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Annales de chirurgie plastique esthétique 53 (2008) 63–69

a v a i l a b l e a t w w w. s c i e n c e d i r e c t . c o m

j o u r n a l h o m e p a g e : w w w. e l s e v i e r. c o m / l o c a t e / a n n p l a

CAS CLINIQUE

Tumeur desmoïde extra-abdominale survenue


sur cicatrice de prélèvement de lambeau
de grand dorsal : à propos d’un cas
Extra-abdominal desmoid tumor in a scar of donor-site
of a latissimus dorsi flap: case report
P.-O. Paradol*, G. Toussoun, M. Delbaere, T. Delaporte, E. Delay
Unité de chirurgie plastique et reconstructrice, centre Léon-Bérard, 28, rue Laënnec, 69008 Lyon, France
Reçu le 16 décembre 2006 ; accepté le 21 février 2007

Résumé Les tuméfactions de survenue tardive sur site de prélèvement de lambeau myocuta-
MOTS CLÉS néograisseux pédiculé de grand dorsal sont peu fréquentes et se rencontrent dans 1 à 2 % des
Tumeur desmoïde extra- cas. Il s’agit principalement de sérohématomes enkystés. Ce sont des lésions bénignes pour
abdominale ; lesquelles il existe un traitement simple et efficace. Dans des circonstances exceptionnelles,
Lambeau il se peut qu’une évolution tumorale puisse mimer l’aspect d’un sérohématome dorsal. Nous
myocutanéograisseux présentons un cas de tumeur desmoïde dorsale survenue sur cicatrice de prélèvement de lam-
pédiculé de grand beau myocutanéograisseux pédiculé de grand dorsal. Il s’agissait d’une femme de 45 ans opé-
dorsal ; rée pour une reconstruction mammaire après cancer du sein. Tardivement, après la recons-
Double lambeau local truction mammaire, était apparue une tuméfaction dorsale d’aspect banal. Une étude
histologique faite à titre systématique avait révélé une tumeur desmoïde extra-abdominale
d’avancement ;
(TDEA). Le traitement consista alors en une excision large in sano. La couverture cutanée de
Récidive
la perte de substance a nécessité dans le même temps opératoire un double lambeau local
d’avancement. Il n’a pas été nécessaire de réaliser de traitement complémentaire. Nous som-
mes à quatre ans de suivi postchirurgical et la patiente ne présente aucun signe de récidive.
© 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Abstract Tumefaction arising lately after latissimus dorsi flap harvest are rare and observed in
KEYWORDS
1 or 2% of the cases. These lesions are frequently related to kystic sero-hematoma and are
Extra-abdominal easily and efficiently treated with surgical excision. In some rare circumstances, a tumoral
desmoid tumor; evolution can mimic a kystic sero-hematoma. We will discuss one case of desmoid tumor aris-
Myo-cutaneous ing from a latissimus dorsi flap donor-site scar. The subject was a 45 years old woman who had
latissimus dorsi flap; a breast reconstruction following mastectomy. A dorsal tumefaction, with a benign aspect,
Local cutaneous was observed during the follow-up period. The biopsy showed an extra-abdominal desmoid
advancing flaps; tumor. The patient was treated with a large excision of the lesion and reconstructed using

* Auteurcorrespondant.
Adresse e-mail : pop.paradol@wanadoo.fr (P.-O. Paradol).

0294-1260/$ - see front matter © 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.anplas.2007.02.011
64 P.-O. Paradol et al.

Recurrence two opposing local cutaneous advancing flaps. No radicalization was necessary. No sign of
recurrence has been observed at 4 years follow-up.
© 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Introduction été opérée et n’avait aucun antécédent familial de fibro-


matose, ni de polypose. Elle a été prise en charge au centre
Les tuméfactions de survenue tardive sur site de prélève- Léon-Bérard, en septembre 1999 pour avis sur des mammo-
ment de lambeau myocutanéograisseux pédiculé de grand graphies du sein gauche qui retrouvaient trois foyers de
dorsal sont peu fréquentes et se rencontrent dans 1 à 2 % microcalcifications très atypiques. L’examen clinique mam-
des cas. Il s’agit principalement de sérohématomes enkys- maire et axillaire ne mettait pas en évidence de nodule pal-
tés. Ils surviennent habituellement plus de six mois après la pable. Le reste de l’examen clinique était normal. Sur les
levée du lambeau et sont généralement déclenchés par un pièces de tumorectomie des deux foyers les plus suspects, il
effort brutal d’abduction du bras. Leur physiopathologie s’agissait d’un carcinome canalaire in situ multifocal avec
serait liée au décollement des parois dorsales entraînant une composante lobulaire in situ. Compte tenu de la pluri-
la rupture d’une petite veine sous-cutanée. Il s’en suit un focalité des lésions, il a été réalisé une mastectomie totale
hématome localisé accompagné d’une lymphocèle secon- avec conservation de l’étui cutané, sans curage. Dans le
daire. Cliniquement, elles se présentent sous la forme même temps, Mme G a bénéficié d’une reconstruction
mammaire immédiate par lambeau myocutanéograisseux
d’une tuméfaction sous-cutanée indolente et de consis-
pédiculé de grand dorsal. Ce type de lambeau permet, en
tance molle à ferme [1]. Leur ponction ramène du sang
reconstruction mammaire, d’apporter un volume suffisam-
vieilli, noir. Habituellement, quelques ponctions suffisent
ment important, évitant ainsi l’ajout d’une prothèse [1,2].
à les traiter ; cependant, un drainage chirurgical est parfois
Les suites postopératoires ont été simples : à six mois,
nécessaire. Ces sérohématomes tardifs sont des lésions
elle avait un beau résultat esthétique (Fig. 1) et ne présen-
bénignes. En revanche, devant toute masse d’allure inhabi-
tait aucune gêne fonctionnelle aussi bien au niveau du dos
tuelle, il convient de se poser la question du diagnostic dif-
que de l’épaule. Les cicatrices mammaires et dorsales en
férentiel. Nous avons été confrontés à un cas exceptionnel
cours de maturation avaient un aspect classique à ce terme
de tumeur desmoïde extra-abdominale (TDEA) que nous
postopératoire. Tardivement, 22 mois après la reconstruc-
vous présentons. Après un rappel épidémiologique, une
tion, dans le cadre de la surveillance mammaire habituelle,
étude de la littérature tentera de faire le point sur les
il a été découvert une tuméfaction de 6 cm de diamètre et
TDEA, notamment : existe-t-il un lien quant à leur survenue
de 3 cm d’épaisseur au-dessus de la cicatrice dorsale
après un geste chirurgical ?
(Fig. 2). Il s’agissait d’une masse plus ou moins ferme, non
fluctuante, indolore, mobile par rapport aux plans profonds.
Observation Son aspect rappelait celui d’un sérohématome enkysté. La
ponction de cette masse ramena du matériel hématique
Mme G, 45 ans, présentait comme principal antécédent un qui, à titre systématique, a été envoyé en analyse pour une
goitre nodulaire traité par Lévothyrox®. Elle n’avait jamais étude cytologique ; celle-ci était normale. Deux mois plus

Figure 1 Reconstruction mammaire immédiate gauche par lambeau myocutanéograisseux de grand dorsal. Résultat à six mois.
Tumeur desmoïde extrabdominale survenue sur cicatrice de prélèvement de lambeau de grand dorsal 65

Figure 3 Dessin préopératoire de la résection tumorale (zone


hachurée) avec ses marges d’exérèse emportant la précédente
cicatrice.

Figure 2 Tuméfaction dorsale au-dessus de la cicatrice.

tard, en consultation de contrôle, la tuméfaction de volume


inchangé motiva une échographie qui objectivait une lésion
hypervasculaire. Devant cet aspect un peu inhabituel, il a
été décidé de réaliser l’exérèse de cette lésion. Ce premier
temps, à titre diagnostique, reprenait la cicatrice précé-
dente pour atteindre, par voie sous-cutanée, la tuméfaction.
L’aspect macroscopique peropératoire était celui d’une
lésion solide, blanchâtre, d’aspect charnu (Fig. 8). L’étude
histologique mettait en évidence une tumeur de 65 mm de
long par 60 mm de large et d’une épaisseur de 25 mm, ayant
un aspect similaire d’un plan de coupe à l’autre. Elle était
constituée d’une prolifération de myofibroblastes organisés
en faisceaux longs, plus ou moins entrecroisés. Un abondant Figure 4 Aspect peropératoire de la perte de substance
collagène s’interposait entre ces myofibroblastes ; ceux-ci après exérèse tumorale.
ne comportaient pas d’atypie et leur activité mitotique
était nulle. À noter une vascularisation importante avec de
l’œdème périvasculaire. Il n’y avait pas d’élément inflam- cutanée de décharge sus-iliaque ont aidé à la fermeture sans
matoire, pas de raptus hémorragique ni de nécrose. Cette tension de la perte de substance. À l’examen anatomopatho-
tumeur correspondait à une fibromatose de type desmoïde logique, les marges d’exérèses étaient indemnes de cellules
extra-abdominale dont la résection était histologiquement tumorales. Les suites postopératoires ont été simples, hormis
incomplète. Il n’existait pas de critère patent de malignité. une petite souffrance cutanée au niveau de la cicatrice qui
Bien que bénigne, ce type de tumeur a, en général, une n’a pas nécessité de reprise chirurgicale et a été rapidement
agressivité locale, et a donc tendance à récidiver, surtout résolue par des soins locaux. Dès le premier mois postopéra-
lorsque l’exérèse est marginale. Il a été alors réalisé, un toire a été débutée une rééducation douce de l’épaule en
mois plus tard, une seconde intervention pour reprise au abduction afin d’éviter un enraidissement et des rétractions
large, avec des marges cutanées à 5 cm (Fig. 3). L’exérèse cutanées. Puis, rapidement, après cicatrisation cutanée
cutanée mesurait 20 cm sur 24 cm, emportant la totalité de complète, une rééducation active par natation à été instau-
la cicatrice du dos, l’ensemble du tissu cellulaire sous- rée. À six mois, la patiente avait une fonction quasi normale
cutané et des muscles jusqu’au plan costal, en passant en de l’épaule et pouvait élever son bras sans difficulté au-
sous-périosté (Fig. 4). Devant la grande perte de substance dessus du plan de l’épaule. La cicatrice définitive s’était
cutanée dorsale, il a été décidé de réaliser dans le même élargie du fait des tractions, mais au vue de l’importance
temps opératoire un geste de chirurgie reconstructrice de l’exérèse tumorale, la rançon cicatricielle et fonction-
grâce à la confection d’un double lambeau local d’avance- nelle pouvait être considérée comme minime (Fig. 5). D’un
ment. Cela a été permis grâce à un décollement du plan point de vue carcinologique et après décision pluridiscipli-
cutanéograisseux au raz des aponévroses musculaires, sur naire, il n’a pas été nécessaire de réaliser de traitement
toute la face postérieure de l’hémithorax et de la région complémentaire et la patiente est surveillée depuis quatre
lombaire gauche. Le décollement s’étendait de la pointe de ans, sans récidive. Il s’agissait d’une surveillance clinique
l’acromion en haut, jusqu’à la crête iliaque en bas. Des inci- semestrielle les deux premières années, puis annuelle par
sions horizontales du fascia superficialis ainsi qu’une incision la suite.
66 P.-O. Paradol et al.

Figure 5 Cicatrice dorsale six mois après l’exérèse tumorale.

Discussion

Les tuméfactions tardives sur site de prélèvement de lam-


beau myocutanéograisseux pédiculé de grand dorsal sont
rares. Il s’agit principalement de lymphocèles tardives
(1,75 %) ou hématomes (appelés également sérohémato-
mes) tardifs (2 %) ; ils sont qualifiés de tardifs lorsqu’ils
apparaissent plus de six mois après la reconstruction. Il
n’a pas été retrouvé de réel facteur déclenchant la surve-
nue des lymphocèles tardives, alors que la survenue d’un
sérohématome tardif est, dans la plupart des cas, liée à
un traumatisme direct ou à une activité sportive soutenue.
Les autres complications tardives sont les voussures lombai-
res liées à une fragilisation du triangle lombaire supérieur
[1]. L’étiopathogénie du sérohématome tardif est donc le Figure 6 Sérohématome enkysté. Pièce opératoire.
plus souvent liée à une activité sportive, notamment lors
de sa reprise. En effet, au niveau du site de levée du lam-
beau myocutanéograisseux pédiculé de grand dorsal, les
lambeaux cutanés supérieur et inférieur désolidarisés du
muscle prélevé et laissés en place se recollent progressive-
ment en quatre à six mois en créant des ponts conjonctifs
vascularisés. Lors d’un effort physique brutal, bras en
abduction, une traction excessive sur les tissus dorsaux
peut entraîner une rupture des ponts conjonctifs. Il se pro-
duit alors un petit saignement d’origine veineux dans un
espace restreint. Progressivement, une lymphorrhée secon-
daire entretien la formation liquidienne qui va s’organiser
en kyste. Les ponctions ramènent du sang noir vieilli. Sou-
vent, si celles-ci s’avèrent peu efficaces dans le traitement
des sérohématomes enkystés, alors, l’exérèse chirurgicale
en viendra à bout. En effet, cette dernière permet l’abla-
tion en monobloc de la lésion. L’aspect peropératoire
retrouve une formation délimitée par une paroi plus ou
moins épaisse selon l’ancienneté (Fig. 6), dont le contenu Figure 7 Sérohématome enkysté ouvert en deux.
est formé de logettes remplies d’un sang noir plus ou moins
épais (Fig. 7). Après exérèse, le sérohématome ne récidive liales) est de l’ordre de deux à cinq personnes pour un mil-
habituellement pas. lion par an [4,5]. Il existe deux entités de tumeurs desmoï-
Les TDEA ont un potentiel malin important du fait de des (TD) : les TD de la paroi abdominale et les TDEA. Bien
l’invasion locale et de leur récidive fréquente. Elles repré- que différentes par leur épidémiologie et leur évolution,
sentent 0,03 % [3] des tumeurs, tous types de cancers ces deux entités ont la même histologie et représentent
confondus. L’incidence des cas sporadiques (c’est-à-dire un type particulier de fibromatoses [5,6]. Les formes tou-
en dehors des polyposes adénomateuses et des formes fami- chant la paroi abdominale atteignent essentiellement les
Tumeur desmoïde extrabdominale survenue sur cicatrice de prélèvement de lambeau de grand dorsal 67

L’étiologie des TDEA est peu claire. Plusieurs facteurs


ont été évoqués mais aucun lien de cause à effet n’a pu
être mis en évidence de façon scientifique. Parmi les fac-
teurs supposés, différents auteurs incriminent un trauma-
tisme inaugural dans 19 à 49 % des cas [4,6,14]. Ces trauma-
tismes sont notamment :

● les simples contusions ;


● les fractures ;
● la grossesse ;
● les antécédents chirurgicaux [4,15,16].

Les TD survenant sur cicatrice concerneraient essentiel-


lement les TD de la paroi abdominale [15]. Cependant,
d’après Chatelard, « la rareté des pigments hémosidérini-
ques retrouvés dans les tumeurs va à l’encontre de l’hypo-
Figure 8 Tumeur desmoïde. Pièce opératoire. thèse de transformation fibreuse de l’hématome
post-traumatique » [14]. Pour Reitamo, les hormones
sexuelles comme les estrogènes auraient un rôle sur la
muscles rectus abdominis, alors que les formes extra-
croissance tumorale, ce qui expliquerait une fréquence
abdominales peuvent survenir sur tel ou tel muscle ou
accrue des TD chez les femmes en période d’activité géni-
groupe musculaire de façon non spécifique [5,7]. D’autres
tale [15]. En dehors des formes familiales, il évoque un
TD rares ont été décrites ; comme celles touchant le
trouble héréditaire de la cicatrisation.
mésentère ou encore dans le cadre d’un syndrome de Gard-
Du fait de la tendance à l’infiltration des tissus adja-
ner. Cette dernière est une forme familiale autosomique
cents, le taux de récidive des TDEA est important, supé-
dominante associée à une polypose gastro-intestinale, des
rieur à 50 %, allant jusqu’à 68 % des cas selon les auteurs
atteintes osseuses (ostéomes et ostéofibromes), cutanées
[6,13,14]. Ces récidives sont généralement précoces et
(kystes sébacés), et des tissus conjonctifs (TD). Le syn-
80 % d’entre elles surviendraient dans les deux premières
drome de Gardner [8] peut s’associer à des TD mésentéri-
années après l’exérèse initiale [10,13,17]. Les principaux
ques, de la paroi abdominale et extra-abdominales ; sou-
facteurs de récidive semblent être :
vent récidivantes et multiples.
En ce qui concerne les TDEA, il semblerait que les fem-
● l’âge inférieur à 30 ans ;
mes soient plus fréquemment atteintes, notamment entre
● le sexe féminin ;
20 et 40 ans. Cependant, pour certains auteurs, il n’y aurait
un lien significatif au sexe féminin que pour les TD de la ● la localisation sur les membres ;
paroi abdominale, lesquels surviendraient plus souvent en ● et une résection initiale insuffisante [6,14,18].
période d’activité génitale, notamment au cours ou au
décours d’une grossesse [9,10]. Les TDEA toucheraient Pour Reitamo [7] les TDEA en régions complexes (tête et
plus fréquemment d’abord les épaules, ensuite le thorax, cou, épaules, hanches, mains) récidivent plus fréquemment
le dos, les cuisses et enfin les fesses. Les TDEA sont des que les autres TD. De la même façon, il décrit une augmen-
tumeurs fibreuses se développant au sein des tissus mous. tation significative de la fréquence des récidives lorsqu’une
D’aspect histologique bénin, elles dérivent de l’aponévrose chirurgie large est associée à la radiothérapie. A contrario,
musculaire et peuvent infiltrer tous les tissus environnants il décrit des taux bas de récidive après une exérèse simple.
y compris le périoste voire même l’os sous-jacent [11,12]. Cela invite à se poser deux questions :
Elles augmentent progressivement en taille et en volume.
Leur potentiel métastatique est discuté bien que la plupart
● en zone complexe, n’est-il pas plus difficile d’avoir une
des auteurs reconnaissent l’absence de métastases.
exérèse large avec des marges saines ?
L’étude en microscopie optique retrouve une proliféra-
● Par ailleurs, n’y a t’il pas un biais lié à l’indication de la
tion de cellules allongées, fusiformes, disposées en fais-
radiothérapie ?
ceaux et entourées de nombreuses fibres de collagène
selon un axe parallèle à celui du muscle. Cette prolifération
cellulaire correspondrait à une prolifération de myofibro- En effet, la radiothérapie est souvent indiquée lorsque la
blastes [11–13]. Cette prolifération cellulaire est mal limi- chirurgie n’a pu avoir de marges suffisantes ou encore
tée, aux bords irréguliers, généralement sans capsule, infil- quand l’exérèse tumorale est histologiquement incomplète.
trant les fibres musculaires. Les cellules musculaires se Les études de Enzinger [6] et Rock [13] montrent, contrai-
transforment en cellules géantes multinucléées. Les cellu- rement à Reitamo, qu’après exérèse simple ou histologique-
les tumorales ne présentent pas d’atypie nucléaire, les ment incomplète, les taux de récidive clinique sont bien
mitoses sont rares et toujours d’aspect normal [11]. Il est plus importants.
donc important de noter que ces tumeurs ne présentent pas Le traitement des TDEA est essentiellement chirurgical.
de signe cellulaire de malignité. Les études récentes s’accordent dans ce sens et prônent un
68 P.-O. Paradol et al.

traitement radical dès que celui-ci est possible. En effet, il tion. L’autre partie du problème était d’avoir des marges
y est recommandé une exérèse chirurgicale radicale avec saines en profondeur. Les structures anatomiques recou-
des marges larges. Comme nous l’avons vu précédemment, vrant la face dorsale du thorax sont essentiellement muscu-
les exérèses larges avec une marge de tissu sain donnent loaponévrotiques et devant ce type de tumeur infiltrante,
moins de récidives que les exérèses simples sans marge de la crainte aurait été d’avoir un envahissement costal. À
sécurité ; les taux peuvent varier du simple au double selon l’examen clinique, la tumeur était mobile par rapport au
les études [6,10]. En cas d’exérèse histologiquement insuf- plan profond et le scanner de la région ne retrouvait pas
fisante, la récidive clinique est quasi certaine. Si autrefois d’érosion ni d’envahissement osseux. Devant ces constata-
l’attitude n’était pas claire en ce qui concerne le risque de tions, il a été décidé une exérèse en profondeur emportant
mutilation et de perte de fonction d’un membre, de plus en tous les tissus musculoaponévrotiques ainsi que la dernière
plus, on considère qu’il faut éviter les séquelles fonction- barrière anatomique a priori saine, à savoir le périoste cos-
nelles [12,19,20]. La marge d’exérèse n’est pas codifiée ; tal. Comme nous le reverrons plus loin, cette attitude thé-
elle dépend surtout des possibilités techniques [10]. La rapeutique qui vise à éviter la récidive tout en préservant la
radiothérapie pourrait être utilisée en prévention des réci- fonction a aussi influencé le mode de reconstruction. En
dives sur des tumeurs résiduelles ou après exérèse margi- effet, en cas d’atteinte osseuse du gril costal, il aurait
nale. Néanmoins, l’avis des différents auteurs est souvent fallu réaliser une exérèse pariétale de pleine épaisseur en
contradictoire. Le risque de la radiothérapie est la transfor- emportant au minimum l’arc costal adjacent à la tumeur.
mation maligne [14], notamment en fibrosarcome, même si Dans de telles circonstances, la reconstruction aurait néces-
cette éventualité est rare. Les TD sont peu radiosensibles et sité la mise en place d’un lambeau musculaire voire
nécessitent des rayonnements de haute énergie avec des l’adjonction de matériaux prothétiques pour isoler la cavité
doses totales supérieures à 50 Grays [10]. Sur des tumeurs pleurale du plan sous-cutané.
macroscopiques, le taux de réponse complète sans récidive
La question du choix thérapeutique répond donc à deux
varie de 55 à 83 % selon les séries. Les chimiothérapies sont
critères, à savoir l’exérèse chirurgicale minimale sans
peu efficaces, la plupart rentrent dans le cadre de protoco-
risque de récidive et l’exérèse chirurgicale maximale limi-
les de recherche. L’hormonothérapie a également été pro-
tant les risques de séquelles fonctionnelles. De ces consta-
posée, et le tamoxifène® semble avoir un effet sur la stabi-
tations, découle le type de reconstruction ou plutôt une
lisation des lésions [8,14].
stratégie opératoire. Plusieurs éventualités étaient envisa-
Kovacs et al. [8] rapportent un cas de TD survenue sur
geables. La première était de réaliser l’exérèse tumorale,
site de prélèvement de lambeau de grand dorsal. Néan-
laisser en cicatrisation dirigée puis faire une chirurgie
moins, il s’agissait d’une patiente qui présentait une poly-
réparatrice dans un second temps, après avoir obtenu les
pose adénomateuse familiale (ou syndrome de Gardner).
Elle a été opérée d’une coloprotectomie totale. Six mois résultats anatomopathologiques définitifs. Cela aurait éga-
plus tard, la patiente présentait plusieurs TD de la paroi lement permis, lors du second temps, de faire des recoupes
abdominale nécessitant sa résection et une reconstruction en cas de marges envahies. La deuxième éventualité, celle
par un lambeau libre de grand dorsal. À son tour, le site que nous avions choisie, était de réaliser une reconstruction
donneur de lambeau de grand dorsal fut envahi par une TD. immédiate après exérèse large de la tumeur. En prenant
S’agissait-il d’une survenue spontanée, d’une contamina- des marges larges, on diminuait le risque qu’elles soient
tion du site opératoire par des cellules tumorales ? Toujours positives. Si la paroi thoracique avait été atteinte, la
est-il que dans ce cas, contrairement à notre patiente, il reconstruction par double lambeau local d’avancement
existait plusieurs facteurs de risque de récidive et il est n’aurait pas gêné une éventuelle reprise chirurgicale. Par
maintenant reconnu que le syndrome de Gardner prédis- ailleurs, la reconstruction immédiate évitait à la patiente
pose à la survenue de TD. les soins de pansement de cicatrisation dirigée. Une troi-
Dans notre cas, devant ce type de tumeur rare, et en sième alternative aurait été, après l’ablation de la tumeur,
l’absence de conférence de consensus concernant la prise de prélever un lambeau musculocutané pédiculé de grand
en charge et le traitement de ce type de tumeur, il a été dorsal controlatéral afin de couvrir la perte de substance.
décidé, après entente pluridisciplinaire, une chirurgie En revanche, l’utilisation du lambeau de grand dorsal
d’exérèse large associée à une reconstruction dans le controlatéral dès la première reconstruction ne nous sem-
même temps opératoire. Les marges d’exérèse ont été blait pas être la solution la plus appropriée. Par consé-
fixées à 5 cm en prenant pour référence celles prises habi- quent, il nous est apparu préférable de le garder en
tuellement dans les sarcomes. Comme nous l’avons vu pré- réserve. En effet, comme nous l’avons vu précédemment,
cédemment, l’exérèse emportait la totalité de la cicatrice en cas d’atteinte du gril costal, une résection pariétale de
du dos, l’ensemble du tissu cellulaire sous-cutané et des pleine épaisseur aurait été nécessaire et, à ce moment-là,
muscles jusqu’au plan costal, en passant en sous-périosté. un lambeau musculocutané de grand dorsal aurait été
Le souci n’était pas seulement l’exérèse en surface, indiqué. De la même façon, en cas de récidive, une nou-
puisque la lésion se trouvait à distance d’éléments fonc- velle chirurgie d’exérèse aurait nécessité un apport muscu-
tionnels notamment l’épaule. En effet, si la tumeur avait locutané pour reconstruire le défect. Enfin, cette patiente
été sur un site moins favorable d’un point de vue fonction- qui a eu un cancer du sein gauche, peut être susceptible de
nel, alors les marges auraient probablement été revues à la présenter un cancer du sein controlatéral et, en consé-
baisse. L’important pour ce type de tumeur bénigne, bien quence, nous avons essayé de garder son muscle grand dor-
que récidivante, est de trouver un compromis entre une sal droit dans l’éventualité d’une reconstruction mammaire
exérèse carcinologique et une chirurgie préservant la fonc- droite ultérieure.
Tumeur desmoïde extrabdominale survenue sur cicatrice de prélèvement de lambeau de grand dorsal 69

Conclusion thirty cases followed up for ten or more years. Cancer 1967;
20:1129–31.
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[8] Kovacs L, Kloeppel M, Papadopulos NA, Schmidt C, Graf P,
dence l’importance de l’esprit critique et systématique. Il Edgar B. Desmoid tumour in the donor-site of a latissimus
est en effet indispensable de réaliser une étude anatomo- dorsi flap in Gardner’s syndrome. Br J Plast Surg 2005;58:
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qui présente une évolution inhabituelle. [9] Enzinger FM, Weiss SW. In: Soft tissue tumors, 2nd edition. St-
Concernant le cas de notre patiente, en l’état actuel des Louis: CV Mosby combany; 1988. p. 145–63.
connaissances médicales, et après étude de la littérature, [10] Grange F, Avril MF, Margulis A, Duvillard P. Tumeur desmoïde
nous pouvons affirmer qu’il n’existe ni lien statistique, ni extra-abdominale : aspects diagnostiques, pronostiques et
preuve scientifique pouvant expliquer la survenue d’une thérapeutiques. Ann Dermatol Venereol 1993;120:679–83.
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