Vous êtes sur la page 1sur 15

DROIT INTERNATIONAL PUBLIC

COURS/THÈME N° 1-
ESSENCE DU DROIT INTERNATIONAL PUBLIC
Ce cours se focalise sur deux points importants: le concept du droit international public (I),
la genèse et les grandes tendances du droit international public moderne (II).
I- Concept du droit international public (DIP)
1- Dénominations passées et actuelles
De nos jours, l’expression: "Droit international public" est la plus fréquemment utilisée. Mais elle
n’a pas totalement éliminé d’autres appellation: "Droit international" 1, "Droit transnational"2, "Droit des
relations internationales"3, "Droit des relations extérieures"4... et même la dénomination: "jus gentium = droit
des gens"5 (‫ ) قانون الشعوب‬qui remonte à l’empire romain.
2- Définition du droit international public
Le droit international public est «le droit qui régit les relations internationales dès lors que celles-ci
ne relèvent pas d’un droit national»6; c’est «le droit applicable à la société internationale» 7; ou encore
«l’ensemble des normes et des institutions destinées à régir la société internationale» 8…
Ainsi défini, le droit international est une branche de droit public qui se distingue du "droit
international privé" qui est une branche de droit privé réglementant les rapports entre personnes privées de
nationalités différentes.
3- Spécificité et négation du droit international public
Les négateurs du droit international appartiennent à diverses disciplines 9: philosophie, droit,
sciences politiques, relations internationales... Ils ont nié l’existence du droit international ou lui ont reconnu
un caractère «primitif»10 en l’absence d’autorités (exécutives et judiciaires supranationales) capables d’en
sanctionner les violations.
1- Dominique Carreau, Fabrizio Marrella, Droit international, A.Pédone,11èmeéd.,2012,734p. L’expression: "International
Law=Droit international" est attribuée au jurisconsulte anglais Jeremy Bentham qui l’a utilisée pour la première fois en 1870 dans
son livre An Introduction to the Principles of Moral and Legislation, 1870.
2- Gilles Lhuilier, Le droit transnational, Dalloz, 2016, 1000p.
3- Pinto, Droit des relations internationales, Paris, Payot,1972; S.Dreyfus, Droit des relations internationales, Paris,
Cujas, 1987; Daniel Colard, Droit des relations internationales, Masson, Paris, 1988, 535 p.
4- Elisabeth Zoller, Droit des relations extérieures, Paris, PUF, 1992.
5- Le jus gentium se focalisait sur le statut juridique applicable aux étrangers dans l’Empire romain, et ce par opposition
au ius civile, réservé aux romains.
6- H.Thierry, J.Combacau, S.Sur et Ch.Vallée, Droit international public, Paris, Ed. Montchrestien, 1986, p.3.
7- N. Quoc Dinh, P. Daillier, A. Pellet, Droit international public, Paris, LGDJ, 1992, p.31.
8- P.M. Dupuy, Droit international public, Paris, Dalloz, 1995, p.1.
9- Des philosophes comme Emmanuel Kant, Friedrich Hegel, Thomas Hobbes, Baruch Spinoza… Des juristes tels que:
Albert Zorn, Erich Kaufmann, Max Wenzel, Adolf Lasson, Felix Somlö… Des théoriciens politiques comme Nicolas Machiavel,
George Burdeau… Des spécialistes des relations internationales comme Hans Morgenthau, Raymond Aron, Marcel Merle…

A leurs yeux, au niveau national, il existe un véritable droit car les autorités publiques détiennent et
exercent un pouvoir coercitif garantissant l’ordre et la légalité. Inversement, au plan international, en
l’absence d’un super-Etat mondial capable de sanctionner les violations des règles internationales, celles–ci
demeurent dépourvues de valeur juridique contraignante, et représentent des simples normes d’éthique,
d’usage, de convenance, de courtoisie…
En réalité, l’existence du droit international est reconnue par la doctrine des spécialistes. La
jurisprudence, tant interne qu’internationale, se réfère abondamment aux règles du droit international. Pour
1
leur part, les Etats admettent l’existence du droit international dans la mesure où ils ont «une politique
juridique extérieure»11 qui consiste à puiser dans ce droit les règles qui justifient leur comportement et
légitiment leur conduite. En outre, les constitutions nationales se réfèrent abondamment au droit international
et admettent souvent sa supériorité sur le droit interne…
Par ailleurs, et contrairement à ce que prétendent ses négateurs, le droit international ne méconnaît
pas totalement les sanctions. C’est le cas, par exemple, des actions prises par le Conseil de sécurité dans le
cadre du chapitre 7 de la charte de l’ONU… ou encore des arrêts à caractère exécutoire de la Cour
Internationale de Justice (CIJ)…
En conséquence, le droit international existe, mais il est "spécifique" et "différent" du droit interne
(Michel Virally, Wolfgang Friedmann, Charles Leben…), car il est destiné à régir une société internationale
composée notamment d’Etats indépendants et souverains.
II- Genèse et grandes tendances du droit international moderne
La doctrine est divisée à propos de l’existence pré-étatique ou post-étatique du droit international.
Mais toujours est-il que ce droit revêt de nos jours un caractère tentaculaire.
1- Genèse du droit international moderne
La naissance du droit international est diversement datée par les spécialistes 12.
10- Voir des citations de ces «négateurs» du droit international in Slim Laghmani, «Faut-il rire du droit international ou
le pleurer?», Actualité et Droit International, février 2003, URL: http://www.ridi.org/adi.
11- Guy de La Charrière, Politique juridique extérieure, Paris, Economica, 1983.
12- Slim Laghmani, Histoire du droit des gens du jus gentium impérial au jus publicum europaeum, Paris, Ed. A.Pedone,
2004, 247p.; Henri Legohérel, Histoire du DIP, PUF, Coll. QSJ? 1996, 127p.; Dominique Gaurier, Histoire du droit international:
Auteurs, doctrines et développement de l'Antiquité à l'aube de la période contemporaine, Presses Universitaires de Rennes- PUR.,
2005, 525p.; Marie-Hélène Renaut, Histoire du DIP, Ed. Ellipses, 2007, 190p.

Pour certains spécialistes, la genèse du droit international est antérieure à la naissance des Etats car
les civilisations anciennes ont connu la technique des traités 13, les mécanismes de la diplomatie, la pratique
de l’arbitrage, l’échange et le traitement des prisonniers de guerre etc.
En revanche, pour bon nombre de spécialistes, l’avènement du droit international est lié
historiquement à la constitution des Etats modernes après leur double victoire sur la papauté (Eglise) et sur la
féodalité vers la fin du XV ème et le début du XVIème s et plus spécifiquement aux traités de Westphalie (14 au
24/10/1648), et donc à l’émergence d’une société internationale composée d’Etats souverains 14.
La doctrine a joué un rôle de premier plan durant la phase de gestation du droit international. On
parle à ce sujet des "pères fondateurs" du droit international15 dont le plus célèbre est incontestablement
Hugo Grotius (1583-1645)16.
2- Grandes tendances du droit international moderne
On peut dégager cinq tendances lourdes du droit international moderne.
Tout d’abord, le droit international s’universalise en reflétant les préoccupations de l’ensemble de
la communauté internationale. Jusqu’au début du XX ème siècle, le droit international est demeuré un droit
d’inspiration fondamentalement européenne, occidentale et judéo-chrétienne et au service d’un «club fermé»
des nations dites «civilisées», c'est-à-dire européennes ou d’origine européenne 17. La doctrine de l’époque
admettait largement la distinction entre pays civilisés, semi civilisés et non civilisés et limitait, par
conséquent, le champ d’application du droit international aux nations européennes (Von Liszt, Weaton,
Lorimer…)18. Le Fur19 écrivait au début du XXème siècle: «le but du droit international est le bien commun de
l’humanité toute entière, du moins de toute l’humanité civilisée» 20…
13- «Le traité de perle» qui est un traité d’alliance et de coopération sur la base de la réciprocité est conclu entre le
pharaon Ramsès II et le roi des Hittites Hattusili II en 1292 avant J.C. (en 1279 selon d’autres sources). Un autre traité est conclu
entre le Royaume d’Ebla (Syrie du Nord) et celui d’Abousal (Euphrate central) et remonte à environ 2500 ans avant J.C, voir P.M.
Dupuy, op.cit, p.197.
14- Slim Laghmani, "Du droit international au droit impérial ?", Revue Actualité et droit international
http://www.ridi.org/adi/articles/2003/200304lag.htm

2
15- dont les plus célèbres sont: Francisco de Vitoria (1480-1546), Francisco Suarez (1548-1617), Alberico Gentili (1552-
1608), Grotius (1583-1645), Samuel Pufendorf (1632-1694), Richard Zouche (1590-1660), Christian Wolff (1679-1754), Cornelius
Van Bynkershoek (1673-1743), Emmerich de Vattel (1714-1767)…
16- Surtout ses livres: "De jure belli ac pacis" (Sur les lois de la guerre et de la paix-1625) où il a exposé sa théorie de la
guerre juste et "Mare Liberum"(Mers Libres//liberté des mers-1609) où il a formulé le principe de la liberté de navigation maritime…
17- Robert Charvin, "Régulation juridique et mondialisation néolibérale. Droit «mou», droit «flou» et non-droit",
Actualité et Droit International, janvier 2002, http://www.ridi.org/adi.
18- Sur l’ensemble de ces questions, voir l'ouvrage collectif, Droit international: Bilan et perspectives, op. cit.,
introduction générale de M. Bedjaoui, pp. 5-12.
19- Titulaire de la Chaire de droit international à la Faculté de Droit de Paris dans les années 1930.

Ensuite, depuis le milieu du 20ème siècle, un processus dynamique de codification et de


développement progressif du droit international coutumier s’est déclenché. Cet effort a débouché sur
l’adoption de plusieurs conventions multilatérales régissant des domaines importants: conventions de Vienne
sur les relations diplomatiques (18 avril 1961) et consulaires (24 avril 1963), le droit des traités (23
mai1969), la succession d’Etats en matière de traités (22 août 1978), de biens, d'archives et de dettes (8
avril1983), convention de Montego-Bay sur le droit de la mer (10/12/1982)…
En troisième lieu, alors que le droit international classique autorisait le recours à la force dans les
relations internationales, le droit international moderne prescrit le règlement pacifique des différends et
prohibe le recours à la force ou à la menace de la force, sauf dérogation (droit de légitime défense, système
de sécurité collective).
Quatrièmement, on note une certaine "juridictionnalisation" accrue du droit international
moderne, liée à la multiplication de cours et de tribunaux judiciaires internationaux (Cour internationale de
justice21, Cour pénale internationale 22, Tribunal international du droit de la mer, tribunaux pénaux
internationaux ad hoc pour l'ex Yougoslavie23, le Rwanda24, les 3 cours continentales: européenne, africaine
et interaméricaine des droits de l’homme etc.). A cela s’ajoute l’essor de l’arbitrage. Dans le droit
international classique, la justice et la jurisprudence étaient exclusivement arbitrales.
En cinquième lieu, les domaines anciennement ou nouvellement saisis par le droit international se
sont tellement diversifiés, développés et étendus que certains chapitres du droit international moderne ont
tendance à devenir de véritables branches autonomes: droit international économique, droit international de
l’investissement, droit international humanitaire, droit social international, droit international de
l’environnement, droit fiscal international…
20- Cité par R. Charvin, op. cit..
21- La CIJ est, en vertu de l’article 92 de la Charte des NU qui lui consacre son Chapitre XIV, l’organe judiciaire principal
des Nations Unies. Son Statut est d’ailleurs annexé à la Charte dont il fait partie intégrante.
22- La CPI est une juridiction permanente. Elle n’est pas un organe de l’ONU, même si elle entretient des liens avec le
conseil de sécurité. Son texte fondateur est en effet un traité, adopté à Rome le 17 juillet 1998. Elle est dotée de la personnalité
juridique internationale.
23- Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie (T.P.I.Y.) a été créé par la résolution du Conseil de sécurité N°
827 du 25 mai 1993 (S/RES/827 (1993)) pour donner une réponse judiciaire aux exactions et aux nombreuses violations graves du
droit international humanitaire commises sur le territoire de l’ex-Yougoslavie après 1991, dans le contexte du démembrement de cet
ancien Etat fédéral communiste.
24- le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (T.P.I.R.) a créé par la résolution du Conseil de sécurité N° 955 du 8
novembre 1994 (S/RES/955 (1994)) en réaction au génocide rwandais.

COURS/THÈME N° 3-
ÉNUMÉRATION et HIÉRARCHIE des SOURCES DU DIP
Deux problèmes délicats se posent à propos des sources du droit international: leur énumération, et
leur hiérarchie.
I- Enumération des sources du droit international
1- Sources du DIP d’après l’article 38 du statut de la CIJ
3
L’article 38 du Statut de la Cour internationale de justice (CIJ) relevant de l’ONU a presque un
siècle d’existence puisqu’il reprend textuellement l’article 38 du statut de la Cour Permanente de justice
internationale (CPJI) relevant de la Société des Nations (SDN) entre les deux guerres mondiales.
Il dispose (paragraphe 1) que la Cour, dont la mission est de régler, conformément au droit
international, les différends qui lui sont soumis, applique: a) les traités; b) les coutumes internationales; c) les
principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées; d) les décisions judiciaires et la doctrine des
publicistes comme moyens de détermination des règles de droit.
Le paragraphe 2 de cet article mentionne la faculté pour la Cour de statuer ex-aequo et bono si les
parties sont d’accord, c'est-à-dire en application non pas du droit mais de l’équité.
2- Force et faiblesse de l’article 38 du statut de la CIJ
En un siècle d’existence, cet article est la seule disposition conventionnelle qui a osé énumérer les
sources du droit international. Cet article reste d’actualité et il résiste aux critiques car les propositions de son
amendement sont mineures.
Les critiques dont il fait l’objet s’articulent particulièrement autour de quatre points:
Primo, il évacue les actes unilatéraux des Etats (déclaration, protestation, reconnaissance…) et des
organisations internationales (résolutions ou recommandations) qui contribuent indéniablement à la
formation du droit international.
Secundo, il lie les principes généraux de droit aux «nations civilisées» alors que cette notion est
obsolète et surannée.
Tertio, il ne pose ni le principe de la prééminence des traités et des coutumes par rapport aux autres
sources, ni l'idée de la valeur juridique équivalente entre ces deux sources principales.
Quarto, il ne fait aucune allusion au jus cogens (règles impératives)…
3- Typologie des sources selon la doctrine et la jurisprudence
La doctrine dominante des spécialistes et la jurisprudence constante distinguent les sources directes
ou principales (traités et coutumes), qui ont la même valeur juridique, et les sources dites indirectes,
auxiliaires, secondaires, supplétives…: principes généraux de droit, doctrine, jurisprudence, résolutions des
organisations internationales, équité.
II- Hiérarchie des sources du droit international
1- Suprématie du traité et de la coutume par rapport aux sources secondaires
L'article 38 du Statut de la CIJ n’établit pas de hiérarchie entre les sources qu’il énumère; mais la
doctrine et la jurisprudence admettent largement l’égalité entre le traité et la coutume, qualifiés de sources
directes ou principales, d’une part, et leur supériorité sur les autres sources considérées comme indirectes,
auxiliaires, secondaires, supplétives d’autre part.
Les traités et les coutumes ont la même valeur juridique; Leurs relations conflictuelles ou
contradictoires sont résolues par l’application de deux règles d’or: le postérieur prévaut sur l’antérieur (lex
posterior derogat priori) et le spécial l’emporte sur le général (lex specialis derogat generali).
2- Suprématie de la charte de l’ONU en vertu de son article 103
Sans énumérer les sources, l’article 103 de la Charte de l’ONU, pose le principe de la supériorité de
la charte sur tout autre accord international contraire conclu par les Etats membres 75.
Cette ne traite pas la hiérarchie des sources du droit international de façon générale; elle ne
s’applique en fait qu’entre les traités et la charte de l’ONU comme l’affirme la CIJ: « Tous les accords
régionaux, bilatéraux et même multilatéraux que les parties à la présente affaire peuvent avoir conclu au
sujet du règlement des différends ou de la juridiction de la CIJ sont subordonnés aux dispositions de l'article
103»76. Il convient de rappeler que l'article 20 du Pacte de la SDN allait encore plus loin et prévoyait
l’abrogation automatique de toutes les obligations contraires à ses dispositions.
3- Jus cogens ou règles impératives du droit international

4
3-1- Définition
Les règles du jus cogens (règles impératives) sont les règles qui lient la communauté internationale
dans son ensemble, qui sont supérieures aux règles ordinaires (coutumières et conventionnelles), qui
annulent toute règle qui les contredit et auxquelles aucune dérogation n’est permise.
3-2 - Consécration conventionnelle du jus cogens
Le droit international classique méconnaissait le jus cogens consacré par la Convention de Vienne
sur le droit des traités de 1969 dont l’article 53 précise qu'«…une norme impérative du droit international
général est une norme acceptée et reconnue par la communauté internationale des États dans son ensemble
en tant que norme à laquelle aucune dérogation n'est permise et qui ne peut être modifiée que par une
nouvelle norme du droit international général ayant le même caractère». Selon son article 64, «si une
nouvelle norme impérative du droit international général survient, tout traité existant qui est en conflit avec
cette norme devient nul et prend fin».
Il ne s’agit pas d’une nouvelle catégorie de sources du droit international, puisque les règles
impératives sont d’origine conventionnelle et/ou coutumière. Mais, elles sont juridiquement supérieures aux
règles ordinaires (conventionnelles et coutumières). Les règles impératives ont une valeur comparable à celle
des règles constitutionnelles en droit interne.
75- CIJ, CIJ, Activités militaires et paramilitaires des Etats-Unis au Nicaragua et contre celui-ci (Compétence), Arrêt du
26-11-1984, Rec. 1984, parag.107.
76- Note 47. Cf. L’affaire relative à des questions d’interprétation et d’application de la Convention de Montréal de 1971
résultant de l’incident aérien de Lockerbie (14 avril 1992), vol. 2, pp.172-175.

3-3- Consécration jurisprudentielle du jus cogens


Dans un premier temps, la CIJ a évoqué timidement la notion de jus cogens. Elle a parlé de
«principes généraux et bien reconnus»77, de «principes reconnus par les nations civilisées comme obligeant
les États même en dehors de tout lien conventionnel»78, de «principes essentiels du droit international
contemporain»79, voire d’«obligations impératives»80. Dans son arrêt sur l'affaire de la Barcelona Traction
(1970), la CIJ a évoqué des «obligations des États envers la communauté internationale dans son ensemble»
qui sont des obligations erga omnes, dépassant les relations réciproques entre les États. Dans son avis sur la
Licéité de la menace ou de l'emploi d'armes nucléaires, la Cour a déclaré «qu'un grand nombre de règles du
droit humanitaire applicable dans les conflits armés sont si fondamentales pour le respect de la personne
humaine […] [que] ces règles fondamentales s'imposent d'ailleurs à tous les États, qu'ils aient ou non ratifié
les instruments conventionnels qui les expriment, parce qu'elles constituent des principes intransgressibles
du droit international coutumier»81…
Paradoxalement, d'autres juridictions sont allées plus loin que la Cour internationale de justice dans
le travail d'élucidation des normes de jus cogens.
C’est notamment le cas du le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) qui a
considéré que «la répulsion universelle» que suscite la torture «a donné lieu à toute une série de règles
conventionnelles et coutumières ayant une place élevée dans le système normatif international, une place
comparable à celle d'autres principes, comme la prohibition du génocide, de l'esclavage, de la
discrimination raciale, de l'agression, de l'acquisition de territoires par la force et de la suppression par la
force du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'interdiction de la torture présente [des] traits
importants qu'elle partage probablement avec les autres principes généraux protégeant les droits
fondamentaux de l'homme». «En raison de l'importance des valeurs qu'il protège, ce principe est devenu une
norme impérative ou jus cogens, c'est-à-dire une norme qui se situe dans la hiérarchie internationale à un
rang plus élevé que
77- Affaire du Détroit de Corfou, Arrêt du 9 avr. 1949 (fond), Rec. CIJ, 1949, p. 22
78- Réserves à la Convention contre le génocide, Avis du 28 mai 1951, Rec. CIJ, 1951, p. 22
79- Affaire du Timor oriental (Portugal c/ Australie, Arrêt du 30 juin 1995, Rec CIJ, 1995, p.102, §29.
80- CIJ, Personnel diplomatique…, Ordonnance du 15/12/1979, Rec. 1979, p. 20.

5
81- Avis du 8 juillet 1996, Rec. CIJ, 1996, p.257, §79. Pour d'autres exemples tirés de la jurisprudence de la CIJ, cf.
Emmanuel Decaux, "La CIJ et les droits de l'homme", in Studi in onore di Gaetano Arangio-Ruiz, Editoriale scientifica, 2004, tome
II, p. 921.

Le droit conventionnel et même que les règles du droit coutumier “ordinaire”. La conséquence la
plus manifeste est que les États ne peuvent déroger à ce principe par le biais de traités internationaux, de
coutumes locales ou spéciales ou même de règles coutumières générales qui n'ont pas la même valeur
normative»82…
La Cour européenne des droits de l'homme est allée dans le même sens en reconnaissant le jus
cogens83.Pour sa part, le Tribunal de première instance des Communautés européennes (devenu Cour de
Justice de l’Union Européenne) s'est expressément référée au «[…] jus cogens, entendu comme un ordre
public international qui s'impose à tous les sujets du droit international, y compris les instances de l'ONU, et
auquel il est impossible de déroger […]»84.
La jurisprudence arbitrale a entériné à son tour la notion de jus cogens85.
Cette audace jurisprudentielle a poussé la CIJ à évoluer vers la mention expresse et sans ambigüité
de la notion de jus cogens: «le seul fait que des droits et obligations erga omnes seraient en cause dans un
différend ne saurait donner compétence à la Cour pour connaître de ce différend. Il en va de même quant
aux rapports entre les normes impératives du droit international général (jus cogens) et l'établissement de la
compétence de la Cour: le fait qu'un différend porte sur le respect d'une norme possédant un tel caractère,
ce qui est assurément le cas de l'interdiction du génocide, ne saurait en lui-même fonder la compétence de la
Cour pour en connaître»86.
3-4- Contenu du jus cogens
S’agissant du contenu concret du jus cogens, la CDI a donné quelques exemples de jus cogens en
matière de traités: traités qui ont trait à l'emploi de la force contrairement à la Charte de Nations Unies, à la
traite des esclaves, à la piraterie, au génocide... Mais cette énumération n'est pas limitative.
Pour sa part, la CIJ a mentionné la prohibition des actes d'agression, le génocide, l’atteinte aux
droits fondamentaux de la personne humaine, notamment l’esclavage et la discrimination raciale, alors même
que ces problèmes n'étaient pas en cause en l'espèce 87, la protection diplomatique telle qu'elle est définie par
les Conventions de Vienne de 1961 et 196388, l’interdiction du génocide89, de la torture90…
82- TPIY, Affaire Furundzija (1998), IT-95-17/1-T, jugement de la chambre de première instance, 10 déc. 1998, §§ 143-
157.
83- CEDH, aff. Al-Adsani, arrêt du 21 nov. 2001.
84- Arrêt du 21 sept. 2005, aff. T-306/01, Ahmed Ali Yusuf et Al Barakaat International Foudation c/ Conseil et
Commission, notamment §§ 270 et sq.
85- Sentence arbitrale Aminoil c. Koweit, 24 mars 1982, JDI, 1982, p. 893.
86- CIJ, Affaire des Activités armées sur le territoire du Congo (RDC c/ Rwanda), arrêt du 3 février 2006, §64.
87- CIJ, Affaire de la Barcelona Traction, (fond), 5 février 1970, Rec. p. 3.
88- CIJ, Personnel diplomatique et consulaire des Etats-Unis à Téhéran, Ordonnance en mesures conservatoires,
Rec.1979, p. 7.
89- CIJ, Activités armées sur le territoire du Congo, Exceptions préliminaires, 3 février 2006, Comm Ph Weckel, RGDIP,
2006 2 p. 487.

COURS/THÈME N° 4 –
LES TRAITÉS : NOTION et CONCLUSION
La pratique conventionnelle est très enracinée dans l’histoire 91.
Le régime juridique des traités se constitue de règles coutumières codifiées par et dans deux
conventions de Vienne : celle régissant les traités entre Etats (signée le 23/05//1969 et entrée en vigueur le
27/01//1980- appelée: traité des traités), et celle de 1986 régissant les traités entre Etats et organisations
internationales et entre celles-ci.

6
Il importe d’examiner la notion de traité (I) et les procédures concrétisant ou accompagnant leur
conclusion (II).
I- Notion de traité
1- Dénomination
La doctrine dénombre une trentaine d’expressions utilisées, de manière généralement indifférente
ou interchangeable, pour désigner cette source: traité, accord, convention, protocole, charte, pacte…
La CIJ a admis que «la terminologie n’est pas un élément déterminant quant au caractère d’un
accord ou d’un engagement international»92.
Le droit positif (Art. 2-1-a- de la Convention de Vienne sur le droit des traités) ne tient pas compte
de la dénomination particulière des traités.
2- Définition du traité
Un large consensus doctrinal se dégage à propos de la définition du traité 93 désignant tout accord
conclu par écrit entre sujets du droit international, jouissant de la personnalité juridique internationale (Etats
et organisations internationales), régi par le droit international et destiné à produire des effets juridiques,
quelle que soit sa dénomination particulière94.
90- CIJ, Obligation de poursuivre ou d’extrader, (fond), 20 juillet 2012.
91- Le plus connu et le plus important des traités très anciens est sans aucun doute le traité de Kaddesh conclu vers 1279
av. J.-C. entre le pharaon Ramsès II et le souverain hittite Khattousil II. Il s’agit d’un traité de paix et d’alliance, relativement
complet, entre les empires égyptien et hittite. Pacte de non-agression, il établit également une alliance défensive, une garantie
mutuelle de succession au trône – par le mariage entre le pharaon et une fille du monarque hittite – et une assistance mutuelle contre
les sujets rebelles.
92- CIJ, Statut international du Sud-Ouest africain (Exceptions préliminaires), Arrêt du 21-12-1962, Rec. 1962, p.33.
93- N. Quoc Dinh, op.cit., p.116; S.Dreyfus, op.cit., p.125; Dehaussy, «Les sources», Juris-classeur du Droit
International, vol. 1, fascicule n° 11, p.3.
94 - La Convention de Vienne sur le droit des traités (Art. 2.1-a).

3- Contexture (ossature) des traités


Le texte d’un traité comprend généralement, mais pas obligatoirement, un préambule
(introduction), un dispositif (des articles comportant des alinéas et formant parfois des chapitres), des clauses
finales (qui précisent la nature solennelle ou simplifiée des traités, l'autorisation ou l'interdiction des réserves,
les modalités et les procédures d’entrée en vigueur, d’amendement, d’extinction des traités… Fréquemment,
elles désignent aussi la ou les langues faisant foi), et éventuellement des annexes (cartes…).
4- Typologie des traités
Plusieurs classifications des traités sont envisageables selon les critères privilégiés: nombre des
parties, objet, date et procédé d’entrée en vigueur…
Les traités bilatéraux et les traités multilatéraux sont conclus successivement entre deux ou
plusieurs parties (trois et plus).
Alors que les traités en forme solennelle nécessitent la signature suivie de la ratification pour leur
entrée en vigueur, les accords en forme simplifiée sont immédiatement exécutoires après leur signature.
D'autres classifications existent: traités ouverts et traités fermés, accords écrits et accords verbaux
ou non écrits, traités publiés et traités secrets…
II- Conclusion des traités
La conclusion des traités est un processus qui couvre les diverses étapes d’élaboration du texte du
traité.
1- Négociations et pleins pouvoirs

7
La négociation des traités s’effectue entre les négociateurs (les plénipotentiaires). Relevant de
l’ONU, la Commission du Droit International (CDI) est l’organe par excellence de préparation de projets de
traités multilatéraux en vue de faciliter les négociations 95.
Les plénipotentiaires sont munis d’un document appelé "pleins pouvoirs" permettant de vérifier la
représentativité authentique de l’Etat. Les pleins-pouvoirs sont délivrés par les autorités habilitées
constitutionnellement à engager internationalement l’Etat: chef d'Etat, chef de gouvernement, ministre des
affaires étrangères. Ces trois personnalités sont dispensées de présenter les pleins pouvoirs ; il en est de
même de l'ambassadeur, mais seulement lorsqu'il négocie un traité dans le pays où il est déjà accrédité.
95- La Commission du droit international fut créée le 21/11/1947 par l'AG/NU (A/RES/174(II)). Elle a pour mission de
favoriser la codification et le développement progressif du droit international. Elle se compose de 34 membres élus par l'AG et
représentant les principaux systèmes juridiques du monde. Ils siègent en qualité d'experts et à titre individuel et non en qualité de
représentants de leur gouvernement.

2- Rédaction du texte du traité


Le traité est rédigé dans la langue commune des parties ou dans une langue de leur choix si leurs
langues sont différentes. S’il est rédigé en deux langues ou plus, le traité détermine souvent la version faisant
foi pour surmonter les difficultés d’interprétations divergentes entre les différentes versions rédactionnelles.
3- Adoption du texte du traité
L’adoption du traité marque la clôture des négociations et signifie que le projet du traité est devenu
définitif; mais elle n'exprime pas l’engagement des parties.
Au sein d’une conférence internationale, l’adoption du texte du traité s’effectue à la majorité des
deux tiers (2/3) des parties présentes, à moins que ces parties ne décident, à la même majorité, d’appliquer
une règle différente (Art.9 de la CVDT).
4- Dépôt et dépositaire du traité
Les parties à un traité multilatéral désignent son dépositaire 96 chargé de conserver le texte
authentique du traité ainsi que les documents qui accompagneront la vie du traité: instruments de ratification,
de signature après paraphe, d’adhésion, déclarations de réserves, d'objections aux réserves et de retrait des
réserves… Le dépositaire reçoit ces documents et les communique aux parties contractantes. Il constate et
communique aux parties l’entrée en vigueur du traité.
Le dépositaire peut être le ministre des affaires étrangères de l’Etat où le traité a été adopté ou le
Secrétaire général d’une organisation internationale et surtout le Secrétaire général de l'ONU qui est le
dépositaire de plusieurs centaines de traités multilatéraux 97.
5- Enregistrement et publication des traités
L’article 102 de la Charte de l’ONU dispose que tout traité conclu par un pays membre «sera le
plutôt possible enregistré au secrétariat et publié par lui» (§1) et qu'«aucune partie à un traité ou accord
non enregistré ne pourra invoquer le traité ou l’accord en question devant un organe de l’ONU» (§2). Le
Secrétariat de l'ONU a reçu mandat de publier les traités internationaux qui sont enregistrés.
L’article 80 de la Convention de 1969 (qui s’inspire de l’article 102) étend le champ d’application
de l’article 102 de la Charte qui se limite aux Etats membres de l’ONU.
La rédaction de l’article 102 appelle plusieurs remarques.
96- Le rôle et les fonctions du dépositaire (gouvernement, secrétaire général d'une organisation internationale) sont
précisés par les articles 76 et 77 de la Convention de Vienne de 1969.
97- Pour la pratique en matière de dépôt, voir le Précis de la pratique du Secrétaire général en tant que dépositaire des
traités multilatéraux (ST/LEG/7/Rev.1).

D’abord, l’expression «le plutôt possible» est ambigüe car elle peut s’accommoder des retards que
prennent les Etats avant d’enregistrer et de publier les traités qu’ils concluent.
Ensuite, l’enregistrement et la publication des traités n’en conditionnent ni l’entrée en vigueur ni la
validité, mais visent à lutter contre les traités «secrets» ou la «diplomatie secrète» tenue pour un facteur
majeur de méfiance et d'instabilité des relations internationales.

8
Troisièmement, les traités non enregistrés et non publiés ne sont pas nuls ou entachés de vices de
consentement, mais les Etats qui en sont parties ne peuvent pas s’en prévaloir devant les organes de l’ONU,
la CIJ en particulier. Pareille restriction ne s’étend ni à l’arbitrage ni à d’autres cours ou tribunaux
internationaux ne relevant pas de l’ONU.
En quatrième lieu, avant l'article 102 de la charte de l'ONU, l’article 18 du Pacte de la SDN qui
régissait cette question imposait la publication "immédiate" des traités sous peine de leur nullité. Mais,
l'obligation d'enregistrer les traités n'a pas, tant s'en faut, éliminé les accords secrets 98entre les deux guerres
mondiales.
Le Recueil des traités de l’ONU (RT/ONU), collection de plusieurs milliers de volumes, constitue
un véritable répertoire des traités enregistrés et publiés et donc reproduits in extenso. Cependant, compte tenu
de la crise financière des Nations Unies d'une part, et pour réduire l’écart entre l'enregistrement et la
publication des traités d'autre part, il a été décidé que certains accords d’importance mineure ne seront pas
publiés in extenso.
98- A titre d'exemple, entre 1958 et 1973, la France a conclu un millier de traités qui n’ont pas été publiés, cf. Dehaussy,
op. cit., p.22; R. Pinto, "Le juge devant les traités non publiés par la France", in Mélanges M. Waline, Paris, LGDJ, 1974, p.233.

COURS/THÈME N° 5 –
LES TRAITÉS: MODES D’ENGAGEMENT, DE MISE EN VIGUEUR ET
D’EXCTINCTION
Au niveau de leur application, les traités ont une durée de vie plus ou moins longue selon les cas,
avec un début et une fin. Il convient d’examiner les modes d’engagement par un traité et de son entrée en
vigueur (I), et les conditions et les modalités de mise en oeuvre des traités (II).
I- Modes d’engagement par un traité et son entrée en vigueur
Les Etats expriment leur consentement d’être liés par l’accord à travers la signature, la ratification
(l’acceptation, l’approbation), l'adhésion.
1- Modes d’engagement par un traité: signature, ratification, adhésion
1-1- Signature
Les traités portent la date de leur signature et non pas celle de leur entrée en vigueur.
Selon les traités, la signature peut lier ou ne pas lier l’Etat signataire.
La signature ne lie pas (n’engage pas) :
- lorsqu’il s’agit de traités en forme solennelle qui nécessitent une ratification; (ou)
- lorsqu’elle est incomplète, c'est-à-dire sous forme de paraphe (le plénipotentiaire se contente
d’apposer seulement ses initiales); (ou)
- lorsqu’elle est conditionnée et suivie de la mention ad referendum (qui nécessite une
confirmation ultérieure).
En revanche, la signature lie ou engage l’Etat signataire en cas d’accords en forme simplifiée (et)
lorsqu’elle est complète, définitive et inconditionnée (ou inconditionnelle).
1-2- Ratification (acceptation et approbation)
La ratification est l’acte par lequel l’autorité étatique et constitutionnelle compétente à engager
internationalement l’Etat confirme la signature apposée au traité par le plénipotentiaire. En effet, l'Etat n'est
lié par l'accord solennel qu’après sa ratification 99.
C’est le droit interne (constitutionnel) de l’Etat qui détermine l’autorité habilitée à ratifier les traités
(pouvoir exécutif ou législatif ou généralement les deux).
L’Etat n’est pas tenu de ratifier tous les traités qu’il a accepté de signer.

9
99- La CIJ avait déclaré à ce sujet que «Le Nicaragua, du fait qu'il n'a pas déposé son instrument de ratification du
protocole de signature du statut de la CPJI, n'était pas partie à ce traité», Aff. Activités militaires…, Rec.1984, p.404.

En principe, la ratification n’a pas de délai.


Outre la ratification, certains Etats utilisent aussi l’acceptation et/ou l’approbation comme
expressions analogues.
1-3- Adhésion
L'adhésion d’un Etat à un traité signifie que cet Etats rejoint ultérieurement la liste des Etats qui ont
conclu initialement le traité. Elle a le même effet juridique que la ratification et la signature définitive.
Lorsque le traité est ouvert aux nouveaux membres, l'Etat peut exprimer son consentement à être
lié par un traité en déposant une demande d'adhésion auprès du dépositaire.
Une fois l’Etat admis au traité, il acquiert les mêmes droits et devoirs que les autres parties.
2- Entrée en vigueur des traités
Le traité bilatéral entre en vigueur à la date de l’échange des instruments de signature ou de
ratification entre les deux parties contractantes.
Les traités multilatéraux fixent généralement un nombre minimum (un seuil) de ratifications à
atteindre pour leur entrée en vigueur. Ce seuil varie selon les traités 100.
II- Conditions et durée de mise en oeuvre des traités
1- Validité des traités
La validité d’un traité dépend de la régularité du consentement et de la licéité de son objet.
Les vices du consentement des traités sont: l’erreur, le dol, la corruption et la contrainte.
Est nul ab initio tout traité qui, au moment de sa conclusion, est contraire au jus cogens (Art. 53
CVDT). De même, si une règle impérative survient, elle annule tout traité contraire déjà existant (Art. 64).
Alors que l’annulabilité sanctionne les traités entachés des vices que sont l’erreur, le dol, la
corruption, la nullité sanctionne les traités entachés de la contrainte et des violations du jus cogens.
2- Réserves aux traités
La réserve est une déclaration unilatérale faite par un Etat au moment de l’engagement (signature
définitive, ratification, adhésion) par laquelle il vise à exclure ou à modifier, pour lui, l’effet juridique de
certaines dispositions du traité.
Les réserves sont en principe autorisées; elles sont interdites (Art. 19 CVDT) lorsque le traité lui-
même les interdit complètement, lorsque le traité les interdit partiellement 101, lorsqu'elles sont incompatibles
avec l’objet et le but du traité. La troisième exception pose des problèmes délicats.
Les Etats qui n’acceptent pas les réserves faites par un Etat peuvent formuler des objections ou des
réserves aux réserves.
Tout État peut à tout moment retirer une réserve ou une objection à une réserve.

100- La 35ème ratification (Art. 84 de la Convention de Vienne de 1969); la 22 ème (Art. 51 de la Convention sur les relations
diplomatiques de 1961); le 60ème instrument de ratification ou d'adhésion (Art. 308 de la Convention sur le droit de la mer de 1982)…

3- Extinction (fin ou terminaison) des traités


L'extinction (fin ou terminaison) d’un traité signifie que ses parties s'en délient et se libèrent de
l'obligation de l'appliquer.
La fin de traités est tantôt liée à la volonté des parties et tantôt à des facteurs indépendants de cette
volonté.
3-1-Terminaison des traités liée à la volonté des parties

10
L’extinction des traités liée à la volonté des parties survient en cas de :
- Dénonciation par les parties ou une série de retraits successifs des parties;
- Conclusion d’un nouveau traité qui abroge expressément ou tacitement le précédent;
- Fin de la durée fixée par le traité lui-même (clauses finales);
- Survenance de certains faits prévus à l'avance (clauses résolutoires)…
3-2- Terminaison indépendante de la volonté des parties
Les facteurs qui mettent fin aux traités indépendamment de la volonté des parties sont :
- Le changement fondamental des circonstances (clause rebus sic stantibus);
- L’éclatement de conflits armés (guerres) entre les parties…
Mais, la guerre n'a pas d'effet abrogatif sur les traités constituant le droit international humanitaire :
Convections de La Haye (1899 et 1907) et de Genève (4 en 1949 et 2 en 1977) qui s’appliquent précisément
au cours des conflits armés. De même, la guerre n’abroge pas les traités réglementant les situations dites
objectives: traités de délimitation des frontières, de désarmement, de neutralité, de navigation dans certains
détroits et canaux internationaux….
La rupture des relations diplomatiques n'a pas d'incidence sur le droit des traités (Art. 74 CVDT).
101- Par exemple, les articles 309 et 310 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982, disposent que
la Convention n'admet pas de réserves autres que celles qu'elle autorise expressément dans d'autres articles.

COURS/THÈME N°8 –
L’ÉTAT, SUJET ORIGINEL ET SOUVERAIN DU DIP
Le droit international appréhende l’Etat à partir de ses éléments constitutifs et politico-juridiques.
L’Etat est défini comme une population établie sur un territoire donné sous l’autorité d’un pouvoir politique.
Il dispose d’attributs politico-juridiques, notamment la souveraineté, la personnalité juridique internationale
et la reconnaissance.
I. Eléments constitutifs de l’Etat:
Population, territoire, pouvoir politique
Pour la majorité de la doctrine, les éléments constitutifs de l’Etat sont au nombre de trois: le
territoire, la population, et l’autorité politique; certains auteurs y ajoutent la reconnaissance internationale
classée néanmoins par un fort courant majoritaire parmi les attributs politico-juridiques.
1- Population ou peuple
Il ne peut y avoir d’Etat sans population ou peuple qui peut, selon les cas, atteindre ou dépasser un
milliard d’individus (Chine, Inde), des centaines de millions (Indonésie, Etats unis…), plus de cent millions
(Russie, Japon, Brésil, Nigéria, Pakistan…), des dizaines de millions ou seulement quelques milliers de
personnes (Etats sous peuplés).
Au sein de la population de l’Etat, il importe de distinguer les ressortissants de l’Etat (les
nationaux) et les étrangers140, le critère de distinction étant la nationalité. Aux yeux de la CIJ, «la nationalité
est un lien juridique ayant à sa base un fait social de rattachement, une solidarité effective d'existence
d'intérêts, de sentiments, jointe à une réciprocité de droits et de devoirs…»141.
L'octroi et la déchéance de la nationalité relèvent de la compétence exclusive de l'Etat et de son
droit interne142. Mais, si le droit interne régit la nationalité, il n’en demeure pas moins que le droit à la
nationalité est un droit de l’homme (art. 15 de la Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948) 143.
139- CIJ, Aff. Plateau continental de la mer du Nord, Rec. 1969, para.55, 85 et 88 à 99; CIJ, Aff. Plateau continental
Libye/Tunisie, Arrêt du 24-02-1982, Rec. 1982, para.70 et 132.
140- Il ressort du sixième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2014), qui s’est déroulé du 1er au
20 septembre 2014, que la population légale du Maroc a atteint 33.848.242 habitants dont 33.762.036 citoyens et 86.206 étrangers.

11
141- CIJ. Recueil 1955, Affaire Nottebohm, 6 avril 1955, p. 23.
142- Dans l’arrêt Nottebohm (du 6 avril 1955, fond, Rec.1955), la CIJ reconnaît au Liechtenstein comme à tout Etat
souverain de régler par sa législation les conditions d'acquisition de sa propre nationalité.
143- Voir: E. Decaux, Le droit à une nationalité en tant que droit de l'homme, Revue trimestrielle des droits de l'homme,
2011, n°86, p. 237; SFDI, Droit international et nationalité, Colloque de Poitiers, 9 et 11 juin 2011, Pédone, 2012.

Pour l'attribution de la nationalité d'origine, certains Etats privilégient le lien du sang (jus
sanguinis), c'est-à-dire la filiation; d’autres Etats privilégient le lien du sol (jus soli), c'est-à-dire le lieu de
naissance sur le territoire de l’Etat (y compris ses aéronefs, ses navires ses ambassades à l’étranger).
A côté de la nationalité d’origine, la nationalité acquise est obtenue par voie de mariage ou de
naturalisation.
En cas de dualité ou de pluralité de nationalités, c’est la nationalité effective qui prévaut 144.
A côté de ceux qui ont une nationalité ou plus, il y a ceux qui n’en ont aucune: les apatrides. Le
droit international essaie de leur garantir un minimum de droits 145.
Le droit international146 protège aussi les réfugiés qui n'ont pas "formellement perdu leur
nationalité", mais n'acceptent pas de se réclamer de la protection de leur Etat d'origine.
L’Etat accorde aussi sa nationalité aux navires qui battent son pavillon 147, aux aéronefs148 et aux
engins spatiaux sur la base de l’immatriculation 149.
Pour les personnes morales (entreprises, sociétés…) se confrontant à un litige à l’étranger, la
nationalité est accordée, selon les Etats, sur la base des critères du siège social 150 du lieu d’enregistrement ou
du contrôle effectif151 (détention de la majorité du capital). La CIJ a noté que «le droit international se fonde,
encore que dans une mesure limitée, sur une analogie avec les règles qui régissent la nationalité des
individus ... Sur le plan particulier de la protection diplomatique des personnes morales, aucun critère
absolu applicable au lien effectif n'a été accepté de manière générale.» 152 .
2- Territoire
Le territoire est l'assise spatiale où s’exerce et se limite la souveraineté de l’Etat c’est à dire ses
compétences pleines et exclusives. Il est délimité par des frontières terrestres (et maritimes si l’Etat est
côtier) qui constituent "la ligne de rencontre des espaces où s'exercent respectivement les pouvoirs et
les droits souverains"153.
144- CIJ, arrêt Nottebohm du 6 avril 1955, fond, Rec.1955 p. 23.
145- La convention de New York du 28/09/1954 relative au statut des apatrides, la Convention de Genève du 28 juillet
1951 portant Statut des réfugiés et des apatrides et la Convention de New-York, du 3 août 1961 sur la réduction des cas d'apatridie…
146- La convention de Genève du 28/7/1951 portant statut des réfugiés et le protocole du 31/01/1967.
147- Convention de Montego-Bay (sur le droit de la mer), art. 91-92. "En général, il appartient à tout souverain de décider
à qui il accordera le droit d'arborer son pavillon et de fixer les règles auxquelles l'octroi de ce droit sera soumis", Sentence du
8/8/1905 dans l'"Affaire des Boutres de Mascates.
148- Convention de Chicago du 7 décembre 1944 régissant l’aviation civile internationale.
149- Convention de New-York du 14/01/1975 régissant les objets lancés dans l’espace extra-atmosphérique (Art. 2).
150- Dans l'arrêt de la Barcelona Traction, du 5 février 1970 (fond), la CIJ souligne que le raisonnement est similaire à
celui tenu pour l'individu (Rec., p. 35-36).
151- Dans l'Affaire Elettronica Sicula, (arrêt du 20 juillet 1989) contre l'Italie, la Cour a penché au profit d'actionnaires
américains d'une société italienne.
152- CIJ. Recueil 1970, affaire de la Barcelona Traction, fond (2e phase), p. 43 et pp 35-36. Il s'agissait d'une société que
la Belgique entendait protéger contre le juge espagnol, alors qu'elle était constituée au Canada, entre des actionnaires majoritairement
Belges. La Cour devait s'en tenir à la nationalité de la société et non à celle de ceux qui la contrôlent.

A cause de leur "obsession territoriale" (G Scelle), les Etats ont un comportement territorial très
revendicatif, ce qui conduit à des conflits frontaliers, terrestres et maritimes.
Les frontières sont délimitées par des accords. La frontière maritime se situe dans le prolongement
des frontières terrestres154.

12
La détermination des frontières comporte deux phases: la délimitation (choix de l'emplacement) et
la démarcation (tracé sur le terrain).
Le territoire comporte deux ou trois espaces (terrestre, aérien et maritime) selon que l’Etat a ou n’a
pas de façade maritime:
2-1- Le territoire terrestre: Il comprend la terre ferme (plaines, montagnes, forêts, fleuves, lacs
intérieurs…). Il n’a pas de seuil minimum ou de limite maximale. Certains Etats ont un vaste territoire
d’environ 10 millions de km2 (Chine, Canada, USA, Australie, Russie…); d’autres ont un territoire exigu de
quelques centaines voire dizaines de km2 (micro-États ou Etats exigus).
Le territoire terrestre est délimité par des frontières naturelles (fleuves, chaines montagneuses…) ou
artificielles, fixées par accords, par décisions de justice (arrêts et sentences arbitrales)…
2-2- L’espace maritime: En dehors d’une quarantaine d’Etats enclavés, ne disposant pas de façade
maritime, l’espace maritime de l’Etat comporte:
►Les eaux intérieures: Elles constituent le lieu de rencontre entre la terre ferme et la mer (ports,
embouchures de fleuves, golfes, baies…) sur lesquelles l’Etat côtier exerce une souveraineté totale.
►La mer territoriale: Elle s’étale sur 12 milles marins (mm) à partir des eaux intérieures et sur
laquelle la souveraineté de l’Etat côtier concède aux navires étrangers un seul droit: le droit de passage
inoffensif qui s’exerce de façon continue, sans présenter des menaces pour l’Etat côtier.
►La zone économique exclusive (ZEE): Elle couvre 200 milles marins à partir de la côte ou 188
mm à partir de la fin de la mer territoriale et sur laquelle la souveraineté l’Etat côtier se limite aux ressources
(halieutiques et minières), car les navires étrangers y bénéficient de la liberté de navigation.
Au-delà, c’est la haute mer qui fait partie du patrimoine commun de l’humanité et qui est
accessible à tous les Etats, maritimes et non côtiers (enclavés).
2-3- L’espace aérien: est l’espace atmosphérique qui surplombe le territoire terrestre et maritime;
mais il ne s’étend pas verticalement jusqu’à l’infini et n’englobe pas l’espace extra-atmosphérique qui fait
partie (comme la haute mer) du patrimoine commun de l’humanité. Certains pays équatoriaux ont réclamé,
mais en vain, leur souveraineté sur l’orbite géostationnaire.

153- CIJ, arrêt du 19 décembre 1978 (fond), Plateau continental de la mer Egée Rec.78 p.35, §85; Sentence arbitrale du 31
juillet 1989, Délimitation de la frontière maritime entre le Sénégal et la Guinée-Bissau, RSA, Vol. XX, p. 144.
154- CPA, sentence du 18 septembre 2007, délimitation entre Guyana et Surinam.

3- Pouvoir politique
Il s’agit des institutions étatiques (gouvernement, administration, parlement, armée, police, douane,
justice…) par le biais desquels l’Etat détient et exerce le monopole de la contrainte et du contrôle sinon sur la
totalité du moins sur l’essentiel du territoire et de la population.
La distinction entre l’Etat et le gouvernement s’impose à ce sujet.
L’Etat est une population établie sur un territoire sous l’autorité d’un pouvoir politique. Le
gouvernement est l’élément prépondérant du pouvoir politique qui constitue l’un des trois éléments
constitutifs de l’Etat.
Du coup, la reconnaissance d’Etat diffère de la reconnaissance de gouvernement. La première
atteste l’émergence d’un nouveau membre de la société internationale qui réunit les trois éléments
constitutifs (territoire, population, pouvoir politique). La seconde a trait un Etat existant où le gouvernement
a accédé au pouvoir par voie anticonstitutionnelle (coup d’Etat, révolution…) car les gouvernements qui se
succèdent de façon légale n’ont pas besoin de reconnaissance internationale.
Qu’elle soit d’Etat ou de gouvernement, la reconnaissance obéit à des considérations politiques 155.
II. Attributs politico-juridiques de l’Etat

13
Il s’agit principalement de la souveraineté, de la personnalité juridique internationale et de la
reconnaissance.
1- Souveraineté de L’Etat
Un Etat souverain est un Etat indépendant qui détermine, librement et sans ingérence étrangère, son
régime politique et constitutionnel, son système économique, social et culturel, sa politique étrangère.
Les Etats souverains n’ont pas d’autorité au-dessus d’eux, sauf les engagements qu’ils acceptent
eux-mêmes. En effet, la souveraineté de l’Etat n’exclut pas sa soumission au droit international et
l’obligation qu’il a d’honorer les engagements qu’il assume en vertu du droit international. La doctrine
invoque à cet égard le "domaine réservé" ou "exclusif" de l’Etat pour désigner les domaines qui lui sont
propres et à propos desquels le droit international n’intervient pas.
L’IDI a défini le domaine réservé comme étant celui des «activités étatiques où la compétence de
l'Etat n'est pas liée par le droit international» en précisant que «l'étendue de ce domaine dépend du droit
international et varie suivant son développement»156.
155- G. Giraudeau, "La naissance du Soudan du Sud: La paix impossible ?", AFDI, 2012, p.61.
156- Institut de Droit International, Résolution du 29 avril 1954 de l'IDI, 46ème session tenue à Aix-en-Provence. Cf.
Rousseau, Droit internationale public, 10ème éd., Dalloz, Paris, 1984, p. 356.

Pour la CPJI, «la question de savoir si une certaine matière rentre ou ne rentre pas dans le
domaine exclusif d'un Etat est une question essentiellement relative: elle dépend du développement des
rapports internationaux. C'est ainsi que, dans l'état actuel du droit international, les questions de nationalité
sont en principe de l'avis de la Cour, comprises dans ce domaine»157.
De nos jours, la notion du domaine réservé régresse devant les impératifs de promotion des droits
de l’homme, de protection de l’environnement, des progrès technologiques, des flux transnationaux
(Internet)…
2- Personnalité juridique internationale de l’Etat
La personnalité juridique signifie, d’une part, que l’Etat est une entité politique distincte de chacun
de ses éléments constitutifs et plus particulièrement des personnes qui exercent le pouvoir mais qui changent
(décès, démission…) alors que l’Etat continue et, d’autre part, la capacité ou l'aptitude à être titulaire de
droits et de devoirs internationaux: capacité d’appartenir à des organisations internationales, d’entretenir des
relations diplomatiques (droit de légation), d’ester en justice, de contracter des dettes, d'engager la
responsabilité internationale…
3- Reconnaissance
La reconnaissance est un acte politique discrétionnaire et souverain. Il est dicté par des
considérations d’opportunité politique et des enjeux géostratégiques.
A travers la reconnaissance, un État prend acte de l'existence de certains faits (naissance d’États,
émergence de gouvernements, états de belligérance, d’insurgés…) et déclare ou admet qu'ils lui sont
opposables.
La reconnaissance d'État est l'acte par lequel un État constate qu’une entité réunit les trois éléments
constitutifs (population, territoire, pouvoir politique) et qu’il est considère comme membre à part de la
société internationale. La reconnaissance de gouvernement est l'acte par lequel un État reconnaît l'autorité
politique qui a pris le pouvoir dans un État de façon non-constitutionnelle (révolution, coup d'État…).
La reconnaissance peut être expresse (solennelle) ou tacite ou implicite (entrée en relations
officielles…), unilatérale ou collective…
La doctrine est divisée à propos des effets de la reconnaissance. Pour certains auteurs, elle revêt un
caractère constitutif et représente donc le quatrième élément constitutif de l’Etat à côté du territoire, de la
population et du pouvoir politique. Mais pour la majorité des spécialistes, elle a un effet déclaratif et ne fait
que constater l’existence de l’Etat. C’est notamment la position de l'Institut de droit international dès sa
session de 1936 à Bruxelles.

14
157- CPJI, Avis consultatif du 7 février 1923, Différend franco-britannique des décrets de nationalité promulgués en
Tunisie et au Maroc, série B, n° 4, p. 24.

15