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I

Drfns t.rf lrtl,tt,tt (.Ot.t.tir:Ltott Mrtsptttto


. 51. Ci.lcstirr I'rcincr, Potrr ltlcolc d.t peuple
Pedte collection maspero
52, 53, 54. Gian Mario Bravo, Ler socialiltes
| îaant Marx
I 55, 56. Paul Nizan, inrellectuel conzrnunifie
57. Renate Zahar, I.'æztare d.e Frantz Fanon
58, t9. Constantin Sinelnikofi,
L'æuare d.e VilLelm Reiclt t_Èr tr. ' 'r ti
60. Nathan Veinstock, *.!4 . o'1'*.
Le ntouaernent réaolutiotznai.re arabe
61. Constantin Tsoucalas, La Grèce,
de l'ind,épend,ance aux colonelt
62. Michael Lowy, La pensée d.e Che Guerara
63. Yictor Serge, Ce qae tou, réaolut,ionteaire doit
saaoir de la répre.rûon
64, 65. Alfred Rosmer, Moscou sous Lénine
66,67, 68, 69. Daniel Gtrérin, Ni d.ieu, ni nzaître
70, 7I. Louise Michel, La Commune. Hùtoire et
souuenirs
72, 73. Charles Bettelheim, L'écononzie
d.e l'Allemagne nazie
74. Piene Jalée, Le tien nzond.e en cltiffres
75, 76. Robert L. Allen, Hisroire d.u moruaenzent
noir aux Eratr-{Jnir
77, 78. Nicos Poulantzas, poaaoir politique
e' clastes sociales
79. Charles Bettelheim, L,Ind,e ind.épend.anîe
80. Récits de la résittance aiehz'rmienne
8I, 82. Maurice Godelier,
Rationalité et inationalité en écononzie
83, 84. Marcel Cohen.
Matériaux pi,r-à, rcciologie du langage
85 l? petit liure rouge d,es lycéens
(interd.it à la aente par le goaaelnen en,
français)
U(r, 87. f.-P. Vernanr, ùI1the et pensée
cbez let Grect
88, 99, 90. Victor serge,
L'an I d.e la Réo,obttion russe
91. Partisans, Pédagogie : éd,ucation
oil. tzi[e en cond,ition ?
3 7\
Paulo Freire f Rl=

Pédagogie des opprimés


suiai fu

Consciendsation et Révolution

Tradrit &t bfisilien

FRANçOIS MASPERO
1, place Paul-Painlevé
,l PARIS V"
1974

I
A toas les oqql]imés du monde
èt à ceur dit, Paretsolidarité'
iôuflrent aue'c etiæ surtout
Iuttent aDec euæ.

@ Librairio François Maspero, Paris, 1974.

c.53v3 frr
Présentation

Moi, ie fais de lalphabétisation d'e conscientisation"'


- Pourtant, Paulo Freire a dit que...,
- le les atihabéttse tout en respectant leur conscience"'
-TeIIes sont' quelques-unes des multiples rêlêrences - à
fàio nràr" ,f à * méthode, faircs en Francealors dans les
que
discussions entre moniteurs d.'alphabétisation,
îitii- itiitte se développe de manière importante dans
iàs entreprises, avec fàpplication aux travailleurs immi-
d.e tà tot de l97I sur I'Education permanente'
"erés
Àinsi, bien malgré lui et bien qu,'on ne Ie connaisse
encore que par ses premiers écritil, le nom de Paulo
iustifier (àt souvent de manîère < définiti-ve
> !)
-ai' trrt à
Fr"iri
ii^tr"ites adîons dalphabétisatîon, fort diverses
d'ailleurs.

Qui est Paulo Freire ? Queile a été sa ilémarche ?


Né en 1921 dans le Nordeste (Brésîï), Paulo FreÎre
à travaîller sa méthode d alphabétisation (dite
a conscientisation >) dès 1947, pour arrtver à une
"oÀ^ri""
di
en lorme en 1961-
' Eii; -\utmise
oremière
alors àxpérimentée et appliquée à -partir -d'e
Dài, àans Ia région la plus pauvre du Brésil, Ie Nor-
àeste, qui comptàit alors- 15 millions tanalphabètes sur
25 rnillions thabitants.
Les premiers résultats encourageants- amenèrent le gou-'
urrii"ii"t iipulxte de lodo Goulart à rendre Ia méthode
olicîelle (tsàS-d\. Paulo Fteire tut donc chargé- d-e
f'àtplr"taiàotion pâ, le ministère de lEducation et d'e Ia
Ciiture du Brésil ; par ailleurs, îl anima des cours de
lormation de coordînateurs d'alphabéttsûion, touî en
i'rrtort professeur d'histoire et de philosophie de l'édu'
cation à Recife.
Drr* millà < Cercles de culture > furent ainsi créés,
'analphibètes.de d'eux
auxquels participèrent près millions d'hommes
iï i" trà^es Soulignons que ce travail
-1. n'oau"atton : pratique de Io llbetté, Editions du Cerf ; Cons-
cientisatton, I. N. O: D. F- P.
7
linscrivait dans un mouvement de mobilisation plus large : hension des textes qui suivent (on peut se référer, pour
le < Mouvement d'éducation de base >, soutenu par une présentation complète de celle-ci, ô L'Education :
lépiscopat brésilien. pratique de la liberté el â Conscientisation, ouvrages déià
Le coup d'Etat de 1964 obligea Paulo Freire à s'exiler cités).
au Chili, où iI fut assistant d.e lacques Chonchol, alors Partant de la < conscience dominée > des mîlieux
directeur de llnstitut de développement de l'élevage et ruraux brésiliens, Paulo Freire veut atteindre la < cons-
l'agrtculture. II y perfectionna sa méthode de conscien- cience libérée >. A I' < éducation-domination >, il oppose
tisation, qui devint la méthode officielle du gouvernement l' < éducation-libération >. Il s'agit de < promouvoir chez
démocrate chrétien d.'Eduardo Frei. Elle avait pour but le peuple touché par une action éducative une conscience
tamener les petits paysans chiliens à participer plus acti- claire d.e sa situation objective >.
vetnent à la vie nationale por une insertion plus grande La conscience dominée dont parle Frefue, est fexpres-
dans les Etructules mises en place par la Réforme agraire sion de < la domination qu'un petit nombre de gens
du gouvernement. exerce dans chaque société sur la grande masse du peu-
En 1967, Paulo Freire publie UBducation : pratique ple >.
de la liberté2. Quant à I'ouvrage présenté ici, Pédagogie Par conséquent, Freire conçoit l'éducation cornrne pra-
des opprimés, écrit en 1969, iI se situe au terrne de cette tique de la liberté, qui est un < acte d.e connaissance,
expérience avec les paysans chiliens. une approche crtfique de Ia réalité >.
En 1968, P. Freire devient conseiller à l'U.N.E.S.C.O., < Le but de l'éducateur n'est plus seulement d'appren-
sans pour autant paûager les conceptions de I < alpha- dre quelque chose à son interlocuteur, mais de recher-
bétisation fonctionnelle > de cet organisme3. En 1969, cher avec lui, les moyens de translormer le monde dans
il donne en outre dix moîs d'enseignement à I'Université lequel ils vivent. >
de Harvard (U- A.).
S. a. Pour que l'alphabétisation des adultes ne soit pas
Actuellement, Paulo Freire est conseiller du < secteur une pure mécanique et un simple recours à la mémoire,
Education > du C.O.E. (Conseil æcuménique des Egli- il laut leur d.onner les moyens de se conscientiser pour
ses), et le principal animateur de I'I.D.A.C. (Institut s'alphabétiser 1...f, car, au fur et à mesure qu'une méthode
d'action culturelle), dont le but est < I'application de Ia active aide l'homme à prendre conscience de sa pro-
< conscientisation > cornme instrument libérateur dans le blématique, de sa condition de personne, donc de sujet,
processus téducation et de transformation sociale >. il acquerra les instruments qui lui perrnettront des
Le texte publié ici en deuxième partie : Conscientisa- choix 1...1. Alors, il se politisera lui-même. >
tion et Révolution, constitue le premier document publié Sur le plan technique, on peut dire que I'application
par I'1. D.A.C. (en 1973). de la mêthode se déroule en plusieurs étapes :
Notons enfin que Paulo Freire anime plusieurs fois
par an des séminaires d.e < conscientisation > à I'INODEP l. Un relevé par enquête de l' < univers-vocabulaire >

(Institut æcuménique de développement des peuples) à des travailleurs auxquels les éducateurs veulent s'adresser,
Paris. dans le cadre du Cercle de culture.
2. Un choix des mots clés par les éducateurs selon:
I'intérêt, du point de yue d.e l'apprentissage sylla-
La méthode de conscientisation -
bique.
les dillicultés phonétiques
Une brève description de la méthode de conscientisa- - la richesse sémantiquea. croissantes.
tion est utile à notre sens, pour une meilleure compré- - La création d.e situations existentîelles
3. typiques du
P. F*rrr*", L'Education : ptatique d.e ra libeilé, 160 p.,
Editions du Cerf, 17,50 F'.
J. consulter à ce su-iet : A. o.l Srr,vl', L'Ecole horc de I'êcole,
l'éducation des masses,-Editions du Cerf, 111 p.,72,50 F ; A. Mms- 4. Semontique .' étude du sens ou contenu des mots. La richesse
rémantique implique une < pluralité d'engagements des mots
-2. Alphabétisation et Déueloppement, 274 p,, Anthropos' 25 F
xna, dms une réalité donnée, sociale, culturelle,-politique... r.
8 9
groupe avec lequel on travaille, par la prêsentation et la D'autre part, iI est important de comprendre que Pauio
discussion d.es mots clés. Freire est un homme en constante évolution : la lecture
Par exemple, le mot lavela (bidonville) : successive des deux textes ici présentés, le rnontre bien, le
Ia situation est visualisée sur l'écran (d.iapositives), premier datant de 1969, le deuxième d.e 1973. Ses idées
- décrtte et analysée,' favela peut Poser les problèmes
puis doivent donc être perçues dans leur ensemble et reliées
du logernent, de I'alimentatîon, de I'habillement, de la à lévolution d'un homme qui n'a jamais considéré sa
santé, etc.; démarche comme délinitive.
on passe à la visualisation du mot lui-même, en Enfin, nous nous permettons tindiquer ici que les expé-
-
indiquant son contenu sémantique ; riences et I'approche de Paulo Freire ont eu en France
le mot lavela est ensuite montré, découpé en syl' une influence importante en particulier pour le collectif
- puis en familles phonétiques : fa - ve - la :
labes, d'alphabétisations, bien que celui-ci se démarque nette-
fufefifufu
va ve vi vo vu
ment parfois de Paulo Freire sur certains points, notam-
ment au niveau idéologique.
la le li lo lu Ainsi, il y a quelques années, le collectif d'al-phabé-
le groupe essaie de composer dautres rnots qvec tisation proposait une < nouvelle pédagogie > en modi-
Ies- combinaisons de syllabes dont il dispose... liant seulement le contenu des textes étudiés en alphabétï
La méthode d'acquisition suppose donc la petception sation Qtar exemple, en rernplaçant < I'histoire est faite par
globale d.u mot ; sa décomposition syllabique I son inser' lcs roîs > par : < l'histoire e$ faite par les peuples >)
tion dans une grille phonétique ; enfin, dans un dernier cela, sans remise en cause des rapports enseignants-
temps, la recomposition par les travailleurs de nouveaux -enseignés, moniteurs français (travailleurs ou étudiants) -
mots. L'introduction de l'écrtture se lait immédiatement ouvriers immigrés, et sans réflexion sur Ie rôle de l'alpha-
sur la base des mots déià étud.iés en langage et lecture. hétisation en France. Et Cest grâce à l'approche globale
Ilemploi et I'analyse da mots clês permettent ninsi une cle Paulo Freire, reliêe aux contradictions ressenties dans
acquisition de vocabulaire, une discussion et une prise notre travail, que nous avons remis en cause notre pratique.
de conscience à propos de la réalité suggérée par chacun Cette remise en question nous a permis de progresser dans
de ces rnots. notre action d'alphabétisation menée coniointement avec
lcs luttes de travailleurs français et immigrés.
L'action et la d.émarche de Paulo Freire représentent
donc une étape importante vets falphabétisation, conçue
Après cette brève biographie et la trop rapide présen' comrne < une lecture politique de la réalité >.
tation de la méthode de < conscientisation >, nous cornpre' II nous reste maintenant, à la lecture de ce livre, à
nons mieux que la démarche pédagogique et polilique de confronter I'approche de Paulo Freire avec nos propres
Paulo Freire he peut être comprise sans être reliée fonda- actions...
mentalement au contexte historique brésilien et latino-
américain. Lui-même se définit d'ailleurs comme < exilé >.
Ainsi en est-il de Pédagogie des opprimés, écrtt, rappe- étisatiut
lons-le, en 1969, à partir texpériences d'alphabétisation Le C ollectif d' alphab
au Chili en milieu pcrysan. Bien que de portée directe mars 1974
pour nous (nous y reviendrons plus loin) ce livre ne
peut être bien compris sans référence à la longue et
dure histoire du peuple chilien, et plus particulièremenl
à celle des petits paysans, bénéficiaires présumés tune
réforme agrabe conçue sous le gouvernenlent dêmocrate
chrétien de Frei, reprise coû7me on le sait sous le gouver- 5. Collectif d'alphabétisatiou, Alphabéttsation, Pédagogie et
nement d'(Jnion populaire d' Allende. Lultes, Maspero, Faris, 1973.-

10 11
Avant-ptoPos

Les pages qui suivent e! que nous. proposons en intro-


ductiod i t-o- nédogogie des- opprimés sont le résultat de
nos réflexions duràni cinq années d'exil. Ces réflexions
rejoignent celles que nous avions faites auparavant -au
Biési, dans les divèrs secteurs où nous avons eu Ïoccasion
d'exercer des activites éducatives.
Noo, urro^ été impressionné, au cours des sessions de
formation d animateurs où nous analysions le rôle de la
conscientisation, et lorsque nous avons commencé à exer-
cer une éducation réellement libératrice, par la << peur de
la liberté >, dont nous parlons au premier chapitre de
cet essai.
Il n'est pas rare que ceux qui particrpent-à ces sessions,
laissant vdir leur (< peur de la liberté >, fassent allusion
à ce qu'ils appellent-le << danger .de la conscientisation >>'
'consciênce critique, disent-ils, est anarchique' - )) A
<< La
quoi d'autres ajoutent J <, Est-ce qu9 11 conjcience critique
ne risque pas de mener au désordre ? >> D'autres cepen-
dant disenf aussi : << Pourquoi le nier? J'avais peur de la
liberté, mais déjà je n en ai plus peur. )>
Un jour, aani fun de ces cours auquel participait un
hommé qui avait été longtemps ouvrier, -s'était amorcée
une discuision où l'on parlait du << danger de la conscience
critique >. Au milieu du débat, cet homme déclara : << Je
^sans
suis doute le seul parmi vous qui soit d'origine
ouvrière. Je ne perx pas dire que j'ai compris tout ce qui
a été dit ici, mlais je peux affrmer ceci .: qPand je sut
venu à ce cours, i'avais une conscrence prtmaire, et qu?ng
je me suis découvert comme primaire,,j'ai commencé à
âcquérir une conscience critiquè. Cette découverte ne m'a
poirtant pas rendu fanatique, e! ne ql'a pas non plus
àonné le s-entiment de désintégration. >> La discussion por-
tait ce jour-là sur le point de savot si h prise de conscience
d'une situation existentielle, concrète, d'injustice ne pour-
rait pas conduire les hommes à un << fanatisme destruc-
teur > ou à un sentiment de désintégration totale du
monde où ils vivent.
13
r
I,e doute a.ilsi exprimé contient une présupposition pas travail éducatif. Notre intention est de poursuivre cette
toujours explicite chez celui qui a pew àe h-liberté : <i Il observation pour rectiûer ou confirmer dans de nouveaux
est préférable que la situation concrète d'injustice ne soit travaux ce que nous avons écrit ici.
pas. clairement perçue par la conscience de ceux qui la Le présent essai provoquera sans doute des réactions
subissent. >> sectairès. Parmi les lecteurs, certains, peut-être, niront
Ce-pendqt, ce n'est pas la conscience qui peut mener le pas au-delà des premières pages. Les uns .parce qu'rls
peuple à des << fanatismes destructeurs >. Au contraire, la èonsidéreront notre attitude en face du problème de la
conscientisation, qui lui permet de s'insérer dans le pro- libération des hommes colnme une attitude trop idéaliste'
cessus historique, en tant que sujet, lui évite les fanatijrnes ô" Àà*" un bla-bla-bla réactionnaire. Le bla-bla-bla de
et le met en marche vers son accomplissement. celui qui se << perd > en parlant de vocation. ontologique'
- < Si la- prise de conscience ouvre la voie à I'expression d'amorlr, de dialogue, d'èspérance, d'humanité' de syrn-
des insatisfactions sociales, c'est parce que celleslci sont pathie. Les autres parce qu'ils ne voudront pas ou ne
des composantes réelles d'une situàtion d;oppression r. >> pooooot pas acceptèr les critiquas et la dénonciation que
irous faisôns de 1â situation d'oppression, et des oppres-
-
La, peur de la liberté, qui n'est pas nécessairement
consciente chez celui qu'elle habite, lui cache la réalité. seurs qui se << gloriûent >> de leur fausse générosité'
$u !on{, celui qui redoute la liberté se réfugie dans C"rf po*qooli cet essai, avec toutes les déficiences d'un
la-_ sécurité vitale, comme dirait Hegel s, en travail àe recherche, est un ouvrage pour des hommes
fréférant
celle-ci à une liberté risquée. ràdi"n r". Des chrétiens ou des marxistes, même en désac-
Mais rare est celui qui manifeste explicitement cette cord partiel ou total avec nos opinions, iront certainement
crainte de la liberté. On cherche ptutôt à la déguiser, dans jusquàu bout de ces pages. Au contraire' dans la mesure
un jeu habile, bien que parfois inconscient. Jéu artificiel ôr:, A" façon sectaiie,- certains adoptent des attitudes
de paroles où I'homme apparaît ou cherche à apparaître fermées, irrationnelles >, ils rejetteront le dialogue que
<<
comme un défenseur de la liberté et non comme quetqu'un nous cherchons à créer par ce livre.
qui 9n I peur. A ses doutes et ses inquiétudes,- il prête Car la sectarisation esi toujours mutilante, par le fana-
un aq de profond sérieux. Le sérieux dè celui qui duvre tisme qui la nourrit. En revanche, la radicalisation est
pour la liberté, mais une liberté qui se confond avec la toujours créatrice, par le sens critique qui I'alimente' Alors
conservation dt statu quo. Pourr lui, quand la conscien- q,r" tu sectarisatio-n est mythique, 9.! -don9 aliénante, la
tisation vient remettre en cause le stati quo, elle menace àdicalisation est critique, èt Aônc libératrice. Elle libère
la liberté. I
parce que, en impliquant I'enracinement des hommes dans
- Ce-que lorlt avançons dans cet essai n,est pas le fruit ier options qu'ilJ ont prises, elle les engage de plus . en
0: leue intellectuels, et ne provient pas nôn plus de plus àans un ïffort de tiansformation de la réalité concrète,
simples- lectures, même si celles-ii nous oit beaucorip servi. objective.
Nos afrrmations sont toujours ancrées, coûrme nous-l'avons i-a sectarisation, parce qu elle est mythique et irration-
annoncé au début de cæs pages, sur des situations concrètes. nelle, fait de la réaiité une fausse réalité qui, dès lors, ne
Elles expriment des râctions de prolétaires, ruranu( ou peut plus être modifiée.
la classe moyenne que nous avons
o_tboiog, et _de gens de ' Què[e que soit son origine, la sectarisation est un
observés, directement ou indirectemènt, au -cours de notre obsiacle à'l'émancipation dès hommes' Cest pourquoi. il
est douloureux de tonstater que le sectarisme de droite
ne s'accompagne pas toujours ôe son contraire : la radica-
. 1._-Fr"ryisco WEF.oRT, préface à L,Education :pratique lisation du révolutionnaire.
Paulo Fi-rr-Rz, Editions au Cerr, parfi,--iô7i. --
de
la^libe\té,_de
. 2- c*And i!. l.s_ so_lety_ by risking nre ttat rrèéaàm iÉ obtatned Il n'est pas rare que des révolutionn- aires deviennent
_1...J. rne ur(uvtdual wno.ha_s not staked his life may, no doubt,
be recogni-26{ as a person, but he has not -attainea iÉe trutn réactionnairàs parce qu'ils se laissent aller au sectarisme,
oi en écho au sectarisme de droite.
ll.s recognition.as an- self-eonsciousness. > Ilncnl,
tne Phenomenotogq of i4depeqdant
Mtnd, Harper and Row, 1962, p. 2BB. Nous ne pensons pourtant pas et nous favons bien
-
14 15
précisé. dans
lotre précédent essai a - que le radical maintien du présent comme une sorte de retour au passé,
authentique puisse devenir un objet docile àe h domina- et le second attendant que le futur, déjà <( connu >>'
!io1 En effet, en tant que radiial dans le proceszus de s'installe.
- -Âu
libération, il ne peut reJter passif face à la- violence de en s'enfermant dans un << cercle de sécu-
l'oppresseur. rité > "ô"tr"ire,
Cont ils ne peuvent sortir, tous deux échafaudent
^
Par ailleur-s,. jamais
le radical ne sera un subjectiviste. leur vérité. Et ce n est pas celle des hommes qui lutte,lt
C.."1, p9*lui, l'aspect subjectif prend place dans une unité pour contt*ire l'avenir èn courant les risques d'une telle
èntreprise. Ce n'est pas celle des hommes qui luttent en
rrralectrque avec la dimension objective de
sa propre pen-
sée, c'est-à-dire avec les données concrètes Aè Ë reàfité aoorônant les uns avec les autres à édiûer ce futur qui
sur Jlquelle s'exerce son acte de connaissance. Subjectivité ott'rt p"t encore défini, qui n'est pas un destin imposé
et objectivité, ainsi, se rencontrent dans cette unité dialeÆ- aux hômmes, mais qui doit être créé par erx'
tique d'où résulte un connaître solidaire de lagir et vice les deux cas,-la sectarisation est réactionnaire parce
versa. C'est précisément cette unité dialectique qù engendre que
-fù
Dans
et I'autre, en s'appropriant le temps - dont ils
yn leir et un penser ancrés sur ta rlafit| polo iu droient détenir la connaissanCe, finissent par se séparer du
transformer. peuple, ce qui est une façon d'être contre lui'
Le. sec!3irg, porrr sa quelle que soit l,option d,où ^ anois que le sectaire de droite, s'enfermanJ dans << sa >>

provient l'<< irrationalitâ.part,


> qui-l'aveugi", n" perçôit pu., oo vérité, se^sentent menacés dans leur sécurité si quelqu'un
ne peut percevoir, la dynamique de la rêalitê;- ou -bien il l'homioe de gauche qui se sectarise, et également s'enferme,
pergoit de façon éciuivoqrie. Même loisqu'il
{dialectiqge, se cioit --iàrenie lui-même. I'attitude qui lui est naturelle, le second
se
il en reste à une dialectique àômestiquéè >.
<< pt"*i"t, dans
C'est la raison, par exemple, pour laqirelle le sectaire de
,crolte, dans ia contiadiction, tous deux évoluant dans << leur >>

que nous avons appelé << sectaire de naissance >> vérité se sentent menacés dans leur sécurité si quelqu'un
dans notre essai précédenit, cherche à freinèr l'évolution,
a << - clomestrquer > le temps, et aussi les hommes. C'est
f" Ait""t". C'est ainsi quil leur est nécessaire devérité'
considérer
<< Ils
comme mensonge touf ce qui n est pas leur a'
aussi la raison pour laquelè l,homme de gauche, en deve_ souffrent tous làs deux d'un manque de doute >>

nant sectaire, se fourvoie complètement dans son inter_ Le radical, engagé pour la libération des hommes, ne se
pretation
-<<
dialectique > de la realttl, de I'histoire, èn se Uisse fas eoferÀei dàns un cercle de sécurité, et il n'em-
Iaissant aller à des attitudes essentiellement fataliites. ptirooi"-p"t la réalité. I1 est d'autant plus radical qu'il
Les deux sont difiérents, dans la mesure où le premier
prétend << domestiquer > le présent pour que le futù, dans
;ùr;tit dàvantage dans cette réalité pour pouvot, en la
-ft
connaissant mieux, la transformer mieux'
P nqellletl:re des hypothèses, reproduise le présent << domes_ il ne craint-pas d'entendre'
nÀ craint pas daffronter,
uque )>,- alors- que le second transforme le futur en quelque il ne craint pai fécroulement du monde' Il ne craint pas
chose.de_préétabli, une espèce de fatalité, ou de-destin laiencontre^avec le peuple. Il ne craint pas le dialogue
irrémédiable. Pgqr te premiler, le présent est lié au passé, avec lui d'où naîtra pour chacun des deux un savo[
c'est un donné immuable; pour le second, te futrir esi éf"tgi;. Il ne se croit ias maîqe du temps, ni maître des
préétabli, préfixé inexorablemènt. Les deux deviennent réac_ nônimes, ni libérateur des opprimés. Avec eux il s'engage'
ligSnaires parce que, à partir de leur fausse vision de pour lutter avec eux.
l.histoire, ils développent I'un et l,autre des formes d,ac_ ' Si tt sectarisation, colnme nous I'avons dit, est le propre
tron qui nient la liberté. Le fait que I'un conçoive le
présent comme devant être << bien ôrdonné > ei l,autre ex-député, dans une corersation avec
-4.-ltr"""io Moreira alves,
I,e futur cornme prédéterminé ne signifie pas qu,ils restent l'auteur.
des spectateurs aux bras croisés, le premier espérant le 5. < Tant lâ
du
par
3, L'Education : piatique de Ia lîbefié, op. cit. 1964, p. 1

16 T7
du. r6uctionnaire, la radicalisation est le propre du révo-
Iutionnaire. C'est pourquoi la pédagogie dès-ôpprimés, qui 1. Justification de la " Pédagogie
supposc un engagement radical, et même la
pages qui suivent
lecture des des opprimés u
à cette peaagogie _ ;à
- introduction
peuvent être entreprises par des esprits seciaires.
expr.irner ici nos',"*Ài"i"r""nts à Elza,
^..1{9u:-9érkons
qul a etê notre première lectrice, pour sa compréhension
et les encouragements constants I tlegard ae notre
travait,
qui est aussi le sien. Nous remercions- égal"À"ot torr,
qui..ont lu les originaux de--cet ""rr* D'emblée nous reconnaissons I'ampleur de la matière que
qu'ils ont faites, sans que celles-ci-e.sui,"fà"r-f", "iitià"", nous nous proposons d étudier dans cet essai où nous
o,"ntj""ot ou ne dimi_ voulons appiofôndir certains thèmes présentés dans notre
nuent notre responsabilité sur ce qui est écrit dans
ce tiviÀ. précédentïïvrage : L'Education : pratique de Ia libertét
qo" noot considérons cofitme une sim,ple introduction, une
approche du zujet auquel nous attachons une importance
capitale.
tJne fois encore, les hommes, mis au défi par le carac-
tère tragique de l'époque actuelle, se prennent eux-mêmes
.ô**" iûet d'étudle. Ïs découvrent qu'ils savent peu de
-eux-mêmes,
chose sur sur leur << place dans le cosmos >,
ei ls aÀirent en savoir davantage. D'ailleurs, le fait même
de reconnaître leur ignorance sur leur propre compte est
llune des raisons de éette recherche' Ayant fait la décou-
verte presque tragique de leur ignorancen ils deviennent
à résoudre. Ils posent des.questions'
Ils reponderit, et leurs réponses les conduisent à de nou-
",r*-*ê*"t^problèmé
velles interrogations.
Le problèrie de l'épanouissement de I'homme, de son
humanlsation, qui d'aiileurs a toujours ét9, d'un point de
vue philosophilue, un sujet de recher*e, est devenu
aujoùd'hui une préoccupation lancinante2.. -.
bonstater cetti préoccupation implique indiscutablement
que l'on considèie la déshumanisation non seulement
1. Editions du Cerf, Paris, 1971.
â: #"'-^;'.î;";"-":tï'al-iîitô.fation, surtout ceux. des- jeunes à
ï,1,#f,{:F:rr*r"{.tÉ:n":'Jf î'?î';à""JIÉ3&""T1"*f i#ri:::
Ë$ù ^ËËtË-i"t"""os"tion le
sur l'Éomme et surmonde'
et avec le
les hommes'
sur ce
;";#' eii*"ï- âans monde
en quéstion de
âtîË'".;;Ê? àôilË""t iri ii"frù. --à"é"
"i""oT
'ài"iËËàtl"ï--a"
À"u"-terg
-i""imis-e.
iJ ô".oilàïiiiil, dénonciation . .dcs
irîr"''#"'itÏi'iittt îsu-ite, a-'"rô pâit' ta disparition de la- rigidité
ËË' iàiitÏàrË î.rï.iËti-ete"à' -1".i"à'àritre part^, des uni-
.
proposifion'de -l'insertion
trânsformation de
tË-""ità" âà"i I^e réel, -
i""' !àtittË-Jri"-îeËil "ou" q"" le 3 uiivers-ité s .puissent se
-r^âi"î-a"i "n" rénover'
àî.Ë-iô - rôii 'airciettes et des iïstitgtions établies'
â;-" ri enort- pour que iés Îo-tnes deviennent des êtres de
décision. tous ces mouvemiots de contestâtion reflètent I'orien-
i":tÏTti"Ëi"" âitÈrôpo-Wque qrf anthropocentrique de notre époque'
l8 19
:or-n1n: une possibilité ontologique, mais comme une réa_
lité histolque. C'est aussi, ei ieut_être surtout, a partir lemoins.êtremènetôtoutardlesopprimés.àluttercontre
de cette douloureuse constatatioï que les-hommes s,inter_ f"t a d.iminués. Et cette lutte n'a de sens que
leur
"-"f"i-oîi
;iG ô;;ilés, dans leur désir de récupérer huma-
loggnt yr une autre possibilité, cellè de leur humanisation. oit3,-"à-à"i eri ,rtte manière de la créer' nedes se sentent
.(rette alternatrve apparaît au moment où, percevant leur fait oppresseurs oppres-
rncompletude, les hommes sont entraînés dans un mouve_ i'*'"ilJâ""iennent pas en de I'humàrrité dans les deux
I"ù.. m"it restauratéurs
ffi;lt ^îîla-Ë-lâ"oe tâche humaniste
ment pemanent de recherche. L'humanisation et la déshu-
manisation, au sein de I'histoire, dans un contexte réel,
et historique des
àrorlàet : se lib-érer erx-mêmes et libérer leurs oppres-
concret, objectif, sont des possibilités qui se présenteni exercent la vio-
aux hommes en tant qu,êtrè inachevés'et conicients dé ;"1#î'ë; q"i-.ppii-"nt, exploitent.et pouvoir
leur inachèvement. lence ne peuvent trouver âans I'exercice de leur
Mais si ces deux voies sont possibles, seule la première i. î"t* aË libérer les opprimés et de se libérer eux-mêmes'
nous paraît être ce que nouJ appelons la vocition de S;ii;p;;;it h
q"i o"it'ae faiblesse des-opprimés sera
I'homme. Vocation niéè, mais égalèment afàrrnee du fait ,.rmtâài"""t fort pour libérer les deux' C'est pour cela
pêq . d". cette négation. Vocat'ion niée dans l,injustice, .""1" oo*oir des^oppresseurs, quand il cherche à s'adou-
presque tou-
Iexploitation, l'oppression, la violence aès oppresseurs. Ëi-a"ririr" Taiblessê des opprimés, s'exprime
Mars afiirmée dans la soif de liberté, de justice, dans la i"-r-.- tu"sse générosité, Ë iamais ne dépasse ce stade'
lutte-des opprimés pour la récupératiôn Oeleur humanité '"î"t "îôp-totà*i faussement généreux. sont obligés de per.-
spoliée. *"ttt" i'inlustice po* à"è lerirsocial< ggnfrosité > continue à
À"oitêtt"t. Ùordre injuste est la source
La déshumanisation qui se constate, non seulement chez il;;t- tË
cette < générosité^> qui se nourit de mort'
ceux qui sont dépouillés de leur humanité, mais aussi,
-
;;;;;;4" de et de misère 3'
quorque de façon difiérente, chez ceux q"i Ë" privent les àe découragement
--D;t h ;oicre ae cette << générosité > devant tout ce
^au
autres, est une déviation de la vocation -u.
<< p"r_Ctr"
Cette déviation est une possibilité historiqué, màis ce n,est oui menace un tant soit peu l;ordre injuste- qui I'engendre'
pas une vocation historique. En réalité, sf nous admettions ïîi d;;tiur"-q"L "àtt.i < générosité > puisse comprendre
que la déshumanisation èst h vocation des hommes, ;;;il-;il; ecnèrositc à lutter pour que dispa-
nous
n'aurions pfys qu'à adopter une attitude cynique ou à nous H'i'.Ëi, i"î;;;;-e; r.-*i "oot=itte
fatsifié, de la rausse charité

|iyrer_ ag désespoir. La lutte pour I'nunianiiatio; ;;-i; ;ï"i"î ;;Ë1; À"i" a" << laissé-pour--cgqlpte > craintif
vaincu' . Mains tendues et
liberté du travail, par la désaliènation,
lài ltmnnation de â^.;;; pÀiè"tiot, meurtriduetmonde' des << damnés de la
l-nomme comme personne, conrme < être en soi >, n,aurait ii"àur"oï"t o"* *itctuui"t
qqs. de signitcation. La lutte est possible parce que la Ë;; i; "iui" ge"c-sité consiste à lutter pour que de
ou de
déshumanisation, bien qu'elle se ,oit proCoii" aans f,nis- ;;;t ;;"ins lei mains' un geste ded'hommes
qu'elles soient
de
toire, n'est.pas une lataïtté, mais le resuttai â"" u ordre > ;;;;ît.-; se tenceni--àans
-a"t-tt"*tles supplication'.
devânt les puissants' Alors
rnJuste
_qur engendre la violence des oppresseurs d,où
ïJ-Sriiiruïti."
résulte le moins-être. llJir""a" oiù,:"" pr*îàâuteuses les mains humaines qui
;;;11Èàii? monde' cet enseignement
iiàittormeront le

Ll coNrnetrcrroN oppRnsseuns/oppnuvrÉs. SoN oÉpes_


--g. . Pu,,t-etre donnel

SEMENT
tq"hs{#îË*q'.:,:*-i**'.+i,i:rtl
La violence des oppresseurs qui les rend eux aussi r";*:lx":uJ:le*iaæ3iFJr*ï*ïÏ*:".""'f .:ï:îB#àqt-"':l
--
morns humalns, ne cré9 pas une autre vocation, celle
du
n"l%""f,ui"-"n,#,",ii"$;ffi
moins-être. Comme dévia-tion de ta vocation
au plus_être, Ë.îi','"ël;*3,"i"i3t"nir: "l1i{""j,:,,#"î,;*iffirî*+
20 2l
et cet apprentissage dolvent prendre naissance, cependant, iours dans les premiers moments de cette découverte' les
chez les < damnés de la terie
rables du monde et ceux qui sont", r"r-àppri*ér, i;. -*iJj dans la lutte
1'"'îii-â*";-h-i A; chercher la libérationoppresseurs
à ou
"ruimèni
pour le rétabtissement
solidaires avec ;-Tar elle, tendent devenA eux-mêmes
se trouve condi-
15;^El_,lTlranr
qu'us
dÀ teur humanité,
sorent hommes ou peuples, ils s'emploieront à res-
;"fip;;;J;.-l; structure mentale
dans la situation
taurer la véritable générosité.- ii"t"éË-p* la contradictiona vécue
dans laquelle ils.ont été << formés >'
Qui, mieux que les opprimés, se trouvera preparé à L-Ji-iàtJ est vraimànt d'êtrelades
"îil"tèi",-oistentielle, hoqmgs' mais cela
signification terible d,une sociéié .in"n"-oo* eux, à cause de contradiction quils ont
::TBr"igj" -la
srveT eur ressentira ôp;""
mieux qu'eux les effets de'i,op_ ne leur apparai!
;;iî;;.';;;;-Licont le dépassement
p.ressign ? Qui, mieux qu'eux, pào.ru
sité d'une libération f a cettË mei"ti"",-ï,
"o*pr*ar"
h nécJs- lii""iité*""r, âtt" opptesteirt' c'est cela leur seul
n,aboutiront iooOete d'humanité.
Cela vient, colnme nous fanalyserols €n détail
?a.s
p_ar hasard, mais par la praxis de
léur enort; ;;-i; plus
fait de savoir et Ce èompreiOre quI est nécessaire de roÀ, â" l"ii'qu'à un certain moment de leur expérience
lutter pour elle. Cette lutfe, par ta^ finalité que lui attri àdopteot une attitude que nous lPPelons
i"*-'"oprimet
buent les opprimés, sera_un àcrc d'amour q,ii ,,opporài"
au non-amour contenu dans la violence dei oppresseurs, Ï'". "JffiË;;"-r-â-ltpp.esseur' Dans considérer
ces .conditions' ils
objecti-
iàitî"i-pG a te olitingugr, à .!e
celle-ci preno raplrarèncê-â"-r" rJ"ï" à ie découvrir en dehors d'eux-memes'
T9ry,1ylod
rosrte dont nous avons déjà parlé. ïerè: 'lrt;--;fft*;nt cela, ooo. o" voulons pas dae qu9 19s
vement,
Notre but, dans cet ouvrage, est seulement de présenter -èoÀprendre qu'ili sont opprimés'
quelques.aspects de ce. que nous appelon, ooorimés ne peuvent
lu p?à;;;;i; ii;-;;;;;saice d'eux-mêires comme opprimés se trouve
: celle qui <ioir êrre Ctiiiræ-"ve i", à!pîi_ ."-r*Ou"t paralysée d; fait de leur << immersion > dans
l"^r^rlptï9-r
mes et non pour eux, qu'il s,agisse d,hommes à ce niveau'
i""âïé ;;p;&i;". se << pas encore>'lutter
-
- où de reconnaître
peuples, dans leur lutte cbntinu"i" po"i i"couvrer leur des autres ne signite pour le
différents
humanité. Pédagogie qui fair ae f,oipi"rriàn et de
ses a""t.*"."""t de la contra&ction' Il en résulte cette aber-
causes un objet de réflexion des oppiirnes d,où
résdtÀia ;;Ë;,; JÀ-por"t de la contradiction recherche non
necessafement leur engagement dans une lutte pour
leur i.'"îuét"tl*, muit Ïiâentification avec le pôte opposé'
libération, à travers laquéfle cette pédagogie s,exercera 1'<< homme nouveau
Dans ce cas' pour les opprimés,
)>
et
se renouvellera.
I'homme qui naft-du dépassement de la contra-
grande - -de I'ancienne situation
I.a
qui .question est de savoir comment les opprimés, "'"Jpo"
âi"liol, Ou"t la trànsformation
<< accueillent > en à une situation
eux . f'oppr"rrî*,* êtres doubles, ;;;;H" aoppièt.io" lui cede la.place nouveau' cest
TSllh:qtiqy"s, pourront gqttcipi:i a-iaàdotion de la il;"ï; JqÏbération' ïoot eux, fËomme
peo€gogle de lew propre libération. â;;;'ilt d";Édt.tt-à se faisant les oppresseur-s-9es
C'est seulement dans la mesure où ils découvrent quîs I'homme nouveau est une v$ron
ont << accueilli > en eux I'oppresseur qu,il, pàurront ;tt*.'ieur vision de -"dnétioo
à l'oppresseur ne leur
contri_ inOiviOuaUste; leur
9g"I à la naissance de reùi trop; ï.Are'.!i" ïbératrice. îonn; p^- t possiuilite de prendre conscience d'eux-
Mais^ cela est impossible tant'qu;ils u'i"eoi d'une classe
a'"ns la pensée
que être, c'est ressembler à I'oùre.r.u..-i"-ffi"g"gT"îË, mêmes comme p"rrooo"t ni cornme membres
opprimés, e{ ne peur être eÈ'torCe onl11ff";u"rament-ils pour
est un des instruments d'une f"r-ï"i oppr"rr"*r,
-critiï*, -;A; la réforme agraire,. non .s€
aecoui.erte libérer, mais pour pot*CO"t la terrJ et devenir prgprf-
des opprimés.- qui doivent comprendr" patrons de nouveaux employés'
oppr€sseurs, ils sont eux aussi â*l comme les âieJ.il; ;ht'ptc"ite*é"i'
proiè i tu aerno-
manisation. "n
.Il.J ? gependant dans_ cette découverte un élément qui -4Jnnot"rr" emploie dans ce li'ne le terme- ( contradictlon
-dÀÀ '
est lié à la pédagogie libératrice. CtJ q"",-presque ooî""Ëe-ri-À""--ti"" "-it"qti"t laquerte des forces sociales
tou_ Ëo"f uo o"pPosition. (N. d. T')
23
Il
n'est pas rare de.voir des paysans qui, lorsqu,ils
sont laissé par cette expulsion, avec un autre << contenu >>, celui
<<promus >> chefs d'équipe, deviénnent'"o"or" de leur autonomie. Celui de leur responsabilité sans laquelle
envers leurs anciens
plus durs
ils ne seraient pas libres. Car la liberté est une conquête,
e, pà*i"ii ffi;J"ïi3fiiT: q;: i:"ll,5i,lii
situation d'oppression 0"", fâqujË*itï-iTvaient ïfrî non une donation, et elle exige un effort permanent. Et
cet effort permanent ne se réalise que dans l'acte respon-
été transformée. Alors t" oô,iu"uu JËet"a,equipen,a -pâ;
pas
sable posé par celui qui I'entreprend. Personne n'a la liberté
assurer sa place, doit-faire.preuv-e
de pio, o"-a,i.Ée-à* d'être libre; on lutte au contraire parce qu'on ne la possède
111 moltlair le patron. Une tetie coiri"t"tioo confirme pas. La liberté n'est pas non plus un objet idéal, extérieur
notre opinion,
à savoil.que, dans d;-;;ï; à I'homme, ni une source d'aliénation. Ce n'est pas une
les opprimés n,onr queroi,p;d;; "i."ooitu-o."r, idée qui se fait mythe. C'est une condition indispensable
manité >>. "i'màiîooere d,<< hu_ de la lutte dans laquelle se trouvent entraînés les hommes
Même les révolutions qui remplacent une en tant qu'êtres inachevés.
concrète d'oppression situation
par une autre dans laquelle s,amorce Ainsi s'impose la nécessité de dépasser la situation d'op-
un processus de libération doivent affrontéicette pression. Cela implique une compréhension critique de la
tation de la conscience opprimée. Norntr" manifes_
directemenr ou indirecremàt, ont a,opprimés qui, situation pour que, par une action transformatrice exercée
infl-uencés ;;i;;Ë i ta révolution, sur elle, puisse s'instaurer une nouvelle situation qui per-
.pul l"t myth_es anciens a" î itru"tu.e anté-
neure, veulent mette cette conquête du plus-être.
faire de la _révolution leur ieuof"tio"Ëi_ Or, dès que commence la vraie lutte pour instaurer la
sonnelle. Il reste en eux, O'"o"
de llancien oppresseur .ioi l,ombre situation nouvelle qui doit naître du dépassement de
""rtuio"îuoièr",
â- âË leur modèle l'ancienne, on est déjà en train de lutter pour un plus-
d'<< humanité->. "o"tio"" être. Si la situation d'oppression engendre un univers
La < peur de la liberté r qui s.empare des inhumain et déshumanisant qui atteint à la fois ceux qui
cette peur de opprimés,
la liberté qui.,r tanidi;;iï;; conduire à se oppriment et ceux qui sont opprimés, nous avons déjà
oppresseuis, tantôt
I"*_",_"t"gT"nt f"ut f"r"*uintenir rivés
u statut > db_pprimés, est unïutre
vu que ce n'est pas aux premiers, devenus inhumains par
?_r^lyr
egalement notre réflexon.
aspect qui mérite le seul fait d'opprimer, mais aux seconds, à partir de
Un des éléments essentiels dans la relation leur moins-être, qu'il reviendra d'entamer la quête d'un
oppresseurs/ plus-être pour tous.
est ta prescriptio". i;i; plîrËiôtio"
:Jt:g:r
Imposrtron à une conscience du choix esr une Mais les opprimés, accommodés et adaptés, << immer-
conscience. D,où
fait iu, ,ro" uotr" gés >> dans la logique spécifique de la structure dominante,
la s;gnificatiôn ;È;;.æ"*à-ooî
d"es ordres qui craignent la liberté tant qu'ils ne se sentent pas capables
transforment la conscienc"- ,e.lpt
i"", de courir le risque de I'assumer. Ils la craignent aussi dans
dit qu'elle << accueille en.etle , Ë--;;;r"iJ;; oous uuoo,
Aussi,.le comporrement des dp;ir,É;"Ëi;:i"i,o opprimante. la mesure où lutter pour elle signifle une menace, non
ment imposé : il suit O.* -qoi seulement à l'égard de ceux qui s'en servent pour oppri-
celles des oppresseurs. "or*-",
Ë;ont étrangères,
"ornport"_ mer comme s'ils étaient << propriétaires >> exclusifs de la
qui projertent en eux l, << ombre >> des liberté, mais même à l'égard des compagnons opprimés
^J::^ 9!ntt*és, qui redoutent une aggravation de la répression.
oppresseurs et suivent, leurs normes, craignent la liberté
dans la mesure où celle_cr, supposant Quand ils découvrent en eux le désir de se libérer, ils
l,expulsion de cette
ombre, exigerair d'eux qu'is il-r"iri,ii*àiiiT'r" perçoivent que ce désir ne peut devenir réalité que s'il
u vide >> est partagé avec d'autres.
Tant qu'ils sont paralysés par la peur de la liberté, ils
tfi"*oTl9 peut aussi se rencontrer chez refusent d'appeler les autres à I'aide et d'écouter l'appel
les qu'on leur adresse ou qu'ils se sont adressé à eux-mêmes,
"uî'r-"r:t"ti"g".]f,"f":
préférant la grégarisation à la solidarité authentique; pré-
fiEi3g:Tlli":::t's"ir"iTiii:ri"iiîIsiËr,i.l:tit"rï férant l'adaptation à laquelle leur non-liberté les réduit,
24 25
plutôt que la communion créatrice qu'apporte ta liberté, conscience de leur état les engage dans la lutte pour se
même quand on est à sa recherche. libérer.
Ils souffrent d'une dualité qui s'installe dans l'<< inté- Il ne suffit pas qu'ils se sachent en relation dialectique
riorité > de leur être. Ils découvrent que, n'étant pas avec I'oppresseur leur antagoniste en découvrant
libres, ils ne peuvent pas être d'une manière authentique. par exemple que-sans eux I'oppresseur -, n'existerait pas
Ils veulent être, mais ils ont peur d'être. Ils sont eux- (Hegel), pour être de ce fait libérés. Il est nécessaire,
mêmes et en même temps ils sont I'autre, projeté en erD( répétons-le, qu'ils se lancent dans la praxis libératrice.
comme conscience opprimante. Leur lutte devient un On peut dire la même. chose de I'oppresseur pris indivi-
dilemme entre être eux-mêmes ou être divisés; entre expul- duellement, comme personne. Se reconnaître en position
ser ou accueillir I'oppresseur à l'<< intérieur >> d'eux-mêmes; d'oppresseur, même si I'on souffre de cette situation, n'est
entre se désaliéner ou rester aliénés; entre suivre les ordres pas se solidariser avec les opprimés. Etre solidaire, ce n'est
ou faire des choix; entre être spectateurs ou acteurs; pas seulement prêter assistance à trente ou à cent d'entre
entre agir ou avoir I'illusion d'agir dans le contexte d'op- eux, tout en les maintenant rivés à la situation de dépen-
pression; entre parler ou se taire, castrés dans leur pouvoir dance. Etre solidaire, ce n'est pas prendre conscience que
de créer et de re-créer, dans leur pouvoir de transformer I'on exploite et analyser sa faute d'une manière paterna-
le monde. liste. La solidarité, exigeant que I'on << assume > la situa-
VoiIà le tragique dilemme des opprimés. Une pédagogie tion de ceux avec lesquels on se solidarise, est une attitude
qui s'adresse à eux doit I'affronter. C'est pour cela que la radicale.
libération est un enfantement, un enfantement douloureux. Si ce qui caractérise I'opprimé comme << conscience
L'homme qui en est le fruit est un homme nouveau qui esclave )> par rapport à la conscience du seigneur est de
ne peut vivre que dans et par le dépassement de la contra- devenir une << quasi-chose > et de se transformer, comme
diction oppresseurs/opprimés, dans l'humanisation de cha- l'ajoute Hegel 7, en << conscience pour un autre >, la véri-
cun d'eux. Le dépassement de la contradiction est un table solidarité consisteà lutter avec les opprimés pour
enfantement qui donne au monde cet homme nouveau, la transformation de la rênlitê objective qui fait d'eux des
libéré de I'oppresseur. < êtres vivant pour un autre >.
Mais ce dépassement ne peut se faire uniquement sur le L'oppresseur ne devient solidaire des opprimés que
plan abstrait. Il est certes indispensable que les opprimés, lorsque son attitude cesse d'être sentimentale et mièvre,
dans leur lutte de libération, ne considèrent plus la situa- de caractère individuel, et se transforne en un acte
tion d'oppression comme une espèce de << monde fermé > d'amour envers eux. Quand les opprimés ne sont plus
celui où est née leur peur de la liberté dont ils ne pour lui une entité abstraite, mais deviennent des hommes
-peuvent sortir, mais cornme une situation qui- ne fait que réels, spoliés et privés de justice. Lésés dans leurs moyens
les limiter et qu'ils peuvent transformer. Mais il est essen- d'expression et donc dans le travail qu'oo leur achète, et
tiel qu'en comprenant la limitation que I'oppression leur par lequel leur personne se trouve vendue. C'est seulement
impose ils fassent de cette compréhension le moteur de dans la plénitude d'un acte aimant, dans son insertion
leur action libératrice. existentielle, dans sa praxis, que s'établit la véritable soli-
CeIa veut dire que se reconnaître limités par la situation darité. Dire que les hommes sont des personnes et comme
concrète d'oppression dont le faux sujet, le faux << être en telles sont libres, mais ne rien faire concrètement pour
soi >, est I'oppresseur ne signifie pas encore être libérés. que cette affirmation devienne une réalité objective, c'est
Au contraire de I'oppresseur qui trouve en eux sa vérité, une plaisanterie.
cornme le dit Hegel 6, les opprimés ne dépassent la contra-
diction dans laquelle ils se trouvent que lorsque la 7. A propos de la conscience du seigneur et d.e celle de I'es-
clave, fiegel note ceci : < L'une est indépendante et sa nature
profoîde "est d'exister Dorir elle-même ; l-'autre est dépendante
èt, par essence, elle edt Vie ou existence pour un autre. La
6. < The truth of the lndependant consclougness ls (accordln- pieôière est ceile du maltre, du seigueur; la seconde est celle
gly) the consciousness of the bondsman. n de l'esclave. r

26 27
De même que la contradiction oppresseurs/opprimés La situation sociale objective, qui n'existe pas par hasard,
apparaît dans une situation concrète, celle de I'oppression, mais comme produit de I'action des hommes, ne se trans-
de même le dépassement de cette contradiction doit néces- forme pas nôn plus par hasard' Si les hommes sont à
sairement se réaliser d'une manière objective. I'originé de cette réalité et si celle-ci, dans une << inversion
C'est pourquoi une exigence radicale s'impose autant à de lâ praxis >, se retourne contre eux et les asservit,
I'oppresseur qui se découvre oppresseur qu'aux opprimés transformer la réalité est une tâche historique, c'est la
qui, percevant la contradiction qu'ils constituent, découvrent tâche des hommes.
le monde de I'oppression et les mythes qui le nourrissent : En devenant oppressive, la rêalitê implique I'existence de
exigence radicale de transformer la situation concrète qui ceux qui opprimènt et de ceux qui sont opprimés. Ceux-ci,
engendre l'oppression. à qui-il révient réellement de lutter pour lgur libération
Il est bien entendu que lorsque nous parlons, non seu- en union avec celx qui sont vraiment solidaires avec eux,
lement ici, mais tout au long de ces pages, de cette exi- ont besoin d'acquérif une conscience critique de I'oppres-
gence radicale celle de la transformation objective de sion, dans la praxis de cette lutte.
-
la situation d'oppression lorsque nous dénonçons un C;est un dés problèmes les plus graves qui affectent
-,
immobilisme subjectif qui transforme la prise de conscience l'ceuvre de libératlon. En effet, la rêalitê oppressive, consti-
de l'oppression en une espèce d'attente patiente qu'un jour tuant pour ainsi dire un mécanisme d'absorption de cerx
I'oppression disparaisse d'elle-même, nous ne nions pas qui la-subissent, fonctionne comme unç force d'immersion
pour autant le rôle de la subjectivité dans la lutte pour des consciences 8.
la modification des structures. Dans ce sens, cette réalité exerce une fonction de domes-
On ne peut penser objectivité sans subjectivité. L'une tication. Se libérer de son pouvoir exige, sans nul doute,
n'existe pas sans l'autre, elles ne peuvent pas être séparées. que l'on en sorte, que I'on se retourne sur elle. C'est donc
L'objectivité séparée de la subjectivité, la négation de sèrilement à traveri une praxis authentique, sans << bla-
celle-ci dans fanalyse de la réalité ou dans I'action sw bla-bla >, sans activisme, mais dans l'action et la réflexion
la réahtê est objectivisme- De la même manière, la nêga- qu'on
- peut y parvenir.
tion de l'objectivité dans I'analyse comme dans I'action L'op-pressi-on s'aggrave encore quand on lui ajoute la
conduit au subjectivisme qui se prolonge en attitudes solip- conscidnce de I'oppiession, comme le dit Marx e, et cela
sistes, niant I'action elle-même en niant 7a rêalité objective, correspond à la ieiation dialectique subjectivité-obj-ectivitq.
faisant de celle-ci une création de la conscience. L'objec- C'est s-eulement dans la combinaison de ces deux éléments,
tivisme et le subjectivisme, ou psychologisme, doivent lorsque le subjectif constitue avec I'objectif une unité dia-
laisser la place à la subjectivité et à I'objectivité en rela- lectique, que la praxis authentique devient possible.
tion dialectique permanente. LJ praxis cependant est réflexion et action des hommes
Confondre subjectivité avec subjectivisme ou psycholo- sur le monde pôur le transformer. Sans elle, le dépassement
gisme, et nier I'importance que la première doit avot dans de la contradiètion oppresseurs/opprimés est impossible. Et
le processus de transformation du monde et de I'histoire, ce dépassement exige I'insertion critique des opprimés dans
c'est tomber dans un simpûsme ingénu. C'est admettre la situation d'oppression atn que, en objectivant cette situa-
I'impossible, un monde sans hommes, et cela équivaut à
I'autre naïveté, celle du subjectivisme pour lequel il existe
des hommes sans monde. Les deux pôles ne s'excluent
pas mutuellement, mais ils coexistent dans une permanente 8. ( L'actioD libératrice suppose un moment prolongatioT.
ûécessairement
et
intégration. iï-iotot-taiie, et sè iiesente comme--la.
I'insertion Aonti.nue de ce moment pas cette
"oii"i"oî dans ù'histotre. ù'actron
dimension avec
Ni chez Marx ni chez aucun penseur critique réaliste, â"-iiàiiice.- âu contraire, ne suppose
jamais on ne rencontre cette dichotomie. Ce que Marx ii -eÀô-ïê"ôJ"ité puisqrie Ie piôpre f-onctionnement Técanique
-autoconservateur et donq per-
èT i"ào"i"ièil de sâ stritcture êst
a critiqué et scientiûquement détruit n est pas la subjec- nètue Ia domination. r (José Luis Fiori.)
tivité, mais le subjectivisme, le psychologisme. '"à]'rvrii"-àt n"Ceii, r,a'sagrada Familia' g otros Escritos, Gri-
faldo Fditor S.4., Mexico, 19ô2, P. 6.

28 29
tion, ils agissent en même temps sur elle. Ici, I'insertion Il est intéressant de noter le conseil que donne Lukacs
critique et faction se rejoignent. au parti révolutionnaire 10 : << [...] il doit, pour employer
C'est pourquoi la simple compréhension d'une situation les mots de Marx, expliquer aux masses leur propre action
qui ne conduit pas à cette insertion critique déjà non seulement afin d'assurer la continuité des expériences
action - de la
ne peut aboutir à aucune transformation révolutionnaires du prolétariat, mais aussi pour activer
réalité -objective, parce qu'il ne s'agit pas d'une véritable consciemment le développement ultérieur de ces expé'
compréhension. riences >>.

C'est le cas d'une compréhension > de caractère pure-


<< En affirmant cette nécessité, Lukacs soulève sans conteste
ment subjectif lorsque, fuyant la rêalitê objective, on crée le problème de l' << insertion critique > auquel nous faisions
une réalité fausse. On transforme une réalité concrète en allusion.
une réalité imaginaire. << Expliquer aux masses leur propre action >, c'est éclai-
Cest ce qui arrive également quand la modification de rer et préciser I'action, d'une part, dans sa relation avec
la rêalitê objective blesse les intérêts individuels ou de les données objectives qui lui donnent naissance et, d'autre
classe de celui qui prend conscience. part, en ce qui concerne les finalités de cette action.
Dans le premier cas, il n'y a pas d'insertion critique Plus les masses populaires découvrent la réalité objec-
dans la réalité parce que celle-ci a été faussée; dans le tive, qui les met au défi et sur laquelle doit s'exercer
second, pas davantage parce que l'insertion viendrait à leur action transformatrice, plus elles << s'insèrent >> en elle
l'encontre des intérêts de celui qui prend conscience. d'une manière critique. Alors, elles contribuent à accé-
La tendance de celui-ci est alors de se comporter en lérer < consciemment le développement ultérieur de ces
<< névrosé >. Le fait concret existe, mais, soit de lui-même, expériences >>.

soit par ses conséquences, il peut être néfaste. Aussi est-il En effet, il
n'y aurait pas d'action humaine possible sans
nécessaire, par un véritable processus de << rationalisation >, une réalité objective, un monde qui soit un non-moi de
non pas de le nier à proprement parler, mais de le voir I'homme, capable de le mettre au défi; il n'y aurait pas
dbne manière différente. La < rationalisation >, comme non plus d'action humaine si I'homme n'était pas un < pro-
mécanisme de défense, finit toujours par s'identifier avec jet >, un au-delà de lui-même, capable d'appréhender sa
le subjectivisme. En ne niant pas le fait, mais en gau- situation, de la connaître pour la transformer.
chissant sa vérité, la << rationalisation > lui enlève ses D'un point de vue dialectique, action et monde, monde
bases objectives. Le fait perd son existence concrète et et action, sont intimement solidaires. Mais l'action n'est
devient un mythe créé pour la défense de la classe de celui humaine que lorsque, plus qu'un simple faire, elle est une
qui prend conscience. Sa découverte devient alors illusion. tâche, c'est-à-dire lorsqu'elle ne se sépare plus de la
De cette manière, répétons-le, l' << insertion critique > est réflexion. Cette réflexion, nécessaire à I'action, est impli-
impossible, elle qui ne peut exister que dans le jeu dialec- cite lorsque Lukacs déclare qu'il faut expliquer aux masses
tique objectivité-subjectivité. leur propre actioq elle est également implicite dans la
Voilà une des raisons des barrières et des difficultés ûnalité qu'il donne à cette réflexion : accélérer < le déve-
comme nous le verrons dans le dernier chapitre de cet loppement ultérieur de ces expériences >.
-essai que rencontrent les masses populaires pour Pour nous, cependant, le problème n'est pas à propre-
-
< s'insérer > de manière critique dans la Éalité. Car ment parler d'expliquer aux masses, mais d'entrer en
l'oppresseur sait très bien que cette << insertion critique >> dialogue avec elles au zujet de leur action. De toute
des masses opprimées dans la situation d'oppression ne manière, le devoir qu'impose Lukacs au parti révolution-
peut en rien l'intéresser. Ce qui I'intéresse au contraire naire d'<< expliquer aux masses leur action > coincide avec
est leur maintien dans l'état d' << immersion >> où gênêra- la nécessité que nous soulignons de I'insertion critique des
lement elles se trouvent, sans force devant la rênfitê oppres-
sive, < situation limite > qui leur parait impossible à
changer. 10. G, LuxÂcs, Lénine, Eltudes et documentatlon internatio-
nales, Paris, 1965, p. 62.
30 3l
être changée lorsque I'on détient le pouvoir, et les travaurc
masses dans la rêalitê, grâce à la praxis, car aucune réalité êducatifs, qui doivent être élaborés avec les opprimés.
11.
ne peut se transformer elle-même
Là pédagogie des opprimés, qui au fond est la péda- La pédagogie des opprimés, comme pédagogie huma-
gogie àes hommes engagés dans la lutte pour leur libéra- niste et libératrice, comprendra deux moments bien dis-
tincts. Le premier quand les opprimés découvrent le monde
tion, trouve ici ses racines, Et il est normal qu'elle recrute
de I'oppression et qu'ils s'engagent dans la praxis pour sa
ses adeptes chez les opprimés eux-mêmes qui se savent ou
transformation; le second quand, la rêalité oppressive étant
commencent de façon critique à se savoir opprimés'
transformée, cette pédagogie n'est plus celle des opprimés,
Aucune pédagogie vraiment libératrice ne peut rester à
distance des opprimés, c'est-à-dire les considérer comme des
mais celle des hommes en marche permanente vers la
libération.
malheureux, passibles d'un << traitement > humanitaire, et
proposer, à partir d'exemples choisis chez les oppresseurs'
Au cours de ces deux phases, la pédagogie sera toujours
des modèles pour leur << promotion >. Les opprimés doivent
une action en profondeur, qui s'opposera culturellement
être leur propre modèle dans la lutte pour leur rédemption.
à la culture de domination 12. Au début, grâce au chan-
gement de la perception du monde oppresseur par les
La pédàgogie de I'opprimé qui cherche à restaurer I'inter-
opprimés; ensuite, par le rejet des mythes créés et déve-
subjeCtivité se présente comme une pédagogie de l'homme'
loppés dans la structure oppressive et qui se perpétuent
Elle seule, animée d'une générosité authentique, humaniste comme des spectres mythiques dans la nouvelle structure
et non << humanitaire >), peut atteindre cet objectif. Au
lapédagogie qui part des intérêts égoÏstes des surgie de la transformation révolutionnaire.
contraire,
oppresseurs' égoisme déeuisé en fausse générosité, et fait Dans le premier moment, celui qui fait l'obiet de ce
premier chapitre, nous sommes en face du problème de
déi opprimés I'objet de son humanitarisme, maintient et la conscience opprimée et de la conscience opprimante,
incarne I'oppression proprement dite' C'est un instrument
des hommes oppresseurs et des hommes opprimés, dans
de déshumanisation. une situation concrète d'oppression. En face du problème
C'est la raison pour laquelle, répétons-le, cette pédagogie
des opprimés ne peut être élaborée ni mise en pratique par
de leur comportement, de leur vision du monde, de leur
éthique. En face de la dualité des opprimés. Car nous
les oppresseurs. Il serait impensable que d99 oppresseurs devons les considérer comme des êtres doubles, contra'
encouràgent et, a fortiori, pratiquent une éducation libé-
ratrice. dictoires, divisés. La situation d'oppression dans laquelle
Mais si I'exercice d'une telle éducation suppose un pou-
ils se << forment >>, dans laquelle ils << réalisent > leur
existence, les installe dans cette dualité qui les empêche
voir politique, et si les opprimés n'en disposent pas' com- d'accéder au << plus-être >>. Et il suffit qu'on interdise aut(
ment alorJ réaliser la pédagogie des opprimés avant la
hommes I'accès au plus-être pour que la situation objective
révolution ? C'est 1à, sans aucun doute, une question de la
plus grande importance, dont on trouvera un essai de dans laquelle une telle interdiction s'applique soit en fait
réponse dans le dernier chapitre de cet ouvrage.
une situation de violence. Violence incontestable (peu
importe que bien souvent elle soit adoucie par la fausse
Sans vouloir anticiper, nous pouvons cependant a.ffirmer générosité à laquelle nous avons déjà fait allusion), parce
qu'un premier élément de réponse se trouve dans la dis- qu'elle blesse la vocation ontologique et historique des
tinctioÀ entre l'éducation systématique, qui peut seulement
hommes au plus-être. C'est pourquoi, lorsque la situation
d'oppression s'établit, la violence s'instaure et jamais jus-
qu'à présent dans l'histoire elle n'a été déchaînée par les
11. n La théorie matérialiste selon laquelle les hommes sont opprimés.
le nroduif des circonstances et de l'é-ducation, et donc des
tr"minàJ différents sont lesproduits de circonstances distinctes
difrérente, oublie que les circonstanc9s peu-
et d'une éducation précisémeirt
tàri ét.e chanqées par les hommes, et que l'éduca-
'a
tmr lui-même besioin d'être éiluqué. o (Menx, Tloisième Thèse 72. Cela nous paralt être I'aspect fond.amental de la ( révo-
sur Feuerbach,' MaRx-EYGÊrs, Cguures cftoisfes, Edition Pro- lution culturelle D.
gresso, Moscou, 1966, tome II, p. 404.)
33
32
Comment les opprimés pourraient-ils déclencher la vio- ces derniers à cette violence se trouve enracinée dans le
lence s'ils sont eux-mêmes le résultat d'une violence ? désir de conquérir le droit à être.
Comment pourraient-ils être les promoteurs d'une violence Les oppresseurs, qui par leur violence empêchent les
qui, au moment où elle s'instaure objectivement, les autres d'être, ne peuvent pas non plus être. Les oppri-
engendre eux-mêmes ? Il n'y aurait pas d'opprimés s'il més, en luttant pour être, leur retirent le pouvoir d'oppri-
n'existait pas une relation de violence qui les place comme mer et d'écraser, et leur redonnent Ïhumanité qu'ils avaient
victimes dans une situation concrète d'oppression. perdue en exerçant l'oppression.
La violence provient de ceux qui oppriment, de ceux C'est pour cette raison que seuls les opprimés, en se
qui exploitent, de ceux qui ne reconnaissent pas les autres; libérant, peuvent libérer leurs oppresseurs. Ceux-ci, en tant
ette né provient pas des opprimés, des exploités, de ceux que classe qui opprime, ne peuvent ni se libérer ni libérer
qui
- ne sont paspas
reconnus comme l'autre. autrui.
Ce ne sont les mal-aimés qui apportent le non- Il est donc important que la lutte des opprimés s'engage
amour, mais ceux qui n'aiment pas parce qu'ils ne font que pour dépasser la contradiction dans laquelle ils se trouvent,
s'aimer eux-mêmes. et que ce dépassement fasse surgir I'homme nouveau, ni
Ce ne sont pas les faibles qui apportent le malheur oppresseur ni opprimé, mais I'homme en voie de libération.
auquel ils sont soumis, mais les violents qui, à cause de Car si leur lutte est menée dans le but de devenir des
leur pouvoir, créent la situation concrète qui engendre hommes, parce qu'ils sont dans I'impossibilité d'être, ils
les << vaincus de la vie >>, les << misérables >> du monde. n'y parviendront pas en inversant seulement les termes de
Ce ne sont pas les tyrannisés qui apportent la tyrannie, la contradiction. Cest-à-dire s'ils ne font que prendre la
mais les tyrans. place de l'autre pôle de la contradiction.
Ce ne sont pas ceux qui sont détestés qui apportent la Cette affrmation peut paraître simpliste. En réalité, elle
haine, mais celui qui les a haïs le premier. ne l'est pas. Le dépassement de la contradiction oppres-
Ce ne sont pas ceux dont I'humanitê a ê:té: refusée qui seurs/opprimés, qui ne peut être tenté et réalisé que par
apportent le refus de I'homme, mais ceux qui leur ont ces derniers, suppose implicitement la disparition des pre-
réfusé cette humanité en refusant la leur en même temps. miers en tant que classe opprimante. Les limitations que
Ce ne sont pas ceux qui sont devenus faibles qui ins- les anciens opprimés doivent imposer aux anciens oppres-
taurent la force, mais les forts qui les ont affaiblis. seurs afin qu'ils cessent d'opprimer ne sont pourtant pas
Pour les oppresseurs cependant, dans l'hlryocrisie de leur une oppression en sens inverse, puisque I'oppression n'existe
<< générosité >, ce sont toujours les opprimés' que jamais
que lorsqu'on empêche les hommes d'accéder au plus-être.
ils n'appelent ouvertement opprimés, mais qu'ils traitent, Pour cette raison, ces limitations, qui sont nécessaires, no
selon le cas, de << ces gens-là >, de << masse ignorante et signifient pas par elles-mêmes que les opprimés d'hier
envieuse >>, de << sauvages primitifs >, de << sub-
>>, de << soient devenus les oppresseurs d'aujourd'hui.
versifs >>, ce sont toujours les opprimés qui ne veulent pas Les opprimés d'hier qui arrêtent les anciens oppresseurs
aimer. Ils sont toujours désignés cornme << violents >>, dans leur désir d'opprimer, sont en train, ce faisant,
< barbares >>, << maudits >, ou << féroces >, quand ils d'apporter la liberté dans la mesure où ils font obstacle
réagissent devant la violence des oppresseurs. au retour du régime oppresseur. L'acte qui empêche le
À la vérité cependant, aussi paradoxal que cela puisse retour de ce régime ne peut être comparé à celui qui le
paraître, c'est dans la réponse des opprimés à la violence crée et le maintient ; il ne peut être comparé au fait de
des oppresseurs que nous allons rencontrer un acte d'amour.
quelques hommes qui nient aux minorités le droit à l'être.
Consôiemment ou inconsciemment, la rébellion des oppri- Au moment, cependant, où le nouveau pouvoir se durcit
més, qui est toujours aussi ou presque aussi forte que la en devenant une << bureaucratie 13 > dominatrice, la dimen-
violenèe qui en est l'origine, peut apporter f'amour.
Tandis que la violencè des oppresseurs fait des oppri- 13. Ce durcissement ne doit pas être confondu avec les limita-
més des hômmes sans la possibilité d'être, la réponse de tions dont nous parlions auparavant et qui doivent être impo-

34 35

,_)
sion humaniste de la lutte se perd, et on ne peut même de compte I'existence des opprimés est nécessaire pour que
plus parler de libération. les oppresseurs puissent exister et se montrer << généreux >...
' Noirs I'avons dit précédemment, le dépassement authen- Cetæ manièrè d'agir, de comprendre le monde et les
tique de la contradiction oppresseurs-opprimés ne réside hommes (qui entraîne nécessairement leur opposition à
pis seulement dans un simple déplacement, dans le pas- I'installation d'un nouveau pouvoir) s'explique, comme
iage d'un pôle à I'autre. Plus encore, il ne peut consister nous I'avons dit, par leur expérience de classe dominatrice.
ei que les opprimés d'aujourd'hui, au nom de leur Une fois instaurée, la situation de violence, d'oppres-
"e
libération, se retrouvent soumis à de nouveaux oppresseurs' sion, engendre toute une manière d'être et de se comporter
chez ceux qui s'y trouvent impliqués. Chez les oppresseurs
et chez les opprimés. Ctrez les uns et chez les autres parce
qu'ils baigneÀt concrètement dans cette situation et reflètent
Ll srruerroll coNcnÈre D'oPPREssIoN ET r-Es oPPREssBrlRS I'oppression qui les marque.
Ànalysant Îa situation d'oppression concrète, existentielle,
nous ne pouvons pas nous étonner de voir qu'elle prend
Quand le dépassement de la contradiction se fait de naissance dans la violence qui, nous le répétons, est engen-
façàn authentique, avec finauguration d'une nouvelle situa-
tion de fait, d'une nouvelle situation crêêe pat les oppri- drée par ceux qui tiennent le pouvoir.
més qui se libèrent, les oppresseurs d'hier parfois ne com- Ceite violence, selon un processus continu, passe de
prennènt pas qu'ils sont èux-mêmes en voie de libération' génération en génération chez les oppresseurs qui s'en font
Àu contrâire, ils vont avoir I'impression d'être réellement les héritiers et se forment dans son ambiance' Ce climat
opprimés. C'est que, pour eux, << formés > dans le milieu crée chez les oppresseurs une conscience fortement pas-
ainbiant de I'oppiessi6n, tout ce qui est une atteinte à leur sive, à l'égard du monde et à fégard des hommes. En
ancien droit d;opprimer est une oppression. Ils vont, dans dehors de la possession directe, concrète, matérielle, du
cette situation nouvelle, se sentir opprimés parce qu'aupa- monde et des hommes, les oppresseurs ne peuvent se
ravant ils pouvaient se nourrir, se vêtir, se chausser, étu- concevoir eux-mêmes; ils ne peuvent être. En tant que
dier, se prbmener, écouter du Beethoven, tandis que -d9s consciences nécrophiles, s'ils étaient privés de cette posses-
millions à'hommes ne pouvaient ni se nourrir, ni se vêtir, sion, dit Fromm,< ils perdraient tout contact avec le
ni se chausser, ni étudier, ni se promener' encore moins monde 1a. D'où leur tendance à transformer tout ce qui
écouter du Beethoven. Toute restriction, au nom du droit les entoure en objets de domination. La tetre, les biens,
de tous, paraît aux oppresseurs de naguère une grave la production, l'éducation des hommes, les hommes eux-
violence à^ leur droit personnel. Droit personnel qui, da-ns
mêmes, le temps dans lequel ils vivent, tout se réduit
la situation antérieure, ne tenait aucun compte des mil- à n'être qu'objets soumis à leur domination.
lions de personnes qui souffraient et mouraient de faim, Dans cètte soif effrénée de possession, ils entretiennent
de douleur, de tristesse, de désespoir. en eux-mêmes la conviction qu'il leur est possible de tout
De leur point de vue, eux seuls sont des personnes transformer par leur pouvoir d'achat. Il en résulte une
humaines. Lès autres, ce sont des << choses >>. Eux seuls conception strictement matérialiste de I'existence. L'argenl
est la mesure de toutes choses. Et le profit est lew objectif
ont le droit de vivre en paix, qui prime sur celui de sur'
vivre que peut-être ils ne reconnaissent même pas, mars principal. Pour les oppresselrrs il importe tavoir plus et
qu'ils t-olèrènt chez les opprimés. Et cela parce qu'en fin ioujours davantage, au prix d'un moins avoir ou d'un ne
rieÀ avoir des opprimés. Etre, pour eux, c'est avoir et latre
partie d'une classe qui possède.
- Ils ne
sées aux anciens oppresseurs pour qu'ils ne rétablissent pas peuvent comprendre, dans la situation d oppres-
i"oïa""--à"-i""t"rlr.-'r1 est cuie autie nature. rl- 3e pr-oduit
hi,i:lf i"-*i*Jt:t"""ï'J'î""*":,i""""eJiË,"J""."îô13"'ii"âi"li',iT
;ùï*"""âii at--etro-r-aaicilemett suppr^imé, corôme l'a tant de 14. Erish FRoIrrM. El Corazon det Eombre, Breviarios, Fondo
f'ois souligné Marx. de Cultura Econoniica, Mexico, 7967, p. 47.
37
36
I
I

Dans la mesure où, pour dominer, les oppresseurs s'ingé-


sion dont ils sont les usufruitiers, que si avoir est la condi nient à éteindre la soif de recherche, l'inquiétude, le pou-
tion pour être, €est là une condition valable pour tous les voir de créer, caractéristiques de la vie, en tout cela ils
hommes. Ils ne peuvent comprendre que dans la recherche détruisent la vie.
égoiste de favoir ils sont aspnyxies par la- possession et Ils s'approprient ainsi, toujours davantage, la science
aéa rc ne sont plus. Déià ils ne peuvent plus être' comme instrument au service de leurs objectifs, et la
Alors leur génêrosité, eomme nous I'avons dit, est fausse' technologie cornme force incontestable de maintien de
Tout ce qui constitue fhumanité se réduit à une
<< I'ordre oppresseur grâce auquel ils manipulent et
>
<< chose > qu ils détiennent cornme un droit exclusif,
colnme
écrasent les hommes 16. Les opprimés devenus des objets,
un héritage. L'humanisation leur est réservée. Celle des des choses, n'ont plus de finalités propres' Ils doivent
autres, dJleurs opposants, se présente comme une subver- accepter celles que leur prescrivent les oppresseurs.
sion. ilumaniser,^âux yeux dès oppresseurs, Cest naturel- A ce stade se présente à nous un autre problème d'impor-
lement faire de la subversion et non pas rechercher le tance indéniable : le problème de I'adhésion et du pas-
plus-être. sage de certains représentants du pôle des oppresseurs
Avoir ptus, en exclusivité, ce n'est pas un privilège au pôle des opprimés, le problème de leur adhésion à la
inhumain et usu4ré, à la fois pour les autr€s et pour erD(- luttè des opprimés pour leur liberté. Et I'histoire de cette
mêmes, mais un droit intouchable. Droit << qu'ils ont lutte a montré le rôle fondamental qui leur revient.
conquis par I'effort, par le courage d'affronter le risque>>"' Cependant, il arrive souvent qu'en passant de l'état
Si les autres, < ces envieux >>, n'ont rien, c'est-parce -que d'exploiteurs, ou de spectateurs indifférents, ou d'héritiers
< ce sont deé incapables et des paresseux qui d'ailleurs font de lexploitation (c'est-à-dire en connivence avec elle)' à
preuve dune injristifiable ingratitude à-l'égard de leurs celui d'exploités, ils gardent, conditionnés par la << culture
!e$es généreux >. << Ingrats et jaloux >,.les opprimés sont du silencé >>, la marque de leur origine. Leurs idées pré-
ioujour:s considérés comme des ennemis potentiels qu'il conçues, leur jugement faussé et en particulier un manque
faut surveiller. de confiance à l'égard du peuple. Le doute que le peuple
Il ne peut en être autrement. Si I'humanisation des o-ppri- être capable de réfléchir, de vouloir, de savoir.
- En pareil
puisse
més est subversion, leur libération I'est également' I1 est càs, ils courent toujours le risque de tomber
donc nécessaire d'exercer sur eux un contrôle constant' Et dans une sorte de générosité aussi désastreuse que celle que
plus ils contrôlent les opprimés, plus ils les transforment nous critiquions chez les dominateurs.
en << choses > sans âme. Si cette générosité ne se nourrit pas, colnme dans le cas
Cette tendance des oppresseurs à supprimer lâme en des oppresseurs, de I'ordre injuste qui a besoin d'être
tout et en tous, que I'on observe dans leur soif de poss!9- maintenu pour la justifier, s'ils déstent réellement le trans-
sion, est sans conteste une tendance sadique. << Le plaisir former, ils croient cependant, dans leur optique déformée'
de ia domination complète sur une autre personne (ou qu'ils doivent être les artisans de la transformation.
sur une autre créature vivante), dit Fromm, est fessence Ils se comportent comme des gens qui n'ont pas
même de I'impulsion sadique. En d'autres termes, on Peut Et la foi dans
confiance dans le peuple, quoi qu'ils disent.
dire que le but du sadisme est de changer l'homrne en le peuple est h Condition préalable, indispensable, de la
chose) l'être animé en être inanimé, et que sous I'effet transformation révolutionnaire. Un révolutionnaire se
du contrôle complet et absolu fêtre vivant perd une qualité reconnaît plus à cette foi dans le peuple qu'à mille actions
essentielle de la vie : la liberté 16. >>
sans elle.
Ainsi le sadisme apparaît colnme une des caractéristiques Ceux qui s'engagent authentiquement avec le peuple
de la conscience opirimante, dans sa vision nécrophile du
monde. Cest la raison pour laquelle son amour est un
amour à fenvers, un arnour de la mort et non de la vie' 16. À oronos des < formes dominantes du contrôle social >,
voir Heibeit Max.cusE, L'homme unÎd.imensionnel et Etos et
Ctvilisation, Editions de Minuit, 1968 et 1961.
15. Erich FRoMM, El Corazon del Eombre, op. ett.
39
38
doivent nécessairement faire un retour constant sur etrx-
mêmes. Car cette adhésion est tellement radicale qu'elle analyse, que la docilité est un trait naturel de leur carac-
ne pernet pas de comportements ambigus. tère, ce qui est une erreur. Le fatalisme, qui se traduit par
Dbnner sôn adhésion tout en se considérant propriétaire la docilité, est le fruit d'une situation historique et soCio-
du savoir révolutionnaire et en voulant le donner ou logique et non une caractéristique essentielle du peupie.
I'imposer au peuple, c'est rester attaché à ses anciens Presque toujours, il est lié soit au pouvoir du destin ou- de
errements. Se dire engagé dans la libération et n'être pas la fatalité, forces insurmontables, soit à une conception
capable de communier avec le peuple, en continuant à déformée de Dieu. A l'intérieur du monde magiquè ou
penser qu'il est complètement ignorant, c'est entretenir mythique dans lequel elle se trouve, la conscienèe oppri-
une douioureuse équivoque. Se rapprocher des autres mais mée, en particulier dans les campagnes où elle est comme
réagir à chacun dè leurs pas, à chacune de leurs hésita- immergée au sein de la nature 18, trbuve dans la souffrance
tions, à chacune de leurs attitudes, avec une sorte de conséquence de I'exploitation de la
recul, et prétendre imposer son << modèle >>, c'est regretter -- - l,expression
volonté de Dieu comme s'il était I'artisan dè ce << désordre
avec nostalgie la situation que I'on vivait auparavant- organisé >>.

Il s'ensuii que I'adhésion au peuple doit avoir la signi- Dans cette << immersion >, les opprimés ne peuvent pas
fication profonde d'une re-naissance. Ceux qui s'y engagent clairement discerner 1' << ordre > au iervice des oppresseurs
doivent àssumer une nouvelle manière d'être; ils ne peuvent puisqu'ils vivent pour ainsi dire à I'intérieur d'eiù-mêmes
plus agir comme ils agissaient; ils ne peuvent plus vivre cet << ordre >> qui les frustre de leur existence et souvent les
comme ils vivaient. entraîne à exercer un type de violence horizontale vis-à-vis
de leur. s .propres camarades le. Il est possible qu'en agis-
nant ainsi ils expriment une fois de pius leur dualité. En
Le srrulrloN coNcRÈTE o'oppnssstox ET LES oppnnrÉs &ttaquant leurs compagnons d'infortune ils attaquent < à
travers eux >>, indirectement, I'oppresseur << installé > chez
cux et chez les autres. Et en atiaquant I'oppresseur chez
C'est en vivant avec les opprimés, en se sachant un des les_-opprimés, ils deviennent eux-mêmes oppt"rre.rrr.
leurs (mais à un niveau différent de perception de la ^de
réatité), que I'on peut comprendre les différentes manières Il V ? p* ailleurs, à un certain momeni I'expérience
oxistentielle des opprimés, une irrésistible aftirànce à
d'être et de se comporter des opprimés qui reflètent bien l'égard de I'oppresseur, de son genre de vie. Accéder à ce
souvent la structure de domination. genre de vie constitue une puissante aspiration. Dans leur
L'une d'elles, dont nous avons déjà parlé brièvement, oliénation les opprimés vedént à tout pïx être semblables
est la dualité existentielle des opprimés qui << accueillent > À I'oppresseur, I'imiter, le suivre, Celra s,observe surtout
I'oppresseur dont ils << projettent >> en deux l' << ombre >; chez- les opprimés de la
ils- iont à la fois eux-mêmes et l'autre. Aussi, presque
<< classe moyenne >>, dont le désir
ost de s'égaler aux << Messieurs >> ds la classe d.ite supé-
toujours, tant qu'ils ne parviennent pas à localiser concrè- rieure >>.
<<

tement I'oppreiseur et tant qu'ils n'acquièrent pas leur Il est intéressant de voir comment Memmi 20, dans une
propre << conscience >>, ils adoptent des attitudes fatalistes
àevànt la situation concrète d'oppression dans laquelle ils ]u. Cf. no C""qido.-A. i!ft,rvpr.s, Memento dos vioos
sont plongés 17. (iatôlica Brasil, Ed. Teirpo erâsileiio. r-9-06. - A Esquerilo
- ...19. -brantz FaNoN, Zes Daitné_s d.e Ig .'terre, Maspero, paris,
Paifois ce fatalisme donne l'impression, en première lll08 : (_ L'opprimé n-e cesse ae Ce nneiài-éntrJ ^neut'
rtu soir et six heures du matin. Cette agressivité accumuléeneuïed danl
ros..muscles-, ïopprimé la manifestera a,àloia ôntiè tes -Jiens_-;
z{.t. .l'lbe+ ME_{yI, Cotonizer ottd the Colonized, Béàcon
gui est un être "dépendant"' comûence .,
l,ress, -uoston, 19tt7, p. -
L7.
" Le Dâysan!
-no'ur pourrart-il "àq10, préface : < CommeDt le colonisateur
à avoir du d.épasser son état tle dépendance quand s'occuper de ses ouvriers quand périodiquement il
iI consclenôe. Àvani cela il ne fait que suivre le patron
en prend "àuiaEe nrltraille la foute-des colonisés f Commeïi iJ c6t;;iJéï;ur;;it_ii
en répétant : " ou'est-c€ crue ie peu faire si je ne suis qu'un to renier si cruellement et en même temps fair- d; .dema;A;i
paysan ?" , (Tômoignage'recrieilii au Chili pr I'auteur.) ll excessives ? Comment poumait-il naii tes ;oio;iùteur;-;i -moi-âussl,
oôpendant les admirer avec-tant de passion ?
ressenti malgré moi cette admiratioi, dit Memmi). " <l;ài,
40
41
la conscience colonisée p?-rle : << Ils disaient
de I'expérience chilienne de réforme agraire
remarquable analyse de <<
'' mêlée de nous que nous ne produisions pas parce que nous
Ë^î=;ô"lti"" â" colonisé pour le >colonisateur' sommes des << ivrognes )) paresseux. Ce sont des men-
O'"ne attirance << paisionnée à son
-îu"iJepté"i"tio" égard'
songes. Maintenant que nous sommes respectés comme des
""pJ"Ai"i est uoe autre caractéristique . des hommes, nous allons montrer que nous n'avons jamais été
juge-
oipti*Cï-ËUâiésulte de I'introjection q-u'ils font du ni ivrognes, ni paresserx; nous étions exploités, voilà la
niËnt porté sur eux par les oppresseurs.r' vérité >>, ajoutait-il, emphatique.
lfr à"t tellement éntendu iépéter qu'ils sont incapables' Tant que leur ambiguité subsiste, les opprimés luttent
oo;ils ot savent rien, qu'ils nê peuvênt rien comprendre' rarement et n'ont même pas confiance en eux-mêmes. Ils
du'ils sont malades, indolents et que pour toutes ces rar- croient de façon diffuse, magique, à I'invulnérabilité de
il; ilr; il;d"it;t rien, quils finissent par se convaincre
cerD(
I'oppresseur 24, à son pouvoir dont il fait sans cesse étalage.
de-leur incâpacité. Ils se désignent eux-mêmes-comme
Dans les carnpagnes, surtout, on peut observer cette force
ilffi sâvdnt rien et ils pailent du doutor-22 comme de magique du << seigneur 26 >. Il faut que les opprimés voient
ô"Jqù'"" qui sait et qu'ils doivent écouter' Les critères du des cas de vulnérabilité de I'oppresseur poui qu'ils com-
-J"tàii q"i ieur sont imposés sont conv-entionnels' mencent à changer d'opinion. Tant que cela ne se produira
Cânei*ement, dans lès relations qu'ils établissent avec pas, ils resteront abattus, peureux, écrasés 26.
f" *o"àâ J avec les autres hommes, ils se croient inca- Tant que les opprimés ne prennent pas conscience des
;"bËe; ôomprendre. D'ailleurs leur compréhension en
causes de leur état d'oppression, ils << acceptent > avec
ieste au
--p""t niveau de la pure << doxa >>'
f.atahtê leur exploitation. Plus encore, il faut s'attendre à
lis conditions^ concrètes où ils font I'expérience ce qu'ils adoptent des attitudes passives, aliénées, devant la
dela àualité, il est normal qu'ils n'aient pas conûance en nécessité de leur propre lutte pour la conquête de la tiberté
eux-mêmes 23. et de leur affirmation dans le monde. Là réside leur << con-
Nombreux sont les paysans que nous avons connus au nivence > avec le régime oppresseur. C'est seulement peu
b;t aÈ-ilte expérieïcê éducative qur, aprgs les
quelques
à peu que cornmenceront à être prises des attitudes de
;;;""tt âà ait"otiioo autour d'un thème Qu intéresse
révolte.
p-"t-"t"fué*ent, soudain s'arrêtent et disent à l'éducateur: Dans une æuvre de libération, on ne doit pas perdre de
i, Purdonoe"-nous, nous devrions nousvous taire pour vous vue cette mentalité des opprimés, ni ignorer cette phase
laisrer p.rler, nous ne savons rien, Cest qui-savez' >
d'éveil.
--SL""Ë"t, iis déclarent qu'il n existe aucune différence
A I'intérieur de cette fausse vision de soi et du monde,
et I'animal, et sIs en admettent une, Cest tou- les opprimés se sentent comme s'ils étaient presque des
"oit" e-ftnantage 6is 1'nnimal. << Il est plus libre que
io*t "o* << choses >> possédées par I'oppresseur. Si, pour I'oppres-
-î# >, disent-ils.
nous
impiès.io"n"nt cependant de voir comment' dès les
seur, dans son désir de posséder, être c'est avoir à tout
prix, presque toujours au détriment de ceux qui n'ont rien,
pr"*i"r, cLangements suivenant dans une situation d'op- au contraire, selon I'expérience existentielle des opprimés,
^pression,
fon note une transformation de cette autosous-
èstimation. Nous avons entendu un leader paysan Af" "l
;ilJ;;a;s une des unités de production (asentamiento)' (
,^24. Le. payl?n apaysan une peur pre_s-que instinctive du patron. >
(CoDversation d'un avec l,âuteur.)
parce que ce zS. Un
-"I:ni sociolo-guie nous a raconté 'que récemment, dâns
" L" paysan se sent inférieur -au patron -le mérite de saroir un pa-ys.^latino-e-élicâin,_un groupe de paSisans armés s'émparà
ae"njer -de qgi a
frii 'adparait co-il.ne celui- d'un latifundium. Pour des motils tactique, on pensa
*et d.e diriger. o iconveis?-ioL l'aûteur âvec un paysan') garder le propriétaire comme otage.d'ordrè
Aucun pavSari ceoeird.ant
zâl ùâT-tî' t- titiî dô"iié- au Brésil à-.toute Dersorrne avant
-Ies ingénieurs' lle ppt m-on:tgr Ia garde. -Sa seule-présence lês -impresdionnait,
un
-zL diplôme d'études t"ËÊit"i""Ë"-l'il-paiticutier Il est proballe aussi que le fait de lutter contre le ^Dâtron leur
les et les avocats à- i;eâricat"o' ')' . donnait un sentiment - de culpabilité. Le patron, à' la vérité,
î"îài-':q"oÏ tàii "ï -i6iir n'expliquez-vous
(N.-d..:!
'"ie. nôédecins oo,r3"iiffi était ( à l'intérieur r d'eux-ûêmes
a;.it-ËJ""te' de ôurtrire). _ 29. Dan! ce sens, voir Régis DEBRÀv, Réootution dans la tévo-
tCIk .nous- donnerait""âTi;
J moins
"ii'iit-
tableaux que Yous ooos*-toit"J' Iution ?, Maspero, Paris, 1969.
de mâl et'nous nous casserions molns la lete' D

43
42

)
!

doit sauver d'un incendie. C'est les faire tomber dans le


être ce n'est même plas ressembler à I'oppresseur' ma$ piège de la démagogie et les transformer en masse de
îii"-à"aittous de lii. C'est être dépendants' Aussi peut-
manæuvre.
;;-dd q"" f"t opprimés sont des dépendants émotion- Les opprimés, aux différents stades de leur libération,
nels 27. ont besoià de se sentir hommes avec leur vocation ontolo-
gique et historique au plus-être. La réflexion et I'action
i'imposent si I'on ne veut pas provoquer une dichotomie
PnnsoNNB NB rrnÈnB ÀurRUI, PERSoNNE ue sn l-InÈnB sEul-, dans le comportement historique de I'homme-
LES HoMMEs se rrsÈRBNr ENSEMBLE Quand nous insistons sur la nécessité d'un effort per-
manent de réflexion des opprimés sur leurs conditions
d'existence, nous ne pensons pas à un jeu divertissant,
C'est ce caractère de dépendance totale et émotionnelle purement intellectuel. Nous sommes convaincu au con-
des àpprimés qui peut leJ conduire à des attitudes que iraire que la réflexion, si elle est vraiment une réflexion,
ri""iii æp"tte^<< nécrophiles >> : destruction de la vie' de conduit à la pratique.
f" ri"""" ïu de celle de I'autre, opprimé comme lui' Par ailleurs, lorsque l'action est engagée, elle deviendra
Mais quand les opprimés découvrent clairement ce une authentique pràxis si le savoir qu'elle apporte fait
qu'est I'oipresseur et qu ils s'engagent dans la lutte orga- I'objet d'une réflexion critique. Dans ce sens, c'est la praxis
oi.C" porif se fibérer, ils commencent à croire en eux- qui constitue le nouveau savoir de la conscience opprimée,
-é*"t, dèpassant ainsi leur << connivence > avec le régime et la révolution, qui marque le moment historique de cette
oppté*r""t. Si cette découverte ne Pegt être faite à un découverte, n'est pas viable si elle ne tient pas compte des
p**ent intellectuel mais doit être liée à faction' niveaux de la conscience opprimée.
"i"-*
il ooo*'paraît fondamental que celle-ci ne devienne pas S'il n'en est pas ainsi, I'action devient pur activisme.
p* l"tiii.*è, mais soit assoèiée à un sérieux travail de Il faut éviter de tomber soit dans l'action pour I'action,
jeu intellec-
iéflexion. Cest seulement ainsi qu'elle constituera une soit dans un dilettantisme de paroles vides
- ne conduit
praxis. tuel qui, n'étant pas une réflexion véritable,
'-i" Oi"togoe critique et libérateur, gui. slappltie sur pas à - I'action. Les deux pôles, action et réflexion, doivent
l'action, doit être avec les opprimés à n importe Îormer un ensemble dont il ne faut pas séparer les élé-
"ùugé pour la libération 28'
quel môment de leur-lutte ments.
=
ô; q"i peut et doit varier, en fonction des conditions Encore faut-il pour cela que nous ayons confiance dans
nistoriôues, en fonction du niveau de perception - de..la les hommes opprimés. Que nous les croyions aussi capables
tê"fiié q"t"t atteint les opprimés, Cest le contenu du dia- de porter des jugements valables. Si cette croyance nous
logue. Le substituer par par les slogals' qar fait-défaut, nous abandonnons toute idée de dialogue, de
-part'àntidialogue' prétendre
ià"t"tutio" verticale, les communiq-ués,.c'est réflexion, de communication, et nous tombons dans les
iiué*t rà. opprimés âvec des instruments de << domestica- << slogans >, dans les communiqués, dans les < dépôts >,
sur leur
iil t;. Frétà-dre les libérer sans les faire réfléchir que dans ie dirigisme. C'est ce qui menace les fausses adhésions
piopi" libération, Cest les transformer en objets fon à la cause de la libération des hommes.
L'action politique à l'égard des opprimés doit être' au
,-^ L" Dâysân est en état {e djpendance. Il ge peut expri- fond, une <i action culturelle )> pour la liberté et donc une
"Ë'"{iÏ'î*iié. il
-Ë-i' È" eoani ae détouvrir sa .dépendance'
oir il crie mntre action avec eux. Leur dépendance émotionnelle, fruit de
Sï.'n";: rr'Ëii,"iilË-ti ;-';Ëi;e; a t-"-'àiso"
li sa femme' rl la situation de domination dans laquelle ils se trouvent, et
ili'*àiï"ït"-'--ru" bat et Ë'-ia"rt". invectiv.e
pâ3 sa (^P9in9' devant sotr
Èi'à'"i'iiTi'a''iËaiii- fï'eipiimé coùme un êtie srroérieur' Dans qui leur donne aussi une vision fausse du monde, ne peut
;."tî;; Ë;cJ quiii---ie-consiaire
.Ie nombreux ," ptvi'ii*Ëi"p"iil-"à .péi"e I ^en buvant' I intéresser que l'oppresseur. C'est lui qui se sert de cette
lConversation """,
avèc Isauteur.) dépendance pour créer plus de dépendance'
*ll*glt'*",,I"uâ:"ï"Tà"$"à"3'i;in#3: L'action libératrice, au contraire, sachant que cette
"",iË';l:Ël';;iË'"lJÈ"f
45
;-
dépendance des opprimés est un point vulnérable, doit marqués. Cela, la propagande ne le fait pas. Si cette con-
esJayer, à travers la réflexion et I'action, de la transformer viction, sans laquelle, nous le répétons, la lutte n est pas
en indépendance. Celle-ci, cependant, n'est pas une dona- possible, est indispensable pour les leaders révolutionnaires
tion què des leaders, si bien intentionnés soient-ils, puissent qui s'appuient sur elle, elle I'est également pour les oppri-
accorder. Nous ne pouvons oublier que la libération des més. A moins que I'on ne prétende faire la transformation
opprimés est une libération d'hommes et non de << choses >' pour evx et non avec etJx, comme il le faudrait pour
Ce ne peut être ni une autolibération personne ne se qu'elle soit authentique.
libère tout seul ni une libération de- certains hommes Nous faisons ces considérations avant tout pour souli-
-
réalisée par d'autres. gner le caractère essentiellement pédagogique de la révo-
Elle ne peut se réaliser << à moitié ze ;, et si nous le ten- lution.
tons, nous déformons les hommes. Avec les opprimés qui Si les leaders révolutionnaires de tous les temps affirment
sont déjà des êtres déformés, I'action de libération ne doit qu'il faut que les masses opprimées soient convaincues
pas utiliser le même procédé employé pour leur défor' pour accepter de lutter pour leur libération qui, du
mation. reste, est évident - ce
ils reconnaissent implicitement le
Aussi la voie à suivre pour ce travail libérateur qui doit - de cette lutte. Beaucoup, cependant,
caractère pédagogique
être réalisé par les leaders révolutionnaires n'est pas la à et explicables contre
cause d'idées préconçues naturelles
<< propagande libératrice >>. Ce n'est pas non plus le simple la pédagogie, finissent par utiliser, dans leur action, des
fait de << déposer > la croyance en la liberté chez les oppri- méthodes qui sont employées dans l' << éducation > dont se
més en pensant gagner leur conûance, mais c'est dialoguer sert I'oppresseur. Ils réclament une action pédagogique
avec eux. dans le processus de libération, mais commencent par
Nous devons être persuadés que la conviction des oppri- employer la propagande.
més qui doivent lutter pour leur libération ne peut pas être Dès le commencement de la lutte pour l'humanisation,
une donation que leur feraient les leaders révolutionnaires, pour le dépassement de la contradiction oppresseur/oppri-
mais doit être le résultat de leur prise de conscience. més, il est nécessaire qu'ils sachent que cette lutte exige
Il est nécessaire que les leaders révolutionnaires d'eux, à partir du moment où ils s'y engagent, une res-
découvrent cette vérité : que leur conviction de la néces- ponsabilité totale. Car la justification de cette lutte n est
sité de la lutte, qui constitue une dimension indispensable pas la conquête de la liberté de manger à sa faim, mais
du savoir révolutionnaire, ne leur a été inculquée par per- d'une << liberté pour créer et construire, pour découvrir et
sonne. Ils l'ont acquise par un mouvement global de aller à I'aventure. Une telle liberté requiert que I'individu
réflexion et d'action. C'est une insertion lucide dans la soit actif et responsable, ni un esclave ni une pièce bien
réalitê, dans le contexte historique, qui les a amenés à la huilée de la machine. Il ne suffit pas que les hommes ne
critique de cette situation elle-même et au désir de la trans- soient pas des esclaves : si les conditions sociales
former. engendrent des automates, elles ne favorisent pas I'amour
De même, il est nécessaire que les opprimés parviennent de la vie mais I'amour de la mort B0 >.
comme sujets et non comme objets à cette conviction, car Les opprimés qui << se forment > dans l'amour de la
ils ne s'engageront pas dans la lutte sans être convaincus mort qui caractérise le climat d'oppression doivent trouver,
et, s'ils ne s'engagent pas, la lutte ne pourra se développer. dans leur lutte, le chemin de I'amour de la vie qui ne
Il est nécessaire qu'ils s'insèrent d'une manière critique consiste pas simplement à manger à sa faim, bien que
dans la situation dans laquelle ils se trouvent et qui les a cela en fasse partie et que I'on ne puisse s'en passer.
C'est en tant qu'hommes que les opprimés doivent lutter
et non comme << choses >>. Précisément parce qu'ils sont
?9. Nous faisons allusion à la réduction des opprimés à la
condition de purs objets de I'action libératrice qui ainsi sc
développe ca-dessus dtux et pour eux, et non auec eux comme
cela devrait être. 30. Erich Fnourrr, El Corozon del Hombre, op. cit., p. 54-55.

46 47
presque réduits à des << choses >>, dans la relation d'oppres- tés ensemble vers la rê,alitê, se rencontrent dans une tâche
sion qui s'impose à eux, ils se trouvent détruits. Pour se dans laquelle les deux sont zujets, agissant non seulement
reconstruire, il est important qu'ils rejettent leur état de pour déchiffrer cette réalité et donc la connaître avec un
<< quasi-choses >. Ils ne peuvent entrer dans la lutte cornme esprit critique, mais aussi pour la re-créer.
<< choses )> pour devenir ensuite des hommes. Cette exi- En atteignant dans une réflexion et une action com'
gence est radicale. Le dépassement de l'état dans lequel munes cette connaissance de la réalité, ils se découvrent
ils se détruisent par celui dans lequel ils se reconstruisent coûrme des re-créateurs permanents.
ne doit pas être a posteriori. La lutte pour cette recons- Alors, la présence des opprimés dans la lutte pour leur
truction commence par I'autoconscience des hommes libération, plus qu'une pseudo-participation, devient ce
détruits. qu'elle doit être : un engagement.
La propagande, le dirigisme et la manipulation, afines
de la domination, ne peuvent être des instruments pour
cette reconstructionsl.
Il ny a pas d'autre voie que la pratique d'une pédagogie
d'humanisation dans laquelle les leaders révolutionnaires,
au lieu de se superposer aux opprimés et de continuer à
les maintenir dans l'état de << quasi-choses )), établissent
avec eux une relation de dialogue permanent.
Dans cette pratique pédagogique la méthode n'est plus,
cornme nous I'avons souligné dans un travail antérieur 32,
I'instrument de l'éducateur (dans ce cas le leader révolu-
tionnaire) qui sert à manipuler ceux qu'on éduque (dans
ce cas les opprimés) parce que c'est déjà leur propre
conscience qui est I'instrument de leur éducation.
<< La méthode est en réalité, dit le professeur Alvaro
Vieira Pinto, la forme extérieure et matérialisée en actes
qui traduit la propriété fondamentale de la conscience :
son intentionnalité. Le propre de la conscience est d'être
associée au monde et cette caractéristique est permanente
et inévitable. Par suite, la conscience est, dans son essence,
un << chemin vers >> un quelque chose qui n'est pas elle,
qui est extérieur à elle, qui l'entoure et qu'elle appréhende
par sa capacité idéative. Par déûnition la conscience est
donc une méthode, au sens le plus général du terme 33. >>

Dans ces conditions, l'éducation qui doit être mise en


ceuvre par les leaders révolutionnaires, devient co-inten-
tionnalité. Educateur et éduqués (leaders et masses), orien-

31. Nous reviendrons en détail sur ce thème au châpitre rv.


32. L'Education : pratique de Ia liberté, op. cit.
33. Alvaro VrBnru, Prxro, d'après un travâil sur la philosophie
de la science. Nous remercions ici I'éminent professeur brésilien
pour nous avoir permis de le citer. Nous considérons ce passage
de la plus grande importance pour la compréhension d'une
pédagogie de la conscientisation que nous étudierons au cha-
pitre suivant.

48 49
ni ce que représente Belem pour TEtat du Para, et le Para
2. La conception u bancaire, pour le Brésil 1.
- Le discours que développe le narrateur conduit les
de l'éducation comme instrument élèves à enregistrer mécaniquement le contenu raconté'
Plus encore, la narration les transforme en < bouteilles
d'oppression. vides >>, en récipients que l'éducateur doit << remplir >.
Ses présuppositions, sa critique. Plus celui-ci remplit les récipients avec ses << dépôts >>, meil-
leur éducateur il est. Plus ils se laissent docilement << rem-
plir >>, meilleurs élèves ils sont.
De cette façon, l'éducation devient un acte de dépôt où
les élèves sont les dépositaires et l'éducateur le déposant.
Au lieu de communiquer, l'éducateur fait des <( commu-
Plus nous analysons les relations éducateur,/élève, à tous niqués > et des << dépôts >> que les élèves, simples acces-
les niveaux, dans l'école ou en dehors d'elle, plus il nous soires, reçoivent patiemment, mémorisent et répètent' C'est
semble clair qu'elles présentent un caractère spécial et sail- la conception << bancaire > de l'éducation, selon laquelle
lant : ce sont essentiellement des relations de narration, de la seule marge de manæuvre qui s'offre aux élèves est celle
dissertatiott La narration et la dissertation supposent un de recevoir les dépôts, de les garder et de les archiver.
sujet : le narrateur, et des objets passifs, des auditeurs : Liberté d'être des collectionneurs ou des archivistes. Dans
les élèves. le fond, cependant, ce sont les hommes eux-mêmes qui
Il y a comme une maladie de la narration. C'est bien sont mis en- archives, dans cette conception pour le moins
celle qui affecte au premier chef l'éducation : discourir, ambiguë de l'éducation << bancaire >. Mis en archives
toujours discourir. La narration tend à pétrifier son con- parce que, rejetés en dehors de la recherche, en dehors de
tenu, à en faire quelque chose de mort, qu'il s'agisse de lâ praxis, ,les hommes ne peuvent être. L'éducateur et les
notions abstraites ou d'éléments de la réalité concrète. élèves se mettent en archives dans la mesure où, dans cette
Parler de la réalité cornme d'une chose arrêtée, statique,
compartimentée et prévisible, ou encore parler et disser-
vision déformée de l'éducation, il n'y a ni créativité, ni
transformation, ni savoir... Le savoir ne s'acquiert que
ter sur ce qui est complètement en dehors de I'expérience dans I'invention, la réinvention, dans la recherche tendue,
existentielle des élèves, est devenu, assurément, le suprême impatiente, permanente que les hommes font dans le
souci de féducation, son désir incessant. Chez elle, l'édu- monde, avec le monde et avec les autres hommes.
cateur apparaît comme un agent indiscutable, auquel est Recherche chargée aussi d'espérance.
impartie la tâche d' < emplir > les élèves avec le contenu Dans la vision << bancaire >> de l'éducation, le << savoir >>

de sa narration. Ce contenu est fait de morceaux de la est une donation de ceux qui jugent qu'ils savent, à ceux
réalité détachés du tout dont ils proviennent et dont la qu'ils jugent ignorants. Donation qui se fonde sur un des
vision leur rendrait une signification. La parole, dans ces principes d'action de t'idéologie d'oppression : I'absoluti-
dissertations, se vide de la dimension concrète qu'elle iation de I'ignorance qui devient ce que nous appelons la
devrait avoir ou se transforme en phrases creuses, en ver- projection de I'ignorance, selon laquelle celle-ci se ren'
biage aliéné et aliénant. Elle devient plus un bruit qu'une contre toujours chez I'autre.
signification et, dès lors, il vaudrait mieux ne plus la pro- L'éducateur qui projette I'ignorance sur ses élèves reste
noncer,
sur des positions fixes, invariables. Il sera toujours celui
C'est pour cela qu'une des caractéristiques de cette édu- qui sait,-alors que les élèves seront toujours ceux qui ne
cation discoureuse est la << sonorité > de la phrase et non
sa force transformatrice. Quatre fois quatre : seize. Etat du
Para, capitale : Belem. Voilà ce que l'élève fixe, mémorise, 1. On dira que d.es exemples collrme ceux-ci- ne se pr.odui-
sent Dlus dans les écoles bïésiliennes. Même si c'est vraiment
répète, sans percevoir ce que signifie réellement quatre ià àa5, te genie de discours que nous critiquons ici reste fré-
fois quatre, ni quel est le sens véritable du mot capitale, quent.

51
50
savent pas. La rigidité de ces attitudes nie l'éducation et l'éducateur, finalement, est le sujet agissant du pro-
la connaissance en tant que processus de recherche. -
cessus; les élèves en sont de simples objets.'--
L'éducateur s'érige, face aux élèves, comme leur antino- Si l;éducateur est celui qui sait, si les élèves sont ceux
mie nécessaire. Il trouve dans l'absolutisation de l'igno- o"i-"" savent rien, il reviènt au premier de donner' de
rance de ses élèves la raison de son existence. Ceux-ci, iiri"r, O;"pport"r, âe transmettre sôn savoir aux vécue
seconds'
aliénés, à la manière de I'esclave dans la dialectique hégé-
lienne, perçoivent à leur tour leur ignorance comme la
il-;; ;";;it n'eit plus celui de l' < expérience >>'

raison de l'existence de l'éducateur, mais ne parviennent


.-îi celui de l'expérience racontée ou transmise'
Àais
< ban-
même pas, cornme le faisait I'esclave chez Hegel, à se
o';i pas étoinant, alors, que dans cette vision
âe Téducation, les hommes soient considérés
considérer comme éducateurs de leur professeur. ""it"-, des êtres d'adaptation,
;;*; d'ajustement' Plus les élèves
Nous le verrons plus loin, la raison d'être de l'éducation -t*îiôi""i à archiver -les << dépôis
-la > qui leur sont remis'qui
libératrice est son élan initial d'unification. IJne telle forme *ôiit if* développent en eux conscience critique
d'éducation implique le dépassement de la contradiction pèt-éttt"it leur iniertion dans le monde colnme agents de
êducateur/élèves, de telle façon que chacun d'eux devienne iransformation, comme sujets'
simultanément éducateur et élève. Plus on leur impose la passivité, plus, de fagon pnmare'
Dans la conception << bancaire > que nous critiquons ici, au liàu de transfdrmer le monde, ils tendent à s'adapter à
selon laquelle l'éducation est l'acte de déposer, de trans- la rêalltê parcellaire contenue dans les << dépôts > reçus'
férer, de transmettre des valeurs et des connaissances, on - D;À la' mesure où cette vision << bancaire > annule le
ne constate pas et on ne peut constater ce dépassement. oouvoir créateur des élèves ou le réduit au minimum, en
Au contraire, reflet de la société d'oppression, devenue i"*ti*ti leur côté primaire au lieu de développer: pour leur
dimension de la << culture du silence >, l' << éducation sens critique, elle sert les intérêts des oppresseurs
bancaire > entretient et favorise la contradiction. i'èsséntiel n'est pas la découverte du- monde, ni sa
C'est pourquoi chez elle : """*-"i,
transformation. Leur humanitarisme >' qui n'est pas Yl
<<

l'éducateur est celui qui éduque; les élèves, ceux ;;-d;;ffie >, consiste à préserver la situation dont ils
- sont
qui éduqués; root t"t bénéficiaires et quf leur permet de perpétuer. la
l'éducateur est celuiqui sait; les élèves, ceux qui i""*"-gé"é-site Oont oou. unons- déjà parlé au chapitre
ne- savent pas; précédùt. Aussi réagissent-ils, instinctivement, contre toute
l'éducateur est celui qui pense; les élèves, cetu( qui ientative d'éducation qui voudrait stimuler le penser
- pensés;
sont authentique, qui ne se laisserait pas leurrer par des aspects
;;.ti;i; ô; i^ie^ttte, cherchant tôujours les liens qui relient
l'éducateur est celui qui prononce la parole; les
- ceux
élèves, qui l'écoutent docilement; un point à un autre, un problème à
--Ct- q"" veutent l oppresseurs c'est
autre'
-un transformer < la
l'éducateur est celui qui discipline; les élèves, ceux -
qui- sont disciplinés; **t.fité2 a"* opprimés et non la situation gui à
les
opprime >, poù- que ceux-ci, mieux adaptés cette
l'éducateur est celui qui choisit et impose ses choix;
les- élèves, ceux qui obéissent aux prescriptions; :situation, soient mieux dominés.
l'éducateur est celui qui agit; les élèves, ceux qui
ô"". ô" but, les oppresseurs utilisent la conception et la
- I'illusion pt"tiq* de l'éducatiôi << bancaire >, à laquelle ils ajoutent
ont d'agir, à travers I'action de l'éducateur; [o"i"'""" action sociale de caractère paternaliste, où les
l'éducateur choisit le contenu du programme; les
- jamais consultés sur ce choix, s'en accommodent; àppti*Ct reçoivent le nom sympathique d' << assistés >'
élèves, dJto"t-o"t'cas individuels, ôe lrurs < marginaux >'-qui
l'éducateur identifie I'autorité du savoir avec son générale de la société'
i*ti;;;"ti"o o"ot la phvsionomie.juste'
-
autorité fonctionnelle qu'il oppose de façon antagonique à << ôele-ci est bonne, oiganisée et Les opprimés' en
la liberté des élèves; ceux-ci doivent s'adapter aux détenni-
nations de l'éducateur; z.-si-oou de Br,ruvorn, La Pensée potitique de ta iltoite'
52 53
tant que cas individuels, constituent la pathologie de la
leur parle comme d'une chose statique, peuvent les éveiller
-q{ne qui doit, par conséquent, lei adaptér à elle,
société
en modifiant leur mentalté d'hommes ineptei et pares- par 1à contradiction qu'elles constituent à leur égard et à
seu)r. i'égard de la réalité. Â leur égard, lorsqu'ils se découvrent,
)>

Pour ces marginaux, << en dehors >, ou <( en marge >>, la poi l"nt expérience existentielle, dans un mode de vie
solution. gelalt qulils soient << réintégrés >, < incorpîrès u, incompatible avec leur vocation à s'humaniser' A l'égard
à la société dont ils se sont un jour-< écartés >, trânsfuges de la réalité, lorsqu'ils s'aperçoivent, dans leurs relations
renonçant à une vie heureuse... Leur salut serait de rejeier avec elle, qu'elle est en devenir constant.
leur condition d' << êtres en dehors > pour assumer celle
d'êtres << au-dedans >.
Pourtant,_ ceux queI'on appelle les marginaux, Le coNcEprroN < CIoNscIENTISANTE > ET LIBÉRÀTRICB DE'
.les opprimés, nlont jamais qui sont
ê{ê en dehors.lt oni foujours rÉpucerroN. SEs pRÉsuPPosITroNS
êtê au-dedans. Au-dedans de la structure qui les transforme
en êtres pour un autre >. Leur salut n-'est donc pu, d"
-<<
< s'intégrer >, de << slncorporer > à cette structure qui les Si les hommes sont des êtres de recherche et si leur
opprime, mais de la transfôrmer pour qu,ils puissent^d.eve- vocation ontologique est de s'humaniser, ils peuvent,.tôt
nir des << êtres pour eux-mêmes i. ou tard, découviir la contradiction dans laquelle f < édu-
Cela,ne peut, bien entendu, être I'objectif des oppres_ cation Éancaire > prétend les enfermer, et s'engager dans
seurs. Aussi l'éducation << bancaire > qui est à leur sèivice la lutte pour leur libération.
ne pourra-t-elle jamais s,orienter danJ le sens de la cons- Un éàucateur humaniste, révolutionnaire, ne doit pas
cientisation des élèves. se borner à attendre cette éventualité 3. Son action, en
Dans l'éducation des adultes, par exemple, les tenants s'identifiant d'emblée avec celle des élèves, doit s'orienter
de cette conception < bancaire > n'ont p"j intérêt a pio- dans le sens de leur humanisation commune. Dans le sens
poser aux élèves la découverte du monde-. Au contraire, ils du penser authentique et non de la donation, de la trans-
préféreront leur demander si l,on doit dire : << pierre vj au misiion du savoir. Son action doit être imprégnée d'une
boglanger ll, pour leur déclarer ensuite triomphalement profonde confiance envers les hommes, d'une croyance
qu'il faut dire au contraire : << pierre va chez fe boulan_ en leur pouvoir créateur.
ger. >>
Tout èeh exige de lui qu'il soit un compagnon des
Cela signifie qu9 penser de façon authentique est dan_ élèves, dans ses relations avec eux.
gerenx. L'êûalge humanisme de cette conception << ban_ L'éâucation < bancaire >, dont I'action dissocie la ren-
caire > se réduit à vouloir transformer les^ nommes en contre éducateur/élèves, élimine ce compagnonnagg' Et
automates, ce qui est la négation de leur vocation onto- Cest logique. Dès I'instant où léducateur << bancaire >>

logique au plus-être. vivrait lé àépassement de la contradiction, il ne serait déjà


Ceux .lui exercent l'éducation << bancaire >, délibérément plus < bancàire >. I1 ne ferait plus. de < dépôts o:
ou- noî (car il y a d'innombrables éducateurs de bonne "'^Il
èhercherait plus à domestiquer. Il n'imposerait plus' Savoir
y"l9_"t9 qui ne savent même pas qu'ils sont au service de avec les élèves en même témps que ceux-ci sauraient avec
la déshumanisation en_pratiquant le < O"nc"rirmÀ >J, né -mais Il ne-serait plus au service
lui serait son objectif. de la
s'aperçoivent pas que tes < àepats > en eux_mêmes'ren_ déshumanisation, au service de la libération'
terment des contradictions, recouvertes par une enveloppe
extéjjeyre qui les masque. Et que, iôt ou tard, 'lis
pas cela à la légère. Déjà nous avons afffrmé
-< dgpQts > eux-mêmes peuvent entrer en conflit avec
3. Nous ne disons
-reneie'
lùâiràii*- la itructure" du poiuvoir' d'oir la difû-
la rêahtê en devenir et soulever les élèves jusqu'alors pas- "rrî
Ërrte',ii" .i"ônt-re un lduôateur qui veut prâtiquer le gialo^gue
sifs, contre leur << domestication >. ;;; Ë;" - d" -iâôôn-conerente, dâns une -structure gu.i- refuse
rârt
îe dialo"sue. Ouel<iue chose de fondamental peut
-aiatos,rJ-à -ce être cepen-
Leur < domestication > et celle de la réalité dont on à"rri'î"-elôfi-iin propos de même refus du
dialogue.
54 55
Dès lors, comme les hommes, en recevant le monde qui
Le coNcrprtoN << BANcÂIRE > ET LA covrRADrgrrox Éou_
entre en eux, sont déjà des êtres passifs, il appartient à
l'éducation de les rendre encore plus passifs et de les
cerrun,/ÉrÈvn adapter au monde. Plus ils sont adaptés, du point de vue
<< bancaire >>, plus ils sont << éduqués >, parce qu'ils sont

La colception << bancaire > implique, outre ce dont nous ajustés au monde.
avons déjà parlé, d'autres aspecis liés à sa fausse vision C'est là une conception et, par voie de conséquence,
des homm^es, aspects parfois expticites dans sa mise en une pratique qui ne peut intéresser que des oppresseurs,
fra_ lesquels seront d'autant plus tranquilles que les hommes
tique, parfois sous-jacents.
Elle suggère une prétendue dichotomie hommes/monde. seront plus ajustés au monde. Et d'autant plus préoccupés
^Des hommes qui seraient simplement dans le monde
au
que les hommes remettront davantage le monde en
lieu d'être avec le monde et avec les autres. Des hommes question.
qui seraient des spectateurs au lieu d,être des re-créateurs Plus les grandes majorités s'adaptent aux finalités qui
du monde. Elle conçoit leur conscience comme localisée leur sont imposées par les minorités dominatrices, perdant
quelque part en erx, au lieu de les considérer comme des ainsi le droit d'avoir leurs finalités propres, plus ces mino-
< co{ps conscients >. Elle envisage la conscience comme rités exerceront leur domination.
si c'était une certaine zone << à liintérieur > des hommÀs, La conception et la pratique de cette éducation que nous
compartimentée de façon mécaniste, ouverte passivemeni critiquons ici sont des moyens emcaces pour parvenir à
au monde qui va la << remplir > avec le réel. C'est une cette ûn. C'est pourquoi un des objectifs fondamentaux de
conscience vouée à recevoir èn permanence les dépôts que ces éducateurs, même si nombre d'entre eux exercent une
le monde lui apporte, et qui ddviennent son contenu. telle éducation sans être conscients de cet objectif, est de
Selon cette fausse vision des hommes, au moment,même faire obstacle, autant que possible, à la pensée authen-
où j'écris, se trouveraient << au-dedans > de moi, comme des tique. Dans les classes verbalistes, dans les méthodes d'éva-
parcelle-s du monde qui m,entoure, la table où j'écris, les luation des << connaissances >>, dans ce qu'on appelle le
<< contrôle de lecture >, dans la distance entre l'éducateur
livres, la tasse de café, tous les objets qui sont pras ae
moi, exactement de la même façon que je-suis à I'i-ntérieur et les élèves, dans les critères de passage aux classes supé-
de ma chambre. rieures, dans les indications bibliographiques 5, en tout, on
retrouve la connotation << digestive > et I'interdiction qui
SoT à .n'y aurait plus de distinction entre ce qui se
présente it la conscience et ce qui entre dans la frappe la pensée authentique.
Mais fa table sur laquelle j'éôris, les livres, la"onsclence. Devant I'alternative de durer en disparaissant, dans une
tasse de sorte de course à la vie, ou de disparaître par et dans
café, les objets qui m'entourent sont simplement présents
à ma conscience et non à I'intérieur d'elle-. J,ai coâscience I'imposition de sa présence, l'éducateur << bancaire > choisit
d'eux, mais ils ne sont pas au-dedans de moi. la deuxième hypothèse. Il ne peut comprendre que durer
c'est chercher ù être, avec les autres. C'est vivre ensemble,
Si, selon la conception << bancaire >, la conscience est,
en sa relation avec le monde, cette << chose > passivemeni sympathiser. En aucun cas se superposer, ni même se
juxtaposer aux élèves, ni cesser de sympathiser. Il ne peut
-ouvefte à lui, attendant qu,il entre en elle, on en conclura y avoir de permanence dans I'hypertrophie.
tgeigqgmenl que l'éducateur n,a pas d'autre ,ôi" q"; d"
discipliner I'entrée du monde cheZ les élèves. Son travail Mais l'éducateur << bancaire > ne peut croire à rien de
consistera aussi à imiter le monde, à ordonner ce qui se
fait déjà spontanément, à emplir les élèves avec des'idées la conception ( digestive > ou ( âlimentâire > du savoir.
toutes faites, à faire des << dépôts > de << communiqués >>, Celui-ci apparait comme l' ( aliment , que l'éducateur intro-
duit dans les élèves, dans une sorte de processus d'engraisse-
faux savoir considéré comme-le vrai savoir i. ment.
5. Certains professeurs, en indiquant une référence biblio-
graphique,_ conseil_Ient la lecture d'un livre de la pâge 10 à
4. La conception du savoir, de.ce point de vue n bancaire D,
Ia page 15, et cela, pour aid.er les élèves...
est au fond ce que sanré' &,Eimfe-"t*irjïlo"""f
"pb;,rfrè 57
56
tout cela. Vivre ensemble, sympathiser, suppose la com- L'éducation < bancaire )>, qui en est la servante, est
munication que et ses actes redoutent et refusent.
ses idées aussi nécrophile. Du fait qu'elle se fonde sur une vision
Il ne peut percevoir que la vie humaine n'a de sens que mécaniste, statique, localisée, de la conscience et qu'elle
dans la communication, que la pensée de l'éducateur ne transforme parelle-même les élèves en récipients, en
prend une valeur d'authenticité que dans I'authenticité de << quasi-choses elle ne peut cacher son caractère nécro-
>>,
la pensée des élèves, par f intermédiaire du réel, dans une phile. Elle n'est pas mue par le désir de libérer la pensée
intercommunication. Mais la pensée de l'éducateur ne doit par l'action des hommes, les uns avec les autres, dans la
pas être une pensée élaborée pour eux et qui leur soit tâche commune de refaire le monde et de le rendre de
imposée. C'est pourquoi elle ne doit pas être une pensée plus en plus humain.
élaborée dans I'isolement d'une tour d'ivoire, mais dans et Son désir est précisément à l'opposé : contrôler la pensée
par la communication, à propos, répétons-le, d'une réalité et I'action, en poussant les hommes à s'ajuster au monde.
concrète. Inhiber le pouvoir créateur et le pouvoir d'agir. Mais, en
Et si la pensée n'a de sens que de cette manière, si elle visant cela, en faisant obstacle à l'action des hommes,
a sa source vive dans une action sur le monde, lequel joue comme sujets, comme êtres capables de choisir, elle les
un rôle d'intermédiaire entre les consciences en communi- frustre.
cation, alors la superposition des hommes sur les hommes Quand, cependant, pour une raison quelconque, les
est impossible. hommes se sentent empêchés d'agir, quand ils se découvrent
Cette superposition, qui est un des traits essentiels de la incapables d'utiliser leurs facultés, ils souffrent.
conception << éducative > que nous critiquons, la caractérise Cette souffrance provient du fait que << l'équilibre
comme une pratique de domination. Sachant qu'elle part humain a été perturbé > (Fromm). Mais I'impossibilité
d'une fausse compréhension des hommes, réduits à de d'agir, qui crée la souffrance, provoque aussi chez les
simples choses, on ne peut espérer qu'elle favorise ce type hommes le sentiment de refus de I'impuissance. Ils
de développement que Fromm appelle la biophilie, mais s'eftorcent alors de << recouvrer leur capacité d'agir >>

bien son contraire, la nécrophilie. (Fromm).


<< Alors que la vie, dit Fromm, se caractérise par la < Mais le peuvent-ils ? Et de quelle façon ? > demande
croissance structurée, fonctionnelle, I'individu nécrophile Fromm. << IJn moyen, repond-il, est la soumission à une
aime tout ce qui n'est pas en croissance, tout ce qui est personne ou à un groupe qui détient le pouvoir, et fiden-
mécanique. La personne nécrophile est mue par un désir tifiça1ioo à cette personne ou à ce groupe. Par cette par-
de changer I'organique en inorganique, de considérer la vie ticipation syrnbolique à la vie d'une autre personne,
mécaniquement, comme si tous les êtres vivants étaient l'homme a I'illusion qu'il agit, alors que, en réalité, il ne
des choses. Tous les processus, les sentiments et les pensées fait rien de plus que de se soumettre à ceux qui agissent,
de la vie se transforment en choses... La mémoire remplace en devenant leur chose 7. >>

I'expérience. L'avoir est ce qui compte, au lieu de l'être. Peut-être pourrions-nous trouver dans les manifestations
L'individu nécrophile ne peut entrer en contact avec un populistes ce type de réaction des opprimés 8. Leur façon
objet, une fleur ou une personne, que s'il le possède; en de s'identifier à des leaders charismàt1ques, à travers ies-
conséquence, une menace envers sa possession est une quels ils puissent se sentir agissants et donc puissants, de
menace envers lui-même; s'il perd la possession, il perd 1gQme que leur révolte au moment de leur émèrgence dans
le contact avec le monde [...]. < n aime contrôler, et, dans l'histoire, résultent de l'élan qui les pousse à vouloir exer-
l'acte du contrôle, il tue la vie 6.>> cer leur puissance.
L'oppression, qui est un contrôle écrasant, est nécro- Pour les élites dominatricesn cette révolte qui est une
phile. Elle se nourrit de I'amour de la mort et non de
I'amour de la vie.
7. Ibid.
ô. Erich FRoMM, El corazon del Eombre, op. cit., p. 28-29.
_.-4_propos :du
- L'Educo.tion p_opulisme,- voir Francisco Werronr, préface
pratique de la libefté, op. cit.
à

58 59
menace se combat par une domination accrue, par la cer par les aliéner ou les maintenir dans l'aliénation. La
répression faite au nom même de la liberté, et par l'éta- libération authentique, qui est I'humanisation en marche,
blissement de I'ordre et de la paix sociale, d'une paix n'est pas une chose qu'on puisse déposer dans les hommes.
sociale qui, au fond, n'est rien d'autre qu'une paix réservée Ce n'est pas une parole de plus, vide, mythifiante. C'est une
aux dominateurs. Cest pour cela qu'elles peuvent consi- praxis qui suppose l'action et la réflexion des hommes sur
dérer, logiquement de leur point de vue, comme une absur- le monde, pour le transformer.
dité < la violence d'une grève ouvrière et qu'elles peuvent Précisément parce que nous ne pouvons accepter la
appeler à leur aide I'Etat pour employer la violence en conception mécaniste de la conscience, qui fait d'elle
brisant la grèvee >. quelque chose de vide qu'il faut remplt (c'est là un des
L'éducation, vue comme une pratique de domination, fondements implicites de la vision << bancaire > en ques-
qui est ici l'objet de notre critique, en perpétuant le niveau tion), nous ne pouvons pas davantage accepter que I'aCtion
primaire des élèves, prétend, selon son idéologie typique libératrice se serye des mêmes armes de domination, c'est-
(pas toujours perçue par nombre de ceux qui fexercent), à-dire de la propagande, des << slogans >, des << dépôts >.
les endoctriner dans le sens d'une accommodation au L'éducation, qui s'impose à ceux qui, véritablement, s'en-
monde de l'oppression. gagent pour la libération, ne peut se fonder sur une
Malgré notre dénonciation, nous n'espérons pas que les conception des hommes courme des êtres << vides >> que
élites dominatrices renoncent à leur manière d'agir. Ce le monde emplit de connaissances. Elle ne peut s'appuyer
serait trop naif de I'espérer. sur une conscience localisée dans I'espace, compartimentée
Notre objectif est d'appeler fattention des véritables de façon mécaniste, mais sur des hommes vus cornme
humanistes sur le fait qu'ils ne peuvent pas, dans leur << colps conscients > et sur la conscience vue cotnme cons-
quête de libêration, utiliser la conception << bancaire >>, cience orientée vers le monde. Elle ne peut être une édu-
sous peine de se contredire. tr ne faut pas faire de cette cation de < dépôts >, mais celle de la conscientisation des
conception le legs de la société opprimante à la société hommes dans leurs relations avec le monde.
révolutionnaire. A I'opposé de l'éducation < bancaire >, l'éducation cons-
Une société révolutionnaire qui maintiendrait la pra- cientisante, répondant à l'essence de la conscience qui est
tique de l'éducation << bancaire >, ou bien se fourvoierait, son intentionnalité, refuse les communiqués et donne vie
ou bien se laisserait entamer par la méfiance et la défiance à la communication. Elle s'identifie avec le propre de la
envers les hommes. En toute hypothèse, elle serait menacée conscience qui est toujours d'être conscience de quelque
par le spectre de la réaction. chose, non seulement quand elle s'applique à des objets,
Malheureusement, il semble que cerD( qui ont le souci de mais même quand elle revient sur elle-même, dans ce que
la cause de la liberté ne sont pas toujours convaincus de ce Jaspers r0 appellela << scission >. Scission où la conscience
qui précède. Et que, enveloppés par le climat qui engendre est devenue conscience de la conscience.
la conception << bancaire >, et subissant son influence, ils Dans ce sens, l'éducation libératrice, conscientisante, ne
ne parviennent pas à percevot sa signiflcation et sa force peut plus être l'acte de déposer, ou de raconter, ou de
déshumanisante. Paradoxalement, ils emploient alors le transférer, ou de transmettre des << connaissances >> et des
même instrument aliénant dans un effort qu'ils prétendent valeurs chez les élèves, simples patients, à la manière de
libérateur. Et certains de ceux qui emploient cet instrument l'éducation < bancaire >, mais un acte cognitif. C'est un
d'aliénation traitent ceux qui le refusent de naifs ou de lieu de cognition où I'objet connaissable, au lieu d'être le
rêveurs, sinon de réactionnaires.
Ce qui nous paraît indiscutable, Cest que, si nous vou- 10. Karl Jlsnnns, Philosophlt, vol. 1, 1'he University of Chi-
lons la libération des hommes, nous ne pouvons commen- cago Press, 1969, p. 30 : q La rétexion de la consôience sur
elle-même est aussi évidente et merveilleuse gue son intention-
nâlité. Je me tourne vers moi-même ; Je suis à la fois u[ et
double. Je n'existe pas oomme existeht- les choses, mais, dans
9. Reinhold NTEBUER, Moral Man and. Immoral Socîetg, Charles une scission intérieure, oornme mon propre objet, et dons en
Scribnet's Sons, N. Y., 1960, p. 130. mouvement intérieur incessant. D

60 61
Alors, personne n'est plus l'éducateur de quiconque, de
but de I'acte cognitif d'un sujet, sert d'intermédiaire entre même que personne ne s'éduque lui-même; les hommes
plusieurs sujets connaissants, l'éducateur d'un côté, les s'éduquent ensemble, par I'intermédiaire du monde. Grâce
élèves de l'autre. L'éducation conscientisante pose d'emblée à la médiation des objets connaissables qui, dans la pra-
I'exigence d'un dépassement de la contradiction éducateur/
tique << bancaire >, sont la propriété de l'éducateur qui les
élèves. Et seul ce dépassement rend possible la relation de
dialogue indispensable à féveil des zujets connaissants, décrit ou les dépose chez les élèves passifs.
autour du même objet connaissable. Cette pratique << bancaire >, qui soumet tout à la dicho-
tomie, distingue deux moments dans I'action de l'éducateur.
L'antagonisme entre les deux conceptions, I'une < ban-
caire > q:ui est au service de la domiriation, l'autre, coris- Le premier où, dans sa bibliotheque ou son laboratoire, il
cientisante qui est au service de la libération, prend corps exerce un acte cognitif en face de I'objet connaissable,
précisément ici. Alors que la première, nécessairement, alors qu'il se prépare pour ses classes; le second où, devant
perpétue la contradiction éducateur/élèves, la seconde réa' les élèves, il raconte ou disserte à propos de I'objet sur
lise son dépassement. lequel il a exercé son acte cognitif.
Pour maintenir la contradiction, l'éducation << bancaire > Le rôle qui revient aux élèves, comme nous I'avons sou-
nie le dialogue comme essence de l'éducation et se fait ligné dans les pages qui précèdent, est simplement d'archi-
antidialogique. Au contraire, pour réaliser le dépassement, ver le discours ou les << dépôts >> que leur confie l'éduca-
l'éducation conscientisante, lieu de cognition, affrme la teur. Dans ce système établi au nom de la << préservation
nécessité du dialogue et se fait dialogique. de la culture et de la connaissance >>, il n'y a en réalité ni
vraie connaissance ni culture véritable.
Il ne peut y avoir de connaissance, car les élèves ne
hnsorws rt'Épueue ÀurRur, pBRSoNNB Ne s'ÉDUQUE sBUr" sont pas appelés à connaltre mais à mettre en mémoire ce
que raconte l'éducateur. Ils ne réalisent aucun acte cognitif,
LES I{OMMES S'É,pUQUrnr ENSBMBTS, pen r-rvreRMÉ.DrÀrRB puisque I'objet qui devrait en être l'occasion appartient à
DU MONDE
l'éducateur et n'est pas le médiateur de la réflexion critique
des deux.
En vérité, il
ne serait pas possible que féducation cons'
Au contraire, l'éducation conscientisante ne distingue pas
ces deux moments dans I'action de l'éducateur-é1ève. Celui-
cientisante, qui rompt avec les schémas verticaux caractê-
ristiques de l'éducation bancaire >, se réalise comme une
ci n'est pas d'abord un sujet connaissant, puis un sujet qui
<<
pratique de la liberté sans dépasser la contradiction qui raconte ce qu'il sait. il est toujours un sujet connaissant,
à la fois quand il prépare ses cours et quand il rencontre
existe entre l'éducateur et les élèves. De même cela lui ses élèves dans le dialogue.
serait impossible sans le dialogue.
C'est à travers le dialogue que s'opère le dépassement L'objet connaissable cesse d'être propriété et devient une
d'où résulte un élément nouveau : il n y a plus d'éduca- occasion de réflexion pour lui et pour ses élèves. L'éduca-
teur de l'élève ni d'élève de féducateur, mais un << éduca- teur conscientisant re-fait constamment son acte cognitif,
teur-élève > avec un << élève-éducateur >. à travers la capacité de connaissance des élèves. Ceux-ci,
Alors, féducateur n'est plus celui qui simplement éduque, au lieu d'être de simples réceptacles de << dépôts >, sont
mais celui qui, en même temps qu'il éduque, est éduqué maintenant des chercheurs critiques, en dialogu.e avec l'édu-
dans le dialogue avec l'élève. Ce dernier, en même temps cateur, lui-même chercheur critique.
qu'il est éduqué, est aussi éducateur. Tous deux ainsi A mesure que l'éducateur présente aux élèves, cornme
deviennent sujets dans le processus où ils progressent objet de considération, les éléments, quels qu'ils soient, de
ensemble, où les << arguments d'autorité > ne sont plus l'étude à faire, il re-considère ses propres considérations
valables, et où, pour pouvoir représenter fonctionnellement antérieures en entendant celles que font les élèves.
I'autorité, il laut être du côté des libertés et non pa,s contre Du fait même que cette pratique éducative crée un
elles. lieu de cognition, le rôle de l'éducateur conscientisant est

62 63
de créer, avec les élèves, les conditions dans lesquelles la << Je découvre maintenant qu'il n'y a pas de monde sans
connaissance au niveau de la doxa pourra être remplacée l'homme. >> Et lorsque l'éducateur lui dit : < Admettons
par une connaissance véritable au niveau du logos. dans I'absurde que tous les hommes soient morts, mais que
Ainsi, alors que la pratique << bancaire )>, comme nous la terre subsiste, avec les arbres, les animaux, les rivières,
I'avons noté, conduit à une sorte d'anesthésie, inhibant le la mer, les étoiles, est-ce que ce ne serait pas encore le
pouvoir créateur des élèves, l'éducation conscientisante, de répondit-il avec conviction, il man-
- < Non,
monde? >
caractère authentiquement réflexif, conduit à une décou- guerait quelqu'un pour dire : voici le monde. >
verte permanente de la réalité. La première prétend main- Ce paysan voulait dire précisément qu'il manquerait une
tenir fétat d'immersion; la seconde, au contraire, recherche conscience du monde, ce qui, nécessairement, suppose le
l'émergence des consciences, d'où résulte leur insertîon monde de la conscience.
critique dans la rêalité. En vérité, il n'y a pas de moi qui puisse se constituer
Plus les élèves prennent conscience du fait qu'ils sont sans un non-moi. Pour sa part, le non-moi qui fonde le
des êtres situés dans le monde et avec le monde, plus ils moî se constifue en même temps que le moî. Ainsi le
se sentiront mis au défi et plus ils seront obligés de monde constituant de la conscience devient Ie monde de
donner une réponse. Défiés, ils comprennent Ie défi dans la conscience, son objectif visible, vers lequel elle s'oriente.
leur propre démarche pour I'affronter. Mais précisément D'où I'affirmation de Sartre citée plus hâut : < La cons-
parce qu'ils affrontent le défi coûlme un problème lié à cience et le monde sont donnés d'un même coup. >
d'autres problèmes, dans une optique globale, et non comme A mesure que les hommes, réfléchissant en môme temps
quelque chose de pétrifié, la compréhension qui en résulte sur eux-mêmes et sur le monde, augmentent le champ de
tend à devenir progressivement critique, et donc de plus leur perception, ils dirigent leur regard sur des < aperçus >
en plus désaliénée. Celle-ci facilite la compréhension de qui, iusqu'alors, bien oue présentés dans ce gue Husserl
nouveaux défis qui apparaissent au fur et à mesure des appelle des < visions de fond )>, ne se détachaient pas,
réponses, et grâce à elle ils se découvrent de plus en plus <<n'étaient pas mis en relief 12 >.
engagés. C'est ainsi que peu à peu la compréhension Alors, dans leurs < visions de fond >>, ils commencent à
engage. << détacher des aperçus > et ils portent sur eux leur
L'éducation vue comme pratique de la liberté, par oppo- réflexion. Ce qui auparavant avait déjà une existence objec-
sition à celle qui est une pratique de la domination, sup- tive, mais n'était pas appréhendé dans ses implications pro-
pose le refus de I'homme abstrait, isolé, détaché, coupé du fondes et parfois n'était même pas perçu, se << détache > et
monde, ainsi que le refus du monde en tant que réalité prend I'aspect d'un problème et donc d'un défi. Dès lors,
sans liens avec les hommes. La réflexion authentique << I'aperçu détaché > devient objet de la considération des
qu'elle propose ne porte pas sur cet homme abstrait ni zur hommes, et, comme tel, objet de leur action et de leur
ce monde sans I'homme, mais sur les hommes dans leurs connaissance.
relations avec le monde. Relations où la conscience et le Alors que dans la conception << bancaire > qu'on
monde entrent en jeu simultanément. La conscience ne permette d'insister l'éducateur emplit les- élèves nous
d'un
précède pas le monde, et, inversement, le monde ne pré- - imposées, dans l'éducation cons-
faux savoir de notions
cède pas la conscience. < La conscience et le monde, dit cientisante les élèves développent leur pouvoir de capter
Sartre, sont donnés d'un même coup : extérieur par essence et de comprendre le monde qui leur apparait, dans leurs
à la conscience, le monde est par essence relatif à ellell. > relations avec lui, non plus comme une réalité statique,
Voilà pourquoi, un jour, dans un des << cercles de cul- mais comme une réalité en transformation, en évolution.
ture > du Chili, un paysan que la conception << bancaire > La tendance de l'éducateur-élève, cornme celle des élèves-
classerait comme << ignorant absolu >, déclara, dans une éducateurs, est d'adopter une façon authentique de penser
discussion sur le concept anthropologique de culture :
12. Edmund Hu6sERL, Genetd.I Inttoductton to Pur.c phenome-
11. Jeân-Paul Senrnr, L'Eomme et les Choses, op. cit. nalaou, Collier Bools, London, qhtrd printing, 1969, p. 105-10û.
64 65
et d agir. De réfléchir sur eux-mêmes et sur le monde, des hommes et les reconnalt comme des êtres en dcvcnlr,
simultànément, sans couper cette pensée de I'action. comme des êtres inachevés, non accomplis, dans ct tvac
L'éducation conscientisante devient ainsi un effort per' une réalité qui, étant également historique, est égalcmont
manent par lequel les hommes se mettent à découvrir, de inachevée. En vérité, à la différence des autres êtres anl'
façon ciitique, comment ils vivent dans le monde cvec més qui sont simplement inachevés, mais non historiquor,
Iequel et dans lequel ils sont. les hommes, eux, se savent inachevés. Ils ont conscienco do
isi, de fait, iL n'est pas possible de comprendre les leur imperfection. Ici se trouvent les racines mêmes do
hommes en dehors de leurs relations dialectique5 avec le l'éducatibn, comme manifestation exclusivement humainc'
monde, et si d'autre part celles-ci existent, quils en soient à savoir 6oas fimFerfection des hommes et dans la
conscients ou non et indépendamment de la façon dont conscience qu'ils en ont. C'est pourquoi l'éducation est
ils les perçoivent, il est vrai aussi que leur façon d'agir, une tâche permanente, parce qu'elle se fonde sur la perfec'
quelle qu'é[e soit, est en grande partie fonction de la tibilité des hommes.
manière dont ils voient leur place dans le monde. Ainsi féducation se refait-elle constamment dans la
Encore une fois, les deux conceptions et les deux pra- praxis. Pour être, i4. faut être en devenir.
tiques que nous étudions s'opposent. La < bancaire >' pour La < duree au sens bergsonien du terme
- de
ce
des raiions évidentes, persiste à maintenir cachées cer- ' - du jeu des contraires : permanence/
processus dépend
taines explications sur la façon dont les hommes vivent changement. Alors que la conception < bancaire > met
dans le monde, et par là elle mythifie la réalité. La < cons- I'accent sur la pefinanençe, la conception < conscienti-
cientisante >, vouéè à la libération, s'attache à démythifrer. sante > insiste sur le changement.
Ainsi, la première refuse-t-elle le dialogue, alors que la La pratique < bancaire >, impliquant I'immobilisme,
deuxième le tient pour une condition indispensable de comme nous l'avons dit, devient réactionnate, alors que
I'acte de connaissance qui dévoile la réalité. l'éducation conscientisante, n'acceptant ni un présent < bien
La première << assistàntialise >, la seconde engendre le organisé > ni un futur prédéterminé, s'enracine dans un
sens clitique. La première, au service de la domination, present dynamique et devient révolutionnaire.
inhibe la créativité et, bien qu'elle ne puisse tuer l'inten' L'éducation conscientisante n est Pas un fixisme réac-
tionnalité de la conscience en la détachant du monde, elle tionnaire, Cest un futurisme révolutionnaire. C'est pour-
la < domestique >. Ce faisant, elle nie I'homme dans sa quoi elle est prophétique, et donc chargée d'espérance 13.
vocation ontologique et historique à l'humanisation. Dans C'est pourquoi elle correspond à la condition des hommes
la mesure où, au service de la libération, la seconde se en tant qutêtres historiques. C'est pourquoi elle s'identifie
fonde sur la créativité et où elle stimule la réflexion à eux en tant qu'êtres au-delà d'eux-mêmes, gornme ( pro-
authentique et I'action véritable des hommes sur la réalité, jets >, comme des êtres qui cheminent vers I'avant, qui
elle répond à leur vocation, celle des êtres qui ne peuvent regardent en avant; conrme des êtres que l'immobilisme
recouvrer leur authenticité sans un effort de recherche et menace de mort; des êtres pour qui regarder en arrière
de transformation créatrice. ne doit pas être uD retour nostalgique au passé, mais
un moyen de mieux comprendre ce qui se Passe' Pour
L'ttol,nm' Êrns It.tecrnvÉ, coNscIENT DB soN IMPERFECTToN,
13. Dans un autre essai, uous analysons plus largement co
DANs IrN EFFoRT PERMANENT EN vtB p'uN ptus-ÊTnB sens DroDhétique et chargé d'espérance de l'éducatlon (ou actioD
culturîeuôl coiscientisantè. Ce -prophétisme et cette espéranc€
résultent'du caractère utopique d'unt telle forme d'action' enten-
dant Dar utoDie I'unité- indivisible entre la contestatlon et
La conception et la pratique de l'éducation < bancaire >, I'annoice. Contlestation d'une réalité déshumanisante et aonotce
-finissent par méconnaître les d'une réalité avec Iaquelle Ies homqes puissent êtte -plus.
immobilistei, < fixistes >, Annollce et contestatlot' ne 6ont pas des mots vides' Eais uD
hommes en tant qu'êtres historiques, alors que l'éducation èncaÀement historiaue. (Cf. Paulo- Fnernr, Cultutal Action lot
Frieâom, Center foi the'Study of Development and Social C,han-
conscientisante part précisément du caractère historique geE, C";hridge, Massachussets, U. S. À)

66 67
mieux construire le futur. C'est pourquoi cette éducation hommes d'être sujets dans leur recherche, il se crée une
s'identifie au mouvement permanent dans lequel sont ins- situation de violence. Peu importent les moyens de
crits les hommes, cotnme des êtres qui se savent inachevés. contrainte employés pour limiter les hommes à devenir
Ce mouvement est historique et ii a un point d,: des objets, dès lors qu'on les prive du pouvoir de déci-
départ, un sujet et un but. sion, transféré à un autre ou à d'autres.
Son point de départ se situe dans les hornmes eux- La quête des hommes ne prend son sens que dans la
mêmes. Mais comme il n'y a point d'hommes saqs monde, mesure où elle s'oriente vers le plus-être, vers l'humani-
sans réalité concrète, le mouvement part des relations sation des hommes. C'est cela, comme nous I'affirmions au
hommes/monde. Aussi ce point de départ est-il toujours premier chapitre, leur vocation historique contredite par la
situé chez les hommes, dans leur ici et leur maintenant, déshumanisation qui n'est pas une vocation, mais une éven-
qui constituent la situation où ils se trouvent, parfois tualité historique. Et puisque c'est une possibilité, elle doit
immergés, parfois émergents, parfois mal définis. C'est seu- apparaître aux hommes comme un dét et non cornme un
lement à partir de cette situation, et de la perception frein dans leur élan de recherche.
qu'ils en ont, qu'ils peuvent se mettre en mouvement. Cette quête du plus-être, cependant, ne peut se réaliser
Mais pour que cela soit possible, authentiquement, il dans l'isolement, dans I'individualisme, mais dans la commu-
est nécessaire aussi que la situation dans laquelle ils se nion, la solidarité des existences, et, par suite, elle ne peut
trouvent ne leur apparaisse pas comme quelque chose être menée dans un contexte de relations antagoniques
de fatal et d'insurrrontable, mais comme une situation de entre oppresseurs et opprimés.
défi qui ne fait que les limiter. Personne ne peut honnêtement empêcher que les autres
Alors que la pratique << bancaire >>, d'après tout c€ que n'accèdent à l'être. C'est une exigence radicale. Le plus-
nous avons dit, accentue directement ou indirectement la être que I'on recherche dans l'individualisme conduit à
perception fataliste que peuvent avoir les hommes de un plus-avoir égoiste qui est une façon de moins-être, de
leur situation, la pratique conscientisante, au contraire, déshumanisation. Non pas qu'il soit secondaire, répétons-le,
propose aux hommes d'envisager leur situation comme d'avoir pour être. C'est au contraire essentiel : l'at,oir de
un problème à résoudre. Elle les incite à faire de leur quelques-uns ne doit pas se transformer en obstacle à
situation le support de leur acte cognitif, qui leur per- l'avoir des autres, les premiers s"appuyant sur la faiblesse
mettra de dépasser leur niveau de perception magique ou des seconds pour les écraser.
primaire. Cette perception magique ou primaire de la réa- Pour l'éducation << bancaire >>, I'essentiel est, au mieux,
lité, qui conduisait à une attitude fataliste, cède la place d'adouct cette situation, mais en maintenant les consciences
à une perception qui est capable de s'appréhender elle- immergées en elle. Pour l'éducation conscientisante, tâche
même. Et parce qu elle est capable de ce retour sur elle- humaniste et libératrice, I'important est que les hommes
même en même temps qu'elle saisit la réalité qui lui soumis à la domination luttent pour leur émancipation.
paraissait inexorable, elle est capable d'objectiver cette Une telle éducation, où éducateurs et élèves deviennent
Éalrté- les sujets de leur propre éducation, dépasse I'intellectua-
Alors, approfondissant leur prise de conscience de la lisme aliénant, dépasse I'autoritarisme de l'éducateur << ban-
situation, les hornmes se l' << approprient > coûrme caire >>, et dépasse aussi la fausse vision du monde. Celui-ci
réalité historique qu'ils peuvent transformer. Le fatalisme n est plus alors quelque chose dont on parle avec des
est remplacé par un élan de transformation et de recherche mots frelatés, mais le médiateur des sujets de l'éducation,
dont les hommes se sentent les sujets. I'occasion de I'action transformatrice des hommes d'où
Ce serait et c'est en fait une véritable violence que les résulte leur humanisation.
hommes, êtres historiques et nécessairement inscrits dans Voilà pourquoi la conception conscientisante de l'édu-
un mouvernent de recherche avec les autres hommes, ne cation ne peut être au service de I'oppresseur. Aucun
puissent pas être les sujets de leur propre recherche. Aussi, < ordre > oppressif ne supporterait que tous les opprimés
chaque fois que quelques hommes empêchent d'autres se mettent à dire' << pourquoi ? >>.

68 69
Mais si une telle éducation peut seulement être realisée 3. Le dialogue, essence de l'éducation
de façon systématique par une société qui a fait sa révo-
lution, cela ne signifie pas que les leaders révolutionnaires vue comme Pratique de la liberté
doivent attendre d'arriver au pouvoir pour la mettre en
pratique. Dans le processus révolutionnaire, le leader ne
peut être < bancaire > dans un premier temps et ne plus Le prerocrtg, ESSENcE DB L'ÉDUcATIoN vuB coMME PR.a-
l'être ensuite 1a.
TIQITB DE r-e USpnTÉ

En commençant ce chapitre sur la nécessité du dia-


logue dans l'éducation, qui vient prolonger nos réflexions
sur l'éducation conscientisante, il nous paraît indispensable
de faire quelques remarques sur la notion de dialogue. Ces
remarques nous permettront d'approfondir ce sujet que
nous avons déjà étudié dans notre ouvrage : L'Education :
Wotique de Ia libertéL.
Quand nous essayons d'analyser le dialogue comme
phénomène humain, nous rencontrons quelque chose qui
èst I'essence même de ce dialogue : la parole. Mais, com-
prenant que la parole n'est pas seulement un instrument
nécessaire, nous sommes amenés à en étudier la nature
profonde.
Nous découvrons dans la parole deux dimensions : I'ac-
tion et la réflexion, solidaires de telle manière, dans une
interaction si absolue, qu'en supprimant l'une d'elles, ne
serait-ce qu'en partie, I'autre en souffre immédiatement.
Il n'y a pàs de parole véritable qui ne soit praxis 2. Aussi,
prononcer une parole authentique, c'est transformer le
monde.
{u contraire, la parole faussée, qui ne peut transformer
la réalité concrète, résulte de la dichotomie qui s'établit
ontre ses constituants. Si la parole est privée de sa dimen-
sion action, la réflexion se transforme automatiquement
cn bavardage, verbalisme, bla-bla-bla. Elle devient aliénée
ot aliénante. C'est une parole insignifiante, dont on ne
peut espérer qu'elle dénonce le monde, car il n'y a pas
de dénonciation véritable sans engagement de transfor-
mation, et cela n'est pas possible sans action.

7. Op. ctt. Certalnes des réflexions qui suivent sont inspirées


' 2. nôs
Dar conversations avec le orofesséur Ernani Maria Fiori.
Parole avec action * réflexfon : praxis.
14. Àu chapltre rv, nous analyserons plus lonEuement cet Parole sans action : bavardage, verballsme.
parlerons Parole saJrs réflexion = activisme.
-éducatlve. dès théorles antidfalogique ct
asp_ect, lorsque_.Dous
dialogigue de I'action
7t
I't
70
I
Si, à I'inverse, I'action est privilégiée au point d'exclure
r
la réîexion,- la parole devient activîsme. Cetle action pour rencontre de la réflexion et de I'action de ceux qui le
I'a,cliqq, qui supprime la réflexion, rejette également la pratiquent, tournés vers le monde à transformer et à huma-
véritable praxis et empêche te dialogue. niser, il ne peut se réduAe au < dépôt > des idées d'un
Ifimporte laquelle de ces deux exclusions, en faussant individu dans un autre ni à un simple échange d'idées.
les comportements, engendre des idees fausses qui vienaent Ce ne doit pas être non plus une discussion agressive,
renforcer la dichotomie. polémique, e,ntre des individus qui ne voudraient pas s'en-
L'existence humaine ne pelrt être muette, silencieuse, ni gager en exprimant le monde et en cherchant la vérité,
se nourrir longtemps de fausses paroles, il lui faut ces mais qui voudraient imposer leur vérité.
paroles authentiques avec lesquellès I'homme transforme Parce que c'est la rencontre d'hornmes qui expriment Le
le monde. Exister humainement, c,est dire le monde, c,est monde, il ne s'agit pas d'une donation des uns aux autres :
le modifier. Le monde exprimé devient à son tour un pro- c'est un acte de création. Ce ne doit pas être non plus un
b.lème à résoudre pour les sujets qui l,expriment, et il exige moyen astucieux utjlisé par un individu pour la conquête
d'eux une expression nouvelle. d'un autre : la conquête implicite dans le dialogue, c'est
__
C-e n'est pas dans le silence s que les hommes se réa_ celle du monde par les sujets dialoguants, non celle d'un
liseat, mais dans la parole, dans le travail, dans I'action- individu par un autre. C'est la conquête du monde pour
réflexion. la libération des hommes.
Mais si la- parole authentique qui est travail, qui est
praxis, transforme le monde. elle n'est pas réservée à
quelques hommes, mais constitue un droit pour tous. C'est Epuce,rroN DrArrocreue ET DrÀr.ocun
pourquoi personne ne peut prononcer une parole véritable
tout seul, et personne ne doit imposer arx autres sa
-
parole en refusant la leur. Il n'y a pas de dialogue, cependant, sans un arnour
L9 dialogue est cette rencontre des hommes, par l,inter- profond.pour le moude et pour les hommes. Il nest pas
médiaire du monde, pour I'exprimer, et il nd se fimite possible de dire le monde, réalisant ainsi un acte de créa-
d.onc pas à une relation je-tu. Le dialogue n,est pas pos- tion et de re-création, sans se fonder sur l'emour +.
sible entre ceux qui veuient << dire >> l-e monde'et ôeux Fondement du dialogue, l'amour est aussi dialogue. C'est
qui s'y refusent. Entre ceux qui dénient aux autres le essentiellement une tâche de sujets, qui ne peut se réaliser
droit de prononcer une parole ét ceux qui sont privés de dans la relation de domination. Celle-ci ne renferme que
ce droit. Il faut d'abord que ceux qui sont privés du la pathologie de l'amour : sadisme chez celui qui domine,
droit primordial à la parole reconquièrènt ce drôit et que
cesse cette agression déshumanisante.
Si, en parlant, en exprimant le monde, les hommes le .- 4. Nous clolors, de plus en plus, que les véritables révolu-
transforment, alors le dialogue s'impose comme le chemin lronnaires découvrent dans la revolution, âcte créateur et libé-
rateur,.ce-qu'est l'âmour. Pour nous, la révolution, qui implique
par.' lequel les hommes trouvent leùr signification en tani une théorie et donc ue science de la révolutron, ir,e-st cepénctânt
qu'hommes. pâs ilconciliable avec I'anour. ,q.u contraure, ta revolutlj.on est
raite pour les hommes, au nom de leur hummisation.
Le dialogue est une exigence existentielle. Et s'il est la Qu'est-ce qui condùit les révo.lutionnaires à s'unir aux oppri-
més,. sinon la condition inhumaine dans laque[e vivenf -ces
I derniers ?
- Ce n'est pas à cause de la dépréciation du mot amour d.ans
I._fglrs ue voulons pas parler, bien entendu, du silence Ie nonde capitaliste que la révotution va cesser d,être ai@ant{),
I médi-tati on s ^tesquétte - d.es
ni que les révolutionnaires vont abândoD.ner leur attitude bio,-
I
p rof ondes tian
s J tàs--nÀà-Àés îe sortent d.û
phile. Guevara, !ou! eq soulig[ant le risque de paraitre rj.d.icule,
iô.".""rr*Ëi.oïLtTlTï.0'3ii'l"lHË:uu';*""ff"..f; ,""ï"1ïï"*g;i ue craint pas de l'aftrmer -: < Je dor-s te dîre, conflait-il d
ti,iffTi."'"î"T" Lulos QuiJano, au risque de paraltre ridicule, gue Le veritabl€
ï:ËliT:'ç:',,,fl"'"":lo.l1""lgifT'".nil',.i,T", *Siâ:: revoluUomaire est animé pax un -révolutionnaire
profond sentlment d'amour.
Ils lrouvent là une Aânière de le fuir, danS Une sorte d,e Il est .imFossible d'imlegi-ner un authentique
n schizophrénie historiquq r. saus cette qualité. ) Ernesto GùEVÀRÀ, Obra Reuolucionarta,
lldiciones Era S.4., Mexico, 1967, p. 637-638 : (EuuEes rèvo-
ar'l lutionna.ires, Maspero, 1968,)

73
ne peuvent s'approcher du peuple. Ils ne peuvent être ses
masochisme chez les opprimés. En aucun cas l'amour. compagnons pour dire le monde. Si quelqu'un n'est pas
Exigeant le courage, I'amour est un engagement envers capJble de cômprendre qu'il est le même homme que l9s
les hommes. Là où se trouvent des opprimés,l'acte d'amour aritres, il a beiucoup à-faire pour arriver au point de
consiste à se compromettre pour leur cause, la cause de rencontre avec etu(. À ce point de rencontre, il n'y a ni
leur libération. Et cet engagement, parce qu'il est aimant, ignorants ni savants absolus : il y a des hommes qui,
est en même temps dialogique. ensemble, essaient de savoir davantage.
Il ne s'agit pas de sentimentalité, mais d'un acte de
courage. Il ne s'agit pas d'un prétexte pour la manipu-
lation, mais d un acte de liberté, source d'autres actes Le dialogue exige une grande confiance dans les hommes.
Iibres. Sinon, ce n'est pas de I'amour. Une foi dans leur pouvoir de construire et de recons-
Cest seulement avec la suppression de la situation d'op- truire, de créer et de re-créer. Une foi dans leur vocation
pression qu'il est possible de retrouver I'amour jusqu alors au plus-être, qui n'est pas le privilège de quelques élus,
interdit. mais le droit de tous les hommes.
Si je n aime pas le monde, si je n'aime pas la vie, si La confiance dans I'homme est une condition a priori
je n'aime pas les hommes, je ne peux pas dialoguer. du dialogue. Elle doit exister avant même qu'il ne se
concrétise. L'homme de dialogue a confiance dans les
Par ailleurs, il n'y a pas de dialogue sans humilité. hommes avant de se trouver face à face avec eux. Ce
L'expression du monde, grâce à laquelle les hommes le n'est pas cependant une foi naïve. L'homme de dialogue'
re-créent d'une manière permanente, ne peut pas être un qui eit un homme critique, sait bien que le pouvoir de
acte d'orgueil. Le dialogue, rencontre des hommes pour faire, de créer, de transformer, appartient aux hommes,
apprendre ensemble à agir, se rompt lorsque ses pôles, mais il sait aussi qu'ils peuvent être, dans la pratique,
ou I'un d'entre eux, oublient fhumilité. aliénés et privés de ce pouvoir. Cette possibilité, toutefois,
Comment puis-je dialoguer si je projette sur l'autre ne tue pas chez I'homme de dialogue la foi dans I'homme,
fignorance, c'est-à-dire si je la vois toujours chez I'autre -apparaît
elle lui au contraire comme un défi auquel il doit
et jamais chez moi ? répondre. Il est convaincu que ce pouvoir de construire
Comment puis-je dialoguer si je me considère cornme un et de transformer, même s'il est pratiquement supprimé,
homme différent, plein de qualités dès la naissance, si je a tendance à renaitre. Il peut renaître. Il peut se recons-
considère les autres cornme de simples < ça > au lieu tituer. Non sans effort, mais dans et par la lutte pour la
de voir en eux d'autres << moi > ? libération, avec la suppression du travail esclave et son
Comment puis-je dialoguer si je fais partie d'un << ghet- remplacement par le tiavail libre qui donne la joie de
to > de purs, maîtres de la vérité et du savoir, pour qui vivre.
tous ceux qui sont en dehors sont < ces gens-là > ou des Sans cette foi dans les hommes, le dialogue est une
<< inférieurs de naissance >> ?
comédie. Il se transforme, dans la meilleure des hypothèses,
Comment puis-je dialoguer si je pars du principe que en une doucereuse manipulation paternaliste.
dire le monde est une tâche réservée à des hommes choi- En se fondant sur l'amour, I'humilité et la foi dans les
sis, et que la présence des masses dans l'histoire est le bommes, le dialogue devient une relation horizontale où
signe d'une détérioration que je dois éviter ? la confiance d'un pôle à l'égard de I'autre s'établit naturel'
Comment puis-je dialoguer si je refuse la contribution lement. Ce serait une contradiction si, aimant, humble et
des autres, si je ne la reconnais jamais et si je la trouve plein de foi, le dialogue ne pouvait provoquer ce climat
même offensante ? de confiance entre ceux qui le pratiquent. A l'inverse, cette
I Comment puis-je dialoguer si je crains le dépassement et confiance n'existe pas dans f < antidialogue > de la concep-
rl si le simple fait d y penser me fait souffrir et me déprime ? tion c bancaire r de l'éducation.
L'autosuffisance est incompatible avec le dialogue. Les Si la foi dans les hommes est un préalable au dialogue,
il
hommes qui ne sont pas humbles, ou qui ne le sont Plus,
I 75
74
la confiance s'instaure avec lui. La conûance rend les êtres constant et non colnme quelque chose de statique. Elle
dialogiques de plus en plus solidaires poar dire le monde. ne se sépare pas elle-même de l'action. Elle << baigne >>

Si cette confiance est absente, c'est que manquent les tl'une manière pennanente dans la temporalité dont elle ne
conditions énoncées plus haut. Un faux ^amour, uàe fausse craint pas les iisques. C'est le contraire d'une pensée pri'
num[tlé, un manque de foi dans les hommes ne peuvent maire qui considèie << le temps historique comme un poids,
engendrer la confance. La confiance se crée dans le témoi comme une accumulation des acquis et des expériences
gnage qu'un homme donne aux autres de ses intentions du passé 5 >> et qui voit par conséquent le présent comme
concrètes et réelles. Elle ne peut exister si la parole, déna- queique chose de stabilisé et de bien ordonné- Selon ce
tur.ée, ne correspond pas aui actes. Dire und chose et en rirodé ae pensée primaire, l'important est I'accommodation
tarre une autre, en ne prenant pas la parole au sérieux, À cet aujourd'hui stabilisé.
c'est décourager la confiance. parler,'par exemple, dé En revanche, ce qui compte pour la pensée critique,
démocratie et réduire le peuple au silenie est une trom- c'est la transformation permanente de la réalité en vue
perie. Parler d'hurnanisrne ef récuser les hommes est un d'une permanente humanisation des hommes. Pour la pen-
mensonge. sée critique, dit Pierre Furter, << l'objectif ne sera plus
d'éliminei les risques de la temporalité, en restant agrippé
À un espace garànti, mais de temporaliser 1'espace-.[...].
Il n'y a pas non plus de dialogue sans espérance. L'espé_ L,'trniveri ne sè révèle pas à moi colnme un espace déûni,
rance est au cæur même de I'incomplétuàe des hommes clit encore Furter, en m'imposant une présence compacte
qui les pousse à une perpétuelle iecherche. Une telle ù laquelle je peux seulement m'adapter, mais plutôt comme
recherche, nous l'avons aeja vu, ne se fait pas dans l,iso_ un champ-d'àction, un domaine qui prend forme au fur et
lement, mais dans la communion des uns ït a", o, à mesure que j'agis 6 >>.
qui est-impraticable dans une situation d'oppression."ut Pour la peniee primaire, I'objectif est de rester agripqé
. Le désesqot est une sorte de silence, Oe rèius du monde, à cet espaôe garanti, de s'y ajuster. Or, en refusant la
-{" f,qt". Pourtant, la déshumanisation qui résulte de temporalité, elle se récuse elle-même.
l'<< ordre injuste ne devrait pas être oo" ,âiroo de perdre
>> Sèut te dialogue, qui implique une pensée critique, est
l'espoir,-mais, au contraire, une raison d,espérer davàntage capable aussi dè créèr. C'est lui qui établit la communi-
et de chercher sans trêve à restaurer I'hrimanité écrasée cation et, avec elle, la véritable éducation. Celle qui'
par l'injlstice. L'espérance n'incite pas à se croiser les dépassant la contradiction éducateur/élève, se présente
bras et à attendre. L'espérance me pousse à lutter, et si comme un lieu de cognition dans lequel les sujets exercent
ie lrltje, c'e-st parce que je suis dans l"espérance. leur acte cognitif sur l'objet connaissable qui leur sert
Si le-dialogue est la rencontre des hornmes en vue d,un d'intermédiaire.
<< plus-être il ne peut s'établir dans le désespoir. a"*d
>>,

Tux-.qp se parlent n'ont pas d'espérance, il ne peut y-avoir


de dialogue. Leur rencontre est vide ét stérie. Élle est LB orelocue coMMElicB pÈs t ÉLe,soRÀTIoN DU PRocRAMME
bureaucratique et sans intérêt.
É,oucarrr

Finalement, il n'y a pas de véritable dialogue si ceux Dans cette conception, qui est une pratique de la liberté'
q,ur repratrqueot ne pensent pas d'une manière authentique,
cl'une marrière critique. Une telle pensée, en refusant- la la possibilité de dialogue apparaît non pas quand l'éduca-
<ucnotonile hommes/monde, fait découvrir entre ces deux teur-élève rencontre les élèves-éducateurs dans un contexte
termes une indéfectible solidarité.
Cest là une pensée qui envisage la réalité des choses 5. Passa(e d'une lettre d'un ami à I'auteur.
comme un processus évolutif, qui la perçoit en devenir 6. Pierre" FuRrER, Educa.çao e Yida, Editora Yozes de Petro-
polis, Rio, 1966, p. 26-27.
76 77
pédagogique, mais auparavant, lorsque le premier se manière ( bançaire >, des < connaissances >, ou pour leur
demande sur quel thème il va dialoguer avec ceux-ci. imposer un modèle d'honnête homme contenu dans le
Cette question du contenu du dialogue est aussi celle du prôgramme
- que nous établissons nous-mêmes.
programme éducatif. Nous pourrions citer maints exemples de- plans Sli 9nt
Pour l' < éducateur bancaire >, dans son refus du dia- échoué, ioit dans le
domaine politique, soit tout simple-
logue, le problème n'est pas, bien str, le contenu du ment dans I'enseignement, parce que leurs promoteurs sont
dialogue, qui pour lui n'existe pas, mais le programme partis personnelle de yolr la réalité' Parce
-qu'ils de leur manière
qu'il développera devant ses élèves. Et il résoudra ce pro- n ont pas tenu compte un seul instant de ce que
blème par lui-même, en organisant soz programme. les hommes au(quels s'adresse leur programme ne sont pas
Pour l'éducateur-élève, dialogique, conscientisant, le de simples accessoires de leur action. Pour l'éducateur
contenu du programme éducatif n'est pas un don, une humaniite contme pour le révolutionnate authentique,
contrainte à imposer ou un ensemble d'informations à factiôn Cest la réalité qui doit être trans-
I'accessoire de
déposer chez les élèves, mais une présentation organisée, formée avec les autres hommes, et non les hommes eux-
systématique et développée de ce qu'ils aspirent à mieux mêmes.
connaître ?. Ceux qui agissent sur les hommes pour les endoctriner,
L'éducation authentigue, répétons-Ie, ne se fait pas de les adaptêr toujours davantage à la situation qui doit rester
A vers B, ni de A sur B, mais par A avec B, par I'inter- inchangée, ce sont les dominateurs.
médiaire du monde. C'est le monde gui impressionne et MalÈeureusement cependant, dans ce < piège > de, la
met au défi les uns et les autres et qui inspire des per- programmation verticale, ce < piège > de -la conception
-Ces
ceptions et des points de vue différents à son sujet. ? Uâncaire >, tombent souvent les leaders révolutionnaires
perceDtions sont imprégnées des désirs, des doutes, des lorsqu'ils veulent obtenir I'adhesion des masses à l'action
espoirs et des désespoirs qui sont latents dans les thèmes révolutionnaire. Ils s'apProchent du peuple des campagnes
caractéristiques sur lesquels aura êtê bâti le programme et des villes en pensânt quil peut accepter leur vision
du monde alors qu'elle n'est pas nécessairement la sienne
e.
éduc,?tif. IJne des équivoques de la conception primaire
de I'humanisme réside dans le fait qu'en voulant donner Ils oublient què leur objectif fondamental est de lutter
corps à un modèle idéal de l' < honnête homme >, on avec le peuple pour la récupération d'une humanité spo'
oublie précisément la situation présente, concrète, existen- liée et nôn de cônquérir le peuple. Ce verbe ne devrait pas
tielle des hommes eux-mêmes. << L'humanisme consiste, dit faire partie de leur vocabulaire, car il app-artient à celui
Furter, à permettre une prise de conscience de notre du do-minateur. Le révolutionnaire doit libérer le peuple
humanité totale comme condition et obligation, comme et se libérer avec lui au lieu de le conquérir.
situation et comme projet 8. > Les élites dominatrices, dans leur action politique, sont
Nous ne devons pas nous adresser aux ouvriers, aux
citadins, aux paysans, qui sont immergés dans un contexte 9. a Pour établir un contact avec les masses, nous devons
d'oppression, reliés pour ainsi dire par un cordon ombi- noris côntorméi à leurs désirs. Dans tout travail pour les
masses. nous devons partir de leurs besoins, et non de nos
lical au monde de la nature dont ïs font partie plutôt orôpre.i Aésirs. si louables soient-ils. Il arrive souvent quê les
qu'ils ne le transformentr pour leur appôrter, haô eJ aiènf-besoin de telles ou telles transformâtions,- mais
d'une -laeltes ne solent pas conscientes de ce besoin,
"*-iutiecEvemènt.
Ër'Ztt"" T'aient nl volonté ni le- désir de les réaliser. Dans
A Aa.- oouJ devoos attendre avec patience. C'est seulement lors-
_,J.-Danq une longue cnnversation avec Ând.ré Malraux. llao àue.-Ï Ë-iuiti
- de notre travail, -les masses seront, dans leur
se-Toung déclara : r vous savez oe que le proclame deouis ilai"rite- cônsèientes
-iurÀnt de la nééessité de ces transformations'
_r
rongtemps : nous devons enselgner aux ma-ssed avec précibion roi3au;êti"" ra volonté et le désir de les faire aboutir,
oe que.noug avoxs--reçu d'elles avec confuslon. r (André M^LRAUX, ;ï';ir__ ;;r;.;-lèJ reitiser. Sinon, on risque de se couper des
Antlmëmobes, Galllmard, parls, 1962. p. S31.) Cettc afûrmatiori ùasses'l...]. Deux éIéments doivent nous guide-r: p-rem-ièremenl
lmpllgue toute une théorle dialocique - d'élalorafion d'un oro- Les besoins réels des masses et non les Desolns Ires (le norre
gramme éducatif qul ne solt pas *co'nstruit à Dartir aes hnafttés librement expriEé par Ies
: deuxièmement. le désir prises
tunacination 'résolutions
d_e I'éducateur, avec ce gu'il Juge être le mellleur pour ses masies, les qulellgs ont- e-Iles-mêmes et noa
élèves. celles 'crue nous prenong- à leur pla-ce. I (Mao Tsé-toung' Le
E. Plerre Funrrn, op. clt. b'ront ini dans Iè- ttauail culturel, 7544.)

78 79
efficaces en appfiquant la conception < bancaire > (qui
IÆ RETATIoNs uotuuns/uotor, l:s < rHÈl,cs-crl.rÉR^-
l" conquêre
lltt:mesure
Ia :o-Tmg instiument), parce que, dan
où celle-ci développe un espiit Oe passiviié, ette TETJRS > ET LE coNTENU DBs pRoGRAMMES p'uNg trt,I,e
correspond à l'êtat d' << iulmersion -> de là conscience
opprimee. Profltant de cette < irnmersion >, ces élites EDUCATIONT
transforment la conscience opprimée en ., récipient >
don! nous avons,parlé,.
_et
y veisent des < ""
slogans >> qui la Nous croyons que c'est à partir de la situation présente,
rendent encore plus méûanle envers la liberté. existentielle, concrète, reflétant I'ensemble des aspirations
Un travail vraiment libérateur est incoÀpatible avec du peuple que nous pourrons organiser un programme
cette. manrère d'agir. Ii doit s'attacher à piésenter aux d'éducation ou d'action politique.
< slogans >. des. oppresr"*, des pro_ Ce que nous devons laire, a la vérité, c'est proposer au
:p^p.Té^r_lo
olemes en provoq-uant ainsi leur expulsion"oi*" peuple, par le biais de certaines contradictions essentielles,
du < for inté_
neu.r > des opprimés. sa situation présente comme un problème qui le met au
Finalement, le dessein des humanistes ne doit pas consis- déû et donc exige de lui une réponse non seulement au
ter-.à opposer leurs slogans à ceux des oppresseurs, en niveau intellectuel, mais à celui de l'action 11.
utilig.ant les
-opprimés comme des internédiaïes qui < ac_ Nous ne devons jamais disserter sur la situation ni
quet{ent > -les slogans des uns et Oes autrÀ. Le dessein déposer en lui ce qui n'a rien à voir avec ses désirs, ses
des humanistes, au contraire, doit être â" iuir" pr""G doutes, ses espérances, ses craintes. De tels < dépôts >,
conscience aux opprimés- de ce que, par le faii mênie qu,ils souvent, augmentent en fait ses craintes qui sont des
< accueillent >) en eux tes oppressùs, ils deviennent Oes craintes de conscience opprimée.
êtres,doubles et ils ne peuv€it- être. Notre rôle n'est pas de parler au peuple de notre vision
Cefa implique par conséquent que I'approche des masses du monde ou d'essayer de la lui imposer, mais de dialo-
gop*To ne vise pas à -Ieur âpportèi un message de guer avec lui sur la sienne et sur la nôtre. Nous devons
< salut > sous la forme d'un << dépôt >, mais à coniaître, être convaincus que sa vision du monde, qui se manifeste
p11 lg dialogue avec elles, non - seulémenl la dans ses divers comportements, reflète sa situation dans
situation
objective où elles se trouvent, mais encore la conscience le monde. L'action éducative et politique ne peut la^isser de
qu'elles.ont de cette situation, leurs Oinéi""t, niveaux de côté la connaissance critique de cette situation sous peine
perception d'elles-mêmes et du monde Oans de devenir < bancaire > ou de prêcher dans Ie désert.
Gquet et avec
lequel elles vivent. C'est ainsi que souvent les éducateurs parlent sans être
. .Nous.ng deyons pas espérer naTvement obtenir des compris. Leur langage n est pas adapté à la situation
tats positifs d'un prograrnme, progranrme éducatif résul_ concrète des hommes auxquels ils parlent. Et leur parole
dans le
sens.le plus technique du tenrre, ou programme
d,action est un discours de plus, aliéné et aliénant.
Porttque, si, négligeant la vision particutiere du monde Car le langage de l'éducateur ou de Ïhomme politique
qu-a ou.que commence à avoir le p-euple,
nous pratiquons (et nous croyons de plus en plus que ce dernier doit
une véritable < invasion culturelle^>, pé"t+t e faite devenir également éducateur, dans le sens le plus large du
avec
la mfilleure des intentions, mais invasiôn éutiureUe matgré terme), comme celui du peuple, ne peuvent exister sans
tout 10. une pensée, et les deux, langage et pensée, sans une réalité
a laquelle ils se trouvent affrontés. Aussi, pour qu'il
y ait communication efficace, faut-il que féducateur et
i'homme politique soient capables de comprendre les condi-
lt. D""" oe sens, lI serait aussl contradistolre de volr d.es
hommes véritablement humanistes utiliser lr méthode o ban-
câire ) que de voir des hommes de droite s'e{forcer de mettre
analyserons plus longuement ce point au sur pied u:.e éducatioD. critique. Ces derniers sont d,allleuri
.o1$#î"r chapttre plus -colérents : jamais ils -n,acceptent une peaagogii delà
consclentisaùon. -
80
81
tlom structurelles dans lesquelles la pensée et le langage Bien que cette attitude de doute critique soit légitime'
du pouple prennent forme dialectiqueinent. il nous semble que nous parvenons à la constatation de
. C'est pourquoi également leur programme d'action ne la réalité concrète du < thème-générateur >, non seulement
doit pas- rlsulter d'un choix fait -exclusivement par eux, par notre propre expérience existentielle, mais aussi par une
mais doit être élaboré à. la fois par eru( et par le- p"rpt".
iéflexion critique sur les relations hommes/monde qui,
C'est
.dans la réalité prise comme interrnédiaire, d"oïlâ implicitement, mènent aux relations hommes/hommes'
corrscrcnce que nous en avons, éducateurs et peuple, que
nous irons chercher le prograrnme de l'éducatibn.' Arrêtons-nous sur ce point. Au risque d'énoncer un
lieu commun, on ne redira jamais assez que les hommes
Le moment important de cette recherche est celui où sont, parmi les êtres < inachevés >, les seuls qui soient
capablès de considérer non seulement leur propre activité,
:gmTen1q le dialogue éducatif comme une pratique de la màis leur personne elle-même cotnme un objet sur lequel
rloene. U'est Ie moment où se réalise I'investigation de
qy" rous avons s'exerce leur conscience, et que cela les distingue de l'ani-
"e de I'ensemble de ,appelé l'univers thématique du peupler2, mal, incapable de s'abstraire de son activité.
ou ses thèmes-générateuis.
Cette investigation implique néiessairement une méthode Dans cette distinction, apparemment superficielle, nous
trouvons la ligne de clivage entre l'homme et I'animal, du
gyi ne .doit pas faire obstàde au dialogue de l'éducation point de vue de l'action qu'ils mènent dans I'espace où ils
libératrice,.et qui doit donc être dialogiqîe. Àors elle sera
aussl consctentlsante et permettra à la fois la reconnaissance se trouvent.
Ne pouvant s'abstraire de son activité zur laquelle il
-thèmes-générateurs > et la prise de conscience des
des. <
individus à propos de ces thèmei est incapable d'exercer une réflexion, I'animal ne parvient
la finalité libératrice de l,éducation pas à attribuer à la transformation qu'il réalise dans le
..Compte tenu de monde une signification qui le dépasse. Dans la mesure
$alogique, il ne serait pas cohérent de fairÀ-des hommes où son activité reste liée à lui, les résultats de la transfor-
les. objets de I'investigàtion dont le chercÀeur serait le
sujet. L'objet de la recherche,. en réalité, ce ne sont pas mation qu'elle opère restent à son nivean' Ils ne se
les hommes que l'on étudierait comme âes pièces anjto_ < séparent > pas de lui, pas plus que son activité. Et ce
prgues, mais leur pensée-langage en liaison aiec la réalité, n'est pas lui qui choisit les finalités de son action. D'une
leurs-niveaux de perception de cette rêalité, leur vision du part, I'animal ne se sépare pas de son activité à laquelle
monde où se trouvent insérés leurs < thèmes-générateurs >. il reste lié, de I'autre, le centre de décision de cette activité
Avant de nous demander ce qu,est un <' thème-géné_ se trouve en dehors de lui, dans I'espèce à laquelle il
rateur >, pour découvrir quel esC l'< univers tnémaiique appartient. Du fait que son activité se confond avec lui
minimum >, il nous sernble ind.ispensable de p;ùË et qu'il est tout entier dans sa propre activité, sans pou-
quelques réfledons. voir s'en détacher, alors que son centre de décision se
Réellement, le- concept de < thème-générateur > n'est pas trouve dans son espèce et non en lui-même, l'animal
une création arbitraire constitue fondamentalement un << être fermé sur lui-
ry yo" hypoihèse de travail qu,il
faudrait vériter. Si c'était- même >.
le cas,'l'investigation porteiait lfayant pas en lui son centre de décision, ne pouvant
en premier lieu non sur le < thème génàrateur -)>, mais
sur _la qrrestion même de son existencé. Alors, avant de objectiver ni son propre être ni son activité, dépounnr
vouloir fap.préhender en sa richesse, en sa signiâcation, in de finalités pour luimême et pour autrui, vivant < im-
sa pluralité, en son devenir, en sa formatiËn nistôriirue, mergé > dans le monde auquel il ne peut donner un sens,
nous aurions à constater tout d'abord sa réalité objective. n'ayant ni lendemain ni présent et vivant dans un contexte
Ce n'est- qu'ensuite que nous pourrions tènter de le qui l'écrase, Ianimal n'a pas d'histoire. Sa vie non histo'
comprendre. rique ne se déroule pas dàns le monde pris au sens strict,
car le monde n'apparaît pas pour lui comme un non-moi
12. Dans le même sensî rlous utilisons aussi I'expresslon tàé_ qui lui permette de se situer comme un moi.
matique signtficatiue. Le monde humain, qui est historique, devient pour
82 83
l' < être fermé sur lui-même >> un simple environnement. d'eux-mêmes et en même temps conscience du monde,
Scs éléments ne sont pas pour lui dô probtèrnes, Àiis parce qu'ils sont des << corps conscients >>, vivent une
des irnpulsions. La vie d,un iel être ne consiste pas
à-couri. relation dialectique entre leur liberté et les contraintes qui
des puisqu'il ne sait pas qu'il les court. Le monde les limitent.
-risques,
ne
.lui présente pas des défiJ offerts à sa réflexio", -ui;
seulement des faits manifestés par les signes qui les accom-
En se séparant du monde qu'ils objectivent, en séparant
d'erx-mêmes leur activité, en plaçant le centre de décision
pagnenJ, sans exiger de lui. des réponses impliquant de leurs actes en etx-mêmes et dans leurs relations aYec
des
actes de décision. par conséquent, i'animal le peut s,en- le monde et avec les autres, les hommes dépassent les
gager. Sa condition d'être non_historique ne fui permeifas < situations limites > qu'ils ne considèrent plus cornme
d'assumer Ia vie et, parce qu'il ne l,aisume pas,'it ne pàui des barrières infranchissables, au-delà desquelles rien
pas la construire. Ne construisant pas, il' ne peut pas n'existerait 13. Au moment même où les hommes les
transformer son environneTen! oe perrt pu, ,i.**tâgè découvrent cornme des freins, où elles apparaissent colnme
-se
savoir privé de vie, puisqu'il,Iln'arrive pis à traauiiè des obstacles à leur libération, elles se transforment en
I'environnement dans lequèl il^se meut en ui-monde sisni_ < aperçus distincts > dans leur << vision de fond >>. Les
|c.atif _:t .-symbolique, le monde de la culture et de l,his_ hommes découvrent alors ce qu'elles sont réellement : les
toire. Voilà pourquoi l,animal ne peut << animaliser > son dimensions concrètes et historiques d'une réalité donaée.
envforulement pour < s'animaliser >, et ne peut pas non Dimensions qui défient les hommes. Ceux-ci agissent sur
plus se < désanimaliser >. Dans la forêt j"rain clles par des actes que Vieira Pinto appelle des < actes
zoologique, il reste un << être "orrr?n" "i,
fermé sur lui_méme >, autant limites >, ceux qui visent au dépassement et au refus
animal ici que là. du donné, à la suppression de son acceptation docile et
Les hommes au contraire, ayant conscience de leur passive.
vité et du monde dans le4uel- it, ,e trou"ent, agissentacti_
èn C'est la raison pour laquelle ce ne sont pas les << situa-
fonction des finalités qu'iis tions limites >> en elles-mêmes qui engendrent un climat
_proposent ou-lu,itî ,"-pr*
posent, et situent le centre dè dècision de làrlr recheiche de désespoir, mais la perception que les hommes en ont,
en eux-mêmes et dans leurs relations avec le monde ei à un moment historique donné, comme un frein, comme
au!res..{s imprègnent le monde ae feui preràncË quelque chose qu'ils ne peuvent dépasser. Au moment où
11'.":-1"r
creatnce grâce à Ia transformation qu'ils y réaliseit. Dans la perception critique apparaît, au coeur de I'action, se déve-
fs-enmgyp où lls peuvent < se ,Cpaiei u'Ju monde sans
etorgner, Ies hommes, à I'opposé de I'animal, non
loppe un clirnat d'espérance et de confiance qui incite
les hommes à s'employer au dépassernent des << situations
seulement vivent, mais existent, e^t'leur exisience est his- limites >.
torique. Mais ce dépassement, impossible en dehors des relations
Si la vie de I'animal se déroule dans un environnement hommes/monde, ne peut s'opérer que dans I'action des
intemporel, plan, sans relief, I'exist"o."- 0., hommes sé hommes sur I'environnement concret où se sont créées les
déroule dans un monde qu'ils re-créent ei transforment < situations limites >.
sans cesse. Alors que, dans la vie de I'animal, le rct
n,Ài Lorsque celles-ci auront été dépassées, avec la transfor-
plus qu'un << habitat > auquel il est attaché, dans mation de la réalité vont surgir de nouvelles << situations
Lt"o. 9"
I'exrstence des hommes le lci n'est pas seulement un espace
physique, mais aussi un espace his'torique. ----
1:J. Le professeur brt3silien Àlvaro Vieira Pinto analys-e avce
P,g* I'animal, il. n,y a- vraiment ni ici, ni maintenant, -
beaucouD de clarté le nroblème des < situations limites
ru, la,. Iu^avemr, ni passé, parce qu'il n'a pas conscience (lo:rt ii'utilise le concepti mais etr iui ôtant la dinlension pcssi-
n)is{e gu'il contenait ôrifinellement chez Jaspets. Pour Vicira
ae lul-pême_-et_que sa manière de vivre est totalement I)into, Iès . situations limites u ne sont pas le corrtour irfran-
rt n'est pas possible à I'animal de dépasser les chissâble où s'achèvent les possibilités, mâis Ia lisière ou com-
ffl?.1ntlè". mencent toutes les possibilités. Elles ne sont pas la frontière
rrmrtes rmposées par un ici, un aujourd,hui ou un-/à_bay. entre l'ètre et le néant, mais la frontière entre l'être et le
Les hommes, au contraire, parce qu,ils ànt conscience nJ.us-être. (Alvaro Yrrrne PrNTo, Con.tciéntia e Iiealidade \ario-
iral, I. S. e. e., nio de Janeiro,' r'ol. 2, 1960, p. 284.)
84 85
llmitæ > qui inciteront les hommes à d,autres <
et les hommes ql1 aP trarers de leur
actes
limites >. téresse que luL-monOe
Ai_nsi,.le propr-e de I'homme, en tant que conscience
de ffiiî ;'* ie créent le âomaine de la culture
sot et du monde, est d,être en relation d,affrontement ci-à" f'ùttoire, est que seuls les seconds sont des êtres
avec Ia réalité où historiquement apparaissent tes
< siùa- ;;;;Ë-Ë;t""t" t'ô"t pra"ris' Et cglle-cj, étant réflexion
tions li*ilsr >. Un tel affiontemeniâvèc-ia'reafité ; ;"tù véiitabtement tiansformatrice de. Ia réalité' est
_d-u.
dépassement des obstacles p""t ,'ôpéi". "o-r.o"
,eutemeniaans i"*Ë-a1 "ôoooitt*"" et de création Ainsi' alors que
l'histoire, de même que c'est^danr-if,irtlirË que i'b"ti"fté;ti-"le réalisée sans la praxis ne suscite pas ung
naissent par les
Ies < situations limitÀ >. ;;#il, eo re.,ancne, h transfo-rmation exercée
Dans le < monde > de I'animal, qui n,est pas propre-
à hommes imPlique une création.
ment parler un monde, mais un enviionneÀ""1,
if o,y-"î", Etres de trinsformation et de création, - les hommes'
Oans ieurs relations perrranentes avec la réalité'
pr.9$uisgnt
de < situations limites
2.a11 taii d ;";;tè;;îon historique choses- sensibles' les
de I'animal qui s'étend à t'environnem"ni]^i'""i-"r
n,étant i* .àJ"-*t les biens matériels, les
pas un < être pour soi >,.il.lui-manque
ta capacité ae joser ;;ËË;;;-â"tti ro institutions sociales' les idées' les
des < actes timites > qui impliq;;ï;;;
#;e adopte une i"ii*pri;; t5. Au travers de leur action les
permanente de
hommes créent
attitude de décision à l'é!arà d; ;;;;", qu,il s,en iiu-"ti-otÀution de la réalité
-ti-"ttanément, objective,
-
qu'en I'objectiiant iniri"it" deviennent des êtres historico-
l^.té^o_"y3:."! il-ie tï"-oïio.rn" par son
acuon._Rrvé organiquement à son environnement,
i,animal sociaux. "t,
ne se distingue pas ïe lui. Par oppositioo
- ; -oi*"*ions
l'lnimal, les hommes Peuvent mesurer
_.
Ainsi, c9 ge ,s9n! pas des < situations limites > histo_ r"^Ë*i.' * ttoit @assé'présent'futur) qui'
nques qui Ie limitent, mais c'est I'environnement lui_ clpeoààot, ne sont pas séparées- par aes cloisons étanches'
mêm9, globalement. Or, le propre A" lanim"f
est de ne àf it* histoire, mùquée- par leurs propres-. créations'des se
pas être en relatîon avec son ènvironnement,
mais d,être ââ*r,opp" dans un avènir fermanent ôù se, distingucnt
adapté à lui. << Etre fermé ."r f"i_*ê-" ,,'ô""o0
il cons_ e".à"Jrl Celes-ci, de même que le passé, le prépenJ et
truit son r1id, sa. ruc]re, sa tanière, ii ;; ;.4 [as réeilement ià;ffi,'nË-se-oêiourent pas co-mme stil s'agissait de frac-
soient te résultat d' << actes limites >, de ;ioni-d" t"-ps étanches-, séparées les unes des autres'
:i^llg9ritr.quitransforment.
reponses o?ttne"t. et àans lesqueûes ies hommes seraient empri'
.qui Son activité productrice' eii
soumise à la satisfaction d'une oe""rriié iÀysique, O,im_ il;A- S'il "n ètait ainsi, une caractéristique fondarnen-
pulsions rudimentaires qui ne ..rrtit"à"t'pàs ;rf" A; Inistoire disparaîtrait, à savoir s-a continuité' Les
rlair que ce que produit l,animai faitdesp;i;
défis.
;;d;. âr., iont én relation les unes avec les
rntegrante de son corps physique, tandis que ;
*U::^::,^-il "oottuiti"'
u[itêi-i""t-rt Jyoâioiq"" de la conrinuité historique 16'.
demeure libre par rappbrt'a cË;;tt
---"J"iii*- I'hômme
uvru'e
-U;;t;q"" 'aonncè se caractérise par un ensemble
.
>r
_
u-est seulement dans Ia mesure où lés produits
de l,acti d'idée;, o!-ô"""ptions, d'espérances, de doutes' de valeurs'
vité d'un être << ne font pas partie de ,o"ïorp, physique
>, à"-aeït-i"i teident â se- révéler, dans une interaction
.r.ç.o^'"".']t 19; gÀpdift", qJiËt"ort surgir la
9*^_:y-!rsrgnificative dialectique avec tout ce qui leur est contraire' La reprê-
crnenslon de l,environnemènt qui ainsi dévient ilt tÉî concrète de la plûpart de ces idécs, de ces valeurs'
monde. Un tel être a nécesr"ir"-"ni- de lui_ AË a"^ ces espérances, ainsi que.lep
mÇme, et, devenu un << être p;* ;;i ;;î-;" "âil"i"o""peur prus ""t "o""eptions "t des homnies, tout' cela constitue
;ttt"l;;--pius-être
gxister sans être inséré dans te'monae ori'itvii. oe même, l'ensemble de{ thèmes de cette époque'
le monde n'existerait pas sans lui. Non seulement ces thèmes supp-osent I'existence d'autres
La différence entre I'animal, dont I'activité ne donne tnèmes qui leur sont contraires, diparfois antagonistes'
mais
pas lieu à des < actes limites >, dont la pioâuctioo-Ji"-
15. À * suJet, il faut avofr lu Karet KosrB' 14 Dtaiectlque clt'
14. Karl M.rnx, jf,anuscits ltaipirô, Paris, 1970'
économico-phttosophtques. "oiLiàî,
ii,fl *;:,iËj;"*".ïil'#ti""â':'îïnËiîi""î'"""1'ffi."Fnevrn'
86
87
ils orientent également les tâches à entreprendre et que de s'adapter. Alors les hommes n'arrivent pas à dépas-
mcner à bien. De cette marrière if a à ser les << situations limites >> ni à découvrir ou distinguer
V une refadon d^ialec-
tique entre ces thèmes et leurs *iuuirË-rt au-delà d'elles et en relation avec elles l' << inédit possible >.
sible qu'apparaissent inop-d;;i-J;;h;", il est impos- En bref, les << situations limites >> supposent l'existence
isotés, déconnectés. figés, historiques de ceux à qui elles servent directement ou indirectement,
^
,éité; il-;#;, on ne peur mais aussi de ceux qu'elles contraignent.
les rencontrer ailleurs que dans t", iet"tion,
monde. L'ensemble des. thèmes hommes/ Au mornent où ces derniers les comprennent non plus
*r";;;;;n permanente
constitue l' << univers.thématique""u ;;iép;q"e. comme << une frontière entre l'être et le néant, mais comme
à cet << univers > oe tnoÀeï- q"i î"i#;q"emenr Affrontés une frontière entre l'être et le p1us.être >, leur perception et
posent, les hommes prennent à", poriiioos s,op- I'action qui en découle deviennent plus critiques. Ils
coniradicroires, les uns ceuvrant en également découwent I'inédit possible comme quelque chose de défini
tâveur dc la conser_ vers quoi se dirigera leur action.
vation des srructures, les autres d f;;1"
changement. A I'opposé, les premiers ont tendance à entrevoir, dans
mesure que s,approfonOit i,antagonime
., :q,
thèmes qui sont I'exp-rèssion d" 1;;ïrté'apparaîr
enre les ce qui n'est encore q'u'an inédit possible, une << situation
tendance à la myrhificàtion de la rhé;atiâ;;er une limite > menaçante qu'il faut donc empêcher de se concré-
ce q,ii g6o6ruremenr instaur"
-.il"fi_"t
de la réalité tiser. Ils agissent alors de façon à maintenir la << situation
_",1:-T:_r"",
fronâtrsme d, << irra_ limite > qui leur est favorable 1e.
> et de sectarisme, Ce-d;Ëclimat _"oua" de vider
les thèmes de leur signitcation Il est indispensable que I'action libératrice, qui est histo-
lritooo" en t",
privant de la connotatiôn de dynarnirfo-"i;ii* rique dans un contexte égalernent historique, soit en
caractérise. correspondance non seulement avec les << thèmes-généra-
.. Lorsqu'une société vir.dans GË-t"uîeËËôs t,irrariona_ teurs >, mais avec la perception que les hommes com-
Ir*9 u mytbitcateur > devient lui_même un-de ces tàèmes
fondamenraux qui vient,s,onno.* ;-ilôuverte critique mencent à en avoir. Cette exigence se prolonge nécessai-
et dyaamique du réeI.. Il uËirt e-je"n".î]"r""ption rement dans une autre : celle de la recherche de la théma-
du tique significative.
39nae et dg !a myth;ficarion er f;ire obstadle à t,accom_
pl$sement de l'æuvre humaine,
permanente du monde pour la
a ,uulir Ëîansfonnation Les << thèmes-générateurs >> peuvent être repérés dans
tiUeration-OËs hornrnes. des cercles concentriques qui vont du général au parti-
.à !g dermère analyse, tes tnemes ii-," tlo":u"ot
l'inJérieur et auiour des <<-situatiJir*ùiit", à Ia fois culier.
que les tôches qu'ils imptiquent, ), ranrris Ce sont d'abord des thèmes de caractère universel,
q;;;d
plres, consrituenr les << actes-limiier:r;;;;;s roo, accom_ contenus dans I'unité historique la plus large qui regroupe
"ËJ avons déjà toute une gamme de sous-unités, continentales, régionales,
parlé.
nationales, diversifiées entre elles. Comme thème fonda-
...Tgo.t que les thèmes.ne soÀt.pas perçus comme tels, à mental de cette unité plus large que nous pourrions appeler
l'intérieur des << situarions limites ,i
tlËps < notre époque >) nous proposons celui de la libération,
"fË-*C*e
autour d'elles, Ies tâches correspondant"i q* sont l.es associé à son contraire, Ie thème de la domination. C'est
réponses des hommes à travers Ë* u"îro" hùstorque, ce thème angoissant qui donne à notre époque le carac-
peuvent pas être accomplies de manière authenti{ue ne
ou tère anthropologique dont nous avons parlé plus haut.
lTrit"l.P^li:-"'e' lÀ thèmes ," t àou""t cachés par Pour, atteindre l'objectif de I'humanisation qui ne peut
res "T, > qui se présentent
< $tuatrons limitss aux homàes
comme si elles étaient des iontraiites historiques, se réaliser sans la disparition de I'oppression déshumani-
sives, en face desquelles il n'y u
oppres_ sante, il faut absolument dépasser les << situations limites >
dil;e possibilité
t;, -f Alil-p"o"essus d'humanisation ou de libération met au
.^R gt*t::.
lnrelle qén. les opprlmés et les oppresseurs, dans une opposltlon dia-
sort la manière dont.( ils
.tlèm-
sont
par.qe que, -querro que
compris et l-,actioa^ qu.us
^e:;gé_nérateurs,, provo- lectlque. Eti effet, tandis qirè pour lês Dremiers if ^constitue un
quent, ils contiennent ." eu*-mèmeË-i. pà.^.ô-iriiË de se d.édou_ " inédit possible , qu'il -s'agit de contrétiser. il est Dour tes
bler en d'autres thèmes qur, a leur tour, suscitent d,autres seconds une < situatiôn lipit-e , qu,iI leur fâut combàttre.
tâches à accomplir.

88 89
drnr læquelles les hommes se trouvent réduits à l'état de
c quasi-choses >. attribue les forces contraignantes qui appartiennent en réa-
Dans des cereles moins amples, nous rencontrons des lité à la < situation limite 1e >.
thèmes et des < situations limites > caractéristiques des La difficulté essentiele dans ce cas provient du fait
sociétés d'un même continent ou de continents distincts que les hommes manquent de compréhension critique en
dans lesquels ces thèmes et ces < situations limites > pré- face de la < totalité > dans laquelle ils se trouvenÇ ils
sentent des similitudes historiques. la perçoivent par petits morcsaux sans y voir les inter-
La < situation limite > du sous-développement auquel actions qui déterminent la totalité, et, en définitive, celle-ci
est lié le problème de la dépendance est là-caractéristique leur échappe. En effet, pour la comprendre il serait néces-
fondamentale du << tiers monde >. La tâche de dépàs- saire de partir d'un point de vue inverse. Il faudrait avoir
ser
-un€ telle sifuation, considérée globalement, pour en en premier lieu une vue de I'ensemble pour ensuite séparer
atteindre une autre, celle du développement, est I'iinpératif et isoler les éléments ou les parties du contexte, et c'est
essentiel du tiers monde. grâce à cette séparation qu'il serait possible de revenir
Si nous considérons maintenant une société déterminée, avec plus de clarté à l'ensemble qu'on veut étudier.
à une époque donnée, nous allons voir que, au-delà de C'est là un effort qu il faut réaliser non seulement dans
cette thématique universelle, continentale ou étendue à un la recherche thématique que nous proposons, mais encore
ensemble de sociétés aux caractères historiques colnmuns, dans l'éducation conscientisante que nous défendons. Il
e.lle_yit ses thèmes propres, ses < situations-limites > par- s'agit de présenter aux individus les dimensions significa-
ticulières. tives de leur situation de façon quils puissent, Par une
Dans un cercle plus restreint, nous observons une diver- analyse critique, découvrt les interactions entre les élé-
sification des thèmes, à I'intérieur d'une même société, dans ments de cette situaton. Et les rlimensions signifiça1iv".
ses secteurs et sous-secteurs, mais toujours en relation au qui sont elles-mêmes constituées d éléments en interaction
tout dont ils font partie. Ce sont des secteurs et des sous- doivcnt être perçues, quand elles sont analysées par les
secteurs qui constituent des sous-époques. Même dans le individus, comme des dimensions d'un ensemble. L'analyse
cas d'une nation déterminée, nous trouvons la contradic- critique d'une dimension signifiçafive-existentielle conduit
tion de la < contemporanéité du non-simultané >. les individus à une attitude nouvelle, également critique,
Dans ces sous-unités, les thèmes de caractère national en face des < situations limites >. La perception et la
seront recensés plus ou moins aisément. parfois, on peut compréhension de la réalité
se renouvellent, en se situant
seulement les pressentir, ou même ne pas les voir du fout. À un niveau qu'elles navaient pas encore atteint. Les
Mais I'absence totale de thèmes dans ces sous-époques hommes commencent à s'apercevoir que leur compré-
est impossible. Le fait que des individus d'un êndroit hension et leur interprétation dela réalité ne doivent pas
déterminé ne puissent capter un < thème-générateur > être recherchées en dehors d'elle, et que celle-ci, à son
latent, ou le fait de le capter d'une manière déformée tour, n'est pas séparée d'eux comme si c'était un monde
peut révéler déjà I'existence d'une < situation limite > à part, mystérieux et étrange, en train de les écraser.
d'oppression dans laquelle les hommes se trouvent plus ou C'est dans ce serxr que la recherche du < thème-géné-
moins immergés.
19, Cette atutude se rencontre souYent chez les hommes ds la
clasie moyenne avec des Duances différentes ch?r 1u"-pa;{94trs'
Le nncræncrre pes < TTSMEs-cÉrvÉRÀTEURs )> ET sÀ Ir,Érnopr, iî-nèur ile la liberté les Dousse à recourir à des mécanismes
ae ôe-feose, et, par des raisÎonnements, ils se cachent l'essentiel'
,tr""iisient-t'aôcidentel et uient la réalité concrète. En facegltua-
d'un
Ërobteme dont I'analvse tnit -par mettre en lumière la r
Généralement, la conscience, populaire ou autre, qui n,a fiào limite > qu'ils- ont de la Deine à étudier d'une façor
;itiouè: ik ont'tendanc€ à restei à la périphérie en évltant
pas encore capté la < situation limite > en sa totalité, ne tout èssâi de pénétration au cceur de la question. Ils en viennent
perçoit que ses manifestations périphériques auxquelles elle même à s'irriter quand on attlre leua attention sur quelque
chose d'essentiel oiri erDlique les Dhénomènes accldentels ou
-attâchent
seoondaires auxquels lls uie signtûcation primordlalo.
90
9t
rateur >) contenu dans l' << univers thématique minimum >> la pensée revient à lui en considérant les éléments qui
(ensemble des << thèmes-générateurs >> en inieractionj, iàis_ résultent de la scission.
qu'elle est- entreprise par une méthode conscieniisante, Mais comme le tableau codé est la représentation d'une
outre qu'elle nous permet de découvrt ce thème, condùi situation existentielle, les individus ont tendance à passer
ou commence à conduire les hommes vers une réflexion de la situation représentée à la situation concrète elle-
critique sur le monde où ils vivent. mêrne où ils se trouvent.
Mais lorsque les hornmes, en captant ce qui s,offre à
.leur Théoriquement, il est permis d'espérer que les individus
compréhension, découvrent le âonde conime quelque en viennent à se comporter de la même manière en face
chose de brumeux qui les enveloppe et qu;ils n,arrivènt de leur situation objective, de telle sorte qu'elle cesse d'être
pa-s- à discerner, il leur devient inaispensaËte une impasse pour devenir ce qu'elle est vraiment : un défi
de recourir
à I'abstraction. Il ne s'agit pas O,une ieduction du concret auquel les hommes doivent répondre.
à I'abstrait, qui serait une iaéconnaissance àu fien q"i io Pendant toutes les étapes du décodage, les hommes exté-
unit, mais de la prise en compte de ces deux fermes riorisent leur conception du monde, leur manière de I'envi-
opposes que I'acte de la pensée met en relation dialectique. sager, leur perception fataliste des << situations limites >,
Dans l'analyse d'uns situation existentielle leur vision dynamique ou statique de la réalité. Et dans
zo >, on observe précisément ce
fla codés "o""itiiè,
mouvement
pensée. Le << decodagd > de la situatiàn provoque
de cette expression de leur vision du monde, fataliste, dyna-
rnique ou statique, dans la façon dont ils considèrent leur
l'attitude _norrnale qui cônsiste à allei âe-'faU,^strait ïu affrontement avec le monde, entrent en jeu leurs < thèmes-
concret, des parties au tout, et à revenir du tout aux générateurs >>.
qui.syppplg la découverre du sujet Oans ioUlei Même quand un groupe d'individus ne parvient pas à
l{ii,-:"
(ra srtuatron exrstentielle concrète), et celle de fobjet comàe exprimer concrètement une thématique génératrice, ce qui
situation dans laquelle se trouve ie sujetzr. - pourrait sembler une absence de thèmes suggère au
ue mouvement d'allée et venue, de I'abstrait au concret, contraire l'existence d'un thème dramatique : le thème du
qui s9 groduit au cours de I'analyse d'une siiuatio" silence. On y trouve une structure de mutisme en face du
gy,Tq t: décodage.est bien mené, conduit au dépassemeni "oOe*, poids écrasant de << situations limites > qui conduisent
de I'abstraction et à la critique du dncret qui naturellement à I'adaptation.
n'e$ $pja plus une redite -petception
opaque et ind.isciinaUte.
-situatio" IL faut souligner à nouveau que le < thème-générateur >
. Réellement, en face d"rge ôAèà-lt"Ufeau des_ ne se trouve pas chez les hommes isolément du réel, ni
sine gr ,photographie qui renvoi", pàr- uUrLacdon, au dans un réel séparé des hommes. On ne peut le découvrir
concret de la réalité existentielle), lej individus ont ten- que dans les relations hommes/monde. Rechercher le
dance à réaliser une sorte de < scission ;A;;" qu,on leur < thème-générateur >>, c'est étudier, répétons-le, la pensée
présente. Cette << scission ), dans fope"atiàn des hommes en rapport avec le réel, c'est étudier leur
â" àe".Ou!e
::11::!9fd à fétape que nous appeions < description îË action sur le réel, leur praxis.
ra slruatlon >. La scission permet de découvrir I'interaction La méthode que nous préconisons exige donc que, dans
entre.les parties de l,ensemble scindé. Cet ensemble que cette démarche de recherche, tous soient des sujets, aussi
constitue la situation codée décrite, et qui auparavant bien les chercheurs que les hommes du peuple qui, appa-
avait été.perçu d'une manière diffuse,'co-ÀnËce remment, seraient les objets de la recherche. Plus les
t'prendre
une signification à mesure qu'il subit la u ,"irrion , hommes adoptent une attitude active dans la recherche
- 20. ;;-^ codage > _ dhne sitsstign existentielle est ure repré-
"tÇè de leur thématique, plus ils approfondissent leur prise de
sentaûon ûguratile de cette_ siiualion-çii-fôï-îoi, certains de conscience de la réalité et, en explicitant leur thématique
Les élémentd constitutifs et.-te"r-iiriàr1cùôir.^Ë,Jïe*j,Gc"-; signifiç61iY", ils la dominent.
l'an^_alysecritique de la situationôà;;:--' "*t
, z1..Le.-sujet se découvre danq la représentation ( cod.ée, d.e On pourrait penser que si les hommes du peuple sont,
la situation existentielle. tùâeJ-àu;iiâ;couvie en elË] autant que les chercheurs, des sujets dans la recherche
cette fols objet de_ "r.mème
sa rêflexion, son en-viro'nnemôni' contraignant,
dans et ayec tequel il vit, en éompagn-e ïàutreJîuiitl:-----= de leur thématique significative, l'objectivité de l'étude
92 93
iGr&-Ëacrifiée. Que ce que I'on trouvera ne sera pas < pur ), ceux-ci aussi les comprennent. La recherche des thèmes
du fait de I'interférence de ceux qui, en dernière analyse, devient ainsi un eftort commun de prise de conscience et
ront ou devraient être les plus intéressés à leur prôre d'autoconscience de la réalité, qui fait de celle-ci le point
éducation. de départ du processus éducatif ou de I'action culturelle
Un tel raisonnement révèle une conception primaire de
de caractère libérateur.
cette phase d'investigation, selon laquelleles thèmes existe.
raient dans une pureté objective et originelle, en dehors I-r. srcr.nrrcerroN coNScrBNTrsÀNrB DE LA RECTTERCHE DEs
des hommes, colnme si c'étaient des càoses.
_ Les thèmes, en réalité, sont ancrés sur les hornmes, dans < rnÈuBs-cÉuÉnerEltRs >. Les plvens MoMENTS DE LA
leurs relations avec le monde, reliés à des faits concrets.
Un même fait objectif peut provoquer dans une certaine RECHERCHB
époque un ensemble de < thèmes-générateurs >, et dans
une deuxième, un autre ensemblè, pas nécessairement Selon nous, le risque de la recherche n'est pas que
-Il yque
identique.
la perception
donc une relation entre le fait objectif,
" les hommes
les objets de l'étude se découvrent chercheurs et viennent
ainsi << fausser > les résultats de I'analyse. Le risque est
en ont et les < thêmes-
générateurs >. exactement à I'opposé, dans un déplacement du centre de
C'est au travers des hommes que s'exprime la théma- Ia recherche, à savoir l'analyse de la thématique signifi-
tique
-significative, et quand elle esl expririée, à un instant cative, sur les hommes eux-mêmes, comme s'ils étaient des
choses, des objets d'étude. Si I'on veut que le programme
9o1né, elle peut n'être déjà plus efactement ce qu'elle
était auparavant, dès lors que-la perception des données éducatif amène les éducateurs-élèves et les élèves-éduca-
objectives auxquelles les thèmes soit tiéj s,est modifiée. teurs à conjuguer leur acte de connaissance sur le même
Du point de vue du chercheur, il importe, par I'analyse objet connaissable, il faudra de même fonder I'investi'
qu'il effectue au cours de sa recherche, de détecter le point gation des thèmes sur la réciprocité.
d9 !épart des hommes dans leur façon de considérir la La recherche des thèmes, qui s'opère dans le domaine
rêaJttê, et de vérifier si, pendant le piocessus, a été obser- de l'humain et non dans celui des choses, ne doit pas
vée..ou non une quelconque transfôrmation de leur per- se réduire à un acte mécanique. Etant donné qu'il s'agit
ception du réel. d'un processus de recherche, de découverte et donc de
La-rêùitê objective reste la même. Si le regard porté création, elle exige de ses auteurs qu'ils découvrent, dans
sur glle a changé au cours de I'investigation, càla n,âltère I'enchaînement des thèmes significatifs, I'interpénétration
en rien la validité de cette dernière. L; thématique signi- des problèmes. L'investigation sera d'autant plus pédago-
ficative ?pparaît, de toute façon, avec son cortège-de gique qu'elle sera plus critique, et d'autant plus critique
doutes, de désirs, d'espérances. qu'elle cessera de se perdre dans les schèmes étroits des
Nous devons être certains que les aspirations, les moti- visions partielles, < parcellaires >, de la réalité pour se
vations, les tnalités qui se trouvent laterites dans la théma- concentrer sur la compréhension de la totalité.
tique significative sont des aspirations, des tnalités, des Ainsi, dans le processus de recherche de la thématique
motivations humaines. Et elles àe sont pas dans un espace significative, doit déjà être présent le souci de la prise
donné comme des choses pétrifiées, Àais elles sonf en de conscience des problèmes que posent ces mêmes thèmes,
devenir. Elles sont aussi historiques que les hommes eux- des liens qui existent entre les uns et les autres, de leurs
mêmes. Répétons-le, on ne peut les saisir en dehors des rapports avec l'environnement historico-culturel.
hommes. De même qu'il est impensable, comme nous I'avons
Découvrir ces finalités et les comprendre, c'est com- noté au début de ce chapitre, d'élaborer un programme
prendre le.s ho_mmesqui les incarnent ei la réalité à laquelle pour l'imposer au peuple, de même est-il impensable de
il9 liés. Mais, précisément parce qu'il n'est pas pos- définir des méthodes de recherche de I'univers thématique
-sogt à partir de points de vue fixés à I'avance par des cher-
sible de les comprendre en dehori des hômmss, il iaut que

94 95
cheurs qui se poseraient eux-mêmes en acteurs exclusifs Les hommes, étant des êtres en situation, se trouvent
de cette recherche. onracinés dans un contexte spatio-temporel qui les marque
Tout autant que l'éducation, I'investigation qui est à son ot qui est aussi marqué par eux. Ils ont tendance à réflé-
service doit être une opération syrnoathique, au sens étyrno- chir sur leur propre ercistence en situation, dans la mesure
logique du terme. Cest-à-dire qu'elle doit s'effectuer dans où, déffés par elle, ils agissent sur elle. Cette réfledon
la communication, dans la perception en commun d,une lmplique donc quelque chose de plus que de vivre en situa-
réalité qui ne doit pas être considérée cornrne comparti- iloi. Les hommes existent parce qu'ils vivent en situation.
mentée de façon mécaniste, ni comme bien << ordonnée >>, Et ils existent d'autant plus qu'ils ne réfléchissent pas
mais appréhendée dans la complexité de son devenir roulement de manière critique à leur existence, mais qu'ils
permanent. lgissent sur elle consciemment.
I.es _chercheurs professionnels et le peuple, dans cette Cette réflexion sur leur situation est une réflexion sur
opération << sympathique que doit êtré l,investigation du
)> lcur propre existence, une réflexion critique par laquelle
thème-générateur, sont ensemble les sujets du processus. lcs hommes se découvrent en situatîon. C'est seulement
Celui q_ui la << thématique significative >> et qui, dans la mesure où celle-ci cesse de leur apparaître comme
au nom de -explore
I'objectivité scientifique, transforme I'organique une réalité opaque qui les enveloppe, une sorte de brume
en inorganique, ce qui est en traîn de se faire en-ce qui dans laquelle et sous laquelle ils se trouvent, une impasse
est, ce qui est vivant en ce qui est mort, redoute le chan- clui les remplit d'angoisse, et c'est quand ils commencent
gement. Il craint la transformation. Il voit en elle. qu'il I la considérer comme une situation objectivo-probléma-
ne nie pas mais qu'il refuse, non un signe de vie mais lique dans laquelle ils vivent, que peut s'opérer I'enga-
un signe de mort, de dégradation. Il étudiè le changement, lcment. De l'état d'imntersion où ils étaient, ils émergent,
non pour le stimuler, pour l'approfondir, mais pour le tlevenant capables de s'insérer dans la réalité qui se dévoile.
freiner. L'insertion marque un pas de plus que l'émergence et
Or, el çraignant le changement, en s'eftorçant d'empri- résulte de la prise de conscience de la situation' C'est la
sonner Ia vie, en la réduisant à des schèmes rigides,- en véritable conscience historique.
faisant dg peuple I'objet passif de son étude, en voyant Voilà pourquoi la conscientisation et I'approfondissement
dans le changement un signe de mort, il tue la vie ei ne dc la prise de conscience sont les caractéristiques de toute
peut cacher son attitude nécrophile. phase d'émergence.
- L'investigation des thèmes, répétons-le, implique une
investigation de la pensée du peuple. Cette peniée n'existe
C'est dans ce sens que toute investigation thématique
conscientisante devient pédagogique, et que toute éduca-
pas en dehors des hommes. ni dans un seul homme, ni tion authentique se transforme en une étude de la pensée.
dans le vide, mais dans les hommes et entre eux, toujows Plus j'étudie la pensée du peuple, avec lui, plus nous nous
en relation avec le réel. éduquons ensemble. Et plus nous nous éduquons, plus
Je ne peux pas étudier la pensée des autres, liée au nous sommes en recherche. Education et investigation des
monde, je ne pense pas moi-même. Mais je ne pense thèmes, dans la conception de l'éducation conscientisante,
-si
pas de façon authentique si les autres ne pensent pàs en det'rennent des moments d'un rnême processus.
même temps que moi. Tout simplement, ie ne peux penser Dans la pratique << bancaire >> de l'éducation, antidialo-
par les autres, ni pour les autres, ri sans les auties. Liétude gique par essence, et donc dépourvue de communication,
de la pensée du peuple ne doit pas être faite sans le l'éducatew élabore lui-même le programme éducatif et en
peuple, mais. avec lui, en tant que créateur de sa propre dépose le contenu chez l'élève. Au contraire, dans la pra-
pensée. Et sj, sa pensée est de type magique ou p.irnaire, tique conscientisante, dialogique par excellence, le pro-
ce sera en réfléchissant sur elle, dans I'action, que ie peuple gramme, au lieu d'être << déposé >>, s'organise à partir de
lui-mêrne se dépassera. Le dépassement ne s'opère pas -en la vision du monde qu'ont les élèves et de leurs < thèmes-
consommant des idees, mais en les produisant et -en les générateurs >. Par suite, un tel programme doit toujours
transformant dans I'action et la communication. être en train de se rénover ct de se développer.

e6 97
La tâche de l'éducateur dialogique, travaillant en équipe objectifs de leur présence dans cette zone.Ils leur expli-
pluridiqgiplinaire sur cet univers -thématique recueilli âu queront le pourquoi, lc comment et le vers quoi de la
cours de la recherche, consiste à le redonner, sous forme recherche qu'ils veulent réaliser, et ils leur diront quils ne
de problème et non de discours, aux hommes dont il peuvent la mener sans que se soit établie une relation de
I'a reçu. rympathie et de conûance mutuelle.
Selon une perspective libératrice, et non plus < bancaire > 3i ces personnes açceptent la réunion et, à cette occasion,
-
de l'éducation, le programme ne renferme-pas des finalités tpprouvent Don seulement I'investigation, mais aussi Ie pro-
qu'on impose au peuple, mais au contràire, partant et cessus qui en découle23, les chercheurs doivent stimuler
naissant du peuple en dialogue avec les éduèateurs, il ceux qui sont présents pour que, parmi eux, se révèlent
reflète ses désirs et ses espérances. C,est ce qui fait de la ceux qui veulent participer directement à I'investigation,
recherche des thèmes le point de départ du processus ù titre d auxiliates. Ainsi, la recherche cofirmence par un
gdugatif-, le point de départ de son dialôgue. Et cela exige dialogue ouvert.
impérativement que la méthode de cette recherche solit Une série d'informations sur la vie dans la zone, indis-
conscientisante. pensables pour la comprendre, sera recueillie paf, ces volon-
Comment s'y prendre, par exemple, quand on a la taires. Mais leur participation active à la phase d'investi'
responsabilité de coordonner un plan d'éducation d,adultes gation est encore plus importante que la collecte de ces
dans une zone rurale où règne un pourcentage élevé d,anal- données.
phabétisme ? Le plan comprendra une phaie d'alphabéti- Parallèlement à ce travail de I'equipe locale, les cher-
sation une phase de post-alphabétisation. pour-la pre- çheurs çornûrençent leurs visites dans la zone, sans idées
-et précongues, sans jamais s'imposer, en observaterus sympa-
mière, l'éducation de conscientiiation et de communicaiion
cherchera et étudiera le < mot-générateur >, pour la thiques, et donc avec des attitudes compréhensives à l'égard
seconde, elle cherchera et étudiera le < thème-généiateur >. de ce qu'ils observent. S'il est normal que les chercheurs
Il faudra donc réaliser à la fois I'investigation des << mots- abordent la zone à étudier avec leur système de valeurs qui
générateurs >, et celle des << thèmes-généiateurs >, qui per- influencera leur perception des faits, cela ne doit pas les
mettront d'élaborer le programme de chacune deJ étâpes conduire, çependant, à transformer la recherche des thèmes
du plan. etr un moyen d'imposer leur système.
Nous limiterons toutefois ci-après notre analyse à I'inves- La seule dimension que les chercheurs doivent retenir
tieation des << thèmes-générateuis >> ou de Ia < thématique de leur système de valeurs, et qu'il faut tenter de faire
signiûcative 22 p. partager aux hommes dont on étudie les thèmes, est celle
de la perception critique de leur réalité, qui suppose une
Ayant délimitê la zone de travail, connue par des infor- méthode adéquate d'approche du concret pour le dévoiler.
mations préliminaires, les chercheurs entament la première Mais cela ne doit pas être imposé.
étape d'investigation. Celte-ci, comme tout commencement C'est ainsi que, dès le début, I'investigation des thèmes
de n'importe quelle activité dans le domaine de I'humain, prend la forme d'une tâche éducative, d'une action
peut présenter des difrcultés et des risques. Ceux-ci sont culturelle.
nonnaux, jusqu'à un certain point, bien qu'ils n'existent
pas toujours, dans la première approche àes chercheurs
auprès des individus de la zone. - - Pendant leurs visites, les chercheurs ûxeront leur regard
Tout d'abord, les chercheurs ont besoin d'obtenir qu,un critique sur la zone étudiée courme si elle était pour erDt
nombre suffisant de personnes acceptent une simple coiver- une sorte de < situation codée >, ensemble sui generis qui
sation avec eux, au cours de laquèle ils leurs farlent des
23. Câr la recherche des thèmes, dit la sociologue Maria Edy
-22. A propos de I'lnvestigatlon et du traitement d.es < mots- l.erreira, se justilie seulement si elle rend au Peuple -ce qui lgi
générateurs ', volr Paulo Fnntnn. L,Education : prattque de ia
libeûé, op. cil. appartient; ii eue est uon pas la découverte du peuple, mals la
déôouverte avec lui de la réalité qu'il affronte'
98 99
les défie. Et, considérant la zone dans sa totalité, ils tente- Après chacune de ces visites d'observation, les cher-
ront, visite après visite, d'en réaliser une << scissiotr ), pil cheurs doivent rédiger un bref compte rendu dont le
I'analyse des dimensions partielles qu'ils vont y découvrir. contenu est discuté en séminaire par l'équipe, pour appré-
Grâce à ce travail de << scission > qui leur permettra cier les éléments raqsesrblés soit par les chercheurs profes-
ensuite de pénétrer <lans la totalité, ils développeront leur sionnols, soit par leo représentants du peuple. tr est souhai-
compréhension de I'ensemble, dans I'interaction de ses table que ce séminaire d'appréciation se fasse dans la zone
éléments partiels. même de travail atn que ces derniers puissent y participer.
Pendant cette étape de << décodage >, également szi On constate que les points relevés par les divers cher-
generis, les chercheurs feront porter leur regard observa- cheurs et portés à la connaissance de tous au cours du
teur et critique sur certains mornents de la vie de la zone, séminaire d'appréciation sont généralement convergents,
soit directement, soit par le truchement de dialogues exception faite de tel ou tel aspect qui a impressionné
simples avec ses habitants. I'un ou l'autre des chercheurs isolément.
A mesure qu'ils réalisent le << décodage >> de cette situa- Ces réunions d'appréciation constituent vraiment une
tion chiffrée vivante, soit par l'observation des faits, soit seconde phase du < décodage >> sur le vif que les cher-
par la conversation directe avec les habitants de la zone, cheurs effectuent à partir de la réalité qui leur ost pré-
ils notent sur leur carnet, à la manière de Wright Mills 2a, sentée comme une << situation codée >.
jusqu'aux choses apparemment les plus insignifiantes : la En effel à mesure qu'ils exposent, chacun à leur tour,
façon de parler des gens, leur manière d'être, leur compor- comment ils ont découvert ou senti telle attitude qui les
tement pendant le culte religieux, leur façon de travailler. a impressionnés particulièrement, dans leur tentative de
Ils enregistrent les expressions du peuple, son langage, ses décodage, chaque intervention d'un membre du groupe
mots, sa syntaxe, toutes choses qui ne sont pas seulement les défie tous en leur présentant, de nouveau, cette réalité
des signes de son élocution défectueuse, mais qui montrent que leur conscience venait de découvrir. A ce moment,
comment s'élabore sa pensée 25. ils < re-découvrent > leur découverte antérieure à travers
Ce décodage sur le vif suppose que les chercheurs le récit de la decouverte des autres.
observent la zone à divers moments. Il faut qu'ils la De cette manière, la < scission > que chacun avait opérée
visitent aux heures de travaux des champs, qu'ils assistent sur la réalité, dans son processus particulier de décodage,
à des réunions d'associations populaires, étudiant le com- renvoie les participants, grâce au dialogue, à I'ensemble
portement des participants, le langage employé, les rela- < scindé > qui redevient un tout et s'offre aux chercheurs
tions entre la tête et les membres du groupe, le rôle que pour une nouvelle analyse. Celle-ci fera I'objet d'un nou-
jouent les femmes et les jeunes. Il est indispensable qu'ils veau séminaire d'appréciation critique auquel participeront
la visitent pendant les heures de loisirs, qu'ils participent comme membres de l'équipe de recherche les représen-
aux activités sportives de ses habitants, qu'ils parlent avec tants du peuple.
les gens dans les maisons, enregistrant toutes indications Plus ils scindent le tout et le reconstituent dans une
concernant les relations maris/femmes, parents/enfants, re-découverte qu'ils font de leur découverte, plus ils se
enfin qu'aucun domaine ne soit oublié pendant cette pre- rapprochent du noyau central des contradictions princi-
mière approche de la zone. pales et secondaires dans lesquelles vivent les gens de la
- Z+. Cl_W"iSutMrrrs, L'Imagination sociologlque, Maspero, Paris,
zone étudiée.
1967. On pourrait imaginer que dès cette première étape
25. Â ce sujet, Guimaraes Rosa nous parait donner un exemple d'investigation, lorsqu'ils ont saisi, grâce à leurs observa-
de la façon dont un écrivain peut
- un ûdèlement
génial exemple
capter - l'élocution ou la prose msladroites,
non pas tions, le noyau central des contradictions, les chercheurs
màis la syntaxe du peuple d'une réglon (Minas Gerals), et la sont déjà en mesure d'organiser le programme de l'action
structure de sa pensée. L'éducateur brésilien Paulo de Tarso a
écrit un essâi dont nous signalons la valeur et l'intéret, sur éducative. Et réellement si ce programme reflète les contra-
I'ceuvre de Guimaraes Rosa, orl il analyse le rôle de cet auteur
comEe découvreur des thèmes fondamentaur de l'homme du
dictions, il contiendra sans aucun doute la thématique
sertdo brésilien. significative de la zone étudiée. D'ailleurs, nous ne craignons

100 101
pu$ d'affirmer que la probabilité de réussite d'une action
qui se développerait à partir de ces données serait bien l'< inédit possible > et la < conscience potentielle >, d'une
oupérieure à celle d'un programme imposé verticalement. part, et entre l' < action à réaliser > et la < conscience
Il ne faut pas cependant que les chercheurs se laissent potentielle maximum >>, d'autre part.
prendre à cette tentation. En râlité, l,important, à partir La < conscience potentielle > (Goldmann) paraft pou-
de la perception initiale de ce noyau de contradiôtions voir être reliée à ce que Nicolai 2? appelle les < solutions
et en particulier de la contradiction majeure de la société pratiques inconnues > (notre < inédit possible >), par oppo-
considérée cornme un tout dans une large période histo- rition aux < solutions pratiques connues > qui corres-
rique, c'est de rechercher à quel niveau de ]erception se pondent à la < conscience réelle > ou effective de Gold-
situent les individus de la zone étudiée par ralport à mann.
ces contradictions. Le fait que les chercheurs, dans la première étape de la
Au fond, ces contradictions constituent des < situations rccherche, soient parvenus à une appréhension plus ou
limifss > qui contiennent les thèmes et indiquent les tâches moins approchée de I'ensemble des contradictions ne les
à remplir. Mais si les individus adhèrent à èes < situations autorise pas à élaborer la structure du programme éducatif.
limites > et se trouvent dans I'incapacité de se < séparer > Iusque-là, cette découverte est la teur et non celle des
d'elles, le thème correspondant seri nécessairement ie lndividus sur la réalité qui les entoure.
fata-
lisme, et à ce thème n'est associée pratiquement aucune
tâche à remplir. La seconde phase de la recherche commence précisé-
Ainsi, il ne sufrt pas d'étudier les < situations limites > ment quand les chercheurs, munis des données recueillies,
goryn9 réalités objectives et les besoins qu'elles créent chez parviennent à saisir cet ensemble de contradictions. A
les individus, mais il faut rechercher aveô ceux-ci comment partir de ce moment, touiours en éouipe, ils choisiront
ils_conçoivent ces situations. Une < situation limite >, réa- cuelques-unes de ces contradictions avec lesquelles seront
lité concrète, peut susciter chez les iqdividus de zooes diffé- élaborés les tableaux codés qui vont servir à la recherche
rentes, et même de sous-zones à I'intérieur d'une même des thèmes.
zone, des thèmes et des tâches divergents qui exigent donc, Dans la mesure où les tableaux codés (peintures ou
pour être compris, des programmes .tifiérènciés.- photos, et parfois les photos sont préférables 28) servent
L'attention des chercheurs doit se concentrer sur l'éva- d'obiets intermédiaires aux suiets qui opèrent le décodage,
luation de ce que Golrtmann appelle la < conscience on s'offrant à leur analyse critique, il faut que leur prépa-
l:lli1.? (effective), et la < consiiênce manimum poren-
tielle 26 >.
ration obéisse à certains principes qui ne sont pas seule-
ment ceux qui orientent la confection de simples supports
<< La conscience réelle est le résultat d'obstacles visuels.
multiples
et de déviations que les différents facteurs de la réilité I-a première condition à respecter est qu'ils doivent
concrète_ mettent en opposition et soumettent à la saisie de nécessairement représenter des situations connues par les
Ia consctence potentieUe. > Aussi, au niveau de la < cons- individus dont on recherche les thèmes, et donc reconnais-
cience réelle >, les hornmes peuvent rrifficilement percevoir, rables par eux, ce qui leur permet de se situer eux-mêmes
au-delà des << situations limites ), ce que nous- appelons dans les tableaux présentés.
l' << inédit possible >. Au cours de cette phase de la recherche et également
, Selon nous, l' < inédit possible > (qui ne peut être appré-
hendé au niveau de la < ôonscience iêelle >-ou efiectivô se
dans les premiers temps de l'étape suivante, celle de la res-
titution du thème significatif dans un programme éducatif,
concrétise dans une < action |. rlatisss > dont la viabilité
n'était pas apparue auparavant. Il y a un rapport entre 27.André Nlcolal. Comportement économique et Structure
toelale, P. U. F.. Parts. 1960.
Les tableâux oodés peuvent également être oraux. Ils
28.
conslstent alors dans la présentatlon succlncte, par les cher-
Lucien Gor.oue.nx, The^Eumdn.sclences and. philosophg, Tlue cheurs, d'un problème exlstentlel, suivle par la phase de déco-
-_26.
Chaucer Press, Londoi, fSOS, p. itS. ------ *-- - " dage. L'équipe de I'Instituto de Desarrollo Agropecuario, au Chill,
utiltse av-ec-succèg cette méthode pour ses recherches de thèmes.
LOz
103
saire que le tableau codê, refi.étaût une situation existéû-
il faudrait éviter de proposer des représentations de la tielle, constitue objectivement un tout. Et, dans sa com-
rfulité étrangères aux individus. En effet, une telle méthode, position, il faut que les éléments constitutifs du tout se
qui aurait un caractère dialectique étant donné que les trouvent en i-nteraction.
individus analysant une réalité étrangère la compareraient Au cours du décodâge, les individus, en extériorisant
avec leur propre situation et comprendraient les limitations leurs thèmes, révèlent leur << conscience réelle > en face de
que comporte celleci, ne peut être employée qu'après une la réalité objective.
autre méthode exigée par l'état d'immersion des individus : Dans la mesure où, ce faisant, ils comprennent comment
celle qui consiste à leur faire analyser leur propre réalité, ils agissent en vivant la situation analysée, ils en arrivent
découvrir les déformations de leur optique antérieure et eu point que nous avons appelé la perception de la percep-
parvenir à une perception nouvelle de la réalité. tion antérieure. En découvrant la manière dont auparavant
Il est également essentiel, pour la préparation des ils percevaient la réalité, ils I'appréhendent d'une façon
tableaux de situations codées, qu'ils ne contiennent pas le différente et, en élargissant I'horizon de leur perception, ils
thème central sous une forrre soit trop explicite, soit exa- captent plus facilement dans leur < vision de fond > les
gérément énigmatique. Dans le premier cas, ils courent le relations dialectiques entre l'une et I'autre dimensions de
risque de se transformer en tableaux de propagande devant la réalité. Dimensions liées au noyau central de la situation
lesquels les individus n'ont plus d'autre décodage à faire codée sur laquelle ils effectuent I'opération de décodage.
que de repérer docilement les éléments qu'on leur pré- Comme le décodage est au fond un acte de connaissance
sente. Dans le second, ils risquent de devenir des jeux de qu'effectuent ses acteurs, et comme il réagit sur la représen-
devinette ou des charades. tation de la situation concrète, il atteint égalemeni I'acte
Dans la mesure où ils représentent les situations existen- an!érieur par lequel les mêmes individus avaient pergu la
tielles, les tableaux codés doivent être sobres, mais com- même réalité représentée maintenant sous une forme codée.
plexes, et offrir diverses possibilités d'analyses par le déco- F,n incitant à une perception de la perception antérieure
dage, afin d'éviter le dirigisme d'un codage de propagande. ot à une connaissance de la connaissancé antérieure, le
Les tableaux codés ne sont pas des slogans, mais des objets décodage provoque ainsi le jaillissement d'une perception
de connaissance, des défis sur lesquels doit se porter la nouvelle et le développement d'une connaissance nouvelle.
réflexion critique des acteurs du décodagezs. La perception nouvelle et la connaissance nouvelle, qui
Pour offrir cette pluralité de possibilités d'analyse, les se forment déjà dans cette étape de recherche, se pro-
tableaux codés, par I'organisation de leurs éléments consti- longent de fagon systématique dans la mise en place du
tutifs, doivent être une sorte d' << éventail thématique >. A plan éducatif, transformant l' < inédit possible > en une
mesure que les acteurs du décodage dirigent sur eux leur < action à réaliser > avec le dépassement de la < conscience
réflexion critique, ils < s'ouwiront > à d'autres thèmes. Cette réeile > par la < conscience potentielle ma:rimum >.
ouverture, qui ne pourrait se produire dans le cas d'un
thème exagérément explicite ou exagérément énigmatique, . C'est pourquoi une contrainte supplémentaire s'impose
dans la préparation des tableaux codés, à savoir que les
est indispensable pour la perception des relations dialec- contradictions qu'ils représentent doivent, autant que pos-
tiques qui existent entre ce que les tableaux représentent et
cible, < contenir > d'autres contradictions, cornme le signale
les situations contraires.
José Luis Fiori. Il faut que les éléments codés < con-
Pour satisfaire cette exigence fondamentale, il est néces- tiennent > un maximum d'autres éléments faisant partie
du système des contradictions de la zone étudiée.- plus
encore, quand on a élaboré une telle situation codée,
29. Iæs tableaur oodée sont d'uue part l'intermédiaire ontre
le n conterto concret ou réel , dans lequel surYiennent Les faits'
( contenant > susceptible de s'ouvrir conrme un < éventail
et le n oontexte théorique , dans lequèl on a:ralyse, et d'autre thématique > au cours du décodage, il faut que I'on pré-
Dârt lôs oblets connalssàbles sur losquels I'éducateur-élève ot los pare les autres situations codées < conteDues > en elle àvec
êlèvcs-éducaieurs, corrmô sujets conù.aissants, font porter leur
réflexion crittque. (Cf. Panlo Fnzlne, I"Education : pratique de leurs dimensions dialectisées. Le décodage de la première
la ltbeûë, op. cil.)

to4 r05
recevra un êclairage explicatif et dialectique par le déco- projeté sur l'écran comme un point de référence auquel les
dage des secondes. consciences pourront se rapporter, et il va successivement
A ce sujet, un jeune Chilien, Gabriel Bodeao, qui a proieter côté de celui-ci les tableaux < auxiliaires >'
à
travaillé avec cette méthode dans l'étape de post-alpha- Orâce à ces derniers qui restent en relation directe avec le
bétisation, a apporté une contribution de la plus haute lableau < essentiel >, il réussit à maintenir éveillé I'intérêt
importance. dos individus qui, au lieu de se perdre dans les débak,
Durant son expérience, il a observé que les paysans ne psrviennent à en faire la synthèse.
s'intéressaient à la discussion que lorsque la situation codée Au fond, la grande trouvaille de Gabriel Bode est d'être
était reliée directement aux aspects concrets des besoins parvenu à proposer à la connaissance des individus, grâce
qu'ils ressentaient. Toute déviation dans la situation codée, I la dialectique entre le tableau < essentiel > et les tableaux
cornme toute tentative de l'éducateur pour orienter le dia- r auxiliaires >, le sens de la totalîté. Les individus, plongés
logue au cours du décodage sur d'autres voies que celles dans la réalité avec la simple sensation de leurs besoins,
des besoins ressentis, provoquaient leur silence et leur indif-
commencent à en émerger et panriennent ainsi à découvrir
férence. les raïsons de ces besoins.
Par ailleurs, il observait que, même si la situation codée De cette manière, très rapidement, ils pourront dépasser
était centrée sur les besoins ressentis, mais qu'elle n'était lo niveau de la << conscience réelle > et atteindre celui de
pas un << contenant >, au sens donné par José Luis Fiori,
les paysans ne parvenaient pas, au cours de leur analyse, à
h < conscience potentielle >.
se fixer dans la discussion, << se perdant > souvent, sans
Si c'est là I'objectif de l'éducation conscientisante gue
nous défendons, la recherche des thèmes, gui en est plus
parvenir à une synthèse. Ils ne comprenaient pas non plus, qu'un instrument car elle en est une étape, doit poursuivre
ou rarement, les rapports entre les aspirations qu'ils res- le même but.
sentaient et les causes objectives, plus ou moins dtectes,
de ces aspirations.
Il leur manquait, dirons-nous, la perception de I < inédit Lorsque les tableaux de situations codées sont prêts et
que l'équipe interdisciplinaire a examiné tous les aspects
possible >>, bien au-delà des < situations limites > qui engen-
thématiques qu'ils peuvent contenir, les chercheurs abordent
draient leurs besoins. Il ne leur était pas possible de dépas-
ser leur expérience existentielle limitative pour prendre la troisième phase de I'investigation.
conscience de fensemble.
Ils reviennent alors dans la zone étudiée pour amorcer
les dialogues de décodage dans des << cercles de recherche
Aussi Gabriel Bode résolut-il d'essayer la projection thématique el >. Dans un < cercle de recherche > donné, il
simultanée de plusieurs situations, et la manière dont il
développa son expérience constitue indiscutablement sa doit y avoir au maximum vingt personnes, et il faut créer
contribution la plus intéressante. un nombre suffisant de cercles pour atteindre toute la
population de la zone étudiée.
Il projette d'abord le tableau codé (très simple dans la Pendant que les cercles opèrent le décodage du matériel
composition de ses éléments) d'une situation existentielle. Il
appelle ce tableau < essentiel >, parce qu'il représente le élaboré au cours de l'étape précédente, on enregistre les
discussions qui seront ensuite analysées par l'équipe inter-
noyau central qui, en s'ouvrant comme un < éventail
thématique >, s'élargira jusqu'à d'autres tableaux qu'il disciplinaire. Dans les réunions où sont étudiés ces etue-
gistrements doivent être présents les représentants du
appelle << tableaux auxiliaires >.
peuple qui ont aidé à la recherche et quelques-uns des par-
Lorsque le tableau < essentiel > a êtê decodé, il le laisse
31. José Luls Fiori, dans sgn arttcle déJà cité' a. prop-osé cette
de I'une des plus sérieuses insti-
30. Fonctionnaire spécialisé aDDellation. qui corrêsDond bien à ces groupes orl s'effectue la
futions gouvernementales chlliennes, l'Instituto de Desarrollrr rôcÏerche âes thèmes signtflcattfs, à la place de celle que nous
Agropecuario (I. N. D. À. P.), dirigé à cette époque par un éco- ieur avions donnée, moiis bien approprlée : n cercles de cul-
nomiste de formatlon authentiquement humaniste, Jacques Chon- oouvaii en efiet confoidre-ces cercles avec ceux qui
iG; ;. on jeu
chol. entrent en à l'étape sulvante, après la phase de recherche
des thèmes.
106 to7
ticipants des << cercles de recherche >>. Cette participation dont nous avons déjà parlé dans nos travaux antérieurs)
est d'abord un droit pour eux, mais elle est aussi indis- était d'étudier certains aspects de I'alcoolisrne. Il n'aurait
pensable pour le travail des specialistes. Car en intervenant probablement pas obtenu ces réponses s'il s'était adressé
avec les specialistes pour le traiternent de ces données, les À ces individus avec un questionnaire établi par lui. Peut-
représentants du peuple pourront ainsi regtifier et ratifier ôtre, interrogés directement, auraient-ils même nié que,
l'interprétation que les specialistes font des résultats de de temps à autre, ils buvaient leur petit verre. En revanche,
I'investigation. devant une situation codée qu'ils pouvaient reconnaître et
Du point de vue méthodologique, la recherche qui, dès le dans laquelle ils se retrouvaient eux-mêmes, à la faveur
départ, se fonde sur la relation de sympathie dont nous du dialogue entre eux et le chercheur, ils avaient dit ce
avons parlé bénéficie d'un élément supplémentaire essentiel qu'ils pensaient réellement.
pour éviter les erreurs : la présence critique des représen- Il y a deux aspects importants dans les déclarations de
tants du peuple depuis le commencement jusqu'à la phase ces hommes. D'un côté la relation exprimée entre gagner
finale, celle de I'analyse du thème, prolongée par l'élabo- peu, se sentt exploités avec un salaire qui ne suffit jamais,
ration du prograûrme d'action éducative qui devient une et s'enivrer. Ils s'enivrent dans une sorte de fuite devant
action culturelle libératrice. la réalité, dans une tentative pour dépasser la frustration
A ces réunions de décodage dans les < cercles de de leur impuissance; solution en définitive autodestructrice,
recherche thématique >, le chercheur qui jouera le rôle de nécropbile. D'un autre côté, la nécessité de valoriser celui
coordinateur sera secondé par deux spécialistes un psycho- qui boit. Lui seul était << utile au pays parce qu'il travail-
logue et rrn sociologue, dont la tâché est d'enregistrér les lait alors que les autres ne savaient faire qu'une chose :
réactions significatives, plus ou moins apparentes, des dire du mal d'autrui >. Et, après avoir valorisé celui qui
auteurs du décodage. boit, ils s'identifient à lui car eux aussi sont des travail-
Au cours du décodage, il appartient au coordinateur, leurs qui boivent. Et ils sont des travailleurs honnêtes.
non seulement d'écouter les individus, mais de leur pro- Imaginons maintenant l'échec d'un éducateur du type
poser des déûs en transformant en problème, d'une part, que Niebuhr 32 appelle << moraliste >>, qui leur aurait fait
la situation codée et, d'autre part, les réponses qui iont un serrnon contre I'alcoolisme, leur présentant comme
fa.ites pendant la discussion. exemple de vertu ce qui pour eux n'est pas une manifes-
Sous I'effet de la méthode, les participants du << cercle tation de vertu.
de recherche thématique > vont extérioriser un ensemble L'unique chemin à suivre, dans ce cas comme dans les
de sentiments, d'opinions, sur eux, sur le monde et sur les autres, c'est une prise de conscience de la situation qui
autres, que sans doute ils n'auraient pas exprimés en doit être tentée dès l'êtape de la recherche thématique.
d'autres circonstances. Cette conscientisation, bien entendu, ne doit pas s'arrêter
Au cotus de l'une des recherches effectuées à Santiago stoïquement à une simple compréhension subjective de la
du Chili (malheureusement restée inachevée), un groupe situation, mais au contraire, elle doit préparer les hommes,
d'habitants d'un immeuble collectif pauvre (conventillo) au plan de I'action, pow la lutte contre les obstacles à
discutait à propos d'une scène où l'on voyait un homme leur humanisation.
ivre marchant dans la rue, et un peu plus loin trois jeunes Au cours d'une autre expérience à laquelle nous avons
gens en train de bavarder. Les participants du << cercle de participé avec des paysans, nous avons observé que, durant
recherche >> déclarèrent que < seul est productif et utile la discussion sur un tableau qui représentait une scène de
à la nation l' " ivrogne " qui revient chez lui après son travaux des champs, la dominante du débat était la reven-
travail, mal payé, préoccupé à cause de sa famille dont il dication salariale et la nécessité de s'unir, de créer leur
ne peut satisfaire les bosoins. Lui seul est un travaillew. propre syndicat, exçlusivement pour obtenir de meilleurs
C'est un travailleur honnête cornme nous, qui sornmes salairee.
aussi des ivrognes >>.
32. Relnhold NrEBûER, Moral Man anil Immotal Societg, Charles
L'intention du chercheur (le psychiatre Patricio Lopes Scrlbner's Son, New York, 1960.

108 109
T-
I
' .1" la réalité ces thèmes, par le < traiternent > qu'on leur
Trois situations codées furent discutées pendant cette applique, perdent cette richesse et se vident de leur force
session, et la dominante fut toujours la même : revendi- dans l'étroitesse des spécialisations.
cation salariale et syndicat pour faire aboutir cette reven- La délimitation des thèmes étant faite, il appartiendra
dication. à chaque specialiste, dans son domaine, de presenter à
Imaginons maintenant un éducateur qui aurait organisé l'équipé interaisciptinaire son projet dc << réduction > du
son prograrnme éducatif pour ces hommes-là et qui, au thème. Dans cette opération de < réduction >, le spécialiste
lieu de discuter de leurs thèmes, leur proposerait la lecture recherche les éléments essentiels du thème qui, organisés
de textes considérés comme < sains >, qui ne disent que cn unites d'apprentissage selon une liaison séquentielle'
des banalités telles que < I'oiseau est fait pour voler... >. donnent une vision générale du thème << réduit >.
C'est pourtant ce qui se fait très généralement, en éduca- Pendant la discussion de chaque projet spécifique' on
tion comme en politique, parce que I'on n'admet pas que ennote les suggestions des divers spécialistes. Celles-ci
le dialogue éducatif doive commencer par la recherche des seront incorporées à la < réduction > en cours d'élabo-
thèmes. ration et/ou seront rassemblées dans des textes qui trai-
teront brièvement du thème < réduit >. Ces textçs,
La dernière étape débute lorsque les cercles ont terminé auxquels on joindra des références bibliographiques'
les décodages et que les chercheurs attaquent l'étude deviendront des instruments précieux pour la formation
systématique et interdisciplinaire des résultats. des éducateurs-élèves qui travailleront dans les << cercles
Dans un premier temps, en écoutant un à un les enre- de culture >.
gistrements qui ont été faits à l'occasion des décodages Au cours de ce travail de << réduction des thèmes signi'
et en étudiant les annotations du psychologue et du socio- ûcatifs >, l'équipe découvrira la nécessité d'introduire cer'
logue, observateurs de la phase de décodage, on dresse tains thèmes fondamentaux qui, pourtant, n'avaient pas
l'inventaire des thèmes explicitement ou implicitement été suggérés par le peuple au moment de la recherche
contenus dans les opinions exprimées au sein des < cercles antérieure. L'introduction de cas thèmes, reconnue conrme
de recherche >. iqrtispensable, correspond d'ailleurs au caractère dialo-
Ces thèmes doivent être classés dans le cadre général gique de I'éducation dont nous avons tant parlé. Si le pro-
des disciplines scientifiques. Cela ne signifie pas qu'ils gramme éducatif est dialogique, les éducateurs-élèves ont
doivent être considérés, au moment de l'élaboration des également le droit d'y participer en apportant des thèmes
progranrmes, comme faisant partie de compartiments qui n'ont pas été proposés pendant la phase de recherche.
étanches, mais simplement qu'un thème donné correspond Etant donné le rôle que vont jouer ces thèmes, nous
de manière plus spécifique, plus centrale, à I'un quelconque les appelons < thèmes-charnières >. Ils servent soit à faire
des domaines scientifiques spécialisés. comprendre le lien entre deux thèmes dans I'ensemble du
Le thème du développement, par exemple, se situe dans programmg en remplissant un vide éventuel, soit à faire
le domaine de l'économie, mais pas de façon exclusive. Il apparaître les relations qui existent entre le contenu géné-
doit aussi recevoir l'éclairage de la sociologie, de I'anthro- ral du prograrnme et la vision du monde qu'a le peuple.
pologie, de la psychologie sociale qui, concernées par les Le concept anthropologique de culture est un de ces
questions d'échange culturel, de changement des cômpor- < thèmes-charnières > qui relient la conception générale
tements, de valeurs, s'intéressent aussi à une philo- du monde, que le peuple peut avoir, au reste du pro'
sophie du développement. n doit aussi être abordé granrme. Sa compréhension éclaire le rôle des hommes
sous I'angle de la science politique, qui envisage l€i déci- dans le monde et avec le monde, conrme êtres de transfor-
sions à prendre, de même que sous I'angle de l'éducation... mation et non d'adaPtatioa 43.
Ainsi, les thèmes qui ont été captés à l'intérieur d'un
tout ne devront jamais être traités schématiquement. Il Au suiet de l'imoortance de I'analyse du concept anthropo-
serait regrettable qu'après avoir été découverts dans la
33-
Paulo Fnsrnr' L'Education :
ptatique
richesse de leur interpénétration avec les autres aspects 3f'ff"rrî"'ritïàT."?u."ôt"
110 111
Après la phase de << réduction >> des thèmes côrnmen- rnistes) d'êcoles différenteset leui parlera de son travail,
cera l'étape suivante 3a, celle de la preparation du pro- les invitant ày contribuer en acceptant une interview,
gramme éducatif. On procédera à un < codage > des en langage accessible, sur tel ou tel poina. Si les spégia-
thèmes en choisissant le meilleur canal de æmmunication [stes Jcceptent, I'entretien aura lieu pendant dix à quinze
pour la représentation de chacun d'eux. IJn (< codage > minutes. Ôn pourra également prendre une photographie
peut être simple ou composé. Dans le premier cas, on peut du spécialiste pendant qu'il parle. En proposant au peuplg
utiliser un canal visuel, pictural ou graphique, tactile ou d'écôuter l'enrêgistrement de l'entretien, onlui dira d'abord
auditif. Dans le second cas, on recourt à plusieurs canaux qui est ce spécialiste, ce qu'il a fait, ce qu'il fait actuel-
simultanément 35. lèment, ce qu'it a êcrit, et on projettera en même temps
Le choix d'un canal visuel, dessin ou texte, dépendra sa photo en diapositive. S'il s'agit d'un professeur d uni-
non seulement de la matière à coder, mais aussi des veriité, par exemple, on porura déjà, après avoir parlé de
individus auxquels elle s'adresse, selon qu'ils ont ou non lui, discuter avec les gens sur ce qu'ils pensent des univer-
I'expérience de la lecture. sités de leur pays; cornment ils les voient; ce qu'ils
Lorsque le programme a êtê élaboré, à partir de la ettendent d'elles.
thématique réduite et codée, on confectionne le matériel On annoncera au groupe qu'après avoir écouté I'enregis-
didactique : photographies, vues fixes, affches, textes trement de fentretien on discutera sur le sujet de cet
écrits... entretien. L'enregistrement fonctionnera ainsi comme un
Pour compléter ce matériel, une équipe peut choisir tableau codé sonore.
quelques-uns des thèmes ou certains de leurs aspects et, Léquipe fera ensuite un compte rendu du débat au
quand cela est possible, les proposer à des spécialistes spéciaûste pour qu il sache comment les gens ont réagi
comme zujet d'interview qui sera enregistrée au magné- à ce qu'il -avait dit. De cette manière, des intellectuels,
tophone par un des membres de l'équipe. généralement de bonne volonté, mais souvent étrangers
Prenons, par exemple, le thème du développement. À la réalité populaire, seront remis en contact avec cette
L'équipe cherchera au moins deux spécialistes (écono- réalité. Et iL sêra donné au peuple de connaître et criti-
quer la pensée de l'intellectuel.
34. Si nous envisageons le programme dans son ensemlle, Certains thèmes ou quelques-uns de leurs éléments
nous observons que c'est une totalité caractérisée par l'interac- essentiels peuvent encore être représentés sous forme de
tion entre ses éléments qui sont de's sous-ensembles. Ainsi les
thèmes, qui sont en eux-mêmes des ensembles en interaction, saynètes qui ne contiennent pas de réponse mais le thème
constituenl les éléments de l'ensemble du programe. lui-même,- sans plus. Ce genre de montage joue le rôle
Dans la n réduction ) thématique qui est I'opération de c scis-
slon r des thèmes en tant que totalités, on recherche leurs d'une situation ôdee, proposant un problème à résoudre
uoyaux essentiels qui sont leurs éléments constitutifs. De cette qui sera ensuite discuté par le groupe.
manière, n réduire D un thème, c'est le scinder en ses diverg
éléments pour mieux le comprendre dans sa totalité. Un autre moyen didactique, dans une optique conscien-
Dans le < codage >, on cherche à recomposer à nouveau le tisante et non << bancaire > de l'éducation, consiste dans
thème scindé dans des tableaux de situations existentielles.
Dâns le n décodage >, les individus, en scindant le tableau la lecture et la discussion d'articles de revues, de journaux'
qui leur est présenté comme un tout, découvrent le ou les
thèmes qu'il contient implicitement ou qui se rapportent à lui.
de chapitres de livres, en cornmençant par des morceaux
Ce processus de ( décodage > ne se limite pag d cette scission, choisis. Ici encore, cornme dans les entretiens enregistrés,
mais il se complète paf une nouvelle recompôsition de la totalité
scindée, grâce à quoi non seulement on la- conprend. plus clal-
avant de commencer la lecture on parlera de l'auteur.
rement, mais également on comprend mieux ses relations avec Ensuite, la discussion s'engagera sur le texte lu.
les autres situations codées qui sont toutes des représentatlons Dans ce domaine, il nous paraît indispensable d'analyser
de situations existentielles,
35. Codages : le contenu 4ss difiérents éditoriaux de la presse à propos
a) simple : ; canal visuel I dessln d'un événement donné. Pour quelles raisons les journaux
! ) texte écrit
) canal tactilc s'expriment de manière tant divergente au sujet d'un même
I canal audiflf fait? tr faut que le peuple développe son esprit critique
b, composé ,' I plusieurs canaux slmultenéE pour que, lisant les journaux ou écoutant les nouvelles
tt2 IL3
à la radio, il se comporte non comme un simple patient,
conrme un récepteur de < communiqués > imposés, mais appeler indirecte, de la thématique, les éducateurs peuvent
coulme uue conscience qui cherche à se libéçer. aussi, après quelques jours de relations horizontales avec
les participants du < cercle de culture >, leur demander
Tout ce matériel étant préparé, auquel on pourra joindre directement : < Sur quels autres thèmes ou zujets pour-
de brefs manuels introductifs sur les différents thèmes, rions-nous discuter? >
I'equipe des éducateurs sera en mesure de revenir pré- Au fur et à mesure qu'ils répondent, on note leur
senter au peuple sa thématique, systématisée et développée. réponse et on la propose aussitôt au groupe colnme un
Les thèmes qui proviennent de lui reviennentà lui sous nouveau problème à résoudre.
la forme de problèmes à résoudre, et non comme des Supposons qu'un des membres du groupe dise : << J'ai'
solutions toutes faites. merais parler du nationalisme. > < Très bien >, dirait
Le premier travail des éducateurs de base sera la présen-
- suggestion,
l'éducateur, et, après avoir noté la il poursui
tation du progrÉunme général de la campagne qui va com- vrait : < Que signifie le nationalisme? En quoi une dis-
mencer. Le peuple reconnaîtra ce programme et ne s'en cussion sur le nationalisme peut-elle nous intéresser ? >
jugera pas étranger puisqu'il émane de lui. S'appuyant sur Il est probable qu'avec la transformation en problème
le caractère dialogique de l'éducation, les éducâteurs expli- de la suggestion, des thèmes nouveaux surgiront au sein
queront la présence, dans le prograûtme, des < thèmes- du groupe. Au fur et à mesure que chacun se manifestera,
charnières > et leur signification. l'éducateur transformera en problème, une à une, les sug-
Comment faire, cependant, dans le cas où I'on ne peut gestions qui naîtront du groupe.
disposer de moyens suffisants pour effectuer la recheiche Par exemple, dans une zone donnée où fonctionnent
thématique préalable telle que nous I'avons décrite ? Avec plusieurs dizaines de < cercles de culture >, si dans la
un minimum de connaissance de la rêabtê, les éducateurs même soirée tous les coordinateurs (éducateurs) agissent
peuvent choisir quelques thèmes de base qui fonctionne- ainsi, l'équipe centrale aura à sa disposition un riche
ront comme < tableaux codés de recherche >. On lancera matériel qu'elle pourra étudier dans le cadre de la méthode
ainsi le travail sur des thèmes introductifs en même temps décrite ci-dessus pour I'investigation des thèmes significatifs.
que I'on commencera I'investigation de la thématique qui L'essentiel, du point de vue d'une éducation libératrice
permettra d'élargir le programme. et non < bancaire > est que, en tout état de cause, les
L'un de ces thèmes introductifs, que nous avons déjà hommes se sentent les sujets de leur propre pensée et
signalé cornme un thème central, essentiel, est le concept puissent mettre en question leur pensée et leur vision du
anthropologique de culture. Qu'il s'agisse de paysans ou monde, exprimées implicitement ou explicitement dans
de citadins, en matière d'alphabétisation ou de post-alpha- leurs suggestions et dans celles de leurs compagnons.
bétisation, I'amorce de tout effort en vue d'une connais- En effet, cette conception de l'éducation s'appuie sur la
sance plus grande doit être un débat sur ce concept. conviction qu'il ne s'agit pas d'offrir un programme pré-
A mesure qu'ils discutent du monde de la culture, ils établi, mais qu'il faut en chercher les éléments au travers
explicitent la conscience qu'ils ont de la réalité et les du dialogue avec le peuple lui-même. Aussi apparaît-elle
thèmes qu'elle contient implicitement. Progressivement, ils cornme une introduction à une pédagogie des opprimés
abordent d'autres aspects de cette réalité qui commence à qu'il faudra construire avec eux.
être découverte d'une façon de plus en plus critique. Ces
différents aspects conduisent eux-mêmes à bien d'autres
thèmes.
Avec l'expérience que nous avons aujourd'hui, nous
pouvons dire qu'un débat sur le concept de culture peut
nous fournir de nombreux éléments pour un prograûrme
éducatif. Mais en plus de cette saisie, que noui pourrions

tt4 115
4. La théorie de I'action anridialogique dans la praxis, c'est-à-dire dans la réflexion el l'action
portant sur les structures à transforrner.
Cet effort révolutionnaire de transformation radicale
des structuræ ne peut mobiliser à la fois des leaders,
hommes investis d'une tâche à rernplt, et des opprimés,
hommes réduits à de simPles acles.
C'est un point qui devrait exiger de tous ceux qui slen-
Da-ns ce chapitre où nous voulons analyser les modes gagent réelèment àvec les opprimés, pour la cause de leur
d'action culturelle inspirés- par les théories antididolique libération, une réflexion permanente et courageuse.
et-dialogique, nous reviendrôns souvent à des amrmâiiôns Si I'engagement véritable, en vue de la transformation
faites précédemment. Ce seront des répétitions ou des de la situation d'oppression, suppose une théorie de I'ac-
r€to-urs à des points déjà soulevés, parfoiè avec I'intention tion transformatrice, celle-ci ne peut manquer de recon-
de les approfondir, parfois purc" ql'ils sont les prémisses naitre aux opprimés un rôle essentiel dans le processus
nécessaires pour éclairer de-nouvelies affûrmations. de transformation.
Nous commencerons donc par réaffirmer que les hommes Il ne faut pas que les leaders prennent les opprimés
tgpt 9.T- êtres d'une praxis, des êtres d,unË tâche a rem- pour de simpies eiécutants de leurs décisions, po,ur .de
prr, par là même des animaux qui sont des êtres iimpte,t autoàates auxquels serait refusée--une réflexion
-cffilérents
simplement capables d'exécuter des actes. Les animaux ne rori"* propre action. Les opprirnés, ayant.fillusion d'agir
voient >
pas le monde. Ils sont immergés t à traveri l'âction des leaders, restent manipulés, et ils le
"n i
<<
Les. hommes, au contraire, êtres d'une tâchJ à remplir, sont précisém€nt par ceux qui, par définition, ne devraient
< émergent > hors de lui, I'objectivent, peuvent le com_ pas agr arnsr.
prendre et le transformer par leur travail. ' Dans la mesure où les leaders refusent la véritable
Les. animaux, qui ne tiavaillent pas, vivent dans leur praxis aux opprimés, ils se dépouillent--de,la leur' Ils
<<. milieu >> particulier sans pouvoir
le transcender. C,est iendent alors à-imposer leur parole, et celle-ci devient une
ainsi que chaque espèce animale vit dans le << milieu > parole fausse, de caractère dominateur.
qul_Iur correspond, et que ces < milieux > sont incommuni-
Dans ce processus apparaît une contradiction entre leur
ca|l-es. enlrg eux, bien qu'ils soient accessibles aux hommes.
façon d'agir et les objectifs qu'ils poursuivent, car ils ne
Mars sr tes hommes sont des êtres d'une tâche à rem_ comprennent pas que, sans dialogue avgc les opprimés'
plir', c'est précisément parce que leur agir est à la fois la piaxis authèntique n'est pas possible, ni pour les oppri-
action et réflexion, c'eit une praxis. C'àst une transfor_ més ni pour eux-mêrnes.
mation du monde. Et dans la mesr:re même où teur tâctre Si leur engagement est au service de la libération, leur
9sl lge praxis, toute leur action doit nécessairement être tâehe, action st réflexion, ne pourra être remplie qu'avec
êclairêe par une théorie. La tâche de I'homme est à la
I'action et la réflexion des autres.
fois théorie et pratique. Réflexion et action. Elle ne doit
pT !e réduire, comme nous I'avons souligné au chapitre La praxis révolutionnaire s'oppose naturellement à la
praxis des élites dominatrices. Chez elle, on ne devrait pas
prped9qt, à propos de la parole, ni aù verbalismè ni
à I'activisme- iencontrer la coupure absurde qui se crée entre la praxis
1 des leaders et Ceile des masses opprimées, lorsque la
_
L'expression bien connue de Lénine : << Sans théorie seconde consiste seulement à suivre les déterminations
révolutionnaire il ne peut y avoir de mouvement révolu_ des leaders. Une telle dichotomie existe nécessairement
>, signifie précisément que Ia révolution ne peut
lt:o:15"
se rea[ser dans le dans toute situation de domination où l'élite dominatrice
verbalisme, ni dans l,activisme, inais ordonne et où ceux qui sont dominés suivent les ordres'
Dans la praxis révolutionnaire, les leaders ne peuvent
_ 1. !É_NrI€,.1- On potitics an , Revolution faire des masses opprimées I'objet de leur possession sans
Selected \Tritings,Pegâsus, New york, b, What-BJ-.
tSdS,
is to be done ?
;. perdre une part de leur rôle de coordination et parfois
116 717
de direction. La manipulation, I'usage des slogans, les en étant à la fois elles-mêmes et fopPresseur installé chez
< dépôts >, la direction imposée, leJ ordres ne peuvent iif"r, si elles parviennent au pouvoir en .vivant cette
être des constituants de la praxis révolutionnair". fort"_ "t o"e la'situation d'oppression leur impose' elles
ment parce qu'ils relèvent de la domination. "-Ui*ité
n'aur6nt, à^ notre avis, que fimpression d'être parvenues
. Poul dominer, le dominateur n'a pas d'autre voie que au pouvoir.
de refuser aux masses populaires la' véritabie praxis, 'de Lêur duatité existentielle peut également provoquer ou
leur refuser le droit de pàrîer et de pensei juste.^En pareil f";*ir* iË;*itioo dun cijmat Gctaire, ce sr1 conduit
cas, les masses populaires ne peuvént plui véritablément i"pià"À"ot ï h constitution de < bureaucraties > pas qui
<< voir > Ie monde, le dénoncei, le mettre diisolvent la révolution. Si les masses ne prennent
en question, le
transformer en I'humanisant : il leur faut ,,"aupt". a t" côÀ"ien"e de leur ambiguité, elles peuvent accepter de
rêalitê qui est au service du dominateur. -La -tâche de < participer > au Processùs révolutionnaire dans un esprit
celui-ci ne peut donc plus être dialogique. Ce n'esi ptus oti, reuâo"n-4a iue révolutionnaire. Elles peuvent aspi'
-
une tâche qui conscientise les hommes- dâns leurs relations ï"i-a- i" ievolution colnme un moyen de dominer à leur
avec le monde et avec les autres hommes. Si le domina_ tour et non conrme un chemin de libération' Blles peuvent
teur devenait dialogique, conscientisant, ou bien il serait la révolution comme leur révolution privée,
du côté des dominés, et ce ne serait déjà plus un domi_ ".^iàe*i
;i.ti d;s le disions au premier chapitre de cet essai'
nateur, ou bien il se tromperait. Et si, en se trompant, il -Si îuefàr leaders révolutionniires, en mettant en pratique
voulait remplir une telle tâche, il paieiait cher son erreur. leurs vues humanistes d'un humanisme concret et non
De même, les leaders révolutionnair". qoi ne seraient àbstrait peuvent -
rencontrer des difficultés et des pro-
pas dialogiques à l'égard des masses, ou 'bien conserve- Uteoto, -ils èn rencontreront bien davantage en voulant'
rarent < à I'intériew > d,eux_mêmes l, < ombre > du domi_ même de bonne foi, faire ta révolution pour les masses
nateur, et ils ne seraient pas révolutionnaires, ou bien àppii"té"t. C'est-à-dire faire une révolution où le avec les
se .tromperaient lourdement, et, prisonniers d'une tË".t"t est remplaé par le scrcs elles, et où les masses
^dans
sectari_
sation .indiscutablement morbide,'ik ;; ;;"i"nt pas non to"ii"ttui"ees ie processus de changement par |es
plus révolutionnaires. Il se pouriait qu;ifr-p"rviennent -e-"t méthodes et ma-nceuvres qui ont servi pour les
au
pouvoir, mais nous nous dernandons quel opprimer.
--fu-o"i-'"t"vons
lutrpn pourrait résulter de leur lenre de révo- fermement que le di4ogue avec les
logique. -oàî-à'i"ii"n antidia-
*urr", poprriair"t est une edgence radicale.de toute révo-
Le dialogue, au contraire, s,impose entre les leaders ili"" â"in"otiq"". C'est lJ dialogue T'i- distingue la
iéuÀr"tio" du coup d'Etat militaire. Il serait ingénu d'es9é-
.
révolutionnaires et les. masses opprimées qrr", toot
3u lgns- d9 leul quête de libératioii "Ào dans
;;r æ les coupi dEtat établissent un dialogue avec- les
Ia revolution Ie chemin du véritable "àtt"r-.iliou"ent
dépassement de la -"ttèt oppriméês. Tout ce que I'on. peut attendre d'eux
contradiction où elles vivent, au sein'aè--U situation ru to.è" répressive ou lâ flatterie pour obtenir leur
c,o-_ncrète d'oppr-ession. Ce qui veut
dire lu,elles doivent
"ti
légitimation.
-tôt
:,:1C1C_ï
dans. Ie. processus avec
Ia conscience de plus en oo tard, la véritable révolution devra entamer un
plus cr_rtlquede leur rôle de sujets de la transformation. dialogue courageux avec les masses' Sa légitimité repose
Si elles accompagnent ce pro"êssus a"Juôoo ambiguë i, sur té diatoguJavec elles' non sul la flatterie ou le men-
;"g" -. EllJ ne àoit pas craindre les masses, leur capacité
,2.-Raison de plus pogr _queles leaders révolufionnaires ne 3. I,tà-" s'il y a, et c'est- compréheDsjble' dimension
-une oui ont
reperent pas le-s errements de l'élite domlnante. Les oDoresseurs- r"'toti. ièiàrulio"ïaire-.de.s ôpprimés
j,_e_l.I-l?r] D. chez,res opprimés, .< s'lnstallent u chej 'eux ; leé +^r,i^rrr< éré snrtmis a .ii iicËî-âïi-p-àtiatton"çeta
""iàiËilîâ"-ââtJ ne îigniûe
revorurronnarres,_dans leur- _praris à l,égard des opprfmej, nè a6i"è-ïi reaui"d à cette dimension'
p-euvgnt tenter de < s'instailgr , -eux. Àu ;T"'""iË iT
chez
cherchant avec eux à u .rejeter , teJ-oppiïsserTrs, cônt"airèl
-iiJ-a.ivent
àn "&;ËiÏ";
viser_ à,être avec les opprimés pour vivre'àveè-èùï'ef-iron--pbïî lk"iift=klL"""lit*"tï*a:n"il'"J.i$:"*"tïffhs'ufl
ËË"4""-cù"";;-- iaÀai's-16- màisonge,-la peur do la vérité'
vrvre cnez eux.
119
118
d'expression, Ieur participation effective au pouvoir. Elle
ne dort pas les rejeter. Elle ne peut s'abstènir de leur d'acteur, au singulier, ni même d'acJeurs, au pluriel, mais
.rendre compte, de leur parler de ses réussites, de
ses
d'acteurs en intersubjectivité, en intercommunication.
errertrs, de ses méprises, de ses diftcultés. Ce qui pouvait sembler signiâer division, dichotomie'
Notre conviction est que, plus tôt commence le d.ialogue, coupurè dans les forces révolutionnaires, signifie justement
plus tôt se réalise ta revolution lc contraire. C'est en dehors d'une telle communion que
radicale de la révolution, répond ces forcæs entrent en dichotomie : les leaders d'un côté,
^ 9:^d-i1l9g"",.exigence
a une autre exrgence radicale : celle des hommes qui par lcs masses populaires de I'autre, ce qui vient reproduire le
nature,-.ne peuvent rester en dehors de la commuol""tibo, gchéma de la relation d'oppression. Alors, nécessairement,
puisqu'ils sont communication. Faire obstaci" a
U il ne peut plus y avoir intercommunication.
nication, c'est les transformer en << quasi_cÀàr", ,r,"o.rr*ù_
et cela Refuser pareille intercommunication dans le processus
est. le travail et I'objectif des oppreiseurs, non
des révo- révolutionnaire, en évitant le dialogue avec le peuple sous
lutionnaires. prétexte de 1'< organiser >>, de renforcer le pouvoir révo-
Prgci19ns. que lorsque nous défendons la praxis,
la théo_ lutionnaire, d'assurer la cohésion du front, c'est au fond
-, ce l'agrr, nous ne sornmes pas en
ne train de proposer craindre la liberté. C'est craindre le peuple lui-même ou
une dichotomie selon laquelle cei agir se diviseraii ne pas avoir foi en lui. Mais, en ne croyant pas au peuple,
étape de réflexion et gne autre, plus lointaine, db"ti"n"
"n'une en le craignant, la révolution perd sa raison d'être. Car
$ctio.n et réfledon, réflexion et-aition Ooivent entrer en elle ne peut être faite par les leaders pour le peuple, ni
jeu simultanément. lui poui eux, mais par les deux, dans une solidarité
indéfectible. Et cette solidarité naît seulement dans lc
.1.!Il.q9"l arriver, lorsqu,on fait
rêalitê, de ses contradictions,
une analyse critique
-à'e"o"ur" de
témoignage que les leaders donnent au peuple, dans la
que I'o" qu,une
forme déterminée d'action est' piovisàir"à"nt i-pô.siUtÀ rencontre humble, aimante et courageuse avec lul
ou inopportune. Dès l,instant ôpendant -àJ fu réflexion Mais nous n'avons pas tous le courage de cette démarche.
dé_montre la non-viabilité ou l,inopport""ite de telle
ou
et nous nous endurcissons dans la division par laquelle
telle forme d'action, qu'il faut retaràei à"-iempta"", p", nous transformons les autres en simples objets. En agissant
une autre, oq ne peut nier que ceux qui font cettè réflexion ainsi, nous ne sommes plus biophiles, mais nécrophiles.
sont en train d'agir. Cette réflexibn s'inscrit dans la Nous ne recherchons plus ia vie, nous la fuyons. Nous
qemarche même de I'action, elle
est aussi action. n'encourageons plus la vie, nous la tuons.
De .même que dans l'éducation *" Tuer la vie, la paralyser, en réduisant les hommes à de
lieu de simples choses, les aliéner, les mystifier, les violenter,
::"e-ljig" "o*-"
I'acte..cognitif du sujer éducateur tqui
^o" e.st en
meme temps élève) sur I'objet de son étude voilà le propre des oppresseurs.
_"rrrt
ne trouve. pas sa.fin dans cet objet parce qu,il Peut-être pensera-t-on que lorsque nous plaidons, en
?i: -.Ï par. le dialogue à d,autres sujeti cônnaissants, faveur de cette rencontre des hommes dans le monde à
I:TiS transformer, c'est-à-dire en faveur du dialogue 6, nous
9e r9q9 sorte que I'objet étudié devient pour eux et lui
le médiateur de leur connaissance, Oq merie en est_il dans tombons dans une attitude ingénue, dans un idéalisme
la. théorie de I'action révolutionnair".-Èî-"f"t, le leader subjectiviste. Il n'y a pourtant rien de plus concret et réel
que les hommes dans le monde et avec le monde. Les
fait.de l'opprimé un sujer de I'actioî fiUér"ii"" er fait de
F situation concrère la médiatrice de lt;ion qui teriians- hommes avec les hommes, et aussi certains hommes contre
forme tous deux. Dans cette théorie, pièUrË*"ot p*Ë d'autres hommes lorsque certaines classes oppriment et
qu'elle est révolutionnaire, iI n'est ptu, que d'autres sont opprimées.
iorsiUt" d; parl,* -
La révolution authentique veut transformer la rêalitê
qui déshumanise les hommes. Nous affirmons que cette
l_1,^,"9y-nti":te avec Ia complicité
.quelque ,fausse ilht_siol, avec
3ï3,ffi :n-f#iT,uj'T'-"tl'9t9.,"4*ne*î,t"*îî"llliïiË;'.;--,"m 5. Soulidnong ellcore urle fois que cette rencoDtre dialogiqtre ne
peut avoii lieu entte des antagonistes.
t20
l2l
transfo-rmatiol ne peut être entreprise par ceux qui pro_ bnt, que, si cette découverte ne signifie pas- qu'ils .soient
fitent d'une telle situation, mais pàr ceux qui sont'écrâsés, tlovénris sujets, en fait elle signifis, disait un de nos élèves,
en union avec des leaders lucides. Mais pour que cette r qu'ils sont sujets en espérzrûce ? >. Et cette espérance les
affirmation soit vérifiée il faut que se réalise une commu- mèire à la recherche de leur propre accomplissement.
nion des leaders avec le peuple. Dans cette communion, De même, nous serionri faussement réalistes si nous
ils progresseront ensemble et les leaders, au lieu de sirri oroyions que I'activisme, qui n'est Pas une véritable action,
plement s'aulolégitimer, seront authentifiés par la mise en ut le cbemin qui mène à la révolution.
cornmun praxis avec le peuple, jamais par l,isole_ En revanche, nous serons vraiment des esprits critiques
ment ou -de -{eyr-
le dirigisme. ri nous vivons Ia plénitude de la praxis, c'est-à'dire si
Nombreux sont ceux qui, accrochés à une vision méca- notre action fait Àaitre une réflexion critique qui, en
niste, ne comprennent pàs que la situation concrète dans orSanisant sans cesse la pensée, nous conduira à dépasser
laquelle se trouvent les hommes conditionne leur conscience uni conscience strictement primaire de Ia réalité. Cette
du monde et que celle-ci conditionne leurs attitudes et conscience doit atteindre un niveau supérieur pour que les
leur. capacité d'affrontement. Ils pensent que la transfor_ hornmes parviennent à la compréhension de la réalité.
yalion de la réalité.peut s'opérei automatiquemento par Mais cela exige une réflexion constante qui ne doit pas
I'action révolutionnaire, c,est-à-dire sans avôir besoin'de ttre refusée aux masses populaires, si on veut leur
remettre en question la conscience faussée des opprimés, libération.
ou sans,approfondir leur conscience quand celle_ci'est déjà Si les Ieaders révolutionnaires leur refusent cette réflexion,
en éveil. ils seront, eux aussi, empêchés de penser, tout au moins
-
n l]V a pas de réalitg historique qui ne soit humaine, dc penser juste. Car les Ieaders ne peuvent réfléchir sans
c'est 1à encore une évidence.n nV â pas d,histolre,irs les masses, ni pour elles, mais 4vec elles.
-pas Ce sont les- élites dominauices qui réfléchissent r4ru
les hommes, de même qu'il n'y a à'histoire pour les
hommes, mais une histôire dês hbmmes qui, flite par lcs masses, et s'ofirent le luxe de penser à leur suiet, Lors-
eux, en même temps les fait, comme disait Marx. qu'elles cherchent à mieux les connaître pour mieux les
Et précisément quand on refuse aux grandes majo_ dominer. C'est pourquoi ce qui pouvait Paraître un dia'
. -c'esl
lg droit-de participer en tant que zujeti agissants de logue des élites avec Ies masses, une commuoication avec
{tgs
l'histoire, qu'elles se trouvent aliénées ei doùinées. Le elles, n"est qu'un ensemble de simples < communiqués >,
dépassement de l'état cle < dépôts > qui asservissent. Leur théorie antidiarogique
.d'objets pour celui a" ,"jétr, q"i se contredirait elle-même si, au lieu d'imposer leurs vues,
est l'objectif de la véritable révblution, ne peut i'obtenir
sans I'action des masses, qui s,exerce sur Ia rèdité à trans- les él-ites s'adonnaient à la communication et au dialogue.
former, ni sans leur réflexion. Pourquoi les éIites dominatrices ne s'affaiblissent-çlles
Nous serions idéalistes si, en coupant I'action de la pas du lait qu'elles ne pensent pas tvec les masses ? Préci-
réflexion, nous pensions ou nous disions qu'une ,i*pl; lément parce que ces dernières sont leur conÛate absolu,
réflexion sur Ia situation d,oppression qui ôonduirait les leur < raison >, comme dit Hegel, déjà cité. Penser avec les
hommes à la découverte de ieur état d;objets signineraii masses serait dépasser la contradiction. Penser Lvec elles
déjà qu'ils sont devenus zujets. Il n'est pas âouteux, pour_ signiterait déjà la disparition 4s 1a demination. C'est
pôur cela que la seule fagon de penser iuste, du poin!
-d9
vue du dominateur, est de ne pas laisser les masses réflé'
6: n. lgs égoques pendant lesquelles les classes dominantes chir, c'est-à-dire ne pas Penser avec elles.
sonr sraDres,-époques où-le mouvement ouvrier doit se défendre
@nrre. un adversaire puissant qul, par moments, Ie menace et De tout temps les dominateurs ont toujours agi ainsi :
9Ïl."sj,-S11,*, tous.les cas. .solld.ement- instailé au pouvoir, proàui_ jamais ils n ont permis arD( masses de penser.
senr narureltement une litté-rature sociallste qui met
-àuiiâ^ctô eri relief
l'élément . matértel r de la réaliié,- iôs à Aap;;;;;,
et la falble efflcacité de Ia prtJe aè' càïsciôriàË'îumaine' et dé 7. Fernand.o GÂrcia, orlginaire du Hooduras, qui était notre
I'action. r (Lucien Gorouêxr,^ TÀ e Hnàan- S;i;;ceT and phi[atâ- âôi-ôuÀ Ëour Latino-rméricaiirs -à Sarttago dlr
pày, Jonqthân Capo Ltd, r.onao;,-ts6q-1. dt[_Ci"i"" élè;t A;;un
Chili, en 1969.

tzz t23
( [...] Un ccrrain Ir{r. _Giddy, dir Niebhur, qui fur par n&teur et un pôle dominé, qui s'opposent dans la contra-
lu suitc président de la Société royale, fit des'objectiôns tliction, alors que la libération révolutionnaire, qui cherche
(il. s'agit du projet de loi qui fut prééenté au pùement à dépasser cette contradiction, suppose non seulement
britannique en 1807, pour la créâtion d'écoles subven- I'cxistence de ces pôles, mais encore celle de leaders qui
tionnées) qui auraient pu êlre préoentées en n'importe ômergent dans ce climat de recherche. Ces nouveaux leaders,
qu.el .aut_re pays : << Tout bénéfique que puisse êtrê, ;; ou bien s'identifient aux masses populaires, se considérant
théorie, le projet de donner une éâucation âux ftavailleurs également opprimés, ou bien ne sont pas révolutionnaires.
des- clas-ses pauvres, il serait préjudiciable pour leur moral Le leader perd sa qualité de révolutionnaire quand il ne
et leur bonheur. Il leur apprèndrait à méiriser leur tâche pcnse pas avec les masses et que, imitant les dominateurs,
dans la société, au lieu de taire d'eux de bons serviteurs il se contente de penser à leur sujet, sans participer à leur
pour l'agriculture et d'autres emplois. Il les rendrait réflexion.
rebelles et réfractaires, au lieu de lôur enseigner la subor- Alors que dans le processus d'oppression les élites
dination, comme cela s,est vu dans les comiés vivent de la < mort vivante > des opprimés et qu'elles
Il les rnettrait en mesure de lire des ouvragesindustriels.
séditieux, ne se justifient que dans la relation verticale qui s'établit
des livres pervers et des publications contre ia chrétienté. cntre elles et eux, au contraire, dans le processus révolu-
Il les rendrait insolents envers leurs supérieurs et, en peu tionnaire, il n y a qu'un chemin qui authentifie le leader
d'années, le législateur serait contraint àe lever sur eux le qui émerge : << mourir > pour revivre par l'intermédiaire
bras fort du pouvoir 8 >. cles opprimés st avec eux.
_.Au fond, ce que voulait. ce Mr. Giddy dont parle Dans le premier cas, on peut affirmer que I'un opprime
Niebhur, tout comme ses émules d'aujourâ,hui q"i L I'autre, tandis que dans le second on ne peut déjà plus
parlent pourtant pas si ouvertement et cyniquement contre dire que quelqu'un libère autrui ou que quelqu'un se
l'éducation populaire, c'est que les massés ne pensent pas. libère par lui-même, mais que les hommes se libèrent
Mais les Giddy de toutes les époques, membres dd b ensemble. Nous ne voulons pas pour autant minimiser le
classe o.pprimante, incapables de -p"nrer avec les masses rôle des leaders révolutionnaires. Au contraire, nous met-
opprimées-,. ne peuvent empêcher celles-ci de penser. tons l'accent sur cette importance. Y a-t-il rien de plus
.
Ainsi, dialectiquement, sÈxpïque comment, -en ne réflé_ important que de participer à la vie des opprimés, des
_chrssaDt pas avec les masses, mais seulement à leur sujet, méprisés du monde, des << damnés de la terre ? >>
les_élites opprimantes se perpétuent. Dans cette participation, les leaders révolutionnaires
^
Il n'en va pas de même pôur les leaders révolutionnaires. doivent trouver non seulement leur raison d'être, mais
Ceux-ci, s'ils ne réfléchissènt pas avec les masses, dispa- aussi la source d'une profonde joie. Car ils peuvent réaliser
raissent. Les masses sont le crèuset où s,alimente leur vie, ce que I'on interdit à I'opprimé de réaliser authentiquement
et non pas un accessoire passif pour leur réflexion. Bien par lui-même.
qu'il leyr faille également réfléc-hir au suiet des massis Toute approche que les oppresseurs font en direction
pour mieux ies comprendre, cette réflexion 'se
distingue du des opprimés, en tant que classe, se situe inéluctablement
mode de pensée décrit plus haut. Elle en diffère parce que dans le cadre de la fausse générosité dont nous parlions
ce n'est pas une penséô pour dominer, muis poùr fibér;, au premier chapitre. La fausse générosité, pas plus que le
el quel en pensant au sujet des masses, les lèaders parti- dirigisme, ne peut engendrer les leaders révolutionnaires.
cipent à la réflexion des masses elles-mêmes. Car les élites opprimantes se reproduisent, de façon nécro-
_
Ce n'est plus une réflexion de seigneur, c'est une réflexion phile, dans l'écrasement des opprimés, tandis que les leaders
de compagnon. Et il ne peut en ê1re autrement. En effet, révolutionnaires ne peuvent naître que de la communion
la domination, par sa nature même, implique un pôle domi_ avec les opprimés. C'est pourquoi la tâche de I'oppresseur
ne peut être humaniste, alors que la tâche du révolution-
8, Reiuhold Nrnnrun. Moral Man ond lmmoral Society, op, cit,, naire I'est nécessairement.
p.118-119. Tout autant que l'antihumanisme des oppresseurs, I'hu-
124 1.25
manisme révolutionnaire suppose la science. Dans le pre-
mier cas, celle-ci est mise au service de la < réitcatioi >, t6volutionnaire, est difiérent du niveau de connaissance
dans le second, au service dc l,humanisation. Lorsque la primaire des masses, il ne doit pas en tirer une supériorité
science et la tephnologie sont utilisées poru ( réiûer >, pllr rapport à elles. Il ne doit pas mener les masses par
les opprimés ne sont qu'un accessoire dô I'action. Il n'en du slogans, mais dialoguer avec elles pour que leur
est pas.de même lorsque la science et la technologie sont crrnnaissance expérimentale de la rêalité,, fécondée par sa
employées pour I'humanisation. Dans ce cas les opprimés propre connaissance critique, se transforme peu à peu, en
ou bien deviennent égalernent des sujets agissants ài, pro- lonction de la situation concrète.
cessus, ou bieu restent réifies. Alors qu'il serait vain d'attendre de la part des élites
Or le monde n'est pas un laboratoire d'anatomie et les opprimantes qu'elles dénoncent le mythe de I'absolutisa-
llon de I'ignorance des masses, il serait anormal que les
!o.gme.s ne_ sont pas des cadavres soumis passivement londers révolutionnaires ne le fassent pas, et encore plus
à l'étude. L'humanisme scientitque révolutionnâire ne peut
pas, au nom de la révolution, voir dans les oppriTés des rnorrnal qu'ils agissent en s'appuyant sur ce mythe.
objets passifs, condamnés à suivre les presciiptions qui Le devoir du leader révolutionnaire est de faire prendre
résultent de son analyse. conscience par les opprimés non seulement de ce mythe,
nlais de tous les mythes dont se seryent les élites oppri-
Ce serait en effet souscrire à I'un des mythes de I'idéo-
mantes pour asservir. S'il n'agit pas ainsi, persistant à
logie opprimante, celui de l'absolutisation de I'ignorance. lmiter les oppresseurs dans leurs méthodes de domination,
L'hornme qui. $écràe que les autres sont absolum-ent igno_
rants se considère, lui et la classe à laquelle il appartient, lcs masses populaires pourront lui offrir deux types de
réactions. Dans certaines circonstances historiques, elles se
coûrme quelqu'un qui sait et qui est né pour savorr. En se
lnisseront << domestiquer > par les nouvelles idées déposées
rygeauq ainsi, il juge les autres comme des ignorants. Er cn elles. Dans d'autres, elles s'effraieront devant une
ils deviennent pour lui des étrangers. La < vàe > parole < parole > qui menace I'oppresseur qui << habite > en
est Ia sreruter qù impose ou cherche à imposer aux autres. e. En aucun cas elles ne deviennent révolutionnaires.
clles
Et. ceux-cr sont touJours des opprmés, ôeux à qut on a
Dans la première situation, la révolution est un leurre;
volé la parole. dans la deuxième, une impossibilité.
Il se oéveloppe chez celui qui vole la parole des autres Certains pensent parfois, en toute bonne foi, que, le
une protonde métance envers ceux qu'il èonsidère comme processus dialogique étant lent ro (ce qui n'est pas exact),
incapables. Plus il parle, sans laisser-parler ceux qui n'en
ont pas le droit, prus il exerce le powoir et pre;d goût
à. commander, à diriger, à ordonnêr. Bientôt, -i1 ne Pârfois cette parole n'est même.pas p-rononcée.
9.-màtm'un La présence
plus vivre saûs avou quelqu,un à qui actresser son leut ,r" (nas'nécessalrement un-membre de groupe révolu-
mot tt"nriaird suscebtible de menacer I'oppresseur qui a habite I
d'ordre. ;iÀ;" teJ màisei surfit pour que celle:i-ci, effravéés. âdoptent desa
nttttudes de refus. Un de nos élèves sud-amérlcains nous
Alors le dialogue est impossible. Le propre des élites i;iàï"te
-aue, d.ans une communauté tndigène de son payg, il a
opprimantes est que, parmi leurs mythes, elles s'attachent riiin cu;un orêtre fanatigue dénonce -la présence de deux
.-comràunisteË " au sein dô la communâuté' ( mettânt en dan-
à accentuer celû-ci, grâce auquel 'elles renforcent leur dar le fol catholique '. Dour que, la nutt suivante, les paysans
domination. iinanimes brrilent vifs les-deux simples professeurs prlmaires qui
nxercaient leur travail d'éducateurS. Peut-être ce prêtre avait-il
Le leader révolutionnaire, au contraire, scientifique- vri àà"s Ia demeure de ces malheureux maeslros rzrales guel-
humaniste, ne peut absolutiser I'ignorance âes masses. Il ques livres dont la couverture montrait le visage d'un homme
barbu...
ne peut croire. à ce mythe. II n,a même pas le droit de i0. Nous soulignons, une fols encore, que nous -refusons d'ad-
douter un seul-instant que ce soit un mythe, Comme leader, mettre une dichbtomi-e entre le dialogue et l'âctlon révolution-
nalre. comme s'II v âvait un temDs Dour le dlalogue et un autre'
il ne peut . admettre que lui seul saèhe et que lui seui -
dtffér'ent. oour Ia- révolutiou. Nôus afûrmons au contraire que
puisse savoir, ta dtaloâuè est l' < essence D de l'action révolutionnalre. C'est
Sui serait douter des masses- populaires. nourcuoi. dans la théorie de I'action révolutionnaire, les acteurs
Même quand -ct il constate que son niveau de salvo-ir révo- iont bortcr. de facon intetsubiectiûe, leur action sur l'obJef' la
lutionnaire, vu à la lumière de sa propre sttuatÏon ôncrète' qul leur Jert d'lntermédiaire, avec comme
conscience àblectif, par-detfl la'transformetlon de cette sltuation, I'humani-
t26 127
il faut faire la révolution sans communication, par des {il1 continue le processus, n'en est, comme nous I'avons
<< communiqués >, et, lorsqu'elle aura été réalisée, on rllt plor haut, qu'un moment décisif. Dans une vision
pourra développer un large effort éducatif. < Car, disent- rlynnmique et non plus statique de la révolution, celle-ci
ils, il n'est pas possible de pratiquer une éducation libé- nl comprend pas un avant eT w après, entre lesquels se
ratrice avant de parvenir au pouvoir. > rllucrait I'arrivée au pouvoir.
.
Analysons les principaux arguments de ceux qui pensent Naissant dans une situation objective d'oppression, ce
alnsr. rlilo recherche la révolution est le dépassement de cette
Ils croient pas tous cependant à la nécessité du rhrrntion et I'avènement d'une société d'hommes engagés
dialogue avec- les masses, mais ils -ne croient pas que rlnns un processus continu de libération.
celui-ci soit possible avant I'arrivée des leaders au pouvôir. t,n quàfité pédagogique, dialogique, de la révolution,
Lorsqu'ils disent qu'un comportement éducatif-critique rlui en fait une << révolution culturelle >, doit être présente
n'est pas possible avant I'accession au pouvoir, ils niènt rlnns toutes ses phases successives. Cette qualité est I'un des
le caractère pédagogique de la révolutiorren tant qu,action ltoyens efficaces pour éviter que le pouvoir révolutionnaire
culturelle 11 orientée vers la révolution culturei-le. par r'lnstitutionnalise, se stratifiant en < bureaucratie > contre-
ailleurs, ils confondent la signification pédagogique de la rdvolutionnaire, car la contre-révolution peut aussi être
révolution-action culturelle avec celle dè h nouvelle édu- lo fait de révolutionnaires qui sont devenus réactionnaires'
cation- qui devra être mise en æuvre après la prise du llt si le dialogue avec les masses n'est pas possible avant
pouvoir. l'nccession au pouvoir, parce qu'il leur manque I'expé-
Notre opinion, déjà exprimée tout au long de cet essai, rlcnce du dialogue, alors elles ne peuvent pas non plus
est qu'il serait vraiment naif d'espérer de la part des élites rccéder au pouvoir, car il leur manque également I'expé-
d'oppression une éducation de éaractère fibèrateur. ]lais rlence du pouvoir. Précisément, lorsque nous insistons sur
la révolution a un caractère pédagogique évident, sous ln dynamique continue du processus révolutionnaire, nous
peine de ne plus être une révolution, -et I'accession au ontcndons que c'est à la faveur de cette dynamique, dans
pouvoir n'en est qu'une étape, si décisive soit-elle. ln praxis des masses en union avec les leaders révolu-
En tant que processus culturel, la phase initiale de la
_ llonnaires que celles-ci et leurs leaders les plus repré-
révolution fait partie de la société d'oppression et ne peut rontatifs apprendront aussi bien le dialogue que le pouvoir.
etre perçue que par la conscience révolutionnaire. La (lcla nous semble aussi évident que de dire qu'un homme
révolution prend sa source dans cette société d'oppression n'opprend pas à nager dans les livres, mais dans l'eau.
et donc, pour qu'elle devienne action culturelle, il iui faut Lé 0iatogue avec les masses n'est ni une concession, ni
correspondre aux potentialités de cette société. Car tout rrn cadeau, ni même une tactique à employer comme
être se développe I'usage des slogans quand il s'agit de dominer. Le dia-
- ou
lui-même, dans le jeu
se transforme
- àLes
de ses contradictions.
I'intérieur de
condition- logue, rencontre des hommes pour << dire >> le monde, est
nements externes, bien que nécessaires, sont efficaces seule- rune condition essentielle pour leur humanisation véritable.
ment s'ils coïncident avec les potentialités internes 12. Si une << action n'est libre que dans la mesure où
La nouveauté de la révolution naît de l,ancienne société, l'homme transforme le monde qui I'entoure et se trans-
oppressive, qui a été dépassée. Et I'accession au pouvoir,
forme lui-même, si une condition essentielle de la liberté
cst l'éveil des possibilités créatrices de I'homme, si la lutte
sation des bommes. Il n'en est pas cle même daDs l:r théorie de pour une société libre ne peut s'exercer que lorsqu'elle
Ijiction .gppl'essive, _q.ui est r ôssentiellement , antidialogique.
Chez celle-ci,_ le schéma se simplifle, Les oclears ont, c6nime crée un degré toujours plus grand de liberté indivi-
obJets pour leur aclion, la réalité et les opprrmés, si'multané- ttuelle le >>,alors il faut reconnaître au processus révolu-
ment,. et, _c.amnle objecttfs, le maintien de itoppression par le
malntleD de la situation oppressir-e.
11. Dms l'essai déJà cltê:Z'Edd.catfon : pratioue de la lihefié. 13, a Une actlon llbre, dlt GaJo Petrovlc, nq peu! être gu'une
nous_ rlalyson8 plus en détail Ies rapports'entre- action culturelle rcilon oar lacuelle uu liomme chafige le monde qui I'entoure et
et révolution gulturelle. .i "harïse lullmême >... Et plus loin : n Une conditionIaessen-
12. Cf. Mao 'lsÉ-TonN(i, De In tonlraditlion, tt"ttà ae'la llberté est la connaissance des contraintes, cons-

128 129
tionnaire son caractère éminemment pédagogique. D'uno lltant donné que l'action antidialogique, dont I'acte de
pédagogie conscientisante et non d'unè << pédagogie > do rronquête est un élément essentiel, s'accorde avec la situa-
g dépôts >>, < bancaire >. C'est pour cela que le chemin lkrn réelle, concrète, d'oppression, une action dialogique
de la révolution est celui de I'ouverture aux masses popu. crt indispensable pour le dépassement révolutionnaire de
lates, et non celui d'une fermeture à leur égard. -iest sotto situation concrète d'oppression.
celui de la vie en commun avec elles, non Celui de la On n'est pas antidialogique ou dialogique < dans les
méfiance à leur endroit. Et si d'un côté la révolution nutges >, mais dans le monde. On n'est pas d'abord
requiert une théorie, comme le souligne Lénine, de I'autre rntidialogique et ensuite oppresseur, mais simultanément.
elle exige que les leaders soient unis avec les masses pour l,'ontidialogue s'impose à l'oppresseur, dans la situation
pouvoir s'opposer aux oppresseurs. nbjcctive d'oppression, pour opprimer davantage, par une
lonquête non seulement économique, mais culturelle, qui
rl6pouille I'opprimé de sa parole, de ses moyens d'expres-
Le rrrÉonre DB L'ÀcrIoN ANTTDTAT-ocrerrE ET sEs canecrÉ- rlon, de sa culture,
RlsrreuEs : re coNqrrÊTE, LA DfvISroN, LA MANIrULÀTIoN, Quand une situation d'oppression, antidialogique par
nnture, a été implantée, alors I'antidialogue devient indis-
L,NwAsIoN CULTURELLE ponsable pour la perpétuer.
l,a conquête progressive de l'opprimé par I'oppresseur
Après ces considérations générales, analysons maintenant npparaît donc comme un trait marquant de I'action anti-
plus- 9n profondeur la théorie de I'action antidialogique et rllnlogique. Le désir de conquête et, peut-être plus que le
la théorie de I'action dialogique. La première oppiimante, rl6rir, la nécessité de la conquête accompagnent l'action
la seconde révolutionnaire-libératrice. rntidialogique à tout moment. A I'opposé, l'action libéra-
lrlce étant dialogique par elle-même, le dialogue ne doit
La conquête pnr luiêtre postérieur, mais concomitant. Et comme les
Iurmmes seront toujours en train de se libérer, le dialogue
Le premier trait caractéristique de I'action antidialo- rlcvicnt un trait permanent de I'action libératrice ia.
la nécessité d'une conquête. L'homme antidia-
gique est Poursuivant les fins implicites de l'oppression, les oppres-
logique, dominateur, cherche, dans ses relations avec tours s'efforcent, par I'antidialogue, de détruire chez les
fautre, à le conquérir toujours davantage et de mille Itommes leur capacité de << voir >> le monde. Comme ils ne
façons, des-plus dures aux plus subtiles, âes plus répres- pouvent y parvenir totalement, il leur faut alors mythifier
sives aux plus adoucies, telles que le paternalisme. lo monde.
Tout acte de conquête suppose un sujet qui conquiert et De là vient que les oppresseurs mettent au point une
un objet conquis. Le sujet conquérant impbse ses vues à rôrie de moyens par lesquels ils proposent à < I'attention >
I'objet conquis qui devient par là une chosê dans les mains rlos masses conquises un monde faux. Un monde d'illu-
du conquérant. Celui-ci imprime sa marque sur l'être qu,il rlons qui, en les aliénant encore davantage, les maintient
domaine et en fait un être ambigu, un êtie qui < hébergi > pnssives devant eux. C'est ainsi que I'action de conquête
I'autre en lui. no présente pas le monde comme un problème à résoudre,
L'action de conquête, parce qu'elle < réifie > les hommes, ntris au contraire comme un donné, comme quelque chose
est nécrophile. à quoi les hommes doivent s'ajuster.
rlo statique
d* possibllités créatrices de l,homme r.., Et il ajoute : Ce détournement de I'attention des masses les empêche
( La lutte.pour une société-libre
"i.n"" ne peut s,exercer que loriqu'ello
cree- un degré toujours plus grand- de liberté in-dividueile.
(GaJo P_ErRovrc, Man and Freedom, In an international SvmDo_" 14, Cela ne signiûe aucunement, nous le disions au chapltro
sium, Sociallsm--Humanism, .édité par Erlch Fromm, Cncfior lrrrtcédent, qu'une fois instauré le pouvoir populaire révolution-
B-ooks, New,YorÉ.,--r966, .p. 2z+, z;ô,_zza--ou mèàe Âuteùr, ii irrlre, la révolution doive perdre son carsctère dialogique, même
Î'aut avolr Iu I Marc tn the Mld-Twentleth Cenfury, Andhor .l Io nouveau pouvolr a également le devoir moral de réprimer
Books, New York, 1967). louto tentativo de re6tauration de l'anclen pouvolr opprosseur.

130 131
de parvenir à une véritable praxis, car les oppresseuru lr malhonnêteté des opprimés. Le mythe de I'infériorité
cherchent à les cantonner dans une attitude de pure expec. I ontologique > de ceux-ci et de la supériorité de ceux-là 10.
tative. Masses conquises, masses stagnantes, passives, dévo. Tous ces mythes et d'autres encore auxquels le lecteur
nues grégaires et, en conséquence, masses aliénées. Poura songer, dont I'assimilation par les masses populaires
Il faut cependant aller jusqu'à elles pour les conquérir ort essentielle pour la conquête, leur sont apportés par utre
et les maintenir aliénées. Mais cette démarche de conquêto propagande bien organisée, par des ( slogans >, dont les
ne devient jamais une présence à leurs côtés, Cette i ap- véhicutes sont toujours les fameux < moyens de communi-
proche > ne se fait jamais par la communication, mals cstion de masse 1? >. Comme si le dépôt en elles de ce
< communiqués >, par le < dépôt > des mythes
par. les contenu aliénant était réellement une communication.
_
indispensables pour le maintien du stàtu quo. En définitive, il n'y a pas d'oppression qui ne soit néces-
Le mythe par exemple selon lequel I'ordre oppresseur rsirement antidialogique, de même qu'il n y a pas d'anti-
est un ordre de liberté, où chacun est libre de choisir son tlialogue sans que le pôle des oppresseurs ne s'acharne'
lieu de travail et où, si le patron déplaît, on peut le quitter lnfatigablement, à la conquête incessante des opprimés.
et chercher un autre emploi. Le mythe selon lequèl cet Déjà les élites dominatrices de la Rome ancienne par-
<< ordre > respecte les droits de la personne humàine et loient de la nécessité de donner < du pain et des jeux >
mérite donc toute approbation. Le-mythe selon lequel tu( masses pour les conquérir et les calmer afln de s'assu-
tous, pourvu qu'ils ne soient pas paresseux, peuvent deve- rcr la tranquillité. Les élites dominatrices d'aujourd'hui,
nir chefs d'entreprise. Mieux éncoie, le mythè selon lequel comme celles de toutes les époques, ont encore besoin de
le vendeur des rues qui crie : < pâte de banane et- de la conquête, comme une sorte de < péché originel >, avec
goyave >, est un entrepreneur aussi bien que le patron ou sans < le pain et les jeux )). Le contenu et les méthodes
d'une grande usine. Le mythe du droit de tôus à ltduca- de conquête varient au cours de I'histoire, mais ce qui ne
tion, alors que au Brésil par exemple, le nombre d,enfants change pas, tant qu'il existe une élite dqmin4filçs, ç'es1
qui parviennent à entrer dans les écoles primaires ou qui ce besoin nécrophile d'opprimer.
réussissent à y rester est honteusement déiisoire. Le mythe
de l'égalité entre tous, alors qu'on entend encore souvent La division
la question : < Sais-tu à qui-tu parles ? > Le mythe de
I'héroisme des classes opprimantes-, gardiennes de- I'ordre Il s'agit ici d'une autre dimension fondamentale de la
qui incarne la << civilisation occidentale et chrétienne >. théorie de I'action oppressive, aussi ancienne que I'oppres-
qu'eiles défendent contre la < barbarie matérialiste >. eion elle-même.
Le mythe de leur charité, de leur générosité, alors que ce Lorsque les minorités, soumettant les majorités à leur
qu'elles font, en tant que classe, est de I'assistantiùsme, cmpire, les oppriment, il leur faut, pour conserver leur
mythe qui fait écho sur le plan international à celui de la pouvoir, diviser les masses et les maintenir divisées. Ces
prétendue aide, stigmatisée par Jean XXIII 16. Le mythe minorités ne peuvent pas se donner le luxe de consentt à
selon lequel les élites dominantes < reconnaissent lêurs I'unification des masses populaires, qui signifierait, indis-
devoirs >, prennent le peuple sous leur protection, à cutablement, une sérieuse menace pour leur hégémonie.
charge-pour celui-ci d'acceptèr avec gratitudè leur parole C'est pourquoi toute action susceptible de favoriser si
et de s'y soumettre. Le mythe selon lequel la rébeliôn du peu que ce soit l'éveil et I'union des classes opprimées est
peuple est un péché contre Dieu. Le mythe de la propriété immédiatement combattue par les oppresseurs, par tous
privée comme fondement du développement dj lj per- les moyens et même par la violence physique.
sonne humaine, étant entendu que leJpersonnes humajnes
en question sont seulement les oppresseurs. Le mythe de 16 Memml. Darlant du profll gue le colonisateur attribue au
I'ardeur au travail des oppresseuÀ- et de la paressè et de coto"iié, aeôta'1s 3 o Par- son Jûgement, Ie colonisateur décide
cuC te Cotonisé est urr paresseux-efque Ia paresse est un éIément
--it. N;us de
rbnstitutif sa naturè. r (Op. cil- p. 81.)
no crltiguons pai'ces molens en eux-mêmes, mei6
75. Mat* et Mdgtstrd, paragraphes 771 et 172. I'usago qu'on er falt.

132 133

lr
Des concepts tels que l'union, l'organisation, la lutte, La prémisse fondamentale de cette formation est déjà
sont alors qualifiés de dangereux. Et réellement ils le sont Gn elle-même naive.Il s'agit de < promouvoir > la com'
pour les oppresseurs. Car leur mise en apptcation est lo munauté par la formation de leaders, comme si les parties
propre de I'action fibératrice. pouvaient promouvoir le tout, au lieu que ce soit le tout
Ce que veut le pouvoir opprimant, c'est affaiblir tou- qui, une fois promu, promeuve les parties.
jours davantage les opprimés, en les isolant, en créant et
Les individus sont jugés capables d'être des leaders
err aggravant les dissensions internes, par une gamme variée et expriment les
dans les communautés lorsqu'ils reflètent
de méthodes et de moyens. Depuis lei méthodes répressives
rspirations des individus de leur communauté. Ils doivent
de la bureaucratie étatique qui est à la dispositi,on, jus- 0tre en correspondance avec la manière de vivre et de
qu'aux diverses forrnes d'action culturelle par lesquellei il penser de leurs compagnons, même s'ils font preuve de
slrnipule les masses populaires en leur donaant I'impres- capacités spéciales qui leur confèrent le < statut > de
sion de les aider. lcaders.
Une des caractéristiques de ces méthodes, très rarement Lorsque, après avoir été séparés de Ia communauté, ils
décelée par les professionnels de l'éducation, sérieux, mais
reviennent à elle avec des moyens qu'ils ne possédaient
ingénus et influençables, est qu'elles s'appuient sur une pas jusque-là, ils s'en servent pour mieux diriger les cons-
vision parcellaire des problèmes. Plus on- pulvérise I'en- ciences dominées et aveuglées, ou bien ils deviennent
semble d'une région ou d'une zone en < communautés étrangers à la communauté, mettant alors en péril leur
locales >, dans des opérations de < développement commu- position de leaders. En réalité ils ont tendance, pour ne
nautaire >, sans que ces groupes soient éfudiés dans leur pas perdre leur position, à continuer, cette fois avec plus
ensemble, conrme fraction d'un autre ensemble (zone,
-vaste à manipuler la communauté.
d'efficience,
1égio1, etc.) lui-même partie d'un ensemble plus Cela ne se produit pas quand I'action culturelle, vue
(continent), plus on accentue l'aliénation. Et plus les com-
comme processus global et totalisant, concerne la com-
munautés sont a1iénées, plus il est facile de les diviser et
munauté entière et non pas seulement ses leaders. Quand
de les maintenir divisées. elle s'exerce par les individus devenus sujets agissants du
Ces fractionnements, qui aggravent le genre d'existence processus. Avec ce type d'action, le phénomène s'inverse.
parcellaire des masses opprimées, surtoul dans les carn-
pagnes, font obstacle à leur perception critique de la réalité
Les anciens leaders progressent au même rythme que I'en-
semble, ou bien ils sont remplacés par de nouveaux leaders
et les maintiennent étrangères aux problème} des opprimés qui émergent, à la faveur de la nouvelle perception sociale
d'autres, zones qui ressortissent à là même dialectiqùe que qui s'élabore.
la leur 18.
C'est pourquoi les oppresseurs n'aiment pas ce genre
C'est aussi ce que l'on observe dans les cours de < for- d'action, mais lui préfèrent celle qui, en perpétuant I'alié-
mation de responsables > qui, en réalité, favorisent I'aliéna- nation, contrecarre l'éveil des consciences et leur insertion
tion, bien que ce ne soit pas le but recherché par ceux qui critique dans la rêalitê apprêhendée cornme un ensemble,
les organisent. et ainsi s'oppose à I'unité de la classe des opprimés.
II *t ilutile de dire gue cette critique ne vise pas les Une telle unité est un concept qui gêne les oppresseuts,
-18. qui, dans une perspéctive dialectiq-ue. s'orientei.t vers
efforts même s'ils se considèrent eux-mêmes comme une classe,
une actioD. fondée sur la comprébension - dé la communauté
locale envisagée comme totalité ?n soi et Dartie d'une totalité non opprimante, bien entendu. Ne pouvant nier malgré
plus large. Elle vise ceux qui ne Densent pâs sue le déveionoe- tout I'existence des classes sociales, en relation dialectique
ment de la com-munauté Ioiale le- peut aioir lieu que dani^ ls
cjnterte d'ensemlle dont elle fait-parfle, en interàcflon avec de conflit les unes avec les autres, ils parlent de la com-
d'âutres contextes partiels, ce qui sùpposê la consciencè claiie préhension, de I'harmonie qui doit régner entre ceux qui
cle l'unité dans la diversité, de la nééesstté d'une organisâtion
pour sont obligés de vendre leur travail et ceux gui I'achètent 1e.
^canalieer l€s forces épàrses, et aussl de la nécesiité d'uns
transformation de la réalitë. Tout cela eûraie,-tout
bien entenOu, tes
oppresseurs., C'est pou_r-quol _ils e-rcouragent
gui, eu _plus d'gne ltmitation dee poispecuvee, type a'aétion
iiopose aux 19, a Sl les ouvrlers, de quelquo Eanlère' no parvlennent pas
À être proprlétalres (dlt l'évêque Franlc Spllt),
hommes I'c assistantialisme r. toutes fes-réformes de leur travall
de structures seront lnefflcaces. I)'allleurs,
134 135
Cette harmonie, au fond, est impossible, étant donné l,an-
tagonisme irréductible qui séparJ une clâsse de I'autre 2ô. non ceux de leurs sompagnons; la << promotion > d'indi-
vidus qui, faisant preuve d'une certaine capacité de leaders,
. Ils
prêchent I'harmoniè entre les classes comme si celles- pouvaient signifiei une menace et qui, une fois < promus >,
ci étaient des groupes occasionnels d'individus du genre doviennent < souples >; la distribution de subsides pour
oe.9.eul qui regardent en curieux les vitrines par une
après- los uns, et la dureté pour les autres, toutes façons de
midi de dimanche. diviser pour maintenir l' < ordre > à tout prix.
Une harmonie viable et eftective peut exister entre les Ces méthodes prennent appui, directement ou indirec-
oppresseurs eux-mêmes. Ils s'unissent immédiatement toment, sur un des points faibles des opprimés ; I'insé-
devant toute menace contre leur classà, même s,ils sont curité de leur vie, qui elle-même est déjà le fruit de la
{'opiSio.ng divergentes et, en _-certain, ào f"ti" p""ï dtuation d'oppression dans laquelle ils vivent. Ils nont
des
.intérêts.de ""r,
groupes. A I'autre pôle,'tn"r-onie est &ucune sécurité dans leur dualité d'êtres qui << accueillent >
possrole aussl entre des hommes en quête
de leur libération. Gn eux I'oppresseur, qui cherchent à le repousser et en
Exceptionnellement, I'harmonie p"oi réaliser et même temps sont attirés par lui. A un moment quelconque
même devenir nécessaire entre àes "n.o."-se ofposées, mais de la confrontation qui les oppose, il est facile pour les
dès que cesse la situation d'urgence"tur.".i", ; unies, elles
retournent à la contradiction qui les di
oppresseurs de réussir leur tactique de division. Car les
iépare et qui n,avaii opprimés savent, par expérience, ce qu'il en coûte de refu-
pas vraiment disparu dans cettè union
irovisoire.
.-
rer l' << invitation > qui leur est faite d'éviter de s'unir
, La nécessité de diviser pour por.ruoir màintenir l,état rvec eruL La perte de leur emploi et leur inscription sur
d'oppression se manifeste dàns tous t", la classé une << liste noire > qui signifie que les portes se ferment
""i"s'a"en faveur
dominante. Les interférences dans fe,,y"ài"utr, devant eux quand ils recherchent du travail, c'est la
de,certains.< représentants >> de ta ctasse aominée qui, moindre des choses qui puisse leur arriver. L'insécurité
en
realrte, sont des représentants de la classe dominatiicé de leur vie est ainsi liée directement à l'aliénation de leur
et
travail qui implique, en réalité, l'esclavage de leur per-
80nne, cornme le notait Mgr split, cité plus haut.
9i l9s - ourriers
e-reve qans
reçoivent de temps en temps un salaire Dlus
un systeme économique donné, lls-ne se satisfont'Dâs Les hommes ne s'accomplissent que dans la mesure où
(re -ces aug4entations. Ils être propriétalres et ion ils créent leur monde, un monde humain, et où ils le
vendeurs de leur trâvail [...].-veulent
ActuellementiléË-iravaitteurs Jôni
ilue re trav-ii- ôoiîiii- une pàrf -de créent par leur travail de transformation. Dans ces condi-
* -pl"^"^_=^ ql31 991sci9nt!
O5 la pqrsonne humaine ne peut -est tions, si leur vie dans le monde du travail est une vie en
nl se vendre. l'out_ achât ou vente de tralvail pïJ une
:1_q_"."^"oll"_!u!119":
venoue etià
esp_èce d'esclavage. . C'est_ dans certe aiièi1ion irïe ra locieié dépendance totale, dans I'insécurité, sous une menace per-
l**aT9_év_olue, mêTre dans ce systèTe _dont ori arnrmJ-quii manente puisque leur travail ne leur appartient pas, ils ne
l:9t.^.!1" ,aussi sensi.ble que nous à la dignité de la perso.nne
numarne, â savoir le narxisme. " (ti Bispos Lablan en'prol del peuvent se réaliser. Le travail sans liberté cesse d'être une
Ter_cer c. I. D. o. c. rnformà,.ue.iïô ïôoi, o b.t--oszkl
-trrundo, iâche dans laquelle leur personne puisse s'accomplir et
p. Iàil.)
t"ôJ,li""%rl""1,""&,"ïË"Jt",ï,ï: devient le moyen effectif de leur < réif,cation >.
l'11f*=_tBi"""Ë"$"""""",1î'"ï',"û."f Toute union des opprimés entre eux est déjà une action
.r._ tnventeur ! de cette ru_t1e. il ]a"i ii"à-i àJ sniéi-ia- riii*à
qui annonce d'autres actions et tôt ou tard leur fait per-
frii Xell#,f
classes
i?,*" ïïtl:ffi à,{;.i"#:X** ",*ji-",**i;::i
dans là société modernJôt-i; iùiË;ïtlies se livrent. cevoir leur état de dépersonnalisation et découvrir que,
Bien avant moi, ajoutait
- . Mâii-, p-tusierii"'" frï"ioïi'""" bourEeois divisés, ils seront toujours des proies faciles du dirigisme
avaient déjà. au aeverôp-peÉàni^ïi;t."itni;"à;" et de la domination 21. En revanche, unifiés et organisés,
des ctâsses et plusieurs économistes loursèolJàvâient dtiË'
nqire. IiTiË
fait l,ana_
tomie d.es class-es sociales J...1. ltâ-coit"iiirlià"-î'àte de
trer : 1) que démon-
rexistence dis.- ctaisei- éii- rieï"â ieijàrnei -p-frâiËs
21. Il est donc lndlspensable de maintenlr les paysans séparés
des travailleurs urbaifs et les étudiants doivent rester à l'écart
Aà'i';ilT,:tii"âf,ï'îoTïïîl,.ti;:ÀiFlijfJi'j{,#i'tr"",l{'illlÈ
Fême_ dtctature n'est en soi qu'une t""{J,iii;;^;;é;éd;"Ëi:d;ii: de ces deux groupes. Les étudiants, qui ne constituent-pas socio-
logiguement -une classe, deviennent -cependant, en adhérant au
-
tton de toutes les crasses. en vft ghn;;;ièÈ':aiï;Ëie; j...i;. peirp-le, un danger, car ils donnent l'exemple de la révolte.
(MARX-ENcELs, obras Esîogidat. Èdtï;âi-ï,;rilei"r;, ' Il^ fâut donc iaiie comprendre aux classôs populaires que lgs
volume, 1966, p. Moscou, rI.
4516.)
étudiants sont des lrresponsables et des -pèrturbateurs ds
136
137
ils feront de leur faiblesse une force de transformation, Dans la mesure où la division des masses opprimées est
avec laquelle ils pourront transforrner le monde et le rendro au maintien du statu quo, et donc à la préser-
nécessaire
plus humain. vation du pouvoir des dominateurs, il importe que les
Mais le monde plus humain auquel ils aspirent est con- opprimés ne puissent percevoir clairement ce jeu. Dans ce
tradictoire avec le < monde humain > des ôppresseurs, ce icns, répétons-le, la conquête est indispensable pour quo
monde qu'ils possèdent en exclusivité et dàns lequel ils lcs opprimés soient convaincus qu'on les défend, qu'on les
veulent réaliser I'impossible harmooie entre eux, qui trans- protègè contre I'action démoniaque d' < agitateurs margi-
forment les hommes en choses, et les opprimés, -qui sont naux )>, d' << ennemis de Dieu >>, car c'est ainsi que I'on
<< réifiés >. Puisqu'ils sont antagonistes, èe qui es1 favo- nppelle les hommes qui vivent, dans le risque, la valeu-
rable aux uns est nécessairement préjudiciable pour les reuse quête de I'humanisation des hommes.
autres. Pour diviser, les nécrophiles se désignent eux-mêmes
Diviser pour maintenir le statu quo devient donc I'objec- comme biophiles, et ils appellent nécrophiles ceux qui sont
tif impérieux et fondamental de la théorie de I'action domi tcs vrais biophiles. Mais I'histoire se charge toujours de
natrice, antidialogique. rcctifier ces << désignations )).
Accessoirement, nous trouvons dans cette action de divi-
Bien que l'histoire du Brésil continue à appeler Tira-
sion une certaine connotation messianique, selon laquelle dentes du nom d' << Infidèle >, et le mouvement de libé-
les dominateurs veulent apparaître comme sauveurs des ration qu'il incarnait d' << Infidélité >, le héros n'est plus
hommes qu'ils déshumanisent. Mais, en rêalrtê, le mes-
celui qui l'avait jugé comme bandit et I'avait fait qendre
sianisme qui colore leur action ne peut cacher leurs inten-
tions : ce qu'ils veulent, c'est leur propre salut. Ils veulent
et écarteler, ordonnant d'éparpiller, à titre d'exemple, les
restes de son corps ensanglanté à travers les bourgs effrayés.
sauver leur richesse, leur style de vie, leur pouvoir avec
Le héros nationàI, c'est Tiradentes lui-même. L'histoire a
lequel ils écrasent les autres.
cffacé le << nom > qu'on lui avait donné et a reconnu la
Leur erreur vient de ce que personne ne peut se sauver valeur de son geste.
seul (à quelque plan que I'on considère le sa[ut), ni comme
membre d'une classe qui opprime, m{ts avec les autres. Or, Les héros sont précisément ceux qui, autrefois, ont
dans la mesure où ils oppriment, ils ne peuvent être avec recherché I'union pour la libération et non pas ceux qui,
les opprimés, puisque le propre de I'oppression est d'être avec leur pouvoir, ont prétendu diviser pour régner.
contre evx.
Dans une psychanalyse de l'action oppressive, on décou- La manipulation
vrirait peul-être, dans ce que nous avonJ appelé au premier
chapitre la fausse générosité de l'opprèiseur, une des IJne autre caractéristique de la théorie de I'action anti-
dimensions de son sentiment de culpâbilité. Avec cette <tialogique est la manipulation des masses opprimées.
fausse générosité, outre qu'il cherche { prolonger un ordre Comme la division, la manipulation est un instrument de
cette conquête, qui résume toutes les dimensions de
inju_ste et nécrophile, il s'efforce d' << âchetei > sa paix. I'action antidialogique.
Mais la paix ne s'achète pas, elle se vit dans un acte iéel-
lement solidaire, aimant, qui ne peut être assumé, incarné, Par la manipulation, les élites dominatrices cherchent à
dans I'oppression. conformer les masses populaires à leurs objectifs. Et plus
Ainsi, le messianisme contenu dans I'action antidialo- celles-ci sont frustes, politiquement, qu'elles soient rurales
gique vient renforcer la signification première de cette
ou urbaines, plus eilès se laissent facilement manipuler
par les élites dominatrices qui ne peuvent accepter que leur
action : la conquête.
pouvoir disparaisse.
La manipulation s'exerce au moyen des différents mythes
l'<-ordre_1, que leur exenple est sans valeur, pulsque, étant dont nous àvons déjà parlé. On peut encore citer celui'ci :
étudiants, ils devraient étudier, do la même fâcon- crue les
ouvriers des usines et les paysans doivent travaiiler four le I'image de la bourgeoisie qui est offerte aux masses comme
( progrès de la nation r, modèle de leur éventuelle ascension sociale. Encore faut'
138 139
il, pour que ces mythes soient efficaces, que les masses dcvant I'alternative suivante : ou bien elles sont mani-
acceptent ce qu'on leur dit. nrrlées oar les élites qui veulent maintenir la domination,
Parfois, dans certaines conditions historiques, cette mani- llu bien elles s'organisent véritablement pour se libérer' Il
pulation s'opère par des pactes entre les classes domina- ost évident, par ônséquent, que la véritable -organisation
trices et les masses dominées. Ces pactes pourraient donner ne peut être- stimulée par les dominateurs; c'est la tâche
I'impression, à première vue, d'un dialoguè entre les classes. tles leaders révolutionnaires.
En réalité, ils ne constituent pas un dialogue parce qu'ils Il arrive, cependant que de grandes fractions de ces
sont orientés selon les intérêts évidents de l'élite dômi- masses populaires, qui constituent déjà un prolétariat
natrice. En définitive, ce sont des moyens dont les domi- urbain (iuitout dans les centres les plus industrialisés du
nateurs se servent pour parvenir à leurs fins 22. navs). ànimées d'une certaine agitation agressive, mais
L'appui des masses populaires à ce qu'on appelle la lfeôo"*o" d'une conscience révolutionnaire, se considèrent
<< bourgeoisie nationale >> pour défendre le prétendu capital ellès-mêmes comme privilégiées. La manipulation, avec
national est un de ces pactes d'où résulie toujours, tôt toute sa série d'illusions et de promesses, trouve souvent
ou tard, l'écrasement des masses. ici un terrain d'élection.
Et les pactes surviennent quand les masses, encore L'antidote de cette manipulation est l'organisation dictée
informes, cornmencent à émerger dans le processus his- par la conscience critique, qui trouve son origine non pas
torique et quand leur émergence menace lei élites domi bans le < dépôt , d;un endoctrinement révolutionnaire
natrices. Dès que les masses cessent d'être de simples spec- octroyé aux rnasses, mais dans une tnîse en question de
tatrices et donnent des signes d'agressivité, les éliies dômi- leur iituation dans l'histoire. Dans la prise de conscîence
natrices, effrayées, redoublent leurs manceuvres. La mani- de la réalité nationale et de la manipulation elle-même.
pulation s'impose alors comme principal instrument du Weffort a tout à fait raison quand il déclare : << Toute
maintien de la domination. politique de gauche s'appuie sur les masses populaires et
Avant que les masses n'émergent, il n'y a pas de mani- hepenà de leur niveau de conscience. Si on obscurcit cette
pulation à proprement parler, mais un écrasement total de conscience, la gauche perdra ses racines, elle flottera dans
ceux qui sont dominés. Dans leur état d'immersion quasi I'air en attendànt h chute inévitable, même si elle garde,
absolue, la manipulation n'est pas nécessaire. comme dans le cas brésilien, I'illusion de faire la révolution
La manipulation est, selon la théorie antidialogique, une quand elle ne fait que tourner autour du pouvoir 24. >
_
réponse que I'oppresseur apporte pour faire fàcè a un En effet, dans lé processus de manipulation, les for-
chang_ement historique de la iituatiôn concrète. Elle appa- mations de gauche sont généralement tentées de << tourner
raît alors comme une nécessité impérieuse pour les éiites autour du pôuvoir >, et, perdant le contact avec les masses
dominatrices qui visent, par son moyen, à une prétendue qu'elles devraient organiser, elles s'égarent dans un < dia-
< organisation >, afin d'éviter que ne surgisse le iontraire, làgue > impossible- avec les élites dominatrices. Elles
à gavg! la véritalle organisation des masses populaires en finissent par être elles-mêmes manipulées par ces élites et
voie d'émergence a. verser d;ns un jeu, réservé à leurs dirigeants, qu'elles
Celles-ci, inquiètes en cette phase d'émergence, sont appellent
^
réalisme...
La manipulation, dans la théorie de l'action antidialo-
gique, de même que la conquête dont elle -est I'auxiliaire'
- 22, Les pactes n'ont d'intérêt_ pour les classes populalres
dans c€ cas ce ne sont déjà plus des pactes
et
- les iervent à anesthésier les masses pour qu'elles ne pensent
lorsquo
--que
flnalités de I'a.ctlon prér'ue-ou-en cours-peuvent Ctie ctotsfeJ pài pas.
'
elles.
l' ( organ-lsltlon , qul est le frult de le manipula- Si les masses associent à leur émergence, à leur entrée
..23. Dans
tlon-, les masses-populalres, s-lmples objets manæuvrés, s'acicom- dans le processus historique, une réflexion critique sur ce
modent aux flnalités des manipu)ateurs,- alors que, dani la vérl-
ts.ble organisation, où les individus soît des iujôts aut s'auio
grganiselt, les _fnalitéq ne sont pas imposées par-une êlite. Dans 24. Franclsco Werront, c Politica de Mâssas ", tn Polltica e
I€_pr-emrer cas l'( organlsatlon D est Un instrument de u maS- n"-*ir"iô--3îîat ii wâstt, Editlons Civilizaçao Brasilelra' Rio'
siflcatlon ', dans Ie second, un instrument de libération. 1965, p. 167.

140 T4L
même- processus, sur leur situation concrète, alors leur On se rappelle le ton dramatique du discours fameux
agressivité prend la forme d'une révolution. Cette réflexion uu"-t" preiiaent Vargas26 adreisa aux travailleurs' le
I'union :
authentique s'appelle la << conscience révolutionnaire > Àu i;-*a
- Oï son dernier irandat, pour les appeler à
encore la << conscience de classe >. Elle est indispensablâ o-j" lr"* vous dire, cependant, que I'ceuvre gigantesque
po-ur que la révolution soit possible. dc rénovation que mon gbuvernement entreprend ne peut
Les élites dominatrices savent tellement bien cela que, Oùe, m"oee à boï terme sâns I'appui des travailleurs
et leur
instinctivement, elles recourent à tous les màyens, y com_ ;;"pé;;ti;;-q-""iidi"no" et décidée. >> Après avoir parlé
pris la violence physique, pour empêchei les masses de ,far'taoit pt"*i"rt mois de son gouvernement, dans ce
penser. Elles ont une profonde intuition de la force qo;if < un bilan des difficultés et des obstacles qui'
dialogue pour éveiller- -le sens critique.-Aiàrs que, pour
du
certains leaders révolutionnaires,
ii, se dressent contre I'action gouv.ernementale >>' il
Ëi et"pp"fâit jl
lê aiatoeue avec les n"i ; p""pr", dans son langage très direct,lacombien
cherté
masses donne I'impression d'être une occupition < bour- iËrt""t"it < aà"t l'âme, l'abanAon, ta misère, de
geoise et réactionnaire ), pow les bourgeoii, au
contraire,
Ie dialogue entre les massès et les leadis iZvolutionnaires
i; ;i;, l.et -tôtt trop faibles [...] le désespoir
-à" salaires
de la
des défa-
majorité du
est une réelle menace qu'il faut combattre.
;tft; et leô revendications
jours >'
peuple qui vit dans I'espérance de- .meilleurs
- En accentuant la mànipulation, les éliies dominatrices "-P,:is appel se faisait plus dramatique et objectif :
Ë;;
inculquent chez les individus fappeiit---tourgeois de ia < je viens uo* dir" que' en ce moment, le gouvernement
réussite individuelle. se-trouve désarmé, sins lois ni moyens concrets d'action
.Cette_.manipulation se fait soit directement par les élites, iÀÀcoiui" pôur tâ défense de l'économie populaire' Il
il11_t*i1","-r.ment,
par
I'intermédiaire âLs-iê"a"rr- fffi faut donc que le peuple s'organise, non seulement pour
ustes. (-es leaders, comme le souligne Weffort, interviennent aéienare t"t proprèt intérêts, mais aussi p,our donner au
au centre des relations entre les ?lites oligaichid; ;ii;; *ÀouË*L-"ot'le^point d'appui indispensable pour.la réa-
masses populaires. iisation des objectifs t.'.1. J'ai besoin de votre union' ïaL
-Car le-style d'action- politique appelé populisme appa_ besoin que vous voui organisiez solidairement en syndi-
raît précisément quand pioérrrn d,émer- cats; j'ai besoin que vous lormiez un bloc fort et uni aox
quand"ommence'i"
elles se mettént à revendiquer côtés du gouvernêment poru que celui-ci puisse disposer de
,C:T"_-1",r_,-asses,
reur partrcrpation, même de façon encore fruste. Le "force qui lui est nécessaire pour. résoudre vos
leader io"té fu
glg;1lirllqui baigne.dans ce processus, est un êtrt;mbisu. propres problèmès. J'ai besoin de votre union pour pou-
Justement, parce qu'il se situe entre les masses 'voif ruttèr contre les saboteurs, pour ne pas être prison-
et les ùi-
garchies domi-natrices, il est comme
iti". Il vit sur ni"i à"t intérêts des spéculateari et de ceux qui veulent
terre et dans I'eau. Sa position entre "-pt
les'oligarchies et lés r;L-i"nit au détrimeni du peuple. >> Et, avec la même
masses lui laisse la marque des deux camps. "Co--" poprr- emphase Aussi I'heure est-elle venue où le gouverne-
: <<
Iiste, cependant, dans tâ mesurè .lt li î" f"it que
inËni_ *.ttt en appelle aux travailleurs et leur déclare : etregrou-
puler, au lieu de lutter pour une véritable pez-vous tôùs dans vos syndicats, en forces libres orga-
organisation
populaire, ce tvpe de leadèr n,aide
en ,ie" ou preique rien nisées. A I'heure actuelle, aucun gouvernement ne pouta
la révolution. - ^ tittititu ou disposer de force sufftsante. pour ses réalisa-
, C'e.st seulement quand iI dépasse sa propre ambiguité et ltoÀ sociales t'il n" prut' conlpter sur I'appui des organi'
Ia nature dualiste de son action, et qu'il opte aetibàremeni sations ouvrières 26. >>

p,our
les. masses, qu'il cesse d,être'populiste. rl renonce En appelant avec véhémence les masses à s'organiser' à
alors à--ta manipulation et se livre au travail révolution_
nair.e d'organisation. Mais d'ordinaire, au ïeu d,être le - ziJ-"".ia"tt de la républtgue du Brésil de 1934 à 1945' et de
médiateur entre les masses et les élites, it àLvi"nt, pour ces ^"iË- à
1950 tï"iâii,'pit"oo"s
1954 (N. d. T.).
da Gama'
t"iitli. Prononcé--a!- stade vasco
dernières, une contradiction, et dé;'ù,;tË lé'p"d;; -
rc-i;'"iii'is'57, i;' ô Eà"ii"|o- ir"a athistg no -B rasfl' qui
Livraria
iirË offËbi6--ri.iitiii''-nt'-p. âz[ u' n+' (c'est I'auteur sou-
-

elles regroupent leurs forces pow paralyser son action.


rigrle.)

142 143
r
s'unir-.pour_rev_endiquer leurs droits, et en leur parlant, I'invasion culturelle qui, autant que les deux précédentes,
avec I'autorité d'un chef d'Etat, des obstacles, dej freins, est au service de la conquête.
des difficultés innombrables pour gouverner avec elles, ii Méprisant les potentialités de l'être qu'elle conditionne,
elgagg.qt .son gouvernement sur un chemin de plus en I'invasion culturelle est la pénétration des envahisseurs
pts. difficile qui allait aboutir au dénouement tragique de dans le contexte culturel des envahis, les premiers impo-
1954. sant arD( seconds leur vision du monde, et en même temps
Si Vargas n'avait pas révélé, dans la dernière étape de paralysant eux la créativité.
son mandat, une inclination si marquée pour I'organiiation - Dans ce chez
sens, I'invasion culturelle, indiscutablement alié-
rles. masses populaires, qui se traduisit d'aillesls par nante, même si elle est pratiquée en douceur est toujours
une
série de mesures prises pour la défense des intérêti natio- une violence exercée sur celui dont la culture est envahie,
naux, les élites réactionnaires n'auraient probablement pas qui perd son originalité ou se voit menaé de la perdre.
adopté des attitudes extrêmes comme ce iut le cas. Dans I'invasion culturelle, conrme du reste en toutes
Cela arrive à tout leader populiste quand il se rapproche, les modalités de I'action antidialogique, les envahisseurs
même .liscrètement, des massès popu[aires, au lieu àe r"s- sont les auteurs et les acteurs du processus, les sujets. Les
ter simplement I'intermédiaire dès-oligarchies. envahis en sont les objets. Les envahisseurs modèlent, les
Tant que I'action du leader se maintient dans le cadre autres sont modelés. Les envahisseurs choisissent, les autres
des- forces paternalistes et de leur prolongement assistan- suivent leurs options. Tout au slsins, c'est ce que cherchent
tialiste, il peut se produire des divérgencei occasionnelles les envahisseurs, ils agissent alors que les autres ont fillu-
entre lui et les groupes oligarchiquei atteints dans leurs sion d agir par l'intermédiaire des envahisseurs.
intérêts, mais ce seront raremenf des divergences pro- L'invasion ctrlturelle a un double visage : d un côté
fondes. En effet, ces forces d'action assistanti-alister, ins- c'est déjà une domination, de l'autre, c'est une tactique
truments de manipulation, sont au service de la conquête. de domination. Car toute domination suppose une invasion,
Elles fonctionnent comme anesthésique. Elles cachenf aux non seulement physique, visible, mais parfois camouflée,
masses populaires les véritables causes de leurs problèmes, où l'envahisseur se présente comme l'ami qui aide. Au
et leurs solutions concrètes. Elles fractionnent îes m"srei fond, I'invasion est une façon de dominer économiquement
populaires en groupes d'individus dont chacun espère rece- et culturellement l'être envahi, que ce soit l'invasion réa'
voir davantage que les autres. Iisee par une société mère métropolitaine dans une société
Il existe pourtant, dans tout cet assistantialisme de mani- filiale, ou I'invasion implicite dans la domination d'une
pulation, un moment positif. Il consiste en ce que les classe sur une autre, au sein d'une même société.
groupes assistés veulent toujours davantage et que lés indi Manifestation de la conquête, I'invasion culturelle con-
vidus non assistés, .voyant I'exemple de ieux qui le sont, duit les êtres envahis à la perte de leur authenticité. Son
commencent à s'agiter pour être assistés aussi.-Et coûlme progrmrme correspond aux ambitions de ses acteurs, à
les élites dominatrices ne peuvent << assistantialiser > tout ieurs normes, à leurs finalités. Etant donné son principe
le monde, cela finit par augmenter I'insatisfaction des antidialogique, elle ne peut tenir compte de la prise de
masses. conscience de ceux qui sont envahis, ni du contenu de leurs
Dans leur tâche d'organisation, les leaders révolu- progranrmes culturels. Eléments passifs, < assistantialisés >,
tio:rnaires devraient profiter de cette contradiction pour ici ceux qui souffrent I'invasion sont voués à être < emplis >
aider les masses populaires à prendre conscience dè h de connaiJsances qui, en général, n'ont rien à voir avec leur
manipulation. vision du monde. Les envahisseurs, dans leur désir de
dominer, de modeler les autres selon leurs normes, leur
L'invasion culturelle mode de vie, ne cherchent à savoir comment les envahis
27.
pensent leur propre monde que Pour mieux les dominer
Finalement, nous découvrons dans la théorie de l,action
antidialogique une autre caractéristique fondamentale 27. Dans ce but, les envahisseurs se servent, de plgs en-plus,
: d.es sciences sociaies et do la technologie, et même des sciences
144 t45
I-l importe, dans I'invasion culturelle, que les envahis d'action culturelle de caractère dominateur n'est pas tou-
voient leur situation avec les yeux des envâhisseurs et non jours exercé délibérément. En réalité, ses agents sont
avec les leurs. Plus ils adoptent les wes des envahisseurs, iouvent aussi des hommes dominés, < surdéterminés > par
plus ceux-ci sont renforcés-dans leur stabilité. la propre culture d'oppressionss'
Une condition essentielle pour le succès de I'invasion ôar, aunt la mesurè où une structure sociale apparait
culturelle est que les envahii soient convaincus de leur rigide, de type dominateur, les institutions pédagogiques
infériorité intrinsèque. Et comme rien n'existe sans son q,ii en font partie seront nécessairement marquées par son
contrate, à mesure que les envahis se considèrent << infé_ climat, véhiiulant ses mythes, et orientant leur action en
rieurs >, ils admettent nécessairement la < supériorité > accord avec la structure en question.
des envahisseurs. Les valeurs de ceux-ci deviènnent les Les foyers familiaux, les écbles primairgs et secondaires,
règles des envahis. Plus s'accentue I'invasion, aliénant à les univeisités, qui n'existent pas dans fabsolu, mais dans
la fois la culture et les êtres, plus ces derniers voudront le temps et dàns I'espace, ne peurent échapper aux
ressembler aux envahisseurs : àdopter leur démarche, se influencis des conditioni objectives de la structure envi-
vêtir de la même façon, parler comme eux. ronnante. Ils fonctionnent généralement, dans les struc-
Le moi social des envahis qui, comme tout moi social, tures dominatrices, comme des agences de formation de
se.construit-à partir des relations socio-culturelles qui se futurs < envahisseurs >.
créent au sein de la structure sociale est marqué de dualité Les relations parents-enfants, dans les foyers, reflètent
autant que la culture envahie elle-même. C'est cette dualité, habituellement lei conditions culturelles objectives de I'en-
dont. nous avons déjà souvent parlé, qui explique q"" fé, semble dont elles font partie. Et si ce sont des conditions
envahis et les dominés deviennent, à un moment ^donné autoritaires, rigides, dominatrices, elles pénètrent dans les
de leur expérience existentielle, cornme un moi << adhé- foyers qui viennent alors renforcer le climat d'oppression2e'
rent > au toi oppresseur. Plus se- développent ces relations d'autorité entre parents
Il faut que le moi opprlmê brise cette sorte d' < adhé- et enfants, pluJ ies enfants, dans leur jeunesse, intériorisent
Lelge ? au toi oppresseur, en s'éloignant de lui, pour l'autorité paternelle.
I'objectiver. Cette << distanciation >> né sera possibie'que Discutait avec sa clarté coutumière le problème de la
lorsqu'il se verra, dans une perception critique, en contra- nécrophilie et de la biophilie, Fromm a analysé les condi'
diction avec lui. tions àbjectives qui engéndrent l'une et I'autre attitude, que
Ce changement qualitatif de perception du monde, qui ce soit àans les loyerÀ, dans les relations parents/enfants,
ne se. réalise pas en dehors de-la piaxis, ne sera jamàis dans le contexte iocio-culturet de haine et d'oppression
suscité par les oppresseurs, car il và à I'encontre Oê teur ou, au contraire, d'amour et de liberté.
théorie. Au contraire, c'est le maintien du staîu qao qui les
intéresse, alors que le changement dans la perôeptiôn du
monde, qui suppose une insertion critique dàns Ë réalité, 28. Cf. L. ÀLrsussBn, Pour Mam, {qspelo' P-aris, 1967-'..oh
il-Ëô""sà"""'toîi-un-châpitre à la c dialeètique de la surdéter-
est pour eux une menace. Voilà pourqubi I'invasion cultu- *dôl'Lîutoritarisme
minâtion D.
relle est un élément caractéristfoue de l,action antidia_ des parents et des r-naîtres aqqarqt! $9
plus en plus aux jeunes comme un obstâcle- â leurâux llDerre' ue
logique. plus en plus, par consequent'
-cui-'rêauisent la--j-eunesse--s'oppose formes
Cependant, dans notre analyse de I'action antidialogique, â;à'.ir"i - ieJ Éossilitites d'exprêssion -et empe-
-est-une des
ËrrËiï'io"'âin"àJià". cétte âfflrmation, qui mânl-
un aspect nous paraît important à souligner. Ce type ËlËâirà"" po"iii""J a" notià temps, n'esi fas le fruit du hasartl'
dont nous
bËi:'ï foïd,-itï ivmrrtome dd ci-clima't his-tortsue
thapitre qu'il caractérisait-notre époque
it".,î! ait-âï'piJ-ièr
*'tit"-?p'5ôue-à"tttioiologiq'ue.
c'est porrrquoi la réaction
nafurelles. Car I'invasion, dans la mesure orl elle
i.,iàfi" péut
crrlturelle essentiellement 'imposée, ne peut sè-pàisè"est action iî"iT" rËirî""ê-'ne êfre iroè, sauf de- façôn tendancleuse,
ae t;aiàé
-âèi ;;-;i"'i;';-fipiê- ifiatce du confiit des génér:itions
-iI- v gul a -tou-
des sciences et de la techïologie qtfi raciiitôni I'action iàr*fi"îlie .--"t'eiisfJ èncore. Réellement, -a quelquedénonce
.
chose
:1",+t_r:9y."tj Pour eux,,.il est indispen'sabte dJiànnatt"d lé-paiiô àËïruî--i"it-ia.--nans sa révolte, ce que la j-e.unesse
l,e- p""-fTJ des eDvahis, Ji moaele h1uSte dd la socidté dominatrice'
9t^ .afi_q _dg p_ouvoir déflnir les possiliilités
(le leur lutur et ainsi les lnfléchir
intérêts.
dans le sens. de leuis propres "'.îd"6-"â-ôtit-Ë
ë"ttï-"?""tïà] avec soir caractère particulier, est très
"ep"taatt,subsiste.
réceute. LiaritoriÎarlsme
't
46 l4'l
Les enfants sont déformés et frustrés dans leur puis- le peuple pour organiser des programmes -d'action éduca-
sance créatrice lorsque I'ambiance est faite de hainè et tivË. E,ï efet, pour eux, < l'ignorance absolue > du peuple
d'oppression, comme le dit Fromm. S'ils ne parviennent ne lui permét rien de plus que de recevoir leurs
pas dans leur jeunesse à se situer dans la ligne d'une
enseignements,
révolte authentique, ou bien ils s'accommodent dans une Màis tes êtres envahis, à un moment donné de leur
démission totale de leur volonté, atiénés par I'autorité et expérience existentielle, commencent, d'une façon ou d9
par les mythes dont cette autorité se sert pour les < for-
I'autre, à récuser I'invasion à laquelle ils avaient pu-anté-
mer )>, ou bien ils en viennent à adoptér des compor- rieurement s'adapter. Alors les envahisseurs, pour expliquer
tements destructeurs. leur échec, parlènt de l' << infériorité > des envahis, ces
Cette influence du foyer se prolonge dans I'expérience << paresseux >, ces << malades >, ces < ingrats > et aussi
de l'école. Les élèves découvrent vite que, comme dans parfois ces << métis >.
leur_Toyer, pour réussir il leur faut s,aàapter aux règles ' Les bien intentionnés, c'est-à-dire ceux qui << utilisent >>

établies verticalement. Et I'une de ces règles est de-ne I'invasion, non par idéologie, mais à cause des déforma-
pas penser.
tions dont nous avons parlé dans les pages qui précèdent'
Intériorisant I'autorité parentale vue à travers un type finissent par découvrir, au cours de leurs expériences, que
rigide de relations que l'école accentue encore, ils "oït certains èchecs de leur action ne proviennent pas d'une
ensuite te_ndance, lorsqu'ils commencent leur carrière pro- infériorité ontologique des hommes simples du peuple'
fessionnelle, à suivre les cadres rigides dans lesquels ils mais de la violence de leur action d'envahisseurs'
ont été << déformés >, et à laisser s'installer en eux la C'est là généralement une étape difficile pour ceux qui
peur de la liberté.
font ce gerie de découverte. Ils ressentent la nécessité de
Cette tendance, associée à une attitude de classe, explique
sans doute I'adhésion d'un grand nombre de professiônnels
r.oon""i à l'invasion, mais les norrnes de la domination
sont tellement ancrées à I'intérieur d'eux-mêmes que ce
de l'éducation à une action antidialogique sô. euelle que renoncement est pour eux presque une mort' Renoncer à
soit leur spécialité, lorsqu'ils entrent in relation avec le l'acte envahisseui signifie, èn quelque sorte, dépasser la
peuple, ils sont fermement convaincus qu'il leur appartient
dualité dans laquellells vivent, à la fois dominés et domi-
de << transférer >, d' << apporter >> ou de << livier > au nateurs. Cela signifie renoncer à tous les mythes dont se
peuple leurs connaissances, leurs techniques. Ils se consi-
dèrent eux-mêmes comme les promoteurj du peuple. Leurs
nourrit I'invasion et susciter une action dialogique' Cela
signifie donc cesser d'être << au-dessus > ou < à I'intérieur >'
programmes d'action, inspirés par la théorie dè I'action
des étrangers, pour être < avec >, comme des
pppressive, rassemblent leurs finalités, leurs aspirations, "à--"
compagnons.
leurs convictions.
Rien ne sert d'écouter le peuple puisque, < incapable
I.â à peur de la liberté > s'installe alors chez eux' Et
-par ^eux pendant tout ce processus traumatisant, ils ont naturel-
et inculte, il a besoin d'être éduqué pour iortir i;;;t tendance à iustifier leur peur avec toute une série
de I'indolence..qui engendre le soui-développemènt > (sîc).
de bonnes raisons.
Pour eux, < l'inculture du peuple est telle qï'it teur pàrait
absnrde-d'évoquer ta nécesiité-de respecter la ,, visiôn du Cette < peur de la liberté >>, chez les - techniciens de
monde " qu'il pourrait avoir. Seuls 1es professionnels de t'"Ao""tion iui n'ont pas encore pris conscience d'être des
envahisseurs,^ est encùe plus forte quand on leur montre
la culhrre ont une vision du monde >. De même, ils la portée déshumanisante de leur action.
trouvent absurde que I'on prétende indispensable d'entendre
Il n'est pas rare que,'décodage
dans les cours de- formation, sur-
30. Cela explique peut-être ausst I'attitude anildialoglque de tout au màment du < > des tableaux de situa-
ceux- qui, pourtant convalncus dans leur opuon révolut"lohnalre, tions concrètes, les participants, irrités, demandent au
99l,ttnJent, cependant,à ne pas_ f-aire conldnce au peupte, ef- !i
cratndre la commuDlon cuec lul. Sans le savoir.-ils- abritent ôôrdinateur d; débaf : < En définitive, où donc voulez'
9!9ore. en eux l'oppresseur..F ils craignént la liberté, vous nous mener ? > En réalité, le coordinateur ne cherche
dans Ia mesure oir ils accueillent_réaltté,
en eux le o mialtre ,. pas à les diriger. Simplement, prenant conscience des pro-
148 149
qqe po.se une situation concrète, ils commencent
?l1ry: ni les participants de la discussion dans ce quartier pauvre
l,_?"t9,"u:tr
qu'en approfondissant I'analyse de cette situa.
tlon, il leur faudra soit renoncer à leurs mythes, soit a; N& York ne parlent et n agissent par eux-mêmes, en
iol ;ilt au pio"Àùt d'évolution historique'--Ni les uns ni
renforcer. ou de la
Ë-;t* t'" sont des théoriciens des idéologues
-le Se dépouiller de leurs mythes et y renoncer,
moment, une < violence
c,est, sur A;rtd;ti"". Au contraire, ils en sont des effets, et ils en
> contrà t"oàeL"r,
par eux-mêmes. Les renforcer, c'est se àe.ouurii.
pratiquéo deviennent
--C;Ltt aussi des causes.
iu ;;i; fa des sérieux problèmes que la révolution doit
i-s;ue, qui est aussi un mécaniém" j"-àéf;; "" l'étape où èlle parvient au pouvoir'
est de trans_ lfironter dans
férer sur le coordinateur ce q"i pratique -ô"fi; etupe qui exige deJ leaders un maximum de
rante : dirtger, conquérir, cou.
"ri-i.,ir"
toutes manifestations rug"r." polit^ique, de décision et de courage, requiert par
de la théorie antidiàlogique."nuoirir3l, .ôireq"Ëot un équilibre suffisant pour qu'ils ne se laissent
_ Cette même fuite se_prôauit, à une moindre éche'le, chez o", uli"r
-ll à des ittitudes irrationnelles et sectaires'
-J certain
9. hgp-:.r du peuplè_, a"n.' i"--"r*"-îù r" siruation
d'o.ppression les écrase et où li -<< assistantia-
que les professionnels de l'éducation' de
::ïIèt", formation univeriitaire ou non, de toutes spécialités, sont
usme )> les domestique. à"r n6*"t qui ont subi la < surdétermination > d'une
Une des éducatriées dg Fult Circle de New york, par la dualité'
;lt*; dt d.mination et qui sont marquéspopulaires,
qui
réalise un travail éducatif d"- gr;d" iË-ooutiai""t même être iisus des classes leur
oo,r, a rap-
po:té Ie fait suivant. Elle fa-isaii ";L;i,
;" î;;; analyser un défôrmation serait la même, sinon pire' Pourtant, ces
tableau de situation ; ;;;0" d,habitants oiôiàttioo""fs sont nécessaires pour ti réorganisation de
" t;; On
<< codée
des zones pauvres de New Voit.
i ,.y"ir, au coin
d'une rue, celle-là mcry9 où- sË àlr.i"r"ii
i" r*ieie. Ùn grand nombre d'êntre eux' inhibésuneparaction
leur
Ia réunion, u p"* Oà U iiU-erte >, hésitant à s'engager dans
un_grand tas d'ordures. Un des particip-anis-ait aussitOi-l hrimanisante, sont en réalité plus aveuglés qu'autre chose
< Je vois une rue d,Afrique ou ?;À-iriqoË t"tin". àJ il sémble que non sddement ils pourraient, mais
Et pourquoi pas dè New yorÈï-âemanoa l,éou_ "à"t être récupérés pour la révolution'
ils devraient
^l
Catrlce- Aussi faut-il que la révolution, une fois--paryenue.au
que, répondit-il, nous sornmes aux Etats_Unis po"t.a, prolongè ce qui était auparavant l'action cultu'
^.1-ll.r""
et_qq-rg1 on ne voit pas ça. )> i.rià aiiôgiq"e-en inst^aurant la < révolutiot culturelle >'
Indubitablement, cei homme et plusieurs
de ses compa- À*.-î" iôiruoir révolutionnaire, conscientisé et artisan
gnons qui étaient d'accord ave" lui, e" -pfeine àe ta con'scientisation, n'est plus un pouvoir quelconque'
éveil de la consci.o"" ,r, -t"v"i"ot'înl réalité
d' ptrire
<<
qui lo"uotr nouveau; un pouvoirqui n'est pas szule-
les_gênait et dont la découverte't;;;;;d;' ^uit ""
-ént oott"in nécessaire pour ceux qui veulent continuer
- S-oumise au conditionnement d'une r." du succès et à nier les hommes, mais encore we invitatiozr courageuse
de Ia réussite oersonnelle,.""; ",rtt penserait adressée à tous ceux qui veulent participer à la recons-
d^étruire .#il;ï.,iiïr"
gf ifopre.cap".iic à" ";;;i";JË'ïiene"r""onnair_ truction
- pâ"t cede la société.
satr en sttuation objective défavorable. sens, la < révolution culturelle > est la conti-
--.I)ans ce c:N, comme dans le cas des professionnels de nuation nécessaire de I'action culturelle dialogique qui
l'éducation, on voit clairement la force < doit être menée dans la phase antérieure à l'accession au
zurdéterminante >
de Ia culture dans lacuelle..é àe""i"ppànt*iËJ pouvoir.
'flir," rnvtt", q,r"
les
-hommes intériorisènt. a Ia culture La << révolution culturelle > prend la société en recons-
de Ia ctasse dominante qui fait "t ;Ë;l;.i;;
"q"e ";Àt
hommes comme êtres de décision. -
liaËrmation des t*"tio" auot sa totalité, et en fait le champ dequisonneaction
formatrice. La reconstruction de la société,
peut
Au fond, ni les professionnels dont nous avons parlé âd;tt"ptG de façon mécanique,-trouve son instrument
dans la culture
o q"i t" tË-"têe gràce à cette révolution,
t"lti#; Iridjirfilrffe .Ertenston
communicaclon ?, r'c.r.R.1.,
essentiel.
150 151
P"-lg façon dont nous I'entendons, la << révolution qu'elle n'est pas faite par l'ancienne élite dominatrice qui
culturelle > est le degré maximum posiibte de conscien- se serait réorganisée à cette fin, mais par les hommes qui
ti;atipn qui. doit Ctré mipe ?"-*"-uË- pL le pouvoir ont eux-mêmes pris part à la révolution. Ayant << accueilli >
rév_olutionnair-e. gt gul doit atteindre toris tes
quele que soit la tâche qu'ils doivent accomplir.
hà-m; en eux I'oppresseur, ils résistent, cornme s'ils étaient à sa
place, aux mesures essentielles qui doivent être prises par
, 9'"rl pour.cela que cetté enfteprise ne peut se contenter le pouvoir révolutionnaire. Dans leur dualité, ils acceptent
oe ra tormatroa 1sçhnique des techniciens ni de la forma. aussi, encore en fonction des << survivances >, le pouvoir
tion. scientifque des hommes de science dont la nouue[e qui se bweaucratise et les réprime avec violence.
société a besoin. Celle-ci ne peut différei de l,ancienni
Quant à ce pouvoir bureaucratique, violemment répres-
société d'une façon seulement- partielle, it ; p;"i sif, il s'explique par ce que Althusser appelle la < réacti-
pas.non ph's apparaître d'un setrl coup,'comme
"tt"le cro'ient vation d'éléments anciens 33 >, que l,on observe chaque
rngenument les mécanistes.
fois que les circonstances particulières de la nouvelle
, I.a société révolutionnaire ne peut attribuer
logie 1st mêmes finatirés qu'eie
à la techno- société le permettent.
uu;it-J;; h
antérieure. F,n conséquence, lâ formation des hommes devra
société Nous pensons donc que le processus révolutionnaire doit
être une action culturelle dialogique qui se prolonge en
aussi être ditrérente. < révolution culturelle > après l'accession au pouvoir. Et
Dans ce sens, la formation technico_scientifique n,est nous jugeons indispensable, tout au long du processus,
pas en opposition avec la formation human]ste des un eftort sérieux et profond de conscientisation. par
hommes, puisque la science et h téchnologie, Aans -ia lequel les hommes, dans une praxis véritable, dépassent
,
socrete revoluttonnaire, doivent être au service de leur l'êtat d'objets, d'êtres dominés, et deviennent des suiets
libération pennanente, de leur numanisalion de I'histoire.
. Ptalt.donng qu'aucun homme ne peut vivre sans être Dans la révolution culturelle, finalement, la révolution,
pægre dans le temps et dans l,espace, la formation des en développant la pratique du dialogue permanent entre
nommes, pour quelque tâche que ce soit, exige que les leaders et le peuple, consolide la participation de ce
l,on
considère :
dernier au pouvoir.
I' - ladeculture
molns
comme une superstructure, capable néan_
conseryer des << suriivuo"", ,-'drl ^passé dans
Au fur et à mesure que, ensemble, les leaders et le
peuple deviennent critiques, la révolution se défend plus
I'infrastructure en cours ae t u"rtà.*"tiJi révolution_ facilement contre le risque des bureaucratismes qui
naire 32;
conduisent à de nouvelles formes d'oppression et d' < inva-
- mais aussidelalatâche
transformation
à remplir çomme un moyen de
culture.
sion >>. Et c'est toujours la même invasion qui tend à
réapparaître, que I'envahisseur soit un agronome, un socio-
,-_f_
*".yT" que la conscientisation, dans et par la < révo_ logue, un économiste, un médecin, un religierx, un édu-
,^: t^o:,_:r1j*,"ile >:. qagne en profondeur, dàns la praxis cateur populaire, une assistante sociale ou un révolution-
crearrce de la société nouvelle, les hommes découvreït naire en train de se contredire.
les
laisons des << survivances > mythiqu", q"i ,oot, en réalité, L'invasion culturelle, au service de la conquête et du
des thèmes forgés au temps de tiancie'nne société. Alors maintien de l'oppression, suppose toujours une vue parcel-
ï_fTy_",it se libérer plus rapidement de ces specrres qui laire de la rêalilê, considérée comme statique, dans la
sont touJours un sérieux_problème pour toute iévolution, superposition d'une vision du monde sur une autre. Dans
car ils font obstacle à l'éàiûcation àe la nouveUe société. la < supériorité de l'envahisseur et < I'infériorité > de
>>
A. travers ces < survivances >, fà so"ietC d,oppression celui qui est envahi. Dans I'imposition des critères. Dans
cgntfnu3 à <- envahir >, et cette fôis elle
revolutlonnaire elle-même. C,est une invasion
Ë société
"ou"nit
terrible parce
3ll. Selon Althusser, ( cetto réactlvatlon seralt prôprement
32. Cf. Louis Âr-raussER, pour Mort, op, cit. lnconceva-ble dans uno dlalectlque dépourvue de surdétermina-
llon ". (Op. cit., p. 116.)
t52 153
la mainmise sur l'être envahi. Dans la peur de le voir sible parce que ce sont des sociétés aliénées, dont le centre
s'échapper. de décision politique, économique et culturel se trouve
L'invasion culturelle implique également que le centre en dehors d'elles, dans la société métropolitaine. C'est
de décision de ceux qui sont envahis se situe en dehors celle-ci qui décide en dernier ressort du destin des sociétés
d'eux, chez les dominateurs envahisseurs. Et tant que la dépendantes qui ne font plus que subir des transformations.
décision n'appartient pas à celui qui doit décider, qu'elle Ce sont des < êtres dépendants > et leur transformation
lui est extérieure, il a seulement l'illusion de décider. s'effectue au profit de la métropole.
Voilà pourquoi il ne peut y avoir de développement C'est ainsi qu'il ne faut pas confondre développement
socio-économique en aucune société dualiste, < réflexe 3a >, et modernisation. Cette dernière, toujours réalisée de façon
envahie. Pour qu'il y ait développement, il faut : imposée, peut atteindre certaines couches de population
qu'il se produise un mouvement de recherche, de de la société satellite, mais sert avant tout les intérêts de
-
créativité, qui ait son centre de décision chez l'être même la société métropolitaine. Une société simplement moder-
qui s'y engage; nisée, mais non développée, continue à êue dépendante
du centre externe, même si elle dispose, par simple délé-
- et maiscedans
que mouvement s'opère non seulement dans
I'espace, le temps où se situe cet être, et que gation, d'un minimum de pouvoir de décision. C'est ce
celui-ci en soit conscient. qui arrive et arrivera à toute société dépendante, tant
C'est pourquoi si tout développement est une transfor- qu'elle reste dépendante.
mation, toute transformation n'est pas forcément un déve- Nous avons la conviction que, pour vériter si une
loppement. La transformation d'une graine qui, dans des société se développe ou non, nous devons aller au-delà
conditions favorables, germe et naît, n'est pas un dévelop- des critères d'analyse tels que I'indice du revenu per capita,
pement. De même la transformation d'un animal n'est ou I'indice de progression du produit national brut, qui,
pas un développement. Tous deux sont déterminés par une fois devenus des < statistiques >, n'ont plus aucune
l'espèce à laquelleils appartiennent, dans un temps qui ne signifiça1is1 véritable. Il nous semble que le critère de
leur appartient pas, car c'est le temps des hommes. base, primordial, est de savoir si la société est ou n'est
Ceux-ci, parmi tous les êtres inachevés, sont les seuls pas ( autonome >. Si ce n'est pas le cas, tous les indices
qui se développent. Etres historiques, < autonomes >>, auto- refléteront son degré de modernisation, mais pas son degré
biographiques, leur transformation se produit dans un de développement.
temps qui est le leur, jamais en dehors de ce temps. La principale contradiction des sociétés dualistes se situe
Voilà la raison pour laquelle, lorsqu'ils sont soumis réellement là, au niveau des relations qui s'établissent
à des conditions concrètes d'oppression qui les aliènent, entre elles et les sociétés métropolitaines. Tant que subsiste
transformés en êtres < dépendants d'un autre >, les cette contradiction, elles ne sont pas ( autonomes >, et,
hommes ne peuvent plus se développer de façon authen- par suite, elles ne se développent pas. Mais une fois dépas-
tique. En effet, ils sont alors privés de leur pouvoir de sée la contradiction, ce qui était jusque-là une transfor-
décision qui est reporté chez le dominateur, et- ils suivent mation < assistantielle > et profitait surtout à la société
ses prescriptions. Les opprimés ne commencent à se déve- mère devient un développement véritable au bénétce de
< l'être autonome >.
lopper que lorsque dépassant la contradiction dans laquelle
ils se trouvent, ils deviennent des êtres << autonomes >. Les solutions purement réformistes qu'essayent ces socié-
Si maintenant nous considérons la société comme un tés surprennent et parfois effraient les fractions les plus
être vivant, nous pouvons en déduire qu'elle ne pourra réactionnaires de leurs élites, mais ne parviennent pas à
se développer que si c'est une société < autonome >. Le résoudre les contradictions. Presque toujours, sinon tou-
développement de sociétés dualistes, réflexes, envahies, jours, ces solutions réformistes sont suscitées par la métro-
dépendantes de la société métropolitaine, n'est pas pos- pole elle-même, en réponse aux nouvelles contraintes de
l'évolution historique, a^tn de maintenir son hégémonie.
34. Cf. L'Edacation : pratlque de la ltbefié, op. cit., p. 45. Tout se passe comme si la métropole disait : < Faisons les

154 155
I

réformes, avant que la société dépendante ne fasse la travers les leaders qui ont émergé, et ceux-ci ont besoin
révolution. > Et, pour y parvenir, la société métropoli de se découvrir à travers elles.
taine ne connaît pas d'autre chemin que celui de la Au moment où les leaders émergent, ils deviennent
conquête, de la manipulation, de Ïinvasion culturelle et nécessairement une contradiction pour les élites domina-
économique (et parfois militate) de la société dépen. trices. Les masses opprimées sont également une contra-
dante. Dans cette invasion économique et culturelle, læ diction objective pour les élites, et elles (< communiquent >
élites dirigeantes de la société dominée sont, pour une cette contradiction aux leaders qui ont émergé.
grande part, de simples mandataires des élites dirigeantes Il n'est pas nécessaire pour autant que les masses aient
de la société métropolitaine. déjà atteint un tel degré de perception de leur état d'op-
pression qu'elles soient en mesure de comprendre de façon
A l'issue de ces réflexions sur la théorie de I'action critique leur antagonisme vis-à-vis des élites 36. Elles peuvent
antidialogique, qui ne sont qu'une première approche être encore dans cette attitude déjà décrite d < adhé-
du sujet, nous redisons ce que nous avons soutenu tout rence > à I'oppresseur.
au long de cet essai : I'impossibilité pour les leaders Mais il arrive aussi que, dans certaines conditions histo-
révolutionnaires d'utiliser les mêmes méthodes antidialo- riques objectives, elles soient déjà parvenues, sinon à une
giques dont les oppresseurs se servent pour opprimer. Au vue nette de leur oppression, du moins à une sorte d'éclai-
contraire, ces leaders doivent suivre un chemin dialogique, rage de cette situation.
celui de la communication, que norxi allons maintenant Si, dans le premier cas, leur << adhérence > à I'oppres-
étudier. seur ne leur permet pas de le situer << à I'extérieur >
Mais auparavant, nous voulons aborder un point qui d'elles-mêmes 37, dans le second, en le repérant, elles
nous paraît important pour mieux éclairer nos vues. découvrent, par un jugement critique, I'antagonisme qui
Il s'agit de l'étape de la formation des leaders révolu- les sépare de lui.
tionnaires, et de ses conséquences essentielles, historiques Dans le premier cas, avec I'oppresseur << hébergé > chez
et sociologiques, sur le développement de la révolution. elles, elles vivent dans une ambiguité qui accentue leur
Tout d'abord, ces leaders sont généralement des hommes peur de la liberté. Elles se tournent vers les explications
qui, d'une façon ou d'une autre, ont fait partie de la magiques ou vers une fausse vision de Dieu (entretenue
couche sociale des dominateurs. A un moment donné de par les oppresseurs), sur lequel elles transfèrent avec rési-
leur expérience existentielle, dans certaines conditions his- gnation la responsabilité de leur état d'opprimés 38. Ayant
toriques, ils renoncent, par un acte de véritable solidarité perdu la foi en elles-mêmes, désemparées, désespérées, ces
(tout au moins faut-il I'espérer), à la classe à laquelle ils masses ne cherchent pas à se libérer, et elles voient même
appartiennent, et se rangent du côté des opprimés. Que dans la révolte une rupture et une désobéissance à la
cette adhésion soit le résultat d'une analyse scientifique volonté de Dieu, une sorte d'afirontement anormal avec
de la réalité ou non, elle suppose, si elle est authentique, le destin. D'où la nécessité, sur laquelle nous insistons
un acte d'amour, d'engagement réel 35. Elle nécessite une
démarche auprès des opprimés, une commrrnication avec
elu(. 36. Les < nécessités de classe ) sont une chose ; la ( cons-
Les masses populaires ont besoin de se découvrir à ciense de classe ) en est une autre. A propos de lâ conscience
de classe, voir : Georg Luucs, IIistoi|e et Conscience de
ctdsse, Editions de Minuii, Paris, 1960,
37. Cf. Frantz FAxoN, op. cit.
38. Un prêtre chilien,' de grande autorité lntellectuelle et
35. Au ctapitre précédent, nous avons clté à ce propos l'opi- morale, quli etait venu à Recifè en 1966, nous disait que lors-
niou de Che Guevara. Citons encore Germano Guzman qui disâit qu'il avait visité avec un collègue de Peruambouc les families
de Canilo Torres : a Il s'est livré tout entier parce qu'il a Éabitant Les mocar,bos (bidonvilles) dans des conditlons de
tl a gardé à l'égard
tout donné. A chaque lnstant,'commë du peuple eon
-commo misère absolue, et qu'll leur avait demandé comment elles eup-
attitude d'engagemient vltal, prêtre, ôhreiien et portaient de vlvre âinsi, ll avait entendu toujours la même
comme révolutionnalre. , Germano Guz.uen, CatnIIo, el Cura iéponse : c Qu'y pouvons-nous ? C'ost la volonté de Dieu, ll
Guenlllero, Servicios Especlales de Prensa, Bogota, 1967, p, 5.) faut nous y faire, D

i56 157
tellement, de les rendre conscientes des mythes dont trouvaient, avaient déjà commencé, grllco À lotrr oxpé-
l'oppression les nourrit. rience historique, à briser leur < adhércnco > À l'oppros-
Dans le second cas, c'est-à-dire quand elles ont acquis seur. La distance qu'elles avaient prise ù l'égnrtl rlo l'op'
une vue claire ou demi-claire de I'oppression, et qu'elles presseur les avait amenées à I'objectiver ct t\ sc tlér'trttvttt
parviennent à situer I'oppresseur au-dèhors d'elles-mêmes, èomme une contradiction pour lui. C'est potrrtltlri lrltlal
elles acceptent la lutte pour la contradiction dans
dépasser n'est jamais devenu une contradiction pour ellcs' 'l'ollo orr
laquelle elles vivent. Alors, elles abolissent
la distance qui telle désertion, telle ou telle trahison enregistrécs prtr
sépare les < nécessités de classe > de la << conscience àe Guevara dans ses souvenirs de la guerre révoluliowulrc tto
classe >. était inévitable, mais il y eut aussi de nombreuses adhésions.
Dans la première hypothèse, les leaders révolutionnaires Ainsi, le cheminement des leaders révolutionnaires vcrs
deviennent également, douloureusement et sans I'avoir les masses, selon les conditions historiques, se réalise ou
voulu, une contradiction pour les masses. bien horizontalement, lorsque les deux pôles s'unissent en
Dans la seconde, lorsque les leaders émergent, ils un seul foyer de contradiction pour I'oppresseur, ou bien
reçoivent I'adhésion presque instantanée et la sympathie de façon triangulaire, lorsque les leaders révolutionnaires
des masses, qui s'accentue à mesure que se développe le en viennent à < occuper > le sommet d'un triangle, en
processus révolutionnaire. Le chemin que parcourent alors contradiction à la fois avec les masses populaires et avec
les leaders jusqu'à elles est spontanément dialogique. Il se les oppresseurs.
crée une affinité quasi immédiate entre les masses et les Ceitè situation, nous I'avons vu, se produit dans le cas
leaders révolutionnaires. L'engagement mutuel se scelle où les masses populaires ne sont pas encore parvenues
presque sur-le-champ. Ensemble ils con-fraternisent dans à la consciencé Critique ou semi-critique de la rêalitê
la même reconnaissance de I'autre, et ils comprennent qu'ils opprimante.
-
sont une contradiction pour les élites dominatrices. Dès Rarement, cependant, les leaders révolutionnaires per-
lors, le dialogue s'établit entre eux et le peuple et il est çoivent qu'ils deviennent une contradiction pour les masses.
difficile de le rompre. Il se poursuit au moment de I'acces- Car réellement une telle découverte est douloureuse, et,
sion au pouvoir, lorsque les masses comprennent réellement par une sorte de mécanisme de défense, ils refusent de
qu'elles y participent. i'en rendre compte. Il est en effet diffcile pour un leader
Cela ne diminue en rien la valeur de I'esprit de lutte, qui émerge dans un élan d'adhésion aux masses opprimées
du courage, de la capacité d'aimer des leaders révo- d'admettre qu'il soit devenu une contradiction pour ceux
lutionnaires. auxquels préiisément il a voulu apporter son adhésion.
Le < leadership > de Fidel Castro et de ses compa- Cèla nous paraît important pour analyser certains com-
gnons, qu'on appelait à l'époque des < aventuriers irres- portements dès leaders révolutionnaires qui, sans I'avoir
ponsables >, a été une expérience hautement dialogique; voulu, deviennent une contradiction pour les masses popu-
ils se sont identités aux masses soumises à une violence laires, même s'il ne s'agit pas d'un réel antagonisme.
brutale, celle de la dictature de Batista. Les leaders révolutionnaires ont besoin, indubitablement,
Nous ne voulons pas dire pourtant que cette adhésion de I'adhésion des masses populaires à la révolution' S'ils
s'est opérée facilement. Elle a exigé d'eux le témoignage représentent une contradiction pour les masses, lgrsqu'il,s
courageux, I'audace d'aimer le peuple et de se sacrifier reôherchent cette adhésion ils rencontrent un certain recul,
pour lui. Elle a exigé d'eux I'espérance tenace pour recom- une certaine méfiance, et ils peuvent prendre ce recul et
mencer après chaque défaite, tendus vers une victoire cette méfiance colnme les indices d'une incapacité natu'
qu'il leur fallait forger avec le peuple, et qui ne serait pas relle des masses. Ils réduisent alors ce qui est un moment
seulement la leur, mais en même temps celle du peuple, historique de l'éveil de la conscience populaire en une
ou la leur en tant que membres du peuple. prétendue défiance naturelle de la part des masses. Et
Fidel a polarisé peu à peu l'adhésion dès masses qui,
dépassant la situation objective d'oppression où elles se 39. Maspero, 1968.

158 159
.-

coûrme ils ont besoin de leur adhésion à la lutte pour culturelle que nous avons décrite, exigent du révolution-
susciter la révolution, mais qu'ils se méfient des masses naire une autre théorie de l'action. Car ce qui distingue
méfiantes, ils se laissent tenter par les mêmes méthodes les leaders révolutionnaires de l'élite dominatrice, ce ne
que l'élite dominatrice emploie pour opprimer. sont pas leurs objectifs, mais leur façon d'agir : s'ils
Pour justifier leur méfiance, les leaders parlent de fim- agissent de la même manière, leurs objectifs se confondent.
possibilité du dialogue avec les masses populaires avant Comme nous I'avons dit plus haut, il est certes impen-
I'accession au pouvoir, et ils se rangent ainsi du côté de sable que l'élite dominatrice conscientise les opprimés dans
la théorie de I'action antidialogique. Dès lors, bien souvent, leurs relations hommes/monde, mais il est tout autant
à l'instar de l'élite dominatrice, ils essaient de faire la impensable que les leaders révolutionnaires ne le fassent
conquête des masses, ils se font messîaniques et pratiquent pas.
l'invasion culturelle. Et sur ces chemins de I'oppression, Nous allons maintenant aborder fanalyse de la théorie
ou bien ils ne font pas la révolution, ou bien, s'ils la de laction culturelle dialogique, en cherchant, comme dans
font, elle n'est pas authentique. le cas préédent, à appréhender ses éléments constitutifs.
Les leaders révolutionnaires ont le devoir, en toutes
circonstances, et surtout dans ce cas, d'étudier sérieuse- Ll rrrÉonre DE L'ÀcrroN DrAIJocreuB ET sEs cARÀcrÉRIS-
ment, au cours de leur action, les raisons de telle ou telle
attitude de défiance des masses et de chercher comment TreuEs : LA coopÉRATIo\ L'umoN, r'onceNrsATloN, LÀ
ils pourront parvenir à la véritable communion avec elles. SYNTHESB CT'LTURELLE
Communion qui consiste à les aider à percevoir par elles-
mêmes, de façon critique, la rêalitê opprimante qui fait
d'elles des masses opprimées.
La coopératîon
La conscience dominée est dualiste, ambiguë, remplie de Alors que la première caractéristique de la théorie de
craintes et de méfiances 40. Dans son journal sur la lutte laction antidialogique, la conquête, suppose un sujet qui
en Bolivie, Guevara parle à plusieurs reprises du manque fait la conquête de l'autre et le transforme en < chose >,
de participation des paysans, et il dit textuellement : << La dans la théorie de I'action dialogique les sujets se ren-
mobilisation des paysans est inexistante, sauf pour les contrent pour transformer le monde dans une co-opération.
tâches d'information qui nous préoccupent. IIs ne sont ni Le moi antidialogique, dominateur, transforme le toi
très rapides ni très efficaces; nous pourrions nous passer dominé, conquis, en un simple < ça 42 >. I*, moi dialogique,
d'eux [...]. Il y a un manque total d'intégration des au contraire, sait que c'est précisément le toi qui le cons-
paysans, bien qu'ils commencent à cesser d'avoir peur titue. Il sait aussi que ce toi, ce non-moi, se constitue à son
de nous, et que nous gagnions leur admiration. C'est un tour comme un moi en trouvant en lui un roi. Ainsi le moi
travail qui demande du temps et de la patience 41. > et le toi deviennent, dans la dialectique de ces relations
Si I'on cherche à expliquer cette peur et cette faible constituantes, deux loi qui se transforment en deux moi.
efficacité des paysans, on trouve chez eux, dans leurs La théorie de l'action dialogique n'admet pas un sujet
consciences dominées, I'introjection de l'oppresseur. qui domine et un objet dominé, mais seulement des zujets
Les comportements des opprimés, leur manière de vivre, qui se rencontrent pow déchiffrer le monde, pour le trans-
qui résultent de I'oppression et qui incitent I'oppresseur, former. Si les masses populaires dominées, pour toutes les
pour opprimer davantage, à pratiquer le genre d'action raisons déjà évoquées, se trouvent incapables, à un certain
moment historique, de répondre à leur vocation de zujets,
410. Il faut avolr lu à ce sujet : Erlch Fnoux, c The Appll- ce sera par la prise de conscience de leur oppression (et
cation of Ilumanist Psychoanalysls to Marxist Theory ', ln Socfc- faction qui en est le résultat) qu'elles pourront y parvenir.
Itst Hamontsm, Anchor Books, 1966; et Osborn REUBEN, Martlsm Cela ne signifie pas que, dans I'ceuvre dialogique, il
and Psgchoonalysls, London, 1965.
11. Ei DIailo -de Che en Boliota, qiglo XXI, l\[exlco, p. 13r à
752; Iournal de Bolivîe, Maspero, 1968. 4rlt"ir Martin BusR, Je et Tu, Aubier-Montaigne.
160 161
Y

ny ait pas de place pour les leaders révolutionnaires. que les zujets dialogiques exercent sur elle, pour la trans-
Cela veut dire simplement que les leaders ne sont pas former. La conscientisation ne s'obtient pas par I'emploi
propriétaires des masses populaires, si important, fonda- de slogans, mais par l'exercice d'une analyse critique sur
mental et indispensable que soit leur rôle. L'importance la réalité problème.
de ce rôle ne leur donne pas le droit de commander les Alors que dans la théorie antidialogique les masses sont
masses populaires, aveuglément, en vue de leur libération. des objets sur lesquels s'applique I'action de conquête,
S'il en était ainsi, ces leaders reproduiraient le messianisme dans la théorie dialogique elles sont aussi des zujets aux-
sauveur des élites dominatrices, même si, dans leur cas, quels il appartient de conquérir le monde. Si, dans le
c'est le < salut > des masses populaires qui est visé. Quand premier cas, elles s'aliènent de plus en plus, dans le second
la libération ou le < salut >> des masses populaires devient elles transforment le monde pour la libération des hommes.
un cadeau, une donation qu'on leur octroie, le lien dialo- Alors que dans la théorie de I'action antidialogique
gique entre les leaders et elles se brise, et elles ne sont l'élite dominatrice mythifie le monde pour mieux le dorni-
plus co-auteurs dans I'action libératrice, mais simples auxi- ner, la théorie dialogique exige le << déchiffrement >> du
liaires de cette action. monde. La mythitcation du monde et des hommes sup-
La coopération, caractéristique de l'action dialogique, pose un sujet qui mythifie et des objets qui sont mythifiés,
suppose une communication qui ne peut exister qu'entre mais ceci disparaît avec le déchiffrement du monde, qui
deux êtres zujets, même s'ils sont à des niveaux différents est une démythiûcation. A vrai dire, personne ne déchiffre
de fonctions et donc de responsabilités. Le dialogue, qui le monde pour l'autre, et même quand un zujet prend
est toujours une communication, fonde la coopération. I'initiative de déchiftrer le monde pour les autres, il est
Dans la théorie de I'action dialogique, il n'est pas question indispensable que ceux-ci deviennent également zujets dans
de la conquête des masses, mais de leur adhésion aux cette opération. Le déchiffrement du monde et d'elles'
idéaux révolutionnaires. Le dialogue n'impose pas, ne mani- mêmes, dans la praxis authentique, permet I'adhésion des
pule pas, ne domestique pas, n'utilise pas de slogans. Mais masses.
cela ne veut pas dire que la théorie de I'action dialogique Cette adhésion coîncide avec la confiance que les masses
ne conduise à rien, ni que I'homme dialogique cesse d'avoir populaires commencent à avoir en ell€s-mêmes' et aussi
une conscience claire de ce qu'il veut, des objectifs aux- à l'égard des leaders révolutionnaires, quand elles per-
quels il s'est voué. çoivent leur dévouement, leur authenticité dans la lutte
L'engagement des leaders révolutionnaires envers les - la libération des hommes.
pour
La confiance des masses à l'égard des leaders implique
m:rsses opprimées est un engagement en vue de leur libé-
ration. Aussi ne doivent-ils pas chercher à conquérir les la confiance de ceux-ci envers les masses. Cette dernière,
masses mais obtenir leur adhésion à l'æuvre de libé-
à cependant, ne doit pas être une confiance naive. Les
ration. Une adhésion conquise n'est pas une adhésion, leâders doivent faire confiance aux potentialités des masses
parce qu'elle est une < adhérence >> de l'être conquis au qu'ils ne peuvent traiter comme des objets. Ils doivent
conquérant, à travers f imposition des options du second penser qu'elles sont capables d'entreprendre leur-propre
au premier. iibération, mais il leur faut se défier, toujours se défier, de
L'adhésion véritable est la libre convergence des options. fambieuité des hommes opprimés. Se défier des opprimés
Elle ne peut se produire que dans I'intercommunication n'est pas exactement se défier d'eux en tant qu'hommes,
entre les hommes, par fintermédiaire de la rêalitê concrète. mais se défier de l'oppresseur qui < habite >> en eux' Par
Contrairement à ce qui se passe dans la théorie antidia- exemple, lorsque Guevara attire I'attention du révolution-
logique, où la réalité est mythiûée pourperpétuer la naire sur << la nécessité de se méfier sans cesse du paysan
domination, dans le cas de la coopération requise par la qui adhère, du guide qui montre le chemin, se méfier
theorie diatogique, les zujets se tournent vers la réalité même de son ombre as >, il n'est pas en contradiction avec
comme vers un intermédiaire qui les défie. La réponse 43. Che Gunvenr, Souuenirs 'd.e Ia guerre réuolutionnaire' I\[âs-
aux défis de la réalité devenue problème est déjà l'action pero, 1968.

162 163
T
l

fattitude fondamentale de I'action dialogique, il est sim- avec le peuple, moment décisif pour la transformation de
plement réaliste. ce qui était << un élan spontané et quelque peu lyrique
Car la confiance, même si elle est essentielle pour le en une force plus sereine et plus profonde >. Et il précise
dialogue, n'en est pas un a priori, mais elle doit être une que, grâce à cette communion, les paysans, même s'ils
résultante de la rencontre pax laquelle les hommes n'en ont pas été conscients, sont devenus les << artisans >
deviennent les sujets d'une mise en question du monde, en de son << idéologie révolutionnaire >. C'est dans son dia-
we de sa transformation. logue avec les masses paysannes que sa praxis révolu-
Or, tant que les opprimés sont davantage l'oppresseur tionnaire acquit une signification définitive. Mais ce que
qui est à l'intérieur d'eux, plutôt qu'eux-mêmes, leur peur ne dit pas Guevara, peut-être par humilité, c'est que ce
naturelle de la liberté peut les conduire à mettre en sont précisément son humilité et sa capacité d'amour qui
cause non pas leur situation d'oppression, mais les leaders ont rendu possible sa << communion > avec le peuple. Et
révolutionnates eux-mêmes. cette communion, incontestablement dialogique, est deve-
Ceux-ci ne doivent donc pas être naifs, il leur faut nue une coopération.
rester vigilants devant une telle éventualité. On voit aussi comment un leader tel que Guevara, qui
I-es Souvenirs de Guevara de sa lutte dans la Sierra n'a pas gravi la Sierra avec Fidel et ses compagnons à la
Maestra, déjà cités, montrent ce genre de risque en citant façon d'un jeune frustré en quête d'aventures, découvre
des cas non seulement de désertion, mais même de tra- que sa < communion avec le peuple a cessé d'être une
hison à la cause. Parfois, admettant la nécessité de punir théorie pour devenir définitivement une partie de [ui-
celui qui a déserté pour maintenir la cohésion et la disci- mêmel >.
pline du groupe, Guevara admet en même temps certaines Jusque dans sa manière incomparable de raconter les
justifications à la désertion. L'une d'elles, à notre avis la
étapes de son expérience et de celle de ses compagnons,
plus importante, est I'ambiguïté essentielle du désertew. de parler de ses rencontres avec les paysans << loyaux et
A ce sujet, dans un autre passage de ce texte, Guevara humbles >, dans un langage parfois quasi évangélique, cet
parle de sa présence dans une communauté paysanne de homme exceptionnel révélait une profonde capacité d'amour
la Sierra Maestra, non seulement cofirme guerillero, mais et de communication. D'où la force de son témoignage,
aussi comme médecin : < C'est là, dit-il, que commença aussi ardent que celui de cet autre passionné, le << prêtre
à s'incarner en nous la conscience de la nécessité d'un chan- guerillero >, Camilo Torres.
gement radical dans la vie du peuple. L'idée de la réforme
Sans cette communion, qui engendre la véritable coopé-
agraire s'est précisée etla communion avec le peuple a cessé
ration, le peuple aurait été un objet pour I'action révolu-
d'être une théorie pour devenir définitivement une partie
de nous-même,s [...]. La guérilla et la paysannerie se sont
tionnaire des hommes de la Sierra. Et, avec cet objet,
I'adhésion dont parle Guevara n'aurait pas pu se produire.
fondues eD. une seule rnasse, sans que personne ne puisse Au mieux, il y aurait eu << adhérence )>, et avec celle-ci
dire à quel moment ce que l'on proclamait est devenu on ne réalise pas une révolution, mais une domination.
authentique, ni à quel moment nous sornmes devenus des
Selon la théorie de I'action dialogique, à aucun moment
membres de la paysannerie [...]. Je sais seulement, en ce
qui me concerne, que ces entretiens avec les paysans de de I'action révolutionnaire il n'est possible de se passer de
cetle communion avec les masses populaires. La commu-
la Sierra ont transformê l'éIan spontanê et quelque peu nion entraîne la coopération qui conduit les leaders et les
lyrique en une force plus sereine et plus profonde 1...'1. masses à cette << fusion > dont parle le grand leader dis-
Jamais ces habitants malheureux et loyaux de la Sierra paru. Et la fusion ne se produit que si I'action révolu-
Maestra n'ont soupçonné le rôle qu ils ont joué conrme tionnaire est réellement humaine, et donc sympathique,
afiisans de notre idéologie révolutionnaire aa. >
aimante, communiquante, humble et orientée vers la
Comme on le voit, Guevara insiste sur la communion
libération.
La révolution est biophile, elle est créatrice de vie,
44. lbid. (c'est l'auteur qui souligne). même si, pour créer, elle est obligée de détruire des vies
t64 165
-
et leur propre union avec les opprimés, en vue de la
qui font obstacle à la vie. Il ne peut y avoir de vie libération.
sans mort, comme il n'y a pas de mort sans vie, mais il Le problème central, ici comme dans tous les.aspects de
existe également une << mort vivante >. La << mort vivante >>
I'action dialogique, est que rien ne peut se faire sans la
est la vie que l'on empêche de s'accomplir 45. Nous pen- praxis. Pour l'élite dominatrice la praxis d'oppression,est
sons qu'il n'est même pas nécessaire de recourir aux Îacile ou à tout le moins assez facile, mais pour les leaders
statistiques pour montrer combien de gens, au Brésil et révolutionnaires la praxis libératrice rencontre des diffi-
plus généralement en Amérique latine, sont des << morts cultés. Alors que le premier groupe dispose des instruments
vivants aG >>, des << ombres >, hommes, femmes et enfants, du pouvoir, lè second se trouve soumis à la force de ce
désespérés et soumis à une << guerre invisible > perma- pouvoir. Le premier groupe s'organise litrement lui-même,
nente dans laquelle le peu de vie qui leur reste est dévoré èt, même s'il connait des divisions accidentelles et momen-
par la tuberculose, par la diarrhée infantile, par mille tanées, il s'unit rapidement en face de toute menace à
maladies de la misère que bien souvent I'aliénation qua- l'égard de ses intérêts essentiels. Le second n'existe pas
lite de << maladies tropicales >... sans les masses populaires, et cette condition est le pre-
Devant de pareilles situations, dit le père Chenu, << beau- mier obstacle à sa propre organisation.
coup craignent, autant chez les pères conciliaires que chez I1 serait inconséquent, de la part de l'élite dominatrice,
les laics bien informés, qu'en considérant les besoins et de consentir à l'organisation des masses populaires oppri-
les misères du monde, nous en restions à une exhortation mées,'itpuisque celle-ci suppose l'union de ces masses entre
émouvante pour pallier la misère et l'injustice dans leurs elles avèc les leaders. L'unité interne de l'élite domi-
manifestations et leurs symptômes, sans aller jusqu'à I'ana- natrice, par laquelle elle renforce et organise son pouvoir,
lyse des causes, jusqu'à la dénonciation du régime qui implique la division des masses populaires, alors que flunlon
sécrète cette injustice et engendre cette misère a7 >. dei leaders révolutionnaires ne se réalise que par I'union
des masses entre elles et avec eux. L'élite existe dans la
L'union mesure de son antagonisme à l'égard des masses; les
leaders existent dans la mesure de leur communion avec
Alors que, selon la théorie antidialogique, la division elles qui doivent pour cela être unies et non divisées.
des opprimés s'impose nécessairement aux dominateurs La iituation concrète d'oppression elle-même, en intro-
pour pôuvoir plus facilement maintenir l'oppression, selon duisant la dualité dans le moi de l'opprimé, en faisant de
la théorie dialogique au contraire, les leaders doivent lui un être ambigu, émotif, instable, craignant la liberté,
infatigablement rechercher l'union des opprimés entre eux facilite I'action de division du dominateur, tout autant
qu'elle contrecarre I'action unificatrice indispensable à la
45- A DroDos de la défense de I'homme face à < sa mort I' pratique libératrice.
- Plus encore,
aoiài-ia'" inort de Dieu ), dans la pensée actuelle' voir Mikael la situation objective de domination est,
ô'umxe. l'homme, Editions du Seuil, Paris' 1968.
- 46. . La Pour
majorité d'entre eux, djt Gerassi en qa-rlant des en elle-même, une situation qui divise. Elle commence
Dâvsms. se verid ou vend les membres de sa famille come par diviser le moi opprimé en le maintenant dans une
ôsitàves, atn d'écbapper à la mort. U-n ^j-o-urnal-.de BeIo Hori-
zoÀte â découvert-fas moirs de 50000 victimes (vendues àttitude d' << adhérence > à une réalité qui lui apparaît
-étet le reporter,
1 000 francs), poq! lg prouver' a acheté lui-même toute-puissante, écrasante, et elle I'aliène en attribuant les
un homme sa femlne pôur 30 dollars' "J'en âvais Yu beâu-
ôôuo mourir de fâim, expliqua I'esclave, aussi ça ne ne faisait contraintes qu'il subit à des forces extérieures. Une ga{
iieË a'etre vendu." Qîanâ un tra.fiquant d'hommes fut arrêté à
Sao Paulo en 1959, il avoua sa collusion avec des gtands prg-
du moi opprimé est située à I'intérieur de la réalité à
oriétaires ruraux âe I'Etât de Sao Paulo, des propriétaires de laquelle il-<l adhère >>, I'autre part est au-dehors, liée à
àlmtations de café et des promoteurs immobiliers' intéressés
'ôar sa marchandise, excepté ôependant par les adolescentes qui
un ensemble de forces extérieures. A celles-ci il attribue
ètâient vendues à des bordels. > (John GExÂs$' A inuasao do la toute-puissance de cette réalité objective contre laquelle
im.erica Latina, CiYilizaçao Brasileira' Rio' 1965, -p.. 120.)
47. O, P. CEDxu, Témoignage chrétien, avril 1964, cité par
il ne peut rien faire. Le moi est divisé entre, d'une part,
le pasié et le présent qui sont identiques, et, d'autre part,
torial Arandu, Buenos Aires, 1965, p' 167'
t67
166
Y
le futur sans espoir qui, au fond, n'existe pus. Le moi paysans latino-américains dont le monde, généralement, se
ne se voit pas < en devenir >> parce qu'il ne peut trouver, <<termine > aux frontières du latifundium, dont les gestes
dans ce qui s'annonce, I'avenir qu'il devrait construire en copient d'une certaine façon les attitudes des animaux
union avec les autres. et des arbres, et qui se considèrent souvent comme égaux
Mais lorsqu'il devient capable de briser l' < adhérence >>, à ceux-ci.
en objectivant la rê,alitê, en émergeant, il trouve I'unité de Des hommes aussi << adhérents > à la nature et à l'image
son moi, sujet en face de l'objet. En effet, à cet instant, de l'oppresseur doivent devenir capables de se percevoir
il brise également la fausse unité de son être divisé et il comme des hommes que l'on empêche d'être. tr leur faut
devient véritablement une personne. comprendre que la << culturé du silence 48 )>, qui naît au
Si donc, pour diviser, il est nécessaire de maintenir le sein de la structure d'oppression, les transforme fatalement
moi divisé, << adhéré > à la réalité opprimante qu'il mythifie, en < quasi-choses >, et que c'est en elle et sous sa force
au
-contraire, pour unir, le premier pas est la démythifi- contraignante qu'ils vivent.
cation de la rêafitê. Lorsqu'ils font la découverte de leur propre personne,
Si, pour maintenir divisés les opprimés, une idéologie grâce à un type d'action culturelle dialogique qui leur
d'oppression est indispensable, en revanche, pour les unir, fait prendre conscience d'eux-mêmes et de leur affron-
9n ng peut se passer d'une action culturelle grâce à tement avec le monde, cela signifie, dans un premier
laquelle ils puissent connaître le pourquoi et le cômment temps, qu'ils se désignent comme Pedro, Antonio oa
de leur << adhérence >> qui fausse leur connaissance de la Iosepha, avec tout ce que représente cette découverte. En
réalité. Il faut dés-idéologiser. fait, cela suppose une percepton de plus en plus nette de
Ainsi, I'effort en vue de I'union des opprimés ne doit la valeur des signes. Le monde, les hommes, la culture,
pas consister à traduire une idéologie en slogans. Car le I'arbre, le travail, l'animal acquièrent une signiûcation
slogan, en faussant la relation entre l'individu et la réalité qu'ils ne possédaient pas jusque-là.
objective, dissocie artificiellement en lui la capacité de Les hommes comprennent alors qu'ils sont des êtres
connaître, la capacité d'aimer et la capacité d'âgir. capables de transformer cette réalité qu'ils jugeaient aupa-
L'essentiel, dans I'action dialogique-libératrice, est de ne ravant comme une chose mystérieuse. Ils découvrent que,
pas << détacher >> les opprimés d'une réalité mythique étant hommes, ils ne peuvent plus continuer à être des
dans laquelle ils se trouvent divisés pour les << attàchei << quasi-choses >>, à être dominés, et, partant de leur
conscience d'individus opprimés, ils en viennent à une
>>

à une. autre. L'objectif de I'action dialogique est, au


contraire, de donner aux opprimés le moyel de poser conscience de classe opprimée.
un acte d'adhésion à la praxis véritable de transformàtion Quand la tentative d'union des paysans se fait à I'aide
de la réalité injuste, en découvrant le pourquoi et le com- de pratiques activistes qui reposent sur des << slogans >
ment de leur << adhérence >. et n'entrent pas dans ces aspects essentiels, on peut cons-
Etant donné que I'union des opprimés signifie une rela- tater qu'il se produit une juxtaposition des individus,
tion de solidarité entre eux, quel que soit le niveau où se qui donne à leur action un caractère purement mécaniste.
situent ces opprimés, cette union imptique sans conteste L'union des opprimés est une æuvre qui se réalise au
une conscience de classe. Mais l' << adhérence > à la situa- niveau de I'homme et non au niveau des choses. Elle
tion dans laquelle se trouvent les opprimés, et en parti- s'inscrit dans une situation concrète qui ne peut être
culier ceux qui constituent les grandes masses rurales authentiquement comprise que lorsqu'elle est appréhendee
dâmérique latine, exige que la conscience de classe oppri- dans le rapport dialectique qui relie I'infrastructure et la
mée soit pr,êcêdêe ou du moins accompagnée par superstructure.
-
une prise de conscience -^
des opprimés comme individus. Pour que les opprimés s'unissent entre eux, il faut qu'ils
Proposer à un paysan européen de considérer sa condi- coupent le cordon ombilical, de caractère magique et
tion humaine comme un problèrne lui paraîtra sans doute
quelque peu étrange. rl n'en est pas de même avec les 48. À propos de la culture du silence, voir Paulo Fanrne,
L'Educatîon pratiqùe de Ia liberté, op. cit.

168 169
témoignage constant, humble et courageux de I'cxercico
mythique, par lequel ils sont attachés au monde de l'op- d'une-tâche colnmune, celle de la libération des hommoc,
pression. Leur union doit être d'une autre nature que évite le risque des dirigismes antidialogiques. -
celle de leurs relations avec ce monde-là. Pour que se ôe qui f,eut varier,-en fonction des conditions ltisto'
réalise I'indispensable union des opprimés, le processus riques d'une société donnée, est la façon de témoigncr'
révolutionnaire doit, dès le début, être une < action cultu- Le témoignage en soi, cependant, reste une constanto
relle. >> Et la pratique de cette action culturelle devra de I'action révolutionnaire.
être adaptée à l'expérience historique et existentielle que Pour déterminer le quoi et le comment du témoignage'
les opprimés ont acquise au sein de leur structure sociale. ilest indispensable d'acquérir une compréhension de plus
Les paysans se trouvent dans une réalité < fermée >, àn plus criùque du momènt historique da,ns lequel se déve-
dont le centre de décision oppresseur est < singulier >>
lopie l'action, et de la vision du monde qu'ont ou que
et compact. Les opprimés urbains se trouvent dans un co-rimencent à avoir les masses populaires. Il est indispen-
contexte << en voie d'ouverture >>, où le centre de com- .utf" *tti d'arriver à la perceptlon claire de la nature de
mande oppresseur est plural et complexe. Les paysans ia-contradiction essentielle et dè ses signes dans la société'
sont sous la dépendance d'un dominateur qui incarne en Le quoi et le comment du témoignage doivent être insérés
sa personne le système oppresseur lui-même. Dans les dutrr l'hittoite, et l'être dialogique, qui est aussi dialectique,
villes, les opprimés sont soumis à une sorte d' << imperson- ne peut simplement les emprunter à d'autres contextes
nalité opprimante >. Dans les deux cas, le pouvoir oppri- r"or-oo" uouiyt" préalable dê son propre gilieu' Sinon, il
mant est, d'une certaine manière, << invisible )). Dans le absolutise ce ôui êst relatif, et, en le mythifrant, il ne peut
premier, du fait de sa proximité par rapport aux oppri- échapper à faliénation.
^témoignage,
més; dans le second, du fait de sa dispersion. I-e dans la théorie de l'action dialogique'
Les formes d'action culfurelle, dans des situations aussi des"coànôtations essentielles du caractère culturel
diverses que celles-là, ont pourtant le même objectif : "stoo"
et pédagogique de la révolution.
dévoiler aux opprimés la situation objective dans laquelle É"r*i" iêt- élé*"ott constitutifs du témoignage ,qui ne
ils se trouvent, qui les relie aux oppresseurs, visibles cn"ngé"t pas au long de I'histoire flgurent .la cohêrence
ou non. à"iËt" pârole et les âctes de celui qui témoigne; Yaudace
Seules des formes d'action qui rejettent d'une part les du témoignage qui conduit à affronter I'existence comme
discours verbeux et les bla-bla-bla inopérants, et de I'autre un risquJ pelminent; la radicalisation dans I'option prise
I'activisme mécaniste peuvent s'opposer à I'action divisante q"i, ti coàtraire de la sectarisation, entraîne de plus en
des élites dominatrices et faire progresser I'union des Ëil t llaction non seulement celui qui témoigne mais
opprimés. àussi celui auquel est proposé ce témoignagei le courage
â;ài*ii i"i' tôloo no"i, ie signifis pas. raccommodation
L'organisation r" *o"Aè injuste, mais la trinsformation delace monde
pô* fibération croissante des hommes; loi dans
Alors que, dans la théorie de l'action antidialogique, la """ populaires, car c'est ,a ellgs que s'adresse ce
i", *ntt"t
manipulation qui est au seryice de la conquête s'impose léàoïgo"g",'niême si celui-ci, dans la << totalité > où
comme un élément indispensable de I'acte dominateur, elles ie trouvent, en relation dialectique avec les élites
dans la théorie dialogique nous allons rencontrer I'opposé : dominatrices, a.ffecte également ces élites et le fait réagir
I'organisation des masses populaires. r"ù" ttot fâçon habituelle qui consiste à conserver leurs
L'organisation n'est pas seulement directement liée à positions.
leur union, mais elle en est un prolongement naturel. En Tout témoignage authentique, et donc critique' s-uppose
même temps qu'ils s'efforcent d'obtenir I'union des masses te -tUiË"itde-coririr des risques, en particulier celui de ne
populaires, les leaders cherchent également à réaliser leur p"t"Àurag" d'emblée l'adhésion espéfe de la part des
organisation, ce qui exige que la libération soit proposée ilutt"t populaires. Un témoignage qui, à un certain moment
conrme une tâche colnmune pour elles et pour eux. Le
17l
L70
et dans certaines conditions n'a pas porté de fruits, peut L'objectif de I'organisation, qui est la libération, est
encore, demain, être fécond. Car dans la mesure où le oblitéré par la << réification > des masses populaires,
témoignage n'est pas un geste en l'air, mais une action, quand les leaders révolutionnaires les manipulent. << Réi-
un affrontement vis-à-vis du monde et des hommes, il fiées >, elles sont déjà soumises à I'oppression. Ce n'est
n'est pas statique. C'est quelque chose de dynamique, qui pas en tant que choses, nous lavons déjà dit et il est bon
fait partie du contexte global de la société dans laquelle de le répéter, que les opprimés se libèrent, mais en tant
il se produit. Et dès lors il ne cesse plus d'agi1 +e. qu'hommes.
Alors que dans I'action antidialogique la manipulation L'organisation des masses populaires en un peuple est
anesthésie les masses et favorise leur conquête, dans l'ac- le processus par lequel les leaders révolutionnaires, à qui
tion dialogique la conquête cède la place à la véritable I'on interdit aussi de << parler 50 >, commencent à ensei-
organisation. Dans la première la manipulation est au gner à << dire >> le monde. Apprentissage authentique et
seryice de la conquête, dans I'autre le témoignage, coura- dialogique. Mais les leaders ne peuvent parler seuls, ils
geux et aimant, est au service de I'organisation. Celle-ci, doivent parler avec le peuple. Ceux qui ne procèdent pas
à son tour, n'est pas seulement liée à I'union des masses ainsi, qui persistent à imposer leurs décisions, n'organisent
populaires, mais elle est un prolongement naturel de pas le peuple, ils le manipulent. Ils ne libèrent ni les
cette union. autres ni eux-mêmes, ils oppriment.
Ainsi, nous affirmons qu'en s'efforçant de réaliser l'union, Au cours du processus d'organisation, les leaders n'ont
les leaders sont également sur la voie de l'organisation pas le droit d'imposer arbitrairement leur parole, mais
des masses populaires. cela ne signifie pas pour autant qu'ils doivent assumer
Mais il faut souligner que, selon la théorie de I'action rrne position libérale qui mènerait à I'anarchie les masses
dialogique, I'organisation ne pourra jamais se réduire à lrabituéesà I'oppression.
une juxtaposition d'individus qui, devenus grégaires, n'au- La théorie de I'action dialogique refuse I'autoritarisme
raient que des rapports mécanistes. Il y a là un risque comme elle refuse l'anarchie. Et en même temps elle
dont I'homme vraiment dialogique doit rester conscient. lfllrme le primat de I'autorité et de la liberté. Elle sait
Pour l'élite dominatrice, I'organisation s'applique à elle- rlue si la liberté n'existe pas sans I'autorité, il ne doit
même. En revanche, pour les leaders révolutionnaires, l)rs non plus y avoir d'autorité sans liberté.
I'organisation s'applique à evx avec les masses populaires. La soulce de I'autorité authentique est la liberté qui,
Dans le premier cas, en s'organisant, l'élite dominatrice À un certain moment, devient autorité. Toute liberté ren-
structure de plus en plus son pouvoir pour mieux dominer lcrme en elle-même la possibilité de devenir, dans des
et << réifier >>; dans le second, I'organisation ne corres- t'irconstances particulières, et à des niveaux existentiels
pond à sa nature et à son objectif que si elle est, en soi, rlivers, une autorité.
une pratique de la liberté. C'est dans ce sens qu'il ne Nous ne devons pas envisager ces deux termes sépa-
faut pas confondre la discipline indispensable à l'organi- r('mcnt, mais dans leurs relations, qui ne sont pas néces-
sation avec une << enrégimentation >> des masses. Il est vrirement antagonistes er. La véritable autorité ne s'affirme
vrai que, sans leaders, sans discipline, sans ordre, sans
décisions, sans objectifs, sans tâches à accomplir ni comptes
à rendre, il n'y a pas d'organisation, et en I'absence de 5ll. Un iour. dans une conversation avec I'auteur, un médecin,
,rri.r1r,io" â" tâ iàJ"tte de médecine d'une université cubaine, lui
celle-ci I'action révolutionnaire se dilue. Mais cela ne jus- ievotution suppose trois ( p ' : ptole,-peupte et
tifie pas pour autant la manipulation des masses popu- 'i;;i;,;;-: "-r-À
,,',iiJi"- r,'exotosion de la p-o-udre, ajouta:t-il' éclaire la percep-
laires, leur << réification >. ll'ril iluc le ôeuole a de sa situation concrète. dans sa quête de
ltlrrrlrrilon. ,^ 1fi. Orlando Aguirro Ortiz.) Nous avons observe
-19. Fll"rros évolutif, le témoiglage véritable qui n'a pâs u,,.,ilirt.iiêt, iendant cette cànversation, que ce que médecin révo-
lrllonutrlre insistait sur la pdrole, dans le sens nous -prc-
donné de fruits à l'origine ne trouie pas dans ce noment néga- i;;;;" ,\";; màÏ-aàts ce livie, c'est-à-dire la parôle considérée
tif un échec absolu. Et si les bourreâux de Tiradentes ont pu rr,rrrrrrr: nction et réflexion, considérée comme praxis.
-dans Ia situation
écarteler son corps, ils n'ont pas réussi à étouffer son témoi- l,l. t.'nnta(onisme entre les deux apparalt
gnâge, ,rlrJrr'llvr: d'ôppression ou dans le cas de I'anarchie.

772 t73
pas conrme telle, dans un pur transfert, mais dans la lvser les caractéristiques, ne doit pas chercher
-âiJ""tique à éliminor
iË-là" pèrmanence/clangement (ce qui serait
déIégation ou dans l'adhêsion par sympathie. Si elle naît
d'un acte de transfert ou par une imposition << anti- imJàssiUle p"têe q^o oo" telle élimination entraînerait la
pathique > sur les majorités, elle dégénère en autoritarisme déôagrégatioï de fa structure sociale elle-même et' P1r
qui écrase les libertés. Toute hypertrophie de I'une pro- r"i""a"" conséquence, celle des hommes), mais elle doit
voque I'atrophie de l'auue. De même qu'il n'y a pas ; aépassèmenr des contradictions pour aboutir à la
autorité sans liberté, ni liberté sans autorité, de même "i;
*D;
libération des hommes.
il n'y a pas autoritarisme sans négation des libertés, ni il côié, I'action culturelle antidialogique cherche à
anarchie sans négation de I'autorité. *ythifi;i ces éontradictions pour. p-ouvoir ainsi éviter ou
Dans la théorie de I'action dialogique, par conséquent, faire obstacle autant que posiible à la transformation radi-
I'organisation suppose une autorité, mais elle ne doit lî" a" i" ie"nté. Bn iait, l'intention explicite ou implicite
pas être autoritaire; elle suppose la liberté, mais elle ne àË-f""tiô" antidialogique est de faire -durer, dans ses la
doit pas être anarchique. Au contraire, Cest un moment .i- .t*"t*" > socialé, les situations qui favorisent
hautement pédagogique où les leaders et le peuple font adeotes. Ceux'ci. n'acceptant jamais la transformation de
ensemble I'apprentissage de l'autorité et de la liberté véri- io it*"t*" pour éliminer les contradictions, admettent
tables qu'ils cherchent, ensemble, à instaurer au moyen rËuf"m""t les iéformes qui ne touchent pas à leur pouvoir
d'une transformation de la réalité. J"-àË"itio", à leur pouvoir d'imposer leurs finalités aux
leur genre d'ac-
;"rJ A;inées. Ceit pour ce rnotif quepopulaires'
lio" .uo"tit à la conquete des masses à leur
La synthèse culturelle âi"iti",-i levnnanipulation et à l'.iivasion culturelle'
Aussi est-elle toujours une action qui impose' sans liunars
Dans les pages qui précèdent, il est dit, explicitement perdre ce caractère fondamental.
ou implicitement, que toute action culturelle est toujours ' En revanche, ce qui caractérise essentiellement l'action
une forme d'action systématique et délibérée qui s'exerce Ai"to'giqo", dans son ensemble, est l'absence de
sur la structure sociale, soit pour la maintenir comme elle "Jt*"ff"
toute espèce d'imPosition.
est, ou presque comme elle est, soit pour la transformer. -
Considérée comme forme d'action délibérée et systéma-
i,oUjË"tit dornlnateur de l,action culturelle antidialo-
tique, toute action culturelle, nous l'avons vu, relève d'une
giq""-iù*pe"n" A" perdre son caractère impératif' tandis
ËJ" i,oUi*tif fibératéur âe liacrion culrurelle dialogique lui
théorie qui, en déterminant ses buts, définit ses méthodes. dépasser l'autoritarisme.
L'action culturelle est au service de la domination, que '-Àorc âe
Ëermet
qo" àuo. finvasion culturelle, cofilme nous lavons
ses agents en soient conscients ou non, ou bien elle est au
service de la libération des hommes. Dans les deux cas, aéle souûené' les acteurs empruntent à leur échelle de
dialectiquement contraires, elle s'applique dans et sur la ;;*;;; t leur idéologie 1ê thème de leurdans action et
structure sociale qui se constitue dans la relation dialec- t* G* ioilt"tt
iËiîJ"pp"i contraire, dans là synthèse culturelle'celui
pour pénétrer
les
tique permanence lchangement. En effet, la structure àes envanis, au
sociale doit évoluer pour pouvoir subsister, ou, en d'autres acteurs, au moment où ils atteignent l'univers Populaile'
;;;;ttt;"i;t fiot "o-*" deJ envahisseurs' Bien qu'ils
termes, l'évolution est pour la structure sociale le moyen ils viennent pour découvrir
de < durer >, dans I'acception bergsonienne du terme s2. arrivent de 1' << autre bôrd >,
i" *ooa" avec le peuple et non pour <peuple' enseigner ))' trans-
L'action culturelle dialogique, dont nous venons d'ana-
mettre ou donner quoi que ce sort au
^--Èu"t
n""u.io" iott*Ëtt", les acteurs, qui d'ailleurs n'ont
512. Eu réalité, ce qui fait gue la structure est une structure put uËtù" caller personneilement jusqu'àu monde envahi'
sociale et donc historico-culturtlle n'est ni la Dermanence ni le
changement pris en valeur-absolue, mais le jeu--dialectique entrc
'"* f"* action s'ef,ectue de plus en-plus par I'intermédiaire
qur
ces deux termes. En demière analyse, ce qui demeure-dans Ia d instruments technologiques, sont toujours des acteurs
structure sociale n'est ni la permairence nl-le dhangement, mais se superposent orr* tpË"iut"ots, leurs objets' En revanche'
la durée.
r75
L74
dans la syrrthèse culturelle, les acteurs s,associent avec les n'y a pas de créativité authentique. C'est pourquoi ceux
hommes du peuple, eux aussi acteurs, dans I'intervention qui sont envahis, quel que soit leur niveau, s'écartent
qu'ensemble ils opèrent sur le monde. rarement des modèles qui leur sont imposés par les
Dans l'invasion culturelle, les spectateurs et la situation envahisseurs.
qui doit être maintenue en l'état iont I'objet de fintervèn_ Au contraire, dans la synthèse culturelle, comme il n'y
tion des acteurs. Dans la synthèse cutturËlle,
"t qu'il;,t;
plus de spectateurs, c'est seulement la situation,
il a ni envahisseurs ni modèles imposés, les acteurs, en fai-
faut sant de la réalité I'objet de leur analyse critique, jamais
t{aryIormer pour la libération des hommes, q,ri i"bj;; isolée de l'action, s'insèrent dans le processus historique en
de I'intervention des acteurs. "ii tant que sujets. Au lieu d'employer des schémas imposés,
Cela sig+ifie que la synthèse culturelle est le type d'action les leaders et le peuple, unis, créent ensemble leur pro-
avec laquelle, culturellement, on affrontera la -force de la grarnme d'action. Ensemble, ils renaissent en quelque sorte
culture elle-même, pour autant qu,elle cherche à maintenir dans un nouveau savoir et une nouvelle action qui ne sont
Ies structures qui I'ont formée. Ainsi ce mode d'action cul- pas seulement le savoir et I'action des leaders, mais aussi
turelle, action.historie-ue,_ se présente comme te moyèn Oe ceux du peuple. C'est la connaissance de la culture aliénée
dépasser Ia culture aliénée et aliénante. qui entraîne I'action transformatrice et donne naissance à
C'est dans ce sens que toute révolution, si elle est une culture désaliénée. Le savoir plus évolué des leaders se
authentique, doit être auisi une révolution cutturett". rénove dans la connaissance empirique du peuple, tandis
. L'investigation des << thèmes-générateurs > ou de la que celle-ci s'élargit grâce au savoir des leaders.
spécifique peuple, àue"
l:Tllin""
mrer le recensement de -du objectii pre_
"o-*" Oont Tout cela signifie que, dans la synthèse culturelle, et en
naissance.est indispensable
ses thèmes essentiels, h ôon- elle seulement, se résout la contradiction entre la vision du
-pour.
organisei lui un piô- monde des leaders et celle du peuple, dans un enrichisse-
grarnme d'action, doit être lè "uL"
point de départ de I'actioi de ment mutuel. La synthèse culturelle ne méconnaît pas les
synthèse culturelle. C'est poirrquoi il à'est pas possible différences entre ces deux points de vue, au contraire elle
d'isoler les deux moments dè ce irocessus : cetùi de-l,inves- s'appuie sur ces différences. Ce qu'elle refuse, c'est I'inva-
tigation des thèmes et celui de l,action a, ,yiitài" sion de l'un par l'autre. Ce qu'elle met en relief, c'est
culturelle. I'apport indiscutable de I'une à I'autre.
Une telle dichotomie que, dans un premier Les leaders révolutionnaires ne peuvent pas délibéré-
te.mps, -impliquerait
le peuple serait étudié,-analysél examiné ment se placer en dehors du peuple, car cela les conduirait
objet passif. ga5 l9s chercheurs, cé qui ési- i" "oô-"
propr" ""ae inéluctablement à finvasion culturelle. Même lorsque les
I'action antidialogique. Alors cette iéparation ^artificielle leaders, dans I'hypothèse dont nous avons parlé au début
slgnfierait que l'action de synthèse culturelle partirait d,une de ce chapitre, deviennent, du fait de certaines conditions
action d'invasion. historiques, une contradiction pour le peuple, leur rôle est
Selon la théorie dialogique, précisément, cette division de résoudre cette contradiction accidentelle. Jamais ils ne
ne peut exister, et la recheréhe dès thèmes eit effectuée non pourront y parvenir par l' << invasion > qui accroîtrait la
seulement par les chercheurs.professionnels, p* contradiction. Il n'y a pas d'autre voie que la synthèse
du.peuplleux-mêmes qui ;itlo;*t -"i,teur,"rri
proiie
l.t:,PTT.:
umvers- thématique. Dans ce premier moment de liaction
culturelle.
Les leaders s'exposent à bien des erreurs et à bien des
de synthèse cglurelle qu'est l,investigation se forme un cli_
équivoques s'ils ne tiennent pas compte de cette réalité
T"t, j". créativité eli n9 disparaîtra plus, et qui tendra à
se_developper dans les étapes suivantes de l,aciion.
qu'est la vision du monde que le peuple a ou est en train
d'acquérir. Dans cette vision du monde, on peut trouver,
Un tel climat est absent dans t,invasion èulturelle qui, implicites ou explicites, ses désirs, ses doutes, ses espé-
alié.nante, étouffe l'élan créatif des êtres-envahis, et, tànt
rances, sa façon de considérer les leaders, sa perception de
gfilt,l: se révoltent-pas_ contre elle, les laisse désespérés. lui-même et de l'oppresseur, ses croyances religieuses
lls hésitent à courir le risque de I'inconnu, sans lequel il presque toujours syncrétiques, son fatalisme, sa réaction
176 777
-l

que << tout achat ou vente de travail est une sorte


de révolte. Et tout cela, nous favons vu' ne peut être pris
en compte séparément, car il s'agit d'éléments qui r9a- d'esclavage >.
gissent làs unstsur les autres, en composant une << totalité >>' Avoir conscience qu'ils doivent devenir propriétaires de
leur travail et que << la personne humaine ne peut être ven-
La connaissance de cette totalité n'intéresse I'oppresseur due ni se vendre >>, c'est faire un pas au-delà des solutions
qu'à titre d'instrument pour son- action d'inrrasion, pour palliatives et trompeuses. C'est s'inscrire dans une action de
dô-io"t ou maintenir sJdomination. Au contraire, elle est véritable transformation de la réalité pour la rendre plus
indispensable aux leaders révolutionnaires pour leur action
humaine et humaniser les hommes,
- synthèse culturelle.
de
du fait qu'il En définitive, l'invasion culturelle dans la théorie anti-
S;i; b théorie de faction dialogique, dialogique est au service de la manipulation. Celle-ci, à
.'"!ii C,rn" synthèse, il ne faudrait pas- que les objectifs
son tour, est au service de la conquête qui favorise la
àe"i;action révolutionnaire restent limités aux aspirations
domination, alors que la synthèse culturelle est au service
q""-i" p*pte retire de sa vision du monde' S'il en était de lorganisation qui favorise la libération.
ii*i, .i, nom du respect envers le peuple,- resp^ect bien
à.t"iA" nécessaire, lei leaders révolutionnaires finiraient
pui r"""pt"t passivement cette vision du monde' Or, s'il Tout notre effort, au long de cet essai, visait à insister
iuot i"t*"t l'^invasion des leaders dans funivers populaire' sur cette évidence : de même que l'oppresseur, pour oppri-
it fuot aussi refuser I'adaptation des leaders aux aspira- mer, a besoin d'une philqsephie de I'action opprimante, de
tions, souvent frustes, du PeuPle. même les opprimés, pour se libérer, ont aussi besoin d'une
---piËnons
un exemple. Si, â un moment historique donné' philosophie de leur action. L'oppresseur élabore la philo-
faspfation essentielle du peuple se limite à une revendi- sophie de son action sans le peuple puisque celle-ci est diri-
cation salariale, les leaders peuvent, selon nous, commettre gée contre lui. Le peuple, pour sa part, tant qu'il est écrasé
OÀuxlrreurs : restreindre leur action à un simple soutien et opprimé, et qu il intériorise I'oppresseur, ne peut bâtir
de cette revendication, ou déborder cette aspiration en pro' seul la théorie de son action libératrice. C'est seulement
por""t quelque chose qui soit au-delà. Quelque chose qui dans sa rencontre avec le leader révolutionnaire, dans la
n'ait pas encore été << aperçu > par le peuple' communion, dans la praxis solidaire, que cette théorie peut
Dans le premier cas, les leaders révolutionnaires tom- s'élaborer.
beraient dans ce que nous appelons ladaptation ou la sou' La formulation du problème de la pédagogie des oppri-
mission aux aspiràtions populaires. Dans - le second, sans més que nous avons tentée, d'une manière approchée et
respecter les aspirations du peuple, ils en viendraient à pra- comme introductive, nous a amenés à analyser, dans leurs
tiquer une invasion culturelle. grandes lignes, la théorie de I'action antidialogique, au
la synthèse' D'une qart service de I'oppression, et la théorie de I'action dialogique,
La solution se trouve dans
au seryice de la libération.
s'incorporer au peuple dans son aspiration-revendicative'
O'u"ltà part, lui fairi prendre consciènce de-la signification Nous serions heureux si des lecteurs éventuels de cet
de sa prôpre revendication. De cette façoq' -l-e peuple pren-
ouvrage émettaient des critiques visant à rectifier des
dra co-nscience de sa situation historique réelle, comme une erreurs ou des imprécisions, à approfondir les idées expri-
mées et à signaler ce qui nous a échappé. Il est possible
totalité dont la revendication salariale ne concerne qu'un que certaines critiques seront faites en voulant nous enlever
urpèèt. Alors il sera clair que. la revendication salariale' le droit de parler d'un zujet (le thème de ce chapitre) dont
,"irl", o" représente pas la solution définitive. Il apparaîtra' nous n'avons pas une expérience vécue. Il nous semble
;;fu le disait Nagi SpUt dans le document déjà cité des cependant que le fait de ne pas avoir d'expérience en
évêques du tiers inonàe, que << si les tr. availleurs ne
deviànnent pas, d'une certaine façon, propriétaires de leur
matière de révolution ne nous enlève pas la possibilité
de réfléchir sur ce thème. En effet, dans I'expérience limi-
travail, toutês les réformes de structure seront inefficaces >"'
tée que nous avons eue avec les masses populaires, colnme
< i;essentiel, insistait févêque, est qu'ils doivent parvenir
à être propriétaire et non vendeurs de leur travail > parce éducateur d'une éducation dialogique et conscientisante,
r79
778
nous avons accumulé des matériaux assez riches qui nous
ont poussé à courir le risque d'écrire cet ouvrage.
Si rien ne devait rester de ces pages, nous espérons qu'au
moins zubsistera notre contance dans le peuple. Notre foi
dans les hommes et dans la création d'un monde où il
soit moins diffcile d'aimer.

Conscientisation
et révolution

180
-
Conscientisation et révolution
Eclaircissements nécessaires
IJne conversation avec Paulo Frcire

On accepte de plus en plus ta pensée aux Etals'


- en Europe et ei Amérique latine. Pourtant d'Amé'
(Jnis,
iiqii,é tottr", iustement, qui a -été ton point de dép.art
ti1ortqr" ei pratique, ii"Àn"nt les critiques les plus sévè-
res à-ton égard. Elles se fondent sur deux points : pre'
mièrement,bn te reproche dlavoir perdu le contact avec
la réalité latino-américaine ; d.euxièmement, on t'accuse
d'idéalisme er de réformisme. Qu'en dis-tu?
Tout d'abord, je voudrais souligner que, d'habitude'
j" -pt."àt u" sèrierix les critiques- sPt Pe sont adressées ;
celui qui se sent
;?;;; à'"il"r, je ne prends pas I'a1r dequelques-unes
attaqué ou offensé- Tôutefois, il y en a qul'
A" âit de leur mànque de consistance, ne méritent guère
à;atiàntion. Je ne vôis pas, Par exemple, pourquoi me
oréoccuoer de I'accusation d'avoir brisé mon engagement
èou.rr î'A-érique latine en acceptant d'être profes.seur
i"riæ a i""iu"ttité de Harvard... Én revanche, je m'inté-
resse vivement aux critiques de fond adressées au contenu
même de ma pensée pédagogique et politique qui ge
-réformiste.
air*t iaeunste,^ subjecîivisté, Il me semble
néanmoins que'ceur qui me classent de cette façon,- en
qu'on peut relever dans
certàins de mes travaux
-- naïfs
s;appuyant siu d.s pasiages
et qui sont aujourd'hui objet
de ma propre critique devraient essayer- de suiwe les
ètup"t à" inon évoÎution. - Dans mes premières études, à
côtè de naïvetés, il y a aussi des positions critiq,ues,.et
d'ailleurs, je ne nourris pas l'illusion peu modeste d'attein-
dre un esfrit critique absolu. Il me semble que..1'essen-
tiel, c'est âe voir lequel des deux aspets le naif ou le
critique est en train de s'imposer_au -fur et à mesure
-
que Èe développe ma praxis et ma réflexion.
*. Cet entretien de Paulo Freire avec un groupe de militants
de I'Institut d'action 19rculturelle
*.
a été publié dans f. D' A. c.,
document 1, Genève,

183
Il nous semble quand même que I'accusation d'idéa- cette réalité d'oppression de la part des classes exploitées
- repose sur une base réelle, si I'on pense à l'expé-
Iisme et leur d.isposition dagir pour renverset cet otdre établi).
rience historique du mouvement de conscientisation de Or, les d.ernières années ont été rnarquées ou pttr une
rnasse qui a eu lieu au Brésil dans les années 62 à 64. A sorte d'éclipse du pôIe subjectif d.e cette relation dialec-
ce moment-là, la politisation extrêmement rapide de tique (avec la croyance que I'action révolutionnaire ne
larges couches populaires, obtenue grâce au programme deviendrait possible qu'après l'avènement intégral de cer-
d'alphabétisation, n'a pas suffi à opposer une résistance taines conditions infrastructurelles : par exemple, Ie plein
valable au coup d'Etat militaire qui a balayé les espoirs dé-veloppement du capitalisme dans-les pays-dé la'péri-
éveillés chez les paysans et les sous-prolétaires urbains par phérie comme condition préalable à la irinsition vers le
cette prise de conscience. Si nous sommes diaccord que socialisme), ou par une sorte de perversion de l,élément
la prise de conscience d.'une situation d'oppression ne suf- subjectif, soit par le volontarisme stalinien, soit par une
fit pas pour changer cette réalité, il aurait fallu, dans surestimation de Ia capacité Xaction de petits
-gtoupes
I'expértence brésilienne, développer dès Ie début toute une
politique d'organisation des masses populaires, avec une
d'avant-garde- goupés des masses dans le i yogrir^"' ,,.
\outefois, l'échec historique de I'objectivismè ât d.e ces
stratégie propre à orienter leur action de translorrnation d-e-ux déuiations subiectivlstes
ont rLposé, au centre du
sociale et politique. débat politique contemporain, la probîémaîique du lacteir
En effet, un des points les plus faibles de mon tra- subiectif comme ogrnt de iraniformatio,i'à" h'réalité.
- sur lequel je fais mon autocritique, se réfère à ce
vail, Comment, à ton avis, se pose ce problème ?
qu'est le processus de conscientisation. Dans la mesuf,e Cette question nous place au cæur même d'un des
où, surtout dans mes premiers travaux théoriques, je n'ai -
problèmes fondamentaux qu1 a toujours préoccupé la philo-
fait aucune référence, ou presque, au caractère politique lophie, en particulier moderne. Je- me rGfère àia quèstion
de l'éducation et où j'ai négligé le problème des classes des relations entre slrjet et objet ; conscience et iéalité;
sociales et de leur lutte, j'ai ouvert le chemin à toutes pensée e-t être; théorie et pratique. Tout essai pour
sortes d'interprétations et de pratiques réactionnaires qui comprendre ces relations qui se bàsent sur le duaûsme
constituent autant de distorsions de ce que la conscienti- sujet-_objet, e! niant lew inité dialectique, est incapable
sation doit vraiment être. Cependant, j'ai été maintes fois d'expliquer, de façon satisfaisante, ces relations. En bri-
critiqué non sur le manque de clarté dans l'analyse et les sant-.|'unité dialectique sujet-objet, la vision dualiste
bases théoriques de la conscientisation. Bien au contraire, implique la négation soit de 1'obje-ctivité, en la soumettant
beaucoup de ces critiques révèlent la position objectiviste aux pouvoirs d'une conscience qui la créerait selon son
mécaniciste, par la même antidialectique, de ceux qui les bon plaisir, soit de la Éalité. de la conscience, transfor-
formulent. Mécanicistes, niant la réalité même de la mée alors en une simple copie de I'objectivité. Dans ta
conscience, ils refusent par voie de conséquence la cons- première
cientisation. Je veux donc redire que, tout en cherchant à
lypothèse, nous torichons à I'eireur subjectiùste
ou,psychologiste, expression d,un idéalisme antidiâlectique
dépasser mes constantcs faiblesses, je ne vois aucune rai- préhégélien; dans la deuxième, nous avons affaire^ à
son pour refuser le rôle de la conscientisation dans Ie I'objectivisme mécaniciste, également antidialectique.
processus révolutionnaire. yrai dire, la conscience n'est pas que la copie de la
_ {,
Nous sommes d'accord avec toi : souvent ces crî- ï,éal!té, et celle-ci n'est pas que la ionstruction capricieuse
- ont été inspirées par ce que tu appelles des posi-
tiques de la conscience. Ce n'est que par la compréheision de
tions mécanicistes et objectivistes. Pourtant, Marx a bien l'unité dialectique dans laquèlle le trouvent^solidairement
souligné que la situation révolutionnaire implique non -subjectivité -et objectivité que nous pouvons échapper à
lr seulement des facteurs obiectifs (I'existence d'une réalité I'erreur subjectiviste, aussi bien qu'à-l,erreur mécaniciste
d'oppression imposée à des classes ou groupes socîaux qui et, alors, nous rendre compte du iôte de la conscience ou
I
deviennent la < négation vivante > de ce système exploi- de l' < être conscient > dans la transformation de la réalité.
teur), mais aussi des lacteurs subjectifs (la conscîence de Comment expliquer, par exemple, en termes subjecti-
r84 185
vistes,la position des êtres humains, en tant qu'indivijlus' L* avril 1964, n'était pas sufûsante Pour changer ma
sénérâtion ou classe sociale, face à des situations histo- condition de prisonnier. J'étais toujours dans la cellule,
ïiq-".s Oo""Ces, dans lesquelles ils, <- entrenf > -indépen- privé de liberté, même si je pouvais imaginer le monde
darnment de léur conscience ou de leur volonté ? Com- du dehors. Mais, d'autre part, la praxis n'est pas I'action
ment expliquer, d'autre part, le Tême problème d'un point aveugle, dépourvue d'intention ou de tnalité. C'est action
de vue iréianiôiste ? Si la conscience créait arbitrairement et réflexion.
la rê:alitê, une génération ou une classe sociale pourrait, Les hommes et les femmes sont des êtres humains
en refusint teilé situation qu'elle commence à viwe, la parce qu'ils se sont constitués historiquement comme des
transformer par un simple geste significatif.- Par contre' êtres dé la praxis et, dans ce processus, ils sont devenus
.i-i"-"à"ii.irce n'était qu'ui simpÉ reflet de la réalitê, capables de transformer le monde, en -lui donnant une
la situation donnée resterâit éternellement la situation don- signification. C'est seulement en tant qu'êtres de la praxis,
née, < sujet > déterminant de soi-même, dont les êtres en assumant la situation concrète où nous nous trouvons,
n.rÉui"t ne seraient que des objets dociles' En d'autres coûrme condition qui pose un défi, que nous sommes
t"Ë;t; la situation donnée se changerait en soi' Cela
ertité mythi- capables de changer sa signiûcation par notre action. C'est
i-pfiqir"i"it d'admettre I'histoire comme une pour cela qu'une praxis véritable est impossible dans le
àîË--Ë*téti.*e et supérieure aux êtres humains, capable vide antidialectique auquel conduit toute dichotomie sujet-
dÀ i.r .o-*ander capricieusement du dehors et d'en haut' objet. Voilà la raison pour laquelle subjectivisme et objec-
Ie rappelle maintenant ce qu'a dit Marx dans la Sainte tivisme mécaniciste sont toujours des obstacles à un pro-
Famille : cessus révolutionnaire authentique, et peu importe les
< L'Histoire ne fait rien, ne possède point d'immense formes concrètes qu'ils revêtent dans la praxis. Dans ce
richessi ne libère aucune classe- de ces luttes. Celui^ qui sens, le subjectivisme qui, en s'épuisant dans la simple
iuiito"i cela, qui possède et lutte, c'est llhomme lui-même, dénonciation verbale des injustices sociales, prêche la
^vivànt ce n'est pas l'Histoire qui utilise
f no--" réei, ; transformation des consciences, laissant toutefois intactes
l'homme comme un moyen pour atteindre ses buts' les structures de la société, est aussi négatif que le méca-
s'il s'agissait d'un êtrè à part car I'Histoire nicisme volontariste qui, méprisant la rigoureuse et perma-
--ô*t"" -,
n'est que I'activité-de I'homme qui pôursuit ses objectifs- > nente analyse scientitque de la réalité objective, se fait
En effet, quand nous sommes confrontés à lne'situation également subjectiviste dans la mesure où il < agit > sur
tlonnée dans laquelle nous < entrons > indépendamment une réalité inventée.
àè conscieiCe, nous y trouvons la corldition concrète C'est précispment cet objectivisme mécaniciste qui
oui"ott"
nous Dose un défi. La situation donnée, en tant ,que découwe l' < idéalisme ) ou le < réformisme > dans toute
;itr"ti,"" p-rôttématique, implique ce que j'ai-nommé dans référence au rôle de la subjectivité dans le processus
à"t"i.t livre : Pédagoiie âet opprimés, l'inédit viable, révolutionnaire. Au fond, ces expressions, quoique diffé-
"ro"
;tJ-t-dit" le futur à ionstruire' L'accomplissement de rentes, relèvent d'une même < source > idéologique la
ftiàait-uioUtr, qui demande le dépassement de la situation petite-bourgeoisie. -
à;-bi;""t; I constituée !'ar la-condition- concrète cons-dans L'objectivisme mécaniciste est une distorsion grossière
laquelle ious vivons indépendamment de notre de la position marxiste, en ce qui concerne la question
.iàT". no se vérifie, toutèfois, que dans la praxis' Cela fondamentale des rapports sujet-objet. Pour Marx, ces
- il faut le souligner, què les êtres humains ne
uè"t ait", relations sont contradictoires et dynamiques. Sujet et
défassent pas la situation conèrète, la condition dans objet ne se trouvent pas en dichotomie, et ils ne consti-
la<iuelle ils ie trouvent, uniquement par leur conscience ou tuent pas non plus une identité, mais une unité dialec-
iËJit Lt*tiôrrs, bon^nes soient-elles. La possibilité tique. La même dialectique où se trouvent théorie et
"utti
oue i'ai eue de iranscender les étroites limites d'une cellule pratique.
,i" f ,ZO mètre de long sur 60 centimètrer de large, dans Crois-tu que Ia prise de conscience d'une situation
Uquéil" je fus enferrÀé après le coup d'Etat brésilien du -
d'exploitation puisse se faire dans ce que tu appelles Ie
186 187
-l

< contexte théorique >, comrne les < cercles de culture > qui, à un moment donné, est le point de départ, non
de I'expérience brésilienne, où un groupe d'e paysans anal- seulement exige I'autre, mais le contient déjà. Pour cette
phabètes, en rnême temps qu'il apprenait à lire un code raison, la réflexion n'est légitime que lorsqu'elle nous
linguistique, procédait à un d.échiffrement de Ia réalité renvoie, -co-mme le souligne Sartre, au concret, qu'elle
socîo-historique, en se rendant compte que son analpha' cherche à éclairer, rendant ainsi plus efficace notre àction
bétisme n'était qu'un aspect de tout un processus texploi' sur eux. En mettant la lumière sur une action accomplie
tation éconotnique et socîal auquel il était soumis ? Ou ou en train d'être accomplie, la réflexion authentique
bien, crois-tu que cette prtse de conscience, cet tppren- clarifie, en même temps, I'action à venir qui constitue sbn
tissage à lire et à écrire sa propre réalité n'est possîble que test et gd, à son tour, doit s'ouwir à une nouvelle
dans et par la pratique transformatrice de cette réalitê réflexion. Il n'y a pas d'autre attitude pour ceux qui par-
d'oppression ? d'un contexte théorique, en tant que sujetl cher-
ti_cipenl
chant à dépasser les différents niveaux d'opinion ôonstitués
La réponse à cette question requiert quelques consi- dans les rapports noués dans le contexte concret. Peu
-
dérations préliminaires. Essayons d'abord de voir en quoi
importe que, à I'un des pôles de la relatioa de connais-
consiste le < contexte théorique >. Notre point de départ
sance, se trouvent des ouwiers de la campagne ou de la
est la constatation que ni le subjectivisme, d'un côté, ni ville ou des étudiants : I'effort de démystifiiation de la
I'objectivisme mécaniciste, de l'autre, ne sont capables réalité doit être le même.
d'expliquer correctement ce problème qui, ari fond,. est
semblable à celui auquel nous venons de nous référer. En face de toutes ces considérations, il me semble
Et ils n'en sont pas capables parce que, dissociant et clair que les paysans analphabètes n'ont pas besoin du
opposant le sujet de l'objet, ils dissocient et opposent contexte théorique dsns notre cas, au Brésil, les
automatiquement la pratique et la théorie, brisant ainsi < cercles de culture -> pour prendre conscience de leur
I'unité dialectique déjà mentionnée. Coupée de la pratique, -
situation objective d'oBprimés. Cette prise de conscience
la théorie deviènt simple verbalisme ; séparée de la théo- s'effectue dans le contexte concret. C'est à travers leur
rie, la pratique n'est qu'activisme aveugle. C'est pour cela expérience quotidienne, véritablement dramatique, qu'ils
qu'il n'y a pas de praxis authentique en dehors de I'unité prennent conscience de leur condition. Mais ce que leur
dialectique action-réflexion, pratique-théorie. De même, il prise de conscience, faite dans le bain quotidien ne leur
n'y a pas de < contexte théorique > véritable si ce n'est en donne pas, c'est la raison d'être de leur proprq condition
unité dialectique avec le contexte concret. Dans ce d'exploités. C'est là une des tâches centrales que nous
contexte où les faits se produisent, nous nous trouvons devons accomplir dans le contexte théorique. En revan-
enveloppés, < trempés > par le réel, mais sans nécessaire- che, précisément parce que la conscience nè se transforme
ment nous rendre compte de la raison d'être des faits, que dans la praxis, le contexte théorique ne peut pas se
eux-mêmes, de façon ciitique. Dans le < contexte théo- rÉduire à un centre d'études < non engâgé u. ie cercle de
rique >, en prenant de la distance à l'égard du concret, culture doit trouver les voies, que chaque réalité locale
norrs cherêhons la raison d'être des faits. indiquera, à travers lesquelles il se prôlongera en tant
Dans le contexte concret, nous sommes sujets et objets que centre d'action politique. Si une transformation radi-
en relation dialectique avec l'objet; dans le contexte théo' cale des structures de la société, qui expliquent la situation
rique nous jouons le rôle de sujets de la relation sujet- objective dans laquelle se trouvent les pâysans, n'est pas
objet qui a lieu dans le contexte concret pour, en reve- 9pérée, ils resterônt les mêmes, exploités de' la même
nant à celui-ci, agir mieux, comme sujets par rapport à façon, et peu importe que certains d'éntre eux aient réussi
un objet. à connaître la raison d'être de leur propre réalité. A vrai
non la séparation dire, dévoiler la rêalité, sans orientation vers une action
Ces moments constituent I'unité
entre la pratique et la théorie; - entre I'action et -la politique claire et nette n'a tout simplement, pas de
sens.
réflexion. loutêfois, ces moments ne pouvant vraiment Certes, cette connaissance, force de transformation,
exister qu'en tant qu'unité et en tant que processus, celui

188 189
n'est pas Possible dans le cadre du quotidien' C'est uni- le moment même où on se laisse séduire par cette falsi-
de la théÔrie, de
;".*ilt àans I'unité de la praxis elpouvons fication de la réalité, on cesse d'être critique et l'action qui
dépasser le
i;;ti;; et de la réflexion, que nous qu'expressio-n résulte d'une telle connaissance < fausse > n'aura pas de
aliénant du quotidien, en tant de succès. Critique et engagê, le chercheur doit être rigou-
"ur*tÙtt
uotie tuçoo spontanée de nous mouvoir dans le monde ou reux, cs qui ne veut pas dire que son analyse doit tendre
comme iet,tttàt d'une action rendue mécanique ou bureau- à dessiner un profil achevé ou définitif de la réalité socia-
;;;tiq"". ô;ot "tt deux expressions de la-quotidienneté, le : celle-ci est, par nature, en devenir.
;;;'; térrtiitroot pas à aôquérir une cotnàissance irré- Cette attitude vigilante caractérise le chercheur criti-
ductible des faits, dont nous nous rendons à peine compte' que, celui qui ne se satisfait pas d'apparences. Il sait bien
D'où la nécessité, d'une part, de dépasser la simplg per- que la connaissance n'est pas quelque chose de donné,
ceotion des faits. en cherchant non seulement à saisir leur de fini : c'est un processus social, qui exige I'action trans-
interdépendance, mais aussi ce qui constitue la totalité de formatrice des êtres humains sur le monde. A cause de
ino"r*^; d'auffé part, la néceslité d'établir un contrôle cela, il ne peut accepter que la quête de connaissance
permanent de notre activité pensante. s'épuise dans la simple narration de la réalité, moins
Voilà, en dernière analyse, le mouvement dialectique, encore, ce qui serait pire, qu'elle soit proclamation que
incompiéhensible du point de vue du subjectivisme aussi ce qui existe doit être ce qui doit exister. Bien au
bien {ue de la perspèctive de l'objectivisme mécaniciste, contraire, il veut transformer la rêalitê, afin que ce qui
qui sipose comàe iréalable fondamental à tout effort de est en train d'avoir lieu d'une certaine façon commence
cbnnaisiance des faits. Ce mouvement implique en Pre- à se passer d'une façon différente.
mier lieu que le sujet agissant possède les instruments
théoriques riécessaires pouf entreprendre la reconnaissance
- Si I'on
contexte
consîdère, les masses au seul niveau de leur
concret, sans leur donner la possibilité taccéder
de la réatité, puis qull saisisse la nécessité de réadapter à une vision critïque de ce contexte, ces tmsses seront-
en permanence ces rnstruments en fonction des résultats elles nécessairement condamnées à une option réformiste ?
obtênus. Je veux dire par là que les résultats de I'acte de Dans la mesure où I'on ne se rend pas compte de
connaissance du sujet- doiveni constituer les normes de
- dialeçfique subjectivité-objectivité, on ne peut
l'unité
jugement de son propre comportement cognitif. comprendre ce fait tellement évident : la façon d'être
Si nous comprenons bien, I'engagernent politique du des classes dominées ne peut pas être comprise en elle-
- est pàur toî une condition essentielle de la même, elle doit être envisagée dans leur rapport dialec-
scientilique
< scientificité > de son savoir. De même, une science apo-
tique avec les classes dominantes. En procédant de cette
Iitique ne serait qu'un < faux savoir > ? façon, on attribue la tendance des classes dominées à
opter pour des solutions réformistes à une sorte d'incapa-
Tout chercheur véritable sait que la prétendue neu- cité naturelle.
- de la science, d'où découlent la non moins fameuse
tralité En effet, les classes dominées deviennent réformistes
iÀpartiatité du scientifique et sa criminell-e indiftérence à du fait de la situation concrète où elles se trouvent. Plon-
I'utilisation de ses décôuvertes, n'est qu'un des mythes gées dans I'aliénation du quotidien, elles ne parviennent
nécessaires aux classes dominantes. Vigilant et critique,
pas à atteindre spontanément Ia conscience de soi, en
il ne doit pas confondre le souci de vérité, qui carac- tant que < classe pour soi >,
térise tout iffort scientifque sérieux' avec ce mytle de
neutralité. Par contre, en èherchant à connaître la rêalitê, Ne peut-on pas penser que cette tâche incombe pré-
le chercheur ne peut prétendre la < domestiquer >. Ce -
cisément au parti révolutionnaire ?
qu'il veut, c'est Îa véiité Oe la têalité, non la soumis- En dernière analyse, une des tâches fondamentales
sion de celle-ci à sa vérité à lui. Nous ne pouvons pas du- parti révolutionnaire est bien en effet de s'engager
réoondre au mythe de la neutralité de la science et de dans la recherche de l'organisation consciente des classes
i'ii"oartiafite du scientifique avec la mystification de la opprimées pour que, dépassant le stade de < classe en
loérité, mais avec le respect de cette vérité. En effet, dans soi > elles deviennent < classes pour soi >. Un des aspects

190 t9l
fondamentaux de cette tâche consiste dans le fait que les oublie un avertissement fondamental de Marx, dans sa
rapports entre le parti révolutionnaire et les classes oppri- troisième thèse sur Feuerbach : < ... L'éducateur a lui-
mées ne sont pas la relation entre un pôle porteur d'une même besoin d'être éduqué. >
conscience historique et un autre, vide de conscience ou paTllns un instant, si tu veux, de ce mot que tu as
porteur d'une < conscience vide >. S'il en était ainsi, le - : coNscrENTIsarIoN : il est devenu lobiet de toutes
créé
rôle du parti révolutionnaire se réduirait à transmettre une sortes d'interprétations ambiguës ou de distorsions. Cer-
conscience aux classes dominées, ce qui signifierait emplir
tains se demandent si les classes dominantes ne peuvent
leur conscience de la conscience qu'elles ont de classe. pas, elles-mêmes, < conscientiser le peuple >. D'autres, qui
En effet, les classes sociales dominées ne sont pas vides développent des actions dites révolutionnaires, revendi-
de conscience, pas plus que leur consciençe n'est un dépôt quent aussi ce terrne. Finalement, nombreux sont ceux
vide. Manipulées par les classes dominantes avec les- qui envisagent la conscientisation comrne une baguette
quelles elles sont en rapport, les imitant et intériorisant
magique, capable de < guérir > I'iniustice sociale en chan-
leurs mythes, les classes dominées reflètent une conscience geant seulement la conscience d.es hommes. Pourrais-tu,
qui ne leur est pas propre. D'où leur tendance réformiste.
encore une fois, éclairer ces problèmes et restituer le vrai
Transpercées par l'idéologie des classes dominantes, leurs
contenu de la conscientisation.
aspirations, poru une large part, ne correspondent pas à
leur être authentique. Elles sont surimposées à travers Je tiens d'abord à dire qu'il est absurde de considé-
les moyens les plus diversifiés de manipulation sosiale. rer- la conscièntisation comme une sorte de < hobby ,>
Tout cela constitue un défi lancé au parti révolutionnaire intellectuel, comme si elle constituait un ensemble ration-
qui doit jouer un rôle pédagogique indiscutable. nel égaré du concret. L'effort de conscientisation, qui
s'identifie avec l'action culturelle pour la libération des
Il faut toutefois être conscient que I'attribution qu opprimés, est un processus par lequel, dans la relation
- révolutionnaire
parti de ce rôle pédagogique comporte sufet-objet, maintes fois mentionnée déjà, le sujet devient
implicitement un certain risque de manipulation des mas- capable de saisir, en termes critiques, l'unité dialectique
seJ.
entre soi et I'objeÇ Voilà pourquoi nous réaffirmons qu'il
Ce risque existe. Mais il faut nous rappeler que la n'y a pas de consbientisation en dehors de la praxis, en
-
pédagogie d'un parti révolutionnaire ne Peut jan?ais être dehors de l'unité théorie-pratique, réflexion-action.
[a mêmè que celle des partis réactionnaires, de même que En revanche, en tant qu'engagement démystfficateur,
ses méthodes d'action doivent forcément être différentes.
Les partis réactionnaires doivent, nécessairement, éviter
la conscientisation ne peut pas être entreprise par les
classes sociales dominantes : leur nature même les en
par tbus les moyens la constitution d'une conscience de empêche. L'action culturelle que ces classes peuvent déve-
èlasse chez les opprimés. Pour le révolutionnaire' au lopler est nécessairement mystificatiot de la réalité de
contraire, c'est I'une des tâches les plus importantes. la- èonscience, mystification de la concience de la réalité.
Finalement, il me semble nécessaire de préciser qug Il serait naïf d'attendre que les classes dominantes met-
tout en analysant le rôle que peut jouer le contexte théo- tent en pratique ou même stimulent une forme d'action
rique dans la radicalisation critique de la prise de cons- qui aide les classes dominées. Il faut dire de nouveau que
ciônce qui se vérifie dans le contexte concret, je le co,nsi- celui-ci est un < que faire ? > propre à I'avant-garde
dère pai que le parti révolutionnaire doive créer, dans révolutionnaire, pourrnr qu'on ne tombe pas. dans la ten-
n'impôrte {ueile situation historique, de-s contextes théo- tation petite-bouigeoise de l'objectivisme mécaniciste. En
riqués, comme si autant d' < écoles révolutionnaires >, effet, pôur les mécanicistes, les classes dominées sont pro-
pour ensuite faire la révolution. Je.n'ai jamais rien dit de pres, èn tant qu'objets, à être libérées par eux, en tant qu9
iel. Ce que j'ai dit, et je le répète, c'est que le parti Sujeis de I'action iévolutionnaire. Le processus de libéra-
révolutionnaire qui refuse d'apprendre avec les masses tion est, pour eux, quelque chose de mécanique. D'où
populaires brise I'unité dialectique enseigner et apprendra leur volontarisme. D'où leur confiance magique dans
-n'est il est devenu élitiste' Il
ll plus révolutionnaire; I'action élitaire séparée de I'action politique. Voilà pour-
192 193
quoi il est plus facile pour eux. de réaliser des centaines consacrent une perception claire des rapports entre totalité
d'actions dangereuses, même dépourvues de signifisafiolr et partialité; tactique et stratégie; pratique et théorie. Ce
politique, plutôt que de dialoguer avec un groupe de travail demande encore une non moins claire vision que
paysans pendant dix minutes... l'avant-garde révolutionnaire doit avoir de son propre
Mais il faut aussi souligner que la conscientisation ne rôle, de ses rapports avec les masses populaires : elle doit
peut pas échapper, aventureusement, aux limites que la veiller à ne pas tomber, soit dans le libéralisme ou le
réalité historique lui impose. L'effort de conscientisation manque d'organisation, soit dans l'autoritarisme bureau-
n'est pas possible dans le mépris du < viable historique >. cratique. Dans le premier cas, elle ne serait pas capable
En effet, parfois I'action qui découle du dévoilement des de conduire le processus révolutionnaire, qui s'émiette-
structures oppressives d'une société concrète donnée, mais rait en actions dispersées; dans le second, en étouffant la
partielle, n'est pas I'expression politique du < viable his- capacité d'action consciente des masses, elle les trans-
torique >. En d'autres termps, il peut arriver que les formerait en simples objets de sa manipulation. Dans les
masses populaires se rendent compte des raisons les plus deux cas, il n'y aurait point de conscientisation.
immédiates qui expliquent un fait particulier, mais Analysons, maintenant, comment peut se faire ce dépas-
qu'elles ne saisissent pas en même temps, les liens entre sement par les masses populaires dlu stade de < conscience
ce particulier et la totalité dont il participe, où se trouve des nécessités de classe >, où spontanément elles se trou-
le < viable historique >. Dans ce cas, quoique adaptée au vent, pour atteindre le stade de la < conscience de classe >.
fait < B >, l'action < A > peut ne pas être adéquate, du Le < décalage dialectique > entre ces deux stades est
point de vue de la totalité. Il en irait ainsi, par exemple, indiscutablement un défi lancé à I'avant-garde révolu-
d'une action qui, politiquement valable en un lieu donné, tionnaire. Ce < décalage dialectique , est l' < espace >
ne le serait pas par rapport aux exigences de l'ensemble idéologique où se trouvent les classes dominées, dans leur
du pays. expérience historique, entre le moment où, en tant que
Cette observation sur la d.illiculté de saisir la totalité a classe en soi > elles n'agissent pas en accord avec leur
qui- contient Ie < viable historique > et d'organiser les être et celui où en s'pssumant en tant que < classe pour
divers éIéments qui la constituent, nous paraît fondamen- soi >, elles prennent conscience de la mission historique
tale. En effet, pour a$urel leur domination, les classes qui leur est propre. C'est à ce moment-là seulement que
dominantes ont besoin d.e diviser les opprintés, elles les leurs nécessités se définissent comme des intérêts de classe.
dressent les uns contre les autres. Ainsi, aux Etats-Unis, Nous voilà en face d'un problème difficile : d'une part,
au début du mouvement de libération du peuple noir, la conscience de classe ne s'engendre pas spontanément,
I'ennemi principal étaît simplement le blanc; en revanche, à l'écart de la praxis révolutionnaire ; mais, d'autre part,
Ies ouvriers blancs constituaient une des couches les plus cette praxis implique une conscience nette du rôle histo-
racistes d.e la société américaine. Le même phénomène se rique de la classe dominée. Marx souligne, dans La Saînte
reproduit, avec des données différentes, dans le choc qu'on Famille, l'action consciente du prolétariat, dans sa propre
observe en Amérique latine entre les intêrêts immédiats abolition en tant que classe, par l'abolition des conditions
du prolétariat urbain industriel et les revendications de objectives qui le constituent. En effet, la conscience de
la paysannerte, quand évidemment leur intérêt profond classe exige une pratique de classe qui, à son tour, engen-
permet I'identification de l'ennemi principal commun. dre une connaissance au service des intérêts de classe.
Nous croyons que ce dêpassement des visions partielles, Tandis que la classe dominante, en tant que telle, cons-
fragmentaires implique précisément I'apprentissage par titue et renforce la conscience de soi dans l'exercice du
les masses opprtmées de la < conscience de classe >. pouvoir économique, poli.tique et socio-culturel, avec
Comment vois-tu ce processus ? lequel elle s'impose à la classe dominée et l'aligne sur ces
Je répéterai d'abord que, du fait même qu'il ne peut positions, celle-ci ne peut atteindre la conscience de soi
- être un < que faire ? > atomisé, spontanéiste ou pater-
pas qu'à travers la praxis révolutionnaire. Dans ce processus,
naliste, le travail de conscientisation exige de ceux qui s'y la classe dominée devient < classe pour soi > et, agissant
1,94 r95
naire de préparation de militants, simultanément avec
l'exercice de l'analyse dialectique de la réalité. Si I'on
alors d'accord avec son Êtne, non seulement elle com- procède ainsi, le séminaire devient une occasion pour les
mence à connaître d'une façon difiérente ce qu'elle participants, invités à dépasser.leur vision naiïe et par-
connaissait auparavant, mais aussi à connaître ce qu'aupa-
tielle de la rêalitê et la remplaçant par une vision critique
ravant elle no connaissait pas. Voilà pourquoi, n'étant pas
un pur état psychologique, ni la simple sensibilité qu'ont d'ensemble, de s'engager dans un processus de clarifica-
les classes pour détecter ce qui s'oppose à leurs besoins
tion idéologique. Ils se rendent compte que le dialogue
avec le peuple, dans I'action culturelle pour la libération,
et intérêts, la conscience de classe implique toujours une n'est pas une formalité, mais une condition indispensable
connaissance de classe. Mais cette connaissance ne se pour savoir si notre option est authentiquement révolu-
transmet pas : elle se crée dans et par I'action sur la réa- tionnaire. Ils prennent conscience qu'est impossible la
lité. Le dépassement de ce décalage dialectique, exigeant dichotomie entre I'intention du militant, qui est politique,
une pédagogie révolutionnaire, exige aussi que les rapports
entre le parti révolutionnaire et la classe dominée se véri-
et les méthodes, les techniques et les procédés par lesquels
cette intention se traduit dans la pratique. En effet, I'option
ûent de telle sorte que, le parti étant la < conscience politique du militant détermine le cheminement de son
critique > des masses populaires, il ne pose pas d'obsta- expression. Il y aura toujours des différences radicales
cles au processus de critique de la classe. entre un militant de gauche et un militant de droite, dans
Nous pourrtons conclure cette conversation en reve- l'utilisation que chacun peut faire d'un même projecteur
- au problème de lorganisation du parti révolution-
nant de diapositives. Une grande partie des obstacles qui se
naire. Pourrais-tu systématiser ta crttique envers les for- dressent sur le chemin d'une action politico-révolution-
mes taction politique qui se font au mépris tune naire correcte découle de la contradiction entre I'option
participation consciente et créatrice des rnasses populaires
révolutionnaire et l'utilisation de méthodes d'action qui
et qui relèvent, comme tu I'as dit, d'une conception petite- correspondent à une pratique de domination.
bourgeoise du rapport entre avant-garde et masses ?
Si mon option est révolutionnaire, il m'est impossible
Je crois que I'un des problèmes le plus difficile de considérer le peuple coûlme objet de mon acte libéra-
-
qu'affronte un parti révolutionnaire dans la préparation teur. Si, par contre, mon bption est réactionnaire, le peu-
de ses cadres est de combler l'écart qui existe entre ple ne sera pour moi qu'un sipple instrument de mon
I'option révolutionnaire formulê par les militants et leur action pour la préservation du statu quo, où je veux seu-
pratque qui n'est pas toujours waiment révolutionnaire, lement apporter quelques réformes. L'action politico-révo-
qui ainsi contredit son expression verbale. C'est dans ce lutiomraire ne peut pas imiter I'action politico-domina-
sens-là que les erreurs méthodologiques sont toujours trice. Antagonistes dans leurs buts, elles s'opposent et se
I'expression profonde d'une certaine conception idéologi- différencient non seulement par les conséquences pratiques
que. Dans la mesure, par exemple, où ils gardent au fond des méthodes choisies, mais aussi par I'utilisation qui est
d'eux-mêmes le mythe de l' < incapacité naturelle > des faite des aides et alliances dont elles bénéficient.
masses populaires, les militants ont tendance à les mépri-
ser, à refuser le dialogue avec elles et à avoir le senti-
ment d'être leurs seuls éducateurs. Agissant ainsi, ils ne
font que reproduire la dichotomie, typique d'une société
de classes, entre enseigner et apprendre, dans laquelle la
classe dominante < enseigne > et la classe dominée
< apprend >. Ils se refusent donc, à apprendre avec, le
peuple, et commencent à donner des avis, à déposer dans
les masses le savoir révolutionnaire.
A cause de tout cela, je suis convaincu que l'eftort de
clarification de ce qu'est le processus d'idéologisation
constitue un des.préliminaires indispensables à tout sémi- 197

t96
Bibliographiel sur les ouvrages
d'alphabétisation en français

A. Ouvrages généraux
p. FRETRE, Lléducation : pratique de la Liberté *, 160 p', Cerf,
197L, L7,50 F.
Conicieniisation, 88 p., I. N. O' D. E. P., 1971.
- Conscientisation et Révolutîon, 16 p., I. D. A. C', 1973'
.A. -MEIsTER, Atphabétîsation et développement, 274 p', Arthro-
pos, 1973, 25,00 F.
r'r. citeoir,
'- - L Alphabéfisarton des travailleurs étrangers, une
ietatîon domirunt'dominé, 387 p., TEMA, 1973' 26,00 F'
niioi a'àtphabétisation, médiaiion dgrys/ooyr la liberté,
- 314 o.. Sèiences et Service, 1970' 26'00 F.
coLLEcrrF'
--- -iittes*, o'&pnesÉTlsarloN, Alphabétisation, Pédagogie et
'hors' Paris
Maspero, 1973, 288 P. 26,00 F'
r.. srr,rri, L'Écale de l'école, l'éducation des masses*,
111 p., Cerf., 1972, 12'50 F.
r. rtrrcn, Ùn, to"îétA sans école, 219 p., Seuil, 1972, -18'00 F'
c. BÀnDELor et R. EsraBLÊr, L'EcoIe capitalîste en France*,
336 p., MasPero, 1972, 23,00 F.
I
B. Manuels et ouvrages techniques
C. R. B. D. I. F.
Méthode de lecture pour les adultes tAfrique du Nord.
Manuel du 1"" degré, 144 P., 1963, 4,00 F; manuel du
2' degrê, t44 P., 1963, 4,5O F.
Â. E. E,
Lire en français.
Manuel, 214 P., 1969' 8,00 F. -
- Matériei cofleêtif (liwe du moniteur, affichettes, lettres
- mobiles, étiquettes), 1969' 5,00 F. ^-
Méth;à; iudiojvisuellé, 16 dialogues, tlms, bandes magné-
tiques et 16 planches de figurines, tableau feutre'
c. L. À. P.
Guîde du monîteur *, 6'00 F'

1. Les ouvrages avec astérisque ûous semblent particulière-


ment imPortants.
199
-t

Langage oral et préparation à Ia lecture-écriture, 5,00 F.


Pourquoi et comment corriger Ia prononciation, 2,00 F. Table
Introduction à Ia phonétique corrective.
Application des princîpes de phonétique corrective.
Application des principes de phonétique corrective aux
cours d'adultes analphabètes *.
Inventaire syntdgmatique du français fondamental.
HOMMES ET MIGRATIONS Présentation 7
Le français par l'amitié, 5,00 F.
Livre du stagiaire, 5,00 F.
- Livre du moniteur, 5,00 F.
-
Initiation à la vie moderne (exercices écrits), 30,00 F. PEDAGOGIE DES OPPRIMES
coLLEcrrF o'elpgesÉtIsltloN
Alphabétisation, pédagogie et luttes, 287 p., Maspero, AveNr-Pnopos 13
- 1973, 26,00 F.
Fascicule pour le travailleur, Maspero, 1973, 10,00 F. 1. Jusrrrrc.nrroN DE LA < pÉDAcocrE DEs oppruMÉs > 19
- Initiation à I'approche logique et au calcul, 124 p., Mas-
- pero,1973,13,00 F. La contradiction oppresseurs/opprimés. Son
dépassement 20
ACCUEIL ET PROMOTION La situaton concrète d'oppression et les oppres-
4 recueils Qtrésentation, 2 pour débutants, 1 pour niveau seurs 36
avancé) *, 20,00 F, .
La situation concrète d'oppression et les oppri-
B. E. L. C. mes 40
Exercices systématiques de prononciation française (2 fasci- Personne ne libère autrui, personne ne se libère
cules), 8,00 F. seul, les hommes sp libèrent ensemble 44
A. sÀuvAccor, Analyse du français parlé, l9O p., Hachette,
10,00 F. 2. Le coNceprroN < BANCAIRE > DE L'ÉDUcATroN
coMME INsTRIIMENT p'oppttsstoN. Sns pnÉoccu-
cENoIwRTER et cRUwEz, Structures d.e langue française ; gram- PATTONS. Se CnrrrQue 50
maîre nouvelle, éditions Larousse
-
pour le C. E. 1, 95 p., 1972, 6,50 F ; La conception < bancaire > et la contradiction
pour le C. E. 2, tl0 p., 1973, 6,50 F. éducateur,/ élève 56
- *, éditions Hachette-Larous- Personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque
, D. REeUEDÂT, Exercices structuraux
se. seul, les hommes s'éduquent ensemble, par l'inter-
médiaire du monde 62
J.-L, CHEVALIER, Grammaire Larousse, éditions Larousse, L'homme, être inachevé, conscient de son imper-
25,80 F. fection, dans un effort permanent en vue d'un
s. E. v. P. E. N. plus-être 66
Le Français fondamental, 1"' degré, S. E. V. P. E. N.
Le Français fondamental, 2 degrê, S. E. V. P. E. N. 3. Le prerocuE, EssENcE DE L'ÉDUcATIoN vuE coMME
PRATIQI]E DE LA LIBERTÉ 7I
Education dialogique et dialogue 73
Le dialogue commence dès l'élaboration du pro-
gramme éducatif 77
Les relations hommes-monde, les thèmes géné-
rateurs et le contenu des programmes d'une telle
200 éducation 80
La recherche des < thèmes-générateurs > et sa DeNs r-e Psrrre Corr,BcrroN Mespeno
méthode 90
La signification conscientisante de la recherche 1 Jomo KENY^ms, Aa pled da Mon Kenga.
des <-thèmes-générateurs >. Les divers moments Mao TsÉ-rouuc, Ecrits chotsis en 3 uolames - l.
3 Mao TsÉ-TonNG, Ectits cholsls en 3 oolumes - ll.
de la recherche .... 95 4 Mao TsÉ-ronNG, Ecrtts choisis en 3 uolumes - IIL
Les relations hommes-monde, les thèmes-géné- 5 Charles BETTT9LEET!f,, Plonlllcatlon et ûoissonce accéIétée.
6 Paul NrzAN, Aden Atabîe.
7-8-9 P.-O. LrssÂcARÀy, Ilîstolre d.e Ia Commane de 7877 (tn
4. Ll rrrÉomB De L'ActIoN ANTTDIÀLocIQUE ..... . lL6 10
volume triple).
Paul lirzÀN, -Les chtens de gatde.
11 Ernile Coprrnurxx, Problèmes d,e Ia Jeunesse.
La théorie de I'action antidialogique et ses carac- 72 Le romancero d.e Ia résistangg espagnole, l.
téristiques ..... 130 13 Le romottcero de Ia résistance espagnole, E.
t4 Général V.N. Gsp, Guene du peuple, armée du peaple.
'Wolfgang
La conquête . 130 15 ATENDRoTE, Histolre d.a mouuement ouvrler en
Europe.
La division 133
16 Pierre Jrrle. Le DiIIoae d.a tiers monde.
-et le
La manipulation .. 139 L7 Georc Lux is, Balzac réallsme lto:l.çats.
L'invasion culturelle 144 18 IIo ehi Mrxs, (Euures chotsies.
19 Che GUEVAnJ., Le soctalisme et I'homme.
La théorie de I'action dialogique et ses caracté- 20 Frantz FANoN, Les damnés d.e Ia terre.
161 27 Malcolm X, Le pouuoir nolt.
ristiques 22 Charles BBrrsr,ÈEru, La consttaction du socialisme en
La coopération ..... t6t Chine.
L'union r66 23 Dâniel GuÉruN, Le moauement o'avfiet auæ Etots-flnls.
24 Jean CsEsNE Ux, Le Vietnam.
L'organisation . .. ... 770 25 Fidel CasrRo, RéDolution cubalne, I (1953-1962).
La synthèse culturelle t74 26 Fidel C^srRo, Réuolutîon cv.baine, n (1962-196E).
27 LorâDd GÀsp^R, Hlstolre de la PalestlnÊ.
28 Frantz FÂNoN, Soclologie d'une révolittlon.
29 Paul Nrz^N. Les matërialistes de I'antioultë.
30 L. Ar-rnussÊn et ( Ber.rnen, Lbe Le Càpttal, l.
CONCIENTISATION ET RÉVOT,UTTON 31 L. ArrsnssER et E. Bu,raen, Llre Le Capital, Il.
32 N, Boursrnrre et E. PRÉoBRÂJENSEY, ABQ da comma-
nisme, L
Ecl-e.nc$ssMENrs NÉcesserRes. UNB coNvERsarIoN N. Boux-sennrB et E. PRÉoBRâJENS,KY, ABC dd comma-
183 nfsrne, II.
AVEC PAULO FNT NE 34 Che Gurvene, (Euvres I z La guene de gu.értlla et a'a,fies
tertes militatres.
35 C\e Guevr:ne, Guvres U : Souuenirs de Ia guerte téoo-
lutionnatte-
36 Che GUEVARÂ, Guvres lll a Teites polittques.
37 Che GuEvm, (Eunes l\ z Journal de Bôliuie.
38 Régis .DEBRÀY, néuolution d.ans Ia réoolutlon? ct aa.t,"es
ess(Ils_
39 Walter BENJÂMIN, -Esseiis s',,,. Befiolt Brccht.
40 Rosa LuxBmuRG, (Euvres I z Réforme sociale ou réoola.-
tion ? - Grèues de masses, parti et syndicats.
4t Rosa Lux.nurnnc, CEuvres lI z Teætes polittques, 7977-
7978.
42 Frantz F^NoN, Poan la réuolutlon afrlcaine.
43 Emile CoPFERMANN, Le théAtue populaire pourquot?
44 M. I. FrNr-EY, Le mond.e d'Ulgsse.
45 Daniel GuÉRrN, Sar le fasctsme l, La peste brane.
46 Danl€l GuÉarN, Szr Ie lasctsme Il, Fasdisme et gtand cdpt-
tal.
47 Rosa Luxnurunc, (Euvres fr. : L'accumalatlon du capl-
tal (I).
4E Rosa Luxeuaunc, CEuvres lrl z L'accamalatlon da cepl-
tal (U).
49 Pierre JrrÉe, L'impérîalisme en 7970.
50 Paul LÂRÂncûÉ, Le drcit à. la paresse, préface de Maurice
DoMMANcET.
51 Célestin FRETNEa, Pour l'école da peuple.

202 203
52 G. M. Bmvo, Les Socialistes auant Mart, l-
5t C. M. enevo, Les Soctalistes aDont Ma.ræ, lI.
54 C. ttl- SRavo, Les Socialistes auont Malæ, IlI. 98 Paul M. SwtEzlr et Charles BETTELEETM, Lettrcs sut
55 Paul NzÀx, intellectuel communiste, l. quelques problèmes actlnels du soctallsme (nouvollc 6dl-
56 Parrl NrzaN, intellectuel commanÎstq lI. tion aufentée).
57 Renate zÀEi.R, L'æuDre de Frmtz Fa4on. - 99 Louis Ar,rÈusssa, Lënlne et Ia phtolosopftfe, suft't de Man
58 C. SrxBxrrori, L'æuû|e d.e Wilhelm Reich I. et Lénine deuont Hegel.
59 C. SrNELNrroFF, L'æuure de Wilhelm Reigh-II. 100 Wilhelm Rercr, Lc lutte seruelle des leanes.
60 Nâtnan Wrrnirocr, .Le mouvement Téuolutlonnatre orabe. 101 Che GuEvArÀ, (Euvres V, teætes inëdits.
61 Constantln Tsoucei.es, La Grèce de l'indëpendance aut 702 Che Guavenl, CEUùres VI, tertes inëdits.
dolonels. 103 J. HoBsBÀwlr, Les bandits.
62 Michael LowY,'Ce Zc pensée de C\e Gueuar* - 104 J, DÂNos et M. GTBELTN, Jutn 36, I.
63 Viitôi SBnoB, qùe tout néttolationnatre dott saootr de 105 J. DÀNos et M. GrBEIJN, Jutn 36, lI.
la répression. 106 Partisans, Ltbération des femmes, année zéto.
64 ,rlfred hosuen, Moscou sous Lénlne, l. 197 SÀLLy__N'DoNco, L-a t coopératlon_ D -Foncoafttcalne.
65 Alfred Rosurn, Moscoa sous Lénine, fr'- 108 c 4 Vertats D, Le petit livre de I'Occttanie.
66 bînief CufnrN, Ni Dieu ni Maitre, I - Ànthologle de 109 Partisans, Sport, culture et tépftsston.
l'ânarchisme. 110 Ern-est MaNDEL, La lormation de la pensée économlqae d.e
67 nÀniii êutniN, Ni Diea nl Mattre, II - Ânthologie de Kafl Maræ.
I'anarchisme. 111 Gérard Cq u^Nn et Juliette MrNcEs, L'AIgétte tndëpen-
08 Daniel GuÉnrN, Nt DteD nI Mattre, III - Ànthologie de dmte.
l'anarchlsme. 112 Yves BeNor, Qa'est-ce que le d.ét eloppement ?
69 Daniel GuÉnrn, NI Dleu nl Mattre, fV - Ànthologie de 113 Basil D^vrDsoN, L'Afrtqae anclenne, l.
I'anarchisme. 774 Basil DÂvrDsox, L'Alrlôue oncieme, II.
70 Louise Mrcnsl-, La Communs - Hlstoire et So''.Dentrs, I- 115-116 Victgr SERGa, yle 'et -mott de Léon TrotEkg.
71 iôuiiè Mrcser-, La Commune - nbtoire et SoaoenÎrs, Il. 777 JeaD BENorr, Staline
7, Chaites BerrÉr.nenr, L'économie allemonile sous le 119 Charles BET"ELEETM, -Réûolutlon cultûrelle et organlsatlon
nazismg, l. industrielle en Chine.
73 Charles 'BerrEr.Enrlr, L'économie allemonde Soua Ie 72O Karl Mrn'x, Friedrich ENcEs, Le ,artt de classe. I.
nazisme, lI'. \?! Menx, frie{rich, ENcELs, Le- pttt de classe, lI.
74 Pierre Jer.Ér, Le tiets monde en chiffrcs. , 722 4arl
Karl MaRx, Friedrich ENGELS, Le pattt de classe,'Ill.
75 n. Àrr,ux, Histoire du moaûement noiï aut E-taIs'AnIs' I - 12q Karl Me-nx, Friedriclç Er.rcnr,s, Le -pafit de clcsse, fV.
76 n. ÀuæI.I, Ilistoire d.u moavement nott auæ Êtab-Anls, fr'. 724 Jacques RrNcrÈne, Lire le Capital, IiI..
77 Nicos PoÛr,,rxrz^s, Pouvoir polttiqae et classes soclcles' I !?l Bo,gér Esæær, Pierre Me.cCenrv, Lire Le Capitdt, IliJ.
78 Niôoi Pour,exrz^s Pouùolr politiQue et classes soclales, fr l?9 Critiques de l'économie politique, L,inflatîon.
-Piesqu'Âmérique.
79 Charles BEîTELnErM, L'Inde indépendmte. 1?7 Claude Quëbei ou
80 Vo Nguyen GilP...'etc., Récits'de la réststance vletna- -Pn_ursrÈae,
128 Pierre JaLÉE, L'erploitation caoitalisle-
mtenne. 729 Guy Ceno, La miidecine en qtiestion,
E1 Maurice Goorr,rrn, natlonalité et lndtionalitë en ëcono-
mle, l.
82 Maurice GoDELrtR, Ratlonaltté et il"atîonollté en écono'
mie, ll.
83 Marcei CorsN, Matéfiaut poar une soclologle da latt-
gage, I.
84 Marcll Corrx, Matériaat poar une sociologte da lon-
gage, Il.
E5 Lè petit liute roage iles .ëcoller-s. et lg-céens (iDterdlt .p.ar
le'gouvernement-français, ce llute rtest pas en oente).
86 J.-P, VsÂN.â.Nr, ùIythe et pensèe chez les Grecs' I.
87 J.-P. VERNÂNT, Mglhe et pensée chez les Grecs, II.
88 Victor Srace, L'an I de la Révolution russe, I.
89 Victor Sencr, L'an I de Ia Réoolutlon rasse, II.
90 Victor SERGE, L'an I ile la RéDolution rzsse, III, suivl de
La uille en dangel.
91 Partisans, Péilagoiie : Edacatton oa mtse en cond,Itton ?
gZ Jean Drurrrn, Htlto're de Ia réoolutlon cD,ltarclle prolë'
tarienne en Chine, I,
93 Jean Deorrrn, Histoûe de Ia téuolutlom ca.Iturelle plolë-
tarienne en Chine, ll,
94 René BÀCKM-INN, Clâude ÀNGElr, Lec pollces de Ia Noa-
t)e^e Soclëtê.
95 Maurice DoMMTNGEa, La Jacquetle-
96 X-a"f Uenx et Friêdrich Efrcnrs, Le Sgndlcalisme, I '
Théorie, organisation, activité.
97 Karl Mrîx it Friedrich ENGELS, Le Sg4dicallsme' II 3

Côntenu et signiûcation des reveDdications.

204
20s
ACHE\rÉ D,IIUPRIÀ{ER EN
avRrl 1974 sun rBs
PREssEs De L'nrapnnrap-
nrs conntÈRp ET JUcAIN
a ÀLENçoN (onNr)
oÉpôr rÉcm, :
2" rnmnsrne 1974
N' o'ÉÉÏrBun : 687
PREMIER TIRAGE :
10 000 EXEMPLAIRES

w
92,93. Jean Daubièt, Hitîoirc dc lt li' r"t
cuhu,relle prolétarienne en C lti nt
94. Claude Angeli, René Backmann, lt't 1','1,, .

Nouaelle Société
95. Maurice Dommanget, La lacqucrit
96, 97. Karl Marx, Friedtich Engcls,
Le synd.icalisme
98. Paul M. Sweezy, Charles Bettelheim, /,rllr, r

sur qaelqaes problèmes acruels d,tt tocitlitru,


99. Louis Althusser, Lénitae et Ia philosoltltic
100. \Tilhelrn Reich, La lutte sexuelle des 1c'trntt
101, 102. Che Guevara, (Euares V et Vl :I't'xltt
iaédits
,J 103. E. J. Hobsbawm, Les band,its
104, 105. Jacques Danos, Marcel Gibelin, Juin .)b
106. Partisans, Libération d,es femmes, aluréc zitto
\--.
.-.- r--' 107. Sally N'Dongo, La << coopéraràon>> frattco-tlrii,titr,'
iJ 108. << 4 Vertats >, Le petàt liore d'e I'Occilatt'ic
109. Partisans, Spofi, culrure et répression
110. Ernest Mandel, La formation d,e la pensle
i, économique d,e KarI Marx
\- 111. Gérard Chaliand, Juliette Minces, IlAlgéric
ind.épend.ante
112. Yves Benot, Qu'est-ce qtue le d'éueloppernt'trl ?
ô I13, I14. Basil Davidson, AAfrique anciennc
Il5, T16. Victor Serge, Vie et mort d'e Léon Tt'utrl1'
: I77. Jean Benoît, Staline t

*: 118. Pierre Salama, Jacques Valier, Une inrrodtrtti,,tt


-\\ à l' écou.omie pol i ti que
ô 1i9. Ch. Bettelheim, Réaolution cuburelle
er organisarion i.ndaçrielle en Chine
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I20, 121, 122, 723. Fr. Engels, K. Marx, Lc 'farti l,'
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classe
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'0 124. Jacques Rancière, Lire << Le Capital >> lll
\fi 125. Roger Establet, Pierre Macherey, Lirc , 1,, ( 'tl
tal IV >>

126. << Crittques de l'économie politique >>, I.'ittll,trt"tr


(i L27. Clauàe Prulhière, Québec ou Pre.rqrr''hil(:t'i(|//t
.) 128. Pierre Jalêe, L'exploitation cdpitdlirtc
129. Guy C-arc, La médecine en quetîioq?