pOrtrAit

miques. L’ouvrage lui vaudra une
attaque en règle des cercles « climatosceptiques » « J’ai subi une
campagne de dénigrement, raconte
Naomi Oreskes. J’ai été accusée
d’être une stalinienne, une théoricienne du complot, une menteuse
et bien d’autres choses. Les réseaux
ultralibéraux ont déposé des plaintes
contre moi et tenté de me faire sanctionner et même renvoyer de mon
université. Heureusement, mes collègues se sont mobilisés pour me
défendre. » Elle en a tiré une réputation d’enquêtrice hors pair et le
surnom sur la toile de « conspiracy queen ».

Naomi Oreskes, géologue, historienne

Lanceuse
d’alerte
Cette scientifique engagée enquête sur les stratégies des lobbys
industriels qui hypothèquent l’avenir de la planète.

Anne ReARick / Agence VU poUR sciences et AVeniR

É

té 1986, la jeune Naomi
Oreskes, géologue, étudie
les roches en Alaska. Il pleut
à verse, elle s’est réfugiée sous
une bâche et mâchonne un sandwich. Quand, soudain, une évidence la frappe : « Ma vie ne peut
se résumer à chercher des cailloux,
il faut que j’y trouve un sens. » Ce
jour-là, la chercheuse, qui vient
de travailler cinq années pour
une société minière en Australie,
décide de changer de cap. « J’aimais vraiment la géologie et travailler en plein air, se souvient-elle
vingt-huit ans plus tard. Mais
j’avais tellement d’autres centres
d’intérêt — l’histoire, la politique, la
littérature, la philosophie — qu’il fallait que je trouve une manière de les
placer au centre de ma vie. » L’histoire des sciences sera la réponse.
Elle l’étudiera puis l’enseignera
à l’université de New York et de
Californie (San Diego).
Elle sort de l’anonymat en 2010
avec la publication d’un essai coup
de poing, Les Marchands de doute
coécrit avec Erik Conway, historien à la Nasa. L’enquête décrypte
point par point les manœuvres
d’un groupe d’individus — industriels et scientifiques — qui ont
instillé le scepticisme depuis
les années 1960 sur les méfaits
du tabac, le trou dans la couche
d’ozone et, surtout, le changement climatique, à des fins écono-

Bio express
1958 Naissance à New York.
1981 « Bachelor » es sciences en
géologie à Londres.
1981-1984 Géologue minière en
Australie.
1990 Thèse en géologie
et histoire des sciences à
l’université de Stanford.
1998-2013 Professeure au
département d’histoire et études
scientifiques à l’université de
Californie.
2010 Merchants of Doubt

64 - Sciences et Avenir - Novembre 2014 - N° 813

(Bloomsbury Press) ;
Les Marchands de doute
(Le Pommier).
2014 Collapse of Western
Civilization (Columbia
University press) ;
L’Effondrement de la société
occidentale (Les Liens qui
libèrent).
2014 Professeure d’histoire
des sciences et professeure
affiliée en sciences de la Terre
à l’université Harvard.

La science peut empêcher
le scénario du cauchemar
C’est dans un petit hôtel du
Marais, à Paris, que l’on rencontre
la « reine du complot ». Visage
carré sous de courtes boucles
brunes, une présence immédiate qui s’impose par un large
sourire et un regard franc. Elle
est fière de son dernier livre, un
nouveau réquisitoire, L’Effondrement de la société occidentale qu’elle
vient de publier, toujours avec
Erik Conway.
Cet opus a pris la forme d’un
récit de science-fiction qui met
en scène des historiens de 2093
se penchant sur leur passé, notre
futur proche. Ils relatent « l’âge
de la pénombre », qui débuta en
2023, quand la planète subit les
conséquences cataclysmiques
d’une politique ultralibérale
influencée par « le complexe de la
combustion du carbone ». Un terme
teinté d’ironie créé de toutes
pièces, qu’elle définit comme «
le bloc constitué par les industries
d’extraction, de raffinage et de combustion des énergies fossiles, des
financiers et institutions qui ont
déclenché et justifié la déstabilisation du climat au nom de l’emploi,
de la croissance et de la prospérité. »
Le nouveau monde qu’elle décrit
est sombre, laminé… La démocratie s’est effondrée ; seul perdure

un régime totalitaire (chinois).
Naomi Oreskes commande un thé,
le regard perçant. De sa posture
nerveuse, se dégage l’énergie de
l’engagement. « Naomi n’est pas
le genre de personne avec qui l’on
a envie de se disputer, livre Erik
Conway, son coauteur. Elle est
d’une volonté à toute épreuve et ne
lâche rien. » L’historienne, elle,
martèle : « Le message, c’est que
nous avons assez d’informations
et de connaissances scientifiques
sur le changement climatique pour
que ce scénario de cauchemar n’arrive pas. » L’ouvrage obscur, noir,
désenchanté, tranche avec le sourire immense de son auteure. Pessimiste, elle ? Naomi s’étonne, puis
admet : « L’optimisme, ce sera pour
plus tard. Certes il y a de bonnes
choses qui se produisent et c’est
important de les noter. Mais nous
allons toujours dans la mauvaise

direction. » Pour elle, « c’est important d’être positif mais le plus important est d’être honnête ! Pour cela il
faut écouter le consensus scientifique
du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution
du climat] et agir ».
Une foi dans le pouvoir de
transformation de la science
Cette femme énergique croit en la
science et son pouvoir de transformation. Ça ne date pas d’hier. Fille
d’un biochimiste, elle est tombée
dans le chaudron dès le berceau.
« Ma famille a joué un rôle important dans la détermination de mes
choix, raconte-t-elle. Mais pas seulement. Naître dans les années 1960
aux États-Unis nous a mis — nous,
les enfants de Spoutnik — une pression sur le dos. Si vous étiez douée
en sciences, vous aviez l’obligation
sociale de devenir une scientifique. »

« Elle est d’une volonté  
à toute épreuve et ne lâche rien »

CédriC delsaux, tiré de «Nous resteroNs sur terre»


L’historienne des
sciences dénonce
les conséquences
des politiques
ultralibérales sur la
planète et le climat (ici,
un champ de pétrole
aux États-Unis).

Elle étudie d’abord la géologie,
acquérant une compréhension
approfondie de la Terre, son histoire, sa complexité et sa « fantastique beauté ». Mais le caractère
engagé, hérité de sa mère, la rattrape. « Ma mère aidait les jeunes
des gangs de rue à New York. J’en
ai tiré une grande leçon : les individus peuvent faire la différence
à leur niveau. Si beaucoup de
gens sont rivés à de vieux schémas,
c’est qu’ils ne voient pas d’alternative. Il faut leur en donner une
meilleure. »
À la sortie de son livre polémique,
ses parents ont salué son engagement. Ils se sont inquiétés aussi,
en raison du dénigrement dont
elle a été l’objet. Cette année, la
prestigieuse université Harvard
l’a engagée comme professeure
d’histoire des sciences. « C’est la
meilleure des réponses que je pouvais espérer. » Et déjà, avec Erik
Conway, elle prépare un nouvel
ouvrage, orienté sur les solutions
au changement climatique, « optimiste cette fois. » j Elena Sender
@Elenasender

Erik Conway, historien à la Nasa

N° 813 - Novembre 2014 - Sciences et Avenir - 65