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Herbert Simon : rationalité limitée, théorie des organisations et sciences de l’artificiel.

Claude PARTHENAY1

Introduction
Depuis ses premiers ouvrages sur la gestion des services municipaux en 1937 jusqu’à la publication du tome 3 de Models of Bounded Rationality [1997], le fil conducteur de l’œuvre de Simon, consiste à s’interroger sur la manière dont les être humains prennent leurs décisions ([Simon 1997, p. x], [Augier & March 2004, p. 5]. Tout au long de sa carrière Simon va décliner cette question principale autour de trois axes de réflexion. 1) Le premier axe porte sur la question de la rationalité humaine. La notion de rationalité limitée des agents telle que la conçoit Simon le conduit à s’opposer aux hypothèses sur la rationalité de l’homo oeconomicus. Cette réflexion sur la rationalité ne consiste pas seulement à poser des hypothèses plus « réalistes » que ne le ferait l’économie standard, mais cherche aussi à construire une théorie scientifique de la rationalité humaine. Qu’est qu’un homme de science peut dire de cette rationalité compte tenu de ce qu’il observe ? Cette réflexion débouchera notamment sur le concept de rationalité procédurale, concept qui permet de rendre compte de la manière dont les individus prennent leurs décisions. 2) Le deuxième axe, que l’on trouve dans les premiers travaux de Simon et qui continuera à faire l’objet de nombreuses publications, concerne le rôle de l’organisation. L’organisation est analysée à partir des procédures de prises de décision qu’elle met en place. Ces dernières permettent de comprendre comment les organisations agissent puisque la décision est le préalable à toute action. Ici, il y a deux versants dans l’analyse. Le premier consiste à mettre en évidence les mécanismes de prise de décision et ainsi mesurer l’efficacité de l’organisation par sa capacité à prendre les bonnes décisions dans un environnement donné. Cependant, cette efficacité nécessite d’expliciter, et c’est là le second versant de l’analyse, la manière dont les individus peuvent agir ensemble dans l’organisation alors même qu’ils peuvent avoir des visions du monde différentes. 3) Le troisième axe, enfin, porte sur la possibilité de développer une nouvelle approche de la science à côté des sciences naturelles. Cette nouvelle approche inclurait toutes les sciences qui ont pour vocation à étudier ce qui est construit par l’homme (dans un large

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: CEPN (Paris XIII) & Université de Cergy-Pontoise.

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spectre qui va des organisations sociales complexes jusqu’aux objets les plus quotidiens). Simon propose de les appeler les Sciences de l’Artificiel [1969]. Qu’est-ce qui peut justifier une telle catégorisation ? Pourquoi ne pas s’en tenir à la distinction classique entre sciences naturelles et sciences humaines ? [Simon 1984b]. La création des Sciences de l’Artificiel s’explique A) par le refus de Simon de traiter les sciences humaines sur le modèle exclusif des sciences naturelles, celui de la soumission à des lois naturelles, c’est-à-dire un modèle de la « nécessité », B) par le refus du découpage entre les sciences et les humanités en recherchant le noyau commun de connaissances qui les relient. [Simon 1969/1996, p. 243-244]. C) Cependant, les objets construits par l’homme, parce qu’ils sont créés pour répondre à un besoin à un moment donné ont un caractère contingent, ce que Simon nomme leur artificialité. En dépit de ce caractère contingent, ils peuvent faire l’objet d’une réflexion scientifique à vocation normative puisqu’elle a pour but de créer les outils d’analyse qui permettent « de montrer comment on peut forger des propositions empiriques à partir de tous les systèmes » [Simon 1969/1996, p. 18]. La théorie des organisations n’est qu’une partie de l’œuvre de Simon. Cependant, pour mieux comprendre son apport à cette théorie et la manière dont il aborde cette question, il est important de saisir dans quel projet plus vaste s’inscrit cette réflexion. La clé de voûte de la réflexion de Simon est la question de la rationalité limitée. Peut-on reconstruire un système explicatif du monde cohérent à partir de cette hypothèse de rationalité limitée ? Peut-on fonder scientifiquement une approche pragmatique des phénomènes humains ? Telle est l’ambition de Simon dont tous les commentateurs saluent l’ampleur et la hauteur de vues des projets et la modestie dans les discussions avec la communauté des chercheurs2. Ce chapitre a pour objectif de rendre compte de la cohérence de la pensée de Simon, et, ainsi, d’aider à la compréhension de la manière dont Simon aborde la question des organisations. Notre présentation s’articule autour des trois axes de réflexion de Simon. Dans un premier temps nous expliciterons la conception de la rationalité des agents développée par Simon et nous montrerons en quoi elle constitue, à ses yeux, une rupture majeure par rapport à de nombreux courants de pensée en économie. Dans un deuxième temps, nous montrerons comment les concepts forgés par Simon prétendent rendre compte, au plus près de la réalité, de la complexité des organisations et des firmes. Enfin, nous présenterons en quoi l’Intelligence Artificielle, outil essentiel des Sciences de l’Artificiel, peut ouvrir sur une nouvelle démarche scientifique dans laquelle, les comportements humains et les objets créés

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Voir, par exemple, les nombreux témoignages dans un livre d’hommages édité par Augier & March [2004].

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c’est bien évidemment la notion de rationalité limitée qui joue un rôle central dans la réflexion de Simon. pratiquement tout comportement humain est rationnel. Les actions augmentent la possibilité que quelques-uns de ces buts soient atteints.ils peuvent donner leur avis sur ce que se sont ces raisons » [Simon 1991b. Elle est « intentionnellement » rationnelle dans la mesure où l’individu ou l’organisation auront délibérément opéré cette adaptation. 1]. il peut y avoir de réels écarts entre l’action et la réalisation du but » [Simon 1991b. de parvenir à une fin visée en fonction de la connaissance réelle qu’on aura du sujet. les gens peuvent se tromper sur eux-mêmes. les décisions qu’ils prennent : « Dans une définition large de la rationalité. Au-delà du constat de la pluralité des formes de rationalité. Pourvu de cette rationalité limitée. 70]. 1]. Elle est « subjectivement » rationnelle si elle maximise les chances. D’autre part cette rationalité est limitée parce que les individus commettent des erreurs de jugement et n’atteignent pas toujours les buts qu’ils se sont fixés : « Bien sûr. quelles qu’elles soient. Cette notion de rationalité limitée comporte deux aspects.(…) Dire qu’il y a des raisons aux actions des gens signifie qu’il y a une connexion entre les actions et les buts (valeurs. si on les interroge. fonction d’utilité) que les gens ont. elle est « personnellement » rationnelle si elle obéit aux desseins de l’individu » [Simon 1947. Ainsi il écrit : « On peut dire qu’une décision est « objectivement » rationnelle si elle présente en fait le comportement correct qui maximisera des valeurs données dans une situation donnée. enfin. D’une part elle signifie que les êtres humains sont rationnels puisqu’ils peuvent expliquer. la rationalité de la prise de décision Dès son ouvrage de 1947. Elle est rationnelle « du point de vue de l’organisation » si elle sert les objectifs de celle-ci . et. p. Les gens ont des raisons pour faire ce qu’ils font. 1. p. la plupart du temps. p. en fonction des buts visés et de l’analyse de l’environnement lié à cette 3 . les individus prennent leurs décisions. même dans ce que nous pouvons appeler un comportement rationnel. Toutefois.par les hommes peuvent faire l’objet d’une analyse scientifique qui prenne en compte le caractère irréductible des sciences de l’homme par rapport aux sciences de la nature. Simon constate l’existence de plusieurs formes de rationalité. Les véritables raisons peuvent être différentes de ce qu’elles sont supposées être. Elle est « consciemment » rationnelle dans la mesure où l’adaptation des moyens aux fins est un processus conscient. comme Freud (et beaucoup d’expériences en laboratoire) nous l’a dit.

mais le goulot d’étranglement de l’appareil de perception n’admet certainement pas plus de 1000 bits par seconde et probablement moins » [Simon 1959. la représentation du monde d’un agent déterminera.décision : « une décision dans la vie réelle comprend quelques buts ou valeurs. alors nous devons distinguer entre le monde réel et la perception qu’en ont les acteurs et raisonner sur cela. Notre théorie doit inclure non seulement le processus de raisonnement 4 . Quatre points seront ici développés : qu’est-ce qui limite la rationalité individuelle ? Que recouvre la notion de rationalité procédurale ? Pourquoi faut-il prendre en compte dans l’analyse économique cette rationalité limitée ? Enfin. 273] Cette définition de la rationalité pourrait apparaître banal tant il est vrai qu’elle appartient à l’expérience individuelle de chacun. de saisir leur environnement nécessite une interrogation sur la manière dont ils se représentent le monde. Ce qui veut dire que nous devons construire une théorie (et la tester empiriquement) du processus de décision. en partie. le contenu d’une décision et la manière dont elle sera prise : « si nous acceptons qu’à la fois la connaissance et la puissance computationnelle du preneur de décision sont sérieusement limitées. quelques faits en ce qui concerne l’environnement. l’enjeu est de savoir s’il faut prendre en compte cette limitation de la rationalité pour comprendre les phénomènes économiques ou bien si l’hypothèse d’individus parfaitement rationnels peut être retenue.1. les inférences peuvent être valides ou fausses » [Simon 1959. cohérents ou contradictoires . Les buts et les valeurs peuvent être simples ou complexes. 273]. La limitation de la rationalité individuelle Pourquoi est-il impossible d’avoir une rationalité « parfaite ». p. p. pour les individus. et quelques inférences tirées des valeurs et des faits. Au-delà de ce constat. les faits peuvent être réels ou supposés. l’introduction d’une limitation de la rationalité conduit-elle à ne pas pouvoir rendre compte des capacités d’invention des agents ? 1. basés sur des observations ou des rapports réalisés par d’autres . En effet. Cette limitation de la possibilité. c’est-à-dire une rationalité où les moyens sont en parfaite adéquation avec leurs fins et permettent de choisir l’action la plus efficace compte tenu des contraintes en ressources ? La rationalité limitée provient de l’incapacité des individus à traiter l’ensemble des informations en provenance de leur environnement : « chaque organisme humain vit dans un environnement qui produit des millions de bits de nouvelle information chaque seconde.

L’émotion peut aussi orienter le choix d’un agent. p. les possibilités de choix qu’elle prendra en considération et celles qu’elle laissera de côté » [March & Simon 1958.mais aussi le processus qui génère la représentation subjective par l’acteur du problème de décision » [Simon 1997. Cette réflexion sur le « comment » les agents agissent conduit au concept de rationalité procédurale. même si l’information est complète. celles auxquelles elle ne s’attendra pas .2. ce peut être l’émotion qui attire l’attention d’un agent vers tel aspect de son environnement plutôt que vers un autre. En effet. p.2]. Dès lors. Deux conséquences découlent de cette représentation subjective : 1) La représentation est tributaire du contexte dans lequel évolue l’agent individuel. aux yeux de Simon. Le concept de rationalité procédurale Le concept de rationalité procédurale consiste à considérer que les procédures par lesquelles les individus parviennent à prendre des décisions sont rationnelles. p. ces décisions peuvent faire l’objet d’une analyse scientifique puisque leur caractère rationnel implique qu’elle relève d’un ordre que l’on peut exhiber [Simon 1976]. L’analyse de la rationalité à partir des procédures s’oppose explicitement à la rationalité telle qu’elle est définie par les tenants de l’économie néo-classique. un acteur peut ne pas parvenir à atteindre un but en raison de son ignorance des moyens d’action. les acteurs n’ont généralement pas qu’un seul but. il est possible de faire une description scientifique de la manière dont les agents prennent leurs décisions. La rationalité est située dans un espace social : « le milieu organisationnel et social dans lequel se trouve la personne qui prend une décision détermine les conséquences auxquelles elle s’attendra. p. » [Simon 1991b. 1. 136-137]. c’est-à-dire de rendre compte du « comment » les agents agissent [Simon 1978b. un acteur peut être incapable (et généralement sera incapable) de calculer toutes les conséquences de l’action (…) Troisièmement. 2) Il va y avoir des écarts entre l’action et la réalisation des buts. « Premièrement les acteurs peuvent avoir (et la plupart du temps auront) une information incomplète ou erronée sur la situation et les changements potentiels de la situation au cours du temps (…) Deuxièmement. 5 . la réalisation de l’un d’entre eux interférant avec la réalisation des autres (…) Quatrièmement. empêche l’axiomatisation des comportements individuels. et il peut y avoir des incompatibilités entre les buts. Pourtant. Une telle approche de la rationalité peut sembler frustrante pour un chercheur en sciences sociales puisque la diversité des comportements. qui découle de la rationalité limitée. En effet. 368-369]. 494].

p. incluant une procédure rationnelle pour la prévision ou. non les deux. Ainsi. Les agents activent une procédure de choix en fonction des buts et des valeurs qu’ils se sont fixées. interne ou externe. 28]. L’adjectif « substantif » n’existe pas dans ce sens en langue française. après avoir privilégié l’expression « rationalité positive » pour mettre en évidence le caractère totalement objectivable de ce type de rationalité. p. Sous cette hypothèse. 81-82]. p. Si vous posez une pièce de vingt-cinq cents et une pièce de dix cents devant un sujet et lui indiquez qu’il peut prendre l’une ou l’autre. Jean-Louis Le Moigne. Certains auteurs préfèrent utiliser l’expression « rationalité substantielle » [Favereau 1989] mais cette expression peut apparaître ambiguë puisqu’il s’agit de définir une rationalité parfaite (donc plus que substantielle). la connaissance de l’environnement suffit pour savoir ce que sera le choix d’un agent. 132]. nécessaire à la prise de décision. l’analyse de la procédure de décision n’a pas d’utilité. la rationalité « substantive » qui se caractérise aisément par l’image du « calcul » de la décision optimale et la rationalité procédurale par l’exercice d’une « délibération appropriée » [Simon 1969/1996. 397. Cette Nous traduisons substantive rationality par « rationalité substantive ». Il écrit à propos de l’expression substantively rational : « peut-être faudrait-il traduire « déductivement et formellement rationnel ? H.A. au moins. se fait par l’intermédiaire de stimuli : « un stimulus. L’analyse de l’environnement. le monde économique est un monde d’incertitude dans lequel les agents n’ont qu’une capacité limitée à traiter l’information en provenance d’un monde complexe : « nous sommes concernés par la manière dont les hommes peuvent être rationnels dans un monde où ils sont le plus souvent incapables de prévoir exactement le futur pertinent (…) ils peuvent seulement adopter une procédure de choix rationnel. n. reprend l’expression de rationalité substantive dans la nouvelle traduction de The Sciences of Artificial. Simon développera la distinction entre deux formes de rationalité. C’est ce que Simon appelle la rationalité substantive3. 144]. il est facile de prévoir laquelle il choisira mais difficile d’apprendre quelque chose au sujet de ses procédures cognitives » [Simon 1976. Le système nerveux central est parcouru par des canaux qui permettent de transformer les impulsions en action tout en laissant au repos de larges secteurs du système » [Simon 1947. Or.l’homo oeconomicus est considéré comme capable d’effectuer tous les calculs nécessaires à la réalisation de choix optimaux. A un stimulus donné peut correspondre une action « automatique » (l’on peut manger sans penser à ce que l’on mange). mais pour des décisions plus complexes ou plus inhabituelles se met en place une « procédure délibérative ». l’intérêt de mettre à jour la rationalité de la procédure de la prise de décision n’a de sens que dans les situations où le choix des agents est difficile à réaliser : « la procédure de calcul rationnel est intéressante seulement dans le cas où elle n’est pas triviale – c’est-à-dire lorsque la réponse substantivement rationnelle à une situation n’est pas immédiatement évidente. 3 6 . l’adaptation. p. attire l’attention sur certains aspects de la situation au détriment d’autres points susceptibles d’orienter le choix dans une direction différente. au futur » [Simon 1976.

d’autre part. Ainsi dans une théorie du choix rationnel. p. comme un ensemble de symboles et.3. pour pouvoir effectuer un choix optimal. Simon avait montré que les conséquences du recours à l’hypothèse de rationalité limitée sont importantes. parce qu’il ne semblait pas exister en anglais de mot permettant de caractériser les méthodes de décision visant à générer des solutions tenues pour bonnes ou satisfaisantes bien que non optimales » [Simon 1969/1996. d’une part. les programmes en intelligence artificielle peuvent avoir un caractère normatif. de structures de comportement. 144]. aux yeux de Simon. 4 7 . Au-delà de ce caractère descriptif. Or. au sens où ils peuvent améliorer la prise de décision grâce à la systématisation de la procédure. B) associer un gain (ou au moins une échelle de gains) à chaque résultat et C) prévoir l’ensemble des résultats possibles (il ne doit pas y avoir de conséquences non anticipées) [Simon 1955. de mettre en évidence ces procédures grâce à l’intelligence artificielle. il est possible. En effet. c’est-à-dire une solution qui semble correspondre à son niveau d’aspiration. la structure de la pensée humaine peut être définie. un programme d’ordinateur est lui aussi capable d’effectuer ce type d’opérations. 215]. Le mot satisficing est un néologisme créé par Simon : « j’ai introduit il y a quelques années l’expression « satisficing » (« valant satisfecit »). 103-106].procédure consiste à « générer » des alternatives par l’acquisition de faits et à mesurer les éventuelles conséquences de ces différentes alternatives [Simon 1983. elle s’arrête lorsque l’agent trouve une solution qui lui semble pouvoir satisfaire ses besoins (satisficing)4. pour l’homme de science. La recherche de solutions alternatives (search) ne se poursuit pas jusqu’à une solution optimale . 1. l’agent doit A) connaître l’ensemble des choix possibles. Les procédures de choix sont mises en œuvre par les individus grâce à leurs aptitudes et leurs capacités à faire évoluer ces aptitudes : « l’esprit humain (…) peut acquérir une importante variété d’aptitudes (skills) différentes. 22]. de répertoires pour solutionner les problèmes et d’habitudes de perception » [Simon 1976. p. Enfin. Un outil d’analyse du comportement des agents plus « réalistes » ou une rupture paradigmatique ? Avant même d’avoir développé le concept de rationalité procédurale. p. p. une capacité à sélectionner et à mettre en relation ces symboles. La comparaison de son approche des comportements des agents avec celle de la maximisation de l’utilité espérée. le conduit à considérer que les agents économiques ne peuvent maximiser. C’est sur la base de cette équivalence de structures que Simon fonde et justifie le recours à l’intelligence artificielle comme mécanisme descriptif de la manière dont les individus résolvent leurs problèmes.

Dès lors. l’effet de l’atmosphère peut être considéré comme une friction négligeable. Une telle approche de la rationalité conduit à réévaluer. pour Simon. Dans son ouvrage de 1953. d’une part. Lester. leur rationalité limitée ne leur permet même pas d’envisager la totalité des solutions. d’autre part. etc. le niveau d’aspiration baisse [Simon 1955.) De plus. Dans la plupart des cas. Enfin. Le choix est effectué à partir d’un niveau d’aspiration. ne pourra être considérée comme maximisatrice de ses intérêts. la perception des gains peut varier selon les individus. 111]. A ce sous-ensemble de solutions correspond un sousensemble d’actions possibles. la firme. dans une organisation. intérêt du travail. les agents sélectionnent quelques solutions sans faire l’analyse de l’ensemble des solutions possibles. La firme. [2000]). salaires. Autrement dit. Autrement dit. la théorie économique du fonctionnement des marchés. Le niveau d’aspiration peut changer en fonction de la difficulté à trouver des solutions alternatives : s’il est aisé de trouver des solutions alternatives satisfaisantes. En effet. plutôt que de rechercher le choix optimal. ne peut plus être réduite à une fonction de production et il faudra mettre à jour la manière dont les procédures de décision s’effectuent dans l’organisation5. elles agissent « comme si » elles maximisaient6. Pour Friedman une hypothèse n’a pas à être réaliste. ce n’est qu’un moyen commode de présenter un comportement7. Simon s’oppose à l’hypothèse du « comme si » de Friedman. Aussi. les agents peuvent se trouver confrontés à des choix contradictoires. p. Le test empirique de la validité de l’hypothèse de la maximisation du profit se fera indirectement à partir de la vérification des prédictions 5 6 Voir le point 2 de ce chapitre. De ce point de vue. comme tout agent économique. les gains ne sont pas toujours comparables faute d’étalon pour les mesurer (par exemple le choix d’un travail peut combiner des facteurs tels que proximité. les agents recherchent en un premier temps un sous-ensemble de solutions (parmi l’ensemble des solutions possibles) qui leur paraît satisfaisant.Or. la théorie économique de la firme et des organisations et. s’il est difficile de trouver des solutions alternatives satisfaisantes. S’il n’y a pas concordance entre les gains espérés et le sousensemble des actions activées alors les individus rechercheront d’autres types d’action possibles. Friedman défend l’hypothèse d’une maximisation du profit contre des auteurs qui ont développé d’autres théories (Hall & Hitch. il n’est pas toujours possible de connaître les gains possibles à l’avance. Dans la réalité. Cette hypothèse consiste à poser que. la firme ne pourra pas maximiser ses profits. sur cette querelle voir Mongin ([1986]. le niveau d’aspiration monte. Eitman) . 8 . même si dans la réalité les entreprises n’effectuent pas les calculs utilisés par l’économiste pour déterminer la production optimale. 7 Friedman utilise l’analogie de la loi de la chute des corps dans le vide.

La première n’est pas directement liée à notre propos mais relève d’une critique interne de l’économie néoclassique . les marchés ne sont pas des mécanismes optimaux. 78] [1983. pour certains produits. il réduit le besoin en information des agents grâce au mécanisme des prix. 8 9 . 89] [1991a. l’information nécessaire va très souvent au-delà d’une information sur le prix. même s’il réduit les besoins en connaissance des individus par son mécanisme des prix. La différence essentielle reste dans le fait que pour Friedman. pour l’économie néoclassique. alors que pour Simon elle peut l’être et donc elle doit l’être. notamment ils ne permettent pas de faire face aux externalités qui nécessitent d’autres mécanismes de régulation : « les marchés ne peuvent être utilisés qu’en conjonction avec d’autres méthodes de contrôle social et de prises de décision » [1983. En cela. des spécifications techniques extrêmement complexes peuvent exister. il y a l’incertitude et les gens vont chercher à la réduire jusqu’au point où la valeur marginale Nous ne développons pas ici les critiques de Simon [1963b] sur le no bridge micro/macro. Une telle acception de la rationalité limitée ne doit pas. p. Simon suit explicitement la vision développée par Hayek de l’intérêt des mécanismes de marché (voir par exemple Simon [1969/1996. le mécanisme des prix n’est pas nécessairement lié au marché puisqu’il est parfois utilisé dans les organisations [Simon 1991. Le marché. 3) Une régulation est possible par les quantités. il faut prendre acte de la limitation de la capacité computationnelle des individus. p. En effet. La réponse de Simon consiste à affirmer que les hypothèses microéconomiques peuvent être testées directement. 2) De plus. l’hypothèse micro-économique n’a pas à être testée directement. le refus d’accepter le test de l’hypothèse de maximisation. p. L’acceptation d’une rationalité limitée des agents conduit également à réévaluer le rôle du marché. 40-41]. « On se rappellera que. Dès lors. un commentaire de la deuxième nous amènerait à constater que Simon et Friedman sont proches épistémologiquement. Cependant le marché et son mécanisme de prix ne peuvent suffire à assurer la totalité des coordinations entre les agents nécessaires à l’activité économique. l’une des façons de traiter de l’incertitude est de dire : « Ah oui. 89]. aux yeux de Simon. Par exemple. le marché. 1) Ainsi. ne peut être le moyen de parvenir à un optimum. masque l’absence de réalisme de l’hypothèse8. ne permet pas d’obtenir toutes les informations nécessaires à la décision.macroéconomiques effectuées sur la base de cette hypothèse. 40-41]). p. les théories de l’information imparfaite présupposent une capacité computationnelle des individus plus importante que dans une situation d’information parfaite puisque les agents doivent pouvoir calculer le coût de la recherche d’information. Or. ni son choix méthodologique du « principe de continuité de l’approximation ». être confondue avec la théorie de la décision en situation d’information imparfaite. p. 4) Enfin. Par contre. non plus. loin d’être une approximation nécessaire. Ainsi.

146] et il est possible d’en mettre à jour les procédures. Cependant. en situation d’information imparfaite. par conséquent. Ainsi. n’implique pas que la rationalité des agents est réductible à des procédures préexistantes. p. mais devront aussi connaître la productivité marginale de la quête d’information » [Simon 1984a. Ainsi l’observation des procédures d’apprentissage. en suivant logiquement sa démarche pragmatique. En effet. En effet. doit pouvoir éclairer la manière dont les individus inventent de nouvelles choses : « aucune ligne de démarcation ne sépare les choses qu’on apprend mais qui sont déjà connues des autres. les règles visant à révéler l’information ou créer des droits de propriété favorisant l’efficacité économique seront elles-mêmes imparfaites en raison de l’incapacité cognitive des individus à créer des règles parfaitement efficaces. Limitation de la rationalité et capacité d’invention Définir la rationalité à partir des procédures de décision présuppose-t-il que les agents soient déterminés par ces procédures et incapables d’invention ? La réponse de Simon à cette question. loin d’avoir pris en compte la rationalité limitée des êtres humains. Il y a donc bien. et du type d’aide qu’on reçoit de l’environnement en complément de ses propres connaissances. Il n’y a pas fondamentalement de distinctions entre les procédures de création de nouveaux objets ou de nouvelles pensées et la résolution d’autres types de problèmes. les néoclassiques ont tout simplement fait exploser le problème de la computation. de celles qui sont nouvelles pour tout le monde. avec le concept de rationalité limitée tel qu’il est défini par Simon. 13-14]. Nous devons nous attendre. n’est pas de nier l’existence de phénomènes d’invention mais de concevoir comment il est possible de lier rationalité limitée et capacité d’invention. rupture par rapport aux approches économiques qui considèrent que les individus peuvent traiter parfaitement toute information disponible. les individus sont capables d’invention [Simon 1976. p.4. Désormais les décideurs devront non seulement connaître les distributions en probabilité des alternatives et de leurs conséquences. Ce qui constitue la nouveauté dépend de la nature des connaissances qui sont déjà dans l’esprit du système de résolution de problème. c’est-à-dire de la manière dont les individus apprennent à faire des choses nouvelles pour eux. Simon défend l’hypothèse d’une unité du comportement humain. 1. à ce 10 .qu’ils peuvent espérer d’une quête supplémentaire d’information sera égale au coût marginal de cette quête d’information » (…) Loin d’avoir simplifié le problème de la computation. pour Simon. l’insistance de Simon sur la limitation de la capacité computationnelle des agents et sur les procédures de décision.

dotés d’une rationalité limitée due à la limitation de leur capacité cognitive. la mémoire à court terme est le lieu où les informations sont activées et traitées. quelles que soient les situations. De la même façon. Les individus disposent. l’hémisphère gauche pour la pensée analytique [Simon 1981] au motif de la cohérence des procédures de pensée. Dans cette première partie nous avons donc montré que. Comme le processus d’apprentissage. tout processus de traitement de l’information relève d’une même structure de traitement. que la situation actuelle apparaisse insatisfaisante (ce que Simon nomme les « forclusions » [March & Simon 1958. l’effort pour engager un processus d’innovation. chaque élément pris en lui-même. Ainsi. Or cette mémoire à court terme. 181]). présuppose. d’autre part. 118 et s. tout processus cognitif peut être décomposé et présente les caractéristiques suivantes : 1) il existe un état initial. des procédures de traitement de l’information. p. p. il existe une spécificité en ce qui concerne le processus d’innovation. p. 173]. 465]. p. étant extrêmement simple » [March & Simon 1958. c’est-à-dire sa capacité à sélectionner les informations les plus pertinentes compte tenu de l’objectif fixé au traitement de l’information [Simon 1969/1996.]. les agents économiques. 161 et s.]. p. 4) des critères pour stopper la recherche [Langley 2004. 3) des heuristiques pour choisir entre les alternatives. Il faut 2) des opérateurs pour pouvoir générer de nouveaux états. p. d’une part. qu’il y ait des ressources consacrées à cette activité et. d’une part. qui sont. il refuse l’idée d’une division du cerveau entre deux hémisphères : l’hémisphère droit pour la pensée intuitive. De plus. pour Simon. est liée à la fois à la quantité d’information contenues dans la mémoire à long terme. En effet.que des processus très semblables à ceux utilisés par les systèmes d’apprentissage soient utilisés pour construire des systèmes qui découvrent de nouvelles connaissances » [Simon 1969/1996. La compétence d’un individu. le processus cognitif qui permet de réaliser des inventions peut être décrit : « Quelle que soit la complexité (…) les processus sont constitués d’un grand nombre d’éléments. contrairement à la mémoire à long terme est limitée [Simon 1969/1996. p. 191-192). prennent des décisions qui sont rationnelles par rapport aux objectifs qu’ils se fixent. mais surtout à sa capacité à utiliser au mieux sa mémoire à court terme. 169 et s. En 11 . D’autre part. Cependant. d’une mémoire à long terme dans laquelle sont stockées les informations rangées par thèmes avec un index et des liens permettant d’associer ces informations [Simon 1969/1996.].

Ainsi. chapitre 1]. les agents ne sont pas dépourvus de moyens pour faire face à leur environnement . Ayant un point de vue pragmatique. deux questions émergent. la réflexion de Simon sur les organisations est essentiellement une réflexion en termes de cognition. par la mise en place de procédures formalisées et 12 . en un premier temps. peut-elle assurer la cohérence de ses prises de décision ? 2. les questions que va chercher à résoudre Simon vont être : « comment fonctionnent-elles ? ». une organisation composée d’individus divers. même dotés d’une rationalité limitée. plus globalement. l’existence des organisations et leurs rôles prépondérants dans la vie économique. L’organisation est un moyen de rationaliser la prise de décision d’agents disposant d’une rationalité limitée : Parmi les nombreuses manières d’entrer dans la « boîte noire » de l’organisation. Cependant. il montre par quelles procédures des individus dotées d’une rationalité limitée peuvent innover. il est possible de mettre en évidence les procédures de décision des agents. L’organisation comme moyen de rationaliser la prise de décision Ainsi. celle de Simon a quelques particularités.raison de cette rationalité. Dès lors. et « quelle peut être leur forme d’efficacité ? » La description de la manière dont les organisations fonctionnent revient à s’interroger sur la manière dont les agents décident d’agir au sein d’une organisation. 2. L’organisation. les organisations vont être analysées par Simon comme un instrument permettant d’améliorer la prise de décision des agents [Simon 1979a]. permettre de réaliser des choix optimaux et conduit Simon à s’opposer à la vision de l’homo oeconomicus et. bien au contraire.1. dans cette perspective. Ce martien verrait essentiellement des « zones vertes » représentées par des organisations reliées par des « fils rouges » que sont les marchés [Simon 1991a]. l’activité économique sur terre. Ainsi. dans la plupart des situations. il constate. Prenant acte de l’existence des organisations. Quelle est la rationalité de la prise de décision dans l’organisation ? Comment. la limitation de la rationalité ne conduit pas Simon a refusé l’existence de capacité d’invention des individus. d’une certaine distance. à toute vision d’un agent économique auquel on attribuerait des capacités de calcul non limitées. cette rationalité ne peut. Enfin. il emploie l’image d’un martien qui regardait. c’est-àdire sur la manière dont sont prises les décisions dans l’organisation [Simon 1947.

les décisions sont divisées en sous-buts opérationnels et réparties entre les services ou les individus de façon à bénéficier de la spécialisation grâce à la division du travail. l’un « supérieur ». permet de réaliser de façon satisfaisante des opérations de production. tout en gardant la cohérence de l’ensemble des sous-décisions grâce à la relation d’autorité. les individus.e. 112]. l’autre « subordonné ». p. d’autant plus que les interrelations entre les services peuvent faciliter la correction des erreurs de décisions. Cette division correspond au processus utilisé par un individu face à une décision complexe. p. par la division de buts généraux en sous buts opérationnels. 3) Enfin. En effet. dans ce type de situation. 2) L’organisation permet de diviser le processus de décision entre plusieurs agents ou services. Cette relation d’autorité entre l’employeur et le salarié est directement inspirée de Chester Barnard [1938]. L’autorité est définie « comme le pouvoir de prendre les décisions qui orientent l’action d’autrui. L’intérêt de l’organisation est triple : 1) Elle permet la création et l’utilisation de procédures routinières et formalisées pour faire face à l’incertitude. le fractionnement de la prise de décision entre plusieurs acteurs dissémine les risques d’erreur. décomposent les problèmes en sous-problèmes qui peuvent eux-mêmes être à nouveau décomposés [Newell & Simon 1972]. 80]. 9 « L’habitude a sa contrepartie artificielle dans l’organisation. Le salarié prendra ses décisions pour agir dans le sens des objectifs de l’organisation (i. En effet. Le supérieur élabore et communique ses décisions en prévoyant qu’elles seront acceptées par ses subordonnés » [Simon 1947. Dans une situation d’incertitude le contrat de travail autorise l’employeur à choisir l’action que doit effectuer le salarié. La routinisation et la hiérarchisation des procédures de décision ont l’avantage de faciliter le processus de recherche (search) d’une décision qui soit satisfaisante (satisficing). Ainsi. C’est une relation entre deux individus. par le fractionnement de la prise de décision entre plusieurs acteurs. la formalisation de processus de recherche économise des ressources et sa hiérarchisation permet le fractionnement de la prise de décision à des niveaux où la connaissance de l’environnement est plus aisée pour des individus dotés d’une rationalité limitée.routinières9. 13 . obéira aux ordres) à l’intérieur d’une zone d’acceptabilité définit par le contrat de travail. dans une organisation. incapables d’effectuer des calculs complexes. ce que Stene a appelé la « routine de l’organisation » » [Simon 1947. Cette relation d’autorité permet d’imposer aux salariés des procédures qui sont routinières et hiérarchisées.

10 Simon définit ainsi le critère d’efficience : « Si deux solutions ont un coût identique. 2. Comme le souligne J. lesquelles. 14 . Ces concepts nécessaires à la compréhension du fonctionnement des organisations sont présents dès Administrative behavior et sont repris. Cette autorité est possible grâce à la docilité11 des individus. note 6]. 77. mais des êtres humains. auront un certain nombre d’avantages liés à leur structure : dissémination des erreurs par une répartition des activités d’innovation entre les acteurs. si deux solutions aboutissent au même résultat. ainsi qu’à l’existence de systèmes de sanctions et de récompenses. pour les agents dotés d’une rationalité limitée. d’effectuer des choix et de les mettre en œuvre. pour assurer la coordination de façon efficiente10. le critère d’efficience commande de choisir celle qui permet de réaliser au mieux les objectifs poursuivis . 176-177]. et enfin à la loyauté. 45 ans plus tard. division du travail avec spécialisation sur la résolution de sous-objectifs. l’analyse du fonctionnement de l’organisation ne peut se faire indépendamment de la psychologie des individus. en bonne logique. p. la formalisation de la procédure d’innovation peut être réalisée dans les organisations. clarification et précision des idées du fait du caractère collectif de la procédure pouvant déboucher sur une meilleure rationalisation de la procédure d’innovation. 181]. Comme le souligne Simon : « ce ne sont pas les « organisations » qui prennent les décisions. l’organisation est confrontée au problème de la cohérence des actions de ses membres puisque que rien n’indique a priori qu’ils partagent les mêmes buts. nous allons en restituer la logique. il faut choisir la moins coûteuse » [Simon 1947. par Simon dans un article de 1991 [1991a]. l’innovation peut être limitée par les comportements sociaux et les règles sociales qui sont plus ou moins permissives en matière d’innovation [March & Simon 1958. p. Cependant. Plutôt qu’une présentation détaillée de ces concepts. pp. dans les organisations.2.L. Rien n’oblige. de ce point de vue. puisque toutes les idées qu’il développera plus tard semblent prolonger quelques-uns uns des arguments que développe ce livre ». Le Moigne [Demailly et Le Moigne 1986. C’est pourquoi une organisation. p.A titre d’exemple. La cohérence d’une organisation Dès lors que l’on pose l’organisation comme un moyen. 646] l’ouvrage Administrative Behavior constitue : « le noyau de toute son œuvre. p. qui se comportent en tant que membres d’organisations. le membre d’une organisation à prendre ses décisions uniquement en fonction de valeurs qui sont limitées du point de vue de l’organisation » [Simon 1947. 11 Précisons d’emblée que la docilité ne doit pas être confondue avec la soumission [Simon 1947. 109]. Cependant. aura recours à l’autorité.

il convient que l’interdépendance des actions ne soit pas trop forte. Pourquoi. Or. c’est en se tournant vers la théorie de l’évolution des espèces qu’il va trouver la réponse à sa question [Simon 1983]. Cette internalisation des buts de l’organisation est d’autant plus nécessaire que. faudrait-il accepter de réfréner des 15 . est le recours à des systèmes de sanctions et de récompenses ([Simon 1947.Le premier moyen d’assurer la coordination. n’explique pas pour quelles raisons les membres d’une organisation devraient devenir loyaux. En 1947. aussi « seul le but final de l’action a été donné dans l’ordre de commandement et non la méthode pour l’atteindre » [Simon 1991a. p. p. La plupart du temps. 33]). l’utilisation du concept de loyauté pour rendre compte de l’adhésion des membres d’une organisation aux objectifs de cette dernière. 177]. il est beaucoup plus difficile d’en donner une explication scientifique cohérente. ce sont justement les cas où l’interdépendance est forte qui donnent un avantage à l’organisation par rapport au marché [Simon 1991a. Cependant un système de sanctions et de récompenses ne suffit pas. [Simon 1991a. Simon cherche la réponse à cette question. 65]. p. y compris du côté de la psychanalyse avec le concept d’identification [Simon 1947. que Simon a utilisé dès 1947 [p. Cependant. Dès lors. la loyauté consistera. p. à intégrer les objectifs de l’entreprise : « dans une large mesure. Par exemple. Il en naît un attachement à une organisation ou une loyauté envers elle qui garantit automatiquement – c’est-à-dire sans la nécessité de stimuli externes – la compatibilité de ses décisions avec les objectifs de l’organisation. pour qu’un tel système soit efficace. 33]. En effet. Or. les tâches ne sont pas précisément spécifiées. voire impossible. 77] et qu’il définit comme la capacité d’adaptation des individus. les individus apprennent qu’il leur sera difficile. p. » [Simon 1947. très souvent. il faut pouvoir mesurer l’apport de chaque salarié. autrement dit. de la part du salarié. dans une organisation. cette docilité semble entrer en contradiction avec la recherche de l’intérêt individuel immédiat. les ordres donnés par la hiérarchie sont très généraux. p. La docilité est donc « la tendance à se conduire d’une façon qui est approuvée socialement et à réfréner les conduites qui vont dans un sens qui est désapprouvé » [Simon 1983. Ce lien sera noué à partir du concept de docilité. 31]. Au début des années 80. chaque membre de l’organisation « internalise » progressivement les valeurs de celle-ci et les intègre à sa psychologie et à ses attitudes. S’il est possible de constater empiriquement des phénomènes correspondants au concept de loyauté. 104]. chapitre X]. et tout particulièrement. sans doute le plus classique. une organisation ne peut fonctionner sans une forme d’acceptation et d’internalisation par les acteurs des buts de cette organisation. Autrement dit. d’adopter des comportements qui rencontreraient l’hostilité des individus appartenant à leur environnement.

en d’autres termes il faut que l’individu. néanmoins. si celles-ci améliorent immédiatement la situation de l’agent ? Pour répondre à cette question. mais aussi la proximité peut entraîner des comportements altruistes. la possibilité pour les agents de s’adapter à l’évolution de l’environnement repose sur la capacité d’apprentissage. Ainsi. obtienne un avantage lié à sa docilité. du fait d’un moindre nombre d’individus altruistes. De « Etre docile. 35] 12 16 . à tel point que d’autres sous populations de ce même « peuple » auront une situation moins enviable. celui qui apprend ne peut savoir si ce qu’il apprend lui permettra d’améliorer sa situation. une situation d’apprentissage est forcément contraignante parce que. en moyenne. qui accepte d’être docile. d’une part. p. Or. Ainsi. p. le comportement de docilité doit aussi lui être profitable. Simon va recourir aux théories de l’évolution de l’espèce et montrer qu’il n’y a pas forcément contradiction entre des comportements de « docilité » et un « intérêt individuel éclairé » [Simon 1983. De façon plus complexe. les modèles de parenté mettent en évidence qu’au sein d’une espèce. certains éléments peuvent avoir des comportements altruistes qui leur sont coûteux individuellement. 35]. améliorer la situation de l’ensemble de la sous population. des sous populations peuvent se développer. si l’on préfère. par définition. Dans ce cas. Ainsi l’enfant doit supporter une période d’apprentissage mais améliore ainsi ses aptitudes (skills). La docilité n’est acceptable que si. qu’elle améliore la position de l’individu par rapport à son environnement . par-dessus tout. p.conduites socialement désapprouvées. in fine. le partage de gènes. Dès lors. « pour perdurer comme trait de caractère.]. même si un individu docile peut potentiellement être trompé. c’est-à-dire l’acceptation de se conformer à des comportements sociaux. elle améliore la fitness ou. Au total. En effet. Le concept de docilité permet donc de rendre compte de situations où un individu semble renoncer à son intérêt immédiat : on peut concevoir qu’un salarié accepte de prendre en considération l’intérêt de l’entreprise quand bien même un éventuel comportement opportuniste ne serait pas observable12. l’apprentissage présuppose lui-même la possibilité d’accepter d’apprendre. en lesquelles certains éléments ont des comportements altruistes. gouvernable (manageable) et. si à l’intérieur d’une sous population. contribuer à la fitness de l’individu qui le possède » [Simon 1991a. En effet. la docilité doit. il explique que. c’est être menable (tractable). il existe des modèles de l’évolution qui prennent en compte l’altruisme [Simon 1983. et c’est là l’argument essentiel développé par Simon. ces comportements altruistes peuvent. au sein des populations structurées. l’expérience montrera qu’il est intéressant d’avoir des comportements altruistes. enseignable (teachtable) » [Simon 1991. D’autre part. 57 et s. C’est ici que nous retrouvons le concept de docilité. p. 58].

les actions sont évaluées en fonction de leurs contributions aux objectifs de l’unité » [Simon 1991a. c’est donc la complexité des relations humaines qu’il faut pouvoir prendre en compte pour améliorer la situation des êtres humains. on peut penser une organisation sociale qui récompense cet individu. Dans la firme. la cohérence des prises de décision est permise grâce à l’autorité de l’employeur qui provient du contrat de 17 . par Simon. 36]. 35] . Cette cohérence entre l’intérêt individuel et l’intérêt global de l’humanité est repris. L’homme est ancré dans une communauté humaine [Simon 1991a. « nous pouvons. du fractionnement de la prise de décision entre plusieurs acteurs. en décidant de ce qu’est leur intérêt. 37]. de se concentrer sur des sous objectifs qui explique. p.plus. la docilité n’inclut pas tous les mécanismes de loyauté vis-à-vis de l’entreprise [Simon 1991a. 65]. l’efficacité de l’organisation provient : des procédures formalisées et routinières propres aux organisations. 107] : « le succès dépend de notre capacité à élargir les horizons humains de telle sorte les gens prennent en compte. le concept de docilité permet de préserver une vision de l’organisation sociale basée sur l’intérêt individuel. Cela dépend de la façon dont chacun d’entre nous parvient à accepter que notre sort soit lié au sort du monde tout entier. pour une autre part. p. et l’une des formes de la focalisation consiste à porter attention aux buts d’une organisation ou à ceux d’une unité organisationnelle. Au final. incapables d’appréhender la totalité de la réalité. un éventail plus large de conséquences. Cependant. Les individus. les mécanismes d’identification aux buts de l’entreprise. Ayant défini cette unité comme le « nous ». p. qu’il n’y a pas d’intérêt individuel éclairé ou viable qui ne mette pas notre vie en harmonie avec la totalité de notre environnement ». pour Simon. C’est donc la nécessité. se focalisent sur des buts précis en adoptant ceux de l’entreprise : « une dimension de la simplification est de concentrer son attention sur des buts précis. p. sans entrer en contradiction avec la doctrine du « gène égoïste » (selfish gene) introduire des mécanismes pour le changement évolutionniste d’une société tout entière qui imposent des critères sociaux dans le processus de sélection » [Simon 1983. pour les individus. Un individu peut voir sa situation personnelle se dégrader s’il accepte d’être docile . Dans cette deuxième partie nous avons montré que. Un autre facteur explicatif de l’adhésion des individus aux buts de l’entreprise est précisément la limite de leur rationalité. cependant si cette docilité améliore la situation des autres individus appartenant à son environnement. cette docilité peut être récompensée socialement. de la possibilité de diviser les buts de l’organisation en sous-buts opérationnels. dans la conclusion de son ouvrage de 1983 [p. On le voit.

Cet outil utilisé par Simon est l’intelligence artificielle. est donc analysée par Simon à partir des procédures de prise de décision. Or un joueur. Ces réconciliations sont effectuées à partir d’une analyse pragmatique de la manière dont les individus. quelle que soit leur activité. 18 . Il s’agit d’une part. Cet outil théorique. le programme informatique d’échec qu’il conçoit n’est pas un programme où l’ensemble des combinaisons possibles serait calculé à chaque coup. L’organisation. opérationnel et testable. de réconcilier les raisonnements scientifiques avec les raisonnements artistiques en refusant de considérer que les premiers pourraient être analysés parce que rationnels alors que les seconds relèveraient d’une métaphysique indicible. La compréhension des mécanismes de la prise de décision relève de la science de l’artificiel. Il s’agit pour lui de construire des programmes qui reproduisent le raisonnement humain. artificiel étant compris comme ce qui est construit par l’homme en opposition aux sciences naturelles. doit respecter au plus près les procédures de la pensée. dans chacun de ces domaines. 3. Pour pouvoir analyser les heuristiques des prises de décisions individuelles et collectives Simon va utiliser les outils de l’intelligence artificielle. Simon pose la question de savoir s’il est possible de construire un outil qui rende compte des mécanismes de prise de décision et qui puisse être descriptif. Son projet est de rendre compte de la manière dont les êtres humains agissent avec leur intelligence. pour être pragmatique. sciences et techniques est la science de l’artificiel. mais un programme qui fonctionne à l’instar d’un maître d’échec. Au-delà du constat de la rationalité limitée et de la mise en évidence des procédures de la prise de décision par les individus et les organisations.travail. de réconcilier les humanités et les sciences humaines littéraires avec les mathématiques. n’analyse que quelques coups possibles mis en mémoire et utilisables en fonction de la configuration de l’échiquier [Simon 1979b]. Le déploiement de l’autorité s’appuie sur les mécanismes suivants : un système de sanctions et de récompenses et la loyauté des membres qui est possible grâce à la « docilité » des êtres humains et à l’identification aux buts de l’organisation laquelle diminue l’incertitude des agents. raisonnent pour en montrer les aspects unitaires. Cette science qui réconcilie arts. face à une configuration donnée sur l’échiquier. tout en étant suffisamment analytique pour permettre de les améliorer. La création de programmes en intelligence artificielle n’est pas la seule ambition de Simon. Il s’agit d’autre part. Ainsi. comme l’agent individuel. analytique.

une structure de symboles. p. rien n’empêche de faire raisonner un ordinateur comme un cerveau. Cette définition très générique de la pensée comme combinaison de structures de symboles renvoie à ce que Simon appelle l’hypothèse de symbole physique : « au cœur du paradigme du traitement de l’information repose une hypothèse qu’Allen Newell et moi avons appelé l’hypothèse de symbole physique » [Simon 1981. p. programmé de façon appropriée peut engager une action générale intelligente . 102]. Mais l’intelligence artificielle peut aussi être vue comme une ingénierie de la pensée humaine. de façon à être totalement conséquent avec lui-même. 59]. mise en relation avec d’autres structures de symboles. En dépit. où le scientifique ne peut être à la recherche que d’une solution satisfaisante (satisficing). stockée. au sens où la décision appartient aux individus : « la recherche opérationnelle et l’Intelligence artificielle ont mis en valeur la rationalité procédurale des acteurs économiques. pour expliquer 19 . Ces symboles sont qualifiés de physiques parce qu’il repose sur des substrats physiques « faits ici de verre et de métal (ordinateurs). ils fournissent vraiment un ensemble de mécanismes de base. Corollaire 2 : Le cerveau humain est un système de symbole physique. Les applications en gestion les plus intéressantes de l’intelligence artificielle sont les systèmes experts en tant qu’outils d’aide à la décision stratégique. 58]. p. ou là de chair et de sang (cerveaux) » [Simon 1969/1996. 5]. une description et une explication de la manière dont les individus prennent leurs décisions : « aussi primitifs que les programmes de compréhension puissent être. une théorie. 4]. Ces symboles sont « des formes physiques (telles que des traits de craie sur un tableau noir) qui peuvent se présenter comme des composants de structures de symboles (que l’on appelle parfois des « expressions ») » [Simon 1969/1996. Ainsi. p. de substrats différents l’ordinateur et le cerveau humain disposent donc d’une même compétence : « L’hypothèse du système de symbole physique a deux importants corollaires : Corollaire 1 : Un ordinateur. un ordinateur est capable de combiner des symboles. 3. peut être créée. Simon va définir le discours scientifique et donc son propre discours comme relevant d’une rationalité limitée. transformée pour donner de nouvelles structures de symboles. En conséquence. comme le cerveau. C’est en ce sens que Simon parle d’action intelligente d’un ordinateur. p. » [Simon 1981.Enfin. Intelligence artificielle et processus de pensée L’intelligence artificielle peut servir pour décrire le raisonnement humain parce que. etc. les aidant à prendre de meilleures décisions » [Simon 1969/1996.1. Nous avons donc ici l’idée que l’intelligence artificielle est un outil d’aide à la décision.

ce n’est pas une faute logique que d’exclure de l’humanité les juifs [Simon 1983]. 4] L’ordinateur. un programme informatique « peut être testé empiriquement et expérimentalement comme n’importe quelle théorie . c’est-à-dire celles qui ne s’appuieraient pas sur des études empiriques sérieuses : « Le passage des théories de la rationalité substantive aux théories de la rationalité procédurale nécessite un changement fondamental du style scientifique. p. Ainsi. de l’autre côté. 179]. les sciences de l’artificiel. d’un côté le programme d’ordinateur reproduit la pensée humaine et il est l’image de la pensée humaine. science des objets construits par l’homme doivent éviter deux écueils. Outil descriptif et normatif. Dès lors. p. l’ordinateur est un outil essentiel de ce que Simon nomme les sciences de l’artificiel. vous pouvez étudier le comportement du système de traitement de l’information qu’il prédit. D’une part. mais repose sur une prémisse qui considère que seuls les aryens constituent l’humanité. à la fois dans les nouveaux domaines auxquels ils ne connaissent rien et dans les domaines sur lesquels ils ont une plus ou moins grande quantité de connaissances sémantiques antérieures » [Simon 1969/1996. un programme informatique peut servir d’outil de représentation de la manière de prendre des décisions. en le faisant fonctionner dans un contexte donné (celui de l’environnement du problème) . Cet outil correspond aux exigences des outils scientifiques puisqu’il peut être testé. Avec une telle prémisse. parce que si vous disposez d’un tel programme. 3. le conduit à refuser les axiomatisations a priori. puis vous pouvez tester ces prédictions en regard de tel comportement humain » [Simon 1984a. Le programme de recherche sera achevé lorsque les deux visages de Janus seront identiques. Les Sciences de l’artificiel unificatrices des sciences de l’Homme Pour Simon. le passage d’une insistance sur le raisonnement déductif avec un strict système d’axiomes à une 20 . Un tel refus de considérer le discours logique comme critère exclusif de vérité. Simon rejette les discours scientifiques basés exclusivement sur la logique en raison de leur insuffisance à produire un discours de vérité. Il explique ainsi que l’antisémitisme du nazisme ne relève pas d’une faute logique. par la construction de programmes informatiques permet de systématiser la pensée humaine et en vient ainsi à dire ce qu’est la pensée humaine. l’ordinateur. tel Janus.comment les êtres humains sont capables de comprendre les problèmes. a deux visages qui ne regardent pas dans la même direction.2.

il y a aussi refus chez Simon. de l’irrationnel. 128 et s. C’est pour éviter ces deux écueils. que Simon propose la création des sciences de l’artificiel qui ont vocation à décrire ce qui est créé par l’homme. puisque la rationalité repose sur la capacité à mettre en œuvre des buts que se fixent les individus : « ma thèse a été que le comportement humain est généralement rationnel. Le discours scientifique comme tout discours peut faire l’objet d’une analyse à partir de la rationalité de la procédure de résolution des problèmes étudiés : « en 1966. Herb Simon publia un chapitre « découverte scientifique et la psychologie de la résolution des problèmes » dans lequel il eût l’audace de suggérer que l’on pouvait expliquer et modéliser la découverte scientifique – laquelle souvent comprenait une perspicacité créatrice – en termes de processus cognitifs usuels. elle ne les détermine pas. et que cela ne peut être compris sans trouver les connections entre ses actions et ses buts. Contre Popper « qui dit qu’il n’existe pas de méthode logique pour avoir de nouvelles idées… et que chaque découverte contient un élément d’irrationnel » [Le Moigne 1994. Plus fondamentalement. Face à cette division le projet d’une science de l’artificiel peut apparaître comme un tiers [Le 21 . les connections entre les buts et le comportement sont médiées par des connaissances factuelles et des croyances sur les relations entre les moyens et les fins » [Simon 1991b. l’un des enjeux de la rationalité procédurale est de tenter de fonder en raison le discours scientifique. une approche de la rationalité à partir d’un jugement sur la rationalité des buts n’a pas de sens dans le cadre d’une rationalité procédurale. Ainsi. celui d’une logique abstraite et celui de l’irrationalité. les buts égoïstes ne sont pas plus « rationnels » que ceux qui sont altruistes et vice versa. D’autre part. p.insistance sur l’exploration empirique et minutieuse des algorithmes complexes de la pensée » [Simon 1976. p. comme l’explique Le Moigne [1994. 15]. p. 129]. 463]. Toutefois. 147]. De plus cette science de l’artificiel permet de prévenir la division entre sciences « dures » utilisant les outils des mathématiques et de l’analytique et les sciences « molles » utilisant les outils de la dialectique et de la rhétorique. utilisant les mêmes mécanismes que ceux qui servent de base à la résolution des problèmes humains quotidiens et à la prise de décision » [Langley 2004.]. Simon cherchera à montrer en quoi tout discours scientifique peut relever d’une analyse en termes de rationalité procédurale et donc échappe à l’idée d’une forme d’irrationalité. trouver ces connections n’est pas une simple affaire de raisonnement à partir d’un modèle abstrait de rationalité optimisante (…) En particulier. La rationalité ne peut commencer à fonctionner qu’après la spécification des buts finaux . p. au sens où l’on ne pourrait pas rendre compte de la pensée. Bien plus. p.

Ainsi. comme la musique est de type "absolu". Autrement dit. Cette possibilité de recourir au concept de sciences de l’artificiel. grâce au caractère pragmatique de sa pensée. Simon. d’une part. peut faire deux réponses : 1) la plupart du temps les buts sont un problème à résoudre qui s’inscrit dans un cadre plus vaste. En particulier. Y a-t-il des limites à la description de la pensée à partir des procédures ? Deux limites apparaissent : 1) Simon affirme que la rationalité ne commence que lorsque les buts sont donnés. ce que l'on vient de voir à propos de l'analyse grammaticale des écrits indique quelques-unes unes des directions vers lesquelles on pourrait avancer » [Simon 1981. 15]. à mon avis. Ce tiers prend sens dans l’unification des différents types de pensée à partir des processus de production de cette pensée. 2) la réflexion sur les buts relève. 150]. Simon ne tomberait-il pas dans le même travers que ce qu’il reproche au raisonnement logique ? Pas plus que la logique formelle ne permet de rendre compte des prémisses. A cette question. sur la prétention à faire des êtres humains la seule forme d’intelligence [Simon 1984a. il écrit : « on peut faire des commentaires analogues au sujet des programmes informatiques qui produisent des formes visuelles.Moigne 1994. p. certains d'entre eux aient atteint un niveau de qualité proprement artistique bien supérieur à celui des compositions musicales construites par des programmes informatiques. 22 . L'un d'eux est accroché dans ma demeure depuis plus de dix ans. sur le caractère limité des compétences humaines [Simon 1995] et. à propos de la peinture. p. dont on peut rendre compte à partir des buts d’ordre supérieur . une analyse en termes de rationalité procédurale ne permettrait de rendre des buts des individus. Ces productions informatiques picturales sont certes non figuratives. 2) Elle rend possible la mise à jour les procédures de la pensée créatrice quelle que soit l’activité par le recours à l’intelligence artificielle. d’autre part. 15]. sans avoir jamais cessé de me plaire. p. conduit à deux résultats : 1) Elle conduit à une démystification de la pensée humaine. encore que. Simon insiste. et ceci n'a pas été encore sérieusement tenté. Duane Palyka a écrit plusieurs programmes dont les produits sont vraiment intéressants. Les programmes automatiques ne se sont pas encore attaqués à la peinture figurative ou aux poèmes symphoniques. les agents ne sont généralement confrontés qu’à des sous-buts. Leur production nécessiterait que soient au préalable résolus les mêmes problèmes que ceux qui devraient l'être pour que l'on puisse produire automatiquement des oeuvres littéraires. Néanmoins.

198]. cette capacité d’interroger les modalités de son propre discours. contrairement aux êtres humains. 23 . 10-11]13 2) Un autre problème. Il ajoute : « Le processus de découverte de nouvelles représentations est le chaînon manquant de nos théories de la pensée. dont l’intelligence artificiel ne parvient pas à rendre compte. les ordinateurs ne peuvent faire retour sur leur propre représentation. Cette simple idée est loin de constituer une théorie des changements de représentation. On peut ici se demander si le point limite d’une utilisation de l’intelligence artificielle comme représentation de l’intelligence humaine n’est pas atteinte. les ordinateurs peuvent « créés » de la pensée comme une machine peut créer un objet. 198].elle aussi. Ainsi contre le nazisme Simon écrit : « La raison n’était pas et n’aurait pu être. C’est en ce sens que. notre principal bouclier contre le nazisme. sans cette capacité d’autoréflexion. Notre principal bouclier était des croyances et des valeurs factuelles opposées » [Simon 1983. p. il y a bien la marque de la limite de l’intelligence artificielle. Cette critique interne de l’utilisation de l’intelligence artificiel ne doit masquer la grande cohérence de la pensée de 13 Souligné par nous. procédure dont l’analyse en termes de rationalité procédurale peut rendre compte (résolution d’une insatisfaction face à une situation). de la rationalité procédurale. cette insatisfaction crée un stimulus interne qui entraîne une procédure qui vise à résoudre cette insatisfaction. mais l’ordinateur n’a pas de représentation de lui-même et ne peut donc créer un discours critique non inscrit dans son programme. Certes. En effet. Simon décrit ainsi la manière dont les individus parviennent à découvrir de nouvelles représentations : « La clé du succès semble être dans une concentration de l’attention sur quelques particularités de la situation qui semblent pertinentes . mais c’est une première étape de la construction d’une telle théorie » [Simon 1969/1996. En effet. si un but semble insatisfaisant. puis dans la construction d’un espace de problème qui contienne ces caractéristiques en oubliant les autres. pour lequel Simon reconnaît ne pas avoir trouvé de solution est le problème de la découverte de nouvelles représentations. Il est désormais un des principaux domaines de recherche en psychologie cognitive et en intelligence artificielle » [Simon 1969/1996. C’est l’accumulation de nouveaux faits ou de nouveaux concepts qui permettront de trouver des solutions à l’insatisfaction. p. p. il n’est pas possible de changer de représentation. Or. lorsque l’on fait reproche à Simon de considérer qu’il y a de l’intelligence dans l’intelligence artificielle au motif que les ordinateurs ne peuvent en dire plus que ce que les programmes contiennent.

p. Simon n’invoquera pas seulement les « vertus héroïques » du chercheur (Popper) mais continuera à s’interroger sur les procédures de pensée y compris les siennes. 3. 467468]. Ce qui veut dire qu’une théorie normative repose sur des propositions contingentes comme : « si le processus X peut être efficace pour atteindre le but Y. 24 . Ainsi. les procédures de pensée des individus peuvent être mises à jour. nous serons en droit de dire qu’une personne qui y adhère sera un meilleur scientifique (« meilleur » voulant dire « plus à même de faire des découvertes ») » [Langley. les critères de scientificité qu’il a défini pour les sciences de l’artificiel. en utilisant au mieux sa rationalité limitée : « Herb Simon utilisait la notion de satisificing au-delà d’une construction théorique utile. p. Simon. Cependant ce relativisme est bien en cohérence avec l’idée d’une science en train de se construire. Simon.Simon puisqu’il applique à sa propre démarche scientifique. Bradshaw & Zytkow 1987. 45]. alors il doit avoir les propriétés A. p. B et C » (…) Etant données telles normes. Ce pragmatisme le conduit à une forme de relativisme dans l’analyse du travail scientifique : « une théorie normative de la découverte devrait être un ensemble de critères permettant de juger de l’efficacité et de l’efficience des processus utilisés pour découvrir des théories scientifiques. et les procédures pour les mettre à jour (i. L’apparente complexité de notre comportement. les critères peuvent être dérivés des buts de l’activité scientifique. 107]. Et. considérés comme des « systèmes comportementaux » sont relativement simples.e. le travail scientifique de Simon) relèvent de ces mêmes simples mécanismes. En toute vraisemblance. dans cette construction.3. il l’évoquait régulièrement comme une heuristique pour sa propre recherche » [Langley 2004. Bradshaw & Zytkow 1987. Pour être cohérent avec lui-même Simon adopte une démarche pragmatique y compris dans la recherche scientifique. Dès lors. est pour une grande part le reflet de la complexité de l’environnement dans lequel nous nous trouvons » [Simon 1969/1996. Une première illustration du pragmatisme de Simon et de la cohérence de sa réflexion peut être décelée dans la manière dont il définit la rationalité humaine comme quelque chose de simple : « Les êtres humains. Le statut du discours de Simon et la cohérence de sa pensée. au fil du temps. il reproche aux tenants du vérificationnisme comme aux tenants du falsificationnisme d’avoir « explicitement nié que le processus de la théorie de création pouvait être discuté en termes rationnels » [Langley.

Simon ne s’inscrit pas dans un courant de pensée existant en économie des organisations. 25 . est posée comme hypothèse.p. à propos de Simon. on peut tracer d’autres filiations ou au moins des rapprochements avec certains courants des théories économiques des organisations. p. techniques et sciences.L. les travaux de Le Moigne sur la modélisation des décisions [1977] et le constructivisme [2002] sont directement inspirés par la réflexion de Simon dont il reste un ardent défendeur de l’approche épistémologique [2001]. en un raccourci impertinent. Le Moigne évoque. De façon plus générale. 44]. Simon a appliqué à lui-même cette volonté de réconcilier arts. au contraire. En ce sens. à savoir la nécessité de comprendre les procédures de pensée. Dès lors. l’ouverture d’une nouvelle forme de réflexion sur la rationalité des agents. Au terme de ce parcours. On peut. l’analyse d’un phénomène quel qu’il soit relève d’une interrogation sur le « comment » plutôt que sur le « pourquoi » : comment les agents économiques raisonnent. autorise donc à le rapprocher du pragmatisme philosophique tel qu’il est défendu par un auteur comme Peirce [Le Moigne 1994. créateur de figures humaines semblables à des machines. Léonard de Vinci. comment l’homme de science décrit la manière dont les individus pensent. nous avons donc montré que la pensée de Simon se comprend à partir du concept de rationalité limitée lorsqu’on en tire toutes les conséquences. si son recours systématique à l’intelligence artificielle n’en fait pas non plus le dernier romantique. Conclusion La cohérence et l’ampleur de la pensée de Simon en fait une œuvre originale et personnelle. En ce sens. comprise comme la limitation de la capacité computationnelle. [2002]) peuvent être lus comme un prolongement et un approfondissement du concept de rationalité limitée de Simon. mais marque. J. De la même manière. Quatre peuvent être cités ici. rejoignant en cela l’image d’Edison dans L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam. figure de la Renaissance et de l’humanisme. 151]. cependant se demander. Il est ainsi l’un des auteurs les plus systématiquement cité dès que la rationalité limitée des agents. parce qu’elle focalise la réflexion sur la démarche et les procédures utilisées. La pensée de Simon. les travaux de Mongin sur la rationalité ([1984]. En théorie des organisations. comment les organisations prennent leurs décisions.

pp. L’approche de Simon même si elle est très centrée sur la prise de décision. 329-354. Ce n’est donc pas tant la mesure de l’écart par rapport à l’étalon que serait l’homo oeconomicus qui marque la distance entre Simon et la NEI que la question de la nature de l’intentionnalité des agents économiques. Cependant. le point de clivage entre les approches standards et les approches non-standards passe par l’acceptation de l’hypothèse de rationalité limitée de Simon [Favereau 1989]. Le lien entre les évolutionnistes et la théorie simonienne est sujette à controverse dans la mesure où les évolutionnistes insistent particulièrement sur le caractère tacite des connaissances alors que pour Simon l’organisation permet. AUGIER Mie & MARCH James G. 337-339]. dans la Nouvelle économie insitutionnelle. L’on trouve également dans la Nouvelle économie institutionnelle. La proximité de Simon avec les évolutionnistes à la Nelson et Winter [1982] est patente en ce que Nelson et Winter revendiquent explicitement leur filiation avec la rationalité limitée de Simon (voir à ce sujet dans le livre d’hommage à Simon [Dosi 2004]. une formalisation des procédures de décision [Arena & Lazaric 2003. L’insistance mise sur l’étude des règles et des institutions de ce courant peut très largement être analysée comme complémentaire aux travaux de Simon [Koumakhov 2004]. [Edigi & Marengo 2004] [Winter 2004]). y compris du côté des courants revendiquant la pertinence des analyses holistes [Coriat & Weinstein 1995]. London (England). au-delà d’un accord sur l’existence des organisations et des institutions comme conséquence de la rationalité limitée. MIT Press. 26 . Models of a man: Essays in Memory of Hebert Simon. [2004]. des références à la rationalité limitée telle qu’elle est définie par Simon ([North 2005. Cambridge (Massachusetts). 54 (2). Revue économique. n’exclut pas des filiations. p.Ainsi. Certains travaux prolongent directement ceux de Simon sur la prise de décision [Dosi & Edigi 1991]. alors que chez Simon cette rationalité n’apparaît que dans les procédures. La théorie évolutionniste du changement économique de Nelson et Winter : une analyse économique rétrospective. 7]. pp. Bibliographie ARENA Richard & LAZARIC Nathalie [2003]. p. 284]). au contraire. Dans le numéro spécial de la Revue économique [1989] qui présente les travaux de l’économie des conventions comme programme de recherche autonome. [Williamson 2004. la rationalité existe per se. Ces quelques références n’ont pas la prétention d’être exhaustives mais elles constituent des prolongements de lecture dans une littérature facilement accessible pour le lecteur.

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