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Faculté de Philosophie de Munich

Faculté S.J.

Razafindriatsara, Jean Martin

L’Être de l’Intériorité et l’Intériorité de l’Être :


Le renouveau ontologique dans la philosophie de Louis LAVELLE

Abstract
Entre les années 30 à 50 du 20 è siècle, alors que le monde gisait dans l’angoisse causée
par les deux guerres. Au moment où J.P. SARTRE identifie la conscience au néant et
qualifie la liberté comme non-être. Dans la période pendant laquelle M. MERLEAU-
PONTY, faisant fi de la métaphysique de l’absolu, insiste avant tout sur l’être-au-monde
de la conscience, et sur le hic et nunc du monde dont il faut rendre témoignage. En cette
heure de la méontologie sartrienne, L. LAVELLE construit, quant à lui, une philosophie de
l’acte d’être, un acte créateur, celui de la liberté et de la vie spirituelle. En cette époque
pseudo-poste-métaphysique, il enseigne une métaphysique première attestée par le moindre
mouvement volontaire qui apporte du changement dans le monde.1 Dans ce présent article,
nous allons essayer de présenter ce renouveau ontologique.

1
Cf., J.-L. VIEILLARD-BARON et autres, Louis Lavelle, Philosophie et Intériorité, Librairie philosophique J.
Vrain, Paris, 2004, p. 220.
1

Introduction

C’est sur un acte subjectif, sur une intériorité, que s’enracine la restauration de
l’ontologie qu’a faite Lavelle. Elle commence par l’expérience psychologique et concrète :
« Dès que je suis attentif au pouvoir que j’ai de remuer le petit doigt ( ). A ce moment-là
seulement je commence à saisir le réel par le dedans ( ). »2 Elle est spirituelle, donc réaliste
et non pas idéaliste : elle fait bon accueil aux données sensibles et les assumes par les
puissances et la liberté du moi. En effet, l’Être en tant qu’Être n’est autre que cette réalité
spirituelle, fruit de tous les réels assumés par le moi. Ainsi s’assume-t-il le moi lui-même
dans cette ontologie. Assumer et s’assumer sont, dans ce sens, les synonymes de opérer qui
est un acte d’être et un acte qui a pour objet l’Être. Ce principe général de l’ontologie
lavellienne renferme, dans sa richesse exceptionnelle, des thèmes très variés ; mais dans ce
présent article, nous voulons nous focaliser sur l’Être en tant qu’à la fois objet et identité
de l’intériorité. D’où le thème : L’Être de l’intériorité et l’intériorité de l’Être.
1. Nous allons commencer par la présentation de la métaphysique lavellienne de
l’Être. Lavelle aborde les problèmes et les mystères de de l’Être. Ses solutions sont une
reprise subtilement approfondie et concrètement clarifiée de la philosophie grecque et
médiévale, en y introduisant une philosophie de la conscience. On l’entend donc
réexpliquer la primauté de l’Être ; l’abstrait et le concret ; le Tout et les parties. Il
s’intéresse plus particulièrement à l’être du moi. La question qu’on pose dans cette
première partie, c’est de savoir pourquoi est-il possible que le moi soit conscient de l’Être
tout en étant une des parties de celui-ci. De là est née la réflexion sur l’opération et la
donnée ; sur la relation du moi avec le Tout ; sur l’insertion de l’être du moi dans l’Être
universel. Cette réflexion va aboutir à la découverte de l’intériorité de l’Être : le Cogito à la
Lavelle ; le noumène kantien et le moi lavellien ; les puissances du moi. Dans l’ensemble,
la participation constitue le terme clé pour entrer dans les méandres de cette philosophie de
la conscience d’être et conscience de l’Être. Ce terme va te paire avec la liberté créatrice
que possède le moi dans son caractère d’être-en-devenir-Être.
2. Le deuxième point va donc traiter la notion d’être en devenir. Il s’agit d’affronter le
problème du temps. Un problème suscité par le fait que le moi est temporel, en devenir,
alors qu’il joue le rôle de l’intériorité de l’Être ; cet Être toujours connu comme immuable
et éternel, ne connait ni origine ni fin. Ainsi serons-nous obligés de revoir le problème de
l’Être et le temps. Pour ce faire, il nous faut le retour à l’expérience de l’Être. On doit
analyser la relation qu’entretient le moi avec le temps. Il faut voir également le rôle que
joue le temps dans l’opération qu’entreprend le moi. Le résultat de ces analyses nous
permettra de savoir qu’enfin le temps fait partie de l’intériorité. Il n’est pas une simple
succession mais également, une durée. Il permet au moi d’expérimenter le présent et la
présence. Au lieu d’être un élément perturbateur de l’Être, il en est une partie, tout comme
le moi. Certes, le temps ne cesse pas d’être caractérisé par le devenir et le changement,
l’absence et la présence, la mort et la naissance… Ce phénomène mérite d’être analysé
avec la grille lavellienne de la liberté. Nous allons savoir à quoi aboutira le paradoxe du
devenir et liberté ; celui du temps et l’éternité. Finalement, tout va s’arranger dans
l’intériorité de l’Être où l’instant gagnera la triomphe par la vie spirituelle du moi.
3. Dans le troisième point, notre arrivée à l’Être vécu spirituellement va nous donner
le privilège d’entrer au fond de l’Être de l’intériorité et l’intériorité de l’Être. Nous allons
focaliser notre intérêt sur l’objectif de notre recherche, qui est l’objectif même de la
Philosophie : la réflexion sur la vie. Et plus précisément, sur l’aspect spirituel de celle-ci.
Ici, on va comprendre comment l’auteur a voulu « convertir la pensée contemporaine à la

2
L. LAVELLE, De l’Acte, Aubier, Paris, 1946, p. 10.
2

Métaphysique injustement délaissée ».3 Nous allons apprendre que l’Être-Esprit est
essentiellement activité véritable qui se construit à tout instant de l’expérience vécue.
Celle-ci étant le fruit de la conscience lumineuse qui s’éclaire et éclaire toutes choses.
Cette Lumière intérieure est tellement mystique qu’elle ne peut pas s’empêcher d’aller à la
rencontre de l’Être-Absolu. On va donc essayer de savoir la relation qu’entretient le moi
avec l’Être-Source. Une Source à laquelle l’humanité tout entière est appelée pour puiser la
Substance de la Vie. Une Substance dont toutes les philosophies existantes prétendent être
à la recherche : c’est la Sagesse. Elle est à l’horizon de l’ontologie lavellienne. Elle est
spiritualité de l’Être.

I. ÊTRE CONSCIENT OU L’ÊTRE QUI SE DONNE


1. La philosophie de l’être

L’Être prime sur le néant. L’Être est caractérisé par sa primauté et qui rend impossible
toute tentative de trouver son origine. Comme l’affirmation, l’Être est toujours premier par
rapport aux autres termes et quand on veut nommer le néant, cela revient à lui offrir l’Être.
L’acte même de réaliser une telle opération n’est autre que l’être en tant que pensée. Voilà
pourquoi l’auteur dit que « le néant n’étant rien de plus qu’une négation suppose l’être
pour le nier. »4 Autrement-dit, il s’agit du consentement au privilège qu’a l’opération par
laquelle le moi reconnaît la primauté de l’être et se le donne.
L’être est premier par rapport au moi. L’être s’oppose en premier lieu au moi qui
formule des questionnements sur ce qui est. Ceux-ci créent le problème de la primauté de
l’être. Mais je ne peux pas questionner sur l’être tant qu’il n’y a pas quelque chose. Or ce
quelque chose fait déjà partie de l’être. Donc, questionner sur l’être signifie déjà le placer
avant le moi. Et, comme notre existence est elle-même du genre de ce quelque chose, au
moins par notre corps, nous pouvons affirmer que l’être est la condition même de notre
existence. Selon Lavelle, « le moi ne peut se poser qu’en posant le tout de l’être, de sorte
que ce tout de l’être est non pas postérieur à la position du moi par lui-même mais supposé
et impliqué comme la condition de sa propre possibilité. »5
L’intelligence est postérieure à l’être. Il semble que c’est l’intelligence qui crée la
multiplicité des modes de l’être en introduisant dans l’être les rapports de ceux-ci pour
pouvoir penser l’être. Répondant à ce problème, l’auteur souligne que l’intelligence doit
posséder l’être avant de penser le multiple et d’en déceler l’unité de l’être dans ses formes.
La nécessité même fait partie, elle aussi, de ces formes de l’être et qu’ainsi, elle n’est autre
que l’adéquation de l’être par l’intelligence. Il n’y a rien de nécessaire que par rapport à
l’Être.6 Il ne s’agit pas d’une primauté d’ordre chronologique mais d’ordre de la relation
qui lie le tout et les parties. L’intelligence comprend que sans les parties, le tout ne peut
pas exister et sans le tout, les parties perdent leur source. Finalement, la primauté de l’être
signifie que nul ne peut sortir de l’être. Il englobe le visible et le nom visible, l’extériorité
et l’intériorité, le dehors et le dedans, l’abstrait et le concret. Une primauté absolue qui est
la primauté même de l’absolu à l’égard du relatif qui lui est contenu.7
L’Être est abstrait. La primauté de l’Être implique la relation entre l’abstrait et le
concret. Nous avons déjà démontré l’impossible sortie de l’Être. Pourtant, nous constatons
qu’il y a toujours une sorte d’alternance entre novations et disparitions dans le réel. Cela

3
M.G. DAVY, Notice sur la vie et les travaux de Louis Lavelle, Firmin-didot, Paris, 1957, p. 2.
4
Louis LAVELLE, De l’Être, AUBIER, édition Montagne, PARIS, 1947, p. 41.
5
Ibid, p. 12.
6
Cf. ibid, p. 43.
7
Cf. ibid, p. 40.
3

risque de nous amener à une sorte de naissance et mort de l’Être. Ce qui est impossible,
comme nous l’avons montré. Il est donc légitime d’affirmer que l’Être et le réel ne sont pas
identiques. D’ailleurs, la primauté de l’Être ne peut être absolue tant qu’il n’est pas un
abstrait englobant toutes les formes de l’existence. Il est omniprésent parce qu’il est un
abstrait. Il est tout ce qui est ; mais aucune chose n’est identique à une autre. L’homme est,
le chien est, mais l’homme n’est pas le chien. Une chose est donc ce qu’une autre n’est pas.
Elle n’est qu’une déficience tandis que l’Être est le plein dans lequel elle puise avec toutes
les autres tout ce qui leur manque.
Mais l’Être abstrait s’incarne dans tous les concrets. Lavelle ne manque pas de nous
avertir sur ce nouvel aspect de la primauté de l’Être. « La plénitude, dit-il, n’est pas une
déficience remplie, c’est la déficience qui est une plénitude vidée. »8 Chaque chose est une
rencontre de présence et d’absence, mais l’être propre d’une chose ne réside pas dans
l’absence, c'est-à-dire dans ce qui lui manque mais toujours dans la présence ; dans ce
qu’elle a. Ce qui nous fait penser à l’assertion célèbre de Parménide : « L’être est, le non
être n’est pas ». En d’autres termes, « l’être d’une chose n’est pas distinct de cette chose
mais il est cette chose même considérée. »9 Mais il ne s’agit pas d’un isolement qui
pourrait donner naissance à des agrégats d’êtres. Il s’agit plutôt de l’être propre d’une
chose qui se met en évidence dans les relations qu’elle entretient avec le Tout.10
Il est impossible de séparer un être concret du Tout abstrait, parce que couper cette
relation qu’entretient une chose avec le Tout, c’est lui enlever son être propre. On ne peut
séparer d’un même visage la mobilité indéfinie de ses multiples aspects. Et comme le
visage communique tout son être à la plus fugitive de ses expressions, ainsi le Tout
communique-t-il l’immensité de sa présence au plus incertain reflet qu’il a dans chacun des
éléments concrets du monde physique. C’est comme la présence totale de la lumière
solaire qui illumine, soutient, fait constater l’existence de l’apparence la plus humble.
L’être d’une chose, que celle-ci soit sensible ou non sensible, se présente sous un double
aspect inséparable : abstrait et concret. Cela rend possible les relations entre parties et
Tout.
Le Tout et l’être propre d’une chose ne sont pas donc contradictoires car, comme nous
le savons déjà, une chose n’est pas ce qu’elle n’a pas mais ce qu’elle a. Sinon, dans le cas
contraire, son être serait chez les autres. Il s’agit ainsi d’une présence particulière qui fait
qu’une chose est différente d’une autre, et qu’alors, les relations sont possibles et fondées.
En effet, les relations qu’entretiennent les parties ne sont pas des relations de
ressemblance, auquel cas, il y aurait sans doute des exclues, mais des relations de
différence dans lesquelles chaque élément est capital en portant en lui le caractère du Tout.
Nous ne pouvons pas comprendre que l’Être n’appartient qu’au Tout qui confère à la partie
son Être même si nous ne tenons pas compte des relations des parties. Tout ce qui est,
reçoit son être du Tout à travers ses relations avec les autres. Il s’agit d’une sorte de
solidarité dans laquelle la différence unifiée constitue l’inscription de chaque partie dans le
Tout et que, la particularité devient l’expression même du Tout. C’est un paradoxe dans
lequel « les caractères que nous cherchons à attribuer à l’intérieur des limites qui la (la
chose) circonscrivent ne sont eux-mêmes que les extrémités des relations qui l’unissent à
toutes les autres choses. »11
La notion lavellienne de relation ne consiste donc pas en une ressemblance entre deux
choses mais en des caractères communs ou différents. Elle n’exprime pas les différences
telles qu’elles sont mais les principes qui les fondent. C’est dans cette perspective que la

8
Ibid, p. 77.
9
Ibid, p. 15.
10
Ibid, p. 15.
11
Ibid, p. 82.
4

relation joue un rôle très important dans l’Être de l’intériorité et l’intériorité de l’Être. Elle
permet au moi de saisir l’unité de l’Être et donc de s’introduire lui-même dans l’Être ; tout
en comprenant l’être propre des êtres. C’est l’autorité particulière du Tout sur la partie, et
c’est ce qui éloigne la pensée de Louis Lavelle du panthéisme. Les créateurs ne sont pas le
Créateur mais le Créateur peut se révéler à travers chaque créateur. C’est du tout que les
parties reçoivent d’une manière singulière leur droit à la participation. Car « la relation ne
prend sa véritable signification que si elle se change en participation. »12 L’être même du
moi ne sort pas des relations qu’il entretient avec le Tout. C’est-à-dire que je participe du
même Être que les choses, mais je ne suis pas chose. C’est ce qui justifie que le Tout n’est
pas la somme des parties mais chaque partie témoigne le Tout. Ainsi, l’être séparé n’existe
pas puisque isoler une chose du Tout, c’est lui couper les relations dont émane son être
propre et par lesquelles elle exprime tout l’Être.13

2. Insertion du moi dans l’Être

L’opération est sujet tandis que la donnée est objet. La première, « c’est l’être qui peut
dire moi »14 et la seconde, c’est « l’être en tant qu’il me dépasse, qu’il s’impose à moi,
qu’il n’existe que par rapport à moi et qu’il est pour moi un objet. »15 L’une, c’est la
conscience de soi accompagnée d’une individualité intime de chaque homme et l’autre
c’est l’existence multiple des étants qui peuvent désorienter l’immersion du moi dans
l’Être par leur pluralité. Ce sont les deux termes respectifs de l’intériorité de l’Être et de
l’extériorité de l’Être.
L’opération est acte tandis que la donnée est passivité. Comme conscience de ce qui est,
la première est active et elle a le pouvoir de tout prendre comme donnée. Par conséquent,
la seconde n’est autre que la phénoménalité de tout ce qui est. Les deux constituent ainsi la
double face de l’Être total, grâce à quoi la connaissance peut faire elle-même partie de
l’Être. En effet, si tout est uniquement compris dans l’Acte, la connaissance devient
inimaginable. Dans le cas contraire, lorsque tout est passivité, la connaissance s’avère
impensable, voire impossible. « Que l’être se présente d’abord à nous avec un caractère de
passivité, c’est un fait que nul ne peut en douter. Toute connaissance apparaît comme une
rencontre. »16
Le moi est constitué par la rencontre d’une opération et d’une donnée. D’où la
spécificité de sa postériorité par rapport à l’Être. Il est formé d’une conscience active et
d’un corps passif. En tant que conscience, il se détache de l’étant pour le penser ; mais par
son corps, il en fait partie intégrante. Au niveau de la conscience, il est une opération pure,
et par le corps, il est une existence donnée. Ce paradoxe le fait un être en devenir Être. « Et
c’est ce consentement à Être, ce passage de l’Être possible à l’Être réalisé, qui me constitue
comme moi. »17 Le moi est toujours à la recherche de lui-même parce qu’il n’est pas une
réalité donnée, il est en voie de constitution.18 L’être conscient qu’est le moi ne se confond
pas avec son corps, mais il ne s’en détache pas non plus pour avoir son caractère d’être
individuel. Le moi ne se réduit pas non plus à la connaissance même si l’opération doit y
aboutir : je ne peux pas être ce que je connais. Il ne se réduit pas non plus à la volonté car
celle-ci peut connaître l’incertitude. Il faut donc qu’il s’identifie par rapport au Tout.

12
Ibid, p. 16.
13
Ibid, p. 91.
14
Ibid, p.46
15
Idem.
16
Louis LAVELLE, De l’Intimité Spirituelle, AUBIER, édition Montagne, PARIS 1955, p. 120.
17
De l’Être, op. cit., p. 46.
18
Ibid, p. 208.
5

Le moi qui pense l’Être est un Acte qui prend conscience de l’Être comme une donnée
universelle. Et se voit lui-même comme une donnée particulière. C’est la relation entre le
sujet et l’objet. C’est un élément caractéristique de la connaissance où le moi essaie de
penser le Tout et de se penser lui-même comme partie. Ainsi, lorsque le moi prend le Tout
comme une donnée, « il se définit comme un sujet individuel »19 ; mais quand il prend
conscience de lui-même, « il va devenir lui-même une donnée, et c’est l’acte de la pensée
qui s’étendra indéfiniment au-delà ; alors, apparaît l’idée d’un sujet universel. »20 Aux
frontières de la pensée, la relation qu’entretient le moi avec le Tout fait unir dans l’Être de
l’intériorité l’Être qui se révèle et l’Être qui se donne.
La pensée est donc médiatrice du moi et du Tout. Grâce à elle, le moi a le privilège de
connaître le Tout en l’actualisant avant tout comme une donnée : « c’était d’abord la
pensée qui s’éveillait [ ] au contact de l’Être total dont elle paraissait s’être détachée pour
le connaître. »21 Ensuite, elle a pu communiquer au moi le caractère partiel de celui-ci. Et
comme nous avons déjà montré que la partie porte en lui le Tout, c’est la pensée qui, en se
rendant compte par-là de sa portée universelle, réalise dans le moi sa relation avec le Tout.
Une relation qui, loin de séparer l’être du moi et le Tout, les unit d’une manière
participante. C’est comme une figure géométrique quelconque dans un espace donné : les
deux ne font qu’un tout en étant différents, et quand on voit la figure, on aperçoit l’espace ;
lorsqu’on regarde le tout de l’espace, on détecte celui de la figure.
De là, le « consentement à être » du moi passe d’abord par cette première étape où il est
contenu dans l’Être avant de le contenir après. En effet, il est évident que le moi est un être
fini, jeté-là, dans l’infinité du temps et de l’espace. Et « tout se passe comme si chacun de
nous était identique d’abord à ce petit fragment de matière auquel sa vie est attachée. »22
C’est par le corps que le moi s’allie au Tout comme un être limité et « ne peut apparaître à
ses propres yeux et par ses limites mêmes que comme une partie du monde en attendant
que l’activité de sa vie spirituelle lui permet de créer son être intérieur en retrouvant en lui
l’être intérieur dont le monde dépend. »23 Ici, il s’aperçoit déjà la liberté du moi, chez
Lavelle, d’aller au-delà des frontières du nihilisme que peut causer toute sorte de doctrine
de la méontologie. Nier la réalité de l’Être c’est se nier soi-même.
C’est pourquoi, par l’opération, le moi cherche à s’égaler à l’Être total sans y parvenir.
La conscience active permet au moi de se donner l’Être. Chaque sujet individuel tache
d’universaliser son intervalle subjectif par sa propre conception du monde. Chacun veut
atteindre la totalité de l’Être par un élan d’aller de l’avant. Mais cette ouverture du moi à
l’extériorité de l’Être ne fait qu’accentuer sa propre limite. Atteindre la totalité de l’Être
veut dire achever l’opération. Mais, « aussi longtemps que résiste l’individualité,
l’opération n’est jamais achevée. »24 En plus la totalité de l’Être est infinie ; elle « n’est
jamais fermée »25 parce que l’Être n’est pas une somme de parties.
L’Être n’est jamais séparé des êtres particuliers insérés dans l’Être total, l’être
particulier du moi est collé sur celui-ci. Ainsi, en moi, « l’être est présent tout entier ».26
Mais ma façon à moi de présenter l’Être n’est pas la même de celle des autres. Je suis un
individu unique, un tout inséré dans le Tout. Un triangle présente l’espace autrement qu’un
rectangle ; pourtant leur insertion dans l’espace forme pour chacun d’eux un espace entier,

19
De l’Intimité Spirituelle, op. cit., p. 120.
20
Idem.
21
Idem.
22
De l’Être, op. cit., p. 47.
23
Ibid, p. 48.
24
De l’Intimité Spirituelle, op. cit. p. 128.
25
Idem.
26
Idem.
6

sans s’égaler à l’infinité de l’espace. Tous les êtres individuels « sont tous placés devant
une richesse infinie ; mais l’exercice de leur liberté crée entre eux une profonde
inégalité. »27
La communion de l’Être et des êtres individuels constitue l’essence du réel. Cette
essence, c’est l’Unité. Entre le moi et l’univers doit s’établir « une unité toujours prête à
agir qui est à la fois l’origine et la fin de toutes nos démarches. »28 S’il n’y a pas une
communion de ce genre, ce Tout concret, dont le moi pensant fait partie, devient une
totalité d’échecs et le monde reste muet et chaotique. Toute connaissance vise-t-elle autre
chose que l’unification du réel ? Le désir insatiable de connaître n’est autre que l’effort
qu’entreprend le moi pensant d’établir l’unité de l’Être dans sa multiplicité. L’insertion de
l’être du moi dans l’Être du Tout c’est l’union du sensible et du spirituel, parce que cette
solidarité des parties dont il est lui-même le porteur, actualise la « dialectique du monde
sensible » dans laquelle le moi, conscient de la multiplicité « doit être incapable de se
suffire, afin qu’il puisse obtenir par un effort personnel tout ce qui lui manque »29 dans son
processus de devenir Être.

3. Intériorité de l’Être chez le moi

L’insertion du moi dans le Tout lui fait découvrir en premier lieu son existence. Cette
existence à laquelle le moi fait partie n’est plus à douter. Elle est antérieure à la pensée à
qui elle se révèle. Et comme elle est postérieure à l’Être, c’est l’Être lui-même qui n’est pas
à mettre en doute. « Le doute, écrit-Lavelle, n’a point aboli certaines notions primitives
parmi lesquelles le notions même de l’’être. »30 La découverte du moi comme étonnement
d’exister revient à dire que la pensée éprouve la réalité de l’Être. Selon notre auteur, la
force du Cogito n’est pas « de la subsomption de la pensée sous l’idée abstraite de l’être,
mais de son inscription immédiate et nécessaire à l’intérieur de l’être concret. »31
La pensée c’est l’Être qui se découvre dans son intériorité. La possession de l’Être
s’effectue chez le moi par l’expérience intime de la pensée : le moi est un Être intérieur à
l’Être par son insertion dans le Tout, mais comme il se découvre et découvre par-là l’Être
lui-même, on peut dire qu’il est l’intériorité de l’Être. Pourtant, si le moi détient ce
pouvoir, c’est seulement grâce à la pensée, et quand il devient à son tour un objet de la
pensée, il se qualifie comme un terme particulier. Le moi et sa pensée ne se confondent
pas. La pensée considérée en elle-même ne connaît pas la limite, c’est une lumière qui ne
se distingue pas de la totalité lumineuse. Mais le moi est à la fois donnée et opération.
C’est lui qui détermine sa pensée à lui par sa participation à la Pensée totale. La Pensée
peut se poser comme l’Être total car elle est immanente à elle-même. Elle possède un
caractère transcendant par rapport au moi.32 L’intériorité de l’Être est donc constituée par
ce paradoxe du moi : comme acte de pensée, il est la totalité même de l’Être et comme
objet de pensée, il n’est qu’une manifestation de l’Être qui le dépasse largement.
Le moi est donc une liaison de l’Être en tant qu’Être et de l’Être en tant que corps. C’est
ici que se manifeste clairement l’originalité du Cogito de Lavelle. Pour lui, la pensée qui se
découvre suppose un sujet et non pas tel sujet. Il faut donc un corps pour limiter la pensée,
sinon, le sujet sera impossible. Pour que je sois, il faut que j’aie mon corps. Ce qui va
distinguer mon moi des autres moi par l’affection. Cette affection n’est autre que l’Acte

27
Idem.
28
Ibid, p. 129.
29
Idem.
30
De l’Être, op.cit., p.198.
31
Idem.
32
Cf. Ibid, p. 202.
7

réalisée de la subjectivité, donc du moi. L’intériorité de l’Être ne s’explique pas


uniquement dans la Pensée pure de l’angélisme. Elle est également une sensation d’Être.33
Objet de la Pensée pure, le moi nouménal assure la fonction de l’intériorité de l’Être, en
affermissant le moi à l’intérieur de l’Être total. Le caractère inconscient de ce moi
nouménal fait de lui l’Être du tout auquel le moi opération, c’est-à-dire conscience,
participe et communique, puisque « poser un moi indépendant de la conscience, c’est poser
l’existence du moi hors du moi lui-même. »34 Le moi lavellien réside là où cette
participation a lieu. D’où, le moi individuel de chaque sujet est une participation
particulière et différente de celle d’un autre ; tandis que le moi nouménal, c’est le même
Être auquel s’enracine chaque être humain. Cette unité fonde l’égalité ontologique de l’être
humain. Tous les hommes possèdent la même essence dans l’intériorité de l’Être. Celle-ci
c’est « un être plus grand dans lequel le moi plonge ses racines, qui lui permet de subsister
et dans lequel il ne cesse de se nourrir. »35
Pourtant, l’auteur ne fait pas fi de la conscience car pour lui, « là où la conscience
s’efface, le moi cesse d’être présent à lui-même. »36 Dès qu’on oublie son individualité
subjective, il cesse d’être. Le moi est présent quand il possède encore le pouvoir de
s’exprimer par le « je pense », le « je sens » et le « je veux », c’est-à-dire, par une personne
concrète et consciente. Pourtant, ce moi conscient est également une réalité mystérieuse et
cachée qui ne se révèle à la conscience que peu à peu, et ce qui est inconnu en lui reste plus
profond que le connu. Lavelle situe l’être du moi dans l’unité paradoxale du noumène et de
l’opération. Il soutient qu’on ne doit pas faire du moi subjective un être indépendant, privé
de toute relation avec l’univers dans lequel il s’enracine et se nourrit. Mais dès qu’on parle
de l’univers autour du moi, c’est l’inconscient qui domine et le corps y tient un rôle d’une
importance non négligeable.
Le moi n’est alors ni Pensée pure, ni une chose toute faite accessible directement à la
conscience, il est l’union des deux. C’est-à-dire qu’il est en même temps totalité et partie.
Il est un être d’intériorité et à cette profondeur dont il opère pour se donner l’Être, il est
l’intériorité même de l’Être. D’où, le moi veut toujours aller au-delà de toute sorte de
limite que son existence physique lui impose. L’intériorité de l’Être est une puissance
tellement infinie que « ce que je sais de moi-même est toujours dépassé par ce que je puis
en apprendre, qui se découvre à moi dans une sorte de révélation : celle-ci presque toujours
m’étonne et quelquefois m’épouvante. »37
Par l’intelligence, le moi possède la puissance de connaître et de se connaître. Postérieur
à l’Être, la connaissance du réel par l’intelligence est un processus de possession de l’Être,
dans son immense extériorité, par l’intelligence elle-même. L’intelligence recrée le réel à
son tour pour le posséder à sa manière. Ce pouvoir du moi va même jusqu’à la création de
son être par lui-même. Autrement dit, le moi peut comprendre l’existence qui l’entoure et
son existence à lui-même « en l’accomplissant pour ainsi dire à son tour par une opération
qui la lui représente ».38 Il est donc évident que l’intelligence pose l’Être comme son but,
c’est-à-dire que l’Être est antérieur à sa propre opération. La finalité de la connaissance est
de le rejoindre et de l’embrasser. Finalement, on peut dire que l’Être, dont l’intelligence est
partie et auquel elle appliquait son effort, n’est autre que cette connaissance totale vers
laquelle elle tend. L’être du moi porte en lui cette totalité en puissance qui demeure

33
Cf. ibid, p. 203.
34
De l’Être, op. cit., p. 206.
35
Idem.
36
Louis LAVELLE, Les puissances du moi, FLAMMARION, PARIS, 1948, p. 9.
37
Idem.
38
Les Puissances du moi, op.cit., p.44.
8

imparfaite et inachevée aussi longtemps qu’il ne coïncide pas avec lui-même, surtout
quand sa puissance à lui de connaître a pour objet lui-même.
Le moi porte en son être une puissance infinie du désir. Nous venons de constater que le
moi prend possession peu à peu de l’univers par la connaissance. C’est là une forme du
désir. Or, la connaissance « ne porte que sur l’être réalisé, c’est-à-dire sur le passé »39
contrairement au devenir Être du moi qui tend toujours vers l’avenir. Le moi n’est pas
« content d’assister à la genèse du monde qu’il a sous les yeux, il sent qu’il contribue lui-
même à la produire. »40 La vraie puissance du désir c’est de ne pas se contenter de la
connaissance. Si celle-ci voit l’objet comme une simple donnée brute, le désir, lui, en
contact avec le monde sensible, peut réveiller l’amour et l’agir, éléments indispensables au
devenir Être qu’entreprend le moi. Si le moi est créateur, ce sera grâce au désir. Chez
Lavelle, ce devenir Être n’est pas une simple spéculation métaphysique, il s’agit surtout de
la recherche du bien. Et selon lui, « les trois idées d’avenir, de désir et de bien sont
inséparables ; elles se soutiennent l’une l’autre ; elles donnent à la conscience sa vie et au
monde sa signification. »41 L’essence du moi se trouve à l’origine du désir en ce sens que
le désir cherche à franchir la distance entre le néant et l’Être. C’est de lui que le moi reçoit
la puissance de se dépasser en répondant à tout appel intérieur à lui-même. Le désir est la
preuve que le sensible ne suffit pas pour satisfaire le besoin vital qu’éprouve le moi de se
réaliser. Le naturel ne suffit pas pour le devenir Être ; le moi est voué au surnaturel.

II. ÊTRE TEMPOREL OU L’ÊTRE QUI SE FAIT


1. L’univocité de l’être du moi et de l’être du temps

Le devenir Être qu’entretient le moi fait de son être et de l’être du temps s’entremêler au
sein du Tout dont ils sont tous les deux parties. En effet, l’être en devenir s’effectue
inévitablement dans le temps, or celui-ci est également un mode de l’Être. D’où l’être du
moi doit être toujours en communion avec l’être du temps pour accomplir son destin de
s’égaler à l’Être total. D’ailleurs, toute action nécessite du temps. Ainsi, comme
participation, l’expérience pure de l’Être chez le moi s’actualise uniquement en parfaite
communion avec le temps. Finalement, c’est l’être même du moi qui possède un mode
temporel car cette expérience pure de l’Être c’est « ce pouvoir que j’ai de dire moi, ou de
prendre contact avec l’Être dans ma propre participation à l’Être. »42 Et ce qui est plus
frappant dans cette réalité intérieure, c’est que cette expérience n’est autre que l’expérience
du Temps pur, en tant qu’elle est « présence toujours actuelle dont je ne réussis jamais à
m’évader. »43
Par ailleurs, dans cette communion ontologique du temps et du moi, Lavelle soutient
que l’Être est présence pure. L’Être se déploie tout entier dans la présence où il advient
comme présent, et donc, comme don. Pour notre auteur, on ne peut pas parler de l’Être
qu’au présent et comme présent. L’auteur en donne lui-même la raison : « Le présent est le
caractère fondamental de l’Être, non pas seulement celui par lequel il nous est révélé, mais
celui par lequel il se pose lui-même. »44 Pour le dire autrement, le moi est ce qui s’évolue
en fonction du temps par son ambition même de s’élever au même rang que l’Être total ;
tandis que l’Être est ce qui reste toujours une présence plénière, à laquelle participe le moi.

39
Ibid, p. 55.
40
Idem.
41
Ibid, p. 57.
42
De l’Être, op. cit., p. 9.
43
Idem.
44
Ibid, p. 250.
9

La participation du moi à l’Être prend donc ici une dimension temporelle dans laquelle, il
se rend présent à ce qui le dépasse par un acte d’attention pure.
L’intériorité de l’Être atteint ici son double signification : la présence toute pure qui est
celle de l’Être au moi, et la présence subjective qui est celle du moi à l’Être. Un nouvel
aspect de la relation entre le moi et le tout s’avère alors non négligeable : la présence pure
est condition de la présence subjective, puisque le moi ne crée pas la présence de l’Être ; il
se contente seulement de créer sa propre présence à l’Être, en profitant le temps pour se
déterminer librement dans sa puissance naturelle d’agir et de vouloir.
Le temps est alors indispensable à la croissance du moi parce que, selon Lavelle, le
temps n’exprime rien de plus que cette loi selon laquelle l’être fini se donne l’Être à lui-
même ».45 Il est « le moyen sans lequel, nous ne pourrions pas nous donner l’Être à nous-
mêmes. »46 Grâce au temps, le moi peut actualiser ses puissances. C’est avec le temps qu’il
bâtit son intériorité qu’il partage avec l’Être. Loin d’être le stigmate de sa finitude, de sa
déficience et de ses misères, le temps lui en apporte le salut : c’est dans et avec le temps
que l’être fini s’exprime comme un acte qui se donne l’Être au lieu de le recevoir comme
une chose donnée. Si le temps n’est pas, aucune participation n’est possible, et le moi perd
sa puissance de créer son être en participant à l’Être. Là, l’Être nous sera offert et nous ne
serons que des choses ; et, faute de l’opération qui est « incessant éveil, contact
indéfiniment renouvelé et continué, accroissement immobile et mouvante possession »,47
l’Être lui-même se confondra avec la chose.
Le temps s’ajoute donc aux puissances que possède le moi. Il est le moyen dont dispose
le moi pour l’exercice de l’éternelle fécondité grâce à laquelle il est capable de se détacher
du Tout qui le porte, pour se donner l’être qu’il inscrira dans le Tout. Une nouvelle
conception du temps se constate ainsi dans l’ontologie de Lavelle : le temps exprime moins
la passivité que l’activité, la finitude que le dépassement, la facticité que la liberté… C’est
parce que le moi peut faire du temps sa puissance de se créer, qu’il est pour lui à la fois
moyen et signe de sa liberté ; et par là, fait de lui image et ressemblance de Dieu. Cette
liberté dans la temporalité fait du moi l’intériorité même de l’Être,48 car, capable de se
servir du temps pour atteindre son but, il en partage avec l’Être la possession.
En tant qu’être libre, le moi ne se réduit jamais à une simple donnée : il est « une
possibilité qui se réalise. »49 L’existence n’est plus donc question de savoir si je suis libre
ou non ; elle est un accomplissement, supposant le temps, de ma liberté. Un
accomplissement qui n’est autre que l’actualisation du tout de l’Être que le moi porte en lui
comme puissance infinie.50 L’intériorité progressive de l’Être qu’est le moi doit se servir
de l’être du temps, qui est son être même en tant qu’il est temporel, pour être à même
d’occuper cette place intérieure qu’il partage, grâce à l’opération qu’il entreprend dans le
temps, avec l’Être Créateur qui est causa sui.
On peut donc qualifier le temps comme le principe et fondement de l’opération. Nous
avons montré que par le temps, nous pouvons nous donner l’Être. Et sans l’Être que le moi
se donne, il n’y a pas non plus d’être des choses puisque tout succombe dans l’obscurité
totale. Seule l’opération qui illumine le monde et fait briller en lui son intelligibilité. Or,
cette opération que le moi réalise en actualisant ses puissances de connaitre et de sentir et
de spiritualiser, est une activité continue et nécessite du temps. Elle se fait uniquement
avec le temps, sinon, elle n’atteindra pas l’intériorité de l’Être. La conscience même que le

45
Louis LAVELLE, Du Temps et de l’Éternité, PARIS, AUBIER, édition Montagne, 1945, p.56.
46
De l’Être, op. cit., p. 250.
47
Idem.
48
Cf. De l’Intimité spirituelle, op. cit., p. 199.
49
Du Temps et de l’Éternité, op. cit., p. 38.
50
Cf. ibid, p. 19.
10

moi a de son propre corps ne lui est pas donnée dès sa naissance ; la conscience de soi
vient peu à peu et se perfectionne en fonction de l’âge qu’a l’individu humain.
De même, si le moi n’était pas temporel et qu’il ne pouvait pas se donner l’Être mais
créé seulement comme une chose parmi les autres choses, il n’y aurait pas de conscience
qui pourrait discerner ; et les choses ne pourraient pas se distinguer entre elles ; donc
l’existence serait muette et se confondrait avec le néant. Heureusement que la réalité n’est
pas comme tel. Elle est tout à fait le contraire grâce à l’être temporel du moi. Le temps fait
de lui un être distributeur de l’être à tout ce qui est, puisque le temps n’est autre, comme
nous l’avons déjà démontré, que l’expression de son activité. Et cette activité du moi,
quelle que soit sa forme très variée, est unifiée dans l’opération créatrice d’une
participation de tous au Tout. Et c’est le triomphe de l’opération de pouvoir conclure que
les parties expriment le Tout, qu’elles sont des parties totales, intériorisant le Tout et
multipliant en d’infinies relations l’intériorité même du Tout. C’est pourquoi Lavelle dit
que « l’acte de participation est le seul acte qui leur permet de se poser comme le Tout lui-
même se pose, et de lui demeurer unies dans la démarche même par laquelle elles s’en
séparent. »51
L’opération donne au moi un statu ontologique selon lequel « le moi est à la fois une
partie de l’Être et le facteur de sa division en parties ».52 Or, qui dit opération, dit
accomplissement progressive du moi. Ce qui revient à dire que le temps est le signe et le
moyen de cet accomplissement libre du moi. Le temps, qui est à la fois une des parties de
l’Être et un des aspects de l’être du moi, est le chemin de la découverte de l’intériorité de
l’Être par l’être de l’intériorité mais aussi une intériorité qui se découvre. En effet, après
l’intuition du moi, celle du temps en est la deuxième chez Lavelle, comme une intériorité.

2. L’intuition du Temps comme intériorité

L’être du temps se trouve dans l’Être de l’intériorité. Comme intériorité, le temps est
une forme intelligible de l’Être.53 A la rencontre des successions du passé, du présent et de
l’avenir, on risque d’être amené à croire que le temps est pure succession des instants
exclusifs (passé, présent, futur), tel un flux que rien n’arrête et que l’Être semble chassé de
partout.54 Le présent semble ainsi une simple transition qui n’a pas ni du contenu ni d’être,
mais emporté dans une sorte de mobilisme héraclitéen. De même, sur cette ligne du temps,
le passé et l’avenir n’ont pas davantage leur être car « nous disons du passé qui précède
qu’il n’est plus et de l’avenir qui le suit qu’il n’est pas encore ».55 Comment est-il donc
possible que le temps soit une forme intelligible de l’Être ? Lavelle y répond en soutenant
que le vrai être du temps ne se sépare pas de l’Être de l’intériorité. Il s’agit « d’une forme
d’existence propre au présent, au passé et à l’avenir et que nul être particulier ne se réalise
autrement que par la relation qui les unit ».56 Et dans cette forme, le présent comprend en
lui le passé et l’avenir de telle sorte que tous les trois constituent des formes hétérogènes de
la présence.57
Ainsi, il est propre à l’Être intérieur de percevoir trois formes incompatibles d’un même
événement ; et réalise par-là, chez le moi conscient, trois aspects de la présence totale.
D’où une sorte de communion intérieure du moi et du temps : le temps reçoit du moi son

51
De l’Intimité spirituelle, op.cit., p. 25.
52
De l’Être, op. cit., p. 195.
53
Cf. De l’Être, op. cit., p. 60.
54
Cf. ibid, p. 62.
55
Idem.
56
Idem.
57
Cf. ibid, p. 252-253.
11

sens, et le moi possède, grâce au temps, le privilège de ne pas coïncider avec l’objet que
dans l’instant de la perception, et intercale cette perception entre deux modalités de l’objet,
qui sont sa possibilité (à venir) et son image (passé). Cette intériorité mutuelle du moi et du
temps, qui n’est autre que l’intériorité de l’Être en tant qu’acte de perception, exprime « la
nécessité, pour chaque forme de l’existence, de traverser tour à tour les trois phases de
l’avenir, du présent et du passé et de revêtir tour à tour l’aspect du possible, de l’existence
et du souvenir ».58 L’intériorité de l’Être comprend donc le moi intérieur qui est un acte par
l’opération qu’il fait, et l’intériorité du temps qui n’est pas le flux du mobilisme universel,
mais le temps indispensable à cette opération. Cette intériorité de l’être du temps fait de
celui-ci une possibilité d’une nouvelle existence, à savoir l’existence spirituelle qui ne se
sépare pas de l’expérience intérieure du présent.
Pour Lavelle, le moi est établi dans le présent, il n’en sorte jamais. Seul le présent qui
est vécu par le moi ; d’où, le temps est une détermination du présent, et non le présent une
détermination du temps.59 Toute opération s’effectue dans le présent : la conversion du réel
en possible, la sensation en image. Le présent est la présence du moi dans l’Être, et celle
des êtres – y compris l’être du temps – dans le moi. Ainsi, « tout acte, quel qu’il soit,
s’accomplit toujours dans le présent et sert justement à le définir ».60 Autrement dit, le
présent est ce que pose l’acte en se posant lui-même ; ce qui revient à dire que c’est par et
dans le présent que se constitue le moi, qui ne précède à aucun moment lui aussi : il est
suppôt ou hypostase. En effet, l’intériorité de l’Être est une présence pure qui peut abolir la
conscience même du temps ou l’empêcher de naître.61 Seule cette présence rend possible le
dialogue de la conscience avec elle-même. Le dialogue intérieur qui nous aide à
comprendre et distinguer l’acte par lequel la conscience s’élève jusqu’à l’Être, de l’acte par
lequel elle s’anéantit : l’opposition entre extase et évanouissement.62
L’intériorité de l’Être est marquée par cette présence éternelle qui s’oppose au présent
empirique de l’expérience finie. Cette présence éternelle qui est en plein pied avec les
puissances du moi. L’auteur soutient que dans le présent de la perception s’oppose toujours
la donnée de l’objet et l’opération du sujet ; par contre, à l’intérieur du moi, les deux se
font un. On y voit le caractère de l’absolu dans lequel, l’Être et l’Acte, la substance et
l’agir s’identifient.63 La présence est la puissance que possède le moi de tout spiritualiser et
de ne rien manquer dans toutes les formes de l’absence sensible. La mort de l’autre, qui
abolit dans le corps ce qui fait sa réalité, peut nous faire expérimenter une grande absence
sensible ; mais à ce moment même, nous pouvons sentir une nouvelle forme de présence
avec laquelle nous nous mettons en relation avec nos chers défunts. Nous les portons
toujours dans notre âme, et sans hésitation, nous leurs accordons encore la place qu’ils ont
occupée dans les relations entre parties et Tout ; en les appelant « mon père », « ma
mère », « ma sœur », « mon frère », « mon ami »…64 L’intériorité de l’Être nous offre
toujours le libre choix entre ces deux formes du réel : selon « que la réalité est pour nous
matérielle ou spirituelle, c’est dans le temps que tout se perd ou que tout s’acquiert. »65 La
construction de l’être du moi va surtout dans le sens que tout s’acquiert avec le temps.
Un Être qui se construit, le moi peut en effet tout acquérir grâce à sa temporalité. Nous
avons déjà mentionné que le temps n’est pas le stigmate de la finitude mais plutôt, il en est

58
Du Temps et de l’Éternité, op. cit., p. 162-163.
59
Cf., Du temps et de l’Éternité, op. cit. p. 163.
60
Ibid, p. 299.
61
Cf. ibid, p. 165.
62
Cf. ibid, p. 167.
63
Cf. ibid, p. 255.
64
Cf. ibid, P. 172.
65
Ibid, p. 163.
12

le salut. Une réalité intérieure, le temps est l’unité de l’avenir, du présent et du passé ; le
présent n’a de privilège que dans la mesure où « il comprend en lui le passé et l’avenir ».66
Rien ne peut échapper à l’intériorité de l’Être qu’est le moi puisque à l’intérieur de cette
intériorité, le temps repose sur « une certaine relation entre les différentes espèces de la
présence ».67 L’ontologie de Louis Lavelle, qui est fondée sur l’idée de l’intériorité, ne fait
pas fi du rôle que détient l’être du temps dans la réalisation de l’Être chez le moi. Selon lui,
les choses ne sont pas dans le temps, mais le temps est dans les choses, car « le temps ne
réside pas dans le rapport de chaque chose avec celle qui la précède ou celle qui la suit,
mais dans le rapport de chaque chose avec elle-même [ ] à travers les formes différentes
sous lesquelles la conscience l’appréhende successivement. »68 En effet, le temps est
l’accomplissement de l’individualité.
Cela ne veut pas dire que le temps est individuel. Le caractère commun du temps c’est
le rythme même de l’individualité. Ici l’universalité de l’Être de l’intériorité s’avère plus
claire : l’universalité du temps n’est pas différente ni séparable de son individualité,
puisqu’elle repose sur le fait que rien n’est plus universel que l’individualité elle-même.
Chaque personne humaine se construit avec le temps, et le temps est actualisé dans cette
croissance qui est en même temps corporelle et spirituelle. Lavelle affirme que « le temps
qui est le moyen par lequel l’individu se constitue est, comme tel, le même pour tous les
individus ».69 L’intériorité de l’Être n’est pas différente chez moi et chez l’autre. Elle reste
la même grâce à la même forme intérieure du temps qui est à la fois lieu et moyen de
croissance de celle-ci. La coappartenance des individus dans le même Être peut s’expliquer
dans l’universalité du temps.
Le temps appartient ainsi à l’essence la plus intime de l’Esprit. C’est dans l’intervalle
qu’est le temps que la participation atteste à la fois l’immensité du phénomène et la
transcendance de l’Être. Il est le lien de la multiplicité et de l’unité car c’est à travers lui
que se réalise l’unité. Cette unité que vise le moi tout au long de son pèlerinage vers l’Être
qui lui hante et lui échappe : il faut du temps pour que le moi puisse atteindre vraiment son
intériorité la plus profonde. Cela n’est pas illogique puisque tout au long de notre exposé,
nous avons démontré qu’il est à la fois la partie et l’intériorité de l’Être.

3. Le moi, un être temporel libre

Dès qu’on parle du temps, l’idée de devenir vient tout de suite dans la pensée. On a
l’impression d’être emporté par l’écoulement du temps et que la liberté semble touchée ;
parce que le devenir, c’est la succession « indéfinie des termes qui se chassent sans cesse
l’un l’autre de l’existence, de telle sorte que tout ce qui devient semble à chaque instant
surgir du néant pour y retomber ».70 Il faut savoir que cette conception comme telle du
devenir est une conséquence négative de la connaissance du temps vulgaire. Dans
l’ontologie de Lavelle, temps et participation ne doit pas être séparés. Le devenir est l’effet
de l’acte de participation que le temps a permise d’avoir lieu dans le phénomène. Au dire
de l’auteur, « le devenir des phénomènes est l’expression de leur insuffisance, mais aussi
de leur rapport avec une activité de participation ».71 Chez le moi, cette participation prend
une forme particulière grâce à sa liberté.

66
De l’Être, op. cit., p. 252.
67
Du temps et de l’Éternité, op. cit., p. 253.
68
Ibid, p. 184.
69
Ibid, p. 115.
70
Du temps et de l’Éternité, op. cit., p. 366.
71
Ibid, p. 344.
13

Sans le devenir, le moi resterait une possibilité pure, mais réduit au devenir, il ne
pourrait même pas le penser. Son existence échappe au pur devenir. Il est placé plutôt dans
ce que Lavelle entend par durée. C’est du temps spirituel qui contient et maintient ce qui se
dissout et se disperse dans le devenir sensible. « Tout ce qui dure et témoigne contre le
devenir témoigne aussi pour l’existence ».72 Inclus entre les deux, le moi se sert de son
esprit qui n’est rien d’autre en lui que cette capacité d’inscrire, dans le devenir, sa propre
perpétuité en créant des choses qui durent. « Il n’y a pas d’autre moyen pour l’esprit de
trouver à s’exprimer dans le devenir que d’introduire en lui un ordre qui dure ».73
Librement, l’homme peut s’attacher à une tradition, sans être en déphasage par rapport au
changement qu’il a lui-même créé à partir de sa participation active au Tout. Le peuple
japonais et le peuple chinois sont des peuples leaders à la modernisation du monde ;
pourtant, leur culture, basée sur des spiritualités très profondes, est encore vivante après
quelques milliers d’années d’existence. De ce point de vue, la durée, médiatrice entre le
devenir et l’éternité spirituelle, définit l’ordre proprement humain du temps comme moyen
d’exercice de la liberté. Lavelle voit en la durée un temps qui est le séjour de nos actes et
non pas celui de nos états, donc un temps dont nous disposons et où les choses ne passent
plus. C’est dans cette éternité spirituelle que l’intériorité de l’Être est sans cesse recréée.74
On ne peut pas donc séparer le temps et l’éternité. Le temps est un mode de l’éternité et
l’éternité c’est la perfection du temps, sa modalité la plus haute à l’intérieur de l’Être. Le
moi opère ainsi une symbiose entre le temps et l’éternité,75 dans laquelle, le temps est
l’efficacité propre de l’éternité : « c’est l’éternité elle-même qui, à travers le temps, nous
découvre sa fonction proprement créatrice ».76 La liberté consiste « à considérer toute
existence temporelle comme impliquant une sorte de circulation dans l’éternité ».77 Le lien
du temps et de l’éternité repose sur la liberté qui peut à chaque instant tomber dans le
devenir ou entrer dans l’éternité, car « l’éternité elle-même doit être choisie par un acte
libre ; elle doit toujours être consentie ou refusée ».78 Il s’agit ici de la puissance que
possède le moi de se faire. L’intériorité de l’Être opte librement pour l’unification du
temps et de l’éternité qui font tous les deux parties de l’Être. Depuis l’antiquité jusqu’à nos
jours, nombreux sont les sages qui prévoient l’immortalité de l’âme. Notre auteur, qui a su
donner place au temps, dans l’Être de l’intériorité et l’intériorité de l’Être, nous enseigne
que cette âme immortelle est un créateur, mais aussi, elle est à créer. Ce double aspect de
l’âme trouve son explication dans le temps : le temps est ce que l’âme crée, de telle sorte
qu’elle ne cesse d’en disposer et de le dominer, mais aussi ce par quoi elle se crée,
puisqu’il est le moyen par lequel elle s’engendre elle-même.79 L’âme humaine est vraiment
l’unité du temporel et de l’éternel.
Le moi se crée continuellement sans aucun arrêt. Seule la mort qui en est l’achèvement
et qui peut stopper la tâche. A chaque instant, le moi pénètre du temporel dans l’intemporel
ou bien, il s’abandonne au temporel, sans cesser d’inscrire dans l’Être le mouvement de sa
propre genèse. C’est à chaque instant qu’il doit opter entre « le devenir, où les choses
matérielles ne cessent d’être entraînées, et l’éternité, où l’esprit ne cesse de nous éclairer,
de nous soutenir, de nous inspirer et de donner leur signification à tous les moments du

72
Ibid, p. 368.
73
Ibid, p. 379-380.
74
Cf., ibid, p. 378.
75
Cf. Du Temps et de l’Éternité, op. cit., p. 435.
76
Ibid p. 417-418.
77
Ibid, p. 407.
78
Ibid, p. 411.
79
Cf. Louis LAVELLE, De l’Âme Humaine, AUBIER, édition Montaigne, PARIS, 1951, p. 165.
14

devenir ».80 Toute sorte de méontologie est une perte de soi dans le devenir et que plus les
adeptes de cette philosophie veut insister seulement sur l’instant (comme Merlaeu Ponty),
plus ils finissent par le considérer comme une existence inauthentique. Au contraire,
l’entrée dans l’éternité nous fait vivre dans la contemplation et l’écoute de l’Être- Source
qui donne essence à toutes formes d’existence, à tout lieu et à tout instant.
Il s’avère alors très important de connaître ce que Lavelle entend par instant. C’est
l’entrecroisement du temps et de l’éternité, c’est-à-dire l’union de la participation
opérationnelle et l’intériorité active de l’Être, qui ne sont pas autres choses que le moi lui-
même. La théorie de l’instant éclaire les rapports du devenir (l’Être qui se fait) et de la
présence (l’Être Total). L’instant c’est une actualisation sans cesse de l’intériorité de l’Être
qui est l’union perpétuelle du temps vulgaire et de la durée spirituelle. Pour penser
l’éternité, il ne faut pas récuser le présent, mais le saisir sous sa forme la plus aiguë dans
l’instant ; car l’instant est à la fois « le passage qui fait de toute chose un phénomène et
l’introduit dans le devenir [ ] et l’acte qui rend le passage actuel, quels que soient les
termes du passage ».81 L’instant détient alors une place très important dans l’ontologie
lavellienne puisqu’il est la participation en acte, et surtout puisque, comme l’Être est
toujours participé, il est l’Être même en son jaillissement éternel dans l’intériorité.
En outre, puisque l’intériorité de l’Être reste toujours une réalité non achevée chez le
moi, l’instant est à la fois point d’arrivée et point de départ de tout changement. C’est une
explication très subtile de l’Être parménidien : l’instant, un point commun entre ce que le
moi est et ce qu’il sera, est un point où le Tout et la partie se rejoigne parfaitement. Dans
l’instant, l’Un qui est multiple et un, et l’Un qui n’est ni un ni multiple, se médiatisent et
s’actualise chez le moi. Pour être plus clair dans nos propos, il faut dire tout simplement
que l’instant nous permet de comprendre ce qu’est l’éternité – la destinée de l’intériorité de
l’Être – non pas comme « entrer dans un royaume de choses immuables, c’est adhérer à un
acte qui ne nous manque jamais ».82
L’immuabilité de l’éternité ne s’actualise pas que lorsqu’on la saisit dans le devenir
dans lequel la liberté créatrice fait toujours attention au privilège qu’il a de rejoindre l’Être
à tout instant. Chez Lavelle, la vie temporelle du moi doit s’éterniser grâce au bienfait de
l’Être qui se fait et qu’il porte en lui. L’homme du Bien ne meurt jamais, il reste toujours
vivant tout au long du temps et de l’histoire. L’existence constitue dans le temps une
essence éternelle. Cette éternité où passé et avenir se recouvrent puisque dans le devenir
Être, « notre passé devient actuellement l’avenir de notre pensée et un avenir qui ne
s’épuise jamais ».83 Cette destinée s’actualise à chaque instant de l’existence du moi grâce
à la liberté qu’il a de choisir ce qu’il veut être dans le Tout de l’Être. Cette liberté qui
accepte de se laisser dépouiller et purifier dans la croissance spirituelle de l’homme vivant.

III. ÊTRE SPIRITUEL OU L’ÊTRE VECU


1. Être-Esprit

Le moi temporel, que nous avons identifié à l’Être qui se fait, signifie que la
métaphysique de Louis Lavelle est une expérience de vie. L’auteur ne dissocie pas
l’existence et l’expérience. L’intériorité de l’Être temporel n’est autre que le Tout de ces
expériences qui s’ajoutent les unes aux autres au long du temps. Il y a donc sans doute une
origine commune de ces expériences et qui assure leur unité constituante de l’Être de

80
Du Temps et de l’Éternité, op. cit., p. 411.
81
Du Temps et de l’Éternité, op. cit., p.415.
82
Ibid, p. 423.
83
Ibid., p. 436.
15

l’intériorité. Elle est ce qui ne change pas, ce qui est éternelle et actualisée à tout instant.
C’est la réalité de l’Esprit. La philosophie lavellienne de l’Être se déploie ainsi à la
philosophie de l’Esprit. L’Être s’identifie à l’Esprit ; l’Être qui se fait ne s’oppose pas à
l’Être vécu, sinon, ce sera le dualisme absolu. L’Être véritable, selon l’auteur, est dans
l’Esprit.84
L’expérience de l’Être vient rejoindre l’expérience de l’Esprit. Cette expérience par
laquelle le moi se crée n’est possible que parce qu’elle est une expérience spirituelle, c’est-
à-dire une expérience de la liberté qui est celle de l’Esprit qui est à la fois source et finalité
de la liberté humaine. Quand Lavelle parle de l’Esprit, il faut l’entendre avec sa
métaphysique exceptionnellement dynamique, c’est-à-dire toujours théorique et pratique.
Ainsi, l’expérience vécue atteint sa pureté et devient l’Être vécu lorsque l’Esprit vient
prendre la relève par le recueillement ou la relecture silencieuse de ce qu’on a vécu. Pour
Lavelle, « il n’y a rien dans l’esprit qui soit objet ou état, il n’y a rien qui ne soit acte. »85
Cet Être vécu est Un et Trine. Être-Acte-Esprit constitue l’ontologie du philosophe de
Parranquet. L’existence implique l’Être, mais l’Être n’est que donnée s’il n’est pas un Acte
par lequel il se fait et porte l’homme à créer inlassablement sa vie ; cette vie qui se crée
implique l’expérience dont l’essentiel appartient au domaine spirituel, au bienfait de
l’Esprit. Quand on comprend bien cette pensée exhortative, on voit clairement qu’il est
insensé de penser la vie comme une simple nécessité et l’existence comme une réalité
hasardeuse. La vie est une vocation, et elle ne sera pas totale tant qu’on ne lui a pas encore
ouvert la porte du domaine spirituel, car « il n’y a de vocation que de l’esprit »,86 dit
Lavelle. Le véritable chemin vers l’humanisation du monde doit passer par l’Esprit.
L’absolutisation de la matière exclut les êtres les uns des autres, parce que cela absolutise
la partie. Seul l’Esprit les rassemble et les unit. La matière n’est utile qu’en présence de
l’esprit humain qui est seul à même de l’inscrire dans l’Esprit universel.
Existe-t-il une autre raison par laquelle l’homme accorde une importance considérable à
la matière, que la recherche de la Vérité ? Pour notre auteur, rechercher la vérité revient à
rencontrer ce qu’il appelle « le mystère de l’esprit ».87 La philosophie de Lavelle comporte
un horizon spirituel. Elle ne s’enferme pas sur le rationnel, l’intelligence, et la science
conceptuelle. Cela implique un acte de conversion à travers lequel, le moi choisit librement
l’Esprit plutôt que la matière ou la nature et retrouve ainsi la transcendance. Lavelle
appelle cette conversion « un retour à la source, c’est-à-dire à l’acte spirituel et
créateur ».88 L’intériorité de l’Être comme Esprit se détache de la convoitise, de la volonté
de domination et aspire à la pure contemplation de l’Être que le moi vit dans l’Art et la
Religion. Pour notre auteur, l’existence est une lente ascension spirituelle vers la
contemplation de l’Être dont la beauté et le sacré sont des vecteurs très essentiels.89 L’Être
est alors devenu vécu et s’identifie complètement avec l’Esprit. Ainsi, dans la sainteté, la
vie de l’Être-Esprit atteint sa plus haute plénitude. La Religion doit être le promoteur de
cette Intériorité vécue de l’Être.
Être libre, le moi peut rendre sa puissance d’agir plus conforme au feu de l’Esprit ; et
unifier ainsi toute sa personne dans la sérénité.90 Or, vivre signifie accueillir le sensible,
c’est pourquoi, la sensibilité tient un rôle non négligeable dans la philosophie lavellienne
de l’Esprit. Dans cette philosophie, le corporel est assumé et exhaussé. En effet, en prenant

84
Cf. De l’âme humaine, op. cit., p. 519.
85
De l’Intimité Spirituelle, op. cit., p. 220.
86
De l’Âme Humaine, op. cit., p. 475.
87
Louis LAVELLE, La parole et l’écriture, L’Artisan du livre, PARIS, 1942, p. 51.
88
Louis LAVELLE, Traité des Valeurs, I, PARIS, PUF (coll. « Logos »), p. 707.
89
Cf. Traité des Valeurs, II, p. 452.
90
Cf. Les Puissances du moi, op. cit., p. 191 ; 194 ; 227.
16

appui sur l’Acte créateur originel, l’existence du moi cherche à créer son essence mais
cette création n’est pas uniquement solitaire, elle est aussi création mutuelle à travers
l’Esprit dans la rencontre et le dialogue des consciences, donc aux messages sensibles de la
relation intersubjective. L’Être spirituel va donc au-delà de l’amour-propre que figure le
narcissisme. L’Esprit est liberté et ouverture ; il est « la source claire de la vie ».91
L’homme qui atteint l’Être-Esprit est celui qui sait « tenir son esprit en paix »,92 en
élargissant son ouverture vers l’Infini. Il allie le goût de la solitude et de la communion
dans l’intimité avec l’Absolu. L’Être-Esprit est donc cette Source commune où l’Être de
l’Intériorité et l’Intériorité de l’Être se rejoignent afin que le moi ne soit autre que le Tout
incarné dans une vie humaine qui est la seule vie douée d’une Intériorité de laquelle est
diffusés les rayons spirituels qui accorde à la matière « une sorte d’intelligence inerte ».93
L’Être-Esprit est connu chez Lavelle, surtout par cette dimension de l’Intériorité.
L’Acte par lequel l’Être se fait pour être vécu est un Acte intérieur. C’est cet Être-Acte-
Esprit que Lavelle appelle par « une intériorité absolue ou universelle ».94 Cette Intériorité
est Présence dans le recueillement et la solitude de l’Absolu. L’Intériorité de l’Être est
connue ici par l’Infini qui parle au fond de la finitude. Reconnaître cette Présence et de se
tenir à l’écoute du Sacré qui agit en moi, font partie du bon sens. En effet, l’intériorisation
de l’existence fait de l’homme un être qui se sent vivre l’Être dont il est partie et
Intériorité. Donc l’Être vécu, c’est l’homme qui vit par l’Être, dans l’Être et avec l’Être.
Mais, sentir l’Être-Esprit exige une écoute silencieuse et une attention pure. Le chemin de
l’Intériorité, sur lequel le moi rencontre l’Être, est un chemin de silence ; c’est pourquoi
l’Être vécu n’est pas toujours senti. Mais il peut l’être pour ceux qui savent sentir la voix
du silence : le silence élève l’esprit à la puissance du mystère que possède le moi. La
Parole elle-même est un silence pur. Il nous éloigne de la vacuité, de la facilité et de la
légèreté éphémère.95 « [ ] les paroles les plus belles sont les voix mêmes du silence »,96 a
écrit Lavelle.
Finalement, on peut en déduire que l’Être vécu c’est la vie du silence. Il est, en somme,
le Tout de l’Intériorité. En effet, cette vie est source de bonheur puisque la paix s’en
découle ; l’homme intérieur est humble, simple et bienveillant. L’Être-Esprit est une source
intarissable d’apaisement. « Le plus haut degré de la spiritualité réalise la paix
intérieure ».97 Pour que l’Être soit réellement vécu dans sa forme spirituelle, la passion ne
doit pas être rejetée ; elle est plutôt purifiée et tournée vers l’Être-Absolu. L’Être de
l’Intériorité est une voix du lointain qui est celle de l’Absolu. L’Être vécu est donc un élan
qui fait du moi voyager sur le chemin de l’Intériorité pour retrouver le « paradis spirituel
que chacun porte en soi ».98 L’Intériorité de l’Être est le pur reflet de l’Être-Absolu.
L’Amour est l’un des formes vécues de cet Être-Absolu ; et ce qui éloigne la pensée de
Lavelle de l’intériorisme qui oublie l’importance de la valeur de l’extériorité. Le sens de
l’Intériorité que véhicule la pensée du philosophe de l’Esprit sert à développer une
ontologie et une anthropologie qui ne restent pas seulement dans le domaine de la
connaissance théorique mais surtout dans la pratique. Parler de l’Être-Absolu signifie, chez
Lavelle, décrire les reflets de celui-ci chez le moi, tels que l’Amour et la réalité mystique.

91
L’erreur de Narcisse, p. 233.
92
Quatre saints, p. 123 ; 207.
93
Carnet de guerre, p. 26.
94
Introduction à l’ontologie, p. 23.
95
Cf. L’erreur de Narcisse, p. 79.
96
La parole et l’écriture, p. 151.
97
Traité des valeurs, II, p. 523.
98
La conscience de soi, p. 13.
17

2. Être-Absolus

Commençons d’abord par comprendre ce que Lavelle pense sur l’Amour. L’Être de
Liberté que nous avons vu dans la deuxième partie implique l’Être d’Amour. On n’est pas
libre tant qu’on n’a pas encore vaincu l’amour propre par l’Amour pur. Dépourvu de toute
sorte d’amour propre, l’Acte est Amour ; or chez Lavelle, l’Être s’identifie à l’Acte, donc
l’Être-Absolu c’est essentiellement Amour. Conformément au bon sens, l’Être qui se fait
dans le temps tend vers cet Amour. Le devenir Être c’est l’exercice quotidien de l’Amour :
la seule vraie éthique c’est l’éthique de l’Amour. La liberté n’est pas atteinte tant que la
volonté finie du moi ne cherche pas à rejoint la volonté infinie de cet Être-Absolu. On sait
que pour notre auteur, la charité, qui est un acte d’Amour, « est le sommet de toutes les
valeurs morales ».99 Et dans les attitudes quotidiennes les plus élémentaires, il ne manque
pas de nous rappeler ce destin de notre moi qui est de devenir Être d’Amour : « Il y a une
règle d’or que l’on oublie toujours : c’est qu’il faudrait s’attacher à ne jamais blesser
personne ».100
Plus haut, nous avons su que l’Être vécu c’est l’homme qui vit par, avec et dans l’Être.
Cela se réalise surtout par le devenir Être d’Amour qu’entreprend le moi dans son
existence. Cet Amour pur lui fait voir la signification même de son existence. On accuse
actuellement le vivre ensemble dans la société d’être à l’origine de crises de sens. Pourtant,
depuis l’antiquité, on sait que l’homme est naturellement social. Il revient donc à la société
de redonner sens à la vie. Pour ce faire, elle doit recourir à l’Amour sans frontière. Ce
dernier favorise la paix en traçant un chemin d’amitié entre le moi et autrui. L’Intériorité
de l’Être qui tend vers l’Absolu est une réalisation de la communion de tout être humain
par cette énergie intérieure qu’est l’Amour. Les relations des parties dans le Tout prennent
leur forme vécue dans la rencontre profonde du moi et d’autrui. L’Être d’Amour est une
vocation qui forge le moi à être capable de « susciter une communion toujours renaissante
entre les autres hommes et nous ».101
Aucune participation à l’Être-Absolu n’est envisageable sans l’Acte libre d’Aimer.
Exister signifie chez l’homme être créé par Amour. Et cette existence humaine paticipante
à telle source doit devenir créatrice et aimante. Amour et participation sont inséparables.
L’Être d’Amour est créatif et participatif ; favorisant ainsi l’Union de l’âme.
Loin d’être rationaliste pur, Lavelle, dans sa philosophie, accorde une place très
importante à l’ouverture au surnaturel. L’Être-Absolu ne peut pas être vécu uniquement au
niveau du naturel ; c’est une ouverture vers la mystique. « Chaque conscience, dit-il, porte
en elle une aspiration toujours insatisfaite parce qu’elle a l’infini pour objet ».102 La grande
question à laquelle le philosophe répond, c’est de savoir la raison pour laquelle l’humain
est habité par une persistante nostalgie d’un au-delà de sa finitude. Pour lui, « notre vie
véritable est ailleurs ».103 L’Être qui se fait reste en attente de la plénitude. La Conscience
cherche toujours à embrasser toutes les réalités qui lui paraissent mystérieuses. Le moi lui-
même est un mystère qui ne s’explique que dans sa communion avec le Transcendant. Le
séjour temporel du moi se fait dans la nuée de profondeur : dans l’Intériorité de l’Être. La
raison ne peut pas franchir seul ce chemin du moi contingent au moi absolu. La Foi y joue
un rôle non moins négligeable. Elle est « l’affirmation du mystère auquel toute existence

99
Traité des valeurs, II, op. cit., p. 504.
100
Conduite à l’égard d’autrui, p. 233.
101
Ibid., p. 233.
102
L’erreur de Narcisse, op. cit., p. 41.
103
Le mal et la souffrance, Paris, Plon, 1940, p. 227.
18

est suspendue et dans lequel notre vie elle-même nourrit son secret, son élan et son
espérance ».104
Pour Lavelle, négliger le mystère de la Foi, c’est s’exposer aux dangers de l’amour
propre, de l’orgueil et de l’avidité de toute sorte. Le vrai humanisme doit être fondé sur le
principe de l’Intériorité. Le mystère de l’Être, tant parlé depuis le berceau de la pensée
humaine, trouve chez Lavelle, son équivalent dans le mystère de notre vie. Tous ceux qui
pensent à l’Être finissent inévitablement par penser à la vie ; et quiconque essaie de penser
sérieusement à la vie, va à la rencontre d’un Être-Absolu. La liberté véritable consiste à
accepter cette réalité indubitable. « C’est donc dans la mesure où nous sommes le plus
étroitement unis à Dieu que nous sommes aussi le plus libres. »105 La liberté totale, dont
l’homme a toujours soif, est de nature mystique. Avoir soif d’une telle liberté, c’est avoir
soif du divin, c’est-à-dire de dépasser le contingent. Pour ce faire, il nous faut l’union
mystique à l’Absolu dans le silence de la solitude, car « le solitaire vit en Dieu ».106 Une
union du moi avec l’Être-Amour qui dépasse toute science et toute connaissance
rationnelle. L’Intériorité de l’Être est ce moi mystique capable de spiritualiser,
d’intérioriser et de contempler. Cet Acte intérieur élève l’esprit au-delà des représentations
de la raison. Par sa dimension mystique, le moi participe le plus intensément de l’Être.
Cette philosophie de Liberté et participation va jusqu’au-delà des concepts et prend sa
forme pratique dans la Religion de nature spirituelle et mystique. La Présence de l’Être-
Absolu cesse d’être théorique dans la Religion. Tout acte religieux est reconnaissance
d’une Présence intérieure. La prière, par exemple, est une rencontre avec l’Être-Absolu qui
est intérieurement présent chez le religieux. Lavelle l’exprime explicitement : « Nous
cherchons toujours dans la solitude la présence de Dieu ».107 La lecture abondante des
Écritures Saintes que Lavelle a effectuée, se sent dans ces œuvres. Le Texte Sacré est une
des sources de sa métaphysique. D’où, il identifie l’Être à l’Absolu qui est Dieu : « [ ] nous
donnons, écrit-il, à l’Être le nom de Dieu [ ] ».108 Cela nous renvoie à l’Exode 3, 14 : « Je
suis celui qui est. »109 On trouve également un rapprochement entre l’Être et le Verbe qui
fait allusion à Jn8, 24.110 De même, l’identité entre l’Être, l’Esprit et Dieu se relie à Jn 4,
24 : « L’Être [ ] est identique à l’Esprit »111 ; « Dieu est Esprit ».112 On peut parler
également de l’identité entre l’Être, Dieu et l’Amour comme chez 1Jn 4, 8. 16 : « L’Être
même comme l’Amour »113 ; « Dieu est amour ».114 Et finalement, on voit chez Lavelle
l’identité entre l’Être et le mystère qui fait allusion à Is 45, 15 : « Dieu est caché ».115 Tel
est en générale le socle sacré de cette métaphysique de l’Amour dont le principe est plutôt
l’Esprit, au lieu du Cœur.
En second lieu, la philosophie lavellienne trouve ses sources dans la patristique, en
particulier dans l’augustinisme. Lavelle reprend la célèbre formule, « croire pour
comprendre », de l’évêque d’Hippone. D’où, déduit-il que l’Absolu est « plus intérieur à

104
De l’acte, éd. Montaigne, Aubier, Paris, 1946, p. 160.
105
De l’intimité spirituelle, op. cit., p. 243. Cf. également De l’âme humaine, p. 160 ; Traité des valeurs, II, p.
479.
106
La conscience de soi, p. 187.
107
La conscience de soi, p. 164.
108
De l’acte, op. cit., p. 67.
109
Cité par Louis Lavelle dans De l’acte, p. 338 ; La présence totale, Paris, Aubier Montaigne, 1934, p. 11.
110
Cf. De l’Être, op. cit., p. 301.
111
De l’acte, op. cit., p. 218.
112
Traité des valeurs, II, p. 454, 460 ; Cf. De l’intimité spirituelle, op. cit., p. 241.
113
De l’acte, p. 450.
114
Traité des valeurs, II, p. 485.
115
La parole et l’écriture, p. 153 ; De l’intimité spirituelle, p. 242.
19

moi que moi-même ».116 Toute recherche sur l’Être-Absolu se fait, dans sa philosophie,
dans l’Intériorité qui est un thème très augustinien. Il a puisé également chez Blaise Pascal
sa conjugaison parfaite de la sagesse, la morale, la spiritualité et la mystique.
Approfondissant sa réflexion sur l’Être-Absolu, le philosophe de Parranquet ne manque
pas d’évoquer le Mystère de Jésus, une étonnante œuvre mystique de Pascal : « Tu ne me
chercherais pas si tu ne m’avais pas trouvé ».117De là, son Être -Sagesse émane, contribue
au renouveau de la métaphysique au 20ème siècle.

3. L’ontologie lavellienne a la sagesse comme horizon.

Lavelle a voulu écrire De la sagesse, comme le dernier volume de son ensemble


philosophique intitulé La dialectique de l’éternel présent, mais sa mort prématurée en 1951
lui a empêché de réaliser ce projet. Nous ne disposons donc pas d’une œuvre tout faite de
l’auteur, qui soit consacrée spécialement à l’étude de la sagesse ; mais ce que nous
pouvons faire c’est de scruter dans ses autres œuvres des données heuristiques susceptibles
de construire un aperçu général de la sagesse lavellienne ; tout en donnant notre sincère
appréciation à cette métaphysique pratique et incarnée.
Nous pouvons dire, à la une de notre recherche, que cette sagesse est enracinée dans la
métaphysique avant de se réaliser dans la pratique. Le sage prend conscience d’abord de
son insertion dans l’Être grâce à la relation qu’il entretient avec l’autrui. L’opération,
pour ce faire, s’actualise chez le sage par la culture des vertus qui lui permettent de vivre
en harmonie avec les autres. La participation à l’Être est une vivre ensemble qui permet au
moi et à autrui d’épanouir leur vocation commune qui tend vers la recherche du bien
commun. Cela exige chez le moi une parfaite maîtrise de soi comme un Être capable de se
donner et de se faire. « La sagesse [ ] est toujours maîtresse de soi ».118 Ici, on peut
rapprocher la sagesse de Lavelle à celui d’Alain qui note : « Ce qui est vertu c’est pouvoir
de et sur soi ».119 La modération y joue un rôle capital : « Aussi a-t-on vu de tout temps
l’idée de sagesse se définir par les vertus d’équilibre et de modération. »120 Le moi peut
devenir une Intériorité de l’Être par la pratique d’une sagesse qui est « inséparable de la
modération, de la paix intérieure, du bon, du bonheur, d’un équilibre difficile à troubler et
d’un effort pour dominer les puissances de l’âme plutôt que les forces de la nature ».121 On
peut constater d’ailleurs que cette sagesse est personnifiée par le philosophe lui-même :
toute sa philosophie, avec son style sans égal, est parfumée d’une douce et prudente
modération. Il évite les discussions inutiles et les excès. Il discerne bien le moment pour
parler et le moment pour faire afin d’éviter la précipitation et la convoitise : « il y a un
juste moment pour dire et pour faire ».122 Cela fait du sage quelqu'un qui sait faire preuve
de courage dans l’épreuve et dans l’adversité.123
C’est en mettant en pratique la sagesse que le moi temporel puisse devenir un Être qui
se fait. Le sage sait relier le temps et l’éternité en accordant plus d’importance à
l’Intériorité qu’à l’apparence. C’est ainsi qu’il trouve « un accord de la nature et de
l’esprit ».124 L’Être qui se fait n’est autre que la puissance dont dispose le moi de faire sien

116
Traité des valeurs, II, p. 485 ; Cf. La conscience de soi, p. 210 ; Les Confessions, III, 6, n. 11.
117
De l’acte, p. 147.
118
La conscience de soi, p. 58. Cf. aussi L’erreur de Narcisse, p. 217-218 ; De l’Être, p. 27.
119
ALAIN, Minerve ou De la sagesse, Paris, Paul Hartmann, 1939, p. 126.
120
De l’intimité spirituelle, p. 250
121
Morale et religion, Paris, Aubier Montaigne, 1960, p. 155.
122
Règles de la vie quotidienne, p. 81. Cf. aussi Ecclésiaste 3, 1.
123
Cf. L’erreur de Narcisse, p. 218.
124
L’erreur de Narcisse, p. 219.
20

le bien spirituel de l’unification de ce qui passe avec ce qui demeure. Telle est la sagesse
par laquelle le moi participe à la création du monde en le spiritualisant. En effet, « la
sagesse [ ] est la science de la vie spirituelle, c’est-à-dire de l’esprit agissant, une science
plus profonde et plus secrète que toutes les sciences, la seule où il y ait une identité
nécessaire entre connaître et faire. »125 L’être temporel, c’est-à-dire l’Être qui se fait c’est
la métaphysique et l’éthique incarnée ensemble et à tout moment dans la personne du moi.
C’est un effort quotidien de vivre en plénitude grâce à la sagesse ; car pour Lavelle, pensée
et actualité forment un ensemble appelé sagesse. D’où est née la compréhension, l’Amour,
le sens de la réalité…126 Et par l’Amour, le moi couronné de sagesse ne vit que pour
l’Absolu, avec l’Absolu et dans l’Absolu.
L’Être vécu comme Esprit n’est autre que l’attitude sapientielle qui tend toujours vers
l’au-delà du sensible. « Le commencement de la sagesse c’est de montrer qu’il n’y a rien
dans le monde qui puisse trouver dans le monde sa fin véritable. »127 L’Être-Esprit qui
inonde le moi sapientiel est un accueil attentif de la Lumière. La sagesse donne au moi la
soif de Celui qui est Sagesse. L’être sage a un désir insatiable de l’Être-Sagesse ; parce que
« la sagesse, au lieu d’être, comme on le croit souvent, un renoncement à l’absolu, est au
contraire cette rencontre de l’absolu qui donne à toute chose sa mesure. »128 La sagesse ne
doit pas être trop humaine quand elle veut vraiment atteindre la Vérité. Celle-ci va toujours
de pair avec l’Absolu et le fini ne satisfait pas le sage qui en a soif ; il est amené à la
rencontre de l’Infini. Par-là, il est sortant vainqueur de l’amour propre et il devient
véritablement libre. Cette Liberté est celle qui pousse le sage à aimer sans condition et fait
de lui un excellent participant à l’Être-Absolu. Lavelle trouve cette sagesse dans la
Religion chrétienne dont la Foi, comme nous l’avons vue plus haut, est une véritable
actualisation de la participation à la Sagesse Personnifiée de Dieu. Ce qui prouve ce qu’il a
dit par : « [ ] la sagesse n’est donc rien de plus que la discipline de la participation [ ] ».129
La philosophie de l’Être et la pratique de la sagesse sont complémentaires. La voie de
l’Être est un chemin de la sagesse, tandis que celle du néant va au mauvais sens. La
première est une voie de l’Intériorité dans laquelle brille discrètement « la sagesse qui est
une lumière ».130 L’Intériorité de l’Être c’est la clairvoyance de l’esprit illuminé par la
Sagesse. Nier l’existence d’un Être-Sagesse c’est nier le Tout ; et errer ainsi dans
l’obscurité et dans le vide. Pourtant, plus on s’efforce de participer à cette Sagesse, plus on
acquiert une certaine puissance de Lumière intérieure qui change la vision brutale du
monde en une vision plus transparente et plus pénétrante.131 Voilà pourquoi les sages
peuvent goûter autour d’eux la beauté pure du monde sensible : Lavelle voit dans les
œuvres artistiques la réalité de l’Esprit, c’est-à-dire le monde spiritualisé, harmonisé et
toujours nouveau. A ce propos, affirme-t-il, « il faut que le philosophe [ ] redevienne lui-
même comme un enfant à qui le réel se révèle toujours comme s’il l’avait encore jamais
vu ».132 Cela veut dire que le sage voit un monde plus beau et plus plaisant que le libertin.
Oui, quand on se met à l’écoute de l’Absolu, rien n’est fait pour rien. Tout est touché
par la même question « pourquoi être au lieu de ne pas être ». « Il arrive, remarque Lavelle,
que la vérité philosophique soit semblable à la découverte d’un enfant. »133 En effet, voir

125
De l’intimité spirituelle, p. 252.
126
Cf. Morale et religion, p. 158-159.
127
Conduite à l’égard d’autrui, p. 231.
128
L’erreur de Narcisse, p. 206.
129
De l’être, p. 27.
130
Morale et religion, p. 69.
131
Cf. De l’intimité spirituelle, p. 252. Cf. aussi L’erreur de Narcisse, p. 192.
132
De l’intimité spirituelle, p. 281.
133
Idem.
21

un monde nouveau, éclairé par la Sagesse, procure au sage la paix intérieure et la sérénité
d’un enfant. Cette sérénité fait du sage un être humble, simple et dépouillé. Il est propre à
l’enfant de ne pas se soucier ni du passé, ni du futur. Ce caractère est celui du sage qui
demeure à tout moment à l’écoute de la présence de l’Être. Il ne cesse pas « de chercher à
obtenir, dans le silence intérieur, un contact parfaitement pur avec une présence éternelle
où notre être ne cesse de puiser la lumière qui l’éclaire et la confiance qui l’anime. »134 Cet
Acte intérieur se manifeste dans le silence du sage : « La sagesse nous interdit de rompre le
silence aussi longtemps que les paroles qui naissent sur nos lèvres viennent de nous-mêmes
et non pas de Dieu. »135 L’Être-Sagesse est caché ; on ne le trouve pas ni dans la gloire, ni
dans le pouvoir. Il est incarné dans la simplicité et la modestie de l’enfant. Et la
philosophie de l’Être et celle de la Sagesse, toutes les deux trouvent le même aspect
pratique dans l’option préférentielle pour la paix. Préférer l’Être au Néant, c’est choisir la
Sagesse et éviter l’insensé.
Contempler l’Être-Absolu, c’est comprendre la raison d’être de tout ce qui est ; et la
grande force de la sagesse c’est de trouver une signification à l’existence. C’est lorsque
nous acquérons un certain niveau de sagesse « que nous avons le droit de revenir vers les
choses matérielles et de nous demander quel est le sens que nous pouvons leur donner. »136
C’est à la sagesse de converger toutes les valeurs vers l’Absolu. Ainsi, la science et les
techniques trouvent en elle leur vocation à ne chercher que le bien de l’humanité toute
entière ; et qu’ils puissent faire de l’homme le Co-créateur. Lavelle n’hésite pas de
proclamer : « [ ] il faut que la science soit subordonnée à la sagesse. »137 La sagesse ne fait
pas fi de la raison mais la cultive et la dépasse pour aller jusqu’au surnaturel. Elle accueille
la vérité rationnelle et l’utilise pour atteindre la Vérité révélée à l’Intériorité de l’Être que
le sage porte toujours dans son moi intime ; puisque « l’intériorité est à la fois nous et au-
delà de nous. »138 Et la sagesse lavellienne n’a pas d’autre but que d’actualiser cette Vérité
ultime par l’exercice de l’Amour auquel la liberté véritable est enracinée. Un sage aime
l’humain dans le Divin qu’il porte et dont chaque homme témoigne la Vérité. Nulle
philosophie ne peut prétendre rechercher la sagesse si elle ne promeut pas l’Amour pour
tous les Être créé-créateur et pour l’Être-Créateur. La sagesse de Louis Lavelle est une
combinaison de la métaphysique et de l’éthique. Elle est un mélange bien proportionné de
la doctrine chrétienne et celle des philosophes grecs. Elle se cultive progressivement chez
le philosophe en partant de l’étude de l’Être en tant qu’Être vers la rencontre intérieure de
l’être du moi et l’Être-Dieu.

Conclusion

Somme toute, l’Être est un mystère. Il ne connait ni origine, ni fin. En tout, il prime.
L’Idée, l’Intelligence, la Pensée en sont, elles aussi, des parties et des modes. Ce qui fait
qu’il est nécessairement une réalité abstraite. Il n’est pas une Idée. Ces quelques
caractéristiques propres à lui font naître des mésententes à son sujet : Les uns sont marqués
par son immuabilité et son unité, tandis que les autres par son écoulement et sa diversité.
Comment concilier ses opinions différentes ? La solution se trouve dans l’analyse de la
relation des modes de l’Être, celle des parties du Tout. En effet, l’existence est composée
de toutes sortes d’êtres. Chaque chose est, mais nulle n’en est une autre. Cette singularité

134
Morale et religion, p. 156-157.
135
La parole et l’écriture, p. 150.
136
Leçon inaugurale (faite par Louis Lavelle au Collège de France le 2 Décembre 1941), Paris, l’artisan du
livre, 1942, p. 44-45.
137
Morale et religion, p. 155.
138
Leçon inaugurale, op. cit., p. 43.
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des êtres nécessite néanmoins l’insertion de chaque individu d’être dans Une Société
d’êtres, mais de multitude d’êtres qui s’entretiennent et puisent ensemble leurs essences
dans Un Être.
Dans cette relation, nulle partie n’est consciente qu’elle est, et les autres sont, sauf le
moi. Mais d’où lui est-il venu ce pouvoir ? Le moi est essentiellement une opération et non
pas une donnée. Il est un sujet et non pas un objet. Il est un acte et non pas un état. Il est
conscient d’être contenu dans l’Être. Voilà pourquoi il est conscience d’être. Tel est le
processus de son insertion dans l’Être.
Sa relation avec le Tout prend ainsi une forme particulière. Il doit penser l’Être pour
qu’il puisse s’y insérer. Celui-ci est provisoirement devenu en « objet » de sa pensée, une
donnée universelle. Paradoxalement, cette pensée fait partie, elle aussi, de l’Être. Par
conséquent, le moi n’est contenu dans l’Être que pour contenir l’Être. La tête doit être
nécessairement contenue dans le corps pour qu’elle puisse en prendre possession. Telle est
la raison pour laquelle disons-nous que le moi est aussi conscience de l’Être.
Ainsi pouvons-nous confirmer que l’Être de cette Intériorité, c’est l’Intériorité de l’Être.
Le moi n’est pas l’Être, mais il est sa conscience, donc son Intériorité. Le Cogito de
Lavelle le confirme bien en ce sens que le moi pensant, c’est la liaison de l’Être et le corps.
Là, l’Intériorité de l’Être est une incarnation du moi nouménal immuable dans le moi de
chaque individu sujet. Celle-ci n’est pas une sorte d’emprisonnement, mais un don de
puissances, tels que désirer, aimer, faire et se faire…
En effet, le moi est un être en devenir. Il est temporel. Tous les deux, le moi et le temps,
étant des parties, leur relation est particulièrement différente de celle que le moi entretient
avec d’autres. Le moi a besoin du temps pour effectuer son opération et sa participation. Le
temps est intérieur au moi et devenu plus qu’une simple succession ou écoulement des
instants. Cette univocité de l’être des deux rend possible l’expérience du présent. Une
présence intérieure de l’Être et de toutes ses formes, que ce soient matérielles ou
spirituelles. Loin d’être une expérience chaotique de la finitude, le temps agrandit les
puissances du moi. C’est dans lequel que le moi entreprend son devenir Être.
L’Intériorité de l’Être est une expérience de l’éternel présent. L’éternel s’actualise dans
le temps, tout comme l’Être se détermine dans le moi. L’être en devenir est donc une
expression concrète du devenir Être. Le moi qui se fait à tout instant n’est autre que
l’expérience psychologique, donc concrète, dans le présent, de la construction de cet Être
commun à tous. Personne n’est privé du désir de se dépasser, d’aller de l’avant, vers le
mieux et le meilleur…, alors que tout le monde est jeté dans le temps et l’espace. C’est ici
que la liberté entre en jeu. Le moi est libre de choisir entre la facticité et l’essentiel ; entre
ce qui demeure et ce qui passe. Il est libre de rester dans la matérialité changeante ou
d’aller jusqu’à la spiritualité de l’éternité. Il est libre d’accepter son inquiétude, et qu’ainsi,
de créer son éternité à partir de sa temporalité, ou de la contrecarrer pour errer dans le
nihilisme. Le devenir Être est l’accueil à tout instant de l’Être. Un refus au non-être et un
consentement à l’Être.
La temporalité du moi trouve son salut dans l’éternité. Mais celle-ci n’est efficace que
quand elle est actualisée dans le moi temporel. L’Infini n’a d’autres champs d’activité que
dans le fini. L’éternité n’est pas dans l’extériorité de l’Être ; elle est présente dans son
Intériorité. Elle n’est pas le résultat du destin, mais la tâche de la liberté. Le moi
l’entreprend, non pas dans le « mobilisme universel », ni dans « l’éternel retour » d’un
même état ; mais dans un éternel renouvellement. La spécificité de l’éternité, c’est qu’à
tout instant on y trouve l’identique toujours nouveau. Le moi possède toujours, grâce à ces
puissances, une nouvelle façon de représenter le même Être dont il est l’Intériorité qui
cherche inlassablement d’en égaliser le Tout.
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Cet Être n’est pas une Idée ; il est identifié à l’Esprit, donc à l’Acte véritable. Cette
trinité constitue l’Être de l’Intériorité et l’Intériorité de l’Être. En effet, l’Être est devenu
une réalité vécue en sa spiritualité ; celle-ci étant l’Acte, source et finalité de la liberté.
Tout commence par l’expérience de l’Être ; le pouvoir de dire « je suis » et « le monde
est ». Celle de la présence à l’Être et la présence de l’Être. Mais celle-ci n’est devenue
concrète et vécue que dans sa dimension spirituelle. Le sensible ne trouve sa vraie place
dans l’ontologie que lorsque l’expérience de l’Être atteint le stade de celle l’Intimité
spirituelle. La réalité de l’Esprit est une Présence Totale où l’Intériorité de l’Être assume
toutes les successions de l’existence sensible ; et qu’ainsi le temps et l’éternité trouve leur
Unité. L’Esprit, c’est le moi qui coïncide avec lui-même.
A ce stade, le moi se met en contact avec l’Être-Absolu. Il peut devenir Amour, parce
qu’il a atteint le sommet de la liberté en vainquant l’amour propre du moi qui ne coïncide
pas avec lui-même. Sa participation a dépassé le monde sensible pour atteindre le niveau
du surnaturel. Elle vient récupérer sa véritable identité qui est celle du mystère. La
Philosophie ne suffit plus au moi qui expérimente la spiritualité de l’Être. Il a donc besoin
de vivre le mystère de la Foi et d’accueillir la Révélation. Il va au-delà de la frontière de
l’horrible altérité sartrienne, pour embrasser la paix de l’union de l’âme.
Cette union se réalise dans la vie des sages. Ceux qui sont vertueux, peuvent se
maitriser eux-mêmes et toujours en communion avec l’Être-Source. La spiritualité de
celui-ci fait plonger le sage dans l’attitude sapientielle de l’attention prolongée, soutenue
par la vie du silence. C’est une grande sagesse de savoir respecter le mystère qui entoure
l’Être. Ainsi, comme un enfant, le sage s’émerveille et admire cette Présence du Tout en
tout. Quand il est plongé dans la spiritualité de l’Être, il ne peut pas s’empêcher de se
recueillir en silence. Le silence est la voie qui mène à l’Absolu. Il va au-delà des paroles et
des concepts.
La sagesse est donc un effort spirituel de dépasser le fini pour donner place l’Infini,
dans la vie. Elle ne succombe pas dans l’extériorité changeante et déroutante du monde
sensible. Elle demeure dans l’Intériorité qui dure et illumine le chemin de l’existence. Elle
n’apprécie pas la convoitise, la gloire, le conflit… Elle adore celui qui est Sagesse, dans
l’humilité, la modestie et la paix. Le sage est toujours à la recherche du sens de tout ce qui
est. Il n’erre jamais dans le nihilisme et le hasard. Il prend la chose non seulement dans sa
matérialité mais aussi dans sa spiritualité. Il trouve dans l’Amour l’essence de toutes les
valeurs existantes. Il se soumet au Souverain Bien, le Principe et Fondement de la
participation à l’Être en toute liberté.
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Bibliographie

1. Œuvres de L. LAVELLE

1.1. Œuvres philosophiques

1921 : La perception visuelle de la Profondeur, publication de la Faculté de Lettres de


l’Université de Strasbourg, fasc. 5.
1934 : La présence Totale, Coll. Philosophie de l’esprit, Aubier, Paris.
1942 : Leçon inaugurale faite au Collège de France le 2 Décembre 1941, l’Artisan du
Livre, Paris.
1945 : Du Temps et de l’Eternité, Coll. Philosophie de l’esprit, Aubier, Paris.
1946 : De l’Acte, Coll. Philosophie de l’esprit, Aubier, Paris.
1947 : De l’Être, Coll. Philosophie de l’esprit, Aubier, Paris.
1947 : Introduction à l’Ontologie, P.U.F., Paris.
1951 : De l’Âme humaine, Coll. Philosophie de l’esprit, Aubier, Paris.
1955 : De l’Intimité Spirituelle, Coll. Philosophie de l’esprit, Aubier, Paris.
1962 : Manuel de Méthodologie Dialectique, Coll. Bibliothèque de Philosophie
contemporaine, P.U.F., Paris.
1984 : De l’Existence (le Manuscrit de Limoge), édité par Jean Ecole, Studio Editoriale di
Cultura, Genova.

1.2. Œuvres morales

1933 : La Conscience de Soi, Grasset, Paris.


1939 : L’Erreur de Narcisse, Grasset, Paris.
1940 : Le Mal et la Souffrance, Coll. Présence, Plon, Paris.
1942 : La Parole et l’Ecriture, L’Artisan du Livre, Paris.
1948 : Les Puissances du Moi, Coll. Bibliothèque de Philosophie scientifique, Flammarion,
Paris.
1951 : Quatre Saints, Albin Michel, Paris.
1957 : Conduite à l’égard d’Autrui, Albin Michel, Paris.
1960 : Morale et Religion, Aubier, Paris.
1985 : Carnet de Guerre, Editions du Beffroi, Québec.
2004 : Règle de la Vie Quotidienne, Arfuyen.

1.3. Traités
1951 : Traité des Valeurs, T. I, Théorie générale de la Valeur, Coll. Logos, P.U.F., Paris.
1955 : Traité des Valeurs, T. II, Le Système des différentes Valeurs, Coll. Logos, P.U.F.,
Paris.

1.4. Chroniques philosophiques


1936 : Le Moi et son Destin, Aubier, Paris.
1942 : La Philosophie Française entre les deux Guerres, Aubier, Paris.
1967 : Panorama des Doctrines Philosophiques, Albin Michel, Paris.
1967 : Psychologie et Spiritualité, Albin Michel, Paris.
1967 : Science, Esthétique, Métaphysique, Albin Michel, Paris.
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2. Etudes sur L. LAVELLE

2.1. Œuvres

1957 : M. G. DAVY, Notice sur la Vie et les Travaux de Louis Lavelle, Typographie de
Firmin-Didot, Paris.
1988 : Louis LAVELLE (Actes du Colloque International d’Agen, 27-28-29 Septembre
1985), Recueil des Travaux de la Société Académique d’Agen, 3e Série, T. VII, Presse
de l’Imprimerie Coopérative, Agen.
2004 : J.-L. VIEILLARD-BARON et autres, Louis Lavelle, Philosophie et Intériorité
(Extrait de la Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, T. 88, n. 2, Avril-
Juin 2004, p. 219-224), Librairie philosophique J. Vrain, Paris.

2.2. Articles

1988 : P. OLIVIER, L’être et le temps dans l’ontologie de Louis Lavelle, dans, Louis
LAVELLE (Acte du Colloque International d’Agen, 1985), p. 205-229.
2007 : B. M.-J. GRASSET, « Louis Lavelle : la philosophie, chemin de la sagesse », in,
Laval théologique et philosophique, n. 63, Octobre 2007, p. 495-514.