plusieurs générations de grammairiens humanistes,apparaît
comme un atticisme d'inspiration hellénique (Platon, Xénophon), cicéro-
nienne (le genus humile de l'Orator) et tacitéenne (la prose littéraire
selon Marcus Aper, accordée au goût virgilien par Maternus). Prose
unie et élégante, économe de figures et d'effets, renonçant à la tripertita
varietas du discours oral. Pour Bembo, il n'y a qu'une Idée du Beau, un
seul modèle à imiter,et par conséquent un seul style, conquis par ému-
lation à force de travail et d'exercice, à fmce de purification et de choix.
Les maîtres-mots employés par Bembo sont ceux-là même qui revien-
dront sans cesse scus la plume de la critique classique en France au
XVII" siècle: jugement UUdicium), sens des bienséances (prudentia), pureté
et exactitude du vocabulaire (eligere, deligere), justesse de l'expression
qui dit le plus avec le moins de moyens possibles (de/ere). L'atticisme
cicéronien, qui seul mérite le qualificatif de «classique », allie chez
Bembo, son premier théoricien, l'enthousiasme pour le Beau à l'exercice
du jugement critique.
Bembo estime - et il y insiste - que cette conquête d'une Beauté
objective ne se fait pas aux dépens de l'identité personnelle de l'écrivain.
L'imitation cicéronianiste n'est pas seulement libération des déterminismes
subjectifs, elle est dépassement de soi, élan généreux qui vise non seule-
ment à rejoindre, sur la voie royale du Beau, le point suprême atteint par
Cicéron, mais même à le dépasser. Quête du Graal classique. Paul Ma-
nuce n'aura pas à forcer la leçon de Bembo en la rattachant à celle du
Traité du Sublime.
Le classicisme français, qui voudra faire du siècle de Louis XIV une
" répétition» (à la fois imitatio et aemulatio) du siècle d'Auguste et du
siècle de Léon X, retrouvera pour l'essentiel la doctrine esthétique de
l'Epistola de Imitatione. Nous verrons par quels cheminements l'idea
bembiste parviendra à Paris et y triomphera une seconde fois. Au surplus,
Bembo, arbitre des élégances néo-latines, secrétaire des Brefs de Léon X,
est aussi l'auteur italien des Asolani et des Prose della volgar lingua.
Et de ce point de vue il fravait la voie à un classicisme en langue vul-
gaire 94, fondé sur l'imitatio~-émulation des chefs-d'œuvre antiques.

94 Sur Bembo théoricien du style classique en langue vull{aire. voir Sioria


della letleralura italiana, t. IV ch. 2, qui cite les Prose della volgar lingua :
«Et nous ferons beaucoup mieux d'écrire en notre langue dans le style de
Pétrarque et de Boccace, que dans le nôtre, parce Que, sans aucun doute pos-
CASTIGLIONE 89
Sur ce terrain, il trouvait un allié en son ami Balthazar Castiglione.
Le Cortegiano 95 est en effet un des plus beaux exemples, avec les
Asolani, de prose italienne «classique» ; chez Castiglione, l'imitation-
émulation de la prose cicéronienne en langue toscane est, selon les
conseils de Pétrarque, décelable à l'examen attentif seulement 96. La
lleglegentia diligens recommandée par Cicéron pour le genus humile de la
prose du dialogue rencontre, dans le Cortegiano, la sprezzatura du gen-
tilhomme, humaniste sans doute, mais sans pédantisme. L'humour, l'en-
jouement, le sens du decorum, mais aussi la tension à la fois philoso-
phique et morale vers l'Idée de Beauté, toutes ces valeurs profondément
cicéroniennes inspirent la conversation des nobles interlocuteurs du Cor-
tegiano comme elles régnaient sur le dialogue du De Oratore. Une ana-
logie profonde réunit ainsi l'art de la prose épistolaire tel que l'a défini
Bembo, et l'art du dialogue «cicéronien» tel que l'illustre Castiglione.
Bembo lui-même figure d'ailleurs parmi les hôtes réunis autour d'elle, au
Palais ducal d'Urbin, par Elisabeth de Gonzague. C'est à lui que Casti-
glione confie le soin d'élever le petit groupe d'élus jusqu'à la contempla-
tion de la Beauté qui inspire le langage et les matières de leur cénacle
d'élus.
La contribution de Castiglione au cicéronianisme de l'Académie
Romaine ne se borne pas, cependant, à lui donner un chef-d'œuvre en
prose vulgaire. Nous le verrons: à chaque option rhétorique de quelque
envergure, correspond au XVI" et au XVII' siècles une définition différente de
l'Orator capable de l'assumer. A la rhétorique sénéquienne-augustinienne
de Juste Upse, correspondra la définition chez Malvezzi, chez Quevedo
et Gracian, d'un homme de Cour à la fois politique et chrétien, dont le
style de conduite est en consonance avec le style d'éloquence. A la
rhétorique cicéronienne-tacitéenne en langue française que l'entourage
de Richelieu commence à élaborer à partir de 1624, correspondra le
type de « l'honneste homme », dont Faret donnera la premiére ébauche.
Le type du «Courtisan" 97 selon Castiglione - qu'imitera d'ailleurs

s:ble, ils écrivaient mieux que nous ne faisons.» La différence entre Bembo
et les théoriciens français du XVII' siècle est évidente: Bembo admet une tra-
dition de la langue toscane, où Pétrarque et Boccace, imitateurs de Cicéron,
jouent le rôle que Cicéron joue dans la rhétorique latine. Les Français, reje-
tant en bloc leur passé littéraire, créent directement sur le modèle latin une
langue d'art et une norme d'éloquence françaises.
95 Voir l'édition critique de li libro deI Corlegiano, par Bruno Maier,
U.T.E.T., Turin. 1964. On ne saurait oublier, pour expliquer l'immense influence
de ce livre en France au XVI' et au XVII" siècles, que Castiglione, ambassadeur
du duc d'Urbin en France en 1507, s'y lia avec le duc d'Angoulême, futur
François 1er , et prit tout au long de sa carrière une attitude favorable à la
France contre l'Espagne. Le Corlegiano contient d'ailleurs un éloge de Fran-
çois 1er et un chapitre analysant les différences entre la «liberté" française et
la «gravité» espagnole, qui est nettement favorable à la première (p. 247-
249, éd. cit.).
96 Voir Bruno Maier, éd. cit., p. 21 et suiv.
97 L'édition critique de Bruno Maier met bien en évidence l'extraordinaire
dépendance de Castiglione par rapport au De Oralore, source majeure du
Corlegiano. Le courtisan est avant tout défini comme vir bonus dicendi peritus
et l'art de la parole tient une place immense dans le dialogue. Voir p. 130-131,
90 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

Faret - né sous le signe du cicéronianisme, est une variante de


l'Orator cicéronien. Au contraire de ce que sera c l'homme de Cour :t ingé-
nieux à l'espagnole, né sous le signe du style c lipsien », il ne vit pas dans
une tension mélancolique entre l'intériorité contemplative et le «monde»
corrompu: il cherche une conciliation harmonieuse entre l'Idée et la
société des hommes, où il s'efforce de l'incarner. Sa noble c huma-
nité »98, «belle nature» cultivée par les litterae humaniores, ne compte
pas sur l'éloquence publique pour se diffuser: élevé ùans les Cours,
Castiglione, comme Bembo, comme le Maternus du Dialogue des Orateurs,
a le sens du decorum propre aux régimes monarchiques, mais de Cicéron
il garde confiance dans la possibilité de répandre la sagesse - quoique
par des moyens plus détournés, moins voyants et oruyanrs, que ceux de
l'orateur romain - dans un monde plus aveuglé que foncièrement mau-
vais. Idéal de diplomate autant que de courtisan, qui servira en France,
mieux encore qu'en Italie, de terrain de rencontre et oe conciliation entre
l'humanisme docte et le service du Pnnce.
Le héros de Malvezzi, de Quevedo et de Gracian, comme Upse lui-
même, et comme en général l'érudit de la République des Lettres, est
franchement misogyne. Le courtisan-diplomate de Castiglione, adepte de
la suavitas cicéronienne, mais aussi héritier de la poésie courtoise et de
Pétrarque, fait à ses côtés une place généreuse à la femme. Les Cours
italiennes comme la Cour de France, seront non seulement le terrain
d'élection du style de la «douceur », allant parfois jusqu'au «douce-
reux », mais le théâtre d'une sorte de royauté féminine, protégeant le
luxe, la musique, la poésie, le romanesque que condamnent la mélancolie
savante et la sévérité ecclésiastique. JI Cortegiano propose le modèle idéal
de ce cicéronianisme des Cours: dans le cercle d'élus réunis par l'ami
de Raphaël et de Bembo au Palais d'Urbin, figure une Diotime, la
Duchesse Elisabeth. Bembo célèbre l'Idée de Beauté; la Duchesse incarne
celle-ci. Donna di palazzo, eHe crée autour d'elle un univers de bienséance
et de grâce, elle fait descendre dans la société des hommes et dans leur

un passage fort intéressant où l'un des interlocuteurs identifie écrire et parler,


la parole vive étant première. Voir p. 140-150 les réflexions sur «le meilleur
style» du courtisan, calquées sur les comparaisons. entre orateurs chères à
Cicéron et Quintilien (surtout p. 148).
98 Sur le sens du mot humanitas, que la Renaissance emprunte à Cicéron,
voir A. Michel, ouvr. cit., p. 250: «Il est bon, il est juste de souffrir devant
le mal. Cette acceptation de l'inquiétude et du souci fait partie du bonheur
du sage ... Il est doux de souffrir pour ses amis ... » Et Cicéron poursuit: «Il
ne faut pas écouter ceux qui veulent la vertu dure comme le fer; elle est
au contraire en bien des choses. et surtout dans l'amitié, tendre et malléable :t
(tenera atque tractabilis). Cet aspect de l'humanitas cicéronienne, s'ajustant
fort bien à la caritas chrétienne, est pour beaucoup, chez des hommes qui
savaient par cœur l'essentiel de Cicéron, dans la polémique contre l'inhumanité
des stoïciens au XVII' siècle. Voir aussi p. 282. douceur, mesure, p. 380 mais
aussi grandeur d'âme, capacité du sublime, p. 399, équité, p. 419, refus de tous
excès. de tout «ubris ». Sur le sens d'humanitas à la Renaissance. v. M.M. de
La Garanderie, Christianisme et lettres profanes (1515-1535), th. dactyl. Sorbo
1975, t. l, p. 37-38: idéal d'épanouisseme:"t de la nature humaine par la
culture, par les bonae litterae.
L'ACADÉMIE ROMAINE 91

conversation quelque chose de la Beauté céleste, point de fuite et de


convergence de toutes les belles âmes. L'esprit de l'Hôtel de Rambouillet,
et le règne de Catherine de Vivonne, de gente Sabella, sont déjà idéale-
ment présents dans cette petite société choisie, élite de l'esprit à l'écart
du gros de la Cour, mais à l'écart pour le mieux civiliser.

•••
L'Epistola de lmitatione de Bembo était le manifeste de la Renaissance
romaine 99, le programme esthétique de la Cour ecclésiastique et huma-
niste de Jules II et de Léon X. Autour de l'humaniste vénitien, favori de
deux pontifes, l'Académie romaine de Pomponius Laetus se reconstitue;
~on mécène, Angelo Colocci, se passionne pour les questions de rhéto-
rique et rassemble une collection de manuscrits de Cicéron. Fra Giocondo
édite Vitruve. Vida écrit une Christiade sur le modèle de l'Enéide.
Sannazaro imite les Bucoliques. Le cardinal Riario patronne dans son
palais, œuvre de Bramante, des représentations de la Phèdre de Sénèque.
La poésie du siècle d'Auguste semble renaître en sa propre langue, et
sur les lieux mêmes où elle avait fleuri un millénaire et demi plus tôt. Mais
les chefs-d'œuvre des arts plastiques nous parlent aujourd'hui encore,
quand toute cette littérature néo-latine est devenue lettre morte. La cou-
pole de Saint-Pierre projetée par Bramante rend toujours visible et sen-
sible l'Idée du Beau célébrée par le De lmitatione et ses nervures donnent
à comprendre ce que Bembo entendait par cet «élan» (conatus) qui
emporte, des divers points de la circonférence terrestre, les belles âmes
dissemblables vers la Beauté centrale et une qui siège en Dieu même. Les
fresques de Raphaël, ami de Bembo, dans la Chambre de la Signature,
réconcilient, mais face à face, dans le respect de leur inspiration respec-
tive, l'Ecole d'Athènes et la Dispute du Saint Sacrement. En 1516, Chris-
tophe de Longueil arrive à Rome 100, chevalier nordique du «Graal» cicé-
ronien : Bembo et Sadolet veulent bien témoigner qu'il a surmonté dans
son style toute trace de barbarie et, pour la pureté latine de celui-ci, il

99 Voir note 73.


100 Christophe de Longueil (1488-1522), né à Malines, bâtard d'Antoine de
Longueil. fit ses études à Paris où il publia en 1502 une Oralio de Laudibus
divi Ludovici atque Francorum. Passé à Rome, où il fut accueilli avec honneur
par Bembo, Sad ole t, et les cicéroniens romains qu'il aspirait à égaler, il se vit
contester le titre de Civis romanus qui lui avait été attribué, et dut le défendre
par deux éloquents discoms. Ses amis romains l'encouragèrent à mettre son
talent au service de la polémique religieuse et il rédigea en style cicéronien
une Oralio ad Llltheranos dont Erasme ridiculisa la vaine éloquence apprêtée.
Son odyssée de «barbare du Nord l> ayant réussi à s'imposer à Rome lui valut
en France un durable prestige. Jusqu'à l'édition de ses Lettres en 1581 par
H. Estienne, les éditions de ses œuvres se ml11tiplièrent à Paris et à Lyon:
1526, 1530, 1533, 1542, 1563 ... V. Th. Simar, Chrisfoohe de Lonf{ueil, L01lvain,
1911 ; Ph.A. Becker, Chr. de Lonuueil, Bonnet Leipzig, 1924; H. Kopf, Chris-
fophorus Longolius, Stuttgart, 1938, et La Garanderie, ouvr. dt., t. l, p. 116.
P2 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

reçoit non sans résistance de la part des plus ombrageux héritiers des
Quirites, le titre de civis roman us.
L'Europe chrétienne ressemble alors à ce château féodal où Gœthe
nous montre Faust évoquant de l'abîme la beauté d'Hélène, devant un
Empereur et une Cour gothiques. Pour le christianisme néophyte du Nord
de l'Europe, il y avait quelque chose de démoniaque à voir ainsi réappa-
raître, au milieu des ruines de la Rome païenne, la Beauté antique évo-
quée par le Vicaire du Christ, ses Cardinaux et leurs artistes 101. Et le
Saint Empire romain germanique, qui payait en partie le spectacle, était
au surplus, dans son lointain parterre, considéré avec dédain par l'aris-
tocratie latine trônant aux loges, insolente patronne d'un art trop raffiné
et délectable pour être chrétien.
Du Nord de l'Europe ne tardèrent pas à s'abattre sur cette scène trop
brillante les foudres de Luther, les troupes de Charles Quint, et l'ironie
d'Erasme. Les malédictions florentines de Savonarole et la maniera tour-
mentée et rebelle du florentin Michel-Ange en avaient été, en Italie même,
les signes avant-coureurs.

LA FIN DU «SIÈCLE DE LÉON X» : LE «CICERONIANUS» D'ERASME (1528)

En mai 1527, les lansquenets luthériens de Charles Quint, sous la


conduite du Connétable de Bourbon, donnaient assaut à Rome et mettaient
la ville à sac. L'humiliation de Llément VII concluait piteusement le
« siècle de Léon X » et achevait de révéler à l'Europe ce que dissimulaient
de faiblesse politique et militaire les beaux dehors de la Renaissance
italienne.
En mars 1528, Erasme publiait à Bâle chez Frobenius le Dialogus
ciceronianus sive de optimo genere dicendi 102, une critique acerbe de ce
Tullianus stylus qui avait passé, au moins à Rome, pour le symbole et la
plus haute conquête de la Renaissance. Etait-ce le coup de pied de l'âne

101 Sur la Rome de Jules II et Léon X, voir, outre les ouvrages toujours
excellents d'E. Rodocanachi, Ludwig von Pastor, Storia dei Papi, Roma, Des-
dée, 1942-1951, 15 vol. in_4°, t. IV à VI. La traduction française (Paris, Plon,
8°) est inachevée. La partie concernant la première Renaissance romaine s'y
trouve dans les t. VI et IX, publiés entre 1898 et 1913. L'éd. italienne, plus
récente, est aussi la meilleu re.
102 La première édition du Ciceronianus paraît à Bâle, chez Frobenius, en
mars 1528. La meilleure édition moderne est li Ciceroniano, 0 della stilo
migliore, testo latino critico, traduzione italiana, prefazione, introduzione et
note a cura di Angiolo Gambaro, La Scuola editrice, Brescia, 1965. Dans le
même volume, Erasme publiait son De recta latini graecique sermonis pronun-
tiatione, dialogus, où l'on trouve formulée autrement la même doctrine que dans
le Ciceronianus: «A Cicerone nemo negat optimum loquendi exemplar peti ...
Non ramen ab unD Cicerone petam omnia, nec statim quicquid illi placuit pro
optimo duxerim ... Tum si quid desiderabitur in suppellectile Romani sermonis
quod apud Ciceronem non reperiatur, haud verebor ex Catone, Varrone, Pli-
niis, Quintiliano, Seneca, Suetonis, Quinto Curtio, Columella sumere mutuo ...
(Opera Omnia, édition de Leyde, 1703, dite L.B. col. 965.B.D.)
ÉRASME 93
à l'humanisme italien? E,rasme, ennemi de la violence, n'approuvait pas
plus le coup de force contre la Rome des Pontifes, que ses maîtres en
humanisme chrétien, saint Jérôme et saint Augustin, n'avaient approuvé
le sac de Rome par Alaric, un millénaire plus tôt, en 410. Mais saint
Augustin, dans la Cité de Dieu, n'avait pu s'empêcher de voir dans la
tragédie de la Majestas imperii romaine un juste châtiment de son ambi-
tion toute terrestre. Et il était difficile à l'apôtre humaniste de la Philo-
sophia Christi d'interpréter autrement, par devers lui, les coups portés
fi la puissance temporelle des Pontifes romains et à l'humanisme esthéti-
sant qu'ils avaient patronné. En 1509, au temps de jules Il, Erasme avait
séjourné dans la Rome de Michel Ange, de Raphaël et de Bembo. Indiffé-
rent au prestige des chefs-d'œuvre, il en avait rapporté l'Eloge de la
Folie. Et dans le Ciceronianus, il fait un long retour en arrière sur ce
séjour, pour n'en retenir que la déclamation «Sur la mort du Christ ~
qu'il avait entendu prononcer en présence de jules Il par Tommaso
« Fedra» lnghirammi, un humaniste qui devait son sumom à l'art avec
lequel il avait interprété le rôle de Phèdre dans une représentation de
l'Hippolytus de Sénéque, patronnée par le Cardinal Riario. Déclamation
histrionique : Erasme a vu manifestement en Tommaso Inghirammi et à
travers lui, dans l'humanisme de la Cour pontificale, une réapparition de
la sophistique de la Rome impériale d'autant plus inexcusable qu'elle se
couvrait de prétextes chrétiens. Le Ciceronianus, fruit de vingt années de
réflexions sur la rhétorique antique et moderne, vise à prévenir l'huma-
nisme d'un péril qui le suit comme une ombre: celui de dissocier la
renovatio litterarum et artium d'une rellovatio spiritus, en d'autres termes
celui de réveiller aussi bien la sophistique des déclamateurs que la sagesse
pré-chrétienne des écrivains et poètes païens .

•••
Avant l'Eloge de la Folie (\511) et le Ciceronianus (1528) Erasme
n'avait pas manqué d'esquisser sa propre doctrine en matière d'art ora-
toire: pour lui, comme pour les humanistes italiens, le modus oratorius
devait se substituer au modus scholasticus de la théologie médiévale. Dès
1509, le petit volume d'Adages, publié à Paris 103 nous fait pressentir
dans quel sens s'orientera Erasme pour éviter que le recours à la rhéto-
rique ne dégénère en sophistique. Il ne faudrait pas croire toutefois que
ce souci ait été le privilège d'Erasme, et de l'humanisme du Nord. Un

103 Desyderii Erasmi Roterodami veterum maximeque insignium paroemia-


rum id est adagiorum colleetanea ... opus eum novum tum ad omnem vel serip-
turae veZ sermonis gCnllS venustandllm insigniendumque mimm in modum
conducibile. Id quod ita demum intelligetis, adolescentes optimi, si hujus modi
deliciis et lifteras vestras et orationem quotidianllm assuescetis aspergere. Off.
]ohannis Philippi, Lut. Paris. 1505. Le titre de l'ouvrage, avant même la pré-
face, insiste sur la valeur d'ornement des «adages 7> (venustandum, delieiis).
La citation est traitée par Erasme de figure de style en même temps que d'or-
nement par excelIence. (Sur les Adages, et leurs éditions successives, v. Mar-
garet M. Philips, The Adages of Erasmus, a stlldy with translations, Cam-
bridge Univ. Press, 1964.)
94 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

Pétrarque, un Politien, un Pico, s'étaient les premiers, nous l'avons vu,


dressés contre une imitation histrionique des Anciens. Et l'Epistola De
Imitatione de Bembo est elle-même un effort, dans la lignée du De Ora-
tore et du Dialogue des Orateurs, pour conférer à la quête du Beau
oratoire un statut philosophique, et relier le «meilleur style:. humaniste
à une ascèse platonicienne. En Italie comme dans le Nord de l'Europe
l'histoire de la rhétorique humaniste est marquée, comme l'histoire de la
rhétorique grecque et latine, par une perpétuelle tension entre la tentation
sophistique, et les efforts de redressement, fondés sur un retour aux
orateurs attiques, à Cicéron, aux orateurs archaïques, aux poètes et qui
tous cherchent à resserrer l'alliance entre l'éloquence et la sagesse. Ten-
sion qui rarement s'éclaircit jusqu'à l'antithèse: dans le domaine lou-
voyant de la rhétorique, où l'on est toujours le sophiste de quelqu'un, ce
n'est qu'au prix d'une simplification polémique, et risquée, que l'on peut
diviser l'éloquence en deux camps; l'un des justes et l'autre des cou-
pables.
Erasme et Bembo, chacun à sa manière, ont voulu donner une assise
philosophique au modus oratorius des humanistes. Mais leurs points de
vue et leurs références antiques sont fort différents. Soucieux avant tout
d'une renovatio litterarum, Bembo renoue avec le purisme de la sophistique
grecque du Ile et du Ille siècles, substituant aux orateurs attiques Cicéron
comme modèle achevé d'une prose d'art. Moins artiste que moraliste,
soucieux avant tout d'une renol'atio spiritus, Erasme s'appuie sur les
auteurs qui, sous l'Empire, ont combattu l'art des sophistes au nom d'une
morale philosophique, tels Sénèque et Lucien. Pour lui, la renovatio
lifterarum est avant tout une païdeïa préparant à la lecture et à la
méditation des Pères. L'art érasmien de la prose est d'abord un art
chrétien, avec toutes les ambiguïtés que cette formule suppose chez les
Pères eux-mêmes, adversaires, mais élèves des sophistes. Cette ambiguïté
est particulièrement sensible chez le jeune Erasme, auteur de la première
préface des Adages.
S'il est vrai que les Adages sont d'abord un recueil" à méditer:., on
aurait tort de ne pas y voir aussi un recueil de "lieux ", un «aide-
mémoire" relevant de cette tradition qui, des Mémorables de Xénophon
aux Entretiens d'Epictète d'Arrien, du florilège de Stobée aux Flores
d'Apulée, faisait de la citation, ou de la mise en gcène de la citation, une
véritable méthode d'invention oratoire 104. Celle-ci fut tout particulière-

lM Sur cette question voir, outre L. Mercklin, Die Citiermethode und Quel-
lensbernützunf! der Aulu Gellius in den Noctes Atticae, Fleckeisens ]ahrburch,
Suppl. III, 1860, p. 632-710, l'éd. Marache des Noctes Atticae, Paris, Belles
Lettres, 1967, t. l, introd., et la thèse du même: La critique littéraire de langue
latine et le développement du goat archaisant au /1' siècle de notre ère. Rennes,
1952. Nous n'avons pu consulter T. Cave, The Cornucopian text, problems of
writing in the French Renaissance, Oxford, Clarendon Press, 1979, qui part
d'une analyse profonde du De Copia d'Erasme pour poser une problématique
de «l'écriture:. chez Rabelais, Ronsard et Montai~ne. Voir également B. Beu-
gnot dans l'art. dt. dans Bibliogr. p. 801, n' 1086.
ÉRASME: c ADAGES » 95
ment en honneur chez les philosophes et érudits de la latinité d'argent, et
les Pères de l'Eglise en firent à leur tour un des aspects les plus caracté-
ristiques du style chrétien. En se rattachant à cette tradition philosophi-
que, érudite et patristique, Erasme fait un choix rhétorique fort signifi-
catif de ses intentions et de ses goûts.
La préface de la première édition parisienne des Adages achève d'en
faire un petit traité d'art oratoire érasmien. Erasme y formule une véri-
table théorie de l'ornalus qui se présente comme un commentaire stylis-
tique des adages. Ceux-ci, extraits de bons auteurs ou de la sagesse des
nations, s'ornent en effet de gemmulae lra/lslalionum 105, de lumina senlen-
liarum (scintillement de traits), de flosculi allegoriarum el allusionum
(fleurettes d'allégories et d'allusions) qui font de la prose un miroir de la
Nature, de ses champs fleuris 106. La figure essentielle est la senlenlia
(trait ou pointe), qui plaît par une brièveté piquante (acllla brevitale)
ou par une brève saillie (brevi acumine). Ses allusions spirituelles cha-
touillent (titillai) qui s'efforce de les deviner, ses obscurités même rani-
ment (expergeficial) le lecteur intrigué.
Mais la forme brillante de la senlenlia ne fait qu'un avec sa substance.
Citant Quintilien, Erasme affirme que ces richesses et délices du discours
~ont aussi des éléments de preuve (argumenlum). Tropes, figures de
pensée et de mots sont en somme autant de syllogismes 101 dont la
vigueur philosophique s'enveloppe de brio et séduit en même temps qu'ils
persuadent, épargnant à la sagesse l'ennuyeuse sécheresse du modus
scholaslicus.
Les citations empruntées aux Anciens, destinées à être incrustées dans
le discours, deviennent ainsi les éléments constitutifs d'un style philoso-
phique proprement humaniste, à la fois probalio et ornalus. Elles écartent
du modus oralorius la tentation sophistique, elles font du discours l'en-
châssement de « choses» à la fois solides et plaisantes, alliant le do cere

105 Préf. non pag. Translationum gemmulae signifie littéralement «petites


pierres précieuses de métaphores ». Sur le sens de lranslatio, voir Quintilien,
Inst. Or., VIII, 2, 41, et IX, 2. Ce dernier livre de l'Institution est présent à
l'esprit d'Erasme lorsqu'il rédige cette préface. Mais il le lit à la lumière d'un
goût formé par les auteurs de la latinité tardive et par les Pères.
106 Erasme emploie la métaphore du jardin (hortulos) et à plusieurs reprises
celles des fleurs et des fleurettes (/Iosculos). Il emploie aussi la métaphore de
l'assaisonnement culinaire (urbanitatis sale condiendam). La variété (varios,
variegandam) est chez lui le principe même du plaisir de la lecture. Ce langage
sera celui des humanistes dévots en France au début du XVII' siècle.
107 Outre Quintilien, qui au début du L. IX cit. insiste sur le poids de
« pensée» qu'enveloppent même les «figures de mots ». voir un «commen-
taire» d'Aulu Gelle, dans Noctes Atticae, éd. cit., t. l, p. 95 : il justifie Epicure
d'avoir fait usage d'un syllogisme tronqué (id est un enthythème) contre Plu-
tarque qui le lui reprochait comme indigne d'un philosophe. Cette manière
brillante, allusive, s'adressant à des lecteurs intelligents, semble à Aulu Gelle
préférable à la manière de l'Ecole. C'est là au fond l'essentiel du débat entre
« théologiens scolastiques» et «humanistes ». L'humanisme, soucieux de plaire
autant que d'instruire, d'urbanité autant que de sagesse, préfère présenter les
syllogismes sous une forme allusive, et habillés en c figures:t de rhétorique.
96 PREMIÈRE RENAISSANCE CICERONIENNE

au delectare. Les Evangiles, ajoute Erasme, donnent l'exemple de cette


méthode en multipliant les sententiae, les paraboles, allégories, apophteg-
mes, riches de sens mystérieux.
Erasme tient pourtant à affirmer qu'il n'a pas fait dans les Adages
œuvre de rhéteur (sermo rhetoricus). Entre autres preuves, il fait remar-
quer qu'il n'y a pas plus d'ordre dans son livre que dans les Nuits
Attiques d'Aulu Gelle 108.
La référence à Quintilien, « réformateur» de l'éloquence sous Vespa-
sien, et à Aulu Gelle, disciple d'un autre «réformateur", Fronton, qui
fut aussi le maître de rhétorique de Marc Aurèle 109, nous éclairent sur le
goût du jeune Erasme. Comme le cicéronianisme de Quintilien, l'atticisme
archaïsant et érudit d'Aulu Gelle, quoique par des chemins fort différents
de ceux du maître de Pline le Jeune, est, ou se veut, un acte de résistance
à la « rhétorique» des déclamateurs « asiatiques ». Mais même la volonté
de classicisme dont témoigne l'Institution oratoire de Quintilien ne réussit
pas à faire oublier le côté «démonstratif» et outrancièrement «litté-
raire" de l'éloquence qu'elle enseigne: tout en le regrettant, le « cicéro-
nien » Quintilien doit faire minutieusement place aux curiosités formelles
chères aux déclamateurs, aux dépens des sources philosophiques et des
finalités civiques de l'éloquence selon Cicéron. La passion archaïsante
d'un Fronton et d'un Aulu Gelle qui, insatisfaits d'un retour à Cicéron,
remontent vers Plaute, Ennius, et Caton pour retrouver la vigueur perdue,
relève du maniérisme décadent tout autant que le goût « moderne» des
sophistes qu'ils dénoncent. La « maladie» de la Seconde Sophistique, qui
règne sur la littérature impériale, appelle une sorte de médecine homéo-
pathique qui donne aux diverses réactions classicisantes ou archaïsantes
qu'elle suscite une couleur analogue souvent à s'y tromper, à celle de la
« maladie» elle-même. Où commence et où finit chez un Lucien, chez un
Philostrate, chez un Apulée, le goût expressionniste de l'effet, et le dégoût

lOS Erasme ajoute que la brièveté même des «adages» et de l'ouvrage


dans son ensemble est une autre preuve de son éloignement pour la «rhéto-
rique ». Celle-ci, comme le montrera le De Copia a pour signe distinctif l'abon-
dance, l'ubertas. Erasme ne tient pas à abandonner au modus scholasticus des
logiciens d'Ecole le privilège d'un style philosophique bref et dense, lourd de
« choses» et dédaigneux des «mots ».
109 Voir R. Marache, ouvr. cit. Voir aussi H. Piot, Les procédés littéraires
de la Seconde Sophistique chez Lucien, Paris, 1914 (on sait l'importance de
Lucien comme source de l'ironie érasmienne), L. Méridier, L'influence de la
Seconde Sophistique sur l'œuvre de Grégoire de Nysse, Paris, 1906 (Erasme
a édité G. de N.), Jean-Claude Fredouille, Tertullien et la conversion de la
culture antique, Paris, 1972 (Erasme a édité Tertullien). L'ouvrage d'André
Boulanger, Aelius Aristide et la sophistique dans la province d'Asie au 1/' siècle
de notre ère, Paris, Boccard, 1923, trace un tableau suggestif de cette élo-
quence «asiatique» qui triompha sous l'Empire romain. J. Fontaine, dans
Aspects et problèmes de la prose latine ... (ouvr. cit., p. 49-52) montre l'in-
fluence de la Seconde Sophistique (et de la réaction archaïsante d'un Fronton
de Cirta, qui en procède) sur l'éloquence chrétienne naissante. A travers la
Renaissance des Pères de l'Eglise, c'est à une Renaissance de la Seconde
Sophistique qu'on assiste au cours du XVI' siècle et au début du XVII'.
ÉRASME: «ADAGES» 97
de la parade sophistique? La nostalgie de la simplicité, de l'innocence
primitive n'est-elle pas le suprême raffinement de la décadence? Telle.
est l'ambiguïté de la latinité d'argent, et elle pèse sur plus d'un Père de
l'Eglise. Tel était le danger de se tourner vers la culture oratoire de la
Rome tardive. Erasme, lançant l'anathème sur le Cicéron aux bras étroits
de Pietro Bembo, avait oublié qu'il avait lui-même introduit un redoutable
Prptée.

•••
Ses intentions en tous cas étaient pures. La méthode d'invention impli-
quée par un recueil doxographique tel que les Adages est analogue à
celle que mettent en œuvre les Nuits Attiques. Erasme traite les œuvres
des auteurs antiques, au même titre que la « sagesse des nations» comme
autant de réservoirs de « choses» d'ou il extrait des fragments: ceux-ci,
comme les éclats de marbre de diverses couleurs et provenances dont se
sert le mosaïste, sont livrés au lecteur dans un capricieux désordre; libre
à l'écrivain orateur d'y faire son choix et de redistribuer les fragments
selon son dessein pour composer son tableau. Cette méthode des anti-
quaires et doxographes antiques prend chez Erasme, disciple des Pères,
une valeur chrétienne: les idoles païennes une fois brisées, œuvres et
systèmes, il subsiste d'elles des fragments dont l'orateur chrétien peut
faire usage, irisant son discours selon la variété des situations auxquelles
il doit faire face. Ce syncrétisme souple et vivant -- aux antipodes du
dogmatisme dialectique de l'Ecole - n'est pourtant pas une sophistique:
ces fragments de «pierres vives» renvoient tous à une sorte de philo-
sophia perennis dont la source ultime est la première Révélation, efUs
sont en consonance avec l'enseignement de la seconde, qu'ils aident à
adapter aux situations humaines de l'écrivain et de son public. La « soli-
dité» philosophique du discours, garantie par l'antiquité de ses sources,
n'est plus incompatible avec la fluidité du monde où l'humanité incarnée
se trouve «embarquée».
Les deux bouts de la chaîne - unité du Logos deux fois révélé et
diversité des hommes, des temps, et des lieux - peuvent fort bien être
tenus ensemble. Enraciné dans sa foi, l'écrivain sera d'autant libre et
souple dans son maniement des « sententiae » qui toutes, dans la diversité
même de leurs couleurs, reflètent la lumière unique de la Philosophia
Christi. Il s'agit là d'une manière de philosopher conforme à la tradition
oratoire latine, qui rompt avec la manière d'Aristote et des théologiens
médiévaux. Les philosophies « humaines» sont traitées en « topique» de
la philosophie chrétienne. Elles sont amenées à dialoguer entre elles au
sein du discours chrétien, où elles trouvent leur sens ultime, et auquel elles
confèrent la mobilité irisée que postule la multiplicité métamorphique de
l'holî1!ile il'carné et pécheur.
Il est donc fort compréhensible qu'Erasme ait tenu à éloigner de lui
l'adjectif rhetoriclls. Si, du point de vue d'un sophiste à l'italienne, il peut
se réclamer sans crainte de l'autorité philosophique,. du point de vue du
98 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

théologien universitaire de style parisien, il peut redouter de passer


pour un «rhéteur:., moins soucieux de vérité que d'adaptation à la
subjectivité humaine. A distance égale de la sophistique et du dogma-
tisme, l'éloquence érasmienne doit se gar~er à la fois sur sa gauche et sur
sa droite, soucieuse de l'unité du Vrai, mais respectueuse de la réalité
diverse et mouvante de l'homme et de son histoire.
Soit dit en passant, la préface des Adages pourrait servir d'introduc-
tion aux Essais de Montaigne. Le goût sénéquiste d'Erasme pour les
sententiae, pour la variété des tropes et des figures illustrant un style
coupé et dense, est fort analogue à celui de Mantaigne. Et la méthode
philosophique de ce dernier est fille de celle d'Erasme. Il est un peu vain
de se demander si Montaigne est sceptique, stoïcien, épicurien, platonicien,
péripatéticien, augustinien: il est l'homme du dosage des sententiae tirées
de ses recueils et de ses lectures. Et ce dosage des «choses ~ - qui
toutes renvoient à une sagesse de Nature originellement compatible avec
la Révélation - lui permet de composer en fonction des temps, des
circonstances, et de ses humeurs la médecine la mieux ajustée à chaque
cas: fidélité à la Sagesse, mais aussi au métamorphisme de l'homme
dans le monde, dont chaque sagesse humaine épouse un des aspects.
Philosophie supérieure à toutes les philosophies, parce qu'elle est le lieu
de leur dialogue, le forum des grandes voix qui ont révélé l'humanité à
elle-même.

•••
La méthode d'Erasme, telle qu'elle nous apparaît dans la préface des
Adages a toutefois un aspect inquiétant: pour peu qu'ils concourent à
exprimer avec une vigueur brève et brillante une «pensée ", tous les
procédés de style semblent bons à Erasme. C'est là que se manifeste le
plus nettement l'écart entre l'humaniste du Nord et un humaniste italien
tel que Bembo. L'avantage de l'atticisme tel que le préconise celui-ci est
d'offrir au lecteur une surface lisse et sans arêtes, d'une seule et élégante
venue qui voile en quelque sorte la présence des «sources" sous le
tissu serré d'une forme parfaite. Cet avantage, un Balzac, un Descartes,
sauront en tirer le plus habile parti en France, au XVII" siècle, pour
affirmer avec plus d'aplomb la nouveauté l'un de sa littérature, l'autre
de sa philosophie. Mais auparavant il aura fallu longuement livrer
bataille contre la «rhétorique des citations ", d'ascendance érasmienne,
qui fait de tout discours un carrefour visible de discours antérieurs, un
« montage" qui se donne pour tel.
Or cette « rhétorique des citations" a, sur le plan du style, des impli-
cations vivement anti-cicéroniennes. Le choix des sententiae, au dire
d'Erasme lui-même, obéit aussi à des critères expressifs. Et le parti pris
de surprendre, d'intriguer, voire d'éblouir nous renvoie à un choix de
tropes et de figures caractéristiques des goûts de la Seconde Sophistique.
En se référant au L. IX de l'Institution Oratoire, plutôt qu'au L. III du
De Oratore, consacré à l'élocution, Erasme croyait sans doute s'aligner
ÉRASME: «ADAGES '> 99
::,ur la polémique de Quintilien contre les « déclamateurs» : il entre aussi,
et il fait entrer ses lecteurs dans le combat douteux qui caractérise
l'histoire de la rhétorique impériale romaine.
Les auteurs qu'Erasme cite dans sa préface comme ses «sources»
privilégiées, Plaute, Varron, Perse, Martial, Ausone, Pline, Aulu Gelle,
Macrobe, Donat, saint Jérôme, achèvent de nous montrer sa dépendance
vis-à-vis de la latinité tardive. Plaute et Varron sont les auteurs favoris
de Fronton et d'Aulu Gelle l'un pour son style et son vocabulaire anté-
rieurs à l'hellénisation de l'éloquence romaine, l'autre pour sa science
d'antiquaire. Perse et Martial pour leur brièveté, Macrobe et Donat pour
leur érudition de glossateurs, relèvent du même princ~pe de choix. Erasme
s'intéresse de préférence à la littérature antique la moins « classique ", la
plus proche de la littérature chrétienne. Erudition et poésie gnomique,
deux «contre-poisons» païens de la sophistique, font ici bon ménage
avec l'humanisme chrétien d'un Jérôme et d'un Ausone.
Il n'est pas sans intérêt d'observer que, dans son édition de Sénèque,
qui fera foi jusqu'à celle de Muret et Le Fevre à la fin du siècle, Erasme
attribue au philosophe les Sententiae divisiones et colores de son père,
le Rhéteur. Les plus avisés philologues se doutaient pourtant déjà de
la véritable attribution 110. Mais pour Erasme, il n'y avait rien de surpre-
nant à voir le plus chrétien des philosophes païens se faire le patient
secrétaire des déclamateurs: en guise d'introduction 111 il n'hésite pas à
recommander en eux une «école d'éloquence », qu'il souhaite voir rem-
placer dans les collèges les études abusivement prolongées de Dialectique.
C'est que pour lui les acumina, le jeu serré des tropes et des figures,
ne sont de l'ornement que par surcroît: ce sont avant tout des instruments
de pensée, et une méthode d'exposition et de persuasion plus souple, plus
vive, plus «incarnée» que la méthode dérivée de la Logique d'Aristote,
même réformée par Rodolphe Agricola. Pour exprimer avec relief et
vigueur (l'enargeïa et l'energeïa des rhéteurs) les paradoxes de l'existence
humaine - non sans bénéfice pour une sorte d'humour métaphysique -
l'école de rhétorique d'où sont sortis sous l'Empire un Juvénal et un
Martial, un Lucien et un Apulée, semble à Erasme, comme d'ailleurs
c'était déjà le cas pour un Tertullien, un modus oratorius plus proche
du vrai style chrétien que la prose et la poésie classiques. Et, par une
sorte de prestidigitation dont il a reçu l'exemple aussi bien de Sénèque
que des Pères, voilà que pour Erasme la virtuosité rhétorique la plus
brillante, et même la plus voyante, le feu d'artifice des figures les plus
ouvrées, se trouvent échapper à « la rhétorique» !
Tout est lumière aux enfants de lumière. Pour l'Erasme des Adages
la venustas, le cultus, et l'ornatus les plus vivement coloriés sont absous
du seul fait qu'ils sont les instruments d'expression de la pensée préfé-

110 Voir par exemple Raphaël Maffei de Volterra, Commentariorum urba-


norum ... Libri, Basileae, off. Froben., 1530, fo 223 vo.
111 Erasme, L.A. Senecae Opera, Bâle, Frobenius, 1529, L. IV, p. 483.
100 PREMIERE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

rables aux procédures rebutantes et abstraites de la logique scolastique.


Ces c lumières :t et ces c f1eurs:t sont de ce fait de l'ordre des c choses :t
et lion plus des c mots :t. Malheureusement toute rhétorique, même étroite-
ment arrimée à une philosophie, est suivie comme d'une ombre par sa
c décadence,. sophistique. Il suffira que les «scintillements de pierre-
ries» et les c parterres de fleurettes », où Erasme en 1500 ne veut voir
que des ornements d'une pensée sensible au cœur, deviennent une mode
littéraire, inspirée de la sophistique impériale, et un nouvel asianisme
apparaîtra sous l'autorité, certes lointaine et involontaire, du grand
érudit. Pour saisir l'étrange retournement de la c rhétorique des cita-
tions» en maniérisme à la fois archaïsant et fleuri, il suffit d'ouvrir
l'Essay des Merveilles de Nature du P. Etienne Binet, publié en 1624.
On y retrouve toutes les formules de la préface des Adages - moins leur
correctif philosophique - versées au compte d'une rhétorique de la
« bigarrure ", par un brillant sophiste de Cour, disciple chrétien de
Philostrate, et d'Apulée, de Juste Lipse et de Vigenère .

•••
En 1514, Erasme dédie à John Colet son De duplici copia verborum et
rerum. Ici encore, tout l'accent est placé sur l'invention. Imitant Quintilien,
Erasme expose des techniques destinées à empêcher l'écrivain de tourner
court et de rester sec, faute de savoir mettre en œuvre les semina dicendi.
Mais, luttant contre sécheresse et stérilité, le De Copia n'est pas pour
autant une apologie de l'ubertas cicéronienne 112. Erasme y prône une
brièveté qui soit une conquête sur l'invention copieuse, et n(ln une consé-
quence de ia pauvreté d'invention. Une allusion approbative aux criti-
ques antiques qui reprochèrent à Cicéron son abondance redondante et
luxuriante (redundantem nimia luxuriantemque copia) laisse percer le vif
préjugé anti-cicéronien. On peut même se demander si Cicéron ne figure
pas ici en posture d'accusé, comme le bouc émissaire prestigieux, .et donc
d'autant plus efficace, qui délivre du soupçon de «rhétorique» l'auteur
et ses lecteurs. Le De Copia nous apparaît comme une rhétorique de
l'invention philosophique et chrétienne, où les figures, et même les tigures
de mots n'ont d'autre rôle que d'offrir à la pensée (sentenlia) une for-
mulation brève, dense et forte.

112 Erasme, De Duplici copia verborum et rerum. dans Opera Omnia. L.B .•
l, col. 5, A-B : accusations d'asianisme, redondant et luxuriant, portées par les
Anciens contre Cicéron. L'idéal est de «dire à la fois brièvement et abondam-
ment» (breviter et copiose dicere). Pour cela il faut choisir (deligere) ce qui
est le mieux propre à la brièveté. Le plus de «choses l> avec le moins de
« mots ». Mais il ne s'agit pas de tomber dans l'affectation de brièveté, sous
prétexte d'éviter l'affectation d'abondance. Deux sources d'abondance dans la
densité: les figures (synonymes, métaphores, enallages, etc.) et l'accumulation,
dilatation, amplification des arguments, à l'aide d'exemples, de comparaisons,
d'antithèses ... Voir encore ibid., col. 6, C, un éloge de la varie tas. qui fait du
discours un miroir de la nature en sa riche diversité.
ÉRASME: c CICERONIANUS :t 101

En 1511, c'est l'Eloge de la folie. Erasme, rentré d'Italie, déploie


toutes les ressources d'une ironie lucianesque pour accabler, entre autres,
les « hommes de lettres, de même farine que les rhéteurs », qui le pillent,
ou qui attendent de leur art d'écrire, fruit d'une pénible ascèse parmi
les vains « mots », de non moins vaines louanges des mondains et de la
postérité 113. C'est à cette folie littéraire que le Ciceronianus sera consa-
cré en 1528. Entre temps, Erasme aura édité plusieurs des Pères de
l'Eglise, et entre autres, saint Augustin; il aura publié son édition de
Sénèque et un recueil de Flores Senecae. Contre la tentation d'une nou-
velle sophistique garantie par Cicéron, Erasme se détourne de plus en
plus des techniques de l'ornatus, auxquelles il accordait une place non
négligeable dans la première préface des Adages, pour mettre l'accent sur
les « choses» (res), les pensées (sentcntiae), et sur les conditions spiri-
tuelles d'une parole de vérité.

•••
Le Ciceronianus est un dialogue. Choix fort habile, et ironique:
Erasme retourne contre les «cicéroniens» un genre illustré par leur
idole, Cicéron, et que celui-ci avait emprunté à Platon. C'est à la dialec-
tique socratique qu'Erasme confie le soin de débusquer les erreurs de
nouveaux Gorgias et de nouveaux Protagoras. Ceux-ci sont représentés
dans le Ciceronianus par un certain Nosopon (<< affligé d'une maladie»),
où les contemporains ont reconnu Christophe de Longueil 114, cet huma-
niste du Nord qui a «trahi », et s'est converti au cicéronianisme de la
Cour pontificale. Le rôle de Socrate, philosophe et médecin des âmes, est
confié à un certain Buléphore. Entre le sophiste cicéronien et le philo-
sophe, un troisième personnage, Hypologue, qui feint d'hésiter entre les
deux autres interlocuteurs, et dont la comédie est fort utile à la tactique
de Buléphore.
On peut s'étonner de voir Erasme élire pour représenter la sophistique
moderne un disciple et un ami de Bembo et de Sadolet, Christophe de
Longueil. Un Filelfe, un Jérôme Aléandre ont beaucoup plus de traits
communs avec les sophistes antiques que ce jeune Flamand dévoré de zèle
pour l'Antiquité et pour Cicéron. Mais Erasme s'intéresse moins aux
traits extérieurs du type du sophiste - vénalité, opportunisme, vanité, his-
trionisme - qu'à son essence même: Nosopon-Longueil dans le Cicero-
Illanus n'est ni cynique, ni vain, mais il partage avec les sophistes tels
que les décrit Platon et avec leurs héritiers sous l'Empire la même
« maladie », qui consiste à ériger les mots en idoles, et à oublier les
" choses» divines qu'ils ont pour tâche de servir et de signifier. Ces
« mots-idoles », pour Nosopon, ce sont ceux de l'œuvre de Cicéron,
érigée elle-même en idole. Et au lieu d'imiter les «choses », c'est à
l'imitation des «mots » et du style cicéronien que Nosopon se consacre

lia Opera Omnia, Amsterdam, 1969,4', t. IV, col. 459 D-460 B, trad. Larock.
114 Sur Longueil, voir note 93.
102 PREMIÈRE RENAISSANCE CICERONIENNE

totalement, à grand renfort de répertoires, de recueils de tournures, et


d'autres travaux de terrassement philologiques propres à lui ménager
l'accès, qui toujours recule, du Temple du «meilleur style ». Cette
idolâtrie des mots est aussi coupable aux yeux du Platon du Cratyle,
qu'à ceux du saint Augustin du De Doclrina Christiana. Enfoui dans une
quête coupable, Nosopon paie le prix de son erreur: il est exilé des
autres hommes comme de lui-même, et il souffre. Cette souffrance, par
laquelle le sage Buléphore a prise sur lui, est l'amorce d'une rédemption
et d'un réveil.
A maladie du langage, guérison par le "Logos », celui de Platon,
mais aussi et surtout celui de saint Jean. Buléphore est d'autant mieux
armé pour cette cure qu'il a lui-même été atteint de cette maladie m et
qu'il s'en est guéri:

Tu apprendras en même temps le nom du médecin et du remède, c'est


le Logos qui m'a guéri par le Logos 116.

Cette réplique quelque peu oraculaire révèle l'axe profond qui confère
son unité au sinueux dialogue du Ciceronianus. Elle est sous-entendue
derrière tous les arguments que Buléphore oppose à la « résistance}) de
son patient. Il s'agit d'amener celui-ci à une véritable conversion qui le
guérisse de l'idolâtrie païenne des «mots », et qui lui rende le sens des
« choses », à la fois philosophiques et religieuses, c'est-à-dire tout
d'abord le sens de sa propre identité et réalité spirituelle. A une imitation
qui est aliénation, ou extroversion, Buléphore oppose une notion de

115 Voir A. Gambaro, ouvr. cit., introd. LXXX. Les problèmes de vocabu-
laire soulevés par le Ciceronianus ont de profondes racines dans l'histoire de
la langue latine. Le purisme cicéronien, dans sa volonté de reconstitution du
latin littéraire pré-chrétien, menaçait implicitement, à travers le vocabulaire
inventé par les chrétiens pour désigner leur propres res, tout l'édifice notionnel
de la chrétienté. Voir à ce sujet les études de Christine Mohrmann, Latin vul-
Raire, lmin des chrétiens, latin médiéval, Paris, Klincksieck, 1955, et en parti-
culier p. 18-35, «L'étude de la latinité chrétienne, état de la question, métho-
des, résultats ». Les chrétiens des premiers siècles, indifférents au latin litté-
raire, avaient, pour désigner leurs res, importé en latin des mots grecs (bap-
tisma, ecclesia, episcopus, etc.), forgé des mots de racine latine, ou déplacé le
sens de mots latins. La génération d'Augustin et de Jérôme, tout en revenant
à un style plus cicéronien, n'avait pas remis en cause l'essentiel de ce vocabu-
laire «technique» chrétien. C'est à la position des Pères du IV' siècle qu'Erasme
se rallie, alors que l'humanisme cicéronien veut retrouver le latin littéraire et
le purifier non seulement du latin scolastique, mais du latin impérial et chrétien.
116 Erasme, La Philosophie Chrétienne: Eloge de la Folie, Essai sur le
libre arbitre, Cicéronien, Réfutation de Clichtove, Introduction, traduction et
notes de P. Mesn,!rd, Paris, Vrin, 1970, p. 322. Les modèles du Ciceronianus
sont les dialogues de Platon (Gorgias, Phèdre, Sophiste), mais aussi les traités
de Lucien satirisant la sophistique grecque du Il' siècle: le Rhetorum prae-
ceptor et le Pseudosophista, ainsi que le De mercede conductis contre l'auli-
cisme. La première édition de Lucien fut publiée à florence en 1496, et rééditée
avec les [mages de Philostrate et de Callistrate et la Vie des Sophistes de
Philostrate en 1517.
ÉRASME; «CICERONIANVS» 103

J'imitation libératrice, qui facilite chez l'imitateur la découverte et l'épa-


nouissement d'un «je» personnel:
j'approuve l'imitation, mais uniquement celle qui seconde la nature, et
ne la violente pas, celle qui corrige les dispositions naturelles, mais ne
ks empêche pas de s'exprimer. j'approuve l'imitation, mais celle qui pro-
cède d'un modèle qui convienne à ton propre génie, et surtout qui ne s'y
oppose pas, ce (jui conduirait à un combat des dieux contre les géants.
CnE:1 j'approuve l'imitation qui ne se limite pas à un seul auteur, dont
o:! n'os~ pas s'écarter d'un pouce, mais qui recherche dans tous les
autturs ou du moins chez les principaux, ce qu'il y a de meilleur en
chacun et ce (jui s'adapte le mieux à ton propre caractère; qui n'utilise
pas sur le champ tout ce qu'elle a pu recueillir d'élégant mais le conserve
longtemps dans l'âme comme la nourriture est conservée dans l'estomac
pour être assimilé dans les veines, au point d'apparaître comme le fruit
spontané de ton esprit dont elle exprime la vigueur et le naturel 117.

Les modèles anciens ont pour rôle de faciliter l'émersion de l'identité


spirituelle de l'imitateur et non de la masquer par identification à la
lettre d'un écrivain païen. Car cette identité est une identité chrétienne.
L'aliénation sociale qu'Erasme dénonce dans la quête du « style cicéro-
nien », se double à ses yeux d'une aliénation religieuse: Nosopon-
Longueil sans le vouloir, travaille à reconstituer la sophistique païenne
et la Rome antérieure au Christ. Buléphore secoue vigoureusement son
patient pour le réveiller de ce rêve coupable qu'il partage avec l'huma-
nisme pontifical, Roma, Roma nOIl est, s'écrie-t-i1, nihil habens praeter
ruinas ruderaque priscae calamitatis cicatrices et vestigia 118 La Renais-
sance n'est pas une résurrection de la culture antique, qui prendrait ainsi
tardivement sa revanche sur la Révélation chrétienne. La Rome des
consuls et des empereurs est aussi vaine à ranimer que le monde de la
vieille chevalerie le sera pour Don Quichotte. Ce ne sont pas ses aveugle-
ments qu'il faut répéter, mais ses accès de lucidité, ceux de ses philoso-
phes et de ses poétes, préfigurant la Philosophia Christi au sein même
de l'idolâtrie et de la sophistique, et conservant pour les hommes pécheurs
le sens d'une préface à la Vérité.
Car tout autour de nous a changé depuis Rome. La condition néces-
saire de tout discours moderne, donc chrétien, est l'éveil à la réalité d'une
civilisation chrétienne, dont les institutions, les mœurs, les idées ne sont
plus celles de Rome, et où la déclamation des cicéroniens sonne plus
creux encore que celle des déclamateurs romains imitant le style de

117 Trad. cit., p. 352.


118 « Rome n'est plus Rome et il n'y reste plus que des ruines, des décom-
bres et la trace des fléaux qui n'ont cessé de s'abattre sur elle» (Mesnard,
trad. rit. p. 343). Voir également p. 300: «Qu'on commence par nous rendre
Rome telle qu'elle était alors dans sa splendeur, qu'on nous rende le Sénat et la
Curie ... » Sur cet aspect du Ciceronianus, interprète de l'hostilité de l'huma-
nisme du Nord vis-à-vis de la Rome moderne, Babylone qui trahit aussi bien
la Rome chrétienne, voir la conférence d'André Chastel, Le Sac de Rome,
publié dans les Actes du Congrès Guillaume Busé, Paris, Belles Lettres, 1975,
t. J, p. 67-81.
104 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÈRONIENNE

Caton sous l'Empire 119. Le «connais-toi toi-même:o de l'écrivain mo-


derne est d'abord un « connais le monde moderne dans sa différence ».
Et cette différence entre la réalité moderne et le monde antique
renvoie à son tour au fait central de l'histoire humaine, qui a mis fin au
monde antique et engendré une situation spirituelle entièrement nouvelle:
la Révélation du Christ. L'archaïsme cicéronianiste, qui cachait à Nosopon
Iii réalité de son temps, lui cache aussi sa propre vérité intérieure: car
l'identité chrétienne et moderne, par delà les singularités de Nature, se
distingue de celle des Anciens par la présence, au fond du «Je» per-
sonnel, de la réalité vivante de Jésus-Christ. Le meilleur style sera donc
celui qui, formé aux disciplines d'une imitation critique et créatrice,
manifestera non seulement notre présence au monde chrétien, mais la
présence au fond d<! nous-mêmes de la Réalité qui fonde toutes les
autres: le Deus intus chrétien, le Logos christique.
Une triple conversion doit précéder et soutenir l'usage de la parole
et de l'écriture: morale (se connaître soi-même), scientifique (fidélité au
réel tel qu'il est, rcs ut est), religieuse (fidélité à la Réalité suprême,
Jésus~Christ au fond de l'âme humaine). En définitive, c'est à une spiri-
tualité de la parole qu'aboutit Erasme dans le Ciceronianus, l'adhésion
à la vérité vivante du Christ fondant la connaissance et l'expression de la
vérité morale et de la vérité scientifique.
II y a, dit BuIéphore, deux conditions principales pour bien parler,
d'abord avoir une connaissance approfondie du sujet, ensuite animer son
discours d'un sentiment authentique 120.

119 Ibid., p. 300 et suiv. : le refus de voir et d'accepter la réalité moderne


et chrétienne par le cicéronianisme pontifical est illustré par Erasme dans son
commentaire de l'Dralio de Christi morte prononcé par Thomas «fedra:o
lnghirammi devant Jules Il, avec identification constante de Dieu à Jupiter et
de la Vierge à Diane. Nous aurons à revenir sur cette Dralio.
120 Ibid., p. 303. Citation capitale. Ici s'amorce un débat qui déborde lar-
gement le domaine littéraire, pour intéresser l'histoire du théâtre. La distinction
érasmlenne entre l'hislrio «cicéronien », dont l'art est pure imitation de formes
préexis\antes, et l'Drator chrétien, dont l'art jaillit, en dernière analyse, de
sources personnelles, pose les prémisses d'un débat qui se poursuit avec le
Paradoxe sur le comédien de Diderot, au XVIII' siècle, et avec la Formation
de l'Acteur de Stanislavski au XX'. Pour Erasme" la parole est le fruit du
tout de l'homme incarné, à la fois esprit et chair. Aux imitateurs cicéroniens,
étrangers à leur œuvre, il demande «Où est le cerveau, où est la chair, où
sont les veines, les nerfs et les os [ ... 1. où sont le sang, les esprits, et le phlegme,
où est la vie, où est le mouvement [ ... ], enfin où sont les attributs propres de
l'homme, l'âme, l'intelligence, la mémoire, la réflexion?,. (ibid., p. 293). Nous
retrouverons, chez M.ontaigne, cette même volonté de parler à partir de la
totalité de l'homme incarné. Et il est frappant de retrouver, dans la Formation
de l'Acleur de Stanislavski (Paris, Payot, 1963), après une brillante polémiql1e
contre l'esthétique de Diderot, une définition tout «érasmienne:o de la créa-
tiOil dramatique: « Un rôle qui est construit sur la vérité grandira, tandis que
celui qui repose sur des stéréotypes se desséchera» (p. 36). Vérité est à entendre
ici, comme chez Erasmc, au sens d'évidence intérieure, par opposition aHJ(
fOrI:1es conventionnelles reçues de l'extérieur, et «plaquées:o comme des mas-
ques Sl:r cette «vérité:o qu'ils empêchent de venir au jour.
ÉRASME: «CICERONIANUS:t 105

La quête du «meilleur style» clceronien n'est donc qu'une curiosité


sophistique, profondément étrangère à la vérité morale, scientifique et
religieuse. A quel public cette parade s::>phistique s'adresserait-elle, main-
tenant que les Odéons où les rhéteurs antiques donnaient leurs récitals
ont disparu? La République des Lettres modernes est une élite de la
sagesse et du savoir, peu intéressèe aux tours de force d'une imitation
toute formelle d'un orateur païe~l.
Quel auditoire recherchera donc notre cicéronien? Il écrira des lettres
cicéroniennes. Mais à qui donc? A des érudits. Mais il en existe bien
peu, et ils ne s'intéressent au style cicéronien que si le discours est de
bon goût, manifeste du talent, de l'élégance et du savoir 121.

Ce qui est vrai pour l'art de la lettre ne l'est pas moins pour l'art
du peintre moderne. Il n'y a de peinture chrétienne que dans la fidélité
exacte des « choses» observées dans la lumière exacte de la foi en Jésus-
Christ. Ut pictura poesis : à l'honnêteté scientifique du discours chrétien,
doit correspondre l'honnêteté réaliste de la peinture chrétienne:
Bu/éphore. - Voyons maintenant, si tu le veux bien, le cas des pein-
tres. Prenons par exemple Apelle, qui passe pour avoir reproduit avec le
plus de talent les dieux et les hommes de son temps. Si le sort permettait
qu'il revienne à notre époque et s'il peignait les Allemands tel qu'il pei-
gnit autrefois les Grecs et nos monarques tels qu'il représenta Alexandre,
alors que tout cela a changé de fond en comble, ne dirait-on pas que
sa peinture est mauvaise?
Nosopon. - Mauvaise, parce que mal adaptée.
Hyp%gue. - Moi je ne tiens pas pour honnête un peintre qui, sur
son tableau, nous représente comme beau un homme difforme.
Bu/éphore. - Mais si par ailleurs il manifestait un trés grand talent?
Hypologue. - Je ne dirais pas que son tableau est dépourvu de talent,
mais qu'il est mensonger, car il aurait pu le peindre autrement s'il avait
voulu. Quant à celui qu'il représente, il a préféré le flatter ou se moquer
de lui. Mais quoi? Estimes-tu que ce soit là un peintre honnête?
Nosopon. - Qu'il le soit ou non, il ne l'a pas montré ici.
Buléphore. - Penses-tu donc qu'il soit un homme de bien?
Nosopon. - Ni un artiste, ni un homme de bien, si toutefois l'essence
de l'art est de nous faire voir les choses telles qu'elles sont 122.

Cette fidélité à la vérité objective, même laide, est aux ~ntipodes de


l'idéal esthétique et transfigurateur d'un Bembo. Toutefois, le Cicero-
nianus, à partir d'autres prémisses, n'est pas moins hostile que l'Epistoia
de Imitatione au subjectivisme dont G.F. Pico s'était fait le théoricien.
En apparence, la position d'Erasme n'cst pas sans analogie avec celIe du
médecin florentin: éclectisme des modèles, au service de la découverte
d'une nature singulière et d'un style individuel. Bembo refusait cette
diversité subjective en invoquant l'unité de modèle, chemin vers une Idée
du Beau commune à tous les hommes. Mais Erasme, à sa manière, remédie

121 Mesnard, trad. cit., p. 320.


122 Mesnard, trad. cit., p. 299.
106 PREMIIORE RENAISSANCE CICIORONIENNE

à ce que pourrait comporter de subjectif la diversité des modèles qu'il


préconise en inscrivant le procès de création oratoire entre deux instances
qui l'arriment pour ainsi dire à une vérité objective, transcendant les
variations d'individu à individu: Jésus-Christ au fond de l'âme, source
ultime du discours chrétien, et la réalité des « choses» au sens augustinien
du terme, sujet ultime du discours chrétien.
Réconciliant inspiration religieuse et observation des faits, spiritualité
et science, Erasme ne laisse pas l'écrivain chrétien dériver vers la complai-
sance à soi-même. La leçon dernière du Ciceronianus semble bien augurer
une sorte de sublime de la vérité.
Si Bembo prépare la voie à Chapelain, à Boileau et à l'art classique
français, Erasme prépare celle de Descartes et de la philosophie classique
fïançaise.

•••
Dès 1497, à l'abbaye de Groenendal, près de Bruxelles, Erasme avait
cu la révélation du De Doctrina Christiana de saint Augustin. Charles
Béné a montré, de façon à notre avis très convaincante, que l'œuvre
d'Erasme suppose désormais une méditation incessante de ce traité où
l'Evêque d'Hippone avait tracé le programme d'une culture oratoire pro-
prement chrétienne 123. En 1535, un an avant sa mort, Erasme publie ce
qui nous apparaît avant tout comme une immense glose du De Doctrina
Christiana, son Ecclesiastes sive de Concionandi ratione libri IV.
L'Ecclesiastes est une suite logique du Ciceronianus. Celui-ci définis-
sait une spiritualité de l'éloquence profane, propre à écarter de celle-ci la
tentation sophistique dont les «cicéroniens» étaient aux yeux d'Erasme
la manifestation moderne. L'Ecclesiastes définit une spiritualité de l'élo-
quence sacrée. Si Erasme entre dans un détail technique plus abondant
Qu'il ne lui est ordinaire, ce n'est pas pour encourager la virtuosité rhéto-
rique de l'orateur chrétien; il est évident pour lui que le seul domaine où
l'éloquence, au sens plénier de parole publique, a encore une place dans
l'Europe chrétienne, c'est dans la chaire chrétienne. Il ne la prive donc
pas des ressources qu'elle peut trouver chez les rhéteurs antiques, en
particulier chez Quintilien. Mais il multiplie d'autant plus prudemment
les garde-fous contre l'éventuelle apparition d'une sophistique chrétienne,
pire que la sécheresse stérile du discours scolastique dont l'éloquence
sacrée d'inspiration humaniste doit délivrer l'Eglise. Au seuil de l'Eccle-
siastes, comme une contre-partie de Cicéron et de l'Idée du Beau que
Bembo proposait aux zélateurs du « Tullianus stylus », Erasme dresse
l'Idée sublime du Christ Orateur:
L'Ecclésiaste suprêrne, c'est lui, le fils de Dieu, irnage parfaite du
Père... que dans les saintes Ecritures nul autre norn ne désigne plus

123 Sur Erasrne et saint Augustin, voir l'ouvrage de Charles Béné, Erasme
et Saint Augustin ou influence de saint Augustin sur l'humanisme d'Erasme,
Genève, Droz, 1969, suivi d'une bibliographie.
ÉRASME: «ECCLESIASTES» \07

magnifiquement et plus complètement que lorsqu'il est dit Verbe de Dieu


(Verbum sive Sermo Dé!) ...
La parole humaine est l'image véridique de l'esprit, restituée dans le
discours comme dans un miroir. C'est du cœur en effet que procèdent
les pensées, dit le Seigneur. Quant au Christ, il est la parole du Dieu
Tout Puissant, qui sans commencement, sans fin, éternellement, jaillit du
cœur éternel de son Père. C'est par lui que le Père a fondé tout l'uni-
vers, c'est par lui qu'il gouverne tout le monde créé, c'est par lui qu'il
a rédimé la race humaine déchue, par lui qu'il a voulu, d'une manière
étrange et indescriptible, se révéler au monde ... 124.

Pour Cicéron, pour le Ps. Longin, pour Bembo, l'Idée du Beau,


incarnée dans les chefs-d'œuvre, était l'aiguillon stimulant l'orateur en
quête de la gloire. Pour Erasme, de même que le cœur humain est la
source ultime de la parole, le cœur du Père est la source de la Parole
du Fils, et l'idéal de l'Ecclesiastes doit faire coïncider les deux « circuits»
de la parole: il faut que le cœur humain, dépositaire de la Parole évan-
gélique, s'en fasse le fidèle interprète dans la parole humaine. L'imitation-
émulation de la rhétorique antique, tournée vers les grands modèles du
sublime païen, devient imitation-émulation de Jésus-Christ et ses apôtres,
orateurs sublimes au nom du Père. Toutes les techniques que l'orateur
chrétien empruntera à la tradition rhétorique changent de sens dès lors
qu'elles sont ordonnées à cette source spirituelle, qui est aussi la fin de
l'éloquence chrétienne.
Aussi le L. 1 de l'Ecclesiastes n'est-il qu'une immense variation sur le
thème Vir christian us dicendi peritus. Erasme va jusqu'à écrire: «La
vraie piété engendre l'éloquence» 125, rejetant l'art oratoire au rang de
technique auxiliaire, et à la limite inutile. L'essence de l'éloquence chré-
tienne est dans la piété qui rend le cœur docile à l'imitation de Jésus-
Christ.
Au L. II, Erasme, suivant toujours saint Augustin, analyse les trois
offices de l'orateur chrétien: enseigner (docere), plaire (delectare) et
émouvoir (flectere) 126. C'est évidemment le premier office qui retient
Erasme le plus longuement. Quant au delecfare, l'humaniste qui a fait la
guerre à la « barbarie» scolastique ne saurait se dispenser de lui faire
une place. Mais elle est fort mesurée. La beauté sensible doit se dissi-
muler et se diffuser dans tout le coros du discours, comme le sang, et
donner à ce corps la santé et la rob~stesse d'un homme jeune 127. Cette

124 Erasme, Ecclesiastes sive de ralione concionandi libri quatuor, Anvers,


1535. Nous nous référons à l'édit. cit. L.B., t. V, où le passage cité se trouve
en 771 0 et 772 C.
125 Ibid. 847 F. Voir aussi col. 885 D, Nul/us autem po/est loqui ad cor
populi nisi loquatur ex corde. L'éloquence sacrée est une éloquence du cœur.
126 Ibid., 859 F.
127 Ibid. Erasme cite saint Benoît et saint Hilarion pour illustrer la juste
mesure et la «santé:> du discours chrétien, qui peut être testivus comme
chez Benoît, tetricus comme chez Hilarion, mais ne peut aller jusqu'au rire et
au comique.
lOB PRElIUtRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

métaphore du discours comme corps humain est empruntée par Erasme


à Cicéron. Tout au long de l'Ecclesiastes, les références à l'Arpinate et
à Quintilien sont nombreuses: Erasme a vu le premier qu'une conciliation
était possible entre le classicisme de Cicéron et de Quintilien et le dé-
pouillement chrétien de saint Augustin. Mais dans cette conciliation,
l'élément augustinien l'emporte. Si le discours doit être «comme un
corps ", cê n'est pas celui de la statuaire antique, mais celui du Christ,
dont la beauté n'est que la transparence du Verbe incarné:
JI parle sous le masque de son corps (Sub corporis persona loquitur) 128.

Au L. III, on aborde les techniques du discours. Faisant largement


fonds sur Cicéron et Quintilien, Erasme étudie tour à tour en détail les
problémes de dispositio ou d'actio 128 bis avant d'en venir aux problémes
d'elocutio, figures, structures de la période et de la phrase, traités avec
beaucoup moins de hâte dédaigneuse que saint Augustin. Erasme fait un
~ort si particulier à l'hypotypose sacrée, au relief (enargeïa en grec,
evidentia en latin) des peintures parlantes (demonsfrationes) 129 mettant
«sous les yeux» de l'auditoire les scènes évangéliques ou bibliques,
qu'on croirait déjà avoir affaire aux compositions de lieu ignatiennes,
sauf l'inquiétante «application des sens ». Saint Augustin s'intéressait
moins à ce réalisme qu'à l'interprétation de l'Ecriture comme recueil de
« signes" voilant et dévoilant les «choses" divines. Même insistance
sur la métaphore et ses dérivés, catachrèse, exemples, allégories, images.
L'herméneutique chrétienne s'accorde fort bien chez Erasme avec la riche
gamme des translaliones oratoires.
Si l'on voulait brièvement résumer l'esthétique qui préside à cette
elocutio érasmienne, on pourrait la caractériser par deux termes: âpreté
véhémente et variété 130. Apreté véhémente qui rèpond bien au style sévère

128 Ibid., 1056 F. Voir aussi 1057 B-C-D : Fuit enim ille tergeminus Gigas
e tribus ut ita loquar constans naturis, corpore hllmano, anima humana, et
divina na/ura.
128bls Ibid., L. III, col. 951 et suiv.
129 Ibid., col. 983 F. Pour justifier l'usage de la demonstratio (ou hypo-
typose), Erasme cite saint Paul, saint Jean Chrysostome, saint Basile. II écrit:
« Les Galates n'avaiel't pas vu le Christ en croix, mais grâce à l'évidence que
leur donnait la prédication {le saint Paul, la représentation était si vive dans
leur âme, qu'il semblait qu'ils eussent vu ce qu'il leur avait décrit." La fabri-
cation des images, ici comme dans les Exercices Spirituels, abolit les effets du
temps et de l'oubli, et reporte le regard intérieur in il/o tempore, dans la
présence du Christ.
130 Voir col. 985 E-F. Affectus acres, brevl's; col. 987 F : énumération des
virtutes orationis : perspicuitas, evidentia, jucunditas, vehementia, splendor sive
sublimitas, et étude des figures en rapport avec les passions oratoires: repe-
titio propre à l'effet de vehementia ; exclamatio, propre aux acriores affectus ;
interrogatio, propre à un effet de vigor, etc. Etude aussi de la structure de
la phrase en vue d'un effet d'acrimonia, de crebra vulnera, grâce à l'asyndète
et au rythme coupé: singulis verbis, brevi respiratiuncula distinctis. L'Eccle-
siasfes d'Erasme nous apparaît comme la plus savante somme d'art oratoire
de la Renaissance, le grand traité d'expressionnisme chrétien.
ÉRASME: «ECCLESIASTES» 109

préconisé par Augustin; variété qui évite la monotonie et prévient la lassi-


tude (jastidium) avec plus de soin encore que ne le préconisait l'évêque
d'Hippone.

•••
Le dernier ouvrage d'Erasme semblait ainsi réserver tout l'héritage
de l'art oratoire cicéronien ct quintilianiste au seul service de l'éloquence
ecclésiastique. Dans ce cas, comme dans celui des lettres profanes telles
qu'elles étaient définies par le Ciceronianus, Erasme prenait soin de
prévenir toute tentation sophistique en mettant l'accent sur la spiritualité
de l'orateur, sur l'invention des « choses », et en leur subordonnant étroi-
tement les techniques, ainsi neutralisées, de l'élocution. La place toutefois
beaucoup plus importante des techniques d'élocution dans l'Ecclesiastes
pourrait surprendre: mais la h<:ute idée qu'Erasme se fait du prédicateur
chrétien, vicaire oratoire du Christ, compense en quelque sorte cet abon-
dant recours à l'art des rhéteurs. Sans que cela soit dit, ce n'est pas forcer
la pensée d'Erasme que de supposer que tant d'art, chez le prédicateur
chrétien, est rendu nécessaire par la nature de son public, composite et
populaire. L'humaniste profane, dont les lettres ne s'adressent qu'à des
pairs, peut se concentrer sur l'invention et, comme le Ciceronianus le lui
conseille, se soucier de la vérité plus que de l'effet.
A bien des égards, et dans la mesure ou l'Ecclesiastes est la source
essentielle, bien que cachée, des rhétoriques «borroméennes », ce livre
est le point de départ du long cheminement qui aboutira à l'éloquence
sacrée «classique» en France.
Mais il s'agit bien d'un long cheminement, fécond en péripéties inat~
tendues. Il était difficile en effet de concilier, comme le voulait Erasme
dans l'Ecclesiastes, et comme le voudra Charles Borromée, réformateur
de la prédication catholique, l'imitation de Jésus-Christ, «orateur sans
rhétorique », et la mise en œuvre des techniques de persuasion à l'adresse
des modernes pécheurs, telles que les transmettait la tradition oratoire
antique. Dans l'Ecclesiastes, les pages consacrées à l'élocution s'inspirent
davantage de la luxuriar.ce de Quintilien, au L. IX de l'Institution Ora-
toire que de la réserve gardée sur ce chapitre par saint Augustin dans le
De Doctrina Christiana. Cette « abondance» inattendue nous laisse pré-
sager ce qui ne manquera pas de se passer: au lieu de trouver dans leur
office sacré, comme le leur demande Erasme, comme le leur demandera
l'archevêque de Milan, un garde-fou contre la tentation sophistique et le
vertige des « mots », il arrivera que les orateurs chrétiens, tirant parti de
leur robe comme d'un alibi préservé de tout « soupçon ;>, donneront libre
cours aux «maistresses voiles de l'éloquence ». Les discours académi-
ques, et la littérature tant néo-latine que vernaculaire, n'offraient ni au
XVI" ni au XVII' siècles, aucune occasion aussi propice aux accès de virtuo-
sité ou de démagogie que la prédication, s'adressant à un public peu
" critique» et protégée contre la « critique >.' par la sainteté du « forum»
où elle s'exerçait. Les ouvrages de rhétorique, à commencer par l'Eccle-
110 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÈRONIENNf.

siastes, nous renseigneront plutôt sur la résistance opposée à la tentation


d'une sophistique et d'une démagogie sacrées, que sur celles-ci. Mais il
faut bien voir que là comme ailleurs, le prix payé par la Lux orationis,
profane ou sacrée, est d'offrir aux ombres des anciens sophistes l'occasion
de renaître et de prospérer.
Œuvre-mère, œuvre de longue portée, dont le XVI' et le XVII' siècles
n'épuiseront pas toutes les conséquences, l'œuvre d'Era~me domine l'his-
toire de la rhétorique humaniste, comme elle domine l'histoire moderne
des idées. Par son effort continu pour limiter les effets de la Renaissance
des rhéteurs antiques, et pour combattre le retour de la sophistique, clle
prolonge l'œuvre de saint Augustin, et donne à l'anti-cicéronianisme flo-
rentin une vigueur et une ampleur nouvelles.

LE MARTYR FRANÇAIS DU CICÈRONIANISME :


Etienne Dolet et le De lmitatione ciceroniana (1535)

L'année même où paraît !'Eccle'Siastes, la plus violente réplique au


Ciceronianus 131 est publiée en France, sous le titre de De lmi/alione
ciceroniana.
C'est de France encore, patrie du grand épistolier cicéronien Pierre
Bunel, qu'étaient parties les deux Orationes que Jules-César Scaliger 132
avait dirigées contre l'auteur du Ciceronianus. Les allusions ambiguës
d'Erasme au héros de l'humanisme français, Guillaume Budé, la solidarité
française avec Christophe de Longueil, dont la famille, d'origine belge,
était un des ornements de la Grande Robe française, et surtout le
sentiment chez les plus lucides qu'Erasme apportait des arguments à
une captation cléricale de l'humanisme, expliquent cette levée de bou-
cliers. Tard encore dans le siécle, en 1578, Henri Estienne publiera un
recueil de lettres de Bembo, Sadolet et Manuce, condamnant dans sa
préface l'anti-cicéronianisme de Politien et d'Erasme, revendiquant pour
Pierre Bunel et pour Longueil le mérite d'avoir fait de la France la
seconde patrie du «style tullien» 133. Le sentiment national, l'hostilité

131 Siephani DoieU dialogus de imitatione Ciceroniana, adversus Deside-


rium Erasmum Rolerodamum, pro Chrislophoro Longolio, Lugduni, apud S.
Gryphium, 1535, in-4°.
132 j.C. Scaligeri oralio pro M.T. Cicerone contra Desiderium Erasmum
Rolerodamum, Lutetiae, s.d' in_Sa, Dédicace et privilège de 1531. f.C. ScaliReri
adversus Desid. ErilSmi dia lagum ciceranianum aralia secunda, Lutetiae, ailUd
V. Vidovaeum, 1537, in_Bo.
133 Petri Bunelli galli praeceptoris el Pauli Manutii itali discipuli epistolae
ciceroniano stylo scriplae aliorum gal/arum pariter el italorum epis/olae eodem
stylo scriplae, Genève, 1577. Dans la préface au Lecteur, Henri Estienne reven-
dique pour les Français la paternité et le patrona~e de cet optimus slylus
cicéronien indignement vilipendé par Erasme. Il justifie Longueil, comme l'avait
fait Etienne Dolet et stigmatise les « pitoyables erreurs» de Politien et
d'Erasme. L'honnotr français est donc engagé du côté de Cicéron 1 Apôtre
infatigable, Henri Estienne publie encore deux ouvrages ayant trait à l'opti-
DOLET: «IMITATIO CICERONIANA:I> III

à la rhétorique ecclésiastique dont, avant Charles Borromée, Erasme avait


patronné la renaissance, la volonté de faire de la France gallicane l'héri-
tière de l'Italie comme Quartier Général de l'humanisme, combattaient
chez Estienne le mépris, non moins vif que chez Erasme, pour la supers-
tition des «mots" chez les cicéronianistes italiens. Le Tullianus stylus,
l'atticisme de l'art épistolaire humaniste, conservait en France sa valeur
de symbole et d'instrument des studia humanitatis.
Mais cet attachement de l'humanisme érudit français au Tullianus
stylus de la première Renaissance ne suffit pas à expliquer la réplique
violente adressée par Etienne Dolet à Erasme. La récente édition commen-
tée du De Imitatione ciceroniana qu'a donnée Emile V. Telle 134 ouvre des
perspectives neuves fI la fois sur le cicéronianisme et sur sa fonction
capitale dans l'essor d'une littérature profane en France. Relu à la lumière
du commentaire d'E. Telle, le dialogue de Dolet n'apparaît plus comme
une pédante bizarrerie, s'ajoutant au dossier poussiéreux et négligeable
de la Querelle «cicéronienne» 135. C'est un acte de courage, et même
de témérité, qui fait de Cicéron et de l'imitation cicéronienne les garants
d'un art littéraire profane, ayant sa dignité propre, son ascèse propre, et
qui refuse de céder au « soupçon» moral et religieux. Dolet revendique
contre Erasme une véritable séparation de la Religion et de l'art litté-
raire, même s'il s'efforce de faire passer pour orthodoxe la véritable
« religion littéraire" 136 qu'il décrit sous le nom d'imitation cicéronienne.
Cicéron, au L. III du De Oratore, avait voulu dépasser le dilemme
sophistique/philosophie, où Platon avait paru enfermer la parole antique:
sa doctrine médiatrice, inspirée d'Aristote, justifiait l'ornement et la vrai-
semblance oratoires au nom d'une incarnation nécessaire de la sagesse
dans l'histoire mouvante de la Cité. Avec une fièvre juvénile et bien
moderne, à la mesure d'un « soupçon" platonicien immensément renforcé
par le poids d'une tradition augustinienne millénaire, Dolet veut échapper
au dilemme sophistique païenne / philosophie chrétienne où Erasme pa-

mus styllls cicéronien. Dans l'un, il polémique contre le «mauvais:. cicéro-


nien italien, Mario Nizolio, auteur d'un Thesaurus ciceronianus .. Nizoliodi-
dascalus, sive monitor ciceronianorum Nizolianorum, dialogus Henrici Stephani,
Lutetiae, excudebat H.E. 1578. L'autre est un dictionnaire des citations tra-
duites du grec chez Cicéron: Ciceronianum lexicon graecolatinum, id est lexicon
ex varUs graecorum scriptorum locis a Cicerone interpretatis, a Henrico Stephano
col/ectus. Genevae, ex off. H.E. 1557, 8°, 111-200 p. Le «cicéronianisme:l>
d'Henri Estienne refuse d'aliéner l'invention oratoire à l'élégance appliquée des
cicéroniens italiens.
134 Emile V. Telle, L'Erasmianus sive Ciceronianus d'Etienne Dolet (1535),
Introduction, fac-similé de l'édition originale du De Imifafione ciceroniana-
commentaires et appendices, Genève, Droz, 1974. Sur la vie et l'œuvre de
Dolet, v. R.C. Christie, Etienne Dolet. The Martyr of the Renaissance 1508-
/546, a Biography., Londres, Macmillan, 1899.
135 Emile V. Telle montre le bon usage, pour les historiens de l'humanisme,
des travaux d'historiens de la littérature antique. V. p. 468, son renvoi à la
conclusion de la thèse d'Alain Michel (ouvr. cit., p. 653-654, c Histoire d'une
recherche de la perfection»).
136 L'expression est de E.V. Telle, ouvr. cil., p. 361.
112 PREMIÉRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

raissait enfermer la parole humaniste. La violence de la réaction est à la


mesure de l'interdit à surmonter. Dolet va beaucoup plus loin que le
maître dont il se réclame, Cicéron. Afin' de dégager l'éloquence de la
tutelle sacerdotale qui subsiste à ses yeux, sous une forme subtile et
insinuante, chez Erasme, Dolet va jusqu'à l'apologie de la sophistique,
dont l'excès même est seul à pouvoir contrebalancer le préjugé platonico-
chrétien contre la délectation des « mots» goûtés !l0ur eux-mêmes, contre
un art profane qui trouverait en sa propre beauté sa seule légitimation.
Dans une certaine mesure, la tactique de Dolet est analogue à celle,
que nous étudierons plus loin, de Blaise de Vigenère dans la préface de
sa traduction de Philo strate. Mais avec Vigenère, le problème se sera
déjà déplacé dans le domaine de la langue vernaculaire. Pour Dolet, qui
demeure à ce stade de sa réflexion à l'intérieur du domaine latin, l'élo-
cution, ce quatrième chapitre de la rhétorique, a son ordre propre, relati-
vement autonome par rapport au sens qu'il véhicule et à la valeur morale
ou religieuse de ce sens. Elle est le lieu d'une ascèse de la forme qui, dans
son ordre, n'a rien à envier à l'ascèse philosophique ou spirituelle, et la
rèussite du style, gagée sur l'exemple classique de Cicèron, est en soi une
épreuve de la grandeur d'âme qui suffit à attester celle-ci et à lui valoir
la gloire. Contre l'augustinisme rhétorique d'Erasme, Dolet, sous couvert
de Cicéron, refuse de subordonner l'élocution à l'invention, et fait de
l'élocution elle-même un des lieux privilégiés de l'invention. Du même
coup, il introduit la distinction entre un ordre profane et laïc du langage
et un ordre philosophique et religieux, là où Erasme et la tradition
platonico-augustinienne ne voyaient qu'unité.
L'ancien étudiant de l'Université de Padoue (qui prend pour porte-
parole Neufville, professeur d'éloquence dans cette Université où il
succéda à Longueil, avant de laisser place à Muret) reproche à Erasme
de mélanger les ordres: sacris prophana miscuit 137. L'éloquence philoso-
phique et religieuse se sert de la beauté; l'éloquence profane la sert, en
l'incarnant dans le style. Ce service exige de l'écrivain-orateur non seule-
ment des dons naturels, mais une longue préparation, et un travail diffi-
cile et précis sur l'élocution: choix des mots, disposition des mots dans
la phrase, I1cmbre, musique. symphonie d'ensemble 138. Cette ascèse de la
beauté ne saurait aboutir sans référence à la beauté en acte du style le
plus parfait, celui de Cicéron. La prose d'Erasme, qui prétend parler au
nom du Christ, qui a sans cesse le nom du Christ à la bouche, se veut
utilitaire, et n'est rien de plus 139. Elle n'est l'objet d'aucun soin, elle se

137 Telle, ouvr. cit., p. 19, note 308. Sur l'arrière-fo!1ds padouan du cicéro-
nianisme, voir E.V. Telle, p. 41. Le dialogue a pour cadre Padoue. Neufville
y remplaça Longueil en 1522. 11 y fut le professeur de Dolet. Voir aussi ibid.,
p. 297 (pierre Bunel et Emile Perrot, anciens élèves de l'Université de Padoue,
comptent parmi les «cicéroniens,. français). V. aussi ibid., p. 430-431, citations
du Traité des Scandales de Calvin où celui-<i fulmine contre les ~ athées ,.
Villeneuve, Dolet et Bune!.
138 Ibid., p. 65, note p. 335.
139 Ibid., p. 41, note p. 321.
DOLET: «IMITATIQ CICERONIANA» 113

laisse aller au comique et à la vulgarité 140 : elle se destine au plus grand


nombre, et non à une élite du goût, pourvue d'une vraie culture littéraire
et douée d'oreille.
Cet utilitarisme langagier - conjugué avec l'attirance d'Erasme pour
Plaute, pour Varron, pour les érudits et prédicateurs de l'Antiquité
tardive - répugne à Dolet comme une trahison de ce qui pour lui est
l'essence de l'humanisme: son dégoût pour le style barbare de l'Ecole; il
veut voir chez Erasme, ce «vieillard», une résurgence de la vieillerie
gothique, ennemie de la beauté. Malentendu exemplaire: pour le jeune
Lyonnais, la Renovatio literarum et artium est d'abord redécouverte du
~ecret perdu de la beauté, idole sophistique et païenne pour Erasme, si
elle n'est pas au service exclusif d'une Renovatio spiritus.
S'appuyant sur la définition de l'orateur par le vieux Caton, vir bonus
tiicendi peritus, Erasme refusait toute légitimité chrétienne à l'idéal cicéro-
nianiste de la Rome poniificale, qui supposait un ordre autonome du
style, et un domaine des Belles-Lettres distinct de celui des Saintes
Lettres. Dole! lui rétorque C:J somme qu'on ne fait pas de bonne littérature
avec de bons sentiments :

Bien que je loue, fait-il dire à Neufville, par dessus toutes les qualités
de l'orateur la confiance qu'il inspire, bien que j'embrasse de tout mon
zèle l'intégrité morale, je suis néanmoins convaincu que l'innocence et la
probité des mœurs n'ajoutent rien à l'art du discours, non plus d'ailleurs
qu'à toute autre connais~ance. Je refuse cette illusoire définition de l'ora-
teur qui lui prescrit d'être un homme vertueux. Ce n'est pas la bonne
foi qui rend éloquent, ni les bonnes mœurs qui dénouent la langue, ni
l'intégrité morale qui rend disert et docte. Ce qui donne la faculté d'être
éloquent, et l'aptitude aux sciences, c'est un heureux génie naturel, un
travail illimité, un exercice intense Hl.

Diderot n'ira pas aussi loin lorsqu'il laissera sans réponse la question
du neveu de Rameau: comment Racine a-t-il pu être un grand poéte et un
méchant homme? Ni Erasme, ni Calvin, ni l'humanisme catholique après
le Sac de Rome, ni les magistrats français ne pouvaient admettre une
dissociation aussi tranquille entre bonnes mœurs personnelles et Elo-
quence. Pourtant, aux yeux de Dolet, celle-ci demeure indissociable de la
sagesse, mais d'une sagesse qui lui est propre, et ne se confond pas avec
les bonnes mœurs: la perfection du style exige de grands sacrifices, une
longue ascèse, une spiritualité. Elle n'a rien de commun avec la pédante
folie caricaturée par Erasme dans le personnage de Nosopon. Conquête
héroïque sur l'angoisse de la mort, son effort généreux est récompensé
par l'immortalité de la gloire. Le difficile désir de la be".uté est vainqueur

140 Ibid., p. 61, notes p. 321-322. Dolet tient Erasme pour un auteur
" comique», incapable de sublime.
141 Ibid., p. 106, note p. 354.
114 PREMIÈRE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

de la mort 142. Pour avoir soutenu une thèse analogue dans ses Eroiei
Furori, Giordano Bruno sera brûlé en l'année sainte 1600, au Campo dei
Fiori. Cette religion de la beauté semblait blasphémer la seule rédemption,
la seule victoire sur la mort, celle du Christ.
Pour Dolet, cette beauté dont Cicéron a fixé le secret d'éternité dans
la prose latine peut être à toute époque entrevue et reconquise par les
c généreux », dans une quête qui, en dépit de leurs différences, les réunit
vers la même fin. Car la beauté est une, qu'elle se laisse entrevoir à
travers le corps parfait de Narcisse, d'Endymion, d'Hélène ou de Léda H3.
La dissemblance des esprits, dont se réclame Erasme pour justifier un
éclectisme stylistique, n'est donc qu'un alibi pour nier et trahir l'unicité
de la beauté 144. La perfection de la prose, pas plus que celle d'un beau
corps, ne s'accommode de la variété ni de la vulgarité, inévitables si l'on
se complaît, comme Erasme, en ses propre faiblesses. L'Idée cicéronianiste
du Beau, selon Dolet, est une sorte de Graal qui se propose aux grands
désirs d'une élite enthousiaste et jeune dont Erasme, vieux et cagot,
s'exclut. Dolet n'en fait pas moins profession de foi ardente dans le
Christ 146. A la façon padouane, son fidéisme est d'autant plus sincère
qu'il lui permet de ménager l'autonomie d'un ordre naturel et profane,
parallèle à l'ordre religieux, et libre de sa tutelle.
On peut trouver paradoxale cette volonté libératrice et le point d'appui
que Dolet lui donne dans l'idéal néo-latin d'imitatio cieeroniana. Ce serait
sous-estimer la fonction expérimentale que les débats internes à l'huma-
nisme néo-latin ont jouée au XVI' siècle. La carrière de Dolet, son combat,
anticipent sur ceux des jeunes gens qui, sous Louis xm, imprudents
comme Théophile, prudents comme Balzac, réussiront à créer les Belles-
Lettres françaises, contre le soupçon des doctes et des dévots. Avant eux,
Dolet a songé à transférer dans la langue «vulgaire» cette religion de
la beauté qui est l'une des faces de l'humanisme. L'éditeur des Orationes
(1536) et des Epistolae ad Familiares de Cicéron (1540) publie en effet
en 1540 un traité de traduction, soutenant ainsi la légitimité d'un exercice
qui, comme l'a montré Roger Zuber, fut le plus efficace médiateur de la
transformation de la langue vulgaire en langue littéraire. La Manière
de bien traduire d'une langue en autre 146 est ainsi, aux côtés du De
Imitatione cieeroniana une étape majeure dans la lente translatio studii,
qui, du latin humaniste au français, rendit possible «L'Eloquence fran-
çoise» du xvII" siècle.

142 Ibid., p. 75, I:ote p. 337, sur la Tulliana phrasis privilège des grandes
âmes; loin de rendre malade, elle est une nourriture féconde, voluptatis plena
lectio, jllcunditatis plena exercitatio; et p. 76, note p. 338, Et nul/us magis
stimulll~ ad nominis immortalitatem comparandam generosos incitat, quam
continua vitae tam brevi spatio finiendae cogitatio, immortalibus grata, morta-
libus horribilis ... Mortis cogitatio ... animosos animosiores reddat ... ».
143 Ibid., p. 113, note p. 358.
144 Ibid., p. 81-82, note p. 341.
145 Ibid., p. 183, notes p. 401-402.
146 Voir R. Zuber, Les Bel/es Infidèles, Paris, Colin, 1968, p. 22.
DOLET : UN PRÉCURSEUR 115
Le 2 août 1546, le r:lartyr de la Littérature, condamné par la Grand'
Chambre du Parlement de Paris, était brûlé vif en place de Grève. Un an
plus tôt, Marc Antoine Muret, âgé de dix-neuf ans, commençait sa carrière
de professeur à Auch. A bien des égards, il y a entre Etienne Dolet et
Marc Antoine Muret le même rapport qu'entre Théophile et Balzac: les
deux premiers sont des hommes du destin, dont la carrière tragique inter-
vient à la fois trop tôt et trop tard, ouvrant la voie aux hommes de
prudence qui réussiront à leur place, non sans concession à l'adversaire.
Le supplice de Dolet, en 1546, met un point final à la Renaissance
cicéronienne, frappée à mort depuis le Sac de Rome. La patrie du cicéro-
nianisme, l'Italie, devient alors avec l'Espagne, la base logistique de la
Reconquête catholique en Europe. Rome revient aux sources de l'ortho-
doxie, la théologie médiévale, les Pères de l'Eglise. Elle trouve chez ces
derniers une version chrétienne de la rhétorique latine mieux propre à
propager la foi, combattre le doute et l'hérésie que le cicéronianisme
serein de Bembo et de Sadolet. L'heure est venue pour Charles Borromée
et la Renaissance catholique du De Doclrina Christiana.
CHAPITRE III

LE CONCILE DE TRENTE
ET LA RÉFORME DE L'ÉLOQUENCE SACRÉE

CICÉRONIANISME ITALIEN ET ANTI-ClCÉRONIANISME ESPAGNOL (1528-1575)

Après le Sac de Rome en 1527, l'humanisme cicéronien trouve un


refuge à Venise et à Padoue. Pietro Bembo avait d'ailleurs quitté Rome
dès 1519 pour s'installer à Padoue, dans sa Villa Ninianum. Il ne revien-
dra dans la Ville éternelle qu'en 1532 pour coiffer le chapeau de Cardinal
que lui avait conféré Paul III. Et il Y mourra en 1547. Mais dans la cité
des Doges et à Padoue, son œuvre continue d'inspirer une tradition rhéto-
rique dont la valeur et l'importance ont été souvent sous-estimées, ou
traitées avec ironie, par les historiens italiens.

*
**
Réfugié à Padoue et à Venise, le cicéronianisme revient en somme à
ses sources. C'est en effet à Venise que le premier auteur d'une rhétorique
humaniste, Georges de Trébizonde, avait en 1435 choisi Cicéron comme
unique modèle de la bonne prose néo-latine 147. C'est à l'Université de
Padoue que Bembo avait fait ses études latines. C'est là que la petite
cohorte de cicéroniens français, Pierre Bunel, Simon de Neufville, Etienne
Dolet, Emile Perrot, violemment stigmatisés par Calvin dans son traité
Des Scandales, avaient été initiés au culte d'une beauté littéraire ayant
son ordre et sa valeur propres. C'est là encore que Longueil, puis Muret
enseignèrent l'éloquence. L'aristotélisme padou an, séparant le domaine de
la Nature de celui de la Foi, créait des conditions exceptionnellement
favorables à la justification d'un art oratoire profane, médiateur entre la
philosophie naturelle et la Cité. La proximité de la République de Venise,
chef-d'œuvre d'art politique, capitale des arts et de l'humanisme profanes,
confirmait cette confiance dans les pouvoirs de l'homo loquens.

147 Voir G. Toffanin, Il Cinquecento, Milan, Vallardi, 1935, ch. : L'ellenismo


dei Cinquecento, p. 10.
LE REFUGE VÉNITIEN 117
Mais après le Ciceronianus d'Erasme, et les premiers accès redouta-
bles d'une Réforme catholique, l'humanisme cicéronien est tenu d'appro-
fondir sa propre apologétique. L'Epistola de [mitattone de Bembo tenait
pour acquis la valeur de la tradition oratoire, et se bornait à traiter le
seul point qui fût matière à controverse: la question de l'imitation. Les
successeurs de Bembo doivent préciser leur conception des rapports entre
rhétorique et philosophie; ils doivent même, au moment où le Concile de
Trente prend enfin un tour décisif, s'employer à définir les rapports entre
la rhétorique et une théologie catholique qui fait retour à Aristote. Le
prestige renaissant de celui-ci permet de mettre en ligne, contre les néo-
scolastiques, la Rhétorique et la Poétique du Stagirite lui-même, précieux
remparts pour le De Oratore de Cicéron us.
Au surplus, loin de se figer sur lui-même, l'humanisme cicéronien se
greffe sur la vitalité de la langue vulgaire. Bembo lui avait le premier
lJuvert ce champ neuf: la transfusion de la discipline oratoire cicéronienne
au toscan, la création d'une littérature classique dans la langue des
modernes, par émulation avec les Anciens. Seul un Lazare Buonamico
rentré de Rome à Padoue, continue à y plaider, pour l'honneur, la cause
jalouse du Tullianus stylus néo-latin, symbole de la grandeur romaine à
son acmê, et à requérir contre la langue vulgaire, trace trop visible de
l'humiliation de l'Italie et de sa longue décadence au sein d'une Europe
barbare 149.
Grâce à la politique avisée de la Sérénissime République, l'Italie du
Nord-Est reste relativement préservée de la tyrannie espagnole ou du
zèle inquisitorial romain : un véritable «été de la Saint-Martin ~ de la
Renaissance italienne s'y prolonge. Les débats académiques à Padoue,

148 1\ Il'y avait pas de difficultés à faire d'Aristote le bouclier de Cicéron.


puisque le De Oratore s'appuie déjà sur Aristote pour défendre l'art oratoire
contre la critique platonicienne (voir A. Michel. Rhétorique et Philosophie ...•
ouv/. cit.. p. 108. qui renvoie à l'éloge d'Aristote par Cicéron. De Oratore. 111.
35. 141). Voir dans B. Weinberg. Traftali di retoriea dei 500. Bari. Laterza.
1970. t. Il. p. 566-581. un tableau chronologique des traités de rhétorique en
Italie au XVI' siècle. En 1548. le Florentin P. Vettori publie son Commentaire
de la Rhétorique d·Aristote. En 1549. Bernardino Segni publie sa traduction
latine de la Rhétorique et de la Poétique. rééd. en 1551. Dans une Oratio eum
Aristotelis libros de Arte rhetorica interpretari inciperet. prononcée à Rome
t'n Ib76. Muret (Opera Omnia, Leipzig. 1841, t. Il, p. 341) résume cet effort
de l'humanisme italien pour étayer Cicéron de l'autorité d' Aristote. contre le
« soupçon» platonicien et dévot. Dans une seconde Oralio sur le même thème
(ibid.. p. 347). il se sert d' Aristote pour combattre l'idée d'une rhétorique
réduite à la sophistique. donc inutile et dangereuse. La définition que donne
Aristote de l'art oratoire détruit les objections adressées à Gorgias. D'autre
part. Aristote articule à l'art oratoire une logique de la probabilité qui a sa
légitimité propre. aux côtés de la dialectique. Dans cette logique du probable
ct du vraisemblable. l'enthymème tient le rôle du syllogisme. et l'exemple celui
de l'induction. L'ordre de l' humanitas. politique. social et moral. relève de la
rhétorique. et 'ne doit pas être confondu avec l'ordre spéculatif du «néces-
saire l> et du ~ vrai» philosophiques et théologiques.
149 Voir Toffanin. ouvr. cit .• p. 463 et suiv. «Sperone Speroni et l'Acea-
demia degli Intiammati l>.
118 LA RÉFORME TRIDENTINE

l'activité éditoriale à Venise - contemporains des chefs-d'œuvre du


Titien - prennent le relais de la Renaissance romaine, et préservent les
conditions de possibilité d'une culture profane autonome. Pour les huma-
nistes de Venise et de Padoue, l'apologie de la rhétorique cicéronienne,
dans la lignée de Bembo, se confond avec la défense d'un ordre propre-
ment humain, distinct de l'ordre théologique, et où l'éloquence, héritière
de l'éloquence latine, est à la fois instrument et symbole d'harmonie
politique.

•••
En 1540, un groupe d'humanistes padouans fonde l'Académie des
Infiammati dont Sperone Speroni, ami et disciple de Bembo, est élu
Prince en 1542.
La même année, Speroni fait paraître ses Dialogues dont Eugenio
Garin, dans un essai intitulé Réflexions sur la rhétorique l50 , a analysé
le contenu et souligné l'importance. Le dialogue sur la rhétorique, parmi
ceux que renferme le volume, est en fait une apologie de l'art oratoire,
appuyée à la fois sur la Rhétorique d'Aristote et le De Oratore de Cicéron.
Le principal interlocuteur, Antonio Brocardo, s'emploie à distinguer la
vérité, réservée aux philosophes, et l'opinion, qui est le domaine des
orateurs. Mais à ses yeux, la seconde n'est pas pour autant dénuée du
vrai: elle est par rapport à celui-ci comme le portrait par rapport à la
personne peinte, un ~ je ne sais quoi li' les unit par la ressemblance. Le
Viaisemblable n'est donc pas à confondre avec le mensonge. Et il est plus
conforme à la situation réelle de l'homme divers, muable, assujetti aux
sens et aux passions, que la vérité stellaire des philosophes et des savants.
Il est le seul à pouvoir faire aimer celle-ci, l'incarner dans l'histoire, et
dans la vie des sociétés humaines. L'homo loquens est la contrepartie de
l'homo politicus. Et dans le domaine de la politique et des lois, dont
Socrate lui-même a admis, à l'heure de sa mort, la suprême importance,
seule la rhétorique, maîtresse de l'opinion, peut maintenir le cap d'une
direction raisonnable, tout en louvoyant assez pour tenir compte de la
mobilité et des erreurs humaines.
Avec le dialogue sur les langues, dans le même recueil, une occasion
est offerte à la philosophie de plaider sa ca,use. Speroni donne la parole
à l'un de ses maîtres, Pomponazzi. Celui-ci soutient que les langues ne
sont que convention: pour philosopher, c'est-à-dire contempler et connaî-

150 E. Garin, Moyen Age et Renaissance, ouvr. cit., trad. cit. p. 108-110.
Sur Sperone Speroni, voir aussi Riccardo Scrivano, «Cultura e letteratura in
Sperone Speroni », dans Rassegna della letteratura italiana, 1959, l, p. 38-51.
La méditation sur la rhétorique est le principe vital de la culture de Speroni,
qui s'épanouit en méditation sur l'histoire (Dialogo della istoria, entre Paul
Manuce et Silvio Antoniano), et en création de poésie tragique (Canace e
Macareo). Voir encore G. Morpurgo-Tagliabue, «Aristotelismo e barocco »,
dans Alti dei III Congresso Internazionale di Studi umanistici, Rome, 1955,
p. 119-195, sur Speroni p. 121 et suiv.
SPERONI ET SES AMIS 119

tre les lois éternelles qui président à l'ordre naturel, peu importe tes
signes par lesquels cette connaissance trouve à s'exprimer. Les langues
vulgaires, sans passer par la culture oratoire latine, permettent au
«paysan comme au gentilhomme », nés pour philosopher, d'aller à la
vérité aussi bien et plus vite que par le biais des langues classiques.
Le dernier mot resterait-il à une philosophie de la Nature faisant
l'économie de la culture oratoire? Un disciple de Speroni, Bernardo
Tomitano, qui rapporte dans ses Ragionamenti della lingua toscana
(1545) tes débats de l'Académie des Infiammati, révèle le sentiment de son
maitre m. Pour Speroni, si l'usage de la langue vulgaire se justifie, ce
n'est pas comme une convention dont le philosophe peut faire usage à la
manière du latin scolastique, dans le plus parfait dédain de l'arnatus.
Cet usage n'a de sens que comme ajustement à la réalité concrète et
actuelle de l'homme dans l'histoire et dans la Cité. Et cet ajustement
lui-même a été rendu possible par l'humanisme oratoire, non par la
philosophie: en réhabilitant les langues classiques, en les soumettant à
une étude rigoureuse, l'humanisme cicéronien a retrouvé le sens histori-
que du langage humain, il a rendu à la culture la conscience de son
enracinement dans la diversité et la mutabilité des individus et des peu-
ples. C'est justement la rhètorique qui a donné à la littérature antique ce
caractère médiateur entre philosophie et politique, entre idéal et réalité:
c'est elle encore, qui haussant à l'art la langue vulgaire, doit lui donner
aujourd'hui la même fonction et en faire l'héritière légitime de la tradition
oratoire. En somme, le point de vue de Pomponazzi rejoint celui des
théologiens, dans le même mépris de la médiation éloquente, que Speroni
perçoit à la lumière de l'Idée du Beau selon Bembo: un principe d'univer-
salité proprement humaine qui rend possible le dialogue entre les hommes
en dépit des différences de temps, de lieu et de langue.

...
......
En 1547, le préfacier de la première édition des Dialogues de Speroni,
Daniele Barbaro 152, publie à Venise un Dia/aga della Eloquenza qui, par
le biais de l'allégorie, est une autre apologie de l'art oratoire, pédagogie
de la sagesse, fils et tuteur d'une humanité qui accepte son incarnation
et travaille à rendre habitable sa demeure terrestre. Les interlocuteurs
du dialogue sont la Nature, l'Art et l'Ame. L'Art et la Nature, selon
Daniele Barbaro, sont amis et alliés; la Nature, fille de Dieu, mais
médiatrice entre l'homme et la Cause première, ne voit nullement un rival
dans l'Art, qui parachève son œuvre, et combat les mêmes adversaires:
les vices, l'ignorance, le mensonge. Art et Nature ne voient de plus haute
mission pour l'Ame que de s'incarner parmi les hommes, d'actualiser ses
puissances, et d'y faire triompher la Raison par la Parole éloquente. Cette

laI Garin, ouvr. cit., p. 110.


15~ Weinberg, ouvr. cit., t. Il, 337-451. D. Barbaro, appartenant à la même
famille qu'Ermolao Barbaro, fut un disciple de Bembo et de Speroni.
120 LA RÉfORME TRIDENTINE

incarnation sera forcément une c politisation :., puisque l'homme est un


animal politique. Et si l'éloquence suppose le triomphe de la Raison sur
l'irascible et le concupiscible dans l'Ame incarnée, elle travaille au même
triomphe dans le gouvernement des Cités. La Raison a sans doute pour
fin ultime de contempler et connaître les lois du réel dans la philosophie
et les sciences; mais l'incarnation lui impose de terrestres responsabilités.
Car la seule forme de vérité que l'homme politique puisse atteindre est la
c bonne opinion :., c'est-à-dire une vérité relative, mais la meilleure pos-
sible hic et nunc: cette approximation, la Raison a pour charge de la
trouver et de la faire approuver grâce à l'Eloquence, afin que la Vérité
ait quelque chance de siéger ailleurs que dans les astres. Sous le signe de
Cicéron, la République de Platon et la Politique d'Aristote, le Phèdre de
l'un et la Rhétorique de l'autre se trouvent ainsi conciliés. Mais l'idéal
oratoire n'en est pas pour autant un chemin de facilité. Pour persuader
du meilleur et détourner du pire, il faut mettre en œuvre des puissances
dangereuses, comme l'imagination et les passions. L'art suprême est de
savoir doser prudemment les concessions qu'on leur fait et user de
détours pour convertir au meilleur, tout en assoupissant la tentation du
pire.
En dépit de la variété et de la mutabilité que Nature a mises en
l'homme, cet Art suprême est '" un:. et '" une la route que chacun suit
sous sa bannière:. 168. Au fond du métamorphisme humain, il y a des
constantes que l'Art oratoire, fruit de l'expérience de l'humanité antique,
a su dégager et formuler. Autant et plus que la Philosophie et les Scien-
ces, l'Art de traquer et de pousser vers le mieux ce qu'il y a d'irrationnel
en l'homme est le chef-d'œuvre de la Raison.
Ce prologue didactique une fois achevé, l'Ame peut aller revêtir le
corps que la Nature lui destine; avant d'entrer sur la scène du monde, elle
se soumettra de grand cœur à la pédagogie de l'Art, qui l'initiera aux
diverses moirures de l'Idée du Beau, dont le reflet dans le discours la
rendra capable d'attirer les hommes, par l'optique du vraisemblable, vers
la Vérité, inaccessible point de fuite .

•••
Au cours de la même décennie, en dépit de la réaction dévote qui sévit
à Rome contre les c bonnes Lettres :., les érudits de Florence et de Venise
poursuivent l'étude des sources antiques de l'ars dicendi. A Venise, le
troisième fils d'Alde Manuce, Paul, pUblie une grande édition commentée
des œuvres complètes de Cicéron 154. En 1548, Pietro Vettori, protégé par
Cosme de Médicis et professeur d'éloquence au Studio de Florence, publie

16S Ibid .. p. 359.


Opera ... Ciceronis, Venetiis, 1540-1554, in-S·. Voir, du même, l'édition
164
en 1546 de la Rhétorique à Herennius, du De Inventione, et du De optimo
genere oratorum ; en 1544, du De daris oratoribus liber, qui inscribitur Brutus.
PIETRO VETTORI - MARIO NIZOLIO 121
la première édition de ses Commentarii in tres libros Aristotelis de Arte
dicendi 155, dont une .autre édition augmentée paraîtra en 1579; c'est
l'assise profonde sur laquelle repose, en dernière analyse, l'essor des
Belles-Lettres en Italie et en France à la fin du XVI" et au début du
XVII' siècles, ce sera le bréviaire de Chapelain et de Balzac. En 1562,
imperturbable, Vettori publie ses Commentarii in librum Demetrii Phalerii
de Elocutione 158, qui fait passer dans la culture européenne l'expérience
attique de l'art de la prose. Le Tasse en Italie, Amyot en France, commen-
cent à faire bénéficier les langues vulgaires de ce texte grec traduit et
commenté en latin. Composé sous l'impulsion de Giovanni della Casa, un
héritier de Bembo, cet ouvrage de Vettcri amplifie les analyses techniques
du rhéteur grec sur la composition de la phrase, son rythme, son eupho-
nie. Il représente une étape décisive dans l'évolution et l'approfondisse-
ment du cicéronianisme italien. En 1559, s'appuyant sur l'Aristote de
Vettcri, Bartolommeo Cavalcanti publie à Venise sa Retorica en langue
toscane 157.
A la même époque, Mario Nizolio, professeur à l'Université de
Parme 158, s'emploie à illustrer et défendre le cicéronianisme avec une
remarquable vigueur. Son Thesaurus ciceronianus, publié à Bâle en 1559,
réédité sous une forme augmentée à Venise en 1576, offre au Nosopon
d'Erasme l'instrument de travail qui lui manquait: un dictionnaire des
mots et tournures du latin classique. Loin d'être, comme l'a cru Toffanin,
une œuvre d'arrière-garde, ce dictionnaire doit être considéré comme le
modèle de celui de la Crusca et de celui de l'Académie française, fixant
un «bon usage », guidant le deleetus verborum qui est un des aspects
essentiels de l'art cicéronien de la prose. Comme l'avait prévu Bembo,
loin de faire obstacle à l'essor d'une prose classique en langue vulgaire,
le cicéronisme s'avérait un principe moteur de la transfiguration des
langues modernes en langues d'art, héritières des langues classiques.
Nizolio, adepte d'une Idée de Beauté commune à l'humanité antique et
moderne, refusait de figer la philosophie et les sciences dans les textes

1S5 Petri Victorii Commentarii in tres libros Aristotelis de Arte dicendi,


positis ante singulas declarationes graecis verbis auctoris, Florentiae, ex off.
B. juntae, 1548, dédié à Cosme de Médicis, in-foL, 637 p.
156 Petri Victorii Commentarii in librum Demetrii Phalerii de elocutione
positis ante singulas declarationes graecis vocibus auctoris, iisdemque ad ver-
bum latine expressis, Florentiae, in off. junctarum, Bernardi F., 1562, in-fo!.,
268 p.
157 La Retorica di M. Bartolommeo Cavalcanti, dédiée au Cardinal de Fer-
rare, Venise, Gabriel Giolito dei Ferrari, 1559, in-fo!. L'empreinte aristotéli-
cienne sur ce traité apparaît d'autant mieux qu'on le compare à celui de Fr.
Sansovino, L'arte oratoria secondo il modo della lingua volgare, dédiée à Gui-
dobaldu duc d'Urbin, Venise, 1546, in-12°, très proche de l'esprit des Prose
de Bembo, procédant par citations de Pétrarque et de Boccace, «Cicérons»
toscans.
158 Sur Nizolio, outre Toffanin, ouvr. cit., p. 81, voir P. Rossi, La eele-
brazione della retoriea e la pole mica antimetafisiea nef De Principiis di M.N.,
dans ra crisi dei uso dogmatieo della ragione, pub\. par A. BanI, Milan, 1950,
et c Il De Principiis di M.N. ~, dans Arehivio di Filosofia, 1953, t. III, p. 57-92.
122 LA RÉFORME TRIDENTINE

de l'Antiquité classique. Avant Chénier il aurait pu écrire: c Sur des


pensers nouveaux, faisons des vers antiques l1>. Dans son ouvrage De veris
principiis et de vera raUone phi/osophandi contra pseudophi/osophos
libri IV (Parme 1553) que Leibniz rééditera en 1670 159, il distingue une
science générale de la forme et de l'expression littéraire, commune aux
Anciens et aux Modernes, et les sciences particulières susceptibles d'évo-
lution et de progrès. Cette distinction de l'art d'écrire et de l'art de penser
l'autorise à concilier le classicisme de la forme, fils de la pédagogie
oratoire, et la profondeur du contenu, lié à l'évolution du savoir philoso-
phique. Le débat qui s'instaura autour de l'œuvre de Nizolio, et auquel
participèrent aussi bien un professeur milanais d'éloquence, Marcantonio
Majoragio, que le grand érudit français Henri Estienne, mériterait à lui
seul une monographie. Ses conséquences ont une portée qui, au-delà de
la Querelle des Anciens et des Modernes, intéresse le « siècle des Lumiè-
les» lui-même. Nizolio avait œuvré pour une alliance de la science et de
l'élégance.

*.*
Quelles qu'aient pu être les capacités de résistance et de renouvelle-
ment de l'humanisme cicéronien en Italie, l'essor de la Réforme catho-
lique, les activités de l'Inquisition, une véritable « réaction" théologienne
contre les studia humanitatis lui lançaient un défi beaucoup plus redou-
table que toutes les ironies d'Erasme. Le combat pour la rhétorique, loin
d'être, comme le croit Toffanin, un signe de « fatigue» de l'hum:J.nisme
italien, nous semble au contraire un signe de sa vitalité et de sa fidélité,
dans des circonstances difficiles: défendre la légitimité du modus ora-
forius, c'était résister au démantèlement de l'humanisme laïc, préserver
le legs de la Renaissance. Mais le seul avenir possible de cette défensive,
qu'aucun autre pouvoir laïc que Venise ne pouvait soutenir en Italie,
devait être un compromis avec une Réforme catholique consciente de ses
véritables intérêts.

***
A partir surtout du pontificat de Pie IV Médicis Rome semble com-
prendre qu'il y a mieux à faire que de persécuter les lettrés. Elle redevient
pour eux un centre d'attraction. En 1561, Paul Manuce dont l'imprimerie
connaît à Venise des difficultés financiéres, accepte de se rendre à l'invi-
tation du Pape pour fonder à Rome une imprimerie vaticane et y publier
une collection officielle des Pères de l'Eglise. Marc Antoine Muret quitte
Venise pour Rome en 1563. En même temps, Sperone Speroni participe
aux joutes oratoires de l'Académie des Nuits Vaticanes où le neveu du
Pape, Charles Borromée, joue le rôle à la fois d'élève et de Prince. En

159 De veris principiis ... libri IV, Francfort, 1670, 4°, précédé d'une Dis-
sertatio praeliminaris de aUenorum operum editione, de scopo operis, de philo-
sophica dictione, de lapsibus Nizolii.
MARC ANTOINE NArrA 123

septembre 1562, les travaux du Concile de Trente reprennent, et menés


cette fois rondement sous l'impulsion pontificale, ils trouveront une
heureuse conclusion en décembre 1563. Les décisions prises par les pre-
mières sessions du Concile pour réformer l'éloquence sacrée sont réaffir-
mées, et le cardinal Borromée leur donnera bientôt des suites pratiques
dans son diocèse de Milan. Rompant avec son passé mondain, se tournant
vers la lecture des Pères et d'Epictète, il imprime aux travaux de l'Acadé-
mie des Nuits Vaticanes un tour dévot.
Pourtant, on peut dire que désormais le plus gros du péril est passé: la
Réforme catholique, ayant admis la nécessité d'une nouvelle éloquence
sacrée, se fera sur la base d'un retour aux Pères de l'Eglise, plutôt que
sur celle d'une réaction médiévaliste et scolastique. Les théologiens de
Trente ont admis la légitimité d'un art oratoire chrétien. Et il Y avait
plus d'accommodation possible, pour l'humanisme cicéronien, avec une
hiérarchie soucieuse de restaurer, entre autres par l'éloquence, le prestige
de l'Evêque, qu'avec les «spirituels» dont l'intériorité exigeante allait
jusqu'à condamner les litterae humaniores.
Quelle sera l'étendue du compromis entre la rhétorique, indispensable
à la prédication et à l'insertion sociale de l'Eglise, et le «soupçon»
dévot contre l'art païen par excellence? L'humanisme cicéronien doit
désormais lutter pied à pied pour limiter les concessions qu'il doit consen-
tir au «soupçon ».
En 1562, Marc Antoine Natta 180 publie à Venise, chez les Alde, son
discours De Christianorum eloquentia, qui appelle à un compromis entre
l'humanisme cicéronien et une éloquence chrétienne «réformée ». II est
significatif qu'il combatte à la fois l'intolérance des théologiens vieux-
style et le «soupçon li> de type augustinien et érasmien contre Cicéron.
Trente ans après le De Imitatione ciceroniana d'Etienne Dolet, Natta
plaide la cause du cicéronianisme avec plus de prudence - mais non
moins d'âpreté secrète - que le jeune humaniste français. Au lieu de
se présenter en défenseur du cicéronianisme contre le soupçon bigot, il
joue le rôle, plus avantageux, d'apologiste de l'éloquence chrétienne
contre d'éventuels et injustes soupçons d'indécrottable « barbarie ». Beau-
coup d'hommes, affirme-t-il, accusent la religion chrétienne d'être l'enne-
mie de l'éloquence, car elle redoute cette «volupté» que l'Orateur doit
éveiller pour gagner le public à ses vues. On reconnait la critique sévère
que le De Doctrina Christiana fait de la delectatio. Natta s'emploie à
réhabiliter partiellement celle-ci: coupable aux yeux des païens eux-
mêmes, si elle se donne pour sa propre fin; innocente, et d'ailleurs
inévitable, si elle aide l'orateur à obtenir, par l'entremise des sens, le
consentement de l'auditeur à ce qui la dépasse:
La Nature, écrit Natta, a ainsi disposé les choses que mieux on parle
clairement, nettement, avec propriété et splendeur, plus on donne de plai-

160 Mard Anloni Nallae aslensis volumina quaedam nuper excussa, numero
et ordine, qui subjicitur, Venetiis, Aldus, 1562, fO' 76 et suiv.
124 LA RÉFORME TRIDENTINE

sir. Parler grossièrement, sans ordre, au hasard, irrite l'oreille et lui


répugne: bien plus, le peuple n'en retire aucun fruit parce qu'il ne s'y
attache ras et n'y trouve ni de quoi admirer, ni de quoi comprendre [ ... ],
dégoûté par l'obscurité des mots et des pensées 161.

Légitimer le « plaisir », même au prix de concessions à la morale et à


l'orthodoxie, c'est faire admettre la légitimité de l'ordre naturel, et ses
droits à être traité avec ménagement. C'est donc justifier l'existence de
l'art oratoire, et des arts en général.
Pourquoi, se demande notre auteur avec une feinte ingénuité, dit-on
que les chrétiens sont étrangers à toute élégance de la forme, alors que les
païens s'y montrèrent merveilleusement doués? Il Y eut pourtant des
Jérôme, des Grégoire, des Ambroise, des Cyprien, des Basile, des Ber-
nard, dont nul ne nie qu'ils excellèrent en éloquence. Et sous le couvert
des Pères, Natta de reprendre l'éloge cicéronien de l'homme, homo
loquens,
Mais les Apôtres? Comment ont-ils pu réussir, par leur prédication, à
arracher les païens aux blandices et voluptés du siècle, pour les convertir
à la dureté et à la pauvreté de la loi chrétienne? Il leur a bien fallu
parler et ne se contenter point de dire «Crois en Jésus-Christ» pour
Nre écoutés et suivis! La Grâce divine agissait, il est vrai. Mais non pas
sans le secours de l'humaine parole.
Il est clair, bien avant que les théologiens jésuites ne tranchent en
faveur du libre arbitre dans la Querelle De Auxi/iis, que pour notre huma-
niste d'Asti la dignité de l'homo loquens ne saurait subsister et avec elle
la légitimité d'un art de bien parler que si, même dans le cas des Apôtres
inspirés, la libre initiative de la parole humaine ne s'était quelque peu
conjuguée avec l'efficacité de la Grâce. L'humanisme oratoire n'hésite pas
à se faire théologien pour aller au fond du sanctuaire éteindre la foudre
qui le menace: l'idée de Prédestination.
Mais il s'agit bien d'un argument a fortiori. Il suffit de lire les
EpUres de saint Paul pour comprendre que les efforts de la Grâce
n'étaient pas de trop pour rendre opérante une prose âpre, véhémente,
sentencieuse, qu'il ne viendrait à l'esprit de personne aujourd'hui d'imiter.
Les secours humains que la Grâce pouvait attendre de Paul n'étaient pas
brillants. Saint Augustin a beau soutenir que le zèle de l'Apôtre suffit à
expliquer les victoires de son apostolat, saint Jérôme aVOue qu'il n'était
pas fort cultivé. Quant aux Evangiles, la profondeur du sens compense
l'absence d'ornatus : ils sont, comme les Epîtres de Paul, un bel exemple
des miracles de la Grâce.
Dieu n'a donc pas voulu que les fondements de la foi fussent établis
par la seule éloquence humaine. Mais une fois l'édifice fondé, tout ce qui
s'y ajoute depuis, " soit pour l'utilité soit pour l'ornement ", ne doit plus

161 Ibid., 10 77 ... delerritlls obscllritale verborum et sententiatllm.


MARC ANTOINE NATIA 125

compter sur de nouveaux miracles 162 : les arts humains, et entre autres
la rhétorique (le mot c tabou:t n'est pourtant pas prononcé) reprennent
le premier rôle. Et la beauté du discours doit être proportionnée IGa à
la sublimité du sujet que Dieu laisse désormais à traiter à ses créatures.
L'Orna/us, avec toute la science judicieuse du decorum que suppose
Cicéron (qui n'est pas non plus nommé par délicatesse), est donc parfai-
tement justifié dans l'histoire de l'Eglise chrétienne postérieure à l'Age
a,postolique.
Néanmoins, l'on se trouve aujourd'hui partagé entre deux modes de
discours: le modus scllolasticus, et le modus oratorius 184. Le premier
est la conséquence de la disparition des bonnes lettres en même temps
que l'Empire romain. Lorsque l'on découvrit le texte perdu d'Aristote, l'on
se mit à écrire comme ce philosophe. Cela donne depuis des théologiens
qui voient la vérité avec pénétration (rem acute vident), qui la disputent
avec finesse (disputant argute), la prouvent avec âpreté (probant acriter),
l'analysent avec subtilité (distinguant subtiliter), et renversent avec habi-
leté la position de leurs adversaires (adversariorum partem callide ever-
tunt). Mais aucun raffinement littéraire (verborum cultus), aucune politesse
(nitor) ; ce qui peut suffire aux savants (efllditis), mais non au peuple,
que cet extérieur raboteux (scaber) et le refus de toute concession à la
sensibilité ne risquent pas d'émouvoir 18G.
Au goût de Marc Antoine Natta, les Pères de l'Eglise latine sont tout
de même préférables aux Docteurs médiévaux, que certains voudraient
ressusciter. On peut du moins s'appuyer sur eux pour plaider la cause
de l'ornatus, indissociable de celle de l'eloquentia. Et notre auteur, s'en-

1G2 /bid., fo 77 : Fundamenta fidei noluit Deus rem esse humanae eloquen-
tiae, sed divina sola virtute stare ; ubi ea jacta luere, si quid amplius est super
aedificandum, vel ad utilitatem, vel ad decus, ad humanas artes confugiendum
est, nec ad omnia miracula expetenda. /taque qui post apostolos ecclesiarum
regimini praepositi fuere, conati sunt composite et il/uminate dicere.
163 /bid.: Nec deberent hi, qui sibi literati videntur, sequi id quod est
maxime il/iteratum, in composite, ruditer, confuse, mala denique ratione cons-
criptum. Nam si materiam inspicimus, quo altior est et sublimior, illustrius
explicari debet et spatiosius. Si utilitatem legentium consideramus, tangunt
animum vehementius quae commode diserteque scribuntur.
164 /bid., fO 79.
165 /bid., fO 80. Voir également fo 82 l'attaque contre qui confuse, sordide
obscure loquitur, pingens acuminibus quibusdam ex intima penitus (ut ille
putat) Dialectica petitis. On notera que des valeurs stylistiques vantées par
Erasme et par Upse comme «philosophiques» : désordre, obscurité, et surtout
les acumina (pointes, pensées profondes exprimées en peu de mots), sont consi-
dérées par Natta comme caractéristiques du style scolastique. On se souvient
d'autre part que pour Dolet, les positions rhétoriques d'Erasme signifient un
retour à la «barbarie» gothique de la moinerie théologienne. Il est signifi-
catif enfin que le mot utilisé par Natta pour qualifier une prose artistement
travaillée (nitor) devient trente ans plus tard, chez un héritier d'Erasme comme
Juste Lipse, une valeur stylistique majeure. Cicéroniens et anti-cÎcéroniens huma-
nistes sont des frères ennemis qui finissent par s'emprunter leurs armes pour
poursuivre le combat.
126 LA RÉFORME TRIDENTINE

hardissant, s'indigne que l'on puisse qualifier le modus oratorius, trésor


ranimé par la Renaissance des bonnes lettres, de c bavardage:. (garru-
litas). Sans toujours prononcer le nom de Cicéron, bien qu'il lui brOIe les
lèvres, si l'on ose dire, il réaffirme avec solennité la noblesse de l'idéal
d'union de la philosophie et de l'éloquence, et 'la parfaite compatibilité
entre la solidité du fonds et la beauté de la forme, entre les res et les
verba. 11 s'indigne enfin ouvertement contre «ceux qui méprisent l'art
oratoire (ars dicendt) et détournent les jeunes gens de l'étude de l'élo-
quence ». Quant à lui, celle-ci est et restera sa joie et son honneur.

•••
L'écho des débats de Trente, la Renaissance de la théologie en
Espagne et en Flandres, avaient de quoi inquiéter Marc Antoine Natta.
Ses craintes de voir renaître la tyrannie scolastique n'étaient pas sans
fondement. En 1565, un Ermite espagnol de saint Augustin, le Frére Lau-
rent de Villavicente, de Xérès, pUblie à la suite d'un traité De recte
formando studio the%gico un appendice rhétorique intitulé De formandis
sacris concionibus 166. Pour ce moine, bien décidé à prendre sa revanche
sur les injures déversées sur ses confrères de toutes robes par les huma-
nistes, et au surplus encouragé par la canon De praedicatione Verbi Dei
du Concile de Trente, «tous les maux de l'Eglise naissent de ce que
l'étude de la théologie ne recueille dans l'Eglise qu'un zèle froid:.. 11
s'agit donc de la réhabiliter, avant de lui adjoindre comme servante une
éloquence chrétienne. Celle-ci est un mal nécessaire. La France et l'Alle-
magne, assiégées par l'hérésie, ne peuvent se passer d'orateurs pour
ramener les brebis égarées et confondre les mauvais bergers. Mais avec
une vigilance soupçonneuse, Frère Laurent prend bien soin de marquer
les distances entre la théologie, science d'une élite, formulée dans un
style concis et serré, accordé à la sévérité d'une retraite contemplative
que seule la paisible et orthodoxe Espagne rend possible, et sa servante
oratoire. Toute nécessaire qu'elle est, celle-ci se voit réserver les basses
œuvres, et pour seul public une c plèbe ignorante et grossière :., plongée
dans l'erreur; son style ne saurait être qu'une abondance grossissante, à
la portée de la foule.
Au moment même où il réclame des « déclamations disertes:. propres
à ramener au bercail orthodoxe les rudes et indociles du Nord de l'Eu-
rope, notre ermite ne peut s'empêcher de faire sentir dans quel mépris
il tient cette tâche servile, qui oblige à se départir de la c brièveté ner-

166 F. Laurentius a Villavicentio, De {ormandis sacris concionibus seu de


interpretatione Scripturarum popu/ari Iibri m, s.1.n.d. (B.N., D. 6482). Le volume
contient aussi une édition de Bède le Vénérable, De Sacrae Scripturae tropis
et schematibus et le 1. IV du De Doctrina Christiana. La B.N. possède en
outre une édition du De recle {ormando studio the%gico suivi du De {or-
mandis sacris concionibus publiée à Cologne, chez Arnold Burckmann en 1575.
La première édition, signalée par le P. Sagüès-Azcona (v.n. 204), fut publiée
à Anvers en 1565. Nous citons d'après l'exemplaire 0.6482 de la B.N.
HUARTE 127
veuse ~ et de la c simplicité ~ du style en vigueur parmi les c savants ~.
L'humiliation qu'il inflige à l'éloquence sacrée nous laisse à penser dans
quels Enfers il rejette l'éloquence profane, fille de la rhétorique païenne.
Le nom même de rhétorique lui répugne, et il ne veut parler que d'un art
proclamatoire chrétien (ars proclamatoréa). Sur les vingt-quatre chapitres
de son premier livre, il en consacre sept à développer la notion d'inspira-
tion divine (spiritus) qui à ses yeux compte plus que toute culture et que
tout art. Pas une seule fois il ne prononce un nom d'orateur, ni même
de philosophe païen. Ce qui ne l'empêche pas, sous le couvert du L. IV du
De Docfréna Christéana, de dérober aux rhéteurs la division du discours
en six parties, la distinction entre les trois genres et les trois finalités de
l'éloquence, qu'il se contente de désigner avec d'autres mots que ceux de
Cicéron et de Quintilien, et avec des modifications mineures propres à
cacher sa dette. Frère taurent pousse plus loin encore que saint Augustin
le souci de démarquer l'éloquence chrétienne de la rhétorique des anciens
païens. Augustinien zélé, il fixe pour fin essentielle à la prédication d'en-
seigner au peuple la doctrine de la Prédestination 161. Le souci de forme
l'embarrasse peu: l'elocutéo ne tient aucune place dans cette rhétorique,
tout entière consacrée à l'invention et à une disposition sommaire des
c choses:l>.


••
En 1575, l'année même où parait à Cologne une nouvelle édition de
l'Ars proclamatoria du Frère Laurent, un médecin espagnol, Juan Huarte,
publie à Baeza un ouvrage intitulé l'Examen des Esprits 168. C'est une
œuvre de vulgarisation médicale, un peu confuse, et sans grand talent.
Mais la diffusion qu'elle connut en Europe, et plus particulièrement en
France où elle fut deux fois traduite, au xv,' par G. Chappuys, au XVII'
par Vion Dalibray, atteste que Huarte a créé des lieux communs durables
où s'est condensée, pour un siècle, toute une réflexion humaniste sur les
rapports entre style et tempérament.
L'Examen des Esprits livre en effet, sous une forme accessible aux
lion-spécialistes, les principaux aspects d'une anthropologie humaniste de
la c variété des esprits », justifiant et expliquant la c variété des styles »,
ct soutenant par là les thèses anti-cicéronianistes. Cette anthropologie,
fondée sur la physiologie aristotélicienne et galénique des humeurs,

167 Ed. dt. p. 233: maleries praedestinationis, et, p. 236, chapitre intitulé
Quo Augustinus inslruit concionalorem quo pacto sit proclamai urus ad popu-
lum maleriam praedestinationis : Esi desumplum ex 2 libro de bono perseve-
rantia, ch. 22, dignissimum observatione.
168 Sur l'Examen des Esprits, voir Gabriel A. Pérouse, L'Examen des
Esprits du Docleur Huarle de San fuan. sa diffusion, el son influence en France
au XVI' siècle et au XVII' siècle, Paris, Belles Lettres, 1970, et C.R. de M. Franz-
bach dans la R.L.C., janvier-mars 1972. Voir J. Molino, L'éducation à travers
l'Examen des esprits du Docteur Huarte, dans Le XVII' siècle et l'éducation,
suppl. de la revue Marseille, 1er trimestre 1972, p. 105-115, en part. p. 108-109.
128 LA RÉFORME TRIDENTINE

accorde à l'humeur noire et au tempérament mélancolique un statut spé-


cial. C'est le terrain pathogène par excellence, sur lequel germent les
maladies mentales, des plus bénignes aux plus tragiques,' et les troubles
du langage, donc de la sociabilité, qu'elles entraînent. La culture monas-
tique, si étrangère qu'elle se voulQt à la société, au c monde :t, ne s'inscri-
vait pas moins dans une société, si restreinte fOt-elle : elle n'avait donc
pas manqué de méditer sur les troubles physio-psyc~ologiques qui s'in-
terposent entre l'âme et Dieu, mais qui corrompent aussi le bon ordre de
la règle communautaire. Revenant aux sources médicales antiques, la
réflexion humaniste substitua à la nosologie spécialisée, pour ainsi dire
professionnelle, de l'QcediQ monastique, une analyse mieux adaptée au
nouveau type de clerc, mêlé au monde, agissant par la parole et l'action
en son sein. C'est Marsile Ficin qui opéra, dans son De Triplici vila 189,
ce transfert: méditant sur le meilleur régime accordé au genre de vie
du c studieux », le médecin et philosophe florentin avait attribué les périls
qui guettent celui-ci à l'excés de mélancolie, naturelle ou acquise à force
de sédentarité et de contention mentale. Cet excès, aggravé par l'âge,
pouvait engendrer, s'il n'était pas corrigé par une diète et un mode de
vie appropriée, des troubles graves du psychisme. Mais en même temps,
ce risque était le prix à payer pour l'élection de l'esprit supérieur: l'ins-
piration du poète, la réminiscence du philosophe et de l'érudit ne vont pas
sans furor, dont la base physiologique est la mélancolie « aduste » ; ce
qui peut faire sombrer l'esprit dans la démence peut également, dans
certaines conditions, l'embraser au point de lui ouvrir les plus hautes
illuminations. Comme l'ont montré Klibansky, Saxi et Panofsky, puis après
eux Wittkower 170, cette anthropologie ficinienne du génie, liant des thè-
mes aristotéliciens et platoniciens, a eu le plus profond retentissement au

169 Marsile Ficin, De Triplici vita libri tres, Bologne, 1501 (trad. fr. par
Guy Lefèvre de la Boderie, Paris, 1581). Sur la fortune du «tempérament
mélancolique» à la Renaissance, voir Kliba'lsky, SaxI, et Panofsky, Saturn
and Melancholy, sil/dies in the history ot natural philosophy, religion and art,
Londres, Nelson, 1964, et j. Starobinski, Acta psychosomatica, n" 3 (B.N. 8"
T13 288 (3». Parmi les sources classiques du thème, il faut compter outre
Anstote et Galien, Cicéron, Tuscu{anes, III, De aegritudine lenienda et Sénè-
que, De Tranql/illitate animi, texte établi et traduit par R. Wattz, Paris, Belles
Lettres, 1927, qui analyse la nausea, le taedium et displicenlia sui el nusquam
residentia animi volutalio (p. 77) et enfin le maeror (mélancolie) de Serenus.
Etat voisin de l'acedia des moines médiévaux. Dans les deux cas il s'agit d'une
désaffection vis-à-vis des tâches et des rôles sociaux. Il est significatif que cet
état neurasthénique, condamné par Sénèque et la spiritualité monastique, soit
réhabilité et retourné en «génie» par tout un courant de pensée de la Renais-
sanCt. Le sens moderne - et romantique - de l'individu est en germe dans
cette réhabilitation. La Compagnie de Jésus, à la fois dans sa pédagogie (exal-
tation de la jocositas) et sa spiritualité (exaltation de la volonté active) a fait
une guerre incessante à la mélancolie. Voir entre autres le mandement du
Général Claudio Acquaviva, lndustriae ad curan dos animi morbos, Florence,
1600 (éd. fr. Paris, 1632).
170 Voir Wittkower (Margot and Rudolf), Born under Saturn : the character
and conducts ot artists, a documented history trom Antiquity to the French
revo{ution, London, Weidenfeld and Nicolson, 1963, 8", XXIV-344 p. [Sorbo
L 21.978, 8°].
HUARTE 129

XVI" siècle, où elle a fondé la conscience héroique de soi chez l'humaniste,


l'artiste, le poète. Ajoutons que les plus grandes créations poétiques du
siècle, le Roland Furieux de l'Arioste, le Don Quichotte de Cervantès,
l'Hamlet de Shakespeare, sont construites autour du thème de l'héroTsme
mélancolique, à la fois signe d'élection et de malédiction. Sur un registre
apparemment plus prosafque, l'œuvre de Montaigne peut être elle aussi,
dans cette lumière, considérée comme le progrès d'une lente conquête sur
la mélancolie, en même temps qu'une ascése destinée à compenser les
effets dangereux de celle-ci, accentués par l'âge et l'approche de la mort.
Dans les Erolci Furori de Bruno, l'héroTsme mélancolique se dépouille de
toute prudence sage ou médicale et se déploie dans une éblouissante
illumination amoureuse et funébre, entre l'appel de l'infinie beauté et les
limites de la prison mortelle, anxieuses de leur propre ruine. C'est du
côté de cette apologétique du génie mélancolique qu'il faut chercher, au
XVIe siècle, les manifestations les plus audacieuses d'une littérature et
d'un art rompant les chaînes de l'utilitarisme moral et religieux.
Il ne faut pas demander au Dr Huarte cette apologétique du génie,
ou du moins, si l'on en trouve les éléments dans l'Examen des Esprits,
ils sont recomposés dans une synthèse d'inspiration augustinienne qui en
modifie profondément le sens. La polémique de l'Examen des Esprits
contre l'Eloquence, contre Cicéron, vise à redistribuer le prestige des
diverses disciplines à l'intérieur d'une civilisation catholique tridentine. A
bien des égards, cet ouvrage, qui restaure la prééminence du théologien
sur l'orateur, rejoint les thèses augustiniennes de Frère Laurent. Le titre
espagnol, Examen de los ingegnos, traduit par Chappuys en 1580 et par
Vion Dalibray en 1645 par Examen des Esprits, est à l'origine de la
fortune européenne d'une notion, celle d'ingenium, que les Italiens tradui-
sirent par ingenio, les Anglais par wit. Huarte insiste sur l'étymologie:
« l'un des trois verbes latins, gigno, ingigno, ingenero, qui veulent dire
engendrer» 171. Cette puissance générative de l'entendement humain est
analogique à la fois de la génération animale, et du pouvoir créateur
divin. Elle est la source ultime de la pensée et de la parole. Elle ne peut
donc s'accommoder de la définition que, selon Huarte, Cicéron donne de
l'ingenium: docilité et mémoire 172. Or la mémoire, faculté passive et
serve, est la dernière des trois puissances de l'âme raisonnable, après
l'entendement et l'imagination. Identifiée à l'ingenium, la mémoire n'est
capable que d'une imitation et d'un enregistrement stériles: c'est ainsi
que Huarte traduit en termes d'anthropologie aristotélicienne la polémique

171 L'Examen des esprits pour les sciences où se monstrent les différences
d'esprits qui se trouvent parmy les hommes et à quel genre de sciences chacun
est propre en particulier, Paris, Jean le Bouc, 1645. Nous citerons d'après
cette traduction de Vion Dalibray. Ici, p. 2 et 3.
172 Ibid., p. 9-11. Par opposition à cette mémoire passive et serve, Huarte
défini! une mémoire active, liée à la grande imagination et au grand enten-
dement, mémoire que dans sa traduction, Vion Dalibray qualifie de reminis-
cence, terme platonicien qui concorde fort bien avec l'hostilité platonico-augus-
tinienne d'Huar!e contre l'art des rhéteurs, et donc contre leur mnémotech-
nique.
130 LA RÉFORME TRIDENTINE

érasmienne contre l'imitatio ciceroniana. Des deux autres puissances,


l'entendement et l'imagination, l'une, combinée avec un tempérament
chaud et sec, peut donner des génies dans les sciences, et l'autre, combinée
avec un tempérament chaud et humide, peut donner des génies dans les
arts. L'une, tournée vers la contemplation et la connaissance, donne des
héros de l'esprit; l'autre, tournée vers l'action et la réussite terrestres,
donne des héros de la politique, de l'éloquence, de la poésie, et des arts
plastiques.
Mais comme l'imagination se combine aisément avec la mémoire, alors
que l'entendement atrophie celle-ci, et lui supplée, l'Examen des Esprits
est avant tout le lieu d'une héroïsation de la mélancolie, principe physio-
logique éminemment favorable à la puissance de l'entendement, à l'in-
vention philosophique et théologique. Les mélancoliques - pour peu que
leur « feu» brûle leur « colère» - sont donc des prédestinés de la Nature,
qui n'ont pas besoin d'art ni même d'exercice oratoires, pour gagner les
sommets de la connaissance. Socrate et Caton appartenaient à cette
élite, mais aussi saint Paul: «Loy de Nature» et «Loy de Grâce»
concourent à privilégier de grands esprits. Mais de ce privilège est exclu
l'idole de l'Italie et des humanistes, Cicéron:

Cicéron confesse qu'il avoit l'esprit pesant, pour ce qu'il n'étoit pas
melancolique, en quoy il dit vray, car s'il eust esté tel, il n'eust esté si
eloquent; pour ce que les melancoliques adustes ont faute de mémoire,
à laquelle appartient de discourir avec grand apparat. Elle a une autre
qualité, qui sert beaucoup à l'entendement, qui est d'estre resplendissante
comme l'agathe, au moyen de laquelle splendeur, elle illumine le cerveau
afin que les figures se fassent 173.

Le soleil noir de la mélancolie, qui n'illumine pas le rhéteur italien,


brille sur l'Espagne et sur ses théologiens. L'« obscure clarté» de Saturne
soutient l'orgueil de l'Espagne, pays chaud et sec, à mi-chemin du septen-
trion et des tropiques, élu pour la mélancolie. Et cet ingenium mélanco-
lique de l'Espagne trouve dans la « sévérité solitaire» de ses théologiens,
dépositaires par excellence de la vérité catholique 174, sa plus haute
manifestation. Cette sévérité, qui exprime la vérité dans un style dédai-
gneux de « bien dire », est l'héritière du génie des cordouans Sénèque et
Lucain, dont l'austérité stoïcienne préférait un langage âpre et heurté.
Après la théologie, les sciences (médecine, jurisprudence, philosophie) non
moins indifférentes aux blandices rhétoriques, répondent à la vocation
de la mélancolie espagnole. Ce sentiment national pousse Huarte à affir-

173 Ibid., p. 248.


174 Cette apologie de la théologie spéculative est-elle une compensation
offerte par Huarte à l'immense domaine qu'il attribue - et donc qu'il s'at-
tribue, en tant que médecin - à la Philosophie naturelle? JI consacre un
chapitre (X) à justifier sa caractérologie de tout soupçon de matérialisme ou
d'athéisme, et à démontrer qu'elle ne permet en rien de conclure au caractère
mortel et corruptible de l'âme raisonnable. Voir une reprise de ce passage dans
Dissertations critiques de Balzac, in Œuvres, Paris, 1665, t. JI, p. 575.
HUARTE 131
mer que l'Espagnol « ingenteux» saura dire « sans comparaison de plus
hautes et subtiles choses en son patois et avec ses termes barbares que
ne fera un estranger ... avec tout son beau latin, parce que si l'on en vient
à tirer ces gens-là de l'élégance et de la politesse avec laquelle ils escri-
vent, ils ne diront rien qui vaille, ny qui tesmoigne la moindre inven-
tion » 17Is.
Dans un langage médical, l'augustinisme sénéquiste du médecin espa-
gnol l'amène à poser en principe que grand entendement et subtilité
intellectuelle sont incompatibles avec « l'elégance et la politesse du lan-
gage ». Saint Paul, d'ailleurs, n'était pas éloquent, et il n'était pas
décent qu'il le fût, car il aurait en ce cas prêché la vérité évangélique
avec ces «mesmes preceptes et subtilitez de la Rhetorique» dont les
sophistes païens faisaient usage pour tromper le peuple 176. L'ars dicendi,
païen et humaniste, compromis de surcroît par la mémoire dont il se
soutient, doit être abandollné à la prédication, servante de la théologie.
Et de même que l'anti-cicéronianisme d'Erasme, réfracté par l'anthro-
pologie de Huarte, devient chez notre auteur le prétexte d'une véritable
Contre-Renaissance espagnole 177, de même la théorie du génie mélan-
colique, durcie par Huarte, devient chez lui le critère d'un élitisme impi-
toyable:
La Nature (ne craint pas d'écrire Huarte) forme des esprits si parfaits
qu'ils n'ont aucun besoin de maîtres qui leur enseignent comment ils doi-
vent philosopher. Car de quelque remarque que le maître aura seulement
touchée, ils tirent mille considerations. A ceux-là, il est permis d'escrire,
non à d'autres [ ... l, car l'ordre qu'on doit tenir afin que les sciences reçoi-
vent tous les jours accroissement et grande perfection, c'est de joindre la
nouvelle invention de nous autres qui vivons maintenant avec ce que les

175 Ibid., p. 333. «Ceux qui ont les deux facultez jointes ensemble, l'ima-
gination et la mémoire, entreprennent hardiment d'interpréter l'Ecriture Sainte,
croyant qu'à cause qu'ils savent beaucoup d'hebreu, de grec et de latin, il
leur est facile de tirer le vray ... (l'expression « tirer le vray» est empruntée
par Vion Dalibray à Montaigne), mais après tout, ils se perdent. Premièrement
parce que les mots de la Sainte Ecriture et ses façons de parler ont beaucoup
d'autres significations que celles que Cicéron a peu savoir en sa langue. Secon-
dement, parce que telles gens ont manque d'entendement, qui est la puissance
qui vérifie si un sens est Catholique ou non », p. 334. 11 faut donc laisser
l'interprétation des vérités de foi aux théologiens scolastiques, de préférence
espagnols, et rester, lorsqu'on n'est pas doué pour cela, dans une « docte
ignorance ~.
176 Ibid., ch. XII, p. 324 et suiv, Voir également, sur la fonction servile
de l'éloquence sacrée au regard de la théologie, le ch. XIII : «Où il est prouvé
que la Théorie de la Théologie appartient à l'entendement, et la predication,
Qui en est la pratique, à l'imagination. »
177 La notion a été introduire par Hiram Haydn, The Counler-Renaissance,
New York, Harcourt, Brace and World, s.d. (lre éd. Scribner's, 1950) sur le
modèle de « Contre-Réforme », expression aujourd'hui tombée en désuétude,
en dépit de sa commodité. Commode elle aussi, pour marquer le « tournant»
du XVI' humaniste, la notion de « Contre-Renaissance» est elle-même très
contestable, sauf peut-être pour le cas de l'Espagne.
132 LA REFORME TRIDENTINE

ar.cicns ont laissé dans leurs livres [ ... ] La République ne devrait pas
consentir que les autres qui manquent d'invention escrivissent des livres
et les fissent imprimer car tout ce qu'ils font ne sont que des redites de
ce qui est dans les graves autheurs 178.

On conçoit qu'un tel texte, en dépit de son allure inquisitoriale ait pu


séduire les «libertins érudits» français du XVII' siècle, fort jaloux de
leur accès aux «arcanes» du savoir, et peu soucieux de les partager
avec le peuple, abandonné aux prédicateurs et autres bavards.
Cette espèce de transcendance du type intellectuel se manifeste non
seulement au plan de la connaissance, mais à celui de la conduite. L'en-
tendement mélancolique est spontanément vertueux:

Il Y a une autre sorte de sagesse, accompagnée de droiture et de


s:mplicité, par laquelle les hommes connaissent ce qui est bon et réprou-
vent ce qui est mauvais. Galien dit que ce genre de sagesse appartient
à l'entendement, pour ce que cette faculté n'est pas capable de malice ni
de ruse, et qu'elle ne sçait pas seulement comme on fait le mal: ce n'est
que droiture, simplicité, justice et franchise 179.

A cet égard, l'imagination, fille de «l'humidité chaude », mère de la


prudence mercurielle du courtisan à l'italienne, nourrice de la méchan-
ceté 180, est d'une valeur moindre, quoique supérieure à la mémoire. Son
invention est elle aussi d'un ordre inférieur à celui de l'entendement, car
il s'arrête dans la sphère sensible, et ne s'élève pas à l'intelligible. Elle
a aussi partie liée avec la rhétorique, dont l'entendement n'a cure. Dispen-
satrice de la prudence, elle correspond à la vocation des rois 181, des
chefs d'armée 182, qui ont moins besoin de « commune vaillance» que de
« politique»; les meilleurs se recruteront donc parmi les imaginatifs
bilieux, non parmi les sanguins. Dispensatrice des images sensibles, elle
correspond alors à la vocation des poètes, pas plus doués pour la mémoire
que les hommes de grand entendement contemplatif. La poésie à laquelle
pense Huarte n'est pas néo-latine et académique, mais nationale et
moderne; elle doit tout à la Nature, rien aux préceptes:

178 Ibid., p. 207-208. On peut se demander s'il s'agit de proposer un ren-


forcement de l'Index, ou l'établissement d'un Contre-Index, pourChassant les
ouvrages conformistes et bénisseurs? Il serait tentant de voir en Huarte un
de ces érasmiens condamnés au déguisement que M. Bataillon a mis en lumiére
dans l'Espagne du xv,' siècle.
179 Ibid., p. 251.

180 Ibid., p. 370. «Les méchants sont ordinairement de grand esprit:..


Source à la fois d'une certaine manière de voir Richelieu, sous Louis xm, et
de ce qu'Octave Nadal a appelé «l'exercice du crime:. chez les héros «noirs:.
de Corneille.
181 Ibid., ch. XVII, p. 564 et suiv.

182 L'Examen des Esprits, trad. cit., p. 488 et suiv.


HUARTE 133
L'art de poesie a ceci de particulier que si Dieu ou la Nature n'ont
pas fait l'homme poète, on ne gagne rien à luy enseigner par regles et
preceptes 183.

Socrate, qui avec toute sa poétique, ne put jamais écrire un vers,


n'en est pas moins l'Oracle d'Apollon 184. La vigueur d'imagination donne
au poète-né la faculté d'apprendre rapidement un rôle de comédie, et,
l'éloignant des sciences, lui fait préférer la lecture des romans de cheva-
lerie et de la Diane de Montemayor.
Sans doute y a-t-il des degrés dans la puissance d'imagination:
lorsqu'elle est à son zénith, elle supplée à l'entendement et à la mémoire.
Lorsqu'elle est plus faible, elle donne des « petits marquis"
qui parlent agréablement, qui disent de bons mots, qui savent donner
le trait 185,

et qui font parade d'élégance vestimentaire 186. Autant de signes de


médiocrité: les grands esprits nés sous le signe de Saturne sont « taci-
turnes, pesans à parler, et tardifs à repondre », ils n'ont pas les manières
du monde ni le «moindre ornement de langage ». Ce sont des Alcestes,
qui :~e S~ snllcient de la mode.
Si les grands entendements sont «grands rieurs », faute d'imagina-
tion, les grandes imaginations, douées pour le comique et l'humour, ne
rient pas. Et Huarte trace le portrait qui servira plus tard à construire le
mythe biographique de Molière:
Nous voyons rarement rire les hommes de grande imagination. Et
ce qui est à remarquer est que ceux qui raillent fort agréablement, et
qui sont tres facetieux, ne rient jamais de ce qu'ils disent ny de ce
qu'ils entendent dire aux autres: pour ce qu'ils ont l'imagination si
délicate et si subtile que mesme leurs propres rencontres et gentillesses
n'y repondent pas encore et n'ont pas encore toute la convenance et
grace qu'ils voudroient. A quoy l'on peut adjouster que la grace outre
la beauté de la chose qui doit se dire et faire à propos, doit estre nouvelle
ct non jama;s ouye ny veue 187.

Dans l'ordre de l'imagination, comme dans celui de l'entendement, le


grand critère de la supériorité est donc l'invention:

1811 Ibid., p. 290. On peut penser que Vion Dalibray a trouvé dans ces
passages une raison de traduire Huarte. Sa poétique est fort indépendante, et
son goût de la diversité stylistique et du caprice est fort manifeste dans son
recueil de 1653, qu'il divise en vers «bachiques, satyriques, héroïques, amou-
reux, Moraux, Chrétiens ». Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici qu'il a
traduit deux pièces de Malvezzi, le Romulus et le Tarquin le Superbe, chefs-
d'œuvre de 1'« atticisme sénéquien OP à l'espagnole.
184 Ibid., p. 305.
185 Ibid., p. 312.
186 Ibid., p. 314.
187 Ibid., p. 243.
134 LA RÉFORME TRIDENTINE

Ces deux differences d'esprit sont fort ordinaires entre les hommes de
lettres. Il s'en trouve qui sont relevez par dessus l'opinion commune, qui
jugent et traitent les choses d'une façon particulière, qui sont libres de
ùonner leur advis et ne suivent personne. Il y en a d'autres qui sont
rt:sserez, humbles, paisibles, deffiant d'eux mesmes et se rendant à l'advis
d'lIl1 grave autheur qu'ils suivent 188.

Les imitateurs sont pusillanimes. Les inventeurs sont de grandes âmes,


dans l'ordre de l'intelligence ou de l'imagination, tendues et tourmentées
par leur chasse à la vérité et à l'idéal. Dans un ordre de société régi par
la Réforme catholique, Huarte fait de l'anti-cicéronianisme «mélancoli-
que », pénétré d'augustinisme, un lieu commun propre à rallier dans une
même conscience de soi héroïque les diverses élites: «gentilshommes
ignorants », mais convaincus de leur supériorité naturelle sur l'humanisme
pédant; hommes d'Eglise défiants envers les « lettres païennes» ; érudits
dédaigneux d'un humanisme scolaire; écrivains en langue vulgaire, impa-
tients de la tutelle des Anciens et des latineurs. Ce n'est point par hasard
si un ami de Pascal, le poète «libertin» Vion Dalibray, prit soin de
traduire l'Examen des Esprits en 1645: ce livre favorisait une étrange
alliance, contre l'humanisme cicéronien, entre l'augustinisme ennemi des
lettres profanes, et la modernité profane « déniaisée », aulique ou savante.
Etrange alliance, où les Belles-Lettres et les arts se trouvent en un sin-
gulier porte-à-faux.


••
L'Ars proclamatoria du Frère Laurent, l'Examen des Esprits du
Dr Huarte sont deux symptômes d'une «Contre-Renaissance» qui est
aussi et avant tout une Renaissance des Pères de l'Eglise.
Ce sont les humanistes, c'est Erasme en particulier, a écrit Jean
Dagens lIl1l, qui ont réveillé les Pères de leur sommeil plusieurs fois sécu-
laire [ ... ] De l'officine de Froben à Bâle, sortent par les soins d'Erasme,
et à une cadence déconcertante, un nouveau Cyprien en 1520, Tertullien
en 1521, Arnobe le jeune en 1522, saint Hilaire en 1523, saint Jérôme
en 1524 et 1525, quelques traités de saint Jean Chrysostome en 1525, 1526
et 1529, saint Irénée en 1526, saint Ambroise en 1527, saint Augustin de
1527 à 1528, Origène en 1536.

Aux yeux de l'humaniste hollandais, cette Renaissance des Pères


n'était pas une réaction contre la Renaissance des philosophes, poètes et
orateurs païens: elle en ètait l'achèvement. La Philosophia Christi, en
germe dans la Gentilitè comme dans la Bible, trouvait chez les Pères, de
culture à la fois gréco-latine et biblique, les maîtres les plus sOrs d'une

188 Ibid., p. 209-210.


J. Dagens, Bérulle et les onglnes de la restauration catholique (1575-
189
1611), Paris, Desc1ée, 1952, p. 35.
I.ES RHÉTORIQUES BORROMÉENNES 135

eloquentia conciliant la piété chrétienne et les Lettres humaines. L'Eccle-


siastes, cette rhétorique sacrée selon Erasme, faisait des Pères les
modèles d'un nouveau type de théologien, sorti de sa tour d'ivoire scolas-
tique pour évangéliser l'humanité.
Avant même que le Concile n'a§sociât la réforme de l'Eglise à celle de
l'éloquence sacrée, le cardinal Cisneros avait créé à l'Université d'Alcala
des chaires de rhétorique propres à former des prédicateurs 190. Cette
alliance de la théologie et de la rhétorique, conjuguée avec l'influence
d'Erasme, supposait une refonte, donc une crise, de l'ensemble de la
culture catholique. Objet de soupçon des théologiens traditionnels, elle
naissait d'lm sou~i de renovatio spiritus qui se conciliait mal avec la
conquête des foules. Dans la Compagnie de Jésus elle-même, les scru-
pules furent vifs, et l'on peut déceler, dans les premières générations
de la Société, un débat entre théologiens, « spirituels », et « humanistes :.,
sur la place à accorder à la rhétorique dans la nouvelle culture catho-
lique.
L'ouvrage de Frère Vincent reflète ce débat, plus vif qu'ailleurs en
Espagne. L'Examen des Esprits nous permet de comprendre pourquoi:
au «soupçon» chrétien contre la rhétorique, s'ajoutait le «soupçon"
national contre la Renaissance paganisante d'Italie. Il fallait trouver un
moyen terme. L'éloquence chrétienne de Louis de Grenade, disciple du
({ spirituel» Jean d'Avila, savant théologien, et humaniste accompli, vint
se conjuguer avec l'œuvre disciplinaire du cardinal Borromée pour offrir
au monde catholique un modèle de société « réformée» nù une prédication
à la fois orthodoxe, inspirée et efficace exerce un salutaire empire.
Ce compromis entre Italie et Espagne, entre rhétorique et théologie,
cntre la nécessité de bâtir une société chrétienne et le souci de l'intériorité
individuelle, se fonde sur l'exemple du saint Augustin du De Doctrina
Christiana, et en sourdine, sur celui de l'Ecclesiastes d'Erasme. Les
rhétoriques ecclésiastiques rédigées dans cet esprit au XVI' siècle, et
patronnées par Charles Borromée, ont été justement qualifiées par Peter
Bayley de «borroméennes" 191.

CHRISTUS ORATOR: LES RHÉTORIQUES «BORROMÉENNES»

Charles Dejob, dans son livre De l'infLuence du Concile de Trente sur


la littérature et les' beaux-arts ... (1884), semble bien le premier à avoir
proposé une bibliographie et une étude approfondies des rhétoriques

190 ibid., p. 40.


191 Voir Peter Bayley, «Les sermons de J.P. Camus et l'esthétique borro-
méenne », dans Critique et création littéraires en France au XVII' siècle, Paris,
C.N.R.S., 1977, p. 93-101, et French pu/pit oratory, thèse dactylo gr. cit.
136 LA RÉFORME TRIDENTINE

ecclésiastiques qui, à partir de la seconde et dernière session du Concile


de Trente, se multiplient dans l'Europe catholique 192.
En 1562 encore, un an avant la clôture du Concile, Frère Luca Baglione
publiait à Venise un Arle dei predicare 192 bis, où, s'en prenant vivement à
saint Augustin et au De Doctrina Cil ris tian a il réfute les opinions de
l'évêque d'Hippone contraires à celle de Cicéron et du De Oratore: il
s'indigne entre autres que l'on puisse affirmer que l'apprentissage de la
rhétorique dès l'enfance n'est pas indispensable à l'orateur chrétien. Oer-
niers échos vénitiens de la première Renaissance. A Rome, dans le même
temps, le cardinal Charles Borromée s'apprête à faire du De Doctrina
Christiana la clef de voûte de toute l'éloquence catholique.
Neveu du Pape Pie IV (1559-1565) le jeune cardinal 193 avait joué
un rôle déterminant dans la réouverture du Concile et veillait à la
marche rapide de ses travaux. Avant 1563 - il n'était pas encore
ordonné prêtre - il réunissait autour de lui à Rome une Académie des
Nuits Vaticanes 194 où sous le nom allégorique de Caos, il présidait à des
joutes oratoires latines entre ses amis, Silvio Antoniano (JI Risoluto),
Augustin Valier (l'Obbediente), Sperone Speroni (Nestor) et le futur
Grégoire XIII, Ugo Buoncompagni. Après 1563, son ordination, et la
clôture du Concile, les thèmes de l'Académie changent: les discours n'ont
plus pour sujet Cicéron, Tite-Live, Lucrèce, mais les Béatitudes et les
vertus théologales. Charles Borromée se tourne vers Epictète et vers les
Pères de l'Eglise.
Sur lui s'exerce dès lors l'influence de Philippe Neri m, qui depuis
1543 prêchait les pauvres de Rome, avec un succès qui attira bientôt à lui

192 C. Dejob, De l'influence du Concile de Trente sur la littérature et les


beaux-arts ... , Paris, Thorin, 1884, p. 109 et suiv. Ch. Dejob met bien en
évidence les sources et le sens de cette littérature rhétorique et il montre que
celIe-ci, en faisant de l'éloquence sacrée le modèle et l'exemple de toute «élo-
quence humaine» soumettait celle-ci à une épreuve redoutable (p. 146 et suiv.).
l02bi. Fra Luca Baglione (de l'Ordre des Mineurs Observantins), Arte
dei Predicare contenta in tre libri, Vinegia (Venise), Andrea Trevisano, 1562.
Voir f. 7, Cicéron «principe di tutti li Oratori latini»; f. 13 VO: critiques
adressées au «gran padre Agostino ». Outre celle que nous citons, Fra Luca
se révolte contre l'idée, défendue par Augustin, qu'un prédicateur peut se
contenter de répéter lin sermon écrit par un autre, plus savant. Comment
pourrait-on répéter et imiter un sermon, si l'on ignore l'art oratoire? D'ail-
leurs, honte aux plagiaires.
193 Sur Charles Borromée, voir outre l'art. «Saint Charles Borromée» du
Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, t. XII, col. 486-534,
et la Storia dei Papi, ouvr. cit., t. VII, «Pie IV (1559-1565) », André Deroo,
Saillt Charles Borromée cardinal réformateur, docteur de la pastorale (1538-
1584), Paris, éd. Saint-Paul, 1963, et plus récemment l'art. «Carlo Borromeo:>
de Michel de Certeau, dans le Diz. biogr. degli /1., t. 20, 1978, p. 260-269.
194 Voir Pio Paschini, «II primo soggiorno di S. Carlo Borromeo a Roma
(1560-1565) », dans Lateranum, nova series, Anno XXIV, nO' 1-4, Rome, 19~8,
p. 93-177. Voir aussi L. Berra, L'Accademia delle Notte Vaticane fondata da
S. Carlo Borromeo, Rome, 1915.
19:; Sur Philippe Neri et l'Oratoire, voir L. Ponnelle et L. Bordet, Saint
Philippe Neri et la société romaine dl' son temps, Paris, Bloud et Gay, 1928,
rééd. Paris, La Colombe, 1958.
CHARLES BORROMÉE 137

gentilshommes et dignitaires ecclésiastiques. Interprétant dans le sens le


plus affectif l'éloquence du cœur recommandée par saint Augustin, il
3'appliquait à émouvoir par une parole sans recherche, à la fois simple
et touchante. Des Laudi spirituali ajoutaient les effets de la musique à
ccux de la voix, pour créer dans le public une sorte d'effusion pénitente
et dévote, avec larmes. Rien de plus étranger, du moins à l'origine, à cette
éloquence quasi franciscaine, en langue vulgaire, et destinée à un public
composite et «ignorant », que l'art néo-latin d'une aristocratie huma-
niste dont la Curie pontificale avait bit ses délices vingt ans plus tôt et
dont la tentation persistait dans l'Académie des Nuits Vaticanes. La
congrégation de l'Oratoire, fondée en 1575 par Philippe Neri ne mérite
son titre que si on l'interprète à la lumière du De Doclrina Chris/iana :
dédiée à la prédication cordiale et aux œuvres de charité, elle se tourna
aussi vers l'exégèse biblique, l'histoire ecclésiastique et l'archéologie de
la Rome chrétienne. Mais elle chercha toujours à traduire les résultats
des sciences sacrées en un langage à la portée des cœurs simples, et à
l'écart de toute délectation purement esthétique ou érudite.
En 1566, montrant l'exemple de la résidence, le cardinal Borromée
s'installe dans son archevêché de Milan, préside les synodes diocésains
et les conciles provinciaux, multiplie les visites pastorales. II fait de son
diocèse le modèle d'administration épiscopale « réformée» selon le Concile.
Dans le vaste Corpus d'instructions diocésaines que son neveu et succes-
seur Frédéric publiera en 1587 196, on retrouve un recueil de règles à
l'usage des prédicateurs. Celles-ci ne font que paraphraser le Decrelum de
lectoribus et praedicatoribus Sacrae Scripturae, voté par la Congrégation
générale du Concile le 7 mai 1546 et confirmé le Il novembre 1563 197 •
Le cardinal-archevêque ne se contenta pas de cette activité législative. A

196 Acta Eeclesiae Mediolanensis .... Milan. 1583. in-fol. et Pastorum concio-
natorumque instructiones ...• Cologne. Cholin. 1587. 16°. Sur Federico Borromeo.
voir Dizionario biografico ...• ouvr. cit.. t. 13, p. 31-42. Disciple de Philippe
Neri. comme son oncle. le second cardinal Borromeo créa à Milan. outre la
Bibliothèque Ambrosienne. lin véritable centre de recherches historiql1es. qui
prit le relais de celui de Baronius et put rivaliser avec celui de la Bibliothèque
Vaticane. L'augustinisme des disciples de saint Charles Borromée et de saint
Philippe Neri les tourna non seulement vers une «éloquence du cœur» mais
aussi vers l'érudition et la polémique historique avec les protestants.
197 Concilium Tridentinum: diariorum. aetorum. epistularum. traetalorum
nova colleetio. éd. Societas Goerresiana. t. V. Aetorum pars altera. ed. Ste-
phar.us Ehses. Fribourg-en-Brisgau. Herder, 1911. p. 73. 5 avril 15· t 6. Débat
De ministris verbi Dei abusus atque remedia; p. 122. 1er mai 1546. Projet
de décret De leetoribus et praedicatoribus; p. 125. 7 mai. Décret adopté De
leetoribus atque praediratoribus saerae scripturae. en part. § 15. p. 127. Ces
dispositions sont reprises à leur compte par les Pères conciliaires en 1563.
Voir ibid., t. IX. Aetorum pars sexta, Fribourg-en-Brisgau. Herder, 1924. p. 981.
Deeretam de reformatione leetorum (Il nov. 1563). Dans la bibliographie consi-
dérable consacrée au Concile. on retiendra tout spécialement A. Dupront. « Du
Concile de Trente: réflexions autour d'un IV' centenaire ». Revue Historique.
t. CCVI. oct.-déc. 1951, p. 262-280. qui met en évidence la part prépondérante
prise par les « méditerranéens ». Italiens et Espagnols. dans cette réaffirmation
du principe romain face au défi de l'Europe du Nord.
138 LA RÉFORME TRIDENTINE

l'usage des séminaires, ou du public lettré en général, il passa commande,


ou fit publier des ouvrages de rhétorique ecclésiastique. Directement sous
son influence, ou indirectement sous l'effet de l'heureuse conclusion du
Concile, s'ouvrit en Italie et en Espagne un véritable « atelier» de rhéto-
rique, plus prolifique qu'aucune école de sophistes antiques ou qu'aucune
Académie humaniste.

•••
Ces traités ont tous en commun de s'appuyer ouvertement sur le L. IV
du De Doc/rina Christiana et tacitement sur l'Ecclesias/es d'Erasme. Ils
s'efforcent, avec cependant des nuances de l'un à l'autre, de tenir une voie
lIloyenne entre l'extrémisme du Frère Laurent de Villavicente, et le cicérc-
nianisme christianisé d'un Marc Antoine Natta et d'un Fra Baglione.
Patronnés par l'autorité de Charles Borromée, répandus et étudiés dans
toute l'Europe catholique, ils marquent, en dépit d'eux-mêmes peut-être,
une étape capitale dans l'histoire de la rhétorique humaniste.
Jusque-là, l'éloquence sacrée avait connu soit la forme savante et
scolastique soit la forme populaire et diatribique 108. Cette dernière
connaîtra en France sous la Ligue son suprême épanouissement. Les
rhétoriques borroméennes s'efforcent de combattre à la fois l'une et l'autre
tradition pour leur substituer un art oratoire renouant avec l'éloquence
des Pères de l'Eglise. Une norme unique, mais souple et adaptable aux
circonstances et au public, remplace les deux méthodes médiévales, l'une
inefficace, l'autre dangereuse et se prêtant à tous les excès de la vulga-
rité. Il est curieux d'observer que la plupart des rhétoriques borroméen-
nes furent publiées très rapidement, sinon d'abord, à Paris.
Paris dans le dernier quart du XVI' siècle est en effet un champ de
bataille où se livre le combat décisif entre orthodoxie et hérésie protes-
tante. Les traités de rhétorique qu'Italiens ou Espagnols y publient sont
manifestement destinés à pourvoir les prédicateurs de la Ligue d'une
méthode efficace pour haranguer le peuple selon les prescriptions du
Concile. Bonnes intentions, peu suivies d'effet. Ces traités en latin, écrits
par de doctes théologiens initiés à l'humanisme, étaient de qualité trop
haute pour influencer curés et moines démagogues, qui avaient leurs tra-
ditions et couraient au plus pressé. Si toutefois ils les lurent, ceux-ci ne
retinrent de ces paraphrases du De Doc/rina Christiana qu'un encourage-
ment générique à dédaigner la forme et à se fier à leur zèle pour enflam-
mer les foules.

lOB Voir outre Charles Lahitte, De la démocratie chez les prédicateurs de


la Ligue, Paris, 1886, et Etienne Gilson, «La technique du sermon médiéval )}
dans Les Idées et les Lettres, Paris, Vrin, 1932, la récente mise au point de
Bruno .Iereczek, Louis de Grenade disciple de Jean d'Avila, Lussaud, Fontenay-
le-Comte, 1971, sur la prédication « réformée» en Espagne chez Jean d'Avila
et Louis de Grenade, Il nous manque une histoire de la prédication en rapport
à la fois avec l'histoire de la rhétorique, l'histoire sociale et l'histoire de la
spiritualité. La formule que commente la présente note n'a d'autre valeur que
celle d'une pierre d'attente.
RHÉTORIQUES HORROMÉENNES ET HUMANISME 139

A bien des égards, les rhétoriques « borroméennes» posent un idéal


oratoire qui ne sera pleinement réalisé en France, et même en Italie, que
dans la seconde moitié du XVII' siècle. Un Bossuet et un Bourdaloue en
France, un Paolo Segneri en Italie réussissent alors à concilier Cicéron
et saint Paul, sans faire de tort à l'art de l'un ni à la charité de l'autre .•
Nous avons là un cas typique de théorie précédant et engendrant, après
une longue période de tâtonnements, une pratique oratoire. On peut d'ail-
leurs supposer que lorsque Jean Botero, secrètaire du cardinal Borromée,
vient en personne à Paris en 1585 préfacer et publier la première édition
de. sa rhétorique ecclésiastique, il songe tout autant à corriger et disci-
pliner la chaire parisienne qu'à en stimuler le zèle. L'esprit de son
œuvre, nous le verrons, n'est certes pas celui d'un « laisser aller» oratoire,
où tout serait bon pour peu que le « service de Dieu» s'en trouvât bien.
En dépit de leur anti-cicéronianisme chrétien, et de leur soupçon augusti-
nien envers les II: mots », les rhéteurs II: borroméens» sont trop pénétrés
d'humanisme, et ils ont reçu une formation trop profondément cicéro-
nienne, pour que leur dédain de principe pour l'élocution ne reste pas
dans les bornes de la juste mesure.
Leurs rhétoriques sont en «régression» si on les juge du point de
vue de l'idéal d'élégance littéraire et aristocratique d'un Bembo et d'un
Dolet. Mais il serait excessif de les ranger sans nuance sous l'étiquette
de «Contre-Renaissance ». Sans doute, elles sont une pièce non négli-
geable dans la stratégie d'ensemble mise en œuvre par l'Eglise romaine
p0ur ranger l'humanisme au service de la discipline et du dogme formu-
lés par le Concile de Trente. Elles font peser sur l'ensemble de la vie
intellectuelle et artistique la menace d'un asservissement au do cere dévot,
et d'une hégémonie intolérante du rhetor ecclesiasticus.
Mais on peut voir aussi dans les « rhétoriques borroméennes » le témoi-
gnage éclatant de la victoire de l'humanisme, selon le vieux principe
Graecia capta ferocem victorem cepit, à l'intérieur de l'Eglise catholique.
L'insistance des rhéteurs « borroméens » sur l'inspiration intérieure du dis-
COUfS, sur ses SOl1fces proprement spirituelles, marque-t-elle une rupture
avec le cicéronianisme esthétique de Bembo? C'est vrai. Mais cette insis-
tance même révèle un ralliement du haut clergé italien à l'un des aspects
les plus caractéristiques de la Renaissance dans les pays du Nord de
l'Europe, la renovatio spiritus. La notion d'inspiration est d'ailleurs fort
loin d'être étrangère à la rhétorique antique: elle est au cœur de la
rhétorique d'un Sénèque, d'un Ps. Longin, et saint Augustin s'était borné
fI la chri~tianiser. L'anti-cicéronianisme des rhétoriques borroméennes, de
ce point de vue, n'est qu'un moment de l'histoire de la rhétorique huma-
niste, qui oscille entre intériorité et extériorité, subjectivisme et objecti-
vité, «enthousiasme» et académisme.
Cet anti-cicéronianisme est d'ailleurs tout relatif. Il met l'accent sur
l'inspiration plus que sur l'art, sur l'invention plus que sur l'élocution:
mais, comme le De Doctrina Christiallfl de saint Augustin, il n'en fait pas
moins concourir l'art des rhéteurs, surtout sous la forme philosophique
qu'a voulu lui donner Cicéron, à l'efficacité de la parole chrétienne. Or,
les rhétoriques «borroméennes» rédigées en latin, ont pour principaux
140 LA RÉFORME TRIDENTINE

destinataires des prédicateurs qui s'exprimeront aussi en langue vulgaire,


à l'intention des gens de Cour ou du peuple. Si bien que, sur une vaste
écheIle, à la mesure des ambitions européennes, voire mondiales, de la
Reconquête catholique, la réforme de l'éloquence sacrée - et les rhéto-
riques rédigées pour la rendre opérante - furent l'un des principes
moteurs du transfert de la discipline oratoire" à la prose en langue vul-
gaire ; elles contribuèrent puissamment à la diffusion de la rhétorique
latine dans des secteurs de la société que l'humanisme néo-latin n'aurait
jamais touchés. Le cas est tout particulièrement net en France: il a faIlu
que la Cour fût sous le règne d'Henri IV et sous la Régence de Marie de
Médicis littéralement arrosée d'éloquence sacrée française par des prédi-
cateurs « réformés» pour que l'essor d'une prose oratvire « cicéronienne"
en langue française devînt possible. Le public s'était peu à peu formé
l'oreille, à entendre le P. Coton, ou le P. Binet, ou François de Sales, aux
cadences et aux valeurs stylistiques de l'élocution oratoire transposées
en langue vulgaire. Le succès des Lettres de Balzac, qu'un Goulu trouvera
trop «délectables », au sens augustinien et coupable de ce terme, n'au-
rait pas été possible sans la médiation d'une éloquence sacrée, «réfor-
mée» selon Cicéron autant que selon saint Augustin.
Il est vrai que les rhétoriques jésuites, à la fin du XVI· siècle, rendent
à Cicéron et aux modèles oratoires païens une place plus grande que les
rhétoriques «borroméennes ». Mais sur un point capital, les unes et les
autres, fidèles aux prescriptions du Concile de Trente, s'accordent: eJles
légitiment l'art oratoire chrétien comme mode privilégié d'expression et
de transmission des vérités de la foi; elles célèbrent l'orateur chrétien,
imitateur du Christ et des Apôtres, comme agent par excellence de l'His-
toire du Salut. La conjonction, dans les décrets tridentins, d'une réforme
de sacerdoce et de l'épiscopat d'une part 188, d'une réforme de l'éloquence
sacrée d'autre part, a en effet pour conséquence de doter l'idéal de
l'Orator d'une autorité, d'une substance, et d'un champ d'action sans
commune mesure avec le prestige qu'avait pu lui conférer l'humanisme
cicéronien, dans le cercle étroit de l'académisme curial sous Jules Il et
Léon X. Paradoxalement, le recul du «cicéronianisme », le rejet d'un
culte «païen» et exclusif de la forme, s'accompagnent d'un véritable
triomphe de l'Eloquence, élevée à la dignité d'office sacerdotal et aposto-

199 Voir dans l'édition E1lses C1t. des Acla les débats sur la réforme de
l'épiscopat, et en partiClllier sur la nécessité impérative de la résidence. Cette
réforme est étroitement liée à celle de l'éloquence sacrée: dans les deux décrets
cités ci-dessus, note 190, la prédication est lin office réservé par privilège à
l'Evêque, dans son diocèse (Décret du 1er mai 1556; Episcopi omnes memi-
nerinl se esse in ecclesia Dei positos pastores et doclores ad praedicandum ;
proptereaqlle quod jllre divino debi!llt, hoc praecipue aganl, quo nihil esl
honoriticelltills alque sUblimius, ul sciliret soIIiciti sunl praedicare populo sibi
commisso, et evangelizare verbllm Dei, ut oves proprii pastoris voci assuescanl
et dum ilIam audiunt et de!eclantllr in ea, viam mandalorum ipsius posl ilIos
di/atalo corde perCllrranl. Dans le même sens, décret du Il nov. 1563 (lll ipsi
per se ... Sacras Scripturas divinamque legem annunlient ... ). Au 1. 1 de l'Eccle-
siastes Erasme plaidait ardemment pour un épiscopat «réformé» et en parti-
culier capable de porter dignement au peuple la parole de Dieu.
EPISCOPUS ORATOR 141

lique. Préparée par la pédagogie rhétorique des collèges et des séminai-


res, répandue sur un immense public par une armée de prédicateurs, cette
Eloquence sacrée est par principe la rivale sinon l'ennemie des Belles-
Lettres profanes et modernes. Mais elle doit s'appuyer, pour plaire autant
qu'instruire, sur le modèle des Belles-Lettres profanes de l'Antiquité, elle
associe la théologie et le « bien dire» en langue vulgaire: en dépit
d'elle-même, elle éveille chez ses auditeurs une sensibilité aux ressources
d'art et d'expressivité que recèlent ces mêmes langues dont elle voudrait
interdire l'usage à des fins d'art et de délectation profanes. Elle dépose
en somme des semences, elle accumule des expériences de la prose d'art
où les Belles-Lettres profanes trouveront leur profit.
La réforme du sacerdoce et de l'épiscopat emprunte en effet ses
sources et ses exemples dans l'œuvre éloquente et dans la biographie
des Pères de l'Eglise., Or ceux-ci, nous l'avons vu, de par leur formation
dans les écoles de rhéteurs, et de par la magistrature oratoire que leur
conÏérait l'épiscopat chrétien, réalisaient mieux que les écrivains et décla-
mateurs païens, bridés par le régime impérial ou affectés par cette
« décadence de l'éloquence» déplorée par Sénèque, Quintilien et Tacite,
la plénitude de l'idéal «républicain» de l'Orator selon Cicéron: un
gouvernement des âmes pilr la parole. Les Pères avaient retrouvé, grâce
au christianisme, à la fois l'autorité et le public qui manquaient aux
orateurs païens depuis la fin de la République. Pour s'en tenir aux Pères
latins, les Cyprien, les Ambroise, les Augustin, grâCe au prestige de leurs
fonctions épiscopales, ont restauré les conditions d'une éloquence « séna-
toriale» chrétienne, et recréé une aristocratie oratoire ayant. grâce à son
éloquence, pouvoir sur les passions du peuple et sur celles des Princes.
On peut même dire que jamais aucun orateur païen n'avait eu sur le
peuple du Forum ou sur l'Empereur l'autorité souveraine qu'un Ambroise
sut exercer sur la plèbe de Milan et sur Théodose. Cette majesté oratoire
d'un type nouveau avait été pour Augustin à la fois une révélation et un
exemple. Et il n'est pas excessif de supposer que le prestige oratoire dont
le christianisme faisait bénéficier son clergé lui attira bien des vocations,
nées chez des jeunes gens nourris dans le culte de l'éloquence et pénétrés
des thèmes, familiers aux orateurs stoïciens, d'une décadence de la parl)le
publique depuis que l'Empire, le luxe et les arts importés de Grèce,
s'étaient installés à Rome.
O!l neut aussi être assuré que nul orateur humaniste, pas même les
Chanceliers de la République florentine, n'eut l'autorité, ni l'audience
directe d'un Charles Borromée, héritier et imitateur d'Ambroise sur le
~iège archiépiscopal de Milan. A son exemple, les évêques « réformés »,
dont les mandements et les sermons, relayés par la parole d'innombrables
prédicateurs, réguliers ou séculiers, touchent toutes les classes de la
société, reconstituent peu à peu une société catholique, et enracinent dans
les consciences, dans les habitudes, une doxa inspirée du Canon de
Trente. Œuvre religieuse, mais aussi politique: il suffira au cardinal de
Richelieu de verser au crédit de la royauté française le prestige que lui
valaient sa dignité de prélat réformé et son autorité d'orateur ecclésias-
tique. pour révéler que l'efnquentia borroméenne, créée pour servir les
142 LA RÉFORME TRIDENTINE

législateurs de Trente, pouvait aussi bien, dans l'ordre de la société


civile, servir le Roi Très-Chrétien et travailler à recréer en France un
consensus politique, social et moral. Mais la synthèse exceptionnelle d'au-
torité religieuse et politique rassemblée sur sa parole par le cardinal de
Richelieu n'aura pas d'autre héritier que le roi Louis XIV lui-même:
inexorablement, après le grand roi, l'écrivain profane conquerra une
autorité croissante, indépendante du pouvoir politique et religieux, jus-
qu'à supplanter, au XIX· siècle, l'Episcopus orafor tridentin, même sur le
terrain religieux et la royauté, même sur le terrain politique. On en est
loin encore au XVII" siècle.
Quelle autre chaire pouvait valoir une audience plus vaste, et plus
respectueuse, que celle qui se dresse désormais au milieu de la nef des
Eglises, surtout lorsque l'Evêque «résident », comme l'avaient recom-
mandé les Pères de Trente, y monte en personne, pour enseigner son
peuple? Mais il est difficile de dire qui bénéficie le plus de cette ma.iesté
oratoire. L'idéal humaniste de l'Orafor, sacralisé par son intronisation
dans la maison de Dieu? Ou bien l'office de l'évêque et du prêtre, revita-
lisé et magnifié par le double prestige de l'Orafor cicéronien et du Docfor
augustinien?


••
L'atelier de rhétorique milanais n'eut de rival qu'en Espagne, devenue
citadelle de la catholicité: à partir de 1563, les moines espagnols tirent du
De Docfrina Christiana et de l'Ecclesiasfes un nombre considérable de
rhétoriques ecclésiastiques. Celles-ci sont évidemment fort bien accueil-
lies à Milan. Le siège archiépiscopal de Charles Borromée était d'ailleurs
sous l'autorité politique du Roi d'Espagne. Et même si les conflits ne
manquèrent pas entre gouverneur espagnol et archevêque, jaloux l'un
de l'autre de leurs prérogatives, le « climat" de la Réforme borroméenne
n'est pas sans affinités avec celui du catholicisme espagnol.
Trois traités de rhétorique ecclésiastique ont été composés par des
membres italiens de l'entourage de Charles Borromée: le De Rheforica
ecclesiasfica d'Augustin Valier 200, le De Praedicafore Verbi Dei de Jean
Botero 201 et Il Predicafore de François Panigarola 202.

20C AUf{uslini Valerii Episcopi Veronae De Rhelorica ecc/esiaslica ad c/e-


ricos libri Ires, Vérone, 1574 (Ire éd. fr. Paris, 1575). L'ouvrage est précédé
de deux préfaces, l'une de Pietro Morini, l'autre de P. Galt'sini, toutes deux
adrt'ssées à Charles Borromée, commanditaire de l'œuvre. Morini insiste sur
l'utilité du livre pour les séminaires. Galesini montre la différence entre l'élo-
quence profane et l'éloquence chrétienne. Se référant aux opinions du cardinal
lui-même. il soustrait cette dernière au magistère des rhtlteurs, et lui donne
pour maîtres les prophètes de l'Ancien Testament (tel Isaïe), l'Apôtre Paul,
et saint Augustin. Les sources chrétiennes de l'invention se trolivpnt. toujours
selon Charles Borromée, chez les Pères grecs, Justin, Basile, Grégoire de
Nazianze, Jean Chrysostome, chez les Pères latins, Cyprien, Jérôme, Ambroise,
Augustin et les Papes Grégoire et Léon. C'est cette doctrine que le cardinal
a enseignée aux séminaristes de Milan, afin qu'ils soient instruits à la fois
LOUIS DE GRENADE 143

Parmi les innombrables traités espagnols de rhétorique ecclésiastique,


on en compte au moins deux qui, édités à Venise du vivant de Charles
Borromée, peuvent à juste titre passer pour conformes à son esprit: les
Ecclesiasticae Rhetoricae libri de Louis de Grenade 203, le Modus concio-

dans la divinarum rerum disciplina et dans l'ecclesiastica patrum eloquentia.


Car les thèses de théologie, dans le séminaire de Milan. ne sont plus exposées
seulement more scholastico. mais omate. copiose. apteque ad populorum intel-
ligentiam. Augustin Valier n'a fait que rédiger la doctrine du cardinal: union
de la théologie et de l·éloquence. selon la méthode des Pères, telle que l'a
définie saint Augustin. le plus grand d'entre eux. Le modus scholastieus ne
fut qu'une corruption de la méthode du plus grand théologien catholique.
Augustin.
201 Joannis Boteri Benensis De Praedicatore Verbi Dei libri quinque jussu ...
Caroli Cardinalis Borromaei conscripti. Parisiis. G. Chaudière. 1585. La dédi-
cace au Cardinal Lauro est signée de Paris. 7 septembre 1585. Botero y rap-
porte les exercices auxquels se livrait son maître Borromée pour surmonter
son peu de don pour l'éloquence. C'est au cours de ces exercices que le Car-
dinal lui demanda de composer ce livre.
202 Il Predicatore. overo Demetrio Falereo deU'eloeutione con le paraphrasi
e commenti e discorsi di ... F. Panigarola. Venise. 1609. Sur ses rapports avec
Charles Borromée. voir Sevesi. «San Carlo Borromeo ed il P. Francesco
Panigarola. O.F.M. ». dans Archivum Franciscanum historieum. ann. 40. 1947.
fasc. 1-4. Son Modo di comporre una predica (Milan. 1584). a été traduit en
français par Gabriel Chappuys (L' art de prescher et de bien faire un sermon.
Paris. 1604). Voir une brève analyse de cet ouvrage dans P. Bayley. French
pulpit oratory ...• ouvr. cit.. qui rappelle que Panigarola était connu en France.
où il avait fait ses débuts à la Cour sous Charles IX. et prêché à Notre-Dame
pendant la Ligue.
203 Ecclesiasticae Rhetoricae si'le de concionandi libri sex. nunc primum
in lucem editi. Authore R.P.F. Ludovico Granatense ...• Olyssipone. Exc. Anto-
nius Riberius. expensis j. Hispani bibliopolae. 1576. (Nous citerons d'après
l'édition de Venise. 1578. où les Ecclesiasticae rhetoricae libri sont couplés
avec le De Rhetorica ecclesiastica de Valier. et précédés d'une préface Typo-
graphus lectori qui souligne la «rencontre» providentielle entre l'auteur italien
et l'auteur espagnol. summus theologus et concionator. qui ont œuvré dans le
même sens sans se connaître: édition typiquement « borroméenne ».) Sur Louis
de Grenade et en particulier ce traité de rhétorique. voir Bruno Jereczek. Louis
de Grenade disciple de Jean d·Avila. ouvr. cit.. p. 116-135. L'auteur souligne
les liens de Louis de Grenade. fils de con versos. avec l·érasmisme. confirmant
les vues de Marcel Bataillon. Erasme et l'Espagne. Paris. 1937. ch. 5. «Le
sillage de l'érasmisme dans la littérature spirituelle». Sur les relations entre
L. de Grenade et C. Borromée. voir S. Caroli BorromaeÎ. .. Homiliae. Milan.
J. Marello. 1747. p. XXXVIII, «Inter ceteros insignes sui temporis Caro/us
singulari veneratione atque amore A/oysium Granatensem Sanctus Caro/us
prosequebatur. ejusque libros assidue volve bat. (. .. ) quia Concionator ille (. .. )
pastoralem spiritum et modum sua prorsus similem in sermonibus referebat ... ».
Voir surtout Alvaro Huerga, ., Fray Luis de Granada y San Carlo Borromeo.
una ami stad al servicio de la restauracion catolica ». Hispania sacra. vol. XI.
n" 22. 1958. p. 1-59. En 1580. C. Borromée envoie un ambassadeur en Espagne.
son futur biographe. Carlo Bascapè. chargé de voir Philippe II à Madrid et
Louis de Grenade. à Lisbonne. Les relations épistolaires entre les deux hommes
remontaient au moins il 1576.
144 LA RÉFORME TRIDENTINE

nandi de Diego de Estella 204. Ces cinq ouvrages sont loin d'épuiser l'im-
pressionnante bibliographie rassemblée pour le seul XVI' siécle par CapIan
et King. Encore faudrait-il ajouter les innombrables instructions pasto-
rales et décisions des Conciles synodaux ou diocésains qui, sur le modèle
des Acta Mediolanensis Ecclesiae réaffirmèrent inlassablement pendant
plus de deux siècles, et au-delà, les prescriptions du Concile, les principes
d'une Rhetorica sacra devenue, ou peu s'en faut, l'axe même de la culture
du clergé. Bel exemple de « rhétorique institutionnelle», dont les effets
sont beaucoup plus durables que ceux de toutes les autres rhétoriques
officielles, et dont celles-ci ne peuvent pas, en terre catholique, ne pas
subir l'influence. Engendrant une masse prodigieuse de discours dans
l'Europe catholique et en Amérique latine, cette « rhétorique d'Eglise »,
dont Charles Borromée avait été le premier patron, et le plus autorisé, a
cu le pouvoir de créer des « mentalités collectives» et de répandre dans
les masses une « doxa » remplaçant ou refaçonnant le folklore; elle a su
aussi, auprès de l'élite des capitales, cultiver le goût du langage célébré
dans une forme noble et belle, accordée à la majesté divine .


••
Le plus remarquable de tous les traités de rhétorique ecclésiastique de
cette période est à coup sûr celui de Louis de Grenade. C'est aussi celui
qui, non sans analogie avec l'Ecclesiastes d'Erasme, ne craint pas d'entrer
dans les détails, et d'emprunter largement à Quintilien et à Cicéron. Son
auteur l'avait pourvu d'un supplément fort nécessaire, pour tenir lieu des
Adages et autres Flores publiés par Erasme : une Sylva locorum commu-
nium, recueil doxographique destiné à servir de sources de l'invention
pour l'orateur catholique 206.

204 Diego de Estella, Modo de Predicar, y Modus concionandi, esfudio doc-


trinal y edicion critica por Pio Sagües Azcona D.F.M., 2 vol. lstitut. Miguel
de Cervantes, Madrid, 1951. La première édition du traité du Franciscain D. de
Estella fut publiée à Salamanque en 1576. Une édition parut à Venise en 1584.
avec une dédicace à Charles Borromée. Diego de Estella est plus connu comme
l'allteur du De contemptll mundi, apprécié de François de Sales et d'Augustin
Valier, et traduit en français par Gabriel Chappuys (Lyon, Rigaud, 1609). Il
serait intéressant de le comparer au De contemptu mundi publié par Erasme
el] 1524.
205 Silva locorum qui frequenter in concionibus occurrere soient, omnibus
divini verbi concionatoribus cum primis utilis et necessaria. ln qua multa tum
ex veterum Patrum sententiis collecta, tum opera et studio authoris animadversa
traduntur: quae ad hoc munus exsequendam vehementer conducant. AI/fore
et collectore R.P.F. Ludovico Granatensi, sacrae theologiae professore. mona-
cha Dominicano, Salamanticae, apud haeredes Matthiae Gastii, Anno 1585.
No;:s avons consulté l'édition de Lyon, Sumptibas Petri Landry, 1586 (B.N.
D 36689). Voir jereczek, oavr. cit., p. 138-141, où l'on trouvera une analyse
plus détaillée de cette œuvre. Louis de Grenade est aussi l'auteur des Collec-
tanea moralis philosophiae, Lisbonne, 1571, qui met à la disposition du prédi-
CJteur un répertoire de sentences tirées des auteurs de l'Antiquité païenne, et
propres à s'harmoniser avec la foi catholique. (Voir jereczck, ouvr. cit., p.
135-138.)
LOUIS DE GRENADE 145

Cette Sylva pourrait à elle seule servir de point de départ à un inven-


taire de la culture catholique postérieure au Concile, et à la véritable
Renaissance des Pères de l'Eglise dont elle est le théâtre. Raphat!l, dans
la Chambre de la Signature, avait peint face à face et à égalité L'Ecole
d'Athènes et La Dispute du Saint Sacremellt. Dans la « sylve l> de Louis
de Grenade nous n'avons plus affaire à une culture en partie double, mais
à une hiérarchie ininterrompue qui, dominée par l'Ecriture sainte et les
Pères, descend vers les auteurs païens relégués au dernier rang. Les
« lieux» (non au sens antique, mais au sens érasmien de « citations»),
sont empruntés par quantité décroissante à la Bible, à l'Evangile, aux
Epîtres de Paul, à l'Apocalypse puis aux Pères de l'Eglise latine (parmi
lesquels saint Augustin occupe de loin la première place, suivi de saint
Ambroise, saint Jérôme, Tertullien, Lactance), puis aux Pères de l'Eglise
grecque, aux Pères du Désert, aux écrivains médiévaux, Isidore de Séville,
Hugues de Saint-Victor, Bede le Vénérable, saint Bernard de Clairvaux.
Les autorités païennes Cicéron, Aristote, Ovide, Valère Maxime, Martial
tiennent une place restreinte. Cette Sylva nous semble offrir une des voies
d'accès les plus sûres à la culture des chefs de la Réforme catholique
française au XVIIe siècle.
La lecture des Ecclesiasticae rheloricae lib ri tres nous donnent une
haute idée de l'immense culture oratoire antique de ce dominicain. Elle
n'a pour rivale que sa culture théologique et patristique. Théologien
formé à l'école thomiste, tcut est chez lui clair, enchaîné avec vigueur et
précision. Il insiste d'ailleurs beaucoup sur l'apprentissage logique de
l'orateur chrétien, et renvoie pour cela aux Dialecticae institutiones du
P. de Fonseca 206. Mais c'est aussi un humaniste versé dans les litterae
humaniores : son latin ne laisse rien à désirer à un cicéronien libéral et
sa connaissance de Cicéron et de Quintilien suppose une «mise en
fiches» exhaustive.
Dès la première page, nous sommes mis en présence de l'inspirateur
d'une telle réussite: le De Docfrina Christiana de saint Augustin. En
sourdine, quoiqu'il ne soit jamais cité, l'Ecclesiastes d'Erasme a servi de
médiation entre notre auteur, sa culture médiévale, sa culture humaniste
et saint Augustin. Mais sur ce palimpseste, la doctrine du De Oratore,
l'alliance de la philosophie et de la rhétorique, reste aisément lisible. Elle
est simplement métamorphosée en alliance de la théologie et de la rhéto-
rique 207. Notre dominicain éprouve le besoin de lever les scrupules que

206 Pedro de Fonseca S.l. lnstitutionum Dialeclicarum libri oclo, Conim-


bricae, apud Joannem Barrerium, 1574. La B.N. en possède plusieurs rééditions
(Cologne 1606, La Flèche 1609, Lyon 1606, 1608, 1622, 1625). Voir l'analyse
de l'om'rage dans jereczck, ollvr. cil., p. 118, note 49. Il Y aurait toute une
étude à faire sur l'interprétation par les Jésuites de la Logique d'Aristote, dans
le derqier quart du xv,' siècle et la première moitié du XVII' : le P. de Fonseca
semble faire fusionner argumentation dialectique et argumentation rhéto-
rique, qu'Aristote distinguait avec soin.
207 Sur cette alliance de la théologie et de la rhétorique, voir Franco
Simone, «Guillaume Fichet, retore e umanista », Memorie dell'Accademia delle
Sctenze di Torino, série Il, t. 69, 1939.
146 LA RÉFORME TRIDENTINE

des adeptes plus intransigeants de saint Thomas et du modus scholasticus


pourraient éprouver à voir la théologie condescendre, par le moyen de
l'art oratoire, à se faire entendre de l'imperita multitudo. Son argument
n'est pas sans force; mais il suppose des considérations tactiques dont
on accorde généralement le privilège aux seuls Jésuites. La théologie
scolastique a-t-elle hésité à recourir à Aristote, et autres philosophes
païens, pour étayer la vérité chrétienne en péril? Pourquoi hésiterait-elle
aujourd'hui à recourir à Cicéron et aux orateurs païens pour plaider sa
cause, non plus sur un plan de vérité (inaccessible à la multitude), mais
sur un plan d'efficacité? Les Pères de l'Eglise ont d'ailleurs montré la
voie: saint Jérôme n'appelle-t-i1 pas Lactance un «fleuve d'éloquence
cicéronienne» (Tullianae eloquentiae flumen) 208 ?
Si l'on prétend que la technique oratoire peut faire obstacle, chez le
prêtre chrétien, à l'impetus divini spiritus, rien n'est plus faux: l'appren-
tissage de la rhétorique, pas plus que l'apprentissage de la grammaire,
auquel nul n'objecte, ne nuit en rien à la vie d'oraison. Au contraire, plus
cet apprentissage sera parfait, plus il sera devenu habitus et seconde
nature, plus le souffle divin trouvera chez le prêtre chrétien un interprète
digne de sa puissance. N'a-t-on pas dit des Pères de l'Eglise qu'ils étaient
tout à la fois les plus éloquents apôtres et les plus grands virtuoses de
l'art oratoire 209?
Dans cette alliance de la théologie avec la rhétorique, ni l'une ni
l'autre n'ont rien à perdre. Par la rhétorique, la théologie retrouve le
chemin des cœurs. Par la majesté des sujets que la théologie lui offre, par
la qualité spirituelle et les secours divins 10nt le prêtre chrétien est
capable, la rhétorique périmée accède à une vie nouvelle.
L'orateur païen selon Caton et Quintilien était déjà un vir bonus
dicendi peritus. L'office sublime imparti à l'orateur chrétien exige de lui
une « bonté» plus pleine et plus entière. 11 ne cherche pas, comme l'ora-
teur païen, un bénéfice ou une gloire mondaine: il doit avoir vaincu en
lui la puissance de l'amour-propre. En revanche de ce sacrifice, quelle

208 Ecclesiaslicae Rheloricae sive de ralione concionandi libri sex ... Venise,
1578, éd. dt., p. 8. .
209 Ibid., p. 9-10. A l'objection selon laquelle l'arlls observatio peut faire
obs:acle à l'impelus divini spiritus, L. de Grenade répond par une analyse
du «naturel », de la «spontanéité seconde" qui apparaît lorsque l'on pos-
sède à fond un art: « Ubi longo usu alque exercilalione recle loquendi ralionem
asseculus l'si, jam lum non ul ante praecepla consuluit, sed sola loqllendi
consueludine duclus, ex arle quidem sed sine arle perfecle el inoffense loqlli-
lur: ita haec oraloriae arlis praecepla inilio ardorem alque favorem spirilus
nonnihil refrigerabunl: ubi lamen ars dicendi consueludine in naluram quo-
dam modo versa l'si, egregii arlifices sic ex arle dicunl, quasi sola nalurae vi
inslrucli dicerenl.» (Ibid., p. 9.) C'est là une thèse reprise de l'Ecclesiasles
d'Erasme, où l'on peut lire: «Arlis praecepla non ita multum juvanl, nisi per
frl'quenler uSllm Iransierinl in habitum quasi in naluram." Voir tout le pas-
sage dans L.B., V, 850, D-E. Il Y a tout un travail à faire sur la transmission
de la pensée d'Erasme en milieu catholique dévot par des intermédiaires comme
celui-ci, qui se garde de le citer.
LOUIS DE GRENADE 147

tâche plus difficile et plus exaltante que ceUe de l'orateur chrétien? EUe
vise en effet à combattre « la force et la puissance de la nature déchue »,
à se mesurer avec la quasi toute-puissance du Mal. C'est un plus grand
miracle, a dit saint Grégoire, de tirer des âmes du péché que de ressusciter
les morts 210.
Pour cette œuvre de salut, i'orateur chrétien doit émouvoir. Et pour
émouvoir, selon les préceptes de Quintilien, il doit d'abord lui-même être
é·mu. Sa componction, sa dévotion, sa pénitence, doivent accompagner son
zèle oratoire, comme le demande Bernard de Clairvaux. Sa prière doit
précéder et commander son sermon, comme le demande Augustin 211.
C'est à ce prix qu'il trouvera dans son cœur les flammes et les larmes
qu'il veut faire naître chez ses auditeurs. Car le fruit de son discours ne
doit pas être l'applaudissement, mais les gémissements et les larmes,
préludes à la compunctio cordis.
Lettre morte dans la culture païenne, l'art oratoire vivifié par la spiri-
tualité chrétienne trouve une puissance et une efficacité incomparables,
comme auxiliaire (adjumentum) du Grand Œuvre de salut.
Les L. II et III des Ecclesiasticae rhetoricae fibri sont consacrés au
mode d'argumentation oratoire, qu'ils distinguent soigneusement de la
logique proprement dite, objet des Dialecticae Institution es de Fonseca 212.
Il nomme ce type de probatio : amplilicatio. Celle-ci consiste essentielle-
ment en figures de pensée, mouvements affectifs (aftectiones), peintures
parlantes (descriptiones). Ces dernières sont aussi propres à éveiller, par
le biais de l'imagination, l'affectivité de l'auditoire. Descriptions de mœurs
{bonheur de la vie contemplative, corruption des femmes lascives, etc... ),
descriptions de personnages (vierge forte, vierge folle, etc ... ), de specta-
cles (combats signifiant le combat spirituel, etc ... ). Ces descriptions de
personnages peuvent être animées par les prosopopées (sermocinationes)
qu'on leur prête.
Après un livre consacré à la disposition, le L. V est consacré à l'élo-
cution. Dès sa préface, Louis de Grenade avait donné de celle-ci une
définition volontairement pauvre: expliquer comme il faut (commode
explicare) ou faire passer le sens dans l'âme de l'auditeur (transfundare
sensus in auditoris animos). C'est dire à quel point il est l'ennemi des
« cicéroniens» qu'il qualifie de «rhéteurs» et à qui il reproche comme

210 Ibid., p. 13. Voir jereczek, ouvr. cit., p. 121. Le vrai critère de la diffé-
rence entre «rhétoriques borroméenn(:s» et «rhétoriques jésuites », c'est le
primat que les premières accordent à l'intériorité, et Je primat que les secondes
accordent à l'art, prolongement de la nature. Chez Louis de Grenade, le prédi-
cateur «devra allier lin prophétisme d'inspiration divine avec un art tout
humain» (Jereczek, ouvr. cit., p. cit.). Le conflit interne de l'éloquence sacrée,
résolu de façon diverse par les diverses écoles de spiritualité, tient à l'incom-
patibilité entre l'intimité de l'oraison. au sens chrétien, et l'extériorité de l'oralio
au sens antique, entre l'inspiration divine puisée dans l'oraison, et les moyens
humains, techniques et naturels, déployés dans l'oralio.
211 Ibid., p. 28.
212 Ibid., p. 34 et suiv.
148 LA RÉFORME TRIDENTlN~

Erasme de « vieillir dans le soin inutile des mots» 212. Les trois qualités
du style chrétien seront:
1) la latinitas ;
2) la perspicuitas (clarté), qui rend le discours à la fois acceptable
aux savants, et compréhensible aux ignorants; s'il faut choisir, la
capacité de l'auditoire doit primer sur le souci puriste de la latinité,
comme l'a recommandé Augustin;
3) l'ornatus: celui-ci n'est acceptable qu'à la condition d'être stricte-
ment soumis à l'utilité. Pas de rythme ou de symphonia verborum.
Une beauté, mais digne, insoucieuse du faux éclat.

•••
Ce style sévére trouve quelques années plus tard un autre interprète
en la personne du propre secrétaire et confident de saint Charles, Jean
Botero 214. Jésuite pendant vingt-deux ans, ce prêtre malingre et tourmenté
avait fini par quitter la Compagnie pour se réfugier dans l'ombre du redou-
table archevêque de Milan. Son court traité de rhétorique ecclésiastique, le
De Praedicatore Verbi Dei, reflète autant les vues de Charles Borromée que
celles de son auteur. Il s'organise tout entier autour du thème posé par
Erasme dans l'Ecclesiastes: Christus orator perfectissimus. C'est l'élo-
quence du Christ qui, dans ce traité du sublime chrétien, se propose
directement au prédicateur comme le modèle à la fois inaccessible et
invitant à l'imitation. Le terme qui qualifie le mieux l'éloquence christi-
que, c'est la simplicité (simplicitas). Mais cette simplicité, telle qu'elle
se relève dans les Béatitudes, et dans les moindres paroles du Christ, est

213 Ibid., p. 175-176. Louis de Grenade propose de remplacer Cicéron par


saint Cyprien, Cicero Christianus (sur Cyprien orateur, voir J. Fontaine, ouvr.
cit., p. 149). Il oppose la cura verborum à la sollicitudo rerum. Les «choses- ~
ont leur ordre et leur lumière propre qui engendrent ceux des mots. Il faut
aborder l'éloquence avec plus de grandeur d'âme (majore animo). Trop de dili-
gence accordée aux mots corrompt le discours.
214 Sur la biographie de Botero (1540-1617), voir Dizionario biogratico ...•
ouvr. cit.. t. 13, p. 352-362. Il vint à Paris en 1585 avec l'ambassadeur de
Savoie René de Lucinge. Son traité Della Ragione di Stato (1589) est plus
connu que son Praedicator. En fait les deux œuvres sont liées. La Ragione
di Stato, source des traités de Spontone (1599), Palazzo (1616), Settala (1627)
pose les principes d'une société civile soumise au magistère moral de I·Eglise.
Le Praedicator pose les principes d'une rhétorique sacrée propre à magnifier
le magistère ecclésiastique. On retrouve sans l'œuvre de Botero le même projet
de société et de culture que dans celle de Charles Borromée, législateur ecclé-
siastique et orateur sacré: l'humanisme et la société modernes contenus et
régénérés par l'activité omniprésente de l'Eglise «réformée:>. (Voir R. de
Mattei, «Il problema della Ragione di Stato nel Seicento », 1\1, «La positione
deI Botero », dans Rivista internazionale di tilosotia dei diritto, janv.-mars
1950, p. 25-38.)
JEAN BOTERO 149

la manifestation la plus parfaite du sublime 214 bIs. En lisant ces pages,


on ne peut s'empêcher de songer à la Conversion de saint Matthieu du
Caravage, à Saint-Louis des Français à Rome, où l'effet de la brève parole
du Christ, «Viens, et suis-moi », a tous les caractères du sublime selon
saint Augustin: le bouleversement du pécheur rappelé à lui-même. Il n'est
pas jusqu'aux contrastes entre la c scène de genre» que compose le
publicain Matthieu entouré de ses compagnons de débauche, et la
haute figure à la Raphaël de jésus-Christ, entre l'ombre où sont plongés
les pécheurs, et la lumière que projette sur eux l'entrée du Seigneur, qui
ne renvoient au dramatisme chrétien recommandé par Augustin dans le
De Doctrina Christiana : rapprochement brusque du genus humile et du
genus sublime.
Avec ce style à la fois «humble» dans sa forme et «sublime» dans
son inspiration et ses effets, le Christ a su faire alterner une grande
éloquence, tantôt douce, tantôt véhémente. Mais toujours pure d'orne-
ments superflus: naturelle, simple et sincère 21D.
Pour atteindre à cette grandeur simple et bouleversante par sa simpli-
cité même, jean Botero, comme Louis de Grenade, fait le plus grand cas
des conseils de Cicéron 216, qui à ses yeux concordent pleinement avec
ceux de saint Augustin. Il cite 217 l'Orator, où Cicéron dénonce les sophis-
tes Gorgias et Isocrate, leur quête d'une vaine élégance, leur appel à la
délectation sensible, leur abus des couleurs variées et des figures de
mots. La gravité de l'orateur chrétien lui impose de partager ces vues
sévères. Il trouvera chez saint Augustin la définition positive de la
véritable éloquence, que les critiques de l'Orator dessinaient seulement
en creux 218 : l'éloquence est la servante de la sagesse. Mais n'est-ce pas
aussi, conclut jean Botero, ce que dit Cicéron dans le De Orafore?
Pour notre auteur, comme pour Louis de Grenade, la concordance
entre la doctrine oratoire de Cicéron et celle de saint Augustin est la
pierre angulaire de l'esthétique oratoire chrétienne. Nous avons affaire,
au moins en puissance, à un atticisme chrétien. La chose apparaît avec

214 bis De Praedicatore Verbi Dei libri quinque, Parisiis, G. Chaudière,


1585, f. 39 et suiv.
21D Ibid., p. 49. Une série d'antithèses précise la définition de ce style
sévère: «lfa de gratia formaque dicendi existimandum est, eam fuisse non
ad multitudinis aures blande oblectandas, artificiose compositam atque orna-
ta m, sed plenam gravitatis atque dignitatis; onn mollem, quasi delicatam, sed
firmam ac tanquam virilem; quaeque non inaniter aures pervolaret, sed in
intimo~ senSus penetraret atque persuaderet:> (ibid., p. 50). Une pointe vigou-
reuse d'anti-cicéronianisme est sensible chez Botero comme chez Louis de
Grenade. Antoine, l'interlocuteur de Crassus dans le De Oratore, parce qu'il
est le moins soucieux de l'elegantia dictionis, est préféré à Cicéron lui-même
et à Démosthène (ibid., p. 51).
216 Il n'y a là nulle contradiction avec le reproche adressé à Cicéron de
pécher par excès d' « élégance:>. L'humanisme, chrétien ou non, ne cesse d'en
appeler à Cicéron lui-même contre Cicéron.
217 Ibid., 40 v·.
218 Ibid., 44 v·.
150 LA RÉfORME TRIDE."<TINE

évidence au dernier livre du De Praedicafore verbi Dei, consacré au


decorum oratoire, et au judicium qui doit le gouverner. Pour Botero, le
bon goût se confond à tel point avec la vraie piété qu'il préfère désigner
l~ jl/dicium par le mot prudenfia, où jugement esthétique et vertu chré-
tienne se confondent. Ici encore Cicéron est un guide, du même pas que
saint Augustin. Decorum par rapport à la persona de l'orateur, selon son
âge, selon son rang dans la hiérarchie ecclésiastique, selon la modestie
chrétienne. Decorum par rapport aux auditeurs, selon leur qualité, leur
sexe, leur degré de culture. Decorum par rapport au discours lui-même:
accorder le ton à la nature du sujet traité, et se garder de la monotonie, en
dosant dans le tnême discours les trois styles tels que les définit saint
Augustin. Enfin il est décent qu'un ecclésiastique parle en homme
d'Eglise, non en orateur ou en poète païen: pas de recherche musicale,
et surtout (ici Botero paraphrase les thèses du Ciceronianus d'Erasme)
pas de titulature païenne pour désigner les choses chrétiennes. « Si Cicé-
ron était vivant, affirme Botero, il ne répudierait pas les termes consacrés
par l'Eglise 219. »
Quant aux «choses », éviter les fables, les histoires apocryphes, les
vains miracles, les plaisanteries, les interprétations ridicules de la parole
divine. «1\ faut édifier non sur du sable, (...) mais en terrain solide et
stable ... 220 »
Refusant d'entrer dans les dètails techniques de l'élocution, mettant
l'accent sur la simplicité du cœur et la pureté d'inspiration, notre auteur
n'en admet pas moins une sorte d'harmonie préétablie entre les plus hautes
leçons de l'art oratoire païen, celles de Cicéron, et les institutions ou les
exemples de l'éloquence évangélique. Chez Botero, un Cicéron augustinisé
guide les pas de l'orateur chrétien comme Virgile chez Dante ceux du poète
chrétien; mais en définitive, aux approches des plus hauts mystères, c'est
à saint Paul, c'est au Christ lui-même, de prendre le relais de Cicéron,
comme au Paradis de Dante c'est saint Bernard de Clairvaux qui prend le
relais de Virgile.


"''''
Ce court traité du sublime chrétien n'est pas seulement une interpré-
tation très fidèle de l'esprit du L. IV du De Docfrina Christiana : il traduit
dans la langue des savants, et sur le mode didactique, la pratique oratoire

219 Ibid., p. 90. Botero, sans citer Erasme, montre combien il l'a lu de
près. f. 89 v o , il dit avoir entendu dans la chapelle pontificale, un prédicateur
dire unigentls au lieu de unigenitus, et affirme que ce purisme fut condamné
par les plus autorisés parmi les auditeurs. Dans le Ciceronianus, Erasme
racontait au'i1 avait assisté à une Oralio de Christi morte prononcée par Tom-
maso Inghirammi en présence de Jules Il, et où le prédicateur avait traduit
les termes consacrés par l'usage de l'Eglise en latin cicéronien. (Voir plus haut,
note 119.) Voir aussi Ecclesiastes, L.B., 986 A-O.
220 Ibid., p. 91.
JEAN BOTERO 151

des disciples de Philippe Neri et de Charles Borromée lui-même, fort lié


au « Poverello ~ de l'éloquence sacrée. Botero se réfère explicitement aux
homélies de l'archevêque de Milan, dans un passage qui reflète admira-
blement la «dévotion à la Croix» du futur saint, et la «compunctio
mrdis » qu'il cherchait à communiquer à son auditoire:

Car il n'y a rien, écrit notre auteur, de mieux propre à mettre en


lumière la dignité des vertus, à mettre en évidence la honte des vices,
révéler la nécessité de la grâce ou enseigner l'infini de la justice de la
miséricorde divine, rien de plus riche, de plus impressionnant, de plus
précieux que la mort et la croix de Jésus. Nous avons, dit l'apôtre, à
prêcher le Christ crucifié ... Aussi je ne peux assez louer le principe observé
par le très saint et très sage cardinal Borromée, qui ne fit presque jamais
de discours ni de sermon del'ant le peuple, sur lequel il n'ait répandu
le sang du Christ, qu'il n'ait paré des plaies du Christ, orné de la
couronne du Christ, assaisonné du fiel, de la myrrhe, ni décoré par la
commémoration de la mort et de la Croix du Christ 221.

L'ambition de jean Botero était donc de mettre au service d'une âme


pure et enflammée de zèle, une rhétorique simplifiée à l'extrême alliée à
une théologie simplifiée à l'extrême. Il donne lui-même en peu de pages
un recueil moins de « lieux ~ que de thèmes essentiels dont la sobriété et
la brièveté contrastent avec les habituels in-folios des Sylvae locorum ou
des Sylvae allegoriarum, autant que le format « de poche» de son livre
contraste avec les formats habituels des rhétoriques ecclésiastiques.
C'est que pour Botero, l'alliance de la rhétorique et de la théologie
procède pour ainsi dire par purification réciproque, afin de laisser plus
de liberté aux élans du cœur. Ce souci n'était pas étranger à Louis de
Grenade, disciple de jean d'Avila, et qui pratiqua ce que son récent histo-
rien, B. jereczek, appelle le sermon-oraison, après avoir pratiqué le
sermon-discours. Le conflit entre l'oraison, au sens chrétien, et l'oralio
au sens rhétorique et antique, est en effet au cœur de la rhétorique ecclé-
siastique « borroméenne ». L'intériorité de la prière n'a de sens que dans
la solitude, ou dans l'intimité du cénacle dévot, à l'écart du monde. Or il
faut prêcher le peuple, et recourir aux techniques de l'orafio. Le confli1
n'est pas seulement sensible dans l'ordre de l'eloculio, où la simplicité du
cœur dévot, pour se traduire en public, doit faire usage des « figures»
savantes dont la Rheforica ecclesiastica de L. de Grenade fait l'inventaire.
li apparaît aussi dans l'ordre de l'inventio où la Sylva locorum et les
Collecfanea moralis philosophiae de L. de Grenade déploient le double
registre des « lieux» patristiques et scripturaires d'une part, païens d'au-
tre part. A quoi s'ajoutent les techniques de l'enthymème et de l'exemple,
du syllogisme et de l'induction exposées par les Dialecficae Institufiones
du P. de Fonseca. Le «feu» du cœur ne peut trouver d'expression
oratoire, et publique, sans passer à travers cette complexe machine à
fabriquer du discours. Mais L. de Grenade croyait que cette machine

221 Jbid., p. 25.


152 LA RÉFORME TRIDENTINE

pouvait à ce point passer en nature, que les bienfaits intérieurs de l'orai-


son circuleraient tout de même dans la con cio publique.
Au prix d'une simplification considérable de la machine, Jean Botero
en était lui-même persuadé. Ce pari dépendait entièrement de la profon-
deur religieuse personnelle du prédicateur, et de sa capacité à transfor-
mer sa culture encyclopédique en habitus. De plus, comment concilier
l'intensité intime du message et sa portée sur un vaste public? Le jaillis-
sement d'un cœur plein des grâces de l'oraison et l'harmonie judicieuse
d'une prose «décente»? L'illumination intérieure et sa formulation en
termes orthodoxes? Du sublime à l'enflure, il n'y a qu'un pas 222.

JUSTE LIPSE, L'« INSTITUTIO EPISTOLlCA» (1591)

En 1592, Francesco Paüizzi publiait une Rhétorique en dix dialo-


gues 223, qui était en fait un adieu, non dénué de nostalgie, à l'art
oratoire:
A l'époque où je voulais devenir orateur, après une longue et patiente
étude, [ ... ] je me rendis compte finalement [ ... ] que l'orateur, non seulement
ne discourt pas sur toutes les matières [ ... ] mais que pauvre et dénué de
tout, empruntant çà et là, il n'a pas même moyen de donner créance à
ce dont il parle 224.

Et reprenant les arguments de Maternus dans le Dialogue des Ora-


teurs, l'humaniste ferrarais conclut à la décadence de l'éloquence. Seuls
ont droit de cité les courtisans, flatteurs des Princes, et les docteurs
autorisés. Pour lui, se retournant vers la grande lumière des Idées plato-
niciennes et vers les mythes, il se consacre à rêver d'une « Cité heureuse »,
nouvelle version de la République de Platon.
La Réforme catholique, alliée aux régimes absolutistes, donne à cet
héritier de l'humanisme cicéronien le sentiment qu'une grande aventure,
commencée avec Pétrarque, est terminée. L'éloquence humaniste est tom-
bée au rang de sophistique de Cour, ou, captée par le clergé, n'est plus
qu'un instrument de propagande religieuse. Le désenchantement de
Patrizzi avaH été éprouvé en France dès 1552 par Rabelais, dans le

222 Sur la tentation expressionniste et «concettiste" inhérente à l'esthé-


tique chrétienne (dont la tâche est de rendre sensibles au cœur les paradoxes
de l'Incarnation, de la Crucifixion, de la Résurrection, de la vie du chrétien
dans le monde ct de l'Eglise dans l'histoire), voir j. Fontaine, ouvr. cit., en
part. p. 126 et suiv. et p. 135 « l'expression baroque du scandale de la Croix»
chez un Tertullien. Voir aussi E. Santini] !/Eloquenza italiana dal Concilio
tridentino ai nos/ri giorni, gli ora/ori Saerl, Milano, Sandron, 1923, qui insiste
allssi sur les possibilités «baroques» offertes par la méthode d'interprétation
allégorique des Ecritures, p. 54 et suiv.
~23 Voir Eugenio Garin, Moyen Age et Renaissance, ouvr. cit., p. 117-119.
224 Cité par Garin, ibid., p. 118.
JUSTE L1PSE 153

Quart Livre, et par La Boétie dès 1553 dans le Discours de la servitude


l'olontaire.
Mais ce désenchantement, qui puise quelques-uns de ses arguments
dans le Dialogue des Orateurs, pouvait aussi y trouver les amorces d'un
regain de confiance et de réalisme viril. Aprés La Boétie, Montaigne.
Après Patrizzi, Muret et Juste Lipse. Les trois grands représentants d'un
humanisme profane catholique ont médité plus complètement la leçon du
Dialogue des Orateurs. Maternus, on l'a vu, ne se contentait pas de
montrer dans la disparition de l'antique vertu la cause de la décadence
de l'éloquence et du triomphe d'un régime où l'éloquence cicéronienne
n'avait plus sa place. Dans ces conditions nouvelles et plus difiiciles, il
réservait aux grandes âmes une magistrature morale et civique d'un type
nouveau, s'exerçant par les voies indirectes de la poésie et d'une élo-
quence proche de la poésie. De même, rompant avec les illusions d'une
magistrature de la parole publique et directe (qui persistent en France
chez les officiers de Grande Robe parlementaire), aussi bien Muret que
Lipse et Montaigne inventent, chacun à leur manière, un type nouveau
d'orateur répondant au défi des circonstances, celui du savant éclairé,
à la fois sage, érudit et artiste de la prose, dont la magistrature oratoire
s'exerce par d'autres moyens et dans un autre ordre que la sophistique
des Cours ou l'éloquence publique de l'Eglise.
En 1567, un jeune humaniste néerlandais, Juste Lipse 225, rencontrait
Marc Antoine Muret à Rome. Tout indique que cette rencontre fut déci-
sive pour le jeune homme. Mais l'édition de Tacite publiée en 1574 par
Juste Lipse brouilla pour toujours les deux érudits. Muret accusa Lipse
de plagiat. Et en dépit des efforts de Lipse, par l'intermédiaire du fidèle
disciple de Muret, Francesco Benci, la réconciliation fut impossible.
Cette brouille d'érudits n'est peut-être pas accidentelle. Les deux
hommes étaient à la fois trop proches et trop différents pour demeurer
dans les termes confiants du maitre et du disciple. Trop différents: l'un,
à plus d'un titre, est l'héritier d'Erasme et de l'humanisme des Flandres ;
l'autre, nouveau Longueil, est l'héritier de Bembo et de l'humanisme
romain. Trop proches: tous deux représentent un humanisme rallié à
Rome, et qui accep1e de s'adapter à la nouvelle civilisation tridentine.
1\ n'est pas indifférent que la rupture ait eu lieu à propos de Tacite.
Cet auteur est pour ainsi dire le gond !'ur lequel le XVI· siècle tourne pour
laisser entrer le XVII". Juste Lipse et Muret l'ont compris en même temps,
avec une juste intuition historique. Qu'apprenait Tacite à un humaniste
lucide du dernier quart du XVI· siècle? Tout d'abord, que la «liberté:.
n'est pas le bien suprême, que l'éloquence éveillant les passions populaires
n'est pas un idéal digne du sage, que l'ordre monarchique, à la fois

225 Sur Lipse, voir outre Morris W. Croll «Juste Lipse et le mouvement
anticicéromen à la fin du XV)' siècle », dans la Revue du XVI· siècle, juillet
1914, p. 200-242, repris dans le recueil Style, rhetoric and rythm, Princeton,
1966, p. 7-44, J. Ruysschaert, Juste Lipse et les Annales de Tacite, Turnhout,
Brepols Press, 1949.
154 LA RÉfO:~ME TRIDENTINE

politique et religieux, imposé à l'Europe corrompue comme l'Empire à


Rome, était préférable au désordre et à la guerre civile. Mais aussi que
cet ordre lui-même participe de la faiblesse humaine et que le sage n'est
pas dispensé de la préserver de l'erreur par l'éloquence. Cette éloquence
toutefois ne pouvait plus avoir le caractère public et populaire des temps
~ républicains », temps d'illusions et de passiol)s. S'adressant à une élite
de responsables, elle devait dispenser ses leçons en prenant le détour
d'une forme élégante et subtile. L'orateur humaniste, en acceptant de se
ranger aux Monarchies et à l'Eglise, ne renonçait donc nullement à exer-
cer une magistrature philosophique et morale: mais il était tenu d'y
adjoindre un art d'écrire afin de viser juste dans un monde rempli de
préséances et de préjugés.
Erudit et professeur, Juste Lipse se fait historien, moraliste, épistolier,
voire conseiller politique et militaire: à l'adresse d'une élite de prélats, de
princes, de savants, il exerce en Europe un office d'OratoT 226 au sens de
Cicéron révisé par Tacite. A la différence d'Erasme, il ne compte pas
seulement pour être écouté sur la solidité des «choses» : la nouveauté
et le charme de son style font une grande part de son succès et de son
influence. Avec lui, l'érudition critique du XVI' siècle sort de la bibliothè-
que où elle s'était quelque peu retirée, pour s'allier de nouveau à l'élo-
quence. Marc Antoine Muret, moins inquiet, n'avait pas à se forcer pour
jouer les orateurs: le premier, il a dessiné le rôle de l'humanisme profane
à l'intérieur de la civilisation catholique issue du Concile de Trente. Mais
Muret ct Lipse ont tous deux compris que cette réhabilitation de l'OratoT
humaniste n'allait pas sans la mise au point d'un art de la prose écrite,
en contrepoint de la prose orale de l'éloquence ecclésiastique et en
accord avec le goût nouveau introduit en Europe par la Renaissance des
Pères de l'Eglise. Mais l'un, Muret, plus fidèle à Bembo, procède à un
assouplissement du Tullianus stylus de la première Renaissance, pour
l'accorder aux temps nouveaux. Juste Lipse, plus fidèle à Erasme, va
chercher du côté de Sénèque et de Tacite une nouvelle Idée du Beau, et
ravale le Tullianus stylus à une simple fonction propédeutique.

•••
C'est en 1586, un an après la mort de Muret, que Lipse lança le
premier manifeste du style « laconique », dans la préface de l'édition de
sa première Centurie de Lettres 221. Préface à la première personne, qui

226 Voir J. Jehasse, La Renaissance de la critique, Saint-Etienne, 1976, p.


417-421.
227 Sur cette édition, voir Jehasse, ouvr. cit., p. 269-273, et notre étude:
«Genèse de l'épistolographie classique: rhétorique humaniste de la lettre de
Pétrarque à Juste Lipse », dans R.HL.F., nov.-déc. 1978, p. 886-900. Sur l'as-
cendance érasmienne de la rhétorique de Upse, voir, outre notre étude cit.,
celle de Margaret Mann Philips, « From the Ciceronianus to Montaigne », dans
Classical influences on European culture AD. 1500-1700, ed. by R.R. Bolgar,
Cambridge Univ. Press, 1976, p. 191-197.
JUSTE LIPSE 155

n'émane pas d'un Magister rhetoricae, mais d'une personne privée, dans
la plénitude de son indépendance spirituelle, qui médite sur son œuvre
d'épistolier. Exagérant la c figure de modestie» propre au genre de la
préface, Lipse prétend ne livrer qu'en tremblant au public une œuvre qui
ne lui vaudra aucune gloire: il ne s'agit pas en effet d'une œuvre ache-
vée, d'un opus perfectum, mais d'une œuvre livrée à l'état naissant,
imperfeclum, rassemblant des notes au jour le jour (diales), une poussière
de petits riens (nugas), des jeux Uocos, lusus), des bavardages en compa-
gnie d'amis (cum amicis garritus). Cette humilité cache un défi compa-
rable, toutes choses égales, à celui de La Fontaine se contentant du genre
dédaigné de la fable ésopique. En mettant l'accent sur le caractère
discontinu, émietté, à facettes, du genre de la lettre familière, Lipse
affirme indirectement son dédain pour le caractère arrondi et léché des
grands genres oratoires. A l'en croire, ni le choix d'un seul et grand
sujet, ni la beauté du style (cura et lima in stylo) ne recommandent son
recueil; toutes ces qualités sont trop au-dessus du genre épistolaire, genre
« spontané» par excellence (sub manu nasci debere et sub acumine ipso
stili), qui ignore la réécriture et la relecture (bis non scribo, bis vix eas
lego). La figure d'humilité commence dès lors à se dévoiler, révélant la
conscience héroïque de Lipse et sa certitude d'avoir trouvé dans le genre
dédaigné de la lettre familière l'expression par excellence de l'individu
d'exception. La «spontanéité» du style épistolaire lui permet en effet
ct'enregistrer fidèlement les moindres variations d'humeur, les hauts et les
bas « mélancoliques» d'une grande âme (fanguent ellim il/ae, excitantur,
dolent, gaudent, calent, frigent mecum). Cela peut entraîner l'éparpille-
ment dans les détails quotidiens (leviorum multitudo) : mais il peut arriver
aussi que, triomphant des nuées humorales, l'esprit de l'épistolier s'élève
aux plus hautes considérations philosophiques et philologiques: le style
alors d'un mouvement spontané, accompagne l'essor de l'ingenium. Le
style « bas» de la lettre devient ainsi, par ses modulations, l'instrument
par excellence de l'autoportrait d'une « grande âme» qui a rencontré un
corps, autoportrait en relief, qui reflète les différents niveaux de l'activité
morale et intellectuelle de l'esprit. Ecce homo: cette exposition de soi
suppose une parfaite correspondance entre la spiritualité d'un homme
et celle de son style, à la fois ingénuité (candor), sincérité (veritas), naturel
(alibi fucus et simu/alio, hic lIativus color) mais aussi courage, celui
d'être soi-même publiquement, en dépit de J'envie et des soupçons.
Erasme, libérant le genre épistolaire de ses chaînes médiévales dans
le De cOllscribendis epislolis, s'était malgré tout placé du point de vue du
pédagogue humaniste soumettant son élève à la discipline et aux exer-
cices scolaires qui seuls rendent possible la liberté de l'apte dicere.
Abandonnant le point de vue scolaire, et tenant pour acquise la prépa-
ration rhétorique, Lipse adopte sur le style épistolaire le point de vue
« adulte» de la grande âme mélancolique et inspirée, qui lève le voile
(nec velum ei ducere succurrit) sur ses mouvements intérieurs. dans l'espace
de confidence ouvert par l'amitié, et élargi ensuite à l'auditoire de la
Respublica literaria. Le genre épistolaire et son style se définissent chez
lui par une série d'oxymores : un genre discontinu et court, dédaigné des
156 LA RÉFORME TRIDENTINE

grands traités d'art oratoire antiques, devient le miroir sorcière de l'infini


du moi humain, au degré suprême de sa conscience héroïque et de sa
science encyclopédique; un style exilis, conforme à l'esprit du genre et à
Il condition privée de l'épistolier, devient le réceptacle sensible de toutes
les «idées» du style, éclats de l'antique architecture des trois styles
superposés, ruines de l'éloquence orale recomposées dans un genre écrit.
Juste Lipse tire ainsi les conclusions d'un siècle de réflexion huma-
niste sur l'éloquence: un genre bref et écrit, la lettre, triomphe du discours
de type cicéronien inadapté aux mœurs monarchiques de l'Europe mo-
derne, et devenu le partage, sous l'égide augustinienne du De Doctrina
Christiana, de l'éloquence sacrée. En contrepoids de celle-ci, l'Epis/Dia
ct son style à la fois bref et modulé devient le palladium d'un magistère
laïC. Ce magistère docte manifeste son autorité en prose, et dans une prose
écrite. Mais cette prose hérite des qualités de relief et de densité de la
poésie. Et cette autorité, dévolue à un prosateur laïc, hérite de celle du
seul rival traditionnel du théologien, le poète inspiré. L'anthropologie mé-
dicale du tempérament mélancolique, seul propre aux plus hautes spécula-
tions, vient étayer la théorie platonicienne de la réminiscence pour faire
de l'humaniste érudit, ayant accès aux sources originelles et purifiées du
savoir, moins le rival du théologien orthodoxe, que son égal, son colla-
horateur dans la grande œuvre de Réforme, ou Contre-Réforme, des
mœurs et de la foi 228.
C'est à doter l'humanisme érudit, exalté en mythe héroïque, d'une
rhétorique à sa mesure, que va s'employer Lipse dans son Episfo/ica insti-
tutio, publié en 1591 229. Dans ce traité très bref, qui systématise les
indications de sa préface de 1586, l'humaniste flamand ne se soucie
aucunement d'analyser les progymnasmata propres à former un épistolier,
ni à lui offrir des modèles: il s'adresse à un lecteur adulte et érudit, dès
longtemps libéré des servitudes enfantines. Il s'en remet à une culture
encyclopédique et critique déjà acquise pour alimenter la copia de la
lettre et à un jugement formé par la discipline érudite pour adapter
l'écriture épistolaire aux circonstances et au destinataire de la lettre. Il

~28 La rhétorique de Lipse a de profondes parentés avec l'anthropologie


uu Dr Huarte. Reposent-elles sur des sources philosophiques et médicales com-
Illunes, ou sur une influence de la seconde sur la première? 11 Y a toute une
recherche à faire sur la philosophie du «style coupé» en Europe, à la suite
ue Morris W. Croll (S/yle, rhe/orie and ry/hm, ouvr. cit.) et de G. Williamson
(The Seneean amble, Chicago, 1966).
229 justi LipsU Epis/olica Institu/io excepta ex diclantis ejus ore anno 1587
mense lunio, adjunclum est Deme/rU PhalerU ejusdem argumen/i scriptum,
Lugdu!1i Batavorum, ex off. plantiniana, 1591, in-8". Voir Catherine Dunn,
« Lipsius and the art of letter writing », Studies in the Renaissance, Ill, 1956,
p. 145-156. Lipse publie en appendice un des deux traités sur l'art épistolaire
connus sous le nom du Ps. Démétrius de Phalère (v. éd. Teubner, 1910, et
trad. lat. chez Didot, 1873), celui sur l'élocution, d'inspiration atticiste, où le
style épistolaire, opposée à l'aelio fOi"ensis, a pour valeurs essentielles la
uensité, la brièveté, le refus du style périodique; la couleur dominante est
la bienveillance, d'où l'accent mis sur la simplicité, les ornements familiers tels
que les proverbes, et les qualités dominantes de venustas et de tenuitas. La
lettre sclo!1 le Ps. Démétrius de Phalère est le lieu d'expression par excellence
de la personne privée.
JUSTE LlPSE 157
fait l'économie, ou peu s'en faut, d'un classement du genre épistolaire en
sous-genres: avec plus de netteté que chez Erasme, comme l'annonçait la
préface de 1586, il fait de la lettre familière le genre gigogne propre à
accuei\lir et contenir tous les autres, à englober aussi tous les sujets
possibles de l'uomo universale. Et du primat de la lettre familière, il
déduit le primat du style bas, du sermo humilis ou exilis. Mais c'est sur
la conception de ce sermo humilis que Upse prend le plus nettement i>es
distances avec le De cons cri ben dis epistolis d'Erasme, dont l'anti-cicéro-
nianisme demeurait encore prisonnier d'une perception orale de l'élo-
quence. Le style simple selon Erasme se voulait le reflet de celui de la
conversation ou du dialogue comique. Upse a pris conscience et a pris
son parti du caractère écrit de l'éloquence moderne, exilée de la parole,
et jaillie <le la méditation solitaire et silencieuse de l'érudit dans sa
bibliothèque. Mais il ne renonce pas à cette rapidité d'improvisation qui
chez Erasme était le gage de la liberté et de la simplicité véra ce de l'épis-
tolier et qui, chez Upse, est le signe de la haute inspiration héroïque, liée
à la réminiscence érudite. La rapidité d'improvisation, l'impromptu (subi-
taria dictio) propre à la lettre doivent non seulement être guidés par un
jugement exercé à l'aptum, aux convenances psychologiques et sociales,
mais aussi par un goOt conscient de l'écart entre prose orale et prose
écrite. La lettre Iipsienne devieni ainsi la métaphore écrite non d'une
improvisation orale, mais d'une méditation solitaire et silencieuse, en pré-
sence toute spirituelle d'un ami absent. Elevé au rang de prose d'art,
c'est-à-dire de prose écrite destinée à la lecture attentive, le sermo
h"milis de la lettrc IifJslenne se tient à mi-chemin entre deux périls
d'abondance: les effets voyants, amples, périodiques de la grande élo-
quence orale, et le relâchement, mol, flou, et c comique:. de la conver-
sation courante. Empruntant à Hermogène la notion d'idées du discours,
qui dissocie la hiérarchie des styles, Upse résume à cinq «idées» celles
du sermo humilis de l'écriture érudite: la brevitas, que nous traduirons
par condensation, la perspicuitas, qui est moins clarté que relief, la
simplicitas, qui est moins spontanéité qu'effet de spontanéité, la venustas,
qui contient en elle urbanité, élégance. humour, esprit, toutes les grâces
de l'humanitas, enfin la decentia, version plus morale du decorum.
Ces qualités garantissent à la prose écrite, veuve de la voix, les substi-
tuts de vigueur, de précision, de justesse et de « trait" qui l'imprimeront,
malgré le silence et l'absence, dans l'âme du lecteur. Du deuil de parole
directe, celle du forum comme celle du cénacle érudit dispersé par
le malheur des temps, naît une éloquence nouvelle, plus puissante encore.
Upse découvre que le lecteur, contrairement à l'auditeur, est libre de
revenir en arrière, de s'attarder sur la page écrite ou imprimée, de la
méditer et de la goOter à la façon d'un poème. La prose épistolaire ne
doit pas seulement soutenir cette attention scrutatrice, elle doit la récom-
penser par le bonheur d'expression. Dans le silence de cette communica-
tion nocturne, l'éclat des signes, leur densité quasi cryptique, leur relief,
leur franchise en font autant de «sceaux:. qui gravent sur la page les
traits d'un ingenium destinés à s'imprimer sur un autre ingenium, frater-
nel. Expérience mélancolique: en renforçant à ce point l'expressivité
158 LA RÉFORME TRIDENTINE

d'une éloquence tout intérieure, la prose s'enrichit des vertus propres à la


poésie, à l'oratio stricta. Lipse rejoint ainsi la leçon du Dialogue des
Orateurs, qui faisait de la corruption de l'éloquence publique le principe
d'un nouvel enthousiasme, celui du poète en retrait de la vie politique,
exerçant le magistère de la sagesse et de la beauté sur une élite.
L'instrument privilégié de la nouvelle « Idée du' Beau» oratoire, c'est
l'acumen, pointe, trait, saillie, '" pensée », paradoxe épigrammatique ou
métaphore surprenante qui dédaignent de se développer pour conserver
leur prégnance maximale, leur puissance de fascination al1usive. L'acumen
est pour Lipse un semen dicendi à l'état naissant, et maintenu à ce stade
germinal pour concilier, dans un style écrit, l'effet de jaillissement de
l'invention avec la densité suggestive de l'élocution. Mais ces '" concep-
tions» de l'ingenium seront accordées aux exigences de l'optum, de la
bienséance sociale et morale, par le jugement de goût, le judicium. La
pensée de Lipse procède par paradoxes et oxymores. Rapidité, justesse,
brièveté frappante, tout semble procéder du « beau génie» : et cependant
cet innéisme héroïque et élitaire se concilie avec la pleine maîtrise d'une
culture encyclopédique, rhétorique et philosophique. Le naturel est le fruit
de cette coincidentia oppositorum. Lipse distingue trois étapes dans l'édu-
cation de son orateur-poète-écrivain : la première, fondée sur l'imitation
scolaire de Cicéron et des cicéroniens humanistes, donnera au style écrit
une correction et une netteté élémentaires. La seconde, brodant avec plus
de liberté sur cette trame solide, imitera les auteurs moins académiques,
et entre autres les comiques, Plaute et Térence. La troisième, que Lipse
qualifie d'adulte, ouvre à l'ingenium érudit « toute la lyre» de la littéra-
ture antique, et en particulier ses trois cordes les plus tendues, les trois
attiques latins, Salluste, Sénèque et Tacite. Pour se préparer au « premier
jet» de la lettre, l'épistolier devra en outre se constituer des recueils de
citations (excerpta), d'ornements (ornamentum), de tours de phrase (far-
mulae), de vocabulaire (dictio). Parmi les ornements, Lipse recommande
d'emmagasiner dans la mémoire des images, des al1égories, des traits ou
pointes (ocutiora dicta), des sentences enfin propres à conférer au style
sa venustas. La rapidité de l'écriture érudite repose donc sur l'acquisition
patiente de loci communes et sur la possession parfaitement assimilée des
diverses ressources de la langue latine. La liberté de l'invention est tout le
contraire du spontanéisme.
En dépit de cette haute conscience d'artiste de la prose, qui fit tant
d'impression sur les contemporains, on ne saurait faire de Lipse un
écrivain au sens moderne du terme. C'est un humaniste érudit, qui cher-
che pour sa discipline le supplément d'âme et de prestige que confère
l'austère beauté « attique ». Et cette beauté elle-même, reflet d'une grande
âme initiée au savoir de l'Origine, est une résurrection savante arrachèe
<J.ux tombeaux de la Grèce et de Rome. Rallié à la Réforme catholique, ami
des Jésuites de Louvain, Lipse a créé en sa personne ~t en son œuvre un
type d'humaniste laïc, à la fois supérieurement savant et supérieurement
artiste, qui se voit reconnaître, dans la culture catholique, une place
légi,time et éminente, en son ordre, aux côtés du théologien et du prédi-
cateur.
JUSTE L1PSE 159

C'est ce que ne lui pardonneront pas ses pairs, réformés ou gallicans,


les Joseph-Juste Scaliger, les Henri Estienne, les Isaac Casaubon, les
Jacques-Auguste de Thou, qui se font de la prose érudite une idée moins
artiste. Mais l'influence de Upse écrivain n'en sera pas moins profonde en
Europe. Elle sera prolongée après sa mort par l'œuvre de son meilleur
disciple, Henri Dupuy, Erycius Puteanus 230, qui érigera l'atticisme séné-
quien de Lipse en doctrine du «laconisme ». Après avoir occupé une
chaire d'Eloquence à Milan, Puteanus, ancien étudiant de Upse à Lou-
vain, revint en Flandres espagnoles en 1608 pour succéder à son maître.
Lorsqu'il mourra, chargé d'honneurs, en 1648, il sera enterré dans la
chapelle saint Charles Borromée à Saint-Pierre de Louvain. Par sa
correspondance, par ses travaux d'érudition, et plus encore par sa doc-
trine stylistique, il avait incarné aux yeux de l'Europe savante la version
nordique de l'humanisme érudit catholique, soutenant de son prestige de
prosateur et de savant les efforts de la Réforme romaine.
L'année même où il inaugurait son enseignement à Louvain, Erycius
Puteanus publia un brillant essai en latin, où il mêlait le dialogue, la
citation de lettres échangées avec des adversaires, et de ses propres
orationes académiques: le De laconismo syntagma 231. La leçon de style
que Juste Upse avait semblé réserver à l'art épistolaire, s'y trouvait,
conformément d'ailleurs à l'esprit du maître, élargie à une philosophie
générale de l'atticisme, en vive polémique contre l'héritage du cicéronia-
nisme italien. Pour Puteanus, comme pour Huarte, il y a, parmi l'infinité
des esprits qui engendrent une infinité de styles, deux grandes familles
dont l'incompatibilité domine l'histoire de la res Iiteraria. L'une, liée au
luxe, au désordre des mœurs, à l'effèmination des caractères, à la demi-
culture, favorise un style abondant et périodique, riche de « mots» inuti-
les et vains, et pauvre de «choses ». On retrouve ici tous les traits de
l'éloquence-serve attribuée par Huarte aux purs imaginatifs, par les
théologiens aux orateurs, par Erasme aux cicéroniens, sophistes moder-
nes. L'autre famille, liée à la pureté des mœurs, à la santé, à la frugalité. à
la sobriété, à la chasteté, à la virilité enfin, indissociable de la vigueur
intellectuelle et de la vraie science, s'exprime tout naturellement en un
style bref, à la fois efficace et irrésiS'tible, pauvre de « mots» et riche de
« choses» solides. Ces deux fami\les en conflit expliquent l'histoire de
l'Eloquence: à l'origine était la brièveté, dont l'Athènes classique fit un
art, l'atticisme, qui résumait l'Eloquence; fascinée par celle-ci, les peu-
ples d'Asie, ignorants et corrompus, en inventèrent une version dégénérée,
l'asianisme, qui contamina Athènes; Sparte, asile de la vertu, resta fidèle
à la brièveté et à la densité du langage des origines, et cette résistance
fut symbolisée par le style laconique. A Athènes même, un Thucydide, un

230 SUl Henri Van de Putte, voir Bayle, Dictionnaire, art. Puteanus, et
Vigneul-Marville, Mélanges ... , t. 2, p. 417. Sur sa doctrine du meilleur style,
voir Suadu Attira. sive orationum selectarum syntagma, t. l, Lovani, typis
Christoph. flavi, 1615, Orationes 1 et Il et le De Laconismo syntagma (Ire éd.
1609) dans Amoenitatum humanarum diatribae XII, typis C. Flavi, Lovani, 1615.
231 Voir note précédente.
160 LA REFORME TRIDENTINE

Lysias, maintinrent la pureté de la tradition attique. Et à Rome, dans la


Rome vertueuse anti-cicéronienne, Caton et les Gracques retrouvèrent dans
leur éloquence l'esprit de Sparte. Après Cicéron et l'invasion des dècla-
mateurs, un Salluste, un Tacite surent se préserver d'une corruption de
l'éloquence qui, après eux, ne fit que s'aggraver. L'apologie du style
laconique est donc d'abord fondée sur un mythe primitiviste qui suppose
une alliance originelle entre vertu morale, virilité, et virtus oratoria,
alliance rompue par la dégénérescence intellectuelle et morale, et par
l'éloquence molle et flatulente qui l'exprime. Une série de métaphores
soutiennent l'antithèse. Géométriques, pour caractériser la briéveté héroï-
que: la ligne droite, chemin le plus court d'un point à un autre; le cercle,
dont la circonférence parfaite suit le trajet le plus économique. Physiques,
pour caractériser l'abondance vulgaire: les bulles aussitôt évanouies que
formées ; le verre brisé, symbole de fragilité et de vanité.
Par opposition au gaspiIlage «baroque" de l'asianisme, l'économie
philosophique du laconisme sait dire le plus de choses solides avec le
moins de mots. Pour autant, le « primitivisme» de Puteanus ne le conduit
pas au mépris de l'Eloquence, ni de l'Ornatus; la beauté de la parole
demeure plus que jamais, pour cet humaniste, le privilège qui sépare la
civilisation de la barbarie. Sa thèse est que le laconisme est la quintes-
sence de l'Eloquence, le diamant qui la résume et qui résiste à toutes les
attaques auxquelles l'asianisme prête le flanc. Celui-ci, toujours avide de
multiplier, a distingué trois degrés de style: le simple (exilis), le moyen
(temperatus), le grand (grandis), et a exclu de cette hiérarchie la « stéri-
lité» du laconisme. A quoi Puteanus répond:
Mais, je le demande, si l'on veut la simplicité, mon Laconique ne
l'a-t-il pas? Tu l'admettras. Et si l'on veut la tempérance? Tu l'accor-
deras. Mais comment, demanderas-tu, sera-t-il sublime et élevé? De même
que tu admets que ton Asiatique puisse trouver dans l'abondance la sim-
plicité et même la tempérance du style bas, je reconnaîtrai la somme et
le sommet de l'éloquence dans la brièveté 232.

Le laconisme réunit dans sa vigueur prégnante toutes les qualités des


trois styles et, au premier chef, le sublime. 11 réussit d'aiIleurs, là où
l'éloquence dégénérée échoue, à concilier l'utile et l'agréable, le docere
et le delectare, la force de convaincre et l'art de persuader. Il convainc,
car il a pour lui la force et la vigueur des mots, plus' efficace que leur
creuse abondance. Il persuade, car il a pour lui la vraie beauté, qui est
nombre et ornement. Ce qui crée le rythme, ce n'est pas l'abondance, mais
l'agencement des mots (non copia, sed copulatio vocum), leur structure,
qui multiplie leur prégnance et diminue leur nombre. Quant à l'ornement,
il ne réside pas dans la période seule, mais dans le relief de chaque mot.
La modulation (modus, au sens musical), l'oxymore (acumen), la litote
(emphasis), la réticence (aposiopesis), sont les techniques de variation par
lesquelles la briéveté obtient de peu de mots le maximum de sens, si

232 De laconismo syntagma, ed. 1615 cit., p. 29.


ERYCIUS PUTEANUS 161

bien, ajoute Puteanus, que le discours signifie plus qu'il ne dit, et même
ce qu'il ne dit pas. Si la valeur suprême de la rhétorique est l'aptum, la
convenance, seule la brièveté, si attentive à tirer de chaque mot l'effet le
plus juste et le mieux approprié, remplit l'ambition de l'aptum.
Pugnace et beau, âpre et doux, le style laconique, entre les deux
infinis du silence et de la plénitude du verbe divin, est seul à pouvoir faire
Jaillir les fulmina du sublime. Style de la virilité à son comble de vigueur
sobre et mûre, il est aussi le style de l'héroïsme, propre aux Rois et aux
Princes, représentants de Dieu sur la terre: leur diadème correspond aux
liens qui resserrent leur langue, et qui les fait parler par apophtegmes,
voire par foudroyants monosyllabes.
Le De laconismo syntagma ne se bornait donc pas à systématiser la
leçon que Lipse avait énoncée à propos du style épistolaire. Cet essai
dessinait une éthique et une rhétorique de l'éloquence héroïque, englobant
toute l'aile « laïque» de l'élite de la Réforme catholique, humanistes éru-
dits et hauts responsables politiques et militaires. Nous verrons, chez un
Nicolas Caussin, le pendant ecclésiastique de cette éloquence héroïque,
dans la théorie du Theorhetor. Puteanus, comme Lipse, croyait avoir doté
la rhétorique catholique d'une doctrine conciliant Erasme et Sénèque,
l'esprit de la renovatio spiritus et celui des hautes études érudites. Cette
conciliation reposait sur un anti-cicéronianisme qui avait toujours marqué
la Renaissance des pays du Nord de l'Europe. Au contraire, la tradition
centrale de la Renaissance italienne était cicéronianiste, et en Italie, à
Rome surtout, foyer du cicéronianisme, la conciliation entre humanisme
et Réforme catholique ne pouvait se faire que sous le signe de Cicéron.
C'est à quoi s'employa, au cours de sa carrière romaine, Marc Antoine
Muret, dont la doctrine rhétorique, fort analogue à tant d'égards à celle
de Lipse, s'en distingue par le sens des nuances et celui de la continuité.
CHAPITRE IV

LA SECONDE RENAISSANCE « CICÉRONIENNE»

MARC ANTOINE MURET ET FRANCESCO BENCI

Dans une suite d'essais qui ont fait époque 233, Morris W. Croll,
développant les suggestions de la belle biographie de Muret publiée par
Charles Dejob en 1883, a fait de l'humaniste limousin réfugié en Italie la
figure majeure de l'histoire de la rhétorique humaniste post-tridentine.
Son analyse de l'Oratio prononcée par Muret en 1572, à l'aube du ponti-
ficat de Grégoire XIII, fait de celle-ci le point de départ de l'anti-cicéro-
nianisme qui dominera selon lui la fin du XVI' et le xvll" siècle. La
carrière universitaire de Muret à Rome avant cette date n'aurait été
qu'une préparation prudente au coup d'éclat de 1572 qui marquerait la
rupture de Muret avec la tradition de Bembo .


••
Lorsque Muret arrive à Rome en 1563, c'est à l'appel du pape Pie IV,
qui avait déjà fait venir Paul Manuce en 1561, pour confier au premier
une chaire de professeur de philosophie morale à la Sapienza, et au
second la charge de fonder une imprimerie pontificale et d'y éditer les
Pères de l'Eglise. C'est également en 1563 que l'Académie des Nuits
Vaticanes, dirigée par le neveu du Pape, Charles Borromée, se détourne
des sujets païens pour se consacrer à la Bible, aux Pères, et à Epictète.
La même année l'humaniste romain Silvio Antoniano 234, ami de Pie IV et
membre de l'Académie borroméenne, inaugure un cours sur le Pro Milnne
à la Sapienza.

C'est de la connaissance des choses, s'écrie-t-i1, que jaillit l'abondance


du discours, et à son tour l'obscurité des choses est éclairée par les
lumières de l'éloquence. A mes yeux, il n'y a que puérilité et vanité dans
les efforts de ceux qui, négligeant les choses, se donnent tout entiers et

233 Style, rhetoric and rythm, ouvr. dt.


234 Sur Silvio Antoniano, voir Dizionario biografico degli ltaliani, t. 3,
1961, p. 511-515.
MARC ANTOINE MURET 163

avec trop de raffinement minutieux à l'ornement du discours et au choix


des mots 235.

Et l'orateur, qui fait de l'éloquence le complément inséparable des


sciences, philosophie, politique, dro)t, médecine, invoque Charles Borro-
mée à l'appui de sa conception d'une éloquence « utile au bien commun ».
En d'autres termes, Silvio Antoniano s'apprête à faire son cours dans
un esprit augustinien et au nom de l'utilité catholique. L'elegantia sermo-
nis cicéronienne ne se justifie plus par sa seule référence à l'Idée du
Beau: elle doit servir les intérêts de l'Eglise et de la foi.
Depuis Bembo, l'art de la lettre de chancellerie pontificale a lui aussi
évolué 236. Avant que Silvio Antoniano ne prenne sa succession, c'est
Antonio Buccapaduli qui occupe pendant toute cette période les hautes
fonctions de Secrétaire aux Brefs. En 1572, il prononce dans la Basilique
Saint-Pierre une Oratio devant le conclave qui s'apprête à élire Gré-
goire XIII Buoncompagni 237. Son discours est un bel exemple de prose
cicéronienne, mais il est parsemé de citations de la Bible et de l'Evangile.
Concession caractéristique à une « rhétorique des citations» qui marque
l'influence de la latinité tardive et de l'éloquence des Pères.
Au moment où Marc Antoine Muret inaugure son enseignement
à la Sapienza, la Réforme catholique est depuis longtemps à l'ordre du
jour à Rome. Loin de régner en maître à la Cour pontificale, le cicéronia-
nisme romain fait pénitence, e1 n'hésite pas à se renier, même si c'est en
belle prose latine. La biographie d'Antoniano est à elle seule significative.
Adolescent, il avait enchanté les Cours de Ferrare et de Rome par sa
beauté, son esprit précoce, et ses improvisations oratoires qu'il accompa-
gnait lui-même de la lyre. Mais le jeune Apollon cicéronien, sous l'in-
fluence de Charles Borromée, entre dans les Ordres, devient un prélat
« réformé» et sacrifie son éloquence mondaine au service des « choses»
divines.
Ce qui se fait jour d'anti-cicéronianisme dans l'enseignement de Muret
en 1572 n'avait donc pas de quoi surprendre: il est parfaitement conforme
aux intentions des Pontifes réformateurs qui l'ont patronné. Reste à savoir

235 Dans Silvii Antoniani SR.E. Cardinalis vita a losepho Castalio/ze ...
ejusdem orationes XIII... Romae, apud J. Mascardum, 1610, Oratio prima de
cognitionis et eloquentiae laudibus ... (1563), p. 84-85.
236 Antonii Possevini... Bibliotheca selecta qua agitur de ratione studiorum ...
Romae, typogr. Apostolica vaticana, 1593, 2 t. in-fol. « Il nous reste il est vrai
écrit Possevin, les lettres de Bembo, courtes et dignes de la science latine du
Secrétaire des brefs de Léon X, qui les adressa au nom du Pape à de nom-
breux correspondants et qu'il prit soin lui-même d'éditer. Mais sous l'influence
d'événements arrivés depuis, guerres et hérésies qui troublèrent la chrétienté,
découverte d'un monde nouveau qui l'augmenta, un style nouveau est apparu
pour rédiger les lettres pontificales et royales, plus abondant, et toutefois
ferme, que la pression des faits amena les successeurs de Léon X, Paul III
et Jules III, à adopter.» (Cité d'après l'édition lyonnaise du Cicero, J. Pille-
hotte, 1593, 12·, p. 59.)
237 Antonii Buccapadulli de Summo Pontifiee creando aralia, Rome, 1572.
164 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

si cet humaniste raffiné, hôte et ami des cardinaux d'Este 238, traitant
d'égal à égal avec ce que Paris et Venise comptent alors d'esprits les
plus cultivés et délicats, n'avait pas lui aussi sa " politique» rhétorique,
qui pouvait d'ailleurs fort bien, quoique avec des intentions différentes,
coïncider avec celle de la Curie: celle-ci souhaitait que le Tullianus stylus
devînt ({ utile », et se pliât aux exigences d'expression des sciences profa-
nes et sacrées mobilisées au service de l'Eglise; Muret devait souhaiter
que le devoir d'apologétique et de civisme catholiques ne grevât point
l'héritage de la ;enovatio litterarum, mais donnât lieu au contraire à un
approfondissement de la réflexion rhétorique, profitant à l'éloquence
humaniste. C'est en humaniste, soucieux de marquer la place des litterae
humaniores au cœur même du grand mouvement de Réforme catholique,
qu'il procède à une réforme prudente de la tradition cicéronianiste. Loin
de la renier, il illustre son pouvoir d'adaptation, sa capacité de se modi-
fier et de s'enrichir selon les temps et les lieux .


••
Dès 1543, dans une lettre à Calcagnini 239, Jean-Baptiste Giraldi,
traitant de l'imitation, tout en maintenant Cicéron dans son rôle de péda-
gogue par excellence de l'art de la prose, admettait aussi, pour l'adulte
maître de ses moyens, la liberté d'imiter d'autres modèles antiques et de
parvenir à une meilleure expressivité personnelle, une plus grande adapta-
bilité aux divers sujets, circonstances et destinataires. Mais le pas déclsif
fut franchi par l'un des plus célèbres représentants du cicéronianisme,
Paul Manuce, auteur d'un recueil d'Epistolae dans la tradition de Longueil
et de Bembo. Dans un volume de lettres italiennes, publié en 1555, il pro-
posait une réforme du De Imitatione de Bembo 240. Celui-ci définissait

238 Voir sur Muret et les Este, ouvr. cit., Charles Dejob, ch. VIII, p. 113
et suiv.
239 Joannis Battistae Giraldi Ferrariensis poemata ... , Basileae, per Rober-
t:lIY1 Ninter, 1543, p. 200-208. Cette lettre à Calcagnini maintient Cicéron dans
le rôle de maître du meilleur style. Mais velim unius auctoris angustiis omnia
meUri?, demandait Giraldi. Il faut s'en pénétrer dans l'enfance, mais ensuite
élargir l'imitation à d'autres allt~urs. Toutefois, quaeel/mque ... exeerpta fue-
runt, ad unius Ciceronis imitationem eonvertenda censeo. La dureté excessive
des atticistes, la mollesse trop fleurie des asianistes, doivent être ramenés à
une juste meS'lre, ad examen et reRulam quamdam. Et la pierre de touche de
ce ]udicillm doit être Cicéron (p. 205). C'est cette présence de Cicéron à la
fin du procès de liberté imitative qui sera omise par Lipse, mais maintenue par
Muret. Chez Giraldi, on a affaire à un cicéronianisme élargi, enrichi, mais
fidèle à son principe de classicisme. Chez Lipse, on quitte le classicisme. La
réponse de Calcagnini abonde dans le sens de Giraldi, recommandant l'imi-
tation de César, Live, Salluste aux historiens, de Columelle, Celse, Pline l'An-
cien aux savants.
240 Tre lib ri di letfere volgari di Paolo Manuzio, Aldus, Venetia, 1555,
in- 12°. Sur l'amitié entre Paul Manuce et Marc Antoine Muret, qui se réfugia
d'abord à Venise après avoir fui la France, voir Dejob, ouvr. cit., p. 84-85 et
144-145. Sur la venue de Paul Manuce à Rome, peu avant celle de Muret,
et sur la maison d'éditions pontificale qu'il y fonda, voir Annales de l'impri-
merie des Alde, ou histoire des frois Manllce et de leurs éditions, par A.A.
Renouard, Paris, J. Renouard, 1834, p. 424-450.
MARC ANTOINE MURET 165
une esthétique oratoire qui n'avait besoin de se justifier qu'aux yeux
d'une élite humaniste sûre d'elle-même, et appuyée par l'autorité des
Pontifes. La Réforme catholique a pris un tour plus inquiet, plus véhé-
ment. Paul Manuce s'emploie à définir une esthétique oratoire profane
mieux accordée à cet esprit héroïque et aux questions posées par la
polémique anti-cicéronienne d'Erasme. Il écrit à l'un de ses correspon-
dants, Ottaviano Ferrero :

Il m'est venu en fantaisie, si j'ai la santé et le loisir, d'expliquer l'art


de la rhétorique sous forme de discours, et surtout la question de l'imi-
tation; j'y ai rêvé longtemps (ho ghiribizzato gran tempo) et il me
semble avoir trouvé beaucoup de secrets que jusqu'ici le vulgaire ne
connaît pas 2H.

Ces moiti segreti capables de modifier les idées reçues sur l'imitation,
Paul Manuce ne tarde pas à les rendre publics. L'année même où cette
lettre avait été écrite (1555), il avait imprimé sur les presses vénitiennes
une édition de Traité du Sublime 242 plus soigneuse que l'édition princeps
publiée l'année précédente par Robortello 213. Et à la suite de sa lettre à
Ferrero dans le recueil de 1556, il publie un Discorso intorno all'ufficio
dell'oratore, texte capital car il nous semble qu'il est le premier pro-
gramme rhétorique moderne à paraphraser le Ps. Longin. Celui qu'Henri
Estienne en 1581 classera encore parmi les cicéroniens bembistes tient en
1556 des propos qui, sous l'influence du traité qu'il vient d'éditer, le
rapprochent des thèses, sinon d'Erasme, du moins de Politien. A la ques-
tion de savoir lequel, de l'art ou de la nature, contribue le plus à la
formation du bon orateur, le fils d'Alde Manuce répond:

[L'éloquence] produit un effet d'autant plus grand qu'est plus capable


et plus fertile le génie (ingegno) où elle est éparse, à l'état de germe;
de même que l'art est né de la nature, et veut être nourri et soutenu
par elle, de même plus il est privé d'elle, plus il se fait faible, à la manière
des plantes, qui, manquant de leur humeur native, se dessèchent rapi-
dement. Si l'orateur ne peut participer également de l'art et de la nature,

241 FO 12 l'0. Lettre du 25 mai 1555 à Ottaviano Ferrero. Le Discorso


intorno al/'ullicio de l' oratore commence aussitôt après cette lettre qui l'an-
nonce (fO 13 r").
242 Dionysii Longini de sublimi genere dicendi, in quo cum alia multa
praeclara sunt emendata, tum veterum poetarum verSus, qui confusi commix-
tique cu;n oratione soluta minus intel/egentem lectorem fal/ere poterant notati
a/que distincti, Aldus, apud Paulum Manutium, Venetiis, 1555, in-4°, 24 ft. La
coïncidence entre cette publication et la date de la lettre et du discours à
Ottaviano Ferrero est frappante. L'élargissement et l'approfondissement du
cicéronianisme italien passent par le Trailé du Sublime de Longin.
243 L'édition de Paul Manuce se présente, on vient de le voir, comme un
progrès sur l'édition précédente, procurée par Robortello: DionySii LO,1gini
praestantissimi liber de grandi sive de sublimi orationis genere. Nunc primum
a Francesco Robor/ello in luce editus. Ejusdemque annotationibus latinis in mar-
ginis apposilis, quae instar commentariorum sunt, illustra tus, Basileae, per
Joailnem Oporinum, in-4", s.d., 71 p., dédicace du 5.vl/I.l554.
166 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

il vaut miéux qu'il y ait en lui manque d'art et surabonda!lCe de nature,


que le contraire ... 244.

L'on retrouve dans ce texte, teinté de naturalisme padouan, l'insistance


de Politien et de Pico sur l'ingenium personnel. Mais la lecture de Longin
a donné à Paul Manuce de nouveaux arguments pour faire du « sublime »,
même sans art, le privilège des natures exceptionnellement douées 24~.
A la question de la hiérarchie respective des trois instances psychi-
ques de l'orateur (mémoire, entendement, jugement) et de ses trois activi-
tés (invention, disposition, élocution) Manuce sous l'influence de Longin
fait une réponse différente de celle de Bembo: il met l'accent sur l'enten-
dement et l'invention 246. A la question de la finalité du discours (plaire,
instruire, émouvoir), il fait une réponse qui évite à la fois l'esthétisme et
l'utilitarisme: il réconcilie les catégories du plaire et de l'instruire dans
celle de l'émouvoir. L'éloquence enracinée dans une grande âme a pour
principal effet de toucher l'auditeur, ce qui revient à la fois à le persuader
et à lui donner du plaisir. Cette solution s'inspire évidemment du Ps.
Longin. Mais elle a l'avantage de s'accorder, sur un plan profane, avec
la notion de sublime chrétien que saint Augustin définissait, non sans
s'inspirer lui-même du Ps. Longin, dans les derniers chapitres du De Doc-
trina Christiana. Et pour obtenir un effet émotionnel aussi concentré et
aussi puissant, Paul Manuce admet que la grande éloquence puisse addi-
tionner les effets propres aux genres oratoires traditionnels (judiciaire,
démonstratif, délibératif) réconciliant en un seul style sublime les trois

244 Ouvr. cit., éd. cit., f" 15 v".


245 Voir l'édition du traité Du Sublime texte établi et traduit par H. Lebè-
gue, Paris, Belles Lettres, 1965, p. 4, Il, 2. Le Ps. Longin écrit: «La nature
dans les mouvements pathétiques et sublimes est à elle-même sa loi [ ... ] Ce don
naturel constitue la base et le principe de toutes nos productions; mais pour
ce qui est de la mesure, du moment opportun, pour chaque point particulier
et allssi de la pratique et de l'usage le plus sûr, c'est la méthode qui est
apte à determiner les limites et à les fournir... » Et p. 10, VIII, 1 : « La faculté
de concevoir des pensées élevées ... , la véhémence et l'enthousiasme de la pas-
sion ... , ces deux premières sources du sublime sont en grande partie des dispo-
sitions innées. Les trois autres (figures, noblesse de l'expression, choix des
mots) sont des produits de l'art. » Le traité du Sublime est à la fois un produit
de la seconde sophistique, et une critique de celle-ci. La place qu'il accorde
aux dons naturels est équilibrée par un souci d'art. et SurtO:lt de goût qui
évik aux natures les plus douées de tomber dans l'excès de l'enflure, de l'en-
thousiasme forcé et froid, faute de conscience critique. Voir aussi p. 52, XXXVI,
4, «La perfection [ ... ] pourrait peut-être résulter de cette alliance» entre l'art
et la nature. Toutefois le Ps. Longin admet que le goût ne se confond pas
avec le respect scrupuleux des règles scolaires, et que les «grands génies»
capables de traits sublimes inimitables et inexplicables, ont le droit de tomber
dans quelques défauts.
246 P. Manuce, Discorso, éd. cit., fo 16 rO-16 v": «A me pare che dal
muovere dipende la maggior eccellenza dell'oratore. Alla perfettione dell'ora-
tore non bastano it ditettare e l'insegnare, ma il muovere e necessario ...
Sidunque l'aratore per natura e per arte, le quali con l'esercitazione si fanno
perfetto, sera tale che sappi muovere, e che muova quando parla, nel saper
muovere sodisfera sull'officio suo ... :t
MARC ANTOINE MURET 167

niveaux de style (bas, moyen, véhément). Il prend pour exemple un « cas»


que Corneille, après l'Arétin 247, traitera au V· Acte d'Horace: celui d'un
homicide qui a bien mérité de la patrie. Son défenseur (et c'est bien ce
que feront le Vieil Horace et Tulle) doit user du démonstratif (éloge du
héros national) et du délibératif (n'est-il pas plus expédient de le grâcier
pour bénéficier une autre fois de ses services ?), en évitant le judiciaire,
quoiqu'il s'agisse d'une plaidoirie.
La péroraison du Discorso aborde la question la plus brûlante, celle de
l'imitation. Après avoir accablé de mépris les rhétoriques scolaires et
leurs préceptes (<< lesquels le plus souvent sont des évidences pour un
esprit moyen privé de lumière particulière») 248, Paul Manuce appelle à
mettre au point une rhétorique plus simple, fondée sur l'exemple plus que
sur les règles, et qui s'adresse « aux intelligences d'exception, lesquelles
ne se satisfont pas de la médiocrité et ne daignent pas s'abaisser à des
entreprises basses et ordinaires, mais songent inlassablement à faire
l'ascension de la cime glorieuse de l'immortalité» 249.
Bembo avait déjà ajouté à l'imitation, par trop servile, la généreuse
émulation. Paul Manuce rend cette dernière plus «généreuse» encore.
L'élan de la grande âme vers le sublime 2M, chez lui comme chez Bembo,
est soutenu par la vision d'une Idea : mais celle-ci ne trouve plus dans le
seul Cicéron son médiateur privilégié. Le sublime selon Manuce réunit les
traits de l'éloquence de Cicéron et celle de Démosthène. Ici encore Paul
Manuce s'inspire de « Longin », qui, dans le Traité, trace un beau paral-
léle entre le plus grand orateur grec et le plus grand orateur romain .


••
Sperone Speroni, Daniele Barbaro, et leurs amis de l'Académie des
lnfiammati avaient cherché du côté de la Rhétorique et de la Politique

247 Il n'est pas nécessaire de supposer que Corneille a lu ce texte de Paul


Manuce. L'un et l'autre s'inspirent d'une causa, traitée à la manière des écoles
de rhéteurs, par Cicéron dans le De Inventione, Il, 26, §§ 79-86, éd. Teubner,
1. l, p. 201. V. aussi L'Arétin, La Orazia, Venise, 1549.
248 Ibid., f" 17 rO.
249 Ibid., eodem toco.
250 Ibid., eodem Loco : « Ma chi é che tanto voglia ? Chi saprà tare paragone
delle singolar virtù di quei due divini intelletti ? Chi scoprirà ove sono simili l'uno
all'altro? Dove sono diversi? Ove contrarii? Ne l'unD ne l'altro pecca, ma
l'uno e l'altro è maraviglioso e ecceUente.» Pour entrer dans ce sillage, il
faut une pédagogie différente, qui donne aux «intelligences d'élite» une nour-
riture plus délicate et plus spirituelle. Tout ce passage est inspiré du parallèle
Démosthène-Cicéron dans le Traité du Sublime, éd. cit., ch. IX, p. 48-49:
« Démosthène est grand en ce qu'il est serré et concis; et Cicéron, au contraire,
en ce qu'il est diffus et étendu. On peut comparer le premier, à cause de sa
violence, de la rapidité, de la force, et de la véhémence avec laquelle, pour
ainsi dire, il emporte tout, à une tempête et à une foudre. Pour Cicéron, l'on
peut dire à mon avis, que C(lmme un grand embrasement, il dévore et consume
tout ce qu'il rencontre, avec un feu qui ne s'éteint point, qu'il répand diver-
sement dans ses ouvrages et qui, à mesure qu'il s'avance, prend toujours de
nouvelles forces» (trad. Lebègue, cit. note 245).
168 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

d'Aristote de quoi répondre au soupçon dévot contre l'art oratoire. La


trouvaille de Paul Manuce est aussi heureuse. En faisant du PS, Longin le
bouclier de Cicéron et de l'éloquence profane, l'hJlmaniste vénitien donnait
un pendant laïc à saint Augustin, et faisait du Traité du Sublime un
contrepoids au De Doctrina Christiana. Contrepoids qui n'avait rien de
polémique, au contraire. Outre la fusion aisée entre sublime sénéquien,
sublime augustinien et sublime longinien, celui-ci se plaçait sous l'autorité
de Moïse lui-mfille : dans un esprit de conciliation entre hellénisme et
christianisme comparable à celui de Philon d'Alexandrie, le PS, Longin
faisait en effet du Fiat Lux de la Genèse, au même titre que l'Iliade, un
des sommets du sublime. Et Paul Manuce accentue encore cette parenté
en mettant l'accent sur le movere, l'art de toucher les cœurs, que saint
Augustin présente comme la fin le plus haute de la prédication chrétienne.
Dans l'Italie de la Réforme catholique, la convergence entre le PS,
Longin et saint Augustin offrait une précieuse ressource: l'éloquence
profane - et n'oublions pas que l'éloquence commande alors tous les
tlrts - pouvait trouver dans l'esthétique du PS, Longin les moyens de
rester elle-même, tout en respectant une sorte de consonance avec l'élo-
quence et les arts religieux. A l'Idée du Beau, impersonnelle et objective,
dont Bembo s'était fait l'avocat, tend à se substituer l'Idée du Sublime
que l'orateur inspiré, avec des moyens rhétoriques simples ou cachés,
communique à son auditoire bouleversé. Le Tasse en proposera de beaux
exemples dans les plus célèbres épisodes de la Jérusalem délivrée, tels
celui d'Olinde et Sophronie, ou le Combat de Tancrède et Clorinde.
Lié à l'idéal de la « grandeur d'âme », dont les sources sont à la fois
stoïciennes et aristotéliciennes ~51, l'idéal du subI One vient renouveler les
données de l'esthétique oratoire.
Le PS, Longin discerne il est vrai deux formes de sublime: l'un, fils de
la Nature plus que de l'Art, atteint les effets les plus puissants, mais
inégalement; l'autre, fruit de l'Art plus que de la Nature, monte moins
haut, mais demeure dans une sorte de perfection continue et d'unité
d'effet. L'opposition paradigmatique Horère/Virgile, Démosthène/Cicé-
ron soutenait cette distinction. Paul Manuce, héritier de la tradition des
Alde et de l'Académie des Philhellènes, semble pencher pour la première
version. C'est la seconde que va faire triompher à Rome Marc Antoine
Muret, et à sa suite le Collège Romain des Jésuites. Une des voies de
salut du cicéronianisme de la première Renaissance passait de toutes
façons par le Traité du Sublime.

:.
Si l'helléniste Paul Manuce avait les ressources nécessaires pour intro-
duire à Rome un « frisson» nouveau, son ami Marc Antoine Muret avait

251 Voir notre étude «L'héroïsme cornélien et l'idéal de la magnanimité",


dans le recueil Héroïsme et création littéraire, Paris, Klincksieck, 1974, p. 53-
76, et surtout A. Michel, Rhétorique et philosophie, ouvr. cit., p. 42, 376 et 548.
MARC ANTOINE MURET 169

tous les titres pour y acclimater le meilleur de l'humanisme français.


Traité en égal par Dorat, Lambin, Turnèbe, Douaren et les deux Scali-
ger, il était initié à la fois aux disciplines juridiques et érudites et à la
tradition cicéronienne françaises. L'auteur des Juvenilia et du Commentaire
sur les Amours de Ronsard poussait toutefois beaucoup plus loin que
Dolet le culte d'une beauté réprouvée par la morale et par la foi chré-
tienne. Il n'avait dû qu'à une fuite prudente d'échapper au sort de l'auteur
téméraire du De Imitatione ciceroniana. Installé à Padoue, puis à Rome,
il y fut traité en homme providentiel. A Rome on lui donna même, avec
moins de réticences que pour Longueil, le titre peu galvaudé de civis
romanus. Jouissant de l'appui de la puissante Maison d'Este, et de l'amitié
des membres les plus intelligents et cultivés de la Curie, comme le cardinal
Sirleto, l'habile homme fut pendant trente ans l'arbiter elegantiarum de
l'humanisme ecclésiastique romain.
On peut être surpris que Morris W. Croll ait choisi Marc Antoine
Muret pour incarner l'esprit « rationaliste» qui, masqué, aurait trouvé un
abri dans la capitale de la Réforme catholique. Brillant érudit de race gal-
licane, Muret fut aussi un admirable écrivain néo-latin à l'italienne, capa-
ble de parer d'élégance attique les disciplines les plus rébarbatives. Il
rendit à Rome le plus signalé service, en faisant d'elle non pas la capitale
d'un « rationalisme» dont elle se souciait fort modérément, mais à nou-
veau la capitale du « meilleur style» latin, ce qui lui importait davantage.
L'érudition à la française de Marc Antoine Muret, qui passait à Rome,
ville aussi peu intellectuelle que possible, pour un prodige, servit de
garantie, aux yeux de la sérieuse Europe du Nord, au magistère rhéto-
rique qu'il exerça avec éclat au service du Saint-Siège.
Dans sa remarquable biographie de Muret, Charles Dejob avait par-
faitement caractérisé le personnage, et le rôle qu'il joua dans la cuhure
romaine. Traitant tour à tour de philosophie morale, puis de Droit romain
~elon la « méthode française» de Douaren et de Cujas, allant jusqu'à
rendre élégante la théologie 2~2, il fut d'abord, dans sa chaire de la
Sapienza, une «vedette» oratoire, parée du charme de l'exotisme, et
gachant pratiquer l'art de surprendre et d'éblouir, sans choquer jamais.
Faut-il voir en lui un sophiste? Bien au contraire, en démontrant que
toutes les sciences, y compris la théologie orthodoxe, peuvent trouver une
expression élégante et efficace dans le style latin le plus pur, et paré de
sel attique, Muret remplit à Rome, capitale de l'Europe catholique, un rôle
de haute responsabilité vis-à-vis de l'humanisme autant que de l'Eglise.
Le prestige qu'il s'attire est une victoire des litterae humaniores sur une
théologie tentée de se replier sur son passé médiéval et de stériliser
l'héritage de la Renaissance. Mais aussi, en illustrant avec tant de dis-
tinction le modus oratorius, l'humaniste français fait la preuve que
celui-ci peut servir de creuset unificateur à une nouvelle culture catholi-
que. Avec Muret, la rhétorique se propose comme l'un des plus sûrs prin-
cipes de réconciliation entre érudition profane et sacrée, entre humanisme
et orthodoxie romaine.

252 VOIr Ch. Dejob, ouvr. dt., p. 271-272 (Muret théologien).


170 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

Sur commission de Pie IV, il fit d'abord, de 1563 à 1565 un cours sur
l'Ethique à Nicomaque, que son ami Denis Lambin venait d'éditer à
Venise 2~3. Avec une éloquence souriante, en latin choisi et cadencé, il
rendait droit de cité dans Rome à l'idéal aristotélicien et thomiste de la
grandeur, dont la Réforme catholique avait bien besoin pour inspirer ses
~oldats et ses orateurs. Les Exercices SpiritueLs de saint Ignace avaient
montré la voie: la magnanimité y était postulée comme le terrain naturel
le plus favorable à la réussite des Exercices, et à l'essor des vertus
héroïques chrétiennes 264.
En 1567, il se livre à l'explication des Pandectes, selon la «méthode
française» dont il retient surtout la clarté et l'élégance d'exposition;
conquête des Litterae humaniores sur un domaine que l'humanisme italien
n'avait pas encore à Rome arraché à la «barbàrie» : l'enseignement du
Droit romain 2~5.
En 1572, au seuil du pontificat de Grégoire XIII, Muret se mue en
professeur de rhétorique, et prononce devant un parterre de cardinaux
une Oratio où Morris W. Croll veut voir un manifeste anti-cicéronien qui fit
scandale 256. li est vrai qu'on y entend Muret faire avec une malice éras-
mienne le procès des maniaques du purisme lexical cicéronien. Mais à
cette date, où commence à paraître la série des rhétoriques borroméen-
nes, l'antithèse augustinienne et érasmienne res/verba est devenue un lieu
commun de la culture catholique. L'orateur se fait l'apôtre d'une grande
éloquence, animée de l'intérieur par un zèle magnanime et puisant dans
l'arsenal des sciences les armes nécessaires à la victoire sur l'hérésie.
Mais pour sa part Muret, proche de la leçon de Nizolio, se garde bien de
se départir d'un atticisme que Bembo eût golIté en connaisseur. Et c'est
bien cette forme d'humour que les auditeurs de sa leçon inaugurale, loin
des champs de bataille allemands et l'rançais, attendrnt d'un hôte aussi
raffiné.

253 Aristote De Moribus ad Nicomachum libri, éd. et trad. de Denis Lambin,


Venise, 1558, 8° (rééd. Paris, 1565).
254 Voir Exercices Spirituels, traduit et annotés par François Courel, s.j.
Collection Christus, n° 5, Paris, Desclée de Brouwer, 1960, p. 16, Cinquième
anno/ation: «Pour le retraitant, il y a grand avantage à entreprendre les
Exercices avec un cœur large et une grande générosité envers son Créateur
et Seigneur. )) Le texte latin de l'édition romaine de 1548 (B.N. D. 86.568) dit:
« Quinta est quod merum in modum juvatur, qui suspicit Exercitia, si magno
animo atque liberali accedens, totum studium, et arbitrium suum otterat SilO
creatori.» Le texte français de l'édition parisienne de 1619 (p. 3) dit: «La
troisième (sic) est que celui qui s'adonne à ces exercices se sente merveilleu-
sement aidé et soulagé, lorsque d'un grand courage et d'un cœur magnanime
et libéral, il offre d'une grande franchise à son Créateur et Sauveur toute
l'affection et la liberté de son âme ... »
255 Voir Ch. Dejob, ouvr. cit. (<< Muret explique les Pandectes ~), ch. XI,
p. 167 et suiv.
256 Voir M.W. Croll, art. cit., éd. cit., p. 272 et suiv. «Muret's progress. »
L'Oralio de 1572, De via et ratio ne ad eloquentiae laudem perveniendi figure
dans les Opera Omnia de Muret, éd. Ch. Froescher, Leipzig, 1848, t. l, p. 259-
263. Voir surtout p. 262-263 l'ironie contre ceux qui, s'aidant servilement du
dictionnaire cicéronien de Nizolio, recopient la structura et col/ocatio verborum
de Cicéron.
MARC ANTOINE MURET 171

Plus tard même, lorsqu'il aura réhabilité à Rome Sénèque et Tacite,


Muret ne se départira pas de la latinitas et de l'elegantia cicéroniennes.
Ainsi que le dira joseph-juste Scaliger :
C'estoit un tres grand homme Que Muret, Qui s'est moqué des Cicéro-
niens, et cependant parle fort cicéroniennement, sans s'y astreindre comme
les autres. Après Cicéron, il n'y a personne Qui parle mieux latin Que
Muret... Lipsius nihil prae il/o 257.

Les rares mots de latinité tardive ou d'Eglise que Charles Dejob relève
dans sa prose font figure d'assaisonnement moderne d'un atticisme
cicéronien n'ayant pas renié la tradition de Bembo. Admettant l'exac-
titude des termes techniques, qu'ils soient scientifiques ou religieux, Muret
tire de ses prudentes audaces lexicales de quoi rendre plus «œcuméni-
que» le Tullianus stylus, sans rompre sa fluidité homogène et harmo-
nieuse, sans renoncer à l'économie des effets. jamais Muret ne prononcera
les noms de Bembo et de Sadolet qu'avec ferveur. Toute son œuvre
révèle une fidéli1é tenace, mais libérale et accueillante, à l'esprit de
l'Epistala de Imitatiane, corrigé par l'éclectisme conciliant de l'Oratar.
L'alliance entre la philosophie et la rhétorique est pour lui le principe
d'une sérénité toute classique, conciliable, comme le «gai sçavoir» de
Montaigne, avec une vue à la fois stoïcienne et chrétienne de l'homme.
Cet équilibre est remarquablement mis en lumière dans une Oralia de
1575, par laquel1e Muret inaugure un cours sur le De Providentia de
Sénèque 258. Il se justifie auprès de son auditoire de prendre pour texte
d'un cours sur l'éloquence une œuvre philosophique, où les problèmes
que se posent les chrétiens sur la justice divine trouvent un commencement

257 Scaligerana sive excerpta ex ore josephi Scaligeri per Fratres Puteanos,
Genevae, per Petrum Columesum, 1666, p. 237. Voir également p. 204-205:
« 0 le meschant latin que la Centurie de ses Epistres ... » Et p. 207: «Lipsius
est caus;'! que l'on ne fait guere estat de Ciceron. Lorsqu'on en faisait estat,
il y avoit de plus grands hommes en éloquence que maintenant.» Voir enfin,
p. 33: «Stylum Lipsianum vituperat. Mureti laudat scribendi genus." L'iden-
tification par Morris W. Croll du style de Upse et du style de Muret dans
la même caractéristique d'atticisme est donc extrêmement contestable.
258 Opera Omnia, éd. cit., t. l, p. 311-320. Il cite l'exemple de saint Jean
Chrysostome (Haee igitur vir sanclissimus non ut nunc arido et inculto dicendi
genere, sed ornato splendido, ettieaci, (usus est) et une sentence de Cicéron
(Eloquentiam esse, ait Cicero, non inanem loquendi protluentiam, sed sapien-
tiam eopiose loquentem) pour soutenir un combat sur deux fronts, contre les
théologiens, hostiles au modus oratorius, et contre les sophistes, qui le perver-
tissent. Belle continuité avec l'Oratio de philosophiae et eloquentiae con june-
lione (Venise, octobre 1557), où Muret s'écriait: «Je le vois, j'ai affaire à
deux races d'hommes, les uns n'ayant qu'un bavardage superficiel et privé de
vrai savoir, les autres cultivant une philosophie privée de beauté et d'élo-
quence» (Opera Omnia, t. l, p. 136-147). En 1575, il invoque Sénèque contre
le premier groupe et contre le second, c'est-à-dire au même titre que Cicéron
en 1557 : Quod si est qui nihil praeter verborum tlosculos et pigmenta tradunt,
minimam partem eloquentiae tradunt; si quis est cognitu dignas res adterat
et eas non vulgari neque sordido orationis genere etterat, is demum bonus
est et utilis dicendi magister habendus est ». C'est le cas de Sénèque, à la
fois grand écrivain et grand philosophe moral.
172 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

dt solution. Il invoque Cicéron et l'alliance de la philosophie et de l'élo-


quence, clef de voûte de la culture. Il remarque que le philosophe Sénèque
fut un écrivain admirable, très éloigné pourtant de donner le pas aux
mots sur les choses. Cette juste mesure entre le mépris de la forme et les
excès de flosculi et de pigmenta des déclamateurs, est une belle leçon de
style accordé à la sagesse. Tout se passe, dans cette Oralio, comme si
Muret distinguait avec soin l'œuvre philosophique de Sénèque de l'œuvre
rhétorique de son père. Il ne cite de Sénèque que le De Providentia, les
Lettres à Lucilius, et des sentences extraites des tragédies. De fait, l'édi-
tion de Sénèque, que publiera après sa mort son disciple Benci, ne contient
que les œuvres du philosophe. C'est d'après cette édition que N. Le Fèvre
établira à Paris son propre texte, distinguant pour la première fois entre
Sénèque le Père et Sénèque le Philosophe. On peut formuler l'hypothèse
que Muret, avec lequel Le Fèvre était fort lié, connaissait ou du moins
pressentait cette distinction. Celle-ci est capitale pour l'avenir du classi-
cisme rcmain e: francais: Ul]·~ foi~: retiré aux déclamations recensées
par Sénèque le Père le' patronage du fils, il était possible de concevoir un
idéal de la prose où se conjugueraient sans se gêner l'influence de Sénè-
que le Philosophe et celle de saint Augustin à l'intérieur d'une tradition
cIcéronienne. Au contraire, la confusion durable en Espagne entre les
deux Sénèque fera des déclamateurs impériaux le principe unifiant d'un
style coruscant et sentencieux, en rupture provocante avec la tradition
cicéronienne de la Renaissance.
En 1576, après avoir publié des Poemata varia célébrant les saints,
Muret est ordonné prêtre. Et de 1580 à 1585, ses derniers cours à la
Sapienza mettent la touche finale à son œuvre de réformateur cicéronien.
Ecclésiastique, il n'en persiste pas moins, comme ses amis jésuites, à
légiférer dans le domaine de l'éloquence profane, affirmant ainsi, avec
plus de vigueur que jamais, l'unité de la culture catholique, à la fois
humaniste et chrétienne. Il annonce alors la fin de l'éloquence profane
orale, et déclare la vocation écrite du genus humile attique. Il consacre
ses derniers cours aux Annales de Tacite et aux EpUres de Cicéron.
Dans la leçon inaugurale de son cours sur les Annales 259 Muret mon-
tre tout le prix qu'il attache à ce chef-d'œuvre, témoin capital de la plus
longue phase de l'histoire romaine, l'Empire. Il insiste sur l'analogie
historique entre cette époque, et celle que l'Europe est en train de vivre.
Paul III, l'initiateur de la Réforme de l'Eglise romaine, Cosme de Médicis,
qui transforma la République florentine en princip:!!. avaient les premiers
perçu cette analogie: ils étaient d'attentifs lecteurs de Tacite 260. La
Rome impériale, c'était la fin des vertus républicaines. Et, ajoute Muret:

259 Muret, Opera Omnia, éd. cit., t. Il, Oralio X1l1, p. 376 et suiv.
260 Ibid., p. 381. Pour Cosme, Muret insiste en ces termes: «Ce que le
vulgaire tient pour Fortune dans l'élévation des Princes, Cosme a montré
qu'il s'agissait de prudence et sagesse.» La lecture de Tacite est une preuve
de la sagesse du Prince, qui a su donner à Florence au moment voulu, et
quand les temps étaient venus, le régime monarchique dont elle avait besoin.
Né d'un jugement de prudence, le gouvernement de Cosme ne put être que
sage: il était prévenu contre l'erreur par les exemples de Néron et de Tibère.
MARC ANTOINE MURET 173

Il fa:.It observer qu'aujourd'hui les républiques ne sont plus très nom-


breuses: il n'y a presque plus de peuple qui ne soit suspendu aux ordres
et aux volontés d'un seul, qui n'obéisse à un seul, qui ne soit gouverné
par un seul 261.

Est-ce une raison de désespérer? Tout d'abord, les Princes d'aujour-


d'hui ne sont ni des Tibère, ni des Néron, ni des Caligula. Et surtout, à
quelque chose malheur est bon: dans la déchéance du peuple, la vertu ne
brille qu'avec plus d'éclat chez les hommes d'exception, et avec d'autant
plus de mérite qu'elle est plus rare, plus difficile dans la corruption géné-
rale. Mais la prudence qu'exige des âmes grandes une telle situation
est-elle incompatible avec le christianisme? Autant alors rejeter toute
la culture et la sagesse de la Rome impériale et avec elle toute la renovatio
litterarum. Cette prudence mondaine, qui guide les grandes âmes dans les
chausse-trapes des Cours monarchiques, justifie le style adopté par
Tacite, sur le modèle de Thucydide:
Quoiqu'un style simple et clair puisse donner du plaisir, dans certains
cas l'obscurité p~ut être approuvée; en écartant le discours des modes
d'éloquence vulgaires et communs, elle lui confère par son étrangeté même
dignité et majesté et lui attache l'attention du lecteur. Elle ressemble à
un voile, tendu devant les regards profanes. Ainsi ceux qui pénètrent dans
la sombre crypte d'un temple éprouvent une sorte de frisson sacré. Et
l'aspérité du style a la même \'aleur que l'âcreté d'un vin, qui fait bien
augmer de son vieillis~.ement 262.

L'élite du pouvoir peut donc coïncider avec l'élite de la vertu et trouver


chez Sénèque et Tacite, lorsque les circonstances l'exigent (Muret est loin
de substituer à Cicéron Sénèque), le style «chiffré» qui préservera les
arcanes de sa «prudence» loin des regards et du contrôle du vulgaire
ignorant.
De ces prémisses, Muret ne tire pas seulement des conséquences pour
l'art du style, mais aussi pour le choix des genres adaptés à la nouvelle
réalité politique. 11 est significatif qu'il choisisse, pour développer sa
pensée sur ce dernier point, les Epitres de Cicéron. Il voit en celles-ci le
véritable point de départ de l'histoire du genus humile latin, l'acte de
naissance d'une prose à l'usage de happy few, négligeant les effets

Un pel! plus loin, Muret affirme que les chefs d'Etat modernes n'ont rien de
commun avec les mauvais Emperenrs des Histoires et des Annales. La double
leçon de Tacite s'est exercée sur Cosme dans le même sens que celle de
l'Eglise. Le rôle de l'historien est en effet de prévenir le Prince (rendu néces-
saire par la faiblesse des hommes) contre les abus que son pouvoir comporte.
Muret rejoint, du point de vue de l'humaniste profane, le point de vue ecclé-
siastique de Botero dans sa Ragione di Siaio.
261 M.A. Muret, Opera Omnia, éd. cit., Oratio XIV, nov. 1580, p. 384.
262 Ibid. Oralio XIV, p. 390. Sur la leçon tirée par Muret du Dialogue des
Orateurs, comparer ces pages avec l'analyse du Dialogue dans Alain Michel,
Le Dialogue des Orateurs et la philosophie de Cicéron, ouvr. cit., spécialement
ch. XIIl, Eloquence et institutions, p. 50-59.
174 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

oratoires à l'usage de la foule, et mieux apte à recueillir la grandeur d'une


âme qui évite prudemment de se galvauder en public. Cicéron ne cesse
donc pas chez Muret de jouer le rôle de référence rhétorique centrale, mais
c'est maintenant le Cicéron épistolier, et non plus le Cicéron orateur. En
quoi le grand écrivain néo-latin poursuivait la tradition de Pétrarque et
de Bembo, pour qui le style était avant tout un style écrit, et le genre
majeur celui de la lettre. C'est autour de celle-ci que se constitue une
littérature humaniste profane, tandis que l'héritage de l'éloquence orale
des Anciens échoit à la Chaire chrétienne.
Dans son Oralio inaugurale de 1582, consacrée aux Lettres à Atticus,
Muret rend hommage à Bembo, à Sadolet, à Sirleto, à Longueil, il célèbre
la grande tradition cicéronienne de la Rome pontificale, qu'i! associe fra-
ternellement à la tradition cicéronienne française 263 : cette tradition d'at-
ticisme est liée au genre de la lettre, genre par excellence de l'échange
entre hommes d'élite. Muret insiste toutefois pour libérer ce genre de la
timidité des épigones de Bembo et de Sadolet : l'exemple de Cicéron, celui
de saint Jérôme, montrent que ce genre prétendu mineur et familier peut
se prêter à tous les sujets, des plus savants aux plus quotidiens et
recueillir dans sa brièveté toutes les richesses des genres en prose
« oraux» 264. Cette ouverture et cet aS50uplissement du genre n'ôtent
d'ailleurs rien de leur mérite aux premiers cicéroniens qui ont su y voir
le genre profane adapté aux temps nouveaux.
L'éloquence, poursuit Muret, comme si le bénéfice de l'âge lui avait
acquis une sorte de retraite, doit se contenter de nos poussiéreuses dis-
putes scolaires, de la prédication sacrée, la seule qui ait une al1dience
populaire, et de temps en temps de remerciements aux Princes et de
leurs oraisons funèbres. Des trois genres définis par Aristote, seul l'épi-
dictique qui, autrefois, était peu estimé, reste en usage. II demeure tou-
tefois, afin que ceux qui sont à même de bien écrire les lettres, c'est-
à-dire éloquemment, avec prudence et en tenant compte des choses, des
personnes et des circonstances, parviennent aisément à l'intime familiarité

263 Ce passage (éd. Leipzig cit., p. 402) est capital. Muret s'appuie sur
l'humanisme français pour défendre contre les dévots les plus étroits l'héritage
aes Litterae humaniores. II invoque l'exemple français pour inciter les Italiens
à ne pas laisser le flambeau du «meilleur style» cicéronien devenir le privilège
des Français. Invoquant l'autorité d'Adrien Turnèbe, il combat ceux qui vou-
draient minimiser l'importance du genre de la lettre, héritage par excellence
de la première Renaissance.
264 Tout ce passage (ibid., p. 404) anticipe sur l'lnstitu/io Epis/o/ica de
Upse, qui enregistrera surtout l'évolution du genre et lui donnera dignité et
indépendance à l'intérieur de la culture de la Réforme catholique. Voici le
résumé de ce passage: variété et universalité des sujets offerts par le genre
de la lettre; effusion d'âme entre amis; échanges familiaux, qui reconstituent
par la lettre l'intimité du foyer; affaires publiques, politiques, diplomatiques.
A la fois dans la sphère privée et publique, la lettre est un lien social, plus
spécialement réservé aux membres de la République des Lettres. Mais comme
Upse, Muret montre, en s'appuyant sur les Anciens, païens et chrétiens, que
les plus grands sujets, moraux et religieux, sont à l'aise dans la lettre. Les
ciceroniani, épigones de Bembo, se font de la lettre une idée étroite, contraire
à la pratique de Cicéron.
MARC ANTOINE MURET 175

des Princes, reçoivent le soin des affaires les plus importantes et s'ac-
croissent d'honneurs en honneurs. C'est par cette voie que, parmi d'au-
tres, Jacques Sadolet et Pierre Bembo sont parvenus à une dignité proche
de la tiare 265.

Loin de rejeter vers l'enfance et les exercices scolaires l'œuvre de


Bembo et de Sadolet, l'héritage de la première Renaissance romaine,
Muret s'affirme leur continuateur. Sa doctrine, en dernière analyse, appa-
raît comme celle d'un médiateur, cherchant et proposant une norme
stylistique conciliatrice, qui jouerait pour l'élite de l'Europe catholique,
ecclésiastique et profane, cicéroniens italiens et anti-cicéroniens d'Es-
pagne, de France et de Belgique, le même rôle que voulait exercer sur
le Forum de la Rome républicaine l'éclectisme de l'Orator .


••
Cette position médiatrice, éminemment accordée à celle que la Ville
Eternelle est appelée à tenir dans le domaine disciplinaire et diplomatique,
devint dès la fin du XVI" siècle la doctrine officielle du Collège Romain
des Jésuites. Celui-ci, proche du Quirinal et de la Curie générale de la
Compagnie, avait lui aussi vocation médiatrice entre les différentes
" pentes» rhétoriques des diverses Assistances nationales et un rôle
de rectorat à jouer en Italie même. Le néo-cicéronianisme de Muret,
conciliant dans une juste mesure la Renaissance cicéronienne et la
Renaissance stoïcienne et patristique, était tout désigné pour conférer
aux régents de rhétorique jésuites du Collège Romain un magistère
d'arbitres en Italie, en Europe et à l'intérieur de leur Société. Ce sont
les libraires de la Compagnie qui se chargèrent de diffuser en Europe les
œuvres de Muret et publièrent ses inédits. Mais l'impulsion venait de

265 Voir aussi, dans l'Oraiio de ufi/itafe, jucunditafe, ac praesfanlia /itfe-


rarum (1573) (éd. cit., t. Il, p. 269-280), la justification des Lettres par les
grandes carrières qu'elles rendent possibles, telles celles de Camerarius, de
Sirleto et d'Alciat. La gloire est leur récompense. Et pour Muret celle-ci a
un contenu social concret. Ne parlons pas trop vite d'arrivisme. La défense
de l'humanisme, dans la société de la Réforme catholique comme dans la
nôtre, passe par la preuve que ce type de culture permet aux meilleurs de
parvenir aux plus hautes responsabilités et au plus grand rayonnement. La
preuve contraire, si elle est administrée, est un arrêt de mort. Dans un domaine
apparenté à celui de l'éloquence, le théâtre, la réhabilitation du métier de
dramaturge n'aura pas lieu en France avant que Corneille ait fait de son
œuvre un instrument d'ascension sociale, de prestige moral, et d'enrichisse-
ment. Ce qui, pour autant, ne fait pas de son théâtre une œuvre sophistique.
Pour lui, comme pour Muret, la poursuite de l'uti/ilas (enseignement philoso-
phique et moral), de la jucunditas (le plaisir esthétique) et de la praesfanlia
(réussite sociale) vont de pair indissolublement. Ici encore, belle continuité
d'une pensée et d'une action: voir l'Oralio de ulilitale ac praeslanlia litterarum
humanarum adversus quosdam earum vituperalores, Venise, 1555, dans Opera
Omnia, t. Il, p. 130). La sagesse rendue opérante dans la vie sociale et poli-
tique ne saurait rester dans l'ombre et l'humiliation, sans contradiction avec
elle-même.
176 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

Rome, et en particulier du P. Francesco Benci 266, l'ami et le disciple


fidèle de l'humaniste français.
La conjonction était en effet inévitable entre l'arbiter elegantiarum
de la prose néo-latine romaine, et les professeurs de rhétorique du
Collège Romain jésuite, qui auraient pu être ses rivaux et qui, au contraire,
fort intelligemment, cherchèrent auprès de lui à se relier aux traditions
littéraires de la première Renaissance. Déjà le P. Perpinien, régent de
ïhétorique à Paris, Lyon et Rome, s'était révélé dans les rangs des
Jésuites un épistolier cicéronien de stature européenne. Jouissant de
l'estime de Muret et de Manuce 267 il fut une première occasion de rap-
prochement entre la Sapienza et le Collège Romain. Il est avéré d'autre
part que Paul Manuce, ami très proche de Muret, avait d'excellentes
relations avec le Collège. Mais surtout Muret s'était attaché au jeune
Francesco Benci, qui resta pendant sept ans son élève et qui, devenu
jésuite, et régent de rhétorique au Collège Romain, introduisit dans l'en-
seignement oratoire du Collège la doctrine néo-cicéronienne de Muret.
Nous pouvons nous faire une idée de son enseignement grâce à une
prolusio intitulée De stylo et scriptione, publiée par ses soins en 1590.
Remarquons d'emblée que l'ampleur oratoire et l'inspiration ardente de
ce « cours» répondent parfaitement aux exigences de Paul Manuce, qui
attendait du « retore » qu'il enseignât d'abord par l'exemple de sa propre
èloquence. Ce principe resta en vigueur au Collège Romain et les cours
dont le manuscrit subsiste 268 montrent qu'au XVII" siècle, les Galluzzi,

266 Sur Francesco Benci (1550-1 594}, voir Ch. Dejob, ouvr. dt., p. 366-367,
:nl, etc. et la Bibliotheca scriptorum S.f. opus inchoatum a RP. Ribadeneira
anno 1602, continuatum a RP. Philippo A/egambe, usquead annum 1642,
recoRnitum ad annum jubilaei MDCLXXV a Nathane/e Sotwello, Romae, 1676,
p. 214-216. La première édition de la seconde série des Orationes de Muret,
qui se trouve à la B.N., est l'œuvre de Francesco Benci: M.A. Mureli ... Ora-
liones, episto/ae, hymnique sa cri, editio nova, Ingolstadii, ex off. Davidis Sar-
torii, 1592. Le premier volume contient 26 oraliones éditées du vivant de
Muret, et avait été dédié par Muret lui-même à Scipion Gonzague. Le second
volume posthume, dédié par F. Benci au même Scipion Gonzague, contient
18 orationes, dont celles que nous commentons, consacrées à Tacite et aux
Epîtres de Cicéron. Le nombre des éditions françaises des œuvres de Mllret
est impressionnant. Mentionnons seulement les deux éditions rouennaises. Des
Préaulx, 1607,907 p. (B.N. X. 18055) et T. Doire, 1613,2 vol., 758 p. (X 18058-
18J59). Elles reproduisent l'édition d'Ingolstadt.
267 Sur P.]. Perpinien (1530-1566), voir Southwell, ouvr. dt., p. 677. Sur
les relations entre Paul Manuce et le Collège romain, voir R. Villoslada, Storia
de/ Collegio romano, Rome, 1954, p. 59-62. Sur les relations de Perpinien et
de Manuce, voir Francisci Vavassoris Societate jesu multiplex et varia poesis,
Parisiis, Vve. CI. Thiboust, 1683, p. 170-180, Petri joannis Perpiniani s.j. ali-
quot episto/ae (à P. Manuce).
268 Le Fondo gesuitico de la Biblioteca Nazionale de Rome contient d'abon-
dantes épaves des Archives du Collegio Romano, expulsé de son siège par le
gOllloernement de Victor Emmanuel 1er en 1871. Parmi ces épaves se trouvent
un grand nombre de cours de rhétorique manuscrits que leur graphie et leur
style datent du XVII' siècle. Une étude de ces cours ou fragments de cours
serait de la plus haute importance pour notre connaissance de la culture
romaine contemporaine du Bernin, de Poussin et de Mascardi. Malheureuse-
ment, le caractère fragmentaire de ces reliques rend leur étude difficile. Voir
notre bibliographie, Sources, Biblioteca nazionale, Rome.
FRANCESCO BENCI 177

les Donati et les Guiniggi 269 nfettront tout leur laient d'orateurs et de
stylistes latins dans leur enseignement. Sur la question du cicéronianisme,
la position du P. Benci dans cette pro/usio apparaît à la fois très claire et
très complexe. Elle est claire dans la mesure où il n'est nulle part question
d'imiter superstitieusement les verba, si dorés soient-ils, de Cicéron. Cha-
que élève doit se forger sa propre voie vers l'Idée du grand style oratoire,
dont la définition reste générique et susceptible d'un grand nombre
d'interprétations personnelles. Toutefois, le P. Benci ne reprend pas à son
compte les audaces de Paul Manuce, qui, interprétant Longin, préférait
un défaut d'art accompagné d'une nature douée, plutôt qu'une nature
~térile avec beaucoup d'art. Dans la triade Natura, Ars, Exercitatio, le
prudent jésuite préfère ne pas insister devant ses élèves sur le premier
terme, et mettre l'accent sur les deux derniers. La nature, à ses yeux,
n'est pas un donné, mais la récompense d'une ascèse. On ne la retrouve
dans sa splendeur originelle, avec l'Idée du meilleur style, qu'au bout
d'une quête libérant la Beauté enfouie de sa gangue terrestre. Pour lui,
comme pour Bembo, la nature est moins au départ qu'à l'arrivée:
Personne ne naît artiste, s'écrie-t-i1, mais il convient de se développer
par l'effort et le travail, l'exercice quotidien consacré à polir jusqu'à la
perfection la forme de son style, si bien qu'en définitive l'art lui-mêmc
devienne nature.

Et pour soutenir et orienter ces exercices spirituels dans l'ordre esthé-


tique, le P. Benci, citant le Traité du Sublime, propose le stimulant psy-
chologique des grands modèles:
Comment Homère aurait-il dit cela? Qu'auraient fait Platon, Démos-
thène, Thucydide même, s'il est question d'histoire, pour écrire ceci en
style sublime? Car ces grands hommes que nous nous proposons d'imiter,
sc présentant de la sorte à notre imagination, nous servent comme de
flambeaux et nous élèvent l'âme presque aussi haut que l'idée que nous
avons conçue de leur génie; surtont si nous nous imprimons bien ceci en
nous-mêmes: que penseraient Homère et Démosthène de ce que je dis,
s'ils m'écoutaient? Quels jugements feraient-ils de moi? En effet, nous r.e
croirons pas avoir un médiocre prix à disputer, si !lOUS pouvons nous
figurer que nous allons, mais sérieusement, rendre compte de nos écrits
devant un si célèbre Tribunal, et sur un théâtre où nous avons de tels
Héros pour j!;!.~cs et t~mo:l1s .. :';0.

269 Sur ces professeurs de rhétoriquc du Collège romain, voir SouthwelL..,


ouvr. eit., éd. cit., Tarquinius Gallutius (Galluzzi), p. 753-754, Vincentius Gui-
nisius (Guiniggi), p. 782, et Alexander Donatus (Donati), p. 20, et notre étude
dans les Mélanges de l'Ecole Française de Rome, 1978, t. 90, p. 797-835, «La
tradition rhétorique du Collège Romain et les principes inspirateurs du mécénat
des Barberini».
270 Francisci Bencii, Orationes et Carmina, Ingolstadt, David Sartorius,
1592, Oralio de stylo et serip/ione, p. 362 et suiv. Les deux passages cités se
trouvent l'un p. 363 et l'autre p. 373. Comme les Exercices Spirituels, la
conquête de l'optimus stylus exige un «cœur large et une grande générosité" :
Parvi animi et obscuri lIlgenii numquilm ad lucem emersuri (p. 372). Car cette
coaquête est une ascension vers les sommets: Quidni Uceat cuivis homini, ad
id quo aliquis aliquando homo pervenit, aspirare ? Quid de illius viae dubites
178 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

La parenté de cet éthos avec celui des Exercices Spirituels, où


Jésus joue ce rôle d'« entraîneur », semble avoir été un trait de lumière
pour Francesco Benci. Elle ne cessera plus désormais de fonder la péda-
gogie et l'esthétique oratoires du Collège Romain, conférant à son
cicéronianisme une vitalité et une éclectisme parfaitement compatibles
avec les fins proprement religieuses de son enseignement.
L'apparition de Longin, dont Muret, maître de Benci, citait déjà en
1572 le genus sublime 271 comme l'Idée de l'optimus stylus, s'est donc
faite au bon moment. Avec le Traité du Sublime, venant corroborer une
interprétation plus juste et généreuse de l'art oratoire cicéronien, avec
les Exercices Spirituels, qui donnent à l'individu la capacité de rester
tidèle à l'orthodoxie romaine sans nuire à l'épanouissement de ses dons
personnels, ni à la diversité de son action, l'art oratoire jésuite disposait
à la fois d'une sagesse et d'une rhétorique bien accordées: l'idéal cicé-
ronien d'union de la philosophie et de l'éloquence trouvait ainsi sa
version catholique.
Spécialistes de la pédagogie et de l'art oratoires, spécialistes de
l'optimus stylus latin, les professeurs de rhétorique du Collège Romain
étaient investis par leur Institut et par la Curie pontificale d'une sorte
de ministère «littéraire». On peut y voir à juste titre un calcul politi-
que: le soin avec lequel les Généraux de la Compagnie de Jésus veilleront
sur la dynastie des maîtres romains de l'art oratoire, les Perpinien, les
Tursellin, les Benci, les Stefonio. les Strada, les Galluzzi, les Donati, les
Guiniggi, les Sforza Pallavicini (nommé, consécration suprême, cardinal
par Clément IX), tient compte du prestige de la langue latine dans toute
l'Europe. Le sacerdoce «littéraire» du Collège Romain, transmis avec
autant de soin que les plus hautes fonctions de l'Ordre, portant à son
point de perfection le cicéronianisme humaniste, dictant les normes mora-
les et stylistiques des genres oratoires et poétiques, acquiert par là même
un ascendant sur les littératures vernaculaires et les incline à devenir à
leur tour un palladium de la civilisation d'obédience romaine. Le prestige
de l'esthétique oratoire romaine s'ajoute au prestige historique du Saint-
Siège, et soutient son rayonnement international.
L'exemple de cette politique littéraire, portée à sa perfection par Gré-
goire XlII 272 et par Urbain V \li 273, assistés par les généraux Acquaviva

exilll, quam tam mul/orum frequenlem itineribus, el quasi conlrita vides?


Certe IlO.~ fllerunl pennis in sllblime elaU. Qllin, qllandoqllidem estis in eodem
spatio suis i/los vestigiis persequimini? Nihil volenti difficile. Ad summa
contendite, p. 375. Rien n'est difficile à qui veut fortement: avec moins de
rudesse que Muret en 1571, Benci appelle ses étudiants à l'héroïsme oratoire.
271 Voir l'oratio de 1572 (cit. note 253), éd. cit., p. 261, où Muret ironisant
sur les cicéroniens, au sens étroit, écrit à propos de leur myopie d'imitateurs
exclusifs, nihil altius, nihil sublimius co~itant. C'est au sublime, dans le sens
mis en circulation par Paul Manuce, qu'il appelle ses auditeurs dans sa péro-
raison.
272 Sur Grégoire XIII, voir L. von Pastor, Storia dei Papi, t. IX et X.
273 Sur Urbain VIII, voir L. von Pastor, ouvr. cit., t. XIII (1943) et Ranke,
Histoire de la Papauté pendant les XVI' et XVII' siècles, trad. p. J.B. Haiber,
2' éd., Paris, Sagnier et Bray, 1848, 3 vol. in_8°. Son règne dura de 1623 à
1644, et coïncide à peu près avec le ministériat de Richelieu.
LE CICÉRONIANISME DÉVOT 179

et Vitelleschi, ne sera perdu, mutatis mutandis, ni par le cardinal de


Richelieu ni par le cardinal Mazarin, ni à plus forte raison par Louis XIV,
qui feront ce qu'il faut pour conférer à la langue et à l'éloquence fran-
çaises, devenues lettres royales, un prestige et une force d'arbitrage sur-
passan t ceux des lettres pon tificales.

LES THÉORICIENS JÉSUITES DU CICÉRONIANISME DÉVOT:


LE P. REGGIO (1612) ET LE P. STRADA (1617)

Les pontificats de Grégoire XlII et de Sixte-Quint 214 voient s'édifier


à Rome, sous l'impulsion personnelle des Papes, un puissant réseau de
collèges 275 dont les Jésuites ont la responsabilité, et qui a pour tâche de
former une élite européenne de prêtres et de laïcs, avec pour dénominateurs
communs la rhétorique cicéronienne, Aristote et les Exerciœs Spirituels.
Collège Germanique, Collège des Grecs, Collège Hongrois, Collège An-
glais s'ajoutent au Collège et au Séminaire Romains de la Compagnie
pour faire de celle-ci le dépositaire privilégié de l'humanisme latin et
chrétien du Saint-Siège. C'est du Collège et du Séminaire romains que
sortiront au XVII' siècle non seulement les Généraux de la Compagnie,
mais un bon nombre de cardinaux, de hauts dignitaires de la Curie, ainsi
que plusieurs Pontifes, à commencer par Urbain VIII Barberini et Inno-
cent X Pamphili.
L'élaboration de la Ratio studiorum, qui a lieu à Rome de décembre
1584 à août 1585 276 n'est donc pas seulement un fait capital dans l'histoire
de la culture et de la pédagogie oratoire européennes, elle ne prend tout
son sens que dans le contexte et dans la tradition de l'humanisme propre-
ment romain. Elle représente un suprême effort de la part de celui-ci pour
effacer les traces du Sac de Rome et pour remplir le programme d'lmpe-
fium littéraire que Valla formulait dans la préface de ses Elegalltiae ... ,
au nom de l'Italie entière, il est vrai: «Partout où l'on parle la langue
de Rome, l'Empire de Rome est debout.» Une armée pédagogique, dont
le quartier général est à Rome, dont les collèges jésuites des diverses
Assistances nationales sont les castra, occupe les territoires reconquis
par les armes des princes, par la diplomatie des nonces, par l'éloquence
des missionnaires, et enracine la culture et la foi romaines à l'intérieur
d'un limes qui rêve d'englober l'Europe entière et le monde .


••
Liée à la Ratio, toute une gamme d'ouvrages vient contribuer à sa
mise en œUvre et à son exégèse. C'est le cas des beaux «manuels» du

274 Sur Sixte-Quint, voir Pastor, ouvr. cit., éd. ci!., t. x.


275 Voir outre Pa star, R. Villoslada, S/oria deI Collegio romano, ouvr. cit.
276 Une commission de six membres, réunie à Rome, élabora un premier
projet, sous le titre Ratio a/que Ins/itutio s/udiorum (Pachtfer, Monumenta Ger-
maniae paedagogica, t. Il) qui fut communiqué à toutes les Assistances pour
examen pendant six mois; la version définitive fut prête en 1591 et publiée
en 1599 à Rome.
180 SECONOE RENAISSANCE CICÉfWNIENNE

P. Jacob Pontanus 277 et de la Bibliotlleca Se/ccta 278 que le P. Antoine


Possevin publie à Rome en 1593, au retour de missions diplomatiques qui
lui ont fait parcourir l'Europe jusqu'en Russie. Le titre indique qu'il s'agit
d'un bibliographie encyclopédique et sélective: le critére de la sélection
est évidemment la liste de l'Index, mais il s'y fait jour un dessein non
moins red~lUtable aux yeux des érudits humanistes du Nord: celui d'allé-
ger la mémoire d'un fardeau d'érudition paralysant, de ne retenir que
l'indispensable aux fins de prédication et de controverse et de le classer
avec commodité et méthode pour rendre plus libres et plus aisés les
mouvements de l'invention oratoire. Cet esprit de commodité utilitaire,
appliqué au legs de l'Antiquité, était aux antipodes de l'utopie des
philologues: retrouver la lumière de l'Age d'or philosophique et chrétien
dans le rassemblement et la restauration patiente des fragments épars
des deux Antiquités, ce qui excluait censure et sélectivité immédiatement
apologétique.
Cette mise en ordre utilitaire des sources de l'invention orthodoxe
s'achève par un traité intitulé Cicero et qui n'est autre qu'une bibliogra-
phie critique de rhétorique. Sous la rubrique lnstitutio epistolica Possevin
se montre fort influencé par le traité de Juste Lipse. Il s'autorise de
l'exemple de la Secrétairerie aux Brefs pontificaux, qui a remplacé le
style de Bembo par un style plus vigoureux, mieux accordé à la Recon-
quista catholique 279. Comme Upse, il s'appuie sur l'atticisme grec: il
propose en modèles les lettres de Libanius et de ses disciples païens et
chrétiens 280. Sa doctrine de l'imitation à trois degrés, comme son idéal

277 Correspondant de M.-A. Muret, et en rapport étroit avec Rome, le P.


Pontanus (Spanmüller) est l'auteur de deux manuels utilisés dans tous les
Collèges au début du xv Il' siècle, les Progymnasmafa latinitatis, Ingolstadt,
1588-1594 (voir notre communication sur cet ouvrage dans les Actes du Congrès
international néo-lafin, 1973, Fink Verlag, Munich, 1979, p. 410-425) et les
Poeticae Institutiones libri III, Ingolstadt, 1594. II est également l'auteur d'une
édition commentée d'Ovide, et d'un commentaire de Virgile.
278 AntonU Possevini, ... Bibliofheca seleeta qua agitur de rafione sfudio-
rum ... , ouvr. cit., éd. cit. (note 236).
279 Voir le passage de la Bibliotheca seleela cité note 236.
280 L'lnstUutio episfolica de Possevin consacre deux chapitres aux lettres
du sophiste Libanius (ch. IV et V), un chapitre aux lettres de saint Grégoire
de Nazi,lI1ze, et un autre à l'Admonitio ad seripfionem Epistolarum pertinens
de Basile le Grand. Il recommande l'utilisation du recueil de lettres grecques
(Basile, Libanius, Isocrate, Phalaris, Apollonius de Tyane, Julien l'Apostat, etc.)
publié par Alde Manuce à Venise en 1499. En outre il fait un éloge chaleureux
des lettres de Lipse, qui égalent le nUor des Anciens, grâce à leurs quatre
qualités: brevitas, perspicuitas, simplieitas, venustas, cette dernière corrigée
par la decentia. Aux chapitres XVIII et XIX, il fait un excellent résumé de
la Querelle du cicéronianisme, et considère la lettre de lB. Giraldi (cit. note
239) comme la solution la plus juste du problème posé: toute la culture épis-
tolaire antique, et Lipse, peuvent offrir des modèles, pour donner libre champ
à la variefas ingeniorllm et à la multitude des sujets traités: mais l'exemple
de Cicéron doit gouverner le jugement, et rester la norme rectrice. A son
sens, Budé était de cet avis. Enfin au ch. XX, il consacre un chapitre au cas
épineux de Sénèque: mais il s'agit de sa doctrine. à certains égards dange-
reuse, non de son style.
ANTOINE POSSEVIN 18]

du style épistolaire, sont repris pas à pas de l'Epistolica institutio. Il met


toutefois en garde contre le risque d'une «aspérité et d'un archaïsme
excessifs>, ainsi que contre les risques de vulgarité liés à l'imitation de
Plaute. L'éducation progressive du judicium doit parer à ces défauts et
mesurer l'usage des ornements (figures, images, ocumina).
Rappelant les étapes essentielles de la Querelle du cicéronianisme
(sans mentionner Erasme), Possevin se rallie à la thése de Pico; le Cicéron
qui donne son titre à ce livre n'est plus le modèle unique, mais le péda-
gogue et le guide du judicium ; il préside à une imitation éclectique d'où
chaque « nature» tir,e ingénieusement sa forme propre et qu'elle dose
judicieusement selon les genres, les sujets, le public.
Abordant ensuite l'art du discours, le P. Possevin se livre à une
comparaison entre Cicéron et Démosthène qui les met à égalité et qui
tend à un idéal oratoire faisant fusionner leurs vertus. Mais celles-ci
s'effacent, sitôt qu'on les compare au sublime de l'Ecriture Sainte. Aussi
faut-il mettre au-dessus de tous les orateurs païens l'éloquence de saint
Jean Chrysostome, dont le modèle était saint Paul, avec toutes ses
foudres.
Le sublime chrétien est donc la véhémence d'orateurs-soldats du Christ,
pourfendant l'hérétique et autres alliés du Démon. Dans son L. 1 De
cuttura ingeniorum, Possevin avait allégorisé cette Idée chrétienne de
l'éloquence en lui prêtant les traits de Judith surprenant Holopherne et
lui tranchant le col 281.


••
Jésuite ligueur, longtemps associe aux guerres civiles françaises,
Possevin apporte à Rome ce que l'on pourrait appeler « l'esprit du
front >'. Mais après la conversion d'Henri IV, la situation politique et
religieuse en Europe tend à se stabiliser au profit de l'Eglise romaine,
et la tension de la croisade catholique, en particulier à Rome, semble
diminuer. En 1607, les Jésuites remportent sur le plan doctrinal un succès

281 Voir Bibliotheca Selecta, L. l, De Culfura ingeniorum, éd. cit., p. 38 :


Nam ut Judith femina honestissima, quod ad Holophernem hostem capiendum
non tantum pre ces aut cilicium vel jejunia qui bus antea utebatur sed etiam
inaures et sandalia et annulos et denique omnem mundum adhibendccm putavil,
Deus quidam insuper ei gratiae et splendoris contu/it, quoniam compositio il/a
non ad libidinem, sed ad virtutem referebatur: sic eloquentia et scientiae a
ReliRiosis tamquam ancillae ad arcem adductae, c/ypei denique sunt ad pro pel-
landos hostes, qui in Dei Ecclesiam vellent irrumpere. Ces images de meurtre
et de guerre, cette allégorie du prêtre~Judith, ascète se pliant à un rôle de
composition de courtisane pour tromper et perdre l'adversaire sont caracté-
ristiques du climat du L. l, tout plein de zèle de la Reconquista. Cette Judith
terrible est aussi une allégorie de l'éloquence de combat. Dans le L. intitulé
Cicero, Possevin compare Cicéron et Démosthène et célèbre la véhémence
vengeresse de celui-ci. Il lui préfère plus encore la pugnacité de saint Jean
Chrysostome (ch. V et XII de sa Rhetorica).
182 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

substantiel, contre l'augustinisme baïanis(e des théologiens de Louvain 282.


Sans être officialisées par Rome, les thèses de Molina et de Suarez sur
la concordance entre liberté humaine et secours de la Grâce sont tenues
pour aussi vraisemblables que celles de leurs adversaires. Une ère de
paix relative et de consolidation commence pour l'Eglise, et les Jésuites,
forts des services rendus au plus dur de la bataille, et de la tolérance
tacite du ma.listère romain aux thèses de leurs tnéologiens, vont pouvoir
désormais s'enhardir et légiférer à leur manière dans l'ordre rhétorique.
Déjà chez Possevin la véhémence démosthénienne apparaissait comme !me
meilleure alliée de la foi militante que la rhétorique augustinienne du
De Doctrina Christiana. Désormais, l'époque des guerres civiles et reli-
gieuses s'achevant, et une nouvelle époque «augustéenne» de l'Eglise
se laissant augurer, l'humanisme jésuite se tourne plus résolument encore
vers Cicéron, donnant le pas au De Oratore sur le De Doctrina Christiana .


••
La prétention, sensible chez Possevin, d'accorder au prêtre « réformé »,
détenteur du magistère de la Parole divine, une autorité critique sur
l'éloquence profane, n'est pas le privilège des Jésuites. Elle découlait
logiquement de la hiérarchisation, si bien orchestrée dans la Sylva loco-
rum de Louis de Grenade, entre les « sources» sacrées et les « sources»
profanes de l'éloquence, et de la supériorité de l'Orateur sacré sur ses
COllègues laïcs. A cet égard, l'œuvre de Louis Carbone, professeur de
théologie à Pérouse, annonce l'éclosion des rhétoriques jésuites du

282 Sur la querelle provoquée par la publication à Lisbonne, en 1588, du


Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis ... , du Jésuite Molina, voir Diction-
naire de théologie catholique, t. X, art. Molina. Le pape Clément VIII donna
d'abord ordre aux Jésuites et aux Dominicains de suspendre toute controverse
et de s'en remettre au Saint-Siège. Il réunit une Congrégation dite De Auxiliis
pour examiner la Concordia. Le 28 août 1607 (fête de saint Augustin) le Pape
Paul V fit une déclaration solennelle mettant fin aux travaux de la Congré-
gation, et croyait-il, à la Querelle, en renvoyant dos à dos Dominicains et
Jésuites, ce qui constituait en fait une belle victoire pour ces derniers. Il y a,
à notre sens, un rapport profond entre la Querelle du Cicéronianisme, entendue
au sens large, et la Querelle de la Grâce. L'importance que les Jésuites accor-
dent dans leur enseignement rhétorique, à la nature et à l'art, correspond à
leur théologie de la liberté. Et la valeur qu'ils accordent aux vraisemblances
oratoires correspond à leur théologie de la «science moyenne» et à leur
morale probabiliste. Inversement, une rhétorique de type «borroméen» impli-
que une théologie où la Grâce détermine la nature et compte plus que les
œuvres de la liberté humaine. La Querelle De Auxiliis qui domine tout au long
du XVII' siècle la théologie catholique nous semble donc en étroit rapport
avec l'importance croissante qu'ont prise au cours du XVI' siècle l'éloquence
sacrée, et la problématique rhétorique, dans la culture catholiQlle. Voir aussi,
sur la Querelle De Auxi/iis, l'ouvrage du P. Hyacinthe Serry, Historia Congre-
f!ationis de auxiliis divinae gratiae sub summis Pontificibus Clemente VTTT et
Paulo TV, Louvain, 1700, auquel répond quelques années plus tard celui du
Jésuite Liévin de Meyer.
LOUIS CARBONE 183
XVII' siècle. Elève des Jésuites 283, auteur d'un abrégé de la Somme
théologique de saint Thomas 284, notre auteur a construit son œuvre en
partie double: d'un côté une série de traités de rhétorique « profane :.,
consacrés chacun à l'une des parties de l'art oratoire (Invention, 1589,
Disposition, 1590, Elocution, 1592) 285 et de l'autre, un traité de rhétorique
Divinus Orator vel de Rhetorica divina lib ri septem (1595)286. Les traités
de rhétorique profane sont tous dédiés à François-Marie de Gonzague,
duc d'Urbino Leurs dédicaces soulignent toutes la portée politique de
l'éloquence profane, palladium du Prince chrétien, instrument de la
concorde civile et du consensus social en temps de paix, rassembleur des
énergies en temps de guerre. C'est l'art monarchique par excellence, qui
permet de concilier l'empire nécessaire du Prince et la liberté raisonnable
des sujets. C'est l'art royal par' excellence: le decorum qui garantit
l'autorité du Prince, et la manifeste à tous les yeux, trouve son expression
suprême dans son éloquence personnelle. S'inspirant de Tacite et de
Pline pour définir la fonction de l'éloquence dans les monarchies, Louis
Carbone fait de Cicéron le maître de cette parole royale. Dans son traité
sur l'élocution, il s'en prend aux tenants de la brièveté, ou du style
« coupé» (infracta et amputata), aussi bien qu'aux tenants d'une abon-

283 Louis Carbone était Doclor saecularis: il n'appartenait donc à aucun


ordre régulier (voir Supplementum et castif?atio ad scriplores Irium ordimlm
S. Francisci ... opus Fr. Jo. Hyacinlhi Sharaleae, Rome, 1921, 2' part., p. 184).
On peut déduire qu'il a été formé par les Jésuites, et probablement à Rome,
du fait qu'il dédie en 1586 son De Amore et concordia fralema aux Fralribus
Congregalionis B. Mariae Annuntialae in Collegio Romano SI en des termes
qui supposent son appartenance à la Prima Primaria des Congrégations jésui-
tes de la sainte Vierge. Le titre d'Academicus Parlhenius qui lui est donné
dans l'édition vénitienne du Divinus oralor confirme cette appartenance. Un
des nombreux ouvrages de Louis Carbone sera traduit en français sous le titre
L'Homme jusle, où l'on void en cent chapitres l'heureux eslat des gens de bien,
el la condition déplorable des Pécheurs, par le Dominicain jacques Hallier,
Paris, Cramoisy, 1667 (Ire éd. Venise, 1585).
284 Compendium absolutissimum totius Summae Theologicae D. Thomae
Aquinalis ... au clore Ludovico Carbone a Costaracio, Venetiis, apud j. Variscum
et Paganinum de Paganini, 1587, 4·.
285 De oratoria el dialeclica inverzlione, vel de locis communibus Iibri quin-
que, Venise, 1589; De dispositione oraloria dispulationes XXX, Venise, 1590;
De eloeulione oraloria Iibri IV, Venise, 1592. Comme nous l'indiquons un peu
plus loin, les préfaces de ces traités ont un intérêt capital. Elles révèlent, sous
la plume d'un prêtre fort proche des jésuites, ce que ceux-ci ne disent jamais:
la valeur politique de la rhétorique aristotélico-cicérofJienne, alliée de la Raison
d'Etat. Il serait intéressant de confronter sur ce point la doctrine d'un Botero
avec celle des jésuites et de leurs alliés. Peut-on avancer l'hypothèse que pour
le premier, le magistère ecclésiastique englobe l'ensemble de la société civile
dans sa vigilance, alors que pour les seconds, il y a une sorte de symbiose
entre le domaine civil et le domaine ecclésiastique?
286 Divinus Orator vel de Rhelorica divina Iibri seplem ... au clore Ludovico
Carbore a Coslaracio, Academico Parlhenio, et sacrae Theologiae in alma
Gymnpsio Perllsi non olim MaRistro, Venetiis, apud Societatem Minimam, 1595.
La dédicace au Général des Dominicains fait mention de leur Congrégation
générale qu'ils tiennent cette année-là à Venise.
184 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

dance excessive (nimia longitudine) : la juste mesure cicéronienne est


seule à réfracter dan .. 1.. c;tyle la Justice du Prince, et la santé de son
Etat.
Le pendant de cette série de rhétoriques profanes, le Divinus Orator,
est dédié au Général des Frères Prêcheurs, le P. Beccaria. Mais notre
auteur admet des parties communes aux deux registres oratoires: il
suppose chez son divinus orator qu'il possède à fond ses autres traités, et
il recommande aux orateurs profanes d'étudier celui-ci 287. Il admet que
les Ecritures Saintes, modèles de l'éloquence sacrée, ne brillent ni par le
choix des mots (puritas vcrborum) ni par l'élégance (cultus). Les auteurs
inspirés avaient mieux à faire qu'à s'arrêter sur ces vétilles. Ce n'est pas
une raison, pour le prédicateur d'aujourd'hui, de négliger l'éloquence 288.
Toutefois, il y a éloquence et éloquence, ornement et ornement (ornatus).
1\ ne saurait être question d'imiter une sophistique fardée (fucata), parfu-
mée (calamistrata), impudique (immodice ornata), et toute pour la montre
(penitus forensis). L'éloquence chrétienne - et les écrivains profanes
doivent s'en souvenir - ne saurait être que grave (gravis), sobre (sobria),
pudique (pudica), naturelle (nativo quodam succo plena, ingenuoque
colore affecta) et exactement adaptée à son sujet, à sa fin, à ses circons-
tances et à la personne des prédicateurs. Elle ne doit manquer ni de beauté
ni de charme, pour peu qu'ils soient vertueux, tels ceux qui paraient
Esther lorsqu'elle plaidait pour son peuple et pour la gloire de Dieu 289.
L'ornement d'une telle éloquence doit répondre à ce que les Docteurs
scolastiques ont écrit De ornatu mulierum, à ce que saint Ambroise, dans
son traité De Virginibus, a écrit de la chaste beauté des vierges chrétien-

287 Préface au lecteur: Deinde, ... hic meus labor non soil/m ... sed eliam
profanis or%~~ribus el omnibus eloquentiae comparandae studiosis usui fuisse
po/ait. C'est la première fois, il notre connaissance, qu'une rhétorique ecclé-
siastique nivelle à tel point éloquence sacrée et éloquence profane.
288 On retrouve chez Louis Carbone les thèses de Marc Antoine Natta (voir
note 162) sur l'infériorité littéraire des Ecritures saintes. Deus permisit, écrit
notre auteur, ut sui scriptores in/erdum minorem curam haberent verborum,
ut nos de ceret majorem rerllm et veritatis, quam verborum et collcinnitatis
habendam esse ra/ionem ... Et sane, divini spiritll libertatem non decebat ut
penitus humanae eloquentiae legibus inservire/. Mais ce qui était vrai des
auteurs inspirés, ne l'est plus pour les modernes prédicateurs, qui doivent
posséder à fond les règles de leur art. Celui-ci doit toutefois rester dans les
limites d'une éthique chrétienne.
289 Ibid., p. 8: pour incarner la beauté vertueuse dl! discours chrétien,
Carbone déclare: ejusmodi erit, si veluli Es/her ad gloriam Dei ejusque populi
incolumitalem suae ([ormae) ornabit. On se souvient (voir note 281) que
Posscvin faisait de Judith, trompant Holopherne et l'égorgeant, l'allégorie de
l'éloquence militante. Le glissement de la véhémence vers la douceur est très
sen~ible dans ce changement d'héroïne. Des textes comme ceux-ci nous rap-
pellent que pour les hommes du xv Il' siècle, les figures féminines de l'histoire
sainte et profane seront souvent des allégories, et des allégories de l'Eloquence.
L'interprétation des personnages féminins de Corneille, et même de Hacine,
doit en tenir compte. Voir à ce sujet nos études sur les tragédies latines du
Jésuite Stefonio (Bull. Ass. Guillaume Budé, et Les Fêles de la Renaissance,
t. Ill) et sur l'allégorisme dans la critique littéraire (Actes du Colloque Critique
et Créa/ion littéraires au XVII' siècle, Paris, C.N.R.S., 1977, p. 453-472).
LOUIS CARBONE 185

nes. Même doctrine, chez les scolastiques et chez les Pères: mais les uns,
à l'état de vérité nue, chez les autres parée de variété, munie d'armes,
«telle que les Anciens peignirent Minerve, Déesse de la Sagesse» 290.
Sous cette forme, la vérité pénètre mieux dans l'esprit des foules (ad
populum efficacior).
D'un côté la Sophistique coupable, la Grande Prostituée de l'Apoca-
Iypse; de l'autre l'Eloquence innocente et chrétienne, qui réconcilie
voluptas et virtus. Il en va de même pour la poésie: Mantuano, Vida,
Sannazar, après Prudence, ont lavé les Muses impures des Gentils dans
les eaux du Jourdain 291, et rendu possible une Poésie innocente et chré-
tienne. Le discours chrétien peut donc recourir à l'ornement, au même
titre que les Temples du Seigneur aux vases sacrés et statues. Dans les
deux cas, le principe de l'aptum, de la convenance avec la sainteté des
choses divines, doit être respecté.
POllr Louis Carbone, !'éloquence chrétienne est donc une conquête
perpétuelle sur sa rivale, l'éloquence païenne et sophistique. Elle ne doit
pas lui être inférieure en beauté: traitant d'une manière divine, chaste,
saine, pure, claire 292, elle est l'ennemie de la grossièreté, de la rusticité
et de la négligence paresseuse. Mais elle refuse de recourir aux moyens
captieux et sensuels de l'asianisme. Le genre et le style épidictiques qui
font étalage de fleurs, de bijoux, de fards, lui sont étrangers. Elle ne
porte pas de masque et montre avec candeur son visage. Difficile colla-
boration entre l'inspiration divine, et le sens du naturel 293, pour plaire

290 Ibid., p. 14. On se souviendra que le sujet de Théodore Vierge et Mar-


tyre de Pierre Corneille, qni vonlait être la tragédie chrétienne parfaite, est
tiré du De Virginibus de saint Ambroise. Voir notre étude «].L. Guez de Balzac
et Pierre Corneille» dans Mélanges offerts à René Pintard, Strasbourg, 1975,
p. 73-89.
291 Ibid. L'exemple des Pères est cité à l'appui de cette alliance entre bea!lté
païenne pt vertu chrétienne: Non obscure, non sordide, non rustice, sed dis-
tincte nitide, urbane, et perspiClle laudavit Hieronymus Pauiam, Ambrosius
A '{lIe/em ... Julien l'Apostat fut très avisé, qui pour ruiner l'efficacité de l'élo-
quence des Pères, interdit aux chrétiens l'étude des bonae artes.
292 Ibid., p. 17. Pas d'excuse pour le prédicateur grossier et dénué de goût.
Nam ut eloquia Dei quae tractat sunt pura, et quovis argento septies in irrne
purgato synceriora, sic etiam orationis genere casto, sano, integro, et perspicuo
enunciari et explicari debent .. ne haec una ars, quando omnes aliae hoc tem-
pore pristinam formam recuperasse videntur, in tanta praesertim concionatorum
multitudine remaneat deformata. Prudens itaque coneionator dirai sapienter,
dieal eloquenter, dirat eliam eleganter. On remarquera l'optimisme moderne
de Carbone, son acte de foi dans un « progrès des lumières» auquel l'Eglise
doit participer ct d'autre part, le fait qu'il ne se contente plus d'une pietas
eloquens et sapiens, à la mode d'Erasme et des rhéteurs borroméens: il veut
aussi l'elegantia. Celle-ci est inséparable pour lui de la qualité cicéronienne
par excellence: la perspieuitas, la clarté.
293 Ibid., p. 23. Y a-t-il contradiction entre l'inspiration divine et l'ele-
gantia ? C'est ici que nous rejoignons la Querelle De Auxiliis. Pour Carbone,
il y a une eoncordia entre l'inspiration divine, et l'art qui imite la Nature en
l'assumant et en la portant à la perfection de ses promesses. « Qui, demande
notre auteur, voyant les Turcs attaquer les chrétiens avec des canons, en
refuserait l'usage à ceux-ci », sous prétexte qu'il s'agit d'une invention pro-
fane? La technê rhétorique est donc réhabilitée au même titre que les autres
186 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

sans séduire et assaisonner juste assez pour rendre les mets agréables au
goût (apte ad gustandum), sans délectation désordonnée .


••
Avec Carbone, la Rhétorique sacrée prend conscience d'avoir fait
lenaitre une esthétique chrétienne, qui peut guider non seulement le pré-
dicateur, mais l'écrivain profane. Les Jésuites, qui formaient dans leurs
Collèges aussi bien de jeunes laïcs que de jeunes lévites, et qui avaient
calculé leur Ratio s1udiorum en fonction de cette double finalité, n'allaient
pas tarder à tirer le plus grand parti de cette découverte. Mais ils vont
interpréter le magistère proprement critique conquis par le prêtre ~ réfor-
mé» dans un sens beaucoup plus conciliateur que celui que nous ren-
controns chez Louis Carbone.
A peu d'années de distance, en 1612 et 1617, deux professeurs de
rhétorique du Collège Romain, le P. Carlo Reggio et le P. Famiano St rada
publient, l'un son Drator Christianus, l'autre ses Prolusiones Academicae.
Beau diptyque, dont un panneau traitait l'éloquence sacrée et l'autre
l'éloquence profane. Mais entre eux, un point commun: la référence privi-
légiée à Cicéron. Comme pour unifier la double vocation de la pédagogie
jésuite et pour manifester le magistère universel de l'Ordre sur l'ensemhle
de la culture catholique, ce cicéronianisme dévot est contraint à un double
et délicat sacrifice: le P. Reggio incline l'éloquence sacrée vers la tradi-
tion du cicéronianisrne italien et assourdit quelque peu les références
augustiniennes, propres aux rhètoriques sacrées; le P. Strada, se posant
en législateur des lettres profanes, est plus discret encore: le De Doctrina
Christiana n'est plus présent qu'à titre de «traces» esthétiques dans sa
doctrine oratoire.

•••
En 1612, le P. Carlo Reggio publie à Rome un fort in-quarto intitulé
Drator Christianus 294 qui est à coup sûr la plus vaste rhétorique ecclé-
siastique publiée jusque là, avant que les Jésuites français, le P. Caussin
et le P. de Cressolles, quelques années plus tard, ne fassent plus long et
plus abondant encore. L'ouvrage était dédié à saint Paul en personne.

techniques modernes. Progrès humain et histoire providentielle vont de pair.


D'autre part, il faut remarquer que pour Carbone, idéal classique et idéal chré-
tien se confondent. L'élément chrétien dans son esthétique, ce sont justement
l'aptum, le pudor, la fidélité à la nature, si caractéristiques de l'idéal cicéro-
nien, tel qu'il s'exprime dans le De Oral ore.
294 Caroli ReRii Orator Christianus, Romae, apud B. Zannettum, 1612.
Orné d'un beau frontispice, le libre est précédé de deux inscriptions latines,
l'une annonçant le contenu de l'ouvrage, et l'autre dédiant l'ouvrage Divo Paulo
optima magistro atque omnium eoneionatorum proteetori dignissimo et unieo
exemplari.
CARLO REGGIO 187

Une telle invocation était nécessaire pour autoriser le glissement de la


tradition « borroméenne » vers le cicéronianisme dévot. Le style même du
P. Reggio, ample, élégant, tranchait avec la sécheresse d'un Valier, la
rapidité anxieuse d'un Botero, ou les distinctions scolastiques qui persis-
taient encore parmi les périodes oratoires d'un Carbone.
Mais il ne faudrait pas voir cet Oralor chrislianus comme une version
« paganisante» des rhétoriques borroméennes. Le P. Reggio lutte sur
deux fronts: contre les prédicateurs trop confiants dans l'inspiration
divine, et dédaigneux de la forme; contre les prédicateurs qui accordent
trop à l'ornement, aux dépens d'une « juste mesure» chrétienne.
Après avoir traité (L. 1) de la dignité de l'office du prédicateur, et des
vertus qui lui sont nécessaires (L. II) le P. Reggio insiste sur sa culture
(scientia et exercitamenta L. III). Il n'évoque guère l'inspiration divine.
qui jouait un si grand rôle dans les rhétoriques borroméennes.
Au L. IV, il aborde le fond du problème de l'éloquence chrétienne.
S'appuyant sur l'autorité de saint Augustin, le P. Reggio commence par
établir qu'il y a un art oratoire légitimement utilisable par l'orateur
chrétien. Puis il réfute les arguments de ceux qui nient l'éloquence de
saint Paul et des Ecritures Saintes: la RI/étorique d'Aristote peut servir à
expliquer les EpUres de l'Apôtre; Longin, dans le Traité du Sublime, a
cité Moïse comme un orateur hors pair. Néanmoins, cette légitimité d'un
art oratoire chrétien, cette présence de l'éloquence dans l'Ecriture ne
justifient pas l'usage par les chrétiens de n'importe quel art, de n'importe
quelle éloquence. «Il y a une fausse rhétorique ». Le P. Reggio s'appuie
sur le Gorgias et le Phèdre pour stigmatiser la rhétorique des sophistes.
Dans les Ecritures, on trouverait même des arguments pour condamner
toute rhétorique. Mais Platon distinguait rhétorique sophistique et rhéto-
rique philosophique. Et les Ecritures, directement inspirées, n'avaient pas
besoin d'un art conscient de lui-même. «11 y a donc une vraie et une
fausse éloquence » 29~.
Elles se distinguent avant tout par l'intention: l'une se fait l'instru-
ment de Dieu; l'autre se prostitue à l'argent et la vaine gloire. Faut-il
donc croire que la vraie éloquence doit se priver d'efficacité. c'est-à-dire
d'ornatus? Saint Augustin semble incliner en ce sens, et le P. Reggio,
sur ce point, est moins puritain que lui. Mais pour en avoir le cœur net,
il instaure une disputatio in utramque partem. En faveur de l'ornatus : ne
doit-on pas s'accommoder au temps, et à un public qu'indispose aujour-
d'hui l'austérité? Ne constate-t-on pas que le bien des âmes est obtenu
plus volontiers qu'il s'annonce avec voluptas aux oreilles du pUblic? Le
genre grave et austère (gravis et serius) ne devrait pas empêcher le
recours au genre agréable, fleuri (amoellu~, comptus, floridus). Ne serait-
ce pas appauvrir la chaire chrétienne que d'en écart~r les tempéraments

295 Orator christianus, 1. V. ch. IV, Quanam sil vera et falsa eloqllenfia.
Le P. Reggio identifie la position des adeptes du style floridus et comptus,
propre au sophista et au coquinarills rhefor, à celle de Marcus Aper dans le
Dialogue des Orateurs. Les développements qui suivent se trouvent au ch. V.
188 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

bienveillants, qui peuvent sauver tant d'âmes, rétractiles devant la véhé-


mence austère 296 ?
Contre l'ornatus: comment ne pas suivre saint Augustin lorsqu'il
affirme que seule la sobre gravitas est en accord avec la persona majes-
tueuse que revêt le prédicateur du Verbe divin? Elle seule donne ce poids
d'autorité qui subjugue les âmes. Et un Tertullien, un Sénèque vont dans
le même sens que ce Docteur de l'Eglise. Ils mettent en garde contre la
délectation, qui pervertit la vérité, alors même qu'elle prétendait la servir.
Marc Antoine Muret n'a-t-i1 pas lui-même, dans une de ses Variae lee-
lianes, condamné la ealamistrata oratio, toute en «fausses fenêtres pour
la symétrie », bonne peut-être pour les ignorants, mais donnant la nausée
aux hommes d'intelligence et de cœur? Tous les Pères ne s'accordent-ils
pas avec saint Augustin pour recommander une éloquence pleine de
majesté et de gravité, et pour écarter les theatriea 297 ?
N'y aurait-il donc, en définitive, qu'un choix impossible entre une
éloquence austère, mais inefficace, et une éloquence sophistique, trahissant
le message chrétien? Le P. Reggio se tire d'embarras en conseillant la
juste mesure. Condamnons l'éloquence calamistrée, surchargée, imitée
des rhéteurs d'Asie; mais ne proscrivons pas pour autant l'ornatus. A
condition toutefois de ne pas tomber dans l'excès. Mais refusera-t-on à
l'éloquence ce que l'on accorde aux temples de Dieu, que la peinture, la
musique, les vases sacrés décorent pour les rendre dignes de la majesté
divine? Exige-t-on des peintres, traitant de sujets sacrés, qu'ils se can-
tonnent dans un genre efflanqué et triste (strigosum ae triste) 298 ? Mais
là aussi on observe une juste mesure: toute recherche trop curieuse et
profane en matière de décoration et d'architecture sacrée choquerait. Il
en va de même pour l'ornement oratoire: un goût chrètien doit modérer
et régler son usage. Qu'il s'ajoute à la substance du discours, mais qu'il
ne s'y substitue pas.
Par petites touches, le P. Reggio est ainsi parvenu à rompre avec le
style sévère des rhétoriques «borroméennes », tout en se livrant à une

296 Ibid., p. 208.


297 Ibid., p. 211.
29B Ibid., p. 206. A cet argument, que le P. Reggio attribue aux nouveaux
Marcus Aper, il répond lui-même p. 217 : Dissimilis vero templorum et Sacrae
supelleclilis, magna ex parte, ratio est, et ex parte similis. Si beaux et précieux
que doivent être les ornements du Temple, lamen certus est modus, sacrarum
vestium, cerla figura sacrarum aedium, quas si quis ad prophanam speciem
quamvis forte curiosiorem vellet redigere, nemo pateretur. /ta sua debet esse
dictionis sacrae nota, quae a pro phan a distet, non declamatoria sublililas, non
poeticus nitor, nec sophislica ostentatio, et alia, id genus prophana ornamenta
ingeri in eam debent. Et il ajoute, distinguant entre «structure» et «orne-
ment» : Sed error in eo est quod orationi non adduntur ornamenta sed ex
iis tota componilur. Id solum hab et, quod accessio templum est. (Cette phrase
éclaire le sens du frontispice de l'ouvrage, où l'ornement (emblèmes et guir-
landes) épouse les lignes de force de l'édifice et ne le masque pas). Dernière
objection: une prédication sophistique et asianiste jette le doute sur les mœurs
de l'orateur que l'on soupçonne de vana gloria et ostentatio.
CARLO REGGIO 189

critique pertinente des tentations sophistiques de l'éloquence sacrée. Il


est donc en mesure de proposer un modus ciceronianlls de l'éloquence
sacrée, proche du genre épidictique, et propre à s'insinuer doucement dans
les âmes, sans les ravir de rude et vive force. Pour faire entendre la note
juste de ce dolce stil nuovo., il se réfère aux deux diapasons de l'éloquence
profane, Démosthène et Cicéron. On a beau, dit-il, reprocher à Cicéron
d'être superficiel (levior), il a rendu à sa patrie des services plus grands
que le véhément Athénien parce qu'il a su toucher les cœurs (pectus, cor)
plus profondément. Dans le choix du style oratoire, comme pour tout
autre outil, la première vertu à exiger est l'utilité; s'il s'y ajoute de la
beauté (decor), pour peu qu'elle reste dans les limites de la décence et de
la modestie, on ne doit pas trouver à redire 299.
Chez le P. Reggio, l'éloquence du cœur chère à saint Augustin change
quelque peu de sens. Le Jésuite romain compte moins, pour fléchir les
âmes endurcies, sur l'inspiration d'En-Haut, ou ses pieux élancements,
que sur sa dextérité d'artiste ajoutant aux «choses» un luxe de bon
goût qui les rendent délectables autant que salutaires. Bel exercice de
diplomatie rhétorique: les concessions de pure forme que le P. Reggio
accorde aux tenants du style sévère, admirateurs de Démosthène, de
Sénèque, de Tertullien, ne sont là que pour mieux faire triompher le
principe d'une éloquence « douce», sous l'invocation de Cicéron et aussi
de Longin. Mais le principe du }udicium, de la juste mesure cicéronienne
chrétienne est aussi un principe libéral; s'il empêche la «douceur» de
dégénérer en séduction sophistique, il peut aussi empêcher la sévérité,
conforme au «génie» de certains orateurs, de glisser vers l'âpreté épi-
neuse. Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père: Non facile
quispiam contemnendus.
L'Orator christianllS fait la théorie de ce que l'on pourrait appeler
" cicéronianisme dévot ». Cicéronianisme ne doit pas être entendu au sens
étroit qu'il avait au début du XVI" siècle; il désigne le privilège accordé à
Cicéron de régler l'ornement du discours chrétien, en même temps qu'il le
justifie par la mesure qu'il lui impose. Il ne s'agit plus d'une imitation
exclusive du style de l'Arpinate, garantissant en quelque sorte le sûr
chemin du « meilleur style» : Cicéron fournit l'Idée inspiratrice d'un bon
goût compatible avec la «décence» et la «modestie" chrétiennes. Ce

299 Ibid., p. 226. La conclusion de ce chapitre consacré à l'orna fus est un


éloge de la juste mesllre chrétienne. «Est igitur diligenter cavendum lit id fiat
in de/ectu sfyli oraforU, quod fit in ceteris instrumentis ; prima virtus insfru-
menti esf lItiiitas, deinde si aliquid de cor aecedaf, non reprehendilur, modo infra
fines constat modestiae. Gladius non ille melior qui ex pretiosiore maferia
conflatus sil, sed qui acutiorem ae firmiorem aciem habeat. Cette juste mesure
chrétienne s'identifie donc an principe cicéronien de l'opium. Celui-ci doit tenir
compte avant tout de la nature du sujet, mais aussi des circonstances et du
public. Le fléau de la balance, chez le P. Reggio, oscille pour tenir compte
de la nature complexe et changeante des choses, mais il ne s'éloigne guère
du point d'équilibre entre les deux extrêmes: un atticisme strigosum et triste
et un asianisme adulterinus (p. 277).
190 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

bon goût, bien qu'il exclue les extrêmes, rugosité diatribique et faste
déclamatoire, n'est pas étroit: il dépend du jugement de l'orateur, formé
par la culture.
Ainsi apparaît un nouveau decorum de l'art d'Eglise moins tendu,
moins anxieux, moins austère, plus accueillant aux riches ressources de
l'art oratoire antique, et plus acceptable par une société profane tournée
désormais vers le luxe et vers la paix .


••
Ce sens d'un équilibre difficile et délicat entre la finalité chrétienne
de l'éloquence et l'ornement nécessaire à sa réception, se retrouve à un
souverain degré chez le P. Famiano Strada dont les Prolusiones Acade-
micae, publiées à Rome cinq ans plus tard, en 1617, s'adressent de
préférence aux écrivains profanes 800.
L'autorité dont jouit aussitôt le livre établit celle de son auteur 801,
que son enseignement au Collège Romain avait déjà fait apprécier d'une
petite élite d'initiés, ses anciens élèves. Le bonheur du P. Strada voulut
Que l'un d'entre eux, Maffeo Barberini, devînt pape sous le nom d'Ur-
bain VIII en 1623. et qu'un autre, Muzio Vitelleschi, devînt Général des
Jésuites en 1615. Ami intime, conseiller écouté en matière de beau style
de ces deux puissances eCclésiastiques, et de tout ce qui compte dans la
Curie, le P. Strada exerce désormais à Rome un véritable pontificat
rhétorique 802, comparable seulement à celui qu'avait exercé brièvement
un Bembo sous Léon X, et qu'exercera quelques années plus tard un
Chapelain sous Richelieu.

300 Famiani Stradae. Prolusiones Academicae, Romae. apud. Mascardum,


1617,4°, X-496 p. Index (B.N. X 3283). Nous citons d'après l'édition de Cologne,
Prolusiones Academlcae, seu Orationes variae ad facultatem oratoriam, hlsto-
ricam, poeticam spectantes, ed. tertia, Coloniae Agrippinae, apud Joannem
Kinckium, 1625, in-12', 481 p. Index.
301 Sur Famiano Strada (1572-1649) voir Southwell, p. 200-201 ; Leonis
Allatii Apes Urbanae de viris illllstrrhlls qui ab anno MDCXXX per totum
MDCXXX/l Romae adfuerunt, ac typis aliquid evulgarunt, Romae, 1633 (B.N.
K. 9543), p. 85-90; Thomas Pope Blount, Censura celebriorum authorum,
Genevac, 1694 (B.N. Z. 7824), p. 857-859; Ezio Raimondi, «Di alcuni aspetti
dei classicismo nella \ctteratura italiana dei Seicento », dans Il Mito deI clas-
sicismo nef Seicento, d'Anna, Messina-Firenze, 1964, p. 249-263, repris dans
Anatomie secentesche, Nistri-Lischi, Pisa 1966, 27-41.
302 Voir Biblioteca Nazionale Roma, Naz. 2305, Fondo gesuitico 176, fa.
110-111, une lettre du P. Jérôme Pet ru cci au Général Vincenzo Caraffa, dénon-
çant la « tyrannie» du P. Strada et de son ami le P. Sforza Pallavicini sur
le Collège Romain, ct \es accusant de trahir la bonne latinité cicéronienne. Le
P. Pctrucci ne réussit qu'à se faire exiler en Sicile. Voir aussi Arch. Roman.
S.J. Opp. NN. 13, une œuvre inédite du P. Strada, De contexenda oratione
fibri dùo, 383 p. mss, et quatre Orationes inédites, dont un Panégyrique
d'Henri IV.
FAMIANO STRADA 191

Les Prolusiones Academicae, s'adressant à une élite à la fois profane


et ecclésiastique de la culture et du gotît, évitent le piège du traité de
rhétorique systématique. Le P. Str.ada se souvient de Paul Manuce qui,
ébloui par sa découverte du Traité du Sublime, réclamait une rhétorique
pour «génies d'exception », distincte de la rhétorique scolaire. 11 suit
d'ailleurs une tradition inaugurée au Collège Romain par Francesco
Benci, le disciple de Muret: celle de communiquer au public le meilleur
d'un enseignement oratoire sous forme d'un recueil d'Orationes. Par là
les professeurs de rhétorique jésuites renouaient avec la tradition de la
première Renaissance 303.
Les Prolusiones sont un chef-d'œuvre du genre. L'intelligence éclatante
du P. Strada s'y enveloppe d'urbanité et d'onction, dans un style qui sait
mêler avec esprit l'anecdote et la description à l'analyse, le « dialogue des
morts» à de brèves échappées d'enthousiasme. Prolusiones : ce sont des
conférences inaugurant l'année scolaire, en présence du Tout-Rome, car-
dinaux, élite nobiliaire et humaniste de la Cour pontificale, parmi les-
quels beaucoup de parents d'élèves. L'adjectif Academicae achève de
donner leur véritable sens à ces conférences, dont l'ambition va bien au-
delà du public scolaire; Academia est un autre nom du Collège Romain,
qui souligne sa fonction de pôle d'activité intellectuelle dans la capitale
du monde catholique; Academicus est un titre dont se réclame souvent
Cicéron, disciple de la Nouvelle Académie, et de fait l'ouvrage est une
exégèse de la pensée cicéronienne en vue des besoins de la culture catho-
lique ; Academicus est enfin une allusion à l'Académie romaine fondée
par Pomponius Laetus, rénovée sous Léon X par Bembo, Sadolet, Casti-
glione, Pontano, Navagero qui en furent membres. Le titre même place
la doctrine du P. Strada dans la tradition de la oremière Renaissance
cicéronienne, et fait du Collège Romain l'héritier de "l'humanisme littéraire
de la capitale pontificale.
Pour donner à sa doctrine une autorité qui dépasse sa personne, le
P. Strada met en scène, au fil sinueux de ses discours, de grands person-
nages de la Curie et des cours italiennes. 11 imite à sa manière Cicéron qui
avait placé, dans le De Oratore, sa doctrine oratoire sous l'invocation de
vénérables Sénateurs. Les Pralusiones sont dédiées au Cardinal Alexan-
dre des Ursins, ancien élève du P. Strada, et dont celui-ci cite des vers
latins écrits en reconnaissance de ses leçons. La première prolusio du
second livre contient une conversation, dans l'esprit du Brutus et de
1'0rator, où le P. St rada se met en scène lui-même aux côtés de grands
seigneurs toscans, Ercole Strozzi, Lorenzo Cenamio, Niccolo Tucci, et
Virginio Orsini, père du cardinal Alexandre. Il vaut la peine, pour donner
la mesure des raffinements à la fois ecclésiastiques et aristocratiques du
P. Strada, de citer sa description de l't.moenus locus où se déroule cette

3()3 Le recueil d'Orationes et poemata, Epistolae et orationes, ou d'ora-


liones, poemata, epistolae séparés, est typique de l'humanisme du XV' et du
début du XV,' siècles. Muret, et à sa suite les Jésuites du Collège romain, en
restaurent l'usage.
192 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

élégante conversation littéraire, la Villa Matraria, appartenant aux Gui-


niggi, dans la campagne de Lucques:

« Nous étions assis, dans la clarté déclinante du jour, sous la galerie


de cette vaste et magnifique Villa, qui se dresse sur une colline dominant
la région, mais dont le sommet aplani laisse encore de la place pour
l'agrément de jardins; de là, à travers la colonnade de la galerie s'of-
frait à nous le paysage délicieux des collines au loin, de la plaine, et
du fleuve SM.'

Un peu plus tard, dans la cinquième Pralusia du L. Il 805, nous


retrouvons le p, St rada toujours en noble compagnie, dialoguant avec le
cardinal Alexandre Borgia. Au Livre Ill, il rapporte des propos de son
ami Jérôme Aléandre S06 ou de son ami Ottavio Corsini. A ces autorités
vivantes se joint et se mêle l'autorité des grands morts. La seconde
Prolusio du L. 1, intitulée Murefus, met en scène dans la Villa d'Este à
Tivoli les deux fondateurs de la tradition oratoire du Collège Romain,
Marc Antoine Muret et Francesco Benci. Remontant dans le temps, la
seconde Prolusio du L. Il fait apparaître, au cours d'une grande fête
littéraire donnée à Rome en présence de Léon X, tous les membres de
l'Académie Romaine, Enfin, remontant jusqu'à la Rome antique, parmi
tous les auteurs anciens cités, Cicéron règne comme le Maître par excel-
lence, le seul qui soit Juge, et auquel on se réfère pour juger les autres,
Dans cette majestueuse perspective, le p, Strada apparaît comme l'héri-
tier de la grande tradition cicéronienne, médiateur privilégié, au nom de
son Collège, entre ses plus authentiques représentants dans le passé et la
génération présente. Génération où le P. Strada mêle, dans une fami-
liarité empreinte de noble decarum, prélats et grands seigneurs, prêtres et
humanistes. L'art oratoire cicéronien est à Rome, sous l'autorité non

Strada, éd. cité, p. 196.


304
L. 1 Prolusio V, p. 156 et suiv. An ex rebus sacris ideona commenta-
305
tionibus poeticis argumenta proveniant aeque ac ex profanis. Signalons que
la substance de la Dissertation de Balzac sur l'Herodes Infanticida d'Heinsius
est puisée dans cette prolusio, qui condamne l'usage de la mythologie païenne
dans l'éloquence et la poésie religieuses. Sur ce point encore, le P. Strada
intègre à la norme académique la leçon du Ciceronianus d'Erasme, fort sévère
pour Inghirammi, qui avait traité la Vierge de déesse et Dieu de Jupiter.
soo Jérôme Aléandre junior (1574-1629), arrière-petit-neveu du cardinal du
même nom, ami d'Erasme et de Manuce, un des initiateurs de la Contre-
Réforme . .J .A. junior fut de 1609 à sa mort le secrétaire du cardinal Fran-
cesco, qu'il accompagna en France en 1625. Il fut un des fondateurs de J'Aca-
démie des Humoristes. Son crédit à Paris était fort grand: plusieurs de ses
œuvres y ont été éditées. Poète, il publia après ses Psaumes pénitentiaux
(1593) des Lacrymae poeticae (Paris, 1622); érudit, il publia une étude
sur les symboles solaires gravés sur les marbres antiques (Paris, 1617), une
défense des droits pontificaux sur le Latium (Refutatio conjecturae, Paris,
1619). Il prit part, aux côtés de Chapelain, à une polémique sur l'Adone
(Difesa dei l'Adone, Venise, 1629-1630). Voir J.N. Erithraeus (O.Y. Rossi),
ouvr. cit., p. 45-47, A. Mascardi, Romanae dissertationes, Parisiis, 1639, Diss.
VI, p, 71 et suiv. ; et Dizion. Biogr. 1. 2, p. 135-136.
FAMIANO STRADA 193

dépourvue de sel attique du P. Strada, le terrain de rencoptre entre


culture ecclésiastique et culture humaniste, entre aristocratie curiale et
aristocratie laïque.


••
Traité de critique cicéronienne, les Prolusiones Acadenzicae concernent
autant les lettres profanes en langue vernaculaire que les lettres néo-
latines: il s'agit en fait, complétant l'autre avec toutes les séductions de
l'urbanitas, d'une Ratio studiorum pour adultes, à l'usage d'une élite
latine de la culture et de la responsabilité, et visant à conférer au cicéro-
nianisme romain le prestige que Lipse avait cru réserver à son inzitatio
adulta d'érudit du Nord.
De la Ratio, ce livre tient son double aspect: directives négatives, ce
qu'il faut éviter; directives positives, l'idéal à poursuivre. De la Ratio,
elle tient aussi sa visée universelle: tous les ordres des Belles-Lettres
humanistes sont envisagés, genres oratoires, genres poétiques, genres dra-
matiques, genres historiques. Nous laisserons de côté la poésie et le
drame, pour nous contenter d'étudier ici la doctrine du P. Strada dans
l'ordre oratoire. En fait, celui-ci commande les autres; c'est par une
prolusio oratoria que commencent les deux premiers livres, et l'esthétique
qu'elles définissent sert de paradigme sur lequel se déclinent la poésie,
la dramaturgie et l'histoire. Nous sommes ici dans un univers où Cicéron
est roi, et la rhétorique, regina animorum, la clef du système des arts.
Dans la Prolusio prima du L. 1 307 , le P. St rada traite de l'importance
respective des trois facultés oratoires, Mémoire, Invention, Jugement. On'
se souvient du peu d'importance que revêtait l'invention dans le système
rhétorique de Cortesi et de Bembo. On attend donc avec curiosité de
savoir comment le P. Strada, qui désigne Bembo parmi les ancêtres du
cicéronianisme jésuite, va traiter cette question délicate.
Après avoir fait allusion à de modernes asianistes, qui croient pouvoir
attribuer la responsabilité de l'éloquence à la seule imagination, ou à des
cicéroniens scolaires qui veulent privilégier la seule mémoire, le distingué
Jésuite rappelle les uns et les autres au respect de «la fine pointe de
l'intelligence et de la raison, organe majeur de la royauté de l'âme»
(intelligentiae et rationis acumen, hoc est princeps dominantis animi pars)
et de la saine doctrine d'union de la Sagesse et de l'Eloquence, fondée par
Socrate et restaurée par Cicéron.
Sur ce rappel des bons principes, le P. Strada s'engage alors vraiment
dans son sujet. Et il apparaît alors clairement que son véritable propos
est de saper l'influence du Juste Lipse de l'lnstitulio epistolica, et de tous

307 L. 1. Prolusio l, p. Il et suiv. An proprium sit Oratoris praestare solum


memorèae : reliquis au/em ornamen/ès animè, praesertim lntelligentiae ael/mine,
atque judicio carere tuto possif, Quèdque de Oratorèa eum faeultatibus aliis
comparata sentiendum sit.
194 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

ceux qui à sa suite et à la suite du Dr Huarte, ont lancé un défi à l'antique


Ars rhe/oriea pour lui substituer l'initiative du « génie ». Huarte faisait de
l'ingenium, sur fond de mélancolie, le principe d'une parole de vérité.
Juste Lipse faisait de l'ingenium des grandes âmes, et en second lieu de
leur judicium, lui aussi fils de la lumière naturelle, la source d'un sermo
IlUmilis profane, dont [a densité ingénieuse se posait en norme du style
moderne de l'Eloquence.
Le problème du statut de l'ingenium se pose donc désormais au seuil
de toutes entreprise rhétorique. Pour le résoudre dans son sens, [e P.
Strada établit une hiérarchie ascendante entre les trois facultés de l'âme,
Mémoire, Invention, Jugement, que met en œuvre la création oratoire. Il
rappelle que selon Aristote et Galien (suivis par [e Dr Huarte qui, entre
temps, avait été mis à l'Index) les ingeniosi appartiennent au tempérament
mélancolique, lequel les prive d'une bonne mémoire. Mais il proteste
contre ce déterminisme physiologique, et il réhabilite [a mémoire, « trésor
et réserve de sciences, cousine des Lettres, mère des Muses, nourrice de
lit Sagesse et preuve insigne de la grandeur divine» 30S. Une description
des amples magasins de [a mémoire, imitée des Tusculanes (L. V) et des
Confessiol1s (L. X) soutient cet éloge. Si la mémoire n'est pas l'ennemie,
bien au contraire, de l'ingenium, l'est-elle, comme le soutiennent Aristote
et Galien, du jugement? Des exemples comme ceux d'Homère et de César,
de saint Augustin et de saint Jérôme, de Pic de la Mirandole et de
Francisco Suarez, prouvent qu'il n'en est rien. D'ailleurs, de quelle
mémoire s'agit-il? La mémoire purement passive est évidemment peu
enviable. Mais la réminiscence, qui allie le ressouvenir et le jugement,
est une faculté philosophique et active, qui fait du souvenir une méthode
de connaissance sélective et associative.
On saisit ici, sur le vif, l'habileté diplomatique du P. Strada. Il doit
défendre la Mémoire, lieu de rencontre nécessaire entre l'individu et la
Tradition, entre le particulier et l'universel, contre le mépris dont l'acca-
ble la critique de Huarte, de Montaigne, de Juste Lipse et de l'anti-cicéro-
nianisme érudit. Mais il fait en sorte que cette apologie ne lui aliène point
les suffrages des ingeniosi qui, flattés dans leur orgueil, ne se fient qu'à
l'inventio et au ;udicium naturels, et dédaignent la servile memoria : il
allie donc l'exercice de ['intelligence critique à celui de la mémoire.

***
Qu'est-ce donc que cet ingenium, privilège de ces ingeniosi qui se
veulrnt l'élite des hommes? Le P. Strada, de façon caractéristique, le
définit moins dans ses sources et son essence que dans ses effets: la
réussite oratoire en toutes circonstances. Ainsi affilié au Grand Œuvre
cicéronien de persuasion oratoire, l'ingenium peut être accueilli par le
P. Strada comme un des principes de la Parole. Les trois finalités de
l'éloquence exigent en effet de l'ingenium: le doeere exige l'invention

308 Ibid., p. 31
FAMIANO STRADA 195

d'arguments et de preuves exactement ajustés au sujet et à l'auditoire, et


remplissant le programme cicéronien d'apte dicere; le delectare exige
l'invention de métaphores et d'un jeu ornemental du discours: encore
faut-il que cet art de la translatio soit lui aussi aptus, conforme à une
ratio, et ne tombe dans aucun excès froid ou ridicule; le movere, enfin,
qui exige une connaissance à la fois profonde et fine de la nature
huma1ne, et des passions qui la conduisent, n'est pas la moindre épreuve
de l'ingenium. Ulysse ne s'est pas montré moins invincible en maîtrisant
les passions d'Hécube, qu'en forçant les murailles de Troie.
Que reste-t-il alors au jUdicium? L'ingenium est rapide, c'est l'aspect
vivace et créatif de l'intelligence. Le jUdicium est un frein, il prend son
temps et du recul pour peser et choisir. Mais il est artificiel d'en faire une
faculté séparée: chez le grand Orateur, le judicium est à l'œuvre tou-
jours et partout, comme le « sang même de l'éloquence diffusé également
dans tout son corps ». Sommet et résumé des facultés oratoires.
Si ces conditions psychologiques de la création oratoire sont réalisées,
à la faveur d'une belle nature et d'un patient exercice, la Rhétorique n'est
plus incompatible avec la Politique, comme le voulait Platon, puisqu'elle
devient capable de faire communiquer les choses éternelles avec les choses
soumises à délibération, et s'identifie à la Prudence 309. Elle n'est plus
incompatible avec la Philosophie, puisqu'elle la contient: servant en eftet
d'intermédiaire entre le monde supérieur, libre du temps et du mouvement,
elle monde inférieur, soumis au temps et aux tempêtes, elle fait descendre
l'un vers l'autre, par le pouvoir de la persuasion qu'elle exerce sur les
âmes 310. Et le P. SÜ'ada conclut sur un magnifique éloge de l'lngenium
humain, qui se révèle dans sa plénitude chez le grand Orateur. Car la pure
ratio philosophique a beau jeu de contempler l'ordre immuable du monde
supérieur, et les Idées éternelles. C'est une tout autre tâche que d'incarner
cette ratio dans le monde inférieur, labyrinthe rempli de pièges et d'obsta-
cles. Trouver la forme juste accordée à la multiplicité des circonstances,
des sujets et des hommes, sans perdre pourtant de vue l'ordre supérieur,
tel est le chef-d'œuvre de la prudence et de la dignité humaine 3U. Avec
une remarquable virtuosité, le P. Strada a fait glisser le sens du mot

309 Ibid., p. 33. Cette prudence, cette sagacitas judicii, serait inutile si
l'on pouvait s'en remettre à des règles fixes, en faisant ahstraction de la variété
des talents et de la multiplicité du monde. «Mais comme le nombre et la muta-
bilité des choses n'ont pas de limites, comme la variété des rôles ne peut être
enfermée dans une quelconque classification, comme la houle du temps n'admet
pas toujours la même conduite, comme les mœurs humaines sont variables et
même se contredisent d'une heure à l'autre, il faut que l'industrie de l'Orateur
se tienne en éveil, et observe attentivement même les plus minces détails de
ce qui l'entoure, qu'il ne néglige rien et qu'il ait des yeux de tous côtés. »
310 Ces pages du P. St rada sont une variation sur les thèmes du De Oratore
que nous avons analysés plus haut. Les orateurs sont la Philosophie en action,
ce sont des «Prométhées» qui maintiennent le feu divin parmi les tempêtes
humaines (p. 34).
311 La péroraison du P. St rada s'achève sur l'identification de l'orateur à
Ulysse, p. 37. C'est bien a:.J rusé Ulysse, mais dans un sens cette fois très
péjoratif, que les ennemis de la Compagnie comparent le «sophiste loyoli-
tique ». Voir par exemple ).-A. de Thou, préface à l'Historia sui temports.
196 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

ingenium de l'intérieur vers l'extérieur, de l'intériorité « mélancolique» à


l'extériorité solaire. Du même coup, la mesure du «meilleur style» a
changé: ce n'est plus, comme chez Lipse, l'ét:oute intérieure d'une âme
anxieuse de vérité, mais le pouvoir de l'orateur sur l'âme des auditeurs.
Pour autant, le P. St rada ne renonce pas à la vocation contemplative de
l'ingenium : mais il canalise celui-ci vers un magistère de la Parole qui le
rende moins attentif à son origine qu'à son effet sur autrui. Il donne
à l'ingénieux la tâche généreuse de tirer le meilleur parti de ses dons
exceptionnels pour civiliser les hommes, par le détour de l'Art oratoire.
Balzac croyait voir dans le P. Strada "l'esprit de Tacite ». Et de fait,
comme le Dialogue des Orateurs réconciliait éloquence et philosophie,
que Sénèque avait voulu séparer, les Prolusiones Academicae réconcilient
Bembo et Juste Lipse, dans une synt!Jèse qui prend exemple à la fois sur
le De Oratore et sur le Dialogue de Tacite.

•••
Dans la Prolusio prima du L. II 812, le P. St rada s'attaque cette fois à
la doctrine stylistique des «ingénieux» atticistes et anticicéroniens. Ici
encore, quoique d'un autre point de vue, celui de l'elocutio. il vise avant
tout sans la nommer l'lnstitutio de Lipse. Il se refuse à admettre la réduc-
tion de l'éloquence à un seul style, et réaffirme avec vigueur, sous le voile
d'une allégorie homérique, la doctrine cicéronienne de la tripertita
varie tas :
Pour ma part, je trouve chez Homère les trois modes de l'Eloquence
signifiés dans les trois héros, Ménélas, Nestor et Ulysse; au premier, le
poète donne une expression brève, prompte et sans rien de superflu; il
dit du second que de sa bouche jaillit un discours plus doux que le
miel: au troisième, il attribue une éloquence capable d'échauffer les âr.1e.'
comme des neiges d'hiver, à la fois abondante et impétueuse. Je reconnais
là non seulement trois personnages de l'Iliade, ce théâtre du bien dire
et du bien écrire (n'est-il pas évident que les trois styles, le bas, le
médiocre et le sublime sont évoqués dans ces trois héros homériques?)
mi!Ïs j'observe des signes particuliers, et comme des traits du visage, qui
disti!'guent Ulysse de Ménélas, et celui-ci de Nestor, comme l'Orateur de
l'Historien, et le Poète de l'un et de l'autre 3\3.

Au poète donc le style moyen, que Cicéron qualifiait de suavis : à


l'historien, le style bas, celui que Cicéron appelait attique et le P. Stefo-
nio laconique 814 ; mais à l'Orateur est réservé le Grand Œuvre, nommé

312 P.A. éd. cit p. 185-210; elle est intitulée: De stylo oratorio: et an
aC/lmina dictorum vellicantesque sententiae Oratoribus usurpanda sint.
313 P.A. éd. cit. p. 188-189.
314 Posthumae Bernardini Stephonii epistolae, eum egregio tracfatu de
triplici stylo, Romae, sumpt. Tinassii, 1677, in-32°, 292 p. Le P. Stefonio, long-
temps régent de rhétorique au Collège romain, fut le plus grand dramaturge
de la Société de Jésus. Voir nos études sur son œuvre dramatique dans les
Fêtes de la Renaissance, Paris, C.N.R.S., 1974, p. 505-524, et dans Actes du
Colloque Guillaume Budé, Paris, Belles Lettres, 1974, p. 399-412.
fAMIANO STRADA \97
par Cicéron genus grande ou gentls grave, et que le P. Strada, pénétré
aussi de Longin, appelle genus sublime.
On peut s'étonner que le P. Strada, à tant d'égards l'héritier de Pietro
Bembo, revienne à la friperfifa variefas que l'auteur de l'Episfola de
Imitafione passait sous le silence pour exalter l'Unité du Beau et le seul
Tullianus sfylus, reflet de cette unique beauté. On peut aussi s'étonner
que, se posant en continuateur de Marc Antoine Muret, il rende à l'élo-
quence orale le rôle de norme et résumé de tout discours: Muret, on l'a
vu, faisait du genre écrit de la lettre (comme c'était d'ailleurs déjà le cas
chez Bembo) la norme et le résumé de l'éloquence profane moderne.
Entre Bembo et le P. Strada, il y a eu la floraison des rhétoriques
ecclésiastiques, et la Renaissance de l'éloquence sacrée. Et la différence
entre le P. Strada et Muret, c'est que le second, dans ses Orationes
finales, excluait de sa méditation l'éloquence de la chaire pour étudier le
statut de l'éloquence profane, ayant son ordre à part dans les sociétés
monarchiques modernes; tandis que le premier, pour légiférer sur l'élo-
quence profane, ne peut se passer du prestige que confère au prêtre
« réformé» le sacerdoce de la Parole. Faire de l'éloquence orale (la seule
qui subsiste en régime monarchique est l'éloquence sacrée) le sommet et
la norme de toute la hiérarchie rhétorique, c'est pour notre Jésuite, et
pour son Institut, le seul moyen d'exercer, au nom de cette supériorité
uratoire, un magistère d'arbitrage critique et de tutelle sur les lettres
profanes. Pour le P. Strada, l'Histoire, la Poésie, et la prose profanes ont
pour régente la Rhétorique ecclésiastique. Avec délicatesse, sans crier
gare, il a introduit au cœur de la discussion sur le style le genus sublime
qui, nous en aurons d'autres preuves, est pour lui le privilège du Praedi-
cator Verbi Dei.
Si l'on rapproche ce glissement subtil de celui qu'opérait cinq ans plus
tôt le P. Reggio dans son Orator christianus, on obtient une betle défi-
nition de ce que l'on a appelé le Baroque romain: l'imprégnation de l'art
profane par les catégories de la rhétorique ecclésiastique, en même femps
que l'évolution de celle-ci vers le style « agréable, élégant, fleuri» et le
cicéronianisme dévot du P. Reggio. Le ciel s'incline avec bienveillance vers
la terre, et en échange la terre doit s'efforcer de refléter le Ciel.

*
**

De fait, du haut de ce genus sublime, privilège de sa Roue, le P. Strada


peut porter un regard panoramique sur la prose contemporaine, et dis-
cerner trois familles parmi les « orateurs ». L'une de ces familles choisit
le chemin des arguments et du raisonnement, l'autre choisit celui des
passions et de l'imagination. Une troisième voudrait rester neutre, et se
réclame d'Isocrate. Mais elle n'est au fond qu'une variante de la seconde.
Dans la première famille, on reconnaîtra aisément les érudits du Nord
de l'Europe: ces écrivains doctes se soucient peu de suavité, de rythme,
d'urbanité; leur affectation d'austérité virile et d'amertume vertueuse se
198 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

plaît aux aspérités et aux dissonances 815. La seconde famille nous inté-
resse ici davantage, puisqu'il s'agit des écrivains de l'école de Giambat-
tista Marino, la pointe la plus profane des Lettres italiennes d'alors. Sans
jeter l'anathème sur ces poètes de la délectation, disciples modernes de
l'alexandrinisme d'Ovide et de Nonnos, le P. St rada les traite néanmoins
de haut, avec l'indulgence du magister qui sait reprendre avec douceur.
Leurs défauts sont inverses de ceux des érudits: imaginatifs, ils déploient
un feu d'artifice d'esprit, ils parsèment leur prose et leurs vers de pointes
brillantes, ils s'attachent à séduire leur lecteur par la suavité, à l'éblouir
par la virtuosité. Ces asianistes méridionaux font pendant aux atticistes
rugueux du Nord dans une belle symétrie des extrêmes qui révèle, par
un double symptôme, la même décadence de l'Eloquence. Point d'indigna-
tion toutefois chez notre Maestro di retforica: les atticistes nouveaux
ne sont point sans mérite, leur langue est pure et chaste, et ils ajoutent
à cette pureté l'aiguillon du raisonnement; mais à force de contention,
ils tombent dans une sévérité et une tristesse qui, non sans analogie avec
la sécheresse épineuse du modus scllOiasticus, sont plus séantes à la
philosophie qu'à l'éloquence. Quant aux asianistes nouveaux, leur heu-
reuse fécondité, au contraire, rayonne, étincelle, étonne, et emporte l'admi-
ration de leur auditoire. Malheureusement, cette volubilité mélodieuse
sonne creux: elle peut plaire à la foule ignorante, aucune solidité morale
ne soutient en dernière analyse, cette surface chatoyante et captieuse de
mots. Or Cicéron lui-même a prononcé qu'il préférait encore une sagesse
m<:igre, et peu éloquente, à une loquacité abondante et vide.
Et le P. Strada de se lancer, entouré par ses interlocuteurs de la Villa
Matraria, dans une disputatio en règle sur le problème des acumina
asianistes (pointes, ou concetti), frères ennemis des sententiae (traits,
pensées) chères aux « atticistes » du Nord 316. La conclusion, qui ne sau-
rait surprendre de la part de Cicero redivivus condamne le marinisme
italien avec une sévérité qui n'a rien à envier à celle de Boileau contre le
« clinquant» et le «faux-brillant ». Les amateurs de concetti sont com-
parés à des marchands à la criée, qui lassent le chaland à force de vouloir
l'éblouir 817.
Il ne faudrait donc pas croire que le P. Strada disserte dans l'abstrait.
Ses catégories critiques, même si elles dédaignent toute référence précise
à l'actualité des lettres contemporaines, décrivent assez finement les
orientations de l'esthétique oratoire italienne, voire européenne, de cette
période. Le seul auteur moderne qui ait consenti à prendre le P. Strada
au sérieux, Ezio Raimondi, l'a montré de façon convaincante 318. Ces caté-
gories critiques étaient si justes qu'elles conservèrent toute leur valeur

315 Ibid., p. 191. «Ils pensent que leur composition est virile et énergique,
si elle heurte l'oreille par ses ruptures de rythme.»
316 ibid., p. 195. Après le genus severum et triste, le genus liberalius, splen-
dide, hi/arius: celui-ci pèche par un excès d'orna/us, de peracutis sen/entiis.
317 Ibid., p. 204.
318 Raimondi, Ana/omie seicentesche, ouvr. cit. Cv. note 301).
FAMIANO ST RADA 199

après la publication du livre. On peut en effet considérer que le marquis


Virgilio Malvezzi 319, dont les chefs-d'œuvre sont postérieurs aux Prolu-
siones Academicae, est le chef de file italien de l'ingéniosité c atticiste :.
dont le style sévère, d'inspiration sénéquienne et augustinienne, est une
véritable mosaïque de senfentiae. Et les deux plus fougueux représentants
de l'asianisme italien, Pier Francesco Minozzi et Giambattista Manzini 820,
sont eux aussi trop jeunes pour avoir pu inspirer les analyses de Famiano
Strada. Il est vrai que Malvezzi quitta l'Italie pour l'Espagne de Quevedo,
de Gongora et de Velasquez, où il trouva un climat plus accordé à son
ingénieuse mélancolie qu'à Rome, où régnait la critique trop conciliatrice
des Jésuites du Collège Romain. Et un Minozzi, un Manzini s'épuisèrent
en vain à défier le magistère de Strada et de ses confrères: ils étaient
pris au piège de la fripertita variefas, dont ils représentaient à point
nommé l'aile « gauche », confirmant par leur extrêmisme « asianiste » la
nécessité d'une médiation.
Cette médiation, le P. Strada en détient le secret avec le genus sublime,
qui surmonte opportunément le dilemme atticisme mélancolique / asia-
nisme imaginatif et sensuel. De l'atticisme, il aura en effet l'élocution
pure, exacte et élégante S;]I1S affectation 321. De l'asianisme, il aura la
générosité fluviale, dont le cours s'accélère en torrent ou s'épanouit avec
abondance, évitant ainsi la stérilité et la monotonie; elle en aura aussi
la suavité, mais en la dosant avec une austérité empruntée à l'autre style,
et sans laquelle cet excès de douceur entraînerait le dégoût; elle en aura
enfin le rythme musical, mais ce sera celui d'une respiration pleine et
puissante, soutenant la force de l'argumentation; celle-ci ne sera pas,
comme chez les atticistes, émiettée en sentences et maximes ingénieuse-
ment paradoxales, lucioles éteintes sitôt que le soleil de la grande élo-
quence se lève: comme le soleil, elle aura un rayonnement continu, non
sans se ménager des ombres afin de surprendre sans éblouir.
Enfin elle tendra tout entière à toucher les cœurs, tantôt les enflant de
colère et d'indignation, tantôt les ramenant à la douceur et la mansuétude,
leur communiquant un élan d'amour, une flambée de haine, leur inspirant
la confiance, puis la crainte 322, LlYec une sorte de toute puissance sereine,
image de la Toute puissance divine.

319 Sur Virgilio Malvezzi. voir plus loin. Son premier ouvrage, les Discorsi
sopra Cornelio Tacifo furent publiés à Venise en 1622. Ils appartiennent à la
veine « lipsienne» de l'éloquence catholique, que le P. Strada connaît fort
bien, et où il voit un excès atticiste, moins grave toutefois que l'excès inverse,
asianiste et mariniste.
321) Sur Pier Francesco Minozzi et Giov. Battista Manzini, voir plus loin.
Le premier publie son recueil Delle libidini dell'ingegno à Milan en 1636. Le
second publie ses Furori della gioventù, esercitii rhetorici à Rome en 1633.
Tous deux apparti<mnent à la veine « asianiste» et mariniste de la prose ita-
lienne, que le P. Strada avait vu poindre avec Panigarola et Marino. Mais
ces jeunes sophistes admirent aussi Malvezzi. Le théoricien de cette sophistique
profane sera l'ex-jésuite Emmanuele Tesauro.
321 P.A., éd. cit. p. 204.
322 P.A.. éd. cit. p. 208-209.
200 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

Et le critère ultime qui permet de juger si ce Grand Œuvre oratoire a


été atteint est justement l'effet produit sur le public:
Quand je vois un vaste auditoire rester suspendu tout d'abord à la
voix d'un seul homme, et changeant de visage, être amené peu à peu au
gémissement et à la douleur, puis verser des larmes, preuves de l'émo-
tion sincère, je suis sûr que l'orateur a réussi à plaire, et qu'il s'est montré
comme on dit, un Roscius sur la scène. J'en suis sûr, parce que la
compétence de l'Orateur se rendant maître des âmes se mesure aux réac-
tions de son auditoire, exactement comme la science musicale du joueur de
guitare se révèle d'après les sons qu'il obtient de son instrument. Et je
suis sûr enfin que ce genre de diction capable de régir à sa guise les
volontés humaines, parce qu'il est de tous le mieux propre à persuader,
est aussi celui que nous demandions au début de ce discours de préférer
à tous les autres, à l'imitation de la parole d'Ulysse chez Homère 323.
Miracle d'une éloquence qui résume et réconcilie toutes les autres, et
qui confère à ceux qui l'exercent le pouvoir de juger toutes ses « dégéné-
rescences ». Une par la force de l'effet qu'elle exerce, variée par la
diversité des moyens qu'elle met en œuvre. Du L. IV du De Doctrina
Christiana, pierre angulaire des rhétoriques borroméennes, il ne reste
rien, ou peu de chose ici. Un cicéronianisme, plus proche du De Oratore
que ne l'était Bembo, s'affirme à nouveau avec empire, ~vec toutefois une
insistance sur le movere qui n'est pas à ce degré chez Cicéron.
C'est que dans cette enthousiaste description des effets irrésistibles du
Kenus sublime, le P. Strada songe à l'éloquence sacrée, dont il ne renie
pas la finalité émotionelle fixée par saint Augustin. Le passage du
« gémissement» à la « douleur» et aux « larmes », tel que le décrit notre
Jésuite, ressemble toutefois davantage aux effets pathétiques d'une élo-
quence savante, qu'aux effets pénitentiels que saint Augustin attend du
sublime chrétien. Cette gradation émotionnelle nous désigne par ailleurs
le genre oratoire auquel songe le P. Strada: les Orationes de Christi
Domini morte prononcés chaque Samedi Saint dans la Chapelle Sixtine
en présence du Souverain Pontife, et qui étaient depuis Grégoire XIII le
privilège des Jésuites du Collège ou du Séminaire Romains 324. Erasme,

323 P.A., éd. dt. p. 210.


324 Patmm S.f. Orationes quinquaginta de Christi Domini morte, in die
Sen cio Parasceves, Romae. typis V. Mascardi, 1641, 12". Voir dans la dédicace
au lecteur des Purpurei Cycni, recueil des poèmes offerts par les cardinaux
romains à Urbain VIII, et publiés à la suite des Aedes Barberinae, du comte
Teti, Rome, 1641, in-fol., une longue description d'un tableau de Piero da
Cortona, représentant le Christ en croix, et ornant la Chapelle du Palais
Barberini: l'esthétique de cette Crucifixion est identique à celle des Oraliones
prononcées à la même époque par le P. Strada ou le P. Galluzzi: «specio-
sissimum forma, prae filiis hominllm majestale compactum, aethereo perfusum
rore, divina animatum aura, sacro ligno potills innixum, immo inibi quiescen-
tem, tanquam sponsum in the/amo SilO. quam rigidis clavis affixum ... ». Le
Beau idéal transfigure et absorbe l'horreur du supplice. C'est l'antithèse du
Christ de Grünewald. Le recueil contient trois Oraliones du P. Strada (p. 278,
1604; p. 374, 1614; p. 429, 1618). On y trouve une Oralio du P. Bernardino
Stefonio (p. 196, 1599), deux Oraliones du P. F. Benci (p. 67, 1584; p. 113,
1588); et trois du P. Tarquinio Galluzzi (p. 389,1615; p. 443,1619; p. 511,
1625).
FAMIANO STRADA 201

dans le Ciceronianus s'était livré à une critique sévère de ce genre de


l'Oraison funèbre christique, tel qu'il était pratiqué sous Jules Il : il y
avait vu une réapparition des déclamations d'école et des serviles pané-
gyriques impériaux sous le déguisement d'un sermon de la Semaine
Sainte 325. Reprise par les Jésuites, cette tradition échappe en apparence
aux critiques d'Erasme : les rhétoriques augustiniennes ont entre temps
fait leur œuvre, la titulature païenne, les flagorneries à l'égard du pontife
régnant, l'ostentation purement littéraire ont disparu; la « convenance »
avec la gravité du sujet, la mise en œuvre d'une rhétorique dévote s'ac-
,:ordent désormais avec la Réforme d2 l'Eglise. Dans les Orationes de
Christi morte du P. Strada lui-même, la méthode des Exercices spirituels
suivie par l'orateur le conduit à construire une savante contemplatio ad
amorem du Christ en croix, soutenue par des compositions de lieu qui,
à travers l'imagination, s'adressent au cœur.
Au cœur? La métaphore de Roscius, celle du joueur de guitare nous
ramènent à l'essentiel du débat, qui porte en germe la polèmique de
Saint-Cyran et de Pascal contre l'èloquence jèsuite. Comme le P. Reggio,
ct avec moins de scrupule encore, puisqu'il se tient sur le terrain de la
rhètorique profane pour y évoquer l'éloquence sacrée, le P. Strada ne
fait aucune allusion à l'inspiration divine ni au recueillement intérieur de
l'orateur. Il insiste au contraire sur sa compétence d'artiste à obtenir
i'effet qu'il s'est promis, sur un sujet difficile entre tous. A qui s'adressent
les larmes que versent les auditeurs - anciens élèves pour la plupart des
Jésuites - de ces Orationes de Christi morte? Au Christ lui-même, ou à
l'art admirable d'un Strada ou de ses COllègues, capables de tirer un
« frisson nouveau» d'un sujet aussi rebattu? Notre Jésuite eût trouvé la
question malséante, et vaine au surplus. Il est douteux qu'Erasme pour
sa part eût porté sur la prose d'art admirable du P. Strada un autre
.i ugement que sur la prose encore scolaire d'un Tommaso Inghirammi, au
début du siècle précédent.
Nuancé, approfondi, enrichi de sonorités empruntées aux Pères de
rEglise et à la latinité tardive, le cicéronianisme dénoncé en 1528 par
Erasme subsiste dans son essence plus subtil, plus retors, plus virtuose.
Car les Orationes de Christi morte, œuvres de prédicateurs de Cour qui
~ont aussi des professeurs de rhétorique, sont à la fois des sermons et des
pièces d'éloquence épidictique, offertes à la jouissance proprement esthé-
tique, autant qu'à la méditation pieuse et au retour du chrétien sur lui-
même. Le P. St rada est-il un grand écrivain et un grand critique mettant
ies ressources de son art au service du salut des âmes, ou un rhéteur
supérieur mettant à profit sa pénétration chrétienne des âmes pour confé-
rer à son éloquence des pouvoirs inconnus de Cicéron, et obtenir des
effets plus insidieuser:lcnt poig,,:!.r~ts q!le lee, orateurs païens? La Prolusi"

325 Une grande partie du sel de ce passage du P. Strada, une fois reconnus
dans les effets de l'Optimus stylus ceux des Orationes de Christi domini morte,
vient du fait qu'il est une réponse implicite à la longue et sévère critique
qu'Erasme avait faite, dans le Ciceronianus, de l'éloquence sacrée cicéronienne
(Mesnard, p. 300-303).
202 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

prima du L. Il des Prolusiones Academicae fait la synthèse de l'esthétique


et du religieux; elle organise la rencontre entre un Cicéron isocratéen et
longinien, el un saint Augustin revu par saint Ignace. De cette rencontre,
le P. Strada tire une nouvelle Idée du Beau, une nouvelle norme pour l'art
catholique, et un remarquable instrument de domination pour sa Société
dont les Collèges forment à la fois des prêtres et des laïcs, de futurs
prédicateurs et de futurs « orateurs» profanes.
En dernière analyse, le P. Strada nous semble plus proche de Paul
Manuce qui demandait à Longin un « supplément d'âme» pour un cicéro-
nianisme vulgarisé et scolaire, que de Jean Botero qui demandait à saint
Paul une rédemption chrétienne de l'éloquence de Cicéron. Nuance? Mais
d'un incalculable portée. Elle implique en effet une profonde différence
d'appréciation sur la part respective de la Grâce et de la Nature, secourue
par l'Art, dans l'œuvre de persuasion chrétienne. Les rhéteurs borroméens
soulignaient avec vigueur l'infranchissable distance qui sépare l'éloquence
« humaine» et l'éloquence sacrée, l'une ressortissant à la Nature, à l'Art,
et aux sources païennes, l'autre attendant le meilleur d'elle-même de
l'inspiration divine, de la prière, et des Ecritures Saintes. Le P. Strada,
comme le P. Reggio, atténuent la distance entre éloquence humaine et
Cloquence sacrée, pour rendre celle-ci plus efficace, l'autre plus morale, et
pour mieux régenter l'une par l'autre.

CICÉRON PAPE: URBAIN VIII BARBERINI


ET LA SECONDE RENAISSANCE ROMAINE

Le pontife élu en 1623 était un humaniste au sens où l'entendent les


maîtres de rhétorique du Collège Romain. Estimable poète néo-latin et
italien, il s'était fait en France, pendant sa nonciature à Paris 326, une
réputation de mécène des écrivains et des artistes. En 1620, ses œuvres
parurent une première fois dans la capitale française, en attendant
que Sébastien Cramoisy publie, en 1642, ses poésies latines et italiennes
en deux somptueux in-folios 327. Les Jésuites romains, fiers de leur ancien
élève, procurèrent en 1631 une édition de prestige de ces œuvres, illustrée
par le Bernin 328. Il ne faut pas voir là de pures et simples manifestations
de flagornerie. La poésie du Pape renoue ave~ la tradition de Sannazaro

326 lI/ustr. mi et Rev. mi Mattaei S.RE. Cardo Barberini Poemata, Lutetiae,


Paris, Apud A. Stephanum, 1620, 4° (rééd. 1623 avec une dédicace de G.B.
Laura à John Barcla.Y).
327 Maphaei S.RE. Cardo Barberini nunc Urbani Papae Vlll Poemata. -
Poesie toscane deI cardo Matteo Barberini hoggi Papa Urbano Ottavo, Parisiis,
e typogr. Regia, 1642. Les deux volumes distincts, l'un néo-latin, l'autre ita-
lien, étaient destinés à être reliés ensemble.
328 Maphaei S.R.E. Cardo Barberini nunc Urbani Vlll Poemata, Romae, in
aedibus Collegii Romani S.]., 1631, 4°. Ce vélin destiné à être offert au Pape
est une sorte de «hors commerce» de l'édition publiée la même année sur
k:; presses vaticanes et rééditée à plusieurs reprises.
ÉLOQUENCE ET AUTORITÉ PONTIFICALE 203

et de Vida, qui alliaient à des thèmes chrétiens l'imitation des poètes


classiques latins. Elle donne un caractère officiel à la synthèse entre
« éloquence» profane et «éloquence» sacrée dont les Jésuites romains
sont les théoriciens. Elle est un argument de poids contre les adversaires
puritains des litterae humaniores. L'édition royale publiée à Paris en 1642
!l'est pas seulement un hommage diplomatique: elle appuie indirectement
de l'autorité pontificale les efforts de Richelieu et de l'Académie française
pour susciter en France, et en langue française, une Renaissance des
Lettres à la fois classique et chrétienne au service de la Monarchie.
Avec Urbain VIII, Rome pouvait croire en effet qu'elle allait revivre
l'heureuse époque de Jules Il et de Léon X, une Renovatio litterarum et
artium; mais cette fois, cette seconde Renaissance pourrait s'appuyer
sur l'autorité morale et religieuse du Siège romain raffermie par le
Concile, sur le puissant dispositif pédagogique mis en place par
Grégoire XIII et confié à l'humanisme jésuite. En redevenant le haut lieu
de l'esthétique latine, sans cesser d'être la capitale de la Réforme catho-
lique, Rome adoptait la voie de la «douceur» pour ramener à elle. ou
s'attacher plus étroitement, l'humanisme profane. Sans vouloir ni pouvoir
rien céder sur le dogme réaffirmé à Trente, l'Eglise romaine enveloppait
son docere, devenu moins impérieux et combatif, d'un delectare emprunté
aux ressources de la rhétorique et de la poésie païennes, où l'humanisme
européen, par delà toutes ses divisions, reconnaissait une patrie commune.
La fascination d'un Balzac pour l'éloquence latine à Rome, lors d'un
séjour qu'il y fit en 1620. les liens de plus en plus étroits noués par la
République des Lettres gallicane, voire protestante, avec une Rome rede-
venue indulgente pour leurs travaux, et plus que jamais dépositaire des
archives de l'Europe cultivée, la conversion retentissante de Christine de
Suède, semblèrent confirmer la justesse des choix du Saint-Siège.
Plus immédiatement, la splendeur retrouvée des lettres et des arts
avait une fonction politique, celle de rendre visible la majesté de ce
monarque de droit divin qu'était aussi le Souverain Pontife. Cette forme
de rayonnement accroissant son prestige à Rome même, lui permettait
de gouverner sans avoir recours trop ouvertement à la coercition. L'huma-
nisme curial est sans doute d'essence savante, à la fois par ses sources
et par sa langue, le latin. Mais il sut aussi se traduire dans le langage
lisible par tous, des arts plastiques et de la fête publique. Sous Ur-
bain VIII, le théâtre n'est plus seulement comme sous jules II, une fête
académique enfermée dans les limites d'un palais, et d'un public de
happy few : il se répand dans les cérémonies, les fêtes, le décor urbain,
pour faire entendre à la foule un discours persuasif à sa portée. Un des
ressorts secrets du Baroque, c'est justement cette nécessité où se trouve
une aristocratie ecclésiastique savante de compenser l'ésotérisme de sa lan-
gue et de ses sources érudites par le déploiement d'un langage plastique
propre à plaire et toucher le peuple. La rhétorique latine engendre un
théâtre et des arts visuels pour parler une langue accessible aux plus
humbles. Exemple pour les monarchies profanes d'un gouvernement qui
préfère «plaire» plutôt que «foudroyer », se faire admirer plutôt que
204 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

de se faire craindre, et qui a su interpréter la leçon du De Oratore pour


obtenir à ses principes un large coflsensus social en les parant de belles
vraisemblances.

•••
Aussitôt monté sur le trône de Pierre, Maffeo Barberini ne déçut pas
ses amis. Dans son rôle de mécène des lettres et des arts humanistes, le
pape florentin fut secondé par ses neveux Francesco et Antonio, le pre-
mier surtout. Antonio était probablement, comme son oncle, ancien élève
des Jésuites romains 329.
Un des premiers soucis des Barberini fut d'honorer ou d'attirer à
Rome tout ce que l'Italie et l'Europe pouvait compter d'ingegni, dans
l'ordre de l'érudition et du beau style. On nomme secrétaire aux Brefs
le poète Giovanni Ciampoli. On nomme Maître de la Chambre pontificale
le poète Virginio Cesarini, un des principaux membres de l'Académie des
Lincei. Le cardinal Francesco fit venir à Rome, sur la recommandation de
Peiresc, l'érudit Lucas Holstenius, et il nomma un des plus remarquables
écrivains de l'époque, Agostino Mascardi, professeur d'éloquence à la
Sapienza.
Dès son élection, le Pape créa une Congrégation pour la réforme du
Bréviaire romain, où il fit entrer trois des plus brillants professeurs de
rhétorique jésuite à Rome, le P. St rada, le P. Galluzzi, et le P. Pelrucci.
Aidés par le Pape en personne, ils cicéronianisèrent avec goût les
hymnes du Bréviaire, dans un esprit de respect pour ces textes vénérables.
Nous avons du mal à nous représenter aujourd'hui ce que fut une cour
d'Ancien Régime 330. A la fois Olympe social, dont tous les rites tendent
à distinguer les élus du vulgaire, et résumé du «Monde », au sens péjo-
ratif et chrétien, où les passions les plus cruelles sont à la fois contenues
et stimulées par la passion de paraître. Mais de toutes les cours, celle de
Rome fut à coup sûr un des alambics les plus étonnants d'humanité civi-
lisée. Elle connut au XVII' siècle, sous Urbain VIII, une sorte d'acmê.
Toute cour est un prodige d'artifice. Mais la cour sacerdotale romaine,
entièrement masculine, ayant pour langue officielle le latin, langue morte,
langue sacrée, langue savante, est infiniment plus éloignée de la «Na-
ture:& et de l'Arcadie pastorale que n'importe quelle autre cour profane.
Elle conjugue les traits accoutumés d'une cour monarchique, où politi-

329 Maffeo Barberini avait été élève du Collège Romain (Pastor, Storia dei
Papi, éd. cit. t. 13. p. 248). Sur Francesco et Antonio, les cardinaux-neveux,
voir Dizionario biogralico, t. 6, p. 172 (Francesco avait été formé par l'Uni-
versité de Pise) et p. 166 (Antonio né et éle\'é à Rome, organisateur des fêtes
du centenaire de la Compagnie de Jésus, a certainement été un élève du
Collège romain; son goût pour le théâtre en est un autre indice).
330 Voir l'ouvrage de Norbert Elias, La société de Cour, Paris, Ca!mann-
Lévy, 1974, et surtout dans The Courts 01 Europe, ed. by A.G. Dickens, Londres,
Thames and Hudson, 1977, p. 233 et suiv., Jlldith A. Hook, « Urban VIII, the
paradox of a spiritual monarchy».
AEDES BARBERINAE 205

que, diplomatie et vie pnvee sont intimement mêlées, avec ceux d'une
académie humaniste, ses fêtes oratoires, théâtrales et musicales, ses
préoccupations littéraires et érudites, et avec ceux d'un couvent, ouvert
sans doute plus que d'autres aux visites et au brouhaha du monde,
mais dont l'existence est rythmée en définitive par les rites de la journée
ei de l'année chrétiennes. Activités 'politiques et diplomatiques, exercices
de piété, délassements doctes y coexistent en une synthèse d'une saveur
unique, où les contradictions de la vie chrétienne dans le monde sont
érigées en principe de société.
Les aspects humanistes et académiques de la vie de cour à Rome
n'ont pas seulement des finalités de prestige, tournées vers l'extérieur.
Divertissement aux charges de plus en plus lourdes du pouvoir, délasse-
ment aux mélancolies de la prière et de la vie de piété, ils servent d'atté-
nuation esthétique aux tensions cachées de cet étrange rassemblement de
célibataires doctes.
La rhétorique, comme art de plaire, encore plus que comme art de
persuader, est chez elle à la Cour de Rome, où de toutes façons la langue
latine exige de chacun des dignitaires une formation oratoire savante.
Les prédications comme les Orationes de Christi domini morte, y sont
aussi des chefs-d'œuvre d'art oratoire « démonstratif ». Et ,'art de l'éloge
y trouve encore à s'exercer sur la personne du Souverain Pontife et de sa
famille.
Cette encomiastique pontificale, qui renouvelle le cicéronianisme auli-
que condamné par Erasm~ en 1528, trouve son chef-d'œuvre dans un des
plus beaux « livres d'art" du XVIIe siècle, les Aedes Barberinae du Comte
Teti, publié à Rome en 1641 831 • Cet ouvrage nous introduit au cœur de
l'académisme ecclésiastique romain, et des pompes oratoires par lesquelles
il voile aux yeux du monde extérieur, et se rend supportables à lui
même les conflits inhérents à une culture humaniste et chrétienne, à un
pouvoir politique et religieux. Il y a une part de jeu dans ce bel exercice
de flatterie: mais ce jeu même est une pièce essentielle, et en un sens
fort sérieuse, de l'équilibre délicat d'une société de cour.
Dédié aux petits-neveux du Pontife, les fils du Prae/eetus Urbis
Taddeo Barberini, l'ouvrage accompagne ses hypotyposes de superbes
planches gravées, signées des plus grands noms de l'art romain d'alors.
Il est suivi d'un recueil de poésies latines et italiennes intitulé Purpurei
Cycni, guirlande d'éloges offerte au pape par les cardinaux italiens de
la Curie. L'ensemble constitue une modèle de cette éloquence «démons-

331 Girolamo Teti (Cte), Aedes Barberinae ad Quirinalem ... descriptae,


Romae, Mascardus, 15-t2, f", 222-35 p. B.N. Rés. V 388. Nous citons d'après
l'exemplaire coté Fol K 274, même édition, mais privé des Purpurei Cycni. Sur
le Palazzo Barberini, commencé par Maderno, achevé par Bernin, voir M. et
M. Fagiolo dell'Arco, Bernini, una introduzione al ftran teatro deI Barocco,
I~ome. Bulzoni, 1967, scll. 58. Le Palais était termmé depuis 1532. Sur les
Barberini collectionneurs d'art, voir F.H. Taylor. Artisfi, principi, e mercanti,
Turin. Einaudi, 1954, p. 309-319, et F. Haskell, Patrons and painters, Londres,
1953, passim.
206 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

trative» à l'usage des monarques absolus que Muret considérait comme


la seule viable, avec l'éloquence sacrée, dans les régimes autocratiques
modernes: une variante raffinée du Panégyrique de Trajan, mâtinée des
Tableaux de Philostrate. Comme pour suivre exactement les prescriptions
de M.A. Muret, le comte Teti a choisi de donner à son panégyrique la
forme d'un recueil de Lettres cicéroniennes, adressées à des gentilshom-
mes et humanistes familiers de la Cour romaine. Lettres cicéroniennes non
seulement par leur style, mais par leur titre qui rappelle les Apes urbanae
de L. Allacci, parues en 1631. Inlassablement, poèmes auliques, inscrip-
tions, dédicaces jouent sur le nom du pape Urbain, et sur les armes de sa
famille (trois abeilles) pour y reconnaître une sorte d'harmonie providen-
tielle avec la tradition du cicéronianisme romain: le nom d'Urbain, choisi
}Jar le Pape, résume en somme le programme des Stanze de Raphaël, en
réunissant symboliquement la tradition de la ville païenne et celle de la
chrétienté romaine sous le signe de l'urbanifas cicéronienne; et les trois
abeilles, évoquant celles dont Horace fait, dans l'EpUre aux Pisons, le
symbole de l'imitation éclectique et personnelle, ne célèbrent pas, comme
ce sera le cas sous Napoléon, l'activité industrieuse d'un règne, mais son
programme esthétique strz.dien, la friperfifa variefas cicéronienne, une et
trine comme le Dieu dont Urbain est le vicaire.
Monument de la flatterie aulique, l'ouvrage du comte Teti est aussi
un bel exemple d'ingéniosité allégorique. Le comte Teti se fait l'éloquent
interprète auprès de ses correspondants du sens que le Pape et ses neveux
ont voulu donner à leur demeure, à son architecture, à ses peintures,
œuvres de Pietro da Cortona et d'Andrea Sacchi, et à ses collections,
bibliothèques, pinacothèque, renfermant des tableaux de la première
Renaissance, Raphaël, Corrège, Pérugin, Michel Ange, Andrea dei Sarto,
Titien, cabinet des Antiques, cabinet des monnaies et médailles. Il décrit
le Palazzo Barberini comme une sorte de Palais du Soleil, dont il serait
justement le cicerone: tout y parle et tout y résume un univers symboli-
que, celui de la Rome catholique dans la version platonico-cicéronienne
qu'en donnent les maîtres de l'heure. Palais « héroïque », lieu médiateur
entre les Idées éternelles et le monde vulgaire, demeure pour des « héros»
eux-mêmes investis d'une fonction médiatrice entre l'Esprit et le monde.
Dans cette luxueuse caverne platonicienne, toutes les images renvoient
l'esprit aux Idées et à leur harmonie souveraine. Palais du « Songe de
Scipion », la demeure des Barberini est donc aussi le temple du cicéro-
nianisme dévot tel que l'a défini le P. Strada dans ses Prolusiones
Academicae, varié dans ses moyens, accueillant à la diversité des formes
sensibles, pour tout réconcilier dans l'unité d'effet de la Lux orafionis
catholiqué et romaine.
Rien ne nous donne mieux à entendre cette fusion de scepticisme
académique et du platonisme chrétien au service d'une éloquence irriguant
les arts, qu'une anecdote rapportée avec une émotion contenue - et
convenue - par le comte TetL Il vient de décrire et déchiffrer une allé-
gorie peinte par Andrea Sacchi 832 au plafond d'une des salles du Palais,
et représentant la Sagesse divine:
AEDES BARBERINAE 207
Le Pape Urbain s'était rendu au Palais et la table était dressée pour
le repas dans cette salle. Or, il se trouva que la lecture portait ce jour-là
sur la Sagesse divine: les convives de haut rang, et tous les assistants
de s'émerveiller de l'admirable coïncidence, y devinant une mystérieuse
intention céleste, et chacun de murmurer: voici qu'enfin la Divine Sagesse
que je n'ai jamais vue, autrement que couverte de ténèbres, ou du moins
d'un voile, se révèle à moi, et comme si le rideau s'était levé, se laisse
contempler, Archétype dans l'Ecriture Sainte, Protype en la personne d'U r-
bain, Ektype dans la peinture.

Ainsi, dans cette salle à manger devenue chambre optique platonicienne,


se renouvelle le miracle d'Emmaüs! Les rayons jaillis du texte sacré
viennent illuminer Urbain VIII et révèlent sous son apparence humaine
son essence de Vicaire de Dieu, réfléchie et rendue sensible par l'allégorie
d'Andrea Sacchi. Et le comte Teti poursuit en ces termes:
Quelle puissante lumière, quelle intense splendeur se répandit dans le
Palais et sur tous ceux qui se trouvaient autour du Souverain Pontife!
Aussi, comme les murs eux-mêmes semblaient tressaillir d'allégresse et se
réjouir d'un honneur si insigne, nous, joyeux, et comme transportés en
la présence de la Divine Sagesse, nous étions envahis de la certitude que
rien d'obscur, rien d'impénétrable désormais ne pourrait nous advenir. .. 33~.

Verbe incarné, le Pape en cet instant d'extase aulique, apparaît sous


son véritable jour de Miroir du Logos, et de Médiateur, tandis que la
peinture sert de réflecteur à ce trait de lumière. Un emblème, qui est déjà
le parfait modèle de ceux dont le P. Le Moyne honorera le Roi Soleil,
illustre ce récit: un Soleil-Archétype se réfléchit dans les nuages et ses
deux images (le Protype Francesco et l'Ektype Antonio), se mirant l'une
l'autre, diffusent sa lumière sur le paysage terrestre et avec elle, les
bienfaits de la Sagesse divine 8.'14.

332 Aedes Barberinae, éd. cit. p. 67 et suiv.


333 Aedes Barberinae, éd. cit. p. 94-96. Ce passage est cité par E. Gom-
brich, dans «Icones Symbolicae », f.c. W.I., vol. Il, 1948, p.186, n. 1.
334 Ibid., éd. cit. p. 96. Voir des devises analogues dans l'Art des Devises
du P. Le Moyne, Paris, Cramoisy, 1666, dédié justement «A Monseigneur le
Cardinal Antoine Barberin, Grand camérier du S. Siège, Grand Aumônier de
France, et nommé par le Roy Archevesque et Duc de Reims ». Le P. Le Moyne
ne se contente pas, dans sa somptueuse dédicace, de célébrer l'ancien Pro-
tecteur de la France en Cour de Rome (<< Il y a donc une alliance particulière,
Mgr., entre nos Lys et vos Abeilles»). Il marque le lien entre ses devises
« solaires» et celles qui honoraient Urbain VIII: «Vostre grand oncle, si
grand Maistre en toutes les espèces de Poësies, a esté des plus habiles en
celles-cy. La Devise du Soleil, avec le mot ALIUSQUE ET IDEM en est une
illustre preuve. » Le Cabinet des Devises, qui illustre l'Art des devises est dédié
par le P. Le Moyne à la duchesse de Montausier, à qui il écrit: «Vous estes
née d'une Mere que les Muses ont eslevée à Rome, et qui les a relevées en
France: Elles ont esté les premières confidentes, les premières Amies de vostre
jeunesse: et l'on pourroit dire, sans en dire trop, que la Cornélie Romaine
n'a pas esté mieux avec elle que la Julie françoyse.» Les devises sont, pour
la plupart, p. 245-291 et p. 458-478, des devises «solaires ». V. également
Symbola heroïca de Pietrasancta, et l'Imago Primi Saeculi, où la symbolique de
la lumière et du soleil occupe une place centrale.
208 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

On vient de le voir: dans ce palais enchanté, le Livre, lu à haute voix


pendant le repas pontifical, joue le rôle d'un prisme magique. C'est à
travers lui qu'ont jailli les rayons divins qui ont animé les miroirs de la
chambre optique. On ne s'étonnera donc pas que, dans les Aedes Bar-
berinae, la bibliothèque, ou plutôt les bibliothèques, tiennent lieu de
tabernacle. Le comte Teti fait allusion d'abord à la bibliothèque per-
sonnelle du pape, qui, telle une chapelle privée, est réservée à ses seules
méditations et à ses seuls travaux. Pour le Vicaire du Christ, qui est aussi
le poète néo-latin que l'on sait, les « délassements honnêtes» : sa biblio-
thèque privée communique avec un Odéon, où musiciens et chanteurs
donnent au Pontife, après ses lectures et ses exercices littéraires, les
douces délices d'un concert spirituel.
La bibliothèque du cardinal neveu, Francesco Barberini, est ouverte
aux spectateurs profanes: elle est aussi beaucoup plus vaste et plus
complète. Il s'agit bien ici, à l'intérieur de ce Palais-Microcosme, du « lieu
des lieux », où tout le savoir des siècles se trouve recueilli :
Là. tll peux voir une multitude de livres, dont le nombre n'est pas
moimire que l'ordre élégant et admirable par lequel ils sont rangés, par
matières, dans les flancs d'une immense salle voÎltée.

Mémoire et dépôt sacré de l'Eglise, cette bibliothèque cardinalice est


un véritable théâtre du Logos: l'ordre des livres s'organise selon un plan
aussi majestueux que celui de la Sylva de Louis de Grenade, culminant
dans les exemplaires de la Bible, de tous formats, de toutes langues, et
descendant en cascade, de réservoir en réservoir, Pères de l'Eglise, Doc-
teurs de l'Eglise, Théologiens jusqu'aux Orateurs profanes. Un fichier
alphabétique permet la consultation rapide et aisée de cette Mémoire où
l'éloquence divine, l'éloquence héroïque et l'éloquence humaine, les trois
registres de la voix catholique, trouvent leurs sources. Un magnifique
cabinet des Médailles communique, tel une chapelle, avec la nef: là
encore, l'ordre parle, puisque ces monnaies et ces médailles, qui portent
les effigies ou les emblèmes des Empereurs romains, sont rangées de
manière à retracer leur succession jusqu'à Constantin, qui fit don de
Rome au Pape Damase; cette galerie d'Imagines Majorum est complétée
par une suite des empereurs d'Orient et d'Occident sacrés par les papes;
on y voit aussi la suite des grandes familles romaines et le tableau des
provinces et royaumes qui furent soumis par Rome. Pierres gravées,
sceaux, achèvent de présenter à l'imagination le paysage entier du passé
romain, socle terrestre sur lequel est bâtie la puissance temporelle et
spirituelle de l'Evêque de Rome. Mais, pour revenir dans la nef de la
bibliothèque:

Ici, commente le comte Teti, point d'inscriptions, point de maximes de


sagesse, point de peintures, point de tableaux, point d'emblèmes, de sta-
tues, pas même cette Minerve dont Cicéron, Père de l'éloquence latine,
avait orné son Académie: à tous ces ornements se substitue avantageu-
sement la seule effigie de bronze d'Urbain VIII; elle nous montre en
AEDES BARBERINAE 209
effet sous un seul visage, à la fois Mercure et Minerve, l'Eloquence et
la Sagesse 335.

Verbe incarné, le pape-poète est aussi la réincarnation de l'auteur du


De Oralore et de sa doctrine: Urbain VJJJ, héritier de Rome et des
Apôtres, préside à ce tabernacle de la Mémoire catholique, à la fois
comme vicaire du Christ et de Cicéron. Autour de son effigie, la «sylva
locorum» de l'humanisme profane peut coexister avec la sylva locorum
de la tradition chrétienne, l'une et l'autre somptueusement momifiées et
rangées dans un ordre théâtral.
Dans ce palais oratoire, la Bibliothèque joue un rôle central, comme
la Memoria dans le procès de création rhétorique. Mais c'est une Mémoire
figée, décorative, dont la belle ordonnance défie implicitement tous ceux
qui voudraient chercher des « sources de l'invention,. ailleurs que dans
la Tradition telle qu'elle est enregistrée officiellement par l'Eglise. Où est
donc l'Ingenium dont le P. Strada faisait si grand cas? Il ne tarde pas à
apparaître, incarné par des érudits et des philosophes dont nous savons
par ailleurs que le conformisme intellectuel n'est pas leur fort. Mais ici,
sous la livrée de l'humanisme de cour, ils nous apparaissaient parfaitement
accordés aux conventions du lieu, et sacrifiant aux usages qui rendent
possible une société civilisée. Au cours de notre visite, sous la conduite du
comte Teti, peu de familiers du cardinal Francesco nous sont présentés
avec autant d'égards que ces conservateurs de bibliothèque, héritiers de
l'érudition humaniste, et précurseurs d'une critique fort dangereuse pour
l~ conformisme romain. C'est d'abord Gabriel Naudé 336 ayant laissé à
Paris, ou dans le secret de sa correspondance, ses audaces d'érudit du
Nord, et qui semble parfaitement à l'aise dans l'étiquette de la Cour
barberinienne. Chaque jour, en échange de l'hospitalité, il offre à son
patron un poème latin. Le comte Teti nous cite un exemple de cette
production de courtisan humaniste:
Je n'admire pas, écrit en beau latin le rusé compère, ces monuments
d'un faste royal, toute ma passion va à la bibliothèque opulente ct ses
livres innombrables; et m'attachent surtout les portraits des héros de
l'esprit, peints dans les livres que leur zèle engendra pour nous en si
grand nombre. Car c'est de là que découle l'insondable sag~sse des Divins
frères (Francesco et Antonio, devenus en l'occurrence les Dioscures, pro-
tecteurs de Rome) et ce sont là les jardins où butinent les Abeilles bar·
berines 337.

335 Ardes Barberinae, éd. cit., p. 31 : «Cette Hermathena, que le Père de


l'Eloqt:eilC€ romaine avait placée dans son Académie en hommage de recon-
naissance, ne figure pas ici; l'effigie de bronze d'Urbain VIII en tient lieu. »
Le Pape poète est donc lui-même l'inspirateur de l'éloquence humaniste et
catholique.
336 Sur Gabriel Naudé, voir Leone Allacci, Apes urbanae, ouvr. cit., note
295, p. 114-118, et naturellement René Pinta rd, Le libertinage érudit dans la
première moitié du XVII' sil'cle, Paris, Boivin, 1943.
337 Aedes Barberinae, éd. cit., p. 133.
210 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNr

La métaphore, prise par le comte Teti à la lettre, nous conduit aussitôt


dans le magnifique jardin botanique du Palais, qui, dans ce contexte
oratoire, apparaît lui-même, ordre et variété, harmonie et diversité colo-
rée, comme un autre symbole de l'Eloquence romaine 33S.
Naudé qui, à Paris, fréquentait le Cabinet Dupuy, pouvait comparer
sa situation d'humaniste courtisan (dans une Cour, il est vrai, qui tient
beaucoup de l'Académie) avec celle des héritiers du Président de Thou,
chefs respectés d'une académie qui n'avait rien d'une cour, humanistes
érudits à la première personne. Mais le joug barberinien est compensé
par une complicité de lettrés, unis, quoique pour des raisons différentes,
par le même culte du Livre. Un peu plus tard, le comtE: Teti nous présente
Leone Allacci 339, scripior de la Bibliothèque Vaticane, et en charge de
la bibliothèque personnelle du cardinal Francesco. Il apparaît en compa-
gine du cavalier Cassiano dal Pozzo, pourvoyeur des collections d'anti-
ques du Palais. Longuement, avec le respect que l'on porte ailleurs aux
généalogies des grands seigneurs, le comte Teti énumère en latin la
bibliographie du grand érudit, ses ouvrages d'helléniste insigne sur
Homère, son chef-d'œuvre de bibliographe les Apes Urbanae qui, dès
1631, faisait un bilan de la seconde Renaissance romaine, et d'une
décennie de mécénat barbérinien 340. Puis, nous rencontrons une autre
gloire de l'érudition et de l'archivistique romaine, Lucas Holstenius, cus-
tode de la Bibliothèque Vaticane. Entre la grande citerne mémorielle de
l'Eglise romaine et cette autre citerne édifiée sous la patronage du cardi-
nal Francesco, Leone Allacci et Lucas Holstenius font le lien, symboles
vivants de celui qui s'est établi désormais entre l'Eglise et la famille qui
lui a donné un grand pape.
Est-ce un hasard si, aussitôt après ces insignes rencontres, le comte
Teti nous ménage la description de deux toiles d'Andrea Sacchi, repré-
sentant les fêtes religieuses et profanes données par le cardinal Antonio
en l'honneur du premier centenaire de la Compagnie de Jésus? Celle-ci,
invisible et présente, n'est-elle pas ici chez elle? Même si un «esprit
fort» comme Naudé ou comme Bouchard - que le comte Teti, avec un
tact fort snr, ne nemme pas -- cn ces lieux peut nous surprendre, il ne

338 Ibid., p. 38. Voir p. 34 et suiv. la description du théâtre où le cardinal


Antonio Barberini patronna les représentations de Drammi musicali de Giulio
Rospigliosi 0632-1642). V. notre étude «Théâtre, humanisme et Contre-
Réforme à Rome (1597-1642): l'œuvre du P. Bernardino Stefonio et son
influence», dans Bull. de l'Ass. Guillaume Budé, XXXIII, 1974, p. 397-412
(Teti, p. 100, cite deux vers d'un poème de Stephonius il/e, Tragicorum et Lyri-
corum optimus).
339 Sur Leone Allacci, que nous retrouverons comme un des grands inter-
prètes de Longin au XV Il' siècle, voir Dizionario biografico degli /taliani, t. 2,
p. 465-471, et Bruno Neveu, «Biographie et historiographie», Journal des
Savants, 1971, p. 39-49. Voir surtout dans J. Bignami-Odier, ouvr. cit., p. 128-
130, qui renvoie à C. Jacono, «Bibliographia di Leone Allacci, 1588-1669 »,
Quaderni dell'Istituto di filologia greca dell'Università di Palermo, 2, 1962.
Sur Lucas Holstenius, évoqué un peu plus loin, voir J. Bignami-Odier, ouvr. cit.,
p. 138.
340 Leouis Allatii Apes urbanae, ouvr. cit., note 295.
AEDES BARBERINAE 211
lIlodifie en rien l'essence de ce Palais, projection parfaite de la culture
oratoire dispensée par la Compagnie. Le « grand angle» dont fait usage
le savant perspectiviste Sacchi pour mettre sous les yeux du spectateur
de ses tableaux l'ensemble des fêtes et du décor où ces fêtes eurent
lieu, pourrait aisément passer pour la réplique visuelle du « grand angle»
spirituel dont la Compagnie dispose sur l'ensemble de la scène romaine.
Les maîtres de céans ont été ses élèves et leur Palais est une hypostase
du Collège et du Séminaire romains, leur prolongement dans l'ordre de
l'otium eum dignitafe.
Du fait la bibliothèque du cardinal Francesco ne reste pas muette.
Le jeu allégorique du portrait d'Urbain VIII, à la fois Vicaire du Christ
et Vicaire de Cicéron, l'annonçait. Dans le cabinet des antiques, le comte
Teti nous montre avec un enthousiasme qui marque bien ses goûts litté-
raires, un buste du Princeps Eloquentiae lafinae 341 ; et il nous rapporte
une séance récemment consacrée à la gloire de Cicéron à l'Académie des
Humoristes, et qui fut l'occasion d'un festival d'éloquence entre Holste-
ni us, Bracciolini 342 et Guidiccione. Bracciolini s'est montré le plus élo-
quent, multipliant de savantes variations oratoires sur des thèmes em-
pruntés au De Senectute et ft la XIII' Philippique. A ces jeux oratoires, le
comte Teti lie les jeux poétiques, ceux du pape lui-même, ceux des
familiers du Palais Barberini et des cardinaux neveux; il émaille de
poèmes néo-latins ses lettres descriptives, selon un genre fort en vogue
alors à Rome, et qui s'épanouira à son tour en France, quelques années
plus tard.


••
Au moment où paraît l'ouvrage du comte Teti, la politique de la
Curie romaine s'efforce plus que jamais, et non sans oscillations, de tenir
la balance égale entre la France et l'Espagne en guerre 343. Si le cardinal

341 Aedes Barberinae, éd. cit., p. 199.


342 Ce Bracciolini est-il l'auteur du Schemo degli Dei (Dizionario biogra-
{ico, t. 13, p. 634-636) ou son frère Francesco? Il vaut la peine ici de rappeler
la carrière du premier: secrétaire de Maffeo Barberini, il l'accompagne dans
ses deux séjours à Paris. Il y publie en 1605 son épopée La Croce conquistata
dont les héros sont Héraclius et Cosroès. Sa pastorale l'Amoroso sdegno
(Venise, 1623) est traduite en français et publiée à Paris (Guillemot, 1603, ou
plus probablement 1623). Sa faveur auprès d'Urbain VIII est telle qu'il est
autorisé à joindre à ses armes les aheilles qui figurent sur celles des Barberini,
ct se faire nommer Bracciolini dell'Api. Il forme le projet d'Ilne épopée à la
gloire de la France 1 Gigli d'Oro, dont seule la partie centrale, la Rucella
spugnata, a vu le jour (Roma, Mascardi, 1630). Son épopée burlesque Lo
Schemo degli Dei (1617) paraît la même année que les Proll!siones Academicae
du P. St rada et contribue à la naissance du «classicisme Barberini» en ridi-
culisant l'Adone de G.B. Marino. Né en 1566, il meurt à Rome en 1645.
343 Sur les rapports entre Paris et Rome, il faut distinguer entre le conten-
tieux ecclésiastique, qui oppose Richelieu à la Cour de Rome (voir J. Orcibal,
Origines du Jansénisme, t. III, appendice IV : le Patriarcal de Richelieu devant
l'opinion), les problèmes politiques et militaires et enfin les échanges huma-
212 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

Antonio est depuis 1634 le Protecteur de la France à Rome, son frère


Francesco, ancien légat à Paris, passe pour plus favorable à l'Espagne.
Mais si la politique a ses raisons, le cœur et le goût en ont d'autres. Il est
significatif que dans ce livre de flatteries, le comte Teti ne fasse pas
apparaitre un seul Espagnol. Au contraire, les Français et la France y
tiennent une place considérable et pas seulement sous les traits indé-
chiffrables de Gabriel Naudé. Une des lettres du comte Teti est adressée
à un gentilhomme de Pérouse, Alexandre de Oddi, que l'on destine aux
armées pontificales et qui se trouve alors en France pour y faire son
apprentissage militaire. C'est l'occasion, pour l'humaniste courtisan, de
consacrer plusieurs pages, entremêlées de poèmes panégyriques, à la
gloire de Louis XIII, de Richelieu et, bien entendu, de Giulio Mazarini,
ancien serviteur des Barberini, ancien élève du Collège Romain, pur pro-
duit de la seconde Renaissance romaine. De fait, c'est le moment où à
Paris, l'entourage de Richelieu s'efforce de créer autour du trône Très-
Chrétien un art de célébration et de propagande qui vu de Rome, peut
apparaitre comme une simple variante de l'art épidictique dont le Saint-
Siège enveloppe son propre prestige .

•••
Les Aedes Barberinae trahissent en fait une influence française, mais
qui n'a rien de commun avec le classicisme académique selon Conrart et
Chapelain. Sous le vernis cicéronien (qui se limite en fait à la delecfio
verborum) ce livre cache mal ses inspirateurs véritables, les Tableaux
de Philostrate 344 et l'imitation q\l'en avait faite Marino dans sa Gale-
ria 345. La molle suavité du style périodique, l'abondance des descriptions

nistes. Sur ce dernier point, voir dans C. Rizza, Peiresc e [,/falia, Torino,
Giappichelli, 1965, l'étude sur la correspondance Peiresc-Francesco Barberini.
Sur l'aspect diplomatique des relations entre la Cour barberinienne et la cour
de France, voir A. Leman, Richelieu et Olivarès, Lille, Facultés catholiques,
1938 (Sorb. L 209 (49), 8') et Urbain V/II et la rivalité de la France et de la
Maison d'Autriche, Lille-Paris, 1919 (Sorb. Hf uf 81 a (892), 8'). Les efforts
de la Cour papale, et surtout du cardinal Francesco, tendent à réconcilier les
deux grandes nations catholiques; le cardinal Antonio est nommé co-pro-
tecteur de la France à Rome en 1634; et en 1641, année où paraît le livre du
comte Teti, deux ans après la victoire de Brisach sur les Impériaux, Rome
ménage plus que jamais Paris, sans pour autant chercher à faire de la peine
à Philippe IV et Olivarès.
344 Le succès de Philostrate (ou plutôt des Philostrate) semble bien avoir
pour origine la traduction par Blaise de Vigenère des Images ou tableaux de
platte peinture dont la première édition parue à Paris, chez N. Chesneau, en
1578, connaît de nombreuses rééditions, et en particulier celle, in-folio et super-
bement illustrée, procurée par Thomas Artus, sieur d'Embry, à Paris, Vve Abel
l'An~ellier, 1614. Nous reviendrons au chapitre suivant sur ce livre, qui méri-
terait à lui seul une étude, au titre de rhétorique «maniériste ~ dont l'influence
européenne fut immense.
345 G.B. Marino, La Galeria, Venise, 1619. V.G. Ferrero, Marino e i mari-
nisti, Riccardo Ricciardi, Milano-Napoli, 1954, p. 9, p. 573 et suiv. De ce
volume sont curieusement exclus les Dicerie sacre et les prosateurs marinistes,
dont l'influence en France ne semble pas avoir retenu l'attention des chercheurs.
L'ASIANISME OVIDIEN : MARINO 213

et des portraits élogieux, entremêlés de poèmes à la manière du sieur


d'Embry, éditeur d'une célèbre traduction française des Tableaux, tout
dans les Aedes Barberinae rappelle l'art des Cours impériales, et tout
trahit l'influence de la seconde sophistique et de ses techniques épidic-
tiques, La forme de la lettre, et l'atticisme grammatical du style 3'6, ne
servent qu'à masquer un asianisme mal contenu,
Ainsi, enveloppé d'apparences «cicéroniennes », l'asianisme moderne
de Oiambattista Marino s'impose jusque dans l'entourage du Pape: c'est
dire avec quelle ruse était tournée la leçon de juste mesure des Profu-
siones Academicae ou de quelle casuistique celle-ci s'accommodait.
Marino 347, gyrovague, assoiffé d'honneurs et d'argent, comme ses
ancêtres des Il' et III' siécles, n'avait pas manqué de faire un séjour à
Rome, de même d'ailleurs que dans la plupart des Cours italiennes et à la
Cour de France, Il avait été élu prince de l'Académie des Humoristes 348,
Ce n'était pourtant pas à Rome qu'il avait publié son œuvre la plus signi-
ficative en prose: les Dicerie sacre, qu'une édition récente et savante nous

346 L'intérêt de l'humanisme érudit romain pour la Seconde Sophistique


apparaît dans l'ouvrage d'Allacci, Excerpta varia Graecorum Sophistarum et
Rhetorum, Rome, 1641, dédié à Charles, Maffeo et Nicolas Barberini, fils de
Taddeo. Ce recueil de morceaux choisis est probablement destiné à compléter
les Progymnasmata d'Aphtonius et d'Aelius Théon, utilisés par la pédagogie
jésuite. Le marinisme, condamné pour ses « excès », n'en a donc pas moins
ses racines et sa place dans la culture rhétorique romaine. Sur la Seconde
Sophistique antique, voir André Boulanger, Aelius Aristide ... , Paris, 1928 (rééd.
1968), Th.C. Brugess, Epideictic literature, Chicago, 1902, G. Kennedy, The
art of rhetorie in the Roman world, ouvr. cit., « The Age of the Sophists »,
p. 553 et suiv. J. Bompaire, Lucien écrivain. Imitation et création, RE.FLA.
et R., 190, 1958 et A. Lesky, An History of greek Litterature, London, Methuen
1966.
347 Sur la bibliographie de G.R Marino, voir M. Menghini, Vita e opere
di GB. Marino, Rome, 1888; et A. Borzelli, GB. Marino, 1898. L'instabilité
inquiète de Marino apparaît non seulement dans ses emprisonnements suc-
cessits, mais aussi dans leur alternance avec les triomphes auliques les plus
flatteurs, et une véritable manie du changement de résidence et de protecteurs.
Ce type de biographie n'est pas sans analogie avec celle d'un Filelfe, telle que
la décrit Ch. Nisard, Les gladiateurs de la République des lettres, Paris, Michel
Lévy, 1860, t. l, ch, L Le modèle de biographie pour un rhéteur moderne était
dessiné dans la Vie des sophistes de Philostrate (publiée à Strasbourg en
1516) et celle d'Eunape (publiée à Anvers en 1568). Ces deux ouvrages intro-
duisaient en Europe un « type» social qui, en dépit des condamnations ecclé-
siastiques, n'en a pas moins joué un rôle dans la genèse de ce que nous
appelons « écrivain ». Inversement, les condamnations ecclésiastiques, et la
crainte de l'accusation de « sophiste», ont modelé à son tour celui-ci. Il y
avait quelque chose de la « vie d'un sophiste» dans la biographie de M.-A.
Muret, qui mourut prêtre. Po:tr Marino, la vie d'un sophiste laïc n'alla pas
~ans risque ni sans ruse. Il est curieux d'observer qu'un Balzac, qui avait tant
de dons pour jouer les Marino, prit soin de se forger une biographie sur le
modèle de Montaigne, en se parant du prestige de l'otium cum dignitate dans
sa retraite provir.ciale.
048 C'est au retour de France, en avril 1623, dans la suite du cardinal
Maurice de Savoie, que Marino, accueilli triomphalement à Rome, y fut reçu
Prince de l'Académie des Humoristes. Il s'y était fait connaître au cours de
deux séjours précédents, en 1600 et en 1602, alors qu'il était le protégé du
cardinal-neveu Piero Aldobrandini.
214 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

permet de mieux comprendre 349. Rhéteur-poète laïc, Marino dans ces


trois longues rhapsodies n'a pas hésité à empiéter ouvertement sur
l'éloquence sacrée: retournant l'alliance de la théologie et de la rhéto-
rique, il met les sujets religieux au service d'une virtuosité de rhéteur, dont
les modèles sont moins les Pères que les sophistes leurs maîtres et leurs
rivaux. Son commentateur moderne omet à notre sens de citer l'exemple
dont s'est inspiré Marino: le grand rhéteur grec Aelius Aristide, et ses
Hymnes en prose à la louange des dieux 850. Exemple caractéristique de
la pente des «seconds sophistes» à vitaliser les sources de l'invention
oratoire en y déversant les riches substances de l'inspiration poétique, de
l'enthousiasme philosophique et de la ferveur religieuse. Par là ils prépa-
rent le terrain à l'éloquence des Pères.
On peut penser d'ailleurs que, tout en réagissant contre les formes
déclamatoires de l'éloquence de leur temps, le Sénèque de la Lettre 41, le
Tacite du Dialogue des Orateurs, mais aussi, du côté grec, Philon
d'Alexandrie et le Ps. Longin, posaient autant de jalons sur la route qui
conduit à la fusion entre philosophie et sophistique, entre religion et
sophistique.
L'entreprise de Marino dans les Dicerie sacre a le mérite de se situer
au cœur de cette redoutable ambiguïté qui accompagnait nécessairement
la Renaissance des Pères de l'Eglise et l'intérêt croissant pour la culture
oratoire de l'antiquité tardive. Se servant des II sylves» à l'usage des
prédicateurs pour leur emprunter des citations des Péres, Marino s'abrite
derrière l'autorité de ceux-ci pour remettre en vigueur l'art épidictique
de la Seconde Sophistique, dont les Pères se défendaient tout en l'utili-
sant. Est-ce ironie secrète de la part de ce diable d'homme, ou logique
irrépressible de rhéteur ailleurs contenue par le scrupule dévot? Le fait
est qu'il révéle ainsi l'envers de la Renaissance des Pères et de l'élo-
quence sacrée qui se réclame d'eux: les ultimes raffinements de l'art
oratoire païen, contemporains de la naissance du genre romanesque.
Marino ne se bornait pas, comme il le fera dans la Galeria, à restaurer
la musique et les images des rhéteurs impériaux sur des sujets profanes:
dans les Dicerie sacre, il les applique aux thèmes les plus révérés: le

349 G.B. Marino, Dicerie sacre e la Strage degl'innocenti, a cura di Gio-


vanni Pozzi, Turin, Einaudi, 1960 (la première éd. des Dicerie: Turin, 1614).
Dans l'introduction, l'éditeur parle (p. 19) de <<l'involucro letterario dei genere
predica ». L'usage de l'adjectif «littéraire» pour un auteur de cette date, est
peut-être inévitable: il est ambigu. II cache le sourd débat entre seconde sophis-
tique païenne et patristique, au cœur duquel se situent les Dicerie sacre. On
le verra au chapitre suivant, les Jésuites français contemporains de Marino
t:ssaient en vain de trancher ce nœud gordien. Marino l'embrouille à plaisir,
afin de masquer «chrétiennement" un goût immodéré pour l' ornatus et un
art épidictique qui trouve en lui-même sa propre fin et jouissance.
350 Sur les Hymnes en prose d'Aelius Aristide, voir André Boulanger, Aetius
Aristide, ouvr. cit., ch. Vl, p. 300-340. Même si Marino ne se sent pas inspiré
directement d'Aristide, il pouvait trouver la théorie du ~enre dans les Pro-
gymnasmata d'Aelius Théon, d'Alexandre fils de Noumémos, et d'Hermogène,
qui inspiraient les exercices d'école. Les Hymnes de l'Empereur Julien et de
Synésius de Cyrène, relèvent du même «genre» épidictico-religieux.
L'ASIANISME OVIDIEN : MARINO 215

Santo Sindone de Turin, prétexte à de buissonnantes variations sur la


Peinture et le Regard; les Sept paroles du Christ en croix, amplifiées en
un jeu vertigineux de concetti à la louange de la Musique et de la Voix;
enfin le Ciel lui-même, occasion d'un ébouriffant traité De la Sphère
aristotélico-plotinien.
Triple tour de force que Marino dédie au cardinal Maurice et aux
princes de Savoie, et qu'il ne craint pas de proposer en modèle aux
orateurs sacrés. Le scandale eût dû être grand: or ces Dicerie ne semblent
nullement avoir choqué. Marino se bornait en effet à porter à ses ultimes
conséquences l'asianisme flamboyant que toute une école de prédicateurs
italiens couvrait de l'autorité des Pères, et de celle, non moins paradoxale,
de Charles Borromée. C'est en effet dans l'entourage du saint archevêque
de Milan qu'avait prospéré l'initiateur italien de cette sophistique sacrée,
François Panigarola, un Franciscain 351, dont les premiers succès avaient
eu pour théâtre la Cour des Valois 352. Sa biographie, comme celle de
Marino, a la saveur romanesque et voyageuse d'une Vie des Sophistes, de
Philostrate.
Le personnage et l'œuvre de Marino, s'ils ont la netteté d'un «type,.
reconnaissable et conscient de ses propres modèles antiques, ne sont pas
pour autant isolés de leur époque: ils n'auraient pas été possibles sans
une redécouverte et assimilation progressives, au cours du XVI' siècle,
par la culture européenne, de l'art oratoire impérial du II' au V' siècles
après Jésus-Christ 853. Dans sa Bibliotheca Selecta, Possevin accordait

351 Sur Francesco Panigarola (1548-1594), voir L. Amato, «Francesco


Panigarola », dans Frate Francesco VII, 1934, 89-93. Sur ses relations avec
Charles Borromée, v. note 202. Sur ses mœurs, v. le jugement lapidaire de
J.J. Scaliger (Scaligerana, Genève, 1656) : «sodomita» ! Ayant fait ses études
à Paris, il devient un prédicateur itinérant à travers l'Italie, suscitant partout
l'enthousiasme des foules. En 1588, il revint à Paris (v. note suiv.) dans la
suite du légat Cajetan, et prononça plusieurs harangues à Notre-Dame pour
stimuler le zèle des Ligueurs. Dans l'édition citée des Dicerie sacre G. Pozzi
met en évidence les af'alogies entre le style de Marino et celui que Panigarola,
dès 1575, avait mis au point.
352 V. l'art. Panigarola dans la Bio~raphie Universelle Michaud, t. 32, p. 70,
col. 2, qui renvoie aux Variae Lectiones de Muret; celui-ci dans ses notes
sur Sénèque, où il s'indigne contre les prédicateurs-sophistes assoiffés d'ap-
plaudissements, viserait Panigarola.
353 La cliffusion de la seconde sophistique grecque, dans l'Europe du XVI'
siècle, a pour origine, au XV' siècle, les achats de manuscrits byzantins par
Filelfe (Sabbadini, Scoperte ... , ouvr. cit., p. 48) : Aelius Aristide, Hermogène,
Dion Chrysostome, Philostrate, LibanÎlls pénètrent à nouveau en Occident.
Guarino et ses élèves poursuivent cette translatio de Byzance à Venise (ibid.,
p. 63). Manuel Crisolara et Georges de Trébizonde la complètent. Alde l'An-
cien, avec son édition des Rhetores graeci (Venise, 1508), des Epistolae Libanii
rhetoris, etc. (Venise, 1499) de la Vita Apollonii Tyanei (Venise, 1502) com-
mença leur diffusion par le livre. Pour nous en tenir à un exemple, l'œuvre
d'Aelius Aristide fut éditée d'abord à Florence en 1517, à Venise en 1527,
à Lyon en 1557, à Bâle en 1566. POlir la seconde sophistique latine, qui com-
mence avec les Sententiae, divisiones, colores de Sénèque le Père, contentons-
nous ici de l'exemple d'Apulée: première édition Rome 1469; puis Florence
1512; la première traduction française de l'A ne d'or date de 1522, d'autres
apparaissent en 1586 et 1602.
216 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

même aux auteurs grecs du IV' siècle, païens et chrétiens, de Libanius à


Thémistius, de Basile à Synésius, une sorte de privilège, comme si le
rapprochement alors si évident entre l'art des derniers sophistes païens
et l'éloquence nouvelle des Pères chrétiens lui avait semblé un exemple à
proposer à l'Europe moderne. Et ce rapprochement lui-même n'aurait pas
été possible si l'érudition humaniste n'avait, quant à elle, réveillé les
principaux monuments de la Seconde Sophistique, tant grecque que
latine, et si l'éloquence sacrée, dans une surenchère de persuasion, n'avait
été amenée à tirer parti de la technique oratoire des sophistes.
La Seconde Sophistique se caractérise essentiellement par le triomphe
du genre épidictique privé de finalité civique ou judiciaire, mais tendant
à la délectation 3~4. Délectation qui peut être purement musicale et sen-
suelle, et c'est alors la version « asianiste » et moderniste de cet art ora-
toire ; ou qui peut être aussi fondée sur un jeu d'imitation de modèles
classiques, qui s'accorde avec l'érudition et le goût archaïsant de cénacles
raffinés, tel celui que peint Aulu Gelle dans les Nuits Attiques: c'est la
version atticiste et puriste de cet art.
l'asianisme et ses recherches de sonorités et de nouveauté formelle
convenaient à la déclamation publique, qui parfois, dans la Grèce et l'Asie
impériales, rassemblaient de grandes foules. L'atticisme supposait un
auditoire plus restreint. A la fin du XVI' siècle, les deux tendances de la
littérature impériale tardive se répètent: la premiére convenait plus parti-
culièrement aux orateurs sacrés; la seconde aux cercles érudits de la
République des Lettres.
Dans la brièveté de l'érudit Juste Upse, il y avait une réponse exces-
~ive à un excès. La densité ornée de la « lettre» lipsienne, fondée sur des
modèles qui eux-mêmes étaient des «atticistes» impériaux, Salluste,
Sénèque, Tacite, était la contrepartie de l'enflure et de l'abondance des
prédicateurs asianistes, tels Panigarola. Réponse crispée, qui révélait la
même tentation, la même pente à la pose ostentatoire et surprenante que
chez les orateurs sacrés. D'ailleurs Juste Upse a lui aussi composé des
Dicerie sacre, ses deux traités sur la Vierge de Halle et celle de Mon-
taigu 355, dont les récits de miracle sont à rapprocher des récits de
guérison miraculeuse que multiplie Aelius Aristide dans ses Discours

3~4 La seconde sophistique est avant tout marquée par le triomphe du genre
épidictique, et donc du «style moyen» qui correspond au mode de l'éloge.
V. outre la bibliographie de la note 346, Vincenz Buchheit, Untersuchungen zur
Theorie des Genos epideiktikos, von Gorgias bis Aristote/es, Miinchen, M. Hue-
ber, 1950. On étudiera au chapitre suivant la place du genre épidictique dans
les rhétoriques jésuites sous Louis XIII en France.
3~~ Sur ces &ux œuvres de Juste Lipse, voir Jean Jehasse, ouvr. cit. L'ex-
posé des «bienfaits et miracles" de la Vierge de Halle et de celle de Montaigu
est fait par Lipse à la première personne, et sur ce ton d'enthousiasme convenu,
qu'on dirait presque forcé, qui est caractéristique des Discours sacrés d'Aris-
tide. Nous laissons aux spécialistes de Upse le soin de confirmer cette intui-
tion.
L'ATTICISME SÈNÈQUIEN: MALVEZZI 217
sacrés dédiés à Asclépios 356. C'est encore au rhéteur grec du II' siècle
qu'il faut songer comme modèle pour le De magnitudine romana de Lipse,
qui rappelle étrangement le chef-d'œuvre d'Aristide, le Discours «A la
gloire de Rome» 357.
Cette version « atticiste» du style moderne trouva en Espagne, terre
aristocratique par excellence, patrie de Sénèque et de Lucain, d'illustres
et nombreux adeptes au XVII' siècle. En Italie, il trouve au début du
XVIIe siècle un interprète de premier ordre, le marquis Virgilio Mal-
vezzi 358. Tout destinait celui-ci à servir d'antithèse à Gambattista Marino.
De haute noblesse, il appartenait à une famille traditionnellement liée à
l'Espagne et à une ville, Bologne, où un cercle de « sénéquiens» entre-
tenait une atmosphère intellectuelle insolite en Italie. Tandis que le napo-
litain Marino connut à Paris son acmê de sophiste de cour 359, c'est à

356 Sur les Discours sacrés d'Aelius Aristide, voir A. Boulanger, ouvr. cit.,
p. 162 et suiv. Dans ce «recueil d'évidences divines », le sophiste grec se
prend lni-même pour exemple et témoin des bienfaits, et des miracles du Dieu
sauveur, Asklépios, et des merveilles de son sanctuaire, à Ephèse.
351 Justi Lipsi Admiranda sive de Magnitudine romana, libri quattuor,
Parisiis, Apud Robertum Nivelle, 1598 (v. J. Jehasse, ouvr. cit., t. Il, p. 431 et
suiv.). juste Lipse y cite par deux fois (p. 193 et 196) le Panégyrique de Rome
d'Aelius Aristide. La comparaison entre les deux œuvres serait du plus vif
ir:térêt pour mettre en évidence le style de l'éloge tel que le conçoit juste Lipse,
où les Figurae d'Aristide sont remplacées par des citations d'autorités, telles
que Tacite, Sénèque, Dion Cassius, etc. Aristide célèbre l'Empire romain tcl
qu'il l'a sous les yeux, tandis que juste Upse plaide la cause de la civilisation
impériale, qu'il oppose à noslra Europa misera, quae jaclalur assiduis bellis
lIul dissidiis, du fait de l'absence d'un principe unificateur. Son Œllvre a donc
I.!ne portée polémique (contre la Cité de Dieu de saint Augustin, en particulier)
et apologétique, qui suppose un effort d'érudition, de remontée aux sources.
Mais l'enthousiasme de l'érudit moderne, stimulé par la nostalgie, n'a rien il
envier à celui du rhéteur du II' siècle.
353 Sur Virgilio Malvezzi (1595-1654), voir Benedetto Croce, Nuovi saggi
sulla lefteralura italiana deI Seicenlo, Bari, Laterza, 1931, p. 95-109, Sloria dell'
età barocca in Italia, Bari, Laterza, 1930. Voir Lettres de Chapelain à Spanheim
(1659), dans Tamizey de Larroque, Paris, 1883, t. Il, p. 75 et p. -15. Voir
enfin et surtout Ezio Raimondi, Lelteralura barocca, ouvr. cit., ch. Pole mica
inlorno alla prosa bar oc ca, p. 175-248. Sa première œuvre: les Discorsi sopra
Cornelio Taci/o, Venise, M. 'Ginami, 1622. Dans l'épître aux lecteurs, Mal-
vezzi développe les thèmes posés par Muret dans son Oratio Xln : autre-
fois, dit-il, au temps des Républiques italiennes, on discourait sur Tite Live;
maintenant, au temps des Princes, leur nature, l'astuce de leurs Courtisans,
s'apprennent chez Tacite. Comme Muret, Malvezzi insiste sur le fait que Tacite
a vécu sous Trajan et Nerva, optimi principes, et que ses peintures noires
étaient destinées à empêcher le retour des Nérons et des Tibères. L'effet de
l'histoire selon Tacite est donc, comme la tragédie selon Aristote, la purgation
des pas3ions, mais celles des princes, non celles du peuple. L'ouvrage s'inspire
de Justi Lipsii Liber commenlarius ad Comelli Taciti Annales, Anvers, 1581.
Entre l'ouvrage de juste Upse et celui de Virgilio Malvezzi, il faut citer un
important chaînon intermédiaire, les Discorsi sopra Cornelio Tacilo, Florence,
1594, de Scipion Ammirato.
369 Sur le séjour parisien de Marino, voir outre C.W. Cabeen, L'influence
de O.B. Marino sur la littérature française dans la première moitié du XVll'
siècle, 1904, et les travaux de Cecilia Rizza qui corrigent cette thèse ancienne,
l'ouvrage de M. Guglielminetti, Tecnica e invenzione nell'opera di O.B. Marino,
Messine-Florence, d'Anna, 1964, ch. Marino e la Francia, p. 134-205.
218 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONiENNE

Madrid, à la cour de Philippe IV, que le bol on ais Malvezzi, après avoir
combattu en Flandres, vint occuper de hautes fonctions au Conseil d'Es-
pagne; loin de lui nuire, ses proses atticistes favorisèrent sa carrière
d'homme de responsabilité; l'asianisme de Marino n'avait pu soutenir
qu'une carrière d'amuseur de cour, au reste fort bien payé. De même le
style épigrammatique et la disposition, négligente avec ostentation, des
écrits de Malvezzi ne semblèrent pas désaccordés avec le decorum du
grand seigneur d'épée: la profusion voluptueuse de l'œuvre de Marino,
trop évidemment calculée et virtuose, ne pouvait convenir qu'à un homo
novus.
Pourtant, les œuvres de Malvezzi sont elles aussi, à leur manière, des
Dicerie sacre, qui plus ouvertement que les Lettres de Lipse rivalisent avec
l'éloquence sacrée contemporaine. Un des «discours» de Malvezzi, le
Davide perseguitato 360 prend le même su}et que le Jésuite Mazarini avait
traité en une « Centurie:t de sermons 861 ; et il commence, comme un ser-
mon, par évoquer le malentendu entre Dieu et les hommes pécheurs. Le
Romulo s'achève par une prière qui n'est autre qu'une «belle infidèle»
d'un passage du Traité de l'Amour de Dieu de saint François de Sales.
Les sombres" coule'Jrs », la brièveté sentencieuse de ces sermons laïques
ne prennent tout leur sens que dans leur dédain polémique des
métaphores filées et des périodes surchargées de Marino et des prédi-
cateurs asianistes, à qui l'hidalgo italien donne des leçons de recueille-
ment religieux et de profondeur philosophique. Procédant par « saillies»

360 L'exorde du Davide perseguitafo est identique à un exorde de sermon:


"Ceux qui doutent que Dieu ne parle plus aux hommes, ou plutôt que les
hommes n'écoutent plus Dieu, croient fermement que Dieu parle, mais que sont
sourds ceux qui n'entendent pas son langage. Jls croient fermement qu'JI écrit,
mais que sont trop aveugles ceux qui ne voient pas ces caractères. Qui vellt
entendre Sa voix, ou lire Sa lettre, qu'il recoure à J'Histoire Sainte, elle est un
Dictionnair~ que nous a laissé l'Esprit Saint pour éclairer les profondeurs de
son langage. Elle a une clef qui ouvre tous les messages chiffrés que nous
dépêche le Paradis. Tu veux, 0 Prince, vous voulez, 0 Peuples, savoir ce
que Dieu vous dit, quand il envoie la peste, la guerre, la ruine des Etats ... :
ret:ouvez ces mots dans le Dictionnaire du Tout Puissant. Mais les yeux de
votre esprit malade ... fuient la lumière de la vérité ... Ce qui revient à renoncer
aux privilèges qu'apporta la Loi Nouvelle.» Autres œuvres de Malvezzi: Il
Romulo, Bologna, 1629 (traduit par Vion Dalibray, Paris, Le Bouc, 1645) et
Il Tarquinio Superbo, Gênes, 1635 (traduit par Dalibray, Paris, Le Bouc, 1644).
L'ironie noire avec laquelle Mal'lezzi, dans le Romulo, souligne les paradoxes
dont fourmillent les motifs et les situations de J'homme, se résout enfin en une
élévation à Dieu, qui met en jeu le fameux « argument de l'Enfer », et imite
le Traité de l'Amour de Dieu, de François de Sales (IX, 4) : « Il aimerait mieux
l'enfer avec la volonté de Dieu que le paradis sans la volonté de Dieu ».
361 Giulio Mazarini s.j., Cento discorsi sul cinquantesimo salmo intorno al
peccato, al/a penitenza, e al/a santità di Davide. - Davide restaurato, la terza
parte de discorsi sul cinquantesimo salmo, Rome, Zannctti, 1600. Cent discours
sur la chute, la pénitence et la restauration du roy et prophète David, composés
par RP. Mazarini, traduicts en nostre langue par FN. de la Rue, Paris, Huby,
1610 (voir chez le même éditeur, en 1612, une traduction par Fr. Soulier de
La Gloire de la Trinité divine il/ustrée en trente discours de Mazarini). Le
Davide perseguitato de Malvezzi, dédié à Philippe IV, fut d'abord publié à
Bologne, en 1634.
l:ASIANISME MARINISTE: LOREDANO 219

paradoxales et discontinues, pratiquant la digression systématique, culti-


vant volontiers l'obscurité chère à Juste Upse, Malvezzi a comme celui-ci
pour inspirateurs, à la fois dans la pensée et dans le style, Sénèque,
Tacite et saint Augustin. C'est un adepte du sublime d'inspiration, qui
veut donner à croire que son éd·iture tendue vibre au gré d'un «Dieu
intérieur », et en communique les rares oracles. Malvezzi s'est rangé sur
le versant philosophique et atticiste de la Seconde Sophistique .


••
Tous les spécialistes de celle-ci s'accordent à reconnaître qu'entre
l'atticisme et l'asianisme des rhéteurs impériaux, la frontière est loin
d'être imperméable 362. Il en va de même dans l'Italie du XVIIe siècle,
où l'influence de Upse, relayée par l'œuvre de Malvezzi, se conjugue
avec celle de Marino pour faire échec à la "juste mesure» invoquée
par le P. Strada. Toute une jeunesse, formée par les Jésuites à la vir-
tuosité oratoire, loin de suivre les conseils de modération qui viennent
du Collège Romain, s'empresse, sitôt qu'elle est sortie du collège, de
publier des ouvrages qui n'auraient pas déparé une bibliothèque du
Ille siècle. Ces étranges ouvrages, qui sont un peu le « Kamtchatka» de
l'Eloquence italienne, bien qu'ils se rangent eux-mêmes sous sa bannière,
manifestent en plein jour cette c littérature à souffrance» que le magis-
tère rhétorique du P. Strada s'efforçait d'envelopper dans ses rets. En
1633, un noble vénitien, Giovan Maria Loredano, inspirateur de l'Aca-
démie des Incogniti à Venise, entre dans la carrière littéraire avec un

362 Sur le problème de l'atticisme et de l'asianisme dans la période de la


seconde sophistique, voir la mise au point d'André Boulanger, Aetius Aristide ... ,
ouvr. cit., ch. Ill, «Les origines de la seconde sophistique ». Le terme est dît
à Philostrate, dans la préface de sa Vie des sophistes. Erwin Rohde et Kaibel
polémiquèrent (1885-1886) autour de l'affiliation de la seconde sophistique à
I"asianisme ou à l'atticisme. Selon Kaibel, la tradition de Denys d'Halicarnasse
et de l'école de Pergame, réaffirmée au Il' siècle par Hérode Atticus et Aelius
Aristide, est la note majeure de la seconde sophistique: imitation des orateurs
attiques «classiques », combat contre la «décadence de l'éloquence », union de
l'encyclopédie et de la rhétorique. L'origine de l'atticisme impérial est chez
Isocrate. Selon Rohde, l'atticisme n'a été qu'un épisode dans l'histoire de la
seconde sophistique, caractérisée par une confiance exagérée dans la rhéto-
rique, et par les défauts propres aux écoles de déclamation, «l'enflure, l'affé-
terie, le faux enthousiasme, le pathos creux, l'excès des ornements de style.
des rythmes mous ou au contraire heurtés et sautillants ». Norden (Die Ar.tike
Kunstprosa, 1898) distingue l'ancien style, caractérisé par la fidélité «archaï-
sante» aux classiques, plus ou moins «libre» ou «sévère », et le nouveau
style. asianiste, non sans que des compromis interviennent eiltre les deux
courants, par exemple chez Philostrate et Hérode Atticus. Wilamowitz, dans
un article intitulé Asianismus und Atticismus, Hermes, t. XXXX, 1900, p. 1 et
SUIV., a tenté une synthèse du débat. Il montre que l'asianisme s'identifie à
ce que les Romains appelèrent corrupta eloquentia, et qu'il a toujours trouvé
des atticistes pour le combattre, al! nom de la sobriété et du goût classique,
ou au nom d'une imitation archaïsante et étroite des modèles anciens. Tout
ce àébat ressemble au débat récent sur «Baroque et classicisme », qui en
est d'ailleurs une dérivation.
220 SECONDE RENAISSANCE CICÉRONIENNE

recueil intitulé Scherzi geniali 363. En 1633, c'est au tour du bolonais


Giovan Battista Manzini de publier à Rome des Furari della giaventù,
esercitii retarici 364. Dans sa préface, il condamne le style « dur, heurté et
effrayant» des atticistes, et rejette la manière «énervée et enflée» des
asianistes; il préconise un style passionné et véhément, non sans se
garantir de l'autorité de Cicéron. Mais il réclame avec trop d'insistance
son droit à l'originalité et le mépris de l'imitation servile, pour ne pas
placer au-dessus de ces souvenirs scolaires le culte de l'ingenium et de
la liberté moderne. Celle-ci n'est rien d'autre pour lui que le libre exercice
du genre épidictique.'Ses furari sont des prosopopées ampoulées de héros
«en situation », tel Horace plaidant sa cause après le meurtre de sa
sœur 36G.
En 1635, un gênois, Antonio Giulio Brignole Sale publie les
Instabilità dell'ingegna 366. Et en 1636, Pier Francesco Minozzi publie
Delle libidini d'ell ingegna, alcuni saggi 867 suivis en 1641 par les Sfaga-

363 G.B. Loredano, Scherzi geniali, Venise, 1634. Mariniste fidèle, Loredano
est l'auteur d'une Vie apologétique de Marino (1633). Ses Scherzi furent traduits
sous le titre Les caprices héroïques, et dédiés à Gaston d'Orléans (paris, An!.
Robinot, 1644), par François Grenaille de Chatounières, qui décrit l'ouvrage
comme «diverses représentations des passions différentes figurées par les per-
sonnes héroïques» (Achille furieux; Agrippine calomniée; Caracalla pas-
sionné; Cicéron mécontent; Enone jalouse; Lucrèce forcée, Marc Antoine
éloquent; Poppea suppliante; Se jan us disgracié; Sénèque prudent; Sysigambe
consolante; Alexandre repentant; Annibal invincible; Cirus magnanime: Cur-
tius repris; Hélène affligée; Germanicus trahi; Friné dissolue). Quatre
" scherzi» (Pyrrhus, Roxane, Théogène et Xénocrate) n'ont pas été traduits.
364 Gim·anr.i Battista Manzini, 1 Furori della gioventù, esercitii relorici,
Roma, F. de Ro~;si, 1633, 12'. Traduit par Georges de Scudéry, Les Harangues
ou Disco1lrs Académiques de Jean Baptiste Manzini, Paris, Corbin, 1642.
365 Les FurorÎ della giovelltù contiennent quatorze discours dans le plus
« orné» des styles épidictiques: deux sont des descriptions de fêtes (Le
Glorie della Notte et Oli Otii dei Carnevale), les douze autres sont des proso-
popées de héros ou d'héroïnes dans des situations dramatiques: Alletti paterni
(Agamemnon et Iphigénie), Catone generoso, Cleopatra humiliata, Paride inna-
morato, Paride combattuto, Horatio supp!icante, Horatio reo (V. Paul Manuce,
note 247, et Corneille, Horace, Acte V), Coriolano intenerito, Se/euco pusilla-
nime, La caduta di Sejano (V. p. 285, n. 125, sur le Se jan us de Pierre Mat-
thieu); deux discours ont un thème pastoral-romanesque, et peuvent passer
pour de courtes «nouvelles» : 1 Magnanimi Rivali, 1 tre concurrenti amorosi.
Tous CcS discours sont traduits par Scudéry en 1642. Celui-ci, dans sa préface,
s'cn excuse auprès des mânes d'Isocrate, de Démosthène, de Cicéron et de
Quintilien. Il affirme qu'il a adapté le style al! goût français. Mais il ajoute six
discours, qui proviennent peut-être d'éditions ultérieures des Furori que nOliS
lJ'avons pu consulter. A moins qu'il ne s'agisse de pastiches.
~r,6 Antonio Brignole Sale, Le instabilità dell'ingeJJno, divisi in otto giornate,
Bologna, G. Monti et Carlo Zenero, 1635. Brignole Sale a continué la tradition
des Dicerie sacre de Marino: il est l'auteur de Panegyrici saeri, recitati nella
Chicsa di Santo Siro di Genova, Venise, 1662.
367 Pier Francesco Minozzi, Delle !ibidini dell'ingegno, Milano, 1636. Ce
reœeil est compos