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Limmigration dans les manuels scolaires

Wiktor Stoczkowski (LAS-EHESS) & Anastasia Krutikova (LAS-EHESS)

« O miseri, quæ tanta insania, cives ? » Virgile, LÉnéide, II, 42

Il est en France peu de sujets aussi controversés que celui de limmigration. Quiconque saventure à laborder se voit aussitôt reprocher de verser dans les mièvreries du politiquement correct ou, à linverse, dans lapologie de lintolérance et du repli sur soi. Non sans raison, tant les opinions habituelles ont tendance à se regrouper autour de deux thèses extrêmes, dont la première tient limmigration pour un phénomène constant, normal, inscrit dans la nature éternelle des choses, alors que la seconde la dépeint comme un fait accidentel, inquiétant, pathologique, lourd de périls difficiles à anticiper. Les arguments évoqués à lappui de lune et de lautre thèse sont tout aussi rudimentaires, mêlant des constats factuels empruntés à la sociologie, la démographie, lanthropologie ou lhistoire, avec des jugements de valeur placés au-delà de toute discussion rationnelle et que chacun adopte par un acte de foi, à la faveur de ses adhésions politiques, morales, religieuses ou idéologiques.

On sait de longue date le caractère stéréotypé des discours tenus sur limmigration dans lespace politique et médiatique en France ; on sait moins ce quen pensent les Français ordinaires. Des sondages existent, certes, mais ils se contentent dapporter des réponses trop brèves à des questions trop sommaires et, souvent, mal posées. Toute échéance électorale fournit loccasion dinterroger lincidence de la question de limmigration sur les résultats de votes, sans que lon parvienne à décider si les réponses formulées à titre dhypothèses sont fondées ou non.

À défaut de pouvoir deviner ce que les Français pensent de limmigration, il est possible de déterminer ce que lécole de la République les exhorte à en penser, par le truchement de léclairage que les manuels scolaires donnent de ce sujet. Afin de reconstituer la conception de limmigration proposée aux enfants scolarisés en France (sauf, parfois, dans les établissements

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hors contrat), nous avons analysé vingt et un manuels dhistoire-géographie, parus de 1999 à 2014 et destinés aux classes de quatrième et de troisième du collège. Cet échantillon a été complété par trois ouvrages daide à la mise en œuvre du programme dhistoire-géographie, réservés aux enseignants et dont le contenu réitère le message des manuels tout en le complétant sur certains points. Chaque manuel consacre à limmigration quelques pages à peine, où figurent des cartes, des données chiffrées, de brefs textes explicatifs, ainsi que des présentations de cas individuels dimmigrants, tirées généralement darticles de presse 1 . Le discours des manuels présente un haut degré de cohérence, révélateur dune conception arrêtée que linstitution scolaire entend transmettre aux enfants. En même temps, il donne à voir un certain nombre dhésitations et de contradictions. Celles-ci pourraient être considérées comme un bruit insignifiant quil faudrait écarter pour pouvoir mieux saisir le message principal de la vision scolaire. Nous faisons ici un pari opposé : les contradictions du discours scolaire nous semblent dévoiler les difficultés que la société française éprouve lorsquelle sessaie à penser limmigration. Ces contradictions, tout autant que la cohérence qui sen accommode, sont révélatrices non seulement dune représentation de limmigration, mais aussi dune représentation que la société française cherche à construire delle-même, en occultant tout ce qui lui paraît malaisé à admettre. Les auteurs de cet article sy sont intéressés car, étant eux- mêmes des immigrés, ils ont chacun connu dexpérience le phénomène dont les manuels cherchent à construire une vision théorique et simplifiée. Notre dessein nest pas de confronter la représentation scolaire de limmigration à une vérité absolue que personne il est à craindre ne détient. Dire que personne ne détient cette vérité néquivaut nullement à se résigner à un solipsisme relativiste. Bien que la réalité de limmigration soit éminemment connaissable, elle demeure très mal connue, et cela pour plusieurs raisons : les définitions de termes sont souvent arbitraires, certaines données sont difficiles à recueillir, dautres ne sont pas recueillies sciemment, dautres encore sont consignées très sélectivement, en fonction de thèses interprétatives fortement teintées dapriori idéologiques 2 . Cest délibérément que nous avons choisi déviter de se référer à la prolifique littérature qui avait été consacrée à limmigration en démographie, en sociologie, en anthropologie et en histoire. Nous estimons plus fertile de confronter le discours scolaire à ses propres contradictions que de le mettre face à la « réalité » du phénomène migratoire, laquelle en dernière analyse nest quune représentation donnée de ce phénomène par les travaux académiques, eux-mêmes tributaires de parti-pris idéologiques

1 Une observation de cours de géographie et l’analyse de l’usage qui y est fait des manuels scolaires, sont présentées dans Krutikova, 2015, p. 51-69.

2 On trouvera d’excellentes analyses des interprétations tendancieuses, voire naïves, auxquelles sont systématiquement soumises les statistiques sociales, dans Irvine, Miles & Evans, 1979.

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et empêtrés dans des contradictions. Ce nest quexceptionnellement que nous avons dérogé à cette règle générale. Premièrement, nous avons fait appel aux statistiques officielles de lInsee lorsque les manuels eux-mêmes sy référaient et, surtout, lorsque les manuels déformaient ces statistiques : il sagissait dabord de constater un écart entre les chiffres officiels et leur représentation scolaire, pour sinterroger ensuite sur la signification de cet écart. Deuxièmement, nous avons rappelé lexistence des données statistiques relatives à des aspects particuliers du phénomène migratoire lorsque les manuels évoquaient ces aspects sans étayer leurs affirmations par des chiffres (comme par exemple le coût de limmigration pour les pays daccueil) ; cette fois-ci, il sagissait de comprendre pourquoi les manuels, ordinairement si friands de chiffres, passaient sous silence des données existantes et facilement accessibles. Troisièmement, afin de marquer les limites dune explication scolaire qui pourrait être prise pour allant de soi, nous avons ponctuellement mobilisé les données qualitatives de lethnographie. Dans les trois cas, le but nétait pas de confronter le discours des manuels à la « réalité », mais de le mettre en parallèle avec des sources dont les manuels reconnaissent eux- mêmes lautorité. Notre démarche a été guidée par la conviction que les écarts entre les manuels et les sources pouvaient résulter non pas dune simple ignorance, mais plutôt de la propension des auteurs à se conformer moins à des données factuelles et davantage aux axiomes d’une vision du monde implicite à laquelle ils adhèrent. Par ce moyen, nous cherchons à reconstituer cette vision, à saisir sa signification, et à réfléchir sur son adéquation aux finalités pédagogiques que le discours scolaire déclare sassigner.

À cet égard, notre travail se distingue de la plupart des travaux consacrés jusquà présent à lanalyse des manuels scolaires de géographie. La majeure partie de ces analyses vise à reconstituer les stéréotypes véhiculés par les livres scolaires. Il peut sagir des représentations de tout un continent, comme lEurope ou lAfrique 3 , ou dune seule aire culturelle (ou réputée telle), comme lEurope de lEst ou les pays ex-communistes dEurope 4 . Un des thèmes favoris sont les préjugés qui participent à la construction de limage de lAutre, que cet Autre soit défini par sa nationalité 5 , son ethnie 6 , sa race 7 , son genre 8 , ou sa religion 9 . Lorsquon en vient à interpréter ces stéréotypes, les auteurs recourent habituellement à lexplication fonctionnaliste et téléologique, qui sefforce dy voir un instrument délaboration de lidentité

3 Morgan, 2008 ; Pirc, 2010.

4 Sidorov, 2009 ; Bagoly-Simó, 2013.

5 Zachos & Michailidou, 2014 ; Dedeoğlu, 2013 ; Knapiak, 2013.

6 Manor, 2008.

7 Schuermans, 2013 ; Mc Andrew, 1986 ; Donovan 2015 ; Blondin, 1990 ; Blondin, 1995.

8 Wright, 1985 ; Mayer, 1989.

9 Ihtiyar 2003 ; Mc Andrew, Oueslati & Helly, 2007.

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nationale 10 . Le contenu des manuels scolaires est souvent présenté comme relevant de la propagande dÉtat, de la manipulation idéologique, du contrôle social, des rapports de forces politiques agissant du dehors de linstitution scolaire 11 . Lintérêt pour les stéréotypes ethniques et la propension à interpréter ceux-ci en termes de fonction idéologique dominent également les études sur la représentation des immigrés ou de limmigration dans les manuels scolaires. Ce thème peut être abordé tantôt accessoirement, à loccasion dune recherche sur les stéréotypes dune nation ou dune religion allogènes 12 , tantôt de front, dans les enquêtes qui prennent pour objet limage de limmigration 13 .

En France, la figure de limmigrant a émergé assez récemment dans la littérature sur les manuels. Un premier aperçu de la représentation scolaire de limmigration a été proposé en 2001 par Marc Bernardot. Après avoir examiné la description des immigrants dans des manuels dhistoire-géographie publiés en 1998, il a constaté des « lacunes » et un « manque de précision » dans le traitement de certains aspects de limmigration 14 . Cette réflexion a été reprise dans un rapport sur lenseignement de lhistoire de limmigration rédigé par Benoît Falaize, à loccasion de louverture du Musée de limmigration en 2007 et, plus récemment, dans les articles de Marie Lavin et de Tangui Pennec 15 . Les auteurs de ces études sont tous des enseignants, et leur objectif est de mettre en évidence les omissions dont les manuels scolaires se rendraient coupables et auxquelles il faudrait remédier. Ils procèdent donc dans loptique dune amélioration de la valeur de vérité de la représentation scolaire, peu intéressés par les significations dont les « omissions » et les « lacunes » pourraient être porteuses 16 . Il convient toutefois de noter quen dépit de leurs objectifs limités, ces auteurs ont réussi à observer quelques paradoxes et contradictions du discours scolaire : limmigré des manuels dhistoire- géographie apparaît comme un personnage à la fois positif et redoutable, hôte bienvenu et intrus indésirable, victime permanente et sujet responsable dun ensemble de problèmes que sa présence est censée occasionner 17 . La récurrence de ces contradictions dans les manuels scolaires na toutefois jamais été interrogée. Dans notre analyse, nous avons décidé de traiter ces contradictions non pas comme une aberration à laquelle il conviendrait de mettre un terme,

10 Bar-Gal, 2000 ; Dalongeville, 2005 ; Déry & Decelles, 2011 ; Joshi, 2010 ; Radcliffe, 1996.

11 Apple, 1979 ; Apple, 1986 ; Apple, 1993 ; Bar-Gal, 2000 ; Billings & Goldman, 1979 ; Page & Clelland, 1978 ; Shen, 1994. Cette interprétation fonctionnaliste domine de longue date l’étude des manuels d’histoire (Crawford, 2000 ; Ferro, 1981 ; Nicholls (dir.), 2006).

12 Ihtiyar, 2003 ; Knapiak, 2013 ; Otterbeck, 2005.

13 Christophe, 2009 ; Kotowski, 2013 ; Lee & Hernandez, 2009 ; Mc Andrew, 1986 ; Van Dijk & Atienza, 2011 ; Senegačnik,

2013.

14 Bernardot, 2001, p. 129.

15 Falaize, 2008 ; Lavin, 2007 ; Pennec, 2014.

16 Cette tournure critique, qui se contente de dresser une liste de reproches adressés, à tort ou à raison, aux manuels, a très vite montré ses limites et a suscité, il y a déjà un demi-siècle, quelque impatience (voir par exemple Joyce, 1966).

17 Pennec, 2014, p. 172 ; Lavin, 2007, p. 104.

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mais comme un fait social doté dune signification autonome quil faudrait comprendre, selon la démarche traditionnelle de lanthropologie qui, au lieu dévaluer la valeur de vérité des discours qui lintéressent, cherche plutôt à déterminer la logique interne dont ils participent et le sens que leur attribuent ceux qui tiennent ces discours ou ceux qui y adhèrent. Par ce choix nous nous inscrivons dans le sillage de quelques rares travaux qui ont essayé dappréhender les manuels de géographie comme un medium véhiculant des représentations plus générales, composées de notions abstraites et de systèmes de valeurs dont la superposition esquisse les contours de véritables visions du monde, inculquées aux enfants par le truchement de lenseignement scolaire 18 .

Description du phénomène migratoire

Les cartes géographiques offrent un premier aperçu des mouvements migratoires. Au centre se trouve lEurope. Ou plutôt lespace Schengen dont la masse, signalée par une couleur sombre, occupe le cœur du continent. D’impressionnantes flèches rouges le cernent de tous côtés et labourent la surface des blocs continentaux, venant de lAfrique subsaharienne, du Maghreb, du Sud-Est asiatique, du Proche-Orient, de lEurope de lEst, dAsie et des Caraïbes (Fig. 1). Cette illustration frappe limagination, dautant plus que les manuels dhistoire- géographie mobilisent la même convention iconographique pour représenter les avancées des troupes armées lors de la Seconde Guerre mondiale. La représentation de larrivée de migrants et celle du débarquement des forces alliées en Europe se ressemblent étrangement (Fig. 2). Limmigration serait-elle un nouveau débarquement ? Cest sans doute incidemment que les cartes scolaires suscitent linterrogation dont la teneur renvoie à une attitude anti- immigrationiste, de plus en plus répandue en France 19 .

18 Bar-Gal, 2000 ; Bennett, 1993 ; Berti, 1991; Hopkin, 2001.

19 Selon l’enquête du Cevipof, en 2009 49% des Français estimaient qu’il y avait trop d’immigrés en France ; en 2015, ce pourcentage s’élevait à 69% (Cevipof, 2015). Selon le rapport annuel de la Commission national consultative des droits de l’homme, en 2013 74% des Français étaient d’accord avec la thèse qu’il y avait trop d’immigrés en France, contre 45% en 2009 (Cncdh, 2013, p. 33).

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Fig. 1. Les flux migratoires vers l ’ Europe, d ’ après Champigny, Loubes &

Fig. 1. Les flux migratoires vers lEurope, daprès Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210.

après Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210. Fig. 2. L ’ offensive des Alliés

Fig. 2. Loffensive des Alliés à partir de la fin de l’année 1942, daprès Ivernel (dir.), 2003, p. 96.

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Les statistiques suivent, beaucoup plus rassurantes. À léchelle du monde sempressent de préciser les manuels , il ny a que 3% de l’ensemble des migrants qui ont franchi les frontières internationales 20 . Trois pourcent semblent constituer une quantité bien faible. À léchelle des pays européens, les chiffres montent légèrement, mais restent toujours modestes. Ainsi, vers la fin des années 1980, un manuel notait que le pourcentage des immigrés en Europe oscillait entre 4,3% aux Pays-Bas et 8,9% en Belgique, avec un taux exceptionnellement élevé en Suisse (17%) ; la France se situait dans la moyenne avec 7,9% dimmigrés 21 . Vingt ans plus tard, les manuels font état des mêmes proportions, illustrées parfois au moyen de cartes où lon voit que la part de la « population étrangère » ne dépasse quexceptionnellement 10% (Fig. 3). Le nombre dentrées en Europe a dailleurs commencé à baisser depuis les années 1990, tiennent à souligner plusieurs manuels 22 .

1990, tiennent à souligner plusieurs manuels 2 2 . Fig. 3. « Les étrangers dans les

Fig. 3. « Les étrangers dans les pays dEurope », daprès Ivernel (dir.), 2006, p. 222.

20 Blanchard (dir.), 2011, p. 224 ; Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242 ; Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 267 ; Cotinat (dir.), 2011, p. 70 ; Marchitto (dir.), 2011, p. 89. « Les 3% » est un leitmotiv des manuels. Un seul donne le chiffre de 2% (Adoumié (dir.), 2004, p. 194).

21 Joint, Courbon, Nardin & Viau, 1992, p. 158.

22 Adoumié (dir.), 2006, p. 221 ; Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210.

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Quant à la France, la part des immigrés dans la population nationale sest stabilisée à partir de 1975 autour de 8%, selon un manuel publié en 2006 23 . Ce pourcentage est sujet à un léger flottement : donné comme une constante en 2006, ce taux était « un peu plus de 6% » dans un manuel publié en 2002, et 5,5% dans un manuel paru en 2012 24 . Aucun de ces chiffres ne correspond exactement aux données fournies par lInstitut national de la statistique et des études économiques (INSEE) : si le « 8% » est proche des 7,4% que lINSEE indique comme part de la population immigrée en France métropolitaine entre 1975 et 1999, le chiffre officiel monte néanmoins à 8,6% en 2010 25 . Le manuel publié en 2012 par Magnard est le seul à indiquer sa source : ce serait justement lINSEE, et les données dateraient de 2010. Selon ce manuel, la population de la France sélèverait alors à 61,9 millions dhabitants, et il y aurait 5,2 millions dimmigrés, ce qui représenterait les 5,5% susmentionnés 26 . Cest une erreur de calcul évidente : 5,2 millions constituent 8,4% de la population nationale de 61,9 millions. Qui plus est, ces chiffres ne correspondent aucunement à ceux fournis par lINSEE : selon lInstitut, en 2010 la population de la France comptait 64,6 millions dhabitants, et les immigrés en formaient 8,6% 27 . La désinvolture que les auteurs des manuels manifestent dans le recours aux pourcentages va de pair avec limprécision de leur vocabulaire. Ils tiennent parfois le terme « immigré » pour synonyme d« étranger », et parlent côte à côte de « population étrangère » et de « population immigrée », ou de l« immigration » et de « travailleurs étrangers » 28 , alors que lINSEE, suivant la définition adoptée par le Haut Conseil à lIntégration, fait la distinction entre les deux catégories en soulignant quun immigré nest pas nécessairement un étranger, tandis quun étranger nest pas toujours un immigré 29 . Les manuels reproduisent assez fidèlement une confusion lexicale, particulièrement répandue en France, entre « immigré » et

23 Ivernel (dir.), 2006, p. 322.

24 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 295 (la source citée est Nair, 1999) ; Azzouz & Gache, (dir.), 2012, p. 246.

26 Azzouz & Gache (dir.), 2012, p. 246-247.

28 Ivernel & Villemagne (dir.), 2012, p. 29 ; Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2012, p. 33. D’autres glissements de sens ne sont pas rares. Ainsi, par exemple, un manuel publié en 2002 et réédité en 2006 reprend à quatre années de distance la même carte, mais avec une légende modifiée : ce qui était d’abord « part des étrangers non originaires de l’Union européenne dans la population totale » devient ensuite « part de la population étrangère dans la population totale », comme si le« vrai étranger » était nécessairement un étranger à l’Union européenne (Ivernel (dir.), 2002 , p. 217 ; Ivernel (dir.), 2006, p. 222).

29 « Selon la définition adoptée par le Haut Conseil à l’Intégration, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France. Les personnes nées françaises à l’étranger et vivant en France ne sont donc pas comptabilisées. À l’inverse, certains immigrés ont pu devenir français, les autres restant étrangers. Les populations étrangère et immigrée ne se confondent pas totalement : un immigré n’est pas nécessairement étranger et réciproquement, certains étrangers sont nés en France (essentiellement des mineurs). La qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré » (http://www.insee.fr/fr/methodes/default.asp?page=definitions/immigre.htm).

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« étranger », ce dernier identifié souvent comme un ressortissant d’un pays extra-européen, prétendument marqué par une altérité raciale 30 .

Ces erreurs nont cependant quun intérêt secondaire. Est plus important leffet général que ces chiffres sont destinés à créer. Quelle que soit leur degré d’exactitude, ils contribuent à produire limpression que les migrations internationales sont un phénomène relativement mineur. Trois pourcent dans le monde, cinq ou huit pourcent en France, cest fort peu. Toutefois, même un élève du collège sait que notre planète compte aujourdhui 7,3 milliards dhabitants, et il est tout autant capable de calculer que 3% de ces 7,3 milliards dépassent largement 200 millions 31 . Et ces 200 millions représentent une considérable marée humaine, dautant plus impressionnante que ses flux ne sont pas répartis uniformément à la surface du globe. Cest bien lEurope qui en a reçu la part la plus importante (72 millions en 2013), devant lAsie (71 millions) et lAmérique du Nord (53 millions), et cela avant la « crise migratoire » de 2015 32 . Aucun manuel scolaire ne le dit ; nul ne précise quun tiers des immigrants sest concentré dans le plus petit des continents quest lEurope.

Le même traitement du phénomène migratoire se retrouve à léchelle de lHexagone. Que les pourcentages des immigrés en France soient parfois minimisés par rapport aux chiffres réels est une chose. En est une autre de livrer des pourcentages pour lensemble du pays, sans aborder la question de la concentration de la population dimmigrés. Le taux national de 5,5% ou de 8% peut-il paraître crédible aux enfants qui ont grandi à Aubervilliers, où les immigrés formaient en 2012 42,2% de la population, ou à Pantin, avec un pourcentage de 31,8% ? 33 . Exceptionnellement, deux manuels donnent une carte de la répartition inégale des immigrés en France, par département et par tranche de pourcentage ; « 10% et plus » constitue la dernière tranche supérieure, sans que lon soit jamais informé sur la valeur limite de ce « plus » 34 . Se contenter de la moyenne nationale ou départementale, après avoir évoqué la moyenne mondiale, cest omettre lun des aspects à la fois le plus saillant et le plus controversé de limmigration, à savoir sa concentration dans certains quartiers ou cités dont létendue limitée correspond davantage à lexpérience ordinaire, empirique, que les élèves acquièrent très tôt de

30 Silverman, 1992, p. 3-4. 31 Un seul livre, réservé aux enseignants, se contente d’indiquer qu’en 2009 on comptait 214 millions de migrants internationaux : Marchitto (dir.), 2011, p. 89.

32 « Infos migrations », publié par le Département des statistiques, des études et de la documentation du Ministère de l’intérieur, n° 63, février 2014, p. 1.

eo=Pantin+%2893055%29&territoire=OK. Un peu plus de 4 immigrés sur 10 habitent dans la région francilienne (Lhommeau & Simon, 2010, p. 16-17, tabl. 4).

34 Ivernel (dir.), 2006, p. 322 ; Azzouz & Gache (dir.), 2012, p. 247.

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limmigration : les enfants regardent le monde non pas à travers les statistiques abstraites, mais en observant leur environnement immédiat, scolaire ; or, se comptent désormais par dizaines les communes où la concentration de jeunes d’origine étrangère dépasse 50% 35 . Ne pas en parler est un choix éloquent, qui aboutit à donner du phénomène migratoire une vision certes véridique mais partielle, au risque de déconnecter le discours des manuels de lexpérience sociale concrète que possède une bonne partie des élèves auxquels les livres scolaires sadressent 36 .

Après avoir schématisé le phénomène à travers les moyennes statistiques, les manuels semploient à souligner son caractère stable dans le temps. Un manuel déclare que, « depuis les années 1970, les flux migratoires se stabilisent en France métropolitaine » 37 . Un autre surenchérit, pour clamer que « le nombre global des immigrés na pas varié depuis les années 1930 » ; ensuite, en citant un extrait dun essai à destination du public jeune, il va jusquà affirmer que « depuis 1974, le marché du travail, à cause de la crise économique, est quasiment fermé aux étrangers », et « quun petit nombre de travailleurs seulement […] continue d’entrer légalement chaque année » en France, « à peine plus de 5000 travailleurs permanents en 1995 » 38 . Larrivée des immigrants en France constituerait donc un fait constant et quantitativement réduit.

Cependant, ces mêmes manuels, lorsquils indiquent lévolution des chiffres à léchelle mondiale, signalent clairement une montée considérable des migrations internationales. Le nombre de migrants serait passé de 155 millions en 1990 à 240 millions en 2010, daprès un manuel paru en 2011 (augmentation de 54%) 39 ; un autre manuel, publié la même année, affirme que les migrants étaient 115 millions en 1990 et 214 millions en 2008 (augmentation de 86%) 40 ; un graphique sommaire dans un troisième manuel suggère que les migrants internationaux étaient environ 125 millions en 1990 et plus de 200 millions en 2010 (augmentation de 60%) 41 . Il est curieux que des manuels parus la même année livrent des données aussi discordantes. Pourtant, quelles que soient les estimations quil faudrait finalement retenir comme les plus proches de la réalité 42 , la croissance est dans chaque cas

35 Tribalat, 2010, p. 160.

36 Voir Krutikova, 2015, p. 57-58.

37 Azzouz & Gache (dir.), 2012, p. 246.

38 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 294-295, qui cite Sami Nair, L’Immigration expliquée à ma fille, Paris, Le Seuil, 1999.

39 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 207.

40 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 233.

41 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 255.

42 L’ONU estimait en 2013 que le nombre de migrants internationaux dans le monde a augmenté entre 1990 et 2010 de 65% ; en Europe, cette croissance était de 41,2% (UN, Department of Economic and Social Affairs, Population Division, 2013, p. 1).

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énorme, allant de 54% à 86%, en lespace de seulement une vingtaine dannées 43 . Comment se fait-il alors que lafflux dimmigrants vers la France reste stable et réduit, tandis quil augmente considérablement partout dans le monde ? Les manuels scolaires nexpliquent pas ce paradoxe. En serait-il des immigrants comme des nuages radioactifs de Tchernobyl, qui traversaient librement les frontières mais sarrêtaient miraculeusement aux portes de lHexagone ?

La plus grande surprise vient à la fin de ces développements statistiques. On apprend alors que tous les chiffres préalablement cités ne reflètent pas lampleur réelle du phénomène car ils concernent exclusivement les migrants légaux, auxquels, dans les faits, sajoutent les migrants illégaux ou clandestins. La première mention de clandestins apparaît dans un manuel scolaire en 1992 : on les présente alors comme voués à être refoulés vers leurs pays dorigine 44 . Vingt ans plus tard, les clandestins font déjà partie du décor ordinaire, et un guide pour instituteurs, loin dimaginer leur expulsion, admet quils ont « tendance à se sédentariser » 45 . Mais combien sont-ils, ces clandestins ? On lignore. Les auteurs dun manuel croient pouvoir affirmer qu« une grande partie des migrations contemporaines sont clandestines » 46 . Un autre manuel risque une estimation : « Chaque année […], 300.000 à 400.000 immigrants clandestins venus dAsie, dAfrique et dEurope de lEst tentent leur chance en Europe » 47 . Aucune source de ces chiffres nest pourtant indiquée. Un troisième manuel semble plus lucide en reconnaissant que les migrants illégaux sont « difficiles à dénombrer » 48 . À lévidence, il est malaisé de chiffrer limmigration car sa composante illégale échappe aux recensements statistiques.

Linquiétude nest cependant pas de mise. LEurope maîtrise la situation. « Treize États membres de lUnion européenne réunis dans lespace de Schengenappliquent des règles strictes pour contrôler les flux migratoires venus de lextérieur » 49 . « Des flux toujours plus importants, mais marginaux » 50 . Le « phénomène [est] en expansion, mais […] reste limité » 51 . Le discours tenu par les manuels est rassurant, même sil nest pas nécessairement convaincant sur le plan factuel. Cest le ton apaisant qui semble compter plus que la cohérence logique : en donnant des chiffres, les manuels cherchent plutôt à rasséréner quà convaincre par

43 Un seul manuel souligne qu’en quarante ans le nombre de migrants internationaux a triplé (Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242).

44 Joint, Courbon, Nardin & Viau, 1992, p. 159.

45 Marchitto (dir.), 2011, p.90.

46 Adoumié (dir.), 2004, p. 195.

47 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210.

48 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242.

49 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210.

50 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 244.

51 Blanchard (dir.), 2011, p. 232.

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la solidité des démonstrations quils proposent. Ils nhésitent donc pas à affirmer dabord que le phénomène reste stable, pour déclarer ensuite quil est bien en expansion (mais limité et maîtrisé ).

Les causes des migrations

Bien que lexplication causale des faits sociaux soit reconnue de longue date comme une opération délicate et mal assurée, les auteurs des manuels sy attellent sans marquer la moindre appréhension. Le consensus est parfait sur les raisons de limmigration vers lEurope pendant les Trente Glorieuses. « Le grand essor économique des années 1950-1973 amène ces grands pays industriels [ceux de lEurope de lOuest] à attirer des immigrants venus des pays en voie de développement » 52 . Lobjectif de cet appel aux étrangers était de compenser le manque de main-d’œuvre locale et de « remplacer les Européens dans les tâches les plus pénibles et les plus mal payées » 53 . Cependant, lambition principale des manuels est délucider les causes de limmigration actuelle, à lépoque où largument dune main-d’œuvre insuffisante nest plus tenable au vu dun chômage élevé dans tous les pays dEurope. Dès lors le consensus seffiloche et le nombre de causes proposées augmente. Aussi hétérogènes quelles soient, on peut les répartir en deux grands groupes : dans le premier se placent les explications causales tributaires de lidée que lEurope a besoin dimmigrés ; dans le second, celles qui présument que les immigrés ont besoin de lEurope.

Pourquoi lEurope aurait-elle aujourdhui besoin dimmigrés ? Cest dabord à cause de sa démographie déclinante, expliquent les manuels. LEurope vieillit, et elle manque de jeunes actifs 54 . De surcroît, les Européens ne se reproduisent pas assez pour assurer le remplacement de la population. « Avec une moyenne de 1,5 enfants par femme, chaque nouvelle génération diminue ainsi de 25% par rapport à la précédente » 55 . « Sans migrants, la population totale dans lUnion européenne (UE) diminuerait de 52 millions pour sétablir à 447 millions en

52 Joint, Courbon, Nardin & Viau, 1992, p. 158.

53 Ibidem. Voir aussi Adoumié (dir.), 2007, p. 211.

54 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 211.

55 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 237. Comme source, le manuel indique un article publié sur le site internet :

www.tsr.ch. Un tel site n’existe pas. Il s’agit en fait du site de la Radio-télévision suisse (rts), où l’on trouve effectivement l’article cité (www.rts.ch/info/sciences-tech/1173181-le-salut-de-l-europe-viendra-de-l-immigration.html).

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2050 » 56 . Cette « faiblesse démographique européenne fait de limmigration une nécessité », renchérit un autre manuel 57 . « Nous avons besoin deux », conclue un troisième 58 .

Quant à la relation causale entre le vieillissement et limmigration, la carte publiée dans un manuel jette le doute (Fig. 4). En lexaminant, on se demande pourquoi la pauvre Bulgarie, en dépit de son taux élevé de population âgée, attire si peu de migrants, alors que la riche Suisse, dont le taux de vieillissement est moindre, compte sur son territoire le nombre dimmigrés le plus élevé dEurope ?

le nombre d ’ immigrés le plus élevé d ’ Europe ? Fig. 4. Les mouvements

Fig. 4. Les mouvements migratoires mis en comparaison avec une carte du vieillissement de la population européenne, daprès Démier (dir.), 2002, p. 207.

Cest linverse qui aurait dû se produire si cette relation de cause à effet avait été bien fondée. Quant à lexplication de limmigration par un taux de fécondité faible, la même réserve simpose. Les chiffres fournis par les manuels sont (à peu près) exacts : selon lInstitut national détudes démographiques (INED), le nombre moyen denfants par femme était dans lUnion européenne de 1,61 en 2010, et de 1,55 en 2013 59 . Est-ce à dire que cette réduction de la population européenne explique causalement larrivée de migrants ? Prenons comme exemple

56 Ibidem.

57 Démier (dir.), 2002, p. 206.

58 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 211.

59 https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/chiffres/europe-pays-developpes/indicateurs-fecondite/.

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la France. Depuis 2006, son taux de fécondité est à la fois stable, élevé et proche du seuil de remplacement (2,08 enfants par femme en 2014 et en 2015 ; le seuil de remplacement des générations est évalué à 2,1 60 ). Cette fécondité importante ne réduit pas pour autant limmigration, comme cest aussi le cas aux États-Unis ou en Nouvelle Zélande, qui continuent à recevoir un nombre considérable dimmigrants en dépit dun taux de fécondité proche du seuil de remplacement 61 .

À lévidence, le recours à la moyenne à léchelle de lUnion européenne évacue les cas qui infirment lhypothèse dun lien causal simple entre, dun côté, lafflux dimmigrants et, de lautre, le vieillissement ou le taux de fécondité. Même dans lhypothèse, parfaitement plausible, que lEurope a démographiquement besoin des immigrés, ce besoin nexplique pas pourquoi ils viennent, dautant plus quils sont massivement accueillis également dans des pays riches qui ne souffrent pas dun déficit démographique 62 .

Une autre explication par besoin consiste à soutenir que lEurope ne peut se passer des immigrés puisque ceux-ci acceptent deffectuer des travaux pénibles et mal payés que les Européens de souche refusent 63 . Cette explication trouve une confirmation, fût-elle partielle, dans le diagramme donné par un manuel, où lon constate quen 2007 deux tiers des immigrés en France étaient employés comme manutentionnaires, ouvriers de lindustrie ou dans le domaine des services domestiques 64 . Toutefois, le même diagramme montre quun tiers dentre eux se retrouvaient dans la catégorie des commerçants, professions libérales, cadres et professions supérieures 65 , ce qui indique que la vision du travailleur immigré comme un prolétaire mal rémunéré et condamné à des corvées accablantes, sans être entièrement fausse, nen reste pas moins simpliste ; elle est dailleurs dénoncée de longue date comme un cliché xénophobe 66 .

De surcroît, ces explications par besoin recèlent un paradoxe de taille. Dun côté, les livres scolaires déclarent : lEurope a besoin dimmigrés, limmigration constitue une nécessité,

62 Michèle Tribalat a pu calculer, à partir de l’enquête Famille de 1999 que, dans la période 1960-1998, l’immigration a produit un effet très modeste sur le rajeunissement de la population française, en faisant passer le rapport des 60 ans et plus aux 20-59

ans de 87,3% à 86%. Si l’immigration a bien exercé un effet positif sur la natalité (18% des naissances en France métropolitaine en 1998 étaient dues à l’immigration depuis 1960), son impact sur la fécondité reste très limité : 7% sur l’indicateur conjoncturel de fécondité (Tribalat, 2010, p. 79).

63 Joint, Courbon, Nardin & Viau, 1992, p. 158 ; Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 211.

64 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2012, p. 33.

65 Ibidem.

66 Van Dijk, 1987.

14

voir

aussi

« le salut de lEurope viendra de limmigration » 67 . De lautre, les manuels sont unanimes à souligner que lEurope sefforce de lutter contre limmigration, den limiter les flux, de fermer progressivement les frontières et détablir un système sévère de contrôles 68 . Cest pour le moins déconcertant : si limmigration est une bénédiction pour lEurope, pourquoi les États européens sacharnent-ils à lutter contre limmigration ? Les manuels ne lexpliquent pas. Lélève pourrait être perplexe dapprendre que lEurope refuse de bénéficier des avantages que les manuels prêtent à limmigration, à moins quil nen conclue, à lencontre de la thèse privilégiée par les manuels, que limmigration na pas que des avantages.

Les explications du second groupe sont fondées sur lidée dune « attraction planétaire » que le continent européen, ou plutôt une partie du continent qualifié d« Europe de lOuest »

exercerait sur « les migrants du monde entier » 69 . La métaphore gravitationnelle de

lattraction débouche sur plusieurs causalités distinctes. La première dentre elles, longuement commentée par tous les manuels, concerne les « refugiés » qui, fuyant les guerres et les persécutions, viennent chercher en Europe la paix, la sécurité et la liberté politique. Les réfugiés apparaissent dans les manuels scolaires au début des années 2000, après que la presse a commencé à divulguer des informations sur les exodes provoqués par les massacres génocidaires au Rwanda en 1994, par les guerres de Bosnie (1992-1995) et du Kosovo (1998- 1999), par la prise de pouvoir en Afghanistan par les Talibans en 1996, auxquels se sont ensuite ajoutées les conséquences du conflit au Darfour et de la seconde guerre du Golfe, à partir de 2003 70 . « Avec la multiplication des conflits, le nombre de réfugiés ne cesse de progresser », affirme un manuel 71 . Selon les chiffres publiés par lAgence des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) et reproduits par un manuel en 2007, le nombre de réfugiés dans le monde a continué à croître depuis le début des années 1980, pour atteindre un pic au milieu des années 1990 et rester très élevé par la suite, totalisant en 2006 vingt-et-un millions 72 . Très curieusement, ce même manuel donne un diagramme montrant que le nombre des conflits armés est demeuré stable entre 1996 et 2000, puis sest mis à décroître à partir de 2003 73 . Cest donc une nouvelle source dinterrogation pour le lecteur des manuels scolaires : alors que les

immigration.html), cité dans Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 237.

68 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210 & 294 ; Démier (dir.), 2002, p. 206 ; Ivernel (dir.), 2002, p. 216 & 316 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Ivernel (dir.), 2006, p. 222 ; Adoumié (dir.), 2004, p. 186-187. Aucune distinction n’est établie dans les manuels entre le discours politique sur la limitation de l’immigration et la limitation effective de l’immigration.

69 Adoumié (dir.), 2004, p. 194 ; Adoumié (dir.), 2006, p. 221.

70 Ivernel (dir.), 2003, p. 158 & 166 ; Démier (dir.), 2002, p. 206 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 170.

71 Ivernel (dir.), 2003, p. 166.

72 Ivernel (dir.), 2007, p. 173.

73 Ivernel (dir.), 2007, p. 170.

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67

C’est

le

titre

d’un

article

en

ligne

conflits armés sont censés jeter les réfugiés sur les routes de lexil, on constate que le nombre de réfugiés augmente même lorsque le nombre de conflits armés diminue.

Un livre précise que les réfugiés qui quittent leur patrie ne représentent que 7% des migrants dans le monde 74 . La plupart des refugiés, comme le reconnaissent certains manuels, senfuient des zones de combats sans abandonner pour autant leur pays 75 . Parmi ceux qui sexilent à létranger, la plupart demeurent dans les pays limitrophes, sans songer à émigrer vers lEurope : cest ainsi nous informe un manuel que la majorité des réfugiés rwandais sont restés au Zaïre 76 . Jusquen 2014 date de publication du dernier manuel les réfugiés ne constituaient quune partie relativement modeste du flux migratoire qui franchissait les frontières de lEurope. À léchelle mondiale, il y aurait eu au début du III e millénaire 135 millions de « migrants économiques », et seulement 15 millions de « réfugiés » 77 .

Dailleurs, cette distinction tranchée entre les « migrants économiques », qui viennent en Europe fuyant la pauvreté et cherchant de meilleures conditions de vie, et les « réfugiés » ou les « migrants politiques », qui aspirent à la paix et à la sécurité 78 , se voit mise en doute par les manuels eux-mêmes. On y trouve en effet des descriptions de cas individuels, tirées de la presse, qui montrent la porosité des deux catégories. Ainsi, par exemple, un manuel publié en 2003 retrace le long parcours dune famille afghane appartenant à lethnie Hazara. De confession chiite, les Hazaras ont subi des répressions lors de loccupation du Hazâradjat par les Talibans ; les massacres de populations civiles à Mazâr-e Charîf, en 1998, ont ému lopinion internationale. Le commerçant Shahwali et sa famille ont décidé de fuir. Après avoir vendu leurs biens à Kaboul, ils ont payé un passeur pour se rendre au Pakistan. Létape suivante les a menés à Jakarta, en Indonésie. De Jakarta, ils ont ensuite rejoint lAustralie, qui a refusé de les accueillir. Ils sont donc repartis pour la Nouvelle-Zélande, où ils ont finalement obtenu le statut de réfugiés 79 . Ce récit illustre la trajectoire migratoire longue et complexe de beaucoup de « réfugiés ». Ils quittent une zone de conflit et se retrouvent dabord dans un pays limitrophe, où ils sont désormais à labri des violences. Si le but ultime de ces migrants était de trouver la paix et la sécurité, leur parcours sarrêterait là. Certains reprennent pourtant la route, se dirigeant vers des pays riches, dans lesquels ils espèrent améliorer leurs conditions de vie ; dès lors, leurs motifs sont principalement économiques, ce qui les transforme en « migrants

74 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 219.

75 Ivernel (dir.), 2007, p. 170, 173 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 219.

76 Ivernel (dir.), 2003, p. 158.

77 Adoumié (dir.), 2004, p. 194.

78 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 254 ; Adoumié (dir.), 2004, p. 194 ; Ivernel (dir.), 2003, p. 166 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 202 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218.

79 Ivernel (dir.), 2003, p. 166 ; le récit est repris d’un article paru dans Courrier International en 2002.

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économiques ». Les manuels persistent pourtant à faire des « réfugiés » une catégorie parfaitement séparée des « migrants économiques », comme si lon ne pouvait pas être lun avant de devenir lautre. La difficulté de distinguer les vrais réfugiés de ceux qui ne le sont plus ou de ceux qui ne lont jamais été, rend très incertaine lexplication causale de larrivée en Europe des « réfugiés » par la seule quête de la sécurité et de la liberté 80 . Cest assailli de doutes que lélève risque de refermer son manuel, en se demandant combien de réfugiés ressemblent à Shahwali, qui navait pas besoin daller jusquen Nouvelle Zélande pour se sentir en sécurité.

La deuxième catégorie que les manuels distinguent est celle des « migrants économiques ». Ce type de migration, appelée parfois la « migration de travail » 81 , aurait pour but déchapper à la pauvreté 82 . Très significativement, les manuels scolaires napportent aucune preuve pour étayer la thèse de la pauvreté comme cause majeure des migrations économiques. Bien au contraire, les récits de vie de migrants qu’ils choisissent de présenter vont plutôt à lencontre de cette explication. Voici le cas de Mohamed Benamou, natif de Khemisset au Maroc, disparu dans le naufrage dune embarcation alors qu’il tentait de rejoindre les rives espagnoles à travers le détroit de Gibraltar. Agé de 28 ans, Mohamed avait appris dans son pays le métier de maçon et lexerçait depuis plusieurs années en faisant vivre toute sa famille 83 . Ce nétait donc pas un chômeur réduit à un dénuement total ; cétait un travailleur qui gagnait sa vie et qui assurait la subsistance de toute une famille. Voici le cas de Shahwali de Kaboul dont nous avons déjà parlé. Shahwali était un commerçant, propriétaire dune maison et de plusieurs magasins ; cest en vendant ses nombreux biens quil a pu financer le long parcours clandestin qui la finalement mené en Nouvelle Zélande, lune des destinations récurrentes de lémigration hazara 84 . Voici le cas du Bangladeshi Anwar Patoary, qui a dû débourser 5000 € pour rallier clandestinement la ville espagnole Ceuta, sur la côte nord du

80 Quant aux « refugiés » de 2015, les premières données statistiques du mois de mai montraient que leur vague était constituée à 18,5% de Syriens, mais qu’à la seconde place se trouvaient des Kosovars (15,9%), ressortissants d’un pays où, depuis 1999, il n’y avait aucun conflit armé ni aucune répression politique (Vaudano & Les Décodeurs, 2015).

81 Ivernel (dir.), 2007, p. 202.

82 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 254 ; Adoumié (dir.), 2006, p. 220 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 202. L’idée que la pauvreté soit une cause importante des migrations internationales est très populaire. Pourtant, les spécialistes – comme par exemple l’anthropologue Ruben Andersson, auteur d’une excellente ethnographie de la migration africaine vers l’Europe – soulignent que les gens les plus pauvres n’ont les moyens financiers ni pour émigrer légalement, en payant des billets d’avions et en justifiant des ressources indispensables pour l’octroi des visas, ni pour émigrer clandestinement en rémunérant des passeurs ou en achetant de faux passeports et de faux visas sur le marché noir. L’immigration est un investissement, individuel ou, plus souvent, familial, qui nécessite des moyens financiers inaccessibles aux plus démunis (Andersson, 2014, p. 20 & 22). Emmanuel Terray, ethnologue-africaniste politiquement engagé dans la défense des migrants illégaux, souligne qu’« à elle seule, la pauvreté n’est pas un motif de départ » ; « …si la misère au sens économique du terme était le facteur exclusif ou principal de la migration, on devrait observer un mouvement de migration uniforme à partir de tous les pays pauvres, et ce sont les plus pauvres qui devraient se mettre en mouvement les premiers. L’observation va à l’encontre de ce raisonnement » (Terray, 2008, p. 23 & 22).

83 Marchitto (dir.), 2011, p. 93 (le récit est tiré d’un article paru en 2009 dans le journal espagnol El Pais).

84 Ivernel (dir.), 2003, p. 166. Sur l’émigration hazara, voir Monsutti, 2005.

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Maroc 85 . Le manuel tire lhistoire de Patoary dun article paru en 2007 dans Le Journal Hebdo, mais ne fournit aucune précision sur limportance de cette somme dont le montant pourrait paraître relativement modique aux yeux du lecteur français, à peine cinq SMIC en 2007. Or, il nest pas difficile de vérifier que le salaire mensuel minimum au Bangladesh, la même année, sélevait à 2850 taka bangladais (environ 33,6 €) 86 . Cela veut dire que la somme nécessaire à Anwar Patoary pour payer des passeurs et se rendre à Ceuta représentait plus de douze années de salaires. On ne peut dire dun migrant disposant dune telle somme quil appartienne dans son pays à la catégorie des pauvres. Pour mieux comprendre ce dernier exemple, il faut réaliser quun ouvrier français rémunéré au SMIC (1.457,52 € par mois en 2015) devrait débourser environ 217.000 pour régler un montant équivalent. Il y a peu de risque que les collégiens se livrent à de tels calculs, mais il est quand même étrange que les auteurs de manuels ne se soient pas donné la peine de trouver des illustrations, sans doute bien nombreuses, qui auraient pu conforter davantage lexplication de lémigration par la pauvreté. Insister sur le dénuement des migrants tout en illustrant le propos par l’exemple de gens fort bien pourvus relève assurément d’une grande maladresse, susceptible de conforter le vieux phantasme populaire du « faux pauvre », profiteur invétéré qui exploite la charité publique alors qu’il s’endort sur un matelas rempli de liasses de billets de banque 87 .

Il est dailleurs explicitement dit dans certains manuels, en contradiction avec l’explication par la pauvreté, que les migrants d’aujourdhui, de plus en plus éduqués, qualifiés et issus du monde urbain, appartiennent souvent aux classes moyennes 88 . Pourquoi quittent-ils alors leurs pays natals, et que viennent-ils chercher en Europe ? Cest que, disent les manuels, « les migrants sont avant tout à la recherche de meilleures conditions de vie » 89 . Lémigration serait un passage « vers un monde meilleur » 90 . Le Bangladeshi Anwar Patoary, celui qui a monnayé chèrement son entrée en Europe, déclarait : « nous pensons avoir une belle vie là- bas » 91 . Quel est précisément cet espoir de vivre mieux que lon prête aux migrants ? Les manuels peinent à fournir des précisions. « Les migrants quittent leur pays pour trouver du travail », se risque à expliquer un livre scolaire, comme sil était prouvé que les foules de

85 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 246.

86 Chowdhury, 2006. Quant aux autres récits de cas individuels que l’on trouve dans les manuels, ils ne comportent pas la moindre information sur le statut social ou matériel des migrants, comme si leur « pauvreté » allait de soi : Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 257 & 270 ; Démier (dir.), 2002, p. 207.

87 On trouvera la liste de ce genre de rumeurs, vieilles de plus d’un siècle, dans Paulian, 1893.

88 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 266 ; Adoumié (dir.), 2007, p. 211 ; Cotinat (dir.) 2011, p. 70.

89 Blanchard (dir.), 2011, p. 232. Voir aussi : Adoumié (dir.), 2004, p.194 ; Adoumié (dir.), 2007, p. 210 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 202 ; Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 254 & 266 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218.

90 Blanchard (dir.), 2011, p. 226.

91 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 246.

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migrants soient composées principalement de chômeurs 92 . Un autre manuel, ne craignant pas dénoncer un truisme, hasarde lhypothèse selon laquelle lattractivité des pays daccueil repose sur leur richesse 93 . Deux manuels, nonobstant la thèse de la pauvreté, soutenue par ailleurs, vont jusquà clamer que lune des causes importantes de larrivée des migrants vers lEurope est la diffusion plus large, par « les nouveaux moyens de communication », des « modes de vie des pays riches », voire « du modèle occidental de consommation » 94 . La responsabilité reviendrait aux médias davoir donné « à voir des eldorados à portée de main… », assure une Aide à la mise en œuvre des programmes de 4 e 95 . Cest donc lappât des richesses et de la consommation à outrance qui serait à lorigine de lafflux de migrants en Europe. Un manuel croit pouvoir en faire une généralisation historique, qui définirait un tournant majeur dans la causalité du phénomène migratoire : « …les facteurs push (démographie et pauvreté) laissent place à des facteurs pull (lenvie de richesse, de liberté et parfois dOccident) » 96 . Aucune preuve de ces assertions nest proposée.

Cette prétendue appétence de richesse, de consommation, de vie à loccidentale, est-elle un bien ou un mal ? Une convoitise coupable et délétère, ou une aspiration légitime et louable ? Les manuels scolaires ne balancent pas sur la réponse. Tout leur discours est imprégné de lidée que lhumanité se divise en deux catégories. Dun côté, il y a les sociétés qui garantissent à ceux qui y vivent tout ce dont lêtre humain a impérativement besoin pour exister ; ce sont les sociétés « occidentales », « du Nord », « riches ». De lautre côté, il y a les sociétés « du Sud », dont la « pauvreté » est le seul dénominateur commun. Cette « pauvreté », cest la privation des attributs constitutifs du mode de vie occidental. Voici une illustration scolaire qui donne à voir un spécimen de « lhumanité riche » : une maison confortable dans un quartier suburbain, deux voitures, deux télés, quatre vélos, plusieurs frigidaires, et seulement deux enfants (Fig. 5).

92 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 266.

93 Adoumié (dir.), 2004, p. 194.

94 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 267 ; Adoumié (dir.), 2007, p. 211.

95 Cotinat (dir.), 2011, p. 70.

96 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 243, citant un extrait de Withol de Wenden, 2009.

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Fig. 5. Le mode de vie occidental, modèle pour l ’ ensemble de l ’

Fig. 5. Le mode de vie occidental, modèle pour lensemble de lhumanité : 28.000 dollars de revenu par an, 855 téléviseurs par 1000 habitants, daprès Ivernel (dir.), 2004, p. 212.

Et voici limage de l« humanité pauvre » : une famille établie à la campagne, logée dans une chaumière, possédant deux vaches, un mulet, une brebis, aucun téléviseur, et cinq enfants (Fig. 6).

une brebis, aucun téléviseur, et cinq enfants (Fig. 6). Fig. 6. L ’ « humanité pauvre

Fig. 6. L« humanité pauvre », qui a la malchance de ne pas vivre comme les Occidentaux : 810 dollars de revenu par an, 5 téléviseurs par 1000 habitants, daprès Ivernel (dir.), 2004, p. 213.

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Les manuels ne présentent pas ces deux images comme illustrations de deux manières de vivre différentes, égales en dignité et susceptibles de fournir, chacune à sa façon, des satisfactions précieuses, bien que dissemblables. Non, ces différences sont données pour des inégalités criantes. Seul le mode de vie occidental est digne dun être humain, lautre mode de vie nest quune souffrance dans les affres de la privation. « Les flux migratoires sont un bon révélateur des inégalités Nord-Sud », prétend un manuel 97 . Le scandale des inégalités doit être abrogé. Tout être humain a le droit de vivre comme les Occidentaux. Les migrations vers les pays riches sont opportunes car elles remédient au scandale des inégalités. Donc, les migrations sont bonnes. Est également bonne laspiration aux richesses, à la consommation, à la vie occidentale, cest-à-dire à une vie objectivement supérieure.

La conclusion générale qui se dégage de lensemble de ces explications causales est limpide. Si les migrants fuient la guerre, ils doivent être accueillis en Europe, cest notre devoir moral. Sils viennent poussés par la misère, nous ne devons pas non plus leur refuser une main secourable, cest notre devoir moral. Sils viennent ici attirés par nos richesses, ils ont également le droit à notre bienveillance, car il est de notre devoir de contribuer à faire disparaître les inégalités entre les humains. Et puis, sils arrivent ici pour combler un déficit démographique, ou encore pour effectuer des travaux pénibles et mal rémunérés dont personne ne veut, cest tout simplement une opération rentable. Quelle que soit la cause envisagée, le phénomène migratoire est présenté comme inconditionnellement positif, socialement souhaitable et moralement estimable. Tel est le message commun imposé par les conjectures causales qui occupent une place de choix dans la vision scolaire de limmigration.

Effets des migrations

Cette appréciation globalement positive se retrouve également dans la représentation des effets des migrations. Une distinction y est systématiquement établie entre les conséquences pour les pays de départ et celles pour les pays daccueil, principalement en Europe de lOuest et, surtout, en France, sur laquelle se concentre lattention du cursus scolaire. Appréhendés par le prisme de jugements de valeur, les effets des migrations sont divisés de manière antithétique en positifs et négatifs.

97 Adoumié (dir.), 2007, p. 210. Voir aussi Marchitto (dir.), 2011, p. 89 & 91.

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Pour les pays de départ, les effets positifs longuement décrits par tous les manuels sont censés dominer, bien que certains livres mentionnent aussi quelques conséquences négatives. Parmi ces dernières, on souligne le plus souvent la raréfaction dune main d’œuvre dynamique et jeune 98 , ainsi que la « fuite des cerveaux », cest-à-dire lémigration des travailleurs hautement qualifiés 99 . Les implications précises de la perte de ces catégories de travailleurs ne sont jamais abordées, sauf dans un seul et unique manuel qui fait le lien entre le départ de lAfrique de 20.000 infirmières par an et une dégradation importante de létat de santé des populations africaines 100 . Un autre manuel se veut plus rassurant et affirme que « les travailleurs très qualifiés […] ne représentent qu’une petite partie des flux » migratoires, ce qui suggère que les conséquences de ce phénomène devraient être négligeables 101 . Deux Aide à la mise en œuvre des programmes de 4 e insistent davantage sur les conséquences dommageables, sans en donner toutefois une description explicite : lun se contente dévoquer énigmatiquement une « dépendance accrue » (envers qui ? dans quels domaines ?), et une « déstructuration des sociétés du Sud » (en quoi cette déstructuration consiste-elle ?) 102 , alors quun autre parle sans plus de précision dun ralentissement de la croissance démographique et dun déséquilibre du sex-ratio 103 . On nen saura pas davantage.

Les manuels sont en revanche incomparablement plus diserts sur les effets positifs que la migration produit dans les pays de départ. Les retombées seraient essentiellement économiques. Les conséquences du virement de fonds vers les régions dorigine des migrants sont systématiquement mises en avant 104 . Ces transferts de lépargne des travailleurs émigrés sélèveraient, en 2005, à 232 milliards de dollars 105 . À cet égard, le Maroc constitue lexemple privilégié des manuels, à vrai dire le seul exemple, avec des chiffres qui varient dun livre à lautre. Les émigrés marocains enverraient chaque année des sommes équivalentes à 6%, 8%, 9%, 9,8% ou 10% du produit national brut du Maroc 106 . Un manuel précise que les transferts bancaires vers le Maroc correspondent à 3,5 milliards deuros, auxquels sajoutent 2 milliards

98 Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Adoumié (dir.), 2004, p. 195 ; Lamby (dir.), 2012, p. 62.

99 Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 256 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218 ; Blanchard (dir.), 2011, p. 232 ; Azzouz & Gache (dir.), 2011, p. 244 ; Adoumié (dir.), 2004, p. 195.

100 Ivernel (dir.), 2007, p. 205.

101 Adoumié (dir.), 2007, p. 211.

102 Cotinat (dir.), 2011, p. 71.

103 Lamby (dir.), 2012, p. 62.

104 Adoumié (dir.), 2004, p. 195 ; Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 266 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 216 & 218 ; Cotinat (dir.), 2011, p. 71 ; Lamby (dir.), 2012, p. 63.

105 Ivernel (dir.), 2007, p. 205.

106 Cotinat (dir.), 2011, p. 71 ; Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 258 ; Marchitto (dir.), 2011, p.97 ; Lamby (dir.), 2012, p. 63 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 210 ; Azzouz & Gache (dir.), 2011, p. 244.

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deuros en argent comptant 107 . Ces sommes servent sur place à financer la santé, léducation des enfants, lachat de maisons et de biens de consommation de base 108 . Elles sont également employées pour acquérir des terres et des équipements agricoles, ou pour créer des commerces et de petites entreprises comme des cafés, restaurants, moulins ou hôtels 109 . Plusieurs manuels assurent que lémigration fournit une solution viable au problème du chômage dans les pays de départ 110 . Un seul livre classe comme effet positif « une limitation de la croissance démographique », alors quun autre nous lavons vu considérait cet effet comme délétère 111 . En règle générale, les conséquences démographiques des migrations seraient de nature à limiter « les risques de conflits sociaux » dans les pays de départ 112 . Lensemble des retombées positives sur les plans économique, démographique et social se voit parfois complété par des répercussions culturelles, comme le transfert de connaissances technologiques 113 ou une évolution des normes et des valeurs relatives à « la sexualité, la démocratisation, le niveau de consommation, la musique » 114 . Il sagit du transfert des valeurs et des normes propres aux sociétés occidentales, leur diffusion est donc réputée nécessairement bénéfique pour les sociétés qui les adoptent.

La « fuite des cerveaux », généralement décrite comme limitée, paraît donc un prix bien modique à payer en échange des bienfaits multiples et importants que les pays de lémigration sont censés tirer de lexil massif de leurs citoyens. Cest une vision édifiante, où lépargne vertueusement accumulée par les immigrés sert à faire progresser leurs pays dorigine et à aider les enfants à sinstruire ou à se soigner. Un livre destiné aux enseignants sécarte très légèrement de cette unanimité, en rappelant que les transferts dargent servent parfois aussi à financer des dépenses ostentatoires et des investissements spéculatifs, mais ceux-ci sempresse-t-il dajouter , sont néanmoins fort utiles car ils « stimulent lactivité locale » 115 . Un autre ouvrage pour les enseignants de géographie est le seul à oser une vision plus nuancée des conséquences de la migration. Cest en citant démarche fort rare un article dun spécialiste du phénomène migratoire, Mohamed Khachani, professeur à lUniversité

107 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 210.

108 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 210 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 205 ; Ivernel & Villemagne, (dir.), 2011, p. 258 ; Hazard- Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p.236.

109 Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 236 ; Lamby (dir.), 2012, p. 62. D’après les études cites dans un rapport de l’OCDE sur l’impact économique sur les pays de départ, l’émigration se solderait plutôt par des pertes, de l’ordre de 0,5% du PIB (OECD, International migration outlook 2013, Paris, OECD Publishing, 2013, p. 138).

110 Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Ivernel & Villemagne (dir.), 2011, p. 266 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218 & 222 ; Cotinat (dir.), 2011, p. 71.

111 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218, cf. note 81.

112 Cotinat (dir.), 2011, p.71.

113 Sur la manipulation de sources censées démontrer, en classe, ce transfert de connaissances, voir Krutikova, 2015, p. 58-59.

114 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 210.

115 Lamby (dir.), 2012, p. 62.

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Mohammed V de Rabat, que ce livre signale quen dehors des effets bénéfiques de lapport financier des migrants, les investissements que leur argent rend possibles et les usages ostentatoires qui en sont faits, alimentent sur place les phantasmes trompeurs dune réussite facile à létranger, devenant ainsi un facteur dincitation à lexil, susceptible denfermer le mécanisme de la migration dans un cercle vicieux 116 .

Cependant, ce ne sont pas les effets des migrations dans les pays de départ, mais bien ceux dans les pays daccueil qui constituent en France une source de profonds clivages politiques. Un des livres scolaires va jusquà poser explicitement la question, à la fois épineuse et outrancièrement simpliste, laquelle sous-tend une grande partie des débats sur ce sujet :

« Immigration : un fardeau ou un bienfait ? » 117 . Les manuels nhésitent pas à prendre parti dans la controverse et à se déclarer résolument en faveur de la vision de limmigration comme un bienfait pour les pays daccueil. Les bénéfices seraient triples : économiques, démographiques et culturels, avec une insistance plus soutenue sur léconomie.

Selon les manuels, le principal atout économique de limmigration est de fournir une main-d’œuvre bon marché dans les secteurs non délocalisables, comme le bâtiment et les travaux publics, lagriculture, lhôtellerie ou la restauration, boudés par les Français ou les Européens en général 118 . Il sagirait des métiers mal rémunérés, pénibles, où les conditions de travail déclare un manuel sont « dégradantes » 119 . Cest en acceptant de se charger de ces tâches ingrates que les immigrés contribuent « au développement de notre continent » 120 .

Le deuxième bienfait serait démographique. Limmigration permet daccroître la population totale de lEurope, ce qui est parfois présenté comme un apport salutaire, sans aucun argument précis 121 . Elle participe à un rajeunissement de lEurope dont la « population vieillit » 122 . Les manuels diagnostiquent « un déclin démographique » 123 . Cest un problème auquel limmigration apporterait la solution 124 . Les manuels nexpliquent pas pourquoi lallongement de la durée moyenne de vie et une augmentation qui en découle de la proportion de seniors dans la pyramide des âges, serait un signe du déclin. On trouve toutefois

116 Mohamed Khachani, « Los migrantes marroquíes en España », dans Simposio International : Immigración y Globalización, cité dans Marchitto (dir.), 2011, p. 97.

117 Lamby (dir.), 2012, p. 63.

118 Joint, Courbon, Nardin & Viau, 1992, p. 158 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 211 & 222 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Ivernel, Martin & Villemagne (dir.), 2011, p. 266 ; Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 294 ; Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242-243 ; Cotinat (dir.), 2011, p. 71 ; Adoumié (dir.), 2004, p.195 ; Lamby (dir.) 2012, p. 62-63.

119 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 211.

120 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 210 ; Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242.

121 Ivernel (dir.), 2007, p. 204.

122 Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Hazard-Tourillon & Fellahi (dir.), 2011, p. 242-243 ; Cotinat (dir.), 2011, p. 71.

123 Cotinat (dir.), 2011, p. 73.

124 Cotinat (dir.), 2011, p. 73 ; Lamby (dir.), 2012, p. 62.

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quelques éléments dexplication dans les livres destinés aux enseignants. Lun deux indique que limmigration constitue « une réponse à la dégradation du rapport actifs/inactifs » 125 , ce qui reste encore très allusif et peu éclairant pour le profane. Un autre se risque à être plus explicite, en précisant que la main d’œuvre étrangère fournit « un apport appréciable pour financer les retraites en Europe » 126 . Cest une information importante, qui signale que lenjeu nest pas ici démographique mais plutôt économique. En effet, dans les pays qui ont opté, comme la France, pour les retraites par répartition, il est crucial de maintenir un équilibre entre le nombre de travailleurs en activité et le nombre de retraités, car ce sont les cotisations prélevées sur les revenus de ceux-là qui servent à financer les pensions de ceux-ci. Dans la situation où le nombre de retraités croît plus vite que le nombre de travailleurs ponctionnés, le système cesse dêtre viable. Dans ce contexte, la main-d’œuvre immigrée peut donc apporter une contribution au maintien de léquilibre entre les actifs et les inactifs, indispensable à la pérennité du système des retraites par répartition 127 .

Même si elle nest pas toujours explicite, une représentation très curieuse des avantages de limmigration pour les pays daccueil se dégage de ce qui précède. Ces avantages sont principalement économiques, même si certains revêtent lapparence de bienfaits démographiques. Dune part, les immigrés acceptent des travaux pénibles, ce qui évite aux jeunes Européens le désagrément de sen charger ; dautre part, les immigrés alimentent opportunément les caisses de retraite et garantissent ainsi aux seniors inactifs la possibilité de conserver leur train de vie. En même temps, les manuels accréditent la thèse que les immigrés, en esclaves de lère moderne, soient réduits à effectuer, dans des « conditions dégradantes », des tâches pénibles et mal rémunérées ; cet état de choses ne semble pas troubler excessivement les auteurs des manuels ; tout cela est bon pour les pays daccueil, cest-à-dire pour la riche Europe.

De surcroît, lEurope retirerait de limmigration des bénéfices culturels : l« ouverture », le « brassage des cultures », l« enrichissement culturel », la « créativité culturelle » 128 . Les termes sont abstraits et sibyllins. Aucune illustration précise ne vient les étayer, alors que sur les autres points les manuels ne sont pas avares dexemples. Seule la connotation positive des

125 Cotinat (dir.), 2011, p. 73

126 Lamby (dir.), 2012, p. 63.

127 Le problème démographique d’un ratio de plus en plus désavantageux entre actifs et inactifs est tout à fait réel, de même qu’il est indéniable que l’immigration peut contribuer à l’améliorer. Encore faut-il savoir à quel prix. Michèle Tribalat estime que pour conserver le ratio 15-64/65+ à son niveau confortable de 1995 (4,4), il faudrait accepter en France une immigration annuelle de 1,3 million entre 2010 et 2025, puis de 2,4 millions entre 2025 et 2050, pour parvenir finalement à une population nationale de 187 millions en 2050 (Tribalat, 2010, p. 77).

128 Cotinat (dir.), 2011, p. 73 ; Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 211, 218 & 222.

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termes employés ne laisse aucun doute, car on ne peut contester que l« ouverture » soit une chose bonne et désirable, de même que la « créativité » ou l« enrichissement ». La puissance évocatrice de ces mots, et la charge méliorative qui leur est prêtée, semblent pouvoir compenser leur vacuité sémantique. Quen est-il du « brassage des cultures » ? Ce terme, poli par un usage répété dans les discours qui célébraient, tout au long de la seconde moitié du XX e siècle, lharmonie des échanges pacifiques entre peuples et cultures, conserve lui aussi des connotations si positives quelles suffisent pour décourager le scepticisme que certains esprits pourraient manifester en se demandant si les tentatives dintroduire le voile islamique ou la nourriture halal dans les écoles françaises ne participent pas également dudit « brassage des cultures ». Les manuels évitent denvisager jusquà la possibilité de telles interrogations, tant ils demeurent obnubilés par le modèle de la migration comme un jeu « gagnant-gagnant- gagnant » selon la formule employée dans un livre scolaire , à lissue duquel il ne saurait y avoir de perdant, mais seulement des vainqueurs, un jeu profitable aux pays de départ, aux pays daccueil et aux migrants 129 .

Quun tel jeu puisse relever de lutopie, aucun manuel ne ladmet. Lorsque la réalité sociale peine à sy conformer, cela est interprété comme un état passager, lié aux imperfections des politiques migratoires actuelles. Les manuels reconnaissent donc que la présence des immigrés, hormis des avantages, peut aussi impliquer des problèmes pour les pays daccueil. Ces problèmes ne sont pourtant jamais décrits comme consubstantiels au phénomène migratoire, mais plutôt comme des anomalies éphémères, promises à disparaître dans un avenir plus ou moins proche. La liste des inconvénients de limmigration est dailleurs très brève. Une Aide à la mise en œuvre des programmes recommande aux enseignants den laisser la présentation à la fin du cours, après lexposé détaillé des bienfaits de limmigration 130 . En premier lieu viennent les difficultés dintégration et le risque du « repli identitaire » ou de la « ghettoisation » des populations immigrées confinées dans les quartiers où elles se concentrent 131 . Aucun exemple concret de ces phénomènes nest cité, aucune raison nest donnée non plus pour expliquer les mécanismes à l’œuvre derrière ces difficultés d’intégration. En deuxième lieu, quatre manuels mentionnent très succintement la xénophobie et le rejet dont les immigrés sont victimes en France et en Europe 132 . À nouveau, aucun exemple nest indiqué. Un manuel met les deux conséquences négatives manque dintégration et rejet côte

129 Cotinat (dir.), 2011, p. 70. L’idée d’un jeu « gagnant-gagnant- gagnant » vient d’une étude française, commandée par le ministère des Affaires étrangères et européennes et publiée en 2008 : Badie et al., 2008, p. 18.

130 Cotinat (dir.), 2011, p. 71.

131 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218 ; Cotinat (dir.), 2011, p.71 & 73.

132 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 218 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 204 ; Ployé (dir.), 2014, p.179 ; Azzouz & Gache (dir.), 2012, p. 21.

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à côte, dans une seule phrase, comme si elles relevaient dune même causalité ; comme si le rejet que les immigrés subissent de la part des autochtones était la cause principale de la mauvaise intégration des allochtones ; comme si laccueil hostile que les Européens peuvent réserver aux immigrés était le seul et unique problème induit par limmigration 133 . C’est pour conforter cette thèse qu’un des manuels reproduit une affiche du Front national, datant de 1986. Il y est écrit : « 3 millions de chômeurs ce sont 3 millions dimmigrés de trop ! » (Fig. 7).

ce sont 3 millions d ’ immigrés de trop ! » (Fig. 7). Fig. 7. L

Fig. 7. Lidéologie anti-immigration du Front national dans les années 1980, daprès Azzouz & Gache (dir.), 2012, p. 21.

Les livres scolaires font de leur mieux pour délégitimer lidée que ce slogan résume. Voici largument tiré de louvrage Migrations en Méditerranée et proposé par une Aide à la mise en œuvre des programmes : « La population immigrée est majoritairement jeune et active et ne rechignepas à semployer dans les travaux boudés’ par les nationaux […]. Il n’y a donc pas de concurrence apparente sur le marché de l’emploi. […] La main d’œuvre étrangère naggrave donc pas le chômage » 134 . Il existe en effet de très solides études qui tendent à le démontrer 135 mais, très curieusement, les manuels eux-mêmes sèment le doute en soulignant par ailleurs que les pays européens ont décidé, à partir de 1974, de limiter fortement

133 Ivernel (dir.), 2007, p. 204. Les discriminations subies en France par les immigrés et les descendants des immigrés sont un fait massif et bien attesté (voir par exemple : Brinbaum, Safi & Simon, 2011).

134 Claude, 2002 ; Lamby (dir.), 2012, p. 62

135 Plusieurs études menées à partir de données fournies par les pays de l’OCDE, tendent à montrer que l’impact de la main- d’œuvre étrangère sur le chômage des travailleurs autochtones est extrêmement réduit (Jean & Jimenez, 2007 ; Dustman & Glitz, 2006).

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limmigration suite à laugmentation du chômage 136 . Limmigration naggrave pas le chômage mais on s’efforce de limiter limmigration à cause du chômage : les collégiens pourraient se sentir quelque peu désorientés face à telles affirmations 137 .

Le traitement que les manuels scolaires réservent à la question du chômage fait ressortir une autre contradiction. Lidée que larrivée des immigrés est utile pour les pays européens repose sur le présupposé selon lequel les immigrants viennent ici principalement pour travailler, les manuels le disent clairement. Peu importe que le chômage saccroisse en Europe, puisque les immigrés visent les emplois délaissés par les Européens et parviennent donc à les trouver « assez facilement », assure un manuel parlant des Marocains qui arrivent en Espagne, dans le contexte dune hausse du chômage après la crise de 2008 138 . Cependant, un autre manuel souligne que les immigrés se retrouvent souvent au chômage 139 . Ainsi, par exemple, daprès les données publiées par lINSEE pour lannée 2002 citées dans un manuel, le chômage des immigrés représentait en France le double du chômage des non-immigrés (16,4 % contre 8,8%) 140 . Quant à lEspagne, après la crise de 2008, précise un autre livre scolaire, le taux de chômage des immigrés marocains a atteint 47% 141 . Une Aide à la mise en œuvre des programmes de 4 e conclue assez maladroitement : les pays de départ « exportent le chômage » 142 . Cest lune des singularités du discours scolaire que de sempêtrer tellement dans ses contradictions quil semble par moments basculer du côté de la vision négative de limmigration, à laquelle les manuels ambitionnent pourtant de sopposer.

Un livre destiné aux enseignants évoque, au détour dune phrase, des « coûts économiques et politiques de la gestion de flux », sans en préciser ni l’ampleur ni les conséquences 143 . Cette discrétion extrême sur les coûts de limmigration est étonnante, puisquil sagit d’un sujet situé au cœur même des polémiques qui font rage dans tous les pays dEurope. Lhostilité envers limmigration se nourrit souvent de lidée que laccueil de migrants coûte très cher au contribuable européen. Les sondages montrent que, dans tous les pays de lOCDE, les personnes opposées à limmigration sont persuadées que les coûts de

136 Champigny, Loubes & Bernier (dir.), 2002, p. 294 ; Démier (dir.), 2002, p.206 ; Ivernel (dir.), 2002, p. 216 & 316 ; Ivernel (dir.), 2007, p. 204.

137 Une enquête ethnographique menée sur les cours de géographie dans plusieurs collèges de la région parisienne, met au jour les réactions de scepticisme que les élèves manifestent envers la vision scolaire de l’immigration (Krutikova, 2015, p. 57-58).

138 Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 211.

139 Ivernel (dir.), 2006, p. 322.

140 Ivernel (dir.), 2006, p. 323. Voir aussi Tavan, 2005, p. 1-4.

141 Marchitto (dir.), 2011, p. 954.

142 Cotinat (dir.), 2011, p. 71.

143 Cotinat (dir.), 2011, p. 71.

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limmigration dépassent les bénéfices que les pays daccueil en retirent 144 . On chercherait en vain dans les manuels la moindre information sur le coût de limmigration, bien quil existe des données de plus en plus nombreuses sur la question. LOCDE publie tous les ans un rapport où le sujet est traité à partir détudes statistiques. Le rapport paru en 2013 montrait que le bilan fiscal de limmigration était positif dans vingt des vingt-sept pays de lOCDE 145 . En Suisse et au Luxembourg, où limmigration est majoritairement européenne et hautement qualifiée, les gains étaient particulièrement élevés, de lordre de 1.95% à 2.02% de leurs PIB respectifs 146 . Il restait toutefois les sept pays déficitaires. Le déficit fiscal atteignait les valeurs maximales en Allemagne et en France (-1.13% et -0.52% du PIB), puisque limmigration y est vieillissante, généralement peu qualifiée et souvent frappée par le chômage 147 . Les rapporteurs de lOCDE se veulent rassurants et insistent sur le montant très réduit de ce déficit par rapport au volume du PIB. Il nest pourtant pas certain que la divulgation de ces chiffres ait pu conforter la vision scolaire de limmigration profitable, car il est aisé de calculer quen France, dont le PIB dans la période de référence (2007-2009) oscillait entre 1939 et 1995,5 milliards deuros 148 , ce 0,52% représentait entre 10,35 et 10,08 milliards deuros. Dix milliards deuros peut sembler négligeable aux yeux dun économiste, mais cest un montant si astronomique pour un collégien que son esprit risquerait den être ébranlé 149 . On comprend mieux pourquoi les manuels préfèrent jeter un voile de silence sur la question. Seul un livre réservé aux enseignants y fait une allusion pudique, sans donner toutefois le moindre chiffre. Par leur refus daborder la complexité de ce problème, les manuels laissent le champ ouvert à des conjectures et des préjugés que lenseignement scolaire pourrait utilement dissiper.

Lart de lomission

Le discours des manuels se singularise non seulement par des contradictions, mais aussi et surtout par des omissions. La représentation scolaire de limmigration saccommode mal des teintes sombres. Elle rechigne à admettre que lémigration est une expérience difficile et

144 OECD, 2013, p. 127, fig. 3.1.

145 OECD, 2013, p. 159, fig. 3.7.

146 Ibidem.

147 Ibidem, p. 157-159.

148 http://www.insee.fr/fr/themes/comptes-nationaux/tableau.asp?sous_theme=1&xml=t_1101.

149 Peut-être non sans raison, car ce coût fiscal de l’immigration en France constituait, en prenant comme exemple l’année 2009, un équivalent de plus de trois budgets annuels du Ministère de la culture (2,8 mld €) ou de trois budgets d’un grand organisme de recherche comme le CNRS (2,9 mld € ), ou encore presque un cinquième des recettes de l’impôt sur le revenu (55 mld €) : http://www.economie.gouv.fr/files/budget/presse/dossiers_de_presse/100419campagne_ir.pdf). Il est toutefois vrai que, du point de vue économique global, éloigné de la vision de sens commun, le coût fiscal de l’immigration reste plutôt dérisoire, et cela apparaît très clairement lorsqu’on l’évalue en le rapportant au PIB par habitant.

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douloureuse. Exilé de son pays, privé de son environnement habituel, éloigné de ses proches, sans repères, limmigré doit sadapter à un monde nouveau, qui lui paraît souvent incompréhensible. En plus dune langue, il lui faut apprendre tout un système de codes et de règles qui régissent la marche de la société où il a la surprise de découvrir que tout ce qui allait pour lui de soi dans son pays dorigine se trouve remis en question. Cest une longue épreuve. Tous ne la réussissent pas, loin de là. La misère, sans être toujours la cause de limmigration, constitue parfois son résultat. Lamertume et la frustration sont le lot habituel de limmigrant. Pour les surmonter, il faut une force de caractère, une détermination, mais aussi lhumilité qui aide à supporter avec dignité les vexations et les déceptions dont toute expérience de lexil est inévitablement porteuse. Nul nest à labri de léchec. Et léchec engendre le ressentiment. Parfois la haine. Ce qui est à présent nouveau, ce nest pas exclusivement le nombre dimmigrés extra- européens en Europe, cest aussi lampleur du ressentiment quils manifestent envers les pays où ils sont venus vivre. Certains immigrés, ou plutôt certains enfants et petits-enfants dimmigrés, réunis par un euphémisme simplificateur dans la catégorie extensive de « jeunes » (quel que soit leur âge), ou dans celle de « jeunes de banlieue » (quel que soit leur lieu de résidence), sont prêts à siffler lhymne national, caillasser les voitures de pompiers, mettre à feu des quartiers entiers au cri de « Nique la police ! » et « Nique la France ! ». Dautres encore, si ce ne sont les mêmes, ont décidé de faire de la prédation criminelle leur mode de vie. Farhad Khosrokhavar sociologue français dorigine iranienne, qui a étudié des prisonniers « issus de limmigration » constate que lislam, religion allogène importée en Europe de lOuest par les immigrés, est clairement sur-représentée dans les établissements carcéraux. Lislam est la deuxième religion carcérale en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Danemark, en Italie, aux Pays-Bas. En France, lislam est en passe de devenir la première religion carcérale ; dans les trois prisons étudiées par Khosrokhavar, entre 50% et 80% des détenus se réclamaient de la religion dAllah, alors que les musulmans représentent 8% de la population nationale 150 . La « haine de la société » et une « sous-culture de violence », remarque Khosrokhavar, forment le dénominateur commun de ces délinquants 151 . Bien évidemment, la plupart des Français noublient pas que tous les immigrés ne sont pas des musulmans, que la plupart des musulmans ne sont pas des délinquants, et que la majorité des immigrés ne prônent pas la haine du pays qui

150 Khosrokhavar, 2005, p. 165-175 ; Khosrokhavar, 2004, p. 11. En ce qui concerne la France, ces estimations sont extrêmement approximatives car il est légalement interdit aux autorités pénitentiaires françaises de recueillir les informations sur l’ « origine ethnique » et la confession des détenus. Il existe néanmoins des indices fiables pour apprécier l’importance de la population « issue de immigration » dans les prisons françaises. Ainsi, « le taux des individus de père maghrébin est pratiquement dix fois supérieur à celui des autres Français dans la tranche d’âge 19-30 » (Khosrokhavar 2005, p. 166). Le pourcentage des musulmans en France est donné dans Simon & Tiberj, 2010, p. 124, tabl. 1. 151 Ibidem, p. 170.

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les a accueillis et dont ils sont souvent des citoyens. Mais le taux extrêmement élevé de délinquants parmi les immigrés et parmi les descendants dimmigrés ne laisse pas dinterroger. Cest un fait sociologique incontestable, quelles quen puissent être les explications. Les manuels préfèrent ne pas en parler, de même quils préfèrent garder le silence sur la xénophobie « anti-Cefran », lantisémitisme virulant et le racisme anti-Blancs dont une partie des descendants dimmigrés font preuve. Bien quelles soient minoritaires, ces attitudes nen existent pas moins. Les omettre, alors que les élèves peuvent en faire quotidiennement lexpérience, ne rend pas le discours scolaire particulièrement convaincant 152 . De limmigration, les manuels tiennent à ne donner que des exemples édifiants. Les immigrants dont ils aiment à parler sont ceux qui ont brillamment réussi. Ainsi, on voit apparaître une photo dAssia Jebar, femme de lettres algérienne dexpression française, lors de sa réception à lAcadémie française en 2006 ; à ses côtés, vêtu de son habit dacadémicien, figure le poète François Cheng, né en Chine et naturalisé en France (Fig. 8).

Cheng, né en Chine et naturalisé en France (Fig. 8). Fig. 8. L ’ Académie française

Fig. 8. LAcadémie française honore des immigrés, daprès Azzouz & Gache (dir.), 2012, p. 21.

Un autre manuel reproduit une photo de Jamel Debbouze et de Gad Elmaleh, très appréciés du grand public, lun comme lautre dorigine marocaine (Fig. 9). Un troisième manuel affiche une photo collective de plusieurs comédiens français dorigine maghrébine,

152 Sur le décalage entre la vision scolaire de l’immigration et la représentation que les collégiens expriment en classe, voir Krutikova, 2015, p. 57-58.

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dont à nouveau Jamel Debbouze, lors de la remise du prix dinterprétation masculine qui leur a été décerné au festival de Cannes en 2006 (Fig. 10).

a été décerné au festival de Cannes en 2006 (Fig. 10). Fig. 9. Des immigrés réussissent

Fig. 9. Des immigrés réussissent dans le showbiz, daprès Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 211.

d ’ après Arias & Chaudron (dir.), 2011, p. 211. Fig. 10. Des immigrés triomphent à

Fig. 10. Des immigrés triomphent à Cannes, daprès Ployé (dir.), 2014, p. 179.

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Ce dernier manuel demande, judicieusement : « En quoi ces comédiens représentent-ils lintégration des immigrés dans la société française ? ». On est tenté de répondre : « En rien… ». En rien, car les immigrés qui réussissent dans le showbiz, ou qui entrent à lAcadémie française, ne sont nullement représentatifs. Ce sont des exceptions, certes admirables, ou seulement enviables, mais qui ne résument aucunement le sort ordinaire des immigrés. On crierait sans aucun doute au scandale si un manuel avait illustré limmigration en France par des images de narcotrafiquants maghrébins, de pickpockets roumains, de maffieux russes, ou de clochards polonais. Ces catégories dimmigrés sont en France aussi réelles que les immigrés académiciens ou comédiens, mais également rares, ou plutôt moins rares, hélas, que les académiciens et comédiens 153 . Le fait que les manuels mettent en avant des cas exceptionnellement positifs tout en omettant soigneusement les cas négatifs, atteste dun malaise que les auteurs de manuels semblent éprouver face à certains aspects de la réalité sociale. Ils laissent des exemples exceptionnellement positifs occulter non seulement les cas négatifs, mais surtout les cas ordinaires et récurrents, qui révèlent davantage la réalité du phénomène migratoire. Des immigrés peuvent réussir en France, mais ce nest ni au quai Conti ni à Cannes que cela est le plus visible. Il est pourtant un autre phénomène, plus notable encore, que les manuels refusent daborder. Les immigrés des manuels sont des êtres humains génériques, dont les propriétés se réduisent à celles dune main-d’œuvre plus ou moins qualifiée pourvue de quelques attributs démographiques éventuellement utiles à leurs pays daccueil. Contrairement aux vrais êtres humains, ils ne sont jamais porteurs de particularités culturelles. Cela les rend parfaitement substituables aux ressortissants de la vieille Europe. Les humains génériques, il est loisible de les transférer à volonté dun continent à lautre, sans rien altérer dans les sociétés où on les place. À terme, on peut espérer construire la même Europe, mais avec des populations différentes. Cet espoir pouvait se justifier dans la vision qui admettait que lexcellence de la culture européenne était si grande que les immigrants qui sétablissaient ici devaient automatiquement en reconnaître la supériorité et ladopter en renonçant à leur culture dorigine, dont ils ne conserveraient quun innocent folklore culinaire ou musical. Cette vision na pas résisté à lépreuve de la réalité. La culture, ce nest pas seulement une cuisine, une musique ou

153 L’Académie française et le showbiz français peuvent s’offrir à peu de frais une bonne conscience en honorant quelques rares immigrés, mais cela ne change rien à la réalité de l’expérience ordinaire de la majorité des immigrés auxquels les dures lois de l’exil réservent des places subalternes dans les sociétés d’accueil. Par ailleurs, il est significatif qu’en cherchant des exemples édifiants de l’immigration, les auteurs de manuels aient préféré évoquer plutôt Assia Djebar – née Française en Algérie française, résidant la plupart du temps en Algérie et aux États-Unis où elle enseignait –, qu’un William Christie, né à Buffalo et établi de longue date en France où il a grandement contribué à redécouvrir et à remettre à l’honneur la musique française du Grand Siècle. Même s’il correspond mieux à la définition technique de la notion d’immigré, Christie a le défaut d’être un Occidental et blanc de peau, ce qui semblerait rendre sa réussite banale et indigne d’être mentionnée. À l’évidence, pour les manuels, tous les immigrés ne se valent pas, n’offrant pas la même utilité pour la fable de l’immigration heureuse.

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quelques rites religieux sans signification que lon célèbre pour faire plaisir aux enfants ou à la grand-mère. La culture culture vivante et vigoureuse sentend est un mode particulier de penser, dagir et dêtre dans la société, cest toute une vision du monde et tout un système de valeurs non-négociables, auxquelles on tient et pour lesquelles on est prêt à sacrifier sa propre vie, ou celle des autres. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les Occidentaux prônent le principe de légalité de toutes les cultures, mais ils semblent étonnés quil soit pris très au sérieux par les immigrés venus vivre chez eux. À la place du joyeux brassage des cultures, les Occidentaux découvrent que les valeurs et normes propres à des cultures différentes peuvent savérer contradictoires et entrer en conflit les unes avec les autres. Lassujettissement de la femme, les mariages forcés, lexcision des fillettes, les « crimes dhonneur », le refus de la sécularisation, autant dexemples dincompatibilités entre les valeurs de la culture occidentale et les valeurs de certaines cultures désormais établies en Europe 154 . Au moment même où lOccident célébrait légalité des traditions culturelles, en Autriche sorganisait un Réseau contre les traditions nocives (Network against Harmful Traditions), qui se proposait de lutter contre les « crimes dhonneur », les mariages forcés et la mutilation génitale des filles. LUNESCO, après avoir fait beaucoup pour promouvoir lidée de légalité des cultures, a fini par mesurer la gravité de ce problème et a précisé, en 2003, dans sa Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, que seul bénéficiera de son soutien « le patrimoine culturel immatériel conforme aux instruments internationaux existants relatifs aux droits de lhomme » 155 . Cétait une façon détournée daffirmer quil y a un bon patrimoine culturel et un mauvais patrimoine culturel, une bonne diversité et une mauvaise diversité. Comment séparer celle-ci de celle-là ? Le seul critère envisagé, ce sont les droits de lhomme, cest-à-dire létalon de laxiologie occidentale. Cet étalon a dabord été rejeté, suite à la culpabilité postcoloniale ; il revient à présent à cause des problèmes posés par le multiculturalisme, lui-même conçu pour expier cette ancienne culpabilité 156 . Les médias français ont largement commenté les conflits de valeurs culturelles (comme celui provoqué par lapparition du voile islamique à lécole), et certains livres scolaires se réfèrent bel et bien aux résolutions de lUNESCO 157 . Les manuels préfèrent néanmoins en rester à la vision du brassage harmonieux des cultures réunies dans un échange exempt de heurts et de conflits. La difficulté de la cohabitation des cultures mises en contact par limmigration extra- européenne vers lEurope, ne se limite pas aux dissensions autour du voile à lécole ou de la

154 Voir par exemple : Good, 2008 ; Philips, 2003a & 2003b ; Renteln, 2004.

155 UNESCO, 2003, p. 2 (Article 2, §1).

156 Stoczkowski, 2009.

157 Le Mercier (dir.), 2013, p. 34-35.

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nourriture hallal dans les cantines. Une partie de la population immigrée, qui a fait de lislam non seulement sa nouvelle identité, mais qui estime appartenir davantage au peuple international du Dar al-Islam quà la communauté nationale, naccepte pas la politique étrangère des gouvernements démocratiquement élus des États européens. Certains adhèrent à une vision de lislam qui veut faire de celui-ci une antithèse de la civilisation occidentale dont la forme actuelle, tournée vers la consommation matérielle et des distractions futiles, est jugée décadente, moralement rebutante, spirituellement infirme 158 . Une fraction se radicalise et va jusquà commettre des actes terroristes afin de châtier lEurope impie pour sa politique envers les pays musulmans. Les manuels français de géographie ny font pas référence. Cest pourtant la France qui, parmi tous les pays européens, a été le plus durement éprouvée par les actes terroristes. Tous les manuels ici analysés ont été publiés avant les attentats de 2015, mais le terrorisme musulman ne date pas de cette année-là. En France, pour ne parler que delle, il y a dabord eu plusieurs vagues dattentats à la bombe à Paris, en 1985-1986 ; puis une série dexplosions meurtrières à Paris en 1995 ; des braquages sanglants et un attentat manqué à la voiture piégée par le gang islamiste de Roubaix, en 1996 ; ensuite, les tueries perpétrées par Mohammed Merah à Toulouse et Montauban, en 2012. Même sil est parfois malaisé de déterminer les commanditaires de ces attentats 159 , on sait que leurs exécutants étaient tous des musulmans, dans leur écrasante majorité des immigrés ou des descendant dimmigrés. Cela vaut également pour les auteurs des attentats à New-York en 2011, à Madrid en 2004, à Londres en 2005, à Bruxelles en 2014, puis à Paris en janvier et en novembre 2015. En commentant ces exploits meurtriers, les hommes politiques ont pris lhabitude de répéter que les attentats navaient rien à voir avec lislam et que lislam est une religion de paix, comme sils voulaient conjurer le soupçon que ce ne soit nullement le cas. Ce curieux rien-à-voir-isme constitue une idéologie dautant plus puissante quelle sestime bienfaisante et salutaire. Son opposé, défendu par une petite minorité, consiste à établir une équation abusive entre lislam et le terrorisme. Les faits ne confortent ni lune ni lautre opinion. Cependant, la principale et la plus indéniable des évidences est que toutes ces attaques terroristes eurent des musulmans pour auteurs, et quelles furent perpétrées au nom de leur dieu, avec la conviction de gagner le salut éternel promis par leur religion aux martyrs. Il est vrai que le terrorisme islamiste vise avant tout des musulmans, en terre dislam. Mais, aujourdhui, il atteint également des Occidentaux, frappés par ceux qu’ils avaient accueillis sur leur sol. On ne peut donc nier que, sous linfluence dune idéologie religieuse puissante, aux accents millénaristes, limmigration peut

158 Dans le sillage de la conception théologico-politique de l’islam, élaborée par Hassan Al-Banna et Sayyid Qutb (voir Euben & Zaman (dir.), 2006).

159 Au sujet des attentats de 1985-1986, voir Bigo, 1991.

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parfois offrir au terrorisme des conditions favorables. Les manuels scolaires se gardent bien de le reconnaître, laissant les élèves se faire sur ce sujet difficile des opinions personnelles, sans que lécole les aide à conduire leur réflexion hors du piège des généralisations hâtives. Et ces généralisations risquent de ne pas correspondre à la vision que lécole souhaite promouvoir. Daprès un sondage de lInstitut français dopinion publique (IFOP) de 2012, 43% des Français pensaient que lislam est une menace pour lidentité de leur pays, tandis que seulement 17% estimaient quil contribue à lenrichissement culturel. Aux yeux de 67% des interrogés, les musulmans restaient mal intégrés dans la société française, par leur refus de sy intégrer (68%) ou à cause des différences trop grandes entre les deux cultures (52%), alors que 69% des sondés jugeaient la société française plutôt accueillante envers les musulmans. Les quatre premières caractéristiques que les Français associent à lislam sont le rejet des valeurs occidentales (63%), le fanatisme (57%), la soumission (46%), et la violence (46%) 160 . Lislam est devenu la métonymie de la présence dune culture étrangère implantée ici par les immigrés, et lhostilité à son égard ne fait que grandir au fil des années 161 , suivie par un rejet croissant de limmigration 162 . On peut comprendre lembarras des auteurs des manuels qui sadressent à une société dont une part importante redoute de plus en plus limmigration, et pense avoir de très bonnes raisons de la redouter. Il y a trente ans, une minorité des Français croyaient que les immigrés menaçaient leurs emplois ; aujourdhui, la majorité des Français tiennent pour évident que des gens « issus de limmigration » menacent leurs vies. Comment parler alors des aspects sombres de limmigration sans alimenter les peurs et les rejets? Comment sadresser à des enfants encore jeunes, qui ont entre treize et quatorze ans, sans renforcer les stéréotypes négatifs de limmigré, qui sont passés des clichés anciens du « voleur-dautoradios » et du « violeur-de- jeunes-filles-blondes », à ceux du « délinquant-violent » et du « terroriste-fanatique » ? Les auteurs des manuels ont fait leur choix : aux stéréotypes négatifs, ils ont décidé dopposer des stéréotypes positifs. Le problème est que les stéréotypes positifs distordent la réalité autant que les stéréotypes négatifs. Les sectateurs du discours performatif espèrent quà force de décrire le monde tel quil devrait être, celui-ci finira par se couler dans le moule de nos aspirations. En réalité, ce que lon observe tout au long de la première décennie du XXI e siècle, cest un écart grandissant entre la vision de limmigration bienfaisante promue par lécole, et la

160 IFOP, 2012, p. 5, 7, 9, 11, 13. Fin 2015, le nombre de Français qui jugeaient que l’islam est une menace est monté à 56% (Cevipof, 2015, p. 49).

161 Ainsi, par exemple, en 1989, seulement 31% des Français étaient opposés au port du voile ou du foulard islamique dans la rue, alors qu’en 2012 ce chiffre est monté à 63% (ibidem, p. 22).

162 En 2009, 49% des Français estimaient qu’il y avait trop d’immigrés en France ; cette proportion est montée à 59% en 2010, à 60% en 2011, à 65% en 2012, à 67% en 2013, et à 69% fin 2015 (Cevipof, 2014, p. 54 ; Cevipof, 2015, p. 43).

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vision négative que lopinion publique française forge par ses propres moyens. Les auteurs des manuels croient sans doute lutter contre le rejet de lAutre. Leur discours ne semble pourtant pas être dune grande efficacité, tant il perd prise sur ce que les Français y compris les plus jeunes perçoivent désormais comme la réalité du phénomène migratoire. Présenter les aspects positifs de limmigration est sans doute nécessaire, surtout au moment où la société française semble les oublier. En même temps, le choix de se borner uniquement à des aspects positifs de limmigration place lécole en porte à faux. Éviter de parler des problèmes réels que limmigration peut poser ne fait pas disparaître ces problèmes ; cela ne fait que décrédibiliser le discours scolaire. Cest à nouveau une occasion manquée pour donner de ces problèmes un éclairage équilibré, nuancé, informé. La particularité de ce discours est de présenter limmigration non seulement comme absolument positive et invariablement profitable, mais aussi comme inévitable. Lafflux des immigrés vers lEurope, résumé par la métaphore de lattraction, serait aussi inexorable que la gravitation universelle. On ne se demande pas si la gravitation est bonne ou mauvaise ; lon sy fait, puisquil est impossible dy échapper. Il en serait de même avec limmigration. Limmigration serait inéluctable pour trois raisons. Premièrement, parce que les Européens ne se reproduisent pas assez pour assurer le remplacement de la population. Deuxièmement, parce que léconomie européenne a besoin de la main-d’œuvre qui fait défaut sur le continent. Troisièmement, parce que le système européen des retraites par répartition a besoin de jeunes travailleurs étrangers pour équilibrer la proportion entre pensionnaires inactifs et cotisants actifs. Cette vision déterministe repose néanmoins sur des postulats incertains, qui auraient mérité dêtre mis en discussion, même dans un discours simplifié à usage pédagogique. Car le prétendu « déclin démographique » nest en réalité quune évolution démographique, jugée en règle générale souhaitable, puisquelle résulte dun allongement de la durée moyenne de vie. Si cette évolution implique un problème, cest surtout sur le plan économique. Face à ce problème, il est possible denvisager plusieurs mesures, comme par exemple la promotion des retraites par capitalisation, lallongement de la durée de cotisations, le report de lâge minimum de départ à la retraite ou une réduction du montant des pensions. Toutefois, ces mesures restent très impopulaires en France, et les gouvernements successifs, de gauche ou de droite, peuvent estimer électoralement plus rentable de maintenir le système actuel, au prix daccepter lapport important de la main d’œuvre étrangère. Ce qui est frappant, c’est le fait que cette dernière solution est décrite dans les manuels comme la seule possible et concevable, alors quen réalité ce nest quun choix parmi dautres dans un contexte très singulier. Qui plus est, cette solution est présentée comme le remède à un « déclin

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démographique » du continent européen tout entier, cependant quil sagit dune réponse politique locale à un problème économique tout aussi local. Il se peut que cette réponse soit la plus appropriée et la plus rentable, auquel cas il serait utile de le démontrer. En aucun cas elle ne devrait être présentée comme une fatalité imposée par un déterminisme implacable.

Dailleurs, lidée que lEurope décline démographiquement et que ce déclin est inexorable, reste tributaire du dogme de la « transition démographique », omniprésent dans les manuels de géographie. Selon cette doctrine, tous les pays qui sindustrialisent et dont la population atteint un certain niveau de confort matériel, connaissent une baisse fatale de fécondité : ayant à choisir entre limiter la consommation et limiter le nombre denfants, les familles choisiraient toujours de limiter le nombre denfants. Même si cette tendance se confirme dans la plupart des pays industrialisés, il en existe des exceptions notables, comme la France par exemple, où le taux de natalité reste élevé depuis 2006, à peine au-dessous du seuil de remplacement. De telles exceptions montrent que la baisse de natalité nest pas un effet fatalement induit par des lois universelles de lhistoire économique et sociale ; cest le résultat des décisions prises en matière de politique familiale 163 . Les pays européens ont le choix entre soutenir la natalité autochtone par une politique familiale généreuse, ou combler le déficit démographique par un apport migratoire. À nouveau, les manuels scolaires omettent de rappeler quil sagit des conséquences dune décision politique et non pas de leffet d’une loi déterministe.

Quant à la pénurie de main-d’œuvre, il est surprenant que les manuels ninterrogent pas le modèle social des pays européens. Ce modèle consiste à faire venir des immigrés en masse pour les employer dans des métiers réputés « mal rémunérés » et « pénibles », tout en acceptant dentretenir des millions dautochtones inactifs qui, à en croire les manuels, refusent les emplois disponibles, préférant subsister grâce à la générosité de lÉtat (en France, cette catégorie totalise 4,6 millions de personnes qui, en 2002, représentaient 12% de la population en âge de travailler 164 ). Les manuels évitent de poser les questions qui brûlent pourtant les lèvres et qui ne manqueront pas, tôt ou tard, de venir à lesprit des électeurs et des citoyens en herbe que sont les élèves. Est-ce un modèle social fiable ? Peut-on le perpétuer infiniment? Est- il possible dentretenir pendant des générations une foule de sans-emploi dont linactivité impose la nécessité de faire venir un flux soutenu de main d’œuvre immigrée qui, une fois

163 Les données récentes montrent que, dans la dernière décennie, la fécondité a commencé à augmenter dans les pays développés : voir Angela Luci & Olivier Thévenon, « La fécondité remonte dans les pays de l’OCDE : est-ce dû au progrès

économique ? », Population et sociétés, n° 481, 2011, p. 2-4.

164 Olivier Chardon, « De moins en moins d’inactifs entre la fin des études et l’âge de la retraite », INSEE Première, n° 872,

2002.

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assimilée, pourra à son tour refuser dexercer les métiers modestes, créant ainsi le besoin de faire venir de nouveaux immigrés, et ainsi sans fin ? Lidée que les Européens refuseront de toute façon dexercer ces métiers « mal rémunérés » et « dégradants » repose sur le présupposé tacite selon lequel ces métiers sont mal rémunérés de par nature et quils doivent le rester. Certains économistes observent toutefois que ces métiers pourraient rester peu rémunérés justement à cause de la présence de la main-d’œuvre immigrée qui accepte de les exercer en échange de bas salaires ; ils supposent quun tarissement de limmigration pourrait faire croître la rémunération de ces métiers, ce qui les rendrait à nouveau attractifs pour les travailleurs autochtones 165 . Une fois de plus, il semblerait quil ny ait là aucune fatalité, seulement un choix politique, qui aurait mérité dêtre décrit comme tel.

Il faut en conclure que les raisons démographiques et économiques peuvent être présentées comme une cause inévitable de limmigration uniquement dans lhypothèse, jamais démontrée, que la fécondité limitée des Européens est inscrite dans la nature permanente des choses, et que le refus dune partie de la population européenne dembrasser des métiers dont lexercice faisait naguère la fierté de louvrier, du paysan ou de lemployé, est un phénomène normal et inévitable. Les manuels scolaires adoptent ces deux présupposés comme allant de soi. Il en résulte une conception de limmigration comme le dictat dun fatum. Cette conception nest pas innocente. On peut débattre dun choix politique, on peut le critiquer, le remettre en question, y chercher des alternatives. En revanche, on ne saurait discuter un verdict inexorable du destin. Devant le fatum, on doit sincliner. Les manuels scolaires sappliquent à convaincre les élèves que limmigration participe de lordre de la fatalité.

Dialogue avec un Spectre

La représentation que les manuels scolaires construisent de limmigration est à la fois fortement positive et résolument rassurante. Le phénomène migratoire y est présenté comme quantitativement modeste et stable dans le temps ; sil devait croître, il resterait néanmoins maîtrisé et limité. Les causes de limmigration en font un fait social à la fois inévitable, nécessaire, utile et moralement appréciable. Ses effets sont globalement bénéfiques pour les pays de départ et pour les pays daccueil ; les éventuels effets négatifs sont peu nombreux et de

165 D’après Benjamin M. Friedman, économiste de l’université Harvard, cette augmentation des salaires serait de l’ordre de 9% (Friedman, 2013, p. 76). Toutefois, les avis sur cette question divergent, car toute évaluation de l’influence de l’immigration sur le niveau des salaires est fondée sur des modèles qui mobilisent un certain nombre de postulats hypothétiques (voir par exemple Dustmann, Glitz & Frattini, 2008).

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faible importance compte tenu des bénéfices considérables qui en résultent ; de plus, les conséquences négatives ne constituent que des anomalies passagères, nullement liées à la nature même des migrations ; ce sont de simples paramètres de transition et de réajustement. Le jeu « gagnant-gagnant-gagnant » est promis à satisfaire tout le monde, aussi bien le pauvre « Sud » que le riche « Nord » , qui finiront par communier dans le « brassage des cultures » et l« enrichissement culturel ». Le ton est optimiste, la vision idyllique. Les livres scolaires dépeignent un monde tel que lon voudrait quil soit. Un monde auquel on voudrait que les Français croient.

Pourtant, tous ne parviennent pas à y croire. Lécole de la République construit son discours comme si elle voulait sadresser à ceux qui doutent, comme si elle cherchait à les convaincre, à répondre à leurs appréhensions, à réfuter leurs arguments. Mais quels sont ces arguments ? Cela nest pas dit. On ne dit pas non plus qui est ladversaire dont il faudrait contrer les idées. Cet adversaire nest pas clairement désigné. Ses prises de positions ne sont nulle part décrites, jamais affrontées dans un débat contradictoire. Limmigration déclare un livre scolaire nest « ni invasion ni conquête » 166 . Mais qui a dit que limmigration était une invasion ou une conquête ? Les manuels sadressent-ils à un interlocuteur innommable ? Ils semblent débattre avec un Spectre. Ce nest quà deux reprises, sur des illustrations presque dépourvues de commentaire, que lon mentionne furtivement le Front national 167 . Il est dailleurs curieux que les deux manuels qui en parlent, bien quils soient tous deux publiés après 2010, se réfèrent uniquement au Front national dans les années 1980, donc une trentaine dannées auparavant. Pourquoi ne pas parler du Front national dans le présent ? Pour ne pas reconnaître que la proportion des Français hostiles à limmigration sapproche désormais de 70%, alors que le Front national, à léchelle nationale, ne recueille au maximum que 25% des voix ? 168 . En absence de ces informations on peut continuer à croire que la crainte de limmigration nexiste en France quau Front national, et à cause du Front national. On peut ainsi se bercer de lillusion que le Spectre qui hante la société française, et qui se matérialise dans le discours des manuels sous la forme de contradictions et domissions, sincarne dans un seul parti politique 169 . Par ce subterfuge on

166 Cotinat (dir.), 2011, p. 70.

167 Outre l’affiche déjà citée du Front national de 1986 (fig. 7), un manuel récent, paru en 2014, reproduit une carte des votes en faveur du Front national aux élections européennes de 1986, lorsque la liste du Front d’opposition nationale pour l’Europe des patries s’est classée en quatrième position, avec 10,95% des voix. La carte est présentée avec le titre « Une réaction à l’immigration : la montée du Front national aux élections européennes de 1984 » (Ployé (dir.), 2014, p. 179).

168 Cevipof, 2014, p. 54 ; Cevipof, 2015, p. 43.

169 Maxim Silverman rappelle opportunément que l’idée du lien causal entre le chômage et l’immigration, dont les manuels font grief au seul Front national, avait été couramment mise en avant, avant que le Front national ne le reprît, par de nombreux hommes politiques de droite, comme Chirac, Barre, Durafour ou Giscard d’Estaing (Silverman, 1992, p. 89-91). Il faut y

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pense pouvoir exorciser le mal sans poser des questions difficiles, sans reconnaître que la crainte de l’immigration est désormais nourrie par une majorité silencieuse de Français. Les manuels ne veulent pas le savoir : la société française se doit de rester bienveillante, charitable, irréprochable ; elle doit aimer limmigration. Le Spectre est un être à part. Le discours des manuels est construit pour répondre à cet adversaire imprécis, pour opposer à son idéologie une idéologie contraire. Est proscrit tout ce qui pourrait sapparenter, de près ou de loin, aux idées du Spectre, de crainte pour utiliser les expressions consacrées de « faire son jeu » ou « dapporter de leau à son moulin » 170 . Par conséquent, on aboutit à une représentation idéologiquement épurée, celle de limmigration bienfaisante, utile, profitable, rassurante, enrichissante. Les manuels scolaires se trouvent ainsi pris au piège d’un jeu de miroirs disposés entre deux représentations opposées mais également caricaturales de la réalité : alors que le Spectre est porté à faire de l’immigration un phénomène apocalyptique, les pédagogues empressés de le contredire érigent l’immigration en un phénomène salvateur, promis à résoudre par le seul transfert de populations tous les problèmes auxquels font face non seulement les sociétés industrialisées d’Europe, mais aussi les sociétés du tiers monde. Hélas, le contraire du faux nest pas nécessairement le vrai. Il faut bien reconnaître que la question du vrai et du faux ne semble pas être la préoccupation majeure des manuels. Ce que ceux-ci cherchent à bâtir est moins une représentation véridique et nuancée du phénomène migratoire qu’une vision fortement positive de la société française débarrassée de toutes ses scories. Limage scolaire de limmigration est avant tout un miroir qui doit renvoyer un reflet artificiellement embelli à la fois de la France et de lOccident : leur excellence attire une humanité assoiffée de liberté et de bien-être, pour le profit mutuel de tous les pays du monde. Dans cette vision enchantée, limmigration na jamais rien dune exploitation intéressée de la main d’œuvre étrangère dans le but de conserver – à peu de frais, veut-on espérer le mode de vie quelque peu insouciant auquel la prospérité de laprès-guerre a accoutumé les Occidentaux. Ce serait plutôt une preuve de la grandeur morale de lOccident qui, en souvrant à limmigration, affirme son altruisme, sa charité, sa mission civilisatrice. Il est encore un autre objectif notable dont les auteurs de manuels se proposent la réalisation. Il ne sagit pas seulement de communiquer aux collégiens un ensemble de connaissances sur le monde social, mais aussi de leur transmettre un ensemble de valeurs, qui

sont « un outil de formation du futur citoyen », un « moyen de faire vivre une démocratie » 171 . Cest pourquoi le discours scolaire sefforce de promouvoir la tolérance, louverture à lAutre, lacceptation de laltérité, la capacité de construire une cité commune avec des groupes issus de cultures différentes. La question pourtant demeure, qui est classique : jusquoù peut-on aller dans la défense de valeurs hautement estimables sans perdre le contact avec la réalité de la vie sociale ? Et il faut bien le reconnaître, les auteurs des manuels ont décidé daller très loin. Cest pourquoi ils senlisent constamment dans des contradictions entre les thèses quils avancent et les données quils citent. Les manuels affirment, en même temps, que les migrants internationaux sont rares et quils se comptent par centaines de millions ; que la population immigrée en Europe reste stable et quelle augmente ; que le phénomène migratoire est maîtrisé et quil échappe à tout contrôle à cause de la migration clandestine ; que limmigration est un bienfait pour lEurope et que les États européens sacharnent à lutter contre limmigration ; que le nombre de réfugiés qui fuient les guerres augmente et que le nombre de conflits armés diminue ; que les migrants économiques sexilent chassés par la misère et quils disposent de sommes considérables pour payer les passeurs ; que les pays de départ profitent de lexil de leurs citoyens et quils se retrouvent à court de travailleurs qualifiés ; que le travail des immigrés apporte une contribution précieuse à léconomie européenne et que beaucoup dimmigrés ne trouvent pas de travail. On ne saurait affirmer que cet argumentaire inconséquent soit un instrument très efficace pour promouvoir une vision rassurante de limmigration. Il nest pas certain non plus que cet argumentaire contribue à réaliser le but ultime, explicitement déclaré, de lenseignement de la géographie en classes de troisième et de quatrième. Le programme a pour ambition de rendre les élèves capables de « donner du sens au monde dans lequel ils vivent », de leur offrir « des clés de lecture et de compréhension critique » 172 . Au terme de cet apprentissage, les collégiens doivent être à même de « mettre en pratique leur capacité de jugement et desprit critique par rapport aux différentes formes dinformation et dans les débats qui prennent corps dans une démocratie politique » 173 . Très curieuse est la façon dont les manuels dhistoire-géographie mettent en œuvre ce programme dans les chapitres consacrés à limmigration. Peut-on donner du sens au monde en présentant une vision tronquée du monde, pleine de chiffres approximatifs, truffée de contradictions logiques, édulcorée par des omissions ? Peut-on offrir aux élèves des clés de compréhension critique en leur administrant une seule conception, sans doute moralement irréprochable, mais

171 Casta & Doublet (dir.), 1999, p. 2 ; Ployé (dir.), 2014, p. 9.

172 Casta & Doublet (dir.), 1999, p. 2.

173 Extrait du programme d’éducation civique (Bulletin officiel n° 42 du 14 novembre 2013), cité dans Ployé (dir.), 2014, p. 9.

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partielle et résignée à négliger certains aspects de la réalité ? Enfin, lécole peut-elle préparer

les élèves à prendre part dans les débats qui animent toute démocratie véritable, alors quelle

travestit les conséquences de choix politiques en une réalité fatalement imposée par des lois

déterministes dont lempire ne laisse aucune place ni à la liberté politique ni au débat

démocratique ?

Ce à quoi les manuels semploient cest plus que d’échafauder une vision embellie de

limmigration comme exclusivement positive, socialement souhaitable et moralement

estimable. Ils font de ce phénomène un fait ontologique, inexorable, inscrit dans la nature des

choses. Ils le placent donc hors de portée de la politique et du débat rationnel. On peine à croire

que la vision enseignée aux enfants puisse former des citoyens dun pays démocratique,

pourvus desprit critique. La démocratie a besoin de citoyens qui osent regarder la réalité en

face, qui sachent en débattre dans une discussion contradictoire, qui ne sinclinent pas devant la

fatalité, parce quils auront appris que la réalité sociale est faite par des hommes et peut donc

être transformée par des hommes.

Références citées

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