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Les acteurs de distribution des produits alimentaires

dans les années 70 en Algérie

L'Algérie n'ayant pas opté pour un socialisme de type soviétique ni pour un libéralisme
de type occidental, il était tout à fait normal de retrouver à tous les niveaux de l'économie une
certaine dualité. Dans le secteur commercial, nous retrouverons une situation inverse de celle
qui prévalait dans l'industrie : l'Etat ne détient pas à lui seul les rênes de la distribution; il doit
conjuguer avec un secteur privé important. C'est parce qu'il n'y a pas une unité d'action dans
l'intervention de l'un et de l'autre secteur que l'Algérie connaîtra tant de difficultés sur le plan
commercial qui toucheront aussi bien la disponibilité des produits que leurs prix excessifs.
Cette situation n'est pas due aux seuls intervenants privés : les sociétés nationales auront, en la
matière, bien des choses à se reprocher.

Sachant que les dépenses des ménages algériens sont en grande partie consacrées à la
consommation alimentaire nous nous intéresserons aux circuits de distribution des produits
alimentaires. En 1974, il y avait en Algérie, coexistence de trois formes de distribution : l’une
privée, l’autre étatique et la troisième coopérative. Dans la première catégorie de loin la plus
importante puisqu’elle assurait près de 90 % du chiffre d’affaire de la distribution, on retrou-
vait les grossistes et les détaillants, quelle que soit la forme que prenait leur commerce (ambu-
lants, dans un souk, dans un magasin...). Dans la seconde, on retrouvait toutes les sociétés na-
tionales et les offices créés pour prendre en charge les fonctions importantes de la distribution.
Ainsi va-t-on y dénombrer toutes les entreprises détentrices de monopoles d’approvisionne-
ment ou d’importation (comme 1’ONACO1 ou la SNSEMPAC2) ainsi qu’une entreprise, la
SNNGA, chargée de la gestion des supermarchés. La troisième catégorie intéresse unique-
ment les coopératives dont le rôle est lié à la commercialisation des fruits et légumes. Les co-
opératives de consommation en 1974 n’étaient pas encore suffisamment développées pour
jouer un rôle notable dans la distribution.
1
Office national de Commercialisation
2
Société Nationale des SEMouleries, PAtes et Couscous
Toutefois, pour comprendre la situation qui prévalait dans les années 70, il faut remon-
ter le temps et s'intéresser au legs colonial et aux décisions qui furent prises dès les premières
années de l'indépendance.

L’héritage colonial

A l’image des autres secteurs de l’économie algérienne, la distribution était monopoli-


sée par les Français qui s’étaient partagé la meilleure part du gâteau, ne laissant que des bribes
de liberté d’action aux Algériens. Ces derniers s’étaient vus cantonnés dans le petit commerce
d’alimentation et le bazar et dans une moindre mesure celui du textile. Les autres secteurs de
gestion étaient le domaine exclusif des Français comme celui des biens d’équipement. Le sec-
teur tertiaire était caractérisé par un développement pléthorique, ce phénomène était le corol-
laire de la transformation des Européens en commerçants, et ce au fil des générations alors
qu’ils étaient à l’origine des agriculteurs. Ce secteur représentait en 1958, 47 % de la produc-
tion intérieure brute (soit 445 milliards de francs) contre 27 % pour l’industrie (soit 255
milliards de francs) et 26 % pour l’agriculture (soit 240 milliards de francs) ceci rendait les
circuits de distribution extrêmement allongés et les coûts plus élevés1.

Rien que pour le sucre il y avait plus de 600 importateurs pendant l’ère coloniale. Par
ailleurs, le marché algérien était segmenté de deux façons:

- Une segmentation horizontale qui avait trait aux marchés dominants dans les grandes
régions de l’Algérois, de l’Oranais et du Constantinois.

- Une segmentation verticale concernant le pouvoir d’achat des différentes couches de


la population. Ainsi dans la région du Constantinois, il y avait un marché limité à 800.000 ha-
bitants (ce qui représentait 20 % de la population pour moitié citadins et pour moitié ruraux et
dont le pouvoir d’achat était presque inexistant), un marché traditionnel, au pouvoir d’achat
faible, (concernant 65 % de la population, soit 2,5 millions d’habitants, pour 1/5 seulement de

1
A. NOUIRI, La planification des supermarchés jusqu’en 1984 et la définition d’un nouveau modèle de distribu-
tion. Thèse de doctorat d’économie - Université de Montpellier I - 1985
citadins) et un marché dit évolué, réservé à la population européenne et à 10 % de la popula-
tion algérienne (soit 530.000 habitants), toutes deux urbanisées à 90 % 2

Les grandes surfaces n’étaient pas très développées et elles prenaient, la plupart du
temps, la forme de grands magasins, situés en plein centre-ville, sur trois ou quatre étages,
comme à Alger, Cran, Annaba et Constantine, ainsi que dans certaines localités telles que
Skikda, Sétif, Blida, Béjaïa et Mostaganem. La grande distribution se limitait à quelques en-
seignes : Monoprix, Les Galeries de France et les magasins Le Globe (Constantine et Skikda).

Ces grands magasins proposaient un très large assortiment, allant de l’alimentaire au


mobilier de luxe (chambres à coucher, ...), en passant par le textile et l’équipement de la per-
sonne. Ils disposaient même de produits exclusifs, qu’on ne pouvait trouver ailleurs comme
les produits importés. Cette formule de vente ne pratiquait le libre service intégral que dans
les rayons alimentaires et ignorait, pratiquement, l’existence du service après-vente. Ces ma-
gasins étaient très fréquentés, même par des gens qui s’ rendaient pour le simple plaisir des
yeux ou pour l’ambiance ; certains rayons connaissaient une forte affluence: il s’agissait sur-
tout des rayon alimentaires et ceux des articles ménagers. Les grands magasins étaient desti-
nés à la population citadine dont le niveau de vie était adapté.

Par ailleurs, l’Algérie connaissait une autre formule représentée par les magasins
populaires. Parmi les enseignes présentes, on notait Prisunic, Monoprix et Uniprix. Ces maga-
sins étaient implantés dans quelques villes du Nord algérien mais leur nombre était insuffisant
comparé à l’accroissement de la population. Cette deuxième formule disposait d’une superfi-
cie moins importante que la première, de même pour l’assortiment qui y était plus restreint.

Durant cette époque coloniale, l’Algérie connaissait une autre forme de commerce dite
traditionnelle qui consistait en des Souks itinérants. Ces souks représentaient un rendez-vous
commercial hebdomadaire où affluait un grand nombre de commerçants, dans le but de
vendre leurs marchandises auprès de paysans venus spécialement pour s’approvisionner pour
la semaine. Ces marchés étaient organisés par spécialité (bestiaux, fruits et légumes, textiles,
graines et céréales.. .etc.), les produits étaient soit étalés sur le sol, soit disposés sur des chapi-
teaux escamotables. La vente se faisait à la criée, le marchandage était de coutume, les prix
fluctuaient d’heure en heure : les produits périssables étaient bradés à la fermeture (ainsi en
était-il de la viande et des fruits et légumes). Les vendeurs préféraient “liquider leurs produits
2
Perspectives économiques. Situation économique de l’Algérie en 1968/1969, document édité par la chambre de
commerce et d’industrie d’Alger
plutôt que de les ramener avec eux. Les prix de vente ne tenaient nullement compte des coûts
de production et de logistique, mais variaient selon l’offre et la demande.

A l’indépendance, idéologie et réalité

L’indépendance politique une fois recouvrée, la question de l’heure était: comment


l’Algérie allait-elle conquérir son indépendance économique, dans un environnement interna-
tional où les intérêts néocoloniaux français dominaient ? Il faut se rappeler que jusqu’à l’indé-
pendance, la réflexion et les déclarations de l’Algérie en lutte, portaient beaucoup plus sur le
projet global d’une société algérienne indépendante, que sur les voies et les moyens de
construire l’économie de cette nouvelle société. Le projet algérien de société était particulière-
ment développé dans le Programme de Tripoli (1962), ainsi que dans la Charte Nationale
(1976). Peu avant de recouvrer son indépendance, l’Algérie s’était vue doter, par le Conseil
National de la Révolution Algérienne, d’un programme adopté à Tripoli (Libye en 1962). On
pouvait y lire que la révolution démocratique et populaire est “l’édification consciente du pays
dans le cadre de principes socialistes et d’un pouvoir aux mains du peuple”. Le Programme de
Tripoli stipule que la politique économique de l’Algérie indépendante, qui sera mise en
oeuvre en vue de l’édification d’une économie nationale, visera à soustraire celle-ci de la do-
mination étrangère et du libéralisme économique, par la construction d’une politique de plani-
fication avec la participation des travailleurs.

La Charte d’Alger (1964) reprendra et développera l’essentiel dit Programme de Tri-


poli dans une perspective autogestionnaire et idéologiquement marxisante. Cette charte avait
été votée par le F.L.N. lors de son premier congrès en 1964, où “le socialisme” était un véri-
table leitmotiv et “il n’y est pas défini comme une simple nationalisation des moyens de pro-
duction mais comme une organisation économique et sociale qui permet aux individus d’ac-
céder au développement total”. La Charte d’Alger avait mis l’accent sur le développement par
le biais des industries légères à même de fournir des emplois et de satisfaire les besoins des ci-
toyens. Le ton change après le 19 juin 1965 et plus encore après le lancement du plan triennal
(67-69) où cette fois, l’attention va être portée sur les industries lourdes.
Au lendemain de l’indépendance, l’économie algérienne connaissait un désordre que
l’Etat tentait tant bien que mal de résorber. Pour ce faire, et conformément au Programme de
Tripoli (1962) et à la Charte Nationale (1964), l’Algérie s’était fixée deux principaux objectifs
à long terme: construire l’économie du pays et enrayer le chômage. Mais très vite le
commerce va connaître une période de désorganisation. L’exode massif des Européens avait
donné lieu, et ce dès les premiers jours d l’indépendance, à un secteur commercial déstructuré.
Afin de répondre aux besoins fondamentaux des masses, le gouvernement va créer, et ce dès
décembre 1962, deux organismes d’intervention directe.

L’Office National de Commercialisation (ONACO), créé le 1 décembre 1962, opéra-


tionnel qu’à partir de 1964, fut la première entreprise d’Etat. Il eut pour objet de fournir à la
population des denrées de base telles le café, le sucre, le beurre, le thé, les arachides les
épices, à des prix stables et faibles et ce grâce à des concours budgétaires. Pour ces produits, il
disposait d’un véritable monopole d’importation et il lui arrivait de procéder dans ses unités à
transformation de quelques uns d’entre eux (conditionnement torréfaction etc...).Il lui arrivait
de jouer le rôle de grossiste auprès d’autres entreprises étatiques surtout dans le sud.

Avant la disparition des grossistes privés, cet office se contentait de leur livrer les den-
rées à charge pour eux d’en assurer la revente. Sa création, pourtant, venait rallonger les cir-
cuits de distribution. Le 12 juillet 1962 est créé l’Office Algérien Interprofessionnel des Cé-
réales (OAIC), organisme sous tutelle du Ministère de l’agriculture chargé de l’importation et
de la commercialisation avant transformation des céréales (blé, orge, maïs, etc....). Cet office,
non seulement avait la haute main sur les importations, mais il supervisait toute la production
locale en céréales de toutes sortes, production qui devait lui être transférée intégralement par
les fellahs algériens.

Une fois l’approvisionnement en denrées alimentaires atteint, l’Etat algérien va s’at-


tacher à organiser les autres circuits de distribution et pour ce faire, il s’y prendra en plusieurs
étapes. En 1964, il décide de mettre en place des Groupements Professionnels d’Achat
(G.RA), placés sous tutelle du Ministère du Commerce. Ces derniers étaient composés, d’un
côté, de représentants de l’Etat, et de l’autre, d’importateurs grossistes, détaillants et même
industriels. Ils étaient chargés d’effectuer des prévisions des importations et de les réaliser
sous le contrôle du ministère du Commerce. Par le biais de ces groupements, l’Etat évitait le
monopole exercé par certains grossistes et, par la même occasion, il contrôlait plus efficace-
ment le marché. Ces groupements avaient pour mission de contrôler les achats à l’étranger, de
veiller à une bonne gestion des stocks et à l’allocation des quotas entre leurs membres. Ils
étaient au nombre de six:

Le BOIMEX : Créé le 30-08-1964, il était chargé des bois et matériaux en bois.

Le GITEXAL : Créé le 01-01-1965, il était chargé des matières premières pour tex-
tiles.

Le GAIRLAC : Chargé du lait et des produits laitiers, il fut créé le 26-08-1964.

Le GADIT: Créé le 01-01-1965, il s’occupait de tout ce qui était textile ou produits an-
nexes. Le GICP: Chargé des cuirs et peaux, il avait été créé le 24-05-1 965.

Le GIAP: Créé le 01 -09-1 964, il était chargé des chaussures.

C’est par un décret1 que les pouvoirs publics vont fixer les statuts ainsi que les attribu-
tions de ces groupements d’achat. Ils seront dissous dès 1970 car leur existence même les
mettait à contre courant des décisions prises par l’Etat dans les différents secteurs de l’écono-
mie où il accroissait de plus en plus son autorité.

A cette époque, l’Algérie vivait une période de mutation, entre l’ère coloniale et la
période des premières années de l’indépendance.

Dans le secteur commercial, on observait un phénomène inverse de celui du secteur


industriel : l’Etat ne contrôlait pas à lui seul la distribution, il devait faire avec un important
secteur privé.

En Algérie, trois formes de distribution vont coexister dès les premières années de l’in-
dépendance : l’une privée, l’autre étatique el la troisième coopérative.

Le secteur privé

1
N° 64.233 du 10-08-1964
Dans les années 70, l’Algérien était porté sur le commerce, seul domaine où pendant la
colonisation il pouvait intervenir. De 1962 à 1974, une multitude de grossistes, tant dans les
fruits et légumes que dans les produits alimentaires, vont régner en maîtres sur les circuits de
distribution. Ils approvisionneront des détaillants dont les négoces sont parfois très modestes.

Le grossiste a joué en Algérie un rôle prépondérant, surtout dans la distribution des


produits alimentaires. Sa principale qualité est son dynamisme. L’existence d’un nombre
important de grossistes s’explique par la très grande prolifération et la forte dispersion des dé-
taillants, conséquence d’une désarticulation de l’appareil commercial. Ainsi est-il assez fré-
quent de voir le grossiste se mettre en quête à travers une vaste région des besoins des dé-
taillants qu’il livre, de surcroît, par lui-même. Par sa présence régulière sur les lieux d’appro-
visionnement il participe au lancement des produits sur le marché. Il contribue ainsi de
manière efficace au renforcement de l’image de marque du producteur avec lequel il est en af-
faire. Le revers de la médaille, c’est qu’il peut créer à tout moment des pénuries ou élever les
prix inconsidérément s’il est de mèche avec le producteur. Normalement, le grossiste effectue
des tournées avec sa marchandise et le détaillant choisit les produits qui lui manquent directe-
ment au camion de celui-ci. Bien qu’il n’ait pas le plus souvent un réseau de commerçants qui
lui sont fidèles, le grossiste accorde à ses clients certaines facilités (colportage, crédit...) mais
il ne recrute pas beaucoup de personnel : la plupart des commerces de gros ont moins de dix
employés et ils sont implantés le plus souvent dans le tissu urbain.

En 1970, Alger, Oran et Constantine représentaient 65 % des entreprises de commerce


de gros. La capitale à elle seule réalisait 60 % du chiffre d’affaire des commerces de gros qui
se spécialise surtout dans l’épicerie ou l’alimentation générale, domaines où les ventes sont
importantes1

Au sujet du commerce de gros, la charte nationale, adoptée par référendum en 1976,


est très explicite:

“La nationalisation du commerce de gros devra être menée à son terme et aboutir à
mettre à l’abri des interventions à caractère parasitaire, le secteur productif ainsi que les uti-
lisateurs et les consommateurs

1
MELLAH Saada. La distribution des produits alimentaires en Algérie. Analyse et perspectives. Thèse de docto-
rat de 3ème cycle de marketing. Grenoble II 1978.
- assurer l’approvisionnement par les sociétés nationales, de façon régulière et
suffisante, des unités de production et des différents. agents intervenant dans
l’animation de la vie économique du pays

- veiller à l’élimination des pénuries préjudiciables à l’économie et qui nuisent


à la vie quotidienne des citoyens"

Que ce soit en milieu rural ou urbain, l’épicier garde quant à lui, une certaine pré-
éminence que lui confère la faiblesse des flux commerciaux sur le marché intérieur. Plus de
90 % de la distribution de détail passe par lui et sa présence répond assez bien, en 1974 en-
core, à un certain état d’esprit qui règne en Algérie : les ventes sont microscopiques (1/4 de
litre d’huile ou 125 grammes de sucre par exemple) surtout dans les régions déshéritées et la
pratique du crédit est généralisée. Ainsi, les épiciers vont-ils s’entourer d’une clientèle fidèle
avec laquelle ils effectueront des transactions fort lucratives pour certains mais souvent très
modestes pour la grande majorité d’entre eux. En effet, l’épicerie traditionnelle demeure de
faible superficie avec une envergure financière très réduite. C’est avant tout une exploitation
gérée par les membres d’une même famille qui habitent souvent dans des chambres contigües
au magasin. Elle n’est pas spécialisée et on y trouve autant des produits alimentaires, que des
légumes, le pain, les produits de crémerie, les journaux... Cette absence de spécialisation a pu
entrainer parfois un empiètement dans les circuits de distribution qui s’est traduit par des
coûts très élevés. De plus l’absence de programmation dans les commandes est à l’origine de
bien des pénuries momentanées.

Le commerce occupe une importante part de la population active comme on peut le


constater à travers cette enquête1 menée en 1967/68. On relevait ainsi que la population active
du commerce s’élevait à 190.000 personnes soit 7,3 % de la population totale occupée. Par
classe d’âge, nous avons la répartition suivante

6 -14 ans 0,5 % ;

15-19 ans 4,2 % ;

20-24 ans 8,3%


1
In Perspectives économiques, situation économique de l'Algérie en 1968/69, édité par la Chambre de
Commerce et d'Industrie d'Alger.
25-44 ans 52,3% ;

45-64 ans 29,1% ;

65 ans et plus 5,6 %.

Quant aux résultats sur leur niveau de qualification ils sont plutôt édifiants:34,8 %
sans qualification ; 54,9 % spécialisés 9 % qualifiés ou hautement qualifiés ; 1,3 % techni-
ciens, agents de maîtrise et cadres.

Ainsi, la majorité de la population active du commerce (81,4%) a de 25 à 64 •ans et


près de 90 % est peu ou pas qualifiée

En 1984, d’après les chiffres recueillis auprès des responsables du Ministère du


Commerce, le nombre de personnes occupées par le commerce s’élevait à 350.000 soit un ac-
croissement de 45,4 % en l’espace de 16 ans. Ceci laisse à penser que cette activité devenait
lucrative au fil des années mais aussi que les besoins en matière de distribution de détail deve-
naient de plus en plus importants à mesure que la population s’accroissait.

Pour la charte nationale, le commerce de détail constituait le prolongement


indispensable de la distribution en gros assurée par les entreprises socialistes. Le commerce
de détail forme le réseau des ramifications qui permettent d’atteindre le citoyen et de mettre à
sa portée les produits dont il a besoin, en n’importe quel point du territoire et particulièrement
dans les régions éloignées ou d’accès difficile. Les petits commerçants, relevant de la proprié-
té privée non exploiteuse, tiennent et continueront à tenir leur place dans le commerce de dé-
tail.

D’après la charte, l’Etat doit intervenir dans le commerce de détail par le biais des
grands magasins en vue d’harmoniser et d’étendre la distribution et de constituer des centres
de vente témoins pour agir sur les prix, pour lutter contre la spéculation et parer aux pénuries
que le secteur privé pourrait être tenté de provoquer pour maximiser son profit. Les Wilayates
et A.P.C. doivent prendre une part de plus en plus grande dans l’activité de distribution, sur-
tout dans les zones insuffisamment desservies.

Ainsi l’Etat, s’il ne veut pas prendre en charge complètement le secteur de la distribu-
tion de détail, ne cherchera pas moins à y être présent par le biais des grands magasins.
Le souk est une forme de distribution qui n’existe que dans les petits villages et dans
les campagnes et qui est spécifique aux pays du Maghreb, du Moyen Orient et à quelques
pays d’Afrique Noire riverains du Sahara. C’est une sorte de rendez-vous commercial ayant
lieu un jour bien précis de la semaine et où un grand nombre de commerçants viennent écou-
ler leurs marchandises auprès des paysans. Ces derniers descendent spécialement de la mon-
tagne pour se rendre à ce marché où ils font provision pour la semaine. On y conclue toute
sorte d'affaire y compris des mariages.

La vente se fait à la criée et les produits sont soit étalés à même le sol soit disposés
sous des chapiteaux escamotables dès la fin du souk. Les prix fluctuent d’heure en heure et à
la fermeture du marché, vers midi, tous les produits périssables comme la viande, les fruits et
les légumes sont bradés. Le vendeur, qui est souvent lui-même un paysan préfère s’en débar-
rasser plutôt que de les ramener chez lui. On trouve régulièrement un stand consacré aux
herbes médicinales et autre panacée tenu le plus souvent par un bonimenteur.

C’est l’offre et la demande qui fixent le prix de cession qui ne tient nullement compte
des coûts de production et de transport. Le marchandage dans les souks est de bonne guerre.
Ce genre de distribution montre à quel point toute transformation des structures de distribu-
tion demeurait conditionnée par un bouleversement radical des traditions et des valeurs socio-
culturelles.

Pour le marchand ambulant, "même s’il n’est pas perçu clairement comme tel, le tra-
vail le plus avilissant reste toujours autre chose qu’un simple gagne pain et le chômage n’est
aussi intensément redouté que parce que la privation économique se double d’une mutilation
sociale. Comment comprendre, en effet, si l’on se place dans la stricte logique de la rentabili-
té économique, la conduite de tous ces petits commerçants ambulants, vendeurs de riens pour
un rien, qui poussent tout le jour leur petite charrette dans l’espoir de vendre deux ou trois
pastèques, quelques vêtements de friperie ou un paquet de cacahuètes ? Quelle peut être la
fonction de ce type de travail qu’il vaudrait mieux appeler occupation pour ceux qui
l’exercent et pour la collectivité ?"1

Pour ceux qui ne pouvaient ni ne voulaient louer leurs bras comme manœuvres restait
ce palliatif qui ne demandait pas un gros investissement ni une instruction particulière. Le
marchand ambulant avec son cri strident s'infiltre partout et rameute les ménagères en quête

1
Pierre Bourdieu, Algérie 60, structures économiques et structures temporelles. Editions de Minuit, Paris 1960.
de bonnes affaires. Il peut vendre n'importe quoi et parfois même il échange de la quincaille-
rie contre de vieux vêtements. Il se transforme en acheteur d'aluminium (couscoussier hors
d'usage par exemple) qu'il revendra au ferrailleur du coin. On le voit souvent tirer une char-
rette à bras où s'entassent oranges et mandarines, parfois sardines et autres produits de la mer.
Les plus chanceux disposaient d'un âne, rares étaient ceux qui possédaient une camionnette.
Sa voix très stridente portait loin et lui était d'une grande utilité pour rameuter les chalands.

"La pression de la nécessité économique et la situation de chômage structurel ont


pour effet de perpétuer des pratiques qui empruntent leurs justifications à la morale paysanne
du passé. Il n’est pas rare en effet d’entendre énoncer des préceptes qui à première analyse
paraissent appartenir à la logique de l’éthos traditionnel : “un homme digne, un homme qui
ne veut pas vivre aux dépens des autres, même s’il doit vivre d’expédients, doit travailler. S’il
ne trouve aucun travail, il peut encore vendre à la sauvette”1

Le secteur étatique

Parmi les entreprises d’Etat qui s’occupent de distribution nous nous intéresserons
successivement à 1’ONACO, à l’OFLA, à l’OAIC2 et à la SN SEMPAC qui sont les plus
importantes en matière de commerce de gros. Quant au commerce de détail, nous ne ferons
référence qu’à l’expérience qui eût lieu en 1963, les Magasins Pilotes Socialistes. Les super-
marchés de la SNNGA seront abordés dans un autre article3. Nous allons nous intéresser dans
un premier temps aux entreprises d'approvisionnement puis nous étudierons celles qui ont vo-
cation de distribuer.

Face aux difficultés croissantes que connaissaient les circuits de distribution depuis
l’indépendance, l’Etat a entrepris de raccourcir ces mêmes circuits, encombrés d’intermé-
diaires parasites, en créant des entreprises étatiques d’approvisionnement. En assurant sous
certaines formes la liaison producteur-consommateur, il entendait mettre le holà à toute forme
de spéculation. C’est ainsi qu’ont vu le jour des entreprises publiques soit disposant de mono-

1
idem
2
Office des Fruits et Légumes d'Algérie et Office Algérien Interprofessionnel des Céréales.
3
Voir à ce sujet notre article sur les grandes surfaces en Algérie.
poles de production ou d’importation, soit assurant une large part du marché national c’est le
cas de 1’ONACO, de 1’OFLA, de l’OAIC et de la SN SEMPAC.

L’Office National de Commercialisation (ONACO), créé le 13 Décembre 1962, ne fut


vraiment opérationnel qu’en 1964. Il possédait le monopole de la commercialisation des pro-
duits alimentaires provenant soit du secteur étatique soit de l'importation. Parmi les denrées de
première nécessité dont il a la charge, on peut citer le café, l’huile, le sucre, les épices... Pour
mener à bien sa mission, il dispose de 30 antennes réparties à travers tout le pays. Alors qu’à
sa naissance, il avait recours aux services des grossistes pour atteindre les détaillants, en 1974
il est en mesure de s’en passer tout en assurant la distribution d’une gamme plus large de pro-
duits (allumettes, cigarettes, corps gras.. .)

L’Office des Fruits et Légumes d’Algérie (OFLA) créé le 3 Août 1969 avait pour mis-
sion de commercialiser tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays la production agricole issue
des domaines autogérés. Cet office devait bousculer un quasi monopole des mandataires pri-
vés dans la commercialisation des fruits et légumes. Avant lui l’ONRA (Office National de la
Réforme Agraire) et 1’UNCAC (Union Nationale des Coopératives Agricoles de Commercia-
lisation) n’avaient pu y arriver. Cependant l’OFLA, avec ses 80 points de vente et ses 40
centres de conditionnement, n’assure que 50 % de la distribution des agrumes et environ 40 %
de celle des fruits et légumes. De plus les coûts de distribution demeurent trop élevés par rap-
port aux coûts de production comme on peut en juger d’après le tableau ci-dessous

Tableau n° 1 : Coûts de distribution par 1’OFLA de quelques produits en 1974 U= DA/q

Frais de tran- frais di-


A (en B (en Frais de conditionne-
Produits sit vers
%) %) ment1

Pommes de 26 38 à 43 6,5 10,90 24,90

1
L’unité des frais de conditionnement, de transit et des frais divers est exprimée en dinars par quintal
Terre
39 31,3 15,7 12,55 40,12
Carottes
39,7 33 19,7 16,30 49,65
Tomates
40,2 24 31 19 77
Haricots verts
38,4 38 19,3 15,3 39,9
Oranges
42,8 28 29 19 67
Raisins

Source : Ahmed BENSAFI — “La commercialisation des produits agricoles en Algérie. Mémoire de Diplôme
d’Etudes Supérieures en sciences économiques. Alger, 1974.

Légende :
A = Coût de conditionnement x 100
coût de production
B = Coût de transport x 100
Coût de production
Malgré des moyens logistiques importants, 1’OFLA n’aura qu’un rôle d’appoint dans
la distribution des fruits et légumes qui demeurera sous le contrôle des mandataires privés.
Sur le plan des exportations, grâce à ses 7 antennes extérieures, cet office va réussir à pénétrer
sur les marchés intérieurs français, britannique, belge, italien, scandinave et est-européens.
L'Office algérien interprofessionnel des Céréales (OAIC) créé le 12 Juillet 1962 devait
approvisionner de manière urgente le pays, en céréales, au lendemain de l’indépendance. Ain-
si devait-il aussi bien alimenter les usines en blé que les boulangeries et épiceries en farine et
semoule. Pour son stockage, l’office disposait de dock-silos.
La Société Nationale des Semouleries, Pâtes alimentaires et Couscous (SNSEMPAC),
créée le 25 Mars 1965, avait pour objectif de ravitailler la population via les détaillants en
denrées alimentaires d’origine céréalière et ce au même coût en tout point du territoire. A sa
création la SNSEMPAC ne s’occupait que de production et comptait sur quelques 1400 gros-
sistes et quelques 3000 intermédiaires pour acheminer ses produits vers les détaillants. Mais
sentant le préjudice que pouvait subir cette société et pour préserver le consommateur du dic-
tat des distributeurs privés, l’Etat autorisa la SN SEMPAC à commercialiser elle-même ses
produits grâce à une centaine de dépôts réalisés dans le nord du pays, le sud étant approvision-
né par l’ONACO.
D’autres entreprises publiques vont se lancer dans la distribution comme 1’ONCV
(pour l’exportation de vin) ou la SOGEDIA (conserves de toute nature). Cependant la pré-
sence étatique dans ce domaine sera fort timide car les pouvoirs publics en 1974 n’auront pas
été en mesure de mettre fin à l’action des intermédiaires privés : on était arrivé à un compro-
mis qui tout en préservant les intérêts de ces derniers leur faisait admettre la présence de l’Etat
dans les circuits de distribution ainsi que l’éventualité d’un contrôle du marché plus draco-
nien.
Les Magasins Pilotes Socialistes, MPS, ont vu le jour dans le courant de l’année 1963
et ils avaient pour mission de contrecarrer la hausse des prix des produits de première nécessi-
té. Ces magasins, installés un peu partout dans les villes, devaient donc d’une part répondre
aux besoins des consommateurs en leur proposant les prix les moins chers et d’autre part
concurrencer les magasins privés pour les amener à réajuster leurs prix : ils devaient donc être
des points de vente témoins. Cependant si cette expérience correspondait à une réelle volonté
de protection du pouvoir d’achat des masses populaires, elle ne fut pas entourée de toutes les
conditions nécessaires à sa réussite, notamment sur le plan de la logistique et de l’infra-
structure. Sans moyens de transport propres, ni d’aire de stockage, les MPS se trouvèrent à la
merci des structures qu’ils étaient sensés combattre. Profitant de la faiblesse du contrôle, plu-
sieurs responsables de MPS n’ont pas hésité à détourner à leur profit une partie des recettes.
L’expérience fut arrêtée en 1964 à la grande joie des détaillants privés.

Le secteur coopératif

Les expériences en matière de coopératives dans la distribution, au nombre de deux,


ne touchent que la commercialisation des produits agricoles. Ces coopératives, CORE en
1963 et CAPCS/COFEL en 1973, ont été créées pour soutenir les secteurs socialistes de pro-
duction agricole , les domaines autogérés pour les premières et les coopératives agricoles de
production (CAPRA) pour les secondes.
En Octobre 1964, l’Office National de la Réforme agraire (ONRA) créé en mars 1963,
se voit confier la commercialisation des produits agricoles du secteur autogéré. Pour ce faire,
cet office va lancer des coopératives d’écoulement (les CORE). Celles-ci sont dotées d’or-
ganes de gestion semblables à ceux existants au sein des domaines autogérés. L’Assemblée
générale comprend tous les présidents des comités de gestion de l’arrondissement où est im-
plantée la CORE, un délégué syndical de 1’UGTA, un représentant local du parti FLN ainsi
qu’un représentant des collectivités locales. Son rôle consiste à élire le comité de gestion. Ce-
lui-ci n’a pas plus de prérogatives que d’élire à son tour le conseil d’administration et d’ap-
prouver la nomination du directeur. Le premier nommé, élu pour deux ans, est composé de
sept à huit membres et il étudie tous les problèmes de fonctionnement qui se posent à la
CORE. Le Directeur quant à lui, désigné par 1’ONRA, est chargé de la gestion proprement
dite de la CORE. Il fixe après enquête auprès des marchands détaillants, le cours quotidien
des produits qu’il reçoit des domaines autogérés. Ces derniers sont tenus de livrer à la CORE
l’ensemble de leur production (moins l’autoconsommation) qui s’ajoute à celle très faible pro-
venant des rares producteurs privés affiliés à la CORE.
Le schéma ci-dessous, extrait du livre de A. SARNI1 nous renseigne sur les flux de
produits à travers les CORE.
Schéma n° 1 : Le flux des produits à travers les CORE

Domaines Producteurs Autres CORE


autogérés privés

CORA CORE CORE

Industrie Grossistes

Exportation

Collectivités Détaillants

Pour rémunérer leur personnel et amortir leur matériel, les CORE prélèvent sur le
montant des ventes une commission variant entre 6 et 8% selon la taille des coopératives et la
nature des produits à traiter le plus fréquemment. Lorsque le montant des recettes excède celui
des dépenses, les bénéfices sont répartis à raison de 20 % pour le capital social, 30 % desti-

1
A. Sarni, Le commerce des fruits et légumes, quelle structure pour quel marché, Ed. OPU, Alger 1984
nés au financement d’investissements collectifs ou d’œuvres sociales, 50 % pour les adhérents
et les travailleurs de la coopérative.
De ces CORE, on attendait beaucoup d’avantages. Tout d’abord la substitution d’un
circuit court aux circuits longs devait comprimer les coûts et faire bénéficier tout autant le
producteur que le consommateur de cette compression. Ensuite on s’attendait à l’amélioration
de l’information et la coordination inter-coopérative. Ainsi la connaissance à l’échelon central
de toutes les données du marché (quantités traitées, prix pratiqués) devait permettre d’éviter
les transports inutiles réduisant ainsi au strict minimum le nombre d’intermédiaires. Enfin, à
long terme, on espérait un ajustement de l’offre et de la demande par l’élargissement du cir-
cuit aux produits du secteur privé. Le faible degré d’implantation des CORE ne leur a pas
permis de remplir ces objectifs, si l’on exclut une meilleure connaissance des prix.
Parmi les insuffisances constatées dans le fonctionnement des CORE, nous en retien-
drons deux. Les livraisons inter-coopératives ont été dans l’ensemble très réduites (à peine 6
% en 1969) à cause de la mauvaise diffusion de l’information, de l’absence de moyens de
transport et à cause de l’insuffisance des quantités collectées. Dans le domaine des prix,
lorsque ceux pratiqués par les CORE sont de beaucoup inférieurs à ceux des halles, les gros-
sistes privés s’approvisionnent auprès des coopératives pour revendre ensuite sur le marché
municipal, réalisant ainsi des profits aux dépens du système coopératif. En 1969, plus du quart
des apports aux halles centrales d’Alger est le fait de grossistes qui se sont approvisionnés au-
près d’une coopérative. En raison des difficultés rencontrées, le secteur autogéré de produc-
tion a dû écouler une partie de sa production par l’intermédiaire du secteur privé qui rémuné-
rait mieux les produits proposés tout en offrant des conditions de paiement plus intéressantes
(avance de fonds pour l’achat d’approvisionnements par exemple). Deux années après leur
mise en place, le fonctionnement des CORE a révélé les limites du système coopératif de
commercialisation. En fait, il ne s’agissait que de l’ébauche d’un tel système, car dans la pra-
tique, c’est l’appareil administratif représenté par l’ONRA qui assurait et dirigeait la
commercialisation, alors que sa mission devait se limiter à jeter les bases du circuit coopératif
pour ensuite le remettre entre les mains des producteurs. Or ceux-ci se sentaient exclus de la
fonction commerciale.
A partir du 12 Mai 1966, les CORE sont fédérées au sein de 1’UNCAC (Union Natio-
nale des Coopératives Agricoles de Commercialisation). Entre 1’UNCAC et les CORE et
CORA l’échelon intermédiaire était représenté par les unions coopératives départementales de
services (UCDS) comme on peut le constater à travers ce schéma
UNCAC

UCDS UCDS

CORA CORE
CORA CORE

Cependant à cause, entre autres, de la prééminence des instances administratives


centrales et des méthodes bureaucratiques de gestion qui prévalaient à tous les niveaux, ces
nouvelles structures coopératives vont se révéler tout à fait inefficaces tout en accentuant la
désaffection des exploitations autogérées à l’égard du circuit coopératif. Pour A. Bouzidi1,
cette réorganisation du circuit de commercialisation est restée sans conséquence sur un ac-
croissement du rendement des agriculteurs du secteur socialiste. Car “conçu avant tout dans
le but de relancer les exportations agricoles, le nouveau système se souciait peu de l’intégra-
tion des producteurs et de leur participation effective à cette politique”. Le 3 Avril 1969, avec
1a création de l’OFLA, on va revenir aux structures étatiques de commercialisation : 1’UN-
CAC disparait et avec elle ses structures subalternes.
Au cours de l’année 1973, la désorganisation du commerce des fruits, et légumes attei-
gnait un degré de gravité tel que l’expérience de la Révolution agraire (R.A.) entamée seule-
ment depuis deux ans, risquait d’être sérieusement compromise. Malgré les mesures prises
pour revaloriser la production agricole, les revenus des attributaires coopérateurs au sein des
CAPRA2 restèrent figés. Les prix à la production nettement inférieurs à ceux de détail et sur-
tout le parasitisme du commerce privé ne permirent pas aux producteurs d’envisager l’avenir
sereinement. Une telle situation ne pouvait durer au risque de nuire aux fondements mêmes de
la R.A. Les transferts importants de surproduits réalisés par les circuits commerciaux et l’aug-
1
A. Bouzidi, Productivité du travail dans l'agriculture algérienne, Ed. Revue Algérienne des Sciences Juridiques,
Economiques et politiques, N°4, Alger Décembre 1977
2
Coopératives Agricoles de Production de la Révolution Agraire
mentation rapide des coûts de production continuaient à contrecarrer les efforts des coopéra-
teurs. Aussi est-ce sur ces deux facteurs que l’Etat va agir pour débloquer les circuits écono-
miques du monde agricole et assainir par là-même le marché des fruits et légumes. Les
principes directeurs qui ont présidé à cette refonte des structures commerciales sont tout à la
fois d’ordre politique, économique et social. Ainsi la priorité est-elle accordée à l’approvision-
nement du marché intérieur, seul le surplus pouvant être exporté. Le circuit privé de
commerce de gros est officiellement supprimé. Les producteurs et les autorités locales quant à
elles participent à toutes les opérations de la R.A. y compris celles concernant la commerciali-
sation. Cette dernière est appelée à être assurée directement par les producteurs eux-mêmes
organisés en coopératives. Ceci aurait dû réduire les coûts de distribution et permettre une
préservation du pouvoir d’achat des consommateurs ainsi qu’une juste rémunération des pro-
ducteurs. Enfin, la décentralisation effective des activités de service est envisagée afin d’éviter
les effets de blocage qu’entraine une gestion trop administrative des circuits de distribution ;
le but étant aussi de favoriser une réelle planification de cette activité aux plans régional et na-
tional.
On repasse donc une nouvelle fois vers les structures coopératives après avoir tenté
sans trop de réussite la carte OFLA.
Quelles sont les différences notables de ce système avec celui des CORE ?
Tout d’abord, l’organisation coopérative régit désormais l’ensemble des activités de
commerce de gros, tandis que la suppression envisagée du circuit privé devait entrainer la
disparition à terme de la pluralité des structures de commercialisation. Ensuite dans ce nou-
veau cadre, les producteurs ont désormais leur mot à dire dans la gestion de ces structures.
Ceci n’était pas le cas auparavant puisqu’il y avait séparation des fonctions production et
commercialisation. Enfin, la responsabilisation des nouvelles structures les entraine à assumer
les conséquences de leurs actes ce qui n’était pas le cas auparavant car l’OFLA n’était nulle-
ment affecté, contrairement aux producteurs, par les aléas d’une mauvaise distribution des
produits agricoles. Calquée sur la décision administrative, la nouvelle organisation du
commerce des fruits et légumes prend la configuration décrite dans le schéma qui suit.

Schéma n° 2 : L’organisation de la commercialisation des fruits et légumes.


Légende:
A B signifie: A vends à B

Explication du schéma1:

Au niveau de la commune on trouve la CAPCS (Coopérative Agricole Polyvalente Commu-


nale de Services) qui regroupe tous les exploitants agricoles qu’ils soient du secteur socialiste
comme les domaines autogérés, les CAPAM (Coopératives Agricoles de Production des An-
1
Cette explication est tirée du livre de A. Sarni, op. cit.
ciens Moudjahidine), les CAPRA (Coopératives Agricoles de Production de la Révolution
Agraire) ou du secteur privé. La CAPCS a à son actif des fonctions nombreuses et variées qui
vont de la prestation de services telle la location de camions ou de tracteurs à la vente des se-
mences et autres engrais ou pesticides sans omettre la commercialisation de tous les produits
que lui confient ses "clients". Dans ce chapitre particulier, on remarquera que ses activités
s'articulent autour de la collecte, de l'acheminement et de la distribution des fruits et légumes
dans la limite de sa commune. Il est fait obligation à tous les coopérateurs (CAPRA, CAPAM,
domaines autogérés) de confier leur production à la CAPCS qui va approvisionner les dé-
taillants locaux et confier l'excédent en sa possession à la COFEL voire à l'OFLA.

La COFEL se voit confier la programmation, l'organisation et la réalisation de concert


avec les CAPCS de toute opération de commercialisation des fruits et légumes sur sa wilaya
d'établissement.

Au dernier niveau, l'OFLA a une mission de régulation du marché intérieur tout en


prenant en charge les excédents constatés au sein des COFEL. C'est cet office qui détermine,
après concertation avec les COFEL, les quantités de fruits et légumes à importer pour colma-
ter les manques prévisibles de la production nationale.

Cette organisation pyramidale a péché par manque de démocratie au sein des organes
de gestion, le représentant de l'Etat faisant preuve d'autoritarisme. Les coopérateurs sentant
qu'ils n'avaient plus voix au chapitre vont tourner le dos aux organes de gestion des coopéra-
tives. Ces dernières, tout au moins les COFEL, vont perdre peu à peu leur statut premier pour
se transformer en de véritables entreprises. C'était là la première cause d'échec de l'expérience
coopérative. La seconde résida dans le fait que face à leurs concurrents privés, libres de tout
engagement, les CAPCS et les COFEL avaient les pieds et poings liés, devant respecter une
réglementation par trop draconienne. "C'est ainsi que ne maîtrisant plus la disponibilité du
produit, elles ont perdu la bataille de la distribution, les détaillants préférant s'approvision-
ner auprès des privés quitte à payer plus cher"1.

D'un autre côté, les présidents de CAPRA, peu au fait des subtilités de la commerciali-
sation, délaissèrent ce secteur pour ne se consacrer qu'à la production : ils laissèrent le privé
s'en occuper à leur place ce qui fit péricliter l'expérience coopérative

1
A. Sarni, op. cit.
"Les responsables de l’agriculture ont considéré hâtivement que les circuits coopéra-
tifs étaient en mesure de concurrencer les anciennes structures dès lors que ces circuits
avaient officiellement le contrôle du commerce de gros et qu’ils assuraient aux détaillants des
prix relativement stables et garantis par les mercuriales"1. Ce fut là l'erreur fatale qui sonna le
glas de ce type de distribution qui ne survécut pas aux années 70.

Les constats

+ Le petit commerce est mal structuré. L’activité commerciale ne constitue le plus sou-
vent aux yeux même de ceux qui l’exercent qu’un pis aller, qu’un moyen de subsistance.
Seule une frange de ce petit commerce, comprenant essentiellement les Mozabites , est ratio-
nalisée. Les bénéfices y sont faibles et réduits. La plupart des commerçants, illettrés, ignorent
la comptabilité en partie double et la distinction entre le budget familial et le budget de
l’entreprise. Ils confondent souvent rentrées et bénéfices. On passe par transition infinitési-
male du tout petit commerce comme simple occupation au commerce vraiment lucratif.

+ Le circuit commercial de gros privé est lourd à cause de la trop grande multiplica-
tion des intermédiaires2. Les coûts de la distribution y sont élevés. Les grossistes n’hésitent
pas à recourir à la spéculation, organisant même des pénuries temporaires, leurs méthodes de
gestion demeurent archaïques.

+ L’intervention de l’Etat dans le commerce de gros se fait par l’intermédiaire de


quelques entreprises détentrices de monopoles de production ou d’importation. Pour les pre-
mières cela pose le délicat problème de la séparation des fonctions (production et commercia-
lisation). L’insuffisance de moyens de stockage et de transport de ces sociétés ne permet pas
un approvisionnement correct de certaines régions de l’intérieur du pays et du sud.

1
A. Sarni, op. cit.
2
"La proportion de détaillants pour un grossiste est de 43 pour 1 en Algérie alors qu'en France elle est de l'ordre
de 140 pour 1; c'est dire que les entreprises de gros sont relativement pléthorique en Algérie" dixit M.E. Bénis-
sad, Economie du développement de l'Algérie sous-développement et socialisme, Ed.Economica, Paris 1979
+ Le système coopératif a connu deux expériences malheureuses en raison de la trop
grande intervention de l’Etat dans la gestion des coopératives et de l’absence de maîtrise par
ces dernières de la disponibilité des produits.
Bibliographie

Ouvrages

Benachenhou Abdellatif, Planification et développement en Algérie, Ed. OPU, Alger 1982

Bénissad Mohand Elhocine, Economie du développement de l'Algérie sous-développement et


socialisme, Ed.Economica, Paris 1979

Boukrami Sid-Ali, Formes de marchés et politique de l'entreprise, Ed.OPU, Alger 1982

Bourdieu Pierre, Algérie 60, structures économiques et structures temporelles, Editions de


Minuit, Paris 1960.

Sarni Amar, Le commerce des fruits et légumes, quelle structure pour quel marché, Ed. OPU,
Alger 1984

Temmar Hamid, Stratégie de développement indépendant: le cas de l'Algérie, un bilan, Ed.


OPU, Alger 1982

Tiano André, Le maghreb entre les mythes, Ed. PUF, Paris 1967

Travaux universitaires

Bensafi Ahmed, La commercialisation des produits agricoles en Algérie, Mémoire de Di-


plôme d’Etudes Supérieures en sciences économiques. Alger, 1974.

Mellah Saada, La distribution des produits alimentaires en Algérie. Analyse et perspectives,.


Thèse de doctorat de 3ème cycle de marketing. Grenoble II 1978.

Nouiri Abdennour, Planification des supermarchés jusqu’en 1984 et détermination d’un nou-
veau type de magasin de détail en Algérie, Thèse de doctorat en sciences économiques, uni-
versité de Montpellier 1, 1986

Articles

Bouzidi Abdelmadjid, Productivité du travail dans l'agriculture algérienne, Ed. Revue Algé-
rienne des Sciences Juridiques, Economiques et politiques, N°4, Alger Décembre 1977