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INTERVIEW ABONNÉS

Jacques Rancière :
«Le paysage est une
métaphore de la
coexistence entre
les individus»
Par Catherine Calvet (https://www.liberation.fr/auteur/3273-
catherine-calvet) — 22 mai 2020 à 17:46
Dessin Beya Rebaï

A l’heure du déconfinement, comment


nous représentons-nous ces paysages qui nous sont
encore interdits ? Dans son nouvel ouvrage,
le philosophe invite à une promenade historique dans
les jardins européens du XVIIIe et du XIXe siècle,
quand cet art était considéré comme faisant partie
des beaux-arts. Une exploration qui, au fil
des révolutions française et anglaise, fait aussi
apparaître des données sociales et politiques.

Et si ces deux derniers mois de confinement nous incitaient à «cultiver


notre jardin» ? Le philosophe Jacques Rancière propose dans son
dernier ouvrage, le Temps du paysage, aux origines de la révolution
esthétique (éd. la Fabrique), une promenade historique dans ces
paysages européens du XVIIIe et du XIXe siècle, et surtout dans leur
représentation que furent les tableaux mais aussi les jardins. Comment
nous représentons-nous ces paysages où nous ne sommes plus
physiquement puisqu’ils nous sont encore interdits ? L’auteur
s’intéresse à une période brève où l’art du jardin fit partie des beaux-
arts.

En effet, en 1790, en pleine Révolution française, le philosophe


allemand des Lumières, Emmanuel Kant, fait entrer l’art du jardin au
rang des beaux-arts alors qu’il n’était jusque-là qu’une partie de
l’architecture. Une parenthèse très riche philosophiquement car, en
faisant son entrée dans l’art, la nature pourrait être, elle-même, artiste.
La lecture de ce livre constitue une échappée belle en ces temps repliés
de coronavirus.
Cet ouvrage s’inscrit dans le prolongement d’un
précédent travail sur les mutations dans l’art à la fin du
XVIIIe siècle. En quoi cette période est-elle un tournant
clé ?
Cet ouvrage vient en effet après Aisthesis, scènes du régime esthétique
de l’art (Galilée, 2011), je continue aujourd’hui avec ce nouveau livre de
rendre compte du changement de paradigme de l’art entre la fin du
XVIIIe et le début du XIXe siècle. C’est le moment où l’on passe du
régime représentatif de l’art au régime esthétique de l’art. Le régime
représentatif est un régime normatif qui définit les choses que l’on peut
représenter et les formes sous lesquelles on doit les représenter selon
leur plus ou moins grande dignité. C’est un régime hiérarchique, qui
s’accorde avec une hiérarchie sociale. La révolution esthétique détruit
cette hiérarchie. Tout sujet, même le plus vulgaire, devient digne
d’intérêt et l’art s’adresse à n’importe qui. Mais surtout l’art n’est plus
défini d’une manière technique comme un ensemble de moyens de faire,
propres à assurer la réussite des œuvres. Il est défini comme un monde
sensible, un monde commun d’un genre nouveau. Un produit de l’art
devient un regard porté sur le monde et proposé à d’autres, une forme
d’expérience sensible plutôt que le résultat d’une idée matérialisée selon
des règles.

Ce moment de bascule est assez bref.

II est bref pour ce qui concerne le rôle donné aux jardins : quelques
dizaines d’années entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe. Mais
il est décisif pour l’idée de l’art qu’il tire hors d’un modèle architectural.
Le jardin à la française, celui dont Versailles est l’exemple, était pensé
en termes architecturaux, comme le prolongement d’un palais. C’était
un prodige d’ingénierie, soumis à des lois géométriques. Mais, pour cela
même, il restait en marge du domaine des beaux-arts. Quand Kant l’y
fait entrer en 1790, c’est en l’éloignant de l’architecture, en le rangeant
dans l’art de la peinture qui est un art de l’apparence. Contrairement à
l’architecture, le jardin a seulement l’apparence d’une finalité
déterminée. Il ne se présente pas comme une œuvre de volonté. Bien sûr
le jardin est construit, mais à l’imitation du paysage naturel qui, lui,
n’est pas l’œuvre d’une volonté. Avec le paysage, le non-voulu, le non-
fait entre dans l’art où il jouera désormais un rôle essentiel

La nature est donc elle aussi artiste ?

Oui, et c’est une révolution. Au XVIIe siècle encore, la nature n’avait rien


à voir avec les ruisseaux, les champs, les arbres… La nature, c’était
l’ordre des choses, un enchaînement de causes et d’effets que l’art devait
imiter dans ses propres compositions. Au XVIIIe siècle, elle va
s’identifier au contraire à la liberté, à ce qui est le contraire de l’artifice
humain. Le paysage est l’œuvre d’une artiste d’un genre nouveau, la
nature, qui fait du beau parce qu’elle ne veut pas faire de l’art. C’est cette
nature toute nouvelle que l’art des jardins se propose d’imiter.

Ce tournant s’illustre avec le succès du jardin à


l’anglaise ?

Le jardin à l’anglaise prétend imiter la vraie nature contre le jardin


absolutiste, géométrique, à la française. Il va opposer la ligne courbe à la
ligne droite et un paysage de contours adoucis, de vallonnements
moelleux et de lignes serpentines à la raideur géométrique de Versailles.
Il se présente ainsi comme une métaphore de la monarchie, supposée
libérale, anglaise. Ce jardin serait à l’image d’une société où il n’y a pas
de séparation radicale entre les classes, mais une gradation insensible
entre le haut et le bas de la société
Certains diront que ces aménagements imitant la
nature sont finalement aussi autoritaires et aussi
architecturaux que ceux des jardins à la française ?
Bien sûr, ce jardin libéral est, en fait, tout aussi autoritaire que l’autre :
pour arranger ces grands espaces dégagés, ces pièces d’eau sinueuses et
ces vallonnements, il faut abattre des arbres, terrasser, creuser, aplanir
et transformer complètement le paysage. C’est pourquoi, à la fin du
XVIIIe siècle des théoriciens anglais partent en guerre contre le «jardin
à l’anglaise». Ils lui opposent les «scènes» créées par la nature elle-
même et caractérisées par l’absence de sélection des végétaux, le libre
déploiement des arbres qui s’entremêlent, l’absence de limites marquées
: une démocratie de la nature contre la tyrannie des architectes de
jardins et des propriétaires. Car ces nouveaux parcs paysagers se
développent en même temps que les nouvelles enclosures qui mettent
les pauvres à la porte d’espaces jusque-là partagés.

Comme une affirmation des frontières de la propriété ?

C’est le dernier épisode de l’histoire des «enclosures» qui a commencé


en Angleterre au XVIe siècle et connaît un nouveau développement avec
les débuts de la révolution industrielle. Les clôtures enlèvent aux
pauvres l’usage des commons où ils pouvaient faire paître des bêtes,
trouver de la nourriture, du bois, etc. Les propriétés des riches qu’ils
traversaient pour rentrer chez eux sont maintenant clôturées par des
palissades qui obligent les paysans à de longs détours. Et des haies de
conifères raides ont pris la place des grands chênes qui leur donnaient
de l’ombrage. Même chez les végétaux il y a lutte de classes ! Ce
changement de décor ne permet plus la métaphore d’une société
tranquille, aux rapports apaisés entre les différentes classes sociales,
mais fait apparaître le vrai visage de la propriété privée.
La rigidité du jardin à la française peut-elle expliquer la
radicalité de la révolution en France en opposition à
une révolution plus graduée, plus progressive en
Grande-Bretagne ?
C’est en tout cas ce que disent les Anglais. Le grand théoricien de la
monarchie libérale, Edmund Burke, est aussi le théoricien de la ligne
serpentine. Sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du
sublime et du beau, publiée en 1757, a beaucoup influencé l’art des
jardins à l’anglaise. Or, en 1790, dans ses Réflexions sur la Révolution
de France, il va dénoncer les révolutionnaires français en disant qu’ils
procèdent par la ligne droite et le nivellement, comme les architectes
des jardins monarchiques français. Il y oppose bien sûr le libéralisme de
la ligne courbe des jardins et de la monarchie anglaise. Mais, pendant
ces mêmes années révolutionnaires, d’autres en Angleterre dénoncent le
despotisme propriétaire et nobiliaire à l’œuvre dans ce prétendu
libéralisme.

Le paysage est aussi une donnée sociale et politique ?

Oui, le paysage est pensé à l’époque comme une forme de coexistence


entre les éléments et les végétaux qui fournit une métaphore de la
coexistence entre les individus. C’est l’image d’une société pacifiée,
fidèle à une nature qui n’est plus contrainte mais liberté. Burke
l’applique à la monarchie anglaise. Mais, la même année 1790, le jeune
poète Wordsworth en reconnaît les traits dans les campagnes et les fêtes
de la France révolutionnaire. Et Rousseau a associé l’harmonie des
jardins «naturels», mais aussi celle du paysage sublime des montagnes,
à un idéal républicain.
Cette période du jardin comme faisant partie des
beaux-arts et initiée par Kant prend fin quarante ans
plus tard avec Hegel.
Ces deux philosophes servent en effet de repères chronologiques dans
l’histoire esthétique du paysage. Dans les années 1820, Hegel réintègre
l’art des jardins dans l’architecture et en voit le modèle dans les grands
parcs de la monarchie française. Pourtant Hegel avait été dans sa
jeunesse un partisan de la Révolution française et un admirateur du
paysage sublime. Mais, avec le temps, il s’est converti et il va laisser la
passion du sublime aux seuls romantiques. Avec lui, la nature n’est plus
une artiste. L’art est seulement une œuvre d’esprit. C’est un peu l’acte de
décès de tous les grands enthousiasmes et de toutes les grandes
espérances de la période révolutionnaire.

Il a été beaucoup question récemment de végétaliser


les villes. Peut-on imaginer un nouveau «jardin urbain»
?
La «végétalisation» urbaine répond surtout à un objectif général de lutte
contre le réchauffement climatique et à un objectif particulier de
gentrification. On est très en deçà des programmes philanthropiques du
XIXe siècle avec les grands parcs à l’anglaise, du type Buttes-Chaumont,
aménagés pour rendre un peu de nature et d’air pur aux pauvres
enfermés dans les villes industrielles.

Comment analysez-vous cette période de crise ? Et


comment avez-vous vécu ce confinement ?

Je la vis comme un moment où il vaut mieux suspendre les grandes


analyses sur les rapports entre l’homme et la nature. La nature, en ce
moment, c’est les fleurs accrochées à mes fenêtres et le merle qui chante
dans la cour. Comment analyser sérieusement l’état du monde quand on
est dans une situation où l’on n’en voit rien par soi-même ?
Catherine Calvet (https://www.liberation.fr/auteur/3273-catherine-calvet)