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DERRIERE LíID…OLOGIE DE LA L…GITIMIT…, LA PUISSANCE DE LA MULTITUDE Le TraitÈ Politique comme thÈorie gÈnÈrale des institutions sociales

FrÈdÈric LORDON * (septembre 2006)

De toute les rÈticences quíinspire spontanÈment la dÈconcertation spinoziste, il níen est sans doute pas de plus difficile ‡ surmonter pour les sciences sociales que líaffirmation intransigeante de líentiËre naturalitÈ de líhomme, le refus de lui accorder aucune extra- territorialitÈ dans líordre des choses, le dÈni radical de tout statut díexception ‡ líordre commun de la nature. Or la coupure nature-culture est devenue le fÈtiche des sciences sociales, leur Èvidence constitutive, leur condition de possibilitÈ imaginaire. ConsidÈrÈ rÈtrospectivement, il est difficile de leur en faire le reproche. Que de monstruositÈs thÈoriques ñ et parfois pratiques ñ certaines naturalisations de líhomme níont-elles pas entraÓnÈes ? La physicalisation du social níest-elle pas encore díune trËs vive actualitÈ, et ses usages politiques toujours aussi vigoureux, par exemple pour donner des faits socio-Èconomiques contemporains, tels la mondialisation, le caractËre de nÈcessitÈs naturelles, par consÈquent soustraites toute politique ? Les sciences sociales, en ce sens bien les filles du projet moderne díautonomie politique, ont, au moins pour certaines díentre elles, partie liÈe avec une entreprise de dÈfatalisation du monde ; cíest pourquoi elles avaient deux bonnes raisons plutÙt quíune díaffirmer la radicale sÈparation du champ de la ´ socialitÈ ª, revendiquÈ ‡ la fois comme domaine de ´ leurs choses ‡ elles ª dans líordre du savoir, et comme exception líimmutabilitÈ naturelle, prÈrequis ‡ tout projet politique conscient. Comment ne seraient-elles pas díabord choquÈes du pan-naturalisme spinoziste qui semble les reconduire ‡ tout ce quíelles ont toujours voulu fuir et, revenant sur leur proclamation de rupture originaire, nie leur geste inaugural mÍme, leur sÈcession constitutive ? ´ Nous ne voulons pas Ítre un dÈpartement des sciences naturelles ; les collectivitÈs humaines ne sont pas des meutes et la vie sociale ne sera pas organisÈe díaprËs la loi de la jungle ª, tel est le fond de la rÈbellion

* CNRS, Bureau díÈconomie thÈorique et appliquÈe, frederic.lordon@cegetel.net, site personnel :

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anti-naturaliste des sciences sociales. Mais les sciences sociales se donnent le beau rÙle, et elles laissent ‡ díautres le soin de fonder le postulat de coupure quíelles se sont octroyÈ díun geste large ñ quoique bien intentionnÈ. Cíest donc ‡ la philosophie quíil reviendra de fournir les arguments susceptibles de justifier quíen marge de líordre dÈterministe de la nature, tout entier soumis ‡ líenchaÓnement des causes et des effets, se tienne, sÈparÈ, le domaine miraculeux de la libertÈ morale et de líinconditionnÈ. Spinoza níentre pas un instant dans les inextricables apories de cette pÈtition díextra-territorialitÈ et fait le choix opposÈ de la consÈquence : les lois de la production díeffets par des causes rËgnent uniformÈment et ne souffrent aucune exception, líhomme nía aucun titre ‡ se revendiquer ´ comme un empire dans un empire ª (Eth., III, PrÈface). Il níen rÈsulte pour autant aucune des consÈquences dÈsastreuses imaginÈes par les sciences sociales ´ culturalistes ª, pas plus líobligation de penser la sociÈtÈ comme une horde, que leur dissolution dans une vaste science naturelle. Síil y a bien un domaine propre des sciences sociales, ce níest pas parce que leurs objets humains- sociaux devraient Ítre reconnus comme essentiellement distincts des autres choses de la nature, mais pour une tout autre raison : les ´ hommes en sociÈtÈ ª sont, pour la plus grande part de leurs affections, affectÈs par leurs semblables. MÈdiatement ou immÈdiatement, ´ ce qui arrive aux hommes ª est le fait díautres hommes, de leurs interactions bilatÈrales, des rapports institutionnels auxquels ils sont soumis et des rapports sociaux dans lesquels ils sont pris. Les hommes síentríaffectent mutuellement et collectivement, synchroniquement et diachroniquement, et cíest bien l‡ que rÈside la pertinence spÈcifique des sciences sociales :

les sciences sociales sont les sciences des auto-affections du corps social. Que le corps social síauto-affecte en son tout et en ses parties, quíil níy ait pas autre chose que les auto-affections du corps social, cíest bien la transposition dans líordre politique et social díune philosophie de líimmanence. Celle-ci níest peut-Ítre rappelÈe nulle part plus radicalement quíau chapitre XI du TraitÈ Politique, au moment o˘ Spinoza dit de la dÈmocratie quíelle le ´ rÈgime tout ‡ fait absolu ª 1 (TP, XI, 1), ÈnoncÈ díune force impressionnante et qui ne peut manquer de frapper líesprit. Quel est donc le caractËre díune puissance telle quíil puisse valoir au rÈgime dÈmocratique cette qualification maximale ? La rÈponse est ‡ trouver dans líaffirmation de líimmanence, et plus prÈcisÈment dans líaffirmation quíil níest aucune construction, aucun fait du monde politique qui ne soit en derniËre analyse immanent ‡ la multitude et líeffet ñ quelque mÈconnu comme tel ñ de sa puissance productive. Or, parce quíelle lËve toute mÈconnaissance et toute captation, parce

1 Dans la traduction de Pierre-FranÁois Moreau, Editions RÈplique, 1979.

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quíelle remet la multitude, sans intermÈdiaire, au contact de sa propre puissance, la dÈmocratie ñ la dÈmocratie radicale, síentend, et non les succÈdanÈs oligarchiques que nous lui connaissons ñ est la vÈritÈ pure de líimmanence en politique, et pour cette raison elle doit Ítre qualifiÈe de ´ tout ‡ fait absolue ª. La dÈmocratie est la figure du corps social síauto- affectant dans la transparence ‡ lui-mÍme, sans mÈdiation parasite productrice de distorsion ni de confiscation, elle est la conscience claire de líimmanence ‡ la multitude de tous les faits sociaux et par l‡ le rappel de ce quíil níest rien dans le monde social que les hommes ne doivent ‡ eux-mÍmes et ‡ líeffet de leurs propres puissances affectantes. Il faut avoir ‡ líesprit dans toute leur radicalitÈ ces affirmations de líimmanence ‡ la multitude et des auto-affections du corps social comme seul point de dÈpart possible díune pensÈe du politique et des institutions pour dissiper les illusions ñ et aussi líobscuritÈ ñ de la ´ lÈgitimitÈ ª, cette problÈmatique obsessionnelle díune certaine science politique, pourtant peu prËs complËtement ignorÈe de la philosophie de Spinoza. Níest-il pas significatif de compter en tout et pour tout une seule occurrence du mot ´ legitimus ª dans le TraitÈ Politique, qui plus est dans un emploi parfaitement subalterne 2 ? Loin díÍtre líeffet díune inadvertance ou díun oubli, on síen doute, cette absence doit Ítre prise pour le signe díune option thÈorique dÈlibÈrÈe, pour un parti pris radical ñ celui de líimmanence ñ au terme duquel líidÈe de lÈgitimitÈ perd jusquí‡ son sens ñ sauf comme production de líimagination dont líapparition, elle, síavËre des plus intÈressantes. La voir enfin comme telle nía peut-Ítre jamais ÈtÈ aussi nÈcessaire, en une Èpoque o˘ les sciences sociales leur tour se sont converties ‡ ´ la lÈgitimitÈ ª pour en faire le principe explicatif des institutions sociales, supposÈes ne pouvoir exister et fonctionner quí‡ la condition de se montrer ´ lÈgitimes ª. De mÍme, nous disent-elles, quíil níy a pas de rÈgime politique vraiment viable sans lÈgitimitÈ, il níy a de droit obÈi, de monnaie acceptÈe, díaccords díentreprise honorÈs, de charisme possible, sans lÈgitimitÈ. Nul ne parvient pourtant dire exactement de quoi il est question dans cette affaire, et líÈtonnant rÈside bien dans la prolifÈration du terme simultanÈment ‡Ö líinexistence de ses dÈfinitions. Certes, ´ tout le monde se comprend ª et ´ líon sait assez bien ª de quoi il retourne pour continuer de multiplier les dÈclinaisons du mot : il est alternativement question ´ díaccord ª, ´ díadhÈsion ª, de ´ reconnaissance ª 3 ou de

2 En (TP, VI, 20) o˘ Spinoza Èvoque la possibilitÈ díune rÈgence ‡ la suite du dÈcËs du roi et en attendant quíait atteint lí‚ge díaccÈder au trÙne son fils, ´ successeur lÈgitime ª. Notons Ègalement la prÈsence de ´ illegitimus ª en (TP, VI, 14) pour qualifier les enfants des nobles ´ consanguins du roi au troisiËme et quatriËme degrÈs ª, alors que ceux-ci sont interdits de progÈnitures dans la constitution monarchique proposÈe par SpinozaÖ Les indications lexicomÈtriques sont fournies par líindex qui suit la traduction de Pierre-FranÁois Moreau (op. cit.) 3 Sous un usage du thËme de la reconnaissance qui se sÈpare des problÈmatiques de la reconnaissance aux individus.

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´ confiance ª. Mais ces termes eux-mÍmes sont des intermÈdiaires qui, sitÙt interrogÈs ‡ leur tour, ne parviennent pas ‡ masquer la circularitÈ du systËme de renvois quíils organisent :

pourquoi telle institution est-elle lÈgitime ? ó Parce quíelle rÈalise líaccord. Mais dío˘ vient cet accord ? ó Il est líeffet de líadhÈsion ? Et cette adhÈsion elle-mÍme ? ó Cíest parce que líinstitution est reconnue, etc. Sous des formes diffÈrentes en apparence, et pourtant Ètrangement semblables, ce sont comme autant de rÈpÈtitions des tautologies canoniques ÈnoncÈes par Max Weber : ´ La lÈgitimitÈ rationnelle-lÈgale repose sur la croyance en la lÈgalitÈ des rËglements, [Ö] la lÈgitimitÈ traditionnelle repose sur la croyance quotidienne en la saintetÈ de(s) traditionsÖ ª 4 . Voil‡ bien des propositions auxquelles on ne saurait rien opposerÖ et cíest sans doute l‡ leur problËme. LíidÈe ´ díaccord ª, mÍme considÈrÈe comme une pure forme, indÈpendamment des contenus substantiels sur lesquels elle pourrait se refermer 5 , ne manque pas, elle non plus, de dÈboucher sur díinsolubles difficultÈs. Car líaccord est malheureusement une donnÈe hautement quantifiable, et il va donc falloir dire

quel degrÈ il doit Ítre rÈalisÈ pour ´ faire lÈgitimitÈ ª. LíunanimitÈ serait trËs souhaitable pour que la lÈgitimitÈ soit parfaitement incontestable. Mais est-il un seul fait social qui puisse vraiment revendiquer avoir jamais fait líunanimitÈ ? Et si líunanimitÈ est dÈfinitivement hors de portÈe, ‡ quelle majoritÈ Èventuellement qualifiÈe, o˘ ‡ quelle minoritÈ suffisante, fixer le

et surtout qui ne voit le caractËre trËs scabreux de líentreprise consistant ‡

´ seuil ª ?

síengager dans cette direction ? 6 A líobscuritÈ intrinsËque, et persistante, du concept, síajoute tous les arriËre-plans dont il se trouve chargÈ. Car il est tout sauf fortuit que líidÈe de lÈgitimitÈ ait rÈcemment connu une telle fortune dans des sciences sociales qui, ayant majoritairement rÈpudiÈ tout ce qui pouvait síassimiler au ´ structuralisme ª et plus encore ‡ ses versions anti-humanistes thÈoriques, ont organisÈ le retour du sujet, du sens et des valeurs. Sans doute en rÈaction ‡ líimperium scientiste díune science Èconomique agressivement conquÈrante et menaÁant díenvahir toutes ses voisines, en annexant leurs objets pour les soumettre ‡ sa grammaire de la seule rationalitÈ calculatrice, bon nombre de sciences sociales, parmi lesquelles certaines hÈtÈrodoxies Èconomiques 7 , ont pris le parti díun ´ tournant hermÈneutique et moral ª conÁu comme une

4 Max Weber, Economie et sociÈtÈ, t.1, Les catÈgories de la sociologie, Paris, Plon, 1995.

5 Telle que je líavais crue, un temps, capable díoffrir une solution ; voir ´ La lÈgitimitÈ au regard du fait monÈtaire ª, Annales, Histoire, Sciences Sociales, n 6, pp : 1343-1359.

6 Voir FrÈdÈric Lordon (2006), ´ La lÈgitimitÈ níexiste pas. ElÈments pour une thÈorie gÈnÈrale des institutions ª, document de travail RÈgulation, sÈrie I, n 2006-1, http://web.upmf- grenoble.fr/lepii/regulation/wp/seriec.html

7 On pourra citer par exemple la ´ sociologie de la justification ª ÈlaborÈe par Luc Boltanski et Laurent ThÈvenot (De la justification, Gallimard, 1991), et, dans une veine proche líÈcole dite de ´ líEconomie des Conventions ª (FranÁois Eymard-Duvernay (dir.), LíEconomie des conventions, La DÈcouverte, 2006).

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stratÈgie possible de rÈsistance par la diffÈrenciation ñ en díautres termes : une maniËre de se rendre inassimilable par líÈconomie nÈoclassique. Líordre du sens Ètant rÈputÈ hÈtÈrogËne ‡ celui du calcul, les sciences sociales hermÈneutiques pensent avoir trouvÈ l‡, non seulement une diffÈrence pertinente, mais une parade contre toute tentative díannexion Èconomiciste. Que líidÈe de lÈgitimitÈ, quand elle ne demeure pas profondÈment aporÈtique, soit vouÈe ‡ fonctionner comme une idÈe morale, on peut donc en avoir líintuition au double constat des orientations thÈoriques qui en ont portÈ le renouveau en sciences socialesÖ et de sa parfaite hÈtÈrogÈnÈitÈ ‡ la pensÈe spinoziste. Cíest pourquoi Ègalement elle offre líopportunitÈ díune Èpreuve de classement dÈcisive selon les options thÈoriques contrastÈes choisies pour síen saisir. Revenir ‡ Spinoza sur cette question des institutions, cíest dire quíentre le dÈni Èconomiciste ñ aux yeux duquel elles ne sont rien díautre que des ´ contrats optimaux ª et tiennent trËs bien du seul fait de líimbrication des intÈrÍts stratÈgiques de contractants rationnels 8 ñ et les sciences sociales ´ hermÈneutiques ª qui font de la ´ lÈgitimitÈ ª le principe cardinal et, en derniËre analyse, moral, de toute forme institutionnelle, il est une autre maniËre de penser les institutions et leur empire plus ou moins durable sur les individus : la voie de líimmanence et des puissances díauto-affection de la multitude.

Le modËle de la potentia multitudinis

Evoquer lí´ empire ª des institutions sur les individus níest pas un Ècart de langage, ou un simple emprunt mÈtaphorique, mais bien une maniËre de laisser entrevoir combien la grammaire de la puissance dÈployÈe dans le TraitÈ politique pour rendre compte de la genËse de ´ líÈtat civil ª síavËre en fait díune gÈnÈralitÈ qui la rend applicable bien au-deldes seules ´ constructions politiques ª. Des institutions proprement politiques aux institutions sociales en gÈnÈral, líidentitÈ des mÈcanismes gÈnÈrateurs et reproducteurs ñ des mÈcanismes de crise aussi ñ est totale, pourvu quíon les envisage ‡ un niveau suffisamment abstrait. Comme líindividu est saisi par líautoritÈ du souverain, il est saisi par les institutions. Dans líun et líautre cas, il síagit pour lui de se placer sous un certain rapport. Il en va en effet de mÍme díentrer dans le rapport politique de líÈtat civil et díentrer dans níimporte quel rapport institutionnel puisque dans tous les cas il níest pas question díautre chose pour líindividu que du mÍme renoncement fondamental : celui de vivre selon son inclination ñ ex suo ingenio (TP, III, 3) ñ cíest--dire díexercer sans retenue ni censure, et bien s˚r autant quíil

8 Oliver Williamson, The economic institutions of capitalism : firms, markets, relational contracting, Mac Millan, 1985.

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est en lui, son droit naturel. La CitÈ politique níest certes quíune forme particuliËre díinstitution, mais pour le coup cíest le particulier qui Èclaire le gÈnÈral car le renoncement princeps est bien celui qui est produit par la sortie de líÈtat de nature ñ lui-mÍme prÈcisÈment qualifiÈ comme líÈtat de divagation de droits naturels non contraints a priori 9 . Parce quíil prend les conatus pour ainsi dire ‡ líÈtat sauvage, et que la ´ premiËre ª civilisation impose des rÈfrËnements de droit naturel díune ampleur qui les rend plus visibles, le rapport politique de la CitÈ est le paradigme de tous les renoncements institutionnels. Il ne tient ensuite quíaux acquis consolidÈs des Ètapes de ´ civilisation ª dÈj‡ parcourues, et ‡ la force de líhabitude, de rendre moins perceptibles les incrÈments de renoncement ultÈrieurs, pourtant tout aussi rÈels, qui accompagnent la complexification de la vie institutionnelle et líentrÈe sous de nouveaux rapports, ‡ líoccasion desquels, comme ce fut le cas lors de líentrÈe dans la CitÈ, il est question de faire un peu moins ´ ce quíon veut ª, de vivre un peu moins ´ ‡ sa guise ª 10 aprËs quíavant. La figure spÈciale du souverain politique ne saurait donc masquer que, mÍme dans des institutions moins ´ incarnÈes ª, il est identiquement question pour les individus de se soumettre ñ dans líexacte mesure des renoncements ‡ leurs guises ñ, et que par consÈquent il y a bien quelque chose de líordre díun imperium, pareil en son principe ‡ celui du monarque, de toute institution sur ceux-l‡ quíon est dËs lors fondÈ ‡ appeler ses sujets. Dire quíil y a de la soumission dans les rapports institutionnels níest pas dire quíil níy a que de la soumission. LíentrÈe dans certains univers institutionnels peut Ítre simultanÈment líopportunitÈ díune dÈtermination des forces conatives ‡ síorienter et síinvestir dans des objets ouvrant des possibilitÈs socialement reconnues de rÈalisation existentielle. Dans le mÍme moment o˘ le conatus-droit naturel renonce ‡ líisotropie et ‡ líillimitÈ, il est donc tirÈ de son intransitivitÈ, sorti de sa suspension comme ´ dÈsir sans objet ª 11 , et il sait maintenant quoi dÈsirer prÈcisÈment ñ il a acquis le dÈsir de líinstitution. Quand bien mÍme líinstitution est vÈcue sur le mode heureux díune vocation trouvÈe, et pour ne rien dire de tous les autres cas, elle níen demeure pas moins assise sur un principe díassujettissement ñ assorti díaffects joyeux ou tristes, cíest une autre question ñ qui consiste ‡ imposer une direction ‡ líÈnergie libre du conatus ñ au sens le plus littÈral du terme : une conduite. Cíest pourquoi, comme líavais pressenti Pierre Bourdieu 12 , il níest pas dÈplacÈ díappliquer ‡ la normalisation institutionnelle des conduites, le mÍme terme que Spinoza utilise pour dÈsigner la dÈfÈrence

9 Cet a priori ne tournant nullement en a posteriori comme le prÈcise (TP, II, 15).

10 Pour reprendre la traduction de ´ ex suo ingenio ª proposÈe par Charles Ramond, TraitÈ Politique, åuvres, V, PUF, EpimÈthÈe, 2005.

11 Pour une lecture du conatus comme dÈsir sans objet, voir Laurent Bove, ´ Ethique III ª, in Pierre-FranÁois Moreau et Charles Ramond (eds), Lectures de Spinoza, Ellipses, 2006.

12 Voir en particulier dans Les MÈditations Pascaliennes, Le Seuil, 1997.

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que le souverain obtient de ses sujets : líobsequium est ainsi le nom de líallÈgeance et de líobservance consubstantielles ‡ líentrÈe dans les rapports institutionnels. Imperium, obsequium et norme sont donc les notions communes et transversalement circulantes de tout líunivers institutionnel. Pour peu quíon sache donner aux termes une gÈnÈralitÈ qui les porte au-del‡ de leur domaine politique díorigine, il est possible de dire que líinstitution est un souverain : elle tient ses sujets ‡ sa norme. Mais rien ne dit encore ce qui produit ce ´ tenir ª ni quelle est la nature des forces qui maintiennent líimperium institutionnel. Sous líeffet de quelle action les sujets de líinstitution sont-ils dÈterminÈs ‡ le demeurer et ‡ se soumettre ‡ ses rapports ? Dío˘ la norme institutionnelle obtient-elle líobservance des normalisÈs ? Ce sont l‡ des questions auxquelles le TraitÈ Politique aide doublement rÈpondre. Díabord parce que, líuchronie originelle de líentrÈe dans líÈtat civil offre la premiËre scËne díabandon de droit naturel, qui plus est sous sa forme la plus ÈpurÈe, de sorte que les mÈcanismes producteurs du rapport institutionnel et de ses renoncements caractÈristiques y sont ‡ la fois les plus spectaculaires et rÈduits au noyau minimal des forces les plus fondamentales. Ensuite parce que, comme prolongement dans líunivers institutionnel de la philosophie de líimmanence exposÈe dans líEthique, le TraitÈ Politique rapporte díemblÈe la production des institutions aux auto-affections de la multitude. Comme toutes les choses de la nature, et conformÈment ‡ une ontologie de líactivitÈ, les choses du monde institutionnel sont produites, en díautres termes elles sont líeffet du travail de certaines puissances. Dire quíen derniËre analyse les rapports institutionnels sont engendrÈs des auto- affections de la multitude, cíest donc dire que les institutions sont les produits de la puissance de la multitude. La scËne originelle de la sortie de líÈtat de nature que peint le TraitÈ politique a ceci de particulier que la puissance de la multitude convoquÈe en derniËre analyse peut, et doit ici, líÍtre aussi en premiËre. Car cíest bien la multitude elle-mÍme qui est l‡ sous nos yeux au moment o˘ commencent les interactions de ´ libres ª conatus dont Alexandre Matheron montre quíelles vont endogËnement conduire ‡ la surrection de líinstitution politique. Ce que cette scËne de genËse a donc de plus remarquable cíest son extrÍme dÈpouillement ñ et pour cause : par dÈfinition líÈtat de nature est supposÈ vide de toute construction institutionnelle antÈrieure, il est líaube de la premiËre institution. Cíest ici que nous entrons dans líopÈration concrËte de la puissance de la multitude, ‡ savoir dans les conditions de sa formation et dans ses modalitÈs díaffection. On doit ‡ Alexandre Matheron 13 díavoir portÈ ‡ líexplicite les

13 Alexandre Matheron, Individu et communautÈ chez Spinoza, Les Editions de Minuit, 1988.

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enchaÓnements díune genËse (celle de líÈtat civil) pour laquelle le TraitÈ politique ne donne aucun modËle dÈployÈ mais seulement des indices, et on lui doit en particulier díavoir su reconnaÓtre en (TP, VI, 1) le principe concentrÈ de la potentia multitudinis. La puissance chez Spinoza níÈtant pas autre chose quíun pouvoir díaffecter, quíest ce que la potentia multitudinis sinon cet ´ affect commun ª par lequel ´ la multitude vient ‡ síassembler ª (TP, VI, 1) ? Que peut produire la puissance de la multitude ? : un effet díune ampleur telle quíil concerne tous. Saisie du cÙtÈ de ses effets, la potentia multitudinis demande cependant ‡ Ítre ÈclairÈe du cÙtÈ de sa production. Quíelle síabatte sur tous donne une indication prÈcise de líextension de son pouvoir díaffecter, líÈvidence au-del‡ de ce que peut toute puissance individuelle, mais ne livre encore rien de ses principes gÈnÈrateurs. Cíest pourquoi il faut aller chercher dans les lois de la vie affective exposÈe dans líEthique, et notamment dans sa troisiËme partie, les ÈlÈments de cette production. Parmi ces lois, une ne peut manquer díattirer líattention tant ses propriÈtÈs de ´ propagation ª et de ´ contagion ª la dÈsigne comme facteur de composition des puissances individuelles en une puissance collective, il síagit de líimitation des affects (Eth., III, 27) 14 . Díune multitude vibratile et chaotique dans la distribution de ses affects, le mimÈtisme affectif, par ses effets de diffusion, de synchronisation et díhomogÈnÈisation, fait une masse polarisÈe. Tel est bien le mÈcanisme quíAlexandre Matheron situe au principe de la production de líaffect commun porteur de la ´ genËse politique ª. LíÈtat de nature est un dÈsordre díaffects individuels oscillant chaotiquement au grÈ des rencontres amies ou ennemies, voire du renversement díune seule et mÍme rencontre díamie en ennemie selon les cycles enchaÓnÈs de ´ rÈciprocitÈ positive ª et de ´ rÈciprocitÈ aberrante ª 15 . LíimpossibilitÈ de stabiliser quelque relation díalliance fiable et durable que ce soit fait rÈgner une incertitude extrÍme alors mÍme que les conflits qui surgissent sans cesse menacent díemporter les individus collatÈraux dans leur dynamique en les forÁant ‡ la prise de parti. Mais comment prendre parti quand, aux yeux de chacun, tous peuvent devenir alternativement amis ou ennemis ? Cíest le mimÈtisme par similitude qui va orienter la dynamique des classements et la formation des amas constituÈs autour des protagonistes en conflit. Si je suis dÈterminÈ ‡ considÈrer quíil faut Èpouser la cause de A plutÙt que celle de B, que cíest bien son cÙtÈ qui a ÈtÈ offensÈ et appelle la solidaritÈ, cíest par un acte de valorisation et de diffÈrenciation qui doit díabord au mÈcanisme de la sympathie affective par

14 ´ Du fait que nous imaginons quíun objet semblable ‡ nous et pour lequel nous níÈprouvons aucun affect, est quant ‡ lui affectÈ díun certain affect, nous sommes par l‡ mÍme affectÈs díun affect semblable ª (dans la traduction de Robert Misrahi). 15 Matheron, op. cit., 1988, p. 192.

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proximitÈ. Quand bien mÍme il serait rendu inopÈrant par une trop grande distance aux protagonistes, cíest une autre variante du mÈcanisme mimÈtique qui en prendra le relais. Chacun ´ rÈglera son choix sur ce quíil croit Ítre le sentiment le plus rÈpanduÖ (Il) doit imaginer ce que la majoritÈ approuve et bl‚me. Cíest donc de cette vox populi supposÈe quíil síinspirera 16 ª. Tous suivant la mÍme ligne, un consensus finit par Èmerger : ´ Tous, unanimement, comme síils formaient ensemble un individu unique, punissent ceux qui dÈfient líopinion commune et protËgent ceux qui la suivent 17 ª. Ainsi au sein du terreau amorphe et indiffÈrenciÈ de la multitude originelle, les dynamiques mimÈtiques sont portÈes par le puissant mÈcanisme des rendements croissants díadoption et de conformitÈ. Plus un groupe affectivement homogËne volumineux síest dÈj‡ constituÈ, plus síaccroÓt sa capacitÈ díattraction mimÈtique. Les petites diffÈrences initiales sont ainsi irrÈversiblement amplifiÈes jusquí‡ la disparition des plus petits groupes, ÈcrasÈs dans les compÈtitions de ralliement par les effets de croissance auto-catalytique des plus gros, et ceci jusquí‡ ce que níen demeure plus quíun seul ñ la communautÈ entiËre, totalisÈe dans líunisson de líaffect commun. Tous partagent dÈsormais la mÍme idÈe de líapprouvÈ et du rÈprouvÈ, transfigurÈs en licite et illicite ; et cíest selon cet ensemble homogÈnÈisÈ de jugements que le groupe va rÈcompenser ou sanctionner. La genËse de líÈtat civil est presque complËte, il ne lui manque que díÍtre parachevÈe par líinscription de cet ordre commun de jugements dans un ensemble díinstitutions, dÈpositaires des moyens pratiques de líenforcement : ce sera líEtat.

Composition, condensation et prÈcipitation de la potentia multitudinis

Pour spectaculaire quíelle soit, puisquíelle fait concrËtement surgir líinstitution de líEtat, cette ultime Ètape níest pas la plus dÈcisive díun point de vue thÈorique, et Alexandre Matheron ne manque pas de souligner combien le moment antÈrieur de ´ líaffect commun ª est dÈj‡ en soi une genËse accomplie : celle des múurs. Or de líÈtat de múurs ‡ líÈtat politique, en díautres termes de la convergence affective líinstitutionnalisation proprement dite, il y a la distance qui sÈpare les deux Ètats fondamentaux de la potentia multitudinis :

immanente immÈdiate ou immanente mÈdiate. En effet, la genËse de líÈtat de múurs voit la multitude originelle síauto-affecter sans intermÈdiaire et pour ainsi dire sous la forme la plus ÈlÈmentaire de líauto-affection. Car la multitude est líÈtat le plus simple du collectif : en líabsence de toute structure et de toute institution, les individus y sont jetÈs dans un plan, sans

16 Matheron, op. cit., 1988, p. 322-3. 17 Ibid., p. 323.

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autre diffÈrenciation que leurs degrÈs de puissance individuelles. Bien s˚r des rencontres de conatus ont lieu et, localement, certains en dominent díautres ; mais, par construction, ‡ ce stade de la multitude originelle, rien ne síest encore constituÈ qui puisse les dominer tous. La multitude est plane ; elle ne síest pas encore auto-affectÈe, elle nía formÈ aucune puissance propre. Or, nous dit le TraitÈ politique, elle va immanquablement le faire. Elle va le faire, prÈcise Matheron, par le jeu endogËne de líimitation des affects. Chacun y est emportÈ, en est ‡ la fois victime et vecteur, puisque simultanÈment imitateur et imitable. Chacun imite quoi quíil en ait car il est dÈterminÈ ‡ le faire par le mÈcanisme de líemulatio (Eth., III, 27), et ce faisant renforce la susceptibilitÈ imitative de ses plus proches voisins ‡ proportion de ce que lui-mÍme est habitÈ díun affect acquis plus intense, voisins qui ‡ leur tour lui renverront leur propre intensitÈ affective, etc. Toutes les Èchelles díinteraction sont impliquÈes dans ce jeu de rÈsonances 18 et díÈchos spÈculaires car, par líeffet des Èmulations de proche en proche, la dynamique de líaffect peut síÈtendre ‡ trËs longue distance de chacunÖ et lui revenir avec le supplÈment de force quíelle acquis entre temps. Interactions ‡ courte distance et interactions ‡ longue distance se mÍlent donc et se renforcent mutuellement, avec pour ces derniËres la propriÈtÈ díÈchapper plus encore aux apprÈhensions de líentendement en raison mÍme de líÈloignement : comment líindividu ne serait-il pas emportÈ plus irrÈsistiblement par cette vague díaffect qui lui revient aprËs avoir grossi hors sa vue et accumulÈ le momentum díun grand nombre díimitateurs lointains et inconnus ? Cíest maintenant un mouvement díaffect collectif et impersonnel que chacun imite depuis sa placeÖ sans conscience de contribuer son renforcement et ‡ sa propagation. Nourri de la ´ collaboration ª imitative involontaire de tous, líaffect commun acquiert une puissance qui líemporte de trËs loin sur chacune des puissances individuellesÖ et ceci alors mÍme quíil nía ÈtÈ constituÈ que des puissances individuelles elles-mÍmes. Cíest que cette composition a prÈcisÈment engendrÈ une puissance collective qui dÈpasse chacun de ses ´ contributeurs ª mais, inconsciente díelle-mÍme, leur apparaÓt dÈsormais sous líespËce díune force, non seulement Ècrasante, mais totalement ÈtrangËre, et en laquelle il leur est impossible de reconnaÓtre leur propre úuvre. Telle est la potentia multitidinis : immanente ‡ la multitude, elle síest dressÈe au dessus de la multitude. Voil‡ donc indiquÈ son caractËre central : elle est une ÈlÈvation. La multitude originelle Ètait plane, elle connaÓt maintenant le surplomb. En dÈcouvrant la verticalitÈ, la multitude change díÈtat. Plane, elle Ètait multitude libre ; dominÈe par la potentia multitudinis, elle devient

18 A propos des thÈmatiques de la ´ rÈsonance ª dans les mouvements collectifs díaffects, voir Yves Citton, LíEnvers de la libertÈ. La formation díun imaginaire spinoziste dans la France des LumiËres, Editions Amsterdam, 2006.

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multitude structurÈe ñ on pourrait dire : sociÈtÈ. Líaffect commun qui lía homogÈnÈisÈe sous un certain rapport est la premiËre structure sociale. Soit une multitude libre : elle passe spontanÈment ‡ líÈtat de multitude structurÈe. Sous la forme la plus abstraite, quelle est sa structure ? : le rapport de verticalitÈ. De la ´ multitude libre ª ‡ la ´ multitude structurÈe ª, il y a líÈquivalent de ce que les physiciens nomment une transition de phase, cíest--dire un changement díÈtat du collectif, ou peut-Ítre faudrait-il dire líavËnement du collectif ‡ proprement parler ‡ partir de la simple collection 19 . DËs sa premiËre auto-affection, une ´ multitude libre ª cesse de líÍtre et par le fait mÍme de cette auto-affection. Elle mute en autre chose qui níest plus ce quíelle a ÈtÈ ñ trËs fugitivement díailleurs, puisque la transition de phase se produit spontanÈment. Par construction, la premiËre auto-affection de la multitude a pour rÈfÈrent productif la multitude en premiËre analyse, puisque cette auto-affection est totalement immÈdiate. Rien níest venu síintercaler entre la collection des individus affectant et le (dÈsormais) collectif des individus affectÈs, rien ne síest insÈrÈ dans le cycle composition/condensation/prÈcipitation qui constitue du bas, cíest--dire ‡ partir des puissances et des affects individuels, la potentia multitudinis, puis líÈlËve au dessus des constituants sur qui elle retombe comme une puissance affectante autonome. Telle est la dynamique ascendante-descendante de la potentia multitudinis qui ne peut alors apparaÓtre aux agents que sous la forme de líimposition, parfois jusquíau point o˘ elle se retourne en ´ Èvidence ª ou en rÈflexe, cíest--dire en prÈ-rÈflexif incorporÈ. Il suffit pourtant de faire le contraire de ´ ce qui se fait ª, et quíon fait díailleurs en síen apercevant ‡ peine, pour crÈer le scandale, rÈactiver dans toute sa force originelle líaffect commun et que se manifeste, plus visiblement quíen ´ temps ordinaire ª, la puissance de la multitude. Marcel Mauss dans un texte aussi extraordinaire que mÈconnu est tout proche de cette intuition au moment o˘ il constate ´ les effets physiques sur líindividu de líidÈe de mort suggÈrÈe par la collectivitÈ ª 20 . Car, oui, chez les Maoris la transgression díun tabou rÈputÈ mortel peut effectivement affecter le transgresseurÖ au point de le tuer vÈritablement 21 ! Dans ce fait anthropologique proprement sidÈrant, sorte de chaudron spinoziste ‡ lui tout seul, se retrouvent en effet la puissance formidable de líaffect commun, dirigÈ contre celui qui lía offensÈ, et les corrÈlats corporels que revÍt la notion mÍme díaffect chez Spinoza ñ comme

19 Cette rÈfÈrence physicienne est loin díÍtre purement mÈtaphorique. En effet divers travaux de sciences sociales ont empruntÈ ‡ la physique de la matiËre condensÈe et ‡ ses outils mathÈmatiques spÈcifiques pour construire des modËles de dynamique collective mimÈtique, par exemple pour formaliser les phÈnomËnes de bulle financiËre spÈculative. Voir AndrÈ OrlÈan, ´ Le rÙle des influences interpersonnelles dans la dÈtermination des cours de Bourse ª, Revue Economique, vol. 41, n 5, 1990 ; IrËne Hors et FrÈdÈric Lordon, ´ About some formalisms of interactions ª, Journal of Evolutionary Economics, vol. 7, 1997.

20 Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Quadrige, PUF, 1997.

21 Et ceci, est-il besoin de le prÈciser, de mort spontanÈe, hors de tout ch‚timent physique.

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variation de la puissance díagir (Eth., III, Def 3). Non sans faire mÈtaphoriquement penser ‡ ce que les physiciens nomment ´ líeffet laser ª, cíest--dire la synchronisation des transitions Èlectroniques normalement dÈsordonnÈes díun matÈriau et dío˘ rÈsulte un faisceau de lumiËre justement dite ´ cohÈrente ª, dont les propriÈtÈs (les ´ pouvoirs díaffecter ª) sont infiniment plus riches que celles de la lumiËre ordinaire, la puissance de la multitude consiste en une ´ coordination ª des affects qui dÈgage ‡ son tour un pouvoir díaffecter supÈrieur par son homogÈnÈitÈ mÍme. Pour celui sur qui elle síabat, il peut donc en rÈsulter un effondrement de sa puissance díagir dÈfinitifÖ ou, dans les circonstances appropriÈes, un rehaussement prodigieux : dans une description ‡ laquelle ne manque que le mot ´ puissance de la multitude ª, Durkheim montre de quelles formidables intensitÈs le corps de líorateur charismatique se trouve parcouru : ´ Ce surcroÓt de force est bien rÈel. Il lui vient du groupe mÍme auquel il síadresse. Les sentiments quíil provoque par sa parole reviennent vers lui mais, grossis, amplifiÈs, ils renforcent díautant son sentiment propre. Les Ènergies passionnelles quíil soulËve retentissent en lui et relËvent son ton vital. Ce níest plus un individu qui parle, cíest un groupe incarnÈ et personnifiÈ 22 ª. Ainsi la potentia multitudinis est-elle la force normative mÍme. Elle est líagent concret de tout ´ faire autoritÈ ª. A líinverse de tous ceux qui cherchent le secret de líautoritÈ dans les qualitÈs substantielles de la chose faisant autoritÈ, le modËle de la potentia multitidinis indique donc la direction opposÈe de tous les contributeurs ‡ líaffect commun ñ en derniËre analyse : la multitude. Faire autoritÈ est une certaine faÁon díaffecter les individus. La seule question ‡ poser ‡ cette autoritÈ est donc de savoir dío˘ elle a tirÈ ce pouvoir díaffecter. Et la rÈponse de líimmanence est : en derniËre analyse de la multitude seulement car, dans la catÈgorie spÈciale du pouvoir díaffecter tous, il níy a pas díautre ´ joueur ª quíelle, il níy a rien díautre que ses auto-affections. On voit combien le schÈma prÈsentÈ dans le TraitÈ politique síavËre díune gÈnÈralitÈ bien plus ample que sa seule application particuliËre ‡ la genËse de líEtat. En effet, le modËle de la potentia multitudinis propose une thÈorie gÈnÈrale des normes et du ´ valoir ª. Sous ses dÈclinaisons appropriÈes, il síoffre ‡ rendre compte du valoir des valeurs morales, de la force du droit, de la souverainetÈ de líEtat, de la norme monÈtaire, de líautoritÈ des docteurs et de toutes les formes du capital symbolique, tous faits normatifs soutenus par la puissance de la multitude dío˘ toutes ces normes tirent leur force díaffecter en tant que normes.

22 Durkheim, op. cit., p. 301.

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Les institutions comme auto-affections mÈdiates de la multitude, les pouvoirs comme captations de sa puissance

La variÈtÈ des objets susceptibles de faire norme ÈvoquÈs ‡ líinstant, les degrÈs divers de leur sophistication institutionnelle laisse pourtant entrevoir les limites díun modËle de la potentia mutitudinis qui síen tiendrait ‡ ses seules manifestations immanentes immÈdiates. Tout change en effet dËs lors que la puissance de la multitude au lieu de produire un affect commun immÈdiat síexprime dans une construction institutionnelle. Telle níest pas a priori la fatalitÈ de toute auto-affection de la multitude, mais tel en est le prolongement frÈquent. Líaffect commun des múurs nía pas en principe besoin de parachËvement institutionnel pour faire valoir son ´ valoir ªÖ et pourtant il níest pas fortuit de le retrouver portÈ par des Eglises ou des Etats. On comprend aisÈment que la maÓtrise pratique de la violence impose ‡ líEtat une concentration de moyens qui níadmet pas díautre forme quíinstitutionnelle ñ et constitue díailleurs dÈj‡ en soi une forme institutionnelle. Líargument ´ logistique ª, dont on pressent díailleurs combien líinstitution ´ Eglise ª níen est pas a priori justiciable, ne saurait pourtant masquer un ressort sans doute autrement puissant de líinscription institutionnelle de la potentia multitudinis : le ressort de la captation. Sur un mode moins inintentionnel que líhomme charismatique, traversÈ sans líavoir voulu de la puissance de la multitude, certains individus ont plus ou moins confusÈment conscience de líÈnorme surplus de puissance susceptible díÍtre ajoutÈ ‡ leur puissance individuelle propre. On ne saurait de lconclure que ces individus se font stratÈgiquement les dÈmiurges de la potentia multitudinis ñ celle-ci naÓt díune affectabilitÈ commune quíil níest au pouvoir de personne de crÈer ex nihilo. Il est en revanche mieux fondÈ de leur prÍter un talent díopportunistes et de captateurs, cíest--dire un certain sens du placement qui les conduit síinsÈrer dans la circulation de la potentia multitidinis en ce núud stratÈgique qui prÈcËde sa prÈcipitation, et leur permet alors, de simples intercalaires, díen apparaÓtre comme la source. Le monarque níest quíun effet intermÈdiaire de la potentia multitudinis, un point de passage de sa circulation, un insÈrÈ dans le cycle ascendant-descendant de líauto-affection de la multitude, et pourtant, au regard de líexpÈrience commune, cíest du monarque que tombe la potentia multitudinis, ergo, conclut líimagination des affectÈs, cíest de lui quíelle procËde. PersuadÈs que le souverain les affecte de sa propre puissance, les sujets ont perdu de vue quíils síauto-affectent de la leur collectivement. Que le souverain ne soit quíintermÈdiaire dans la circulation de líauto- affection alors mÍme quíil ne cesse díapparaÓtre ‡ la conscience commune comme une puissance propre et surplombante, cíest bien ce que le TraitÈ politique síobstine ‡ dÈvoiler en

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un rappel constant ‡ líimmanence : ´ Le droit de líEtat, ou droit du souverain, níest rien díautre que le droit de nature lui-mÍme, dÈterminÈ par la puissance non de chacun mais de la multitude lorsquíelle est conduite comme par une seule ‚me ª (TP, III, 2) 23 . Mais, prÍtant au souverain ce qui níest pas autre chose que leur potentia quatenus multitudo, les sujets le revÍtent par l‡ díune puissance hors du commun et le dotent, par cette attribution mÍme, de ce quíil convient de nommer le pouvoir. Le pouvoir est líeffet díune auto-affection, mais mÈdiate, de la multitude, cíest--dire díune captation de potentia multitudinis par celui qui ´ líexerce ª et díune incapacitÈ de ceux sur qui il síexerce ‡ síen reconnaÓtre comme la vÈritable origine. Comme le note lapidairement Alexandre Matheron, ´ le pouvoir politique est la confiscation par les dirigeants de la puissance collective de leurs sujets 24 ª. Le pouvoir naÓt donc avec la mÈdiation, et líauto-affection de la multitude prend un caractËre mÈdiat au moment o˘ la puissance de la multitude transite par un intercalaire en qui síen rÈalise la concentration avant quíelle ne se redÈverse sur ceux qui sont en fait ses producteurs ñ et sont maintenant devenus ses sujets. La multitude vivait dÈj‡ ses auto-affections immÈdiates dans un rapport de profonde ÈtrangetÈ ; que dire quand síy ajoute la sÈparation supplÈmentaire corrÈlative des captations institutionnelles ñ et ceci quel quíen soit le degrÈ díincarnation, depuis la figure díun Un dÈclarÈ surpuissant ñ le roi ñ, jusquíaux formes les plus dÈpersonnalisÈes ñ de líEtat ou du droit, par exemple ñ, en passant par tous les alliages des institutions faites hommes. Durkheim a parfaitement compris que la ´ plÈthore de force ª dont se sent envahi líorateur charismatique níest pas la sienne, mais la foule subjuguÈe níen sait rien et croit sa fascination entiËrement justifiÈe par les qualitÈs intrinsËques du grand homme, sans voir un seul instant quíil níest quíun point de passage dans la circulation de son auto-affection, un simple intermÈdiaire et un captateur, lui-mÍme conscient ou inconscient. On peut aller jusquíprendre au sÈrieux que le roi guÈrisse les Ècrouelles ou que le guide spirituel fasse ‡ nouveau marcher les paralytiques, et ceci, faut-il le dire, sans rien accorder aux ´ pouvoirs miraculeux ª díun individu intrinsËquement hors du commun, mais en níy voyant ñ les cas de charlatanerie patente mis part ñ que le transit par un mÈdiateur de líextraordinaire puissance de la multitude elle-mÍme, et líopÈration de son gigantesque pouvoir díaffecter, capable de produire sur les individus auxquels il síapplique les variations de puissance díagir les plus spectaculaires, ici dans la restauration, comme ailleurs le ´ tabou mortel ª des Maoris dans la destruction. Mauss, dans un moment de parfait ´ spinozisme appliquÈ ª, a donnÈ un cas

23 Dans la traduction Ramond, op. cit. 24 Matheron, op.cit., 1988, p. XX, cíest nous qui soulignons.

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díopÈration sur les corps de la puissance de la multitude ñ mais un cas de destruction. Il suffit díen inverser le signe pour avoir aussitÙt une thÈorie du miracle, cíest--dire une rÈduction immanente du miracle, dÈsormais privÈ de toutes ses illusions magico-transcendantes. AuprËs des individus convenablement disposÈs, la foule díun rassemblement papal sÈcrËte un affect commun díunisson díune intensitÈ bouleversante ñ celui-l‡ mÍme díailleurs que vise ‡ reproduire, mais Èvidemment ‡ une moindre Èchelle, líeucharistie dominicale. Si comme líaffirme Spinoza, en une dÈfinition qui rompt par anticipation avec la future psychologie ´ humaniste ª, un affect est une ´ variation de la puissance díagir ª (Eth., III, def 3), cíest-- dire une modification o˘ le corps peut se trouver concernÈ 25 , alors il est díun affect extraordinairement intense, comme celui produit par une foule polarisÈe, de produire une variation extraordinairement grande de puissance díagir, pourquoi pas jusquíau dÈveloppement ou au recouvrement insoupÁonnÈ de capacitÈs corporelles, comme líattestent certaines guÈrisons dites miraculeuses ou bien les sÈvices cÈrÈmoniels que síauto-infligent certains pÈnitents et qui seraient insupportables en toute autre circonstance. En ces Ètats du collectif o˘, pour reprendre les termes mÍmes de Durkheim, le groupe est ´ en effervescence ª, o˘ les corps-esprits sont incandescents de líaffect commun, comment les capacitÈs corporelles des sujets les plus affectables ne se trouveraient-elles pas exceptionnellement rehaussÈes, au point díaccomplir des choses si inhabituelles quíelles sont alors jugÈes ´ miraculeuses ª ? Mais cíest que les individus sont l‡ sous des cascades de potentia multitudinis, et que ce surcroÓt de puissance individuelle ressenti ‡ des degrÈs divers par chacun níest pas autre chose quíun envahissement de leur personne par la puissance de la multitude, et nía pas díautre origine que la multitude en son auto-affection. Pour les plus lucides et les plus intÈressÈs, on imagine sans peine les immenses opportunitÈs de rÈcupÈration qui síouvrent alors, non pas tant en vue de líaccroissement de leurs capacitÈs corporelles mais pour reconvertir ce supplÈment en pouvoir de domination. Parmi ceux-ci, engagÈs plus que díautres dans les compÈtitions de puissance du monde social, qui ne rÍve díajouter la potentia multitudinis ‡ sa propre puissance individuelle, de faire jouer dans son sens la puissance de la multitude quand elle lui fait líextraordinaire faveur de passer par lui ? Sauf ‡ tomber díemblÈe dans líaveuglement de líhubris, ces individus quíon peut bien nommer des hommes de pouvoir, au sens prÈcis du pouvoir comme captation de potentia multitudinis, ont confusÈment conscience de níÍtre pour rien dans la production de puissance de la multitude qui, son nom líindique, níappartientÖ quí‡ la multitude. Certes, les hommes

25 Pour une classification des affects par leurs effets, en affects physiques, psychiques et psycho-physiques, voir Chantal Jaquet, LíunitÈ du corps et de líesprit. Affects, actions et passions chez Spinoza, Quadrige, PUF, 2004.

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de pouvoir ne sont pas entiËrement passifs dans líattente du moment o˘ le courant de potentia multitudinis pourrait passer par eux. Ils ont mÍme ñ logiquement ñ dÈveloppÈ un savoir pratique de la captation, une mÈtis de la rÈcupÈration, qui síefforce díanticiper les circulations de potentia multitudinis, de prÈvoir ses points díinvestissement et ses moments de rebroussement ñ sur quoi líaffect commun va-t-il se cristalliser, quand va-t-il síen retirer ? ñ, qui síinterroge sur les moyens díen dÈtourner les flux, de les attirer ‡ soi ou de se rendre ‡ eux, bref un art du placement puisquíil síagit fondamentalement de síintercaler. Toutes les formes contemporaines du marketing, Èconomique, politique ou Èditorial, relËvent typiquement de ces arts pratiques de la captation, sorte de phronesis de líaffect commun quíon tente de faire ´ jouer ª dans le ´ bon ª sens, et ceci laisse peut-Ítre entrevoir combien les modËles abstraits de la potentia multitudinis pourraient trouver ‡ síappliquer sur les objets les plus actuels du monde social. Mais cet art ne peut jouer quí‡ la marge avec des forces qui síengendrent par ailleurs et hors de toute initiative individuelle. Le potentat níest en rien le dÈmiurge de sa puissance, toute díemprunt ñ il níest quíun opportuniste. Cíest pourquoi abattre líhomme de pouvoir níÙte en rien les structures du pouvoir 26 , structures de la verticalitÈ ´ intermÈdiÈe ª, ou ´ instrumentÈe ª, si líon peut nommer ainsi líauto-affection mÈdiate de la multitude, la potentia multitudinis captÈe. Les auto-affections immÈdiates de la multitude engendraient líÈlÈvation et la verticalitÈ comme prime structure sociale ; les auto- affections mÈdiates lui ajoutent son premier degrÈ de complexification comme verticalitÈ dÈsormais intermÈdiÈe. Par l‡ elles donnent naissance ‡ líordre institutionnel. Líinstitutionnalisation est en effet le nom de cette mÈdiation, quand bien mÍme la capture est le fait díun seul homme dÈpourvu de tout appareil apparent. Car la mÈdiation, le transit, constituent en soi une forme institutionnelle, ‡ vrai dire ils sont mÍme la forme institutionnelle, entendre : líinstitutionnel formel, le schÈma le plus fondamental et le plus abstrait de toute institution, tel quíil se trouvera actualisÈ et dÈclinÈ in concreto par toute institution.

Architectonique des institutions

La capture fait dÈfinitivement sortir la multitude de líauto-affection immÈdiate. DÈsormais, il níy aura plus que des auto-affections mÈdiates. Pas seulement parce que le captateur mis ‡ bas, demeure la structure de la capture et que se pressent aussitÙt de nouveaux

26 Comme le rappelle (TP, V, 7) ‡ propos du tyran et de la tyrannie.

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candidats pour occuper la place. Mais parce que líordre institutionnel se met ‡ prolifÈrer irrÈversiblement. En effet les auto-affections mÈdiates ñ alias maintenant les institutions ñ síengendrent díautant plus aisÈment quíelles síappuient les unes sur les autres. Une nouvelle capture síÈtaye sur les anciennes, une nouvelle institution mobilise les acquis consolidÈs des cristallisations antÈrieures de potentia multitudinis. Ce phÈnomËne díengendrement auto- catalytique des institutions est, l‡ encore, sans doute plus repÈrable dans les Ètats díinstitutionnalisation du collectif les plus frustes, o˘ prÈcisÈment les mÈcanismes de la production institutionnelle sont encore ÈlÈmentaires et, partant, plus visibles. Spinoza en donne peut-Ítre líexemple canonique au travers de líarticulation du thÈologico-politique. Le magico-religieux est peut-Ítre líune des toutes premiËres auto-affections immÈdiates de la multitude. Son premier affect commun est de crainte superstitieuse. Comme toute auto- affection immÈdiate, celle-ci nía en soi besoin díaucune institution pour opÈrer. Il lui en Ècherra pourtant une ñ sans surprise tant il y a ‡ exploiter dans cet affect de crainte pour des hommes de pouvoir. Sur líaffect superstitieux, les Eglises prospÈreront, et avec elles tout líordre du thÈologique institutionnalisÈ. A rebours díune lecture Ètroite et ´ isolÈe ª du TP qui, de prime abord, semble en effet assez largement faire líimpasse sur cette question ñ sans doute parce quíelle a ÈtÈ abondamment abordÈe dans le TTP ñ il est tentant de considÈrer que Spinoza semble trËs gÈnÈralement accorder au magico-religieux une sorte díantÈrioritÈ dans líordre des auto-affections de la multitude. Síil est permis díavoir cette impression, cíest notamment pour la frÈquence des incidentes qui exposent le jeu du thÈologico-politique dans une articulation hiÈrarchique o˘ cíest le plus souvent le politique qui puise dans la ressource du thÈologique institutionnalisÈ. Ainsi au chapitre XVII du TTP : ´ Les rois qui avaient jadis usurpÈ la souverainetÈ se sont efforcÈs, pour assurer leur sÈcuritÈ, de faire croire que leur race Ètait issue des dieux immortels. Car ils pensaient que, du moment que leurs sujets et tous les autres hommes ne les regarderaient pas comme des Ègaux mais les croiraient des dieux, ils supporteraient plus volontiers leur gouvernement 27 ª. Les plus lucides des potentats ont donc hautement conscience de líimmensitÈ de la force charriÈe par le grand courant prÈexistant de la potentia multitudinis en son affect commun superstitieux, et des profits quíils peuvent tirer díexploiter cette formidable ressource : ´ Alexandre voulut Ítre saluÈ comme fils de Jupiter ; il semble líavoir fait, non par orgueil, mais en homme avisÈ ª (TTP, XVII, ß6). Et Spinoza de citer Quinte-Curce rapportant le propos díAlexandre : ´ [Jupiter] mía offert le titre de fils ; líaccepter ne fut pas nuisible ‡ líexÈcution de nos entreprises ª. Il

27 TTP, op. cit., chap. XVII, p. 543.

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faut rapprocher ces citations du TTP díune autre, tirÈe cette fois de líAppendice de la partie I o˘ líentreprise de la dÈmystification spinoziste se donne líune de ses expressions les plus explosives ´ celui qui cherche les vraies causes des miracles et síefforce de comprendre les choses naturelles en savant [Ö] est souvent considÈrÈ et dÈsignÈ comme hÈrÈtique et impie par ceux-l‡ que le vulgaire adore comme interprËte de la Nature et des Dieux. Car ils savent que, líignorance supprimÈe, disparaÓt aussi cet Ètonnement stupide, cíest-‡-dire leur unique argument et líunique moyen quíils aient de dÈfendre leur autoritÈ ª. Si le rapprochement síimpose cíest parce que líautoritÈ engendre líautoritÈ, parce que cette autoritÈ-l‡, thÈologique, servira idÈalement une autre, politique, et parce quíasseoir son pouvoir en se faisant saluer ´ comme fils de Jupiter ª suppose en effet dÈj‡ l‡, et bien Ètabli, le culte de Jupiter.

Selon un schÈma trËs comparable, il est possible de montrer comment les institutions monÈtaires síÈdifieront ‡ leur tour en síappuyant sur les institutions politiques. Par un parallÈlisme assez frappant, et qui atteste en soi la gÈnÈralitÈ du modËle de genËse de líEtat tel quíAlexandre Matheron lía entiËrement explicitÈ, líÈmergence de líinstitution monÈtaire peut Ítre conceptuellement dÈcomposÈe en deux temps, et plus exactement en les mÍmes deux temps qui prÈsident ‡ la naissance de líÈtat civil 28 . Car loin díÍtre un objet distinguable par des propriÈtÈs substantielles exceptionnelles, la monnaie est un objet quelconque, mais reconnu comme reprÈsentant ultime de la richesse par la seule polarisation de líopinion. Chacun en effet tente díidentifier le bien particulier le plus largement acceptÈ dans líÈchange, et donc le plus susceptible de faire contrepartie. DÈtenir la plus grande quantitÈ de ce bien particulier est líassurance de pouvoir accÈder ‡ tous les autres biens dÈsirÈs pour faire face aux alÈas de la reproduction matÈrielle ñ ou pour satisfaire les pulsions díaccumulation ostentatoire. Mais chacun cherchant par devers lui, qui plus est dans une grande incertitude, identifier ce ´ bien particulier ª, rien ne garantit a priori que síaccorderont les multiples conjectures individuelles ; et ceci díautant moins que, par ailleurs, les plus opportunistes síefforcent activement de promouvoir leur bien propre ñ celui dont ils maÓtrisent la production ! ñ comme le reprÈsentant de la richesse. On peut alors montrer par quelle dynamique collective, mÍlant mimÈtisme suiviste et luttes díimposition, síopËre la convergence sur un bien Èlu, alors tenu pour líÈquivalent gÈnÈral 29 . Cette Èlection est

28 Voir FrÈdÈric Lordon et AndrÈ OrlÈan (2007), ´ GenËse de líEtat et genËse de la monnaie : le modËle de la potentia multitudinis ª, in Y. Citton et F. Lordon (eds), Spinoza et les sciences sociales, Editions Amsterdam, paraÓtre, Ègalement disponible ‡ : http://web.upmf-grenoble.fr/lepii/regulation/wp/document/RR_serieMF_2006-

1.pdf

29 Voir Lordon et OrlÈan (2007), op. cit.

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corrÈlative de la formation díun affect commun. Líaffect commun monÈtaire pourrait en principe Ítre pensÈ comme une auto-affection immÈdiate de la multitude. Or, parmi les prÈtendants ‡ líimposition de leur signe comme signe monÈtaire, líEtat est sans doute le mieux placÈ et ceci parce que líaffect commun politique dÈj‡ constituÈ autour de la figure du souverain constitue en soi un point focal suffisamment saillant pour attirer ‡ lui la convergence de líaffect commun monÈtaire en cours de formation : il est díautant plus facile de se rassembler autour de la devise frappÈe ‡ líeffigie du souverain quíautour de lui un rassemblement prÈcÈdent, politique, síest dÈj‡ opÈrÈ. Cíest pourquoi la plupart du temps, et bien quíil níy ait l‡ aucune nÈcessitÈ thÈorique a priori, la communautÈ monÈtaire coÔncide avec la communautÈ politique. Le chemin dÈj‡ frayÈ par la potentia multitudinis politique, la potentia multitudinis monÈtaire líempruntera donc ‡ son tour, et díautant plus facilement. Le politique síappuie sur le thÈologique et le monÈtaire síappuie sur le politique. Des auto-affections, qui pourraient Ítre immÈdiates, en fait naissent mÈdiates. Il en est ainsi car dans toute manifestation spÈcifique de la potentia multidinis il y a le principe gÈnÈrique de líautoritÈ, du ´ valoir ª. Ceci ne signifie pas que níimporte quelle autoritÈ puisse síappuyer sur níimporte quelle autre, et ceci díautant moins que la diffÈrenciation ultÈrieure des sphËres de pratiques va en dÈmultiplier les types et en complexifier les rapports ñ souvent mÍme les mettre en conflit : autoritÈ ecclÈsiastique contre autoritÈ philosophique, autoritÈ politique contre autoritÈ scientifique, etc. Mais le rÈseau des institutions va devenir suffisamment dense pour que chacune puisse y trouver appui díune certaine sorte et, de fait, aucune níÈmerge ou ne fonctionne quíelle ne soit appuyÈe sur une ou plusieurs autres. Ainsi par exemple, la morale quíon pourrait parfaitement concevoir en principe sur le mode díune auto-affection immÈdiate de la multitude, les comportements ´ droits ª Ètant garantis par le seul entrecroisement des regards de tous sur chacun, la morale, donc, níest en pratique acquise et rendue opÈratoire quíau travers díune grande variÈtÈ de formes institutionnelles et díautoritÈs dÈj‡ Ètablies : líÈglise, líÈcole et bien s˚r la famille, dont il est intÈressant de noter que síy rejoignent Durkheim, qui y voit ´ le sÈminaire de la sociÈtÈ ª, et Spinoza qui insiste dÈj‡ sur la profondeur des plis formÈs lors de la prime Èducation (Eth., III, Def. 27, expl.). De mÍme líautoritÈ de líorateur charismatique pourrait fort bien Ítre conÁue ‡ partir des seules interactions ´ planes ª, composant les effets quíil produit sur les autres et que les autres produisent sur moi, et que nous lui produisons en retour, cíest--dire que tous produisent sur tous dans líÈcho díune boucle rÈcursive o˘, ici, síengendre líaffect commun de líauto- affection charismatique. Celle-ci, cependant, est le plus souvent líeffet díun charisme díinstitution, appuyÈ sur des titres, des grades, ou des statuts dÈj‡ Ètablis, dÈj‡ reconnus, cíest-

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-dire sur autant de ressources institutionnelles dÈj‡ constituÈes. Líorateur est autorisÈ et fait autoritÈ car il a, au moins en partie, hÈritÈ des autorisations et de líautoritÈ díune institution dÈj‡ l‡ ñ líuniversitÈ, la curie, líacadÈmie, le parti, etc. Ainsi les institutions ne síajoutent pas les unes aux autres sur le mode de la simple juxtaposition ; elles síemboÓtent et síÈtayent sur le mode díune architectonique, qui complexifie sans cesse les circulations de potentia multitudinis et en allonge les degrÈs de mÈdiation.

Les

conceptuelles ª

auto-affections

immÈdiates

de

la

multitude :

une

fiction

pour

´ genËses

De fait, la structure sociale de la verticalitÈ ´ intermÈdiÈe ª marque le franchissement díun seuil irrÈversible, ‡ partir duquel líordre institutionnel va prolifÈrer selon un processus auto-catalytique. Les verticalitÈs secondaires vont síengendrer des verticalitÈs primaires, puis surtout les unes des autres. En fait cíest cette distinction mÍme du ´ primaire ª et du ´ secondaire ª qui devrait Ítre sÈrieusement mise en question dËs lors quíil síagirait de dÈnoter par ces termes des rapports díantÈrioritÈ historique, l‡ o˘ il níy a au mieux que des rapports díantÈrioritÈ conceptuelle ñ en díautres termes il faut sans doute dÈconseiller, et mÍme dÈcourager, líimprobable exercice qui consisterait ‡ remonter ´ aux origines de líhistoire ª pour espÈrer y retrouver la multitude nue et tenter de savoir quelles auto-affections immÈdiates elle síest donnÈes ´ en premier ª ñ superstitieuse ? morale ? politique ? ñ dont les auto-affections mÈdiates auraient procÈdÈ en suivant. Au moment de parler du monde social tel quíil est, il faut de toute faÁon oublier les auto-affections immÈdiates de la multitude. Le plan originel níest plus l‡ et depuis trËs longtemps ñ en fait mÍme il nía jamais existÈ. Líauto- affection immÈdiate de la multitude est une fiction, utile aux seules fins díun engendrement conceptuel des institutions, mais en aucun cas ‡ la reconstitution de leur genËse historique. Car líhistoire est le domaine de la verticalitÈ toujours dÈj‡ l‡. Le plan des auto-affections immÈdiates ne convient quí‡ líexpÈrience de pensÈe trËs particuliËre des ´ Ètats de nature ª et de leur ´ sortie ª. Mais pourquoi síencombrer díun tel exercice síil est dÈpourvu de toute pertinence historique ? Parce que la genËse conceptuelle seule peut remettre au jour les mÈcanismes fondamentaux de la production des institutions, enfouis sous le fatras des dÈterminations historiques ; ces mÈcanismes qui peuvent díailleurs soudainement accÈder ‡ la pertinence historique lorsque líinstitution connaÓt une crise majeure et que sa renaissance montre alors, mais in situ, et trËs observable, líopÈration des forces ÈlÈmentaires. On dira que la ruine complËte de la forme Etat, ou de la morale ne sont pas des ÈvÈnements frÈquents.

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Cela est vrai, mais plus la crise est profonde ñ et il en est de profondes ñ plus líÈlÈmentaire affleure de nouveau, et plus líobservation redevient possible. Il est mÍme des institutions, et pas des moindres, qui, elles, ont connu, et connaÓtront sans doute encore, les derniers degrÈs de la destruction. Parmi elles, par exemple, la monnaie, quíil níÈtait pas fortuit díÈvoquer, a offert dans líhistoire, et mÍme dans une histoire rÈcente et documentÈe ñ quíon pense par exemple ‡ líhyperinflation allemande des annÈes 20 30 ñ le spectacle díeffondrements totaux et de renaissances intÈgrales. En ces circonstances ñ il est vrai exceptionnelles ñ, et en ces circonstances seulement, les artifices purificateurs de la genËse conceptuelle síÈclairent díun rÈalisme nouveau et peuvent faire voir une utilitÈ que les ´ temps ordinaires ª semblent lui dÈnier totalement ñ ´ semblent ª seulement car pour enfouies et mÈconnaissables quíelles soient, les forces ÈlÈmentaires mises en Èvidence par la genËse conceptuelle níen sont pas moins toujours ‡ líúuvre dans les institutions ´ en rÈgime ª. Dans la sociÈtÈ constituÈe, telle quíelle est et a toujours ÈtÈ, il níest donc pas une interaction qui níait lieu au filtre díune multiplicitÈ díinstitutions dÈj‡ l‡, pas une influence qui ne chemine au travers díun milieu institutionnel. Líinterindividuel níexiste pas dËs lors quíil voudrait Ítre conÁu comme radicalement hors social. MÍme entre deux amis les plus reclus du monde, il y a le rapport social díamitiÈ et cíest une forme institutionnelle. Il níy a pas díinteraction ´ libre ª, il níy a que des rapports sociaux. O˘ si líon veut considÈrer quelque chose comme des interactions il faut níy voir que les actualisations phÈnomÈnales de rapports sociaux. Entre un professeur et son ÈlËve, líinteraction observable actualise le rapport magistral, entre un employeur et un employÈ, le rapport salarial, entre deux marchands le rapport monÈtaire, etc. Il est alors temps de revoir, sous cette perspective, le statut vÈritable de (Eth., III, 27), proposition centrale dans la thÈorie spinoziste de la vie passionnelleÖ et pourtant sans aucun corrÈlat empirique. La pure imitation telle quíelle est peinte en (Eth., III, 27), influence interpersonnelle absolument bilatÈrale, níexiste pas. Et pourtant il est nÈcessaire díen passer par elle afin de dÈployer progressivement et mÈthodiquement, selon líordre d˚, en líespËce ´ líordre gÈomÈtrique ª, la construction des affects, depuis les abstraits ÈlÈmentaires jusquíaux complexes concrets, ceux qui se donneront ‡ voir dans le monde ´ rÈel ª. (Eth., III, 27) est donc indispensable parce quíelle est tout ‡ fait adÈquate ‡ líexercice de la genËse conceptuelle, tel quíAlexandre Matheron lía canoniquement illustrÈ ‡ propos de líEtat ñ non díailleurs sans en marquer fortement toutes les particularitÈs de statut ñ, et tel quíon peut le reproduire ‡ propos de la monnaie. Le caractËre souvent empiriquement absurde

30 Voir AndrÈ OrlÈan, ´ Crise de la souverainetÈ et crise de la monnaie : líhyperinflation allemande des annÈes 1920 ª in BrunoThÈret (Èd.), La monnaie dÈvoilÈe par ses crises, Paris, …ditions de líEHESS, ‡ paraÓtre, 2007.

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des Ètats de nature considÈrÈs dans ces diffÈrents cas devrait en lui-mÍme suffire ‡ indiquer líusage spÈcial qui en est fait, et surtout leur absolue hÈtÈrogÈnÈitÈ ‡ toute entreprise historiographique. Ainsi ´ líÈtat de nature marchand ª considÈrÈ en vue de la genËse (conceptuelle) de la monnaie 31 est supposÈ dÈj‡ pourvu de toutes les institutions ayant suffisamment abaissÈ le niveau de violence pour autoriser le dÈroulement de transactions Èconomiques. Le lecteur pourra donc bien síexclamer que cet Ètat de nature l‡ est díun ´ irrÈalisme ª flagrant ñ mais il níest pas certain que ce soit l‡ le type mÍme de la remarque perspicaceÖ Cíest quíon ne saurait davantage mÈjuger un ´ Ètat de nature ª quíen lui appliquant des critËres qui ne sont pas les siens. Car, d'une part, il doit Ítre regardÈ comme une construction, envisagÈe en fonction díune certaine finalitÈ conceptuelle ; une construction qui, díautre part, consiste ñ et cíest le but mÍme de la manúuvre ñ en cette chose nÈcessairement bizarre quíon pourrait dÈcrire comme ´ la sociÈtÈ moins líinstitution quíon se donne pour but díengendrer ª. Peut-on avouer plus explicitement le renoncement ‡ toute ambition historiographique-rÈaliste ? Il faudrait Èvidemment plus de temps pour Ítre vraiment convaincant ‡ propos de cette mÈthode des genËses conceptuelles, dont le rapport trËs spÈcial avec la rÈalitÈ sociale- historique a tout pour Ítre dÈconcertant. LíÈvoquer ici nía pas díautre finalitÈ que díassigner ‡ ce registre la notion ´ díauto-affection immÈdiate ª, bonne pour les ´ Ètats de nature ª mais impropres aux Ètats institutionnels, cíest--dire ‡ la sociÈtÈ ´ rÈelle ª, et pourtant utile conserver car elle est le fond ultime de líimmanence. Quand la sociÈtÈ síest dÈveloppÈe au point díatteindre de trËs hauts degrÈs de complexitÈ et díenchevÍtrement institutionnels, líauto-affection immÈdiate, pour si distante quíelle soit devenue, est l‡ pour rappeler quíen dÈfinitive, cíest toujours la potentia multitudinis, immanente en derniËre analyse, qui est líúuvre pour affecter les individus, et ceci quand bien mÍme ne cesse de síÈpaissir le milieu de ses mÈdiations et de ses filtrations institutionnelles. Parce quíelle est la figure pure de líimmanence, parce quíelle est immanente en premiËre analyse, líauto-affection immÈdiate est le rÈfÈrent auquel rapporter toute auto-affection, mÍme la plus mÈdiate, pour en rappeler líimmanence en derniËre analyse.

La lÈgitimitÈ, ou les illusions de la transcendance

31 Lordon et OrlÈan (2007), op. cit.

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Il faut avoir effectuÈ tout ce dÈtour, et notamment avoir perÁu cette sorte dí´ Ètirement ª de líimmanence au travers du milieu institutionnel pour envisager de porter un autre regard sur cette qualitÈ mystÈrieuse que la plupart des thÈories contemporaines des institutions sociales, aprËs la thÈorie politique, considËrent sous le nom de ´ lÈgitimitÈ ª. Quel effet lui attribuer en propre síil est acquis que la force qui tient les individus ‡ leurs renoncements institutionnels níest autre que la potentia multitudinis immanente mÈdiate ? LíobscuritÈ intrinsËque du concept Ètait en soi problÈmatique, mais elle pourrait cesser de líÍtre si líon constate ÈgalementÖ sa superfluitÈ : il devient possible de síen dÈbarrasser sans perte ! Et pourtant la tÈnacitÈ mÍme de cette idÈe de ´ lÈgitimitÈ ª, les difficultÈs que semble díabord crÈer son abandon, en dÈpit mÍme du constat de son inutilitÈ, le co˚t de renoncer ‡ ce qui níest en dÈfinitive quíune facilitÈ langagiËre, mais une facilitÈ tout de mÍme, donc un attracteur, toutes ces petites rÈticences ‡ se priver de dire que ´ telle institution est lÈgitime ª, sont les symptÙmes díune fixation qui mÈrite en soi díÍtre analysÈe. ´ Toutes les idÈes [mÍme inadÈquates, NdA] sont vraies en tant quíon les rapporte ‡ Dieu ª rappelle (Eth., II, 32), díSpinoza tire que ´ les idÈes inadÈquates et confuses síenchaÓnent avec la mÍme nÈcessitÈ que les idÈes adÈquates, cíest-‡-dire claires et distinctes ª (Eth., II, 36). Quelle est donc la nÈcessitÈ opÈrant derriËre líidÈe de lÈgitimitÈ et dío˘ lui vient sa force de persÈvÈrer en tant que production de líesprit ? On pourrait dire, en empruntant ‡ Deleuze, quí‡ distance aussi bien des origines que des fins derniËres, la quÍte des ´ premiers temps ª et líeschatologie Ègalement rÈcusÈes, líimmanence comme mÈthode de penser consiste ‡ ´ partir du milieu ª ñ or le milieu, cíest líexpÈrience. CatÈgorie centrale du spinozisme, comme lía soulignÈ Pierre- FranÁois Moreau 32 , líexpÈrience est expÈrience de ce qui affecte concrËtement ñ elle est aussi le fondement de la thÈorie spinoziste de la connaissance ´ spontanÈe ª, connaissance du premier genre (Eth., II, 40, scolie II), vouÈe aux ´ idÈes confuses ª (Eth., II, 28). Pour Ítre, non plus maniÈe comme un principe explicatif (qui níexplique rien), mais adÈquatement comprise, cíest--dire saisie dans le principe de son engendrement, líidÈe de lÈgitimitÈ doit donc Ítre rapportÈe ‡ líexpÈrience caractÈristique que font les hommes quand ils sont pris dans les rapports institutionnels. Or sous líimperium de líinstitution, les hommes font líexpÈrience du renoncement au plein exercice de leur droit naturel, et surtout de la puissance qui le leur impose. Síil y a bien matiËre ‡ parler de ´ puissance des institutions ª, cíest parce que, díune part, la puissance se dÈfinit trËs gÈnÈralement comme pouvoir díaffecter, et parce que, díautre

32 Pierre-FranÁois Moreau, Spinoza, líexpÈrience et líÈternitÈ, PUF, EpimÈthÈe, 1994.

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part, il est tout ‡ fait incontestable que pour tout individu, Ítre pris dans un rapport institutionnel ´ lui fait quelque chose ª. Líinstitution est une puissance car líinstitution affecte ses sujets, elle leur impose une expÈrience díun certain type. Elle les effraye ou elle les rÈjouit, les dissuade ou les encourage, et ce complexe des affects institutionnels, mÍlant dans des proportions variables crainte et espoir, tristesse et joie, est líeffet mÍme de la puissance institutionnelle. Comme toute expÈrience, celle-ci dÈtermine aussitÙt une production spontanÈe de líesprit mais au ras des affects ÈprouvÈs : ´ chacun juge ou estime selon ses affects ce qui est bien et ce qui est mal [Ö] chacun, díaprËs ses propres affects juge quíune chose est bonne ou mauvaise, utile ou inutile ª (Eth., III, 39, scolie). Ce que les individus pensent de líinstitution, ils líÈlaborent donc au voisinage de leur affect institutionnel. EntiËrement sous líempire des affects, qui font jauge, la connaissance spontanÈe en dit alors au moins autant sur la constitution du corps percevant et affectÈ que sur líobjet perÁu et affectant ñ ´ les idÈes des affections du corps humain enveloppent en effet aussi bien la nature des corps extÈrieurs que celle du corps humain lui-mÍme ª (Eth., II, 28, dÈm.). Cíest pourquoi la connaissance formÈe díaprËs les affects, en gÈnÈral, et díaprËs les affects institutionnels en particulier, consiste nÈcessairement en idÈes qui ´ ne sont pas claires et distinctes, mais confuses ª (Eth., II, 28). Et en effet, la capacitÈ díÈprouver du corps individuels soumis au rapport institutionnel co-dÈterminant son idÈe de líinstitution, cette idÈe demeure tout entiËre en orbite de líexpÈrience de la force particuliËre qui fait renoncer et normalise. Au voisinage immÈdiat de líaffection institutionnelle, la connaissance du premier genre est obnubilÈe par líeffet et incapable de saisir la cause. Si, en derniËre analyse, la potentia multitudinis est le principe mÍme de líimperium institutionnel, la connaissance quíen forment les sujets demeure bornÈe par ce quíils en Èprouvent, ‡ savoir sa ´ prÈcipitation ª, le moment descendant ñ qui est le moment proprement affectant ñ de la dynamique ascendante-descendante. Les hommes vivent dÈj‡ sur le mode de la sÈparation et de líÈtrangetÈ les auto-affections immÈdiates de la multitude, a priori les plus ´ simples ª et les plus aisÈment (ou les moins malaisÈment) reconnaissables. Comment ne seraient-ils pas, a fortiori, trËs ignorants de leur propre puissance quatenus multitudo lorsquíelle síexprime en auto-affections mÈdiates du corps social, plus encore quand celles-ci atteignent les degrÈs de mÈdiation ÈlevÈs díune architectonique institutionnelle hautement dÈveloppÈ