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Les médias: quatrième

pouvoir ou nouveaux chiens


de garde?

"La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus
précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement,
sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi"

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, août 1789

1
Sommaire

Introduction…………………………………………………………………………….…4

I. Si les médias, en ouvrant l'espace public au citoyen, constituent un des


fondements de tout système démocratique, leur(s) implication(s) dans la
formation et l'emprise de la "société du spectacle" (Guy Debord) tend à
remettre en cause leur rôle originel de "quatrième pouvoir".

A. Depuis son émergence, le système médiatique se veut "quatrième pouvoir"; il s'est en


effet longtemps posé comme lien privilégié entre gouvernants et gouvernés, devenant
ainsi une des bases de la démocratie.

1. L'histoire des médias – plus précisément de leur émergence massive dans le monde
moderne – démontre leur rôle de lien entre sphère politique et sphère privée...........................6

2. Equilibrant les trois pouvoirs "classiques", les médias sous leurs formes successives
ont progressivement légitimé l'appellation de "quatrième pouvoir"…………………………...7

B.L'asservissement actuel des médias au monde de l'image pose la question des relations
entre sphères médiatique, politique et économico financière.

1. Les médias, par la modification des règles journalistiques liée à la nécessaire


adaptation de la société de l'information à la notion de compétitivité, cessent de servir le
citoyen pour se faire serviteurs du monde politique et de la société du spectacle……………..9

2. La marchandisation du pouvoir médiatique, corollaire de l'introduction de


l'information distractive, redessine les contours de la société de l'information et par là même
de la démocratie………………………………………………………………………………11

2
II. L'avènement d'un système médiatique asservi à la technique et vecteur
d'un mode de pensée unique a perverti le pouvoir des médias, qui
exerceraient alors un pouvoir de contrôle voire de désinformation;
l'émergence d'un nouveau contre-pouvoir semble alors nécessaire à la
survie de la démocratie.

A. S'éloignant de leur rôle originel de contre-pouvoir, les médias contribuent à la


définition des enjeux politiques, mais également à la fabrication de l'opinion, voire à un
processus de désinformation pouvant nuire au débat démocratique.

1. Les médias participent dans une large mesure à établir ce qui doit être traité
politiquement…………………………………………………………………………………13

2. Le système médiatique, tout en voyant diminuer sa liberté de diffusion, façonne en


grande partie "l'opinion publique", variable fondamentale dans les "démocraties de masse"..15

B. Si l'histoire des médias met en évidence des espérances, des déceptions et des
occasions manquées, à travers un rapport complexe aux innovations technologiques, cela
n'est pas sans supposer une volonté de reconstruction sans cesse renouvelée.

1. Malgré les désillusions et les dérives Internet a cristallisé les espoirs de tout un
ensemble de communautés et sert aujourd'hui encore les idéaux du cyber-communisme…...17

2. La "nouvelle coalition des dominants" (Ramonet) pousse à opposer à la


mondialisation médiatico-politico-économique "un cinquième pouvoir", expression d'une
force civique citoyenne……………………………………………………………………….19

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Introduction

Dans son "discours d'Harvard" de juin 1978, Alexandre Soljenitsyne déclare: "La
presse est devenue la force la plus importante des Etats occidentaux, elle dépasse en
puissance les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Pourtant, voyons: en vertu de quelle
loi a-t-elle été élue et à qui rend-elle compte de son activité? (…) Quels sont les électeurs de
qui les journalistes occidentaux tiennent leur position prépondérante? (…) De quels pouvoirs
sont-ils investis? Si on prend la presse occidentale dans son ensemble, on y observe
également des sympathies dirigées en gros du même côté (celui où souffle le vent du siècle),
des jugements maintenus dans certaines limites, acceptées par tous (…) et cela a pour
résultat, non pas la concurrence, mais une certaine unification."1 L'écrivain dissident
interroge ici une question centrale dans la presse – et par extension dans l'ensemble du
système médiatique -, celle du pouvoir, et son corollaire, la légitimité. Près de trente ans plus
tard, il semble pertinent de chercher à cerner les enjeux actuels du pouvoir des média (s).
Sont-ils un "quatrième pouvoir", comme certains auteurs l'écrivent, ou sont-ce les "nouveaux
chiens de garde" comme le proclame Serge Halimi, réactualisant la pensée de Paul Nizan?

Car qu'est-ce que les médias sinon tout ce qui se rapporte à la diffusion de l'information, et qui
constitue à la fois un moyen d'expression et un intermédiaire transmettant un message à
l'attention d'un groupe? On s'intéressera plus précisément ici au système médiatique tel qu'il
s'organise aujourd'hui, l'ensemble des médias- télévision, radio, Internet, presse écrite
principalement forcément à la fois produit et moteurs de nos sociétés occidentales
« démocratique s» - plus généralement « démocratie de masse ». C'est ainsi la notion de
« mass média » qui retiendra notre attention. Bien souvent questionnés, critiqués, et dénoncés
en raison de l'ascendant qu'ils ont sur l'opinion publique d'une société, il est trop rare de tenter
de voir comment et pourquoi leur a été accolé cette expression de « quatrième pouvoir », dans
le sens où l'action médiatique rend possible la diffusion d'une éventuelle critique de tout un
système. Cependant des auteurs comme Serge Halimi rejettent cette conceptualisation et
dénoncent le fonctionnement actuel du monde médiatique ; c'est tout le sens de l'expression
« nouveaux chiens de garde » : « le contre-pouvoir s'est assoupi. Il s'est retourné contre ceux
qu'il devait servir, pour servir ceux qu'il devait surveiller. »

Dans le contexte général actuel il paraît évident que la modernité a favorisé la massification
des médias ; que la « surmodernité » (Balandier) les a pervertis. Tout s'accélère : presse
gratuite, crise de la grande presse traditionnelle, émergence d'Internet, dérives télé et
audiovisuelles, « télé poubelle » et « real TV ». Plus rien ne semble être sous contrôle et il
semble que nous soyons en présence d'une escalade de moins en moins acceptable vers un
niveau difficilement concevable de manipulation des masses, par la transformation du monde
de l'information en société de l'information.

Les transformations successives qu'a connu le monde des médias tout au long de son histoire
pose une question essentielle : le jeu médiatique sert-il encore la démocratie? Car plus qu'un
simple moyen d'expression il faut tenter de le voir comme un outil possible de coercition ; il
ne fait pas qu'informer, loin s'en faut, il produit du sens en contribuant à la construction d'une
opinion publique. De là il est nécessaire d'interroger ce sens : est-il un vecteur d'une pensée
unique? Pontifie-t-il un « politiquement correct » qui enfermerait toute contestation ou
opinion divergente dans un carcan d'exclusion? Ou bien l'appellation même de « contre-
1 Cité par F.M Samuelson, Il était une fois Libé, Seuil, 1979

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pouvoir » est-elle justifiée par la possibilité que donne le jeu médiatique de s'exprimer, de
critiquer et de dénoncer? De plus si l'on soulève la question de l'influence des médias sur
l'opinion publique il faut se demander si elle ne les confine pas dans un ensemble de réseaux
contrôlé par les sphères politico-economico-financières, au moyen de la technique... Car il
apparaît que cette dernière a toujours été un des vecteurs de l'évolution médiatique : on peut le
voir avec diverses inventions, comme l'imprimerie, et tout récemment avec l'émergence
d'Internet. Ne peut-on penser que celui-ci consacrera le dépassement du « quatrième pouvoir »
par la technique? La presse d'opinion « traditionnelle » survivra-t-elle à cette intrusion
excessive de la technologie dans les médias? Car, comme l'écrit Françoise Tristani-Potteaux1,
nous sommes actuellement surinformés. Mais cette surinformation pose forcément la question
de la qualité de l'information qui "s'efface derrière le vedettariat des informateurs". Les
médias cherchent-ils encore à informer ou seulement à produire du spectacle?
Par ailleurs, en parallèle du glissement des médias de l'information vers le spectacle, on
constate un basculement du « contre-pouvoir » en pouvoir, influant sur l'opinion publique,
s'affirmant comme un des déterminants essentiels du jeu politique. Peut-on alors concevoir un
tel pouvoir -n'ayant pas en outre la légitimité des urnes – sans contrôle? Ne faut-il pas
s'opposer à cette « dérive » dont parle Roland Cayrol?
La perversion du système médiatique pose une question plus large, celle de la pertinence de
notre « illusion démocratique ». En effet, les médias ne sont-ils pas le reflet d'une façade
couvrant l'échec du modèle de la démocratie libérale? A travers les médias, ce sont toutes les
institutions de notre République qui sont interrogées. On peut alors légitimement chercher à
savoir si elles restent encore pertinentes malgré l'apparent consensus dont elles semblent faire
l'objet. Questionner les médias, c'est également analyser le pouvoir que l'image et les
symboles tendent de plus en plus à prendre dans nos sociétés. Servent-elles des « propagandes
silencieuses »?
Un enjeu majeur est enfin de chercher à dégager des solutions à la crise actuelle des médias.
En effet, si ceux-ci cessent de servir la démocratie – et si l'on accepte de présupposer que
celle-ci reste « le pire des systèmes à l'exception de tous les autres » (Churchill) – une
redéfinition de leur rôle, de leur structure ainsi que de leur contrôle semble nécessaire.

Historiquement, les médias se sont constitués de facto « quatrième pouvoir » en ouvrant


l'espace public au citoyen. Mais leur implication dans la construction de la « société de
l'image » force à interroger ce « quatrième pouvoir » d'un regard critique. (I)
Ce regard critique passera alors en analysant la façon dont les médias déterminent certains
aspects du jeu politique tout en contrôlant l'opinion, ainsi qu'en mettant à jour les moyens mis
ou à mettre en oeuvre pour porter une alternative à cette perte progressive de sens. (II)

1
F. TRISTANI-POTTEAUX, L'information malade de ses stars, ALESIA, 1983

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I. Si les médias, en ouvrant l'espace public au citoyen,
constituent un des fondements de tout système
démocratique, leur(s) implication(s) dans la formation et
l'emprise de la "société du spectacle" (Guy Debord) tend à
remettre en cause leur rôle originel de "quatrième
pouvoir".

A. Depuis son émergence, le système médiatique se veut


"quatrième pouvoir"; il s'est en effet longtemps posé comme
lien privilégié entre gouvernants et gouvernés, devenant ainsi
une des bases de la démocratie.

1. L'histoire des médias – plus précisément de leur émergence massive dans le


monde moderne – démontre leur rôle de lien entre sphère politique et sphère
privée.

Comme le souligne Charles Ledré1, le XVIII° siècle marque "l'éveil de l'opinion", dans des
sociétés alors principalement dominées par le pouvoir religieux. L'Angleterre, en terme
d'émergence d'une "presse d'opinion", est alors en avance sur ses voisins européens. Si le
mouvement est relayé par les principaux partis – whigs et tories -, la presse anglaise se pense
d'emblée comme contre-pouvoir, notamment à travers sa lutte pour obtenir le droit de publier
le compte rendu des séance du parlement. En effet, comme l'écrit l'auteur: "ce
parlementarisme, que l'étranger admirait tant, demeurait à bien des égards profondément
aristocratique." En France, la presse participa à la lente émancipation du pouvoir absolu des
monarques par la bourgeoisie, reflet de la pensée des intellectuels des Lumières. L'irruption
de la presse dans le débat public témoigne d'une volonté de plus en plus pressante de relier le
pouvoir politique aux individus, l'homme devenant premier dans la perception du monde. La
liberté de la presse lentement et difficilement acquise hérite des progrès de l'idée de tolérance,
l'émergence de l'individualisme, la reconnaissance de la liberté d'opinion, les théories
philosophiques sur l'État et la société, l'apparition d'une sphère publique entre la sphère privée
des individus et la sphère du pouvoir. Ledré montre par la suite que pour bien saisir le
contexte dans lequel émerge la notion d'espace public, il est utile de rappeler d'abord que
jusqu'au XVII° siècle, l'information restait un privilège de classe, qu'ensuite la presse servait
de relais au pouvoir avant de devenir le véhicule de l'opinion et qu'enfin, la conquête de
liberté est moins le fait des journalistes, au sens moderne, que des écrivains et des
pamphlétaires: le "média" était alors un simple moyen de communication des gouvernants
vers les gouvernés. La Révolution française va permettre l'émergence d'un débat médiatique
témoin des affrontements philosophico politique phares de la période. Ainsi, aux très
royalistes L'Ami du roi de l'abbé Royou ou Les Actes des apôtres de Rivarol répondent des
journaux exprimant les idées démocratiques naissantes: L'Ami du peuple de Marat ou Le père
Duchesne d'Hébert.
1
C. LEDRE, Histoire de la presse, Les Temps et les destins, 1958

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L'histoire des médias montre, sinon une perpétuelle ouverture de l'espace public au citoyen,
du moins dans une certaine mesure la volonté de démocratiser la sphère médiatique afin
qu'elle soit un "quatrième pouvoir" au service du peuple. On constate ainsi une tension
récurrente entre les médias "classiques" relais du pouvoir et les médias émergents vecteurs
d'une certaine opposition. Après l'exemple de la presse, la radio, espace gagnant peu à peu une
certaine liberté, et la télévision, notamment à travers la volonté du Président Valery Giscard
d'Estaing de privatiser l'ORTF (Office de la radio et de la télévision françaises) jusque là
organe au service de Présidents gaullistes sans concessions pour les libertés publiques. Nous
verrons qu'Internet a pu cristalliser de nouveaux espoirs d'ouverture de l'espace public (cf. II.
A).
A l'instar de Dominique Wolton1, certains auteurs essayent de caractériser et de comprendre le
rôle de l'espace public dans une démocratie de masse. Il s'agit selon lui d'un espace beaucoup
plus large qu'autrefois, avec un nombre plus grand de sujets débattus, un nombre beaucoup
plus grand d'acteurs intervenant publiquement, une omniprésence de l'information, des
sondages, du marketing et de la communication. C'est alors un espace symbolique où
s'opposent et se répondent les discours, la plupart contradictoires, tenus par les différents
acteurs politiques, sociaux, religieux, culturels, intellectuels, composant une société. L'espace
reflète avant tout la réalité d'une démocratie en action, ou l'expression contradictoire des
informations, des opinions, des intérêts et des idéologies.

Il constitue le lien politique, garantissant par là l'équilibre des pouvoirs nécessaire au bon
fonctionnement de la démocratie, et reliant des millions de citoyens anonymes en leur
donnant le sentiment de participer effectivement à la politique. Mais il s'agit maintenant de
voir comment ce rôle si particulier a été exercé assumé, légitimant l'expression de « contre-
pouvoir ».

2. Equilibrant les trois pouvoirs "classiques", les médias sous leurs formes
successives ont progressivement légitimé l'appellation de "quatrième pouvoir".

La plupart des régimes démocratiques fonctionnent sur la base de deux piliers : l’affirmation
des libertés des individus et l’autonomie de leur action en particulier. Un troisième pilier s’y
ajoute, il tient à la forme de gouvernement et à l’exigence posée par Locke dans son Essai sur
le pouvoir (1690) puis élaborée par Montesquieu dans De l'esprit des Lois (1748), de
l’équilibre des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Tous les régimes dits démocratiques
reposent sur cette délimitation claire des trois pouvoirs et sur le respect d’un jeu d’équilibre :
contre la tentation d’abuser du pouvoir qui guette tous ceux qui le détiennent, leur équilibre et
leur contrôle mutuel se pose comme principe essentiel. C’est sous l’influence de la pensée
libérale et de la réflexion sur la séparation des pouvoirs, qu’est née, pour qualifier le rôle des
médias dans l’équilibre du jeu démocratique, l’expression " quatrième pouvoir ".
C’est en effet, la propagation des idées libérales qui ouvre une ère de tension entre la sphère
du pouvoir politique et la sphère publique, désormais occupée par une presse aux moyens plus
puissants et à l’audience plus vaste. Et c’est en Grande-Bretagne, pays de tradition libérale,
que l’on trouvera l’exemple le plus significatif d’une réflexion entre la presse et le pouvoir de
l’État.
Ainsi le quotidien Le Times avait protesté contre l’approbation donnée par le ministère des
affaires étrangères britannique au coup d’État du 2 Décembre 1851, par lequel Louis-
1 D. WOLTON, Penser la communication, Flammarion, Paris, 1997

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Napoléon avait instauré en France un régime présidentiel autoritaire.Le journal fut alors
critiqué par le Premier Ministre, Lord Derby, devant la Chambre des communes : “ Comme la
presse anglaise aspire à partager l’influence des hommes d’État, elle doit aussi partager les
responsabilités des hommes d’État. ”Robert Lowe, répondant au Premier Ministre, établit
ainsi les rôles successifs et complémentaires des pouvoirs politique et médiatique, dans deux
articles publiés les 6 et 7 Février 1852: “ Les objectifs et les devoirs des deux pouvoirs sont
constamment séparés, généralement indépendants, parfois diamétralement opposés.(…). Le
premier devoir de la presse est d’obtenir la compréhension la plus rapide et la plus correcte
des événements de l’époque et, en les révélant instantanément, d’en faire la propriété
commune de la nation.(…) La presse vit de révélations ; elle fait appel à l’opinion publique,
anticipe, si possible, les événements. Tandis que le devoir de l’homme d’État est contraire. Il
retient loin du public les informations sur lesquelles il fonde son action et son opinion ; il
réserve son jugement sur les événements jusqu’au dernier moment et les formule en langage
obscur.(…) Le devoir de l’un est de parler ; celui de l’autre est de demeurer silencieux. L’un
s’explique par la discussion et l’autre par l’action. ”
Les médias ne sauraient alors représenter un pouvoir au même titre que les trois autres, car il
ne jouit d'aucune autorité légale à caractère coercitif. Ainsi, lorsqu’on leur demande si l’on
peut parler d’un quatrième pouvoir des médias, les journalistes refusent de se reconnaître un
tel pouvoir. Mais lorsqu’on leur demande si le terme " groupe de pression " est plus approprié,
ils l’admettent volontiers.
Toutefois, on peut comprendre la réticence observée chez les journalistes à accepter le terme "
pouvoir ".Il est en effet difficile d'assumer les responsabilités que celui-ci confère. Seulement,
il serait facile de s’arrêter à l’évocation de la notion de " contre pouvoir " car chaque pouvoir
est en principe un " contre pouvoir " pour l’autre. Il reste vrai que dans certaines conditions, et
selon des circonstances historiques déterminées, les médias peuvent être appelés à remplir une
fonction de pouvoir, incidemment à l’accomplissement de leur mission originelle. Lors d'un
colloque sur ce thème, organisé par le Centre d’études des médias de l’Université Bordeaux
III et le Centre de recherche sur la vie locale de l’Institut d’études politiques, les 23 et 24
Novembre 2000 à Bordeaux, le professeur André Vitalis, dans son intervention, disait à
propos des médias qu’ils étaient effectivement un vrai pouvoir, donc plus qu’un contre
pouvoir. Lui emboîtant le pas, à cette même occasion, Maître Claude Chambonnaud affirmait
quant à lui, que les médias étaient devenus le deuxième pouvoir après l’économie. Cela est
valable surtout dans le champ politique, lorsque par exemple, les médias poussent la
confrontation, la dénonciation, la contestation à un niveau susceptible d’ébranler le pouvoir
politique.
C'est cette réalité qu'entend décrire le journaliste français François-Henry de Virieu dans son
livre La Médiacratie.1 Les médias ne seraient plus de simples collecteurs, trieurs,
transporteurs de nouvelles, ils constitueraient par leur existence même, par l'étendue de leurs
performances, un nouveau principe organisateur de la vie démocratique. Virieu se propose
donc de les analyser comme : "une réalité sociale qui tout à la fois prolonge et renforce les
pouvoirs antérieurs, perturbe leurs relations traditionnelles et donne un poids considérable à
de nouveaux acteurs". Ces nouveaux acteurs seraient les opinions publiques et les médiateurs
professionnels qui "détrônent de façon cruelle, selon l'auteur, les experts, les intellectuels et
les politiques." Cette affirmation corrobore l'idée du quatrième pouvoir qui aurait acquis et
renforcé son autonomie au point de s'imposer ainsi aux autres. Dès lors, ce pouvoir
n'échapperait-il pas seulement au contrôle des appareils politiques dominants mais les
soumettrait-il même à l'inverse à son contrôle (ce qui serait le rôle qui lui est naturellement
dévolu dans les théories de l'équilibre des pouvoirs) mais mieux à son influence presque
1 F.H. DE VIRIEU, La Médiacratie, Paris, Flammarion, 1990

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incontournable à tel point que cela modifie considérablement les conditions dans lesquelles
s'organisent les rapports dans la société démocratique.

Cependant, cette vision des médias fervents serviteurs d'une vie démocratique saine dans les
pays occidentaux semble occulter des problèmes essentiels touchant notre sphère publique: les
"démocraties", modèles incontestées depuis des siècles, semblent parfois à bout de souffle et
il semble vital d'interroger la responsabilité du "quatrième pouvoir" et ses dérives dans la crise
de la représentation touchant nos sociétés où les médias semblent tour à tour omniprésents et
délibérément absents.

B. L'asservissement actuel des médias au monde de l'image pose


la question des relations entre sphères médiatique, politique et
économico financière.

1. Les médias, par la modification des règles journalistiques liée à la


nécessaire adaptation de la société de l'information à la notion de
compétitivité, cessent de servir le citoyen pour se faire serviteurs du
monde politique et de la société du spectacle.

Par définition les "faiseurs d'opinion" sont capables d'influencer les représentations du public
sans pour autant être des entrepreneurs de cause (euphémisme pour "groupes de pression")...
Ainsi les médias, et tout particulièrement la presse sont nécessaires aux promoteurs. Mais il
faut voir comment les journalistes contribuent à la définition de ce qui est préoccupant, de ce
qui ne l'est pas, de ce qui doit être traité politiquement, bref comment ils construisent ou
contribuent à construire l'image que les grands groupes financiers veulent voir être bâtie.

Cyril Lelieux1 tente de répondre à ces questions, par une démarche sociologique et
ethnologique (il a en effet passé plusieurs mois dans les services de rédaction des grands
quotidiens nationaux). Quelles sont, actuellement, les règles qui régulent le travail des
journalistes? Il en distingue trois...

La première est celle dite du non-dépassement par la concurrence, et consiste à ne pas se


mettre en retard dans le traitement de l'information par rapport aux autres médias ; "si les
autres en parlent il faut en parler". Ainsi les "médias déclencheurs", comme les grands
quotidiens nationaux, vont être mobilisés et indiquer par là aux autres quelle marche à suivre,
quelle actualité ressortir. C'est la constitution d'un front médiatique. Ce sont souvent les
supérieurs hiérarchiques qui font respecter cette règle : une pression constante peut ainsi
pousser le journaliste à la faute en le faisant déroger à un principe majeur de la déontologie
journalistique : la vérification des sources... Mais pourquoi certains faits se prêtent-ils mieux
que d'autres à cet effet d'emballement?

Selon Lelieux cela est du à la seconde règle, celle de la conformité au format, c'est à dire à
toutes les formes préétablies qui servent au journaliste pour traiter l'information. Il faut en

1 C LELIEUX, Mauvaise presse, une sociologie du journalisme

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effet que les reportages soient "sexy" ou "punchy", proches des gens, attractifs sans être
alternatifs. Cependant il faut apporter une nuance à ce constat : ces formats ne sont pas crées
par les journalistes eux-mêmes mais par les gens du marketing. L'information devient donc
une marchandise, et l'obligation journalistique devient de rendre l'information attrayante. Mais
cela va plus loin! Car lorsqu'ils jugent qu'une information est trop compliquée ou pas assez
intéressante ils doivent "la faire rentrer dans le format", par différents procédés : images
chocs, interview-réalité, logique de casting (micro-trottoir, individus "typiques"... etc.), ou
encore le principe de la reconstitution (sélection des aspects les plus émouvants ou les plus
faciles à mettre en oeuvre). Ainsi, par exemple, le thème de l'insécurité a mobilisé l'audimat
en 2002 (en raison du décalage entre univers sécurisé et vision spectaculaire de la violence),
ce qui a entraîné la multiplication des reportages et nous persuade que l'on vit dans une
société violente, brutale. Pour reprendre les termes de Norbert Elias il y a eu abaissement du
seuil de tolérance à la violence...

La troisième règle est la mise à disposition des faits par les sources. En effet le travail
primaire d'extraction des données n'est jamais le fait des journalistes eux-mêmes ; ils ne
s'emparent jamais d'informations brutes. Elles ont déjà été mises en forme par des sources
officielles ou non-officielles ; l'on peut donc dire que le journaliste n'est pas à l'origine du
lancement d'un fait sociétal. Mais quelles sources intéressent les journalistes, quels sont les
éléments qui vont devenir saillants dans l'actualité? Pour reprendre l'exemple de l'insécurité, si
l'on sait qu'il y a une interaction entre le milieu journalistique et ceux auxquels il a affaire
dans la rédaction, il apparaît que la principale source en matière de faits liés à la délinquance
est le Ministère de l'Intérieur. C'est donc que ce dernier a incontestablement une responsabilité
dans la sur ou sous-médiatisation d'un fait.

D'autre part, il est à souligner que l'apparition de la télévision comme principale source
d'information a modifié la structure du système médiatique. Ainsi, comme l'écrit Jean-Jacques
Jespers1: "C'est que la télévision est devenue le média dominant: d'une manière ou d'une
autre, tous les médias finissent par suivre ses formes et ses modes d'expression. C'est
pourquoi le statut de l'information télévisuelle devient aujourd'hui l'enjeu central d'une
réflexion sur la crise de l'information en général."

On peut donc dire alors qu'il y a eu un changement de stratégie de communication, une


modification de l'agenda médiatique. Jacques Kayser, en 1955, signait l'acte de disparition de
la liberté de presse ; en effet il affirme que la presse de jadis, politique, engagée, porte-parole,
s'est peu à peu transformée et est désormais dévolue à ce qu'elle appelle "la vérité des faits"
qui n'a pour but réel que d'endormir les opinions. Avant la liberté de la presse rassemblait les
médias, et tous se mobilisaient lorsqu'ils la sentaient en péril ; maintenant ils ne se
préoccupent que de la leur. Avant les grands financiers se désintéressaient de la société de
l'information ; maintenant ils se passionnent pour elle, car ils ont compris qu'elle peut leur
permettre d'accroître les profits de leurs entreprises, quand ils ne transforment pas directement
certains médias en sociétés obnubilées par la notion de bénéfice, et non plus par des idéaux de
justice et de vérité. Lowel Mellet, directeur de rédaction du Washington Daily News, répond à
la question "Qui détient la liberté de la presse?" : "Les propriétaires de journaux et personne
d'autre. La liberté de la presse est une propriété."
Mais plus qu'une liberté de presse privatisée c'est à des médias marchands et à but lucratifs
avérés qu'il faut faire face maintenant.

1 J.J. Jespers, "L'information télévisée existe-t-elle?" In Médias: Information ou manipulation, Editions de l'Université de Bruxelles, 1999

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2. La marchandisation du pouvoir médiatique, corollaire de l'introduction de
l'information distractive, redessine les contours de la société de
l'information et par là même de la démocratie.

Marchandisation de l'information, commercialisation des médias, mercantilisme


journalistique ; toutes ces expressions sont symptomatiques d'un malaise généralisé du monde
médiatique, dénoncé depuis plus d'un demi-siècle mais pourtant toujours présent. La presse
d'information, dans une société qui trouve ses marques dans la consommation et le loisir,
restera-t-elle ce qu'elle est ou continuera-t-elle à se transformer? Le bien des entreprises
médiatiques n'est-il pas favorisé au détriment de celui de l'information elle-même? Quand
avant un directeur de rédaction osait affirmer ses opinions, il les atténue désormais, de peur de
choquer une partie de sa clientèle. Avant il appartenait au même milieu que ses journalistes,
maintenant il fréquente banquiers, industriels et financiers. Avant un lecteur choisissait un
journal pour ses prises de position, maintenant c'est pour ses feuilletons, ses distractions, ses
bande-dessinées.

Dénonçant cette dérive clientéliste consécutive à la concentration des grands groupes


médiatiques, Lucien Sfez1 lance l’avertissement suivant : "Les réseaux d’alliances en
gestation sont caractéristiques de la période à venir qui va consacrer un partage en jeu de go
du territoire de l’offre médiatique. Les questions récurrentes de la concentration et de la
préservation du pluralisme s’en trouveront posées en termes plus aigus ".

Répondant à un étudiant américain qui lui demandait comment au juste une certaine élite
contrôle les médias, Noam Chomsky répliquait: "Comment contrôle-t-elle General Motors?
La question ne se pose pas. L'élite n'a pas à contrôler General Motors. Ça lui appartient ".
Cette main mise des géants économiques constitue selon Robert McChesney une menace pour
la démocratie. Ses conséquences sont bien entendu incontestablement désastreuses pour
l'information. Serge Halimi2 en donne des exemples concrets dans son ouvrage "Les nouveaux
chiens de garde" : sur TF1 par exemple, les seuls ministres qui comptent sont les clients de
Bouygues, actionnaire majoritaire de la chaîne... C'est ainsi qu'il met en évidence un
"journalisme de marché", révérencieux, prudent et dépendant des forces qui le contrôlent.
C'est le règne de ce que Halimi appelle "la pensée unique bien pensante" ; "le fait divers qui
fait diversion" foisonne, puisqu'il attire l'attention sur l'anodin et la détourne du reste. "Pensée
molle, pensée dure, mais jamais forte ou généreuse, elle est d'autant plus pesante que, comme
les pires orthodoxies, elle ne se prétend pas doctrine, mais vérité."

Cette pensée unique qu'il dénonce n'est pas neutre, transparente, incolore ou inodore, au
contraire : "Culture d'entreprise, sérénade des grands équilibres, amour de la mondialisation,
passion du franc fort, prolifération des chroniques boursières, réquisitoires contre les
conquêtes sociales, acharnement à culpabiliser les salariés au nom des "exclus", ou encore
terreur des passions collectives."

Selon des chercheurs québécois nous sommes entrés dans une ère de communication, de
magazine, de divertissement, où une pensée unique larvée, entrée dans les moeurs, admise,
s'est installée, car il s'agit de fournir au consommateur une gratification immédiate,

1 L. SFEZ, (sous la direction de), Dictionnaire critique de la communication, 2t, PUF, 1993,

2 S. Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Liber: raisons d'agir, 1997

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susceptible de concurrencer celle que l'on peut retirer d'autres activités du temps libre ; et si en
plus l'on peut formater les esprits pour les faire "coller" avec les aspirations des puissants,
pourquoi se priver? Information – promotion – divertissement – manipulation, n'est-ce pas la
venue des médias confus? Sur Canal + les Guignols de l'Info offrent une parodie de journal
télévisé devenue à la fin journal télévisé eux-mêmes : c'est maintenant la source exclusive
d'information pour de nombreux français, surtout les jeunes, car n'est-ce pas l'information la
plus divertissante?

La mutation des médias en vecteurs de divertissement pose plusieurs questions : tout d'abord
comment affirmer la possibilité de la survie d'un système de communication à grande échelle
alternatif et porteur de sens? Au vu de la concentration médiatique, les "mass média", des
grands groupes industriels contrôlant la totalité du processus de traitement de l'information,
des empires médiatiques comme ceux de Rupert Murdoch au Royaume-Uni et de Silvio
Berlusconi en Italie, toute analyse ne peut qu'être pessimiste sur une possible sauvegarde du
pluralisme.

Cependant une dimension reste à souligner : ces grands empires médiatiques ne se contentent
pas de se concentrer et d'augmenter jour après jour leur influence, mais ils empêchent tout
questionnement structurel pouvant aboutir à une réforme. Ils contrôlent, concentrent, écrasent
et se préservent ; c'est un cercle "vertueux" bien rodé! Le film "Viva Zapatero!" démontre cela
via l'empressement que portent les politiques italien à étouffer toute volonté contestataire,
même (et surtout?) satirique. Sabina Guzzanti, présentatrice d'une émission satyrique
quotidienne, et incarnation italienne de cette volonté, fit l'expérience la réalité du monde
médiatique en Italie, où le "Cavaliere" (Berlusconi) détient l'essentiel des groupes de presse,
de radio et de télévision, ainsi que l'effectivité du pouvoir exécutif. En effet son émission,
pourtant comparativement moins critique, engagée et impertinente que les Guignols de l'Info
en France, fut muselée en quelques heures afin d'empêcher toute critique du régime politique
pseudo-démocratique en place. La journaliste dénonce également la mise à l'écart de grands
journalistes italiens populaires comme Enzo Biaggi, évincé par le régime au moyen de
menaces de sanctions financières. Le film pointe ainsi du doigt les dangers de liens aussi
étroits entre pouvoir financier, pouvoir politique et pouvoir médiatique: la concentration de
ces trois forces normalement complémentaires et contradictoires nécessairement séparées
dans un régime démocratique a entraîné en Italie, en l'absence de toute loi sur le "conflit
d'intérêt", l'émergence d'un pouvoir politique presque sans limite, dangereux et incontrôlé.

L'essayiste et romancier Pierre Jeudy1 proclame : "Nous vivons donc sous le règne d'une
communication qui devient de plus en plus universelle et totalitaire. Il n'y a plus de critique
possible. Tout devient consensuel : les discours, les images, les idées, tout se brouille. Dans
cette rumeur généralisée le sens se contamine ; ce qui est vrai peut être faux et la négation
peut s'entendre aussitôt comme une affirmation. Comme un virus irrésistible la
communication défie les pouvoirs de la critique et la violence théorique est rentrée au musée
de la pensée ; pour survivre il faut désormais penser en réseaux et rester branché".

1 P. JEUDY, les ruses de la communication, Plon, 1989

12
II. L'avènement d'un système médiatique asservi à la
technique et vecteur d'un mode de pensée unique a
perverti le pouvoir des médias, qui exerceraient alors un
pouvoir de contrôle voire de désinformation; l'émergence
d'un nouveau contre-pouvoir semble alors nécessaire à la
survie de la démocratie.

A. S'éloignant de leur rôle originel de contre-pouvoir, les


médias contribuent à la définition des enjeux politiques, mais
également à la fabrication de l'opinion, voire à un processus
de désinformation pouvant nuire au débat démocratique.

1. Les médias participent dans une large mesure à établir ce qui doit être
traité politiquement.

Le traitement médiatique d'un évènement ou d'une thématique particulière est bien souvent en
décalage avec son importance réelle. Ce phénomène se pose en contradiction avec les règles
déontologique du journalisme, qui posent, sinon l'objectivité, du moins une vision du réel la
moins faussée possible – même si elle est teintée d'un regard critique. Roland Cayrol1 le
montre: "les médias changent les règles du jeu démocratique." En effet l'auteur dénombre six
"modifications substantielles" introduites par les médias: personnalisation du pouvoir (le
débat politique se fonde davantage sur l'image des acteurs que sur l'échange d'idées),
"établissement de l'ordre du jour" (les médias jouent un rôle de tri de tous les communiqués
émanant des partis, du gouvernement, des forces économiques et sociales pour les hiérarchiser
et les retransmettre au citoyen), déplacement du lieu de la politique (c'est dans les médias,
notamment la télévision, que se déroule la vie politique plutôt qu'au Parlement ou dans les
partis), structuration de "l'environnement politique des hommes et des femmes de ce temps"
(les médias fabriquent une réalité "de seconde main" perçue comme vraie par les citoyens, à
travers une "spectacularisation" de la vie politique), influence des médias sur les
comportement électoraux (la télévision spécialement, avec les autres médias, sont souvent
l'élément qui fait basculer les indécis dans tel ou tel camp.)

Un exemple parmi d'autre est révélateur des dangers de la surmédiatisation: l'influence du


traitement du thème de l'insécurité sur les résultats des élections présidentielles de 2002. En
effet, entre février et mars 2002, le nombre de sujets à la télévision consacrés à ce thème
augmente de 126%, pour chuter de 67% après l'élection. Les médias auront ainsi contribué
dans une large mesure à fausser le débat politique pour le centrer sur une question sociétale de
moindre importance mais génératrice de passions, de peurs et de non-dits propulsant le
candidat d'extrême droite au second tour.

1 R. CAYROL, Médias et démocratie: la dérive, Presse de Sciences po, 1997

13
Ainsi Dominique Wolton1 pose-t-il l'hypothèse d'un renversement des rapports entre médias et
hommes politiques au détriment de ces derniers. Les éléments du déséquilibre sont nombreux.
Élus, pour un temps relativement court, les hommes politiques disposent d'une faible marge.
Les médias, en les forçant à répondre rapidement accélèrent leur relatif discrédit, le public
voyant sur la longue durée qu'ils n'ont pas grand-chose à proposer. Ils se trouvent ainsi devant
une contradiction: les médias sont nécessaires pour rendre visible leur action en même temps
qu'ils dévoilent la faiblesse de leur marge de manœuvre. Prenant le parti du citoyen, Wolton
estime que le décalage entre la rapidité de l'information et la lenteur de l'action crée un
malaise parfaitement visible par ce dernier qui tout en souhaitant ne pas être dupe de ses
hommes politiques, ne souhaiterait pas le voir fragilisé. La fragilité des hommes politiques et
leur faible marge de manœuvre déstabilisent ainsi le citoyen.
L'auteur constate que la ribambelle des sondages poursuit l'œuvre de déstabilisation de
l'information, les hommes politiques sont ainsi assaillis de baromètres et de cotes de
popularité. Et comme les sondages sont continuellement commentés par les médias qui en
sont d'ailleurs souvent les commanditaires, les hommes politiques sont ainsi sous pression.

Serge Halimi2 complète cette analyse en lui apportant un regard critique – Wolton se
contentant de décrire un basculement dans les relations de pouvoir. Le contre-pouvoir s'est
assoupi en se retournant contre ceux qu'il devrait servir – les citoyens. Qu'est-ce qui exprime
mieux cette soumission du journaliste au pouvoir politique que ce témoignage d'un salarié de
la chaîne de télévision privée TFI : " Les journalistes politiques souhaitent se mettre en
valeur aux yeux des hommes de pouvoir, avoir des rapports d'amitié avec eux sous prétexte
d'obtenir des informations. Mais cela les rend courtisans, ils ne font plus leur métier. Ils
approchent le pouvoir et en sont contents parce qu'ils se sentent importants. Quand le
ministre fend la foule et vient leur serrer la main, ça leur fait vraiment plaisir. Ils vont aussi
en tirer de menus avantages: les PV qui sautent, une place en crèche pour les enfants, des
appartements pas chers à la ville de Paris…". S'intéressant particulièrement au " cas
français", Serge Halimi constate que la marque de succès essentiel pour un directeur de
l'information, reste d'abord d'obtenir d'un décideur quelconque qu'il exprime ce qu'il veut et
quand ça lui chante, mais en exclusivité dans l'organe qu'il dirige. Cette dissémination d'une
voix officielle s'appelle un "scoop". C'est ce journalisme de révérence que dénonce Halimi qui
ne manque pas au passage de souligner les tentatives de résistances d'une certaine presse,
comme le canard enchaîné ou Charlie Hebdo. Mais la critique ébauchée par ces journaux
satiriques est vite engloutie dans le consensus créé et relayé par la télévision. Ainsi, l'auteur
évoque une anecdote édifiante: alors que le Canard Enchaîné révélait que le candidat à la
présidentielle de 1995 Jacques Chirac louait à "fort bon prix" un "fort bel appartement" du
VII° arrondissement de Paris. Le soir même, Chirac est l'invité de Jean-Marie Cavada sur
France 3. Le journaliste, comme le note Halimi, "pose la question que tout le monde attend":
"Combien pouvez-vous me citer, M. Chirac, de variétés de pommes?"

Les médias sont investis d'un pouvoir d'occupation de l'espace public et d'une influence non
négligeable sur le champ politique car ils hiérarchisent l'information, fixant ainsi les
problèmes – ou supposés problèmes – susceptibles de faire l'objet d'une concertation
démocratique. Mais cette opportunité de démocratiser l'espace public est mise à mal par un
"journalisme de révérence" et des relations entre politique et médias qu'Halimi n'hésite pas à
qualifier d'"incestueuse". Comme il l'écrit par la suite: "Peu de sujets sont aussi
abondamment traités, et de manière aussi souvent décevante, que les rapports entre médias et
pouvoirs. Où? Qui? Quoi? Comment? Pourquoi? Ces questions, qui, paraît-il, devraient
1 D. WOLTON, op. cit.

2 S. HALIMI, op. cit.

14
structurer toute information ne sont toutefois presque jamais posées quand il s'agit
d'informer... sur l'information."

2. Le système médiatique, tout en voyant diminuer sa liberté de diffusion,


façonne en grande partie "l'opinion publique", variable fondamentale dans
les "démocraties de masse".

Noam Chomsky1 démonte les mécanismes de fonctionnement d'une " démocratie pour
spectateurs "? Ce dernier souligne les deux fonctions désormais visibles en démocratie:
d'abord celle des dirigeants, "c'est à dire à qui revient le rôle de penser et planifier, ceux qui
connaissent ce qu'est le bien commun" Ensuite, la fonction dévolue à la grande masse, le
"troupeau dérouté". Le rôle des médias dans tout cela est bien sûr de servir de support dans la
"fabrication du consentement". Faisant la comparaison entre les régimes totalitaires et
démocratiques, l'auteur constate que dans le premier cas le consentement s'obtient par la
menace de l'utilisation de la force, tandis que dans le deuxième cas, le consentement s'obtient
par la propagande. La logique est donc très simple: la propagande médiatique est à la société
démocratique ce que le matraque est à l'État totalitaire.
La notion de fabrication du consentement rejoint l'idée évoquée par Patrick Champagne 2 à
propos de la construction de l'opinion par le biais des sondages: "Faire l'opinion: le nouveau
jeu politique". Percevant très tôt les dérives de cette nouvelle invention de la démocratie,
Patrick Champagne fait une analyse sociologique de la pratique des sondages d'opinion, des
débats politiques à la télévision, qui montre qu'en fait, s'il y a progrès, c'est surtout dans la
sophistication croissante des "technologies sociales" visant à faire croire que l'on donne la
parole au peuple.
Il en conclut que l'idéal démocratique est sans doute moins menacé aujourd'hui par le
totalitarisme que par une sorte de démagogie médiatique savante d'autant plus dangereuse
qu'elle a formellement toutes les apparences de la démocratie.

Exemple frappant d'un contrôle de l'opinion par les médias, la guerre en Yougoslavie de 1999
a vu, selon Serge Halimi et Dominique Vidal3, les médias français façonner la perception des
citoyens de ce conflit extrêmement complexe – tout en s'auto glorifiant d'une transparence
absolue. Les auteurs montrent la perversion du système médiatique, qui tout en jugeant de
façon presque unanime leur information exemplaire, servirent "l'entreprise de
conditionnement de l'opinion engagée par les gouvernements occidentaux." Halimi et Vidal
citent l'intervention terriblement lucide d'un général de l'OTAN: "Pour les bavures, nous
avions une tactique assez efficace. Le plus souvent, nous connaissions les causes et les
conséquences exactes de ces erreurs. Mais afin d'anesthésier les opinions, nous disions que
nous menions une enquête et que nous ne révélions la vérité que quinze jours plus tard, quand
elle n'intéressait plus personne. L'opinion, ça se travaille comme le reste."
Et les médias constituent sans doute le moyen le plus efficace de "travailler l'opinion" dans un
pays démocratique…

1 Noam CHOMSKY, Les médias et les illusions nécessaires, Éditions K Films, Paris, 1993
2 P. CHAMPAGNE, Faire l'opinion, le nouveau jeu politique, éditions de Minuit, 1990

3 S. HALIMI, D. VIDAL, L'opinion ça se travaille, Agone, 2000

15
L'éditorialiste du Monde Diplomatique Ignacio Ramonet1 analyse également ce phénomène de
manipulation des masses dans Propagandes silencieuses. Deux éléments, pour lui, portent un
changement significatifs dans ce domaine depuis les vingt dernières année: "l'irruption
d'Internet et la nouvelle offensive culturelle américaine." Internet, tout d'abord, symbole
puissant de l'irruption de la technique dans le monde de l'information: "Mais une technique,
aussi efficace et sophistiquée soit-elle, n'est jamais neutre. Nul ne peut ignorer qu'elle arrive
toujours équipée d'un programme de changement social. Et que des bouleversements
technologiques dans les modes de communication, comme ceux qu'impose Internet, sont
puissamment chargés d'idéologie." Pour Ramonet, ce nouveau média auparavant porteur
d'espoir (cf. II. B.) a désormais trois fonctions principales, surveiller, annoncer, vendre.
Surveiller, car l'utilisation du Web laisse des traces permettant de dresser un portrait de
l'internaute à son insu, permettant de le manipuler. Annoncer, car la publicité – et tous ses
effets pervers – et la condition sine qua non de la gratuité d'Internet. Vendre enfin, car
Internet constitue l'aboutissement d'un glissement des médias vers des logiques purement
marchandes. Aboutissement car ici, le même média mettant l'utilisateur en contact avec une
certaine information lui permet directement d'acheter sans intermédiaire.
Internet, pour l'auteur, marque alors une étape de plus dans la volonté des esprits – Ramonet
cite même Goebbels: "Nous ne parlons pas pour dire quelque chose, mais pour obtenir un
certain effet."
Ramonet s'intéresse ensuite à la "néo hégémonie américaine", qui ne s'exerce plus seulement
dans les domaines politiques, militaires et économiques, mais dans la manipulation "en
douceur" des esprits des "non américains". Ainsi, les Etats-Unis réaliseraient aujourd'hui les
craintes d'un Aldous Huxley, qui, dès 1940 pressentait que le plus dangereux des
totalitarismes ne serait plus celui exerçant sa domination par la force, mais en imposant aux
dominés "l'amour de leur servitude".
Ainsi, depuis la fin de la Guerre Froide, les Etats-Unis imposent progressivement une unique
manière de concevoir le monde et les rapports de pouvoirs – au nom des libertés et de la
démocratie. Domination exercée par le contrôle de l'innovation technologique, la maîtrise de
la technique, mais plus encore par "une hégémonie dans le champ culturel et idéologique" – la
fameuse "domination charismatique" dont parle Max Weber: l'Amérique s'est assurée le
contrôle du vocabulaire, des concepts et du sens; et ce contrôle s'exerce par une diffusion à
l'échelle mondiale des travaux réalisés dans ce domaine. Ramonet parle alors de "propagande
secrète". D'autant plus secrète car elle également véhiculée par une volonté de "dominer
l'imaginaire". Ainsi, l'omniprésence de la culture américaine dans les nouvelles formes de la
consommation mondiale achève de manière perverse "l'américanisation des esprits". Ainsi, à
travers de nouvelles formes de diffusion de l'information – d'une idéologie -, c'est-à-dire via
l'élaboration d'un puissant système médiatique de contrôle, les Etats-Unis imposeraient leur
pensée au reste du monde.

Ce contrôle de l'opinion peut aller jusqu'à la désinformation, servant les idéologies les plus
dangereuses; Jean-Paul Gouteux2 remet en cause le rôle du quotidien Le Monde dans le
génocide rwandais. En effet, ce journal qui constitue pourtant une référence en France pour
"son sérieux et son objectivité" a largement contribué à répandre des idées servant
directement les intérêts du gouvernement. Selon l'auteur, Le Monde aurait délibérément
cherché à minimiser la dimension tragique de cet événement, un des trois génocides de
l'histoire de l'humanité, au sens où le définit la communauté internationale. Principal
problème dénoncé par Gouteux: les sources d'information du Monde auraient été les services
secrets français. Refusant de recouper les sources et allant à l'encontre d'une éthique
1 I. Ramonet, Propagandes silencieuses, Galilée, 2000

2 J.P. GOUTEUX, Le monde, un contre-pouvoir?, L'esprit frappeur, 1999

16
élémentaire, le quotidien bafouait les règles de base de la déontologie journalistique. On peut
donc bien parler de désinformation: l'opinion française a été faussement informée sur le
génocide, ne pouvant percevoir le génocide rwandais comme un massacre au seul motif de la
naissance, alors qu'elle pensait pouvoir se fier aux articles du journal le plus recommandé par
les spécialistes de l'actualité, car réputé objectif, sérieux, documenté et éthiquement
irréprochable…

Tandis que l'opinion publique devient de plus en plus une variable fondamentale dans le
fonctionnement des rapports entre dominants et dominés dans les Etats démocratiques – ou
"démocraties de masse", celle-ci est façonnés par des média au service du pouvoir "contrôlant
les esprits" (Ramonet) des citoyens et en privilégiant la désinformation la plus vile à une
information sérieuse et critique, principe de base d'une vie démocratique saine.
Cette perversion du système médiatique doit être analysée à l'aulne des espoirs portés par les
médias émergeant, et des solutions avancées par certains auteurs.

B. Si l'histoire des médias met en évidence un grand nombre


d'espérances, de déceptions et d'occasions manquées, à travers un
rapport complexe aux innovations technologiques, cela n'est pas
sans supposer une volonté de reconstruction sans cesse
renouvelée.

1. Malgré les désillusions et les dérives Internet a cristallisé les espoirs de


tout un ensemble de communautés et sert aujourd'hui encore les idéaux
du cyber-communisme.

Au début des années 80 les universités américaines mirent au point un système de


communication, basé sur le réseau téléphonique, permettant d'échanger des données
informatiques. A l'époque personne ne se doutait que cette innovation serait à la base des
espoirs des nouveaux penseurs de la liberté... Pierre Levi proclame ainsi:

"Tendez l'oreille à l'interpellation de cet art, de cette philosophie, de cette politique inouïe :
Êtres humains, gens d'ici et de partout, vous qui êtes emportés dans le grand mouvement de la
déterritorialisation, vous qui êtes greffés sur l'hypercorps de l'humanité et dont le pouls fait
écho à ses géantes pulsations, vous qui pensez réunis et dispersés parmi l'hypercortex des
nations, vous qui vivez saisis, écartelés, dans cet immense événement du monde qui ne cesse
de revenir à soi et de se recréer, vous qui êtes jetés tous vifs dans ce virtuel, vous qui êtes jetés
dans cet énorme saut que notre espèce accomplit vers l'annonce du flux de l'être, oui, au coeur
même de cet étrange tourbillon, vous êtes chez vous. Bienvenue dans la nouvelle demeure du
genre humain. Bienvenue sur les chemins du virtuel!"

L'émancipation de la nouvelle société de l'information, voilà comment l'on a déplacé le


débat... Pour les tenants du cyber-communisme elle est inévitable, comme l'effondrement du
système capitaliste chez Marx. Internet, nouvel El-Dorado de la liberté, incontrôlé et

17
incontrôlable, représente (ou représentait?) le nécessaire retour aux sources des médias.
Liberté d'expression, de parole, anonymat et indépendance vis à vis de pouvoirs
potentiellement coercitifs. Selon McChesney1, la "révolution Internet" a permis aux militants
dont les médias commerciaux limitaient l'expression d'acquérir une tribune, et par là a ouvert
des possibilités importantes dans le champ de la communication dans l'espace démocratique.
Mais l'auteur indique par la suite que les espoirs suscités par ce nouveau média restent à
relativiser: "L'idée qu'il permettra à l'humanité de se passer du capitalisme et des compagnies
de médias entre en contradiction flagrante avec ce que l'on observe actuellement, à savoir sa
commercialisation rapide".

Dans le milieu des années 90, certains utilisateurs étaient tellement enthousiastes qu'ils
pensaient alors que le Net allait faire ce que personne ne croyait plus possible : mettre fin à
l'emprise des géants de la communication sur les groupes médiatiques. Contrairement à ce que
l'on a dit alors ces gens n'étaient pas des illuminés ni des irréalistes, mais ceux qui furent à
l'origine même du Cyberespace : des "hackers" (dont la mauvaise traduction française donne
"pirates"). Pour eux il y a un principe-Roi : toute information doit être libre. Le citoyen, stade
ultime de l'homme, doit pouvoir librement accéder à tout ce qui est en relation avec la société
dans son ensemble. Internet consacre une société de l'immédiateté qui ne peut être que
positive. Une information libre, immédiate et accessible à tous, sans distinction de race, de
religion ou de nationalités ; voilà les idéaux de ceux que l'on a appelé tantôt cyber-
communistes tantôt cyber-criminels.

Mais McChesney note que l'euphorie suscitée par ce concept nouveau à s'est progressivement
effacée. En clair la société de l'information a de nouveau manqué une occasion importante,
celle de promouvoir un journalisme et une conception de la politique égalitaires. Un autre
auteur, Frank Beacham, fervent partisan d'Internet en 1995, comme espace public hors
contrôle des compagnies et des gouvernements, critique cet état de fait, disant que, "de média
favorisant la participation populaire et servant ses intérêts, [Internet] s'est transformé en média
de diffusion où les compagnies injectent de l'information orientée vers la consommation.
L'interaction n'irait pas beaucoup plus loin que les opérations commerciales et le courrier
électronique".

Cependant il est nécessaire de nuancer cette analyse, hautement et peut-être justement


critique, de ce qui est déjà considéré comme l'Invention de la fin du XX° siècle. S'il est clair
que l'occasion de faire d'Internet la tribune des écoutés et surtout des non-écoutés n'a pas été
saisie, cela n'est ni une raison pour minimiser son potentiel de développement et sa capacité
d'adaptation, ni de se complaire dans un défaitisme inutile. Linus Torvalds, jeune étudiant en
informatique à l'université de Stockholm, excédé par les brevets au moyen desquels de grands
développeurs privés comme Microsoft protégeaient leurs logiciels, eut l'idée de créer un
système d'exploitation (le plus célèbre étant la suite Windows) totalement libre de droit, et
dont l'utilisation tant privée que professionnelle ne saurait être limitée ou contrôlée ; ainsi était
né le projet Linux, projet qui a survécu aux défaitisme habillé du terme de réalisme d'auteurs
comme McChesney. Si Internet n'est pas devenu le media démocratique par excellence ce
n'est en aucun cas un combat définitivement perdu et de nombreuses personnes luttent contre
cela continuellement depuis des dizaines d'années. Ainsi la communauté "open-source" est un
de ces bastions de la résistance aux géants de l'informatique. Pour comprendre son action il
faut savoir comment fonctionne l'élaboration d'un logiciel : tout d'abord un programmeur écrit
ce qu'on appelle le "code-source" de ce logiciel, c'est à dire qu'il prévoit la façon dont son
1 N. CHOMSKY, et R.-W. McCHESNEY, Propagande, médias et démocratie, ÉditionsÉcosociété, 2000.

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programme va fonctionner, se comporter et interagir avec l'utilisateur final du logiciel.
Ensuite vient l'étape dite de la "compilation" ; lors de ce processus le code-source est traduit
en langage binaire de manière à devenir compréhensible par la machine, et le résultat est un
fichier dit "exécutable" que le consommateur pourra utiliser. Le problème vient du fait que les
grands groupes industriels comme Microsoft, ou tous les grands développeurs de logiciels, ne
mettent pas les codes-source à la disposition du consommateur, et créent ainsi de parfaits
monopoles sur la technologie qu'ils emploient. La communauté open-source est à l'origine de
la création de logiciels rivaux des grandes créations privées dont le code-source est accessible
à n'importe qui. Outre une plus grande transparence technologique cela induit une meilleure
qualité puisque le particulier est maintenant libre de "corriger" son logiciel et de rapporter ses
améliorations à tous les utilisateurs. Un bon exemple de l'utilité de cette communauté et de la
non-finalité de l'emprise economico-médiatique de géants industriels est le projet Palladium
de Microsoft. En effet le numéro un mondial du logiciel prévoit désormais de contrôler toute
activité suspecte (consultation de sites, documents, photographies, vidéos, téléchargements,
emails...) directement depuis l'ordinateur de Monsieur Tout-Le-Monde. Big Brother? Non,
bien pire ; en effet ce contrôle de "conformité" (sic) ne serait pas d'un type logiciel (qui
pourrait être neutralisé), mais de type matériel, et deviendrait par là essentiel à toute la
nouvelle génération d'ordinateurs, qui d'ores et déjà sont indispensables au bon
fonctionnement de nos sociétés dites "développées". Si Microsoft déclare cela faux, le vol et
la publication des informations confidentielles sur ce projet par de soi-disant criminels ont
permis une amplification du mouvement anti-Microsoft et un fort développement de la
communauté open-source, seule véritable solution alternative au système d'exploitation
Windows.

Si Internet a révolutionné la communication il est prématuré de crier à l'échec du "mythe du


sauveur" (McChesney). En consacrant l'immédiateté et la libre-circulation de l'information, en
donnant à tous l'opportunité de s'exprimer, ce media s'est imposé comme un moyen
révolutionnaire de faire entendre sa voix. Cependant il n'échappe pas à la tendance à la
réglementation et au contrôle ; car que veulent tous les hommes de pouvoir si ce n'est plus de
pouvoir – et donc une opposition maîtrisée? A partir de là comment est-il possible de produire
une pensée alternative à l'alliance manifeste entre pouvoir médiatique, politique et
économique?

2. La "nouvelle coalition des dominants" (Ramonet) pousse à opposer à la


mondialisation médiatico-politico-économique "un cinquième pouvoir",
expression d'une force civique citoyenne.

Après avoir vu les mésaventures liées à de mauvaises adaptations ou à d'occasions manquées,


il semble nécessaire d'aborder l'évolution de la critique médiatique via une forme nouvelle de
contestation, dont les principes essentiels sont énoncés dans un éditorial de Ignacio Ramonet

19
paru dans Le Monde Diplomatique d'Octobre 2003, intitulé "Le cinquième pouvoir"1, et dont
voici les extraits que nous jugeons les plus en rapport avec notre étude.

"Il faut, tout simplement, créer un « cinquième pouvoir ». Un « cinquième pouvoir » qui nous
permette d’opposer une force civique citoyenne à la nouvelle coalition des dominants. Un
« cinquième pouvoir » dont la fonction serait de dénoncer le superpouvoir des médias, des
grands groupes médiatiques, complices et diffuseurs de la globalisation libérale. Ces médias
qui, dans certaines circonstances, ont non seulement cessé de défendre les citoyens, mais qui
agissent parfois contre le peuple dans son ensemble. [...] Médias de masse et mondialisation
libérale sont intimement liés. [...] Dans la nouvelle guerre idéologique qu’impose la
mondialisation, les médias sont utilisés comme une arme de combat. [...]

C’est pourquoi nous avons proposé la création de l’Observatoire international des médias (en
anglais : Media Watch Global). Pour disposer enfin d’une arme civique, pacifique, dont
pourront se servir les citoyens afin de s’opposer au nouveau superpouvoir des grands médias
de masse. Cet observatoire est une expression du mouvement social planétaire rassemblé à
Porto Alegre (Brésil). En pleine offensive de la globalisation libérale, il exprime la
préoccupation de tous les citoyens devant la nouvelle arrogance des industries géantes de la
communication. [...] L’Observatoire rassemble trois sortes de membres, disposant de droits
identiques : 1) des journalistes professionnels ou occasionnels, actifs ou retraités, de tous les
médias, centraux ou alternatifs ; 2) des universitaires et chercheurs de toutes disciplines, et
plus particulièrement des spécialistes des médias, car l’Université, dans le contexte actuel,
demeure l’un des rares lieux encore partiellement protégés contre les ambitions totalitaires du
marché ; 3) des usagers des médias, citoyens ordinaires et personnalités connues pour leur
stature morale... [...]

L’un des droits les plus précieux de l’être humain est celui de communiquer librement sa
pensée et ses opinions. Nulle loi ne doit restreindre arbitrairement la liberté de parole ou de
presse. Mais celle-ci ne peut être exercée par des entreprises médiatiques qu’à condition de ne
pas enfreindre d’autres droits tout aussi sacrés comme celui, pour chaque citoyen, de pouvoir
accéder à une information non contaminée. A l’abri de la liberté d’expression, les entreprises
médiatiques ne doivent pas pouvoir diffuser des informations fausses, ni conduire des
campagnes de propagande idéologique, ou autres manipulations."

Si certains auteurs, comme Richard Greeman, chroniqueur de la Fundaçion adreu inn,


dénoncent une appropriation par cet article d'un fait qu'ils jugent déjà ancré dans la réalité et
non comme un but à atteindre, force est de constater que l'analyse de l'éditorialiste du Monde
Diplomatique, si elle n'est peut-être pas aussi novatrice qu'il le prétend, joue pour le moins
son rôle critique, et par ses propositions alternatives cherche à transformer un état de fait
perçu comme étant de moins en moins acceptable.

Le New-York Times, par sa Une du 16 février 2003 affirmait : "une deuxième superpuissance
existe". Une telle opinion, au lendemain d'une des manifestations planétaires contre l'attaque
américaine en Irak prouve par là même que ce que l'on aurait cru impossible une décennie
plus tôt s'est improbablement réalisé : une opinion publique mondiale existe, et elle est
structurée, informée, réactive et surtout alternative. La voici la "force civique citoyenne" dont
parlait Ramonet, qui conteste l'opinion et la prédominance d'un mode de pensée vouant un
1 Extraits de l'éditorial d'Ignacio Ramonet, "Le cinquième pouvoir", http://www.monde-diplomatique.fr

20
culte au profit, et c'est là que son analyse devient vraiment intéressante... Car s'il reconnaît,
peut-être implicitement certes, l'existence de cette "force", il ne lui reconnaît pas d'arme ni
moyen d'expression autre. Voilà donc la justification à la création de l'Observatoire
international des médias, un organisme indépendant, civique, pacifique, au service du citoyen
contre l'hégémonisme des autres pouvoirs sur la vie publique mondiale : donner une arme à
ceux qui pour l'instant n'ont que leur voix pour s'exprimer.
Cependant il faut objecter à ce qui pourrait apparaître comme un pas positif vers
l'émancipation d'un organe médiatique ou l'affirmation d'une opinion publique mondiale un
argument qui n'est pas retenu par les détracteurs d'Ignacio Ramonet. En effet celle-ci est de
pure forme : oui l'éditorialiste en "rajoute", oui il proclame l'existence d'une force qui existe
déjà, oui il se fait le théoricien d'un mouvement qui ne l'a pas attendu pour exister ; en bref il
lui arrive d'enfoncer les portes ouvertes. Mais pourtant n'apparaît pas l'évidente contradiction
suivante : si l'on a besoin d'un nouveau "pouvoir" pour contrôler l'objectivité et
l'indépendance des médias, qui garantira l'objectivité et l'indépendance de ce nouveau
pouvoir-là? La présence d'un cercle vicieux n'est-elle pas manifeste? Apparemment on
pourrait objecter que créer pour compenser les faiblesses ne règle rien mais ne fait que
différer la question du règlement de ce problème. Peut-être faut-il penser à réformer
structurellement l'appareil médiatique plutôt qu'à le complexifier en lui opposant un "contre
contre-pouvoir" ; cela sera sans doute bien plus difficile à mettre en oeuvre, mais cela sera
aussi bien plus utile à long terme...

Ainsi donc si l'on admet qu'une réforme structurelle des interactions entre mondes politique et
médiatique s'impose, il faut en déduire qu'elle doit s'effectuer à plusieurs niveaux. Au niveau
du monde politique tout d'abord, avec des abus à sanctionner et des réformes à mettre en
oeuvre, comme la suppression du cumul des mandats, l'instauration d'une véritable vie
parlementaire, un rééquilibrage des pouvoirs, une modification du fonctionnement des partis,
et bien sûr la mise du citoyen au centre du dispositif de la démocratie française. Mais aussi au
niveau du monde médiatique, au sein duquel l'on peut se permettre d'énoncer quelques pistes
permettant de promouvoir une éthique et des pratiques déontologiques. On parle de "dérives"
médiatiques, mais le problème semble évident : le manque de sanctions leur faisant suite.
Comment peut-on y remédier? Faut-il un code qui précise les droits et devoirs du journaliste?
Mais est-il judicieux de confier au Parlement la codification des règles déontologiques de la
presse et de l'information? Ou bien faut-il un Ordre professionnel des journalistes qui édicte
des normes et arrête des sanctions en matière de pratique déontologique? Mais ne serait-ce
pas "enserrer la liberté de la presse dans un réseau de devoirs et de disciplines" (Cayrol), et
nier au journalisme sa qualité d'être de prime une affaire de conscience individuelle?

"L'éthique de l'information ne peut avoir de sens que rapportée à la liberté d'expression et au


droit du citoyen à l'information"1, certes. Alors pourquoi ne pas réfléchir à la création d'un
Conseil de presse, peut-être sur le mode britannique, ou à un "Comité national de l'éthique de
l'information"? Dans un cas comme dans l'autre il semble clair que pouvoir émettre des avis
consultatifs ne suffit pas ; dans chacune des alternatives il faudrait doter l'organisme de
pouvoirs de sanctions, pour les cas avérés de manquement à l'éthique journalistique jugée en
vigueur par ses membres.

1 R. CAYROL, op. cit.

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Cependant, Serge Halimi se montre sceptique vis-à-vis de ces solutions. Le système
médiatique semble paralysé dans sa structure et semble s'éloigner de plus en plus de son rôle
originel de "quatrième pouvoir".

Dès lors, l'alternative à des médias devenus inefficients dans leur contribution au jeu
démocratique ne peut-elle se faire que dans la rupture?

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