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Politix Autour de l'autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire Jean-Noël Retière Citer

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Retière Jean-Noël. Autour de l'autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire. In: Politix, vol. 16, n°63, Troisième trimestre 2003. pp. 121-143.

Document généré le 17/10/2015

: 10.3406/polix.2003.1295 http://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_2003_num_16_63_1295 Document généré le 17/10/2015

Abstract

Around Autochtony. Reflections on a Kind of Popular Social Capital Jean-Noël Retière The author calls into question the central role which plays, for the popular classes, the fact and/or the feeling of local rooting in the participation to public life, in the sense of commitment to and the minimal interest expressed for the public thing. He tries to grasp out, from this fact and the tributary feeling of the intrication of social bonds that are most prized according to the local scale of values, what he calls resources of autochtony. These latter, in given situations, operate as a true « capital of autochtony » which is slated, nowadays, by processes of disaffiliation affecting in priority the most vulnerable classes of society. Considered that these are an indispensable resource for these popular classes if they are to take part to social life, how many chances to take part to civic life and to sociable life the latter do manage to preserve when the capital of autochtony is struck by obsolescence? Lessons drawn from two research projects devoted respectively to the system of sociability in a historical working class stronghold (Lanester) and to voluntary service in the firemen squad make it possible to give preliminary answers to these questions.

Résumé

Autour de l'autochtonie. Réflexions autour d'un capital social populaire Jean-Noël Retière L'auteur interroge la place centrale que revêtent, pour les classes populaires, le fait et/ou le sentiment de l'enracinement local dans la participation à la vie publique, au double sens de l'engagement et de l'intérêt a minima manifesté pour la chose publique. Il tente de dégager de ce fait et de ce sentiment, tributaires de l'intrication de liens sociaux qui comptent dans l'échelle de valeurs locales, ce qu'il appelle des « ressources d'autochtonie ». Ces dernières, en certaines situations, fonctionnent comme un vrai « capital d'autochtonie » que malmènent aujourd'hui les processus de désaffiliation affectant en priorité les classes les plus vulnérables de la société. Ce capital d'autochtonie peut être considéré comme une ressource dont ne peuvent se dispenser les classes populaires pour participer à la vie sociale. Quelles chances ces classes possèdent-elles de poursuivre une telle participation (civique et sociable) quand ce capital est frappé d'obsolescence ? Des enseignements tirés de deux recherches consacrées respectivement au système de sociabilité dans un fief ouvrier historique (Lanester) et au volontariat chez les pompiers permettent d'esquisser des réponses à ces questions.

historique (Lanester) et au volontariat chez les pompiers permettent d'esquisser des réponses à ces questions.

Autour de l'autochtonie

Réflexions sur la notion de capital social populaire

Jean-Noël RETIÈRE

Le chauvinisme n'inspire guère la sympathie. Souvenons-nous de

».

L'autochtonie, il est vrai, sort rarement indemne de l'image que renvoient ses formes les plus décriées : celles, bouffonnes, de la veine cocardière ou encore celles de quelques autonomismes régionaux, parfois xénophobes et violemment spectaculaires1. On ne saurait pour autant réduire le phénomène à ces manifestations, qui en font un objet de sarcasme, suspecté et discrédité. La notion, pour ne pas dire le concept, de « capital d'autochtonie » a été, à ma connaissance, utilisée pour la première fois dans un article particulièrement suggestif de Jean-Claude Chamboredon et Michel Bozon à un moment (aujourd'hui révolu ?) où l'objet « local » bénéficiait, nous y reviendrons, d'une certaine faveur auprès des chercheurs. Il s'agissait, pour ces deux sociologues, de nommer la ressource symbolique que représentait, pour des migrants des classes populaires ayant quitté la campagne pour la ville, leur statut d'originaire du « pays » dans la concurrence pour l'accès aux réserves de chasse2.

Georges Brassens raillant « les gens qui sont nés quelque part

1. Sur ce sujet, on (re)lira avec intérêt le pamphlet déjà ancien mais non démodé de Sanguinetti (G.), Du terrorisme et de l'Etat. La théorie et la pratique du terrorisme divulguées pour la première fois, Paris, Le Fin Mot de l'Histoire, 1970.

« L'organisation sociale de la chasse en France et la

signification de la pratique », Ethnologie française, 1, 1980.

2. Bozon (M.), Chamboredon (J.-C

),

Politix. Volume 16 - n° 63/2003, pages 121 à 143

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Mais c'est, pour ma part, la recherche déjà ancienne effectuée dans le cadre de ma thèse3 qui m'avait incité à réfléchir autour de cette notion me paraissant receler de fécondes perspectives pour saisir la réalité de mon terrain. Ensuite, une partie de mes travaux ultérieurs, loin de me détourner de cette question, m'ont amené à interroger de nouveau la place centrale que revêtent, pour les classes populaires, le fait et/ ou le sentiment d'appartenir à l'espace local dans la participation à la vie publique, au double sens de l'engagement et de l'intérêt a minima manifesté pour la chose publique. Le présent article n'a néanmoins pas vocation à devenir un bilan. Il se veut, au contraire, une occasion d'ouvrir une piste de réflexion sur le thème général de ce numéro, à savoir les sociabilités (militantes). En premier lieu, je décrirai comment j'ai progressivement, en menant mes investigations, ressenti ce poids de l'enracinement. J'en viendrai ensuite à une tentative de définition de la notion de capital d'autochtonie, et enfin j'en terminerai, une fois n'est pas coutume, par les enjeux scientifiques et sociaux que pose, selon moi, la question de l'autochtonie : d'une part, comme objet légitime à penser et, de l'autre, comme fait en butte aujourd'hui au déni et à la disqualification.

Enracinement et sociabilité populaire

Quand l'objet local était sociologiquement

En guise de préambule, il importe de préciser le contexte scientifique dont mon approche était largement tributaire. De nombreux travaux parus au début des années 1980 avaient insisté sur la prégnance des liens au territoire dans les actes et les visions du monde censés être constitutifs de la culture ouvrière4. C'est ainsi que parmi les principes qui formaient, selon lui, les « régulateurs de vie autant que les analyseurs d'expériences » de la classe ouvrière, Michel Verret devait retenir le principe de proximité reposant sur le localisme et le familialisme5. Dans un article court mais lumineux, Guy Barbichon allait confirmer cette appréciation en recentrant autour de trois registres de comportements et de valeurs ce qui lui paraissait fondamentalement caractériser la culture des classes populaires : le

3. Retière Q.-N.), Identités ouvrières. Histoire sociale d'un fief ouvrier en Bretagne. 1909-1990, Paris, L'Harmattan, 1994.

4. Dans la foulée du texte pionnier d'H. Coing (Rénovation urbaine et changement social. L'îlot n° 4

(Paris XIIIe), Paris, Les Editions ouvrières, 1966), citons Bozon (M.), Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province : la mise en scène des différences, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1984. Du même auteur, on lira avec intérêt le compte rendu critique « Trois images de la culture ouvrière » dans la Revue française de sociologie, 30 (2), 1989 ; Segalen (M.), Nanterriens,

familles dans la ville, Toulouse, Presses universitaires

du Mirail, 1990.

Autour de l'autochtonie

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localisme, le familialisme et la sociabilité directe6. La réflexion proposée ici doit évidemment beaucoup, dans son inspiration, à ces deux auteurs dont les œuvres peuvent servir à baliser les champs de la recherche de l'époque :

le premier sur le monde ouvrier, le second sur la sociabilité. Pour compléter le tableau, il importe de rappeler l'ensemble des études menées entre 1977 et 1981 dans le cadre du vaste programme de TOCS (Observatoire du changement social) placé sous l'égide du CNRS7. Au moment du bilan de cette opération, l'enjeu scientifique y était posé en ces termes : « Pour le

la question reste pendante : la localité peut-elle être un objet

scientifique suffisamment abstrait des réalités diverses pour qu'on puisse en esquisser une théorie ? Ces diverses études induisent à répondre oui. Elles s'accordent pour donner une définition nouvelle de la localité, non plus en termes de réalité visible bornée par des frontières, mais en termes de systèmes d'action ». Bon nombre de ces études montraient en quoi et comment les formes de sociabilité et de socialite très diverses étudiées sur ces divers terrains ne pouvaient se dispenser d'une problématique de la localité et d'une saisie des modes d'inscription des pratiques et des symboliques dans l'espace habité, en fonction des ambitions sociales et des atouts professionnels et culturels des acteurs y résidant8. On peut d'ailleurs regretter qu'un tel programme soit tombé dans l'oubli et n'ait pas été, par exemple, exhumé par les chercheurs mobilisés en 2000 et 2001 (commémoration de la loi de 1901 obligeait !) par plusieurs appels d'offre (à l'initiative, entre autre, de la Mire et du Plan urbain) consacrés aux formes de l'engagement et de l'associationnisme. Des études prenant aujourd'hui pour objet les faits de sociabilité et d'identité pourraient, me semble-t-il, tirer le plus grand profit, à des fins de comparaison diachronique, de cette photographie de la France du début des années 1980 - sans compter, dans la perspective d'une histoire des sciences sociales, l'intérêt que présente une telle somme susceptible d'éclairer tout à la fois les choix de terrain, les problématiques et les postures sociologiques de l'heure.

Pour terminer, il me faut aussi mentionner quelques-unes de ces thèses pionnières d'histoire ou de sciences politiques, qui apparaissaient à l'époque relativement décalées par rapport à une approche « classique » en raison de

sociologue [

],

6. Barbichon (G.), « Culture de l'immédiat et cultures populaires », dans Philographies. Mélanges offerts à Michel Verret, Saint-Sébastien s/Loire, ACL, 1987. 7. Pour une présentation condensée de ce programme qui aura porté sur soixante localités comme terrains d'enquête, mobilisé près de deux cents chercheurs de disciplines différentes et donné lieu à la publication de dix-huit volumes (cf. Archives de l'OCS, Paris, CNRS, 1979-1980, 4 volumes et Cahiers de l'Observation du changement social, Paris, CNRS, 1982, 18 volumes), on se reportera à : Programme Observation du changement social, L'esprit des lieux. Localités et changement social en France, Paris, Editions du CNRS, 1986. 8. Cf. notamment Benoit-Guilbaud (O.), « Quartiers dortoirs, quartiers villages : constitution d'images et enjeux de stratégies localisées », in Programme Observation du changement social,

L'esprit des lieux

, op. cit.

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l'accent mis sur la morphologie (au sens maussien) de sociétés communales ayant servi de creuset au socialisme et au communisme et de la place qu'elles accordaient, pour en saisir les hégémonies, aux faits locaux de sociabilité au sens large9. Mais venons-en maintenant à ma propre recherche.

L'autochtonie évidente, trop

Lanester, cité morbihannaise située dans l'agglomération lorientaise (12 000 habitants en 1954, 23 000 aujourd'hui, ce qui la place au troisième rang des villes du département) présentait tous les traits de ce que l'on appelle communément un « fief ». Soit une commune originellement colonisée par une population ouvrière fortement identifiée à une industrie d'Etat (un arsenal qui n'accueillait pas moins de trois actifs sur quatre avant la seconde guerre mondiale et n'en accueille plus que 15 % aujourd'hui), devenue emblématique parce que marquée du sceau d'une triple autonomie. Une autonomie administrative résultant d'un droit de cité arraché en reconnaissance de cette dominance ouvrière puisque la ville accède, après bien des vicissitudes, à son indépendance en 1909 ; une autonomie politique proclamée par des municipalités socialiste (1909-1940) puis communiste (1945-2001) ; et une autonomie culturelle que rendaient éclatante les formes de sociabilités déployées. Pour toutes ces raisons, Lanester aura représenté, à proprement parler, l'idéal type du territoire ouvrier.

Partiellement

reconnaissance induites par la seule détention des capitaux économique, culturel et social tel que Pierre Bourdieu les avaient définis, cette scène lanestérienne aura réservé durant près d'un siècle à ses résidents des modalités d'accès particulières aux champs politique et sociable. Mais pour être singulière, cette même scène ne m'en paraissait pas moins trop à l'étroit dans ce que l'auteur de Ce que parler veut dire nommait « un marché franc10 ».

Car, loin d'être assimilable à une enclave complètement marginale et soustraite aux logiques en question, l'espace social communal sécrétait des hiérarchies entre les habitants qui n'étaient pas sans faire penser aux formes qu'elles revêtaient et aux critères qui les fondaient ailleurs qu'à Lanester,

affranchie

des

logiques

de

positionnement

et

de

9. Brunet (J.-P.)/ Saint-Denis la ville rouge. 1890-1939. Socialisme et communisme en banlieue ouvrière, Paris, Hachette, 1980 ; Hastings (M.), Halluin la rouge, Lille, Presses universitaires de Lille, 1991 ; Fourcaut (A.), Bobigny, banlieue rouge, Paris, Presses de la FNSP-Editions ouvrières, 1986 ; Molinari (J.-P.)/ Les ouvriers communistes, Thonon, L'Albaron-Présence du livre, 1990. On lira également, pour se replonger dans l'atmosphère intellectuelle du moment, l'article-plaidoyer de Sawicki (F.), « Questions de recherches. Pour une analyse locale des partis politiques », Politix, 2, 1988, et Briquet (J.-L.), Sawicki (F.), « L'analyse localisée du politique. Lieux de recherche ou recherche de lieux ? », Politix, 7-8, 1989. 10. Bourdieu (P.), Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982.

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dans la société française. Pour résoudre ce dilemme, l'allusion à l'autonomie relative desdits champs vient immédiatement à l'esprit, comme une sorte de « joker » suppléant bien souvent à l'analyse de ce qui se joue réellement sur de tels territoires. Donner du sens à cette « autonomie relative », fournir les raisons de sa conquête et de sa permanence devenait une nécessité. En définitive, la double énigme de la présence d'ouvriers dans les instances de représentation et de décision, d'une part, et de la considération publique du style populaire, en politique comme pour les expériences les plus quotidiennes, de l'autre, réclamait une analyse que la notion de « capital d'autochtonie » allait contribuer à étayer.

Quelques mots d'explication quant à la manière dont mes premiers pas sur ce terrain furent accueillis peuvent aider à faire comprendre comment j'ai ressenti, au sens propre, le poids en même temps que les ambiguïtés de « l'autochtonie ». Je venais d'effectuer des entretiens (dans le cadre d'une recherche intégrée au programme de l'OCS auquel il a été fait allusion) à Lorient au cours desquels mes enquêtes (rencontrés au porte à porte)

n'avaient cessé de déplorer ou à l'inverse de louer le fait qu'« ici, ça n'est pas

». Alors que j'étais inscrit depuis plusieurs mois en

thèse avec un sujet consacré aux ouvriers du Choletais (autrement dit plutôt catholiques, électeurs de droite, pris dans des rapports de type paternaliste), l'idée me vint très vite de troquer mes ouvriers des Mauges, de la chaussure et du meuble, pour ces Lanestériens à la réputation d'irréductibles « gaulois » dont rien auparavant ne m'avait fait soupçonner l'existence. Ce fut donc par l'entrée de cette réputation clamée et proclamée, fantasmée, stigmatisée par les gens de l'extérieur que j'ai appréhendé mon (nouveau) terrain et redéfini mon sujet de thèse : comment se manifeste et s'élabore l'identité ouvrière ? Je n'étais alors pas conscient - mais j'y reviendrai à la fin de cet article - que j'étais victime du pire piège de la monographie : à savoir

que mon lieu d'investigation induisait ma problématique (ce que l'on énonce communément par la formule « le terrain créé l'objet »).

Mais au fil de mes séjours là-bas (durant cinq années, j'ai participé à toutes les fêtes publiques, à beaucoup de fêtes fermées, aux rituels en tous genres, etc.), je me suis vite rendu compte que je croisais toujours les mêmes personnes durant ces événements. Réalisant mes entretiens, j'ai également très vite pris conscience que j'étais, presque malgré moi, condamné à fonctionner « par grappes », comme l'on dit (j'honorais mes visites moins vite que je n'emplissais mon carnet d'adresses), en étant incessamment recommandé et introduit de proche en proche auprès de gens et de familles dont les connivences procédaient indéniablement d'une trajectoire et d'expériences sociales, politiques, historiques assez semblables. Je me retrouvais chez les mêmes, je circulais dans les mêmes cercles, je suscitais

chez eux la joie de raconter, de « se » raconter

des quartiers où résidaient ces familles ouvrières propriétaires de leur

comme à Lanester

Mais dès que je m'extrayais

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maison, dès que je m'écartais du « feu de camp central » (pour reprendre l'image de Halbwachs11) caractérisant ainsi la vie sociale des classes les mieux intégrées, et que je me risquais au porte à porte pour rencontrer les habitants étrangers à cette incandescente convivialité, j'étais pris de frisson. Pour être aussi franc que Malinowski avouant être éreinté par ses Trobriandais, je dois reconnaître que ces rencontres me pesaient. J'appréhendais ces visites à domicile où l'on me faisait sentir que mon incursion n'était pas vraiment bienvenue et où, source majeure de désarroi, je devais bien souvent arracher les mots à des enquêtes désappointés par ma grille d'entretien. Tout se passait, en définitive, comme si la parole déliée des mémorialistes que j'avais décidé de délaisser momentanément couvrait leur voix et leur imposait le silence sur l'histoire et les choses de la cité. C'est alors que l'inconfort de recherche eut pour vertu de m'amener à repenser passablement ma problématique originelle. Le contraste était grand entre ceux qui me servaient, à chaque rencontre, un véritable récit fondateur (comme disent les anthropologues et les historiens qui s'intéressent aux mythes) et ceux qui méconnaissaient cette épopée communale nourrie de lignées militantes, de figures, de faits d'armes (la Résistance, les grèves, les créations associatives, les luttes politiques, etc.) et de hauts lieux locaux !

En définitive, j'avais commencé une thèse sur la culture ouvrière et sur la tradition et je me retrouvais confronté à un processus d'appropriation symbolique de l'identité locale par des « capitalistes de la mémoire12 », ceux- là mêmes qui nageaient comme des poissons dans l'eau dans les arcanes municipales et associatives. Mon regard sur l'enracinement s'en trouvait alors passablement brouillé : je ne pouvais plus le percevoir comme un simple support d'une identité sociale collective localement constituée (les Lanestériens, tous les Lanestériens, vus de /par l'extérieur) dès lors que l'autochtonie était comme revendiquée, capitalisée par une fraction seulement de la population qui, de plus, ne se gênait guère pour la dénier aux autres. Aussi devenait-il évident que l'autochtonie devait être pensée comme un rapport social s'étant construit avec le temps, ayant requis des dispositifs, s'étant forgé et consolidé par des discours mais qui, en aucun cas, ne devait se réduire à la qualité objective de l'ancienneté résidentielle ou encore au fait d'être natif du lieu. Délaissant une vision par trop culturaliste qui porte toujours le risque de la synecdoque, j'allais me soucier des frontières, des partages et découvrir en quoi l'autochtonie est un enjeu de luttes entre les groupes résidents, fussent-ils socialement proches.

11. Halbwachs (M.), La classe ouvrière et les niveaux de vie, Paris, Gordon et Breach, 1970 [1913].

Autour de l'autochtonie

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L'autochtonie comme ressource de la sociabilité populaire

A l'instar de maints territoires ouvriers (le fait est maintenant bien connu), Lanester vit éclore dans les années 1930 un dispositif associatif élargi, irréductible aux anciens encadrements ecclésial et laïque institués dans le but d'assurer à la jeunesse une formation agonistique (préparation militaire, fanfare, gymnastique) à la veille de la guerre de 1914-1918. Comment caractériser cette sociabilité qui s'éclôt trois ou quatre années seulement avant le Front populaire et qu'est-ce qui la spécifie en tant que sociabilité ouvrière ? C'est le modèle durkheimien de la solidarité mécanique, celui de la communauté assimilable à un feuilleté des cadres de vie et à une trame d'expériences sociales où familles, compagnonnages de travail, interdépendances de voisinage, découvrent des ramifications inextricables qui vient à l'esprit. Le foyer de cette communauté est constitué par des familles résidentes formant une aristocratie ouvrière.

Pourquoi désigner ainsi ces familles ? Sans renvoyer à l'acception léniniste, l'emprunt de ce terme se justifie plus prosaïquement, me semble-t-il, pour mettre en exergue les traits particuliers à cette microsociété. D'abord, ces familles ont ou ont eu, parmi leurs membres, des travailleurs bénéficiant d'un statut, celui d'ouvrier d'Etat; ensuite, elles sont héritières d'une tradition locale ayant dépendu de la présence à dérive hégémonique de ceux de l'arsenal dans les lieux de représentation, de décision et de sociabilité à fort rayonnement (nombre de participants, visibilité rendue manifeste au cours d'événements relevant du calendrier des réjouissances locales, etc.). Le statut d'ouvrier d'Etat revêt des implications sociales et juridiques, renvoie à l'acquisition de droits et à la croyance, plus ou moins fondée, en la conquête (syndicale) de ces droits, bref à l'affirmation d'une identité consubstantielle à la conscience de former une élite dans le monde ouvrier. Quant à l'hégémonie, elle relève concrètement de la nature des mobilisations :

mobilisation dans l'espace de production (collectif de travail de grande taille, syndicalisation précoce, massive et active, fabrication d'œuvres monumentales requérant qualification et secret), mobilisation dans l'espace résidentiel (la résidence ouvrière y est fréquemment propriété jusqu'aux années 198013, les lieux publics s'imprègnent longtemps d'une esthétique ordinaire - pour reprendre le terme de M. Verret - et trahissent les modes de consommation populaires avec une dominance marquée des commerces de

13. Dans les quartiers anciennement populaires qui ont conservé ces décors qui charment tant les classes moyennes, le marché immobilier entrave depuis quelques années la perpétuation du groupe social local en interdisant l'accès à la propriété, voire à la location, des générations populaires d'aujourd'hui. Alors que l'accès au logement passait naguère fréquemment par la cooptation (capital d'autochtonie) et obéissait aux logiques de l'interconnaissance, le prix du marché a eu pour effet de monopoliser entre les mains des agences immobilières et des notaires la tractation qui, il y a peu de temps encore, pouvait échapper à l'anonymat du rapport d'argent. Ceci est une illustration de plus du processus d'obsolescence du capital d'autochtonie.

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nécessité) et mobilisation dans les instances de pouvoir et d'animation du temps de loisirs. Au milieu d'un bassin de Lorient formé d'une constellation de communes ayant accueilli depuis toujours de nombreux travailleurs de l'arsenal, Lanester se distingue par sa configuration historique où ces derniers, en raison de leur nombre, y ont adopté tendanciellement des pratiques de caste en instaurant un partage entre « eux » et « nous ». A ce partage, concourront jusque dans les années 1970 le contrôle informel de l'entrée à l'école d'apprentissage de l'arsenal, les stratégies matrimoniales et l'accès coopté aux positions électives dans les conseils municipaux, dans les conseils d'administration des associations, etc14.

Durant les années de jeunesse des anciens rencontrés pendant l'enquête, il régnait sur l'unique stade de football, sur le seul terrain de basket et dans les locaux du foyer laïque ainsi que dans les lieux publics, une confusion des motifs d'être ensemble que nous avons nommée « la raison brouillée ». Ce qu'illustre le propos qui suit :

Ils faisaient de belles fêtes

dans leur parc. Ils avaient leur cinéma, leur foyer, ils faisaient leurs

« Du côté catholique, ils ne faisaient pas de bals

mais

fêtes où quand on était jeunes c'était interdit de danser. Nous autres, nous

avions le Celtic cinéma

bals

alors, nous, le foyer laïque

et les boulistes aussi, ils faisaient leurs bals là, l'association de foot, ils le

faisaient là et puis, à chaque fois tout le monde se retrouvait ensemble

mais c'est amusant quand j'y pense ! Au parti

, qui allaient à l'église qui s'étaient volontairement retirés du circuit, ce qui n'empêche pas qu'il y avait un responsable des boulistes, Job Corroller, qui

quoi

ça nous gênait pas de faire des

alors nous les faisions ici dans le quartier des chantiers, dans une

, grande baraque

,

une grande salle

,

,

la baraque de la coopérative

,

Non,

ou sympathisant Bon, y'avait les gens

,

la plupart

ils mariaient même leurs enfants

venait pas au bal mais qui venait boire un petit coup avec nous

venait pas au bal mais qui venait boire un petit coup avec nous
venait pas au bal mais qui venait boire un petit coup avec nous

ça dépendait aussi des endroits où qu'on s'trouvait, footballeurs, les boulistes, ils s'trouvaient au café aussi

»

par

.,

exemple, les

Ajoutons, pour spécifier cette sociabilité déployée à partir de ces années 1930 jusqu'aux années 1970, la revendication et l'affirmation fortes de l'entre-soi. Pour ne retenir qu'une illustration parmi d'autres de cette quête d'autonomie, on notera la propension des Lanestériens à bouder l'Union sportive arsenal marine (l'USAM), dont la gestion et les activités s'inscrivaient dans l'entreprise, pour investir l'union sportive ouvrière lanestérienne (l'USOL) créée, gérée par des Lanestériens et subventionnée par la mairie.

14. Pour tous les indicateurs que nous avons repérés et étudiés dans le but de rendre compte des modes de production de la clôture de cette microsociété sur elle-même, ainsi que sur sa colonisation des lieux de représentation et de décision, on se permet de renvoyer aux développements de notre ouvrage déjà cité.

Autour de l'autochtorde

129

Quelles furent les conséquences de l'entre-soi et de cette imbrication des sphères de vie ? Au niveau social, une puissance intégratrice indéniablement très forte pour les familles « arsenalisées » et, au niveau politique, une relative atonie militante : point besoin de prosélytisme lorsque le sens du vote (auquel, notons-le, se réduisait l'engagement politique de la majorité) devient comme une respiration. Cet aspect du comportement politique mérite ici d'être souligné tant pour sa reconnaissance en elle-même que pour son éludation trop fréquente dans une sociologie politique ouvrière longtemps complaisante à l'idée de définir des « bastions » roses ou rouges comme des fourmilières de militants investis corps et âmes et à temps complet dans l'activité partisane15.

A Lanester, il n'en fut rien. Les ressorts de la participation à la sociabilité

fortement municipalisée et de l'adhésion aux programmes prônés par les gauches, socialiste d'abord (jusqu'en 1940) puis communiste ensuite (de 1945 à 2001), malmènent passablement la typologie webérienne de l'activité sociale quelquefois sollicitée pour penser les engagements (rappelons que l'auteur

d'Economie et Société distingue quatre idéaux-types : affectuelle, traditionnelle, rationnelle en valeur, rationnelle en finalité). Ces ressorts de l'adhésion socialiste puis communiste procédaient largement de la proximité sociale avec

le noyau de militants associatifs et politiques gratifiés, en raison de cette

proximité incessamment révélée, activée, démontrée durant les interactions les plus quotidiennes, d'un charisme certain. Les multiples trajectoires de conseillers municipaux que nous avons reconstituées montrent clairement que

la plupart avaient fait leurs premières armes dans des associations sportives

ou à but d'entraide avant d'être sollicités par le maire ou d'autres conseillers et, ainsi, de se découvrir des dispositions à la gestion municipale et à la politique. Leur dévouement à une cause - à des causes devrions-nous dire plus justement tant ces hommes ne se contentaient que rarement d'une seule activité (mutualisme, sport, politique, club des jeunes, etc.) - constituaient les plus sûrs gages d'une confiance que venait souvent redoubler leur double

qualité de travailleur de l'arsenal (ou d'apparenté à des salariés de l'arsenal) et

de Lanestérien de souche.

Il en est résulté pour ces candidats à l'élection comme pour ces élus une

capacité à convaincre et à mobiliser qui les dispensait formellement d'agir par

la propagande politique. De ces hommes dévoués, on retenait surtout (nos

entretiens le confirment) qu'ils « s'occupaient » (bénévolement, cela doit s'entendre sans être précisé) du foot (entraînement des jeunes), de la mutuelle (gestion des formalités administratives et des remboursements des frais de maladie opérés à l'époque à domicile), du théâtre, de la boule, etc. On retenait

15. La stigmatisation et la réputation quelquefois autoproclamée des municipalités socialistes et communistes où une minorité d'acteurs seulement pouvaient être engagés intensément dans l'action militante locale ont pu participer de l'illusion que l'ensemble de la classe ouvrière résidente réalisait son rôle historique en manifestant sa conscience de classe et la vigueur de son engagement. Mes visites dans les maisons de retraite de Douarnenez et de Lanester m'ont assez vite fait douter de cette militance généralisée.

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également que certains, en raison de leurs compétences professionnelles (ce fut le cas notamment d'un dessinateur particulièrement actif, socialiste dans sa jeunesse et qui fit plusieurs mandats en tant qu'adjoint à Jean Maurice, maire communiste entre 1953 et 1996), assuraient et avaient assuré, toujours à titre gratuit, la préparation au concours d'entrée à l'arsenal à laquelle j'ai déjà fait allusion. Bref, c'est plus sous le signe du don de soi qu'en raison d'une éventuelle force de conviction et de persuasion idéologique que ces hommes devinrent des guides et des porte-parole. Il devient impossible, dans ces conditions, de séparer, sinon abstraitement, les expériences qui ressortissent au domaine proprement politique de toutes celles qui relèvent de la vie sociale en général. Nous n'en finirions pas de citer les exemples de personnalités (des hommes surtout, mais auxquels les conversations ne tardent jamais à associer leurs épouses) qui avaient assumé des responsabilités politiques à l'issue d'un vrai parcours de la meritocratic locale16. Mais il est également impossible de

dissocier la vitalité des sociabilités de cette morphologie singulière se prêtant à

la non-séparation des champs de pratique : lorsque le collègue de chantier a

quelque chance d'être en même temps un voisin, un ancien copain du foyer laïque, un parent éloigné ou un adjoint au maire, comment s'étonner que le vote prenne un sens particulier? Qu'une minorité assez large de figures connues puisse incarner un tel scénario d'interconnaissance et de confusion des statuts n'est d'ailleurs sûrement pas étranger à l'idée que la communauté de référence est une grande famille17. Mais reste à voir comment ce système sociable - reposant sur ses trois piliers qu'étaient le collectif de travail, la famille et le territoire et témoignant d'un très fort degré de communautarisation des pratiques sociales (une communautarisation

nullement exclusive, d'ailleurs, d'expériences privées) - a évolué.

L'autochtonie : une ressource en voie d'obsolescence ?

A partir des années 1970, la démographie communale s'est soldée par une

diversification sociale rendue sensible par une double tendance : d'une part, l'implantation, longtemps timide, de catégories sociales échappant au travail

16. L'intérêt de la sociohistoire, on le sait tient aux processus sociaux qu'elle nous permet de

saisir dans la diachronie. La comparaison, du point de vue de la reconnaissance du mérite, entre cette scène lanestérienne et la configuration qu'a si finement analysée récemment O. Masclet est très éclairante. Celui-ci montre précisément que les investissements dans des activités d'encadrement sportif et socioculturel dont des jeunes maghrébins issus de l'immigration ont

pu

des autorités politiques (Masclet (O.), La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué,

Paris, La Dispute, 2003). 17. Comme il est assez malvenu, surtout dans la même revue, de bégayer, je me permets, concernant ce lien entre la sociabilité locale et la sphère politique, de renvoyer le lecteur aux données ethnographiques qui émaillent un article déjà ancien : Retière (J.-N.), « La sociabilité communautaire, sanctuaire de l'identité communiste à Lanester », Politix, 13, 1991.

faire preuve dans les cités où ils résident ne leur délivrent aucun titre de légitimité de la part

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ouvrier ou employé, de l'autre, une segmentation nettement plus affirmée des classes populaires. En ce qui concerne ces dernières, la séparation entre l'aristocratie ouvrière locale composée des fractions historiques, propriétaires, endocratiques18, « établies » et « respectables » auraient dit Norbert Elias ou Richard Hoggart, et les catégories plus ou moins stabilisées dans l'emploi, plus fragilisées socialement et économiquement, prend un éclat nouveau avec l'accueil massif dans les cités d'HLM. Sous l'effet de cette métamorphose de la population communale dont une partie est affectée par les processus de « vulnérabilisation » (pour reprendre une expression de Robert Castel), on aura vu très clairement le système sociable se scinder en deux composantes :

-Une sociabilité non localiste, affranchie des réseaux préexistants, indépendante complètement de l'ancienneté résidentielle. Récente, liée au désir de pratiquer des loisirs nouvellement offerts, elle attire préférentiellement les habitants caractérisés par une certaine aisance financière et des dispositions culturelles, scolairement acquises, en phase avec l'offre culturelle la plus légitime. Ces catégories ressortissent souvent à ces univers professionnels qui se sont pleinement développés depuis deux voire trois décennies, à savoir la santé, le travail social, l'enseignement, l'administration des entreprises, etc. Aucune autre ressource que celle prédisposant aux investissements culturels n'est requise pour la fréquentation des lieux relevant de cette sociabilité-là. Dans ce cas, l'indépendance des sphères de pratiques où se réalise l'être-ensemble (sociabilités des sphères privées et publiques, donc familiales, professionnelles, locales, associatives, etc.) se trouve tendanciellement réalisée : on accomplit une activité de loisir sans pour autant y retrouver voisins, collègues, parents proches ou éloignés, « vieilles connaissances ». La sociabilité, qu'elle soit à vocation sportive ou culturelle, ne devient ni un prétexte ni une occasion pour réactiver ce qui se joue dans les autres sphères d'existence. Mais si on la qualifie de non-localiste, on l'aura compris, c'est que celle-ci, apparemment, ne requiert aucunement d'être ici, de connaître beaucoup de gens d'ici et de se réclamer d'ici. Que des personnes enracinées s'y retrouvent n'implique pas que l'enracinement soit une condition rédhibitoire à leur présence. Ainsi s'explique la place qu'y occupe la population lanestérienne de récente implantation. A cet égard, la différence est grande avec le type suivant.

-Une sociabilité de l'ancrage qui requiert nécessairement de l'ancienneté résidentielle et plus précisément ce que l'on appelle le capital d'autochtonie - soit, pour parler comme Bourdieu, un capital social dont la valeur deviendrait obsolète à l'extérieur du « marché franc » que constitue la

18. Selon le mot de Bonnet (S.), Sociologie politique et religieuse de la Lorraine, Paris, Armand Colin,

1972.

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commune de Lanester. Ce capital d'autochtonie dépend, on y a insisté, de l'appartenance ou de la ramification au monde de l'arsenal et agit comme un sésame des réseaux de sociabilité où le style populaire peut s'épanouir sans être dédaigné. Ce capital, n'échappant nullement à ce qui, selon Marx, distingue un capital d'une ressource, fonctionne comme un véritable rapport social au sens où il concourt à la différenciation des classes populaires résidentes. En effet, cette sociabilité de l'ancrage ne peut être qualifiée de populaire qu'à la condition de préciser qu'elle ne réserve pas d'égales chances d'accès à tous ceux que l'on serait spontanément tenté de ranger parmi ses publics de prédilection, à savoir les catégories sociales les plus modestes. A titre d'illustration, les amicales de classes d'âge ou encore la « Boule lanestérienne » qui peuvent faire figure d'idéaux types de l'association-souche et qui, apparemment, offrent une activité et une convivialité censées être prisées par des publics populaires, ne recrutent et ne rayonnent qu'au sein de la microsociété communale dont les huissiers, pourrait-on dire, appartiennent à l'aristocratie locale. Ouvertes voire colonisées par cette dernière, consacrées par le pouvoir municipal, ces associations restent partiellement désertées par ces autres Lanestériens aussi distants des sphères de décision que des réseaux enracinés.

A ce stade du constat, et pour apprécier le lien entre pratiques sociables et identité sociale, il convient de définir ce que l'on entend par « réseau

lanestérienne ». En effet, on ne dit pas de tout le

monde : « Untel, c'est une vieille famille lanestérienne ! » Cette expression récurrente trahit le souci de nommer l'estime dont jouit toute personne repérée par sa lignée. Mais cette manière de définir quelqu'un, en l'anoblissant en quelque sorte, à l'adresse d'un étranger, oblige à se défier d'un objectivisme naïf qui laisserait déduire de la seule ancienneté

résidentielle la possession d'un tel titre de dignité localement consacrée : de fait, on a pu constater souvent que de très nombreux Lanestériens, résidents depuis plusieurs générations mais « souffrant » de ne connaître aucun aïeul dans la navale d'Etat, avaient de fortes chances de ne point se voir ainsi (re)connus. Pour reprendre une formulation savante devenue un poncif en sciences sociales, on dira que le Lanestérien, ainsi, « s'invente ». Cela signifie, d'une part, qu'il (ou que sa famille) marque sa contribution au procès de civilisation (locale), en ayant participé à des engagements

en détenant les ressources

(largement tributaires de son appartenance individuelle ou familiale à l'arsenal) propices à l'expression de tel style de vie (normes domestiques, propriété, etc.) et, d'autre part, qu'il se voit désigné symboliquement comme Lanestérien, autrement dit qu'il se voit reconnu le droit d'être et de se dire Lanestérien par la seule attestation de son intégration dans les réseaux que fréquentent tous ceux qui auront fini par former la « communauté de référence » locale. La sociabilité, sous cet angle, est indissociable des modes de production identitaire.

valorisés (en tant que

souche » ou « famille

résistant, élu, etc.),

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Dans cette mesure, il faut bien comprendre que si la possession du capital d'autochtonie agit comme un tremplin qui favorise l'entrée dans des sphères de sociabilité - voire propulse à l'intérieur de ces dernières -, son manque constitue un frein en étouffant la volonté d'y pénétrer. Les rituels publics (inauguration, expositions, « pots d'honneur » de toute nature tels que départ en retraite d'un(e) employé(e) communal, commémoration, etc.) au cours desquels s'exhibent les stigmates de l'appartenance à l'endocratie sont de ce point de vue des moments cruciaux où s'exprime, par l'aisance ou la complicité avec les édiles, le droit à être invité et où s'impriment les normes et les qualités requises pour faire partie du sérail. Les observations directes ou participantes19 de très nombreux événements de cette nature nous ont ainsi fait découvrir l'inégale propension à relier entre elles les sociabilités domestiques (famille, amis, collègues de travail, etc.) et publiques (rituels municipaux, associations, etc.) - inégale propension qui permet de distinguer précisément l'endocratie des autres groupes résidents. Quiconque est étranger à celle-ci ne jouit pas de la faculté de se transporter aisément seul(e), en couple ou en famille d'un univers de convivialité vers un autre. Si j'oppose la sociabilité non indigène des classes plutôt moyennes à celle de l'ancrage réservée à la population (populaire) de souche, c'est pour insister sur le fait que le capital d'autochtonie est la ressource essentielle que doivent posséder les classes populaires voulant tisser des liens sociaux ailleurs que dans leur espace privé, tandis que les autres catégories sociales peuvent s'appuyer sur quelques signes de réussite sociale et /ou de compétence culturelle pour s'en dispenser. A défaut de penser en ces termes l'accès à la sociabilité publique, on ne comprendrait pas que les populations les plus éloignées du monde lanestérien de l'arsenal soient restées aux portes d'un champ sociable qui n'accueille plus que les retraités de la construction navale et les classes moyennes, les uns et les autres se mêlant le cas échéant mais pouvant aussi et surtout se retrouver séparés dans leurs clubs de prédilection.

Les observations que nous avons menées lors de la journée d'inauguration de la (nouvelle) mairie en 1992, et qui montrent, s'il en était besoin, la nécessité sociologique de tenir ensemble la sociographie des acteurs, la pratique elle-même mais aussi le sens de la pratique, aident à comprendre pourquoi nous résistons tant à l'idée d'un découpage des formes sociables qui, s'il permet de concevoir la séparation que vivent les Lanestériens

19. Une observation dite participante consista à répondre à l'invitation qui m'avait été faite de collaborer à l'élaboration d'une exposition accompagnant les festivités commémorant la création de la ville (75e anniversaire). Cette opération fut, pour moi, une occasion inespérée de

comprendre la manière dont se concevait et se fabriquait l'historiographie locale (héroïsation de résistants et d'élus de la commune comme peuvent l'être les personnalités qui, accédant au panthéon lanestérien, ont donné leur nom à la toponymie), l'(auto)sélection très contrôlée des promoteurs et des producteurs de l'opération ainsi que le choix des registres (quels acteurs ?

quels événements ?

)

de la mise en scène du passé communal.

134 Politix n° 63

extérieurs à l'endocratie, rend aveugle à ce qui fonde l'appartenance à cette dernière : le pouvoir de jouer de ses multiples alliances.

Dans son déroulement formel, le programme de la journée était le suivant :

9 h-12 h : opérations portes ouvertes ; 15 h : inauguration officielle ; 17 h-19 h :

portes ouvertes ; 20 h-22 h : animation (théâtre, rock, chorale) sur l'esplanade de l'hôtel de ville; 20 h: les quartiers en fanfare (trois quartiers de cités d'HLM) avec déambulation prévue vers le centre-ville à la nuit tombante pour assister à un spectacle au laser ; 23 h : bal populaire à la salle des fêtes. Ce programme correspondait parfaitement à l'esprit de fête et de rassemblement souhaité, en conformité avec l'invitation formulée sur des panneaux publicitaires urbains : « Tous à l'inauguration de notre hôtel de ville ! » Le déroulement concret de la journée allait montrer tout le côté fantasmatique de cette incantation très citoyenne. A l'incitation de quelques jeunes employés par les services municipaux d'animation chargés, vers 20 heures, d'ameuter la population des cités populaires, des groupes formés en farandole devaient se diriger vers l'hôtel de ville. A la faveur de ces parcours (sur le modèle de la cavalcade organisée par les écoles laïques de la ville), les défilés étaient censés

se dissoudre et se mêler à la foule présente sur la vaste esplanade de verdure

entourant l'hôtel de ville (l'esplanade Nelson Mandela). En rattachant ainsi les espaces habités et localement stigmatisés au centre ville et surtout au sanctuaire municipal, les élus escomptaient bien, le temps de l'inauguration, suspendre les processus d'exclusion sociale incessamment avivés par la réputation des quartiers et le sentiment de relégation des habitants. Ainsi s'ingéniait-on à réaliser la fiction d'un corps civique municipal. Ce fut en vain, car le témoignage vivant de la citoyenneté auquel on avait pu rêver allait achopper sur la résistance ou l'indifférence de la population visée. Les doutes

exprimés par Maurice Agulhon, inquiet du faible enracinement des valeurs républicaines dans l'esprit des simples gens, se trouvaient ainsi confirmés :

« Parce que les principes du civisme républicain, écrit-il, ne sont plus guère contestés, la pédagogie de ce civisme s'est relâchée, sous prétexte qu'elle était moins nécessaire. Menacée par l'anomie plutôt que par la dictature, notre République contemporaine est certainement plus fragile qu'on ne le dit usuellement20. » A notre avis, loin de n'être imputable qu'à une défaillance pédagogique dans la transmission des valeurs, les défilés et les animations de quartiers furent un échec retentissant.

A contrario, les opérations « portes ouvertes » attirèrent beaucoup de monde.

Mais sûrement pas « tout » le monde. En milieu d'après-midi, trois discours

furent prononcés : le premier par l'architecte, le deuxième par le maire et le

troisième par le

de « concepts architecturaux », de « service public et d'usager », de « modernisme et d'horizon 2000 ». Le spectacle son et lumière ne fut rien

On parla beaucoup de « l'identité de la ville »,

20. Agulhon (M.), Histoire de France, t. 5 : La République, 1880-1995, Paris, Hachette, 1998.

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d'autre qu'un hymne à la localité : le mot « Lanester », scandé au laser, alterna avec le logo de la ville. Relatant le chemin parcouru depuis la création, une voix off introduisit par ces mots l'évocation : « La mairie est un bâtiment chargé de symboles de la citoyenneté et de la Révolution française qui a été à l'origine des communes, symbole[s] de la République, symbole[s] du peuple qui en est le propriétaire et élit parmi les siens ceux qui siègent au conseil municipal. » Une exposition de photographies (une trentaine, à très grand format), réalisée par le photographe du bulletin municipal, marqua également l'événement en inaugurant l'espace affecté à l'intérieur du nouvel hôtel de ville à l'accueil de semblables manifestations culturelles. Intitulée « gens d'ici », cette « expo » replaçait symboliquement le nouvel édifice dans l'épaisseur de la vie quotidienne en donnant à voir des Lanestériens anonymes.

Mais à l'instar de ces portraits, pouvait-on qualifier d'anonyme la foule qui se pressa au rendez-vous de l'opération « portes ouvertes » ? La réponse est partiellement négative. Car étaient présents tous ceux et celles pour qui la démocratie revêt du sens en renvoyant à une réalité vécue localement au quotidien. « La plus belle des inaugurations en 39 ans d'exercice », lâcha le maire (élu depuis 1953 !) dans son discours prononcé la gorge serrée. Bien qu'adressé à l'assemblée tout entière, un tel aveu fut entendu avec une

émotion mal dissimulée (sourires et mêmes larmes

par les habitués de la

sociabilité-souche, courumiers des vins d'honneur et surtout partageant entre eux et avec leur maire de communs souvenirs remontant assez souvent à la jeunesse. Les quelques centaines de couples, de veufs et d'isolés composant

l'endocratie étaient tous là, à se congratuler, à échanger leurs commérages et leurs avis sur « leur » nouvel hôtel de ville, à se souvenir des années 1950 et 1960, où la mairie comptait si peu d'employés que chacun y était surnommé

Quelques figures connues suscitèrent les rires de

l'assistance en s'installant à tour de rôle au bureau du maire pour singer affectueusement celui dont ils connaissaient tous les tics gestuels (remonter son pantalon soutenu par de larges bretelles, par exemple) et langagiers. Bon nombre de commentaires entendus de la bouche de ces personnes tranchaient avec les propos tenus par les autres visiteurs. Les « c'est la maison de Jean », « c'est sa consécration », « il termine en beauté », « il a bien mérité ça, notre maire », etc., fusaient d'un ton entendu pour marquer la solennité de l'événement et signifier l'estime due à ce maire bâtisseur21. Lieu polysémique

ou appelé par son prénom

)

21. En 1996, J. Maurice choisit de laisser sa place de maire pour redevenir un simple conseiller municipal. La presse régionale ainsi que de nombreuses personnalités du champ politique départemental, de droite comme de gauche, rendirent un hommage unanime à ce maire bâtisseur, cet homme intègre, honnête et loyal dans la lutte politique comme à la direction des affaires. Son successeur, un professeur en retraite, choisi par les instances fédérales du PCF plus que porté par les réseaux de souche, ne parvint jamais à se faire admettre comme un Lanestérien à part entière. Citadin d'adoption, « il parle avec des mots (nous confiera la veuve d'un ancien conseiller municipal) quand Jean Maurice, lui, parle avec son cœur ». Devenu maire en 1996 sans élection, il

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par excellence, la nouvelle mairie suscitait chez eux des appréciations chargées d'allusions au « nous ». Ces remarques ne rencontraient aucun écho chez les autres visiteurs, les anonymes qui, d'implantation plus ou moins récente avaient manifestement saisi l'occasion de s'approprier mieux leur ville en effectuant cette visite. Ces derniers donnaient d'ailleurs l'impression de n'être inspirés que par les qualités esthétiques du bâtiment et du mobilier22. En interrogeant, dans les semaines qui ont suivi cette inauguration, des Lanestériens qui résidaient dans les HLM de la ville, nous avons pu éprouver le fossé qui les séparait des participants à cette journée. Non seulement ils avaient été absents de l'opération «portes ouvertes» et avaient déserté le « buffet offert à tous » pour l'occasion, mais la plupart d'entre eux nous avouèrent encore toujours négliger la lecture du bulletin municipal, méconnaître nommément leurs élus et avoir ignoré l'invitation lancée pourtant avec force publicité sur les murs de la ville. Le bâtiment-mairie figurait à leurs yeux ce lieu administratif que l'on fréquente par nécessité ou bien encore ce lieu de pouvoir dont on se sent distant mais nullement un lieu chargé d'histoire, d'expériences et de valeurs positives partagées - ce qu'il est aux yeux de l'aristocratie populaire autochtone.

Ressources d'autochtonie ou capital d'autochtonie ?

Dans un petit livre où Marc Auge poursuit ses réflexions sur les évolutions de notre société postmoderne et sur l'ethnologie contemporaine, il définit ce qu'il appelle « un lieu anthropologique » dans les termes suivants : « Si un

sera déboulonné, et le PCF avec lui, aux élections de 2001 par son concurrent, tête d'une liste se

présentant comme l'émanation de la société civile locale et rassemblant des socialistes, des associatifs et des transfuges du PCF. Cette élection ne signe pas une rupture totale. Fils d'ouvrier de l'arsenal, technicien retraité de l'arsenal, le nouveau maire avait été pressenti par J. Maurice lui- même pour lui succéder, avec l'assentiment bienveillant de la communauté de référence, alors même qu'il commençait à prendre quelque distance avec l'orthodoxie. Il allait mener sa campagne soutenu par un petit cercle de Lanestériens créé entre autres à l'initiative de la fille d'un ancien conseiller socialiste de J. Maurice, des communistes déçus et des gens venus d'horizons divers de la gauche. Tout s'est passé comme si, contre le diktat des instances fédérales, les autochtones, d'une

Ce changement de municipalité ne se réduit bien

évidemment pas à un conflit entre une liste du cru et une liste menée par un allogène. Néanmoins,

la victoire de cet ancien communiste, ancien conseiller, ancien technicien à l'arsenal et issu de trois générations de Lanestériens n'a étonné personne. 22. Sans doute s'agissait-il-là d'une des manifestations les plus fortes de l'habitus de classe des catégories sociales les plus éloignées de l'endocratie, qui traduisaient ainsi leurs dispositions à fournir un jugement esthétique sans lien aucun, et pour cause, avec la signification profonde qu'avait aux yeux de cette dernière la construction de la mairie en tant qu'aboutissement de plusieurs mandatures, consécration du maire et sorte de baroud d'honneur de leur communauté. Songeons à R. Hoggart se souvenant, alors qu'il était jeune étudiant, n'avoir « jamais pensé qu'il était possible d'avoir des opinions sur l'architecture et encore moins des

certaine façon, reprenaient leurs droits

opinions critiques. Les bâtiments [lui] apparaissaient tout simplement Neivport Street, Paris, Hautes Etudes-Gallimard-Le Seuil, 1991).

» (Hoggart (R.), 33

Autour de l'autochtonie

137

lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. L'hypothèse ici défendue est que la surmodernité est productrice de non-lieux, c'est à dire d'espaces qui ne sont pas eux-mêmes des lieux anthropologiques et qui, contrairement à la modernité baudelairienne, n'intègrent pas les lieux anciens : ceux-ci, répertoriés, classés et promus "lieux de mémoire", y occupent une place circonscrite et spécifique23. » Si on cherche à appliquer cette définition au Lanester que nous venons de décrire, on éprouve très vite un embarras qui

tient à la pluralité des modes d'habiter existant dans cette commune. Car, lieu anthropologique pour les endocrates héritiers de la tradition, cette cité ne confine-t-elle pas de plus en plus à un non-lieu pour les catégories

résidentes exclues symboliquement de la geste communale

excluant concrètement de la sociabilité publique ? Quoi qu'il en soit, la mise en évidence des facteurs qui génèrent chez les endocrates lanestériens ce sentiment de vivre dans un « lieu » et non dans un non-lieu donne raison à M. Auge quand il retient le relationnel, l'identitaire et l'historique. Mais la question se pose cependant de savoir ce qu'il en est dans des lieux qui échappent à ce qu'Olivier Schwartz appelle « le noyau dur et historiquement dépassé des univers sociaux des classes populaires » et qui correspondent à

ces « mondes où la famille et le quartier sont au centre du réseau social et où les formes de sociabilité locale tiennent une place décisive dans la vie quotidienne, [où] les espérances d'échapper à la condition commune par l'accès à d'autres statuts sont faibles [et pour lesquels] le monde extérieur

et s'auto-

apparaît hors de portée et est perçu comme opaque, impénétrable ou

hostile24. » Les enseignements tirés d'une étude menée sur le volontariat dans le champ de la protection civile vont nous permettre de quitter le noyau dur lanestérien, mais pour mieux reposer la question des enjeux de l'autochtonie en tant que ressource incontournable dont disposent les classes populaires pour favoriser certaines mobilisations25.

Dans le cas des pompiers, les constats établis à partir des sociographies de corps nous conduisent à rendre la vocation très fortement redevable pendant le dernier demi-siècle écoulé de l'enracinement (ancienneté résidentielle) et d'un ethos hérité (grande probabilité d'avoir - ou d'avoir eu - un parent pompier). Point n'était besoin à un jeune nourrissant l'ambition de s'engager de posséder d'autres qualités à faire valoir. Aussi répondaient à l'appel majoritairement des ouvriers de bouche et du bâtiment, des ouvriers d'industrie, des agriculteurs et des artisans, tandis que les classes moyennes

] [

23. Auge (M.), Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Le Seuil, 1992.

24. Schwartz (O.), La notion de classes populaires, Mémoire présenté en vue de l'habilitation à

diriger des recherches, Université de Saint Quentin-en-Yvelines, 1998.

25. Nous nous permettons de renvoyer pour de plus amples précisions à notre article : Retière

(J.-N.), « Etre sapeur-pompier volontaire. Du dévouement à la compétence », Genèses, 16, 1994.

138 Politix n° 63

désertaient les casernes. Mais, depuis deux décennies environ, se dessinent progressivement des mutations dans les profils du recrutement. Beaucoup de ces salariés et indépendants qui formaient le gros des troupes sont en train de s'effacer au profit d'autres catégories professionnelles sans que la diminution de leur poids dans la structure sociale puisse, à l'exception des

agriculteurs, servir à en expliquer le retrait. L'évolution sociale montre ainsi qu'il vaut mieux, si l'on est désireux d'entrer chez les pompiers, être agent municipal que maçon et cuisinier, ouvrier de type industriel qu'ouvrier du bâtiment, appartenir au secteur public qu'au secteur privé, être salarié

Alors que tous étaient naguère des enracinés, ceux qui le

qu'artisan

demeurent encore (natifs de la commune ou d'une commune limitrophe avec des parents ou des beaux-parents indigènes) sont les artisans et les ouvriers, à l'exception des agents de l'Etat - les moins enracinés étant les cadres, les professions libérales (quelques médecins et pharmaciens) et intermédiaires. Condition nécessaire à l'engagement des premiers, l'enracinement ne serait plus qu'une qualité superfétatoire à l'engagement des seconds. On s'aperçoit ainsi que ceux qui épousent les profils socioprofessionnels des catégories hier majoritaires dans les casernes et à qui le capital d'autochtonie ferait défaut n'ont plus aucune chance d'endosser l'uniforme : une forte ancienneté familiale sur le territoire communal, dans le cas des artisans et des ouvriers, reste leur plus sûr moyen de contourner les obstacles à leur engagement, alors qu'une telle ancienneté, réduite ou inexistante, n'est plus requise pour celui des agents de l'Etat, des cadres ou d'une partie des scolaires.

Ce changement procède de plusieurs facteurs d'ordres divers. On peut évoquer l'obsession de la compétence, induite et entretenue par une fédération nationale dans laquelle les techniciens (ingénieurs du Conservatoire national des Arts et Métiers notamment) occupent de hautes positions. La pression qui est mise sur la formation n'est évidemment pas neutre et participe de la disqualification des anciens « savoir-protéger ». Ce n'est pas un hasard si les profils les plus enracinés correspondent aux moins brevetés et aux plus éprouvés, psychologiquement fragilisés par cette course à la spécialisation et à la qualification. Eux dont les motivations de l'engagement puisaient, comme celles de leurs pères, largement dans les gratifications nées de l'engagement civique et du don de soi à la

communauté, ils se retrouvent à justifier une activité selon des critères qu'ils n'avaient pas imaginés, à savoir la disposition à se former plus, toujours

plus

- comme si leur brevet de secourisme et leur savoir-faire ne

pouvaient désormais plus suffire. Mais cette évolution n'est pas à abstraire d'une évolution des contextes de réalisation du don. Pour le dire brièvement, les victimes, essentiellement des accidentés de la route, ne sont plus des gens connus et susceptibles d'exprimer quotidiennement leur gratitude. De ce fait, le pompier a, d'une certaine manière, perdu de son rôle auprès des seuls autochtones et se retrouve ainsi privé, contrairement aux

Autour de l'autochtonie

139

générations antérieures, de la source d'estime. Ceux qui pensent leur engagement sur le mode traditionnel pâtissent évidemment beaucoup plus de cette mutation des types de sinistre et des profils des victimes que les volontaires qui le justifient de façon rationnelle en ne dissimulant pas que cela procède d'une stratégie professionnalisante. Enfin, il y a la plus ou moins grande disponibilité qu'offre la situation professionnelle pour les interventions (et même la formation).

Mais parler de disponibilité oblige à signaler les entraves de plus en plus fréquentes que rencontrent des pompiers harcelés par leur patron, sans parler des jeunes dissuadés de s'engager. Les raisons diverses qui expliquent cette attitude des employeurs touchent à leur soumission aux logiques gestionnaires au détriment de considérations de civisme ou de solidarité. Nous avons en effet remarqué que le comportement des employeurs était largement déterminé par leur degré d'intéressement aux affaires communales publiques et d'intégration dans les cercles de sociabilité et/ ou de décision politique. Selon leur position à cet égard, ils concédaient une plus ou moins grande légitimité au statut de volontaire de leur salarié. Dans une commune où les lieux de représentation politique et les lieux de sociabilité sont imbriqués et investis par un employeur, sa marge de manœuvre s'en trouve nécessairement réduite : un employeur occupant une fonction politique ou ayant des responsabilités en vue sur la commune, un employeur dirigeant de club de football par exemple, aura quelque scrupule à réprouver l'engagement d'un de ses ouvriers de crainte de s'exposer à des critiques relatives à sa faible considération pour le bien public.

Comme on le voit là, l'enracinement et l'héritage que l'on pouvait naguère considérer comme des ressources n'ont de chances de devenir capital d'autochtonie conférant une puissance (d'accès à des positions, à des titres de reconnaissance, etc.) à son détenteur que pour autant que les autorités locales en reconnaissent ou se trouvent contraintes d'en reconnaître la valeur. Sans ce travail de reconnaissance, un attribut ou une qualité localement repérables peuvent demeurer à l'état de marqueur sociolocal (un savoir-faire, une connaissance, une appartenance, l'estime, etc.) et ne pas se muer en ressource à haut rendement sur la scène locale26. Mais fragile, vulnérable, ce capital, qui pourrait être qualifié de capital du petit peuple intégré, subit de plein fouet une obsolescence qui n'est pas sans relation avec

26. Il en va ainsi des savoir-faire de prédation naturelle, comme la chasse ou la pêche. Lorsque la pratique s'en trouve menacée par une directive européenne ou par la DDASS, la cause, même extra-territorialisée, ne peut naître que portée ou épaulée localement par ceux qui détiennent, en tant que capital d'autochtonie, la maîtrise de ces usages. Mais on ne comprendrait rien à la fronde menée par des maires de communes côtières contre l'interdiction de ramasser des coquillages si on ne percevait pas l'enjeu proprement politique qui consistait, sous couvert d'une contestation de l'administration et de la défense d'un droit coutumier, à prendre parti pour les pêcheurs professionnels et les commerçants locaux menacés par cette interdiction (et sans considération pour les consommateurs d'ici et d'ailleurs).

140 Politix n° 63

les processus de désaffiliation sociale qui atteignent au premier chef les classes populaires et leurs espaces de résidence. De fait, l'éviction de ces catégories sociales qui, hier, formaient le gros des troupes chez les pompiers est lourde de conséquences car elle traduit une menace sur la capacité des moins dotés culturellement (scolairement) à accumuler un capital civique à partir de leurs seules ressources d'autochtonie. La crise largement médiatisée qui touche les militantismes syndicaux et politiques et qui se solde par une surreprésentation massive des agents du public dans les syndicats comme dans les instances de représentation politique ne serait donc qu'une crise dans la crise, que l'étude du volontariat chez les pompiers peut permettre d'éclairer d'un jour neuf.

Regards scientifiques, regards ordinaires sur « l'autochtonie »

Nous avons énoncé dans notre introduction que le regard porté sur l'autochtonie n'était pas neutre. Les présupposés concernant cet objet existent dans plusieurs registres de discours - le discours scientifique27 n'étant, à cet égard, pas plus innocent que le discours ordinaire ou le discours journalistique. On ne peut résister à l'envie d'illustrer par un article paru dans Charlie-hebdo du 6 août 2003 le discours relevant de ce dernier registre. Philippe Val livre dans sa chronique ses remarques sur la mobilisation des intermittents du spectacle. Selon lui, le sacrifice des grévistes d'Avignon appelait une solidarité qui se serait brisée, au Festival des vieilles charrues, sur « des intérêts régionaux, une identité régionaliste, une revendication identitaire qui lui donnent une force locale devant laquelle la contestation a échoué ». Au contraire d'Avignon qui « est un

festival universel, sans attache régionale particulière, [

n'est lié à aucun

mouvement autonomiste. Il s'adresse à tous les hommes, et son universalité découle de l'idée des droits de l'homme selon laquelle de l'origine des individus aucun droit ne peut découler. Et c'est évidemment beaucoup plus fragile et complexe à défendre que le poujadisme ethnique des festivals régionaux, dont les arguments éternels servent de pensée à ceux qui ne pensent jamais ».

Cette diatribe ne mériterait pas une seconde d'interprétation si elle ne reprenait pas à son compte les sempiternelles sentences méprisantes condamnant tout ce qui rappelle de près ou de loin la culture réputée localiste (pensons aux occurrences dans la presse « nationale » de l'expression « la province », si précieuse notamment pour les journaliste du Monde et de Libération pour situer un fait non parisien). A l'exception du

]

27. Le dernier livre de M. Détienne dont le sous-titre est « Du pur athénien au français racine » ne me paraît pas exempt d'une inclinaison répandue à discréditer l'autochtonie sous couvert d'une critique du nationalisme (Détienne (M.), Comment être autochtone, Paris, Le Seuil, 2003).

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saucisson et de ces autres « produits du terroir », le cru a plutôt mauvaise réputation dans la pensée petite-bourgeoise et intellectuelle (de gauche notamment). En plus d'afficher sa méconnaissance totale de l'histoire et de la configuration de l'événement en question, prétendument « poujadiste ethnique », P. Val nous ressert l'antienne inusable des oppositions entre le localisme et l'universel, avec, d'un côté, le régionalisme, l'ethnicisme, la revendication autonomiste, l'identité vindicative et l'esprit court et, de l'autre, l'affranchissement, les droits de l'homme, etc. Et, pour parfaire le tout, on nous assène l'argument final et censé être fatal selon lequel ce Festival des vieilles charrues serait poujadiste ! Sachant que la programmation n'est pas en cause (aux dires mêmes de l'auteur), la raison de cette sentence résiderait tout entière dans l'attache régionale de ce festival. Une attache que P. Val reconnaît sans jamais en définir la nature, pas plus qu'il ne définit d'ailleurs ce qui permet au festival « universel » de se passer de ces attaches régionales. Dans le cas du festival « poujadiste », ce sont des forces locales et bénévoles qui assurent exclusivement l'ensemble de la logistique, palliant ainsi l'absence des subventions qui donnent largement vie au festival « universel ». Cette différence (et tout ce qu'elle induit en termes d'enjeux et de formes, économiques mais aussi sociales, de mobilisation des « entrepreneurs ») aurait été évidemment essentielle à interroger. Encore fallait-il vouloir la prendre en considération, ce qui n'a rien d'urgent pour qui se plaît manifestement, sans effort d'inventaire, à disqualifier de la sorte le localisme (la disqualification du populaire, on le voit, n'est jamais loin, même si elle reste impensée). Cette chronique m'a semblé emblématique d'un ostracisme du quotidien dont risque d'être victime celui qui, sans nécessairement s'en prévaloir, ne tire son statut que de son attachement concret au lieu. Vu sous cet angle, on comprendra que les milieux populaires deviennent, plus que tous les autres, les cibles privilégiées de cet ostracisme.

Mais revenons à la sociologie. J'ai, en début d'article, signalé les travaux dans lesquels et par lesquels la dimension localiste avait acquis une indéniable légitimité dans la sociologie des classes populaires de l'époque. Des recherches plus récentes s'inscrivent dans le prolongement de ces études mais en en marquant d'importantes inflexions : ces dernières interrogent moins les traits constitutifs de « la » culture ouvrière, que les processus majeurs qui sont censés l'affecter tout en se livrant parfois, au passage, à une lecture critique des travaux sociologiques et historiques sur les classes populaires28. En participant de la promotion d'approches focalisant, souvent avec succès, l'attention sur les mondes privés, sur les processus d'individuation, sur le caractère pluriel des identités, ces études ont véritablement oxygéné la réflexion. Mais elles ont aussi ouvert une brèche et

28. Terrail Q.-P.)/ Destins ouvriers. La fin d'une classe ?, Paris, PUF, 1990 ; Schwartz (O.)/ Le monde privé des ouvriers, Paris, PUF, 1990.

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l'on peut se demander aujourd'hui si l'attention portée de plus en plus à ces phénomènes d'individualisation ne favorise pas, si l'on n'y prend pas garde, une philosophie du monde social qui élude les manières socialement variables de vivre les épreuves en question. Fort heureusement, contre ces nouvelles mystifications, il existe des travaux sociologiques qui tiennent solidairement processus et agents sociaux. Parmi ceux-ci, on pense naturellement à R. Castel29, car c'est précisément la force de l'œuvre de Castel de toujours garder à l'esprit, pour dépasser le caractère souvent par trop intuitif, impressionniste et, pour finir, idéologique de ces considérations générales sur les processus en cours, que ces derniers sont plus ou moins initiés, portés, activés et réactivés, subis, déplorés, etc., par les acteurs sociaux qui en éprouvent les effets avec félicité ou dans un grand désarroi. Et quand on interroge, non pas les gens les plus désaffiliés mais ceux qui ont encore des liens et qu'on se livre à des comparaisons, on découvre effectivement ces différences quant à l'appréciation des changements qui contribuent de plus en plus à séparer les sphères d'existence et à offrir des conditions propices à l'expression d'identités plurielles.

En se défiant de la caricature, il est indéniable que les classes populaires les mieux pourvues, établies et respectables, ne survivent pas ou survivent mal à cette évolution qui vise à distendre les lieux les plus nobles de l'engagement (le politique, le civique) de leur monde privé tandis que les catégories sociales mieux dotées scolairement et culturellement s'en satisfont pleinement, voire s'en réjouissent.

En l'occurrence, si peu de Lanestériens échappent au repli sur la famille, tous ne l'opèrent pas au détriment de leur mobilisation à l'extérieur du logement. Ainsi la valorisation du monde domestique ou privé par ceux de l'endocratie, et que trahit l'énorme investissement qu'aura nécessité

l'appropriation de la maison (en temps d'autoconstruction et en argent), ne paraît-elle aucunement avoir concurrencé la fréquentation de leurs pairs et

anecdote :

propriétaires de leur jardin cultivé en solitaire (ou en binôme conjugal), ce sont eux qui louent, contre un tarif symbolique, des jardins collectifs à la

marine, histoire de goûter à plusieurs aux joies de la bêche et du petit verre à

boire

festivités auxquelles, on l'a vu, les convie la mairie quand ils ne partent pas en week-ends chez les enfants ou en virée en camping-car, etc. Ce sont eux aussi qui, assurés de leur droit à se dire « d'ici », s'autorisent toutes les aventures leur permettant de se frotter à d'autres milieux et à d'autres générations lors de spectacles organisés par le centre culturel. Ailleurs qu'à Lanester, ailleurs que « chez eux », rien ne dit qu'ils se seraient autorisés aussi facilement à pointer leur nez à un spectacle pour gens cultivés.

Ce sont eux, également, qui se plaisent à répondre à toutes les

compères

de

boules

ou

d'autres

plaisirs

partagés.

Une

29. Castel (R.), Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.

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En revanche, nous avons constaté qu'il n'en allait pas de même d'autres fractions populaires, dont les plus confrontées aux difficultés et qui conjuguent, le plus souvent, leur retrait des lieux de sociabilité publique avec leur repli sur l'espace privé (la plupart des locataires d'une cité d'HLM ont décliné en 1986 l'offre de la municipalité de créer des jardins familiaux au motif que « tout serait piqué »). Sans doute n'est-ce pas un hasard de mesurer que ce constat est d'autant plus avéré qu'il concerne précisément les individus et les familles les plus touchées par le chômage, la déstabilisation professionnelle résultant de la précarité de l'emploi, de l'intérim et des déconstructions managériales des collectifs de travail30. Pour ces dernières, à Lanester comme ailleurs, abstentionnisme sociable et abstentionnisme politique vont de pair et se combinent au renfermement sur soi ou sur le groupe rétréci des plus proches (la famille, le nombre réduit des copains). Seule l'attention aux « faits impondérables de la vie autochtone » permet de rendre compte de ces différences. Une attention qui a un prix : choisir la monographie locale qui, comme chacun sait, est devenue le moins côté des genres sociologiques. L'enjeu de l'autochtonie se cache aussi derrière la hiérarchie des objets et des modes

30. Sur ces questions, nous renvoyons aux diverses publications de S. Beaud et de M. Pialoux (cf. entre autres, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999).