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Littératures

Symboles de la nature dans les Rêveries de J.-J. Rousseau


Robert Osmont

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Osmont Robert. Symboles de la nature dans les Rêveries de J.-J. Rousseau. In: Littératures 11, automne 1984. pp. 31-42;

doi : https://doi.org/10.3406/litts.1984.1301

https://www.persee.fr/doc/litts_0563-9751_1984_num_11_1_1301

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Symboles de la nature dans les Rêveries

de J.-J. Rousseau

courtes
de goûter
Dans
prospérités
lala solitude
8me Promenade,
», : lorsqu'il vivait
Rousseau
dans nous
le monde,
confie ilque
lui était
« durant
difficile
ses

« J'avois beau fuir au fond des bois, une foule importune me


suivoit par tout et voiloit pour moi toute la nature » (1).
Le Promeneur solitaire, au contraire, reste ouvert à cette nature qu'il va
chercher aux environs de Paris :
« Le moment où j'échape au cortège des méchans est délicieux
et sitôt que je me vois sous les arbres au milieu de la verdure, je
crois me voir dans le paradis terrestre... » (2).
Rares sont les images des Rêveries qui sont décrites pour elles-
mêmes ; on en trouve seulement dans les passages anecdotiques comme
le récit de l'excursion dans la montagne de la Robaila ; là les « noirs
sapins » et les « horribles précipices » attestent la recherche d'un effet de
pittoresque sauvage (3).
Le plus souvent les images des Rêveries viennent toucher le cur
du Promeneur par une résonance symbolique.
A l'inverse du monde imaginaire des Dialogues qui surgit de
l'obsession de l'isolement et de l'encerclement, à l'inverse des images
quasi mythiques de l'enterré vivant, des rets forgés dans les enfers et du
mur de ténèbres (dont certaines trouvent encore accès dans les
les images symboliques des Rêveries naissent de la
de la nature. Ainsi émerge dans la cinquième Rêverie le symbole
suggéré par les vagues du lac :
« De tems à autre naissoit quelque faible et courte reflexion
sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux
m'offroit l'image... » (4).
32 LA NATURE DANS LES RÊVERIES

C'est par le lien des analogies que les images et les pensées
s'unissent, se fondent les unes dans les autres. Dans la 2me Promenade
Rousseau note que la campagne automnale est « analogue » à son âge
et à son sort ; à la fin de la 7me, il explique :
« C'est la chaîne des idées accessoires qui m'attache à la
botanique » (5).
Ces « idées accessoires » ne sont pas seulement les réminiscences qui
s'offrent spontanément à l'aspect du signe mémoratif que constitue la
plante jadis cueillie ; elles sont, aussi bien, le cortège des fictions qui
entourent l'image. Par là s'explique le charme de la botanique :
« Elle rassemble et rappelle à mon imagination toutes les
idées qui la f latent davantage » (6).
Souvenirs heureux et fictions se mêlent toujours dans les symboles rêvés
par Rousseau.
Au temps des Lettres à Malesherbes, paraphrasant un verset de
Saint Luc, Rousseau avait célébré « l'or des genêts et la pourpre des
bruyères » et « l'étonnante variété » des objets de la nature :
« Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu
comme l'un d'eux » (7).
Avec une magnificence plus discrète, la 7me Promenade célèbre «
des trois règnes », la beauté de la terre « revêtue de sa robe de
noces au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux » ; la
du paysage s'épanouit aussitôt en symbole de bonheur, car il
s'agit pour l'homme du « seul spectacle au monde dont ses yeux et son
cur ne se lassent jamais » (8).
Souvent les Rêveries préfèrent la tonalité « douce et triste »,
l'évocation de quelques images heureuses que voile un sentiment de
nostalgie ; telles les images qui flottent parmi les « idées accessoires » de
la botanique :
« Elle me transporte dans des habitations paisibles au milieu
de gens simples et bons, tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis ».
Telles encore les images de la campagne automnale dans lesquelles le
promeneur solitaire lit son propre destin par la voie de l'analogie :
« Depuis quelques jours on avoit achevé la vendange ; les
promeneurs de la ville s'étoient déjà retirés, les paysans aussi
quittoient les champs jusques aux travaux de l'hiver » (9).
Beauté fragile des choses, quand tout s'efface : la fréquence des groupes
impairs de 7 syllabes (10) atteste peut-être la précarité de l'instant, sans
nuire à l'harmonie des impressions. Ce déclin interrompt l'élan ; l'heure
qui « déjà » arrive rend caduque l'heure qui dure « encore ». Une
correspondance parfaite porte alors dans l'âme même la résonance des
images ; c'est le même équilibre précaire entre la beauté encore sensible
de l'automne et l'approche déjà perceptible de l'hiver :
LA NATURE DANS LES RÊVERIES 33

« La campagne encor verte et riante mais défeuillée en partie


et déjà presque déserte offroit partout l'image de la solitude et des
approches de l'hiver. Il résultoit de son aspect un mélange
d'impression douce et triste trop analogue à mon âge et à mon sort
pour que je ne m'en fisse pas l'application. Je me voyois au déclin
d'une vie innocente et infortunée, l'ame encore pleine de sentimens
vivaces et l'esprit encore orné de quelques fleurs, mais déjà flétries
par la tristesse et desséchées par les ennuis ».
C'est alors qu'ayant lentement approfondi « l'analogie », Rousseau ose
aboutir au symbole : « seul et délaissé je sentois venir le froid des
premières glaces », glaces de l'hiver, glaces de la mort (11).
Contraint à la solitude par ses ennemis, Rousseau, de son côté, a
fait de la solitude la règle de sa vie :
« je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi » (12).
Mais son « cœur aimant » aspire secrètement à une communication
fraternelle avec autrui ; c'est pourquoi tout regard dans lequel il peut
découvrir une lueur de bienveillance le bouleverse profondément en
réveillant la spontanéité de son naturel ; ainsi naissent sous les yeux du
Promeneur solitaire quelques symboles discrets mais émouvants.
Lorsqu'il se promène parmi le petit peuple de Paris, Rousseau s'émeut devant
les images qui s'offrent à lui comme autant de signes d'un bonheur qui
aurait pu être. L'enfant de Clignancourt qui vient serrer ses genoux lui
rappelle que son âme est peuplée de sentiments « sains mais rendus sans
effet », et qu'il a lui-même tari les sources de son bonheur (13). La
phrase ternaire « je pris l'enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois
dans une espèce de transport et puis je continuai mon chemin », avec
son élan, sa plénitude et sa retombée, symbolise l'âme de Rousseau.
D'autres images s'offrent, auréolées de nostalgie :
« J'aimois encore il y a quelques années à traverser les villages
et à voir au matin les laboureurs raccommoder leurs fléaux ou les
femmes sur leurs portes avec leurs enfans. Cette vue avoit je ne sais
quoi qui touchoit mon cœur » (14).
C'est ici la vision de ceux qui créent le bonheur en esprit.
Verlaine dépossédé connaîtra cet émerveillement :
« Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille » (15).
Et n'oublions pas Rousseau frémissant du sentiment de fraternité près
de l'Invalide, dans la barque qui traverse la Seine, un instant séparé des
rives du monde corrompu (16).
Enfin les Rêveries recueillent parfois des échos mystérieux et
lointains. L'expression « Pâques fleuries » qui ouvre la lOme Promenade
n'est pas la simple formule qui désigne le dimanche des Rameaux. Au
printemps de sa dernière année, Rousseau songe au printemps du siècle,
au printemps de sa vie, à l'image radieuse de Mme de Warens. N'a-t-il
pas dit au livre III des Confessions :
34 LA NATURE DANS LES RÊVERIES

« Je la voyois partout entre les fleurs et la verdure ; ses


charmes et ceux du printemps se confondoient à mes yeux » (17) ?
Le début de la lOme Promenade (inachevée) annonce un survol de
la vie qui ne retient que les moments essentiels ; par la transmutation du
souvenir le séjour aux Charmettes devient le symbole de la vraie vie ;
c'est une image toute simple qui émerge du passé et qui porte ce
symbole :
« Une maison isolée au penchant d'un vallon fut notre azile,
et c'est là que dans l'espace de quatre ou cinq ans j'ai joui d'un
siècle de vie et d'un bonheur pur et plein qui couvre de son charme
tout ce que mon sort présent a d'affreux » (18).
*
* *
Comme le pays de Vaud dans VHéloïse, le paysage de l'île de Saint-
Pierre, dans la 5me Rêverie, a sa réalité, mais un symbolisme latent
modèle le réel. La présence de rochers et de bois sur les rives qui
bordent le lac de Bienne oriente au début l'imagination de Rousseau
vers le sentiment du grandiose que résume le mot « romantique » et
que prolongent « le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques
oiseaux et le roulement des torrens qui tombent de la montagne » ;
toutefois ces rives ne symbolisent pas le désespoir comme le rocher de Meillerie
dans VHéloïse ; elles conviennent aux contemplatifs solitaires et même,
elles sont « riantes ». La tonalité affective qui oriente le symbolisme
n'est pas celle qui émane des adjectifs « sauvages et romantiques » mais
celle que diffuse l'expression vague « ces heureux bords » (19).
La joie physique est offerte dans la récolte des fruits, comme dans
les loisirs. Trois images dans une courte phrase symbolisent cette joie :
« Je me plaisois à côtoyer les verdoyantes rives de l'Isle, dont
les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engagé à m'y
baigner » (20).
La sécurité, essentielle au bonheur, procède de la variété des
ressources, car l'île de Saint-Pierre « offre toutes sortes de sites et souffre
toutes sortes de culture ». Rousseau et le Receveur ressemblent à ces
« sages régisseurs » que l'on voit « accumuler l'abondance et la joye
autour d'eux et faire du travail, qui les enrichit, une fête continuelle »
(21). L'île Saint-Pierre, comme le domaine de Wolmar, peut vivre dans
une sorte d'autarcie ; les richesses, suffisantes au bonheur, y sont «
rassemblées » (22). Cette suffisance économique est déjà un symbole du
« rassemblement » de l'être spirituel que célèbre la 5me Rêverie. Une
telle analogie n'est pas fortuite, car elle est explicite dans la description
que la Nouvelle Héloïse donne du « père de famille » :
« Seul entre tous les mortels, il est maître de sa propre félicité,
parce qu'il est heureux comme Dieu même sans rien désirer de plus
que ce dont il jouît » (23).
LA NATURE DANS LES RÊVERIES 35

Dans la pensée de Rousseau l'homme, être fini, ne saurait s'égaler à


Dieu, être infini, mais en se situant à sa place dans l'univers, en acceptant
ses bornes, il « se suffit à lui-même » et jouit de l'harmonie universelle,
« comme Dieu » (24). Cette joie de l'acceptation d'un univers borné
est symbolisée dans le paysage que parcourt le regard de Jean- Jacques :
« le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages
couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, et de l'autre
élargis en riches et fertiles plaines dans lesquelles la vue s'étendoit
jusqu'aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornoient » (25).
Le paysage reste à la mesure humaine, nul vertige de l'infini ne vient
en menacer la sérénité. Immobile, sur la grève, dans son « azyle caché »,
Rousseau s'installe au cœur des choses.

Bernard Guyon, dans son commentaire de la Lettre du Valais,


rappelle l'analyse de J.-L. Bellenot (Annales J.-J. Rousseau, XXXIII,
p. 164) qui donne à l'ascension de Saint Preux dans les Alpes une valeur
mystique. On peut dire de même que les paysages de l'île Saint-Pierre
participent à l'expérience spirituelle de Rousseau. Il semble que le
Promeneur solitaire se livre à trois initiations successives dont chacune
a son lieu, son moment d'exaltation ou de dépaysement, son signal de
retour : le matin Jean- Jacques visite les « cantons » de l'île et se livre à
sa « première ferveur de botanique » ; il revient au bout de deux ou trois
heures, « chargé d'une ample moisson ». L'après dîner, quand l'eau est
calme, il conduit son bateau « au milieu du lac » et tandis que
l'embarcation « dérive lentement », il entre dans le monde des rêveries sans
objet, jusqu'à ce que le « baisser du soleil » l'avertisse de l'heure de la
retraite ; alors, comme un homme qui a trop bien rompu les amarres, il
doit « travailler » de toute sa force pour arriver « avant la nuit close ».
Vient ensuite l'expérience la plus profonde, celle qui lui fut donnée quend
le « lac agité » ne permettait pas la navigation. Une longue phrase qui
évoque la liberté de la promenade et la liberté du regard contemplatif
sert de prélude ; une autre, plus courte, plus recueillie, nous conduit à
l'heure et au lieu du mystère :
« Quand le soir approchoit, je descendois des cimes de l'Isle et
j'allois volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans
quelque azyle caché ».
Cette expérience, comme celle qui la précède, se termine par « l'effort »
que réclame le retour au réel. Rousseau goûte l'existence réelle
quotidienne, mais il regroupe ses expériences personnelles comme pour créer
une nouvelle vie où le rêve absorbe le réel :
« Tel est l'état où je me suis trouvé souvent à l'Isle de Saint
Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau
que je laissois dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac
agité, soit ailleurs au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau
murmurant sur le gravier » (26).
36 LA NATURE DANS LES RÊVERIES

Une journée à l'île de Saint-Pierre suffit à faire naître le désir d'éternité


au cœur du bonheur terrestre :
« et enfin on s'alloit coucher content de sa journée et n'en désirant
qu'une semblable pour le lendemain » (27).

Rousseau ne se contente pas de passer du réel au rêve ; il fait du paysage


de l'île Saint-Pierre une sorte de symbole paradisiaque :
« En sortant d'une longue et douce rêverie, en me voyant
entouré de verdure, de fleurs, d'oiseaux et laissant errer mes yeux au loin
sur les romanesques rivages qui bordoient une vaste étendue d'eau
claire et cristalline, j'assimilois à mes fictions tous ces aimables
objets et me trouvant enfin ramené par degrés à moi-même et à ce
qui m'entouroit, je ne pouvois marquer le point de séparation des
fictions aux réalités » (28).
La grande extase décrite dans la 3me Lettre à M. de Malesherbes
prend appui dans un premier temps sur le monde sensible ; le deuxième
temps s'en écarte :
« Bientôt de la surface de la terre j'élevois mes idées à tous les
êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être
incompréhensible qui embrasse tout [...] j'etouffois dans l'univers, j'aurois
voulu m'élancer dans l'infini » (29).
Le troisième temps permet de retrouver « l'impression des objets ».
Le mouvement ternaire est analogue dans la 5me Promenade,
mais, dans le 2me temps, l'extase consiste en un sentiment de «
rassemblement » du moi qui garde un écho du « flux et reflux » du lac de l'île
Saint-Pierre ; c'est le rythme binaire de la phrase qui produit cet écho :
« sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance,
de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre
existence... » (30).
Le monde sensible est présent au début de l'extase, créant un
envoûtement par les sensations visuelles et auditives, un envoûtement par
lequel Rousseau se perd et se trouve :
« Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé
par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux... »
Le monde sensible est de nouveau présent dans le troisième temps de
l'extase qui, comme nous venons de le voir, transforme le paysage en
symbole paradisiaque.
A la fin de la 5me Promenade Rousseau exprime le désir de
commercer « avec les intelligences célestes » en s'élançant « au-dessus de cet
atmosphère » (31) mais un « fragment » confirme que l'extase supra-
terrestre peut parfois s'associer avec un symbolisme paradisiaque :
LA NATURE DANS LES RÊVERIES 37

« Je crois voir de purs esprits, ministres du très haut ordonner


tout à sa voix dans la nature, s'empresser d'accomplir ici-bas les
loix de sa providence. Le monde intellectuel semble se rassembler
autour de moi, pour animer et peupler à mes yeux le monde
sensible » (32).
Un lien existe entre le réel, le rêve paradisiaque et l'extase.
C'est par un paysage simplifié que Rousseau suggère un paradis.
Sortant du sommeil ou de l'extase, l'âme qui a bu l'eau d'oubli
redécouvre le monde en sa beauté originelle. C'est ainsi qu'au livre IV des
Confessions, après une nuit passée à la belle étoile, Rousseau écrit :
« mes yeux en s'ouvrant virent l'eau, la verdure, un paysage
admirable » (33).
La notation est presque la même (M. Raymond a fait le
rapprochement) lorsque la conscience du promeneur solitaire se réveille après
l'accident de Menilmontant :
« la nuit s'avançoit. J'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu
de verdure » (34).
Ce parcours du regard sur l'horizon humain, cette désignation des
éléments par leur nom nous donne l'impression d'assister à la naissance
du monde comme dans le passage à' Aurélia que Nerval intitule Mémo-
rabilia :
« Une perle d'argent brillait dans le sable, une perle d'or
étincelait au ciel... le monde était créé » (35).
Les images de la 7me Promenade ont toutes ce caractère à la fois
élémentaire et essentiel ; elles ne décrivent pas le paysage, elles sont le
monde ; elles sont la nature, qui apporte purification et sérénité :
« Brillantes fleurs, émail des prés, ombrages frais, ruisseaux,
bosquets, verdure » (36).
Rousseau explique dans la 7me Rêverie qu'il n'a plus la force
de s'élever du spectacle de la terre au « système universel des choses »
comme il est dit dans la 3me lettre à M. de Malesherbes ; mais,
évoquant les images « des bois et des montagnes » dans un mouvement lent
et recueilli, Rousseau crée, dans la 7me Promenade, un enchantement
par les sensations et les symboles de bonheur qui émanent de ces
sensations :
« les odeurs suaves, les vives couleurs, les plus élégantes formes
semblent se disputer à l'envi le droit de fixer notre attention » (37).
Nous sommes tout à fait proches du « monde idéal » tel que le décrit
le début du 1er Dialogue :
« les formes sont plus élégantes, les couleurs plus vives, les
odeurs plus suaves » (38).
*
* *
38 L* NATURE DANS LES RÊVERIES

Le symbolisme de l'eau dans la 5me Promenade confirme cette


forme de rêverie qui va de la variation à la permanence. Constatant que
l'eau du lac de Bienne, qui inspira la 5me Promenade, ne figure pas
dans les classifications de Gaston Bachelard, Jean Grenier définit ainsi
sa valeur symbolique :

« C'est plutôt une eau qui berce et qui endort — celle de la


quiétude — à égale distance de l'eau qui court et de l'eau inerte » (39).
Marcel Raymond, après avoir rappelé cette observation, insiste sur
l'impression de « sécurité » que donne « l'eau maternelle », en relation, à la
fois, avec la « vie universelle » et le « milieu organique prénatal » (40) ;
l'eau ne se borne pas à créer le sentiment d'une protection, elle dissout
toute crainte.
Comment ce symbolisme de la quiétude a-t-il pu naître, alors que
le symbolisme de « l'eau qui coule » est si souvent présent dans VHétoïse
pour exprimer le sentiment de l'éphémère ? Un texte célèbre de VHéloïse
nous permet de comprendre comment l'imagination de Rousseau fait le
partage entre l'agitation de la surface des eaux et les mouvements
insensibles de la masse profonde ; ce texte compare le lac de Genève à l'océan :
« L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perpétuel
tranchant agite, émeut, sumerge quelquefois, sans jamais former de
longs cours. Mais sur la mer tranquille en apparence, on se sent
élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque insensible ;
on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au bout du
monde » (41).
Semblables aux rides de la surface, les variations quotidiennes ne
modifient pas le cours de la destinée. Transposé dans l'image d'une rivière, ce
symbolisme de la surface et de la profondeur des eaux renvoie, dans la
3me Promenade, aux mêmes réalités spirituelles de variation et de
permanence :
« Ce sont de légères inquiétudes qui n'affectent pas plus mon
ame qu'une plume qui tombe dans la rivière ne peut altérer le cours
de l'eau » (42).
C'est dans la relation qui s'établit entre la variation et la permanence
que réside l'originalité du symbolisme des eaux du lac de Bienne. Au
livre XII des Confessions, le lac agité figure encore l'aspect contingent
du sort :
« Je sentois un plaisir singulier à voir les flots se briser à mes
pieds. Je m'en faisois l'image du tumulte du monde et de la paix
de mon habitation » (43).
Mais dans la 5me Rêverie l'opposition se fait entre l'agitation de la
surface des eaux et le mouvement qui vient des profondeurs, plus lent,
plus régulier, symbole de permanence :
LA NATURE DANS LES RÊVERIES 39

« De tems à autre naissoit quelque foible et courte reflexion


sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux
m'offroit l'image ; mais bientôt ces impressions légères s'effaçoient
dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçoit » (44).

La référence au destin personnel existe encore, mais très vague. Les


impressions de continuité, d'uniformité, de permanence, l'emportent sur
l'impression de fluidité ; le symbolisme favorise ici une rêverie qui veut
échapper aux tribulations du temps, ou pour mieux dire, l'image qui nous
est offerte est ici le symbole même de la rêverie. Cela est si vrai que
Rousseau transpose lui-même exactement les termes de l'image pour
définir sa rêverie :
« Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable
quand de légères et douces idées sans agiter le fond de l'âme ne
font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface » (45).
La liaison des deux adjectifs « légère et douce » est reprise dans la 7me
Promenade (46). Depuis longtemps elle existe dans la pensée de Rousseau.
Déjà dans la lettre du Valais, Saint Preux s'en servait pour exprimer la
« pureté » des cimes (47). Le 2me Dialogue insiste aussi sur la « légèreté »
des impressions qui nourrissent le sentiment de l'existence :

« Pour peu que l'impression ne soit pas tout à fait nulle, le


mouvement léger dont elle nous agite suffit pour nous préserver
d'un engourdissement léthargique et nourrir en nous le plaisir
d'exister sans donner de l'exercice à nos facultés » (48).

Pourquoi cette prédilection si souvent affirmée en faveur d'un


mouvement de l'âme « léger et doux » ? S'agit-il uniquement pour
Rousseau de découvrir et de suggérer un état de pure transparence, à
mi-chemin entre la veille et le sommeil ? Il semble que l'on doive donner
une signification plus riche encore à ce symbolisme de l'eau qui, dans
la 5me Rêverie, oppose l'agitation de la surface à la continuité du
mouvement profond : pour goûter la perfection d'une tonalité, Rousseau
musicien a recours à de légères variations de cette tonalité (49) ; cette
variation momentanée aide à goûter la plénitude ; ainsi l'instabilité
rend sensible la permanence. De même, le « sentiment de l'existence » tel
que l'éprouve Rousseau, doit être compris en réalité comme l'intuition
d'une essence stable au-delà des variations de l'existence. Le symbole
de « l'uniformité du mouvement continu » dans laquelle s'efface l'agitation
de la « surface des eaux » préfigure donc l'intuition du « sentiment de
l'existence », au sens où l'entend Rousseau de la permanence du moi.

Ainsi dans la 5me Rêverie le symbolisme des paysages, et tout


particulièrement le symbolisme de l'eau, montrent qu'il existe une
correspondance profonde entre les images du monde et la forme même
de la rêverie. Si l'agitation de l'eau symbolise d'abord le tumulte du
monde, elle devient ensuite, par un symbolisme plus intérieur, « le flux
40 LA NATURE DANS LES RÊVERIES

et le reflux » qui rythme le passage du réel à la fiction ou la légère


variation qui permet à l'âme de savourer sa permanence. Les paysages
privilégiés de Rousseau ont souvent ce léger frémissement qui sert à mieux
percevoir l'équilibre merveilleux qui assure la continuité bienheureuse,
l'harmonie de l'âme et du monde :
« II avoit plu depuis peu ; point de poussière, et des ruisseaux
bien courans. Un petit vent frais agitoit les feuilles, l'air étoit pur,
l'horizon sans nuages ; la sérénité regnoit au Ciel comme dans nos
cœurs » (50).
Dans la rêverie de Rousseau l'âme et le paysage vont ensemble vers un
état paradisiaque.

Dans Y Essai sur l'origine des langues (chap. XV) Rousseau insiste
sur le « signe » moral qui accompagne l'image et lui donne son pouvoir
de symbole capable d'agir sur l'âme ; le 2me Dialogue distingue clairement
ce pouvoir :
« De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage, un beau lac,
des fleurs, des parfums, de beaux yeux, un doux regard : tout cela
ne réagit si fort sur mes sens qu'après avoir percé par quelque côté
jusqu'à mon cœur » (51).
C'est ainsi que, dans la 7me Promenade, les longues suites d'images ne
constituent pas des descriptions ; elles sont invoquées pour purifier
l'imagination du rêveur (52) ; elles sont évoquées sur un ton élégiaque
pour permettre à l'esprit de vaincre la séparation et l'absence (53). Les
images de la nature dans les Rêveries ont toujours un rôle à jouer dans les
souvenirs du Promeneur solitaire. Leur présence chasse les obsessions et
crée le plus souvent dans la rêverie des symboles de bonheur, symboles
paradisiaques de l'éternelle beauté de la nature.

Robert OSMONT
LA MATURE DANS LES RÊVERIES

NOTES

1) &me Promenade, Pléiade, p. 1083


2) Ibidem.
3) 7ime Promenade, Pléiade, p. 1070
4) 5me Promenade, Pléiade, p. 1045
5} 7me Promenade, Pléiade, p. 1073.
6) Le plus étonnant exempte, déjà proustien, du pouvoir de réminiscence contenu
dans îe symbolisme d'une image, est donné au Livre VI des Confessions : découvrant
dans une promenade de la pervenche, Rousseau est envahi par te souvenir, Vieux de
trente ans, d'une promenade faite avec Mme de Warens, qui lui avait montré « de la
pervenche encore en fleur ». L'herbier est une tentative pour capter ce pouvoir.
7) 3me Lettre à M. de Malesherbes, Pléiade I, p. 1140.
8): 7me Promenade, Pléiade I, p. 1062. C'est un symlbole de « vie ».
9) 2me Promenade, Pléiade, p. 1004.
10) Les promeneurs de lia ville (7) s'étoient déjà retirés (7) ... mais défeuilée en
partie (7) et déjà presque déserte (7).
11) 2me Promenade, Pléiade, p. 1004. — Cette démarche lente en plein mystère
annonce la démarche de Proust d'écrivant la respiration d 'Albert! ne et le mouvement
des vagues, avant d'opérer la fusion symbolique des deux images.
12) 1re Promenade, Pléiade, p. 999.
13) 9-me Promenade, Pléiade, I, p 1085
14) Pléiade I, p. 1095.
15) Verlaine, Sagesse. L'image des femmes sur leurs portes avec leurs enfants
entre dans le symbolisme grandiose des Contemplations, cf : « Eciaircie » ; le poème s©
termine par « Dieu regarde ».
16) Pléiade, p. 1096.
17) Confessions, III, Pléiade, p. 105.
28) 5me Promenade, Pléiade, p. 1048.
19) Dans la Nouvelle Héloïse, les terres au pays de Vaud qwi bordent te lac de
Genève apparaissent comme de « riches et charmantes rives ». (Héloïse, IV, lettre 17,
Pléiade, p. 515). Sous l'inUfuenee du styfe de Rousseau, Stendhal utiilise, dan© ta
description des paysages, ia résonance affective de certains adjectifs pour créer le
symbolisme d'une terre du bonheur : « Une branche des Alpes s'avançant au midi
vers l'heureuse Italie sépare les versants du lac de Corne de ceux du lac de Garde >
(La Chartreuse de Parme, chap. VIII).
30) 5me Promenade, Pléiade p. 1046. Nous considérons ici le mouvement d'ensemble
21) Héloïse, V, lettre 7. Pléiade, p. 603.
22) Le mot est utils© dans la description1 du jardin conçu par Walrnar, « l'homme
qui sait jouir de liui-même » : « H rassemiblera t'eau, la verdure, l'ombre et la fraîcheur,
car la nature aussi rassemble toutes ces Choses » (Héloïse, IVme partie, lettre 11, PL,
p. 483).
23) Héloïse, IV, lettre 10. Pléiadie, p. 467. Noté par Marcel Raymond, p. 1800 de
son commentaire des Rêveries.
24) Cf. Emile : « Mesurons te rayon de notre sphère et restons au centre comme
l'insecte au milieu de sa toile. Nous nous suffirons toujours à nous-mêmes et nous
n'aurons point à nous plaindre de notre faiblesse car nous ne la sentirons jamais ». —
« On se suffit à soinmême comme Dieu » dit la 5m© Promenade, Pléiade, p. 1047.
Selon M. Raymond, c'est peut-être une anticipation de « l'état d© béatitude dans
l'autre monde »
42 LA NATURE DANS LES RÊVERIES

25) 6me Promenade, Pléiade, p. 1045.


26) 5m© Promenade, Pléiade, p. 1047. Rousseau a corrigé « quelquefois i en
« souvent », comme pour souligner [l'accoutumance à cette vie nouvelle.
27) 5me Promenade, Péliade, p. 1045. On reconnaît ici le mouvemenit qui termine
la mettre sur les vendanges : « chacun va se coucher content d'une journée passée
dan© le travail!, la gaité, l'innocence et qu'on ne serait pas fâché de recommencer le
lendemain, le surlendemain et toute la vie ». (Héloïse V, lettre 7, Pléiade, p. 611).
28) 5me Promenade, Pléiade, p. 1048.
29) Lettres à M. de Malesherbes, Pléiade, p. 1141.
30) 5m© Promenade, Pléiade p. 1046. Nous considérons ici te1 mouvement d'ensemble
qui englobe1 la description du « sentiment de l'existence ».
31) Pléiade, p. 1049.
32) Pléiade, p. 1174.
33) Pléiade, p. 369.
34) 2me Promenade, Rléiade, p. 1005. L'expression « la nuit s'avançoit » orée une
présence que ne oompartaiit pas la première version (que j'ai recueillie sur le manuscrit) :
« il étoit presque déjà nuit » ; 'la sensation semlbfe rendre l'âme proche' de la passivité,
mais Rousseau maintient une activité élémentaire du moi : « je rempli ssofe de ma légère
existence tous les objet© que j'aippercevois ».
35) cf. 7me Promenade : « Les pilantes semblent avoir été semées avec profuéion
sur ila terre comme les étoiles dans le ciel [...] ». Pléiade, p. 1069.
36) Pléiade, p. 1068.
37) Pléiade, p. 1063.
38) Pléiade, p. 668.
39) Edition des Rêveries (Glwb du meilleur Livre, 1958) Introduction.
40) Rêveries, Pléiade, tome 2, p. 1796 (note 2 de la page 1045) et J.-J. Rousseau,
La quête de soi et la rêverie, Corti, 1908, p. 146.
41) Héloïse VI, lettre 7. Pléiade, p. 676.
42) 3me Promenade, Pléiade, p. 1021. Le cours de l'eau est analogue ici au
mouvement régulier et profond qui entraîne l'âme lentement vers sa destinée. Il correspond
d'autant mieux à l'idée de calme qu'il! suggère aussi l'idée d'une transparence non
altérée. L'image empruntée par Rousseau à son ami De'Ieyre liait aussi transparence et
tranquillité : « comime une eau pure et calme commence à se troubler aux approches
de l'orage » (Héloïse II, lettre 15. Pléiade, p. 239).
43) Confessions XII, Pléiade, p. 645.
44) 5me Promenade, Pléiade, p. 1045.
45) 5me Promenade, Pléiade, p. 1048.
46) 7me Promenade, Pléiade, p. 1063.
47) Héloïse I, lettre 23, Pléiade, p. 78.
48} 2me Dialogue, Pléiade, p. 816.
49) Cf. R. Osmont, « Les théories de Rousseau sur l'harmonie musicale et leurs
relatons avec son art d'écrivain » (Dans les Actes du Colloque de Paris, Paris, Klinck-
sleck, 1964, p. 341 - 342).
50) Confessions VI, Pléiade, p. 244.
51) Dialogues, Pléiade, p. 807.
52) « Venez purifier mon imagii nation [...] », Pléiade, p. 1068. La 7me Rêverie fait
alterner les images purificatrices de la nature avec les évocations d'une sorte d'anti-
nature inventée par les hommes : « drogues et remèdes », « mines », « amphithéâtres
anatomiiques ».
53) « Je ne reverraï pilus ces beaux paysages, ces forêts, ces lacs, ces bosquets,
ces rochers, ces montagnes dont l'aspect a toujours touché mon cœur ».