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1.

PAR JEAN BORELLA


1. Georges Vallin
2.
(1921-1983)
3. Vendredi 12 août, 17 heures, sur France-Culture : George Vallin doit
parler de Shankara. Grave, le producteur de l’émission nous apprend
soudain que celui dont on va entendre la voix est mort, le 9 août 1983,
après quelques mois d’une terrible maladie. Et voici : son dernier
message sera consacré à celui auquel il a dévoué toute sa vie
intellectuelle, au maître du Védânta non dualiste, scellant ainsi la vérité
de son destin.
4. Georges Vallin est né à Brumath, dans le Bas-Rhin, le 1er janvier 1921.
Après des études secondaires brillantes au lycée Fustel de Coulanges, il
obtient en 1939 son baccalauréat de philosophie. La guerre survenant, il
suit à Clermond-Ferrand l’université de Strasbourg repliée. En même
temps qu’il prépare le concours de l’Ecole normale supérieure au lycée
Blaise Pascal (1940-1942), il entreprend une licence de lettres classiques
(latin-grec en juin 40, littérature française en novembre 41). Un demi-
succès au concours lui vaut une bourse de licence. Il tente une deuxième
fois sa chance en juin 1943, mais renonce définitivement à la bourse à
laquelle lui donne droit son second demi-succès, afin de pouvoir
demeurer à Paris. Il, a, en effet, décidé d’abandonner les lettres pour la
philosophie. Lui-même nous a confié plus tard son inintérêt pour
l’érudition philologique et grammaticale. En novembre 1943, il passe
alors un Certificat de psychologie à la Sorbonne, et, quelque temps
après, soutient un Diplôme d’études supérieures sur l’Imagination
esthétique et l’Imagination transcendantale dans la philosophie de
Kant. Il est alors surveillant au collège Sainte-barbe, qu’il quitte en 1944
pour le collège Bossuet. Enfin, en juin 1945, il se présente à l’agrégation
de philosophie (session de 1944 retardée) à laquelle il est reçu
cinquième après avoir été premier à l’écrit. En octobre 1945, il occupe
son premier poste au lycée Henri-Poincaré de Nancy, où nous reçûmes
son enseignement trois ans plus tard. Comment évoquer en quelques
lignes l’éblouissement d’un auditoire conquis par l’élévation et la pureté
de la pensée, à laquelle une élocution exceptionnellement harmonieuse,
conférait un prestige quasi religieux ? En 1950 il devenait assistant à la
faculté des lettres de Nancy, qu’illustrait l’enseignement de Raymond
Ruyer. Il pouvait ainsi se consacrer à la rédaction de ses thèses, toutes
deux de métaphysique (!), qu’il soutenait en 1956, au cours d’une séance
mémorable. Maître de conférences en 1960, puis professeur titulaire en
1962, il voyait aussi ses efforts peu à peu reconnus, non seulement par
l’admiration de ses étudiants et le rayonnement de ses cours, mais
encore par la création à Nancy d’un enseignement de sanskrit. Pour
l’assurer – et renouer avec une tradition nancéienne qui remontait à
Burnouf – il n’avait pas hésité à entreprendre, en compagnie de son
épouse, l’apprentissage scientifique de cette langue difficile. Enfin, en
1980, il quittait l’université de Nancy II pour celle de Lyon II, ce qui lui
permettait d’étendre et d’approfondir ses recherches sur le védânta
shankarien et ramanujien. C‘est en février 1983, au retour d’un séjour
universitaire aux Indes, que se déclara la maladie qui devait l’emporter.
5. L’œuvre de Georges Vallin comprend trois livres et des articles. Sa thèse
principale, Etre et individualité (P.U.F., 1959, 506 p), devait d’abord se
situer dans le prolongement de la pensée kierkegaardienne, raison pour
laquelle il demanda à Jean Wahl de diriger ses recherches. Ce n’était pas
seulement ses origines protestantes qui le portaient dans cette
direction, mais aussi un événement intellectuel (« moi aussi j’ai eu ma
nuit », disait-il en souriant), dont d’ailleurs il n’a jamais renié
l’essentiel, puisqu’on le retrouve dans son dernier livre, trente ans plus
tard. Il s’agit de la découverte des structures temporelles de la
conscience moderne. Cherchant à fonder une ontologie de l’être
individuel, il lui apparut, en une longue intuition, que, relativement à
cette requête, la conscience moderne – et donc l’histoire de la
philosophie européenne – s’ordonnait selon trois attitudes
fondamentales : une visée objectivante et cosmologique, dont la
temporalité se ramène au déroulement d’un devenir purement
rationnel, mais qui ignore la singularité (Aristote, Spinoza, Hegel, parmi
d’autres) ; une visée esthétique, qui privilégie les données immédiates,
le vécu intuitif, la durée imprévisible, où l’individu s’éprouve et se perd
dans la jouissance ou la création ; une visée négative, enfin, dans
laquelle l’individu ne se conquiert qu’en refusant aussi bien le monde
objectif de la première visée que celui du vécu possessif de la deuxième.
Ici, la temporalité est saisie comme le lieu de notre échec, de notre mort,
de notre néant : la singularité de l’être individuel est découverte comme
un vide. Cette dialectique devait conduire à un fondement de type
kierkegardien : c’est sa relation à la transcendance du Tout-Autre qui
confère à la subjectivité la possibilité de se définir négativement.
6. Mais, entre temps, un changement majeur était intervenu dans la vie de
Georges Vallin avec la découverte, durant les années 1949-1950, de la
pensée hindoue, grâce d’abord à la lecture des œuvres de René Guénon.
C’est Guénon, en effet, qui lui communiqua la doctrine de la
métaphysique non-dualiste, c’est-à-dire de l’Advaïta-vada de Shankara.
Son intelligence en fut ineffaçablement « brûlée ». On peut dire que
désormais son discours philosophique, écrit ou parlé, ne fut plus qu’une
émanation de cette grande lumière reçue, comme s’il pensait toujours
en sa présence. Ce changement, qui amena une refonte de sa thèse
principale, est pleinement actualisé dans sa thèse secondaire : la
Perspective métaphysique (P.U.F., 1959 ; deuxième édition Dervy-livres,
1977, augmentée d’une préface). Ce livre, écrit en quelques mois, et qui
résume toute sa pensée, occupe une place unique dans la littérature
philosophique de notre temps.
7. Georges Vallin, en effet, n’est pas et n’a jamais voulu être un
orientaliste. Bien que sa compétence en ce domaine fût reconnue, ce
n’était ni en philologue ni en historien qu’il s’intéressait à Shankara,
mais en tant que philosophe, parce qu’il voyait dans l’œuvre de ce
maître l’expression la plus explicite et la plus rigoureuse de ce qu’il
appelait la « perspective métaphysique (1) ». Sur ce point, comme sur
beaucoup d’autres, il n’a jamais varié et ne s’est jamais lassé d’en
reprendre l’exposé. Cet homme aux exceptionnelles facultés d’accueil,
dont le temps fut souvent dévoré par les rencontres amicales, les
entretiens avec des étudiants toujours assurés d’être entendus, cet
homme ouvert à tous les courants intellectuels, esthétiques ou
politiques de notre temps, même les plus « anti-traditionnels » (2),
disposé à les justifier et à les accepter autant qu’il lui paraissait légitime
de le faire, bref, le contraire d’un doctrinaire ou d’un dogmatique, cet
homme était aussi d’une douce inflexibilité pour tout ce qui regardait
l’essentiel de sa doctrine métaphysique. D’où un mélange, parfois
déroutant, d’audace et de modestie.
8. Il entendait donc, ce fut son ambition – exercer, au sein de l’université
française, et dans le cadre de philosophie occidentale, un « fonction
shankarienne ». Ce qu’il appelle « philosophie comparée » -- et dont il
s’explique dans la préface rédigée en 1977 pour la deuxième édition de
la Perspective métaphysique – se définit comme une lecture de l’histoire
de la philosophie occidentale à la lumière du non-dualisme asiatique,
non seulement parce que ce décentrement culturel introduit la distance
nécessaire à tout regard critique, mais surtout, et plus profondément,
parce que seul un non-dualisme radical nous fournit un modèle
théorique pour comprendre les limites et la vérité des ultimes
métamorphoses de l’ontologos européen. A cet égard, l’herméneutique
que vallin nous propose de l’existentialisme sartrien, comme inversion
caricaturale d’un apophatisme intégral, en constitue une analyse
définitive et indépassable.
9. A la page 5 de Etre et Individualité, G. Vallin annonçait, en 1959, un
ouvrage sur L’expérience spirituelle de la transcendance. Il faut attendre
vingt ans pour le voir publié sous le titre : Voie de gnose et Voie d’amour
– Eléments de mystique comparée (Editions Présence, 1980). La
rédaction s’est enrichie de quelques références, mais l’essentiel de
l’analyse était acquis dès l’origine. Il s’agit d’ailleurs de prolonger la
dialectique du premier ouvrage, en montrant comment l’Absolu conçu
en mode « religieux » échoue à fonder aussi bien le néant que la réalité
de la personne humaine. L’expérience Kierkegardienne de la crainte et
la voie d’amour sanjuanienne sont ici récusées, au moins dans certains
de leurs aspects extérieurs (car l’analyse vallinienne est généralement
phénoménologique) au nom du jnâna-marga, c’est-à-dire de la voie de
la gnose, plotinienne, shankarienne, nagarjunienne ou eckartienne, avec
d’éventuels appels à la mystique soufie d’un El Hallaj ou d’un Ibn Arabi.
Dans cette voie, qui n’est au fond rien d’autre que la réalisation
spirituelle de la perspective métaphysique, le dépassement intégral (et
intégrant) de l’onto-théologie rend possible le dépassement intégral (et
intégrant) de l’ego individuel : non-dualisme mystique corrélatif du
non-dualisme métaphysique. C’est pourquoi Georges Vallin envisageait
depuis quelques années une étude sur la Première Mort de Dieu, qui
était pour lui, non celle de l’« athéisme » nietzchéen, mais du théisme
ontologique, puisque poser Dieu en face du monde, c’est le rendre «
impossible ».
10. Ces quelques lignes suffiront à rendre compte, non de l’œuvre, mais
de sa singularité dans l’ensemble de la littérature philosophique
occidentale. Il fallait, à celui qui l’a produite, en toute connaissance de
cause, beaucoup de courage et d’abnégation : le « carriérisme » n’était
pas son fort. On peut évidemment diverger d’opinion sur tel ou tel point
de doctrine. Mais il est impossible de ne pas reconnaître en Georges
Vallin l’un des plus purs métaphysiciens du XXe siècle.
11.
Ce texte est tiré du Cahier de l’Herne consacré à René Guénon.
12.
(1) Le mot « perspective » traduit le sanskrit darshana ; le mot «
métaphysique » est une référence explicite à René Guénon. Par la suite,
Georges Vallin préféra l’expression de « non-dualisme asiatique » : «
non-dualisme en référence à l’Adavaïta-Védânta, et «asiatique » parce
que, parmi les expressions majeures et équivalentes de cette doctrine
suprême, il inclut de plus en plus l’œuvre de Nâgârjuna, fondateur de
l’école bouddhiste mâdhyamyka et le taoïsme fondamental
(2) A cet égard, comme à quelques autres, Georges vallin s’éloignait
évidemment de l’orientation générale de la doctrine guénonienne, à
laquelle il trouvait – à tort où à raison – quelque chose
d’éventuellement « réactionnaire » (La Perspective métaphysique,
deuxième édition, Dervy, 1977, p. VIII.