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BRAUDEL, WALLERSTEIN ET LE SYSTÈME DE

L'ÉCONOMIE-MONDE
par Jacques Adda

Les historiens peuvent apporter un éclairage original à l'étude des échanges internationaux,
traditionnellement réservée aux économistes. Fernand Braudel s'est attelé à la tâche en forgeant la
notion d'économie-monde. IMMANUEL WALLERSTEIN l'a enrichie en distinguant le politique et
l'économique dans ce système.

Forgée par Fernand Braudel dès 1949 à l'occasion d'une célèbre étude sur la Méditerranée au XVIe
siècle (1), la notion d'économie-monde éclaire utilement la genèse de l'économie mondialisée dans
laquelle nous vivons. Celle-ci ne serait, en effet, que le déploiement d'une économie-monde particulière,
celle de l'Europe, devenue mondiale au cours des cinq derniers siècles.

Qu'est-ce qu'une économie-monde ? Si l'on en croit Braudel, il s'agit d'un " morceau de la planète
économiquement autonome, capable pour l'essentiel de se suffire à lui-même et auquel ses liaisons et
ses échanges intérieurs confèrent une certaine unité organique " (2). Une partie de l'univers donc,
formant un tout économique, qui enjambe les frontières politiques et linguistiques. La Phénicie antique,
l'univers hellénistique, le monde musulman à son apogée et, dans d'autres régions, le monde chinois
autour de la mer de Chine ou le monde indien déployant son commerce jusqu'aux côtes orientales de
l'Afrique sont autant d'exemples d'économies-monde appartenant au passé.

Limitées dans l'espace par la présence de barrières naturelles ou de puissances politiques hostiles (le
Sahara, l'Atlantique, l'Empire ottoman dans le cas de l'Europe avant le XVe siècle), l'économie-monde
se caractérise par une structure fortement hiérarchisée. Elle est pourvue d'un centre où affluent et
d'où repartent informations, capitaux, marchandises et travailleurs, d'une semi-périphérie composée
de zones assez développées, mais malgré tout secondes du point de vue du développement économique,
et d'une immense périphérie où dominent, pour reprendre les termes de Braudel, " l'archaïsme, le
retard, l'exploitation facile par autrui ". Incarné par une ville-Etat jusqu'à la révolution industrielle
(Venise dès la fin du XIVe siècle et tout au long du XVe siècle, Anvers, puis Gênes au XVIe siècle,
Amsterdam au XVIIe siècle et dans la première partie du XVIIIe ), le centre est devenu, par la suite,
la capitale économique d'un Etat jouissant d'un vaste marché intérieur : Londres, à laquelle a succédé
New York, aujourd'hui concurrencée par Tokyo).

Ces déplacements successifs du centre de gravité de l'économie-monde illustrent la prépondérance du


principe concurrentiel au sein d'un espace non unifié politiquement. La distinction entre économie-
monde et empire-monde proposée par Wallerstein permet de mieux comprendre ce point (3).
Wallerstein nomme " système-monde " tout réseau d'échange impliquant une division du travail se
déployant sur un espace plurinational. Les deux principaux types de systèmes-mondes sont l'empire-
monde et l'économie-monde. La différence réside dans leur configuration politique. Dans un cas, la
division internationale du travail se déploie au sein d'un espace étatique unique. Dans l'autre, elle se
déploie dans un espace inter étatique. Dans un cas, la nature des relations entre les différentes
parties du système est politique avant d'être économique. Dans l'autre, les relations entre les
différentes unités qui composent l'économie monde (cité-Etat, Etat-nation, empire) sont
principalement d'ordre économique. Dans un cas, la chute du centre entraîne l'effondrement de
l'empire tout entier. Dans l'autre, le déclin économique du centre s'accompagne de l'accession d'un
pôle d'accumulation concurrent au statut hégémonique. La chute de Constantinople, en 1453, a sonné le
glas de l'Empire byzantin. Le déclin de Venise, à partir du XVIe siècle, n'a en rien affecté le
dynamisme de l'économie-monde européenne dont le centre de gravité s'est déplacé vers Anvers.
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Ces cycles hégémoniques s'expliquent, pour une large part, par la dynamique concurrentielle du
système. Cette dynamique a pour effet une diffusion des technologies et des méthodes d'organisation
les plus avancées, que la puissance hégémonique ne peut empêcher. La préservation de la paix sociale au
centre requiert, en outre, une politique généreuse des revenus qui est la cause d'une érosion
progressive de sa position concurrentielle par rapport aux autres nations, aux coûts salariaux plus
faibles. Enfin, comme au sein d'un empire, le centre est, de fait, investi d'une fonction de maintien de
l'ordre et de défense de l'économie-monde dont le coût budgétaire grève sa compétitivité.

L'existence d'échanges internationaux n'est toutefois pas un critère suffisant de la notion de


système. Le critère essentiel est la division internationale du travail. Celle-ci suppose que le commerce
ne se limite pas à l'échange de produits précieux ou exotiques destinés à la consommation des élites,
mais qu'il s'articule à l'appareil de production. Les échanges du premier type sont caractéristiques du
commerce entre des systèmes-mondes différents (par exemple le commerce de la soie et des épices
entre l'Asie et l'Europe au Moyen Age). L'essor de ce commerce, à une époque où les coûts de
transport étaient prohibitifs, ne fut possible qu'en raison de la valeur unitaire extrêmement élevée de
ce type de biens, et donc des profits exceptionnels qui pouvaient résulter de leur acheminement d'une
partie du monde à l'autre. Inversement, les échanges intra-système concernent typiquement des biens
intermédiaires et des biens de consommation courante, dont la production peut requérir la mobilisation
de ressources naturelles ou de produits semi-finis dispersés sur l'espace plurinational.

Le trait spécifique de l'économie-monde européenne est son caractère capitaliste. Le terme


capitalisme, pour Wallerstein, ne se réfère ni à un certain niveau de développement des forces
productives ni à la prédominance du rapport salarial ni à l'existence d'entreprises à but lucratif. Il
désigne un système structurellement orienté vers l'accumulation illimitée de capital. Du caractère
capitaliste de l'économie-monde européenne découle sa vocation universelle, autrement dit sa
propension à s'étendre à l'ensemble de l'espace mondial en tirant parti de l'hétérogénéité de cet
espace.

Ceci nous amène à la notion de périphérie. Métaphore spatiale, cette notion dérive directement du
caractère expansif de l'économie-monde européenne. La périphérie ne se conçoit, bien sûr, qu'en
opposition au centre du système que l'on peut circonscrire à l'ensemble des puissances engagées dans
la lutte pour l'hégémonie au sein de l'économie-monde. Mais tout ce qui entoure le centre n'est pas
périphérie. Et tout ce qui ne fait pas partie de l'économie-monde n'est pas non plus sa périphérie. La
périphérie n'est pas l'extérieur du système, elle en fait partie. Ainsi, jusqu'au XIXe siècle, l'Inde,
dont les produits étaient tant recherchés, n'était en aucune façon assimilable à la périphérie de
l'économie-monde européenne. Elle s'insérait dans une autre économie-monde.

Ce qui définit la périphérie est son mode d'insertion particulier dans le réseau d'échanges d'une
économie-monde ou, plus précisément, dans la division internationale du travail promue par les
puissances qui dominent cette économie-monde. Il importe en effet ne pas s'en tenir à l'échange. La
division internationale du travail entre zones centrales et périphériques n'est pas le simple produit
d'une distribution aléatoire des ressources naturelles ou factorielles de par le monde. Elle met en jeu
une maîtrise des filières d'approvisionnement et de commercialisation et une emprise multiforme du
centre sur les productions périphériques. La périphérisation désigne le processus de restructuration
des productions des régions tombant sous le contrôle politique (colonisation) ou économique du centre
de l'économie-monde, en fonction de ses besoins de consommation finale ou intermédiaire. Les
productions périphériques sont ainsi dissociées de la satisfaction des besoins locaux et deviennent
directement branchées sur le marché dit mondial. Dans les régions les plus développées de la
périphérie (l'Extrême-Orient à l'époque coloniale), la complémentarité vis-à-vis des productions du
centre est imposée par l'élimination de toute concurrence effective ou virtuelle.

Toutefois, l'expansion du capitalisme à l'échelle mondiale ne se traduit pas seulement par


l'instauration de rapports de domination entre des économies ayant un niveau de développement inégal.

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Elle est aussi génératrice d'une diffusion des capitaux, des techniques et des méthodes d'organisation
qui suscitent une contestation permanente des avantages acquis. La notion de semi-périphérie tente de
cerner cet espace où la logique de diffusion internationale du capitalisme rencontre une dynamique de
développement national, généralement impulsée par l'État (4). Les États-Unis, l'Allemagne et le Japon
dans la seconde partie du XIXe siècle offrent des exemples saisissants d'économies de type semi-
périphérique dont le décollage industriel accéléré, rendu possible par l'importation et l'assimilation
des techniques de production étrangères, constituera rapidement une menace pour les nations
centrales d'Europe de l'Ouest (Royaume-Uni, France, Pays-Bas, Belgique).

Wallerstein situe les bases matérielles de l'hégémonie dans les trois domaines de la production, du
commerce et de la finance. Elles se font et se défont dans cet ordre particulier, la domination
financière survivant un temps à l'érosion de sa base réelle, productive et commerciale. A trois
reprises, dans l'histoire de l'économie-monde capitaliste, ces conditions ont été réunies : au XVIIe
siècle au profit des Provinces-Unies, au XIXe siècle dans le cas du Royaume-Uni et au milieu du XXe
siècle pour les États-Unis.

Les analogies entre ces trois séquences méritent d'être soulignées. A chaque fois, l'hégémonie n'est
devenue effective qu'à l'issue d'un ou plusieurs conflits mondiaux (guerre de Trente ans, guerres
napoléoniennes, Première et Seconde Guerres mondiales). A chaque fois, des puissances continentales
(Espagne, France, Allemagne) ont été finalement vaincues par des puissances dominant les mers (et
aujourd'hui les voies aériennes). Chacun de ces conflits a été marqué par une restructuration majeure
du système inter étatique (traités de Westphalie, congrès de Vienne, accords de Bretton Woods et
système des Nations unies).

Dans les trois cas, la puissance hégémonique a tenté de faire prévaloir ses intérêts par la promotion du
libre-échange et plus généralement du libéralisme. A chaque fois, le déclin de la position hégémonique
s'est accompagné d'une érosion du système d'alliance international et de l'émergence de puissances
concurrentes : Angleterre et France au XVIIIe siècle, Etats-Unis et Allemagne au début du XXe
siècle, Union européenne et Japon depuis l'amorce du déclin (controversé) des Etats-Unis dans les
années 60. Depuis lors, la persistance du leadership politique des Etats-Unis s'expliquerait par le
contexte spécifique de la confrontation Est-Ouest. De ce point de vue, il fait peu de doutes que
l'effacement de la menace soviétique contribuera, à l'avenir, à révéler des conflits refoulés par une
solidarité forcée.

(1) La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, par Fernand Braudel, éd.
Armand Colin, 1949. L'historien développera plus systématiquement cette notion dans Civilisation
matérielle, économie et capitalisme, tome 3 : " Le temps du monde ", éd. Armand Colin, 1979.
Présentation succincte de ces thèses dans La dynamique du capitalisme, éd. Flammarion, 1985.

(2) Braudel, Civilisation..., op. cit., p. 12.

(3) Cf. Immanuel Wallerstein, Le système du monde du XVe siècle à nos jours, tome 1 : " Capitalisme
et économie-monde, 1450-1560 " ; tome 2 : " Le mercantisme et la consolidation de l'économie monde
européenne, 1600-1750 ", éd. Flammarion, 1980 et 1984 (éditions américaines 1974 et 1980). On
pourra aussi se référer à " The three instances of hegemony in the history of the capitalist world-
economy ", International Journal of Comparative Sociology, 24, 1-2, 1983.

(4) Pour plus de détails, voir La mondialisation de l'économie, par Jacques Adda, tome 2, éd. La
Découverte, collection Repères, 1996.

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