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LA STANDARDISATION DE L’AMAZIGHE (BERBÈRE) AU MAROC :


ENJEUX ET RÉCEPTION AUPRES D’ENSEIGNANTS
Myriam ABOUZAÏD
Myriam.Abouzaid@u-grenoble3.fr
Laboratoire Lidilem
Université Stendhal Grenoble III
BP 25
38040 Grenoble cedex 9

Abstract : In Morocco, the process of officially recognising the Amazigh language (Berber)
started in 2001. This formerly minority-status language is now being
standardized. This paper describes the main choices made in corpus planning of
Amazigh and analyses how the newly standardized language is perceived by
teachers of Amazigh.

1. Contexte de l’étude
La langue amazighe1 est considérée comme la plus ancienne langue d’Afrique du Nord. Elle
est présente dans tout le Maghreb, mais c’est au Maroc que se trouve la population
amazighophone la plus importante en nombre, les estimations allant de 30% à 50% de la
population marocaine. Cette langue s’inscrit dans un paysage linguistique où elle cohabite
avec l’arabe dialectal marocain, l’arabe standard et le français. Le Maroc, à l’instar de tous
les pays arabes, présente une situation de diglossie2. À y regarder de plus près, on s’aperçoit
que cette diglossie est « enchâssée », selon les termes de Calvet (1987 : 47). C’est-à-dire que
la langue amazighe est triplement minorée, se situant tout en bas de l’échelle du marché
linguistique marocain, après l’arabe standard, le français, et même après l’arabe dialectal.
L’année 2001 marque un véritable tournant dans la politique linguistique marocaine, avec la
création, par le Roi Mohamed VI, de l’Institut Royal de la Culture Amazighe (désormais
« IRCAM »). Jusqu’alors, l’amazighe ne bénéficiait d’aucune reconnaissance officielle. Cet
institut a pour mission d’aménager la langue afin qu’elle puisse être enseignée et jouer un
rôle véritable à l’échelle nationale. La standardisation, première étape de l’aménagement
linguistique, représente un travail de grande envergure puisque l’amazighe, langue dite
« de tradition orale », a évolué, au cours des siècles, en une immense variété de parlers. Au
Maroc, il est possible d’identifier trois aires dialectales majeures : au Nord-Est, le tarifite (ou
rifain), au Centre, le tamazighte, et au Sud, le tachelhite. Précisons que si la grande majorité
des locuteurs et des linguistes s’accordent à dire que ces trois variétés relèvent de la même
langue, il n’en demeure pas moins que, à l’heure actuelle, l’intercompréhension se révèle
parfois difficile entre amazighophones géographiquement éloignés.
À partir de cette brève description de la situation linguistique de l’amazighe au Maroc, il
semble légitime de s’interroger sur la réception de la langue nouvellement unifiée. Plus
précisément, il est possible de formuler cette interrogation comme suit : l’unification des
variétés dialectales amazighes peut-elle aboutir à la création d’une diglossie amazighe, avec

1
Au Maroc, le terme générique désignant la langue berbère est désormais « amazighe ». Cependant, on
trouve aussi « tamazight(e) » employé dans un sens générique.
2
Situation relativement stable dans laquelle deux variétés d’une même langue existent côte à côte dans
une communauté, l’une d’entre elles étant reconnue comme « haute » et l’autre « basse » (Ferguson,
1959)
260 M. Abouzaïd
une langue « haute », la langue standard, unifiée, qui serait réservée à l’écrit et aux domaines
formels, et plusieurs variétés – les différents vernaculaires – qui demeureraient « basses » ?
Afin d’apporter des éléments de réponse à cette question, nous avons effectué une enquête de
terrain auprès de quinze instituteurs qui, depuis 2003, doivent enseigner l’amazighe à leurs
élèves du cycle primaire. L’approche de cette recherche est donc essentiellement
sociolinguistique. Des entretiens semi-directifs ont été menés à la fois dans des zones
géographiques fortement amazighophones et dans des zones majoritairement arabophones.
Nous avons interrogé ces enseignants sur leur expérience personnelle d’enseignement de
l’amazighe, et en particulier sur leur perception de la langue du manuel pédagogique. Nous
avons également rencontré six linguistes de l’IRCAM, ce qui nous a permis de mieux cerner
le processus de codification de la langue et ses enjeux. Les informations ainsi recueillies font
l’objet de la partie 2 de cet article. Quant aux entretiens avec les enseignants, ils ont été
soumis à une analyse de contenus (thématique), laquelle a mis au jour des représentations
sociales à l’égard de la langue nouvellement standardisée. Ces représentations sont
présentées dans la partie 3.

2. Les décisions officielles en matière d’aménagement du


corpus et leurs enjeux
2.1. Une gestion démocratique de la langue standard
Dans de nombreux cas, l’aménagement d’une langue, passe par l’identification d’une variété
(souvent socialement dominante) qui sert de base à la standardisation. C’est la manière la
plus « simple » de standardiser, car elle présente un degré d’intervention moindre. Pour
l’amazighe, il est impossible d’identifier la variété remplissant de la meilleure façon le rôle
de référent. En effet, de l’absence de « tradition écrite » résulte l’absence d’une langue-mère
attestée dont seraient issues les variantes linguistiques actuelles. De surcroît, la démarche
consistant à sélectionner une variété de base est écartée d’emblée par les linguistes de
l’IRCAM, et ce, pour des raisons idéologiques. Il faut que la langue standard épouse la
réalité sociolinguistique du pays. On constate que l’aménagement de l’amazighe se situe
dans l’optique de la koïné grecque, soit une langue créée sur la composition de différents
dialectes. Il s’agit d’un processus comparable à l’élaboration de la « langue polynomique »
corse qui « rend compte de la diversité dialectale, lui confère un caractère légitime et ne
hiérarchise pas les différentes normes en présence » (Comiti & Di Meglio, 1999 : 63). Les
aménageurs de l’amazighe sont donc confrontés à une tâche extrêmement complexe avec
comme règle d’or de préserver « l’unité dans la diversité ».
2.2. Une standardisation progressive et convergente
Les spécificités de l’amazighe précédemment décrites, ainsi que la politique des aménageurs
impliquent une standardisation progressive, convergente, en deux étapes. La première
s’effectue sur le plan intra-géolectal, c’est-à-dire à l’intérieur des trois grandes aires
dialectales. La deuxième se situe au niveau inter-géolectal, c’est-à-dire à l’échelle du Maroc
(Ameur et al., 2004 : 18). S’il apparaît logique de considérer que l’aménagement du corpus
est un préalable à l’aménagement du statut d’une langue, il faut toutefois noter que la
standardisation se fait également, et en grande partie, par l’enseignement. Les deux étapes de
l’aménagement linguistique se retrouvent donc dans le cadre scolaire. C’est pourquoi il
existe une régionalisation du manuel pédagogique Tifawin (IRCAM, 2003 & 2004). Le
manuel de 1ère année est ainsi décliné en trois versions identifiables par des couleurs
différentes. Le contenu est identique, mais la langue demeure fidèle, autant que possible, aux
spécificités respectives du tarifite, du tamazighte et du tachelhite. Le manuel de 2e année se
présente sous une version unique, mais dans lequel le système des couleurs est maintenu.
La standardisation de l’amazighe (berbère) au Maroc 261
Certaines pages reflètent chaque variété séparément, et quelques parties sont communes aux
trois. Ainsi, l’apprenant est exposé petit à petit aux deux autres variétés. L’objectif final est
de parvenir, en quelques années, à un manuel unique présentant une langue véritablement
unifiée.
2.3. Les principaux domaines d’action des aménageurs
2.3.1. Le choix d’un alphabet officiel
Dans le cas d’une langue « de tradition orale », la sélection d’un système d’écriture apparaît
comme la toute première étape de la standardisation. Au Maroc, officialiser un alphabet
précis a permis de mettre fin à l’« anarchie graphique » qui caractérisait la situation de
l’amazighe. En effet, jusqu’alors, les systèmes de notation employés pour transcrire la langue
relevaient, à divers degrés, de trois graphies : la graphie latine, la graphie araméenne (arabe)
et la graphie tifinaghe. Cette dernière constitue le système d’écriture spécifique à l’amazighe,
dont l’ancêtre est désigné par les linguistes sous le nom d’alphabet libyco-berbère.
Cependant, son usage a toujours été très restreint.

Figure 1 - Aperçu de l’alphabet tifinaghe3


En 2003, une décision royale a opté pour l’alphabet tifinaghe comme graphie officielle de la
langue amazighe au Maroc, sur les recommandations de l’IRCAM. En amont comme en aval
de cette décision, les réactions ont été vives. On a même parlé de « guerre des graphies ».
Les arguments des uns et des autres relèvent à la fois de la pertinence scientifique attribuée à
tel ou tel système, et des préférences idéologiques sous-jacentes. Pour résumer très
schématiquement, les partisans des caractères arabes souhaitent voir s’inscrire l’amazighe
dans le contexte arabo-musulman national. Les tenants de la graphie latine, eux, prônent une
ouverture sur la culture universelle et moderne. Ils rappellent également qu’elle est le support
utilisé majoritairement dans la documentation scientifique existante. La graphie tifinaghe
incarne à la fois une certaine neutralité et une dimension historique et authentique. Le choix
officiel, on le devine, fut très controversé et politisé.
Nous avons pu constater, sur le terrain et y compris chez les linguistes de l’IRCAM, que
l’alphabet latin n’est pas véritablement abandonné au profit du tifinaghe. Si ce dernier est
retenu pour l’enseignement scolaire, il est des domaines où la graphie latine perdurera, de
façon transitoire ou non. Il se pourrait donc qu’une double graphie soit en train de s’instaurer
au Maroc (tifinaghe et alphabet latin).
2.3.2. La gestion de la variation phonétique
Les choix effectués dans le passage à l’écrit découlent des choix stratégiques généraux
d’unification de la langue. Il a donc fallu aboutir à un système graphique qui transcende les
manifestations orales. La standardisation de la morphosyntaxe passe par une écriture dite
« grammaticale » (Taïfi, 2004 : 32), ou « étymologique », ou encore « à base de dérivation ».
Ainsi, le plus souvent, pour retenir une forme standard, il faut identifier les racines qui

3
Illustration empruntée à Atanane Oulahyane (http://www.asays.com/article.php3?id_article=346).
262 M. Abouzaïd
peuvent être dissimulées par des changements phonétiques ou des assimilations. Autrement
dit, les aménageurs opèrent une reconstruction diachronique, ce qui permet de dériver les
formes dialectales existantes, mais aussi, et surtout, d’en supposer d’autres possibles (Taïfi,
2004). Il s’agit ici d’une démarche qualifiée de « proto-berbère ». La difficulté principale
réside dans le fait que, en l’absence d’identification d’une langue mère, il est
particulièrement délicat de décider de ce qu’est véritablement le « proto ». Un des effets de
cette écriture consiste en une distance parfois importante entre la graphie et la prononciation
d’un terme. Il existe cependant, dans cette standardisation, une autre démarche qui, a priori,
peut être concurrente de celle décrite précédemment : c’est la démarche « pan-berbère ». En
effet, le critère de l’extension géographique d’une forme de prononciation est également pris
en compte. Autrement dit, il a fallu statuer sur ce qui relève du local et ce qui est généralisé à
la plupart des variétés régionales. Lorsque la forme est généralisée, elle a de fortes chances
d’être retenue comme standard. Le travail des linguistes réside donc dans l’évaluation de
différents critères de sélection, avec, comme souci permanent, celui de la pertinence, c’est-à-
dire du caractère discriminant des orthographes retenues.
2.3.3. La gestion de la variation lexicale
Les linguistes s’accordent à dire qu’il existe environ 50% de lexique commun aux différentes
variétés dialectales. Cela signifie que l’amazighe connaît une diversité extrême sur le plan
lexical. L’on devine que cette richesse terminologique peut poser de sérieuses difficultés
lorsqu’est adoptée une gestion démocratique de l’aménagement. Dans la mesure du possible,
ces variantes lexicales sont traitées comme des synonymes. Cette diversité est donc exploitée
dans le but d’affiner les significations, d’enrichir la stylistique de la langue, tout en comblant
ses manques lexicaux. Il s’agit du processus de redistribution sémantique. Cette démarche se
révèle particulièrement utile dans le domaine de l’abstrait, où, de façon générale, il manque
des termes.
2.3.4. La gestion des emprunts
L’amazighe présente une forte influence des langues avec lesquelles il a été en contact,
notamment le français, l’espagnol, et surtout l’arabe. Ainsi, le tarifite présente de nombreux
emprunts à l’espagnol et à l’arabe, tandis que les dialectes du Sud sont généralement
considérés comme plus conservateurs. À titre d’exemple, seul le tachelhite a conservé les
chiffres amazighes ; la plupart des parlers des autres variétés ont depuis longtemps adopté les
chiffres arabes. Dans ce cas précis, l’amazighe standard réintègre les chiffres amazighes, qui,
anciennement, étaient utilisés par tous. Pour « retrouver » un terme amazighe dont l’usage
s’est fait rare, les recherches des linguistes étudient les parlers proches, dans un premier
temps, puis les dialectes éloignés, et, en dernier recours, le kabyle (variété amazighe
principale d’Algérie) et le touareg (variété amazighe présente en Algérie, en Libye, au Niger,
au Mali et au Burkina Faso). On comprend ainsi que l’élaboration de néologismes constitue
le dernier recours des linguistes, en cas de vide dans le répertoire amazighe pour désigner un
référent.
De façon générale, dans la gestion de l’aménagement linguistique, les mots d’ordre semblent
être « modération » et « prudence ». Les linguistes sont bien conscients du risque d’épuration
de langue, et de l’écueil qui ferait aboutir leurs travaux à une « langue de laboratoire »
méconnaissable de ses locuteurs. Malgré cette prudence, à partir des éléments que nous
venons de décrire, il semble légitime de se demander si une situation de diglossie amazighe
n’est pas effectivement en gestation ici. Il semble en effet que plusieurs conditions soient
réunies. Afin d’éclairer davantage cette hypothèse, il apparaît nécessaire d’observer les
discours des enseignants amazighophones que nous avons rencontrés.
La standardisation de l’amazighe (berbère) au Maroc 263
3. La réception du travail de standardisation auprès
d’enseignants d’amazighe
Précisons qu’il s’agit ici d’une étude qualitative et non quantitative. À partir de quinze
entretiens semi-directifs, nous avons retenu des paroles4 estimées représentatives des
discours des instituteurs rencontrés.
3.1. L’alphabet tifinaghe
Au vu des débats idéologiques ayant entouré la sélection de la graphie officielle, on aurait pu
s’attendre à retrouver, dans le discours des enseignants, une illustration des différents
arguments en jeu. Or, nous n’avons pu recueillir que très peu de réactions face au choix de la
graphie officielle. Trois grands types de réaction sont à relever parmi les instituteurs. Le
premier concerne la mise en avant de l’aspect pratique de l’alphabet latin, face au tifinaghe :
« Je suis d'accord que c'est un héritage culturel, mais est-ce qu'il va permettre
un épanouissement de cette langue? Je crois que non. Le latin aurait permis
que les autres nous lisent »
Ici, le tifinaghe semble constituer un obstacle à la propagation de la langue. Cette opinion est
d’ailleurs très souvent partagée par les enseignants militant pour la reconnaissance de la
langue-culture amazighe dans un cadre associatif.
Ensuite, les principaux arguments avancés en faveur de l’alphabet tifinaghe sont sa
simplicité, son authenticité et son historicité :
« C’est facile à dessiner pour les enfants, et puis c’est un art marocain. Tout le
monde connaît le tifinaghe dans l’art, dans les grottes… »
On notera l’emploi du terme « dessiner » qui suggère l’aspect ludique, car inédit, conféré à
cette graphie. Enfin, nombreuses ont été les réactions « neutres », comme ici :
« L'amazighe, c’est une langue comme toutes les autres. Les lettres sont
nouvelles ? Il faut les accepter. Toutes les critiques… non (…) Et puis
l’alphabet amazighe est très facile. Il n’y a pas de problème »
En somme, les consignes étant ce qu’elles sont, l’adoption du nouvel alphabet n’est guère
remise en question par le corps enseignant.
3.2. Réactions ambivalentes face au lexique standard
Lorsque nous avons questionné les instituteurs au sujet du vocabulaire des manuels
pédagogiques, ils ont, dans l’ensemble, montré une attitude mitigée face au traitement de la
variation. Les deux extraits d’entretiens suivants font état d’un lexique standard qui se révèle
déroutant pour certains enseignants (ici, des enseignants tamazightophones) :
« Le problème, c’est la langue standard (…) On est amazighophones mais on a
des difficultés à comprendre certains mots du livre »
« On dirait que la langue est celle du Souss5, au niveau du vocabulaire
surtout, et c'est un problème car on ne connaît pas tous les mots. Il nous
faudrait un dictionnaire pour comprendre tout »

4
L’intégralité des entretiens dont sont extraites ces paroles apparaît dans notre mémoire : ABOUZAÏD,
Myriam (2005) « L’aménagement de l’amazighe au Maroc : enjeux et réception auprès des
enseignants ». Mémoire de Master 2 Recherche en Sciences du langage, sous la direction de Billiez
Jacqueline, Laboratoire Lidilem, Université Stendhal, Grenoble 3.
5
Souss : région du Sud du Maroc, où est parlée la variété tachelhite.
264 M. Abouzaïd
Une certaine distance est ainsi établie entre la langue du manuel et la langue première des
enquêtés. Sans aller jusqu’à rejeter les termes standard, ces enseignants évoquent néanmoins
cette distance en termes de « problème ». Précisons que ces paroles illustrent essentiellement
la vision des enseignants des zones fortement amazighophones où la langue standardisée
vient se « confronter » au(x) vernaculaire(s) amazighe(s) des élèves. Dans les régions
majoritairement arabophones, les réactions négatives face à la langue standard ont été bien
moins fréquentes.
Il semble donc qu’une partie des enseignants rencontrés soit quelque peu déstabilisée par le
lexique standard des manuels pédagogiques. Cependant, il est à noter que lorsque le travail
de standardisation porte sur le remplacement des emprunts (principalement à l’arabe), un
accueil relativement bon est réservé aux néologismes6. Ainsi, les nouveaux termes semblent
mieux acceptés que les termes « rapatriés » d’autres régions, comme le suggèrent les deux
extraits suivants :
« Par exemple, pour dire « livre », on dit ktab. C’est un mot arabe. On utilise
beaucoup de mots arabes. L’IRCAM a remplacé tous ces mots par des mots
amazighes. Pour ktab on doit dire adliss »
« Maintenant je suis contente quand tous mes mots sont amazighes. Et je suis
heureuse parce que je ne parle plus moitié-moitié… tous mes mots sont
amazighes. Même s’ils sont nouveaux, je suis contente »
On remarque ici que le travail sur la langue vient atténuer ce que Calvet (1999 : 168) nomme
l’« insécurité formelle », c’est-à-dire le sentiment de ne pas parler comme il faudrait
parler. Il apparaît donc que lorsque les mots nouveaux s’inscrivent dans une optique de
chasse aux emprunts superflus, le travail d’adaptation à la langue standard s’en trouve
facilité.
3.3. Accueil positif des normes linguistiques
Outre cette satisfaction de voir la langue « gagner en amazighité », il est apparu que
l’officialisation des normes linguistiques agit clairement en faveur de la langue standard. Les
deux extraits suivants montrent que l’apparition de ces normes rehausse fortement le prestige
accordé à la langue :
« Avant, je n’avais jamais pensé que la langue amazighe avait des règles elle
aussi. Mais maintenant, j’ai compris que oui. Et ce sont les mêmes règles
partout »
« Il y a des règles d’orthographe en amazighe, la segmentation est très
importante. Ecrire un mot, c’est très facile, plus facile qu’en français, mais
une phrase, là, c’est plus compliqué (…) C’est une langue riche, qui a des
règles, il ne suffit pas de… »
Cette enseignante souligne, à plusieurs reprises, l’existence de règles grammaticales et
orthographiques en amazighe, comme si avant cette prise de conscience, elle estimait que sa
langue était une « langue sans règles », une langue « anarchique ». Il semble donc que les
règles d’usage, les régularités repérables dans les discours aient été considérées comme
inexistantes jusqu’à ce qu’elles soient reconnues officiellement comme des normes. Il s’agit
ici d’une conséquence de la minoration que l’amazighe a toujours subie. Mais ici, plus
encore que son officialisation, c’est la mise au jour de cette grammaire intériorisée par ses

6
Nous ne faisons pas, ici, la distinction entre néologismes « purs » (mots nouvellement forgés par les
aménageurs de la langue) et termes « réhabilités » (qui peuvent être inconnus dans certaines régions,
mais d’usage courant dans d'autres), l’important étant la nouveauté qu’ils présentent pour les enquêtés.
La standardisation de l’amazighe (berbère) au Maroc 265
locuteurs qui paraît agir en faveur de la langue et lui redonner de la crédibilité en tant que
langue.
Ainsi, la réception des différents éléments de la standardisation s’avère quelque peu
ambiguë : elle traduit à la fois une satisfaction de voir la langue s’enrichir et se doter de
normes, mais elle laisse entrevoir un certain scepticisme initial face à l’ampleur de la
nouveauté lexicale. En outre, il est arrivé fréquemment de retrouver cette ambivalence chez
une même personne.
3.4. Un terrain propice à une nouvelle diglossie ?
Naturellement, nous avons cherché à savoir quelle place occupe la langue nouvellement
standardisée dans ce que l’on pourrait appeler le « marché linguistique intérieur » des
locuteurs. Autrement dit, prend-elle, à leurs yeux, la place des vernaculaires ? Ou bien vient-
elle se superposer à ces parlers telle la variété « haute » dans un schéma de diglossie, venant
occuper une place jusqu’alors vide ?
Sur ce point, plusieurs enquêtés ont spontanément dressé un parallèle avec la langue arabe :
« Pour la langue standard, c’est l’équivalent du classique »
« C’est comme pour l’arabe…Est-ce qu’un peuple parle la langue classique ?
Non ! Donc ce n’est pas un problème »
On constate ici l’impact de l’environnement linguistique préexistant, c’est-à-dire la diglossie
arabe, laquelle diglossie semble véritablement incarner un modèle de référence. Dans les
extraits suivants, la « langue de l’école » réfère à la langue « haute » :
« On montre aux élèves que c’est la langue amazighe moderne, que c'est la
langue de l'école »
« La langue que nous devons enseigner n’est pas la langue de la rue, c’est une
langue qui doit servir à raisonner. La langue de l’école doit être une langue
aménagée, qui va servir, plus tard, à des buts plus élevés »
La dichotomie « langue de la rue » / « langue de l’école » est ainsi établie comme un postulat
qui neutralise en amont tout discours visant à remettre en cause la langue standard. Il est ici
question de registres différents dont on ne saurait confondre l’usage. Il semblerait, que selon
les instituteurs, « la langue de la rue » ne permette pas de « raisonner ». En outre, souligner
ainsi le manque d’équipement de la variété « de la rue » conduit non seulement à distinguer
les domaines d’usage de cette langue, mais également à les hiérarchiser. Autrement dit, la
rue en bas, l’école en haut. Il semble donc que la légitimation de la forme standard ne puisse
faire l’économie du rabaissement de sa congénère.
Peu de gens, au Maroc, remettent en question la légitimité du couple arabe classique/arabe
dialectal. La langue standard viendrait donc cohabiter avec les variétés parlées tout aussi
légitimement que dans le cas de l’arabe. Notons également que la comparaison avec la
langue officielle du pays, si elle est logique et naturelle, n’en est pas moins révélatrice d’une
situation conflictuelle. Pour certains enquêtés, la langue arabe semble bien être un concurrent
de l’amazighe, voire une menace. La langue amazighe standard apparaît ainsi comme un
remède à cette concurrence déloyale. Si un profil diglossique de la langue amazighe se
construit à l’image de celui de la langue arabe, cela n’apparaît pas comme un inconvénient
mais bien comme un avantage.

4. Conclusion
D’après l’ensemble des témoignages recueillis, il apparaît que la nécessité de parvenir à une
langue standardisée et unifiée n’est pas remise en question. La standardisation est perçue
comme un investissement à long terme, et les enseignants – qui sont à la fois locuteurs et
266 M. Abouzaïd
acteurs de cette standardisation – semblent conscients des efforts d’adaptation à fournir pour
que cette langue standard s’implante véritablement dans le paysage linguistique marocain.
Nous avons montré que des contradictions subsistent toutefois à l’égard de la langue unifiée:
elle incarne à la fois une aspiration et un objet de méfiance. Aspiration, car l’établissement
de normes engendre un fort rehaussement du prestige de la langue. Ceci constitue un atout
majeur à l’égard de l’acceptation de la langue standard. Méfiance, car lorsque le parler
quotidien diffère grandement de la langue unifiée, la distance est parfois perçue comme
brutale.
Enfin, le trait saillant de cette étude réside dans la constatation suivante : si, comme nous le
postulons, la langue unifiée semble susceptible d’acquérir de nombreux traits d’une variété
« haute » dans un schéma de diglossie, les réactions de nombreux enseignants révèlent que la
diglossie arabe préexistante a déjà préparé le terrain à cette éventualité et que, loin de
constituer un handicap, une telle évolution ne ferait que valoriser le nouvel idiome.
Références bibliographiques
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CALVET, Louis-Jean (1999). Pour une écologie des langues du monde, Paris : Plon.
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FERGUSON, Charles (1959). Diglossia. Word, 15: 325-340.
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TAÏFI, Miloud (2004). Si les Berbères ne s’entendent pas, qu’ils s’écrivent ! Pour une écriture
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