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« "Deux bouchées de silence"  : une lecture de Paul Celan »
Alexis Nouss
Protée, vol. 28, n° 2, 2000, p. 35-46.

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DOI: 10.7202/030592ar
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celui. Et il va reprendre. offrant la facilité d’un concept qu’une certaine vulgate de l’esthétique moderne a répandue. elle est quête d’un langage propre à le figurer. il s’est interrompu. à l’arrêt. p. sauve de l’humanité. il est déjà évoqué deux silences (le silence évoqué. trois qualités ou conditions de l’être et du langage. et les caractères gravés sur le rocher étaient : SILENCE. mais autre. Pour la poésie celanienne.] » (Entretien. trouvant voix ? Ce qui semblerait maladresse stylistique révèle l’idée-force que je cherche à dégager). Fonds obscur que l’art ne recouvrirait pas mais révélerait. Le langage ne s’est pas tu. privé l’humain de sa dignité d’être parlant. non plus un manque de langage mais une intensification de celui-ci.. Baudelaire) ␣ La notion de silence surgit aisément à la conscience du lecteur de Celan. en outre – et la critique ne s’est pas fait faute d’égrener de telles analyses –. dans sa barbarie et son horreur. (E. 11). Le premier appartient à la nature. nourri de romantisme . de ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 35 PROTÉE . différent. en regard. né d’une histoire ayant au XXe siècle. C.. nulle phrase. en somme. trad.DEUX BOUCHÉES DE SILENCE «DEUX BOUCHÉES DE SILENCE»: UNE LECTURE DE PAUL CELAN A LEXIS N OUSS Mais il n’y avait pas de voix dans tout le vaste désert sans limites. la langue allemande permet. tu peux voir toutes les syllabes immobiles alentour . enfin et surtout. AUTOMNE ␣ 2000 – page 35 . d’autant plus puissant qu’il est. comme auparavant [.] le silence n’est pas un silence. la positivité de cette impossibilité.. serait la manifestation d’un indicible. Dans l’Entretien dans la montagne. dans ces perspectives. qui s’installe entre les deux protagonistes. Mais la poésie de Celan ne succombe pas à l’indicible. ce n’est qu’un vide. ce n’est qu’une pause. ou désertée. ils sont langue et bouche. d’en distinguer trois dont les usages dans l’œuvre de Celan révèlent. celui de la crise du langage au tournant du siècle. Le silence. ces deux-là. Poe. le silence pourrait être rapporté à d’autres catégories : le silence mystique .. ce n’est qu’un intervalle entre les mots. sa présentation comme champ d’intensités. Si l’Entretien dans la montagne dégage ainsi deux sortes de silence. est d’un autre ordre : « [. nulle parole ne s’est tue. lexicalement. tel que le vise la poésie celanienne. Le second. elle le combat ou l’interroge. Le silence comme immobilité ou immobilisation des syllabes. son unique récit en prose.

arrosé de mer. p. renvoie davantage à une nonparole. p. hors du langage et hors de l’histoire.// À elle../ parle en dernier.] la cicatrice du temps/ s’ouvre/ et couvre le pays de sang [. 111) ␣ Le silence saigne.. p./ ce qui fut survolé d’étoiles. 13). Articulés dans une pensée de l’histoire. p. étranger aux heures. Du mot silencié.l’être du langage : Schweigen. p.. Le silence qui s’abat sur le mot porte le risque d’être définitif 4./ ce qui ne coagula pas quand le crochet à venin/ transperça les syllabes.. ␣ se figea./ un mot à l’image du silence [nach dem Bilde de Schweigens]. de prière. le mot qui fut silencié. avec son silence [mit seinem Schweigen].. « Soir des mots » disait : « [. il le saisit de l’extérieur. Dans le recueil suivant.] » (Seuil. Dans cette esquisse d’une analytique du silence. ces trois modes – ou tensions de la parole poétique – en dessinent une sortie progressive./ ici éveillé : une/ feuille-fruit. offert/ à tes pensées. 27) . cependant. « Avec la bouche. les trois termes ont une vertu heuristique et leurs occurrences ne répondent pas à un sémantisme systématique qui découlerait des catégories dégagées. mais demeure intrinsèquement lié à son historicité. quand seules résonnent des chaînes.// Vous mes paroles. Schweigen participe de l’exercice langagier. ce qui fut silencié [erschwiegne]. « Argumentum e silentio » – déjà en son titre – développe la nature de ce premier silence./ il témoigne pour elle [la nuit]. fût-il interdit ou aliéné. Plus haut dans le recueil./ dis ta parole » (Seuil.. 111-113). « Vous couteaux aiguisés de prière. Mais ailleurs le silence acquiert une valeur en ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 1/ SCHWEIGEN Dédié à René Char. Stummheit.. la mort frappant le vivant : À chacun.. Il est imposé au langage. l’absence de parole ou sa cessation dans l’exercice concret (au sens de la première interruption des deux mentionnées plus haut). Y est repris l’impératif du poème « Parle toi aussi » : « Parle toi aussi. 105).. son refus ou son contraire (la seconde interruption). 61). ou un modèle : « [.] un mot qui me fuyait/quand ma lèvre saignait de langage. Dimension dépassant la seule sphère humaine pour suggérer une ontologisation et une autonomisation du silence qui en fait un de ces espaces utopiques vers lesquels tendent et où se croisent les méridiens de la poétique celanienne. Le silence est bien ici l’absence de parole sans que cesse néanmoins la potentialité d’une expression 3. profondément entaillée . Une telle lecture serait contraire à un principe majeur de la poétique celanienne qui est l’événementialité spécifique de chaque poème et donc l’organisation autonome de sa signifiance./ quand par derrière la meute se rua sur lui –/ À chacun./ avec les mots qui se refusent » (Rose. dérive vers la condition de l’in-fans. Stille accomplit et achève ce retrait./ de mon/ silence [meines/ Schweigens]./ à elle.// À elle. à la nuit./ en dernier. Ce que montre le sémantisme instable du premier terme. Stummheit se comprend comme un retrait de cette inscription. Stummheit. de l’immobilité. du repos. qui repose là-bas/ entre l’or et l’oubli [. la blessure reste ouverte et le poème naît de cette noncicatrisation dont il perpétue la béance.] » (Seuil. laisse sa trace . que Celan traduisit. La notion est encore liée au langage mais dans une conceptualité plus large qui touche à l’éthique. 21) ./ de blasphème. p. p. Schweigen désigne le silence en son acception courante. ne veut pas cicatriser » (Grille. le mot qui chanta pour lui. enfin. de la taille d’un œil..] il témoigne en dernier. qui vous estropiez/ avec moi. ici. mutisme. vous/ mes paroles droites » (Rose. p./ entouré de buissons de chagrin et de pervenches » (Seuil. la dernière strophe de « Stimmen » (« Voix ») dit : « Pas/une voix – un/ bruit tardif. la première interruption n’est jamais sauve de devenir la seconde. 2 (Seuil. où les survivants rejoignent les disparus. le mot qui chanta pour lui et ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 36 . Schweigen est constamment menacé de déborder vers Stummheit. le poème précise : « [.// C’est un mot qui allait à côté des mots. Stille prend valeur de silence dans le champ sémantique du calme. elle/ suinte. 74). Certains poèmes font du silence un envers du langage. Mais cette possibilité qui demeure entraîne une temporalité particulière. Stille 1. royaume où vie et mort deviennent indistinctes.

. p. « Strette ». où on peut encore entendre Erde./ un/ silence/ vert.. p. son étrangeté (voir infra le ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 37 ␣ ␣ . 215-217). rencontre sur deux modes le silence. renversement similaire à celui du souffle – Atemwende (Renversement du souffle)./ vers laquelle tu fais silence [hinschwiegst].]// Lèvre sut. elle aussi [ton ombre]/ je la cailloutais [besteinigt] de moi/ le droitement ombré. sous la forme déclinée spricht.// Sans regard/ton œil dans mon œil fait silence [schweigt] maintenant [. 115 . sépale. poème final de Sprachgitter. Lèvre sait. réénonce l’association du silence et de la végétation posée dans le poème initial « Stimmen » : « Il était aussi écrit que/ Où ? Nous/ posâmes dessus un silence [Schweigen]/ vaste. les distiques ouvrant et fermant « À hauteur de bouche » : « À hauteur de bouche./ Lèvre le tait [schweigt es] jusqu’à la fin » (Grille. une fois./ nous font de sombres signes. En deux endroits les deux termes sont cooccurrents et permettent de saisir la relation des deux notions. il ne possède pas la faculté de ce qui la traverse. la fécondité du second silence qui vendange la mort (Tod/Traube. 139). le regard. non seulement un autre dire mais un dire disant cet interdit.. Au sein de ce qui lui est refusé mais dont on ne peut l’exclure – comment priver un locuteur de sa langue ? –.] elle. modif. il contient déjà la tension qui le pousse vers Stummheit. Le silence ne vient pas clore mais ouvrir. trad. p. en automne. en bas. « [. qui donne son titre à la dernière section de Pavot et Mémoire./ sous un ciel/ méchant » (Grille. L’exil des mots crée les mots de l’exil.. p. 27). en toi/ balance de parole.] » (Pavot.. parle à travers [hindurchspricht] le mutisme [durch Stumme].// [.] ainsi l’exige la pierre. le passage à une réalité plus essentielle. balance de mots. p. le changement ontologique. est associé aux deux types de silence : « Comme eux [les épis de la nuit] muets [stumm]/ nous flottons vers le monde :/ nos regards. trad. il est du côté du vivant. la venue au oui s’opère « am Saum des gewendeten Schweigens » (« au bord du silence retourné ») (Part de neige.. imaginer. p..// aujourd’hui/ fais silence [schweig dich]. (Seuil. oui. balance/de pays : Exil » 7 (Choix. le droitement/ résonnant –une/sixte étoile. gorgé de poison 5. modifiée). Le premier n’est que réponse à l’histoire meurtrière. 63) 6.. participe passé de erdenken. « sixte étoile » dissimulant à peine l’étoile jaune.] chez moi dans la multitude pétrée. Dans l’avant-dernier poème de De seuil en seuil.. de part en part. posé sur la bouche comme une parole. il/ s’y attacha une idée de végétal –/ vert. reprenant l’idée d’une floraison née du néant../ quand l’année enfle jusqu’à la mort comme raisin.) soi comme le montrent les citations autour de l’Entretien dans la montagne ou ce poème de Schneepart reprenant la symbolique de la pierre : [. mort/raisin).␣ 23) ␣ ␣ ␣ Le silence n’est plus contingent mais prend la figure d’un destin.. p. Le mutisme porte la capacité expressive dont est dépourvu l’autre silence. aux deux silences : Ils vendangent le vin de leurs yeux.] audelà/ de la zone des peuples muets. Dans le poème « Du durchklafterst ».// [. Exemplaire ici la langue allemande de l’écriture des poèmes de Celan. et ce langage nouveau devient le pays d’accueil. résultat d’une oppression. Dans le poème « Les épis de la nuit ». tangible :/ sombre végétation [litt. où tu désires. (Part de neige. 97-99 . qui la creuse pour en tirer matière à pensée (Schacht est la fosse ou le puits de mine et se pose en allitération à erdachten./ [. stérile puisqu’il ne fait que réagir à une pression externe. titre d’un recueil antérieur – indiquant la transmutation non dialectisée. L’interdit de parole suscite une autre parole. oui/ attacha./ la pierre par-dessus laquelle parle [dahinspricht] leur béquille/ dans le silence [Schweigen] de la réponse –/ leur béquille qui une fois. ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 2/ STUMMHEIT Le mutisme correspond à une phase médiane et médiate où l’affliction reçue dans l’histoire se transforme en possibilité. : végétation de ténèbres]. le texte associe directement la parole. Traversé par l’histoire. la terre)./ vers la fosse du conçu. le sujet trouve un autre mode langagier.consolés/vont à tâtons. Schweigen. L’aliénation du sujet. concevoir.. synonyme de langage pour Celan./ une fois. De même. blessé./ échangés pour être ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Un dire accidenté.

le sable et la neige. Mallarmé par exemple. le silence hérité du passé devient un silence matriciel. tu dois habiter » (Grille. le vide./ on-e-ei 13 » (G. ma trad. du lexique des instruments de musique. crypte 10 recueillant l’expérience de ceux qui n’ont pas eu de sépulture : « Dessous. « Heimkehr » (« Retour à la maison » – et aussi. trad./ invisible. modif. spacieuse. p.. II. Une parole nouvelle naît de l’histoire accidentée . 39 . mais aussi de ce qui s’y est préservé 9..] » dit la première strophe de « Die Silbe poème « Schliere ») sont désormais une expérience. p. retrouvant un langage marqué par l’expérience. dont le titre exprime l’éloignement devenu proximité et demeure. un pieu » (Grille. p. comme muette/ vibrante consonne. « Autour/ circulaient des voix sans mots. Le signe naît d’un regard voilé et sa vibration recueille l’obscurité. telle la voix de Celan disant ses poèmes. un synonyme pour « revenu à la maison ». à l’abri. p. modif. Il peut encore dire l’échec. L’art est condamné. il revient au langage non seulement de dire le réel mais aussi de le donner à voir. des formes vides [. plus d’inspiration à recevoir des maîtres du chant – pour ne pas employer un wagnérien « maîtres-chanteurs » peut-être implicite – puisque l’histoire a amené le règne d’autres maîtres. le réconfort du silence mystique : « dix-sept ».) De nouveau. le livre. selon les commentateurs. 17). « Mutité. désigne l’impossibilité d’atteindre la plénitude des dixhuit bénédictions d’une prière centrale de la liturgie juive ou encore le mot hébreu pour « vie » qui revêt cette valeur numérique. mutilées –. 29 . transmuant. Invalidité explicitement traitée dans le poème « Schliere » (« Taie ») : « Taie sur l’œil :/ pour que soit préservé/ un signe qui traverse l’obscur. un regard. d’en donner les images – fussent-elles déficientes. plus de livre de sable. pour l’émergence poétique. dont les deux premières strophes commencent par « heimgeführt ». Le poème suivant « Unten » (« En bas »). cependant. sur le modèle de la théologie./ fond-deeige. le dé. à nouveau. W. ne verse pas dans le néant. accordé » (Grille.. énonçant. habitacle ou maison. Désir d’un langage. aux lettres de cendres 15. si prompte à traduire le silence.pour un Toujours encore plus étranger/ et. « Au loin ». blanc silence. le mal en esthétique. 25 . Un poème ultérieur d’Atemwende s’affiche comme ars poetica. la glace. site chez Celan de l’après-désastre./ de colline en colline. la voix. la restauration du langage répond à une double motivation : sa corruption dans l’histoire et son incapacité à dire l’horreur d’un réel inconcevable mais pourtant advenu. Même une « écriture du désastre ». gestimmt. Combien/ de muets ?/ Dix-sept. non pour le transcender mais pour lui faire trace. se conclut par : « Et le trop de mon verbiage :/ déposé sur le petit/cristal 12 dans le fardeau de ton silence [Schweigens] » (Grille. pulsion esthétique se heurtant à l’impuissance et la dépassant en l’exprimant. S’écoulent comme dérisoires grains de sable les syllabes des trois derniers vers. pertinence contextuelle : le rapatriement du prisonnier de guerre) décrit un paysage de neige – ce qui recouvre de silence –.)./ Ton chant. l’étrangeté./ revenu chez soi 11 dans son aujourd’hui. p. Et le sujet. est promise à l’échec. p. une maison␣ –:/␣ viens. Le mutisme. Mais un tel accord ne signifie pas harmonie./ un Je échappé dans le mutisme :/ de bois. 129). Ce dernier mot./ Rien sur les dés./ avivé par le sable (ou la glace ?) d’un temps étranger/ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 38 ␣ ␣ . comme une poétologie négative : « PLUS D’ART DE SABLE. Pareillement. modif./ se hausse/ ce qui fait si mal aux yeux./ Je vois le poison fleurir/ En toute sorte de paroles et de formes » (Rose. p. 159) dit le poème « In die Ferne ». de baudelairienne manière. 23 .// Sur chacune. Devant cette aporie. trad. mortifères 14. La mutité touchera alors pareillement l’œil « muet/ sous sa paupière de pierre » (Grille. avec lequel dialoguent les deux premiers vers. prenant le contre-pied de la métaphorisation familière à Jabès.). renvoie morphologiquement à Stimme.). Pour Celan. plus de maîtres.// Ta question – ta réponse. que sait-il ?// Au profond-de-la-neige. alors que l’ontologie s’y refuse : « Mutisme et surdité s’installent 8/ derrière les yeux. retrouve une identité : le mutisme devient un refuge. trad. d’où l’association récurrente du langage et du regard dans les poèmes. Plus d’inspiration même du côté de la poésie moderne.

. nous l’écoutions tous./ venait un homme. 22-23). ép-./ s’il parlait de ce/ temps. langue dont l’écriture ne comporte pas de voyelles. qui se termine sur : « [. celle du témoin intégral.␣ 19 ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Il prononce pourtant./ fond-de-eige. La langue du peuple exterminé. étincelaient. l’altérité de l’à-venir 17. 75-77) ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Il ne paraissait pas plus de trois ans. é-/ pelait » 16 (Rose. La langue du témoignage est une langue qui ne signifie plus. 75) qui annonce un temps nouveau : Nous prêtons serment par le Christ Nouveau d’unir la poussière à la poussière. 21 ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Deux mutismes donc se rencontrent pour donner voix au silence : celui de la victime privée de parole par l’histoire. « die reine Sprache ». Quelle aurait pu être la rédemption pour l’enfant né de la mort ? N’est-elle pas dans ce mot qui est langage (« variations expérientales autour d’un thème. d’une racine./ [. peut-être d’un nom ». répétitivement.] Vienne sur nous la faute de tous les signes alarmants. Dans les deux cas. il faut rappeler que la critique 22 se plaît à souligner la sévérité avec laquelle il commenta et jugea la poésie de Sorti du néant. Force prophétique dans le poème consacré à Hölderlin : « S’il venait. il ne savait pas parler [. conclut une lecture commune de ce poème./ on-e-ei »./ le jour de minuit. Un poème de Pavot et Mémoire indique une autre direction.. elle-même effacée. celui du témoin à qui l’histoire donne la parole mais qui est privé de mots devant l’indicible. p. terriblement vifs. cet être-là n’en porte pas moins une parole.// [. ce dont il ferait l’aveu par sa dernière phrase ? C’est au demeurant à partir de ce passage de Levi que Giorgio Agamben développe sa pensée du témoignage : Cela veut dire que le témoignage est la rencontre entre deux impossibilités de témoigner . doit céder la place à une non-langue. pour témoigner./ la rafale acharnée du repentir... puisque Levi est ici mentionné. 151)./ les oiseaux au soulier errant. mouvement vers un silence négatif. lallen. 135)./ vienne ce qui jamais ne fut !// Vienne un homme sorti de la tombe. p. du silence de la tombe. de celui. libre mais non racheté. l’« enfant de la mort » que Primo Levi rencontre à Auschwitz : ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 39 . comme le narrateur de l’Oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. p./ vienne la mer gargouillante. personne ne savait rien de lui.. affirmatifs. anxieux de comprendre et il y avait parmi nous des représentants de toutes les langues d’Europe : mais le mot d’Hurbinek resta secret » (ibid. 41). dit Levi) mais insaisissable dans aucune langue... suppliants. « Au profond-de-la-neige.. une promesse. Balbutiement ou bégaiement. semblable au pur langage. La poésie de Celan combat précisément ce silence-là.. quelques sons./ venait un homme au monde. que la langue./ (Elle balbutie [lallt] ainsi.../ [. Cependant. avec/ la barbe de clarté/ des patriarches : il devrait. s’avance dans le sans-langue jusqu’à recueillir une autre insignifiance. il/ devrait/ bégayer [lallen] seulement.. elle balbutie encore ainsi) » (Pavot. ne peut témoigner.. aujourd’hui./ vous la présentez à nos frères et sœurs –// Nous agitons les cheveux blancs du temps. montrer l’impossibilité de témoigner. langage d’un au-delà des langues.] Vous broyez la farine blanche de la promesse dans les moulins de la mort.. mais qui. p. un accueil : le langage se creuse de silence devant d’autres paroles.] et la langue nous balbutiait [lallte] des douceurs. perdus dans un visage triangulaire et émacié. qui par définition. plein de la volonté de briser ses chaînes./ toutoutoujours/ bégayer » (Rose. comme les nombreux personnages de muets dans l’œuvre d’Élie Wiesel. par son non-signifier.Schmerz » (« La syllabe douleur »). un mot ou plusieurs.] mais ses yeux. comme Hurbinek. Perte progressive de la capacité communicatrice du langage.] nous prêtons les serments sacrés de sable à la face du monde. bégayer. Il ne reste rien de lui : il témoigne à travers mes paroles » (p. dont Walter Benjamin affirme la présence révélée dans le contact traductif des langues humaines 20 ? N’est-elle pas dans le récit de Levi. Tendresse dans le poème « Stille ! » : « [.] dans l’abîme/ ép-. p. de rompre les barrières mortelles de son mutisme. Levi conclut son récit : « Hurbinek mourut les premiers jours de mars 1945. remarquant que les derniers vers seraient intraduisibles en hébreu. « Les jours suivants. mutisme-mutation : « Nous mangeons les pommes des muets » dit « Tard et profond » (Pavot. en silence. 18 (Pavot.).

77). écrit au lendemain de la guerre. à un non-vouloir-être./ Pur chuchotement pour laisser croire/ Que le silence n’est pas le silence. ce sont là mes préférences. lui-même se donnera la mort – en avril./ Vous. En outre. p. ou.] » (ibid. Il est vrai que les lignes qui lui sont consacrées dans « De l’écriture obscure » peuvent sembler négatives. tout écrit obscur pouvant devenir clair pour d’autres lecteurs ou d’autres temps. p. 24 Celan./ Tends l’oreille et tu en saisiras l’écho. attribuant à l’écriture une fonction de communication l’obligeant à la clarté et à la compréhensibilité. Au demeurant. celui-ci se perd dans le « bruit » : il n’est pas une communication. démentant la thèse de « De l’écriture obscure » : Voix muettes depuis toujours. l’enserrant comme tenaille d’acier et de froid » (ibid./ Voix qui disent et ne se font pas entendre :/ Chœurs et cymbales pour faire passer en contrebande/ Le sens dans un message qui n’a pas de sens. on mettra en avant le suicide de Levi.. Par ailleurs. et faire en sorte que chaque mot porte./ À vous parle. il n’est pas un langage./ Voix rauques de ceux qui ne savent plus parler. mots-poison. d’en tenter une analyse. mots-masque. comme Celan –. du moins. plus responsable » (ibid. on ne peut qu’être troublé par un poème de Levi dont le titre est identique à celui qui ouvre Grille de parole (« Voix ») et dont les variations thématiques autour du langage et du silence rejoignent étroitement Celan. il conclut brutalement : « Mais allons bon. comme moi ivres de mots.. énoncé dans la mémoire et la blessure de ce que Si c’est un homme. le grognement animal –. tant que nous vivrons : nous devons répondre de ce que nous écrivons.avec une curieuse insistance : « Pour Celan surtout. à un fuir-le-monde dont la mort voulue a été le couronnement » (ibid. mots-rossignol. l’inarticulé./ Mots-clé. mots-népenthès. alors qu’il consacra de fortes pages au suicide de son ami Jean Améry dans Les Naufragés et les Rescapés. on est libre de choisir le langage ou le non-langage le mieux approprié [. 74). Levi en vient à une exagération suspecte puisqu’il y amalgame Celan à Pound dont « l’obscurité de [l]a poésie a la même origine que son culte du surhomme » (ibid. nous nous devons de ne pas écrire comme si nous étions seuls. à relire attentivement « De l’écriture obscure ». tel celui de qui va mourir. ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 40 ./ Mots-poignards. Alors qu’il rapproche le destin final de Trakl et Celan et leur écriture. jusqu’à la citation de Villon. voix d’hier ou à peine éteintes .). trouva difficilement un éditeur et fut reçu dans l’indifférence. Il reconnaît ensuite que son obscurité n’est ni orgueil. Et l’on peut se demander si ce plaidoyer n’est pas pro domo. Nous sommes responsables./ Voix qui parlent mais ne savent plus dire. 73-74) . répétée tout du long. et non la règle. compagnons de noce que je parle. refusant l’expression seulement idiolectale – le hurlement. tout au plus est-il un langage encombré et manchot./ L’endroit où nous allons est un lieu de silence. la position s’avère plus modérée qu’il n’y paraît. rédigées au nom d’un devoir moral : Si son message est un message.. Levi revint plus tard à plusieurs reprises sur l’angoisse du survivant dont le récit n’est pas écouté./ Mots-sel.. 23 ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Il est néanmoins loisible de ne pas prêter entièrement foi à la véhémence de Levi. commentant : « Leur destin commun fait penser à l’obscurité de leur poétique comme à un prêtà-mourir. ni facilité mais « un reflet de l’obscurité de son propre destin et de sa génération. copains de galle :/ C’est à vous. p./ La dernière étape. il te faut la parcourir seul. seul comme nous le serons tous à l’agonie./ Voix qui croient dire. D’abord l’essai n’est pas consacré à l’écriture de la Shoah mais à la vogue d’« une manière obscure » d’écrire et à l’admiration qu’elle suscite. je le répète. Dans son argumentation. due aux contextes historiques respectifs tout en précisant../ La dernière étape. p. Quand on écrit.. Puis après avoir réitéré son exigence de clarté dans « l’échange entre les hommes ». ce qui ne manque d’appeler à une reconsidération de ses propos. mot pour mot. Levi admet une juste motivation aux styles de Trakl et de Celan. 73) ou à la rhétorique répressive des coercitions religieuses et politiques. limbes des solitaires et des sourds. qui va s’épaississant autour du lecteur. il faut penser de manière plus sérieuse. Mais justement parce que nous les vivants nous ne sommes pas seuls./ Un lieu de surdité. et parce qu’il est notre contemporain (1920-1970). Le jugement n’est donc pas sans appel. il te faut la parcourir sourd.

éclusier pour contenir le trop-plein de l’horreur. la faucille/ d’une brillance » (Choix. de la croyance spirituelle./ qui m’était resté :/ sœur... p. Le dernier poème du recueil marque le parcours poétique accompli : [. p. ziv./ libres. Levi n’est pas étranger à l’affirmation que tout langage après les camps est mêlé du « râle du moribond ».] j’ai perdu un mot. « là-haut le Banni.]// Silence ! L’épine a pénétré plus profond dans ton cœur :// elle se dresse alliée à la rose.) À lire ces vers. un poème antérieur disait déjà : « Un peu parla dans le silence [Stille].] j’ai perdu –/ perdu un mot. au royaume poétique. modif. le silence comme promesse et accueil de cette parole ressuscitée si le poète parvient de nouveau à réguler le dire. elle saigne !/ Elle saignait déjà.. vers l’autre.. 153)./ tu vins à toi d’un pas sûr. du verbiage humain.] pense que je fus ce que je suis :/ un maître de cachots et de tours. « der Verbannte dort oben. les marteaux s’élancèrent au beffroi de ton silence␣ 33 [Glockenstuhl deines ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 41 ␣ .// Cette écluse encore. et qui revient dans le suivant. (Pavot.« La lèpre silencieuse [der stille Aussatz] se décolle de ton palais. perdu dans l’indicible : « [. celui qui est tien. W. 151 . Il est encore possible de « donner le mot ». trad. [.// [. tinta :/ il annonçait une nuit qui s’enténébra plus longtemps que nous. Le silence-lumière de Stille après le silencenon-couleur de Stummheit. Brillance dont la trace n’est pas perdue. les ombres et la rose : emblèmes de la poésie celanienne. pas plus que le peuple la parlant : « Calme [still] dans les artères coronaires. modif. Le langage comme perte 29 mais non définitive. cette lumière » (G. la proposition../ un souffle dans les ifs. la rose/ se dresse avec les ombres dans le miroir. 202).. p.]// Devant toi.. qui me cherchait :/ Kaddisch » (Rose. le texte sur l’écriture obscure révèle davantage un travail de dénégation 25. un buveur dans la mer. « Give the word ». der/ Verbrannte ». Ce silence d’un avant ou d’un après du langage sera celui de notre dernière catégorie.// [./ siffle. invalidé par l’histoire... le Brûlé » (Rose. un peu se tut [schwieg]. « Eau et feu »32 : « [. lorsque nous mêlions le oui et le non 30. où tu descends en feu » (Pavot. « Banni » : Celan ou le poète. qui avait jailli de la table. p. d’une humanité défaite à une humanité refaite. vers la rencontre. que la poésie doit porter à la fois la mémoire et l’anticipation du silence de la mort.] Là-bas seulement tu entras entièrement dans le nom. plutôt son passage ailleurs – l’écluse –. 155). les « mots de passe » contre la « bouillie d’art » 28 . Est-ce ici une référence mallarméenne à l’éventail et au pouvoir d’écriture ? On peut entendre dans Aussatz Satz la phrase. 57). p.). ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 3/ STILLE Alors que « Le Méridien » 26 présente le poème comme en chemin. utopique. et aussi la composition grammaticale et typographique de même que le principe de raison. comme si ahanaient là des mots. 75). que la ténèbre n’a su éteindre 27./ lorsque nous le sirotions. trad. dont l’image se retrouve dans un poème d’Atemwende : « Silence des vasières. p. 279). où le discours poétologique relaie celui./ Banni et Perdu/ étaient chez eux » (Grille. Celan reprend une figure déjà citée : « Vint un homme » et conclut en unissant encore le silence et la lumière : ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Le cœur./ un mot. 275 ./ car la rose./ parce qu’un verre. « Stille ! » est le titre de l’antépénultième poème de Pavot et Mémoire : Silence ! J’enfonce l’épine à ton cœur. puis/ de l’herbe des berges [krautige Stille der Ufer]. conservée en la langue hébraïque./ déliée :/ Ziv. Et « perdu » pour qualifier le langage. Même s’il ne l’admettait pas pour des raisons tenant à son combat contre l’oubli d’Auschwitz... devenu insignifiant./ et évente ta langue de lumière/ de lumière » (Choix. Contrainte de lumière dit le titre du recueil posthume. 33) dit le poème « L’écluse ». II. dans/ les sporanges géants rameurs. qui thématise le langage comme passage../ Un peu alla son chemin. perdu dans l’abîme. p. devenant à ce titre « sourcier dans le silence » (Seuil. Dédiée à la figure de la sœurépouse – la mère disparue – récurrente dans Pavot et Mémoire 31. à comprendre comme l’inextinguibilité de la lumière dans la ténèbre. Dans un poème au titre emprunté à Shakespeare. Le Roi Lear. « Paysage ». qui apparaissait dans le poème précédent. rejointe par la poétique. Stille. p. p.

trad. le chandelier./ Feu des cils. dans le décor habituel de mer et de glace. sans cependant effacer le désastre puisqu’il en provient et lui répond.␣ 157) ␣ ␣ Par la parole du poème. grise. non-espace – l’utopie du « Méridien » – et pourtant réceptacle de la parole renaissante.).// Et cela ici. ne fut pas de jour dernier 37. (Pavot.. disparu dans la surdité :/ la bouche/ de pierre et mordant dans les pierres.. puisque Stille donne à penser la possibilité d’un temps préservé du naufrage. Stille se retrouve comme titre d’un poème de Fadensonnen. une continuité que l’on pouvait croire perdue à jamais. p.] la branche. « nature morte » 38. un reste à chercher/ du côté de la pierre – elle/ fut hospitalière. déjà présent dans l’Entretien dans la montagne. Elle crée ainsi un temps. lueur contre lueur. il restait des frères » (Grille. une seconde/ vie. interprétable comme la coupable passivité devant le crime./ et vous allez tous les trois dans le soir. haut comme une tour.l’histoire. le terme verschollen désigne les disparus d’une guerre. 40 // Au-devant l’étranger. un calme soustrait à la tempête (les deux termes figurant dans le premier poème de La Rose de personne). le sujet peut rejoindre son destin 34 et le servir par cette parole même./ Compte-moi parmi les amandes.) Schweigens]./ uni à une crevasse du temps/ devant laquelle m’a conduit le mot maternel/ pour ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 42 ./ là où la colombe./ comme si../ [. assourdi/ colombe). la surdité reconduit la notion de silence. nous saisîmes. ma trad.] Il y aura encore un cil. effacée dans le désastre de l’histoire : « Toi de foehn... tu restes/ enfant d’une morte. 69 . Le motif de la bougie. elle/ ne coupa pas la parole ».. W. Ce « personne » qui marque récurremment chez Celan le néant de la destruction historique./ de la lumière glaciale qui l’entoure/ là où il se jette dans la mer. Le calme [Stille]/ volait devant nous.. La poésie celanienne recueille ce qui est à venir. p. dont tu es l’hôte ici :/ le chardon sans lumière/ que du lointain/ l’obscurité offre aux siens/ pour ne pas être oubliée. 17). un temps qui n’aurait pas sombré dans ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ Dans la proposition « verschollen im Tauben ». reflet contre reflet. une prolongation. [. bien visible.. pendant du silence./ hélée par la mer/ qui roule ses glaces le long des années. modif./ ce qui est écouté te rejoint. la promesse de lumière. alors. « Devant une bougie ». anime un poème antérieur du recueil. ce dernier terme étant le titre d’un poème précédent qui dit : « Il y aura encore un œil... [. II.// Rends-moi amer. Marque de confiance./ [. : puisqu’il y a pierre]. p. Une telle préservation est justement illustrée dans l’interprétation double et contraire d’un même vers. nous porta. « disparu dans la surdité [litt. une survie : ça se dit « Überleben » mais pourquoi ne pas le dire « Stilleben ».] je t’absous/ de l’amen qui nous assourdit. Le silence sera l’espace scripturaire de la stratégie herméneutique demandée par la poétique celanienne.// [. C’est qu’il n’est pas. je jetai/ tout dans la main de personne » (Grille. p. Le poème « Stilleben » parle de lumière. 170 . La parole poétique s’unit au silence de la disparue. au mutisme de la disparition. est aussi ce qui préserve les victimes et peut les inscrire sur la pierre muette. (Seuil./ ce qui est mort met aussi son bras autour de toi. 61 36). sa signifiance polarisant ainsi toute l’œuvre : « Silence 35. – conduis-moi parmi les rapides. luis en avant » (G. donne à entendre ce qui n’a pas encore été prononcé. par la poétique désormais conquise./ vite écrite au ciel.] un demain/ sauta dans l’hier. tu restes. Soulignée par une paronomase en fin de ligne (übertaübt/ Taube./ voué au non de ma nostalgie.. La surdité. p. Un temps au-delà du temps. à cause de la pierre [litt.. les derniers vers développent encore le thème d’un reste temporel où le sujet. Le poème s’intitule « Un jour et encore un ». peut inscrire sa survie. en dessous : un œil/ sans l’autre et clos. : dans ce qui est sourd] » 41. lui opposant une nouvel ethos : Bougie contre bougie.// Et encore ceci. dernier recueil paru du vivant de Celan. de regard et d’un temps 39 encore possible que le poème annonce et qu’il représente. Grâce à l’écriture : « [. le poète. Dans ce texte au lyrisme inspiré par la figure de la mère et nourri de symbolique religieuse./ en poussière./ a doté de cils ce qui est venu/ tard et n’était pas le soir./ picore les noms/ de ce côté et de l’autre du mourir :/ Tu restes.] Devant vous il est à l’œuvre. un flux temporel.] il y eut un reste de temps.

« en marche » . Tag. éclôt le temps reconquis sur l’histoire. toujours va rester./ Sur l’arbre il hisse sa bannière – une feuille qui y bleuit. un reliquat. dira ce destin accepté. en aveugle » (Contrainte./ dans le feu. travail de deuil à la fois accompli par le travail d’écriture et le permettant.// après/ l’espérance toute rassasiée. écrit à la suite de l’assassinat de Martin Luther King. p. II. qui conclut : « Ne t’ajourne pas.. Une telle potentialité créatrice fait naturellement de la langue la demeure de ce reste 46 car ce reste n’est pas non plus un surplus ou un don. dans l’espace de ce jour./ après tout/ destin détourné :// gagnés en chantant avec impénitence.) qu’une seule fois/ elle tressaille.. trad. 125). p. insulé. ce qu’elle en a compris et qu’elle nous en fait ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ 43 . un reste qui ne se définit pas tant de son avant que de son après./ un troisième dont ton ombre/ n’efface pas l’empreinte » (Seuil. Partage du silence où s’écrit le poème : « T’ayant fait signe./ Tu es si proche. qui se rue sur le mot. puisque ce qui est arrivé n’a précisément pas eu de lieu. a inscrit sa fureur au creux de la parole poétique. p.. ayant effacé les catégories de l’avoir-lieu (entendement. peut renvoyer à la fleur. L’ici du poème accueille tous les lointains.W. Ce reste-là n’est pas ce qui reste. (Pavot. Un poème du premier des recueils posthumes. c’est-à-dire à la fois ce qui sépare et ce qui est mis en commun./ il essaime l’épi de la mélancolie dans son armée et les fleurs du temps . se fait jour le poème. 365) dit la première strophe d’un poème « politique » de Celan. apporte la possibilité d’une proximité qui ne nie pas l’éloignement : « nous nous séparons enlacés » (« Louange du lointain ». p.. 139). Le silence n’est pas une sortie de l’histoire mais la scène de sa rencontre. La colombe introduisait déjà dans Pavot et Mémoire le thème du silence où le sujet peut rejoindre celle dont il est séparé 43 : « La plus blanche d’entre les colombes prend son vol : il m’est permis de t’aimer !/ [. 63) ␣ ␣ Le poème réunit les disparus et les rescapés pardelà la césure temporelle de l’absence. L’arbre. libéré de la culpabilité attachée à la condition du survivant : « [.. mais surtout féminité matricielle et utopique où la présence se crée de dire l’absence. 69). Pavot. p. un autre. symbole de résistance 44. c’est que la meute de « Argumentum e silentio ». Dans l’espace du silence./ Jamais nous ne fûmes : ainsi nous restons près d’elle » (ibid. le legs des disparus aux survivants mais davantage un partage.)./ des oiseaux aux cheveux il va immerger les épées. le silence vécu et préservé comme expérience. où les disparus donnent vie aux survivants en même temps que les survivants donnent voix aux disparus. p.] le silence/ éprouvé [die erfahrenen Stille]./ le silence [Stille] de derrière/ le pas [Schritt] d’une femme noire » (G. dût-il plus tard amener le poète à sa fin 47 : [. modif. en allemand comme en français. un champ. la main/ qui toujours et toujours agrippe mon cœur ! (Seuil.] » (ibid./ les sacrifices des marais. p. autour de « jour ». l’automne venu .) 45. mais doit être compris comme un nouvel espace qui accueille le possible de l’impossible. vertagen. la reprise de la possibilité du possible. Si la première strophe de « Soir des mots » peut dire : « Soir des mots – sourcier dans le silence ! [im Stillen]/ Un pas. la négativité stérile d’un ayant-eu-lieu. Pronom féminin ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ * ␣ * ␣ * Ce parcours du silence par la poésie celanienne. 75) 42. puis le poème conclut sur un énoncé aphoristique. là où tu// me cherches. L’allemand construit pareillement le verbe « ajourner ». Offrande d’une fleur. l’écriture étant le lieu et le moyen de cette intégration. mémoire.. comme l’ici du lecteur accueillera le poème.] L’arbre silencieux est entré dans la chambre silencieuse [Der stille Baum trat in die stille Stube]. à la disparue. les dogues/ maintenant aboient/ au sein de toi [. encrypté. alors que tu ne demeures pas ici » (Pavot. dans l’intériorité même du poète : « Les dogues de la nuit des mots.qui.. toi ». féminité de la langue alors. Contrainte de lumière.. Le sujet a intégré la ténèbre.] le duc du silence [der Herzog der Stille]/ enrôle en bas dans la cour du château des soldats. à la colombe. qui rappelle un célèbre adage freudien : « Où jamais n’a été. expression). 17 . l’impossible devenu possible dans la parole poétique façonnée de silence. autre nom du temps.

p. Derrida). l’exilé Léo Strauss qui écrivit La Persécution et l’art d’écrire. ce qui invite d’autant notre comparaison. l’étoile – sous la forme de l’aster –. avec peutêtre./ Dessus. mais on sait combien Celan identifiait leur souffrance avec celle du peuple juif et la sienne. Lefebvre (Choix.. pourtant. Aucune/ voix cachée qui ne soit/ dévoilée. à l’infini. où il est désormais seul.. (Grille. Voir mon essai «␣ Parole sans voix␣ ». p.comprendre. La blancheur. dissimulée. (Frühwerk. et pourtant « Dort : ein Gefühl ». menacent la mort ou la tourmente. mais soutenant un mouvement.␣ 29␣ . L’espace est vide. Verdier (à paraître). la souffrance./ chute de neige. «␣ Giftgestillt␣ »␣ : à noter le radical still. La neige ne laisse percer que des signes menant au néant. Dans le second poème. Un vent souffle./ Comment sinon persisterait/ la vie à grandir devant moi/ et à se transfigurer ?/ Aux amis/ – à la maison il n’y en aura plus – / un regard est certainement/ suffisant/ et à la mère/ le signe peut-être de mon aster –/ Ceux qui continuent de chercher.) ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ L’histoire a gagné. en précisant que l’extrémité du pistil se dit Narbe. dans Dire l’événement. 4. 5. est encore empreint d’une certaine croyance en une clarté.␣ 129) choisit d’utiliser le lexique technique de la botanique. comme si maintenant même tu dormais encore.// Là-bas : un sentiment./ attachant son drapeau couleur-de-/ colombe.-P.␣ 356) en roumain. J. comme une annonce de la dernière catégorie de silence. celle de la neige et de la colombe./ un qui n’est pas de l’autre côté-/ s’assombrissant dans la nuit. déjà cité plus haut. Blattnarben dans «␣ À hauteur de bouche␣ » (Choix./ colline après colline. par ailleurs./ sont seulement aux écoutes pour savoir si la mort. corrigeant une traduction de ce poème. p. plus encore : la voix est mentionnée. p. Celan. avant de devenir Paul Celan.// Dessous. les traducteurs de Celan l’ont effectivement rendu par silencieux/silencieuse (Seuil. un second de 1944./ se hausse/ ce qui fait si mal aux yeux. un pieu. «␣ Et avec le livre de Taroussa␣ ». stigmate. Rose. certes glacé. vitale ou diurne./ ou un jour torturant. quoique solitaire.) ␣ ␣ aujourd’hui. sans espoir. Un premier tapuscrit le date de 1939. qui disent le silence.␣ 325). 23 .␣ 31␣ . derrière. de plus en plus dense./ un Je échappé dans le mutisme :/ en bois./ ramené à la maison dans son ␣ ␣ ␣ 44 . Un pieu planté comme un signe. 2. « comme hier ». il ne succombe pas au silence – le mutisme est refuge –. celuici puisque la blancheur désormais dite devient celle qui accueille l’écriture 49. cicatrice. Chute de neige. En quelques occurrences. p. inscrit␣ : «␣ la parole de silence␣ » (Choix. même si.␣ 148). devenue la couleur sans chaleur de la perte. Mais certains thèmes (la voix./ Aucune. la détresse barrent de désolation la possibilité du retour. à l’abri./ que fait flotter par ici le vent de glace. Le premier poème. Mais ce choix ne me semble répondre qu’à une motivation stylistique et n’induit aucune sémantisation différente de celles que j’ai dégagées. Le retour à la maison. la mère. Paul Antschel. « Heimkehr » (« Retour à la maison »).␣ 40). 16 . apparaît du rapprochement de deux poèmes portant le même titre. 6. l’obscur) et la facture (fragmentation métrique et morphologique) des poèmes ultérieurs sont là. semble encore possible. est déjà atteint. Part de neige. fûtelle tue. privilégie thématiquement le destin des poètes russes persécutés. est sinistre./ couleur colombe. Figure dans ce lexique botanique le stigmate dont il était question plus haut. rédigé dans sa période bucovinienne 48./ la trace de traîneau du perdu. de la légèreté.// O brisures dans le cœur. N’est-ce pas. non publié du vivant de Celan. Un drapeau hissé. Un quatrième terme aurait pu se proposer à catégorisation␣ : l’adjectif leise.-P. p.-de-neige. les mots d’un poème. gardant la désolation à distance. trad. qui certes ne traite pas ␣ Le silence est le premier de notre typologie (Schweigen). ma trad. Raison pour laquelle je privilégie la traduction littérale «␣ feuillefruit␣ » pour Fruchtblatt alors que J. Le mutisme (« ins Stumme ») du sujet répond à un paysage dévasté.// Sur chacune. 7. est-ce possible␣ ? (Séminaire autour de J. modif.// Du blanc qui s’étend jusque très loin. à l’immobilité. L’histoire a déjà frappé ./ ne sont pas derrière le silence. «␣ pistil␣ ». comme un invincible sommeil. relevant du champ sémantique de la douceur. Ce poème. 3. ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ ␣ N OTES 1./ invisible. comme hier. L’écriture reflète le travail de l’histoire dans le geste scripturaire. Lefebvre remarque␣ : «␣ Le même radical russe nem – sert à former le mot qui veut dire “allemand” (nemeckij) et le mot qui veut dire “muet” (nemoj)␣ » (Choix. fermé à la promesse du retour. avant ce qui serait doctement nommé le corpus celanien. p. est classé parmi les textes de jeunesse – fragile typologie en poésie –. p. p. Le poème.

juste avant la «␣ Fugue de mort␣ ». 39.. La logique poétique est similaire␣ : de même que la neige recouvre le langage et l’expérience pour susciter un autre dire du réel. Schruoffeneger). Primo Levi ou La Tragédie d’un optimiste. un nœud de signifiance circonscrite. 9.] dans l’abîme/ syl. Levi à écrire. transmué. 37. 14. Anissimov. J. Symbole de l’élaboration poétique chez Celan. Lamy./ frangeant de cils le Tard qu’on voyait poindre/ sans être le soir␣ » (Choix. stabierte␣ ». le septième et non pas le dernier [. «␣ Quel que soit le mot que tu prononces. formant ce que j’appelle une micrologie poétique. I-i-e. p.]␣ » (Pavot. Un autre exemple d’une telle dislocation langagière se trouve dans «␣ Huhediblu␣ » (Rose.. p. M. c’est-à-dire une unité textuelle. Chiasme traductif où le français choisit la mort pour dire ce que l’allemand. Cet «␣ art␣ » inauthentique auquel «␣ Le Méridien␣ » oppose la poésie. en réorganise un autre. Voir les poèmes «␣ À ton œil fut greffé␣ » et «␣ Œil du temps␣ » (Seuil. 12. 1995. personnelle et sociale. Cendres et sable partagent la même valeur comme en témoignent de nombreuses occurrences et le titre du tout premier recueil paru en 1948. dans le recueil Sprachgitter (Grille du langage). La traduction de cette strophe s’éloigne de l’original mais en rend efficacement la signifiance. Genevois-Joly).␣ 211). Comme dans la philosophie de Lévinas où se lient langage. Abraham. «␣ À hauteur de bouche␣ ». Ce qui est venu de l’histoire. le poème est essentiellement mouvement (voir «␣ Le Méridien␣ »). La neige constitue un réseau métaphorique présent tout au long de l’œuvre./ dépareillé et clos. Bref. pareillement. Voir «␣ L’abandon du traducteur␣ ». Tel quel chez Celan. 15. Dans le recueil suivant. Avec un renvoi homophonique à Taube. 24./ tu remercies/ la perdition␣ » (Seuil. 42. cela devient sourd [Es wird stumm. le septième après lequel viendrait le premier.␣ 105). et le suivant␣ : «␣ Il est temps qu’il soit temps␣ » (p. De seuil en seuil. dans le lexique kabbalistique. p. puis interdit de diffusion par Celan. la traduction conservera. Benjamin par A. 212␣ sq. et l’anglais.. La critique s’accorde à voir dans l’amande un double symbole du judaïsme␣ : motif traditionnel de la culture juive et référence au gaz des chambres de la mort.. p.␣ : vie silencieuse.␣ 75. «␣ Cologne. 18. Le démembrement de ces derniers vers est souligné typographiquement␣ : Tiefimschnee. empruntant un terme adornien. «␣ Un jour et encore un␣ ».␣ 64.de poésie.␣ 15). 17.␣ 190␣ sq. À une heure incertaine (trad. 33. L’article «␣ Pourquoi écrit-on␣ ?␣ » (p. P.. altérité et temps. dont les idées sur le langage sont proches de celles de Celan. Schweigen devient Stille. Elle fait signe vers un domaine silencieux que j’ai ailleurs associé à l’espace traductif. buch-.] im Abgrund/buch-. 22.␣ 410 et 568. 41. p. Voir aussi p. Nouss et L. 29. «␣ [S]’élancèrent/silence␣ »␣ : réussite de la traduction de V. Briet reproduisant la paronomase «␣ schwangen/Schweigen␣ ». p. Levi évite constamment de se trouver là où on l’attend. Lefebvre traduit␣ : «␣ [. Iefimnee. de son aveu.. 16. il cite comme exemple un livre de cuisine␣ . voir J. dans sa préface. L.. P.. 26. comme le dit le poème «␣ Dein vom Wachen␣ » d’Atemwende. forme que prend le sens dans l’œuvre de Celan afin de résister à une signification totalisante. labait␣ » (Choix. 36. 13. Les deux derniers vers sont imprimés en retrait. p. Ces deux signifiants comme thanathèmes. une empreinte ou une trace de mots. E. Le réseau de la neige (voir note supra) y est lié par la figure du flocon. J. Autre version␣ : «␣ Et ici en dessous. «␣ Langue maternelle. «␣ [. p. 27. Sur ziv et sa nontraduction. Dans Po&sie. l’eau du suicide. rattache à la vie (litt. langue éternelle. corruption.␣ 75-76. le feu des crématoires. En allemand. à savoir la nécessité.␣ 101). Il en est de même du silence. ou immobile).␣ 48. l’éclat lumineux de la splendeur divine. «␣ [. «␣ grille␣ » est le terme technique utilisé pour désigner la structuration du cristal. Voir par exemple M. Broda retient «␣ rapatrié␣ ».␣ 233). ceci␣ : un œil. 25. p. celle de l’horizon historique de la poésie celanienne. dont il est traité plus bas. p. pour constituer la poétique. dans Contre-jour. Bonalumi). am Hof␣ ». Verderben. il oppose sa méfiance en citant l’exemple néfaste de Mein Kampf␣ ! La motivation psychologique est minorée et les autres motivations sont de faible portée théorique. ces poèmes cités se suivent dans Sprachgitter. «␣ Les soleils de la mort sont blancs comme les cheveux de notre enfant [. ce qu’elle a apporté. La traduction littérale serait␣ : «␣ Cela devient muet.␣ 53 et 89). celle du biographique. 40. perdition au sens de ruine. La présence de l’hébreu␣ ».␣ 71) dit le poème précédent. Levi. un jour particulier. buch-/ stabierte. marquant l’impossibilité de son usage antérieur. p. s’achevant sur les vers «␣ deux/bouchées de silence␣ ».] ce soir-là commençait un jour. Le Sable des urnes (Das Sand aus den Urnen). Ces pages sont tout à fait déconcertantes␣ : pour la motivation d’enseignement. Voir aussi le recueil intitulé Schneepart (Part de neige). un jour qui était le septième. une des symbolisations de l’écriture poétique chez Celan. Chez Celan. 11. 23. «␣ Schneebett␣ » («␣ Lit de neige ␣ ») qui suit immédiatement le poème éponyme «␣ Sprachgitter␣ ». no␣ 9. Le Métier des autres. de témoigner. 32. 20. «␣ Un pas␣ »␣ : «␣ ein Schritt␣ ». 10. Explicitement dans «␣ Der Reisekamerad␣ » («␣ Le compagnon de voyage␣ »). la colombe. J.␣ 21. Voir. Voir sur ce point la théorie psychanalytique de N. Alferi). «␣ La mort est un maître venu d’Allemagne␣ » dit la célèbre «␣ Fugue de mort␣ ». M. a été intégré.␣ 93). Et que. 30.. Launay). syl. Les trois textes forment la conclusion de la première partie du recueil. Semprun. 19.␣ 52-57) aligne neuf motivations à l’écriture sans que soit mentionnée celle qui poussa. Schrift. 34. suggérant l’écriture. Felstiner choisit de traduire «␣ Stillness␣ » (calme. p. syl-/labait. D’autant qu’on trouve un autre exemple de dénégation dans ce même recueil.-P. ce qui explique que son écriture n’en est jamais qu’une trace. Ce qui reste d’Auschwitz (trad.. la grille qui sépare du langage. nouvelle traduction de l’essai sur la traduction de W. à celle d’«␣ améliorer le monde␣ ». p.]␣ » (Entretien. cette idée est donnée comme un impératif pour assurer l’éthique du langage␣ : « Parle –/ Mais sans séparer le non du oui␣ » (Seuil. au sens d’une impossibilité et d’un impératif␣ : cette brillance-là doit percer au travers des langues. «␣ Wortspur␣ ». tranquillité) et lie le poème aux souffrances occasionnées par la grave crise psychique traversée alors par Celan (Felstiner. p.. mais cependant d’oppression et du statut des minoritaires et des victimes␣ ? 8. le terme est intraduisible. Leur union façonne la poétique celanienne. Domaine de l’entre-langues que théorisait Benjamin. p. 1979 (trad. 31. Notes pour une redéfinition de la culture (trad. 21.␣ 81). 28. réinterroge lui aussi l’article «␣ De l’écriture obscure␣ ». es wird taub]␣ ». Ziv désigne. J’entends par «␣ thanathème␣ » des figures poétiques de la mort.␣ 123). «␣ De l’écriture obscure␣ ». Felstiner. 35. «␣ Au loin␣ ». La Trêve (trad. en vertu d’un principe poétologique positif et 45 . 38.

DERRIDA. le double. Po&sie. [1981]␣ : «␣ Langue maternelle. Lattès. le réseau langage-regard-main et le motif de la syllabe␣ : «␣ Ramené à la maison/ l’entretien convivial de/ nos yeux lents. dans G. La catégorie. G.// Ramené à la maison.␣ 101-102). Broda). Michel Chandeigne␣ . coll. vers quoi/ se tend la main qui joue. dans La Rose de personne. p. ANISSIMOV.␣ 210 sq. Speier et R. [1981] (s. cependant. le lecteur peut y déposer son rythme. L. Yale University Press␣ . Études sur Paul Celan. [1966]␣ : La Trêve (trad. Il dit peut-être davantage␣ : non seulement que la langue dite maternelle est toujours là. Paris.) R ÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ABRAHAM. C’est le thème du poème «␣ Huhediblu␣ » (Rose. AGAMBEN. SOIS COMME TOI. prometteur d’ombre␣ » dit le second poème dans De seuil en seuil. Paris. P. marcher sur ses pas. Paris. ne serait-ce qu’au moment du procès d’Eichmann par lequel il fut extrêmement marqué. Paris. Paris. G. Derrida dans Le Monolinguisme de l’autre. Suhrkamp␣ . Alferi).␣ 123). [1999]␣ : Ce qui reste d’Auschwitz (trad. M.␣ W. Frankfurt am Main. TTR.␣ W. Bourgois. Suhrkamp␣ . Le Métier des autres. Poet. Je cite le classement des éditeurs du volume Das Frühwek. [1992]␣ : «␣ De l’écriture obscure␣ ». B. Paris. repris dans La Tradition cachée) au titre allemand plus éloquent␣ : «␣ Was bleibt␣ ? Es bleibt die Muttersprache␣ » («␣ Que reste-t-il␣ ? Il reste la langue maternelle␣ ?). les témoignages sont nombreux. «␣ Folio␣ »␣ . Elle est langue de l’épreuve et épreuve de la langue. Cerf␣ . lectrice de Kafka (voir La Crise de la culture et La Tradition cachée) et de Benjamin. New Haven and London. Montréal. modif. Notes pour une redéfinition de la culture (trad. du moins quelque trace qui se laisse figurer par la langue␣ : comme si l’expérience du “toujours” et de la fidélité à l’autre comme à soi supposait la fidélité indéfectible à la langue [. 44. Gallimard. Christian Bourgois␣ . 47. abondamment commenté en ce sens. «␣ Seule demeure la langue maternelle␣ » (Esprit.-P. Christian Bourgois␣ . Pour Paul Celan. ne manque de résonner avec le thème celanien de la césure temporelle. BRODA. [1997]␣ : À une heure incertaine (trad. V. [1996]␣ : Primo Levi ou La Tragédie d’un optimiste. Galilée. dit-elle sans détour et sans hésitation. J. réparti/ sur les dés aveugles de jour. Briet). LEVI. Parce qu’il est trace. sur le plan philosophique. Badiou et J. Paris. [1987]␣ : La Tradition cachée. (Grille. Choix [1998]␣ : Choix de poèmes (trad. Essai sur Paul Celan. L’adjectif «␣ dichter␣ » («␣ plus dense␣ »). E. Le “toujours” semble qualifier justement ce temps de la langue. qui remarque en un singulier éclairage des vers de Celan que je viens de citer␣ : «␣ “Toujours”. Contrainte [1989]␣ : Contrainte de lumière (trad. Paris. «␣ Schlittenspur␣ ». Broda (s. et L. Launay). J. [1948]␣ : «␣ Edgar Jené und der Traum von Traume␣ ». vol. syllabe après syllabe. immer. Rambach). Méridien [1979]␣ : «␣ Le Méridien␣ » (trad. volontaires ou contraints. 49. Lecture thanathographique du vers final. Voir «␣ Un air de filous␣ » et «␣ Arbre-aux-lueurs␣ ». le “toujours là”. CELAN. M. Benusiglio-Sella). le poète et la trace de traîneau. Ou les mots du poème suivant. par simple logocentrisme. Jew. 45. Paris. [1986]␣ : Schibboleth. p.C. Ceux des victimes germanophones chassées par le nazisme sont particulièrement pertinents ici. 155-161. Brodsky. Le motif du reste est central chez Celan. la trace du mot ou la trace-mot. juin 1980. Rivages. qui reprend le thème du retour. «␣ Arcades␣ ». ␣ ␣ 46 . Broda). Études sur Paul Celan. Le Nouveau Commerce␣ . Paris. Grille [1993]␣ : Grille de parole (trad.␣ Rose [1979]␣ : La Rose de personne (trad. Christian Bourgois␣ . également prémentionné. X./ dans l’éveil. disparu ou lointain. Paris. coll. ET M. no␣ 2. Le rapprochement n’est pas hasardeux. FELSTINER. S. le “toujours déjà là”. 48. TORK [1976]␣ : Cryptonymie. LAMY [1997]␣ : «␣ L’abandon du traducteur␣ ». Galilée␣ . d’incomplétude (parmi de nombreux exemples␣ : «␣ sable du mot␣ » [La Rose de personne]. Pavot [1987]␣ : Pavot et Mémoire (trad.non négativement.. M. F. Paris. M. «␣ Un mot-arbre. Gravereaux..// Et le trop de mon verbiage/ déposé sur le petit/ cristal dans le fardeau de ton silence [in der Tracht deines Schweigens]␣ ». mais aussi qu’il n’y a peut-être d’expérience du “toujours” et du “même”. et “toujours encore là”␣ . Paris. Entretien [1990]␣ : Entretien dans la montagne (trad. V. langue éternelle. c’est que l’histoire meurtrière a condamné le langage à porter les stigmates de sa violence.-C. vol. renverrait à «␣ Wortspur␣ ». J. Survivor.␣ Agamben le commente (1999. Paris. notamment les intellectuels et écrivains␣ : Gombrowiz. J.␣ 25␣ . 5 vol. Genevois-Joly). spécifiquement ouverte par le poétique. «␣ Unten␣ » («␣ En bas ␣ »). P. Briet). G. pilastre en lisière des ténèbres␣ ». Aubier-Flammarion. sinon la langue. par identification. On se souvient de l’entretien avec Hannah Arendt. là. Gallimard. Bonalumi). A. Semprun. N. Paris. dit le même poème. La présence de l’hébreu␣ ». Cette figure récurrente désigne sous les traits de l’aimée la mère disparue mais aussi. «␣ TOI. NOUSS. dans M. toujours␣ » (Contrainte. du poème «␣ Dein von Wachen␣ » d’Atemwende. Grasset␣ . Frühwerk [1989]␣ : Das Frühwerk. la dir.. Paris. de). Mosès).]␣ » (p. La langue de la poésie celanienne est à la fois l’image mutilée de ce qu’elle était auparavant et l’expérimentation de ce qu’elle pourrait redevenir. M. De même J. la dir. [1996]: Le Monolinguisme de l’autre. Belin␣ . Paris. Lefebvre). Paris. p. les deux en succession. H [1989]␣ : La Crise de la culture. «␣ ombre du mot␣ » [Part de neige]). p. Francfurt am Main. tant d’autres. du «␣ toujours␣ » chez Celan ne désigne pas une quelconque éternité transcendante mais une sphère temporelle nouvelle offerte au sujet. Gallimard␣ . Cerf. La survivance de l’identité ou de la culture perdues dans et par la langue est un leitmotiv de l’expérience des exilés. Contre-jour. de)␣ : Contre-jour. la pensée de Arendt. ARENDT. Le verbier de l’homme aux loups. comme tel. La réponse semble tenir d’abord en un mot. [1995]␣ : Paul Celan. Éd. Par ailleurs. analysant et défendant le pouvoir humain d’opérer des brèches dans la continuité chronologique par sa capacité de commencement. M. 156␣ . 46. no 9␣ . que là où il y a. que le travail poétique permet de retrouver (voir «␣ Le Méridien␣ »). P. et non plénitude signifiante. Seuil [1991]␣ : De seuil en seuil (trad. peut s’entendre «␣ Dichter␣ ». trad. Po&sie.). J. 43. si le mot est marqué de fragilité.␣ 179) dit l’avant-dernier poème de Lichtzwang. Part de neige [1981]␣ : Part de neige (trad.. Celan dut être exposé à l’œuvre de Arendt. [1983]␣ : Gesammelte Werke in fünf Bänden. Par ailleurs. [1986]␣ : Dans la main de personne. Paris. qui cite la traduction en allemand ancien d’un passage d’Isaïe par Maître Eckhart puis se conclut par l’original en hébreu. Poésie/ Gallimard. grande.␣ III. Elle a toujours gardé cet attachement indéfectible et cette familiarité absolue. no 21␣ . Schruoffeneger). «␣ Langage.