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Capital social, Innovation, Développement territorial

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Sommaire

Introduction générale ………………………………………………………6

CHAPITRE I) : DEVELOPPEMENT TERRITORIAL : PRECURSEUR ET


COMPOSANTES :

Section 1 : Les précurseurs du développement territorial …………………….10

Section 2 : Les composantes du développent territorial…………………………16


CHAPITRE II) : LE CAPITAL SOCIAL ET LE DEVELOPPEMENT
TERRITORIAL :

Section 1 : Capital social et développement territorial……………………………32

Section 2 : Territorialiser le capital social……………………………………………….26


CHAPITRE II) : INNOVATION ET DEVELLOPEMENT TERRITORIAL :

Section 1 : Schumpeter fondateur de l’innovation…………………………………..40

Section 2 : Les effets de l’innovation……………………………………………………….43

Section 3 : Le renouvellement du concept d’innovation : vers l’innovation


sociale ……………………………………………………………………………………………………….47

Section 4 : Les enjeux de l’innovation pour un développement durable des


territoires………………………………………………………………………………………………….53
Conclusion générale …………………………………………………………...

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Listes des figures :
Figure 1 : Qualifier le capital social d’un territoire-----------------------33

Figure 2 : Créer le capital social territorial---------------------------------34


Figure 3 : Correspondance type d’acteur /type de lien--------------------36

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Dédicace :
A mes chers parents,
Aucune dédicace ne serait témoin du profond
amour, de mon immense gratitude et de mon
plus grand respect, car je ne pourrais jamais
oublier la tendresse et l’amour dévoués par
lesquels ils m’ont toujours entouré depuis mon
enfance.
A mes sœurs et frères qui m’ont chargé
d’enthousiasme et encouragé pour faire de mon
mieux.
A toutes mes amies et amis qui ont été
toujours présents
A nos enseignants et plus particulièrement
mon encadrant Abdelhakim Eljaddaoui pour son
soutien et ses conseils.
A ceux qui m’encouragée et soutenue.
Je dédie ce mémoire en témoignage de tout
mon respect, amour et prospérité.

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Remerciement :

J’aimerai en premier lieu remercier mon dieu Allah


qui m’a donné la volonté et le courage pour la
réalisation de ce travail.

mes remerciements tout d’abord s'adressent plus


particulièrement à Mr Abdelhakim Eljaddaoui qui a bien
accepté de diriger ce mémoire : ses remarques, ses
précieux conseils et ses corrections m’ont été d'une
grande utilité. Et, je lui sais franchement gré pour ses
permanents contacts. Je lui dis « Merci »pour votre
enseignement et vos conseils donnés au cours de
l'année, me permettons de réaliser au mieux ce
mémoire.

En fin, je tiens à exprimer toute mon


reconnaissance envers ma famille sans leur soutien et
leur appui logistique, ce travail n’aurait sans doute pas
pu être mené à bien, et à toute personne qui a participé
de près ou de loin à l’exécution de ce modeste travail.

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Introduction générale :
Le thème choisi pour la réalisation de ce travail de fin d’études, à
savoir « Capital social, Innovation, Développement territorial » l’objectif est de
constater la relation qui combine le développement avec le capital social d’une
part et avec l’innovation d’autre part.

La notion du développement territorial est un phénomène très complexe. Ce


mémoire représente une opportunité pour nous de mettre en lumière cette
démarche malheureusement trop méconnue. Cette méconnaissance peut
étonner quand on sait que le développement local existe depuis maintenant plus
de 40 ans. Mais on peut présenter la définition proposer par l’économiste
français François Perroux le développement territorial est « la combinaison des
changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire
accroître accumilativement et durablement son produit réel global »1

Le développement implique une hausse du bien être social, des changements


des structures et des mentalités de la société toute entière. Il passe par
l'urbanisation, l'industrialisation, l'alphabétisation et la formation et ainsi que par
la destruction des sociétés rurales.

Lorsqu’on parle du développement territorial, nous pouvons toucher


comment la population ou précisément le capital social contribue à la réalisation
ou la production du développement, qui passe par un cycle d’évolutions, et avec
chaque passage s'épanouir une innovation, ce qui nous amène à un processus
d'innovations pour mieux comprendre ses dynamiques.

Face à tous ces constats, l’objectif de ce mémoire est de présenter une étude
du concept de développement territorial ; et d’analyser les liens entre ce dernier
et le capital social d’un coté et avec l'innovation à l'autre coté.

Dans cette optique, la problématique qui se porte à résoudre dans notre


mémoire est celle quel rôle joue le capital social et l’innovation dans le
développement territorial ?

1 François Perroux, http://www.memoireonline.com/05/07/471/m_developpement-humain-dans-


les-pvd1.html

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Afin de permettre au lecteur une compréhension optimale de la matière
abordée dans ce mémoire, nous avons divisé ce dernier en trois chapitres.

Le premier va nous aider à donner une idée sur le cheminement du


développement régional au développement territorial, ainsi que une signification
pour mieux comprendre notre concept. Le but principal de ce premier chapitre
est de définir plus précisément la signification et les implications du
développement territorial, ainsi que les fondements théoriques de cette notion
en liaison avec l’innovation territorial.

Le deuxième chapitre s’articule autour des deux approches complémentaires


théorique et spatial du capital social qui enrichissent la territorialité des sociétés.

Troisièmement, on va analyser l’idée d’innovation a base des analyses


fondatrices de Schumpeter et Veblen et à l’aide des propositions des
économistes évolutionnistes, puis on va mettre l’accent sur le renouvellement de
l’innovation et ses enjeux pour le développement territorial.

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CHAPITRE I) :
DEVELOPPEMENT TERRITORIAL :
PRECURSEUR ET COMPOSANTES

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Introduction :
Je ne suis pas du tout pacifiste, j’adore quand les gens s’engueulent,
mais je n’aime pas quand ils ne s’adressent plus la parole. On dirait
que c’est grave de ne pas être d’accord. Mais c’est quand on est
tous d’accord que ça commence à être inquiétant .
Johan Sfar, Le chat du
rabbin, Dargaud, 2002

Belle endormie, la question du développement s’est réveillée dans nos


contrées au début du XXIe Siècle. On la considérait jusqu’alors réservée aux
seuls pays émergeants (successivement qualifiés de sous-développés, en voie
de développement, ou en développement), alors que les régions du Nord
semblaient avoir abandonné cette préoccupation pour se tourner vers des
questions de compétitivité des firmes ou de production et de diffusion des
connaissances. Pourtant, la crise économique et la croissance mondiale, avec
leur cortège d’inégalités, ont conduit à redonner une actualité à cette
problématique. Aujourd’hui, les mutations rapides des espaces et des
institutions appellent de nouveaux modèles explicatifs des dynamiques
territoriales, alors même que se creusent les disparités socio-spatiales. Dans le
même temps, s’aiguise la réflexion sur les indicateurs de développement, qui
cherchent à dépasser le traditionnel PIB/ tête par des indices de mesure du
bien-être ou du bonheur des populations et des individus (Jany-Catrice et
Marlier, 2013 ; OCDE, 2014)
Ces mutations interrogent le développement des territoires. En France, les
évolutions projetées par la réforme des régions - regroupements, suppressions
et modifications de périmètres-vont conduire à une augmentation conséquente
de leur taille moyenne. Le Big Bang territorial se réalisera en partie au
détriment des zones périphériques, reculées ou éloignées des métropoles,
moins accessibles à la puissance régionale… et peut-être de leurs modes et
capacités de développement. Dans le même temps, le désengagement graduel
de l’État risque de multiplier encore les territoires en souffrance de certains
services (publics), voire dans lesquels s’affaiblit le contrôle régalien. Les régions
- surtout si leurs compétences se voient augmentées devront traiter de la
question de l’isolement, de l’éloignement, voire de la ségrégation, mais
également de l’animation, de la vie ou de la survie de ces territoires. Les

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politiques européennes de smart specialization (ou spécialisation
intelligente) (Foray, 2009) vont dans le même sens, en introduisant la possibilité
d’un développement différencié des territoires en fonction de leurs ressources,
de leurs capacités technologiques et de leurs modes d’organisation.
L’ensemble de ces changements plaide en faveur d’un développement
différencié et d’une spécialisation des espaces, y compris à l’intérieur des
frontières administratives régionales, d’autant que l’on observe une profusion
d’actions, d’initiatives et de nouvelles pratiques provenant des territoires, qui
dessinent les formes de nouveaux modes de développement. Ces dynamiques
doivent être analysées avec soin, sans que leur foisonnement ne donne lieu à
des interprétations excessivement optimistes. Il n’en demeure pas moins
qu’une révolution du développement se précise, provenant des territoires eux-
mêmes et de leurs parties prenantes, acteurs productifs ou forces de la société
civile. Loin d’être limitée aux seules zones périphériques, elle s’ancre
profondément au cœur des villes et des espaces périurbains.
La notion de développement territorial, qui évoque la possibilité
d’évolutions plus ou moins autonomes ou indépendantes de celle des nations,
voire des régions, s’impose maintenant. Avant de mettre en œuvre des
politiques, ou de conseiller les décideurs et acteurs des dynamiques locales, il
est utile de fonder la légitimité de ce concept, de définir plus précisément sa
signification et ses implications, ainsi que d’apporter une pierre à l’édifice
théorique en construction. C’est l’objet de ce texte, dans lequel nous décrivons
tout d’abord le cheminement intellectuel ayant conduit des approches du
développement régional au concernement pour la dimension territoriale, avant
de jeter les fondements théoriques de la notion de développement territorial et
de la lier à celle d’innovation territoriale, pour terminer par une description du
processus de développement territorial et des bifurcations et ruptures de
trajectoires naissant des innovations coopératives ou conflictuelles.

Section 1 : Les précurseurs du développement territorial :


La question du développement régional, puis territorial, se trouve au
carrefour de deux traditions particulièrement vives depuis la seconde moitié du
XXe siècle. D’un côté, les processus de décentralisation conduisent à la mise
place de techniques et d’outils dédiés, qui finissent par élaborer une

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heuristique du développement, par un processus d’essais et erreurs (Pasquier,
2012). Initiées par les pouvoirs publics locaux ou déconcentrés, puis portées par
les actions de praticiens du développement des territoires, en partenariat avec
des acteurs productifs locaux ou des habitants, ces ingénieries contribuent à
diffuser l’idéologie développementaliste et ses recettes successives (Janin,
2011).
En parallèle, le développement, objet d’étude constant des chercheurs, et
tout particulièrement des économistes, est sans cesse scruté, étudié et
modélisé, en particulier dans ses multiples déclinaisons spatiales, de la nation
aux territoires en passant par les régions (Stimson , 2006). Inspirée par de
grands auteurs comme Walter Isard (1960) ou François Perroux (1969),
l’approche du développement régional repose sur une vision pragmatique des
découpages géographiques et considère la région comme une unité
d’observation économique légitimée avant tout par ses caractéristiques
politiques ou institutionnelles2.
Au sein de cette littérature se succèdent trois grandes approches, qui
reposent sur des présupposés analytiques difficilement conciliables.

I) De la recherche de processus de développement équilibrés…

La première approche s’attache à l’équilibre des intérêts et profits retirés par


les acteurs du développement et aux principes leur permettant d’atteindre un
maximum de satisfaction. Cette analyse standard cherche à maximiser l’utilité
des agents sur la base de leur rationalité plus ou moins parfaite ou complète,
ainsi qu’à satisfaire leurs besoins sans nuire à ceux de leurs voisins (Romer,
1990). Les agents vont cheminer de concert sur un sentier optimal de
croissance, une idée également défendue par les approches en termes de
soutenabilité faible du Développement Durable, qui visent à ménager à la fois
les objectifs et les contraintes de nature économique et environnementale
(Bourgeron 2009): le développement ne doit pas réduire le total des ressources
disponibles, même s’il passe par une substitution de richesses créées au capital
naturel.

2 Le terme d’analyse ou de science régionale prend également parfois une


connotation particulière, liée à l’idée d’analyses situées, ou spatialisées. Cette
dimension n’est pas ici considérée.
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Appartiennent à ce groupe les analyses fondatrices de la théorie néo-
classique du développement, qui envisagent une croissance homothétique du
capital et du travail, puis de la connaissance ou des investissements en matière
de Recherche et Développement (Solow, 2000). L’idée d’une convergence des
taux de croissance et des niveaux de richesse des régions, ainsi que la
possibilité d’élimination à terme des disparités interrégionales, ont ainsi connu
un succès important mais relatif et limité à des prescriptions de nature
normative, principalement en raison de leur incapacité à rendre compte des
déséquilibres de croissance constatés dans la réalité.
On y retrouve également, peut-être de manière plus surprenante, les
théories de la base (Alexander, 1954), qui décomposent l’économie régionale
selon deux composantes majeures : un secteur basique, produisant des biens et
services à destination de l’exportation, et un secteur domestique, dont la
production est destinée à la consommation locale. L’expansion du secteur
basique se trouve à l’origine du développement, provoquant des effets de
multiplicateur keynésien sur l’ensemble de l’économie régionale par capture
des revenus extérieurs et accroissement des salaires locaux, suivis par une
augmentation du niveau de consommation et une croissance du secteur de
production domestique .

II)… à la mise en évidence de processus de développement


contribuant à creuser des disparités difficilement
réductibles entre Régions :

Une deuxième catégorie de travaux, héritiers des analyses des pôles de


croissance initiées par Perroux (1969) ou Hirschman (1974) 3, promeut l’idée
que le développement ne peut pas survenir partout, au même moment, et avec
la même intensité, mais repose plutôt sur la polarisation spatiale des activités,
comme l’attestent les pays et/ou les zones en retard de développement. Ces
recherches soulignent également les particularités des systèmes locaux, dont
les succès ou échecs engendrent des processus de développement
fondamentalement déséquilibrés.

3 Perroux (1969) ou Hirschman (1974)

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Ainsi, pour la Nouvelle Economie Géographique (NEG), initiée par Krugman
(1991) et popularisée par Fujita, Thisse ou Ottaviano par exemple (Fujita et
Thisse, 1997 ; Ottaviano et Thisse, 2003)4, les phénomènes de concentration
spatiale des activités peuvent profiter à une région au détriment de ses
concurrentes. S’appuyant sur les rendements croissants industriels et sur la
préférence supposée des consommateurs pour la variété et les produits
différenciés, ce courant de pensée conclut à la probabilité de phénomènes de
divergence et donc à la spécialisation productive et l’enrichissement de
certaines régions ou pays, au détriment de concurrents au démarrage plus
tardif. La polarisation va croissante, en particulier au profit des villes, dans
lesquelles se co-localisent entreprises et salariés/consommateurs. Le
développement des activités productives se réalise ainsi au niveau de grandes
zones (régions, voire pays), par effets d’entraînement réciproques des
productions et de la consommation.
Mais l’économie résidentielle propose une autre explication des disparités
interrégionales, en montrant que certaines régions qui ne possèdent pas de
capacités de production suffisantes pour servir de base pour l’exportation se
développent en bénéficiant de l’apport de revenus extérieurs (Davezies, 2008).
Les territoires du littoral ou du Sud de la France profitent ainsi des séjours
touristiques (Terrier 2006), ou des transferts de revenus procurés par l’arrivée
de nouveaux retraités. Leur développement repose sur une économie de
services, générée par les aides de l’État et la consommation des migrants,
souvent au détriment d’autres régions, qui retirent peu de bénéfices de leur
activité productive.
II) Les pionniers du développement territorial : une affaire
d’innovation technologique ?

Depuis les années 80, les jalons d’une approche du


développement territorial ont été posés par certains travaux qui
ont fait la part belle aux dimensions locales, avec un accent fort
sur les processus de production, puis sur l’innovation et la
technologie. Ils ont connu successivement quatre phases
principales.

4 (Fujita et Thisse, 1997 ; Ottaviano et Thisse, 2003)

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Tout d’abord, l’approche des systèmes localisés a mis en
avant le caractère systémique des relations entretenues par les
acteurs productifs locaux, dessinant un territoire fondé sur les
liens de coopération et les projets communs. Depuis les
pionniers des districts italiens (Beccatini, 1991)5, l’accent est
mis sur la répétition des interactions verticales ou horizontales
et l’appartenance à un corpus social homogène, qui concourent
à la création d’un tissu local fait de réseaux de collaboration et
de structures de gouvernance dédiées.
L’efficacité de ces systèmes, leur capacité à se renouveler et se
transformer en réponse aux variations des goûts des
consommateurs ou à l’arrivée de nouveaux concurrents sont
considérées comme les clés du développement. Souvent
qualifiés de clusters, en raison du retentissement de l’analyse
de Porter (1985), ces territoires productifs de taille
infrarégionale reposent sur des regroupements de firmes et de
laboratoires entretenant des liens forts et travaillant dans des
industries liées. Le progrès technique prend ainsi une dimension
collective, dépassant la figure de l’entrepreneur innovant,
comme dans l’approche en termes de milieux (Camagni et
Maillat, 2006), qui met l’accent sur les processus de
développement par le bas, par exemple dans le cas de régions
décentralisées ou d’États fédéraux (Crevoisier et Jeannerat,
2009).
Par la suite, s’est imposées l’idée que le développement est
profondément lié à des processus d’innovation ou de création,
qui provoquent des ruptures, génèrent des transformations des
systèmes productifs et conduisent à la concentration spatiale
des personnes et des richesses. Innovations endogènes,
dépenses de R&D ou incitations à innover jouent un rôle
important dans la mise en œuvre et le succès des dynamiques
de croissance, tout comme le transfert et la diffusion des
innovations au niveau local (Feldman, 1994 ; Autant-
Bernard 2007), les relations de face à face et les phases
d’essaimage par installations de spin offs ou l’accompagnement
5 (Feldman, 1994 ; Autant-Bernard 2007) ; (Crevoisier et Jeannerat, 2009) ;
(Camagni et Maillat, 2006) ; (Beccatini, 1991)
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de l’effort de création (nurseries, hôtels de projets...). Les
spillovers localisés d’innovation ou de connaissance (ou effets
de débordement), qui se diffusent au sein du système local,
sont considérés comme les moteurs du développement. Ils
caractérisent les systèmes locaux d’innovations compétitifs, du
type technopoles ou pôles de compétitivité.
Enfin, l’analyse des dynamiques spatiales de
développement s’est enrichi des apports des théories
évolutionnistes (Frenken et Boschma, 2007), avec leurs
processus historiquement contingents. Une place prédominante
est accordée à la dimension entrepreneuriale, qu’il s’agisse de
la généalogie ou des processus d’émergence, de croissance, de
déclin et de cessation d’activité des entreprises. L’accent est
mis sur le rôle joué par les spin-offs et la mobilité de la main
d’œuvre (Maskell, 2001), ainsi que sur la réplication des
routines au sein du tissu industriel local. Tirant avantage des
proximités géographique, industrielle et technologique entre
secteurs d’activités (Torre, 2014) comme des dispositifs
institutionnels et des réseaux, les techniques se diffusent entre
les entreprises et les industries. La propagation des
connaissances et des innovations détermine ainsi les sentiers
de croissance des systèmes locaux, en particulier quand les
industries sont émergentes ou reposent sur des technologies
connexes, à faible distance cognitive (Nooteboom, 2000).
Enfin, et plus récemment, s’impose un intérêt pour
l’ensemble des acteur ou parties prenantes des territoires, avec
l’idée que le seul développement économique ou technologique
ne peut suffire et qu’un processus de développement se pilote
et se négocie, si bien qu’il est nécessaire d’impliquer les
populations locales dans les processus de prise de décision. Les
recherches sur la gouvernance des territoires révèlent ainsi
comment les mobilisations collaboratives et conflictuelles des
populations locales ainsi que les mobilités résidentielles
modèlent les processus de développement territorial (Torre et
Beuret, 2012).

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Section 2 : Les composantes du développent territorial :

Le terme de développement territorial est plutôt récent, et longtemps les


auteurs lui ont préféré ceux de développement local (Aydalot, 1986 ; Greffe,
2002) ou par le bas (Stohr et Taylor, 1981), qui traduisaient la volonté
d’implication des populations et de prise en compte des spécificités locales,
allant à l’encontre des politiques macro-économiques décidées par les État et
plaquées sur des milieux possédant des ressources et un esprit souvent très
divers (Campagne et Pecqueur, 2014). Différentes politiques décentralisées ont
été mises en place pour favoriser en ce sens le développement économique des
villes ou des campagnes, qu’il s’agisse des initiatives en faveur du
développement des systèmes productifs locaux et des technopoles ou
d’opérations d’aménagement du territoire comme la création des Parcs
Naturels Régionaux ou des Pays, voire des programmes Leader au niveau
européen (Alvergne et Taulelle, 2002).
Toutefois, le concept de territoire a progressivement trouvé sa place, non
sans résistances quelquefois. Si on l’adopte aujourd’hui, au-delà de son
caractère pluri-sémantique (Levy et Lussault, 2003), c’est avant tout parce qu’il
fait référence, plutôt qu’à des frontières délimitées, à des relations organisées,
des groupes ou des populations particulières, qui se reconnaissent dans des
projets communs (Sack, 1986). Productions collectives, résultant des actions
d’un groupe humain, avec ses citoyens, ses dispositifs de gouvernance et son
organisation, les territoires ne sont pas seulement des entités géographiques.
En construction permanente, ils s’élaborent par les oppositions et compromis
entre acteurs locaux et extérieurs et s’inscrivent dans le long terme, avec une
histoire et des préoccupations ancrées dans les cultures et les habitudes
locales, la perception d’un sentiment d’appartenance, ainsi que des formes
d’autorités politiques, des règles d’organisation et de fonctionnement
spécifiques.
Par enrichissements successifs, est ainsi venue s’imposer la notion de
développement territorial, dont nous allons tout d’abord donner une définition

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raisonnée, avant d’aborder la question de l’innovation territoriale, sous ses
faces coopératives et conflictuelles.

I) Définition du développement territorial :


La problématique du développement territorial concerne avant tout des
aires géographiques de taille plutôt restreinte. La notion de territoire y recouvre
une réalité biophysique (un bassin versant) ou institutionnelle (les territoires de
la biodiversité comme les Zones Natura 2000, ou de l’eau comme les SAGE),
mais c’est surtout un existant et un construit social, résultant des actions des
acteurs (Jean, 2008 ; Courlet et Pecqueur, 2013).
Sa finalité est la même que celle de tout type de développement :
améliorer le bien-être et éventuellement la richesse des populations, avec le
choix d’un intérêt étendu jusqu’aux territoires aux fonctions industrielles
réduites, par prédilection ou manque de ressources.
Son analyse impose toutefois trois importantes lignes de césure par rapport à
celle du développement régional6:
les processus de développement territorial ne peuvent être réduits aux seuls
comportements des acteurs productifs et des institutions en charge des
politiques de développement, mais s’étendent à d’autres parties prenantes des
territoires : collectivités locales ou territoriales, services déconcentrés de l’État,
organismes consulaires, dispositifs locaux de gouvernance (PNR, Pays…) et
monde associatif ;
les processus de coopération et de construction sociale sont à intégrer à
l’analyse des dynamiques de développement (Baudelle, 2011). Loin d’être
anecdotiques, les nouvelles pratiques sociales et institutionnelles se trouvent
au cœur des processus d’innovation territoriale, sans oublier la volonté des
réseaux d’acteurs locaux à piloter leur propre modèle de développement, qu’il
s’agisse d’actions collectives ou d’oppositions manifestes à la volonté des États
ou des grandes sociétés ;
6 On jugera également d’un enrichissement des problématiques par rapport aux
analyses du développement local, portant sur trois points : la référence à la
notion de territoire tout d’abord, l’introduction de multiples parties prenantes des
territoires ensuite, et la prise en compte systématique des problématiques
d’usages des sols enfin.
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les problématiques contemporaines de rareté et de concurrence des terres,
d’usure des sols et de land grabing des États à la recherche des terres
fertiles positionnent les dimensions d’occupation de l’espace au cœur des
processus et projets de développement.
L’introduction des questions d’usage des sols et de choix des modes
d’aménagement contribue ainsi à réconcilier les disciplines du land use avec
celles de la science régionale.
Pour ces raisons, le développement territorial échappe à la seule sphère de
l’économie et de la géographie, pour intégrer les dimensions sociales et
jusqu’aux apports des disciplines biotechniques comme l’écologie ou les
sciences des sols. On notera qu’à la notion de compétitivité des territoires,
classique (Capello, 2009), viennent ainsi s’ajouter deux autres préoccupations :
les questions d’attractivité, pour commencer (Bourdeau-Lepage et Gollain,
2015), qui mettent en avant la capacité à attirer non seulement des activités
productives mais également des touristes ou de l’économie résidentielle, et les
problématiques de résilience enfin (Depret, 2012), qui doivent permettre aux
territoires de survivre, de se perpétuer, et d’éviter la fuite des populations ou
des compétences les plus importantes.
II) De l’intérêt d’une conception élargie de l’innovation…
coopérative :
Depuis que les auteurs évolutionnistes ont repris et adapté les intuitions de
Schumpeter (1911) sur la question de l’innovation et du progrès technique
(Nelson & Winter, 1982)7, l’innovation est considérée comme le moteur du
développement, au point qu’on en fait souvent un marqueur des territoires
dynamiques. Cette idée rencontre également la faveur des décideurs locaux ou
des services déconcentrés de l’État, avec les politiques des pôles de
compétitivité, des grappes d’innovations, ou auparavant des technopoles.
Toutefois, cette volonté de favoriser le développement et la circulation des
connaissances est fréquemment réduite à la seule dimension technologique ou
organisationnelle, qui limite ses bénéfices à un petit nombre de territoires.
Aujourd’hui, l’innovation technologique se trouve circonscrite à un petit
nombre de pays du Monde, et à l’intérieur de ces derniers à des zones dédiées,
très petites et souvent situées dans un périmètre urbain.

7 (Nelson & Winter, 1982)

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Pourtant, des exemples de plus en plus nombreux attestent d’une capacité
bien plus large d’innovation et de créativité des acteurs locaux, y compris dans
des territoires qui ne présentent pas une forte intensité technologique ou dits
périphériques, comme les espaces ruraux. Ces innovations, que l’on peut
qualifier de territoriales, font appel à l’inventivité des populations locales, sans
être obligatoirement liées à un fort niveau d’industrialisation ou de
spécialisation productive. Elles révèlent la vitalité des territoires, qui
manifestent leur dynamique et leur capacité de renouvellement par
mobilisation des forces locales.
Il s’agit par exemple du développement des circuits courts de proximité ou
de l’agriculture paysanne, qui consistent à rapprocher les producteurs, souvent
agricoles, et les consommateurs, avec la possibilité d’identifier la provenance
des produits consommés et d’éviter des intermédiaires industriels jugés trop
coûteux ou dangereux pour la santé. À côté du contrôle de l’origine de
l’alimentation apparait une dimension sociale, par familiarité avec le producteur
ou relations de collaboration entre producteurs et/ou vendeurs, ainsi que
l’insertion et la recréation du lien social, par la production en coopération, la
création d’épiceries solidaires ou de lieux de distribution et de vente des
produits par exemple.
C’est également le cas d’autres expériences de collaborations au niveau
local, comme les levées de financements communs (crowdfunding),
s’inspirant des pays en voie de développement pour la collecte de petites
sommes de fonds de proximité, le soutien collectif de projets, les prêts entre
particuliers, ou l’épargne de proximité, de plus en plus prisée, au point que des
banques nationales s’y intéressent maintenant… voire même la mise en place
de monnaies locales. Ou du crowdsourcing, qui rassemble des collectifs
autour de l’élaboration et de la réalisation de projets communs, permettant aux
habitants de créer des produits et d’élaborer des solutions concrètes, mais aussi
à de se retrouver et d’innover ensemble au service de leur territoire dans des
laboratoires d’idées. Toutes ces initiatives se caractérisent par leur caractère
systémique, et souvent coopératif8.

8 Par comportement coopératif, nous n’impliquons pas ici les seuls liens de
confiance. La coopération peut également être fondée sur des stratégies de
défiance réciproques, conduisant à la coopération suite à des interactions
répétées, au sein de jeux à séquences multiples.
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Les entreprises partagées ou collaboratives (Scops), les coopératives
d’activité et d’emploi, les organisations de transport communautaires, la
mutualisation des soins, les crèches parentales, participent de la résilience des
territoires par leur capacité à recréer des proximités et maintenir des solidarités
locales, en complément ou substitution à l’innovation technologique. Enfin,
l’économie sociale et solidaire contribue à l’innovation sociale ou sociétale
(Moulaert, 2013). Développant ses réseaux de coopération entre acteurs
locaux, elle constitue un facteur d’aide et de soutien aux personnes, mais aussi
de résistance aux effets de la crise. Ces initiatives s’avèrent en particulier
précieuses dans les territoires ou reculent les structures économiques et
sociales traditionnelles, avec la disparition des services de proximité, comme les
magasins et épiceries, les bureaux de postes ou les antennes d’hôpitaux, qui
contribuent à la désertification des lieux et à l’isolement des personnes.
Ces exemples illustrent la nécessité d’une définition élargie de l’innovation,
n’incluant pas les seules activités de production et d’organisation ou les zones
urbanisées, et qui nous renvoie à l’acception initiale de Schumpeter (1911).
Toute nouveauté qui provoque un changement dans les modes de
fonctionnement antérieurs est une innovation. Il peut s’agir d’innovations
techniques ou technologiques, comme les nouveaux modes de production
industrielle (biotechnologies, électronique…..) ou les nouveaux produits
(Smartphones, chips…), mais également des nouveautés en matière
d’organisation (structures de gouvernance des entreprises, juste à temps,
circuits courts…), ainsi que des innovations sociales (micro-crédit, mouvements
de l’économie sociale et solidaire) (Klein, 2014) et institutionnelles (implication
de la société civile, nouvelles lois et règlements, changement des structures de
pouvoir…). Ce ne sont plus les seuls savoirs scientifiques des ingénieurs ou des
chercheurs qui se trouvent mobilisés, mais également ceux issus de la société et
de ses multiples parties prenantes territoriales, acteurs publics, privés ou
associatifs.

III) Résistance à l’innovation : la voie conflictuelle

21 | P a g e
Si chaque nouveauté est susceptible de devenir une
innovation et donc de contribuer au développement d’un
territoire, toutes ne sont pas bien reçues ou appropriées. Elles
peuvent provoquer des résistances, voire des conflits, et se voir
rejetées par tout ou partie des acteurs locaux. Ce constat,
valide pour les innovations techniques (pensons aux résistances
à l’introduction des métiers à tisser, ou plus près de nous à
l’échec de l’introduction de nouveaux logiciels ou de
changements de standards vidéos dans l’industrie informatique
ou de l’information), l’est encore davantage pour les
innovations sociales et institutionnelles, souvent sujettes à des
oppositions irréductibles, surtout quand elles émanent des
structures de pouvoir : pouvoirs publics, grandes entreprises ou
consortiums (Chambon, 1982), l’avaient déjà signalé en leur
temps). En effet, les nouveaux projets de territoires sont soumis
au crible de la gouvernance des territoires 9 (Leloup, 2005), de
la manière dont les parties prenantes d’une société s’emparent
des nouveautés, les examinent et les confrontent au processus
d’appropriation sociale et institutionnelle.
Le mécanisme suivant est à l’œuvre. Pouvoirs publics
locaux ou décentralisés, entreprises privées, plus rarement
monde associatif, particuliers… proposent des innovations
importantes, examinées et testées par les autres acteurs par
processus d’essais et d’erreurs
(Rey-Valette, 2014). Un projet innovant en matière
d’infrastructure - ligne de TGV, aéroport, ferme éolienne - se
voit très tôt confronté aux procédures de déclaration d’utilité et
d’enquête publiques, comme autant d’étapes tests.
Relativement bien reçu, il fera l’objet de critiques ou de
modifications mineures. Perçu comme opposé aux intérêts ou
contraire au bien-être d’une partie de la population il va
provoquer le blocage de personnes ou d’associations
considérant qu’il pose problème en matière de dégradation des
paysages, d’atteintes à l’environnement ou de préservation de
la biodiversité. Elles tenteront de s’opposer à sa mise en place,

9 Leloup, 2005 ; Rey-Valette, 2014 ; Pham, 2012

22 | P a g e
par des moyens légaux (recours au tribunal administratif en
l’occurrence) ou relevant de la sphère sociale (manifestations,
interventions médiatiques…) (Pham, 2012).
L’innovation est ainsi adoptée, rejetée, ou modifiée par la
société à l’issue du conflit. Il peut s’agir d’une acceptation
assortie de changements importants par rapport à l’épure
initiale : le tracé du TGV sera profondément rectifié, ou la
technique de traitement des déchets abandonnée au profit
d’une méthode jugée plus amicale pour l’environnement. Le
projet initial est alors modifié, et approprié par la population
locale. Mais dans le cas de conflit dur, de contestation
d’infrastructures comme à Notre Dames des Landes ou à
Sivens, c’est le refus qui prédomine. Chaque nouveauté peut
donc rencontrer trois solutions : rejet, modification des
dimensions techniques ou des structures organisationnelles en
charge du projet, ou acceptation dans la forme initialement
proposée.
Les conflits constituent ainsi la mise à l’épreuve des
innovations, le tamis au regard duquel sont sélectionnées les «
bonnes » inventions, acceptées par la société. Cette prise de
parole des populations, ou voice au sens de Hirschman (1995),
repose sur une vérification au jour le jour des initiatives prises
par les pouvoirs publics et les acteurs privés, en dehors des
processus électifs. Elle révèle les pressions au conformisme et
la tentation de rester sur les chemins déjà connus, comme la
légitime opposition de populations qui peuvent se sentir exclues
des processus de décision ou confrontées à des propositions ne
correspondant pas au type de développement souhaité.

23 | P a g e
Conclusion :

Les dernières décennies ont vu la reconnaissance de la dimension territoriale


et l’essor des approches du développement territorial. Si elles ont le mérite de
s’intéresser aux acteurs locaux et à leurs interactions, ces dernières se
concentrent souvent sur la dimension productive des innovations
technologiques, qui trouvent leur expression dans des systèmes locaux
performants, milieux, clusters ou pôles de compétitivité... Pourtant, la crise et
les politiques libérales ont creusé le fossé entre les populations locales et les
institutions décisionnaires - entreprises et pouvoirs publics - et poussé un
nombre croissant d’acteurs des territoires à mettre en place des solutions
innovantes dans leurs projets quotidiens, en complément ou à côté des
activités productives plus traditionnelles. Dans le même temps, se sont fait jour
un scepticisme et une résistance aux changements proposés par ces
institutions, avec un taux important de résistances et de contestation. Enfin, les
politiques de décentralisation et de réforme territoriale poussent à une
autonomie accrue mais souvent ambigüe des territoires.
Face à ces changements, il est nécessaire de formuler une nouvelle
définition du développement territorial, liée à une conception élargie de
l’innovation, et qui prenne en compte non seulement les mutations productives
mais aussi l’ensemble des changements sociaux et institutionnels à l’œuvre
dans les territoires. Le processus de développement territorial relève ainsi
avant tout d’une mutation des mentalités, d’un changement des structures
économiques et sociales et de la mise en œuvre de projets nouveaux. Fruit de
compromis souvent laborieux, parfois longs et rarement égalitaires, il dépend
de la qualité du processus de gouvernance territoriale, qui permet de
sélectionner les innovations - consensuelles ou conflictuelles - et de mettre en
place les projets pour le futur. C’est en ce sens qu’il faut comprendre le
développement territorial, car toute voie autre conduit à un exit, qui signera la
sortie du territoire ou la fin des interactions locales.10

10 https://www.researchgate.net/publication/284722900

André Torre / Géographie, Économie, Société 17 (2015) 273-288

24 | P a g e
25 | P a g e
CHAPITRE II) : LE CAPITAL SOCIAL ET
LE DEVELOPPEMENT TERRITORIAL :

26 | P a g e
Introduction :
Le capital social désigne l'ensemble des normes et des valeurs qui régissent
l'action collective ainsi que le cadre où celle-ci se déroule. Il peut être saisi
comme l'expression des relations sociales qui favorisent la coordination des
acteurs. C'est un moyen d'accéder aux ressources et informations nécessaires
qui déterminent les stratégies territoriales. En cela, les relations sociales sont
l'expression de la territorialité des sociétés.
L’approche théorique du capital social a été mobilisée par nombre de
disciplines des sciences sociales (économie, sociologie, science politique), sans
que la géographie ne s'en empare à proprement dit. Notre objectif est de faire
une lecture de cette théorie à la lumière des apports de la géographie. Il s'agit
d'introduire la dimension spatiale des relations sociales, pour une meilleure
compréhension des territorialités humaines.
L'espace porte la marque des relations sociales qui s'y déploient. Il intervient
dans la structuration des liens sociaux et ces derniers expliquent certaines
différentiations spatiales. C'est une dialectique du social et du spatial que l'on a
l'ambition d'expliciter à travers la territorialisation du capital social.
Nous nous plaçons dans le champ du développement territorial et de la
conception de projets par les acteurs d'un territoire. Nous investiguons, la
question des relations sociales dans le territoire. A travers les catégories de
liens sociaux, nous élaborons un cadre conceptuel pour territorialiser le capital
social. Pour guider notre démarche on pose la question suivante : comment se
territorialisent les relations sociales ?
L’article vise à appréhender le capital social en tant que producteur de
territorialité.
Dans la première partie du texte, nous nous attachons à présenter
l'approche théorique du capital social. Dans une seconde partie, nous
explicitons le contenu des deux approches retenues, privilégiant soit une entrée
par le social, soit par le spatial.

27 | P a g e
Section 1 : Capital social et développement territorial :

Le concept de capital social n'est pas récent. S'il a été initialement proposé
par les sociologues11 – dont les centres d'intérêt portent sur l'analyse des
groupes sociaux et des institutions – les économistes se l'approprient depuis
peu. Il faut attendre, en effet, en économie, le développement de travaux sur
les coordinations non marchandes et de réflexions sur la prise en compte de
l'environnement institutionnel et social dans les procédures de décision des
agents, pour voir apparaître l'idée de capital social.
Les travaux sur le capital social s'accordent sur ses effets positifs : il facilite la
coordination des agents et semble de ce fait une condition au développement.
Dans les propos qui suivent, nous commencerons par définir ce qu'est le capital
social puis nous expliciterons en quoi le capital social participe du
développement territorial.
I) Approche théorique du capital social : une analyse des
relations sociales organisées
Si la notion de capital social s'est largement diffusée en une vingtaine
d'années, ce regain d'intérêt n'a toutefois guère contribué à stabiliser le
concept. Ainsi, donner une définition unique du capital social reste un exercice
difficile. Afin de caractériser le capital social, dans cette section, nous
aborderons quelques éléments de définition du concept et tenterons en second
lieu d'en caractériser les formes.
A) Le capital social, éléments de définition

Nombreuses sont les contributions qui tendent à expliciter le terme. Nous


commencerons par proposer une définition qui recueille un certain consensus,
avant de passer brièvement en revue les travaux fondateurs que nous retenons
pour nos analyses. Nous évoquerons les apports de Coleman (1988,1990) et de
Lin (1995, 2001).
Le capital social se définit comme l'ensemble des normes et des réseaux qui
facilitent l'action collective (Woolcok et Narayan, 2000). Cette définition
11 Les premiers travaux recensés dans la littérature remontent à Weber et
Simmel.

28 | P a g e
courante du capital social fait ressortir deux de ses dimensions essentielles. La
première est liée aux normes et valeurs (ou ensemble de règles informelles) qui
régissent les interactions entre agents. La seconde détermine le capital social
par ses caractéristiques structurelles. Le capital social désigne alors, dans ce
cas, le cadre formel au sein duquel s'établissent les relations entre les agents.
Ainsi défini, on conçoit le capital social comme l'ensemble des institutions
(entendues ici au sens large c'est-à-dire règles ou cadres d'action des agents)
formelles ou informelles qui facilitent la coopération entre acteurs en vue
d'actions finalisées. Cette conception du capital social revient d'une certaine
façon à intégrer les facteurs sociaux dans les principes d'action individuelle
(Coleman, 1998).
Les travaux de Coleman sont parmi les plus significatifs sur le capital social.
Pour l'essentiel, ses apports consistent à formuler une théorisation de l'action
rationnelle centrée sur des déterminants sociaux. Il présente le capital social
comme une forme particulière de capital qui rend possible l'action sociale. Le
capital social est donc à l'origine des relations développées entre les agents. Il
distingue les manifestations du capital à travers les droits et les obligations
relevant d'un environnement social marqué par la confiance, la capacité de
circulation de l'information au sein de la structure sociale, et l'existence de
normes et de sanctions qui s'imposent et que respectent les membres d'une
communauté. On notera que deux des formes de capital social précédemment
définies (obligation et normes réciproques) ne posent pas ce dernier au
fondement des relations sociales mais le présentent au contraire comme un
dérivé de la structure sociale. D'autres travaux abordent le capital social sous
l'angle des ressources (Lin, 1995, 2001). Lin le définit comme une richesse
potentielle incorporée dans la structure sociale et qui peut être (mais ne l'est
pas nécessairement) mobilisée en cas de besoin. Le concept de capital social
recouvrirait ainsi à la fois des ressources existantes et latentes liées à un réseau
relationnel stable plus ou moins activé. Cette conception rejoint celle adoptée
par Bourdieu pour lequel « le capital social que possède un agent
particulier dépend de l'étendue du réseau des liaisons qu'il peut
effectivement mobiliser et du volume du capital (économique,
culturel ou symbolique) possédé en propre par chacun de ceux
auquel il est lié ». Ainsi, le capital social n'est autre que « l'ensemble
des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la

29 | P a g e
possession d'un réseau durable de relations plus ou moins
institutionnalisées d'interconnaissance et d'inter-
reconnaissance » (Bourdieu, 1980, p. 2).
Une appréhension concrète du concept invite à décliner les différentes formes
du capital social.
B) Le capital social, un concept multiforme :

Le capital social désigne différents aspects des rapports sociaux. On


distingue dans la littérature trois typologies déclinant ces divers aspects. A
travers cet effort de caractérisation du capital social, la structure sociale est
appréhendée aussi bien du point de vue microéconomique que
macroéconomique.
Collier (1998) distingue entre capital social gouvernemental et civil. Le
premier fait référence aux institutions ou organisations mises en place par l'Etat
ou le secteur public alors que le second fait référence aux institutions ou
organisations émanant de la société. On identifie alors dans chacune de ces
formes de capital social les institutions en tant que règles et les organisations
au sein desquelles est assuré le respect de ces règles. Ces deux formes de
capital social sont interdépendantes12. Ces développements conceptuels
tendent à présenter le capital social comme la matière première d'une société,
nécessaire au bon fonctionnement des institutions. Cette approche, qui
souligne le degré d'interaction entre l'environnement socio-politique et le
secteur privé, attire également l'attention sur une autre nature du capital social.

12 Les travaux de Narayan (1999), Dasgupta et Grootaert (2000), Woolcok et


Narayan (2000) montrent en effet que capital social civil et gouvernemental sont
dans certains cas complémentaires ou substituables. Par exemple, la substitution
du capital social civil au capital social gouvernemental opère lorsque le
fonctionnement de l'Etat est défaillant. On observe ce phénomène en situation de
conflit violent (i.e. guerre civile) où les groupes dominants font valoir leur pouvoir.
A l'inverse, une complémentarité entre capital social gouvernemental et civil
s'instaure lorsque l'Etat accomplit sans perturbation sa fonction de
"gouvernance". Dans ce cas, les liens entre les structures gouvernementales et
civiles renforcent la cohésion sociale. Dans le même ordre d'idée, Putnam (1993)
expose que l'engagement civique renforce la stabilité des institutions étatiques
de la même façon que les institutions gouvernementales créent un
environnement favorable à l'engagement civique.
30 | P a g e
Uphoff (2000) différencie entre capital social structurel (entendu comme
l'ensemble des institutions visibles) et capital social cognitif (ou subjectif c'est-
à-dire qui renvoie aux processus mentaux des individus). En clair, le premier
désigne les structures dans lesquelles agissent les agents (i.e. les organisations)
alors que le second fait référence aux valeurs, normes, croyances etc. qui
prédisposent les agents à la coopération.
Concernant la nature des liens, il faut citer l'approche popularisée par la
Banque Mondiale en 2000 sur le capital social qui unit
(« Bonding »), qui lie (« linking ») et qui relit (« bridging »).

Les liens de type « bonding » unissent des individus au sein d'une même
communauté. Ces liens sont encore qualifiés d'horizontaux. Dans ce type de
structures, les agents sont de statut identique : ils appartiennent au même
groupe. On y range explicitement les relations familiales et amicales ainsi que
les réseaux sociaux (communauté d'individus, organisation etc.). Les liens de
type « linking » caractérisent des interactions entre des agents appartenant à
des groupes différents. Ces liens sont de nature verticale. Dans ce type de
relation, les agents occupent des places (ou des statuts) différents. Enfin, dans
les relations de type « bridging », les agents sont distants les uns des autres.
Cette dernière notion désigne à la fois leur éloignement physique (les liens de
type bridging sont extra-territoriaux) et la discontinuité dans l'activation du lien
(l'idée de bridging rend compte du caractère latent du capital social, apparenté
dans ce cas à une ressource non activée). Le «bridging social capital » désigne
alors un réseau virtuel.
En résumé, cette synthèse sur la nature des liens doit être rapprochée de la
vision dichotomique de Granovetter (1973) distinguant les liens forts des liens
faibles. Le capital social de type bonding et linking peut être assimilé à des liens
forts, alors que le capital social de type bridging appartient à la catégorie des
liens faibles.
C'est cette dernière approche sur la nature des liens que nous retiendrons
dans le cadre de nos réflexions. On montre en effet que ces liens sociaux
organisés renvoient à des questions de coordination entre acteurs et influent

31 | P a g e
sur le développement. Nous attacherons dès lors à expliciter par quels
mécanismes le capital social favorise le développement territorial.

I) Le capital social : une clé de lecture des formes sociales


organisées et de leur incidence sur le développement
territorial.
L'approche du capital social traite de la densité des liens sociaux entre
acteurs. L'appréhension des propriétés du lien social (nature, qualité et densité
des relations) amène, en effet, à considérer l'existence d'externalités positives.
L'ensemble de ces éléments intangibles imbriqués dans la structure sociale
permet aux individus d’accéder à des ressources diverses et peut être présenté
comme un potentiel de développement (Angeon et Callois, 2004). Un
approfondissement de l'approche théorique du capital social permet alors de
mieux cerner les mécanismes à l’œuvre dans les processus de développement
territorial.
Soutenir que les coordinations locales ont une incidence sur le
développement implique d'identifier les mécanismes auxquels elles renvoient.
L'approche économique propose une grille d'analyse de ces mécanismes. On
démontre alors que les coordinations locales produisent deux types
d'externalités. Le premier se rattache à des questions de collecte et de
circulation de l'information et le second se rapporte à l'action collective.

A) Une meilleure collecte et circulation de l'information :

Les exemples sont nombreux où les agents économiques sont conduits à


prendre des décisions inefficaces par manque d'informations. Les cas des
marchés du travail et du crédit peuvent être cités, à ce titre. Ils illustrent des
situations d'incomplétude ou d'asymétrie d'information. Comme le sous-
tend notre conception du capital social, les liens qu'entretiennent les agents
reposent sur un ensemble de règles qui facilitent leurs modalités
d'organisation. Inscrits dans des rapports de confiance, ils sont incités à rendre
transparentes les informations les concernant (caractéristiques intrinsèques des
individus). Ces modalités de coordination locale apparaissent alors comme un

32 | P a g e
vecteur de révélation des préférences individuelles. Elles favorisent non
seulement une meilleure connaissance des comportements individuels mais
permettent également un accès plus facile (et moins coûteux) à des données
concernant leur environnement immédiat.
Dans les projets de territoire, le principe de gouvernance rend bien compte
d'une certaine efficience collective. Les agents, associés à la prise de décision,
s'organisent sur le mode de la coopération. Amenés à partager des
informations de diverse nature, ils détiennent une meilleure connaissance des
individus et de leurs intentions ainsi que de leur environnement socio-
économique. Par ce biais, ils améliorent la qualité de leurs choix, ce qui leur
permet de prendre véritablement part au dispositif d'action et de maîtriser les
enjeux de leur territoire, plutôt que de subir des contraintes de choix imposées
par d'autres.
Les modalités de coordination locale, en facilitant la procédure de décision
et en améliorant la qualité des choix, produisent un impact positif sur le bien-
être collectif. Les agents agissent, dès lors, dans un cadre proche de la situation
optimale d'information pure et parfaite, malgré le fait que ce sont des
mécanismes hors marché qui régissent les modalités de leur mise en relation.
Cette meilleure compréhension des comportements individuels et de
l'environnement renforce les stratégies d'action collective, au cœur des
logiques de développement territorial.

B) Le renforcement des logiques d'action collective :

Le principe de l'action collective repose sur l'habileté des agents à mettre en


commun des ressources pour atteindre des objectifs qui n'auraient pas été
atteints individuellement. On convient ainsi que l'action collective résulte des
dynamiques de coopération qui s'établissent entre les agents.
Les mécanismes coopératifs font l'objet de nombreuses études en
économie. Les théoriciens qui abordent les questions de coopération
s'intéressent aux situations où les individus ont le choix entre deux stratégies :
coopérer ou non. Principalement formalisé par la théorie des jeux, le problème
de la coopération se pose lorsque l'on cherche à expliquer comment les

33 | P a g e
individus agissent en fonction d'un objectif commun, alors qu'a priori selon leur
strict intérêt personnel, ils ne gagnent pas à entreprendre cette action.
Les comportements coopératifs demeurent au fondement de l'action
collective. Ils mettent en évidence l'ensemble des relations interpersonnelles
dans lesquelles s'inscrivent les agents. Dans les pratiques d'action locale, ces
relations s'établissent en dehors du marché. Dans l’espace de proximité que
constitue le territoire, les institutions invisibles qui procèdent à la coordination
des agents placent ces derniers en situation de développer des liens
s'apparentant à ceux que l'on observe dans des structures de type
communautaire. Ces réseaux communautaires qui reposent sur une nature de
liens particuliers entre agents (de solidarité, de coopération, de proximité),
imposent dès lors une représentation complexe du territoire et de ses
modalités de développement.
Les logiques de développement territorial reposent sur le principe de
cohérence d’une microsociété. Elles rendent compte de ce que chaque
territoire possède son histoire, ses potentialités, ses ressources et ses
contraintes lesquelles se transmettent à travers des formes sociales organisées.
Une analyse approfondie de ces dernières nécessite de prendre en compte
d'autres déterminants comme les dimensions spatiales, pour lesquels l'apport
de la géographie est éclairant. L'analyse des formes sociales organisées invite
dès lors à une approche pluridisciplinaire pour une meilleure compréhension
des mécanismes auxquels renvoie le développement territorial.

Section 2 : Territorialiser le capital social :

Notre objectif13 consiste à proposer un cadre conceptuel et une approche


méthodologique pour saisir la pluralité des configurations spatiales et leurs
interactions avec le capital social dans le processus de développement
territorial. Nous adoptons une double approche, sociale et spatiale qui nous
amène à élaborer une grille d’analyse des acteurs et de leurs liens sociaux.

13 Dans le cadre du projet de recherches co-financé par le MEDD et le PUCA, «


Rôle des relations sociales dans le développement durable » (resp. Angeon et
Callois).
34 | P a g e
I-Deux approches pour territorialiser le capital social :

Nous proposons ainsi deux approches complémentaires :


Qualifier le capital social pour un développement territorial : il s’agit de repérer
les formes du capital social qui sous-tendent l’existence du territoire. Ce sont
les formes d’action et de gouvernance du territoire. Nous adoptons une entrée
par le "social".
Créer et renforcer le capital social pour un développement territorial : il s’agit
de repérer l’ensemble des formes du capital social qui permettent aux groupes
sociaux d’un territoire de maîtriser les évolutions à venir. Le territoire se
construit par l’activation de ces relations sociales. Nous adoptons une entrée
par le spatial.
Les deux approches diffèrent sur trois aspects. Le territoire est donné, on
constate l’effet spatial des relations sociales, on considère le temps présent
dans la première approche. Dans la seconde, le territoire est en émergence, il
est construit par les relations sociales, le processus lui-même est étudié.
Figure 1: Qualifier le capital social d’un territoire

Nous avançons l’hypothèse qu’il existe un capital social, qu’il se territorialise


et qu’il produit des configurations spatiales. Notre but est de savoir comment il
se territorialise, quels objets géographiques il produit.

Figure 2: Créer le capital social territorial

35 | P a g e
L’hypothèse ici est que les configurations spatiales existantes sont le support
de relations spatiales qui s’articulent sur différentes portions de territoire et
peuvent créer de nouveaux réseaux d’acteurs. L’espace est organisé, le territoire
aussi. C’est alors cette configuration territoriale qu’il importe de saisir dans sa
dynamique de construction, et dans ses interactions entre le social et le spatial.
Nous retenons, d'une part, que l'action individuelle ou collective organise
l'espace et, d'autre part, que l'interaction entre individus est inégalement
distribuée au sein du territoire.
L'impact des relations sociales est intéressant à cerner en termes de types de
configurations spatiales qui résultent des recompositions territoriales
successives. La capacité de coordination des acteurs, pour mobiliser les
ressources du territoire, génère du développement et se marque sur le
territoire (configuration territoriale).

II) Caractériser les acteurs et leurs liens :

Nous nous limitons ici à la première approche qui consiste à observer les
lieux multiples où se déploient les différentes formes de capital social. L’entrée
par le social nous amène à aborder la question à travers les acteurs. Nous en
dressons une typologie pour saisir leurs rôles dans le développement territorial
et nous qualifions les liens et leur positionnement dans le territoire.

36 | P a g e
A) Typologie des acteurs :

La typologie des acteurs se fait selon trois catégories simplifiées :


Le « groupe » (G), simple sommation d’individus ayant une action collective
intentionnelle ou non. C'est, à titre d'exemple, les habitants
d'un village, réunis au sein d'une association.
Le « groupe productif » (Gp), collectif d’acteurs ayant un but commun finalisé,
qui se dotent de règles communes. Cela peut être les habitants
d’un village qui se sont donné des règles d’action pour la
sauvegarde de leur patrimoine. Acteurs Territoire Espace
Qui créent des réseaux localisés d’acteurs. Qui sont le support
de relations sociales Il existe des configurations spatiales.
Les «acteurs institutionnels" (AI) ayant une existence institutionnelle c’est-à-
dire dotés de statuts juridiques opposables.
L'association du village passe de la catégorie du "groupe" à la catégorie du
"groupe productif" lorsque ses membres se fixent pour objectif commun de
sauvegarder son patrimoine. Lorsque l'association prise dans la catégorie
"Groupe productif" élargira ses liens à des groupes extérieurs (ex. spécialistes
du patrimoine, experts, …), elle peut être considérée comme partie prenante
d’un « acteur institutionnel » (AI). Elle acquiert une légitimité différente par
l'élargissement de ses liens à des acteurs reconnus, à une échelle supérieure
(ex. association de gestion du patrimoine, reconnue comme structure de projet
par un Conseil Général).
Ces catégories, plus qu’une définition statique, différencient les acteurs
selon les rôles qu’ils occupent. Les mêmes acteurs peuvent jouer plusieurs rôles
dans la réalité.
Ainsi, les statuts des acteurs et leurs échelles d'actions diffèrent. La notion
d'échelle renvoie à l'espace d'action dans lequel les acteurs opèrent. Au groupe
(G), nous assignons un même statut, une même échelle, au groupe productif
(Gp), des statuts différents, une même échelle et aux acteurs institutionnels
(AI), des statuts différents, des échelles différentes. Dans la troisième catégorie,
il y a imbrication des espaces d’actions des acteurs et constitution d’un réseau
multi-échelle.
37 | P a g e
B) Qualification des liens :

Conformément à l'approche théorique retenue, nous assignons à chaque


type d’acteurs des qualités reconnaissables (forme prédominante) en termes de
capital social. À partir de cette simplification méthodologique, nous associons
au groupe (G) la recherche du "vivre ensemble" (bonding) ; au groupe productif
(Gp) un objectif de production marchande ou non marchande (linking), donc du
"produire ensemble". Les liens peuvent être informels mais répondre à un
engagement réciproque des acteurs ; aux acteurs institutionnels (AI)
correspond en revanche, le rôle d’encadrement et d’organisation (bridging), où
les liens sont formalisés dans un but donné ("organiser ensemble"). Finalement,
le passage d'un type d'acteur à un autre correspond à un changement de rôle
et à la présence d'un lien prédominant.

Figure 3 : Correspondance type d'acteur / type de lien.

Chaque type d’acteurs peut se décliner selon une thématique (patrimoine,


tradition, économie,…) et produire des objets concrets ou symboliques (fête,
chemin touristique, zone d’activité …). Mais la confrontation des différents
types d’acteurs au sein des territoires peut amener à des conflits d’usage. Par
ce biais, nous pouvons mettre à jour les différentes stratégies et leur impact au
niveau spatial.14
14 DEBARBIEUX B.; 2002, "Territoire" in Dictionnaire de la géographie et de l'espace des
sociétés. Belin. Paris,pp. 910-912.
http://www.cybergeo.presse.fr/libergeo/hypergeo.htm

38 | P a g e
Conclusion :
En mobilisant l’approche théorique du capital social, privilégiant la typologie
bonding, linking, bridging, les relations sociales territorialisées peuvent
davantage être explicitées et leur impact spatial formalisé.
Notre démarche a consisté à produire une analyse qui se nourrit tant de la
dimension spatiale que sociale, deux approches complémentaires qui
enrichissent la territorialité des sociétés. La démarche proposée vise à une
meilleure compréhension des mécanismes de développement territorial. Notre
analyse permet, en effet, une avancée à propos des formes sociales et spatiales
mises en exergue par le développement territorial. Le capital social en tant que
producteur de territorialité aide également à l’expression des territorialités
cachées (Lardon, 2003).

39 | P a g e
CHAPITRE II) : INNOVATION ET
DEVELLOPEMENT TERRITORIAL :

40 | P a g e
Introduction :
Le concept d’innovation est communément restreint au domaine des
technologies, voire de la technique. Jusqu’aux années 1990, rares étaient ceux
qui parlaient d’innovation sociale, sauf, dans certains cas, pour mentionner
l’incidence probable du social sur l’émergence de l’innovation technique.
L’analyse s’arrêtait là. Cet article vise à élargir l’analyse de l’innovation en
proposant une réflexion sur sa dimension sociale, notion en usage depuis peu
dans la mouvance de la « nouvelle sociologie économique » (Lévesque 2001) et
de la « géographie socio-économique » (Benko et Lipietz, 2000). Le point de vue
que nous adoptons exige que l’innovation soit considérée autrement que
comme la simple insertion mécanique de la nouveauté technique dans la
production. Ce point de vue va au-delà de l’idée selon laquelle il existerait, en
aval de l’invention, un usage social prêt ou disposé naturellement à intégrer
une technique, un procédé ou un type particulier d’organisation des rapports
sociaux. Nous soutenons qu’il faut plutôt considérer la présence continuelle du
social tout au long du « processus de production de l’innovation », depuis
l’intuition de l’inventeur jusqu’aux différents mécanismes permettant son
institutionnalisation, en passant par les efforts nécessaires pour construire et
diffuser l’usage social de l’invention.
Ce point de vue ne nie pas le rôle du marché dans la production de
l’innovation, mais postule que celui-ci est enchâssé dans le social. L’analyse de
ce lien nous apparaît essentielle pour comprendre les différentes dynamiques
de développement qui prennent place sur des territoires, spécifiques certes,
mais en articulation avec des processus globaux.
Notre analyse de la place du social dans les processus d’innovation prend dans
cet article la forme d’un survol, sommaire il va sans dire, des différentes
perspectives élaborées pour étudier le processus de l’innovation. Nous
proposons une démarche qui conduira à revisiter les différentes étapes qui ont
jalonné l’évolution du concept d’innovation.
Ce chapitre est divisé en quatre parties. Dans un premier temps, nous
rappelons certaines bases posées par les analyses fondatrices de Schumpeter et
de Veblen, tout en constatant l’absence d’une réflexion spécifique sur
l’innovation de la part des classiques de l’analyse sociale. Dans un deuxième
41 | P a g e
temps, nous abordons l’innovation à partir des propositions des économistes
évolutionnistes. Nous reconstruisons l’élaboration d’une explication qui a vu
dans l’innovation sociale un processus cognitif qui se heurte à des résistances
sociales localisées ce qui pose le problème de la diffusion sociale et territoriale
de l’innovation. Dans un troisième temps, nous mettons l’accent sur le
renouvellement du concept d’innovation, renouvellement amorcé par des
auteurs qui proposent un cadre conceptuel et méthodologique qui voit
l’innovation comme un construit social aux multiples phases et aux multiples
facettes. Puis, dans un quatrième temps, nous concluons avec les enjeux de
l’innovation pour le développement territorial durable.
Nous soutenons que l’innovation est une construction sociale et territoriale,
dont la production et les effets dépendent des contextes socio-économiques
conflictuels et hiérarchisés, aussi bien locaux que mondiaux. Dans cette
optique, le territoire médiatise et institue des arrangements d’acteurs
productifs, des organisations et des preneurs de décision, permettant ainsi
l’émergence de cultures d’innovation spécifiques, mais pas isolées ni
indépendantes de contextes plus globaux.

Section 1 : Schumpeter fondateur de l’innovation :

Précisons-le dès le départ, dans les travaux des auteurs classiques de


l’analyse de la société et de son évolution, la notion d’innovation ne reçoit pas
une attention particulière. Cette absence d’intérêt s’explique, selon nous, par la
conception que lesdits auteurs ont de la transformation des sociétés, une vision
déterministe et unilinéaire. Cette conception, contre laquelle s’insurge Braudel
(1985), habite la pensée d’auteurs aussi importants que Durkheim, Spencer et
Marx. Ce n’est qu’à la fin du 19 e siècle que le concept d’innovation fait une
entrée déguisée dans le langage sociologique. Ceci se produit lorsque Tarde
(1890) utilise la notion « d’imitation ». Tarde explique l’évolution des sociétés
par le cumul d’inventions au quotidien, « d’innovations », qui modifient
graduellement le lot des comportements humains. Comme le propre de l’être
humain, affirme Tarde, est d’imiter ses semblables, lorsqu’un nouveau
comportement apparaît, ce dernier entraîne une réaction « épidémiologique »
où « l’innovation » est imitée dès lors que les conditions le permettent.

42 | P a g e
Cependant, Tarde se penche peu sur les conditions de cette imitation. Mais
cette
vision demeure marginale. Pour voir émerger une conceptualisation plus
complète des processus innovateurs, il faut attendre, d’une part, les analyses de
deux auteurs précurseurs, à savoir Schumpeter et Veblen, et d’autre part, que
les anthropologues mènent à terme leur réflexion théorique sur l’évolution et la
transformation culturelles à partir de grands travaux synthèses réalisés par
Rivers, Boas, Malinowsky ou Kroeber.

I) L’entrepreneur innovateur de Schumpeter :


La principale contribution de Schumpeter à l’analyse de l’innovation est celle
de l’entrepreneur innovateur. Schumpeter emprunte sa vision de l’entrepreneur
ou du chef d’entreprise à la notion de Führershaft qui renvoie au fait que,
dans tous les domaines de l’activité sociale, le chef a un rôle particulier. Les
aptitudes de ce chef se résument essentiellement à l’initiative et à la volonté.
C’est en la transposant dans le domaine de l’économique que Schumpeter en
fait dériver la notion d’entreprise et d’entrepreneur. L’entreprise est l’acte de
réaliser ; l’entrepreneur, l’agent qui réalise des combinaisons nouvelles de
facteurs de la production (Tremblay, 1989).
Pour Schumpeter, l’entrepreneur n’est pas l’inventeur d’une découverte. Il
est celui qui introduit cette découverte dans l’entreprise, dans l’industrie, dans
l’économie, soit le responsable de sa diffusion à proprement parler. Selon lui, la
société économique est dirigée par des décisions humaines, celles des
entrepreneurs, et non pas par des idéologies ou des classes sociales abstraites.
C’est en cela que la théorie de Schumpeter se distingue fondamentalement des
perspectives déterministes et macro sociales évoquées ci-dessus. Ainsi, le
changement découle de l’exercice réel d’une fonction et non de la fonction en
tant que telle : c’est-à-dire que quelqu’un est « entrepreneur » lorsqu’il met en
œuvre de nouvelles combinaisons ; il crée un contexte grâce auquel le cadre
d’intervention du social s’élargit, se transforme. Seule cette action de
dépassement correspond au rôle et à la fonction d’entrepreneur. Schumpeter
campe son analyse dans le milieu économique et voit un acteur transformateur
en toute personne en mesure de mettre en place une nouvelle combinaison

43 | P a g e
d’arrangements dans le cadre d’une entreprise, d’une organisation à finalité
économique.
Dans cette perspective, la fonction de l’entrepreneur consiste à surmonter
une série d’obstacles. Selon Schumpeter, l’innovation est une réponse créatrice
à ces obstacles. Trois grandes catégories de résistance à l’innovation peuvent
être identifiées. Premièrement, l’entrepreneur innovateur agit dans un contexte
d’incertitude, car compte tenu de l’information dont il dispose, il n’est pas
assuré que son projet aboutira. Il peut avoir recours à des données
rétrospectives, mais celles-ci apportent peu de certitude puisque personne ne
les utilise dans la voie qu’il propose. La deuxième catégorie d’obstacles paraît
relativement évidente. Schumpeter l’énonçait ainsi en 1935 : « Il est
objectivement plus difficile de faire du nouveau que ce qui est accoutumé et
éprouvé. » Enfin, la troisième catégorie est la plus importante à nos yeux. Il
s’agit de la réaction du milieu social à l’égard de l’innovation, ou « à toute
personne qui veut faire du nouveau » (Schumpeter, 1935). À cet égard,
Schumpeter disait : « Il n’est pas suffisant de produire un savon satisfaisant, il
faut encore entraîner le peuple à se laver 15. » Cette métaphore est toujours
d’actualité. Elle évoque le problème de la construction sociale de l’usage de
l’invention, ce qui est le propre de l’innovation.
Si ses travaux ont permis d’isoler le rôle de l’entrepreneur comme agent
central du changement dans les organisations à caractère économique,
Schumpeter n’a pas été jusqu’à étendre le rôle d’entrepreneur à d’autres types
d’acteurs du social, du politique, du culturel. Pour saisir toute la complexité liée
à la reconnaissance de l’usage, il faut faire le lien entre les travaux de
Schumpeter et ceux de Veblen.
II) Veblen et le rôle des technologies :
L’œuvre de Veblen constitue un apport important à
l’analyse économique de l’innovation, mais surtout à la
réflexion globale et interdisciplinaire sur ce sujet. Pour Veblen,
tout comme pour Schumpeter, la technologie ou, selon ses
mots, « l’état des techniques » (state of industrial arts), est le
facteur économique primordial et déterminant de l’évolution
sociale. Ce que Veblen entend par « technologie » se résume à
15 Il s’agit ici d’un extrait de Business Cycles (p. 243-244) repris dans Marty (1955
: 92).
44 | P a g e
deux séries d’éléments : d’une part, un système d’outils,
d’instruments, de machines, et, d’autre part, ce qui constitue
d’ailleurs pour nous l’aspect le plus important, un savoir-faire.
Veblen utilise aussi les expressions « capital intangible », «
capital collectif » et « avoir immatériel » en faisant référence à
ce savoir-faire technique qu’il juge plus important que les outils
et les instruments qui constituent le capital physique. Veblen
voit la technologie comme une « possession indivise du groupe
social, alors que les instruments que suscite cette technologie
peuvent fort bien être appropriés privément » (Corbo, 1973).
Veblen considère que la technologie ne sera efficace que si
elle trouve les conditions matérielles appropriées, si l’on
dispose des forces matérielles requises, et si elle se trouve dans
un milieu de diffusion ou un « milieu de propagation »
approprié. Dans une certaine mesure, la théorie de Veblen est
donc empreinte d’un certain « déterminisme technologique » ;
cependant, Veblen fait intervenir d’autres forces qui contribuent
à atténuer ce déterminisme que l’on serait porté à relever.
Parmi ces autres forces, mentionnons la « culture ». En effet,
Veblen est d’avis que la technologie n’est pas une réalité
statique, mais bien une réalité dynamique « qui évolue
constamment et dont le degré d’efficacité dépend de certaines
conditions précises ». « S’il est vrai que la technologie influence
la culture, il est aussi vrai que la culture peut faciliter aussi bien
qu’inhiber l’efficacité et le progrès de la technologie » 16 (Corbo,
1973, p. 295). Ici encore, on se rapproche d’une vision globale
et non pas seulement économique de la technologie.

Section 2 : les effets de l’innovation :

Comme nous venons de le voir, les travaux de Schumpeter et de Veblen


constituent des antécédents importants pour l’élaboration d’une analyse qui
enchâsse l’innovation dans le social. Mais ce sont les économistes dits «
évolutionnistes » qui complètent leur œuvre en proposant une vision globale
de l’innovation. Pour ce courant, l’innovation est un processus (Freeman,

16 (Corbo, 1973, p. 295)

45 | P a g e
1982)17, « un processus qui transmet des impulsions, en reçoit, raccorde les
idées techniques nouvelles et les marchés » (Le Bas, 1995), un processus de
résolution de problèmes, un processus d’apprentissage qui met en jeu des
connaissances, des savoirs, des compétences, des savoir-faire, des capacités et
des aptitudes (Winter, 1987).
I) L’effet spatial de l’innovation :
Conformément à la perspective évolutionniste, les innovations ont un effet
sur des dynamiques temporelles. Mais elles ont aussi un effet majeur sur le
territoire. Cet effet spatial réside dans le fait que l’innovation relève de la
combinaison de la découverte technique ou de l’invention et de la capacité
organisationnelle et économique d’une collectivité de les mettre en valeur. Or,
cette combinaison est un phénomène ponctuel. Comme l’affirme Perroux
(1986), l’innovation n’apparaît pas partout ni en même temps. Elle apparaît
dans des endroits précis où elle induit des changements dans les façons de
produire et, partant, de consommer, où elle change les normes productives, et
à partir d’où elle se diffuse.
Perroux situe la diffusion de l’innovation dans le contexte d’un processus
conflictuel qui oppose, d’une part, les pratiques de production et de
consommation induites par l’innovation, et, d’autre part, le potentiel d’un
milieu pour s’y adapter. Mais s’y adapter ne signifie pas simplement imiter,
comme l’a postulé Rostow (1960) dans son étude sur les étapes de la croissance
économique. Cela fait référence aussi, et surtout, aux actions volontaires
menées conjointement par des entrepreneurs et des organisations pour
s’approprier le processus innovateur, le développer, le prolonger, et générer une
capacité dynamique récurrente. Cela implique évidemment divers types
d’innovation (Perrin, 1985).
Une question se pose alors : comment un milieu peut-il s’adapter de façon à
créer des ensembles productifs capables de profiter de l’effet des innovations ?
Poser ce problème suppose renverser le point d’observation. Il faut se
demander comment les collectivités réagissent à la diffusion de l’innovation.
Plutôt que de voir comment l’innovation agit, il faut alors voir comment on peut
se reconvertir aux nouvelles pratiques productives induites par l’innovation,
soit en se spécialisant dans les types de production qui ont un potentiel

17 (Freeman, 1982) ; (Le Bas, 1995) ; (Winter, 1987)


46 | P a g e
dynamisant, soit en mettant de l’avant des conditions sociales qui rendent la
collectivité apte à innover (Fontan, Klein, Lévesque, 2003) 18.
Selon l’analyse évolutionniste, l’innovation est donc vue comme un
processus social qui se rattache aussi bien aux technologies ou systèmes
techniques, qu’au marché des biens et au marché du travail (Le Bas, 1995), ce
qui en fait un processus incertain, bien qu’il ne soit pas totalement aléatoire.
L’entreprise intervient à l’interface de ces divers éléments. Elle effectue alors
des médiations, des choix, dans le cadre de cet ensemble de faits sociaux dans
lequel elle s’inscrit. Selon cette vision, la diffusion des nouvelles pratiques
productives induites par l’innovation se réalise à travers les changements des
normes productives, des changements communiqués d’une entreprise à l’autre,
et donc d’un lieu à un autre, grâce à leurs interrelations productives. Cette
diffusion se fait d’abord dans les limites des entreprises qui contribuent à la
production induite par l’innovation, pour ensuite se généraliser à travers des
filières qui comprennent des combinaisons d’entreprises et d’acteurs.
II) L’effet systémique territorialisé de l’innovation
La diffusion du changement s’accompagne, voire provoque des
changements de type social qui relèvent de la structure sociale et des
caractéristiques culturelles des divers milieux. Ces changements concernent
l’aptitude des collectivités à s’adapter au changement technologique induit par
les différents types d’innovation et à se les approprier, générant ainsi à leur tour
une capacité récurrente de mettre en valeur des innovations et de produire la
croissance. La combinaison des changements sociaux, lesquels incluent la
structure organisationnelle et sociale d’une collectivité, ainsi que la capacité de
se mettre au diapason des innovations diffusées à travers les filières, constitue
des conditions pour l’émergence de systèmes productifs caractérisés par
l’innovation dans des régions et des milieux précis (Lundvall, 1988 ; Wolfe, 2002
; Braczyk, Cooke, Heidenreich, 2003).
Plusieurs chercheurs ont abordé les rapports de l’innovation au territoire
dans ce type de lieux en se servant des notions de « milieux innovateurs »
(Aydalot, 1986 ; Maillat, 1992), de district industriel (Becattini, 1991 ; Piore et
Sabel, 1984), ou de technopoles (Benko, 1991).

18 (Fontan, Klein, Lévesque, 2003).

47 | P a g e
Dans tous les cas, nonobstant les différences d’approche, ces notions ont été
utilisées pour désigner des modalités d’agencement de la technologie, du
territoire et des organisations d’une collectivité (Storper, 1997). Il en découle
des collectivités où production et société s’imbriquent en configurant des
systèmes territoriaux de production. La coordination des différentes phases de
ces systèmes et le contrôle de la régularité de leur fonctionnement ne sont pas
assujettis à des règles préétablies et à des mécanismes hiérarchiques, mais au
contraire sont soumis à la fois au jeu automatique du marché et à un système
de sanctions sociales infligées par la communauté. La contiguïté territoriale
permet au système territorial des entreprises de tabler pratiquement sur des
économies d’échelle liées à l’ensemble du processus productif, sans perdre
toutefois de leur flexibilité et de leur adaptabilité aux divers aléas du marché
grâce à la segmentation de ce processus (Klein, Tremblay, Fontan, 2003).
L’effet d’agglomération de ces systèmes territoriaux incite à la mise en place
de coopérations locales, permettant de prendre en charge collectivement un
ensemble de problèmes productifs individuels et d’assurer ainsi une
gouvernance locale. C’est en cela que réside la synergie induite par ce type de
systèmes. Cette synergie est rendue possible par le fait que les entreprises
s’inscrivent dans des processus de production de nature équivalente et que
l’objectif des processus d’apprentissages collectifs mis en place vise à résoudre
les difficultés communes. La mise en œuvre de ces solutions implique des
infrastructures nouvelles et s’exprime par la volonté de renforcer les
partenariats entre les grandes firmes, les PME, les institutions de haut savoir
(universités, instituts de recherche), le pouvoir local (municipalités, organismes
locaux) et les institutions gouvernementales.
L’analyse des rapports de l’innovation au territoire met en relief l’effet de
système créé par le renforcement des liens entre les acteurs économiques,
sociaux, politiques et culturels partageant un même espace géographique, dans
un contexte d’interrelations réticulaires construites à l’échelle mondiale. Le lieu
est plus qu’une localisation. Il est un système. Il existe un « effet de lieu » qui
oriente l’action des acteurs. Cet effet est économique, politique, social, culturel
et idéologique. C’est l’effet de lieu qui conduit à la structuration hiérarchisée de
systèmes locaux, à la structuration du local, en tant que résultat des

48 | P a g e
agencements territoriaux des étapes et acteurs d’un réseau globalisé (De
Bresson et Amesee, 1991 ; Holbrook et Wolfe, 2002 ; Tremblay, 2003)19.

Section 3 : Le renouvellement du concept d’innovation : vers


l’innovation sociale

La production récente sur le thème de « innovation et société » sort des


sentiers tracés par les travaux des économistes évolutionnistes et par les
auteurs qui s’en inspirent. Les écrits de Chambon, David et Deverey (1982) sur
l’innovation sociale, de Flichy (1995) sur l’innovation technique ou ceux de Alter
(2000) sur l’innovation ordinaire, font état de l’émergence d’une nouvelle
approche de l’innovation. Pour cette nouvelle approche, il s’agit moins
d’expliquer les liens entre l’innovation et la croissance économique (Amable,
Barré et Boyer, 1997) que de comprendre les processus hétérogènes
d’innovation porteurs de changement social aux échelles méso-sociale et
micro-
Le renouvellement du concept d’innovation est aussi en corrélation avec la
redécouverte des travaux de Polanyi (1944), qui redéfinit le champ de ce qui est
sociale économique. Rappelons que Polanyi définit l’économie comme un
ensemble dynamique de processus sociaux en continuelle transformation dont
découlent des formes d’intégration relevant de la réciprocité (logique
symétrique), de la redistribution (logique centralisatrice) et de l’échange
(logique de marché). Dans cet ensemble de processus, l’innovation peut être
vue comme étant traversée par un double mouvement d’appropriation et de
territorialisation.
Le mouvement d’appropriation est associé au processus de définition de
l’usage social de l’invention, donc à sa propriété et aux normes entourant la
généralisation de son usage. Ce processus d’appropriation se fait généralement
dans la négociation, mais aussi dans l’imposition. Quant au mouvement de
territorialisation, il consiste, selon nous, en la définition du cadre spatial de
l’innovation, ce qui comprend l’imbrication des territoires dans une hiérarchie
spatiale. Une hiérarchie spatiale spécifique au domaine visé par l’innovation se
met en place, puisque l’usage social suppose une mise en relation différente
19 Bresson et Amesee, 1991 ; Holbrook et Wolfe, 2002 ; Tremblay, 2003 ;
Lundvall, 1988 ; Wolfe, 2002 ; Braczyk, Cooke, Heidenreich, 2003 ; Aydalot,
1986 ; Maillat, 1992
49 | P a g e
d’éléments sociaux, c’est-à-dire des déplacements d’objets matériels et
immatériels. Le mouvement de territorialisation structure à son tour les
modalités de reproduction du social en agissant sur les flux existants : les
renforçant, les réduisant, les orientant, les réorientant (Fontan, Klein, Lévesque,
2003). Il y a bien des liens entre innovation et territoire, comme nous l’avons
rappelé ci-dessus, mais ces liens prennent place dans un contexte de
redéfinition des hiérarchies sociales et des relations de pouvoir.
I) L’expérimentation sociale et les relations avec le
pouvoir :
La revue française Autrement a amorcé une réflexion au milieu des
années 1970 sur l’innovation dans un contexte de relations de pouvoir. Cette
réflexion a mis à contribution des penseurs pour lesquels l’innovation sociale
correspond à de nouvelles expériences — formelles ou informelles — à
caractère social. L’innovation est analysée surtout sous l’angle politique en lui
donnant une fonction particulière, celle d’être le moyen à partir duquel il est
possible de transformer la société. C’est ainsi qu’est introduite dans la réflexion
sur l’innovation la notion d’« innovation sociale », caractérisée selon Chambon,
David et Deverey (1982) par trois aspects :
Le premier est d’ordre explicatif. L’innovation sociale n’est pas gratuite, elle est
le produit d’un besoin, d’un désir, d’une aspiration, ou, encore, elle découle
d’une recherche de solutions à un problème social. Fait important à noter, cette
réponse se construit localement. Pour les différents auteurs concernés, le local
est le lieu par excellence d’émergence de l’innovation sociale. Elle ne découle
pas des mécanismes ou des processus nouveaux mis en scène par les grandes
organisations ou institutions, mais des actions localisées et localisables. En ce
sens, bien qu’une politique gouvernementale puisse difficilement être
considérée comme une innovation sociale, elle peut être traitée comme étant
l’appropriation par l’État d’une innovation mise de l’avant à l’échelle locale.
Le deuxième aspect est d’ordre moral et politique. L’innovation est
politiquement orientée. Elle vise une amélioration de la qualité de vie. Elle
apparaît en réponse à ce qui est vu comme l’incompétence des grandes
institutions sociales considérées comme incapables d’assurer cette qualité. Le
projet politique repose davantage sur le « faire autrement » que sur le modèle
autoritaire et hiérarchisé des grandes institutions. L’innovation ainsi vue n’est
50 | P a g e
pas nécessairement en rupture avec les grandes institutions, ce qui permet
qu’elle puisse remonter la filière institutionnelle et provoquer des changements
au sein de cette dernière. C’est ce que Morin présente comme « la déviance qui
en arrive à faire tendance » (Autrement, 1976, p. 110).
Le troisième aspect est d’ordre économique : pour que les innovations
perdurent, il leur faut un soutien financier. Plus les besoins financiers sont
importants, plus il est difficile de ne pas faire financer l’expérience sociale par
l’État. Se pose alors la question de la difficile relation entre l’innovation sociale
et l’État.
Pour faire reconnaître l’usage social d’une expérience novatrice, l’analyse
des tactiques utilisées par des innovateurs sociaux, selon Chambon, David et
Deverey (1982), rend compte d’une stratégie de « court-circuitage », c’est-à-dire
de contournement des obstacles, pour faciliter une mise en relation entre
l’entrepreneur, au sens schumpeterien, et les décideurs de la sphère politique.
Ce contournement fait en sorte que l’innovateur social va passer outre tout ce
qui se présente comme obstacle entre lui et un lieu de pouvoir. L’innovateur
individuel ou collectif cherche donc à réunir tous les moyens qui lui
permettront d’influencer tout preneur de décision. La finalité de son action est
d’établir une relation de confiance avec un décideur afin de réduire les zones
d’inconfort et d’incertitude qui empêchent la reconnaissance de ses
propositions ou de ses demandes par des décideurs politiques. L’entrepreneur
social entreprend donc un travail d’apprivoisement des réseaux sociaux
d’influence. Sur ce point, qui est extrêmement important, ce n’est pas tant la
nature particulière d’une stratégie utilisée par un acteur qui nous intéresse que
la signification de cette dernière, à savoir l’idée de mobilisation de ressources
pour contourner des obstacles, pour faire émerger une « décision » capable de
modifier le cadre d’action dans la société (une nouvelle loi, de nouvelles
normes). La construction de l’usage social, la cristallisation de l’innovation
sociale se nourrissent de solutions mises en forme pour trouver une réponse
effective au conflit qui oppose l’entrepreneur social à un milieu qui lui est
hostile. L’enjeu tient à la diffusion et à la reconnaissance de la légitimité d’un «
concept ou d’un projet social » : les entreprises d’insertion dès 1980, le
commerce équitable au début des années 1990, les revendications
altermondialistes depuis le milieu des années 1990.

51 | P a g e
On peut ici établir un parallèle avec les résistances sociales évoquées par
Veblen. Pour surmonter les résistances, l’entrepreneur social utilise un réseau
non pas construit au hasard, mais directement lié aux chaînes décisionnelles
qui lui sont favorables. Et ce réseau se construit non pas parce que l’acteur visé,
l’élu devenu ministre par exemple, est socialement enclin à la nouveauté, mais
parce que ce dernier trouve un avantage politique à cette reconnaissance. Le
politicien et l’innovateur jouent la carte du capital politique qu’ils cherchent à
valoriser par des alliances stratégiques. La médiation entre l’innovateur et le
législateur ne se nourrit pas de générosité, mais elle s’alimente d’intérêts
convergents et de compromis20.
II) La construction des réseaux sociaux d’innovation :
Dans la lignée de la sociologie interactionnaliste de Mead (1934), les travaux
de Lazarsfeld (1944) et de Katz (1955), pour ne mentionner que ces deux
chercheurs, mettent en relief le fait que l’échange d’information ne se fait pas
sans filtrage social. L’échange d’information entre un émetteur et un récepteur
de message se réalise en fonction d’une reconnaissance préalable de l’utilité de
l’information par un leader d’opinion, une personne influente et significative
pour le récepteur du message. Le circuit de la communication comprend une
part de doute, de méfiance, de peur face à la nouveauté, ou encore une part
d’incommunicabilité de l’information. Le leader d’opinion est alors perçu
comme un médiateur positif ou négatif qui permet de lever ou de confirmer le
doute, ou encore d’interpréter l’information de façon telle que le message
puisse ou ne puisse pas passer.
Ce constat de communication procédant par un flux à deux temps (two
step flow) implique que la construction de l’usage social d’une invention a
tout avantage à passer par l’intermédiaire de leaders d’opinion. L’entrepreneur
social désirant voir son invention se diffuser se met en relation avec les leaders
d’opinion concernés. Ce dernier point introduit l’apport des travaux de Latour
(1988) et de Callon (1989) sur l’association étroite qu’il y a entre innovation et
réticulation. Selon Callon, l’innovation n’est pas le fruit d’une intuition géniale
issue du cerveau d’une seule personne. Au contraire, l’innovation est un
processus auquel participe un nombre important d’acteurs, lesquels collaborent

20 Autrement, 1976, p. 110

52 | P a g e
chacun à sa façon à la production de ce qui, après coup, paraît être un produit
unique.
L’innovation s’élabore ainsi dans la transformation de l’intuition. Elle relève
de l’ordre du processus et non de l’état de fait. Elle prend un peu plus de
consistance au fil des contributions de chacun des acteurs interpellés par le
processus innovateur. Ces contributions ne se font pas sans conflits. Il y a
négociation entre des points de vue plus ou moins convergents et parfois
divergents : l’innovation s’établit ainsi dans la négociation d’une entente, d’une
convention. L’innovation technique, nous dit Callon, est une information qui se
fabrique au fur et à mesure que se réalisent des négociations entre des acteurs
rattachés à des réseaux au sein de systèmes hiérarchisés d’innovation.21

Section 4 : Les enjeux de l’innovation pour un développement


durable des territoires :

Face aux défis que lui pose l’économie mondialisée, la voie


choisie par la
France – comme par nombre de pays développés – est celle de
l’innovation.
Dans le contexte actuel, « l’avantage concurrentiel des nations
22
» – et des territoires en général – semble bien ne pouvoir
emprunter que cette voie.
Mais quelles formes doit-elle prendre ?
Le terme même d’innovation, qui désigne, stricto sensu, la
transformation d’idées en réalisations, est presque toujours
utilisé dans un sens plus large, englobant, dans les discours
officiels et médiatiques, la recherche et le développement. Et
souvent, il ne désigne que les technologies de pointe, comme le
montre Thomas Durand dans sa critique du modèle linéaire de
l’innovation23 , où l’on voit que l’intérêt (indéniable) de
l’innovation pour le développement futur d’un territoire se

21 Jean-Marc Fontan, Juan-Luis Klein, Diane-Gabrielle Tremblay


http://www.cairn.info/revue-geographie-economie-societe-2004-2-page-115.htm
22 Porter, 1993.
23 Cf. complément B : Thomas Durand, « Par-delà la R&D et la technologie : vers
d’autres formes d’innovation ».
53 | P a g e
traduit trop souvent par une volonté politique de développer de
nouvelles technologies, et débouche in fine sur des actions
publiques en faveur de la recherche fondamentale.
Cette orientation, voire cette fascination pour le high-tech,
que l’on peut aisément comprendre, est néanmoins contre-
productive. L’innovation peut aussi concerner le low-tech,
même s’il est rare qu’elle ne laisse aucune place à la
technologie, à l’heure d’Internet et de Google. Et les actions
dans lesquelles l’imagination pratique, le relationnel, l’astuce,
jouent un rôle important, ne sont pas les plus faciles. La mise en
œuvre concrète d’une invention sur le marché est un processus
complexe qui impose de compléter les percées technologiques
par des mesures organisationnelles et sociales demandant
souvent beaucoup d’imagination et de savoir-faire. Si les
chercheurs ont un rôle important à jouer là, il n’est pas toujours
celui que laisserait penser le modèle classique, théorique, de
l’innovation. En effet, dans les entreprises, la moitié des
innovations sont suggérées (ou imposées) par les clients et les
fournisseurs. Un quart sont initiées par des opérationnels :
commerciaux, producteurs, services d’après-vente… qui n’ont
rien à voir avec les bureaux d’études ou de R&D. Ce qui
n’empêche pas la compétence des chercheurs d’être capitale,
dans une majorité des cas, pour faire aboutir les innovations, et
non plus pour les générer.
Sur un plan plus général, au-delà de l’entreprise, les enjeux
sont aujourd’hui ceux du développement durable :
environnementaux, sociaux, économiques et politiques, et qui
plus est très liés entre eux. Il apparaît que la France peut jouer
sur plusieurs tableaux, en améliorant ses performances dans les
hautes technologies afin de disposer d’une industrie puissante
et durablement en avance sur les pays qui ne peuvent compter
que sur des atouts non durables : main-d’œuvre bon marché,
matières premières, par exemple. Elle a aussi la capacité
d’innover de façon singulière, voire unique, dans des domaines
où elle dispose d’atouts incontestables en termes de « qualité
de vie ».

54 | P a g e
Les territoires sont tous engagés dans des démarches de
développement durable qui déboucheront difficilement sur des
résultats satisfaisants en termes de maîtrise de l’énergie,
d’émission de GES, d’usage des espaces naturels, etc. sans de
multiples innovations. Nous traiterons des perspectives
révolutionnaires ouvertes par l’économie quaternaire et
l’économie de fonctionnalité24 , ainsi que des approches
récentes en matière d’urbanisme, de bâtiment et
d’agriculture25.
Le développement durable a trop longtemps été perçu dans
sa seule dimension environnementale. Il comporte aussi
d’importants aspects économiques et sociaux 26 . En organisant
les assises de l’environnement et non celle du développement
durable dans sa globalité, on a pris le risque de bride
l’expansion. Il aurait fallu revenir aux sources d’un
développement « soutenable », c’est-à-dire négocié dans une
vision de long terme entre les acteurs, parties prenantes des
trois piliers : l’environnemental, le social et l’économique.
En effet, poussées à l’extrême, les revendications
environnementalistes animées par le principe de précaution
peuvent paralyser l’action. Il y a des freins réglementaires
croissants à l’innovation notamment en matière
d’expérimentation animale ou végétale. On peut s’interroger
sur les OGM et la recherche médicale sans pour autant en
empêcher l’étude chez nous, alors qu’ils se développeront de
toute façon ailleurs. Et il sera difficile d’augmenter la production

24 Cf. complément E : Nicolas Buclet, « L’économie de fonctionnalité : un moyen


de repenser la relation entre satisfaction des besoins et modes d’échange » et
Michèle Debonneuil, « L’économie quaternaire, nouveau modèle de croissance et
réponse immédiate à la crise ».
25 Cf. complément J : Pierre Chapuy, « Le développement durable, nouveau
paradigme ou continuité ? »
26 Le développement durable (rapport Brundtland, 1987) est « un développement
qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des
générations futures de répondre aux leurs ». C’est une traduction approximative
du concept de « sustainable development » qui ne se réduit pas aux
problématiques environnementales (milieux naturels, pollutions, ressources,
risques, qualité de vie, etc.), mais comprend deux autres piliers, économique (la
croissance) et social (l’éducation, la santé et le respect des libertés des hommes
dans les entreprises, la société et sur la planète).
55 | P a g e
agricole si l’on s’impose comme contrainte de réduire de 50 %
les produits phytosanitaires d’ici à 2018, comme nous y invite le
Grenelle de l’environnement.
De leur côté, les entreprises ont mis du temps à
comprendre ce qu’était le développement durable. La quasi-
totalité des dirigeants ont accueilli le terme comme la énième
fantaisie des environnementalistes anglo-saxons, ne concernant
en rien les gens qui travaillent sérieusement. Vers la fin des
années 1990, quelques grandes sociétés ont néanmoins
compris qu’il valait mieux afficher une certaine sensibilité à ce
nouveau concept, dont elles ont confié la gestion à leur
direction de la communication. Un premier virage a été pris au
début de la décennie 2000 avec la loi sur les nouvelles
régulations économiques (dite NRE), qui a obligé les sociétés
cotées à rendre compte dans leur rapport annuel de leur
gestion sociale et environnementale.
L’application de la loi n’a été ni massive ni enthousiaste, mais
grâce à elle les entreprises ont commencé à saisir ce que
recouvrait l’expression « développement durable ».
Les années 2000 ont constitué une période d’apprentissage
pour les dirigeants d’entreprise, et une étape décisive devrait
être franchie avec la publication, en septembre 2010, de la
norme ISO 26000 sur la responsabilité sociétale des
organisations. Elle détaillera les sept domaines du
développement durable : la gouvernance, les droits de
l’homme, les relations et conditions de travail, l’environnement,
la bonne pratique des affaires, les relations avec les
consommateurs et l’engagement sociétal. Simple référence, au
départ, on peut imaginer qu’elle prendra de l’autorité au fil des
années. En se référant à ce qui s’est passé pour la qualité, on
peut penser que dans quelques années les entreprises qui ne
seront pas labellisées ISO 26000 seront écartées des appels
d’offre, comme le sont aujourd’hui celles qui ne sont pas
certifiées ISO 9000.

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Toute contrainte est une opportunité, et le développement
durable est donc une chance extraordinaire à saisir par les
entreprises et les collectivités locales dynamiques. Les défis de
recyclage, de retraitement, d’économie d’énergie, sont porteurs
de réponses innovantes et profitables. Dans le domaine
alimentaire comme dans l’éthique de production, la traçabilité
va s’imposer et entraîner le renforcement de la proximité et du
raccourcissement des chaînes, du producteur au
consommateur. De surcroît, le développement durable va dans
le sens d’une production locale (pourquoi produire ailleurs ce
qui peut l’être ici sans coût de transport ni émission de CO2 ?).
C’est une barrière non tarifaire aux importations lointaines de
pays à bas coût.
Quant au principe de précaution, son application
maximaliste pourrait être un frein inquiétant à l’innovation. Si
avant d’agir ou de lancer un produit voire une recherche ou une
expérimentation, on doit prouver que cela ne comporte
absolument aucun risque, on risque fort de paralyser l’action. Il
n’y a pas d’action sans risque.

I) Les enjeux sociaux :


Les principaux enjeux sociaux sont ceux de la diversité sociale, de la mixité
intergénérationnelle et de la cohésion sociale.
À une époque où le vieillissement de la population est, dans certaines
régions, une préoccupation majeure, l’enjeu du dynamisme des habitants, lié à
la diversité sociale et à la mixité intergénérationnelle, est capital. Certains
auteurs voient même dans l’importance et le dynamisme de leur « classe
créative » ce qui fait la différence entre les territoires qui n’ont pas d’avenir et
ceux qui en ont un27 .
L’un des atouts majeurs d’un territoire est l’harmonie sociale. Son
attractivité, c’est-à-dire sa capacité à attirer des hommes et des activités sur son
sol, est multifactorielle. Entrent en ligne de compte le climat, la beauté des
paysages, l’accessibilité, les services publics et privés offerts, leur coût, mais
aussi des facteurs plus subjectifs et néanmoins réels comme la qualité des

27 Florida, 2002, 2008.

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relations sociales, l’intensité de la vie associative, toutes choses que l’on peut
englober dans un concept plus large, la qualité de vie.
Le périmètre de cette dernière n’est pas facile à cerner car elle intègre des
biens libres : l’air que l’on respire, la lumière du jour, l’harmonie des relations
quotidiennes, la civilité des comportements, la sécurité des biens et des
personnes. Que ceux-ci viennent à se dégrader et la qualité de vie chute.
Certains territoires de l’ouest de la France sont devenus attractifs pour des
populations de retraités mais aussi de jeunes employés, ouvriers ou cadres
moyens qui fuient l’Île-de-France et vont s’implanter dans des villes et des
bourgs où le prix des logements est moins élevé et les conditions de
vie meilleures.
Le coût de la vie est certes un critère ambivalent : sa faiblesse contribue à
l’attractivité d’un territoire, mais un territoire très attractif se caractérise par
des coûts de la vie plus élevés, ne serait-ce que pour le logement. On peut
envisager que ces écarts se traduisent dans les rémunérations et notamment
dans le salaire minimum qui pourrait varier selon les territoires 28. Cette
évolution modifierait la compétitivité relative des territoires, augmentant les
chances des moins favorisés d’attirer des activités sensibles au coût du Parmi
les jeunes de 16 à 25 ans, 8 % sont au chômage, mais si l’on rapporte ce
pourcentage aux 40 % de cette tranche d’âge appartenant à la population
active, le taux de chômage y est de 20 %. Plus positivement, on peut quand
même en déduire que parmi ceux qui ont échoué à l’école faute de maîtriser les
savoirs de base, plus des deux tiers ont prouvé qu’ils pouvaient néanmoins
s’insérer dans le monde du travail.
L’apartheid urbain se renforce dans nos mégalopoles et la carte scolaire ne
contribue pas à la mixité et à l’intégration. Comment réussir dans des écoles où
50 % à 80 % des enfants ne parlent pas couramment le français ? Travail peu
qualifié.
L’enjeu de la cohésion sociale concerne des quartiers entiers de nos villes
dont des millions d’habitants sont marqués par une forme d’apartheid urbain,
la mixité sociale disparaissant à mesure que progresse la tendance de
différentes classes à vivre entre soi (33). La concentration des handicaps dans

28 Laurent Davezies propose depuis longtemps d’étudier la faisabilité de Smic


régionaux.
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les zones urbaines sensibles n’est pourtant pas une fatalité. En Grande-
Bretagne, par exemple, les populations de même origine vivent dans les mêmes
quartiers.
Mais dans le quartier indien de Londres, les riches et les pauvres se côtoient.
Ce qui est de moins en moins le cas chez nous. La France s’est engagée ces
dernières années dans des politiques volontaristes, mais souvent implicites de
discrimination positive. L’ambition est généreuse, mais les résultats sont timides
et controversés. Certains auteurs, comme Malika Sorel (2007), avancent même
que ces politiques, contestées aux États-Unis où elles sont nées, provoquent
surtout des effets pervers contraires aux effets recherchés.
Il faut réussir l’intégration des populations immigrées, et cela passe
forcément par de fortes interventions publiques pour corriger les tendances
naturelles du marché à concentrer les inégalités et les pouvoirs dans les mêmes
lieux et aux mains d’acteurs plus soucieux de profit à court terme que du
développement harmonieux à long terme.
L’éducation des jeunes issus des milieux les plus défavorisés est aussi un
enjeu majeur. « Il n’est de richesse que d’hommes éduqués, épanouis et
porteurs de projets dans une société de confiance (34) » , et l’on sait qu’un
jeune sur cinq entrant en sixième ne sait pas lire et écrire correctement.
L’Europe connaît un déficit démographique, mais la France souffre en plus d’un
système éducatif qui produit 20 % de jeunes en échec scolaire dont une partie
met plusieurs années à trouver un emploi (il faut sept ans pour qu’une
génération nouvelle entrant sur le marché du travail rejoigne le taux d’emploi
de ses aînés). La France, comme l’Europe, doit se préoccuper du vieillissement ;
en
2025, l’âge médian de l’Europe des vingt-cinq 29 sera de 50 ans contre 42
aujourd’hui et 30 dans les années 1960. Il va manquer 25 millions d’actifs dans
la tranche des 25-49 ans dans l’Union européenne (dans le périmètre
« Europe des vingt-cinq »), et il faudra donc probablement ouvrir les frontières
pour répondre aux besoins de main-d’œuvre dans de nombreux métiers.
Les déficits quantitatifs et qualitatifs de professionnels seront d’autant plus
critiques que les contraintes du développement durable vont exiger plus de
29 Commission des Communautés européennes, 2005

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compétence et de polyvalence. On peut donc craindre un frein au
développement des innovations dans de nombreux domaines.
II) L’enjeu économique :
La question du contenu qualitatif de la croissance du PIB est posée.
L’augmentation du PIB (un flux instantané en valeur monétaire) peut se faire au
prix de la destruction de valeurs patrimoniales de long terme (un stock de
ressources). Dans bien des domaines, l’accumulation de quantité a entraîné la
baisse de qualité. Songeons aux relations humaines : la multiplication des
moyens de communication n’empêche pas la solitude et l’isolement de se
développer plus que jamais. Une croissance plus riche en qualité pourrait aussi
signifier plus de bien-être.
Sans aller jusqu’à la décroissance prônée par certains, la conjonction du
vieillissement des populations, des déficits publics et sociaux, du
renchérissement de ressources naturelles devenues plus rares et convoitées
(eau, énergie, espace…) et des contraintes issues du Grenelle de
l’environnement et des engagements européens en la matière sont autant de
facteurs qui contribuent à des perspectives de croissance molle en Europe.
Les déficits publics creusent l’endettement, et l’augmentation de ce dernier
affaiblit la croissance30. Or la France a le plus fort taux de dépenses publiques
de l’OCDE, après la Suède. L’écart est de 6 points de PIB par rapport à la
moyenne communautaire, soit l’équivalent de 120 milliards d’euros. Même si la
répartition des charges entre le budget public et les dépenses privées peut
amener à nuancer cet écart, il est avéré qu’il existe des marges d’amélioration
de la productivité des services publics, dont la modernisation suppose une
restructuration de la dépense publique. L’excellence des administrations est
indispensable à celle des entreprises.
Cette modernisation de la fonction publique passe par la réduction de ses
effectifs, comme partout ailleurs en Europe et par l’amélioration de ses

30 Comme l’ont montré empiriquement Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, en


analysant les liens entre hausse du PIB et niveaux d’endettement public, à
différentes époques et dans
44 pays (Reinhart, 2009).

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performances. La réforme de la Lolf pouvait laisser espérer qu’on en prendrait
le chemin. Les rapports de la Cour des comptes et l’analyse de François
Écalle 31montrent qu’il ne suffit pas de ne remplacer qu’un fonctionnaire sur
deux partant à la retraite pour moderniser les services publics. Cette façon de
faire risque même de dégrader leur situation sans que la dépense diminue pour
autant.
La dérive des dépenses publiques dure depuis plus de trente ans. En
1970, elles se situaient à 40 % du PIB. La barre des 54 % a été franchie au milieu
des années 1990. Au tournant du siècle, le retour de la croissance avait permis
d’alléger provisoirement la barque. La crise financière de 2008 a fait sauter tous
les verrous du déficit budgétaire. Avec un déficit atteignant
8 % du PIB en 2009, on a mis l’économie sous morphine. Nul ne sait dans quel
état elle sera le jour où le sevrage s’imposera pour des raisons de coût et de
réalité économique. C’est sans doute une longue période de rigueur que les
Français devront accepter pour éviter que le poids de la dette publique
n’étouffe les générations futures : estimée à 22 500 euros par habitant et au
triple par actif, elle double encore si l’on tient compte des engagements non
provisionnés de l’État (selon les normes comptable IFRS).
Le niveau de vie des classes moyennes paraît être un nouvel enjeu du futur.
Elles devront payer l’essentiel de la facture, avec le risque d’une paupérisation
qui pourrait être accentuée par les nouvelles réglementations énergétiques et
environnementales. Nombre de biens immobiliers n’étant plus aux normes
verront leur valeur amputée du montant des sommes nécessaires à leur mise
en conformité. Les ménages pauvres en revenus, dont le tiers sont propriétaires
de leur logement, risquent de voir leur capital se déprécier.
La fluidité du marché du travail, qui dépend entre autres de la mobilité des
actifs, sera également pénalisée par la difficulté accrue et les délais plus longs
de revente et d’achat des logements.32

31 Cf. complément V : François Ecalle, « Les innovations organisationnelles dans les services de
l’État ».
32 Réf. Conseil d’analyse économique

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Conclusion :
Étudier l’innovation, c’est rendre compte d’un processus porteur d’un
ensemble de dimensions appelées à être déterminantes et à occulter les autres
en fonction de la nature de ce qui est innové. Le processus d’innovation est
certes technique et économique, il est tout autant social que politique et
évidemment il a une portée culturelle. Étudier une innovation c’est mettre en
lumière les particularités sociales, techniques, économiques, politiques et
culturelles qui sont mises de l’avant par des acteurs individuels et collectifs. Cet
ensemble d’éléments trouve corps et sens du fait qu’il prend place à une
période et en un lieu précis. Dès lors, tant le territoire que la dimension
temporelle sont importants et donc à prendre en considération.

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Conclusion générale :
Aujourd’hui le « développement durable » – ou pour certains
développement « Soutenable », selon l’expression anglaise de « sustainable
development » – est une de ces dynamiques majeures à l’œuvre dans
nombre de pays et d’économies, à différentes échelles, des individus aux
gouvernements, de l’échelle locale jusqu’au niveau planétaire. Son influence
apparaît aujourd’hui plus ou moins forte selon la nature des problèmes qu’il
couvre ou intègre, l’importance de leur prise en compte dans les choix publics
ou privés, par les collectivités publiques, les entreprises, comme par les
consommateurs et/ou les citoyens.
Le développement territorial implique que chaque territoire doit construire,
par une démarche interne, son propre modèle spécifique de développement.
Car ce qui a réussi sur un territoire donné à un moment donné peut fort bien ne
pas réussir dans un autre territoire.
Réussir le développement territorial suppose sur la nouveauté qui pourrait
se tenir à partir de l’innovation accélérée et l’augmentation du capital social.
En guise de conclusion, mon travail élaboré était une bonne expérience, ce qui
m'a fait apprendre la patience, l’enthousiasme à lire de nouveaux ouvrages et
trouver les meilleures méthodes de recherches.

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