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C h a m p F r e u d i e n

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ET LE DÉSIR

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DU PSYCHANALYSTE

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ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VIe ^
La première édition de cet ouvrage
a été publiée en 1982 aux éditions Navarin.

En hommage à Jacques Lacan

isbn 2-02-025706-8

© Éditions du Seuil, janvier 1996

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une


utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque
procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue
une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Parfois, quelque chose en moi me pousse vers une
synthèse, mais je résiste.
S. F r e u d ,
lettre à W. Fliess du 16 avr. 1900.

Le vrai n ’est peut-être qu’une seule chose, c’est le


désir de Freud lui-même, à savoir le fa it que
quelque chose, dans Freud' n’ajamais été analysé.
J. L acan,
le Séminaire, XI, p. 16.
AVANT-PROPOS

L’interprétation moderne de la psychanalyse depuis quelques


années s'oriente vers un relativisme plus ou moins sceptique : relativité
de l'œuvre de Freud par rapport aux préjugés de son temps, par
exemple sur la femme ; relativité de Freud par rapport à ses élèves ;
et, aujourd'hui, mise en perspective de son discours avec celui de Lacan.
Relativiser Freud en émoussant le tranchant de sa découverte est
une tendance actuelle qui, selon nous, tient sa consistance du fait
qu'une question n'est pas posée à la psychanalyse. Cette question est
celle du désir de Freud et de l'origine de la psychanalyse. Or, nous
avons appris, grâce à Lacan, à lire Freud d'une façon telle que nous
devons appliquer à son œuvre les principes mêmes dont elle se recom­
mande et les règles de l'interprétation qu'elle explicite. Freud est relatif
par rapport à lui-même. C'est en effet une conséquence du discours
freudien lui-même qu'il ne dispense pas son inventeur de parler d'un
lieu qu'il ignore. Comme ce lieu est celui de son désir, la problématique
que nous soulevons nous est dictée naturellement par son inventeur.
Quel est le désir de Vanalyste ? Cette question cruciale, nous la posons à
l'œuvre de Freud lui-même. Il y a quelque chose dans celle-ci qui, selon
Lacan, n'a pas été analysé, et qui doit être déchiffré.
Nous proposons ici 1' « injection » dans le corpus des textes freu­
diens d'une catégorie lacanienne essentielle : le désir de l'analyste,
avec pour visée la mise à l'épreuve d'une thèse de Lacan : « C'est le
désir de l'analyste qui au dernier terme opère dans la psychanalyse1. »
L'utilisation de cette clef doit permettre une lecture de l'œuvre de
Freud guidée par l'incidence de la lecture lacanienne.
14 Freud et le désir du psychanalyste Avant-propos 15
Mettre l’accent sur ce qui, dans la psychanalyse telle que Freud rique et technique qu il a produit n’invalide pas son discours. C’est,
l’a conçue, n’a jamais été analysé pose des problèmes méthodologiques au contraire, en accentuant cette dépendance que la psychanalyse peut
redoutables. Nous voudrions, en un mot, dissiper toutes équivoques à encore éviter l’abâtardissement grandissant de ses concepts. Il est
cet égard. On ne trouvera pas, dans le travail que nous proposons, une nécessaire de toujours mettre en évidence dans l’orientation de Freud
déduction de la psychanalyse de l’inconscient de son inventeur. De l’extrême virulence de sa pensée et la radicalité de son propos que la
telles tentatives ont déjà été faites, qui aboutissent à une réduction conceptualisation abusive de la psychanalyse a aujourd’hui étouffées.
psychologique de sa découverte, ce qui montre à l’évidence que son La problématique du désir de l’analyste, cependant, ne tient pas sa
œuvre n’a pas été comprise. Freud, en effet, tient la psychanalyse pour légitimité de l’opération lacanienne et des coupures que Lacan a
inscriptible, à terme, dans la problématique de la science. Par consé­ effectuées sur le texte freudien. En effet, bien que le désir du psychana­
quent, seules des démonstrations plus radicales que les siennes sont lyste ne soit pas chez Freud thematise, on peut néanmoins tenir pour
admissibles dans ce champ. équivalent à cette catégorie bon nombre de problèmes évoqués par
La biographie de Freud, les avatars de son histoire personnelle et Freud lui-même. Notre travail a pour but de les rassembler et d’éviter
même les éléments de son auto-analyse ne sauraient dispenser d’ana­ de les traiter en ordre dispersé comme c’est le cas d’ordinaire : la
lyser son œuvre avec la même rigueur que celle qu’il nous a transmise. suggestion, les idéaux de 1 analyste, l’idée de la fin de l’analyse,
De telles tentatives ont pour but de faire rentrer toujours plus la l’éthique de Freud ; autant de questions internes à la psychanalyse,
découverte freudienne dans le giron de la psychologie. Notre point de et qui sont vectorisées par ce point : le désir de l’analyste. Ce déchiffrage
vue est, en tout point, opposé à un tel projet. Non seulement nous de Freud par Freud fait de celui-ci un symptôme dans la psychanalyse.
tenons le désir de Freud pour essentiel dans l’explication et la pénétra­ Mais peut-on légitimement faire d’un écrit matière à interpréta­
tion de son œuvre, mais encore nous croyons que, pour autant que la tion ? Peut-on traiter les textes psychanalytiques comme un immense
psychanalyse se confond avec le désir de son inventeur, cette discipline lapsus ? L’énonciation seule — c’est un enseignement de la psycha­
perd toute consistance à vouloir se conceptualiser en objectivant nalyse — autorise l’interprétation, mais non pas les énoncés, surtout
l’expérience analytique. ceux qui prétendent fournir les clefs de l’interprétation elle-même,
On évitera pour la même raison de réduire le désir de l’analyste au toutefois, 1 incidence de la lecture lacanienne de Freud peut assouplir
fantasme de celui-ci. Cette orientation conduit en général à une cette recommandation. Cette lecture permet en effet de mettre en évi­
conception de l’analyse comme relation à deux, conception soumise à la dence le glissement de sens des concepts dans l’œuvre de Freud, au
critique dans ce travail. point qu’on peut les traiter comme de purs signifiants, c’est-à-dire
On constate, d’ailleurs, que les tenants d’une psychologie de Freud relatifs à l’usage que Freud en fait à un moment donné de sa pratique.
et les plus fidèles gardiens des sciences psychologiques sont les mêmes. Or, c’est dans ces glissements mêmes et dans l’écart qui existe entre les
Nous tenons, au contraire, que le désir du psychanalyste est moins différentes significations d’un terme que le sujet Freud apparaît dans
lisible dans ses rêves que dans ses écrits techniques. ces effets de coupure.
Si nous avons l’impertinence de poser une telle question, c’est sans Ainsi, à prendre au pied de la lettre l’analogie que fait Freud entre
doute d’une part parce que Lacan l’a posée, mais aussi parce qu’elle est '' travail scientifique et le travail psychanalytique, on peut suivre
incontournable à partir du moment où l’on ne traite pas Freud comme l’insistance de certains signifiants dans les scansions qui rythment ses
un auteur parmi d’autres, mais comme responsable des concepts et i‘<rits. Les points de butée, les arrêts, voire la résistance théorique de
du dispositif qu’il a inventés dans la propagation et la diffusion de la Freud et son rapport à la vérité illustreront cette thèse.
psychanalyse. Cette dernière, en oubliant l’origine et l’histoire des
concepts qu’elle véhicule ou qu’elle dévoile, méconnaît la nature de NOTE
son objet en le tenant pour objectif.
Tenir pour relatif au désir de Freud l’ensemble du dispositif théo­ i. J. Lacan, « Du " Trieb ’’ de Freud et du désir du psychanalyste » (1064.)
m Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 84. *h
AVANT-PROPOS DE LA SECONDE ÉDITION

Ce travail expose d’une manière conforme aux canons de l’Université


une question bien peu académique ; le désir du psychanalyste devrait
disqualifier toute prétention à disserter sur un mode savant hormis d’un
certain lieu : celui de l’expérience analytique et des protocoles inventés
par Lacan pour le cerner et l’évaluer.
En 1982, date de la première parution de ce livre, il n’était pas outre­
cuidant cependant d’exposer et d’analyser ce concept à partir de Freud
lui-même. Dans cette perspective, le désir du psychanalyste était quasi
identique au désir de Freud. C’est l’orientation générale de ce travail.
Cette orientation se justifiait alors dans la mesure où elle dissipait une
confusion : à l’époque on confondait volontiers la question du désir du
psychanalyste avec la subjectivité de l’analyste et, dans sa version la plus
vulgarisée, avec le contre-transfert. Il n’était donc pas inutile de retourner
aux sources et d’analyser le désir de Freud en tant que cause de la psy­
chanalyse elle-même.
Lacan en 1964 évoquait le désir du savant, voire le désir de la science,
invitant à construire une épistémologie nouvelle.
De plus, l’habitude n’était pas encore prise de traiter comme
aujourd’hui ce problème à partir du un par un comme il est de mise
dans la passe : dispositif destiné à élucider l’analyse de l’analyste. La
sériation et l’évaluation faisaient défaut dans l’Institution. Enfin, en
d’autres lieux extérieurs au champ lacanien, la question de la formation
de l’analyste se posait dans la méconnaissance complète de cette fonction.
Il y a quinze ans, on pouvait admettre que le désir du psychanalyste
était une fonction assez désincarnée avec une exception : Freud. À travers
II Freud et le désir du psychanalyste Avant-propos de la seconde édition III

lui, la fonction universelle isolée par Lacan entre 1964 et 1967 prenait pire. Ne dit-il pas à Ferenczi au moment où il élabore Totem et Tabou :
une certaine consistance. Elle devenait, sinon un paradigme du désir de «Je ne voulais avoir qu’une petite liaison et maintenant à mon âge je
chaque analyste, du moins un modèle, une norme, à laquelle tout un suis forcé d’épouser une nouvelle femme » (30 novembre 1911) ? Enfin,
chacun pouvait se confronter. on peut dire que cette cause il l’a aimée et l’a voulue telle qu’elle était.
Il était donc tentant d’appliquer aux comptes rendus de cures faits Lacan fait même l’hypothèse qu’il l’a voulue dans ce qu’elle a de plus
par Freud l’instrument proposé par Lacan, le désir de l’analyste, et d’en funeste au point de vue institutionnel dans les mains de l’I.P.A.
faire à la fois le « pivot de la cure » autant que la loi qui assujettit le désir Nous sommes ainsi confrontés à la question qui concerne le désir
de savoir de Freud ; à la fois dans la pratique et dans la théorie. de Freud dans sa relation au « désir du psychanalyste » selon Lacan.
Dans la Direction de la cure, Lacan faisait apparaître le désir de l’ana­ Car cette singularité du désir de Freud, dans sa contingence historique
lyste comme pivot, en tant que la fin de l’analyse comme sa stagnation comme dans son caractère absolu en tant que condition de la nais­
ou la résistance lui sont subordonnées. sance de la psychanalyse, pose le problème du modèle, du paradigme.
La définition de cette fonction ne requiert que les corollaires à tirer Mais cet élément identificatoire qui reconduit l’identification au père
du concept de désir de l’Autre. C’est dire que le désir de l’analyste est mort constitue tout aussi bien un repoussoir. On sait les conséquences
d’emblée présupposé par le sujet appelé à déchiffrer son propre désir par néfastes qu’une telle identification engendre dans la communauté ana­
la médiation du désir de l’Autre. Après que Lacan a construit la notion lytique.
de « sujet supposé savoir » à la fin de son Séminaire sur le Transfert, on Il est donc nécessaire de poser le problème de la place du désir de
peut en déduire le désir de l’analyste comme « sujet supposé désir ». Les Freud dans l’histoire de la psychanalyse.
deux suppositions sont complémentaires. La pratique analytique fait Par commodité, je distingue trois moments plus logiques que chro­
émerger le désir du sujet comme désir de l’Autre. Ce dernier est la cause nologiques et qui sont d’ailleurs dispersés dans les différents chapitres.
du désir du sujet. 1° Le premier concerne l’élaboration du concept de « désir de l’ana­
Cette fonction, pourtant, n’entraîne aucune existence ni ne nomme lyste » comme fonction opératoire; la logique de la cure l’impose;
aucun particulier. Le désir est pris au sens générique ; celui de l’universel d’autres relations y sont impliquées : le transfert, la fin de l’analyse, la
de la fonction. Cet universel est nécessaire à la dynamique de la cure et passe. Ces relations peuvent être décrites sans qu’il soit nécessaire de
à la manœuvre du transfert propre à l’analysant : c’est bel et bien une faire appel au désir de l’un plutôt qu’au désir de l’autre.
supposition. 2° Nous avons défini le désir de Freud dans sa singularité : il constitue
Or, nous posons maintenant une question portant sur l’existence : en une exception à cette fonction en tant que condition même de l’expé­
existe-t-il au moins un qui satisfasse à cette fonction, qui la vérifie comme rience. C’est l’excentricité du désir de son inventeur par rapport à cette
opératoire ? Cela paraît indémontrable durant un certain temps, préci­ fonction même.
sément le temps d’inventer le dispositif vérifiant l’émergence de ce désir. 3° La particularité du désir du psychanalyste considérée comme dis­
Et cela ne peut se faire qu’à partir du particulier. tinguant l’un de l’autre, pris un par un : là se pose la question de l’adé­
Avant l’invention de la passe en 1964, l’exception dont on peut se quation du désir d’un particulier à cet universel ; plus exactement, on
demander aussi par rapport à quelle règle elle se confirme, est le désir demande comment chacun, à partir de son inconscient, satisfait à la
de Freud : le seul qui puisse prétendre répondre à la question de la cause conversion de son désir propre pour s’inscrire sous cette catégorie.
de la psychanalyse. Car son désir, c’est la psychanalyse elle-même. Ce schéma peut paraître par trop aristotélicien. Il vise à opposer à
Ce désir est donc en position d’exception à plusieurs titres : d’abord l’universel d’une fonction la singularité de la position de Freud. La ques­
Freud n’est pas un « sujet supposé savoir » ; il savait. (Cf. Lacan, le Sémi­ tion est de savoir s’il fut lui-même adéquat à cette fonction ou bien au
naire, XI, p. 211). contraire si la singularité de son désir n’a pas marqué étrangement l’his­
Ensuite, il a désiré la psychanalyse et l’a fait exister comme signifiant toire de la psychanalyse. Quoi qu’il en soit, modèle ou repoussoir, il
nouveau dans la civilisation : il l’a épousée pour le meilleur et pour le convient de déchiffrer et d’expliciter son origine.
IV Freud et le désir du psychanalyste Avant-propos de la seconde édition V
À l’instar de célèbres paradoxes logiques, le désir de Freud est en « Qui mieux que lui avouant ses rêves, a su filer la corde où glisse
exclusion interne à sa découverte. l’anneau qui nous unit à l’être, et faire luire entre les mains fermées qui
Notre travail suit donc une voie qui consiste à extraire le désir de se le passent au jeu du furet de la passion humaine, son bref éclat ?
Freud d’une énonciation qui se déchiffre comme désir de savoir dans « Qui a grondé comme cet homme de cabinet contre l’accaparement
sa particularité. On a donc pris le désir de Freud dans un sens large de la jouissance par ceux qui accumulent sur les épaules des autres les
comme désir de savoir mais aussi comme position subjective par rap­ charges du besoin ?
port à sa passion de la vérité. Cela à partir de ses comptes rendus de « Qui a interrogé aussi intrépidement que ce clinicien attaché au terre-
cure comme de son œuvre en son ensemble. On n’a pas exclu ce que à-terre de la souffrance, la vie sur son sens, et non pour dire qu’elle n’en
Lacan appelle la somme des préjugés, notamment les plus célèbres a pas, façon commode de s’en laver les mains, mais qu’elle n’en a qu’un
concernant la cure de Dora, la féminité, et en général le rapport où le désir est porté par la mort ?
sexuel. « Homme de désir, d’un désir qu’il a suivi contre son gré dans les
Autant dire qu’une réévaluation du désir de Freud est en jeu. Elle a chemins où il se mire dans le sentir, le dominé et le savoir mais dont il
souvent été effacée par le retour de Lacan à Freud à partir de 1953. a su dévoiler, lui seul, comme un initié aux défunts mystères, le signifiant
Cependant, en 1964, une note critique est perceptible dans l’œuvre de sans pair : ce phallus dont le recevoir et le donner sont pour le névrosé
Lacan à ce sujet : « quelque chose chez Freud n’a jamais été analysé » <gaiement impossibles... » (Écrits, p. 642.)
(le Séminaire, XI, p. 16). En regard de ce texte, nous pourrions citer de nombreux exemples
Dans les années quatre-vingt, on avait tendance à interpréter ce juge­ qui mettent en évidence cette division au cœur même du désir. Contre
ment dans un sens positif ; j ’y voyais moi-même une invitation à analyser son gré, en effet, comme en témoigne le rêve inaugural de « l’injection
le désir de Freud comme pur désir de savoir au-delà des limites qu’impose à Irma », Freud résume son parcours où son désir de savoir s’inscrit dans
le discours du maître. l’identification moliéresque au médecin avant de reculer devant la cas­
Aujourd’hui, cependant, je soulignerai davantage la tension qui existe tration féminine. L’absence de « solution » à la réussite du rapport sexuel
entre les principes implicites du freudisme et l’orientation lacanienne. laisse ouverte la voie à l’élucidation du réel par la seule écriture symbo­
Tout se passe comme si Lacan, dans la dernière partie de son enseigne­ lique. Lacan dans le commentaire qu’il en a donné (le Séminaire, II) situe
ment, opérait une sorte de partage entre la structure propre à l’expé­ en ce point d’ombilic du rêve un au-delà du désir de Freud, notamment
rience et la fiction par laquelle Freud l’a appréhendée. l’au-delà du désir thérapeutique.
En deçà de cette perspective, notre ouvrage se limite à décrire les Bien d’autres exemples pourraient être apportés qui signalent tous un
caractéristiques du désir de Freud dans des termes qui soulignent plutôt point de butée de la théorie, d’une syncope du désir de savoir. Jusqu’à
l’identité de l’universel de la fonction et du paradigme freudien. Cette la découverte de la pulsion de mort en 1921, on voit Freud en effet suivre
démarche se justifie toujours. contre son gré un destin qui le voue, lui et son invention, à être le paria
Il est vérifiable qu’une grande partie de l’enseignement de Lacan va de la civilisation.
dans ce sens : celui d’une quasi-identité entre la structure et le désir de Témoin de ce que la psychanalyse a d’étranger au désir du savant,
Freud. Ce dernier est à ce point le modèle d’un savoir nouveau et d’un ne dit-il pas à Binswanger : « Il n’est rien dans la structure de l’homme
« désir inédit » à l’horizon du malaise de la civilisation qu’une nouvelle qui le prédispose à s’occuper de psychanalyse » (Correspondance avec
éthique en procède. Binswanger, lettre 56, p. 134).
Avant que Lacan ne découvre que quelque chose cloche dans le désir Forçant cette position d’exception où Freud affronte l’intolérable, il
de Freud, il n’était pas loin de le promouvoir en tant qu’idéal fondateur écrit d’ailleurs en 1925 dans une revue juive : « Pour avoir formulé ces
de la position subjective du psychanalyste. La dernière page de la Direc­ critiques (contre la répression du désir par la civilisation), la psychanalyse,
tion de la cure constitue, par son lyrisme, un véritable hymne à l’héroïsme ennemie de la civilisation, a été bannie comme danger public. » (« Résis­
freudien : tances à la psychanalyse » in Résultats, Idées, Problèmes, t. II.)
VI Freud et le désir du psychanalyste Avant-propos de la seconde édition VII

Freud ici identifié à Abélard ou à Kepler plus qu’à Copernic s’arroge Il est vrai que cette description s’inscrit encore dans la perspective de
la fonction prestigieuse mais sacrificielle de subvertir la vie psychique. la subjectivité de l’analyste. Les catégories qui l’informent seront sérieu­
En décentrant le sujet de l’inconscient des Idéaux de la maîtrise et de la sement entamées après 1968. L’analyste n’y sera plus considéré comme
connaissance de soi, il s’inscrit aussi bien à la place du juif dans la civi­ sujet mais comme objet a, bouchon de la béance subjective de l’analysant.
lisation retrouvant par là un destin auquel il avait vainement tenté Le renversement des rapports du savoir et de la vérité dans Radio­
d’échapper par la recherche d’une reconnaissance universelle de la phonie (in Scilicet 213, Paris, Seuil, 1970) ne permet plus d’analyser le
communauté savante : « ce n’est pas par hasard que le promoteur de la prestige humaniste de la docte ignorance. La question du savoir du psy­
psychanalyse soit un juif» (ibid., p. 134). chanalyste va devenir prioritaire. Sur ce point une différence sensible
Quelques années avant Malaise dans la civilisation, Freud révèle sa existe entre Freud et Lacan concernant le désir de savoir.
position dans la coupure du discours du maître dans un rapport d’oppo­ Si nous distinguons les temps forts de cette rectification opérée par
sition absolue. De ce point de vue on peut radicaliser le caractère spé­ Lacan, il faut réserver une place spéciale aux Écrits où l’usage du concept
cifique de l’éthique freudienne comme antagoniste aux Idéaux du maître. du « désir du psychanalyste » sert à valoriser au contraire l’œuvre de
Ainsi le retour à Freud opéré par Lacan jusqu’à 1964 peut figurer Freud. En revanche, dans son Séminaire L ’Envers de la psychanalyse,
dans la rubrique d’une éthique d’un désir « purifié » : en cela consiste Lacan disjoint nettement discours analytique et désir de Freud.
l’essentiel des conseils prodigués par Freud aux médecins en 1912 (« puri- Compte tenu des vertus paradigmatiques et même proches de l’Idéal
fiezierung » s’oppose aux préjugés et à la résistance du médecin) in la que la position de Freud soutient aux yeux de Lacan, la chute d’un tel
Technique psychanalytique, Paris, P.U.F., 1967, p. 67. Idéal pose un problème historique. Le changement de point de vue est
Ce nettoyage est résumé par Lacan à la suite de Ferenczi, lequel a solidaire d’une réélaboration des concepts fondamentaux de la psycha­
décrit cette ascèse de l’analyste dans des termes proches des principes du nalyse. Le désir de l’analyste subit lui-même un remaniement conceptuel.
« non-agir » tao. Il n’est pas étonnant que le tournant ait lieu en 1964, époque à laquelle
Et dans son commentaire de « l’élasticité de la psychanalyse » de Lacan institue la passe, soit un protocole susceptible de vérifier l’analyse
Ferenczi en 1928, Lacan ratifie la nécessité de cette ascèse au titre d’une de l’analyste. Enfin la logique entraînée par ses propres concepts le
annulation du moi de l’analyste. conduisait à une révision du désir de Freud.
Cette division subjective de l’analyste, thème cher à Ferenczi, abou­ Si nous ajoutons que dans les années soixante-dix, on assiste à une
tira dans les années trente à l’institutionnalisation de la cure personnelle mise en cause de la garantie offerte par l’Autre et même à son inconsis­
préalable à l’acte analytique. La séparation de l’être du sujet et de son tance, on saisit alors l’existence d’une autre dialectique du désir : le désir
acte ne se réduit pourtant pas à un idéal d’objectivité ; c’est encore comme de l’analyste entre en tension avec le désir de l’Autre. Il n’est plus paré
sujet d’un désir que l’analyste opère. Cette première version du désir de des vertus de l’intersubjectivité. Il désigne le paradoxe d’un désir qui veut
l’analyste anticipe déjà l’article de 1967 où l’annulation du moi sera la la place d’un objet rebut, du déchet.
condition même de l’interprétation. (Raison d’un échec, in Scilicet 1, p. 47.) Enfin, une mise au point est à faire concernant la place de la psy­
Cette opération de retranchement n’est pas sans évoquer à nouveau chanalyse par rapport au discours de la science ; un décentrement de
la métaphore de la sculpture chère à Freud pratiquant la «via per l’idéal freudien se révèle nécessaire.
levare ». La science comme idéal du savoir reste inentamée chez Freud. D’ail­
Retrouvant le charme des préceptes du non agir, Lacan définissait en leurs Lacan ne récuse pas ce scientisme et tient pour essentielle cette
effet par la négative cette position : « réduction de l’équation personnelle, adhésion aux idéaux du positivisme du XIXe siècle dans la découverte de
- place seconde du savoir, - empire qui sache n’insister pas, - bonté sans la psychanalyse. On sait que la coupure galiléenne est essentielle à la
complaisance, —défiance des autels du bienfait, —seule résistance à atta­ constitution de la psychanalyse, indépendamment du fait de savoir si elle
quer : celle de l’indifférence... » (« Variantes de la cure type », Écrits, est scientifique ou non. Freud en effet considère l’idéal scientifique
p. 341). comme extérieur à son champ et comme modèle sur lequel prendre
VIII Freud et le désir du psychanalyste Avant-propos de la seconde édition IX
appui, par exemple il s’agit de fonder la technique d’interprétation des rectes. Ainsi le savoir se construit dans le cadre de l’ignorance et non
rêves sur le signifiant pour échapper à l’obscurantisme, ou encore s’arra­ dans la lumière de la vérité. Il en résulte d’ailleurs une mise en garde
cher à l’interprétation religieuse ou paranoïaque. adressée à ses élèves contre « le mystérieux inconscient » et à son pouvoir
Lacan au contraire établit que la science structure le champ freudien de fascination (cf. « Théorie et pratique de l’interprétation du rêve », in
de manière interne, que le signifiant est le point où d’emblée la psycha­ Résultats, Idées, Problèmes, t. II, p. 82).
nalyse se branche sur la science (cf. Scilicet 5). Elle n’a donc rien d’un Il n’en reste pas moins vrai que le désir de savoir de Freud, s’il a un
idéal normatif (cf. J.-C. Milner, « Lacan et la science moderne », in Lacan pied dans la science, boite par une passion de la vérité que trahit le mythe
avec les philosophes, Bibliothèque du Collège international de philosophie, œdipien. Lacan en situe l’origine dans le rapport de Freud au père et à
Albin Michel, 1991). l’impensé religieux du registre œdipien. Rien moins que la névrose de
L’évaluation du désir de savoir de Freud dépend des rapports de la Freud est là concerné : la formalisation lacanienne revient, en un sens,
science à la vérité. Lacan, certes, a toujours bien distingué vérité et exac­ comme l’a montré J.-A. Miller, « à purger la psychanalyse en intention
titude, cela au profit de la vérité ; néanmoins, dans Radiophonie et les de la fonction du père » (cf. la Causefreudienne, « Au-delà de l’Œdipe »,
Séminaires qui suivent, il localise le savoir dans le réel sans égard à la n° 21, p. 9).
vérité. Les constructions de Totem et Tabou s’étayent sur des requisits reli­
Lorsque Lacan prétend que le péché originel de la psychanalyse, ce gieux à expliciter (cf. Lacan, Séminaire, L ’Envers de la psychanalyse,
sont « les amours de Freud avec la vérité » (« Note italienne », in Omi- chap. 7) : quel est ce père qui mérite d’autant plus l’amour qu’il est le
car ? 26), il disqualifie en même temps la prétention qu’a la science de grand castrateur de la horde des fils ? Pourtant, ces fondements religieux
dire quoi que ce soit qui soit de l’ordre du vrai. appartiennent plus au monde chrétien qu’au judaïsme. Freud, en effet,
Sans doute ne peut-on contester l’exigence éthique de Freud qui ne prédit la conquête d’aucune terre promise, le continent noir de la
commande au patient de ne pas mentir et au nom de l’amour de la vérité sexualité féminine y faisant obstacle. En revanche, on peut avec Lacan
de renoncer « à tout faux-semblant et tout leurre » (cf. Analyse avecfin et mettre en évidence un christocentrisme chez Freud : Freud sauve le père
analyse sans fin , p. 263). et le met à l’abri de la castration. En ce sens amour de la vérité et mythe
En revanche, ce qui est mis en question, c’est la volonté obstinée chez du père se rejoignent.
Freud à vouloir lever le refoulement originel, à mettre la main sur le Ainsi Lacan réinterprète le mythe d’Œdipe non pas comme crime
réel, avec la passion d’un détective aux prises avec le mystère de la cham­ envers le père, mais comme forçage des limites imposées à la vérité.
bre de la scène originaire. De ce point de vue, la passion de la vérité Œdipe s’aveugle pour avoir forcé ces limites, ce qui est la position fon­
chez Freud s’apparente plus à celle de Sherlock Holmes qu’à celle de damentale du névrosé. Lacan suggère ainsi qu’un tel amour se confond
Dupin d’Edgar Poe. Cette dernière référence, chère à Lacan, implique avec l’appel à la castration.
une tout autre conception de la vérité : tout le monde l’a devant les yeux, Au reste, la « cause phallique » de Freud, sa croyance au rapport
personne ne la voit et chacun n’en veut rien savoir. sexuel, s’articulent avec cette exigence de vérité.
Il est vrai que dans les années trente, Freud aura une conception Cette critique faite à Freud dans les années soixante-dix est assez
moins absolue du vrai et donnera sa place au mythe, ce que Lacan sévère. Elle ne tient pas toujours compte des rectifications auxquelles
appelle la structure de fiction de la vérité : les « constructions », en ana­ Freud a procédé, notamment sur les limites de l’interprétation, sur le
lyse notamment, ne touchent le réel que de biais, elles se substituent au caractère résiduel de la fin de l’analyse, sur l’importance de nœuds psy­
refoulé comme au souvenir, et comme dit Freud « la carpe de la vérité chiques inaccessibles à l’interprétation symbolique. Il en résulte que le
a été attrapée avec l’appât du mensonge ». Notre chapitre consacré aux désir de Freud ne s’épuise pas dans une passion du déchiffrage, de
« constructions » doit être interprété comme le renoncement chez Freud l’enquête archéologique, de l’obsession de la scène primitive. Encore que
à la preuve directe et à tout effet de catharsis. On ne touche le réel que Lacan tienne cette passion freudienne pour non négligeable dans le
par le signifiant. Les preuves de l’inconscient passent par des voies indi­ déclenchement de la psychose de l’Homme aux loups^^^™— —__
X Freud et le désir du psychanalyste Avant-propos de la seconde édition XI
On notera qu’en 1923, dans son article synthétique : « Psychanalyse question : « Qu’a voulu Freud ? » débouche naturellement sur la psycha­
et théorie de la libido », Freud situe le désir de savoir au-delà de la nalyse en extension ; soit : la politique de la psychanalyse. Notre travail
jouissance d’une rencontre avec l’inconscient. Dans ce texte, la satisfac­ s’était limité, à l’époque, à la psychanalyse en intention. Il s’achevait
tion du déchiffrage est elle-même mise en question. On ne saurait se pourtant dans les coups de tonnerre provoqués par la crise à l’École
contenter, dans l’investigation d’un cas, de la satisfaction du « désir de freudienne de Paris, suivis de sa dissolution.
savoir » de l’analyste (Wissbegierde) : terme assez rare chez Freud dans Avec un effet rétrospectif, cette crise, comme bien d’autres dans l’his­
ce contexte. (Cf. Résultats, Idées, Problèmes, t. II, p. 67.) toire de la psychanalyse, porte les traces d’une question institutionnelle
En substituant le travail de construction à l’interprétation qui est le restée latente chez Freud, voire impensée.
bouleversement technique introduit dans les années vingt, Freud refuse Qu’a voulu Freud pour la psychanalyse ? Sans aucun doute qu’elle
de s’abandonner aux séductions du déchiffrage comme aux facilités des perdure au-delà de son nom comme YAuJklàrung des Temps modernes.
résistances supposées du patient. Qu’a voulu Freud pour les psychanalystes? Il est plus difficile de
Il entérine alors un déclin de l’interprétation dû autant à l’abus qu’en répondre : un groupe solidaire et pour « la cause », mais de quel type ?
ont fait ses élèves qu’à son inefficacité relative dans ces années-là. Église, armée, parti ?
En reconnaissant une part de non-symbolisable dans le fameux Il n’a certes pas réussi à inventer un lien social inédit capable d’assurer
« reste » de l’analyse infinie, il refuse la thèse d’une totalisation sans reste. la transmission de la psychanalyse.
Il y a un réel non-symbolisable, du hors-sens, de la jouissance, sans liaison Méfiant à l’égard des médecins et des prêtres dans leur ambition de
démontrable à l’inconscient. Freud rencontre sur ce terrain la logique de subordonner la psychanalyse, soit à une technique, soit à une vision du
son époque : il y a de l’inconsistance et de l’indécidable. monde, il n’a pas su reconnaître chez les analystes eux-mêmes les pré­
En s’affranchissant ainsi des mythes de la psychologie des profon­ misses de l’autodestruction. Sans doute pensait-il que l’idéal de scientifi-
deurs, et en anticipant par sa méthode de déchiffrage le structuralisme cité l’emporterait sur toute autre considération, lui qui disait à Pfister
au dire de Lévi-Strauss lui-même (La Potière jalouse), Freud hisse le tenir « la signification scientifique de l’analyse pour plus importante que
déchet dont se détourne la science à la hauteur d’un savoir inscrit dans sa signification médicale » (lettre du 18.1.1928).
le réel. Et pourtant, après sa mort, les effets imaginaires de groupe n’ont pas
« Le savoir scientifique a transmis au rebut de la docte ignorance un cessé. Le modèle de la foule freudienne s’est imposé dans l’I.P.A. où le
savoir inédit » (Lacan, « Note italienne », op. cit.). culte officiel rendu au père mort se révèle compatible avec l’abandon ou
Dans le commentaire qu’à proposé J.-A. Miller de cet énoncé, une l’abâtardissement de sa doctrine.
relation est clairement établie entre malaise dans la civilisation et savoir Voulait-il empêcher cela avec son comité secret soudé par les sept
scientifique. Freud épargne à la science l’accusation d’être une idéologie anneaux de la fidélité ?
de la suppression du sujet sans toujours tirer les conséquences de sa A la fin de sa vie, raconte Kardiner, il se reprochait de faire trop le
subordination au discours du maître (cf. J.-A. Miller, « La passe de la père dans ses analyses : n’aurait-il pu en tirer les conséquences dans
psychanalyse vers la science : le désir de savoir », in Quarto, n° 56). l’Institution ? Freud chef d’École faisant l’Autre de la loi pour la Cause,
Pourtant la psychanalyse, nous l’avons déjà dit, n’est pas une insur­ sans doute. Mais à être si peu regardant quant à la doctrine de ses élèves,
rection du discours humaniste contre la science. Elle reprend à son il fut assez aveugle relativement aux déviations qui s’annonçaient. Ce qui
compte les rebuts de la science et ce qui est forclos de son discours, compte en effet, n’est pas l’amour de chacun d’entre eux pour Freud,
soit la relation du désir à un objet par nature non désirable. Lacan mais le rapport de chacun à l’inconscient. (Sur ces questions, cf. le maga­
dans le Séminaire, XI, radicalisera cette différence absolue entre servi­ zine l’Ane, n° 42, juin 1990).
tude de l’idéal assujetti à la loi du même et particularité absolue du Au reste, il semble impensable aujourd’hui d’opiner sur la question
désir. du désir de l’analyste en dehors de cette référence institutionnelle : la
Pour finir, nous devons ajouter que le vaste champ ouvert par la passe, l’École, les Écoles...
XII Freud et le désir du psychanalyste
Les analystes veulent-ils que la psychanalyse continue ? Comment
veulent-ils s’associer entre eux ?
S’il est vrai qu’à la troisième génération après Freud l’inconscient
était déjà en voie de se refermer, c’est qu’il n’est pas étemel. Lacan en
a donné l’avertissement. Les analystes ont une responsabilité dans 1exis­
tence et dans l’avenir même de l’inconscient. Corrélativement, une apha-
nisis du désir du psychanalyste succombant à l’exigence du discours du
maître est toujours à craindre. Si l’inconscient, selon Lacan, implique
qu’on l’écoute, la voix de la raison peut devenir tellement basse que PREMIÈRE PARTIE
l’inconscient peut finir par se taire.
Tel est l’axe éthique d’un désir qui se voudrait à la hauteur de l’idéal
freudien de la transmission. DE L’HYSTÉRIQUE
Cette exigence n’est pas immédiatement déductible du discours ana­ AU DÉSIR DE FREUD
lytique lui-même, ni de la pratique qui s’en réclame. Elle requiert de la
part de chaque analyste un choix décidé.

Serge Cottet, juillet 1995


L'analyse est comme une femme qui désire être
conquise mais qui sait qu'elle sera tenue en petite
estime si elle n'oppose aucune résistance.
S. F r e u d ,
lettre à S. Zweig du 20 juil. 1938 .
I

L’ACTE ANALYTIQUE DE FREUD

Freud n'a pas toujours été freudien. Les coupures qui jalonnent
son œuvre témoignent des instants de découverte aussi bien que du
temps d'inhibition. Il y a un temps pour comprendre chez Freud que
ne règle pas une volonté de savoir pourtant évidente. Même l'éclairage
du désir de Freud à la lumière de son transfert avec Fliess ne nous paraît
pas non plus suffire à définir la spécificité de son orientation par rapport
aux médecins de son temps1. Si nous tentons de saisir in statu nascendi
Yacte analytique de Freud, c'est qu'aucune préhistoire de la psychana­
lyse ne peut rendre compte de ce commencement absolu qui donne à
la parole les pleins pouvoirs avec la règle fondamentale : « tout dire ».
Que Freud ait voulu cela et finalement enjoigne à ses patients de
suivre cette règle ne va pas sans conséquences qui questionnent néces­
sairement tous ceux qui prennent sa suite.

Que veut un analyste ?

L'apathie, l'ataraxie, le silence sont longtemps passés pour les


vertus cardinales du psychanalyste : ne rien vouloir, ne rien faire, ne
rien désirer semblaient les garants non seulement de la « neutralité
axiologique » de la conduite de la cure, mais encore constituaient le
seul repoussoir à la direction de conscience et à la suggestion. Que
Freud ait toujours voulu soustraire la psychanalyse au discours de
la maîtrise implique-t-il nécessairement l'écrasement du désir de
l'analyste ?
20 Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 21

Ce serait, au fond, un grand paradoxe de la part d’un analyste, et tour, dont la moindre n’est pas l’ambition brûlante de se faire un nom.
peut-être même une grande imposture, de revendiquer cette neutralité Mais que faire sinon constater que la somme des passions dont Freud
pour lui-même, alors qu’il a été conduit à la place qu’il occupe par les •i témoigné au cours de sa vie ne sont pas de celles qui pourraient
chemins qu’il compte justement déblayer pour celui dont il a la charge. s'éteindre avec l’invention de la psychanalyse ? Aussi bien, personne
Aurait-il oublié qui l’a fait roi ? L’ascèse dont il doit faire montre n’est n’a pu sérieusement contester que Freud, loin d’être ce bourgeois rangé
alors que le semblant dont il s’habille pour offrir à l’autre cette surface que A. Breton croyait découvrir avec stupéfaction à Vienne, ne fût un
lisse réfléchissant le message et le restituant à son locuteur afin de lui homme de désir. Que l’avenir de la psychanalyse reste suspendu à la
faire entendre à qui il l’adressait en vérité. Quand bien même cette cause freudienne ne serait une évidence qu’à la condition de déterminer
expérience serait-elle oubliée par celui-là même qui a pour tâche de la ce que Freud lui-même a pu y engager de passions, car cet héritage
faire parcourir à un autre, on ne saurait, en ce qui concerne Freud lui- pèse tellement qu’en dehors de cette source, on ne voit pas à quoi un
même, affirmer qu’une pareille indifférence puisse être au principe de malyste pourrait rattacher sa filiation.
l’invention : « Que veut le psychanalyste, en effet ? Ramener à la Il est donc légitime d’aborder la question du désir de Freud par la
surface de la conscience tout ce qui en a été refoulé2. » somme de ses passions. Pourtant, si nous utilisons à la suite de Lacan
Les analystes assument-ils ce programme en retirant leur épingle l'énoncé « désir du psychanalyste », c’est que nous supposons une cer­
du jeu ? Chaque analyste ne pouvant fonder sa pratique que sur un taine communauté entre ce désir et celui du patient. Dès lors, est-on
effet de transmission de ce que Freud lui a légué viendrait-il à oublier fondé à appliquer à l’un les mêmes propriétés qu’à l’autre ? Si nous
cet héritage ? C’est que le lien à Freud pour un analyste est d’autant parlons du désir du psychanalyste, ce ne peut pas être en éliminant la
plus incontournable que rien, aucune garantie, aucun tiers, ne peut dimension érotique : si le désir, pour Freud, c’est la « luxure4 », le désir
avaliser la scientificité de l’expérience. A ce titre, elle reste non pas du psychanalyste n’y échappe pas. Avançons même que la métaphore
ineffable, mais invérifiable. Bien plus, cette expérience ne peut trouver <lu rapport sexuel est la seule formule qui soit venue sous la plume de
sa raison d’être ailleurs que dans le désir de Freud lui-même qui l’a Freud pour rendre compte de cette curieuse rencontre : « Le pouvoir
inventée. Aucune autre nécessité que la passion de Freud ne peut de l’analyste sur les symptômes est en quelque sorte comparable à la
rendre compte de l’invention de cette « peste » qui n’est d’aucune puissance sexuelle ; l’homme le plus fort, capable de créer un enfant
nécessité publique. tout entier, ne saurait produire, dans l’organisme féminin, une tête,
Au déclin de sa vie et après que son ardeur de pionnier se soit un bras, ou une jambe seulement, il n’est même pas capable de choisir
quelque peu refroidie, Freud écrivait à Binswanger : « En vérité, il n’y a le sexe de l’enfant. La seule chose qui lui soit permise est de déclencher
rien à quoi l’homme, par son organisation, serait moins apte qu’à la un processus extrêmement complexe, déterminé par une série de phéno­
psychanalyse3. » mènes et qui a abouti à la séparation de l’enfant d’avec sa mère5. »
Ces lignes prouvent que 1’ « au-moins-un » à n’avoir pas reculé Que la psychanalyse, dès ses débuts, ait eu pour cadre non pas la
devant elle et à avoir fait la preuve d’une certaine aptitude n’avait relation médecin-malade, mais la relation d’une femme à Freud, la
qu’une faible idée des possibilités de transmission de l’analyse. C’est plainte hystérique notamment, donne une consistance supplémentaire
dire que la brèche qu’il a ouverte n’a que peu de raison de le rester, à cette déclaration. En excluant de son dispositif « toute réaction
hormis une volonté égale à la sienne de la rouvrir. Il n’est que de affective et jusqu’à toute sympathie humaine6 », Freud dénudait la
constater les nombreux articles et ouvrages consacrés à la biogra­ réalité de l’inconscient : le sexuel. En même temps, toute relation
phie de Freud pour s’apercevoir qu’aucun d’eux n’est capable de dire sexuelle étant écartée7, il provoquait nécessairement chez son parte­
pourquoi Freud a inventé la psychanalyse plutôt qu’autre chose ? Ce naire la question : que veut-il ? quel acte ?
n’est d’ailleurs pas un échec car c’est tout simplement impossible. On ne On voit que le désir de l’analyste se dédouble selon qu’il lui est
psychanalyse pas une œuvre, pas plus celle de Freud qu’une autre. supposé ou selon qu’il énonce quelque chose où son désir est repérable.
Pourtant, ce ne sont pas les passions qui manquaient à son inven- Ces deux aspects, le désir « subjectif », et la fonction que Lacan désigne
22 Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 23
comme cet x, ne doivent pas être confondus. Bien plus, comment un sortit de la scène. « Malgré ses grands dons intellectuels, il n’avait en
analyste digne de Freud, et quelque peu averti de son propre désir, lui rien de faustien 12 », ajoute Freud qui, lui, prend le risque d’agiter
ignorerait-il les passions tristes ? La haine aussi fait partie du cortège, les enfers.
En supposant celui-ci à un point plus avancé qu’un autre de son désir, Pour faire de cet acte, non un acting out qui consiste à sortir de la
comment ne saurait-il pas que l’amour a essence de tromperie que scène, mais un passage à l’acte, il y faut prendre le risque du ratage,
conditionne l’amour de soi-même ? Aussi est-ce souvent un motif de ce que Freud n’a certainement pas évité : « [...] il y faut, écrit Lacan,
malentendu entre analystes : à force de vouloir faire d’un analyste comme au fondement de tout droit, un passage à l’acte, et [...] c’est
l’égal de Dieu, on ne saurait supposer chez lui la haine. Un psychana­ devant quoi le psychanalyste aujourd’hui se dérobe13. »
lyste non haineux, tel ne fut pas Freud pourtant. C’est ce dont s’indigne un sociologue14, non dupe de la fameuse
« neutralité analytique », et qui parle de véritable coup de force dans
L ’horreur de l’acte l’institution du dispositif analytique. Il est vrai que cette juste
remarque dispense l’auteur d’interroger les fondements de la psycha­
On aurait tort de croire que Freud a eu avec l’inconscient un simple nalyse autrement qu’en termes d’arbitraire intellectuel ou d’abus de
rapport d’amour. Le programme qu’il se fixait en 1905 ne pouvait pouvoir, faute de voir que c’est du symbolique seul que le matériel tient
manquer d’apporter beaucoup de surprises et beaucoup de déceptions : sa consistance. Ce coup de force pourtant, nous ne dirons pas que
« les névrosés sont un ennui et un embarras pour tout le monde, même Freud l’a instauré de gaieté de cœur, mais au contraire, il n’a pu que
pour les analystes8 ». tirer les conséquences les plus redoutables de son acte, sans même se
Cette déception est ensuite au cœur même du dispositif analytique. douter de la peste qu’il allait propager : « Tel est l’effroi qui s’empare
La règle fondamentale et son corollaire, l’écoute d’égal niveau (gleich- de l’homme à découvrir la figure de son pouvoir qu’il s’en détourne
schwebende Aufmerksamkeit), impliquent qu’un analyste accepte de se dans l’action même qui est la sienne quand cette action la montre
laisser surprendre9. Or, les mauvaises surprises ne tarderont pas à venir, nue18. »
moins la découverte de l’étiologie sexuelle des névroses que l’amour de On voit quelle vanité il y aurait à essayer de seulement rendre
transfert, moins la compulsion de répétition que la réaction thérapeu­ raison de l’histoire de la psychanalyse indépendamment de ce que
tique négative. Mais en acceptant, à toute occasion, de se laisser sur­ Freud y a risqué. L’histoire de la psychanalyse pose en effet la question
prendre, Freud devait nécessairement s’interroger sur la légitimité de de la résistance de Freud à sa propre découverte. Avant que ses hysté­
son acte et, considérant cet Unheimlich qu’est l’inconscient, se deman­ riques, dont il a tout appris, ne lui renvoient son propre message sous
der s’il valait la peine de « réveiller le chat qui dort ou les démons des une forme inversée, soit son désir de les faire parler « de tout », Freud
temps anciens10 ». pouvait sans doute croire que la science et la vérité qu’il mettait à jour
C’est donc dans le sillage d’un certain ratage que Freud s’avance sur faisaient bon ménage. Comment un savant, au sens moderne du terme,
la scène analytique, là où Breuer, en somme, a réussi puisqu’il a quitté c’est-à-dire qui confond le service de la vérité avec le service des biens
la psychanalyse au moment où les choses commençaient à se gâter. et le devoir social, a-t-il pu ne pas céder sur son désir est le mystère
Il a évité le transfert sexuel, preuve incontournable de l’étiologie que ce travail essaie d’éclairer.
sexuelle des névroses. Cet untoward event11, cet « événement fâcheux », Du désir hystérique à l’éthique de Freud, en passant par sa passion
est le point de départ de Freud. Il n’a pas reculé devant les consé­ de l’origine, nous tâchons de mettre en valeur ce qui, chez lui, fait
quences à tirer de l’étiologie sexuelle de l’hystérie. La fuite de Breuer chaîne dans son discours, et qui, sans ce désir, conduit son œuvre au
le jour où sa patiente, Anna O..., lui apporta le symptôme de son propre non-sens.
désir sous la forme avantageuse de l’enfant imaginaire est un acte
manqué, donc un discours réussi contre la psychanalyse. Mais Breuer,
n’ayant pas reconnu pour sien ce premier enfant de la psychanalyse,
24 Freud et le désir du psychanalyste

NOTES

1. C’est la thèse de O. M a n n o n i , dans « L ’analyse originelle », in Clefs pour


VImaginaire ou VAutre Scène, Paris, Seuil, 1969 (cf. infra, chap. v).
2. S. F r e u d , Cinq leçons sur la psychanalyse (i9° 9)> Paris, Payot, 1973»
p. 44-45.
3. L. B in s w a n g e r , Discours, Parcours et Freud, Paris, Gallimard, 197°* P* 299-
4. J. L a c a n , le Séminaire, livre II, le Moi dans la théorie de Freud et dans la
technique de la psychanalyse (1954-1955), Paris, Seuil, 1978, p. 84.
5. S. F r e u d , « Le début du traitement » (1913), in la Technique psychanaly­ II
tique, Paris, P.U.F., 197°, P- 89.
6. S. F r e u d , « Conseils aux médecins sur le traitement analytique » (1912), in
la Technique psychanalytique, op. cit., p. 65. LA MAINMISE SUR L’INCONSCIENT
7. « Tout rapport sexuel réel entre les patients et l'analyste est exclu [...]. »
(S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse (1938), Paris, P.U.F., 1967, p. 44.)
8. S. F r e u d , Ma vie et la psychanalyse (1925), Paris, Gallimard, 1968, p. 172.
9. S. F r e u d , « Conseils... », in la Technique psychanalytique, op. cit., p. 62 et 65.
10. S. F r e u d , l’Analyse avec fin et l’Analyse sans fin, in Résultats, Idées, Problèmes,
t. II (1921-1938), Paris, P.U.F., 1985. Les premières œuvres de Freud consacrées à l’hystérie tiennent heu
Revue française de psychanalyse, 1939, t. X I, p. 3-38.
11. S. F r e u d , Contribution à Vhistoire du mouvement psychanalytique, in Cinq de « scène primitive » de la psychanalyse. Dans les Études1, on peut se
leçons sur la psychanalyse, op. cit., p. 76. risquer à lire le désir de Freud à partir de sa demande : je vous demande
12. S. F r e u d , lettre à S. Zweig du 2 juin 1932, in Correspondance 1873-1939,
Paris, Gallimard, 1966, p. 447. de vous souvenir, je vous demande de parler. Comme la réponse de la
13. J. L a c a n , « Réponses à des étudiants en philosophie sur l’objet de la psycha­ malade est réponse à une sollicitation de Freud, on peut tenir pour
nalyse », in Cahiers pour l'Analyse, Paris, Société du Graphe, mai-juin
1966, n° 3, p. 6. relatif à celle-ci l’ensemble des matériaux apportés. Il est à remarquer
Il en résulte une division au principe de l’acte. En ce qui concerne Freud, Lacan que cette relativité porte moins sur la vérité du contenu fourni que sur
reconnaît en lui : « l’homme de désir, d’un désir qu’il a suivi contre son gré » son exactitude ; en d’autres termes, les différentes scènes remémorées,
[Écrits, p. 642).
Au moment de la dissolution de l’École freudienne de Paris, Lacan affirme encore : sans doute conformes à l’attente du médecin quant à leur ordre de
« le psychanalyste a horreur de son acte » (journal le Monde du 26 janvier 1980). succession, ne sont pas inventées de toutes pièces. On ne peut pas en
Voir aussi supra, p. 194.
14. Cf. R. C a s t e l , le Psychanalysme, Paris, Maspero, 1973, p. 38. dire autant de l’exactitude historique des matériaux parce que, dans
15. J. L a c a n , « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » ce cas, l’intercession du fantasme déçoit toute certitude. Cela, Freud
(1953), in Écrits, p. 242.
ne le sait pas encore, de même que lui échappe l’homogénéité pourtant
frappante entre ses préoccupations théoriques et la manière dont les
hystériques conduisent leur récit.
Nous établirons que la structure du récit hystérique est à référer
à la structure du discours médical. La coupure que Freud réalise,
cependant, par rapport au dispositif de Charcot est de supposer le
savoir à l’autre et de lui laisser l’initiative pour y avoir accès : « c’est
toi qui sais », et non pas : «je le savais déjà ». Il suppose donc un savoir
qui ne se sait pas lui-même et dont dispose son patient. Ce savoir, cette
« merveille », qui cause le désir de l’analyste, appelons-le l'inconscient.
Freud ne sait rien d’autre que ce que sa patiente peut lui apprendre,
sans doute ; mais il faut encore que l’amour dont Freud témoigne de
26 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 27

l'inconscient du sujet soit d'un prix suffisant pour qu'elle en fasse don de cette façon seulement que nous parviendrons immanquablement à
au médecin ; il y a une autre structure que celle de la suggestion, même trouver ce que nous cherchons. Puis, j'exerçais pendant quelques
s'il est assez clair que l'hystérique ne dit que ce que l'autre veut secondes une pression sur le front du malade allongé devant moi et
entendre ; sans doute, mais qu'est-ce que Freud voulait entendre ? lui demandais ensuite d'un ton assuré, comme si la déception était
qu'est-ce qu'il ne savait pas déjà ? La docilité de l'hystérique à livrer impossible : “ Qu'avez-vous vu ? ” ou “ A quoi avez-vous pensé ? " 3 »
ses secrets, sa réticence ou au contraire son mauvais caractère, ses hési­ Le schéma est le suivant : une patiente évoque-t-elle l'absence de
tations, sa résistance, en un mot les coupures signifiantes de son énon­ souvenir pathogène par la formule « je n'en sais rien » en réponse
ciation subissent des variations où l'implication de l'analyste n'est pas à une question de Freud ? Celui-ci utilise le procédé de la pression
toujours lisible ; il y a pourtant des cas où c'est avec une grande pureté sur le front, faisant ainsi surgir une pensée : «Me voilà toute seule au
qu'on assiste à la séduction hystérique du psychanalyste. Qui séduit monde maintenant. Personne ne m'aime, cet animal était mon seul
qui dès lors que le maître exige de l'hystérique qu'elle produise le ami et je l'ai perdu », dit une malade affectée d'une toux nerveuse.
savoir qu'elle détient ? « Elle poursuit son récit, écrit Freud : “ Ma toux cessa quand je quittai
L'artifice de la pression sur le front est l'équivalent pour l'hysté­ ma tante, mais pour réapparaître dix-huit mois plus tard. " — “ Pour
rique de l'appui amoureux dont elle a été imaginairement privée, et quel motif ? " — “ Je n'en sais rien. " J'exerce à nouveau ma
qui, dans le réel de la cure, est le signe du désir de Freud, signe qu'il pression4. »
aime ce savoir qu'elle détient. On aboutit enfin à la représentation pathogène : « on ne l'aimait
Il est aisé de montrer sur un exemple comment l'hystérique mise pas » ; tout cela cependant est insuffisant mais Freud n'obtiendra pas
à la question mène Freud, c'est le cas de le dire, par la main, en confor­ plus : « Quelque chose d'autre devait encore se rattacher à cette
mant le choix de ses souvenirs à l'insistance réitérée du maître. Dans conception de 1 "' amour ", quelque chose qu'une forte résistance
le chapitre « Psychothérapie de l'hystérie », Freud précise le mode l'empêchait de révéler. L'analyse fut interrompue avant que cette
d'intervention du praticien confronté à la « résistance » : « L'ignorance question pût être résolue5. »
des hystériques était ainsi un refus plus ou moins conscient et la tâche Il est clair que ce que Freud appelle la résistance n'est ni plus ni
du thérapeute consistait à vaincre, par un travail psychique, cette moins que la mesure de sa déception. Il apparaît de même que la
résistance aux associations2. » Or, il est établi que la lutte est inégale proximité de son désir, ou, si l'on veut, sa passion de la vérité, est ce
entre la « résistance aux associations » et les « exhortations d'un méde­ devant quoi l'hystérique recule dans un mouvement que Freud va
cin étranger » qui, nous le savons, n'est « pas au courant des faits ». bientôt qualifier de transfert négatif. Ce n'est pas dire d'ailleurs qu'il
C'est donc un facteur quantitatif, l'inégalité des forces, qui conduit en estime exactement le ressort dans l'insistance qui est la sienne à
Freud à recourir à ce qu'il appelle « un petit artifice technique ». Il demander toujours plus, tout en retirant son épingle du jeu.
consiste à annuler la pression qu'exerce la volonté sur l'idée patho­ Ainsi fait-il l'aveu suivant, chef-d'œuvre de méconnaissance de ce
gène : « Je fais, en pareil cas, usage d'un petit artifice technique. J'in­ qu'il en est du transfert comme réponse au désir du médecin : « Très
forme mon malade que je vais, dans l'instant qui suivra, exercer une fréquemment quand on utilise le procédé par pression, la malade se
pression sur son front et lui assure que pendant tout le temps que plaint de maux de tête. La plupart du temps, elle reste ignorante de
durera cette pression, un souvenir surgira en lui sous la forme d'une la cause nouvelle de sa résistance et ne la révèle que par un symptôme
image ou bien qu'une idée se présentera à son esprit. Je lui enjoins de hystérique nouveau. Le mal de tête traduit l'aversion de la malade à
me faire part de cette image ou de cette idée quelle qu'elle puisse être. l'égard de toute influence qui s'exercerait sur elle6. »
Il ne doit pas les taire, même s’il pense qu'elles n'ont aucun rapport Comment éviter cependant cette issue alors que Freud, de son
avec ce qu'on recherche, qu'il ne s'agit pas de cela ou encore s'il les propre aveu, considère que, pour prix du sacrifice consenti par une
trouve désagréables à révéler. Aucune critique, aucune réserve ne sont patiente pour livrer ses pensées érotiques, il consent, lui, à fournir
admises même pour des raisons d'affect ou de mésestimation ! C'est quelque succédané d'amour : « Les efforts du médecin, son attitude de
28 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 29
bienveillante patience doivent constituer de suffisants succédanés7. » 1 hérapeutique négative qui sanctionne toute intervention quelque peu
On a consacré un bref commentaire à cet artifice : « Dégageons donc, précipitée dans le sens de la guérison. « Ce qui apparaît ici comme
comme le suggère Freud, ce “ petit procédé technique ”, ce “ tour de revendication orgueilleuse de la souffrance montrera son visage — et
main ”, de son premier support, rendons-le à sa pure fonction de parfois à un moment assez décisif pour entrer dans cette “ réaction
médiation : à l'expression libre émanant de l'analysant, c'est-à-dire thérapeutique négative ” qui a retenu l'attention de Freud — sous la
à l'expression libérée de l'exigence d'appropriation inhérente à l'énon- forme de cette résistance de l'amour-propre, pour prendre ce terme
ciation, répond, du côté de l'analyste, un certain ton, une certaine clans toute la profondeur que lui a donnée La Rochefoucauld, et qui
position de repos de la voix. Et tout l'art de l'intervention est déjà ici souvent s'avoue ainsi : " Je ne puis accepter la pensée d'être libéré
engagé8. » par un autre que par moi-même. ” 12 »
Cette fonction de médiation nous semble, quant à nous, assurée par Freud, dans la méconnaissance qui est la sienne de provoquer
l'image de la mainmise plus que par le ton tranquille qui, dans les l'amour de sa patiente par une technique de séduction qui ne peut
Études, n'est pas encore conforme à l'idéal de passivité qui sera défini qu'assurer cet effet, s'attire comme seule réponse possible l'échec de
plus tard par l'attention d'égal niveau ; c'est bien plutôt l'inégalité la cure, ou, à tout le moins, l'arrêt des associations ; son intervention
de ce niveau qui caractérise le mode d'intervention de Freud, et son « dans le réel », en particulier son procédé par pression, en même temps
insistance à provoquer des aveux en témoigne au point de méconnaître qu'il symbolise une sorte de mainmise sur l'inconscient où son désir de
ce qui est en jeu dans le silence, la présence actuelle de l'Autre : le maîtrise s'avoue, provoque en même temps l'amour réciproque de la
transfert. patiente.
Comment en serait-il autrement, d'ailleurs, lorsque Freud, intimant Dès qu'il y a arrêt des associations, il y a transfert, ce que Freud
l'ordre de tout dire et groupant « soigneusement les occasions où cette ignore encore ; c'est alors qu'il fait une pression sur le front ; immanqua­
résistance se manifestait de la façon la plus évidente9», prétend acquérir blement le geste opère comme suggestion ou invitation à la résistance ;
une confiance totale dans sa technique. Élisabeth racontant sa vie à la Freud n'a pas tort de dire que le transfert est un obstacle, qu'il se
façon d'un roman, page après page, scène après scène, n'est supposée confond avec la résistance ; son erreur réside dans la création à son
laisser des blancs dans son récit qu'au moment où la représentation insu de cet effet, véritable déclaration d'impatience et aveu de son
insupportable va accompagner le récit d'une première scène : la pre­ désir de posséder l'Autre.
mière séduction qui va s'exercer sur elle va faire naître le conflit. « Je Le procédé, on l'aura remarqué, se distingue radicalement de la
lui exposai les faits en lui montrant que, depuis longtemps, elle était suggestion, puisqu'ici aucun contenu représentatif n'est proposé au
amoureuse de son beau-frère10 », déclare Freud. Comme ce n'est pas patient : « Il s'agissait d'apprendre du malade quelque chose qu'on ne
là un aveu de la patiente, qui, au contraire, rejette ses « explications », savait pas et que lui-même ignorait », affirmera Freud en 1905, dans les
qu'elle met sur le compte d'une suggestion, on est conduit à voir dans Cinq leçons sur la psychanalyse1*.
ce forçage de l'amour un effet du « contre-transfert » de Freud, « for­ Ce procédé, qui fait la transition entre l'hypnose, qu'il vient
çant l'appel de l'amour sur l'objet de l'identification11 ». d'abandonner, et la libre association, a pour but de faire surgir les
On ne s'étonnera donc pas de voir Lacan mettre en évidence les souvenirs susceptibles d'assurer au discours une continuité : « Lors­
« ressorts d'agressivité » déclenchés par une attitude trop bienveillante qu'ils prétendaient ne plus rien savoir, je leur affirmais qu'ils savaient,
de la part du thérapeute ; le rôle du prophète ou du sauveur n'est pas qu'ils n'avaient qu'à parler et j'assurais même que le souvenir qui leur
seulement en contradiction avec une éthique qui répudie la suggestion, reviendrait au moment où je mettrais la main sur leur front serait le
mais aussi conduit à déclencher une réaction hostile de la part du bon. De cette manière, je réussis, sans employer l'hypnose, à apprendre
malade comme contrecoup agressif de la charité. Dans la méconnais­ des malades tout ce qui était nécessaire pour établir le rapport entre
sance, non pas tant de ce qu'il veut, mais de son désir, Freud en arrive les scènes pathogènes oubliées et les symptômes qui en étaient les
à susciter un transfert qu'on peut appeler négatif au sens de la réaction résidus14. »
30 Freud et le désir du psychanalyste De l'hystérique au désir de Freud 31
Freud donne ensuite, pour raison de son abandon, le caractère vention d'un tiers est ici déterminante. Il est à remarquer que seul un
« pénible et épuisant à la longue » du procédé. En d'autres termes, les signifiant peut réaliser cet effet qui, à partir d'un petit autre, fait un
modifications apportées à la technique, c'est-à-dire le dépassement de lieu : par exemple, s'il est clair que Dora s'intéresse à un homme pour
la méthode cathartique, ne relèvent pas entièrement d'une mise en le désir qu'il a pour une femme, l'essentiel de l'intrigue à laquelle se
question de la suggestion. En effet, « la méthode cathartique avait déjà livre la jeune fille est destiné à soutenir le désir de l'homme, mais non
renoncé à la suggestion15 ». Au fond, le procédé de la pression sur le pas de n'importe quel homme, celui du père, même si n'importe quel
front est peut-être moins un artifice technique tenant lieu de suppléance homme peut faire l'affaire en tant qu'il désire une autre femme qu'elle.
provisoire à une technique plus au fait de la dynamique du transfert Sans développer davantage, nous essayerons de faire usage de ces
et de la résistance, qu'un signe permanent du désir de Freud de décou­ formules en ce qui concerne le désir de Freud, pour autant que sa
vrir un secret, d'obtenir un aveu. structure nous est livrée par l'agencement voulu par lui, et auquel se
Encore est-ce sans doute beaucoup dire que de prétendre que telle prêtent si complaisamment ses premières patientes. Or, il est remar­
serait sa préoccupation des débuts de l'analyse jusqu'à la fin. Il faut quable que, sans même forcer l'interprétation des textes, l'hystérique
bien dire qu'à cette époque, la cure analytique est calquée sur l'interro­ met en scène, actualise le désir de Freud au moins dans le premier
gatoire ; mais celui-ci a finalement peu de rapport avec l'interrogatoire sens : ce que disent, l'a-t-on remarqué suffisamment, les patientes de
policier, puisque le patient, on l'a vu, est invité à dire non seulement ce l<reud ne fait pas l'objet d'une interprétation, la cure cathartique n'a
qu'il sait, mais aussi et surtout ce qu'il ne sait pas16. C'est sans doute pas encore pour visée de délivrer un sens sexuel caché, mais de délivrer
cette supposition de savoir faite à l'autre qui définit le mieux la relation un savoir que seule l'hystérique détient. Seulement, il apparaît que
de Freud à l'hystérique à cette époque. Pour le psychanalyste, le sa soumission au dispositif de Freud réalise ce désir tout aussi bien. Il
patient est un sujet supposé savoir et le désir de l'analyste est de percer est à remarquer que ce désir n'est pas d'avant la mise en place du dispo­
le mystère au-delà du mur du langage. sitif, mais se révèle comme désir inconscient par les aveux et la résis­
Cette identification de l'inconscient à un savoir qui ne se sait pas tance des patientes.
lui-même induit une pratique de la cure qui dirige le patient vers la Que les indices majeurs du désir résident essentiellement dans les
révélation d'un secret. Freud fait promesse d'introduire à l'objet du moments de résistance se lit facilement à partir de l'insistance que met
désir par la levée de ce secret. Ainsi, à cette époque, Freud tient pour Freud à obtenir de l'hystérique le souvenir d'une scène de séduction.
équivalent l'inconscient et le savoir concernant la jouissance, savoir On se rappelle ce commentaire de Lacan sur les relations de Breuer et
barré par le refoulement et dont il entend débarrasser le sujet. « Que Anna O... : « Pourquoi est-ce que la grossesse de Bertha nous ne la
veut le psychanalyste, en effet ? Ramener à la surface de la conscience considérerions pas plutôt, selon ma formule le désir de l'homme c'est le
tout ce qui en a été refoulé17. » désir de l'autre, comme la manifestation du désir de Breuer18 ? »
On peut ainsi appliquer aux cas des Études la formule : « Le désir Appliquée aux cures de Freud, la formule nous inviterait à faire
de l'homme, c'est le désir de l'Autre. » On sait que c'est l'expérience accoucher l'enfant de Freud sur le divan hystérique, ce qui revient à
des hystériques qui, pour Lacan, justifie cette formulation : pour l'hys­ s’entendre dire ce qu'on voulait entendre : la scène de séduction
térique, c'est le désir de l'homme qui place le désir en position d'objet ; comme réel à démasquer vient à point nommé. On peut en effet faci­
ce qui veut dire deux choses : lement observer comment la sexualité fait son entrée sur la scène
1) son désir reste insatisfait puisque ce n'est pas le sien qu’elle analytique : par un péché originel, selon l'expression de Lacan, qui
cherche à satisfaire dans ce qu'on appelle son intrigue. C'est donc dans n'est rien moins que le désir de Freud. « Aussi l'hystérie nous met-elle,
un sens où le génitif doit prévaloir que l'on dit : son objet, c'est le désir dirais-je, sur la trace d'un certain péché originel de l'analyse. Il faut
de son père ; bien qu'il y en ait un. Le vrai n'est peut-être qu'une seule chose, c'est
2 ) le deuxième sens excède l'emploi du génitif. Il s'agit du désir le désir de Freud lui-même, à savoir le fait que quelque chose, dans
de l'Autre en tant que c'est de ce lieu de l'Autre qu'il s'origine. L'inter­ Kreud, n'a jamais été analysé19. »
32 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 33
Cependant, loin de considérer ce désir comme ce qui affecterait la 8. P. K a u f m a n n , Psychanalyse et Théorie de la culture, Paris, Denoël-Gonthier,
1974, p. 48-49.
psychanalyse d'une relativité historique ou psychologique préjudiciable 9. S. F r e u d , Etudes sur Vhystérie, op. cit., p. 122.
10. Ibid., p. 125.
à sa pureté théorique, on doit soutenir au contraire qu elle n est rien 11. J . L a c a n , « L a direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958),
sans cela. Le champ freudien, dans son entier, a cet héritage à assumer : in Écrits, p. 639.
« J'ai dit, ajoute Lacan, que le champ freudien de la pratique analy­ 12. J. L a c a n , « L ’agressivité en psychanalyse » (1948), in Écrits, p. 107.
13. S. F r e u d , Cinq leçons sur la psychanalyse, op. cit., p. 23.
tique restait dans la dépendance d'un certain désir originel, qui joue 14. Ibid., p. 24.
toujours un rôle ambigu, mais prévalent, dans la transmission de la 15. S. F r e u d , « La méthode psychanalytique de Freud » (1904), in la Technique
psychanalytique, op. cit., p. 2.
psychanafyse. Le problème de ce désir n'est pas psychologique, pas 16. Cf. S. F r e u d , Psychanalyse et Médecine (1926), in Ma vie et la psychanalyse,
op. cit., p. 100-102.
plus que ne l'est celui, non résolu, du désir de Socrate20. » 17. S. F r e u d , Cinq leçons sur la psychanalyse, op. cit., p. 44-45.
De même donc que le désir d'enfant de Breuer a engrossé Bertha, 18. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, les Quatre Concepts fondamentaux de la
de même l'aveu que les hystériques vont faire à Freud et qui a pour psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973, p. 144.
19. Ibid., p. 16.
nom la séduction, le trauma, la mauvaise rencontre, 1 effroi produit par 20. Ibid., p. 17.
la sexualité est-il soufflé à Freud en réponse a son désir de maître21. 21. Cf. C. M e l m a n , « A propos des Études sur Vhystérie », in Lettres de VÉcole
freudienne, bulletin intérieur de l’E.F.P., juin 1975, n° 15, p. 194-205.
Un désir de savoir, donc, s'y manifeste dans 1insatisfaction de ne 22. S. F r e u d , Études sur Vhystérie, op. cit., p. 48.
jamais obtenir le fin mot d'une histoire dont le scénario se complexifie 23. Il n’est pas possible de localiser ce désir qui se déplace, conformément à cette
formule de Freud qui s’appliquerait particulièrement à lui-même : « Ainsi
à mesure même qu'on essaye d'isoler le fil qui relie ensemble toutes les passé, présent et futur s’échelonnent au long du fil continu du désir. »
(S. F r e u d , « La création littéraire et le rêve éveillé » (1907), in Essais de
scènes. psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1975 ; c’est nous qui soulignons.)
La curiosité de Freud, son avidité, son insatiable demande, qui
l’assure de rester toujours sur sa faim, lui sont d'ailleurs signifiées par
une de ses patientes, Emmy von N..., excédée par son bavardage :
« Je lui donne jusqu'à demain pour s'en souvenir. Elle me dit alors,
d'un ton très bourru qu'il ne faut pas lui demander toujours d’où pro­
vient ceci ou cela, mais la laisser raconter ce qu elle a a dire. J y
consens22... »
On remarque ici qu'en remettant Freud a sa place, Emmy lui en
assigne une que Freud n'a donc pas inventée : celle du psychanalyste.
De plus, en lui apprenant à se taire, elle pointe, évidemment sans le
savoir, ce qui fait le ressort d'une curiosité brûlante, indiscrète et insa­
tiable qu'est le désir de Freud de lui-même ignoré23.

NOTES

1. Cf. J. B r e u e r et S. F r e u d , Études sur l'hystérie (1895), Paris, P.U.F.,


1967. Voir aussi le Joseph Breuer par H ir s c h m ü l l e r , Paris, P.U.F., 1991.
2. S. F r e u d , ibid., p. 2 1 7 .
3. Ibid., p. 2 1 7 - 2 18 .
4. Ibid., p. 220.
5. Ibid.
6. Ibid., p. 245.
7. Ibid., p. 244.
III

ENTRE DEUX PASSIONS : LE RÉEL ET LE SIGNIFIANT

L’abandon de l’hypnose en 18961, consécutif à la découverte de la


résistance, conduit Freud à dépasser l’idéologie du secret et de l’aveu
extorqué parfois non sans violence.
L’arbitraire de l’interprétation, voire la suggestion pure et simple,
s’affirment on ne peut mieux dans la révélation que Freud fait à
Elisabeth von R... : « Elle poussa les hauts cris, lorsqu’en termes précis
je lui exposai les faits en lui montrant que, depuis longtemps, elle était
amoureuse de son beau-frère2. » Or, à la même époque, Freud aban­
donne sa « neurotica3 », c’est-à-dire sa théorie du trauma au profit
de l’Œdipe et de la sexualité infantile. Ces deux abandons qui scandent
le progrès de la découverte freudienne concourent à l’homogénéité du
ilésir de Freud et de la psychanalyse en l’orientant vers un réel indé-
I>endant du factuel et de l’événementiel. C’est ce mouvement que nous
voulons illustrer.

I)’un secret à l’autre

Le réel ne doit donc plus être considéré comme actuel à partir du


moment où la théorie du trauma est relayée par celle du fantasme.
( e relais, qui laisse d’ailleurs une place presque inentamée à la séduction
(cf. l’Homme aux loups) est désormais un autre secret ; derrière le
masque, un nouveau masque : ce mouvement qui consiste à reculer
toujours plus loin dans la recherche de l’événement, de la première
scène, a donc une portée historique : « On se laissait entraîner vers des
36 Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 37
époques de plus en plus reculées du passé et on crut, à un moment duquel la loi de la répétition va fonctionner. Lacan écrit, à propos de
donné, pouvoir s’arrêter à la puberté, c’est-à-dire à l’époque du réveil cette passion de Freud pour le réel : « Il [Freud] s’attache, et sur un
traditionnel des tendances sexuelles. Mais cet espoir fut vain, car en mode presque angoissé, à interroger quelle est la rencontre première,
suivant les traces, on se trouva amené au-delà de cette époque, jusqu’à le réel, que nous pouvons affirmer derrière le fantasme. Ce réel, nous
l’enfance, et aux premières années de celle-ci4. » sentons qu’à travers toute cette analyse [celle de l’Homme aux loups],
C’est ainsi qu’on est amené à prêter attention aux scènes trauma- il entraîne avec lui le sujet, et presque le force, dirigeant tellement la
tiques racontées par les patients. Mais, de nouveau, ce réel devient recherche qu’après tout, nous pouvons aujourd’hui nous demander si
suspect : « Lorsque les hystériques rattachent leurs symptômes à des cette fièvre, cette présence, ce désir de Freud n’est pas ce qui, chez son
traumatismes inventés, le fait nouveau consiste précisément en ce malade, a pu conditionner l’accident tardif de la psychose9. »
qu’ils imaginent ces scènes, ce qui nous oblige à tenir compte de la Cette passion du réel conduit Freud, on le verra, à conclure, en
réalité psychique, autant que de la pratique8. » Pourquoi le récit, la dernière analyse, à la « constitution congénitale10 ». Ainsi le réel de la
fiction acquièrent-ils désormais et en tant que tels une valeur de vérité jouissance vient-il faire irruption au-delà des traumassupposés, guidant
supplémentaire et comme l’indice du réel à découvrir ? L’invraisem­ ainsi la technique freudienne de déchiffrement.
blable devient l’indice du réel après, dit Freud, qu’on se soit trouvé
«fort désemparé » par cette découverte : « On ne savait pas à quel appui De l’aveu amoureux ou le secret de la masturbation
s’accrocher®. »
C’est alors que Freud prend le relais d’un aveu qui ne vient pas et Dans le cas Dora, Freud écrit : « Je pense que Dora voulait seule­
assume le risque d’une fausse construction en proposant à Dora sa ment faire semblant d’avoir un “ secret ” , et me montrer que ce secret,
théorie de la masturbation infantile qui, jusqu’à l’analyse de l’Homme je le lui arrachais11. » De fait, c’est à un autre secret, pour elle-même
aux loups, sera la scène primitive de Freud, celle qui aimantera sa celui-là, que Freud entend référer non seulement ses symptômes hysté­
curiosité dès qu’il s’agira de sexualité infantile. « Je ne tardai pas à en riques, mais également son attitude méprisante à l’égard des méde­
conclure que toutes ces fantaisies étaient destinées à dissimuler l’acti­ cins : « Accusations contre le père responsable de sa maladie, derrière
vité auto-érotique de la première enfance, à l’entourer d’une certaine lesquelles se cachait une auto-accusation — flueurs blanches— jeu avec
auréole, à l’élever à un niveau supérieur7. » le sac à main — incontinence après la sixième année — secret qu’elle
C’est un fait que Freud cherchait, à l’époque des Lettres à Fliess, ne veut pas se laisser ravir par les médecins : je considère, sur de tels
nn « bon point d’attaque » pour remanier la théorie de la sexualité. indices, que la preuve irréfutable de la masturbation infantile est
Ce remaniement est en effet devenu nécessaire avec l’analyse des rêves ; faite12. »
mais alors que dans son livre sur les rêves, comme d’ailleurs dans les Cette obstination de Freud à imputer à la masturbation la plupart
Lettres à Fliess, il n’est question que d’ « incidents sexuels précoces » des symptômes n ’est pas tout à fait conforme à l’observation, et Freud
ou d’ « événements survenus entre un an et demi et quatre ans » ou construit le récit névrotique, comme toujours à cette époque, en privi­
entre quatre et huit ans (lettre 52 ), pour se limiter à la névrose obses­ légiant les relations d’objet sur les identifications. À propos de la
sionnelle et à la paranoïa, il n’en va plus de même dès lors que Freud transmission des maladies par son frère, par exemple : « Le frère doit
renonce au trauma. Ainsi, à propos du choix des névroses, il pensait avoir joué un certain rôle dans l’accoutumance à la masturbation, car,
jusqu’en 1897 que ce choix dépendait de l’âge auquel les traumatismes dans ce contexte, elle raconta en insistant d’une façon qui trahit le
s’étaient produits. Freud met ensuite en jeu des couches ou des « phases “ souvenir-écran ” que son frère lui avait toujours transmis ses mala­
sexuelles8 » plus profondes. dies13. » Par ce terme, on sait que Freud entend une déformation du
Le concept de profondeur désigne toujours chez Freud une dimen­ souvenir ou même un fantasme destiné à « cacher » quelque chose de
sion temporelle : c’est, à travers un fantasme, une histoire à reconstituer refoulé ; c’est donc toujours le modèle du secret, et du secret trahi par
dans ses moindres détails, et, au-delà de cette histoire, un réel à partir la parole, qui est utilisé ici. Pourtant, point n’est besoin d’aller chercher
38 Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 39
au-delà du discours, en l’occurrence le discours sur les maladies, la maître de Dora, tandis que les symptômes soulignent la carence phal­
vérité que cette analogie révèle : Freud conclut à la masturbation a lique du père. Il apparaît en effet que tous ses symptômes, ceux de
partir de ce que livre Dora sur son «identification » à sa cousine atteinte l’enfance comme ceux de sa maladie actuelle inscrivent sur son corps
de gastralgies. « Dora me confirma consciemment deux choses : la jouissance du phallus ; or Freud, lorsqu’il cherche à rendre compte
qu’elle avait souffert elle-même assez souvent de gastralgies et qu’elle de la survivance de la masturbation, prend la leucorrhée comme
avait des raisons de supposer que sa cousine se masturbait14. » Un peu preuve : le signifiant « mouillé » attestant l’identité pour l’inconscient
avant, on voit que l’identification à la cousine repose sur un roman de la masturbation et de l’incontinence. « Dora sait qu’on se mouille
d’amour qui met en scène non pas une mais deux cousines et deux aussi pendant les relations sexuelles, que l’homme donne à la femme,
hommes : amour heureux et amour malheureux, celle des cousines qui pendant l’accouplement, quelque chose de liquide en forme de gouttes.
voit l’autre réussir son mariage a mal au ventre. Freud n ’en tire pas Elle sait que c’est là précisément le danger, que sa tâche est de préserver
d’autre conclusion à ce moment-là que l’identification imaginaire : ses organes génitaux de cette humectation19. »
« Qui copiez-vous là 15 ? » Il « oublie » cet élément symbolique lorsqu il N’est-ce pas plutôt une tentative pour elle de symboliser l’organe
conclut plus loin à l’équation : gastralgie = masturbation. On ne peut féminin ? On le remarque bien dans le premier rêve : ce sexe, pas
d’ailleurs pas dire que Freud est dans l’erreur. Ce qu’il tire de l’hypo­ nommable immédiatement, n’est représenté que par des métaphores du
thèse de la masturbation est simplement proportionnel à ce qu’il aban­ déchet et de la souillure par quoi se donne à voir l’effet imaginaire de
donne. Cette obsession de la masturbation est le point qui le rend la castration pour la fille qui ne peut investir son sexe que comme
aveugle à tout le reste et, en particulier, aux deux types d’identification amputé de tout trait de symbolisation.
que pourtant il distingue sans d’ailleurs les conceptualiser : la copie C’est donc dans la perspective générale de la théorie freudienne de
ou l’imitation du modèle, son père, son frère, sa cousine comme objet l’hystérie comme défense contre la sexualité que la technique de Freud
d’amour, et l’identification au désir de l’autre comme dans le cas de la est à apprécier. Faire la « somme de ses préjugés » en la matière conduit
déception amoureuse. nécessairement à une mise en question de la position freudienne sur la
C’est sans aucun doute le modèle de la bisexualité de Fliess que féminité et entraîne d’autres développements. Freud reconnaît lui-
Freud met encore ici à l’épreuve, qui lui cache l’identification à l’homme même que l’intérêt de l’observation réside moins dans le compte rendu
chez Dora. Ainsi, dans une lettre à Fliess concernant celle-ci, il écrit : du travail analytique fait par Dora que dans la mise à jour de la rela­
« Dans les conflits des processus mentaux, le rôle capital est dévolu à tion des symptômes avec la structure. Excepté pour les rêves, et sauf
l’opposition existant entre l’inclination vers l’homme et l’inclination à de rares endroits, la technique du travail analytique n’a par consé­
vers la femme18. » Il est pourtant à nos yeux aujourd’hui manifeste quent pas été dévoilée : « Je tenais à mettre en évidence dans cette
que son objet d'inclination est la femme, et que de la relation entre observation la détermination des symptômes et la structure intime de
l’homme et la femme, elle se plaît à faire un roman. la névrose20. » La direction de la cure découle en effet directement de
Or, Freud qui voit bien que Dora, jusqu’à sa première maladie, cette affirmation. N’oublions pas qu’à cette époque — en 1900 — Freud
a marché « du même pas que son frère17 », soutient qu’elle est entrée vient juste d’établir l’étiologie sexuelle de la névrose. Le premier
dans les voies « normales » de la féminité lorsque l’asthme vint se article traitant à fond la question ne date que de 189821. La publication
substituer à l’incontinence : « [...] à partir de 1’ “ asthme ” , elle devint de Dora en 1905 sert à Freud d’observation-clef pour préfacer ses
calme et sage. Cette maladie fut chez elle comme une borne entre deux Trois essais.
phases de sa vie sexuelle dont la première avait un caractère viril et
l’autre un caractère féminin18. » La pratique de la lettre dans Dora
Si, à la suite de Lacan, on met en relief l’identification virile de
l’hystérique, et plus précisément l’identification au trait unaire de Freud, dans Dora, renvoie, à certains moments, à ses Trois essais
l’idéal du moi, c’est le père en tant qu’impuissant qui est le signifiant sur la théorie de la sexualité. Ce livre est, en effet, avec l’Interprétation
40 Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 41
des rêves, l’un des deux piliers théoriques dont les hypothèses sont mises déchiffrage en accord avec la «période » où le sujet s’en est servi, tantôt
à l’épreuve sur un cas d’hystérie. Pourtant, cette présentation n’est comme équivalent de la masturbation dans l’énurésie, tantôt comme
pas tout à fait exacte puisque les deux textes n’ont pas été écrits en relevant d une identification a 1 homme avec l’équivalence des flueurs
même temps. Si une partie de l’Interprétation des rêves a été rédigée blanches et du sperme. Freud, en archéologue consciencieux, rassemble
pendant l’analyse de Dora, dont le compte rendu devait constituer un ainsi les matériaux qui, fragments après fragments, vont, tel un puzzle,
chapitre, les Trois essais ont été écrits et publiés en 1905 . dessiner la figure du fantasme, les chaînes signifiantes qui en font la
Cela a son importance si l’on veut comprendre le trajet que Freud matière. Il reconnaît la nouveauté de ce point de vue en ces termes :
entend poursuivre et le mode de démonstration qui est le sien. Au fond, « Selon une réglé que [...] je n avais pas encore eu le courage d’ériger
il y a deux axes qui sont mis en valeur et qui se recoupent en certains en règle générale, le symptôme signifie la représentation — la réalisa­
points : l’axe référentiel et l’axe littéral. Cette terminologie doit servir tion — d’un fantasme à contenu sexuel [et non pas, comme pour le
à mettre en place ce qui, pour Freud, est de l’ordre de la signification rêve, la réalisation d’un désir], c’est-à-dire d’une situation sexuelle, ou,
des symptômes d’une part, et, d’autre part, ce qui relève du texte des pour mieux dire, tout au moins une des significations du symptôme
rêves dont le fantasme est la clef. Mais les deux modes d’interprétation correspond à la représentation d’un fantasme sexuel, tandis que,
ne sont pas du tout du même niveau. pour les autres significations, pareille limitation du contenu n’existe
Le déchiffrage du rêve a permis d’isoler la surdétermination du pas25. »
texte, la variété du sens, à partir du non-sens. Il s’agit, dans un autre Le symptôme étant ainsi soudé au fantasme, le rêve, voie royale de
temps, de faire coïncider la pluralité de sens d’un symptôme avec les l’inconscient, constitue la meilleure voie d’accès à son déchiffrage.
différents fantasmes inconscients qui le soutiennent. Pour cela, bien En d autres termes, si le symptôme se déchiffre comme un rêve, c’est
sûr, il est requis de laisser le patient parler selon la règle de l’association qu’il a plusieurs sens, au lieu d’être l’abri d’un secret.
libre, ce qui n’est pas le cas dans Dora. Le patient choisit certes le Cependant, il ne s’agit plus ici d’arracher un secret. D’une part,
« thème du travail journalier », mais la règle n’est pas encore formulée. Freud admet maintenant que l’insincérité inconsciente a plus d’impor­
Freud, maintenant, ne fait plus de l’analyse du symptôme le but de tance que 1 insincerité consciente et que les lacunes de la mémoire ou
l’analyse : « Le travail avait alors pour point de départ les symptômes la modification de l’ordre chronologique mettent en évidence une
et pour but de les résoudre les uns après les autres. Depuis j’ai aban­ structure de l’oubli, un travail de l’oubli, dont le sujet n ’a pas la clef.
donné cette technique, car je l’ai trouvée mal appropriée à la structure Plus que jamais, Freud, nouveau déchiffreur d’énigmes, est destiné à
si délicate de la névrose. Je laisse maintenant au malade lui-même le prendre le rôle d’Œdipe.
soin de choisir le thème de travail journalier et prends par conséquent Quant à l’axe référentiel, il est mis en place dans les Trois essais,
chaque fois pour point de départ la surface que son inconscient offre .ivons-nous dit, pour aboutir a la theorie de l’Œdipe qui va clore cette
à son attention22. » Freud énonce ses conclusions : « J ’obtiens alors ce œuvre. L’hystérie, remarque Freud dans Dora, est une maladie « tou­
qui appartient à la solution d’un symptôme par fragments, enche­ jours énigmatique26 ». Qu’est-ce à dire et comment l’énigme sera-t-elle
vêtrés dans des contextes différents et répartis sur des époques fort levée ?
éloignées23. » Nous faisons l’hypothèse suivante : Freud, déçu par les médiocres
Le rêve apparaît donc comme la scène sur laquelle s’inscrivent résultats de la thérapeutique de l’hystérie — il dit qu’avant d’aban­
simultanément toutes les « couches de significations », pour reprendre donner la théorie de la séduction, il tombait souvent Hans un désarroi
l’expression de VInterprétation des rêves2i, qu’un « symbole » peut avoir complet , est oriente vers la vie amoureuse de l’enfant à partir de sa
depuis l’enfance. On reconnaît là la fonction du signifiant par la vertu propre auto-analyse. On obtient alors les résultats qui vont situer la vie
qu’il a de pouvoir servir à l’équivoque, au double sens. L’usage qu’en sexuelle de l’enfant autour du père, et c’est en fait l’importance du père
fait l’inconscient en fixe le sens. qui apparaît nettement marquer la réflexion de Freud à la fin des Trois
C’est le cas, par exemple, du signifiant « mouillé » qui requiert un essais. Les névrosés « sont amoureux de leurs parents 27 », voilà ce qui
42 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 43

manquait aux Études et rendait très insatisfaisante la thèse du trauma. existe bel et bien un dégoût de la sexualité ; le déplacement d'une
C'est, à n'en point douter, l'écho, pas très lointain, de l'analyse de Dora énergie sexuelle d'une zone à l'autre, du clitoris à la bouche ou la gorge
qui permet à Freud d'écrire : « Il en est de même dans le cas où un indi­ n'éclaircit pas la question du dégoût. C'est une insatisfaction sexuelle
vidu, qui a commencé par être normal, présente des caractères patho­ qui vient à la place du rapport sexuel qui fait défaut.
logiques à la suite d'un amour malheureux. On pourra, avec certitude, On a donc deux modèles : celui, freudien, du déplacement de la
démontrer que le mécanisme de la maladie consiste en un retour de sensation (ce qui implique qu'elle a existé) et celui, lacanien, de ce qui
la libido aux personnes aimées pendant l'enfance28. » tient lieu du rapport sexuel en tant qu'il est manquant ; ce que l'hysté­
Toute la fin des Trois essais est consacrée à l'inceste et aux « effets rique traduit par le dégoût (oral) est cet impossible pour elle de jouir
lointains du choix d'objet infantile ». C'est bien ces effets et leurs causes tant qu' « elle était amoureuse de son père32 ». Si le désir de Freud est
que Freud veut séparer, et, en ce qui concerne Dora, il fait converger de faire reconnaître à l'hystérique l'objet de son désir, il s’avère, au
tous les fantasmes sur l'amour incestueux pour le père. Le long détour résultat engendré par la suite, qu'il s'est égaré. Il a cependant erré de la
par le chemin de la sexualité infantile ne sert qu'à cette démonstration : bonne façon, en situant dans l'amour du père l'origine du refoulement.
le choix d'objet primitif demeure après que le sujet a éprouvé une Cependant, cette passion du signifiant n'est pas sans inconvénients.
déception amoureuse. La descente aux enfers aboutit à une impasse, un passage à la limite
Freud tente ensuite de souder sur la phase orale de la sexualité le ou à une conclusion asymptotique du traitement33. Le secret n'est levé
refoulement de la sexualité génitale manifeste chez la jeune fille : qu'en partie. La succession des scènes met en évidence du pareil au
« À la place de la sensation génitale, qui n'aurait certainement pas fait même qui, dans sa répétition, de scène en scène, insiste sans qu’aucun
défaut dans ces conditions chez une jeune fille normale, il y a chez elle réel vienne en délester la répétition du même fait.
cette sensation de déplaisir liée à la partie muqueuse supérieure du Freud, c'est clair, cherche un au-delà de ce nœud de signifiants. Une
canal digestif : le dégoût29. » Ici, Freud se donne à l'avance ce qu'il veut coupure, qui ne se ferait pas dans le symbolique mais aurait pour enjeu
prouver, à savoir 1' « interversion de l'affect » et le « déplacement de la un objet, exigerait néanmoins que soit levée l'hypothèque du transfert
sensation ». Pour lui, le dégoût est un plaisir négatif, autrement dit un comme obstacle, et donc que Freud se repère comme objet a dans la
plaisir qui ne peut pas être ressenti comme tel. Et il dira la même chose cure. Que ce soit l'interprétation dans le signifiant qui prévale ou l'inter­
de la phobie (cf. Au-delà du principe de plaisir). prétation dans le sens sexuel, on échoue dans les deux cas à mettre en
Le refoulement de la génitalité a pour conséquence l'érogénéisation jeu un réel.
de la bouche et tous les symptômes de Dora symbolisent une satisfac­ Cette dichotomie du signifiant et de l'objet du désir est de nature à
tion orale en rapport avec le suçotement (cf. Lacan : le dégoût est une relativiser l'objection qu'on fait à Freud et qu'il se fait à lui-même de la
désexualisation qui s'accomplit lorsque « l'objet sexuel file vers la pente méconnaissance du transfert. Que cette butée du transfert soit elle-
de la réalité »30). Au contraire, la thèse de Lacan est que : « C'est juste­ même relative à la place accordée par Freud à l'objet du désir et consé-
ment dans la mesure où des zones annexes, connexes, sont exclues, quemment à la place qu'il occupe lui-même dans le transfert, c'est ce
que d'autres prennent leur fonction érogène, qu'elles deviennent des que nous allons mettre en lumière.
sources spécifiées pour la pulsion31. »
Ce que Freud ne montre que d'une façon embarrassée est la dépen­
dance de la pulsion orale par rapport à la sensation génitale. Il y a une
NOTES
migration de la pulsion qui se fait par le mécanisme du déplacement :
la sensation génitale est i) déplacée et 2) inversée. C'est là un méca­
nisme obsessionnel plutôt qu'hystérique parce que, dans ce cas, le 1. « L'histoire de la psychanalyse proprement dite date du jour de rintro­
duction de Finnovation technique qui consiste dans l'abandon de l’hyp­
refoulement de la sexualité est très imparfait. nose. » (S. F r e u d , Contribution à Vhistoire du mouvement psychanalytique,
Ce que Freud ne veut pas affirmer ici, c'est que chez l'hystérique in op. cit., p. 81.)
44 Freud et le désir du psychanalyste
2. S. F r e u d , Études sur l'hystérie, op. cit., p. 12 5 .
3. C’est sous ce terme que Freud désigne jusqu’en 1897 sa conception du
trauma sexuel par la séduction infantile (cf. S. F r e u d , Lettres à W. Fliess,
n° 69, 21 sept. 1897, in la Naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F.,
1956, p. 190).
4. S. F r e u d , Contribution à Vhistoire du mouvement psychanalytique, in op. cit.,
p. 82-83.
5. Ibid., p. 83-84.
6. Ibid., p. 83.
7. Ibid., p. 84.
8. Voir par exemple le développement sur l’auto-érotisme, in S. F r e u d , Cinq
leçons sur la psychanalyse, op. cit., p. 46-57.
9. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 54.
10. S. F r e u d , Contribution à Vhistoire du mouvement psychanalytique, in op. cit.,
p. 84.
11. S. F r e u d , Fragment d'une analyse d'hystérie (Dora) (1901) [cité infra : IV
Dora], in Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1970, p. 57.
12. Ibid.
13. Ibid., p. 60, note 1. LE TRANSFERT DE FREUD
14. Ibid., p. 58.
15. Ibid., p. 26.
16. S. F r e u d , Lettres à W.Fliess, n° 141, 30 janv. 1901, in op. cit., p. 290.
17. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 60, note 1.
18. Ibid.
19. Ibid., p. 66-67. Lacan, dans son Séminaire I, déclare que Freud essayait de pétrir
20. Ibid., p. 6.
21. Cf. S. F r e u d , la Sexualité dans Vétiologie des névroses (1898), in Résultats, Idées, l’ego de Dora, et, dans les Écrits, il fait du transfert négatif de Dora
Problèmes, t. I, Paris, P.U.F., 1984. une réplique du contre-transfert de Freud1. Mais cette relation se fait,
22. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 5.
23. Ibid. pour ainsi dire, en miroir, pour autant que, favorisant la relation duelle
24. S. F r e u d , l’Interprétation des rêves (1899), Paris,P.U.F., 1967, p. 345. de la cure par l’insuffisante appréciation de l’identification virile de
25. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 33.
26. Ibid., p. 14. Dora, Freud méconnaît la distinction, qu’il fera plus tard, entre l’objet
27. S. F r e u d , Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Paris, Gallimard, d’amour et l’objet d’identification. Car si l’objet du désir de Dora,
1968, p. 139.
28. Ibid. disons Mme K..., échappe à Freud, c’est bien en raison de ce préjugé,
29. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 18. qui n’est pas propre à Freud, selon lequel « la fille est pour le garçon ».
30. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 157.
31. Ibid. Plus profondément, on constate ici que l’intérêt évident de Dora
32. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 40. pour M. K... n’a pu être considéré par Freud comme la preuve d’un
33. Freud, dans les lettres à Fliess, évoque longuement les péripéties du trai­
tement du cas de M. E... Il y parle, pour la première fois, d’ « une conclu­ amour inavoué que dans la mesure où les identifications viriles de la
sion asymptotique du traitement » qui, d’ailleurs, en tant que telle, lui jeune femme lui ont échappé. L’insuffisante appréciation du lien dit
est indifférente. (Cf. S. F r e u d , Lettres à W. Fliess, n° 133, 16 avr. 1900,
in op. cit., p. 282.) « homosexuel » et l’erreur commise sur la véritable nature du t r a n s f e r t
sont une seule et même chose, de sorte qu’on peut dire que la
méconnaissance du désir de l’hystérique chez Freud donne la raison
de son « contre-transfert ». En effet, « en forçant l’appel de l’amour
sur l’objet d’identification2 » (pour Dora : M. K...), Freud méconnaît
plusieurs choses.
C’est l’occasion ici de distinguer ce qui est de l’ordre de l’erreur et
ce qui est de l’ordre du préjugé. À propos de Dora, Lacan écrit ainsi :
« Lorsque les préjugés de l’analyste (c’est-à-dire son contre-transfert,
terme dont l’emploi correct à notre gré ne saurait être étendu au-delà
46 Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 47
des raisons dialectiques de l’erreur) l’ont fourvoyé dans son interven­ de rapports sexuels. » « C’est le même qui s’exprime simplement dans
tion, il le paye aussitôt de son prix par un transfert négatif3. » le refrain bien connu : “ Comme le fil est pour l’aiguille, la fille est pour
C’est cette relation des deux transferts que l’on se propose le garçon ” 8 »
d’examiner. Lacan, à cette époque, reconnaît que cette observation implique
Si on peut parler d’un retournement complet des positions, si pour Freud d’une façon qui « la fait vibrer d’un frémissement qui, franchis­
Freud Dora est supposée savoir son inconscient, Freud, alors, que sait-il sant les digressions théoriques, hausse ce texte, entre les monographies
et que veut-il ? « C’est pour s’être mis un peu trop a la place de M. K..., psychopathologiques qui constituent un genre de notre littérature, au
écrit Lacan, que Freud n’a pas réussi à émouvoir l’Achéron4. » ton d’une Princesse de Clèves en proie à un bâillon infernal9 ». Toute­
Cette constatation est à mettre en relation avec cette autre : c’est fois, on ne saurait aujourd’hui se contenter d’une appréciation qui
que Dora, quant à elle, est identifiée à un personnage masculin, M. K... tiendrait pour prévalent le contre-transfert de Freud au sens de la
lu i-m ê m e , de sorte qu’elle peut aussi bien s’identifier à Freud lui-même. sympathie qu’aurait par exemple Freud pour M. K..., et qui lui fait
C’est pourquoi Lacan fait observer que l’erreur commise par Freud rêver d’une « victoire de l’amour10 ».
sur l’odeur de fumée, loin de révéler le lien amoureux qui ferait des L’essentiel, croyons-nous, tient plutôt en effet à la théorie freu­
deux hommes le « pendant l’un de l’autre », les deux fumeurs dont elle dienne de l’Œdipe qui fait dépendre le destin des pulsions du désir
attendrait un baiser, désigne plutôt le trait unaire, par lui-même indiffé­ pour le père, et non du désir du père auquel Dora sacrifie pourtant son
rent, qui sert de support à l’identification masculine : le trait commun objet masculin. L’intérêt que l’hystérique accorde à la relation de
aux trois personnages : le père, comme Dora le fait observer, M. K... et l’homme à la femme, à condition de s’y dérober elle-même comme
Freud*. objet, et au détriment du désir pour le partenaire sexuel, n’est pas
Lacan en tire la confirmation que l’hallucination olfactive du réveil encore pour Freud de l’ordre du démontrable.
correspond au « stade crépusculaire du moi » au heu de révéler une
demande orale infantile. Freud n’est-il pour rien dans cet effet6 ? La somme des préjugés
On constate donc une fois de plus que toute 1 observation est traversée
par une loi, la loi du désir de Freud, qui préordonne la créature féminine À mettre le discours de l’hystérique en relation avec le désir de
à son bien. Freud, on est conduit à inverser les termes de cette relation : si la
Plus profondément encore, si l’identification virile de l’hystérique, modulation du transfert peut se déchiffrer à partir du contre-transfert
dont la matrice chez Dora (imaginaire) réside dans 1identification au de Freud, rien n’empêche, une fois cette hypothèse posée, de coor­
frère aîné, n ’obéit à aucune bisexualité constitutionnelle, on peut dire donner les variations et les modulations du transfert de Dora avec le
qu’à cette date (1900) Freud est encore loin du compte. désir de Freud de la convaincre. Posons alors que le désir de Freud est
Cependant, les préjugés ne sont pas forcément des erreurs, comme homogène à l'interprétation qu’il donne du transfert, obstacle sur lequel
Freud lui-même nous l’a appris dans l’Avenir d’une illusion1, et, lors­ se brisera l’analyse : « Par où nous allons tenter de définir en termes de
qu’un désir est prévalent, la méconnaissance d’une structure ne risque pure dialectique le transfert qu’on dit négatif dans le sujet, comme
pas d’être levée par de nouvelles découvertes, principalement lorsqu’il l’opération de l’analyste qui l’interprète11. »
s’agit du « continent noir ». C’est pourquoi l’importance, enfin admise À supposer d’ailleurs qu’un « amour de transfert » se soit noué Hang
en 1925 , du lien homosexuel n’entame pas forcément la construction cette relation, la bévue de Freud aura été de la rompre pour des raisons
freudienne de l’Œdipe tant que n ’est pas reconnu que l’objet primor­ qui n ’ont pas leur ressort dans l’affectivité, pas plus que le transfert
dial est la mère chez les deux sexes, et que le père a pour la fille une lui-même. Son erreur est de ne pas distinguer l’objet d’amour de
place symbolique plutôt qu’imaginaire comme chez le garçon. l’objet d’identification, autrement dit de glisser d’une identification
Dans Intervention sur le transfert, Lacan propose une interprétation imaginaire à une identification symbolique, cette dernière allant au-delà
du désir de Freud qui s’éclaire par sa thèse postérieure : « Il n’y a pas des intérêts narcissiques de la personne où s’origment les relations de
48 Freud et le désir du psychanalyste De l'hystérique au désir de Freud 49
haine et d’amour, pour désigner une place, un lieu d’où elle se voit les symptômes de Dora, celui de l'aphonie en particulier, subissent une
comme aimable et s’identifie à des signifiants d’où résultera, selon recrudescence. L'appel de la pulsion orale est, dans ce cas, au plus vif
Lacan, la formation de l’idéal du moi. parce que Dora est seule en présence de Mme K..., autrement dit son
Or, l’identification virile de Dora n’implique nullement qu’elle soit aphonie mime un cunnilingus avec la maîtresse de son père : elle prend
amoureuse de M. K..., mais seulement que ce dernier l’assure d’une la place de M. K... en son absence.
position de maître qui ne renonce pas à son désir, à condition qu’elle On devine, après coup, que l'intérêt de Dora pour M. K... n ’est pas
n’en soit pas l’objet. C’est donc son désir qu’elle aime et non sa per­ adéquat à « un amour véritable » mais lui sert de point d’identification
sonne. Lacan a rendu compte dans son Intervention sur le transfert hystérique, de lieu d’où Mme K... lui paraît désirable : autrement dit
du rôle qu’avait M. K... pour Dora. C’est son moi, c’est-à-dire l’image de signifiant. Si nous mettons maintenant l'accent sur le préjugé de
virile dans laquelle et grâce à laquelle elle peut à la fois, « en faisant Freud relatif à la relation de la femme à l’homme, quelles sont alors
l’homme », tenter de symboliser la sortie de l’Œdipe qui est l’identifi­ son illusion principale dans Dora et sa bévue ?
cation à l’idéal et, d’autre part, tenir tête aux hommes dans une rivalité On peut soutenir qu'elles tiennent entièrement dans l’énoncé :
imaginaire où s’exprime sa rage d’être objet d amour et signifiant « Vous êtes amoureuse de M. K ...14 » Nous avons vu que cela est une
phallique. erreur sur la personne puisque, Freud le reconnaît, c'est d’un autre
En même temps donc qu’elle soutient son propre désir insatisfait, objet qu’il s'agit, Mme K... Pourtant cette erreur abrite un préjugé
elle sollicite l’homme à désirer la femme qui contient « le mystère de sa qui est celui du rapport sexuel entre fille et garçon et, au-delà, la théorie
propre féminité12 », à savoir Mme K..., qui est, pourrait-on dire, son freudienne de l’Œdipe qui considère l'amour de la fille pour le père
objet d’amour par procuration, étant entendu qu’elle s’arrange pour comme une donnée et non comme une norme. « Cela ressortit, dirons-
le procurer à son père dont elle soutient le désir par son intrigue. nous, à un préjugé, celui-là même qui fausse au départ la conception
M. K... vient donc rompre l’équilibre et provoquer chez Dora une du complexe d’Œdipe en lui faisant considérer comme naturelle et non
revendication passionnelle à l’endroit de son père. Il laisse entendre a comme normative la prévalence du personnage paternel15. »
Dora qu’il a sacrifié sa femme à ce dernier en échange de Dora elle- Freud tient, en effet, pour allant de soi une « inclination précoce de
même. La rage d’être traitée ainsi en objet d’ « odieux échange13 » la fille pour son père et du fils pour sa mère16 », renouant ici avec la
vaut à M. K... une gifle mémorable. doxa que sa théorie de la sexualité aura pour effet de contrer, effet qui
Ainsi c’est l’erreur de Freud concernant la place de M. K... qui se fait attendre tant que l'Œdipe de la fille n'est pas reconnu dans sa
est le point de butée de l’analyse. Il faut dire que le préjugé selon lequel complexité et sa dissymétrie. La résistance théorique de Freud est ici
une fille est faite pour aimer les garçons fonde cette erreur. Toutefois, mesurable au temps qu’il devra mettre à comprendre que la phase
ce n’est pas la même chose de mettre un certain temps avant de œdipienne de la fille est à apprécier à partir du signifiant phallique dont
s’apercevoir que 1’ « homosexualité » était la tendance la plus forte de la mère l’a frustrée et qu'elle va chercher ailleurs17.
la jeune fille et de ne pas faire la différence entre deux types d’identi­
fication dont l’une est exclusive du désir. C’est l’identification virile de Résistance de Freud
l’hystérique, en effet, qui lui aliène le chemin de l’amour sexuel. Or Freud, note Lacan, « aborde Dora sur le plan de ce qu’il appelle
Freud, dans les années 20, met les choses au point, en particulier dans lui-même la résistance. Qu'est-ce à dire ? Je vous l'ai déjà expliqué.
le chapitre vu de la Psychologie des masses pour distinguer les deux. Freud fait intervenir, c’est absolument manifeste, son ego, la concep-
L’identification au désir de l’homme, et au désir de l’homme comme Iion qu'il a, lui, de ce pour quoi est faite une fille — une fille, c’est fait
impossible parce qu’impuissant, se singularise chez Dora particulière­ pour aimer les garçons18 ».
ment par la toux et la dyspnée, commémoration de la jouissance du À l'époque, où l'analyse des résistances devient le parangon de la
père. L’aphonie, quant à elle, met bien en évidence la place qu’occupe technique analytique, Lacan retournait la situation et mettait en évi­
M. K... dans son fantasme. C’est, nous dit Freud, en son absence que dence la résistance, non du patient mais de l'analyste.
5« Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 5i
Ainsi l’amour pour M. K... que Freud imputait à Dora était 1 objet transfert, « n'est rien de réel dans le sujet, sinon l'apparition, dans un
d’une « vive résistance19 ». « Elle persista longtemps encore à s’opposer moment de stagnation de la dialectique analytique, des modes perma­
à mon allégation jusqu’à ce que fût fournie, vers la fin de l’analyse, la nents selon lesquels il constitue ses objets26 », on voit comment Freud
preuve décisive du bien-fondé de mes dires20. » a pu favoriser cette « agressivité » de Dora envers les hommes en ratant
C'est donc à la place du maître de vérité que Freud s'est situé, les véritables ressorts de sa relation à l'homme qui est celle d'une
empêchant Dora de reconnaître dans Mme K... l'objet de son désir. identification imaginaire, celle qui structure la relation narcissique.
Freud, écrit Lacan, aurait pu, au lieu « de mettre en jeu son propre Mais la formule est tout aussi valable pour la résistance, qui n'est rien
ego dans le but de repétrir, de modeler celui de Dora », lui montrer de réel dans le sujet, mais effet d'interprétation. Il n'y a qu'une résis­
« que c'était Mme K... qu'elle aimait21 ». tance parce qu'il n'y a qu'un transfert.
Cette hypothèse conduit à supposer que la relation de transfert Lacan a renversé l'ordre des relations du transfert et de l'interpré­
en eût été bouleversée, c'est-à-dire que Yeffet de vérité produit par cette tation tel qu'il était en vigueur dans les années 6027. « Le grave, écrit-il,
intervention aurait donné à Freud le prestige qu'elle met ici à rude est qu'avec les auteurs d'aujourd'hui la séquence des effets analytiques
épreuve, de sorte que le renversement du signe qui affecte le transfert semble prise à l'envers. L'interprétation ne serait, à suivre leur propos,
ressortit ni plus ni moins à l'interprétation portant sur la cause du qu'un ânonnement par rapport à l'ouverture d'une relation plus large
désir : « Si Freud en un troisième renversement dialectique eût donc où enfin l'on se comprend (“ par le dedans ” sans doute). »
orienté Dora vers la reconnaissance de ce qu'était pour elle Mme K... Autrement dit, le transfert n'est pas « la sécurité de l'analyste »
en obtenant l'aveu des derniers secrets de sa relation avec elle, de quel à partir de laquelle toutes les interprétations possibles pourraient être
prestige n’eût-il pas bénéficié lui-même (nous amorçons ici seulement données. Une fois établi, il ne saurait tenir lieu « d'alibi à une sorte de
la question du sens du transfert positif) ouvrant ainsi la voie à la revanche prise de la timidité initiale, c'est-à-dire à une insistance qui
reconnaissance de l'objet viril22 ? » ouvre les portes à tous les forçages, mis sous le pavillon du renforce­
Freud, lui-même, le dira, dans sa note de 1923 : « Avant que je ment du moi29 ».
reconnusse l'importance des tendances homosexuelles chez les névrosés, Ces lignes, bien entendu, doivent être tenues pour relatives à
j'échouais souvent dans les traitements ou bien je tombais dans un l’époque. Cependant, elles offrent la possibilité de mettre en perspec­
désarroi complet23. » tive le décalage de Freud par rapport à une telle option et aussi ce qui,
Eût-il repéré chez elle cette « tendance psychique inconsciente la dans la technique, a pu autoriser cette visée théorique. Dans le style
plus forte », Freud convient que l'issue aurait été autre, c'est-à-dire d'intervention que Freud utilise avec Dora, il est remarquable que c'est
que Dora ne se serait pas vengée de lui comme de M. K..., Yacting out l'interprétation qui fait obstacle au transfert positif, en ceci qu'elle
relevant de l'ignorance de Freud à cet égard. favorise la relation duelle, car en voulant mettre Dora sur la bonne
« C'est ainsi que la théorie traduit comment la résistance est voie, Freud ne lui donne qu'une nouvelle occasion d'attiser son désir
engendrée dans la pratique. C'est aussi ce que nous voulons faire de vengeance des hommes, conséquence de l'aliénation narcissique,
entendre, quand nous disons qu’il n'y a pas d autre résistance a 1 ana­ c’est-à-dire de son identification à M. K... et à Freud. Le transfert
lyse que de l'analyste lui-même24. » négatif est donc l'effet de l'interprétation du transfert et relatif à lui.
La résistance est donc faussement imputée à Dora par Freud, par « Le désir, c'est en somme l'interprétation elle-même30. » On posera
quoi il méconnaît la sienne propre : c'est que celle-ci ressortit à un donc que le désir de Freud coïncide avec son interprétation de la cause
effet d'incompréhension et c'est avec les termes dont se sert Freud du désir, formule plus explicite, pensons-nous, que celle du contre-
pour qualifier d'ordinaire la résistance à la psychanalyse qu on est en transfert. « Il ne s'agit nullement du contre-transfert de tel ou tel ; il
droit de juger la sienne : « Il n'y a qu une seule résistance, c est la s’agit des conséquences de la relation duelle, si le thérapeute ne la
résistance de l'analyste25. » surmonte pas, et comment la surmonterait-il s'il en fait l'idéal de son
Si donc le transfert, comme le dit Lacan dans Intervention sur le action31 ? »
52 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 53
Dès lors se combinent de façon complexe les préjugés et les erreurs implique pour le sujet un désir de guérir, voire de sauver, la réponse ne
de Freud, à quoi se mêlent des inhibitions théoriques, ce qui, après sera pas meilleure.
coup, nous paraît ressortir à un retard de la théorie sur le savoir C'est le cas de la jeune homosexuelle qui cherche à capturer le désir
inconscient de Dora, quant à l'absence de ce qui, dans le sexuel, fait de Freud en lui apportant des rêves qui la marient au fantasme supposé
rapport. de Freud, mais dont celui-ci n'est pas dupe36.
Freud dit qu'il n'a pas découvert à temps les signes de transfert. Il faut avoir en tête, en effet, que le transfert négatif manifeste de
Est-il besoin de souligner qu'il s'agit d'un transfert négatif ? « Je ne la part du sujet une résistance à la suggestion bien plutôt qu'une
réussis pas à me rendre maître du transfert ; l'empressement avec lequel manifestation de mauvaise volonté. On sait que cette dernière concep­
Dora mit à ma disposition une partie du matériel pathogène me fit tion motivera 1' « analyse des résistances ». La méfiance de l'hysté­
oublier de prêter attention aux premiers signes du transfert qu'elle rique37 trouvera finalement sa raison d'être dans une réactivation de
préparait au moyen de ce même matériel, partie qui me restait la scène de séduction que le traitement lui-même vient mimer « quand
inconnue32. » la malade est saisie d'une crainte de trop s'attacher à son médecin, de
perdre à l'égard de celui-ci son indépendance et même d'être sexuelle­
Ce matériel inconnu est un signe par lequel Freud lui rappelait ment asservie à lui38 ».
M. K ...33 et que Freud appelle un « facteur inconnu ». Le résultat est
Freud fait l'aveu de sa propre déception en ces termes : « J'ignore
que Dora se venge de Freud au même titre qu'elle s'est vengée de son
quelle sorte d'aide elle avait voulu me demander, mais je promis de
père et de M. K..., en somme par dépit. Tous les hommes se valent.
lui pardonner de m'avoir privé de la satisfaction de la débarrasser plus
À l'universel qui soutient sa vengeance des hommes et sa rivalité radicalement de son mal39. »
narcissique avec eux, fait écho la « touthommie34 » de Freud ; il ne
Ainsi se faire l'agent du Tout-Puissant, réconciliant enfin le
parvient pas à faire exception à cette latéralité du transfert négatif et
sujet avec son désir, revient à n'être pas 1' « au-moins-un » qui ferait
à constituer 1' « au-moins-un » qui, déchu de sa position de maîtrise,
exception à la répulsion généralisée à laquelle l'hystérique voue les
l'introduirait à l'objet de son désir. hommes. Aussi Freud s'exposait-il aux contrecoups agressifs de l'en-
Pourtant les difficultés que réserve la conduite de la cure ne sont doctrination qu'il faisait subir en général à ses patientes « en for­
pas toutes imputables au désir de l'analyste ; les résistances sont de çant l'appel de l'amour sur l'objet de l'identification40 » et en donnant
structure, si c'est la résistance de la parole et non celle du sujet déter­ consistance à un signifiant (M. K...) dont la fonction de soutien du
minée par sa mauvaise volonté. désir impliquait 1' « indifférence de l'objet ». La « belle indifférence »
Dès lors, les manifestations d'hostilité de l'hystérique comme son de l'hystérique se portait dès lors sur l'interprétation elle-même, an­
agressivité sont moins des réactions visant la « personne de l'analyste » nulant du même coup le signifiant du psychanalyste, après que Freud,
comme le croit Freud, que le signifiant de l'analyste auquel sa personne s’impliquant dans le réel, manœuvre de façon qu'elle ne puisse « plus le
prête consistance. En tant qu'il veut guérir ou veut savoir, en effet, contredire41 ».
le maître comme tel réactive la castration de l'hystérique qui entend, Cette confusion que fait Freud entre sa personne et le signifiant de
par l'agressivité qu'elle déchaîne, entraîner le maître à désirer et donc l’analyste est encore plus manifeste à propos de la jeune homosexuelle :
à l'aimer comme châtrée. « En réalité elle transféra sur moi le radical refus de l'homme par
C'est pourquoi le transfert négatif de même que Yacting ont lequel elle était dominée depuis que son père l'avait déçue. Générale­
impliquent le psychanalyste dans son action. Certes, pas au même ment la rancœur contre l'homme se satisfait facilement auprès du
titre. C'est, en effet, dans la mesure où l'analyse « a déjà engagé plus médecin42. » Et, plus loin, après qu'elle a fourni à Freud des rêves desti­
loin le sujet dans une reconnaissance authentique 35 » que le prix à nés à le tromper, celui-ci conclut que « son intention était de me trom­
payer sera d'autant plus fort si l'analyste se fourvoie dans son inter­ per, comme elle avait coutume de tromper son père43 ».
vention. Mais, d'autre part, en tant que le signifiant de l'analyste Il apparaît ici que Freud se croit visé dans le réel, autrement dit
84 I ynul et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 55
<|u< l.i personne du médecin sert de catalyseur à son dépit et à son un savoir sur le sexe que Dora détient. L'amour de transfert ne fait
erreur : « Les deux intentions, tromper le père et plaire au père, pro­ pas défaut, mais il ne va pas dans le sens attendu. Dora, objet a de
viennent du même complexe44. » l’reud, fait de celui-ci un cas.
De même, tromper Freud et lui plaire ont la même source chez
rhomosexuelle, une source œdipienne. Que Freud soit l'analyste ne le
distingue pas, par un signifiant nouveau, d'un père « supposé », souhai­
tant la détourner de sa perversion. Freud pourtant voit bien qu'elle NOTES
rêve pour son analyste, elle lui suppose le même désir que son père.
r. J. L a c a n , le Séminaire, livre I, les Écrits techniques de Freud (1953-1954)
On est fondé, à partir de cette technique d'interprétation, à poser cette Paris, Seuil, 1975, p. 208 ; — « Intervention sur le transfert » (1951) in
question : quel rôle joue Freud ? Il fait remarquer dans Dora qu'il ne Ecrits, p. 225.
1. J. L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 639.
joue aucun rôle : « J'ai toujours évité de jouer des rôles et me suis 3. J. L a c a n « Fonction et champ... », in Écrits, p. 305.
contenté d'une part psychologique plus modeste. Malgré tout l'intérêt 4 J. L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 224.
5. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 54.
théorique, tout le désir qu'a le médecin d'être secourable, je me dis 0. J. L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 222.
qu'il y a des limites à toute influence psychique et je respecte de plus 7. « Une illusion n'est pas la même chose qu'une erreur, une illusion n'est pas
non plus nécessairement une erreur. [...] Nous appelons illusion une
la volonté et le point de vue du patient45. » Cela est difficile à admettre. croyance quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir
Se souvenant sans doute jusqu'à la lie des déboires causés par ses est prévalente. » (S. F r e u d , VAvenir d'une illusion (1927) Paris P U F
1 9 7 1 , P - 4 4 -4 5 -) , V / / > > • • -,
analyses d'hystériques, Freud écrit plus tard, dans son article « Le J . L a c a n , « Intervention... », in Ecrits, p. 22*.
début du traitement » : « Le malade s'attache de lui-même à l'analyste 9. Ibid.
10. Ibid. — Freud note dans Dora (in op. cit., p. 82-83) : « L'incapacité de satis­
et le range parmi les imagos de ceux dont il avait accoutumé d'être faire aux exigences réelles de l’amour est un des traits caractéristiques
aimé. L'analyste risquerait de réduire à néant ce premier succès s'il de la névrose \ ces malades sont sous l'empire de l'opposition qui existe
entre la realite et les fantasmes de leur inconscient. Ce à quoi ils aspirent
témoignait envers son patient d'autres sentiments que celui d'une le plus ardemment dans leurs rêveries, ils le fuient dès que la réalité le
sympathie compréhensive, par exemple s'il cherchait à moraliser ou leur offre et c est quand aucune réalisation n'est plus à craindre qu'ils
s adonnent le plus volontiers à leurs fantasmes. »
s'il se comportait comme le représentant ou le mandataire d'une tierce 11. J. L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 218.
personne, d'un conjoint, etc.46. » 12. Ibid., p. 220.
13. Ibid., p. 218.
C'est bien en tiers, en effet, que Freud, s'introduisant dans le réel, 14. Cf. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p v 25.
accrédite l'interprétation de Dora qui fait des hommes des complices 15. J. L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 223.
16. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 40.
de la trahison paternelle. 17. C/ S F r e u d , « Sur la sexualité féminine » (19 3 1), in la Vie sexuelle, Paris,
C'est l'occasion de préciser un point : si le désir du patient tire P.U.F., 1969, p. 139-155.
18. J. L a c a n , le Séminaire, livre I, p. 207.
consistance de sa rencontre avec le désir de l'analyste, une convergence 19. Allégation « devant laquelle elle regimbait vivement » serait une traduction
s'établit dans le couple Freud-Dora : l'échec du rapport sexuel. Rappe­ plus exacte de sich straüben (le terme de « résistance » n'apparaissant pas
dans le texte original). (S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 4 1 • cf G W V
lons que le symptôme majeur de Dora n'est rien moins qu’une série p. 218.) ' '
d'idées « hyperpuissantes47 » : « la répétition incessante des mêmes 10. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 43.
^r. J . L a c a n , le Séminaire, livre I, p. 208.
pensées relatives aux rapports de son père avec Mme K ...48 ». Cette 11. J . L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 222.
idée « prévalente » doit sa persistance, on l'a vu, à la jouissance que 23. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 90, note 1.
24. J. L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 5 3 5 .
l'hystérique tire du savoir de l'Autre (la femme) sur la jouissance de * 5- J- L a c a n , le Séminaire, livre II, p. 267.
son père. Freud, à son insu, fait les frais d'une concurrence avec le 26. J. L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 225.
27. Cf. S. L é b o v ic i , la Psychanalyse^aujourd’hui, Paris, P.U.F., 1956.
maître du désir, signifiant du névrosé, auquel il s'identifie. 28. J. L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 595.
Cet obstacle du « transfert négatif » est révélateur de la place à 29. Ibid., p. 596.
jo. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 161.
laquelle Freud s'est mis : celle du maître du désir, en concurrence avec 31. J . L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 595.
56 Freud et le désir du psychanalyste
32. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 88.
33. Ibid., p. 89. ^
34. J. L a c a n , VEtourdit, (1972), in Scilicet, revue de l’E.F.P., Paris, Seuil, 1973,
n° 4, p. 18.
35. J. L a c a n , « Fonction et champ... », in Écrits, p. 305.
36. « Pour la jeune homosexuelle du cas d’homosexualité féminine,il[Freud]
voit mieux mais achoppe à se tenir pour visé_ dans le réel parle transfert
négatif. » (J. L a c a n , « La direction... », in Écrits, p. 639.)
37. Cf. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 53.
38. S. F r e u d , Études sur V hystérie, op. cit., p. 245.
39. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 91.
40. J. L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 639.
41. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 77.
42. S. F r e u d , « Sur la psychogenèse d'un cas d’homosexualité féminine » (1920),
in Névrose, Psychose et Perversion, Paris, P.U.F., 1975, p. 262-263. V
43. Ibid., p. 264.
44. Ibid.
45. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 82. LE CAS FREUD
46. S. F r e u d , « Le début du traitement », in la Technique psychanalytique, op. cit.,
p. 99-100.
47. « Ûberstarker », überwertiger Gedanke » : cf. S. F r e u d , Dora, G. W., V, p. 214-
215.
48. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 38.
Il existe sur Freud et Dora une littérature abondante, voir notamment : « L’inter­
Si ce que nous avons soutenu jusqu’ici a quelque fondement, alors
ruption de la cure », in la Conclusion de la cure, VIIIe Rencontre internationale <'est un inconscient différent de ce que Freud en a dit jusque-là que
du champ freudien, Paris, Folio/Seuil, 1994. Voir également : « Problématique nous rencontrons : en effet, on ne peut plus, après la relation que
freudienne de la sortie d’analyse », in Commentfinissent les analyses, textes réunis
par l’A.M.P., Paris, Seuil, 1994. Freud fait de ces cas, et en particulier de Dora, traiter de l’inconscient
(omme d’un objet extérieur, objectivable, et mieux serait encore de
dire que si l’inconscient n’est pas une entité « interne » à exhiber ou à
faire passer de la puissance à l’acte, c’est que, par son acte, l’analyste
s’engage à faire partie des phénomènes dont son artifice va être le
produit. Tout comme l’inconscient, l’analyste est en exclusion interne
à son objet ; en d’autres termes, on ne dira jamais mieux que dans le
domaine du transfert à quel point l’observateur fait partie de l’obser­
vation. Et encore est-ce peu dire, tant il est vrai que la relation d’un
cas, par un psychanalyste du nom de Freud, contient toujours l’aveu
implicite de ses choix, préférences, déceptions, de sorte que les réponses,
les rêves, le transfert apparaissent comme activés par la demande de
Freud1.
Le signifiant de l’analyste est donc présent dans la parole de
l’hystérique dès qu’elle ouvre la bouche, invitant à y introduire un
doigt, soit pour la lui ouvrir plus carrément, soit pour la faire taire.
Ainsi, lorsque Lacan écrit que « le transfert fait obstacle à l’inter-
subjectivité2 », cela doit-il faire renoncer à tout espoir de relation à
deux, dans laquelle deux inconscients s’interprétant l’un l’autre ou
s’interpénétrant s’homogénéiseraient dans une communication enfin
retrouvée. Si l’on peut dire, en revanche, qu’il n’y a pas d’extériorité
58 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 59
du cas par rapport à l'analyste qui le relate, c’est que la résistance I* . lèves ont, très tôt, révélé à Freud. On rêve pour son analyste, nous
de Freud à reconnaître l'objet du désir définit justement la structure I ivons vu avec le cas de l’homosexuelle, et pour tromper son désir
de l'inconscient. Si le psychanalyste est inclus dans 1' « existence » <sirnilé à une demande de rectification de la conduite. Le signifiant
de l'inconscient3, nul texte n’est plus expücite que celui de Dora pour <l< l’analyste, selon Freud, s'il doit être décollé de sa personne, est
illustrer ce qu’il en est des rapports de Freud à la femme. toujours un sujet désirant un « sujet supposé désir9 ».
On voit, dans ce cas, qu’il n’est aucunement question de l'incons­ À titre d’exemple, on pourrait évoquer, à ce point de vue, le rêve
cient de Freud, mais au contraire, d’une dénégation de l’inconscient I* la « dame au marché » qu’on peut interpréter comme étant destiné
qui, Freud l’annoncera en 1914 , « ignore la contradiction » et mécon­ a décevoir la demande de l’analyste. Freud, en effet, expliquait la veille
naît la différence des sexes. Disons-le en termes lacaniens : pour .» sa patiente que nous ne pouvions plus disposer des événements de
l’inconscient, il n’y a pas de rapport sexuel. Tandis que, pour Freud, notre première enfance comme tels, « mais qu’ils nous étaient rendus
du moins ici, il y a un rapport entre l’homme et la femme. C’est donc p.ir des “ transferts ” et des rêves lors de l’analyse10 ». Nous pouvons
plus exactement une intervention de l’ego de Freud idéalisant le parte­ tenir ce rêve pour un symptôme du désir de Freud, autrement dit une
naire sexuel de Dora, qu’un effet de son inconscient venant parasiter interprétation. Voici ce rêve : « “J ’ai rêvé que j ’arrivais trop tard au
celui de sa malade. marché et que je ne trouvais plus rien chez le boucher et chez la marchande
Jacques-Alain Miller a pu ainsi écrire à ce propos : « El caso Dora </r légumes. ” Voilà assurément un rêve innocent ; mais un rêve ne se
es tanbien el caso Freud*. » Que Freud soit impliqué dans les dires mêmes pi ésente pas de cette manière ; je demande un récit détaillé. Le voici :
de Dora, comme dans les formations de son inconscient pourrait l'Ile allait au marché avec sa cuisinière qui portait le panier. Le bou-
s’illustrer du premier rêve d’incendie, comme O. Mannoni l’a déjà h<r lui a dit, après qu'elle lui eut demandé quelque chose : “ On ne
montré5. On voit bien, compte tenu des textes postérieurs sur la /•nit plus en avoir ”, et il a voulu lui donner autre chose en disant :
féminité, à quel point le cas relaté devient le cas de celui qui le rapporte, " ( 'est bon aussi. " Elle a refusé et est allée chez la marchande de légumes.
situation extrêmement sensible dans la relation de Freud à la femme, ( r/le-ci a voulu lui vendre des légumes d'une espèce singulièrey attachés
bien que Freud prétende « ne jouer aucun rôle6 ». <n petits paquets, mais de couleur noire. Elle a dit : “ Je ne sais pas ce que
t ’rst, je ne prends pas ça. ”u »
La cause phallique de Freud Freud prend particulièrement en compte l’expression : « On ne peut
plus en avoir. » C'est une expression qu'il a prononcée la veille, confor­
Il apparaît, au cours des étapes que Freud désire faire franchir à mément à sa méthode, qui retient son attention. La métaphore des
Dora, que son interprétation porte sur la cause du désir : M. K..., en l<7-umes est doublement articulée. Que les légumes soient des signi-
tant que substitut du père. Que l’hystérique soutienne ce désir au liants du manque se soutient en effet à plus d'un titre.
prix de sa propre insatisfaction n’a pas échappé à Freud pour des rai­ Le désir de l'Autre, celui de Freud en l'occurrence, est évoqué par
sons contingentes. La question, à cette époque, du complexe de castra­ l i métaphore allemande de la boucherie fermée. Freud traduit : la
tion chez la fille ne se pose pas, puisque la fille est, d’emblée, châtrée. luaguette. Ainsi le je ne prends pas ça du rêve requiert deux types
D’où le problème que soulève Lacan : « Freud, lui, part de sa cause ^'explications qu'un deuxième rêve confirme12 :
phallique pour en déduire la castration, ce qui ne va pas sans bavures, 1 ) je ne comprends pas ça, je ne sais pas ce que c’est ;
que je m’emploie à éponger7. » 2 ) ne me prends pas, ce n'est pas la peine.
Peut-être trouverons-nous dans les rêves des patients de Freud et Dans les deux cas, la signification de son refus des substituts
leur interprétation les traces de cette butée de la castration ? Elle indique bien sûr la jouissance phallique qu’elle se refuse faute d’ « har­
donne à Freud la mauvaise orientation, celle qui fait la femme « poisson monie sexuelle ». Mais elle refuse aussi à Freud la satisfaction qu’elle
dans l’eau 8 » à l’égard de la castration. <*>1 en droit d’imaginer : elle ne lui donnera aucun souvenir.
Que l’analyste soit présent dans le discours du patient, c’est ce que C'est dans le langage « à double sens » que s’exprime la patiente et
6o Freud et le désir du psychanalyste De l’hystérique au désir de Freud 61
que permet la géographie du corps féminin (la boîte, le piano...). Cette demande en offre sexuelle, reproduisant le « trauma initial d’où prove­
femme, mécontente de ses formes dans l’enfance, répudie les insignes nait sa névrose14 ». Elle rêve donc du transfert conformément aux
de sa féminité en tant que causes du désir de l’Autre, du mari, et se « explications » que Freud lui donnait aux alentours de 1900, c’est-à-
refuse. Bien plus, ces signes, elle n’en veut pas. Elle « ne sait pas ce dire d’une transposition d’une scène de séduction. Freud ajoute :
que c’est » ; et, comme on l’a vu, demande à une autre de le lui dire « D’autres personnes, qui avaient subi dans leur enfance des attentats
(Mme K..., pour Dora, qui lui fournit des dictionnaires). Peut-être la à la pudeur et en souhaitaient le retour dans leurs rêves, m’ont souvent
patiente a-t-elle interprété le désir de Freud au-delà de ce qu’il lui donné l’occasion d’observer les mêmes phénomènes16. »
demandait : les souvenirs d’enfance faisant défaut, je vous engage On voit qu’à cette époque les rêves traumatiques ne font pas pour
à rêver et à transférer... — Vous voulez du sens sexuel ? En voilà. Mais Freud difficulté quant à la thèse de la réalisation du désir dans le rêve.
pour le phallus vous repasserez. I.a répétition n’obéit pas à un autre principe que celui du plaisir.
Ce qui frappe dans ce rêve, c’est la parfaite homogénéité de la Dira-t-on que les patientes de Freud rêvaient conformément à la
théorie freudienne du transfert à l’époque de l’Interprétation des rêves, conception que Freud avait du trauma et de l’étiologie de l’hystérie ?
c’est-à-dire un simple déplacement de signifiant, et la théorie du trans­ Sans doute. Tout y est : lë trauma, le dégoût, la scène de séduction.
fert de la patiente. Freud lui a donné des « explications », mais de ces Cependant, au-delà de l’interprétation du rêve selon les schémas de
explications, elle ne veut pas. La résistance se manifeste donc au lieu 1897 (la « neurotica »), on voit dans ce rêve autre chose, comme dans
même que Freud lui a indiqué : « C’est donc moi qui suis le boucher, le deuxième rêve de Dora, une antinomie entre le savoir sur le sexe
et elle repousse ce “ transfert ” d’anciennes manières de penser et de et la jouissance, sur quoi Lacan mettra tout l’accent. La fille se prive
sentir13. » de la satisfaction génitale parce qu’ « elle ne sait pas ce que c’est »,
Le désir du rêve est donc de ne pas rêver de substituts. Elle rêve formule où s’énonce on ne peut plus clairement le refoulement du
qu’elle ne désire pas ces transferts, ces rêves, ces substituts. Mais le signifiant phallique, l’antinomie du savoir et de la jouissance.
rêve transpose la demande faite par Freud de rêves et de transferts, en
un sens sexuel. Freud lui fait des propositions. « Il n’y en a plus », elle Le père idéal
aura affaire à des substituts, des ersatz de satisfaction, dont elle ne veut
pas. Le boucher lui dit : « C’est bon aussi », et la marchande de légumes Freud apprend donc, à ses dépens, ce qu’il en coûte de parler en
a voulu lui vendre des légumes qu’elle ne connaît pas. On pourrait maître. À cet égard, un des écueils que doit éviter l’analyste, écrit
écrire : je ne prends pas ce que je ne sais pas. Il est clair que le savoir Lacan, est d'incarner le père idéal : « Le père souhaité du névrosé est
dont il s’agit n’est pas bon à prendre. Comme Irma, elle ne veut pas clairement, il se voit, le père mort. Mais aussi bien un père qui serait
des solutions de remplacement proposées par Freud (le boucher). Plus parfaitement le maître de son désir, ce qui vaudrait autant pour le
précisément, les ersatz de souvenirs ont, dans le rêve, activé les sou­ sujet16. »
venirs du manque, soit la castration imaginaire de la patiente. À la Autrement dit, la docte ignorance de l’analyste doit être accom­
proposition de Freud : il y a des substituts, elle répond, non par un pagnée d’une mise en cause de l’idéal : « Comment l’analyste doit-il
souvenir d’enfance, mais par une fin de non-recevoir : ce n’est pas la préserver pour l’autre la dimension imaginaire de sa non-maîtrise, de
peine. sa nécessaire imperfection, voilà qui est aussi important à régler que
À qui s’adresse cette formule décourageante, sinon aux maîtres qui l’affermissement en lui volontaire de sa nescience quant à chaque sujet
proposent leurs services ? Ainsi le rêve témoigne-t-il de cette réactiva­ venant à lui en analyse, de son ignorance toujours neuve à ce qu’aucun
tion de la castration imaginaire chaque fois qu’une nouvelle proposition 11e soit un cas17. »
est faite de lui donner le change (ce qu’elle n ’a pas) ; elle rêve qu’elle C’est en ce sens qu’on peut parler de neutralité, au sens où y est
ne désire ni rêves ni propositions. La demande de Freud est transposée neutralisé un signifiant, celui d’un père qui fermerait les yeux sur les
en une offre à laquelle, dans le rêve, elle se refuse. Le rêve transpose la désirs. L’analyste peut-il occuper cette place ?
62 Freud et le désir du psychanalyste De Vhystérique au désir de Freud 63
11 est clair qu’il y a deux façons de se fermer les yeux. Ne pas vouloir du partenaire. Disons que pour l'hystérique, il faut le partenaire
voit équivaut à autoriser, à entériner tous les désirs, et c'est ainsi qu'il châtré. Qu'il soit châtré, il est très clair qu'il l'est au principe de la
fonctionne dans l'inconscient. Le père interdicteur du désir, contraire­ possibilité de jouissance de l'hystérique. Il faut qu'il soit seulement ce
ment à ce qu'on dit, n'est pas ce qui empêche le névrosé de désirer, qui répond à la place du phallus21. »
c'est bien son fantasme d'un père mort qui le met à l'abri de la castra­ Freud répond à une place qui ne peut que relancer l'insatisfaction
tion. Cette figure, qui n'est pas explicitée par Freud, n'est pas absente de Dora puisque c'est celle d'un maître qui ne saurait tenir cette place
de son œuvre, puisque les rêves du père mort mettent en évidence la qu'à s'identifier à M. K..., ce qu'il fait à son insu avec les inconvénients
position de ce père par rapport à l'interdit et au désir. Ce père symbo­ que l'on sait. De même que M. K... provoque la réaction agressive de
lise aussi une place : celle du phallus. Comme telle, elle peut s'accom­ Dora en lui faisant l'aveu qu'il n'est pas un maître puisqu'il s'abaisse
moder d'être occupée par un savoir sur le sexe qui vient justement à l'aimer, de même Freud, qui s'interroge sur ce qu'il peut bien avoir
chez Dora se substituer à ce père. Ce savoir sur le sexe n'entre-t-il pas en commun avec M. K..., méconnaît son désir de vouloir réunir les
en conflit avec celui de Freud ? Ce dernier voit très bien que le désir amants supposés. En quoi il commet une erreur sur ce qu'il en est du
de se venger du père conduit à se venger de M. K..., puis, par transfert, désir de l'hystérique de préférer le savoir sur la vérité à la jouissance.
de Freud lui-même, mais n'est-ce pas que Freud s'est lui-même institué Freud, qui se laisse prendre au jeu de l'intrigue dans laquelle il vient
comme dépositaire d'un savoir sur le sexe ? occuper le rôle du Faust, aura donc affaire à forte partie. « Celui qui
« Dora a quitté la maison de sa propre autorité, le père est malade, réveille, comme je le fais, les pires démons incomplètement domptés
puis mort... elle rentre à la maison, les autres sont déjà tous au cime­ au fond de l'âme humaine, afin de les combattre, doit se tenir prêt à
tière. Elle monte dans sa chambre sans du tout être triste et lit tran­ n'être pas épargné dans cette lutte22. »
quillement un dictionnaire18. » Cela, Freud l'affirmera en d'autres occasions : « D'une conception
C’est ce passage qui sert de point d'appui à Lacan pour mettre en de la psychanalyse », « Résistance à la psychanalyse », « Analyse finie
relief la substitution chez l'hystérique du savoir à la place de la jouis­ et infinie » où il compare l'action de l'analyste à celui qui manipule
sance. « Parce que tu m'as traitée comme une domestique, je t'aban­ dangereusement les rayons X.
donne, je continue mon chemin toute seule, je ne me marie pas », dit L'espoir d'une guérison par l'amour ne pouvant plus animer légiti­
son rêve19. Ce n'est donc pas simplement de vengeance qu'il s'agit, mement Freud, d'autres passions vont succéder à celle-ci. C'est ce que
mais de savoir. Les hystériques sont bien placées pour dire la vérité sur nous abordons maintenant.
le rapport sexuel.
Cette figure du père idéal n'est pas toujours récusée par Freud.
On la voit émerger dans Dora où explicitement Freud vient à occuper NOTES
la place du maître de vérité : « Ainsi le discours du maître trouve sa
raison du discours de l'hystérique à ce qu'à se faire l'agent du tout-
1. « Car il faut le dire, l'inconscient est un fait en tant qu'il se supporte du
puissant, il renonce à répondre comme homme à ce qu'à le solliciter discours même qui l'établit. » (J. L a c a n , VÉtourdit, in op. cit., p. 35.)
d'être, l'hystérique n'obtenait que de savoir20. » 2. Ibid., p. 18.
3. Cf. J. L a c a n , Télévision (1973), Paris, Seuil, 1974, P* 2^*
À la sollicitation hystérique : « fais voir si tu es un homme », 4. « Le cas Dora est aussi bien le cas Freud. » (J.-A. M i l l e r , Cinco Conferencias
Freud réplique sur le mode : « j'ai l'arme absolue, le savoir ». Mais Caraquenas sobre Lacan (1979), Caracas, Editorial Ateneo de Caracas,
1980, p. 85.)
comme ce savoir est constamment battu en brèche par les réponses 5. Cf. O. M a n n o n i , Clefs pour VImaginaire ou VAutre Scène, op. cit., p. 150-160.
souvent ectopiques à ce que Freud veut obtenir, c'est à un maître 6. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 82.
7. J. L a c a n , le Séminaire, livre X X V II, Dissolution, 24 janv. 1980, in Ornicar ?
châtré qu'elle a affaire. bulletin périodique du Champ freudien, 1980, n° 20/21, p. 12.
« Il y a plusieurs procédés pour éviter la castration ; l'hystérique a 8. J. Lacan, VÉtourdit, in op. cit., p. 21.
9. J.-A. M i l l e r , l’Orientation lacanienne (1977-1978), université de Paris-VIII,
ce procédé simple : c'est qu'elle l'unilatéralise de l'autre côté, du côté cours inédit.
64 Freud et le désir du psychanalyste
10. S. F r e u d , VInterprétation des rêves, op. cit., p. 165.
11. Ibid., p. 164.
12. « Son mari demande : Ne faudrait-il pas faire accorder le piano ? Elle : Ce
n’est pas la peine, il faut d’abord le faire recouvrir. » (Ibid., p. 166.)
13. Ibid., p. 165.
14. Ibid., p. 166, note 2.
15. Ibid.
16. J . L a c a n , « Subversion du sujet et dialectique du désir dans F inconscient
freudien » (i960), in Écrits, p. 824.
17. Ibid.
18. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 83, note 1.
19. Ibid.
20. J . L a c a n , Radiophonie (1970), in Scilicet, 1970, n° 2/3, p. 97.
21. J . L a c a n , le Séminaire, livre X V III, D’un discours qui ne serait pas du DEUXIÈME PARTIE
semblant (1971), inédit, 16 juin 1971.
22. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 82.
LA PASSION DE L’ORIGINE

J'ai ici Vimpression que la pratique analytique


n'a pas toujours évité les erreurs et les surestima­
tions, et cela en partie par un respect excessif pour
le « mystérieux inconscient ».
S. F r e u d ,
Remarques sur la théorie et la pratique
de l'interprétation des rêves (1923 ).
VI

LE DÉSIR DU VRAI EN QUESTION

Dans une lettre à Jung1, Freud affirme que seul Y « amour de la


vérité » doit être le moteur de la recherche. Sans doute ne fait-il là que
révérence obligée du savant à l'appel du vrai au-delà des préjugés et
des considérations partisanes. « Chapeau bas devant la vérité 2 » fait
partie de l'éthique du savant. Pourtant ce postulat, pour un psycha­
nalyste, s'il y en a un, ne peut être admis sans critique. Si la psycha­
nalyse a déplacé la question philosophique de la vérité pour la situer,
comme dit Lacan, non plus dans la pensée mais dans les choses3, c'est
que la vérité dont il s'agit n'est pas bonne à dire. C'est donc tout
l’édifice philosophique qui est subverti par cette antipathie du désir et
de la vérité. Cela pose la question : Freud aimait-il la vérité ? Voulait-il
la faire désirer à ses patients ? Il semble que face à la splendeur du
vrai, Freud ne soit pas resté bouche bée. S'il est non dupe du vrai,
n'est-il pas dupe du réel ? Il y a là une nuance à faire. Sans doute, la
métaphore du démasquage convient-elle à l'entreprise freudienne :
soulever le voile de Maya plutôt que de laisser dormir les chats. Mais
c'est bien plutôt pour enchaîner une vérité mortelle que pour faire
accéder le sujet à son bien. De sorte que l'exigence éthique de Freud
de ne rien laisser dormir n'est pas faite pour libérer le sujet de vaines
fictions jusque-là agissantes parce que inconnues et inexprimables. Ce
réveil dénude un réel qui n'a rien d'apaisant et avec quoi le sujet va
devoir compter.
Il n'est pas si sûr, contrairement à la formule que Freud emploie
dans l'Homme aux rats, que « Pompéi tombe en ruine une fois qu'elle
68 Freud et le désir du psychanalyste La passion de l’origine 69
est déterrée4 ». Autrement dit, il ne suffit pas de voir la vérité en face
Irma
ni pour l’aimer ni pour qu’elle vous aime. Son effet dissolvant sur le
symptôme est entièrement à reconsidérer. Car Freud abandonne la Qu il y ait chez Freud un au-dela de la vérité, c’est à sa façon ce dont
catharsis au moment où la libération de la parole lui apparaît soudée témoigné le reve de 1 injection d Irma. Si l’on fait résonner la polysémie
au problème du transfert, c’est-à-dire liée à une nouvelle réalité, arti­ du mot Lôsung (solution), comme le fait Lacan, il appert que la passion
ficiellement créée, et qui est la cure analytique. Le réalisme freudien brûlante de Freud pour extorquer des aveux à Irma n’était pas la
concerne-t-il la vérité ? bonne façon de lui arranger l’existence. Aussi bien Freud en tire-t-il
On doit prendre acte du fait que Freud a inventé la psychanalyse aussitôt la leçon pour imputer à un autre l’erreur, la bévue commise
avec l’idée que l’inconscient n’était pas la dernière merveille du monde. dans 1 injection d une mauvaise solution par l’un des docteurs à l’aide
C’est le sens de son travail sur le rêve d’Irma. Dans ces conditions, d’une « seringue sale6 ».
l’identification de Freud à Œdipe déchiffreur d’énigmes ne laisse pas À Abraham, qui demandait a Freud si le sens sexuel avait été
d’être un paradoxe. Car, que découvre Œdipe sinon l’innommable ? épuisé dans l’interprétation du rêve d’Irma, Freud répond : « C’est un
Œdipe a payé le prix, non de son aveuglement mais de son désir de délire des grandeurs sexuelles qui se cache là-derrière ; les trois femmes :
voir et de savoir la vérité. Telle est l’essence de la névrose : le névrosé Mathilde, Sophie, Anna, sont les trois marraines de mes filles, et je les
apprend à « mi-dire » la vérité, comme le psychanalyste doit savoir la ai toutes 7 ! »
médire. Il est en effet facile et tentant de relever le double sens de la
Lorsque Freud trace le portrait du psychanalyste, il n’en fait pas « seringue » et de la « solution » qu’elle contient. Si la seringue est la
un homme impeccable, mais à l’instar d’Abélard, la psychanalyse l’a mauvaise solution, ce n’est pas seulement parce que Freud ne fait pas
rendu odieux aux hommes. «Je pense donc que l’analyse souffre du mal sien le remède de Schrobak : « Pénis normalis dosim repetatur8. » La
héréditaire de... la vertu ; elle est l’œuvre d’un homme trop comme il niaiserie du remède, le bonheur génital promis par les médecins spécia­
faut, qui se croit donc aussi tenu à la discrétion. Or ces choses psycha­ listes de l’hystérie, n ’a d’égale que l’hypocrisie qui leur fait refuser
nalytiques ne sont compréhensibles que si elles sont relativement dans le fond 1 étiologie sexuelle de la névrose.
complètes et détaillées, tout comme l’analyse elle-même ne marche L’autre solution, dire le sens sexuel des symptômes, dispense l’ana­
que si le patient descend des abstractions substitutives jusqu’aux plus lysant d’en dire davantage. « Je croyais alors (j’ai reconnu depuis que
petits détails. Il en résulte que la discrétion est incompatible avec un je m étais trompé) que ma tâche devait se borner à communiquer aux
bon exposé d’analyse ; il faut être sans scrupules, s’exposer, se livrer malades la signification cachée de leurs symptômes morbides ; que je
en pâture, se trahir, se conduire comme un artiste qui achète des n’avais pas à me préoccuper de l’attitude du malade : acceptation ou
couleurs avec l’argent du ménage et brûle les meubles pour chauffer refus de ma solution, dont cependant dépendait le succès du
le modèle6. » traitement9... »
De quel désir féroce participe la technique freudienne s’il faut Mais le vœu de toute-puissance qui s’y énonce et que note Freud
mettre le névrosé au pied du mur de son désir ? Car tout le mouvement dans sa réponse à Abraham en dit long sur son identification au père
de la cure s'anime de la résistance à l’aveu, de la résistance de la vérité de la horde : celui qui possède toutes les femmes, le père jouisseur impé­
à se dire. nitent, violeur de ses propres filles (les trois filles de Freud portent les
Ce n’est donc pas à une vérité aimable ou désirable que la psycha­ noms des trois femmes...).
nalyse nous introduit. Le mouvement de la découverte freudienne Que la puissance curative de l’analyse ne soit « pas toute », c’est
s’orienterait plutôt vers une limite, le franchissement d’une interdic­ ce que Freud va apprendre un peu plus tard.
tion, et, pour le dire d’un mot, une transgression. C’est pourquoi le Le docteur fautif du rêve représente aussi bien tous les docteurs de
rêve d’Irma est paradigmatique du désir de Freud : il introduit à un la vérité qui, d’une solution à l’autre, exercent leur maîtrise sur le
concept de la vérité comme point d’horreur. désir de l’autre et continuent de méconnaître le leur : « À la place de
70 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 71
moi, il y a tous les autres. Je ne suis là que le représentant de ce vaste, ressorts imaginaires de l’ego. Cette « décomposition spectrale » ouvrant
vague mouvement qui est la recherche de la vérité où, moi, je m’efface. la voie à un « dernier réel », là se trouve le sujet11.
Je ne suis plus rien. Mon ambition a été plus grande que moi. La Dans le rêve d’Irma, « une autre voix prend la parole18 », autre que
seringue était sale sans doute. Et justement dans la mesure où je Fai celle de la communauté des savants, à laquelle Freud cède la place.
trop désiré, où j'ai participé à cette action, où j’ai voulu être, moi, le C’est celle de la décomposition imaginaire du moi qui représente bien
créateur, je ne suis pas le créateur10. » l’envers de la psychanalyse.
Dans ce rêve, paradigme de VInterprétation des rêves et clef de tous Le péché originaire de Freud est bien le péché originaire de la
les autres, Freud implique, au-delà de son moi ambitieux, tous les psychanalyse, qui se tient dans cet au-delà de l'ego que la formation
alter ego, candidats de la passion de savoir. C’est l’occasion de souligner de l’analyste propose d'annuler19.
à quel point la Wissentrieb peut occuper la place d’une fondamentale En même temps, c'est cette déhiscence même qui ne mesure que le
méconnaissance. Dans ce que l’on appelle la diffraction du moi11 et rien de la signification du rêve : le mot. « Il n'y a d'autre mot, d'autre
l’immixtion des sujets, l’effacement du sujet derrière tous les docteurs solution à votre problème que le mot20. » Cette belle analyse de Lacan
de théâtre penchés sur l’énigme de ce que la femme désire démarque fait prévaloir le « mot » sur la chose. On peut tenter, à la lumière des
le désir du psychanalyste de celui du maître. Freud fait l’aveu de sa développements plus tardifs, notamment sur la question de l'objet, une
culpabilité12 certes, mais trace aussi les voies qui amortiront dans la lecture qui met en valeur le déchet, l'objet a, la saloperie : le sens du
suite cette passion de la vérité. À cette place, la « passion du signifiant » rêve trouve alors sa butée sur l'objet de Freud : l'objet perdu.
viendra ponctuer ce qu’il en est du vide de la signification, au profit
de la jouissance du chiffrage, du non-sens, du travail du rêve, au regard Apathie théorique ?
duquel le sens du rêve s’égale aux « pensées normales ». Le rêve peut
donc à bon droit être considéré comme un avertissement aux Œdipes On a déjà montré que le désir du vrai était activé chez Freud par
amateurs d’énigmes. Quand il interprète ce rêve, Freud « s’adresse déjà la recherche obstinée d'un réel, auquel il est attaché comme par une
à nous13 ». « force diabolique », réel de même nature au fond que l'objet perdu.
L’interprétation de Lacan vise ainsi à faire tenir ensemble un double En un mot, la manière de Freud de théoriser relève du dévoilement de
processus : d’une part, celui de l’effacement de l’ego, de l’annulation quelque chose qui aurait dû rester caché. Les découvertes relatives à
du moi de l’analyste14, condition de l’émergence d’un désir inconscient l’inconscient sont ainsi de l'ordre de YUnheimlich, de 1' « inquiétante
au-delà du narcissisme (qui n’est désir de personne) ; d’autre part, il étrangeté » ; et le style de Freud, sa quête obstinée de l'événement
s’agit d’un désir inhumain et fondamentalement transgressif en tant n’échappe pas aux lois du discours inconscient : l'annulation, la rétrac­
qu’il est à l’origine de la psychanalyse, qu’il inaugure l’acte analytique. tation, la dénégation sont des tours fréquents dans ses propos21.
Dès lors, le sens de ce rêve concerne la signification de tous les autres Avançant l'hypothèse de la pulsion de mort, par exemple, pour
rêves, voire « l’affrontement direct à la réalité secrète du rêve, la rendre compte des paradoxes de la « répétition », Freud écrit : « Aussi
recherche de la signification comme telle15 ». serions-nous bien soulagés si toute notre construction s’avérait
C’est toujours à propos d’Irma que Lacan esquisse la théorie d’un erronnée22. »
au-delà du désir de savoir : « le style de recherche passionnée, trop Cet aveu pourrait faire croire à un certain relativisme sceptique en
passionnée dirons-nous, et c’est bien un des sens du rêve de le dire matière de théorie. C’est ce que plusieurs auteurs ont de différentes
formellement, puisqu’à la fin c’est de cela qu’il s’agit — la seringue façons soutenu23.
était sale, la passion de l’analyste, l’ambition de réussir, étaient là trop Comme nous avons situé le problème d'emblée sous l'égide des
pressantes, le contre-transfert était l’obstacle même16 ». passions de Freud et non sous la rubrique de l'épistémologie, nous
Ce qui fait donc l’homogénéité de la recherche de l’x, qui est le allons montrer que Freud s'engage résolument dans la conquête d’une
désir de l'analyste, et du réel, c’est que l’analyste annule et dissipe les certitude, et cela avec des moyens qui, d'un point de vue scientifique,
72 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 73
peuvent ne pas être conformes à un idéal de rigueur. Néanmoins, nous <ri té. Mais, comme on l'a montré29, c'est pour mieux enserrer un réel,
pensons que c'est par ce moyen que Freud sauve la vérité. En même «p noyau de certitude dont toutes les fictions parlent sans pouvoir
temps, nous verrons comment il se dégage de Farbitraire interprétatif j.nnais le saisir.
et du danger de la suggestion ; bref, quel désir de scientificité le conduit. Pourtant, qu'un symptôme soit surdéterminé, qu'il ait plusieurs
Admettons un instant que le discours freudien échappe à la rhéto­ «mises n'empêche aucunement d'obtenir une certitude sur la série
rique démonstrative, celle qui entraîne conviction et persuasion : c'est, <|u'elles forment, leur ordre historique d'apparition est toujours au
par exemple, l'opinion de J.-F. Lyotard : « La conviction est l'affect contraire ce que Freud poursuit avec la plus grande ténacité30. Ce qu'il
correspondant à la clôture de l'enquête, au dépôt des conclusions24. » appelle « soudure » (Verlôtung) requiert justement une analyse qui
Si Freud, alors, échappe à une « rhétorique du discours savant 25 », <pare en deux, divise ce qui, dans l'expérience, se présente comme
ce serait du fait même de son objet, de la structure ambivalente de la homogène. Il y a deux éléments hétérogènes qui appartiennent à des
pulsion qu'on ne peut affecter d'aucun signe ( + ou —), c'est-à-dire ppoques différentes où la jouissance sexuelle avait tel type de manifes-
qui est à la fois de l'ordre d'Éros et de Thanatos. Le dualisme pulsion­ Iation : la masturbation et le fantasme qui vient couvrir le réel de la
nel ferait objection au principe de contradiction et interdirait toute jouissance d'un roman familial31.
conviction, « car il est impossible de plaider ici une cause, soit une Il en est de même dans Analyse finie et infinie, où Freud prend soin
relation établie et stable entre un effet et une instance26 ». Lyotard <le distinguer la surdétermination du symptôme de la fusion pulsion de
cherche alors à mettre en évidence l'impossibilité d'atteindre à une mort-pulsion de vie. Loin que cette fusion annule tout ordre de déter­
certitude causale en psychanalyse du fait que les pulsions échappe­ mination causale, elle réanime à l'inverse l'obstination de Freud à
raient au principe de contradiction : par exemple, le sens du symptôme rechercher le « morceau de réalité », le trauma, l'objet perdu.
de Dora, la respiration, devient indécidable si on le lit à travers la nou­ Par conséquent, on n'est pas fondé à renier la catégorie de la cause,
velle théorie des pulsions : « Il n'est pas décidable si le symptôme relève de l'objet cause du désir, sous prétexte que le nouveau dualisme pul­
de l'un ou de l'autre principe de fonctionnement pulsionnel. L'angine, sionnel rendrait indécidable la détermination d'un seul principe de
l'extinction de voix, l'enrouement, l'asthme signifient et la vie et la causalité. La théorie de la pulsion de mort n'est pas le tombeau de la
mort27. » Cette analyse, plus jungienne que freudienne, confond le vital certitude.
et le sexuel. Quant à la pulsion de mort, elle est la limite du sens sexuel Lyotard affirme encore que « l'incertitude épistémologique qui y
et non le foyer de l'ambivalence. règne n'est autre que l'indécidabilité des effets sur le “ corps ” en
Tout le mouvement de Freud est orienté par la certitude, et les général32 ». On passe alors de l'absence de conviction à l'apathie
phénomènes de répétition sont justement ceux qui sont les moins passionnée. C'est une théorie fiction. Son affect spécifique est l'impas­
propres à susciter l'ambivalence théorique, ou ce que Lyotard appelle sibilité et non la conviction.
F « apathie théorique ». S'il est vrai que la croyance n'est pas une Au fond, la source de cette thèse est la suivante : on confond la
valeur sûre, pour Freud, il n'en résulte pas que la certitude ne soit pas théorie avec la vérité. Lorsqu'on fait peu de cas du désir de certitude
de ce monde, car en confondant conviction et certitude, on confond de Freud, on ne voit pas que sa passion des certitudes de dates 33
deux théories de la théorie : une mauvaise et une bonne. La « théorie s'accommode très bien de la plus grande désinvolture dans la reconsti­
fiction » de l'épistémologie freudienne n'est rien moins que l'apathie tution des faits ; il ne s'agit donc de fiction qu'au niveau d'une vérité
théorique, l'étouffeur du désir de la certitude : elle y conduit au qui reste toujours appendue au désir de Freud. En ce sens, dit Lacan :
contraire par les chemins qui sont ceux-là même du discours de l'ana­ « Le vrai n'est peut-être qu'une seule chose, c'est le désir de Freud lui-
lysant, à savoir l'association libre. Lyotard confond donc un symptôme même, à savoir le fait que quelque chose, dans Freud, n'a jamais été
avec un postulat de la recherche28. analysé34. »
Ce que Freud abandonne, c'est une conception du vrai comme Les mythes freudiens partagent avec la vérité le semblant qui la
exactitude qui, dès lors, libérerait une conception délirante de la constitue. Mais l'exactitude est ce qui, dans la chaîne signifiante, fournit
74 Freud et le désir du psychanalyste La passion de l’origine 75
la matière symbolique qui engendre la vérité tissée, elle, d’imaginaire. s’il n ’y avait été guidé, comme les textes nous l’attestent, par son
À propos de l’Homme aux rats, Lacan fait remarquer que « Freud va ■uito-analyse. Et qu est-ce que c’est, son auto-analyse ? — sinon le
jusqu’à en prendre à son aise avec l’exactitude des faits, quand il s agit repérage génial de la loi du désir suspendu au Nom-du-père. Freud
d’atteindre à la vérité du sujet35 ». s’avance, soutenu par un certain rapport à son désir, et par ce qui est
La scientificité de la psychanalyse n’est donc pas a évaluer a partir son acte, a savoir la constitution de la psychanalyse39. »
de l’adéquation à la « réalité ». « Le terme majeur, en effet, n’est pas Impossible donc de suturer le sujet de la certitude avec la vérité.
vérité. Il est Gewiszheit, certitude. La démarché de Freud est carte- <est pourquoi « la science, écrit Lacan, est une idéologie de la suppres­
sienne — en ce sens qu’elle part du fondement du sujet de la certitude. ion du sujet40 ». Ce n est pas faire preuve de subjectivisme que de
Il s’agit de ce dont on peut être certain36. » i( introduire la question du désir de la science ou du désir du savant.
Il n’y a pas d’autre critère de vérité que ce qui entraîne chez le ( ette question refoulée par le savant est d’ailleurs la condition de son
sujet sa certitude, à condition de montrer que ce sujet est désirant. savoir.
C’est que, à l’instar du désir de Descartes auquel il le compare, le sujet
de la certitude est animé d’un désir (terme sur lequel Lacan met tout
l’accent) : « J ’avais un extrême désir d’apprendre à distinguer le faux Le réel freudien
d’avec le vrai pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance
en cette vie37. » Contrairement à ce qu’on peut penser de l’orientation freudienne
Ces considérations abstraites sont un préalable nécessaire pour dans sa quête d’une vérité enfin découverte, d’un secret révélé, c’est,
introduire ce qui, de l’expérience analytique, est inscriptible dans les selon Lacan, vers un réel que s’oriente la passion de Freud. « Aucune
catégories de la philosophie, et ce qui ne l’est pas. Il y a, au-delà des praxis plus que l’analyse n’est orientée vers ce qui, au cœur de l’expé­
analogies, une dissymétrie entre Descartes et Freud que seul le rapport rience, est le noyau du réel41. »
à l’Autre permet de faire apparaître ; c’est celle qui prend comme axe Que celui-ci se dérobe — et cela de mille façons dans l’œuvre de
la tromperie. La psychanalyse met en évidence une relation du sujet, l-'reud : ombilic du rêve, trauma, énigme du désir de la femme — ne
non pas à la vérité, mais à la certitude, celle de 1 hésitation et plus rend que plus nécessaire l’usage du mythe.
particulièrement du doute. C’est bien en effet l’expérience du rêve qui On a parfois voulu escamoter ce primat du réel chez Freud en
fait émerger à chaque moment du récit cette syncope qui frappe la mettant en avant la mise en jeu d’une fatalité, comme la machine
communication d’un rêve : « Je doute. » Le renversement freudien est ml» rnale œdipienne, ou la faute se transmet de génération en généra­
de poser que le doute abrite une certitude, signe de la résistance, et tion. Ces accents tragiques ne sont pas absents de l’œuvre de Freud
que les éléments à privilégier dans une analyse étaient ceux-là même dans la mesure où le mythe d’Œdipe en gouverne l’organisation et
à l’approche desquels le sujet hésite, «ne sait pas », ce qui est la formule même les remaniements. Encore faut-il savoir quelle est la fonction du
qu’emploient les hystériques lorsque Freud, dans les Études, veut leur mythe, c est-a-dire quelle structure il révèle.
faire avouer leur secret. Que le doute soit le signe de la résistance Le réel freudien, nous poserons comme hypothèse qu’il n ’a pas à
devient pour Freud « l’appui de sa certitude38 ». » être démasqué42 », puisque justement il excède l’imaginaire ; il est
La division dans la théorie est bien homogène à celle de tout sujet •mis continuité avec lui-même. Bien plutôt aurait-il à voir avec le rien
en tant qu’il parle. D’où le lien de dépendance étroit entre le désir de ■pi’un vain espoir d’au-delà nous fait rencontrer immanquablement.
Freud et la constitution même du champ psychanalytique. « La consti­ •)r, qu’il y ait rapport avec le manque, plutôt qu’avec le plein, le
tution même du champ de l’inconscient s’assure du Wiederkehr. C’est (diicret, l’empirique, est bien ce qui motive l’usage de l’emploi que
là que Freud assure sa certitude. Mais il est bien évident que ce n est I :ican en fait ; aussi rend-il hommage à la science, voire à la philoso­
pas de là qu’elle lui vient. Elle lui vient de ce qu’il reconnaît la loi de phie, selon lesquelles l’x que les petites lettres désignent est non pas
son désir, à lui Freud. Il n’aurait pu s’avancer avec ce pari de certitude meonnaissable mais irreprésentable, se dérobe à la représentation et
76 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 77
excède l'imaginaire. Sans doute est-ce cet au-delà de la représentation «hements de celle-ci, indiquer au sujet le signifiant qui l'aliène et fait
que nul signifiant n'atteint jamais qui, sous diverses formules, marque \ douleur. Comme Lacan assimile cette béance à l'ombilic du rêve,
la butée du désir de Freud. Cet au-delà est, on le sait, l'au-delà du li* trou qu'un mot, certes, ou une écriture, peut appréhender n'a pas
principe du plaisir : « Le réel est au-delà de Yautomaton, du retour, de plus de signification que de dire l'alpha ou l'oméga du rapport sexuel.
la revenue, de l'insistance des signes à quoi nous nous voyons comman­ Décider d'ouvrir cette béance comporte un risque dont Freud ne
dés par le principe du plaisir. Le réel est cela qui gît toujours derrière prendra la mesure que plus tard, et compte tenu de l'hostilité dont la
Yautomaton, et dont il est si évident, dans toute la recherche de Freud, psychanalyse va être l'objet : la peste elle-même. Aussi bien cette
que c'est là ce qui est son souci43. » béance a-t-elle toutes les chances de se refermer comme l'histoire de
Pour éclaircir le problème, nous poserons l'antinomie du réel et la psychanalyse nous le montre, et l'actualité récente également. En
de la réalité. 1964, Lacan disait déjà, à sa manière, la transgression qui s'attache à la
Il semblerait que le fantasme s'appuie sur le songe et non sur le «lé< ouverte de la psychanalyse, puisque, après-coup, toute la culture
réel. Mais il est à remarquer que tout dans le rêve n'est pas songe, et analytique s'est employée à la « suturer ». C'est dire à quel point l'acte
que sous le nom d' « ombilic44 », Freud désigne un réel au-delà de la analytique de Freud est subversif par rapport à tout l'édifice culturel
représentation que le rêve alors essaie de rejoindre. On remarquera ordonné aux valeurs du bien, du beau, du vrai, de l'ordre, etc., puisque
aussi qu'on a tort d'opposer le rêve à la réalité puisque, au moins dans la psychanalyse elle-même s'est mise de la partie pour faire rentrer
un rêve paradigmatique de toute la démonstration freudienne, le rêve l’inconscient dans le rang : cette béance, écrit Lacan, « croyez bien que
du fils qui brûle, le rêve est très proche de ce qui se passe dans la réalité, moi-même je ne la rouvre jamais qu'avec précaution48 ».
le cercueil qui brûle45.
Ce rêve va nous servir de guide pour situer l'acte analytique de
Freud en tant que la structure de la répétition dont le réel est la loi
NOTES
nous semble convenir, on ne peut mieux, à l'invention de la psychana­
lyse elle-même. Nous avons dit, en effet, combien « la soif de la vérité »
i S. F r e u d [à] C. G. J u n g , Correspondance, t. I : 1906-1909, Paris, Gallimard,
qui anime Freud se révèle inadéquate à ce qui se joue dans cette répé­ 1975, 7 oct. 1906, p. 44.
tition qu'est l'acte analytique, comme passion de Freud46. C'est donc 1. C. M e l m a n , « Enfants de la psychanalyse », in Ornicar ? 1978, n° 16, p. 65.
— La métaphore employée par C. Melman convient-elle à Freud ? C'est
en fonction de la catégorie de la cause freudienne que le réel dont il ce qui est ici interrogé.
s'agit peut être cerné. Peut-il l'être indépendamment du symbolique ? J . L a c a n , « La chose freudienne » (1955), i*1 Écrits, p. 410.
4. S. F r e u d , Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle(l'Homme aux
Certainement pas ! E t c'est là le pari de Freud et sa radicale antinomie rats) (1909) [cité infra : VHomme aux rats], in Cinq psychanalyses, op. cit.,
avec Jung, qui lui assure que le réel n'est pas derrière le symptôme, p. 213.
5. S. F r e u d , Correspondance avec le pasteur Pfister (1909-1939), Paris, Galli­
ou le rêve, ou que le symbolique est un masque, une image en analogie mard, 1966, lettre du 5 juin 1910, p. 74.
avec une autre ; le réel n'est autre que l'échec d'une symbolisation que (>. S. F r e u d , VInterprétation des rêves, op. cit., p. 100.
7. S. F r e u d [à] K. A b r a h a m , Correspondance (1907-1927), Paris, Gallimard,
l'imaginaire veut combler, et que les orifices du corps viennent, tels 1969, 9 janv. 1908, p. 28 (cf. p. 26).
des lambeaux de réel, suppléer. « Achoppement, défaillance, fêlure. K. S. F r e u d , Contribution à Vhistoire du mouvement psychanalytique, in op. cit.,
Dans une phrase prononcée, écrite, quelque chose vient à trébucher. P- 79-
*). S. F r e u d , VInterprétation des rêves, op. cit., p. 10 1.
Freud est aimanté par ces phénomènes, et c'est là qu'il va chercher 10. j. L a c a n , le Séminaire, livre II, p. 203.
11. Cf. ibid., p. 187 à 192.
l'inconscient. Là, quelque chose d'autre demande à se réaliser — qui 12. Cf. ibid.. p. 203.
apparaît comme intentionnel, certes, mais d'une étrange tem­ 13. Ibid.
14 Cf. ibid., p. 287.
poralité47. » 15. Ibid., p. 191.
S'il n'y a donc de cause que de ce qui cloche, quoi d'étonnant que 16. Ibid., p. 196.
17. Ibid. p. 199.
Freud ait donné les pleins pouvoirs à la parole, pour, dans les trébu- 18. Ibid., p. 190.
78 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 79
19. Cf. J. L a c a n , « Variantes de la cure-type » (i955)> in Ecrits, op. cit., p. 339. fantasme de Freud. Note sur la transgression », in VInconscient, Paris,
20. J. L a c a n , le Séminaire, livre II, p. 190. P.U.F., 1967, n° 1 (« La transgression »), p. 31.
2 1. Cf. S. F r e u d , Au-delà du principe de plaisir (1920), in Essais de psychanalyse, 43. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 53-54.
nouvelle trad. de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Payot, 1981. 44. S. F r e u d , VInterprétation des rêves, op. cit., p. 446.
22. Ibid., p. 89-90. 45. Cf.J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 57.
23. Cf. J.-F. L y o t a r d , « De rapathie théorique », in Rudiments païens, Pans, 46. Ibid., p. 35.
C. Bourgois éd., 10 x 18, 1977 ; — et, plus récemment, F. R o u s t a n g , 47. Ibid., p. 27.
Un destin si funeste, Paris, Minuit, 1976 ; — puis M. M a n n o n i , la Théorie 48. Ibid., p. 26.
comme fiction, Paris, Seuil, 1979* Ces ouvrages, malgré leur diversité
d'inspiration, confondent théorie et vérité. Pour Lacan, c'est cette
dernière seule qui a structure de fiction.
24. « On pourrait me demander si et dans quelle mesure je suis moi-même
convaincu des hypothèses que j'ai développées ici », dit Freud à propos du
dualisme des pulsions de vie et de mort. (S. F r e u d , Au-delà du principe
de plaisir, in op. cit., p. 108.)
25. J.-F. L y o t a r d , op. cit., p. 18.
26. Ibid., p. 21.
27. Ibid., p. 20.
28. « Si l'hypothèse des deux principes pulsionnels ne peut entraîner la croyance,
celle de Freud lui-même, c'est qu'elle est en contradiction manifeste avec
un axiome indispensable au discours de savoir, tel au moins que Freud
l'imagine, celui de la décidabilité des causes. » (J.-F. L y o t a r d , op. cit.,
p. 21.)
29. S. C o t t e t , « Constructions et métapsychologie de l'analyse », in Ornicar ?
1978, n<> 14, p. 25-35.
30. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 13.
31. Cf. S. F r e u d , « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualite »
(1908), in Névrose, Psychose et Perversion, op. cit., p. 149-155.
32. J.-F. L y o t a r d , op. cit., p. 24.
33- Cf., par exemple, S. F r e u d , Extrait de l'histoire d’une névrose infantile
(l’Homme aux loups) (1918) [cité infra : l’Homme aux loups], in Cinq
psychanalyses, op. cit., p. 325-420 ; — et J. L a c a n , le Séminaire, livre I,
p. 19-20.
34. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 16.
35. J. L a c a n , « Fonction et champs... », in Écrits, p. 302.
36. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 36. — On peut ajouter qu'avecFreud,
la vérité se déduit désormais du mensonge et dutrébuchement de la
parole. On est au plus loin de sa définition scholastique : « Adequatio
rei et intellectus. » En revanche, le désir de scientificité prend appui sur
le « seul contenu des certitudes de date » (cf. J. L a c a n , « Fonction et
champ... », in Écrits, p. 256) et non sur les faits vécus.
37. R . D e s c a r t e s , Discours de la méthode (1637), in Œuvres et Lettres, Paris,
Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », p. 97.
38. E. Jones (la Vie et l’Œuvre de Sigmund Freud, Paris P.U.F., I972» t. P»
p. 442 et 456) oppose avec raison vérité et certitude, mais c'est pour faire
de la certitude un idéal religieux tandis que seule la vérité serait scienti­
fique. Lacan fait exactement l'inverse. Quoiqu’il ensoit, on obtient
toujours une division qui, pour Lacan, tient ausignifiantlui-même.
(Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 47).
39. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 48.
40. J. L a c a n , Radiophonie (1970), in °P • ùt., p. 89.
41. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 53.
42. Le réel, comme la vérité, est construit (cf. infra, chap. m). S. L e c l a i r e ,
dans son livre Démasquer le réel, Paris, Seuil, I971 » cherche au contraire
à construire le fantasme de l'analyste, qui renvoie à un réel au-delà du
discours. Notre orientation, on le verra, va à contre-courant de cette
interprétation. Sur cette question, cf. aussi S. L e c l a i r e , « A propos d’un
VII

VÉRITÉ ET CERTITUDE

Les fictions freudiennes

C'est bien entendu dans VHomme aux rats que la certitude de


Freud devait trouver son plus sûr fondement, sa garantie la plus expé­
rimentale quant à la thèse que la loi du désir est « suspendue au nom
du père ». Qui d'autre, en effet, mieux que l'Homme aux rats aurait
pu en valider l'hypothèse, lui chez qui la haine du père a subi un
refoulement qui n'a d'égal que l'évidence qu'avait pour tous les autres
la manifestation de ce sentiment à lui seul inconnu. Une phrase est
assez énigmatique à cet égard : « Dans cette école de souffrances que
fut le transfert pour ce patient, il acquit peu à peu la conviction qui, à
toute personne étrangère à ces événements, se fût imposée sans diffi­
culté : celle de l'existence inconsciente de sa haine pour son père1. »
Freud, encore fidèle à sa théorie restreinte de l'Œdipe, estime en
avoir assez fait en permettant au patient, une fois levée la barrière du
refoulement, d'avoir la conviction intellectuelle de la persistance de
cette pulsion de vengeance dans l'inconscient ; mieux encore, il sou­
tient que cette certitude peut faire l'objet d'une universalisation. On se
demande bien, en effet, qui peuvent être ces « personnes étrangères »
pour lesquelles le dernier mot de la névrose est lisible sur l'Homme aux
rats comme le nez au milieu de la figure. Dans ces conditions, ou Freud
n'a rien découvert que personne ne savait déjà, hormis l'intéressé lui-
même pour autant que sa névrose repose sur le refoulement de cette
vérité, ou bien c'est autre chose que Freud découvre même s'il n'en
82 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 83
mesure pas la portée : le fondement même de cette haine, au-delà de l’reud. C'est l'affirmation selon laquelle « on a raison de se prendre pour
la mort du père, persiste dans le symptôme ; c'est l'origine du « deuil un criminel5 ». Freud donne donc raison à son patient sur le point où
pathologique » et de sa compulsion au suicide2. Sans doute la conviction «<lui-ci est convaincu. La thèse selon laquelle la psychanalyse aurait à
n'est-elle pas si évidente pour quiconque aujourd'hui lit l'observation. déculpabiliser n'est pas la bonne. C'est là qu'il faut opérer une distinc­
Freud ne semble pas mesurer le point exact de sa découverte. Bien qu'il tion, à laquelle l'enseignement de Lacan nous a rendu sensible, entre
soit indéniable que la mortification soit le symptôme d'une vengeance «lésangoisser et déculpabiliser, ce qui est une manière d'indiquer que la
impossible (car comment se venger d'un mort ?), Freud persiste et culpabilité est l'indice d'un désir refoulé, ce que n'est pas l'angoisse6.
soutient que le sentiment de culpabilité est justifié. Le remords, aussi Mais c'est dans les explications théoriques qu'il lui donne, voire dans
disproportionné qu'il soit par rapport à sa cause, est toujours de même 1rs embarras de la doctrine que Freud lui fait partager, que la rencontre
grandeur, si l'on peut dire, que le forfait, cela parce que la cause est des deux certitudes s'effectue : « Je termine en avouant que cette
toujours occasionnelle. Par exemple, dans la série des événements réels nouvelle conception faisait surgir au premier abord de grandes énigmes :
qui alimentent les sentiments de culpabilité du patient, actes de cruauté comment le malade pouvait-il, en effet, trouver juste son remords
envers son cousin, injures envers le père à trois ou quatre ans, remords d’être un criminel envers son père, sachant qu'il n'avait jamais rien
d'être arrivé trop tard au chevet de son père, aucun ne justifie le senti­ commis de criminel envers celui-ci7 ? »
ment d'être un criminel3. Cela est le point de vue de l'ami qui doit le Autrement dit, il sait, et son doute le protège contre cette certitude.
rassurer, le point de vue du bon sens, le point de vue de tout le monde. Son savoir inconscient vient coïncider avec la certitude freudienne et
En revanche, la certitude qu'a Freud que ce remords est justifié se le but de la cure est désormais de rendre l'une identique à l'autre,
heurte à l'avis du profane : « Quand il existe un désaccord entre le c'est-à-dire d'amener le patient au point où en est le médecin lui-même
contenu d’une représentation et son affect, c’est-à-dire entre l’inten­ après le long travail de Durcharbeitung8: « La conviction, le malade ne
sité d’un remords et sa cause, le profane dirait que l'affect est trop l'acquiert qu'après avoir retravaillé lui-même le matériel. Tant que la
grand pour la cause, c’est-à-dire que le remords est exagéré et que la conviction reste chancelante, il faut penser que le matériel n'est pas
déduction tirée de ce remords est fausse, par exemple, dans le cas de épuisé9. »
notre patient, de se croire un criminel. Le médecin dit au contraire : Dans ces conditions, la question du désir de Freud se déplace : le
non, l’affect est justifié, le sentiment de culpabilité n'est pas à critiquer, désir de convaincre est suspendu. On aura remarqué qu'en plusieurs
mais il appartient à un autre contenu, qui, lui, est inconnu (inconscient) endroits Freud considère comme résolu d'avance l'origine de la névrose
et qu’il s'agit de rechercher4. » obsessionnelle. Les Lettres à Fliess, les Manuscrits K. et H. ont déjà
Cette théorie du faux enchaînement, que l'on trouve explicitée dans suffisamment mis en lumière la spécificité des mécanismes de l'obses­
le chapitre de VInterprétation des rêves consacré au déplacement, trouve sion, l'activité sexuelle précoce suivie du reproche, puis du déplacement
ici son terrain de généralisation clinique. Tout affect qui n’a pas sa de celui-ci sur des substituts de l'action répréhensible, de sorte qu'avec
cause en lui-même, ou dont la cause n’est pas homogène à l'effet, a une l'Homme aux rats, Freud ne fait pas à cet égard une découverte fonda­
cause dans l’inconscient, façon de dire que l’inconscient est excentrique mentale. L'important pour lui se situe ailleurs : il va s'agir de centrer
à ses effets. Ce raisonnement, un peu cartésien, qui est celui de la l'obsession sur la structure du roman familial. Ce recentrage sur
troisième méditation sur la preuve de Dieu par l’idée d’infini, met en l’Œdipe est riche des découvertes freudiennes antérieures et des révé­
question l’affirmation de Freud selon laquelle tout le monde aurait pu lations qu'apporte l'Homme aux rats à cet égard ; celles-ci sont souvent
voir que l’Homme aux rats se reprochait inconsciemment la mort de enregistrées par Freud avec un air de surprise, voire de grand conten­
son père ou que ses sentiments de rage n'étaient pas éteints avec la tement. Alors que le patient confie à Freud que « ses tendances sen­
mort de celui-ci, bien au contraire. suelles étaient dans l’enfance beaucoup plus fortes qu'à l'époque de la
Il y a pourtant un endroit dans VHomme aux rats où se démarquent, puberté », Freud, qui n'en demandait pas tant, admet « qu'il vient de
on ne peut mieux, le point de vue du profane et le point de vue de donner la réponse attendue ». Attendue par qui ? «Je me fais d'ailleurs
84 Freud et le désir du psychanalyste La passion de l’origine 85
confirmer par lui que je ne l’ai dirigé ni sur la voie de l’enfance ni sur tive » de son énonciation ainsi qu’on peut le mettre en évidence pour
celle de la sexualité, et qu’il y est venu de lui-même10. » le petit Hans. Si nous énumérons les éléments sur lesquels Freud mise
Heureuse harmonie qui consacre l’entière correspondance du récit pour établir le caractère ineffaçable de la haine pour le père, on obtient
de l’Homme aux rats et de la structure. une série dont le caractère démonstratif est sujet à caution :
Cependant, cette construction repose sur peu d’éléments, ou plus — le père trouble-fête dans l’enfance,
exactement, c’est Freud qui les lui a soufflés, conformément au mythe — l’hostilité du père envers le mariage,
œdipien. Ils trouvent un semblant de confirmation dans la version, peu — l’ambivalence,
typique, elle, que lui livre son patient. On peut constater à cet endroit
— le deuil pathologique.
précis de la cure une rencontre entre le souhait de Freud et le matériel
confirmatif, rencontre qui s’effectue pour Freud sous le signe de la On a là des éléments dont on ne peut pas toujours affirmer ni la
surprise. Alors qu’il lui fait part de sa « construction » (et non « hypo­ réalité ni 1 actualité, et c’est, comme Lacan l’a montré, avec une cer­
thèse », comme on traduit en français), qui n’est pas moins que le taine désinvolture quant aux faits et une certaine liberté prise par
résumé de la sexualité infantile des Trois essais, « d’après laquelle il rapport aux dires du patient, que Freud prétend reconstituer l’histoire
aurait commis vers l’âge de six ans quelque méfait d’ordre sexuel en de la maladie. La connexion, par exemple, entre la mort de sa jeune
rapport avec la masturbation et aurait été sévèrement châtié par son sœur et le châtiment du père qui a eu heu à la même date reste
père. Ce châtiment, tout en mettant fin à la masturbation, aurait laissé inconnue, ce qui n’empêche pas Freud d’affirmer : « Quantité de faits
subsister en lui, contre son père, une rancune ineffaçable et aurait réels, qu il avait omis de raconter jusqu’alors, furent mis ainsi, en
donné à tout jamais à son père le rôle de celui qui trouble et gene la vie pleine cure, à notre disposition pour permettre de reconstituer l’enchaî­
sexuelle de son fils11 ». nement des faits15. »
Cette construction se trouve motivée, d’une part, du fait que Ce souci freudien de l’histoire de la maladie, la reconstruction, ne
l’amnésie de l’Homme aux rats commence à la sixième année12, d’autre prend pourtant pas comme étalon les événements réels seuls, et c’est,
part, elle se soutient du mythe freudien du père castrateur et interdic- comme Lacan 1 a souhgné, bien autre chose qu’une réaction de rage
teur. Mais le point important est la réaction de Freud : « À ma grande à l’interdiction paternelle qui met Freud sur la voie de ce qui, de la
surprise, le patient me dit alors qu’un événement de ce genre lui avait faute du père, va faire du destin de l’Homme aux rats un destin marqué
été, à maintes reprises, conté par sa mère, et que s’il ne l’avait pas d’une dette infinie et impossible à éteindre. En d’autres termes, on doit
oublié, c’était certainement parce que des faits étranges s’y prendre la mesure, dans cette observation, du réel, du symbolique et de
rattachaient13. » l’imaginaire pour distinguer l’exactitude et la vérité16. On ne peut
On trouvera cette remarque de Freud étrange tant qu’on n’aura qu’être frappé, en effet, par la distorsion qui existe entre ces deux
pas élucidé la conception freudienne du réel, qui, au fond, n’est jamais démarches de Freud : l’une qui met en lumière le caractère typique de
donné mais construit, à partir des nombreuses versions d’un même la maladie ou de l’histoire, et l’autre où le génie de Freud détecte
événement, ce que Freud assimile à la structure des poèmes épiques. l'élément symbolique, unique, singulier, trait unaire dans lequel va
La logique de la déformation des souvenirs émerge dès lors qu’on s’engouffrer le destin du sujet, et qui, pour l’Homme aux rats, n’est
prend comme fil conducteur l’intention de dissimuler l’acte motivant pas une série d’événements vécus, mais le mythe véhiculé par l’histoire
le reproche ou la prohibition, à savoir la masturbation14. Quelle signi­ des parents, et qui concerne la dette du père17.
fication donner à la surprise de Freud ? sinon l’expression de son Il faut lire l’Homme aux rats en fonction des apports de Totem et
contentement à voir confirmée sa construction, laquelle, il faut le Tabou et des Constructions dans l’analyse18. Ces deux textes illustrent,
remarquer, s’étaye plus sur le mythe que sur les éléments apportés par on ne peut mieux, la thèse lacanienne d’un inconscient hypothèse, c’est-
le patient, quoi que Freud en dise. On retrouve là une utilisation à-dire construit sur la répétition de signifiants et dans sa dépendance à
typique chez Freud de l’Œdipe et de la portée, selon lui, « construc­ l’histoire reconstruite par l’analysant, quelle que soit la fidélité des
86 Freud et le désir du psychanalyste La passion de l’origine 87
souvenirs qu’il y amasse et indépendamment du « vécu » retrouvé par
Structure de la vérité
le sujet.
On comprend alors, rétroactivement, comment Freud peut en Nous avons vu que l’histoire de l’Homme aux rats est reconstruite
prendre à son aise avec l’exactitude des faits, puisque la relation du à partir d’un acte dont celui-ci ne garde aucun souvenir. Pourtant la
sujet aux signifiants clefs de son histoire domine les expériences légende familiale qui entoure le forfait commis à l’âge de six ans suffit
vécues. Le « forçage » des «solutions » qu’il lui impose doit être compris à Freud pour lui donner un « sens sexuel », alors même que la nature
à partir de là. sexuelle du méfait n’est pas établie. C’est que l’introduction dans le
Ainsi, par exemple, cette « rage envers son père » n’a jamais été à récit du père interdicteur, gêneur de l’amour, suffit à rendre compte
proprement parler remémorée par l’Homme aux rats. Ce sentiment du cortège de symptômes que la haine alimente. « La source qui alimen­
n’a jamais été revécu. Tout ce que le sujet en saura jamais lui viendra tait sa haine et avait rendu celle-ci inaltérable était évidemment de
des excès d’une autre rage, celle qu’il manifeste, dans le transfert, l’ordre des désirs sensuels ; dans l’assouvissement de ceux-ci, son père
contre Freud. Les insultes qu’il lui adresse sont la preuve du transfert lui avait paru gênant. Un tel conflit entre la sensualité et l’amour filial
paternel. Pourtant c’est par « déduction » que le sujet acquiert « peu à est absolument typique22. »
peu » cette conviction qui est avant tout celle de Freud : « Il lui fallut se On ne peut que s’étonner de voir Freud, si soucieux d’établir en
convaincre, par la voie douloureuse du transfert, que ses rapports avec détail l’histoire du cas, rabattre sur un schéma « typique » la complexité
son père impliquaient véritablement ces sentiments inconscients19. » des faits. Néanmoins, son désir de ratifier la structure n ’annule pas
L’article de 1914 , «Remémoration, répétition et élaboration20 », est pour autant la dimension de la « surprise ». Freud accepte de se laisser
de nature à éclairer ce passage à l’acte où la face de « résistance » du surprendre, conformément aux indications techniques qu’il fournira
transfert se dénote ici par les insultes dont il l’abreuve. L’accent est à plus tard : « Il ne convient pas pendant que le traitement se poursuit,
mettre, bien évidemment, sur ce « travail de transfert » qui, seul, faute de procéder à l’élaboration scientifique d’un cas, d’en reconstituer la
de révélation, permet la conviction. Est-ce à dire que Freud met en structure, d’en vouloir deviner l’évolution, d’en noter, de temps en
place le dispositif capable de transmettre au patient cette conviction ? temps, l’état présent, comme l’exigerait l’intérêt scientifique23. »
On remarquera que l’hostihté de l’Homme aux rats n’est pas la Cette volonté de savoir est contrebalancée par le conseil que donne
simple reproduction de sa rage envers son père, et comme 1’ « ombre l'reud : « [...] l’analyste procède sans s’être préalablement tracé de
du passé ». On ne peut dire ici que le transfert soit indépendant de plan, se laisse surprendre par tout fait inattendu, conserve une attitude
l’interprétation. Mieux encore, elle en est le moteur. Or, nous savons détachée et évite toute idée préconçue24. » Il est de nature à corriger
que le schéma œdipien qu’utihse Freud à cette époque, réduit à la l’image d’un Freud « suggérant » au patient la coïncidence de son
haine envers le père, tout au moins à l’ambivalence, ne tient pas histoire avec un schéma. Celui-ci tient dans la conduite de la cure le rôle
compte, encore, de l’agressivité narcissique, pourtant au fondement de il’une fiction destinée à modifier la relation de transfert.
la névrose obsessionnelle. C’est pourquoi Freud, dans l’Homme aux Nous allons le vérifier à partir d’une seconde situation, celle du
rats, prend beaucoup de liberté avec l’histoire effective du sujet. Si la mariage, qui se trouve présenter une « analogie25 » avec la première,
réalité psychique a plus d’importance que la réalité matérielle, c’est l'.n effet, Freud recourt à l’hypothèse d’une interdiction paternelle
qu’elle la détermine21. portant sur les projets de mariage de l’Homme aux rats avec sa cou­
On a cru, à tort, que Freud éliminait la dimension de l’effectivité ine. Or, il est clair que c’est plutôt la mère et non le père qui, dans la
pour autant. En fait, il s’agit pour lui de déterminer en quoi un événe­ 1-''alité, a joué effectivement ce rôle en arrangeant un projet de ma.na.ge
ment fait date. Or, il ne peut faire date qu’en fonction du contexte .ivec une autre26. Lacan a montré que la reconstruction historique que
signifiant de l’Œdipe et non de ce qu’il signifie. t lit Freud est « matériellement inexacte27 ». On pourrait alors penser
i|ue, s’il s’agit d’atteindre la « vérité du sujet28 », la démarche n ’est pas
londamentalement erronée. Cela veut dire que, quels que soient les
88 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 89
faits qui ont pu motiver la rage du sujet contre son père, c'est comme part, vérité matérielle ou historique et, d'autre part, vérité psychique
« interdicteur » qu'il s'est attiré cette haine, même si cela ne coïncide ou, comme nous l'avons dit, effet de vérité, que Freud poursuit son
avec aucune réalité historique. mythe de l'origine.
Ce père, castrateur, qui, pour Lacan, est le père réel, n ’est pas le On a vu précédemment comment vérité et exactitude pouvaient
père de l'Homme aux rats. Le père auquel il a affaire est, si l'on peut ne pas coïncider. Freud, au fond, au cours de l'approfondissement qu'il
dire, un père mort, le père symbolique. « [...] l'action castratrice du lera subir à la structure œdipienne, prendra de plus en plus la mesure
père, que Freud affirme ici avec une insistance qu'on pourrait croire de cette dimension mythique. Avec Totem et Tabou, le rapport fils-
systématique, n'a dans ce cas joué qu'un rôle de second plan29. » père s'inscrit dans un registre qui n'est plus celui du drame ou de la
Ainsi, contrairement à une opinion assez largement répandue30 sur tragédie. C'est maintenant dans 1' « épique » que Freud va chercher
l'endoctrination par Freud de l'Homme aux rats, Lacan a situé ce la « fiction » qui accrédite le réel qui se dérobe toujours à l'interpréta-
forçage sur le plan symbolique pour en faire saillir la vérité, alors que lion. Ainsi, comme dans V Homme aux rats, Freud est-il hanté par
les autres commentateurs n'y ont vu qu'une manifestation intempes­ Vacte. C'est donc le commencement et non plus l'origine qui va désor­
tive de son « contre-transfert »31. En réalité, il faut y voir une sup­ mais l'orienter36. Or cet acte, par lequel une histoire commence, ne
pléance à la doctrine du narcissisme qui fait encore défaut à Freud à saurait être qu'un acte sexuel : crime ou jouissance intéressant toujours
cette époque et qui, seule, peut rendre compte des ravages que les l ’acte sexuel du père. Cette passion de Freud pour l'acte inaugural d'un
symboles mortifères exercent sur l'inconscient. destin se confond avec la question du père réel. C'est le père comme
Dans son article sur le Mythe individuel du névrosé32, Lacan a gêneur de la vie sexuelle, interdicteur, qui est ainsi élevé au rang de la
montré comment on pouvait interpréter VHomme aux rats en fonction réalité. Mais, si le principe de réalité est commandé par cette fonction37,
de la théorie freudienne de l'aliénation narcissique. C'est que le cadre < est évidemment la « réalité psychique » qui se trouve ainsi suspendue
œdipien n'a qu'une fonction opératoire tandis que Freud y voit un à la fonction paternelle.
fait d'expérience que reproduit la cure. Bien plus réels, en revanche,
nous apparaissent après coup les effets de la structure narcissique qui
conjoint l'idéalisation et l'agressivité, celle qui, dans le transfert, rend
compte de la substitution de l'ami à Freud. « Et très vite se déclenchent NOTES
des fantasmes agressifs. Ils ne sont pas liés uniquement, loin de là, à la
substitution de Freud au père, comme l'interprétation de Freud lui-
1. S. F r e u d , l’Homme aux rats, in op. cit., p. 235.
même tend sans cesse à le manifester, mais plutôt, comme dans le 2. Ibid., p. 219-220.
fantasme, à la substitution du personnage dit de la femme riche à \. Ibid., p. 2 1 3 .
4. Ibid.
l'ami33. » 5. Ibid.
C'est donc dans le plus grand malentendu que la cure avance <). Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 144-145.
7 . S. F r e u d , VHomme aux rats, in op. cit., p. 213.
néanmoins. Nous sommes très loin d'une «communication d'inconscient S. Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre I, p. 56 : « Parce que le sujet doute, on
à inconscient »34. Il apparaît plutôt que l'interprétation que fait Freud peut être sûr. »
<> S. F r e u d , l’Homme aux rats, in op. cit., p. 216, note 2.
sur la haine du père a un effet de vérité et permet seule au sujet de se 10. Ibid., p. 217.
déprendre de ses adhérences narcissiques. Elle déclenche en effet la 11 Ibid., p. 232.
1 z. Ibid., p. 205.
levée décisive des symboles mortifères. Freud, à cette date, ne dispose 1 j Ibid., p. 232-233.
donc pas de la théorie de sa pratique, et il est clair que sa hâte à conclura 1 | Ibid., p. 233-234. Cependant, Freud propose plusieurs versions d'un scénario
qui se termine toujours par une réaction violente contre le père, y compris
prématurément la cure relève d'un désir de convaincre que ne tam­ le cas d’un méfait banal, « dépourvu de caractère sexuel » (p. 234, note).
ponne pas encore ses doutes sur la compréhension de la névrose 1 y Ibid., p. 235.
i(>. Cf. J. L a c a n , « Fonction et champ... », in Écrits, p. 302.
obsessionnelle35. C'est en pleine conscience de l'opposition entre, d'unr 17 . Ibid.
go Freud et le désir du psychanalyste
18. Totem et Tabou met l’acte au départ des pensées, tandis que Constructions
dans Vanalyse fait dépendre la cure de l'acte analytique : des constructions.
N .B . — L'emploi du terme « construction » a toujours chez Freud une
connotation historique. La traduction par « hypothèse », comme dans
l'Homme aux rats, laisse échapper la dimension de l'acte comme étant au
principe d'une histoire. (Cf., infra, S. F r e u d , Constructions dans l'analyse
(1937), in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, Paris, P.U.F., 1985.
19. S. F r e u d , l'Homme aux rats, in op. cit., p. 235.
20. S. F r e u d , « Remémoration, répétition et élaboration » (1914), in la Tech­
nique psychanalytique, op. cit., p. 105-115.
21. Cf. J. L a c a n , « Fonction et champ... », in Écrits, p. 292.
22. S, F r e u d , l'Homme aux rats, in op. cit., p. 217.
23. S. F r e u d , « Conseils... », in la Technique psychanalytique, op. cit., p. 65.
24. Ibid. VIII
25. S. F r e u d , l'Homme aux rats, in op. cit., p. 217.
26. Ibid., p. 228.
27. S. L a c a n , « Fonction et champ... », in Écrits, p. 302. LE RÉEL À REJOINDRE DANS LES « CONSTRUCTIONS »
28. Ibid.
29. Ibid.
30. Cf. E. R i b e i r o H a w e l k a , « Commentaire », in S. F r e u d , l'Homme aux rats.
Journal d'une analyse (1907), Paris, P.U.F., 1974 [cité infra : Journal de
l'Homme aux rats], p. 251-252.
31. Cf. ibid., p. 255-257 ; — voir sur cette question notre quatrième partie. Renonçant à nourrir le symptôme de sens, Freud, dans Au-delà du
32. J. L a c a n , le Mythe individuel du névrosé (1953), texte établi par J.-A. Miller,
in Ornicar ? 1979, n° 17/18, p. 289-307. principe de plaisir, annonce une deuxième époque de la technique
33. Ibid., p. 299. psychanalytique qui doit faire prévaloir la construction sur l’interpré­
34. Il est vrai que Lacan affirme que c'est en raison de « son expérience person­
nelle » que Freud a eu 1' « éclair » qui lui a fait découvrir le rôle déclenchant tation1. Plus tard, en 1937 , dans son grand article sur les construc­
de la proposition de mariage arrangée par sa mère. Il n'empêche que ses tions2, il rend compte de l’activité spécifique de l’analyste en des
instruments théoriques restent dépendants du concept œdipien du père
castrateur. termes où la métaphore coutumière de l’archéologie est à nouveau
35. En 1926, le mécanisme de la névrose obsessionnelle reste encore énigmatique : utilisée, mais avec le souci d’accentuer au maximum la différence entre
cf. S. F r e u d , Inhibition, Symptôme et Angoisse, Paris, P.U.F., 1968.
36. Cf. S. F r e u d , Totem et Tabou, (1913), Paris, Payot, 1973, p. 185 : « Au com­ les deux rôles du patient et de l’analyste. Ce dernier, dit-il, « n’ayant
mencement était l'action. » ; — cf. G. W., IX , p. 194 : « die Tat ». lien vécu ni refoulé » de ce dont son patient lui parle, n’a pas à chercher
37. Cf. S. F r e u d [à] K. A b r a h a m , Correspondance 1907-1926, op. cit., 15 janv.
1924, p. 352-353- 1 comprendre, mais, à l’exemple de l’inconscient, il travaille.
Désormais, « le travail analytique consiste en deux pièces entière­
ment distinctes qui se jouent sur deux scènes séparées3 ». Tandis que
l'un bafouille animé par la passion du sens, l’autre construit le roman
l.imilial du névrosé. Sans préjuger du terme de cette partie, nous pou­
vons en mesurer le risque : celui de l’autisme à deux contre lequel
I acan mettait en garde dans son séminaire4, réplique exacte de cette
ituation illustrée par l’apologue célèbre de Kant des deux compères
dont « l’un trait le bouc tandis que l’autre présente un tamis ». La
passion de l’origine conduirait-elle nécessairement à cette extrémité ?
Cette conséquence rendue possible par l’invitation faite à l’analyste
île « délirer » incite Freud à ne pas perdre de vue l’insistance du réel,
mais au contraire a subordonner entièrement ses constructions à la
n cherche d’un fragment de réahté perdue. Cela nous conduit à poser
■i-tte question : quel est le procès d’une cure, où la parole est seule
92 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 93
maîtresse et dans laquelle le réel est toujours suspendu ? S'il n'y a pas (ju'elle orientera la technique sur la voie illustrée par le Moïse10 où la
d'indices de réalité dans l'inconscient, qu'est-ce qui assure la trans­ fiction créée par l'analyste supplée aux souvenirs à jamais perdus.
mission d'une construction ? Comment l'appareil psychique peut-il Freud sait bien que l'origine est toujours mythique, fictive et, comme
subir un remaniement tel que la fin de l'analyse aboutisse à la « liaison (( lie, jamais donnée11. Pourtant, c'est à pénétrer la préhistoire de l’in­
entre les deux parties du travail analytique, celle de l'analyste et celle dividu, en remontant aux toutes premières années, qu’une analyse est
de l'analysé5. » <onduite jusqu’à son terme. La nécessité de construire l’histoire ou la
Nous interrogerons la métapsychologie freudienne pour tenter de j>réhistoire trouve donc dans l’expérience analytique sa condition comme
mettre en évidence l'homogénéité du procès de la cure avec la théorie ( s limites. Et ce n'est pas le recours à la construction qui est nouveau,
même de l'appareil psychique. mais c'est l'usage qui en est fait et les raisons de son emploi dans la
technique psychanalytique qui font tout l'intérêt de la question. Freud
Le délire à deux m donne cette définition : « On peut parler de construction quand on
présente à l'analysé une période oubliée de sa préhistoire, par exemple
Dans quel contexte apparaît la notion de « construction » et à quel <n ces termes : “ Jusqu'à votre neme année vous vous êtes considéré
nécessité de la cure répond-elle ? comme le possesseur unique et absolu de votre mère ; et à moment-là
Freud considère que le travail de construction emprunte au délire un deuxième enfant est arrivé et, avec lui, une forte déception. Votre
psychotique sa structure. « Les délires des malades m'apparaissent mère vous a quitté pendant quelques temps et, même après, elle ne
comme des équivalents des constructions que nous bâtissons dans le s'est plus consacrée à vous exclusivement. Vos sentiments envers elle
traitement psychanalytique6. » sont devenus ambivalents, votre père a acquis une nouvelle significa-
D'où Freud tire-t-il et la notion et la fonction structurante qu'il lion pour vous ", et ainsi de suite12. »
fait remplir au délire dans la psychose ? C'est dans l'analyse de Schreber Chaque fois qu'il est question de démontrer la structure d'une
que remploi du terme de reconstruction surgit, dans un contexte où histoire mythique ou d'un fantasme, Freud introduit la construction13.
le mécanisme est opposé à une défense pour apparaître au contraire Mais aussi, dans le texte d'un fantasme, une lacune, une distorsion
comme l'essai de retour à la réalité. C'est dans cette acception qu'est fournissent l'indice qu'une construction est à faire, c’est-à-dire qu’il
également employé le terme de réalité dans l'article de 1924 : « La perte manque quelque chose à l’intelligibilité d’un texte qui nuit à sa conti­
de la réalité dans la névrose et la psychose7 ». nuité. On peut en fournir bien des exemples en parcourant, du Léonard
Délire à deux, tel nous apparaît le schéma freudien de la cure, mais au Moïse, les textes qui utilisent cette notion. Nous voulons cependant
à condition de considérer que le délire proprement dit, qui succède à la assurer plus de clarté dans les conditions de son usage pour porter à son
perte de la « réalité », est ce qu'il y a de moins pathologique dans la crédit la dynamique de la cure.
psychose, et constitue le moyen d'y échapper : « Ce que nous prenons
pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une
tentative de guérison, une reconstruction8. » La psychanalyse est-elle un idéalisme ?
Nous ajouterons que, dans cette perspective, Freud ne s'éloigne pas
de son idéal de retrouver le noyau de réel, la vérité historique qui fait Il est remarquable que la construction est l'auxiliaire qui supplée
défaut au discours du patient, mais au contraire contribue à la retrouver à l’absence d'un réel. C'est dans la mesure où un fragment de la réalité
par le procès d'échange qui, à partir d'une construction, déclenche chez historique a été perdu que la construction s'impose. Ici, le convention­
l'autre une nouvelle articulation de son histoire. nalisme épistémologique de Freud ne trouve qu'une occasion de plus
Qu'est-ce alors, au juste, que ce noyau de vérité du délire confondu de s’affirmer : « [...] nous devons toujours être prêts à abandonner nos
avec le morceau de réalité historique dénié (Verleugnung9) qui assure représentations auxiliaires, quand nous croyons pouvoir les remplacer
aux constructions délirantes leur efficacité ? Question décisive puis- par d'autres, plus proches de la réalité inconnue ( Wirklichkeiiu ) »,
94 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 95
affirmait-il déjà dans la Traumdeutung. En ce sens, le chapitre vu de rappelle dans l'Homme aux loups. L'immobilité des loups représente»
VInterprétation des rêves est une immense construction. on le sait, l'attention du sujet arraché, ravi (gebannt20), livré à la
Mais alors, quel critère avons-nous pour préférer Yune à l’autre de jouissance et cloué sur place. Le réel est bien ici en place d'impossible ;
nos constructions en analyse ? Nous verrons que c'est dans l'effet qu'elle l'impossible à supporter les excitations internes, la pulsion en place
produit sur le matériel fourni qu'on juge de sa validité. « L'effet de de Wirklichkeit. Rien d'étonnant à ce que Freud, dans Constructions
notre construction n'est dû qu’au fait qu'elle nous rend un morceau dans l'analyse, emprunte à l'exemple de l'Homme aux loups sa certitude
perdu de l'histoire vécue15. » Encore ne s'agit-il que de dévoiler une d’un noyau de réalité perdu, et qu'il en trouve un deuxième critère
réalité recouverte par l'imaginaire. dans Y Uberdeutlich (l'ultraclair21). Au point de vue de l'efficacité thé­
C'est l'occasion, en tout cas, de le préciser du mieux que nous rapeutique, Freud nous dit qu'une construction « a le même effet qu'un
pouvons, tant sont solidaires les deux exigences : retrouver ce morceau souvenir retrouvé 22 ».
de réalité et reconstruire l'histoire. C'est une seule et même chose. Quels sont donc ces éléments ? Des restes, des clichés photogra­
À cet égard, l'entreprise de Freud n'apparaît pas à tout le monde phiques transformés plus tard en images23, et non pas des événements.
légitime ni compréhensible. Est-elle superflue, voire naïve, comme le Nous avons abordé plus haut (chap. i) la question de la réalité chez
pense O. Mannoni16 pour qui Freud s'égare dans la recherche d'un Freud, la quête du fragment de réalité autour duquel s’enkystent les
fragment de réalité archaïque ? Cette obstination nous paraît, au différentes couches psychiques24. Il faut maintenant mettre en évidence
contraire, non seulement fondée, mais absolument nécessaire à la la fonction de l’après-coup dans la constitution de la réalité. La réalité
justification de l'entreprise freudienne pour éviter l'idéalisme. psychique, c’est toujours, pour Freud, la rencontre d'un événement
L'instance du réel reste à être confrontée avec le vrai. Toutefois, indifférent par lui-même avec un signifiant. Et si le réel c'est le trauma,
on n'oubliera pas que, si la vérité est du côté de l'histoire (c'est la c’est comme rencontre avec le langage. Tant que l'événement n'est pas
vérité qui est à construire par le recours à un texte qui pallie les compris (versteht, dit Freud, dans l'Homme aux loups), il n’a aucun
défaillances et distorsions du premier), la réalité, comme réalité effet. Mais, devenu signifiant de la réalité (de la différence des sexes),
psychique, est à découvrir. À cet égard, comment distinguer le fan­ il prend valeur de réalité pour le sujet comme signe de sa division.
tasme du réel ? En quoi consiste le réel de la réalité psychique ? Il faut
souligner que, chez Freud, le fantasme n'est ni de l'imaginaire pur ni Le fantasme et la construction
jeux de signifiants, mais constitue une activité de fragmentation du
réel (« bouts de réel17 »). Si l'événement est porté disparu, il en reste Il devient clair que la construction de l’analyste est autant une
des traces dans le présent. Qu'est-ce qui a valeur de traces et d'indices déconstruction, c’est-à-dire une mise en pièces du fantasme constitué
du réel pour Freud ? Avec la Traumdeutung et les Lettres à Fliess, les lui-même de morceaux disparates. Véritable manteau d’Arlequin, il
indices de réalité se réduisent à ceci : choses vues-choses entendues. masque moins la réalité qu'il ne supplée au manque qui l'effectue. Dans
Ces éléments sont remaniés, bricolés, réutilisés à des époques diffé­ cette perspective, il est lui-même une construction. Ce n'est pas le mot
rentes et donc faits de morceaux non synchrones. Aplatis sur une qu'emploie Freud dans son Léonard de Vinci, lorsqu'il oppose fantasme
même scène, mis à plat dans le fantasme, on ne peut qu'éprouver un et souvenir, mais la faute que comporte la traduction française peut
sentiment de réalité ( Wirklichgefühl18), et c'est sur celui-ci que Freud être interprétée avec avantage : « Cette scène du vautour ne doit pas
établit la Wirklichkeit des rêves. L'énonciation est d'emblée le lieu être un souvenir de Léonard, mais un fantasme qu'il s'est construit
de l'Autre et dessaisit le rêveur de son identité. Déjà, dans la Traum­ plus tard et qu’il a, alors, rejeté dans son enfance25. »
deutung, Freud dit qu'il faut considérer chaque mot, chaque phrase, Le fantasme est bien une construction, mais inconsciente. Le réel
non comme une création du rêveur, mais comme des paroles réellement qu’il comporte est à la limite du néant, ce qu’évoque l’énigmatique
prononcées la veille19. expression allemande des « riens réels » (reale Nichtigkeit26). Du coup,
Un autre critère est l'immobilité, l'attention soutenue. Freud le la construction en analyse suit « à la trace » la construction du fan­
96 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 97
tasme qu'il s'agit de dissoudre et est homogène à celui-ci. Le travail patient33 ». Mais alors, on a pour modèle de la dynamique de la cure
d élaboration du fantasme fournit donc au travail analytique un schéma les moments constitutifs de la structure du sujet eux-mêmes, c'est-à-
qui prendra une importance de plus en plus grande dans l'œuvre de dire de la formation de l'appareil psychique lui-même. On peut montrer
Freud. En effet, s'il s'agit de construire ce qui a été oublié à partir des ainsi comment Freud conçoit la dynamique du transfert, son moteur,
traces laissées par les oublis, c'est à un palimpseste que nous avons sa scansion, ses points limites, à travers le modèle fourni dans YEsquisse,
affaire. Un texte en recouvre un autre apparemment enregistré à une de l'appareil psychique.
époque différente. La notion d' « époques successives de la vie » et de leur différents
C'est dans Moïse et le Monothéisme que la démarche de Freud devait modes d'inscription dans l'appareil psychique apparaît dans une lettre
trouver toute son ampleur. Véritable roman historique, fiction, la Fliess : « Au cours de la succession des époques, le matériel existant
reconstruction qu'il opère ne le cède en rien au délire religieux27. La de traces de souvenir a subi un bouleversement de son ordre, en fonction
raison de cette homogénéité tient, on le sait, à la part de vérité qui est de nouvelles relations, un bouleversement dans l'inscription. [...] J'aime­
contenue dans la légende de Moïse (l'effacement des traces de la mise à rais souligner que les inscriptions qui se suivent les unes les autres
mort du grand homme). De même que l'événement n'a de consistance figurent la production psychique d'époques successives de la vie34. »
qu'à retardement, de même le texte lacunaire et tronqué que le patient C'est bien en effet de couches qu'il s'agit, dont l'ordonnancement
produit n'a de vérité historique que construite, et ce qu'il s’agit de commande la technique de construction historique. C'est ce que nous
constituer, c'est le présent, puisque dans l'actuel le sens symbolique rappelle ce texte cité par P. Kaufmann35, à propos d'Elisabeth von
que prête le névrosé au réel et qui porte les traces du refoulement R... : « Ce fut là ma première analyse complète d'une hystérie. Elle me
s’interprète comme le retour du passé dans le présent. « Plus d'une permit de procéder pour la première fois, à l'aide d'une démarche que
trace du passé s'interprétait faussement dans l'esprit du présent28. » j erigerai plus tard en technique, à l'élimination, par couches (Schich-
Cette mise en garde contre l'histoire des historiens29 s'impose tung)} des matériaux psychiques36. »
d'autant plus que la trace persistante du passé dans le présent n'est C'est ce concept qui permet à Freud, dans les Études sur Vhystériey
nulle part mieux avérée que dans la réalité psychique30. C’est ce qui de faire la comparaison avec l'archéologie, grâce à quoi Kaufmann
fait aussi les limites de la métaphore archéologique à laquelle est cherche à montrer la solidarité de la théorie de la culture et de la
empruntée la construction. Cependant, on montrera que la notion théorie de l'expérience analytique. C'est aussi ce point de vue qui
dépend, dans son usage, d’une conception stratifiée de l’appareil justifie notre entreprise de chercher dans le fonctionnement de l'appa­
psychique qui ressortit à la métaphore de l’écriture, de l’inscription. reil psychique la loi de l'action de l'analyste, son lieu et la place de son
désir. Nous sommes aidés en cela par une série de textes sur le transfert
Stratification et transfert dans lesquels sont conjointement évoqués les problèmes relevant de la
technique.
Nous sommes conduits, par conséquent, à rechercher à articuler Reste alors à montrer comment Freud ordonne sa construction, à
deux domaines : celui de la dynamique de la cure et celui de la valeur quelles « séries » elle s'intégre, et par quels moyens, dans le transfert.
des constructions puisqu’il n'est d'autre garant de celui-ci que l'expé­ C’est dans le même texte des Études sur Vhystériezi qu'il utilise la méta­
rience même de la cure. Or, celle-ci s'institue dans le transfert qui phore du noyau pour illustrer le procès d'une cure et, en particulier, la
transforme la névrose en névrose de transfert31. Cette mutation qui résistance où circule, en chicane, le signifiant, à l'exemple du cavalier
« donne un nouveau sens au symptôme » a depuis longtemps été for­ sur le jeu d'échecs. L'homogénéité entre l'écriture de l'histoire ou la
mulée par Freud en terme de nouvelle édition, de transcription d'un construction et la structure de l'appareil paraît totale. C'est ainsi qu'on
texte32. peut, avec Lacan, souligner que « c'est la reconstitution complète de
Ce qui se passe dans le transfert est donc une nouvelle édition du l’histoire du sujet qui est l'élément essentiel, constitutif, structural, du
conflit, une fois l'analyste « intégré dans une des séries psychiques du progrès analytique38 ». C'est bien là, en effet, la conviction de Freud
98 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 99
jusqu'à Constructions dans Vanalyse. Nous pouvons nous poser deux nouveau matériel qui afflue, il construit un autre fragment, qu'il utilise
questions : de la même façon, et ainsi de suite jusqu'à la fin45. »
1) Quel peut être l'impact des différentes époques de la cure sur
la constitution et l'ordonnancement des strates psychiques39 ?
2 ) Comment la névrose de transfert réaménageant ces strates en Sur Vinterprétation des rêves
couches concentriques autour de l’analyste pris comme noyau est-elle
une version nouvelle, intermédiaire, symbolique de leur succession ? La solution apportée par Freud au problème de l'influence de
Il résulte que le champ de la cure freudienne est à concevoir à partir l’analyste sur le patient est donnée par l'étude du rêve. Il y montre
d'une topologie isomorphe à l'appareil psychique : l'analyste occupant que les conditions d'une transmission ou d'une communication entre
depuis toujours le devant de la scène est peu à peu intégré dans ce qui les pensées préconscientes et les pensées latentes sont soumises à un
constitue le centre de la névrose. mécanisme qui exclut toute interprétation psychologique. Dès lors, le
C'est à quoi nous convie l'orientation que prend Freud de la Traum­ problème général de l'influence du médecin sur le matériel fourni par
deutung à YIntroduction à la psychanalyse où le concept de transfert, le patient est comparable au cas particulier des restes diurnes et du
enrichi de l'élaboration de Ferenczi, est conçu comme introjection au désir inconscient.
sens d'une action de catalyseur40. C'est le sens à donner, nous l'avons Il reste, une fois résolu le problème du préconscient et des restes
dit, à « intégration dans une des séries psychiques », autrement dit sa diurnes dans l'élaboration des pensées du rêve, à en utiliser le modèle
place y était depuis toujours. Cependant, une discontinuité existe dans dans la relation analytique. C'est en 1925 , dans « Quelques suppléments
le procès même de la cure qui fait qu'on passe à un moment d'une à l'ensemble de Y Interprétation des rêves », que Freud reprend ses
époque à une autre. L'intégration de l'analyste s'effectue alors sous thèses de la Traumdeutung sans rien changer à l'opposition du rêve et
l'égide de la construction comme introjection symbolique. Selon quelles de la veille, opposition qui se trouve épinglée aux deux signifiants de
modalités concevoir ce nouveau sens qu'elle donne au symptôme pour Yutile et du plaisir (Lustgewinn j 46. Il en résulte que si le rêve ne répond
aboutir à cet artefact que Freud désigne du nom de névrose de trans­ qu'au désir de dormir et non au désir de résoudre les problèmes de la
fert41 ? Il s'agit bien d'un espace intermédiaire, d'une production, dont veille, travail laissé au préconscient, il ne saurait rien communiquer à
l'aberration est soulignée par les métaphores jardinières familières à quiconque (Mitteilung an einem anderen). C'est dans les processus du
Freud — « couche intermédiaire entre l'arbre et l'écorce42 ». « Cette rêve que Freud va chercher en dernier ressort la raison qui met à l'abri
nouvelle couche qui vient se superposer à l'affection ancienne, on l'a l’analyste de faire rêver le patient. Autrement dit, la structure du rêve
suivie dès le début, on l'a vue naître et se développer et on s’y oriente (du rêver : der Traümen) interdit que quiconque puisse en suggérer les
d'autant plus facilement qu'on en occupe soi-même le centre43. » mécanismes sinon le prétexte, c'est-à-dire les pensées manifestes. C'est
On retrouve dans cette formule l'équivalent exact des métaphores ce que démontre Freud en son autre article sur les rêves de 1923 47.
qui décrivent les formations concentriques des couches autour du noyau On trouve dans le chapitre vu de cet article cette phrase qui, explici­
refoulé conformément aux périodes traversées par le sujet. Freud, en tement, relie en un même problème l'influence de l'analyste sur le rêve
effet, note qu'on peut repérer les « points exacts » où se sont produits les et sur l'analyse : « Si l'on remplace le rêve par les pensées du rêve qu'il
refoulements44. contient, la question de savoir jusqu'à quel point on peut suggérer les
La relation à l'analyste, dans ces conditions, ne peut plus se poser rêves coïncide précisément avec celle de savoir jusqu'à quel point le
en terme d'influence ou de suggestion puisque la valeur de la construc­ patient, dans l'analyse, est accessible à la suggestion48 » ; et, aussitôt
tion qu'il propose reçoit sa sanction, non pas du réel, mais de ce qu'y après : « Sur le mécanisme même de la formation du rêve, sur le travail
ajoute le patient pour la compléter et de l'utilisation qu'il en fait pour du rêve proprement dit, on n'arrive jamais à exercer une influence : ce
reconstruire son mythe : « L'analyste achève un fragment de construc­ point peut être tenu avec certitude49. »
tion et le communique à l'analysé pour qu'il agisse sur lui ; à l’aide du Cette remarque nous conduira à préciser l^rrindp d'ffîtervfrutmix^
S w M m m m m m m o -r -p n m 7 )
V m m jQ w êcm a m m H £ ^ /
100 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 101
l'analyste en même temps que le mode d'intégration de sa construction mettre sur le même plan l'hallucination et le réel, tant est établie la
dans le travail de la cure. conviction, depuis la Traumdeutung, que le sentiment de réalité
(Wirklichgefühl) est porteur de l'indice du refoulé.
Conviction et rejet La construction proposée prend valeur d’ « épreuve de réalité »
pour le sujet et la manière dont elle est reçue n'est pas sans évoquer
Dans cette perspective, la construction analytique se passe sur un le destin de la pulsion qui, « soumise à l'épreuve de nos instances
plan tout a fait homogène à ce que le patient peut fournir comme psychiques les plus élevées55 », se trouve acceptée ou exclue (verworfen).
pièces ou morceaux constitutifs de son histoire. Il s'agit de la série des De nouveau, la modalité du transfert joue le rôle décisif56.
signifiants qui ordonnent son histoire et qui, par un mécanisme d'em- En même temps qu'elle met en jeu une logique de l'implication
boitement que metaphorisent les différentes pièces d'un « puzzle50 », matérielle, la construction témoigne de ce que Lacan avançait dans
travaillent, fragment par fragment, à reconstruire ce qui, pour le sujet, Télévision: « L'inconscient implique qu'on l'écoute57. » C'est ainsi que
a pris valeur d'existence et tissé son destin. l'analyste, modeste glossateur de l'inconscient dont lui-même fait
Freud fournit là un modèle de la fin de l'analyse qui, à plus d'un partie, ne prend pas en charge la vérité et ne revendique aucune
titre, évoqué le comblement d un trou ou d'une faille par deux équipes « autorité pour cette construction58 », mais se règle sur le temps pour
qui, partant de lieux psychiques différents, parviennent à se rejoindre, comprendre, à l'exemple du personnage de Nestroy qui n'a qu'une
métaphore dangereuse sans doute, puisqu'elle suggère un recouvrement seule réponse à toutes les questions qu'on lui pose : « Au cours des
total du refoulement originaire. Puisque l'effet d'une construction est événements tout deviendra clair69. »
de mettre de l'ordre dans les signifiants auxquels le sujet est suspendu,
il ne s agit plus de revivre des souvenirs ou de retrouver un noyau de
réalité perdu, mais d'entraîner une conviction chez le patient. C'est
que du point de vue thérapeutique, elle « a le même effet qu'un sou­ NOTES
venir retrouvé51 ». De quoi dépend donc sa valeur ?
Sa valeur de vérité, nous dit Freud, dépend de la confirmation ou
du rejet (Bestàtigung oder Verwerfung52). Mais, à ce jeu de pile ou face, 1. S. F r e u d , Au-delà du principe de plaisir, op. cit., p . 57 (G. W., X III, § n i
p. 16).
l'analyste gagne toujours53. Si la construction est fausse, elle ne fait 2. Cf. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit.
aucun dégât, à moins que cela ne devienne une habitude chez l'analyste, 3. Ibid., p. 270.
4. J. L a c a n , le Séminaire, livre X X IV , VInsu que sait de Vune-bévue s’aile
qui, par la, perd la confiance du patient. L'inconscient consoîme-t-il à mourre (19 76 -19 7 7 ), in Ornicar ? 1979, n° 1 7 / 1 8 , p. 13 .
seulement avec la vérité ? Pas tout à fait. Si la construction touche 5. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p. 374.
6. Ibid., p. 382.
1 inconscient, c est un peu de cote, sur un point connexe, et la réponse 7. S. F r e u d , « La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose »
s'effectue métonymiquement. Ce sont toujours sur des détails « voisins (1924), in Névrose, Psychose et Perversion, op. cit., p. 299-303.
8. S. F r e u d , Remarques psychanalytiques sur l'autobiographie d'un cas de para­
du contenu » que la confirmation a lieu, d'une façon indirecte et allusive. noïa (le Président Schreber) ( 1 9 11 ) [cité infra : le Président Schreber], in
En réalité, il n'y a jamais confirmation, il n'y a que des effets sem­ Cinq psychanalyses, op. cit., p. 315.
9. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p. 280.
blables à l'hallucination du rêve ou au déclenchement des indices de ro. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme (1938), Paris, Gallimard, 1967, p. 1 7 3 - 17 4 .
réalité évoqués dans YEsquisse. L'effet produit est imputable à un 1 r. S. F r e u d , Totem et Tabou, op. cit., p. 120, note : « L'établissement de l'état
primitif reste ainsi toujours une affaire de construction. »
transfert en tous points comparable au déplacement de l'intensité d'une 1 z. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p. 376.
représentation sur l'indifférent, à l'attraction du refoulé par un détail. 13. Cf. S. F r e u d , « Un enfant est battu. Contribution à la connaissance de la
genèse des perversions sexuelles » (19 19 ), in Névrose, Psychose et Perver­
Cependant, Freud ne confond pas vérité et réalité. La vérité (comme sion, op. cit., p. 2 19 -2 4 3 . La nécessité d'introduire un énoncé censuré
refoulée) fait retour sous la forme de l'hallucination ou, tout au moins, dans la composition du fantasme : « mon père me bat » est une construction.
14. S. F r e u d , l'Interprétation des rêves, op. cit., p. 517 (c'est nous qui soulignons).
de YUberdeutlich (l'ultraclair54). On voit là Freud avoir l'audace de 15. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p . 280.
102 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 103
16. Cf. O. Mannoni, « L ’athéisme de Freud », in Ornicar ? mars-avr. 1976, n° 6, 51. S. F re u d , Constructions dans l’analyse, op. cit., p. 278.
P- 3i- 52. Ibid., p. 277.
17 . Dans un autre contexte, Lacan évoque « les bouts de réel ». (Cf. J . L a c a n , yj. Frêud se fait à lui-même une objection de type poppérien : le psychanalyste
le Séminaire, livre X X III, le Sinthome (1976), in Ornicar ? avr. 1977, n° 9, est irréfutable — pile, je gagne ; face, tu perds. L'article résoud cette
P- 36.) aporie par une preuve « par les effets ».
18. S. F r e u d , l'Homme aux loups, G. W., X II, p. 59 ;— trad. fr., ino/>. ci*., p. 346. *>4. Cf. supra, p. 95 et note 21.
19. S. F r e u d , l'Interprétation des rêves, op. cit., p. 434. 55. Cf. S. F r e u d , Ma rencontre avec Joseph Popper-Lynkeus (1932), in Résultats, Idées,
20. Gebannt signifie en allemand : fasciné et banni. Cf. G. W., X II, p. 403. Problèmes, t. II, p. 197. Il s’agit d’un autre Popper bien entendu.
2 1. Sur l'historique de ce concept, on peut se référer à J. S t r a c h e y , The Stan­ 56. Alexander anticipe sur ce point en concevant la cure comme équivalente
dard Edition of the Complété Psychological Works of Sigmund Freud à l'épreuve de réalité lorsque c’est le jugement et non plus le refoulement
(24 vols.), Londres, The Hogarth Press [cité infra : S. £.], X X III, p. 266 ; qui décide du sort de la pulsion ; ce qui suppose annulée l'interposition
— cf., également, W. G r a n o f f , Filiations. L'Avenir du complexe d'Œdipe, du surmoi. (Cf. F . A l e x a n d e r , « A metapsychological description of
Paris, Minuit, 1975, p. 368 sq. cure », in International Journal of Psychoanalysis, 1925, VI, p. 13.)
22. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p. 278. 57. J. L a c a n , Télévision, op. cit., p. 26.
23. Cf. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 169. 58. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p. 277.
24. Cf. S. F r e u d , Constructions dans l'analyse, op. cit., p. 278. 59. Ibid.
25. S. F r e u d , Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci (1910 ), Paris, Galli­
mard, 1977, p. 50 ; Freud dit gebildet : formé (c’est nous qui soulignons).
26. Ibid., p. 65 ; — id., G. W., V III, p. 151.
27. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 173 : «Nous aussi, nous
pensons que la solution proposée par les croyants est vraie, mais vraie
historiquement et non pas matériellement. » Sur ce point, on lira l'article
de C. Clément, dans lequel sont opposées, à juste titre, construction et
herméneutique (C. C l é m e n t , le Pouvoir des mots, Paris, Marne, 1974,
p. 67 sq.).
28. S. F r e u d , Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, op. cit., p. 51.
29. Cf. M. d e C e r t e a u , l'Écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1975.
30. Cf. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation (1929), G. W., X IV , p. 427 ; —
trad. fr., Paris, P.U.F., 1971, p. 15.
31. Cf. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse (1916), Payot, Paris, 1965,
chap. xxvii.
32. S. F r e u d , Dora, in op. cit., p. 86.
33. S. F r e u d , « La dynamique du transfert » (1912), in la Technique psychana­
lytique, op. cit., p. 51.
34. S. F r e u d , Lettres à W. Fliess, n° 52, 6 déc. 1896, in op. cit., p. 153 et 155 ;
trad. inéd. de E. Laurent.
35. Cf. P. K a u f m a n n , Psychanalyse et Théorie de la culture, Paris, Denoël, 1974,
P- 97-
36. S. F r e u d , Études sur l'hystérie, op. cit., p. 109.
37. Ibid., p. 233.
38. J. L a c a n , le Séminaire, livre I, p. 18.
39. Cf. S. F r e u d , Lettres à W. Fliess, n° 55, 11 janv. 1897, in op. cit., p. 163-165.
40. Cf. S. F e r e n c z i , « Transfert et introjection » (1908), in Œuvres complètes.
Psychanalyse, t. I : 1908-1912, Paris, Payot, 1968, p. 96.
41. Cf. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 421-422.
42. Ibid., p. 421.
43. Ibid., p. 422.
44. Ibid., p. 415.
45. S. F r e u d , Constructions dans Vanalyse, op. cit., p. 273.
46. Cf. S. F r e u d , « Quelques additifs à l’ensemble de VInterprétation des rêves » (1925),
in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, p. 141.
47* Cf. S. F r e u d , Remarques sur la théorie et la pratique de lsinterprétation des rêves
(1922), in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, p. 79.
48. Ibid., p. 84.
49. Ibid., p. 84.
50. Ibid., p. 86.
IX

LA FOUILLE FREUDIENNE
ET LE DÉSIR DE L’ARCHÉOLOGUE

On a vu que la recherche de 1’ « archaïque » chez Freud était le


garde-fou de la suggestion, la garantie de l’Autre Scène que la scène
analytique tente de rejoindre par la parole. De là, deux conceptions
du réel en jeu dans la cure peuvent surgir :
— ou bien il n’y a pas d’autre « réalité » que celle du transfert et
tout consiste à le faire émerger, de sorte qu’il devient la vérité de tout
<e qui a été dit, le seul référent de la psychanalyse ;
— ou bien le transfert lui-même doit son efficace au seul signifiant,
lutrement dit résulte de l’interprétation, comme nous l’avons vu. À ce
titre, il est un effet de la théorie, un produit du signifiant. Il n’est pas
un phénomène hors discours.
La première hypothèse, qui a été argumentée récemment par
( ). Mannoni1, conduit à une conception qui voue le discours psychana­
lytique à manquer perpétuellement son objet. Si cela est vrai, le désir
irchéologique de Freud serait soutenu par une question constamment
■vitée : de quel heu transférentiel je parle ? le non-dit de la recherche
psychanalytique étant à la fois la condition de la découverte et le
i<'foulé originel de la psychanalyse2.
Dans son livre, O. Mannoni développe la thèse, que nous critiquons
n i, d’une relation d’incompatibilité entre le transfert et la théorie.
Mieux, le transfert est l’objet inavalable de la théorie, et donne la
mesure de l’erreur, la limite de ce que la théorie ne peut admettre dans
.011 champ : « La théorie ne peut pas théoriser son rapport au transfert.
| ..] La théorie se déploie autour du transfert comme l’image du monde
breud et le désir du psychanalyste La passion de l’origine 107
autour du punctum caecum. Mieux, la théorie nous sert de défense__ <*( i*nlative de donner forme épique à ce qui s’opère de la structure10. »
souvent très utilement — contre le transfert3. » An fond, s’il y a une épistémologie freudienne, elle s’oriente vers le
Il en résulte que, pour Mannoni, les théories sont des fictions orga­ 111mcipe selon lequel les effets de vérité produits par l’interprétation
nisées autour de la chose en soi qu’est le transfert. Cela, rapporté \ uni il homogènes à la théorie elle-même. Ce qui vectorise le désir de
reud, livrerait la clef de son désir : à chaque étape de la théorie I1reud et donne à son style d’interprétation cette allure parfois sauvage,
cherchez le transfert. Ainsi la théorie de la paranoïa doit attendre que le c'est que « la carpe de la vérité a été attrapée grâce à l’appât du
transfert à Fliess soit hquidé. C’est l’exemple princeps de O. Mannoni4. iiH'iisonge11 ».
La conséquence d’une telle interprétation est qu’il n’y a pas do C’est une façon de dire que la vérité passe par le mi-dire. Dans ce
théorie possible du transfert. « La pathologie de la théorie ce n’est '•us, vérité et réalité psychique sont homogènes ; la vérité est définie
pas l’erreur5 », dit Mannoni. Il reste à conclure que c’est le transfert comme la limite de ce que l’appareil psychique peut tolérer : « L’appa-
du théoricien. Dans ces conditions le transfert revêt les caractères de iril psychique ne supporte pas le déplaisir et doit à tout prix s’en
l’irrationnel de l’ombre qui fait de la théorie l'illusion d’une maîtrise <li fendre ; lorsque la perception de la réalité inflige quelque déplaisir,
compensatoire à la perte que subit le moi. « Le transfert ne pose pas ce 1i tte perception, qui n’est autre que la vérité, sera sacrifiée12. »
genre de problème, car il est déjà comme l’essence même du patho- On ne peut donc pas dissocier la vérité de la fiction13, au contraire.
logique et cette essence, il nous la faut6. »
<)n ne peut les opposer comme l’absolu au relatif, car le critère freudien
C est le diabolus in psychanalytica : le réel de la psychanalyse. Le ■le la bonne théorie est qu’elle produise dans la cure des effets de vérité,
transfert de Freud à Jung contient alors la vérité du désir de Freud l'-t c’est même à condition de contenir cette part de mythe que le dire
dans l’Homme aux loups. Il n’y a pas relation à deux mais à trois La de la vérité peut s’exprimer. Loin donc d’opposer la théorie au trans-
theone fait partie de l’enjeu d’une cure, et la relation d’amour que lert comme le semblant au réel, Lacan soutient que le transfert « n’est
Freud entretient avec elle est déterminée par un tiers avec lequel rien de réel dans le sujet », mais signe de stagnation, voire symptôme
Freud règle ses comptes théoriques. Aussi Mannoni prétend-il que, du de l’analyste. On remarquera, à cet égard, que la dialectique du trans­
seul signifiant, on ne peut conclure à aucune vérité historique.' Le fert et de l’interprétation ruine toute conception du transfert comme
grand archéologue Schliemann, au contraire, « fondait la vérité histo­ 1elation à la personne. La confiance elle-même, qui n’est pas le tout du
rique sur les réalités qu’il déterrait en Asie Mineure’ ». Or, cette transfert, est largement dépendante de l’effet de vérité de la construc­
démarche n’est pas justifiée en psychanalyse, la seule réalité qui tion. Or, pour Freud, l’effet de vérité de la construction compte plus
compte étant, pour Mannoni, le transfert. que la « concordance »14 avec le réel ; c’est qu’elle vient combler en
« [...] dans 1 analyse la réalité du passé ne peut pas fonctionner réalité, non pas une lacune imaginaire, un souvenir, mais une lacune
comme une pièce à conviction, elle ne peut pas prouver la vérité du symbolique que seule une parole peut donner.
souvenir car, en dehors du souvenir, cette réalité n’a aucune existence. C’est pourquoi Freud tient pour essentiel de distinguer le soi-disant
Freud avait déjà pris ce fâcheux parti lors de l’analyse de l’Homme aux fantasme de l’analyste de la réalité en cause dans le fantasme du
loups. La grande ténacité de cette attitude en dit long sur l’importance patient15. La scientificité de l’analyse est en jeu. En effet, Freud
du transférentiel chez lui8. »
cherche dans un réel, fût-il traumatique, la raison de la répétition.
On peut faire, sur cette question, plusieurs remarques • Freud « Ou bien l’analyse basée sur sa névrose infantile n’est qu’un tissu
distingue nettement, on l’a vu, vérité historique, ou reconstruite et d’absurdités, ou bien tout s’est passé exactement comme je l’ai décrit
vénté matérielle». C’est pourquoi Freud s’accommode de plusieurs plus haut16 », dit-il dans l’Homme aux loups. Cependant, on l’a vu, il
versions possibles de la scène primitive. Il s’agit toujours, comme dit s’agit moins d’étabhr une vérité historique qu’une certitude. Si l’on
Lacan, de donner « forme épique à la structure ». compare, en effet le texte de l’Homme aux loups aux Constructions dans
« Même si les souvenirs de la répression familiale n’étaient pas vrais l’analyse, on voit que Freud attribue aux constructions la « même
il faudrait les inventer, et on n’y manque pas. Le mythe, c’est ça, la valeur » qu’au souvenir. Cette équivalence, qu’il justifie par l’effet
io 8 Freud et le désir du psychanalyste La passion de l'origine 109
thérapeutique obtenu, soutient sa certitude, qui est aussi celle du De plus, elle intéresse rien moins que l'origine même de la culture.
patient, que la réalité psychique et la réalité matérielle ne s'opposent On passe donc d'une scène privée à une scène collective offerte aux
pas comme l'imaginaire et le réel. Il y a du réel dans le rêve. regards de tous et inauguratrice de ce nouvel ordre que Freud appelle
« C'est ce retour obstiné dans les rêves qui explique, d'après moi, la culture et Lacan, à l'époque du structuralisme : l'ordre symbolique.
que chez le patient lui-même s'établisse peu à peu une conviction pro­ On est tenté d'évoquer, une fois encore, l'ombre de Schliemann,
fonde de la réalité de ces scènes primitives, conviction qui n'est en rien puisque, de nouveau, sous les fantasmes apparaît ce réel de la jouis­
inférieure à une conviction basée sur le souvenir17. » sance du père. Avec Totem et Tabou est restituée en effet l 'Urszene
Cela a été relevé par maints commentateurs, et par Jung le premier. <ollective du meurtre du père, que Freud tenait pour réelle. « Tout se
Freud se fait à lui-même l'objection en 1925 d'avoir peut-être suggéré passe comme si Schliemann avait de nouveau mis à jour cette ville de
des fantasmes à ses analysants18, avant la découverte de l'Œdipe. Il Troie que l'on croyait imaginaire22. »
est vrai qu'il ne renonce pas pour autant à la part de vérité que contient Dans un article célèbre23, Laplanche et Pontalis ont dégagé l'impor-
la théorie de la séduction. Aussi bien tient-il à s'assurer de la « réalité » lance de ces fantasmes originaires et ont tenté d'identifier ce para­
de la scène primitive dans VHomme aux loups, et cela avec une passion digme théorique de Freud à son désir. Ils remarquent, qu'après avoir
telle qu'on ne peut tenir pour nuls les effets de cet acharnement sur ubi un premier revers, nous l'avons dit, dans la recherche « d'une
l'évolution de la cure elle-même. Lacan fait même l'hypothèse d'une réalité vraiment première », « le même schéma est repris, celui d'une
relation causale entre la recherche obstinée de Freud et l'issue psycha­ dialectique entre deux événements historiques successifs, les mêmes
nalytique de 1925. Lacan remarque, en effet, que Freud ne pouvait pas déceptions éprouvées — comme si Freud n'avait rien appris — devant
décrire la fonction du fantasme sans la catégorie du réel19. la fuite de l'événement ultime, de la scène24 ». Cependant, ce qui va
« Ce réel, nous sentons qu'à travers toute cette analyse, il entraîne »lésormais tenir le rôle de ce roc ultime va se trouver déplacé du niveau
avec lui le sujet, et presque la force, dirigeant tellement la recherche mdividuel au niveau collectif. Il s'agit des fantasmes originaires,
qu'après tout, nous pouvons aujourd'hui nous demander si cette fièvre, Urphantasie, dit Freud : scène où se joue le drame inaugural de la
cette présence, ce désir de Freud n'est pas ce qui, chez son malade, a pu collectivité et dont le meurtre de YUrvater installe le décor. « Dans la
conditionner l'accident tardif de sa psychose20. » notion de fantasme originaire viennent se rejoindre ce qu'on peut
La scène primitive produit le même effet de séduction et l'activation ippeler le désir de Freud de trouver le roc de l'événement (et, s'il
des symptômes que Freud, jusque-là, imputait au trauma dans l'hys­ s’efface dans l'histoire de l'individu à force d'être réfracté et démul-
térie. L'effet d'après-coup de la scène démontre à quel point ce schéma liplié, on remontera plus haut...) et l'exigence de fonder la structure
de l'hystérie perdure au-delà de tous les remaniements théoriques de du fantasme elle-même sur autre chose que l'événement25. »
Freud : elle agit, dit-il, « comme une seconde séduction21 ». On peut citer à cet égard la fin de VHomme aux loups : « Là où les
Loin d'être condamné à disparaître, le schéma de la séduction est «vénements ne s'adaptent pas au schéma héréditaire, ceux-ci subissent
conservé et enrichi par les développements freudiens sur la culture et dans l'imagination un remaniement, travail qu'il serait certes profitable
le mythe collectif. À la scène individuelle, le mythe de Totem et Tabou de suivre dans le détail. Ce sont justement ces cas-là qui sont propres
vient juste de lui donner son fondement culturel dans YUrszene que à nous montrer l'indépendante existence du schéma. Nous avons
constitue l'acte sexuel du père primitif. Dans le mythe individuel, le souvent l'occasion d'observer que le schéma triomphe de l'expérience
père jouit de la mère ; dans le mythe collectif, le père jouit de toutes individuelle ; dans notre cas, par exemple, le père devient le castrateur,
les femmes. Mais on peut également remarquer que la jouissance du celui qui menace la sexualité infantile, en dépit d'un complexe d'Œdipe
père est intéressée dans tous les fantasmes dits « originaires » : castra­ I>ar ailleurs inversé26. »
tion, scène primitive, séduction. On saisit l'importance de la distinction de la structure et de l'évé­
Nous constatons, avec l'Homme aux loups, que Freud ne renonce nement : l'événement à dévoiler laisse place au réel à construire, et
pas à la scène primitive. Celle-ci n'est pas moins « anodine » qu'avant. c'est toute la théorie freudienne de la construction qui va s'en trouver
110 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine ni
bouleversée. Il ne s'agit plus de communiquer au patient le mythe m . S . F r e u d , Construction dans l’analyse, op. cit., p. 377.
1 2 S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin, op. cit., p. 252.
œdipien, c'est-à-dire la réalité psychique dans sa rencontre avec 1 i. M. Mannoni confond purement et simplement théorie et fiction, faute de
l'interdiction paternelle, coïncidence dont Freud, dans VHomme aux distinguer la vérité de la théorie. (Cf. M. M a n n o n i , la Théorie comme
fiction, op. cit.
rats, dit à quel point elle l'a surpris ; il convient à l'inverse de fonder 14. C'est pourquoi Freud fait de Gradiva un modèle idéal ou plutôt l'objet a de
la réalité psychique elle-même sur une réalité matérielle, indépendante Harold : à la fois cause et objet du désir, tandis que dans la relation
analytique, le transfert est l'obstacle qui fait de l'analyste un signifiant
des contingences de l'histoire et du hasard des rencontres. Ce réel auquel qui ne répond pas à l'amour. (Cf. S. F r e u d , Délire et Rêves dans la Gradiva
tout petit d'homme a à se confronter, c'est l'acte sexuel27. de Jensen (1907), Paris, Gallimard, 1971, p. 240.)
15. Cf. S. F r e u d , l’Homme aux loups, in op. cit., p. 362.
C'est alors que les « événements vécus », les impressions de l'enfance 16. Ibid., p. 365.
vont trouver dans l'œuvre de Freud postérieure à VHomme aux loups 17. S. F r e u d , l’Homme aux loups, in op. cit., p. 36 1.
18. Cf. S. F r e u d , Ma vie et la psychanalyse, op. cit., p. 44.
une place moins importante, d'abord parce que ces événements sont *9- Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 41.
perdus, ensuite parce que la reconstruction qu'on peut en faire « a le 20. Ibid., p. 54. — Cette intervention de Freud « dans le réel » a pu être diver­
sement appréciée. Dans son article sur l'Homme aux loups, S. Leclaire
même effet qu'un souvenir retrouvé28 ». Freud est surpris de constater prétend que Freud a quitté à cet instant la place du père symbolique
l'équivalence du souvenir et de la construction du point de vue théra­ pour instituer un mode imaginaire d' « échange anal », créant ainsi les
conditions de l'entrée dans la psychose. (Cf. S. L e c l a i r e , « À propos de
peutique. Pourtant les moyens ne manquaient pas pour lui, en l'occur­ l'épisode psychotique que présenta l'Homme aux loups », in la Psychana­
rence le recours aux fantasmes originaires, de rendre compte de ce lyse, Paris, P.U.F., 1958, n® 4, p. 83.) Comme on peut douter du fait que
l'Homme aux loups ait été à un moment psychotique, on peut tout autant
paradoxe. Cet appel au réel, cette invocation de Yananké constituent douter que le désir de Freud l'ait rendu fou ; ce qui est sûr, c'est que la
le dernier recours de l'analyse pour défaire le mythe du Tout-Puissant : place du père symbolique n'est pas la meilleure à occuper pour un analyste
soucieux d'éviter le pire ; que Lacan ait fait déchoir l'analyste pour, à la
la castration est universelle et l'analyste ne saurait y échapper. En fin, le mettre en place d'objet et non de père symbolique sert à rappeler
confiant cela à ses patients sous différentes formes, Freud se dérobait les ravages que peut à l'occasion entraîner cette position ; Freud en a eu
l'intuition à sa manière en refusant la place du sauveur au profit de la
à occuper la place de Dieu. On ne peut donc pas soutenir que Freud curiosité « scientifique », non sans maladresse il est vrai. Depuis, il y a eu
ait renoncé à la quête de la scène primitive. Seulement faut-il distinguer pire (cf., à ce propos, S. C o t t e t , « Profession : Homme aux loups », in l’Ane,
le magazine freudien, Paris, Analyse Nouvelle Expérience (A.N.E.), 1981,
la « réalité » de cette scène du réel qu'elle couvre : la castration de n° 2, p. 44).
l'Autre. Que ce réel ne puisse être appréhendé que par la voie du mythe 21. S. F r e u d , l’Homme aux loups, in op. cit., p. 358.
22. S. F r e u d , Lettres à W. Fliess, n° 126, 21 déc. 1899, in op. cit., p. 272.
ne peut que confirmer la thèse freudienne de la subordination de la 23. J. L a p l a n c h e et J.-B. P o n t a l is , « Fantasme originaire, fantasmes des
réalité psychique au symbolique. origines, origine du fantasme », in les Temps modernes, avr. 1964, n° 215,
p. 1833-1868.
24. Ibid., p. 1850.
25. Ibid.
26. S. F r e u d , l’Homme aux loups, in op. cit., p. 418-419.
27. Cf. S. F r e u d , Totem et Tabou, op. cit., p. 84.
NOTES 28. S. F r e u d , Constructions dans l’analyse, op. cit., p. 278.

1. Cf. O. M a n n o n i , Un commencement qui n’en finit pas. Transfert, interpréta­


tion, théorie, Paris, Seuil, 1980.
2. Cf. O. M a n n o n i , « L'analyse originelle », in Clefs pour l’Imaginaire, op. cit.,
p. 115-130.
3. O. M a n n o n i , Un commencement qui n’en finit pas, op. cit., p. 44.
4. Cf. O. M a n n o n i « L ’analyse originelle », in Clefs pour l’Imaginaire, op. cit.,
p. 115.
5. O. M a n n o n i , Un commencement qui n’en finit pas, op. cit., p. 45.
6. Ibid.
7. Ibid., p. 44 (souligné par l'auteur).
8. Ibid. (souligné par l'auteur).
9. Cf. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 108.
10. J. L a c a n , Télévision, op. cit., p. 51.
X

LA PARANOÏA RÉUSSIE

Il y a une tendance, dans la psychanalyse, à virer au délire d'inter­


prétation. Nous tenons pour acquis que telle n'est pas, pourtant, l'orien­
tation freudienne. Selon Freud, le délire d'interprétation est plutôt le
propre de la philosophie, en tant que W eltanschauung et, comme il le
dit dans les Nouvelles Conférences, « réduction à un unique principe1 »
de tous les problèmes que pose notre existence.
Pourtant, c'est une idée à la mode d'affirmer l'homogénité de la
théorie et du délire. Selon certains auteurs2, la psychanalyse mettrait
au défi toute tentative de définir les critères discriminant la folie et la
théorie. L'argument emprunté à Freud3 est que la psychanalyse a
constamment recours à la fiction, au fantasme, à l'imaginaire. Plutôt
que de poursuivre dans une direction épistémologique ce débat, mieux
vaut examiner les raisons pour lesquelles Freud tenait la psychanalyse
pour autre chose qu'un délire, autrement dit, le point sur lequel la
psychanalyse n'est pas un délire paranoïaque doit nous livrer des
éléments nouveaux pour apprécier ce qu'il en est du désir de Freud.
On sait que, dans une lettre à Ferenczi, Freud affirme avoir fait
son deuil de la paranoïa : « Vous avez non seulement observé, mais
également compris que je n éprouve plus le besoin de révéler complète­
ment ma personnalité et vous l'avez fort justement attribué à une
raison traumatisante. Depuis l'affaire Fliess que j'ai dû récemment
m'occuper de liquider, comme vous savez, le besoin en question n'existe
plus pour moi. Une partie de l'investissement homosexuel a disparu et
je m'en suis servi pour élargir mon propre moi. J'ai réussi là où le
paranoïaque échoue4. »
H4 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine ii5
Dira-t-on que la psychanalyse est une paranoïa réussie ? On peut de fibres nerveuses et de spermatozoïdes condensés ensemble, ne sont,
aussi poser la question de la cure dans ces termes, comme le fait Lacan : au fond, que la représentation concrétisée et projetée au dehors
la psychanalyse, « paranoïa dirigée5 ». L'accent est à mettre sur cette d'investissements libidinaux, et ils prêtent au délire de Schreber une
direction pour marquer la limite entre le délire proprement dit et ce frappante concordance avec notre théorie. Que le monde doive prendre
que le psychanalyste veut obtenir : la reconnaissance par le sujet de ce fin parce que le moi du malade attire à soi tous les rayons et — plus
qui le tente, l'acceptation de la pulsion refoulée. De sorte que c'est tard, lors de la période de reconstruction — la crainte anxieuse
moins le psychanalyste qui prendrait le paranoïaque pour modèle que qu'éprouve Schreber à l'idée que Dieu pourrait relâcher la liaison
le patient dont le cheminement passerait nécessairement par le trans­ établie avec lui à l'aide des rayons, tout ceci, comme bien d'autres
fert négatif, c'est-à-dire que la figure persécutive de l'Autre peut venir détails du délire de Schreber, ressemble presque à quelque perception
à la place du mauvais objet, du kakon fondamental du sujet. Suppose- endopsychique de ces processus dont j'ai admis l'existence, hypothèse
t-on celui-ci refoulé, la haine vient occuper la scène du transfert, comme qui nous sert de base à la compréhension de la paranoïa10. »
il est manifeste dans VHomme aux rats. Comme Freud, désireux de s'attribuer néanmoins la paternité de
N'est-ce pas justement le désir de Freud qui empêche la psychana­ la découverte, affirme qu'il avait « édifié [sa] théorie de la paranoïa
lyse d'être un délire ? Cela est possible, du fait que le désir du para­ avant d'avoir pris connaissance du livre de Schreber11 », c'est évidem­
noïaque est d'être représenté par tous les signifiants du monde. Il ment aux lettres à Jung qu'il faut se référer. Cependant, puisqu'il est
s'oppose donc, point par point, au désir de Freud de renoncer aux question des rapports de la psychanalyse avec le délire, et que Freud
visions du monde. Il est vrai que ce trait à lui seul ne serait pas suffisant nous dit avoir échappé à cet avatar de la relation homosexuelle, force
pour discriminer la psychanalyse de la philosophie à moins d’assimiler nous est d'établir plus précisément le processus qui ferait de la psycha­
celle-ci à une sorte de délire 6. Or, s’il est vrai que l’on peut faire de la nalyse une paranoïa réussie. Si c'est bien ce que partage avec la psycha­
philosophie, le prototype de la Weltanschauung, c’est pour autant que, nalyse le délire paranoïaque, à savoir la théorie de la libido, c'est que
comme dans la paranoïa, le narcissisme s’affirme comme son principe. la paranoïa met en évidence une structure du désir : celle où le narcis­
Freud, qui fait de la philosophie une variété de l’animisme, en donne sisme est prévalent, où la relation à l'autre est fondamentalement
cette définition : “un système intellectuel qui conçoit la totalité du exclusive d'une relation symbolique à l'Autre.
monde comme un ensemble unique à partir d’un point” 7». C’est Un lien plus étroit pourrait toutefois les relier l'une à l'autre.
encore en réaction à l’orgueil narcissique que Freud évacue la philoso­ (). Mannoni écrit, par exemple : « Il ne fait pas de doute que la première
phie ; et il oppose aux consolations des maîtres de vie l’« exigence de analyse thérapeutique, qui fut aussi la première analyse didactique, a
certitude » qui fait du désir du psychanalyste un x à référer au désir de été comme la première cure préventive d'une paranoïa. Ce n'est pas
la science8. sans importance. Il y a un certain rapport entre la connaissance para­
Encore faut-il ajouter que l'objectivité psychanalytique ne trouve­ noïaque et le savoir fondé sur le désir inconscient12. » Cette apprécia-
rait pas à s'abriter dans une quelconque vérification : son objectivité !ion ne nous semble pas toucher à l'essentiel : c'est que la paranoïa,
est en effet strictement liée à la situation analytique, laquelle n'étant comme la psychanalyse, est une théorie du rapport sexuel. Freud, pour
pas vérifiable par un tiers est invalidée comme science et ne peut avoir voulu faire une science du désir sexuel, c'est-à-dire chercher ce
répondre qu'au titre de la structure de l'imaginaire. C'est le sens de qui, a cet égard, peut faire « proportion », a accordé beaucoup d'impor-
cette définition de Lacan : « La psychanalyse est la science des mirages fance à Fliess qui, lui, voulait donner une expression mathématique
qui s'établissent dans ce champ9. » de ce rapport. Pourtant, il faut bien situer exactement la différence
C'est pourquoi la lettre à Ferenczi qui suit de peu la rédaction du entre Fliess et Freud. Si l'on prétend que la théorie de Fliess est para­
Président Schreber doit être éclairée par un passage où Freud relève ce noïaque, c'est pour disqualifier sa prétention à être une science ; or, la
qu'il appelle une « frappante concordance avec notre théorie » : « Les l liéorie fliesséenne des périodes n'est pas nécessairement en contradic-
“ rayons de Dieu " schrébériens, qui se composent de rayons de soleil, Iion avec l'observation.
n6 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 117

Ce qui donne à la périodicité cette allure ésotérique, c'est unique­ pas affaire à deux discours dont l'un serait l'envers de l'autre, mais à
ment ceci : le réel du corps s'y accorde sur le firmament des cieux : le l'issue antinomique d'une question qui intéresse la science et la folie
cycle de la femme sympathise avec le rythme cosmique : les astres, à la fois. Sans nul doute la « formule » vise les anciens rapports de
horloges du monde, concordent avec les périodes féminines. Au fond, Freud avec Fliess. Ce dernier aurait pris la voie qui conduit à l'élabo­
ce qui fait la communauté de Schreber avec Fliess, c'est que, pour ration d'une théorie délirante pour autant que son homosexualité n'est
l'un comme pour l'autre, le féminin et le masculin trouvent à s'incarner pas sublimée. Encore faut-il montrer que c'est bien dans cet échec, ou
dans une inscription chiffrée, dans un nombre : il y a le chiffre de la plutôt de cet échec, que résulte sa doctrine de la bisexualité biologique,
femme, 28, et le chiffre de l'homme, 23. La théorie délirante de Fliess qui fait passer dans le réel et dans l'univers tout entier les signes du
de l'analogie anatomique des organes du nez et des organes génitaux masculin et du féminin. Qu'il y ait une théorie proprement délirante de
féminins consiste à contourner la différence sexuelle en ne lui assignant la division sexuelle est l'idéologie, si l'on peut dire, la mieux partagée,
aucune marque symbolique. La théorie de la bisexualité réduit la à ceci près qu'elle ne fait pas l'objet d'une doctrine comme c'est le cas
différence homme/femme à une différence purement quantitative ; elle dans l'œuvre de Fliess. Il s'agirait au fond, pour lui, de mettre le désir
justifie les élucubrations mathématiques de Fliess. Les combinaisons (Mi formule, d'obtenir que le rapport sexuel puisse s'écrire conformé­
savantes des deux chiffres suppléaient à l'impossible d'écrire le symbole ment à un savoir sur les cycles qui seraient susceptibles d'en régler
du rapport de l'homme et de la femme. C'est d'ailleurs précisément sur le cours. Comme ce cycle est de nature mécanique et obéit à des lois
ce point que Freud ne suivra pas Fliess, alléguant en matière d'excuse cosmiques, on pourrait dire que la révolution freudienne fut de renoncer
son manque de connaissance mathématique13. à ce modèle imaginaire de la révolution astrale qu'il a pourtant inscrite,
Paradoxalement, on saisit, dans cette réticence de Freud, la proxi­ sous l'égide de Copernic, au principe de la psychanalyse.
mité de son désir avec celui du mathématicien qui, en réaüté, ne se Ce texte ironique de Freud pourrait fort bien servir d'illustration
laisse pas égarer par la jouissance du sens. À l'inverse, Fliess croyait !héorique à l'antinomie qui existe entre une conception para­
pouvoir donner un sens sexuel à une proportion mathématique. Tout noïaque de la sexualité pour laquelle la prévisibilité du désir pro­
dans l'univers résonnait aux accents de l'écart mathématique qu'il céderait de son chiffrage préalable et celle de Freud, pour qui la fameuse
savait retrouver dans tous ses calculs. Or, à partir du moment où l'on «poussée » de la pulsion est constante. Ce principe, véritable coup
fait entrer la différence sexuelle dans un calcul savant, le chemin n'est d'État théorique, est ce qui va désormais guider Freud dans sa
pas loin qui conduit de l'homme à la femme par une simple opération doctrine de la sublimation. Elle implique comme préalable la théorie
arithmétique. C'est en renonçant à trouver la bonne mesure entre le de la libido comme énergie susceptible de transformation dont, au
masculin et le féminin que Freud a pu tirer profit de la théorie délirante reste, on ne sait rien (la libido est un mythe) si ce n'est qu'une constante
de la bisexualité fliesséenne. est mise au principe de l'explication qui tient le désir pour indes­
Ce n'est pas sans ironie qu'il écrit à Fliess : « Plusieurs choses fort tructible.
bizarres me sont aujourd'hui venues à la pensée et je ne les saisis pas On voit par là en quoi la psychanalyse touche à la science, non pas
encore parfaitement. Pas question pour moi de méditer ; cette façon par sa proximité avec des théories dont on vient de souligner l'analogie
de travailler me prend par intermittence et Dieu seul sait la date de avec le délire paranoïaque. Qu'est-ce qu'une « science » qui, justement,
la prochaine poussée, à moins que tu n'aies déjà découvert ma méconnaît l'impossible du rapport sexuel et, sous couvert d'un savoir
formule14. » sur la différence, reconduit l'espoir d'une réduction à un unique
La formule freudienne, au vrai, signifierait plutôt que le destin principe15 ?
de la pulsion sexuelle en jeu dans la paranoïa, à savoir l'homosexualité, C'est miracle que Freud, qui ne s'est jamais départi de son idéal
a été dans son cas, la sublimation et non pas l'échec dans la régression scientiste inspiré des idéaux de Brücke, son maître, n'ait pas fait de
au narcissisme. L'élargissement du moi pourrait suggérer alors qu'un la psychanalyse un délire paranoïaque. Son garde-fou, à cet égard, aura
avatar de la paranoïa pourrait conduire à la psychanalyse. On n'aurait été le délire de Fliess lui-même. L'échec de ce dernier, que Freud
n 8 Freud et le désir du psychanalyste

impute en dernier ressort à une pulsion homosexuelle qui n'a pu


trouver la voie de la sublimation, est riche d'enseignement.
On peut se demander ce qui a pu séduire Freud avant qu’il ne lise,
sur le conseil de Jung, les Mémoires du président Schreber. Freud, sans
doute, rêvant d'un idéal de scientificité pour la psychanalyse, s'en est
remis à Fliess avant de se heurter à un impossible. C'est que la science
est le fantasme de la maîtrise du réel, et le réel du sexe va désormais
se présenter comme l'énigme de |la féminité, cet Autre absolu,
informalisable.
XI

LE MYTHE FREUDIEN
NOTES

1. S. F r e u d , Nouvelles Conférences sur la psychanalyse (1932), Paris, Gallimard,


1971, p. 208. ( hangement de divan
2. Cf. O. M a n n o n i , Un commencement qui n'en finit pas, op. cit. ; — P. Fédida,
l'Absence, Paris, Gallimard, 1978.
3. Dans Constructions dans l'analyse (op. cit., p. 280), S. F r e u d avoue qu'il est En 1925, Freud confiait à son élève Kardiner que ses patients ne
tenté de céder à l'attrait d'une analogie entre la théorie et le délire, compte
tenu du « noyau de vérité » que comporte celui-ci. r intéressaient désormais que dans la mesure où ils apportaient une
4. E. J o n e s , op. cit., t. II, p. 87. tontribution à ses propres théories1. L’enthousiasme thérapeutique de
5. J . L a c a n , « L'agressivité... », in Écrits, p. 109.
6. Cf. P.-L. A s s o u n , Freud, la Philosophie et les Philosophes, Paris, P.U.F., Freud, on le verra, n’a jamais été tel qu’il y sacrifie son goût de la
1976, p. 103-105. péculation pure. Il écrit en 1918 à Pfister : « J ’ai dit souvent que je
7. Ibid.
8. S. F r e u d , Inhibition, Symptôme et Angoisse, op. cit., p. 12 . l ions la signification scientifique de l’analyse pour plus importante que
9. J. L a c a n , « L a chose... », in Écrits, p. 407. .1 signification médicale et, dans la thérapeutique, son action de masse
10. S. F r e u d , le Président Schreber, in op. cit., p. 3 2 1.
11. Ibid. l>ar l’explication et l’exposition des erreurs pour plus efficace que la
12. O. M a n n o n i , Clefs pour l'Imaginaire, op. cit., p. 1 1 8 . n t i ison des personnes isolées2. »
13. Cf. S. F r e u d , Lettres à W. Fliess, n° 146, 19 sept. 1901, in op. cit., p. 299.
14. Id., ibid., n° 121, 11 oct. 1899, in op. cit., p. 267. Néanmoins, si l’on observe un changement d’attitude Hanc le
15. Le danger est encore dénoncé par S. F r e u d en iç iy à propos des tentatives i.ipport de Freud à la clinique, c’est la clinique elle-même et le réel
de Groddeck : « Je crains que vous ne soyez aussi un philosophe. » (Cité
in G. G r o d d e c k , Ça et Moi (1917), Paris, Gallimard, 1977, p. 44.) mu elle met en évidence qui en est la cause. Ce relatif détachement est
m partie dû à la confrontation que fait Freud avec « la réaction théra­
peutique négative » dont il avoue avec stupeur qu’elle est la source
dernière de la résistance3. L’impuissance à guérir ne saurait être la
limite d’une doctrine qui, justement, est la seule à pouvoir remonter
iiiix sources du désir avec la pulsion de mort. Si à l’impossible nul s’est
i<nu, rien n’empêche de faire l’analyse de ce réel qui, dans la civilisa­
tion, fait symptôme.
L’ennui que procurent les patients après 1925 est compensé par la
ilrfense de la cause freudienne ; faute de pouvoir amener le patient
(usqu’au point où il pourrait le prendre pour cause de son désir, c’est
120 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 12 1
à une autre cause qu'il s'identifie : a la propagation de 1 analyse et profondeur et l'entoure de l'obscurité du mystère ; le travail du mythe
l'extension de son contenu à la civilisation. L impasse de la fin de che? Freud procède d'un refoulement comparable. Aussi est-ce la multi­
l'analyse et l'intérêt que présente pour cette raison l'analyse pour les plication même des différentes versions du mythe du meurtre du père
autres sciences sont une seule et même chose. Dans Malaise dans la qui nous met sur la voie de sa signification refoulée. Loin que l'une
civilisation, c'est de cela qu'il s'agit. Ce n'est pas la civilisation qui est ajoute un sens nouveau jusque-là caché par les autres, c'est la même
en « cause ». Cause du refoulement, c'est le refoulement qui rend structure qui émerge de cette multiplication des versions. Autant de
compte de ce symptôme qu'est la civilisation : « À mesure qu il y just so stories dont le point d'achoppement consiste à éviter au père
avançait, il penchait plus vers l'idée que le refoulement était premier. la castration. Le père n'est pas châtré. Telle pourrait être cette vérité
C'est dans l'ensemble la bascule de la seconde topique. La gourmandise refoulée au cœur de l'édifice mythique du complexe d'Œdipe, parent
dont il dénote le surmoi est structurale, non pas effet de la civilisation, du mythe nietzschéen de la mort de Dieu : « Ce mythe n'est peut-être
mais " malaise (symptôme) dans la civilisation "4. » que l'abri trouvé contre la menace de castration8. »
Dès lors, l'humanité devient son premier patient. « C'est une lourde De ce mythe, Freud ne semble pas très éloigné lorsqu'il construit
tâche que d'avoir comme patient le genre humain tout entier5 », la figure de YUrvater de la horde. Toutefois la différence avec l'idéologie
avoue-t-il. Et de même que les « constructions » de l'analyste étaient de la libération par le meurtre du père est sensible en ceci que cette
destinées à capturer les souvenirs manquants et, au besoin, à en pro­ mort n'apporte aucune bonne nouvelle et n'est porteuse d'aucune
duire l'équivalent symbolique, de même pour remonter aux sources promesse.
du malaise dans la civilisation est-il nécessaire d'inventer ces just so
stories6, ces « histoires comme ça », pour saisir à l'état naissant l'acte
qui inaugure une histoire fatale. C'est plus certainement dans ses écrits Les avoir toutes
sur le père, en particulier sur la mort du père et sur les mythes se
rapportant à son meurtre, que le désir de Freud peut trouver l'éclairage Dire que le complexe d'Œdipe est un rêve de Freud, comme Lacan
qui lui convient. le soutient, nous conduit à deux remarques :
Déjà la Psychopathologie de la vie quotidienne s'ouvre sur l'exemple 1) il est à déchiffrer comme un symptôme, il y a un contenu latent à
fameux de l'oubli du nom Signorelli. Lacan a fait remarquer que ce qui, mettre en évidence ;
dans cet oubli, est soumis à YUnterdrückung, renvoie au Maître absolu, 2) le rêve est la réalisation d'un désir ; risquons donc l'hypothèse que
la mort. Aussi toute l'œuvre de Freud s'oriente-t-elle vers le mythe Télucubration freudienne sur l'Œdipe contient la raison de son désir
qui situe cette mort dans la perspective du meurtre du père : « Et, aussi ou est susceptible de nous en fournir les indices les plus pertinents.
bien, ne voyons-nous pas, là derrière, se profiler tout ce qui nécessite C'est l'occasion à cet égard de chercher ce qui constitue chez Freud
Freud à trouver dans les mythes de la mort du père la régulation de sou ee que Lacan appelle « le mythe individuel du névrosé9 ». Cette expres­
désir7 ? » sion n'est pas sans soulever des paradoxes puisqu'elle prend le contre-
Le terme de régulation introduit par Lacan semble indiquer que la pied de ce qui est défini par les ethnologues comme mythe, soit la
légitimation du désir sexuel requiert un mythe. C'est ainsi, comme on l’a fiction par laquelle une communauté s'assure de la continuité de son
vu avec le petit Hans, que Freud lui-même avait recouru au mythe histoire en la rattachant à une origine.
d'Œdipe pour lever le refoulement de l'agressivité envers le père. Le caractère collectif du mythe le distingue par exemple du roman,
De même que la bizarrerie du scénario fantasmatique exige, poui pour reprendre une opposition chère à Dumézil. Le même point de vue,
que celui-ci soit déchiffré, d'y introduire les signifiants censurés, de «•Ion Freud, rend compte de la prédominance du roman individuel sur
même, dans les mythes freudiens, la bizarrerie de la construction ren­ \r mythe dans les sociétés modernes, celles qui, justement, sont généra-
voie à une vérité qui reste voilée dans le texte de Freud. Le travail de l rices de névroses. Le névrosé, avec son roman familial, est un poète
la censure revêt un texte anodin en lui-même d'une apparence de ans nom. Mais le poète, grâce à son talent, peut à partir de sa névrose
122 Freud et le désir du psychanalyste La passion de Vorigine 123
faire tissu social en communiquant ce que son roman a d’universel et la raison du jugement porté par Lacan : Freud pose un père dont la
donner forme épique au complexe d’Œdipe. jouissance n’est pas barrée. Ce père de la horde, qui possède toutes les
« [...] la véritable jouissance de l’œuvre littéraire provient de ce que femmes, est la forme épique d’une formule qui consacre la castration
notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions. Peut-être universelle : Yx. O#, lui-même excepté : 'Rx. ®#15. «Le mâle vigoureux,
même le fait que le créateur nous met à même de jouir désormais de seigneur et père de toute la horde, disposait à son gré et brutalement
nos propres fantasmes sans scrupule ni honte contribue-t-il pour une d'un pouvoir illimité. Toutes les femelles lui appartenaient : les femmes
large part à ce résultat10 ?» À cela, au roman du moi, Freud oppose un et les filles de sa propre horde ainsi, sans doute, que celles ravies aux
second genre littéraire, mythes, légendes et contes qui contiennent « les autres hordes16. »
rêves séculaires de la jeune humanité11 ». Mais le mythe travestit une impossibilité pour ainsi dire logique en
Dans ces conditions, quel est le statut du mythe freudien et, en une impuissance de fait. Les rapports sexuels sont interdits parce que
particulier, du mythe de Totem et Tabou, le livre préféré de Freud ? le père s’accapare toutes les femmes. On voit que l’interdiction de la
C’est dans ce texte que Lacan pointe ce qu’il appelle la névrose de jouissance a son fondement ailleurs que dans le mythe de la toute-
Freud après avoir à plusieurs reprises souligné à quel point ce texte puissance du père. Les conséquences du meurtre ne sont pas celles
fait dans son œuvre symptôme. « Il est curieux qu’il ait fallu que qu’on attendait. On jouit encore moins après. L’interdiction des
j’attende ce temps pour qu’une semblable assertion, à savoir le Totem femmes est décidée entre les fils eux-mêmes pour que la rivalité sexuelle,
et Tabou est un produit névrotique, soit possible sans que, pour ça, je ne qui n’en continue pas moins d’exister après la mort du père, n’entraîne
mette en rien en cause la vérité de la construction. C’est même en cela pas la disparition de l’espèce, « chacun voulant posséder tout seul l’héri­
qu’elle est témoignage de la vérité. On ne psychanalyse pas une œuvre, tage. Mais un moment vint où ils comprirent le danger et l’inutilité de
et encore moins celle de Freud qu’une autre. On la critique12. » ces luttes. [...] Il en sortit une première forme d’organisation sociale
En quoi Lacan peut-il dire que le mythe d’Œdipe est un produit avec renoncements aux instincts, acceptation d’obligations mutuelles,
névrotique ? Ce qui est censuré et voilé dans ce mythe se dégage dans établissement de certaines institutions déclarées inviolables, sacrées,
la version de Totem et Tabou13 et dans celle du Moïse14. L’interdit de bref début de la morale et du droit. Chacun renonça au rêve de rempla­
l’inceste n’est explicité dans aucun des deux textes. Toutes les femmes cer son père ou de posséder sa mère ou sa sœur. Ainsi se trouvèrent
sont interdites aux fils et le père jouit. Mais dans le mythe d’Œdipe, institués le tabou de l’inceste et la loi de l’exogamie17. »
rien n’est dit sur la couche royale ni sur la jouissance du père. D'ailleurs, Cette version, la plus darwinienne de toutes, ne rend pas compte
si la mort du père permet la jouissance du fils, c’est à l’insu de ce der­ du lien d’amour qui relie les fils au père. Car c’est dans la mesure où ils
nier. En fait, dans cette version « sophocléenne », ce n’est pas vraiment l’aiment qu’ils le prennent pour modèle. Mais si chacun veut prendre sa
un meurtre œdipien qui est décrit, car le père œdipien est celui qui place, la place elle-même risque de disparaître avec le nombre des pos­
reconnaît son fils, ce n’est pas celui qui est tué. On ne saurait dire non tulants. Les fils renoncent donc à occuper cette place par vénération
plus que la jouissance est rendue possible du fait de la transgression. pour le père. Freud le note dans un raccourci saisissant : « Le père
Il n’y a pas d’interdiction du tout puisqu’il n’y a pas de loi. La loi de originaire avait fait obstacle à la satisfaction des tendances sexuelles
l’interdit de l’inceste est tout à fait absente dans cette version. Le désir directes de ses fils ; il les contraignait à faire abstinence et en consé­
de Jocaste est la seule loi qui compte. Dans l’autre version, les rapports quence à s’attacher effectivement à lui et les uns aux autres par des
sont inversés. Non seulement la mise à mort du père est volontaire et liens qui pouvaient naître des tendances à but sexuel inhibé18. »
collective, mais il ne s’ensuit nulle libération sexuelle. Le meurtre a L’affirmation d’une dépendance entre le renoncement et l’amour
pour motif la rivalité et la jalousie sexuelle due à la gloutonnerie du du despote se soutient de la théorie nouvelle de la pulsion inhibée
père. Sa pure jouissance ne se partage pas, mais ce n’est pas en tant (Ziehlgehemmt), source des liens de tendresse et d’amour. Seulement
que loi que cette jouissance est interdite aux fils. L’interdit portant Kreud soutient d’ordinaire que c’est le renoncement à l’objet sexuel et
sur toute les femmes, il ne porte sur aucune en particulier. Là se trouve à sa jouissance directe qui permet son idéalisation et la manifestation
124 Freud et le désir du psychanalyste La passion de l'origine 125
d'un lien tendre à son endroit, tandis que l'interdicteur comme tel secrète qui existe entre le père de la religion et la jouissance du père
s'attire la haine19. Un nouveau père surgit ici : le père qui attire l'amour de la horde. C'est pour avoir réussi à maintenir cette relation entre le
du fait même de la jouissance qu'il interdit. Freud, en 1924, dans la père symbolique de Totem et Tabou et le père imaginaire de la religion
lettre qu'il adresse au « Comité » à la suite de la publication des œuvres que Freud a évité à la psychanalyse la tentation de glisser vers celle-ci.
de Rank et de Ferenczi, réitère sa thèse de l'interdiction paternelle : C'est pourquoi Lacan remarque qu'avec son « emmoïsation25 » Freud
« [...] car, dans l'analyse, on rencontrera toujours le père comme est dupe, mais « dupe de la bonne façon, celle qui n'erre pas26 ».
porteur de l'interdit20. » C'est ce « père exalté27 » que dans les années 1925-1930 Freud
Or, ce père légal, rien ne nous dit qu'il soit équivalent au père construisait avec l'intuition d'un malaise dans la psychanalyse. La
impénitent. Par contre, dans le mythe de la horde, il n'y a pas d'autre nostalgie, propre à l'enfance, d'un père qui soit vraiment quelqu'un
loi que celle de sa jouissance aveugle. allait, en effet, placer l'analyste dans une position où sa responsabilité
C'est pourquoi la culpabilité n'a de sens que dans la mesure où est accrue, où son acte se subordonne à une éthique.
ex-siste une relation d'amour entre le père et le fils, note Lacan : «Le
nœud-bo n'est que la traduction de ceci, qu'on me rappelait hier soir,
que l'amour, et par-dessus le marché l'amour qu'on peut qualifier
d'éternel, se rapporte à la fonction du père au nom de ceci que le père
est porteur de la castration. C'est ce que Freud avance dans Totem et NOTES
Tabou. C'est dans la mesure où les fils sont privés de femme qu'ils
aiment le père — chose ahurissante que seule sanctionne l'intuition
de Freud21. » r. Cf. A. Mon analyse avec Freud, Paris, Belfond, 1978, p. 103.
K a r d in e r ,
Dans Moïse, cette nouvelle articulation entre les satisfactions 2. S. F r e u d , Correspondance avec le pasteur Pfister (1909-1939) op cit
p. 175-176.
narcissiques et le renoncement à la jouissance laisse percer le désir de 3. Cf. S. F r e u d , le Moi et le Ça (1923), in Essais de psychanalyse, op. cit., p. 264.
Freud de sauver le père. Alors que dans Malaise dans la civilisation, il est 4. J. L a c a n , Télévision, op. cit., p. 48.
essentiellement question du prix à payer pour ce renoncement, qui 5. S. F r e u d , Résistance à la psychanalyse ( 1924), in Résultats, Idées, Problèmes, t. II,
p. 133.
n'est rien moins que la vengeance du surmoi, on constate qu'avec le 6. S. F r e u d , Psychologie collective et Analyse du moi (19 21), in Essais de
psychanalyse, op. cit., p. 189.
Moïse, la phénoménologie du renoncement est différente. Le surmoi y 7. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 29.
est essentiellement décrit comme un modèle auquel le sujet doit se 8. Ibid.
9. Cf. L a c a n , le Mythe individuel du névrosé, in Ornicar ? 1070 n° 17/18
conformer : « Alors que le renoncement dû à des raisons extérieures ne p. 289-307.
provoque que du déplaisir, le renoncement provoqué par des raisons 10. S. F r e u d , « La création littéraire et le rêve éveillé » (1907), in Essais de
intérieures, par obéissance aux exigences du surmoi, a un effet écono­ psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, p. 81.
11. Ibid., p. 80.
mique différent. À côté d'un déplaisir inévitable, il assure aussi un gain \2. J. L a c a n , le Séminaire, livre X V III, D'un discours qui ne serait pas du
en plaisir, une sorte de satisfaction compensatrice. [...] Quand le moi a semblant (19 7 0 -19 7 1), inédit, 9 juin 1 9 7 1 .
13. Cf. S. F r e u d , Totem et Tabou, op. cit., p. 16 2 -16 3 .
fait au surmoi le sacrifice de quelque satisfaction instinctuelle, il en 14. Cf. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 1 1 0 - 1 1 1 .
attend, en retour, un surcroît d'amour22. » 1 5- Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre X X , Encore (19 72 -19 7 3 ), Paris, Seuil 19 7 5
P- 74-
Il ne s'agit plus du même père dans les deux constructions. Dans 16. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 110 .
17. Ibid., p. 1 1 1 - 1 1 2 .
le Moïse, l'appel à la loi dénie le meurtre du grand homme, car ce 18. S. F r e u d , Psychologie collective et Analyse du moi, in op. cit., p. 192.
meurtre de Moïse, « éminent substitut du père23 », répète celui de 19. Cf. S. F r e u d , VHomme aux rats, in op. cit., p. 2 32 -2 3 3.
YUrvater. Quant à ces lois, Lacan a montré24 qu'elles se réduisaient à la 10. S. F r e u d [a] K. A b r a h a m , Correspondance, op. cit., 1 5 fév. 19 24, p. 35 3.
i t. J. L a c a n , le Séminaire, livre X X III, le Sinthome (19 75 -19 7 6 ), in Ornicar ?
loi de l'amour que le père de la religion exige. L'interdiction voilée par sept. 19 77, n ° 1 1 , p. 7.
les dix commandements, celle de l'inceste, nous rappelle la connexion iz. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 1 5 6 -15 7 .
23. Ibid.
I 2Ô Freud et le désir du psychanalyste
24. Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre VII, VÉthique de la psychanalyse (1959-
1960), inédit, 16 mars i960.
25. J. L a c a n , le Séminaire, livre X X II, R .S.I. (1974-1975), in Ornicar ? mars
1975, no 2, p. 103.
26. Ibid., p. 104.
27. S. F r e u d , l'Avenir d'une illusion, op. cit., p. 31. — Sur la position subjective
de Freud par rapport à la nostalgie du père, on peut lire l'article classique
de Conrad S t e i n , « Le père mortel et le père immortel », in VInconscient,
1968, n° 5, p. 59-100.

TROISIÈME PARTIE

L’ÉTHIQUE FREUDIENNE

J'ai découvert chez moi-même une action sympto­


matique. Pendant que j'analyse, en attendant la
réponse du patient, souvent, je jette rapidement un
regard sur la photographie de mes parents. Je sais
que je le fais toujours quand je recherche chez le
patient le transfert infantile. Mon regard était
toujours accompagné d'un certain sentiment de
culpabilité : que penseront-ils de moi ?
K. A b r a h a m ,
lettre à S. Freud du 7 avr. 1909.
XII

L’ÉTHIQUE DU DÉSIR

« Une éthique est à formuler qui intègre les conquêtes freudiennes


sur le désir : pour mettre à sa pointe la question du désir de l’analyste »,
écrit Lacan1.
La découverte freudienne du refoulement et de ses effets dans le
symptôme impose une direction de la cure qui ne laisse pas le psycha­
nalyste entièrement neutre. L'analyste veut quelque chose : lever le
refoulement2. Dans ces conditions, ses interventions, sa technique,
l’interprétation qu’il va proposer impliquent qu’il prenne parti sur la
question que les philosophes ont toujours posée : faut-il renoncer ou
non à ses désirs ? On sait dans quel sens, en général, les moralistes ont
tranché. « [...] le secret politique des moralistes a toujours été d’inciter
le sujet à dégager en effet quelque chose : son épingle du jeu du désir3. »
Cette imputation ne peut évidemment être faite à Freud : toute son
œuvre consiste à mettre en relief les ravages auxquels « le renoncement
aux pulsions » conduisent. Le malaise de la civilisation est en effet
réductible au malaise du désir. Il y a une difficulté spéciale à être un
homme de désir dans une civilisation qui tend par principe à réduire à
l’utile toutes les activités, et donc à réfréner ce qui ne sert à rien, la
jouissance sexuelle. Au fond, ce qui fait de toutes les morales des
morales du refoulement, c’est qu’elles considèrent que la suspension
du désir, que le renoncement aux pulsions sont toujours méritoires.
Freud a tenté de donner son fondement « métapsychologique » à cette
croyance dans son analyse du surmoi.
Or, il s’avère que tout un axe de la découverte freudienne consiste
130 Freud et le désir du psychanalyste U éthique freudienne 13 1
à faire du renoncement, non pas une vertu, mais une lâcheté. Cela, non « Nous avons catégoriquement refusé de considérer comme notre bien
pas du fait d'un renversement de la morale — aussi arbitraire en ses propre le patient qui requiert notre aide et se remet entre nos mains.
principes que celle qu’il condamnerait — mais pour des raisons de Nous ne cherchons ni à former pour lui son destin, ni à lui inculquer nos
structure qui intéressent la réalité psychique. idéaux, ni à le modeler à notre image avec l’orgueil d’un créateur8. »
Il y a chez Freud un renversement des valeurs attribuées par les Cependant, dans le contexte du congrès de Budapest et sous l’in­
moralistes à la culpabilité : on est coupable moins peut-être d’un désir fluence de Ferenczi, Freud fait un pas vers la technique active, en
interdit que de l’interdiction de le satisfaire. Il met en relief la diffé­ 1918, après avoir mis jusque-là entre parenthèses la question des
rence entre deux types de renoncement, celui qu’impose la civilisation, conséquences pratiques d’une analyse avant que celle-ci ne soit ter­
et celui que s’impose le sujet. C’est la fameuse Versagung4. Contraire­ minée. Nous proposons donc de dégager la portée et les limites de
ment a la théorie de l’adaptation à la réalité comme critère de norma­ 1’ « abstinence » du psychanalyste, qui n’est, en aucun cas, l’abstinence
lité, Freud a noté que l’individu tombe malade et entre dans la névrose du désir.
sur un certain mode, lorsqu’il tente d’abandonner un type de satisfac­ Au sens strict du terme, neutralité signifie « ni l’un ni l’autre » ; que
tion fantasmatique pour un objet qui réalise « un progrès dans le sens l’on recourt à la métaphore stratégique qu’affectionne Freud dans ses
de la vie réelle5 ». Il cite trois exemples, trois types de sujet aux prises écrits techniques9, ou que l’on suive les indications fournies par lui sur
avec des désirs auxquels ils préfèrent renoncer pour les idéaux de la l’amour de transfert, on ne peut donner qu’une seule interprétation à
civilisation : un masturbateur décide de renoncer pour faire un « choix cette neutralité : l’analyste n’a pas à prendre parti pour un terme du
d’objet réel»; une jeune fille veut transmettre la tendresse qu’elle conflit inconscient plutôt que pour un autre. C’est en effet la structure
éprouve pour son père à un homme qui la courtise ; une femme qui a même du sujet de l’inconscient, en tant que concept de la division du
des fantasmes de prostitution désire devenir une mère de famille. sujet, qui impose cette suspension qui est d’ordre éthique : ne pas
Dans les trois cas, le déplacement est impossible, et les trois sujets suturer le conflit psychique par un forçage interprétatif qui ne serait
tombent malades de leur renoncement. Le conflit entre la réalité et le qu’une variante de la suggestion, ou du dressage éducatif. Dans ces
désir se solde au détriment de l’adaptation à la réalité. deux cas, on postule toujours qu’une force, par exemple l’instinct, doit
« La modification que visent les malades, mais qu’ils ne peuvent être domestiquée par une autre. Ce n’est pas que Freud ne recourt pas,
réaliser qu’imparfaitement, voire pas du tout, a régulièrement valeur à l’occasion, à l’utilisation du concept de maîtrise. Mais même la
d’un progrès dans le sens de la vie réelle. Il en va autrement lorsqu’on fameuse « domination » du moi sur le ça, qui a engendré l’idéologie du
applique un instrument de mesure éthique ; on voit alors que les moi fort, ne doit pas être prise dans une acception trop dynamique.
hommes tombent aussi souvent malades lorsqu’ils se débarrassent d’un Freud veut dire que l’analyste n’a pas à choisir entre deux instances
idéal que lorsqu’ils veulent l’atteindre6. » Cette constatation, de nature qui gouvernent l’inconscient du sujet, entre deux signifiants qui
à justifier la réserve prudente de l’analyste, nous introduit à la question régissent contradictoirement l’inconscient. Ainsi, quand il écrit à
de la neutralité.
Ferenczi : « On n’a pas à extirper ses complexes, mais à s’arranger avec
eux10 », c’est sans aucun doute à un type de division qu’il fait allusion
(‘t dont le conflit des pulsions est le modèle.
Signification de la neutralité
À partir de 1917, Freud accentuera de plus en plus le conflit des
pulsions (Triebkonflikt) en faisant du moi un arbitre, voire une victime,
Comme la soi-disant « neutralité bienveillante7 » n’est pas un plutôt qu’un des termes du conflit. « Le conseil de vivre jusqu’au bout
concept de Freud, il convient de clarifier l’emploi courant du terme de sa vie sexuelle n’a rien à voir avec la thérapeutique psychanalytique,
neutralité, car il est entendu que si l’analyse implique le renoncement ne serait-ce que pour la raison qu’il existe chez le malade, ainsi que je
a la suggestion, elle ne se résume pas à l’indifférence et n’exclut pas vous l’ai annoncé moi-même, un conflit opiniâtre entre la tendance
l’intervention parfois active. Certes, Freud refuse l’orgueil éducatif : libidineuse et le refoulement sexuel, entre son côté sensuel et son côté
132 Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne 133

ascétique. Ce n'est pas résoudre ce conflit que d'aider un des adversaires promesse d'une réconciliation entre les instances déchirées du psy­
à vaincre l'autre11. » chisme. Néanmoins, la direction qu'il impose à la cure est du type de
Freud prend donc nettement position contre une interprétation la rencontre du sujet avec son désir inconscient et c'est avec cela que
sexologique de l'éthique analytique, telle qu'elle sera au contraire l'analyste a affaire. Tant que le conflit est inconscient, que les « adver­
promue par un Wilhelm Reich, par exemple. La direction de la cure ne saires » s'ignorent et ne peuvent se confronter dans un face-à-face,
confie pas à l'analyste le rôle de mentor ; il « n'a qu'un désir, celui de aucune solution n'est possible. « Une vraie solution ne peut intervenir
voir le malade prendre lui-même ses décisions12 ». que lorsque les deux se retrouvent sur le même terrain. Et je crois que
Celles-ci seraient-elles inspirées par un idéal ascétique triomphant la seule tâche de la thérapeutique consiste à rendre cette rencontre
que l'analyste n'aurait rien à redire, s'il est vrai que le conflit seul est possible18. »
pathogène, et non pas les valeurs adoptées par l'individu lorsqu'elles On pourrait sans doute faire valoir ici une suspension du désir de
s'accordent à celles de la civilisation. Or, à supposer que la psycha­ Freud, une apathie quelque peu suspecte. Cette indifférence n'est
nalyse soit « ennemie de la civilisation13 », c'est pour autant qu'elle peut-être pas l'aspect principal à retenir. Car si l'analyste se propose
estime que le prix à payer par l'individu est trop fort. Le paradoxe est comme but « la rencontre » avec le désir refoulé, il ne doit pas croire
que justement on ne rend pas compte de 1' « action thérapeutique de la pouvoir retirer ainsi son épingle du jeu. En témoigne le transfert négatif
psychanalyse en disant qu'elle permet de vivre jusqu'au bout sa vie qui surgit lorsque l'analyste vient incarner cet objet ou mimer le réel.
sexuelle14 ». Tout se passe comme si, au contraire, une fois levé le refoulement qui
C'est, en apparence, un Freud partisan du juste milieu entre faisait obstacle à cette « rencontre », les jeux étaient déjà faits ; le
l'ascèse sexuelle et la débauche, qui s'exprime dans YIntroduction : sujet ne peut que constater son aliénation fondamentale et acquiescer
après avoir dénoncé l'hypocrisie sexuelle de la civilisation, dont « la à ce destin que lui fait l'inconscient : il a rencontré son objet a. Or, de
morale coûte plus de sacrifices qu'elle ne vaut15 », Freud fait appel à l’aveu de Freud lui-même, si le désir est indestructible, un nouveau
l'esprit critique de ses patients. « [...] lorsque, le traitement terminé, ils refoulement est impossible, et le sujet n'a plus qu'à être la dupe de
deviennent indépendants et se décident de leur plein gré en faveur d'une son désir.
solution intermédiaire entre la vie sexuelle sans restrictions et l'ascèse Ce que Freud exclut ici, c'est que l'analyste soit lui-même cet
absolue, notre conscience n'a rien à se reprocher. Nous nous disons que objet, et que la rencontre avec ce réel soit en quelque sorte mimée par
celui qui a su, après avoir lutté contre lui-même1*, s'élever vers la vérité, la séance analytique elle-même. Cette orientation est celle de Lacan.
se trouve à l'abri de tout danger d'immoralité et peut se permettre Encore faut-il ajouter que, selon lui, cette rencontre est toujours man-
d'avoir une échelle de valeurs morales quelque peu différente de celle quee 19.
en usage dans la société17. » On serait tenté de demander à la psychanalyse des conseils de
Incontestablement, Freud considère ici que le névrosé est en butte sagesse, un nouvel art de vivre. Mais outre que celle-ci n’apporte
à un conflit de nature morale qu'il y a à respecter. Il ne fait donc pas aucune bonne nouvelle, elle nous confronte à ceci que les exigences
du conflit un symptôme à éradiquer, puisque c'est le refoulement de ce auxquelles un sujet du langage a à se soumettre sont contradictoires.
conflit qui est pathologique. Le malaise dans la civilisation requiert « Un adage, dit Freud, nous déconseille de servir deux maîtres à la fois.
d'autres dispensateurs de calmants. Pour le pauvre moi la chose est bien pire, il a à servir trois maîtres
sévères et s’efforce de mettre de l’harmonie dans leurs exigences.
Celles-ci sont toujours contradictoires et il paraît souvent impossible
L'impossible harmonie
de les concilier ; rien d’étonnant dès lors à ce que souvent le moi échoue
On ne trouvera donc pas chez Freud une éthique de la jouissance dans sa mission. Les trois despotes sont le monde extérieur, le surmoi
ou une invitation à l'activisme sexuel prometteur d'un « bonheur et le ça20. »
phallique ». En ce sens, Freud n'annonce aucune bonne nouvelle ni la Sans doute, cette faiblesse du moi à réussir l’impossible harmonie
*34 Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne 135
justifie-t-elle le « contrat » que l’analyste va tenter d’instaurer avec le
moi. Mais ainsi épaulé par l’Autre, quelle garantie avons-nous de la
réussite ? Si le moi échoue dans sa tentative de conciliation, en quoi NOTES
1 analyste est-il fondé à « renforcer le moi » ? Cette formule, qui a fait
recette et connu le succès que l’on sait, est-elle de Freud ? Et, si elle
1. J . L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 6 15 .
l’est, est-elle homogène à sa découverte ? Il ne serait pas déraisonnable 2. S. F reud, Cinq leçons sur la psychanalyse, op. cit., p. 44-45.
de fonder cette aide du psychanalyste au moi débile, « disloqué et 3. J. L acan, « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : “ Psychanalyse
et structure de la personnalité »(i960), in Écrits, p. 684.
rétréci21 ». 5. S. F r e u d , « Sur les types d’entrée dans la névrose » (19 12 ), in Névrose,
Deux voies, deux stratégies guident l’analyste et posent un pro­ Psychose et Perversion, op. cit., p. 17 8 .
4. Freud dit parfois Liebesversagung : cf. G. W., X II, p. 324.
blème éthique. Ou bien on préconise un renforcement du moi, et le 6. Ibid.
recours à l’idéologie de la maîtrise, ou bien on ne prend pas parti pour 7. Freud emploie l'expression de gleichschwebende Aufmerksamkeit qui signifie
attention d’égal niveau, que nous traduisons par l'attention prêtée
la libido, ni pour sa libération ni pour son contrôle. autant au signifiant qu’à la signification.
Miser sur l’espoir d’un contrôle de la libido est une contradiction 8. S. F r e u d , « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique » (19 18 ),
in la Technique psychanalytique, op. cit., p. 1 3 7 - 1 3 8 ; nous avons cité ici
dans les termes, puisque Freud définit celle-ci comme le « démo­ la traduction de J. L a p l a n c h e et J.-B. P o n t a l i s , Vocabulaire de la
niaque »22, c’est-à-dire ce qui est animé d’une poussée constante, ne psychanalyse, Paris, P.U.F., 19 67, p. 267.
9. Cf., en particulier, S. F r e u d , Analyse finie et infinie, G. W., X V I, p. 59-99 ;
connaît ni jour ni nuit, et, par conséquent, est rebelle à toute opération — Abrégé de psychanalyse (1938), Paris, P.U.F., 1967, p. 40.
de coupure qui viendrait s’exercer sur elle. La seconde voie, plus en 10. Cf. E . J o n e s , op. cit., t. II, p. 474.
11. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 409-410.
accord avec le texte des Nouvelles Conférences que nous citons, consiste 12. Ibid., p. 410.
dans une meilleure répartition de la libido dont l’analyste serait le 13. S. F r e u d , Résistance à la psychanalyse, op. cit., p. 132.
14. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 4 1 1 .
maître d’œuvre, cela grâce au transfert dont il est l’objet. La maîtrise 15. Ibid.
étant impossible, son mode de circulation, c’est-à-dire la plasticité de 16. C’est nous qui soulignons ce passage ainsi que le suivant.
17. S. F r e u d , Introduction à la psychalalyse, op. cit., p. 4 11.
la libido, due à de nouveaux investissements, s’effectuerait conformé­ 18. Ibid., p. 410.
ment aux vicissitudes des pulsions, en particulier la sublimation. 19. Sur cette question, voir l’article de J.-A. M i l l e r , « Réveil », in Ornicar ?
1980, n° 20/21, p. 49.
Or, c’est un fait que Freud ne fait pas de la cure analytique un 20. S. F r e u d , Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, op. cit., p. 104.
processus comparable à la sublimation. Pousser le sujet à la sublimation 21. S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin} op. cit., p. 236.
22. S. F r e u d , « L a dynam ique... », in la Technique de la psychanalyse, op. cit.,
ressortit à l’orgueil thérapeutique âprement combattu par Freud en p. 50 ; — Au-delà du principe de plaisir, in op. cit., p. 6 1.
1912. « Il faut aussi se rappeler que bien des gens ont succombé à la 23. S. F r e u d , « Conseils aux médecins... », in la Technique de la psychanalyse,
op. cit., p. 70.
maladie, à cause justement de l’effort que leur a coûté la sublimation 24. S. F r e u d , Le Moi et le Ça, in op. cit., p. 272.
de leurs pulsions, efforts allant au-delà de leur capacité23. »
Mieux encore, la sublimation, selon Freud, laisse le champ libre
aux pulsions de mort, comme si la désexualisation de la libido était
« une libération des pulsions d’agression dans le surmoi24 ». Que l’ana­
lyste devienne le maître du désir revient à se conformer à la demande
du névrosé dont l’angoisse de ne pas désirer conformément au surmoi
fait la souffrance.
X III

STRATÉGIE ET TACTIQUE

L analyste, nous dit Freud dans YAbrégé de psychanalyse1, est partie


prenante dans le conflit psychique. À la faveur du transfert, un «pacte »
est conclu au terme duquel le patient s’engage à tout dire, et l’analyste
à lui apporter son aide. En même temps, Freud fort de la confiance que
le patient lui fait ne renonce pas à utiliser le pouvoir dans un sens
éducatif qui nous choque dans sa formulation. Objet a du fantasme
ou maître ?
Notre propos vise à élucider la question de la place de l’analyste
dans le transfert et à préciser la stratégie qui était celle de Freud dans
ses analyses. Au-delà du discours éducatif, nous verrons émerger le
désir de Freud.

L’analyste dans le fantasme et dans le réel

On dit habituellement que Freud occupait la place du père dans


ses analyses2. Plus d’un texte, il est vrai, est explicite à cet égard,
comme par exemple l’Homme aux rats. Plus souvent encore, c’est en
terme de tutelle qu’est pensée la relation analysant-analyste, l’un
devant représenter un modèle, un maître par rapport à l’autre. Ce sont
les formules de Analyse finie et infinie*. Elles nous frappent par leur
<aractere activiste4 avant meme qu’on se demande ce qu’elles signifient
dans la tactique et la stratégie, et si, par exemple, ce terme de modèle
concerne la personne de l’analyste, c’est-à-dire ses réels talents, ou si
c’est grâce à cette fiction que l’analyse peut se terminer.
13» Freud et le désir du psychanalyste L ’éthique freudienne 139
Dans l’Abrégé, le dernier texte que nous possédions sur la technique, d’une technique où le praticien se conçoit comme obtenant effet de
Freud aborde la question de la relation de l’analyste à son patient par ce qu’il incarne lui-même cet idéal9 ». On en arrive à « subsituer au ton
la médiation symbolique, juridique même, du contrat. Les rapports présocratique du précepte de Freud : Wo es war, soll Ich werden, le
de force qui vont s’y dérouler sont ainsi, d’emblée, inscrits dans couac du : le moi (de l’analyste sans doute) doit déloger le ça (bien
l’espace du semblant. La cure trouve alors dans la stratégie militaire entendu du patient)10 ».
son point d’appui métaphorique. Il arrive que Freud parle du moi fort Certainement, bien des expressions freudiennes prêtent à confusion,
et du moi faible, du renforcement du moi. On sait la fortune qu’ont eu ou du moins à des interprétations qui sollicitent l’intervention de
ces formules, puisque tout un mouvement de l’analyse s’est trouvé ainsi l’analyste dans le sens d’un redressement ou d’un renforcement du moi.
infléchi en direction d’une entreprise rééducative : « Le moi est affaibli C’est le cas surtout de l’Abrégé.
par un conflit interne et il convient de lui porter secours. Tout se passe Si nous voulons saisir la raison pour laquelle Freud fait du moi le
comme dans certaines guerres civiles où c’est un allié du dehors qui partenaire de l’analyste, le modèle de la construction en analyse doit
emporte la décision5. » faire le pont entre l’activité de jugement du moi et la construction que
Cet allié, c’est l’analyste. Mais son rôle est-il de regonfler le sujet l’analyste propose. Tantôt Freud, fidèle à ses théories du moi de
déjà installé dans sa forteresse narcissique ? Nous nous demandons si l'Esquisse, fait dépendre l’activité de jugement du principe de plaisir,
Freud ici est ou non en retrait par rapport à son impératif : Wo es war, tantôt il fait du moi le réservoir du narcissisme. En fait, il s’agit tou­
soll Ich werden6. jours de donner le mot du symptôme, c’est-à-dire d’interposer les
« C’est en assumant diverses fonctions, en devenant pour le patient signifiants : « La fonction du principe de plaisir est de porter le sujet de
une autorité et un substitut de ses parents, un maître et un éducateur, signifiant en signifiant en mettant autant de signifiants qu’il est néces­
que nous pouvons lui être utile7. » Est-ce qu’ici l’idéal de l’analyste saire à maintenir au plus bas le niveau de tension qui règle tout le
rejoint celui du maître ? S’agit-il de recoller des morceaux dispersés de fonctionnement de l’appareil psychique11. »
la personnalité, de faire alhance avec « la partie saine du moi », comme Ce programme est conforme au principe de réalité dont la tâche
on a pu dire ? consiste en une retouche, une correction, un détour, une rectification.
Essayons de mieux décrire l’action de l’analyste à partir des deux Le principe de réalité rappelle à l’ordre. Or, le rôle constructif du moi,
métaphores, militaire et politique, qu’utilise Freud. Comme il s’agit de dit l’Abrégé, « consiste à intercaler entre l’exigence pulsionnelle et
secourir un moi névrotique, l’analyste, béquille du moi, prothèse, inter­ l’acte propre à la satisfaire, une activité intellectuelle12 ».
vient, dit-il, pour permettre au moi de reconquérir une partie soustraite On voit que la manière dont le moi est envisagé dans la doctrine
à sa direction. Le remaniement de l'équilibre intrapsychique au profit constitue la pierre de touche à partir de laquelle on peut entrevoir
du moi est, dans ces textes, l’enjeu véritable de la relation à l’analyste ; l’idéal que le psychanalyste se forge et à quelles fins. Ainsi, dans
à supposer qu’il représente l’ego du patient, on saisit comment le YAbrégé, les pouvoirs conférés au moi ne sont pas tellement distincts
rapport de force doit d’abord basculer à son profit ; quant à l’issue du de ce que dit Freud dans YEsquisse. Le moi a toujours une fonction
combat, Dieu reconnaîtra les siens : « [...] le résultat final de la lutte d’inhibition, c’est-à-dire qu’il empêche la libre circulation de l’excita­
engagée dépend de rapports quantitatifs, de la somme d’énergie que tion et exige une baisse de ton de l’énergie de plaisir. Lacan dit que
nous mobilisons chez le patient à notre profit par rapport à la quantité derrière l’Esquisse, il y a une expérience éthique. On peut faire la même
d’énergie dont disposent les forces qui agissent contre nous. N’en remarque à propos du Moi et le Ça, et de Inhibition, Symptôme et
soyons pas déçus, sachons, au contraire, le comprendre. Une fois de Angoisse. Mais un personnage nouveau est introduit, le psychanalyste.
plus, Dieu combat ici aux côtés des plus forts bataillons8. » Il existe plus d’une analogie entre la tâche qui incombe au moi et
Mais s’agit-il bien de cela ? Permettre au moi la reconquête d’une l’analyste chargé de représenter la réalité. Ainsi, ce que Freud désigne
partie perdue ? Ironisant sur le destin de l’egopsychologie, Lacan dit en terme d’attitude du médecin dans les Écrits techniques peut recevoir
que « la synthèse d’un moi fort est émise comme mot d’ordre, au cœur son statut métapsychologique. Il en est ainsi, par exemple, de sa
140 Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne 141
réserve. Il s’agit d’une « réserve de quantités ». Il existe, nous dit-il, <in dans une cure analytique, en se recommandant lui-même — avec la
« un groupe de neurones chargés de façon permanente et devenant considération qu’il porte au monde réel — au ça comme objet de libido,
ainsi le véhicule des réserves de quantités qu’exige la fonction et en essayant de dériver sur lui sa libido. Il n’est pas seulement l’assis­
secondaire13 » ; et plus loin : « Si donc un moi existe, il doit entraver tant du ça mais aussi son valet obséquieux, qui quémande l’amour de
les processus psychiques primaires14. » son maître. Il tente, si possible, de rester en bonne entente avec le ça,
Le moi donc construit, fait des réserves, inhibe. La position du il recouvre les ordres ics de celui-ci avec ses rationalisations pcsf il fait
psychanalyste s’éclaire à la lumière de ces textes, qui, pourtant, miroiter l’illusion que le ça obéit aux avertissements de la réalité, même
s’accommodent de son exclusion. lorsque le ça est resté rigide et inflexible, il masque les conflits du ça
N’est-ce pas la règle de l’abstinence qui fait le pendant de la libre avec la réalité et si possible aussi ceux avec le surmoi. Dans sa position
association ? Ainsi, le pacte analyste-patient peut-il trouver son intermédiaire entre ça et réalité, il n’est que trop souvent soumis à la
fondement métapsychologique. Il figure l’appareil psychique. L’ana­ tentation de devenir complaisant, opportuniste et menteur, un peu
lyste est au service de la fonction secondaire et le patient assujetti à la comme un homme d’État dont les vues sont justes mais qui veut gagner
règle fondamentale de tout dire se soumet à la fonction primaire. les faveurs de l’opinion publique18. »
Le moi, dans YAbrégé, semble obéir à l’impératif de la prudence, Avec l’introduction de la deuxième topique, la faiblesse du moi
confondu dès lors avec le principe de réalité : le moi décide s’il convient n'est plus celle d’un moi chétif, impuissant, mais d’un moi qui a la
de remettre l’entreprise projetée « à plus tard ou si l’exigence pulsion­ faiblesse de céder en croyant échapper à l’angoisse. Une référence au
nelle ne doit pas être purement et simplement réprimée parce que trop narcissisme et à l’angoisse de perdre l’amour éclaire cette fonction du
dangereuse (principe de réalité). De même que le ça n’obéit qu’à l’appât moi, où l’angoisse comme signal se produit. Les compromis, la trahison
du plaisir, le moi est dominé par le souci de la sécurité. Sa mission est de soi-même, le mensonge sont autant de considérations éthiques qui,
la conservation de soi que le ça semble négliger15 ». a contrario, éclairent l’éthique de l’analyste qui se substitue, nous dit
Si on lit plus attentivement ce texte, on constate que le rôle du moi Kreud, au moi en péril. Dans sa division, le sujet névrosé sollicite un
ne contredit nullement le principe de plaisir et qu’il s’agit en fait pour partenaire de qui il cherche à se faire aimer. Or Freud, à ce moment,
le moi d’instituer une épreuve de réalité. C’est justement ce rôle qu’il utilise la relation analytique comme modèle de Vactivité psychique et non
ne joue plus dans la névrose16. Le moi, modérant l’activité primaire, fait pas l'inverse, c’est dire que la relation analysant - analyste n’est que la
donc moins barrage à l’excitation qu’il n’interpose des représentations, mise en scène du théâtre privé du scénario névrotique. Le moi tente à
des signifiants grâce auxquels une mise à l’épreuve de la réalité de la l'égard du ça d’induire le transfert et de se faire aimer. Il est saisissant
satisfaction déjà éprouvée est possible. de voir Freud accorder au moi les mêmes vertus qu’à l’analyste, compte
tenu de son expérience du réel. C’est là son tort, justement, le ça n’ayant
Duplicité de l'analyste aucun égard pour le réel. Le moi, en effet, se fait l’instrument de la
pulsion de mort. Freud écrit, à ce propos : « Entre les deux espèces de
Une métaphore tirée de l’inépuisable domaine de la stratégie poli­ pulsions, sa position n’est pas impartiale. Par son travail d’identifica-
tique et militaire permet de se faire une autre conception de la fai­ I ion et de sublimation il prête assistance aux pulsions de mort dans le
blesse du moi, car l’expérience éthique dont relève l’expérience analy­ ça pour la maîtrise de la libido, mais il court ainsi le risque de devenir
tique est patente dans le Moi et le Ça. Après avoir rappelé que « la objet des pulsions de mort et de périr lui-même. Aux fins de cette action
psychanalyse est un outil qui doit donner au moi la possibilité de d’assistance, il a dû lui-même se remplir de libido, il devient ainsi
conquérir proprement le ça17 », Freud écrit : « Comme être de frontière, représentant de l’Éros et dès lors il veut vivre et être aimé19. »
le moi veut faire la médiation entre le monde et le ça, rendre le ça docile On dirait que le conflit s’est déplacé. Ce n’est plus sur le terrain du
au monde et rendre le monde, par le moyen de ses actions musculaires, moi et du ça, c’est à l’intérieur même du ça que la lutte entre Éros et
conforme au désir du ça. Il se comporte véritablement comme le méde- Thanatos fait rage, avec le moi comme arbitre du conflit. Mais, prenant
142 Freud et le désir du psychanalyste L ’éthique freudienne 143
parti contre la libido dans le refoulement, il crée lui-même les condi­ qu’il se la concilie ? Cela est particulièrement clair dans le chapitre m
tions de sa perte en laissant le champ libre aux pulsions de mort. de Inhibition, Symptôme et Angoisse. C’est à propos de la résistance du
L’identification au père ne semble pas pacifiante à cet égard. À la moi que Freud fait appel à la notion de bénéfice secondaire de la
fin de l’Œdipe, il s’agit de se concilier son amour. Or, cette opération maladie. Après avoir fait remarquer qu’il n’y a pas d’hostilité naturelle
implique un clivage entre agression et libido (dissociation des pulsions). entre le moi et le ça, et qu’il n’est pas question de faire passer entre les
De ce fait, l’agression, devenue libre, fait que l’instance idéale est elle- deux une barrière qui les compartimente, Freud insiste au contraire
même clivée entre l’idéal du moi et le surmoi cruel où s’inscrit le retour­ sur la contradiction inhérente au moi et non sur le conflit moi/ça :
nement de la pulsion agressive contre le sujet. « La lutte défensive contre la pulsion prend deux visages aux expres­
Au bout du compte, Freud doit conclure que le narcissisme n’est sions contradictoires22. » Comme le moi aspire à la liaison, à l’unifica­
pas une défense contre les pulsions de mort. La übido s’est détachée en tion, à la synthèse, il tente de s’incorporer le symptôme. Autrement dit,
effet des objets pour se fixer sur le moi, désormais représentant d’Éros. le refoulement crée le symptôme, c’est-à-dire un compromis entre la
Dorénavant lui-même réservoir de libido, il devient l’enjeu du combat : satisfaction et la défense. Le moi, « par nature », cherche à s’assimiler
« Le moi facilite au ça son travail de maîtrise en sublimant des parties le symptôme. Il fait donc, lui aussi, un compromis. Il méconnaît,
de la übido pour lui-même et pour ses fins20. » Il y a là un véritable peut-on dire, deux fois le refoulé. Les symptômes en effet satisfont aux
chiasme, un paradoxe et un cauchemar. Plus le moi est fort au sens où exigences du surmoi, considéré ici comme une instance refoulante (dans
il est gonflé d’amour, plus il est faible au regard des pulsions de mort le moi), et sont l’expression du retour du refoulé. Comme le dit Freud,
séparées désormais de la libido d’objet, et inversement. C’est ce que ce sont des postes frontières occupés à la fois par les deux pays :
Freud exprime par cette comparaison : « Quand le moi souffre ou même « Voilà donc le symptôme chargé peu à peu de représenter d’importants
succombe sous l’agression du surmoi, son destin fait pendant à celui intérêts ; il prend une valeur dans l’affirmation de soi, tend de plus en
des protistes qui périssent du fait des produits de décomposition qu’ils plus à ne faire qu’un avec le moi et lui devient de plus en plus indispen­
ont eux-mêmes créés21. » sable. Il est vraiment très rare que le processus de l’enkystement d’un
Ainsi le refoulement laisse-t-il le champ libre à la pulsion de mort. corps étranger donne quelque chose d’analogue23. »
C’est ce que Malaise dans la civilisation articulera : plus on cède sur La résistance à l’analyse se confond ainsi avec le bénéfice que tire
sa jouissance, plus le surmoi est exigeant. Si cela est vrai, il est cocasse le moi d’une alliance avec le refoulé. La tâche de l’analyste n’en est pas
d’entendre dire que le but de l’analyse serait de permettre une harmo­ facilitée, d’autant plus que le corps étranger que le moi cherche à
nie du moi avec les autres instances. On favorise les compromis, on s’assimiler est aussi bien l’analyste lui-même. C’est ainsi que le trans­
recherche la synthèse. Le but de la therapie analytique n est certaine­ fert est une résistance, mais non pas une défense. Bien mieux, résistance
ment pas de permettre au moi d’effectuer des synthèses puisqu’il n’a et défense paraissent deux procédés contradictoires, l’un cherchant la
jamais été question pour lui d’autre chose. L’alternative demeure : synthèse, le compromis, l’autre étant l’agent du refoulement. « Dès
analyse ou synthèse, c’est-à-dire analyse du symptôme ou rien. Lacan lors, quand nous essayons, par l’analyse, d’assister le moi dans sa
a montré que Freud, dans la deuxième topique, fait du moi une fonction lutte contre le symptôme, nous découvrons à l’œuvre du côté des
de méconnaissance. C’est pour autant que le moi, illisible à lui-même, résistances ces liens de conciliation entre le moi et le symptôme, et il
a la structure du symptôme, c’est-à-dire qu’il fait énigme à lui-même. ne nous est pas facile de les défaire24. »
Admettons alors que le psychanalyste, entrant dans le conflit Cependant le symptôme n’est qu’une négation de la pulsion refoulée
comme un des protagonistes, constitue une nouvelle instance. Pour­ et la représente, c’est-à-dire qu’il joue son rôle. La compulsion de
quoi son désir serait-il de fortifier le moi, si celui-ci est un symptôme répétition constitue d’ailleurs la limite de ce compromis puisque la
structuré comme tel et fonction de méconnaissance, ce qui est une pulsion exige sans relâche la satisfaction. Rien ne peut l’étouffer ni la
seule et même chose, puisque c’est en passant des compromis avec la faire taire. Dans ces conditions, elle « force le moi à donner de nouveau
pulsion qu’il parvient à se l’assimiler et c’est au prix de la méconnaître le signal de déplaisir et à se mettre en état de défense25 ». Comment
144 Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne 145

l'analyste peut-il « assister le moi26 » dans ces contradictions, si le moi 13. S. F r e u d , Esquisse d'une psychologie scientifique (1895), in la Naissance de la
psychanalyse, op. cit., p. 341.
est structuré comme un symptôme ? La division du sujet, n'est-ce pas 14. Ibid., p. 342.
en définitive ce que l'analyste doit désirer si, dans cette fonction chirur­ 15. S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 74.
16. Cf. S. F r e u d , « La perte de la réalité... », in Névrose, Psychose et Perversion,
gicale de séparateur, il doit disjoindre le moi du symptôme, cette op. cit., p. 299-303.
17. S. F r e u d , le Moi et le Ça, in op. cit., p. 271.
coalescence intenable ? 18. Ibid., p.271-272.
Mais une difficulté supplémentaire surgit : comment peut-il y par­ 19. Ibid., p. 272.
20. Ibid., p. 261.
venir, s'il entre lui-même dans le fantasme, s'il est lui-même, à la 21. Ibid., p. 272.
faveur du transfert, objet a, corps étranger que le névrosé essaye 22. S. F r e u d , Inhibition, Symptôme et Angoisse, op. cit., p. 14.
23. Ibid., p. 15.
d'« introjecter27 » ? 24. Ibid., p. 16.
Lorsque Freud dit que le névrosé abandonne ses symptômes par 25. Ibid.
26. Ibid.
amour de l'analyste dans le transfert, la situation n'est pas meilleure 27. S. F e r e n c z i , « Transfert et introjection » (1909), in Œuvres complètes. Psycha­
pour autant. L'analyste devient le symptôme à analyser, nouveau nalyse, t. I : 1908-1912, Paris, Gallimard, 1968, p. 93.
corps étranger que le moi tente d'assimiler. Doit-il se prêter à cette
anthropophagie ? Son désir, au contraire, est la fonction qui déçoit
cette identification au profit de la différence absolue : l'objet a antino­
mique du moi. Ces formulations, certes, sont celles de Lacan. Rien
n'indique, dans son œuvre, que Freud désirait occuper la place d'un
objet dans ses analyses. C'est néanmoins le point de repère obligé pour
parvenir à situer son acte.

NOTES

1. « Le médecin analyste et le moi affaibli du malade doivent, en s’appuyant


sur le monde réel, se liguer contre les ennemis : les exigences pulsionnelles
du ça et les exigences morales du surmoi. Un pacte est conclu. » (S. F r e u d ,
Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 40.)
2. Freud lui-même aurait confié à Kardiner : « Je souffre d’un certain nombre
de handicaps qui m’empêchent d’être un grand analyste. Entre autres,
je suis beaucoup trop un père. » (A. K a r d i n e r , Mon analyse avec Freud,
Paris, Belfond, 1978, p. 103.)
3. S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin, op. cit., chap. II.
4. « Ce que nous voulons, au contraire, c’est voir le moi, encouragé par nous,
sûr de notre aide, tenter une attaque pour reconquérir ce qu’il a perdu. »
(S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 47.)
5. Ibid., p. 40.
6. S. F r e u d , Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, op. cit., p. 107.
7. S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 50.
8. Ibid.t p. 51 (c’est nous qui soulignons).
9. J. L a c a n , « Remarque... », in Écrits, p. 678.
10. J. L a c a n , « Position... », in Écrits, p. 842.
n . J. L a c a n , le Séminaire, livre VII, 27 janv. i960.
12 . S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 74.
XIV

LES IDÉAUX DE L’ANALYSTE

Il est certain que Freud ne place pas la garantie de la fin de l’analyse


du côté de la formation de l’idéal, laquelle implique une surestimation
de l’objet, et est toujours facteur de tension. Or, l’homme simple,
comme il dit, est moins sujet à cette tension conflictuelle pour autant
que son idéal du moi n’est pas la mesure de la légitimité de ses désirs.
Dans ces conditions, le refoulement ne s’exercera pas, puisque l’idéal
en est l’agent formateur1.
On peut en déduire, en suivant Lacan, que dans cette hypnose
inversée que réalise le dispositif analytique, l’analyste n’est pas le
grand I mais le petit a. C’est en effet une relation qui est l’envers de
l’idéalisation parce qu’elle est l’envers de la relation hypnotique2. La
distance entre l’idéal et le petit a est on ne peut plus accentuée. On
peut donc dire que le désir du psychanalyste consiste à accentuer cette
différence au heu de réduire la tension de l’idéal et de l’objet du désir.
Nous l’avons dit, si l’idéal est formateur du refoulement et si
l ’analyste veut lever celui-ci, il ne saurait indéfiniment tenir la balance
' titre ce que Freud appelait, dans Introduction à la psychanalyse, le
côté sensuel et le côté ascétique de l’individu. L’analyse doit plutôt
avoir pour fin la mise en évidence des liens qui rattachent l’objet du
ilésir à l’objet d’identification, tâche qui sera amplement élaborée dans
les textes de la deuxième topique.
148 Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne 149

de votre propre personne, pour demander quelque chose en retour.


«Ne pas vouloir guérir » Puis-je, en digne vieux maître, vous avertir qu'avec cette technique
on fait régulièrement un mauvais calcul, qu'il faut bien plutôt rester
On a vu que la « neutralité » freudienne consistait à ne pas suturer inaccessible et se borner à recevoir ? Ne nous laissons jamais rendre
la béance du conflit inconscient, à écarter au contraire les deux libidos, fous par les pauvres névrosés8. »
libido du moi et de Fobjet, sans rêver d'aucune harmonie réparatrice : Mais c'est surtout la découverte d'une résistance à la guérison, d'un
ni prothèse ni calmant. désir inconscient de punition qui, dans les années 1920, va donner à
La prudence thérapeutique de Freud, qui fait de la guérison un Freud de nouveaux motifs de scepticisme à cet égard9.
effet « par surcroît3 » de la cure, s'inscrit dans une perspective éthique Accordant son désir encore une fois sur celui du sujet, Freud met
qui laisse le sujet se décider « dans un sens ou dans un autre ». C'est en garde ses disciples contre un désir envahissant de guérison qui ne
donc pour ne pas tomber dans l'idéologie thaumaturgique qui est tiendrait pas compte du désir inconscient du sujet. Déjà, en 1917,
inscrite dans le processus analytique que la prudence thérapeutique de Freud, avant la découverte de la relation thérapeutique négative,
Freud est à apprécier. Freud le rappelle encore en 1925 : « D'ailleurs mettait l'accent sur un fait d'expérience à mettre en rapport avec le
le travail au moyen de l'hypnose était fascinant. On éprouvait pour la désir du médecin. C'est, pour le sujet, « la répugnance à se charger une
première fois le sentiment d'avoir surmonté sa propre impuissance, le fois de plus dans la vie du fardeau de la reconnaissance10 ». C'est pour­
renom d'être un thaumaturge était très flatteur4. » quoi il recommande à Weiss une certaine apathie thérapeutique : « La
À l'inverse, nous rappelions les formules dans lesquelles Freud patiente que vous avez accompagnée chez moi ne cédera certainement
soustrait de son efficacité thérapeutique le moindre talent personnel pas aussi longtemps qu'elle pourra deviner le prix que vous attachez
comme le désir de guérir. S'il ne retranche évidemment rien de son à son rétablissement11. »
acte, c'est avec l'aide de Dieu, c'est-à-dire du sujet lui-même, qu'il faut Le fait que cette patiente « sache exactement l'importance par­
compter. C'est le sens de la formule que Freud emprunte à Ambroise ticulière de son rétablissement pour votre cause12 » est préjudiciable
Paré : « Je le pansai, Dieu le guérit6. » au traitement. Dans la même lettre, Freud évoque également le désir
L'action chirurgicale de l'analyste est donc une métaphore à inter­ qu'a le patient de « frustrer de son triomphe13 » le médecin, témoignage
préter non pas dans le sens d'une apathie théorique et encore moins d'un transfert négatif dont l'analyste n'est pas innocent. Par exemple :
d'une « bienveillance », mais comme le garde-fou de Y « orgueil théra­ « Il suffit souvent de féliciter ces malades ou de leur dire quelques
peutique ». L'analyste n'accomplit aucune œuvre. Cette appréciable paroles encourageantes au sujet des progrès de l'analyse pour voir leur
modestie, au vrai, pourrait n'être que l'expression de l'apathie de état empirer14. »
l'analyste, la preuve de son non-désir. Or, il est clair que Freud indique Ainsi, en l'absence d'un « désir de guérir », que peut vouloir l'ana­
ici plutôt l'impuissance du psychanalyste à guérir, car, aussi fort que lyste qui n'ait pas pour effet de susciter l'hostilité du patient et d'attirer
soit ce vœu, il ne rencontre pas nécessairement l'assentiment du sujet. à l'Autre « les contrecoups agressifs de la charité15 » ?
En dehors du fait personnel de n'avoir aucun penchant pour l'aide Mais cette « résistance à la guérison » ne peut se décrire, sans
charitable6, Freud dès 1909 met en garde son disciple contre un idéal référence au désir du médecin qu'elle sollicite par « cette attitude de
thérapeutique forcené : « [...] surtout ne pas vouloir guérir, apprendre provocation16 ».
et gagner de l'argent7 ! » écrit-il à Jung. Freud, on l'a dit, impute au besoin de punition le fait que le sujet
Non seulement les aspirations de l'analyste à la guérison sont « ne veut pas renoncer à la punition par la souffrance17 », cette résis-
toujours déçues, mais il y a une certaine bassesse de sa part à exiger i.mce dans laquelle il est conduit à reconnaître un « facteur moral ».
dans celle-ci une récompense à ses efforts. Au même Jung il écrit : D’où la tentation, pourtant fort mal venue, du médecin « de jouer
« [...] vous [...] n'avez pas encore acquis dans la pratique la froideur vis-à-vis du malade le rôle d'un prophète, d'un sauveur d'âmes18 ».
nécessaire, [...] vous vous engagez encore et [...] vous donnez beaucoup Mais ce que Freud attribue à une attitude de « provocation » n'en
i5o Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne
sollicite pas moins le médecin à prendre en charge cette « agressivité » symptôme, c'est que la douleur qu'il contient est le réel de la jouissance
dont le caractère symbolique doit être dégagé. Si la médiation de interdite.
l'Autre est ici patente, si le désir de FAutre est ici aussi évidemment Par conséquent, la frustration que le sujet éprouve en analyse doit
sollicité, est-il besoin d'invoquer un « besoin de punition », un maso­ mimer le réel en tant qu'il rend la jouissance interdite. Car, lui faisant
chisme primordial comme raison du refus de guérir ? la vie douce, « les médecins de ces établissements renoncent à le forti­
Lacan a tenté une interprétation de la réaction thérapeutique néga­ fier pour la vie et à le rendre plus capable de remplir ses véritables
tive qui met précisément en lumière l'intrication du narcissisme du devoirs27 ».
sujet, de son «amour propre », et de son désir de mort : « Ce qui apparaît La règle d'abstinence est donc une règle que le psychanalyste s'im­
ici comme revendication orgueilleuse de la souffrance montrera son pose contre les élans de son « bon cœur ».
visage — et parfois à un moment assez décisif pour entrer dans cette C'est ce réel que les satisfactions substitutives s'efforcent de
“ réaction thérapeutique négative ” qui a retenu l'attention de Freud — contourner, en venant « à la place » des symptômes. Mais, prenant cette
sous la forme d'une résistance de l'amour-propre, pour prendre ce place, elles en prennent à leur compte la part maudite : l'interdiction
terme dans toute la profondeur que lui a donnée La Rochefoucauld, et et la punition qui en résulte. Il y a une vérité du symptôme que la
qui souvent s'avoue ainsi : “ Je ne puis accepter la pensée d être libéré guérison bâillonne. La double signification du symptôme, condensation
par un autre que par moi-même. "19 » du plaisir et de la punition, s'évanouit dans la guérison. Le sujet utilise
Délaissant la furor sanandi20 pour un autre combat, Freud entre­ des solutions de remplacement mais c'est le symptôme qui est rem­
prend, avec le patient, une lutte (Kampf) sur la scène du transfert, placé : plaisir, intérêts, habitudes, autant de diversions que le symp­
dont l'issue est incertaine : « Cette lutte entre le médecin et la patiente, tôme abritait. Pourtant, cette « libération » de la übido jusque-là
entre l'intellect et la vie pulsionnelle, entre le discernement et le passage emprisonnée dans le symptôme est illusoire. L'objet du désir, conquis
à l'acte, se joue presque exclusivement dans les phénomènes de grâce à l'analyse, devient à son tour le symptôme. Si l'objet d'amour,
transfert21. » par exemple, vient à la place du symptôme, il entraîne avec lui la
C'est l'axe « éthique22 » de cette lutte dont nous allons suivre main­ punition, sous la forme déguisée de la réussite.
tenant l'orientation. Ce qui vient à la place de la culpabilité sera maintenant la bévue
d un mariage28. Le choix d'objet est de nouveau aliéné dans l'auto-
Le pousse-au-jouir du psychanalyste punition ou la maladie organique. Ainsi la règle fondamentale ne doit
sa « cruauté » qu'au but poursuivi qui n'est certes pas le « confort »
On s'est parfois étonné des recommandations qu'adressait Freud du sujet. « Quelque cruel que cela puisse sembler, nous devons veiller
aux psychanalystes qui cherchent « à rendre la vie aussi douce que à ce que les souffrances du malade ne s'atténuent pas prématurément
possible au malade23 ». de façon marquée. Au cas où les symptômes ont été ainsi détruits et
À l'inverse, Freud préconisait une technique qui ne laisse pas le dévalués, nous sommes obligés de recréer la souffrance sous les espèces
sujet s'endormir sur son symptôme : « Le traitement psychanalytique d'une autre frustration pénible, faute de quoi nous courrions le risque
doit autant que possible s'effectuer dans un état de frustration, de n'obtenir jamais qu'une faible et passagère amélioration29. »
d'abstinence24. » D'où l'alternative : remplacer le symptôme ou accéder à l'objet.
Cette règle, loin de promouvoir le renoncement à la jouissance I>ès qu'on abandonne un symptôme, un autre vient à la place, accom­
propre à l'ascétisme, provoque, au contraire, la compromission propre pagné de la même culpabilité.
aux symptômes. Ceux-ci ne sont que des «satisfactions substitutives25 » Il est significatif que Freud tienne pour identique le symptôme et
leurrantes, et qui dispensent le sujet de la conquête d'un objet « véri­ l’engagement d'un homme « à la légère dans quelque liaison30 ».
table26 ». Or, il y a pire encore que le symptôme. C'est, selon Freud, la I, exemple est révélateur de l'éthique de Freud. Un choix amoureux
satisfaction de remplacement. S'il ne faut pas se presser de guérir le n'obéit nullement au principe de réalité. Un choix de partenaire, pour
152 Freud et le désir du psychanalyste L 'éthique freudien nr
Freud, est dicté par la compulsion de répétition. Si une femme est pour le principe de plaisir. C'est là, à notre avis, le sens à <lmm< i /» I • hjh«
l’homme un symptôme, c’est en raison de cette fatalité qui p o u sse • ion « psychanalyse ennemie de la civilisation80 ». I .or.»pi* I leinl
l’homme à choisir celle qui le détruit : Atropos, l’inexorable, la Tei oppose la civilisation aux revendications de l'individu, ee n'<**,< p.r
rible. « On choisit là où, en réalité, on obéit à la contrainte, et Cell< pour opposer le réel comme « ordre de l'univers36 » à la jouissant < .m-.
qu’on choisit, ce n’est pas la Terrible, mais la plus belle et la plu «ntraves de l'individu ; c'est au contraire pour mettre en évidence la
désirable31. » profonde solidarité du bien-être individuel et de l'organisation sociale
Toute la stratégie que Freud édifie dans ses « Voies nouvelles de la <le la libido. L'ordre commun des plaisirs n'est aucunement atteint
thérapeutique psychanalytique » repose sur la dialectique qu’illustre par les diversions que la société propose.
plus tard le Moi et le Ça: c’est la culpabilité qui est le ferment du Ce qui divise l'individu n'est donc pas la civilisation mais le prix
symptôme et le surmoi en est l’agent et le procureur. Freud met donc qu’il paye pour son bien-être, à savoir le renoncement à la jouissance,
sur le même plan les « gâteries » du psychanalyste et les « diversions » <|ui, incontestablement, contient une part de douleur, que le principe
que se permet le névrosé. Du même coup, il tient pour équivalent la de plaisir a justement pour fonction de transformer : « La tâche d'éviter
dureté de la vie, la dure nécessité et cette règle d’abstinence qui en la souffrance relègue à l'arrière-plan celle d'obtenir la jouissance37. »
mime la cruauté. On saisit mieux, à la lumière du Malaise dans la civilisation, la
Remarquons que Freud ne prend pas parti pour l’adaptation aux eorrespondance étroite qui existe entre la règle d'abstinence, règle
exigences de la vie civilisée, dont c’est un des principaux mots d'ordre destinée à rappeler le sujet à l'ordre de son désir jusque-là endormi, et
de faire céder le sujet sur son désir, de le faire renoncer, non pas au la critique que fait Freud à la civilisation. Dans un sens, un pacte secret
symptôme, mais à la jouissance, et de favoriser les satisfactions substi­ existe entre le névrosé et la civilisation qui lui offre sédatifs et « écha-
tutives. Freud, par rapport à cette morale de la prudence, renonce au laudages de remplacement » (Hilfskonstruktionen*8). Ce programme
renoncement et adopte un point de vue radical sur l’objet du désir. étant propre à atténuer la souffrance, il n'est pas en opposition avec le
Quelle est au fond la thèse freudienne ? Ce n’est certes pas qu’une principe de plaisir. Satisfactions substitutives, stupéfiants, art, reli­
satisfaction en vaut une autre. On aurait pu promouvoir une technique gion ont, en ce sens, le même programme : « supporter la vie » et nous
analytique telle que, par la vertu du signifiant, le déplacement, le anesthésier ; ce sont « des illusions au regard de la réalité39 ». On appré­
« détour32 » qu'impose l'objet perdu aboutisse à un certain libéralisme. ciera la contradiction qui existe entre ces orviétans tentateurs qu'offre
Pour Freud, le déplacement de la satisfation comme substitution est la civilisation et cette exigence éthique que Freud tire de l'insistance
une bonne et une mauvaise chose. Les satisfactions dites de « remplace­ de la pulsion elle-même. Eu égard à l'illusion, civilisation et psychana­
ment » reviennent à ajourner la satisfaction « véritable », le névrosé lyse ont un programme antinomique. « N’oublions pas que la situation
étant incapable de jouir et d'agir33. analytique est fondée sur l’amour de la vérité, c'est-à-dire sur la
Freud tire les conséquences de cette situation, qui ne sont pas seule­ reconnaissance de la réalité, ce qui exclut tout faux-semblant et
ment d'ordre technique mais aussi morales, c'est-à-dire qu'elles duperie40. »
témoignent d'une certaine orientation du désir de Freud sur les relations En 1904, Freud s'étonne qu'on ait pu réduire sa doctrine à une
sexuelles. « Il appartient à l'analyste de découvrir tous ces détours et sexologie, c'est-à-dire à une théorie selon laquelle il attribuait « en
d'exiger du malade l'abandon de ces diversions agréables, quelle que premier lieu les névroses à la privation sexuelle41 ». Outre que cette
soit leur apparente innocence. Le patient à moitié guéri s'engage par­ hypothèse rend absolument vaine et sans objet la pratique analytique
fois aussi dans une voie plus dangereuse, comme le fait, par exemple, un proprement dite, elle oublie le rôle d'un facteur sine qua non de la
homme qui s'engage à la légère dans quelque liaison34. » névrose : « [...] c'est l'aversion dont témoigne le névrosé pour la sexua­
Au fond, Freud oppose aux calmants que la civilisation propose lité, son incapacité d’aimer, ce trait psychique que j’ai appelé
pour endormir le réel du symptôme une technique « chirurgicale », “ refoulement ”42. »
métaphore de cette réouverture de l'inconscient jusque-là bouclé par On notera l'accent moral qui est donné au concept de refoulement
Freud et le désir du psychanalyste Lyéthique freudienne
154
dans ce texte et qui anticipe les Constructions, où la culpabilité du Comme dans les cas évoqués plus haut, Freud »u |>|m*« un nu|« 1
névrosé est mise en évidence comme conséquence de son impuissance résigné à éviter « la femme » et l'invite à affronter l'objet du dr »u
à aimer.
C'est sans conteste les phénomènes d'inhibition de la sexualité, au
sens large du terme, c'est-à-dire aussi bien l'inhibition de l'amour par
la haine, comme dans VHomme aux rats, que les phénomènes de 1 im­ NOTES
puissance, sans parler des névroses de destinée, qui ont mis Freud sur
la voie de la difficulté du désir. Il a toujours plutôt cherché les voies 1. Cf. S. F r e u d , « Pour introduire le narcissisme » (1924), in la Vie sexuelle, op.
par lesquelles on peut venir à bout des conflits névrotiques par le cit., p. 99.
2. Cf. J . L a c a n , le Séminaire, livre X I , p. 245.
détachement de la libido des objets auxquels elle est liée et non en 3. L ’expression est de La can : elle est justifiée par la thèse freudienne qui
forçant le désir sur l'objet du fantasme. Les conseils d'abstinence que recommande de s'abstenir de toute synthèse. Voir, par exemple, la lettre
à Pfister du 9 oct. 1 9 1 8 : « Dans la technique psychanalytique, il n ’est
Freud donne à ses patients, sous l'influence de la thérapie active de point besoin d ’un travail spécial de synthèse ; cela, l’individu s’en charge
Ferenczi, sont donc à interpréter dans le sens d'un renoncemènt au mieux que nous. » (S. F r e u d , Correspondance avec le pasteur Pfister, op. cit.,
p. 104.)
principe de plaisir, condition de l'accès à une jouissance réelle. En voici 4. S. F r e u d , Ma vie et la psychanalyse, op. cit., p. 23.
un exemple. 5. S. F r e u d , « Conseils... », in la Technique psychanalytique, op.cit., p. 66. —
De même, il tempère l ’ardeur thérapeutique de Blanton, un Américain
L'élève italien de Freud, Weiss, est venu lui demander un contrôle en contrôle en 19 3 5 : « Il est possible que vous soyez trop anxieux à l ’égard
à propos d'un patient impuissant. Le trouble s'est déclaré à la suite du de vos patients. » Puis, il ajoute : « Il faut les laisser dériver, les laisser
travailler à leur propre salut. » (Dr. Sm iley B l a n t o n , Journal de mon
suicide de sa femme. Pour tempérer quelque peu l'ardeur thérapeutique analyse avec Freud, Paris, P .U .F ., 19 7 3 , p. 82.)
de Weiss, Freud lui recommande d'abord de prendre son temps. 6. S. F r e u d écrit à Ferenczi : « L a passion de venir en aide me manque. »
(Cité in E . J o n e s , op. cit., t. II, p. 469.)
L'essentiel du conflit semble être le rapport du sujet à son père, dont 7. S. F r e u d [à] C. G. J u n g , Correspondance, op. cit., t. I,25 janv. 1909, p. 278.
sa femme serait un substitut. L'impuissance est donc, pour Freud, une 8. Id., ibid., t. II, 3 1 déc. 1 9 1 1 , p. 2 37.
9. S. F r e u d , l’Analyse avec fin et l’Analyse sans fin, op. cit., p.254 : « La guérison
conséquence « du refus intensément fixé de la femme43 ». Face à un est elle-même considérée par le moi comme un péril nouveau. »
sujet qui ne peut rejoindre la femme, Freud donne à son élève le conseil 10. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 2 7 1.
n . S. F r e u d [à] E . W e iss, Lettres sur la pratique psychanalytique, 4 déc. 19 3 3 ,
de le détourner des deux modes de satisfaction substitutive : la mastur­ Toulouse, P rivât, I 975> P- 9°-
bation et les prostituées. « N'essayez point de lui imposer nos vues assez 12. Ibid., 9 fév. 19 34 , P- 9 i-
13. Ibid.,
libérales sur la sexualité44. » En fait, il n'y voit pas un problème r4« S. F r e u d , Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, op. cit., p. 14 5.
sexuel, mais plutôt « moral », puisque le symptôme est rattaché, pour [5. J . L a c a n , « L 'agressivité... », in Écrits, p. 107.
16. S. F r e u d , le Moi et le Ça, in op. cit., p. 264.
Freud, au remords et à la pénitence. C'est cet état de tension qu'il faut 17. Ibid.
conserver, pour pouvoir l'analyser, s'il est vrai qu'on ne peut rien faire 18. Ibid., p. 265.
19. J . L a c a n , « L ’agressivité... », in Écrits, p. 107.
in absentia ni in effigie. 20. S. F r e u d , « Observations sur l’amour de transfert » (1915)» i*1 la Technique
L'accent s'est déplacé du conflit œdipien au conflit avec le surmoi. psychanalytique, op. cit., p. 130 .
2 1. S F r e u d , « L a dynam ique... », in la Technique psychanalytique, op. cit., p. 60 ;
Notre impuissant n'est pas décrit comme en 1912, dans les «Contribu­ — id., G. W., V I I I , p. 374.
tions à la psychologie de la vie amoureuse45 ». Dans ce texte, la femme, 22. J . L a c a n , « Variantes... », in Écrits, p. 324.
23. S. F r e u d , « Les voies nouvelles... », in la Technique psychanalytique, op. cit.,
en tant qu'elle représente la mère dans l'inconscient, court-circuite le P- 137.
désir au lieu d'en être l'objet : la barrière de l'inceste rend le désir 24. Ibid.
25. Ibid.
impuissant. Ici, c'est au contraire l'impuissance du sujet à trouver dans 26. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 4 3 1 .
la femme autre chose qu'un Nom-du-père qui lui barre la route au 27. S. F r e u d , « Les voies nouvelles... », in la Technique psychanalytique, op. cit.,
désir. Ce n'est plus une fixation à la mère, mais une « fixation intense au P- 137-
28. Ibid.
père » qui motive l'inhibition. 29. Ibid., p. 136 .
156 Freud et le désir du psychanalyste
30. Ibid.
3 1 . S. F r e u d , « L e thème des trois cofïrets » (19 13 ), in Essais de psychanalyse
appliquée, op. cit., p. 100.
32. S. F r e u d , Formulation sur les deux principes du fonctionnement psychique
( 1911), in Résultats, Idées, Problèmes, t. I, Paris, P.U.F., 1984, p. 135.
33. S. F r e u d , Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 4 3 1 .
34. S. F r e u d , « Les voies nouvelles... », in la Technique psychanalytique, op. cit.,

35. S. F r e u d , Résistance à la psychanalyse, op. cit., p. 132.


36. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 20.
37. Ibid., p. 2 1.
38. Ibid., p. 18.
39. Ibid., p. 19.
40. S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin, op. cit., p. 263.
4 1. S. F r e u d , « De la psychothérapie » (1904), in la Technique psychanalytique,
XV
op. cit., p. 2 1.
42. Ibid., p. 22 ; cf. aussi « À propos de la psychanalyse dite “ sauvage ” » MALAISE DU DÉSIR
(1910 ), ibid., p. 38.
4 3. S. F r e u d [à] E. W e i s s , op. cit., 28 mai 19 22 , p. 56.
44. Ibid.
45. Cf. S. F r e u d , « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse. I —
U n typ e particulier de choix d ’objet chez l’homme » (19 10 ), in la Vie
sexuelle, op. cit., p. 47 à 55. L'éthique à déduire du Malaise dans la civilisation ne saurait
trouver son fondement ailleurs que dans les impératifs du surmoi ;
soit dans l'agressivité et la cruauté que déploie le sujet envers lui-même.
Renforcer le moi ne signifie rien d'autre que de le soustraire à la pres­
sion du surmoi. Mais comme ce dernier doit son énergie à l'inhibition
de l'agressivité qu'exige la civilisation1, on voit que la formule qui fait
de l'analyse une « ennemie de la civilisation » signifie au fond une prise
de position éthique par rapport à la cruauté exercée par le sujet contre
lui-même, de sorte que les derniers textes de Freud consacrés au surmoi
engagent une révision de l’éthique analytique.
Il y a deux voies à suivre entre lesquelles la pensée de Freud oscille :
a) la psychanalyse comme post-éducation, apprentissage du renonce­
ment2 ; b) la psychanalyse comme assistance de l'analyste au sujet
débordé par la voracité du surmoi.
Dans cette dernière acception, la conception du moi fort est à
construire à partir de l'allégement que procure le desserrement sur-
moïque.
On pourrait donc corriger l'apophtegme freudien Wo es war, soll
Ich werden à partir de cette découverte : le prix à payer pour le renon­
cement aux pulsions. Or, comme l'éthique se définit par le « renonce­
ment aux pulsions3 » (Triebversicht*), on pourrait conclure que l'ana­
lyste, qui, on l'a dit, représente la « réalité » et non le principe de plaisir,
est une nouvelle figure du maître.
158 Freud et le désir du psychanalyste L ’éthique freudienne

surmoi ? Quels sont ceux que l’analyste désire favon-.n ( < .lill.
Cruauté du surmoi rentes questions permettent de mieux saisir la relation <l< H.-n.l .
l’instance de la loi.
Ce terme de « réalité », dans 1’ Erziehung nach Realitât de l’Avenir Pour cela, il est nécessaire de se référer, une fois encore, au Malais
d’une illusion, masque le procès dont il s’agit, à savoir un dispositif dans la civilisation. On sait que l’analyste n’engage pas l’analysant dans
propre à faire reconnaître son désir. C’est bien de cette réalité-là qu’il la voie de la sublimation ou de la sainteté. Dans les deux cas, on
s’agit. Contrairement à ce qu’on pourrait croire néanmoins, l’assistance continue d’affirmer l’exigence de la pulsion qui contraint le sujet à des
de l’analyste ne représente aucune « autorité paternelle » dont la fonc­ mesures de défense. Si une conscience est, par définition, « exigeante
tion est précisément d’introduire le sujet à une conscience morale : or, et vigilante9 », c’est qu’on ne peut rien lui cacher, qu’elle sait toutes les
celle-ci, une fois l’agression inhibée, est « introjectée et intériorisée », de pensées. On reconnaît là l’origine infantile de la position de 1’ « Autre
sorte que retournée contre le moi, « elle manifeste à l’égard du moi la qu’on ne peut tromper » et dont la survivance dans l’inconscient est
même agressivité rigoureuse que le moi eût aimé satisfaire contre les attestée par la culture autant que par la névrose : si l’Autre, en effet,
individus étrangers5 ». sait les pensées interdites, quelle meilleure définition du surmoi que
Loin que ce retournement de l’agression ait quelque valeur morale, celle que Lacan donne du psychanalyste comme sujet supposé savoir ?
il consacre au contraire la toute-puissance des pulsions que la civilisa­ Le sujet supposé savoir les pensées refoulées a pour nom, chez Freud,
tion ne peut domestiquer que par l’entremise d’un « surmoi » « en le le surmoi.
faisant surveiller par l’entremise d’une instance en lui-même, telle une En effet, « rien ne peut rester caché au surmoi, pas même des
garnison placée dans une ville conquise6 ». pensées10 ». C’est pourquoi l’analyste ne peut reduire a une illusion pure
Il en résulte ce paradoxe de la conscience morale qui fait que celle-ci et simple le sentiment de culpabilité. Par exemple, dans la névrose
se « comporte, en effet, avec d’autant plus de sévérité, et manifeste une obsessionnelle, « le moi du malade se révolte donc contre l’allégation
méfiance d’autant plus grande, que le sujet est plus vertueux ; si bien qu’il est coupable, et il réclame du médecin qu’il vienne renforcer son
qu’en fin de compte ceux-là s’accuseront d’être les plus grands pécheurs propre refus de ces sentiments de culpabilité. Il serait déraisonnable de
qu’elle aura fait avancer le plus loin dans la voie de la sainteté7 ». lui céder, car cela resterait sans effet. L’analyse montre alors que le
Ainsi la source du surmoi étant l’agressivité dirigée contre l’inter- surmoi est influencé par des processus qui sont restes inconnus au moi.
dicteur de la jouissance, cette instance n’est pas supprimée une fois le On peut retrouver réellement les impulsions refoulées qui fondent le
renoncement obtenu. Bien au contraire, sa puissance se trouve renfor­ sentiment de culpabilité. Ici le surmoi en a su plus long que le moi sur
cée à proportion de ce renoncement. Véritable Moloch, plus on lui le ça inconscient11 ».
cède, plus il en demande ; la pulsion est, en effet, une « force constante » C’est ainsi que le surmoi représente ce qui, dans l’impératif, est
dont l’énergie est indestructible. Refoulée ou inhibée, elle n’en exerce pure jouissance, « le surmoi peut devenir hyper-moral et alors aussi
que davantage sa demande de satisfaction. cruel que seul le ça peut l’être12 ».
La cruauté que le névrosé exerce sur lui-même n’a d’ailleurs pas Aussi, dans Malaise dans la civilisation, Freud tire-t-il toutes les
d’autres sources que ce renoncement lui-même que Freud semble géné­ conséquences du paradoxe de la conscience morale déjà mis en lumière
raliser à toutes les formes cliniques : « Voyons-nous les choses de haut, dans le Moi et le Ça : « Plus un homme maîtrise son agressivité, plus son
alors la genèse des névroses nous apparaît sous cette formule simple : idéal devient agressif contre son moi13. »
le moi a tenté d’étouffer certaines parties du ça d’une manière impropre. Or, la source des exigences éthiques n est pas ailleurs que dans le
Il y a échoué et le ça se venge8. » domptage de l’agressivité qui ne profite ni à la civilisation ni au sujet.
C’est bien entendu le refoulement que Freud qualifie de « manière Toutefois, ce mécanisme n’est pas simplement imaginaire, c’est-à-
impropre ». Mais que serait la bonne manière de faire avec la pulsion ? dire tel qu’une représentation quantitative et énergétique puisse en
Y-a-t-il des renoncements qui ne tombent pas sous la loi aveugle du rendre compte. L’intrusion du surmoi, comme savoir de l’Autre, réins­
i6o Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne

taure cette fausse autorité qui fait violence quoi que fasse le sujet. la pulsion. « [...] une agressivité consid^i.ililr i «lu - i* • i n * * *
« Nous connaissons ainsi deux origines au sentiment de culpabilité : l’enfant contre Fautorité qui lui défendait h-, pimii* •« *«»
l'un est Fangoisse devant Fautorité, l’autre, postérieure, est l’angoisse plus importantes, satisfactions21. »
devant le surmoi. La première contraint l’homme à renoncer à satisfaire L’enfer de la culpabilité a d’abord sa logique pn»|M« put j*. »i «
ses pulsions. La seconde, étant donné l’impossibilité de cacher au sur­ renforce « par le transfert au surmoi de l’énergie propu <1< ilniipn
moi la persistance des désirs défendus, pousse en outre le sujet à se nouvelle agression réprimée22 ».
punir14. » Mais, de plus, la civilisation le renforce dans la mesure ou rllt
On a vu que l’un des points essentiels de la butée de la thérapeutique s’édifie pour contrer l’agressivité individuelle. « Comme la civilisât mu
est ce besoin de punition inconscient qui va contraindre Freud à obéit à une poussée érotique interne visant à unir les hommes en uMi­
prendre la mesure de la réaction thérapeutique négative15. masse maintenue par des liens serrés, elle ne peut y parvenir que pai
La conception de Freud qui fait de la conscience un symptôme un seul moyen, en renforçant toujours davantage le sentiment de
s’avère donc « totalement étrangère à la pensée humaine tradition­ culpabilité. Ce qui commença par le père s’achève par la masse28. »
nelle16 ». Celle-ci fait de la conscience la cause du renoncement pul­ La tâche du psychanalyste est-elle alors l’envers du désir de civili­
sionnel, soit le principe spirituel dont la source est extérieure aux sation ? L’assèchement du Zuyderzee est-il compatible avec la
pulsions et peut, par conséquent, les réduire. Freud prend le contrepied « conquête du ça » ? Dans l’éternelle querelle entre l’amour et le désir
de cette doxa. Si, comme on Fa vu, le renoncement accroît la culpabi­ de mort24, où se situe le désir du psychanalyste ?
lité, c’est qu’il y a un rapport de cause à effet entre les deux. Puisque la
« Céder sur son désir »
culpabilité résulte de la conscience morale, cette dernière doit sa forme
à ce renoncement même. Le raisonnement de Freud revient à ceci : la C’est à la suite de l’examen des thèses contenues dans Malaise dans
cause étant homogène à l’effet, la conscience morale ne peut qu’être la civilisation que Lacan résume l’éthique analytique par cette formule :
homogène à la pulsion qui l’alimente ; elles ont la même source qui est « La seule chose dont on puisse être coupable c’est d’avoir cédé sur son
l’agressivité. désir25. »
« Tout renoncement pulsionnel devient alors une source d’énergie On a montré, par l’étude détaillée du chapitre vu de Malaise dans
pour la conscience, puis tout nouveau renoncement intensifie à son la civilisation, que le renoncement aux pulsions entraînait Fangoisse
tour la sévérité et l’intolérance de celle-ci17 » ; de sorte que « la devant le surmoi. En revanche, les tentations « se relâchent, pour un
conscience est la conséquence du renoncement aux pulsions18 » qui, dès temps au moins, si on leur cède à l’occasion26 ». On serait tenté de
lors, ne peut avoir dans une spiritualité autonome son principe. conclure de ces paradoxes à un certain laxisme éthique et, comme le
Il faut corriger le schéma selon lequel ce ne serait que les pulsions dit Freud parfois, à un certain « libéralisme en matière de sexualité27 ».
agressives qui, inhibées, se déchargeraient sur le moi lui-même, se Cependant, nous l’avons vu, la psychanalyse ne saurait préconiser
retourneraient sur la personne propre pour, en somme, trouver un aucune « jouissance sans entraves », puisque c’est précisément l’entrave
débouché. Freud fait en effet la remarque qu’il y a une autre origine à au plaisir qui permet au sujet l’accès à la jouissance. Mais que le
la conscience morale que le renoncement pulsionnel. Au fond, c’est renoncement à celle-ci déclenche l’exercice d’une cruauté du sujet sur
l’agression contre l’interdiction de toute satisfaction pulsionnelle, quel lui-même, c’est bien le paradoxe que Freud et Lacan à sa suite ont mis
que « soit leur genre19 », qui est fondamentale. en valeur pour justifier la recherche d’une éthique du désir.
Le surmoi « s’approprie alors toute l’agressivité qu’on eût préféré Concluant sur le destin des pulsions refoulées, Freud distingue
en tant qu’enfant pouvoir exercer contre Fautorité elle-même20 ». nettement les conséquences de la « privation » de celle de la « répression
En effet, lorsque Freud retrace la genèse de l’agressivité, il s’efforce de l’agressivité28 ». Contrairement au mouvement qui s’amorce, mené
de supprimer l’antinomie de l’interne (renoncement) et de l’externe par Jones, Isaacs, Klein puis Reik et Alexander, Freud refuse de faire
(introjection de Fautorité) : l’Œdipe fixe une fois encore le destin de dériver le renforcement du sentiment de culpabilité de « toute entrave
IÔ2 Freud et le désir du psychanalyste L'éthique freudienne 163

à une satisfaction pulsionnelle29 ». Il y faut le détour de l'agressivité s’incliner devant lui. « Si le patient doit ne pas guérir, continuer à être
contre « la personne qui empêche cette satisfaction30 ». Freud ajoute : malade, c’est parce qu’il ne mérite pas mieux35. »
« une fois réprimée et transférée au surmoi, c'est l'agressivité seule qui Dans ces conditions, l’analyste nous dit Freud, se borne à rendre
se mue en sentiment de culpabilité31 ». cette résistance consciente et à « détruire progressivement le surmoi
Cette notation a son importance à une époque où l'on commençait hostile36 ». Toutefois, ajoute-t-il, il existe une autre résistance, « en face
à parler de l'agressivité orale ou anale en fonction des pulsions prégéni­ de laquelle nous sommes particulièrement désarmés37 ». Elle concerne
tales, c'est-à-dire sans référence à l'Œdipe. Freud, au contraire, met le cas où, par suite de « désintrications des pulsions très poussées38 »,
l'accent, dans ce texte tout entier consacré à la formation des masses et on constate une « libération de quantités excessives de l'instinct de
au rôle du père symbolique dans cette formation, sur la haine incons­ destruction tourné vers le dedans39 ».
ciente du père dans la genèse du surmoi. Il résume ainsi dans un Dans ce cas, Freud semble mettre en cause la validité jusque-là
raccourci approximatif la distinction décisive entre deux avatars du accordée à la théorie du conflit psychique dont toutes les phases sont
désir : « Quand une pulsion instinctive succombe au refoulement, ses « liées » au complexe d'Œdipe. Ainsi, dans le chapitre vi à'Analyse
éléments libidinaux se transforment en symptômes, ses éléments finie et infinie, après avoir buté sur cette « tendance indépendante du
agressifs en sentiment de culpabilité32. » conflit qui n'est guère attribuable qu'à la mise en jeu d'une part
Cette accentuation de la haine et de sa répression dans la culture d'agression libre40 », en vient-il à fonder la résistance sur une base
jette une lumière nouvelle sur la formation des névroses et sur la biologique, entendons hors de la référence à l'Œdipe et au surmoi.
définition du conflit. C'est que la pulsion de mort y est ici définie, «Ne doit-on pas, à sa lumière, reformer toute notre notion du conflit
comme certains auteurs l'ont repéré, comme pulsion de destruction et psychique41 ? »
non pas essentiellement comme tendance à la répétition. Freud, dans Y a-t-il une agressivité non liée au symbolique ? Comme les
Malaise dans la civilisation, fait des deux pulsions antagonistes l’enjeu impasses de la thérapeutique sont réductibles à ce roc de l'agressivité,
d'un combat, dans lequel l'analyste prend parti, tout en sachant que nous sommes conduits à ce paradoxe : ou bien maintenir le schéma de
« Dieu combat ici aux côtés des plus forts bataillons33 ». l’agressivité liée à l’Œdipe et à la castration et constater qu’il y a là un
Les nouvelles théories des pulsions, le rôle maintenant donné à la roc infranchissable ; ou bien prendre la mesure de cette agression libre,
pulsion de mort en tant qu'autodestructrice laissent à penser que la non liée au signifiant du père castrateur mort, et la dériver d’ailleurs.
pulsion de mort n'est plus un ingrédient d'Éros, mais un obstacle à la Il nous semble que cette double origine de la pulsion de mort motive
réalisation du désir. C'est ce que nous voulons examiner maintenant. la distinction établie par Lacan entre le père imaginaire et le père sym­
À supposer que le désir de l'analyste soit cet x, cette butée qui bolique. L’originalité de la thèse de Lacan est que le surmoi ne dérive
rappelle au sujet l'instance de la loi en tant qu'elle fait barrière à la pas de la relation au père castrateur mais au père privateur, non pas
simple homéostase du plaisir, quel point l’analyste peut-il faire privateur de la mère, mais privateur d’être : c’est le père imaginaire
atteindre à son patient sur la voie de la levée du refoulement ? On ne en tant qu’il n’est pas Dieu tenu pour responsable d’avoir si « mal
saurait en effet écarter la question du refoulement de la haine, sous foutu » sa créature.
prétexte que la civilisation est l’antithèse de l’agressivité. La présence Si cela est vrai, le surmoi ne saurait correspondre à aucune « inté­
du meurtre du père et de la culpabilité du fils est, on le sait, le leitmotiv riorisation de la loi42 », mais serait bien au contraire cet « énoncé
du Malaise dans la civilisation, au point que cette haine du créateur, discordant43 », témoin d’une faille dans la compréhension de la loi, en
transférée au surmoi, alimente les symptômes les plus difficiles à tant qu'arbitraire et insensée.
vaincre. Or, si la perspective de la guérison est, comme le dit Freud, Nous émettons alors l'hypothèse suivante : si la haine du père
«ressentie comme un nouveau danger34 », il ne peut s’agir que du danger comme créateur repousse les bornes que la castration semblait imposer,
de la castration. À cette occasion, l’analyste se révèle être un « substi­ l’horreur de la vérité peut bien être le pas à franchir de plus. S’il y a un
tut » du père, et le refus de guérison a la signification d’un refus de au-delà de la castration, il y a une autre sortie de l’analyse. Pourquoi
Freud et le désir du psychanalyste

Freud l'a-t-il manquée, nous en avons vu la raison dans son désir de


mettre le père à l'abri de cette castration. Le fils, croit-on en effet, se
punit pour ses propres fautes et non pas pour les fautes du père.

NOTES

1. Cf. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 78.


2. Cf. C. M i l l o t , Freud anti-pédagogue, Paris, L y s e-Ornicar ? Bibliothèque des
Analytica, cahiers de recherche du Champ freudien, 1979. QUATRIÈME PARTIE
3. S. F r e u d , Moïse et le Monothéisme, op. cit., p. 159 .
4. Id., G. W., X V I , p. 2 23.
5. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 80.
6. Ibid. LE DÉSIR DE L’AUTRE
7. Ibid., p. 82.
8. S. F r e u d , Psychanalyse et Médecine, in op. cit., p. 12 2.
9. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 83.
10. Ibid., p. 82.
1 1 . S. F r e u d , le Moi et le Ça, in op. cit., p. 266 ; — cf., également, Malaise dans
la civilisation, op. cit., p. 97 : lf « omniscience du surmoi ». Le désir du psychanalyste, c est son énonciation.
12 . S. F r e u d , le Moi et le Ça, in op. cit., p. 269.
13 . Ibid. J. L acan,
14. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 84. Proposition du 9 octobre 1967.
15 . Cf. S. F r e u d , le Moi et le Ça, in op. cit., p. 222.
16. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 86.
17 . Ibid.
18. Ibid.
19. Ibid., p. 87.
20. Ibid.
2 1 . Ibid.
22. Ibid., p. 9 1.
23. Ibid.
24. Ibid.
25. J. L a c a n , le Séminaire, livre VII, l’Ethique de la psychanalyse, p. 370.
26. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 81.
27. S. F r e u d [à] E. W e i s s , op. cit., 28 mai 19 22 , p, 57.
28. S. F r e u d , Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 98.
29. Ibid.
30. Ibid.
3 1 . Ibid.
32. Ibid., p. 99.
33 . S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse, op. cit., p. 5 1 .
34. S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l Analyse sans fin, op. cit., p. 254.
35 . S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse"op. cit., p. 49.
36. Ibid.
37. Ibid.
38. Ibid.
39. Ibid.
40. S. F re u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin, op. cit., p. 260.
4 1. Ibid.
42. J. L a c a n , le Séminaire, livre I, p. 222.
43. Ibid.
XVI

ACTION DU PSYCHANALYSTE

Le « cas Freud » apparaît donc comme Fenvers, invisible mais déter­


minant, de la pratique de la cure. Cette implication de l'analyste dans
sa pratique, c'est-à-dire le rôle que tient sa libido sciendi dans la conduite
de la cure, l'interprétation, la fin de la cure vont subir avec Lacan une
mutation. Celle-ci est due à plusieurs facteurs.
Le désir du psychanalyste va être situé dans le registre de l'Autre
conformément à la définition du désir. Il est en effet essentiel au désir
d'être médiatisé par l'Autre. Bien des variantes, d'ailleurs, de cette
formule ont été avancées : le désir de reconnaissance, le désir du désir
de l'Autre ne sont que variations sur le même thème ; dès lors qu'il
y a une telle réciprocité du désir, il apparaît que le désir du psycha­
nalyste peut se déduire immédiatement d'une référence au champ
de l'Autre. Le désir de l'un est, par essence, relatif au désir de l'autre.
C'est donc en mettant entre parenthèses son propre désir per­
sonnel que cette fonction du désir comme provenant du lieu de l'Autre
va se manifester. En d'autres termes, plus l'analyste tait son désir,
plus l'aliénation du désir du patient en ce lieu est manifeste ; le désir
du psychanalyste n'est donc pas le désir personnel d'un psychanalyste,
c'est une fonction essentielle à l'aveu du désir comme exigeant la
reconnaissance. On saisit sur ce point la raison de l'ataraxie du psy­
chanalyste. Qu'une certaine passivité en découle ne peut être justifié
théoriquement dans la technique que par ce détour.
L'idée que l'analyste supporte la fonction de l'Autre comme tel
induit qu'une dialectique de la reconnaissance domine le procès ana-
i68 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de l'Autre
lytique. Cette conception n'est pas le tout de l'enseignement de Lacan ; même si cette technique a pu, dans certains textes de Freud, prévulnii
elle est loin d'être définitive et elle conduit à des impasses ; en effet, sur l'analyse du discours6. Mais plus encore dans les théories de l'ego,
elle pourrait laisser entendre que la symétrie des deux désirs réduit qui présupposent que l'analyste est devenu le parangon de la normalité,
la cure à une dimension d'intersubjectivité. Si cela était, le rôle du il est inutile de demander ce que veut l'analyste. Que peut-il vouloir
tiers présent dans la cure serait gommé par ce retour, sur le plan inter­ d'autre que de former des sujets à son image ?
subjectif, d'une relation duelle ; c'est au fond ce qui permet d'expliquer Ainsi, le narcissisme de l'analyste a-t-il fait obstacle à ce que la
la déviation dite du « contre-transfert » : la confusion des fonctions question de son désir soit abordée, ce qui est l'effet d'une résistance
et des personnes. C'est le mouvement que nous allons décrire : au sens analytique du terme (c'est le moi qui résiste). Cette théorie
— le succès des théories de l'egopsychanalyse aux États-Unis, de l'ego est l'alibi qui permet à l'analyste de retirer son épingle du jeu
dû en partie à Hartmann, va orienter l'analyse dans une direction qui et, à partir d'une fausse conception de l'apathie, réduite à la « neu­
réduit la relation analytique à une relation à deux. Cette relation tralité bienveillante », d'éviter une théorie de la fin de l'analyse. Ce
duelle va déterminer Lacan, en contrepartie, à insister sur la fonction candide espoir a été balayé d'un seul mot par Freud, dans Analyse
du « symbolique » dans la cure, visant par ce terme à détruire l'illusion finie et infinie : « C'est que l'analyste n'atteint pas généralement, dans
de réciprocité duelle et imaginaire de la communication des inconscients sa propre personnalité, le degré de normalité auquel il voudrait faire
et du « contre-transfert1 ». Cette « fausse consistance de la notion de parvenir ses patients7. »
contre-transfert2 » conduit à des « déviations » qui vont dans le sens La théorie de la fin de l'analyse est donc en tous points homogène
d'une identification de l'analyste au patient, et reviennent de ce fait au désir de l'analyste qui la produit : incarner un idéal, ce que Freud
à escamoter sa responsabilité. « L'analyste s'y dérobe à considérer nommait Idéal Fiktion8, et, d'une fiction, d'une hypothèse de tra­
l'action qui lui revient dans la production de la vérité3. » Tout l'effort vail, faire un idéal, une norme. On ne voit pas pourquoi les analystes
de Lacan, dans les années qui ont suivi le congrès de Rome, après en seraient la mesure sinon en étant eux-mêmes dispensés d'une
x953> s es^ orienté vers la critique généralisée de cette tendance à analyse personnelle car, « pour assumer d'être la mesure de la vérité
analyser « d'ego à ego4 ». La distinction radicale du petit a et du de tous et de chacun des sujets qui se confient à son assistance, que
grand A, heu symbolique de la parole ou du signifiant, a, entre autres doit donc être le moi de l'analyste9 » ?
fonctions, celle d'annuler l'idéologie de la communication interper­
sonnelle ; Le « service des biens » et le contre-transfert
— cette mise au point a plusieurs conséquences : si le critère de
l'analyste est de renforcer le moi, la maîtrise du moi sur les pulsions, La notion de contre-transfert a tenu Heu, pendant longtemps, de
si tel est son idéal, il importe qu'il ait lui-même atteint cet idéal de réponse conceptuelle à cette question, et relégué au deuxième plan les
perfection et soit l'incarnation de ce modèle. On sait qu'un Balint a pu considérations sur la responsabilité de l'analyste dans la conduite de
aller jusqu'à cette définition de la fin de la cure : identification à la cure. On chercherait en vain chez Freud les concepts susceptibles
l'analyste5. L'alliance avec la partie saine du moi définissant dès lors la de donner consistance aux théories qui, à partir de 1950, ont été validées
stratégie de l'analyste, on voit à quelle compromission et à quelle sous cette rubrique10.
déviance moralisatrice on était conduit : génital love, adaptation, matu­ Au cours de cette période, une nouvelle image du psychanalyste
ration et autres idéaux de YAmerican way oflife. apparaît : à l'opposé de la théorie du miroir plan immobile, le fait
Pour Lacan, faute d'interroger le désir de l'analyste, ou faute de pour l'analyste d'éprouver des sentiments pour son patient ne le dis­
s'interroger lui-même sur son désir, c'est la théorie du transfert et de qualifie plus. Au portrait de l'analyste sans mémoire, sans désir, sans
la fin de la cure qui en fournit les indices et tient lieu de théorisation. compréhension, succède celui d'un sujet animé d'un désir. Cette évi­
Encore faut-il ajouter que ces déviations ont en commun une ignorance dence clinique a reçu ses titres à figurer au dictionnaire des concepts
ou un mépris de la théorie freudienne de l'ego qu'on vise à renforcer, analytiques sous le nom de contre-transfert, soit :
Freud et le désir du psychanalyste Le désir de VA utre
170
— les effets produits par l’analyste sur le patient. C’est, au fond, rance analytique : l’énigme du désir fénn.........-m "i .........
le résultat de la mise en garde freudienne. L’équation personnelle, préjugés de son temps, et c’est bien la seul»! d é f i n i t i o n <|ii< I ■ •.........
la personne de l’analyste, interviennent dans l’interprétation et jus­ ait jamais donnée : « On appelle contre-tian.leil l< l ui •i <»........
tifient que l’analyse de l’analyste soit poussée assez loin. Ce sont là imbécile16. »
propos de bon sens. Ce courant est particulièrement représenté par Lacan permet une critique de l’action du psychanaly te ."i>|h< i i,
Margarett Little11 ; repère du symbolique fait défaut. C’est cette carence signifiante <|m >
-— avec Paula Heimann12, on a commencé à prendre la mesure fait le succès du « contre-transfert » et non pas la prise en c o n s u l<i al i o n
de ce que le patient lui-même active chez l’analyste. Le contre-trans­ des « affects de l’analyste »17. Quant à Freud, il entendait pai là le.
fert renvoie alors non plus aux sentiments qu’il inspire mais à ceux élans de sympathie qu’un patient pouvait susciter, et le problème
qu’il éprouve. Ce retournement, il faut bien le dire, n’a pas eu d autres technique que cela posait se limitait à mettre en cause sa manifesta­
conséquences que d’engendrer bien des confusions. En effet, si l’ana­ tion bruyante chez l’analyste. Dans une lettre du 20 février 1913, il
lysant peut être la cause d’un désir chez l’analyste, s il suscite éven­ écrit, à propos du « problème du contre-transfert » soulevé par Bins­
tuellement une passion, il y a heu de savoir si ces sentiments sont ou wanger : « Il compte parmi les problèmes techniques les plus compli­
non justiciables d’une analyse équivalente à celle de l’analysant lui- qués de la psa. Théoriquement, je considère qu’il est plus facilement
même. Dans l’affirmative, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un trans­ soluble. Ce que l’on donne au patient ne doit jamais être affect immé­
fert. Le terme de contre-transfert ne sert qu’à identifier l’analyste à diat, mais toujours affect consciemment accordé, et cela, plus ou moins
lui-même, car la question principale est : qui est en analyse avec qui ? selon les nécessités du moment. En certaines circonstances, on peut
Money Kyrie13, par exemple, à la suite de Paula Heimann, montre accorder beaucoup, mais jamais en puisant dans son propre incons­
que ce qui se présente comme feeling chez l’analyste n’est pas de son cient. Ce serait là pour moi la formule. Il faut donc à chaque fois
fait, ne lui appartient pas, mais n’est qu’un aspect du transfert du reconnaître son contre-transfert, et le surmonter ; ce n’est qu’alors
patient. Ce n’est plus un obstacle mis au transfert de l’analysant, mais qu’on est soi-même libre. Donner à quelqu’un trop peu, parce qu’on
sa manifestation déplacée, on peut même dire continuée sur l’analyste. l’aime trop, c’est une injustice commise contre le patient, et une faute
Les sentiments et les formules qui viennent à l’esprit de l’analyste technique. Tout cela n’est pas facile, et peut-être faut-il aussi être plus
représentent une anticipation d’éléments refoulés chez l’analysant14. âgé pour cela18. »
On peut, si l’on veut, parler d’un transfert de l’inconscient de l’ana­ Il est clair qu’aucune relation n’est faite entre le contre-transfert
lysant chez l’analyste plutôt que d’une interaction de deux incons­ et l’inconscient du psychanalyste. Si Freud, dans cette lettre, invite
cients, toujours évocateur du frotti-frotta affectif. Ainsi Paula les analystes à reconnaître leur contre-transfert et à le surmonter,
Heimann, bien qu’elle reprenne cette formule de la communication c’est qu’il y voit un symptôme avec lequel on peut toujours s’arranger.
d’inconscient à inconscient, met-elle l’accent sur l’unicité et l’homo­ Cette lettre à Binswanger apporte un des rares témoignages dont on
généité des sentiments et non sur leur réciprocité : le contre-transfert dispose sur l’intérêt que Freud portait à ses patients. Il est de nature
est la création du patient. C’est une manière de relever un enseigne­ à tempérer un peu ce qui parfois sonne comme une véritable aversion
ment de la cure analytique : « Le transfert, dit en effet Lacan, est un thérapeutique19. Il est donc utile de nuancer à cet égard un jugement
phénomène où sont inclus ensemble le sujet et le psychanalyste. Le assez répandu concernant l’attitude de Freud face à des patients
diviser dans les termes de transfert et de contre-transfert, quelles que difficiles.
soient la hardiesse, la désinvolture, des propos qu’on se permet sur L’opinion que Roazen a contribué à répandre, selon laquelle Freud
ce thème, ce n’est jamais qu’une façon d’éluder ce dont il s’agit16. » répugnait à analyser des psychotiques, n’est pas fausse20, mais doit
Aussi bien Lacan n’a-t-il parlé du contre-transfert que dans une être comprise à la lumière de facteurs à la fois théoriques et contin­
acception négative. C’est à propos de Freud lui-même qu’il en faisait gents. Certains malades simplement plaisaient à Freud, et d’autres
un usage critique. Il caractérisait ainsi un aspect particulier de l'er- non, essentiellement pour des raisons éthiques. Freud semblait refuser
172 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de l'Autre

l’analyse aux « vauriens, qui ne sont pas dignes de nos efforts21 ». En la notice nécrologique qu’il a consacrée à Ferenczi, il ni 'i...... I*
revanche, on sait qu’il s’est intéressé à un jeune Américain psycho­ besoin de guérir et de secourir était devenu chez lu i i n i j *<•>« u s 1 1</ , *
tique parce qu’ü s’était attaché à lui. Ce garçon (nommé A.B.) se mâchtig) 30 ».
trouve être l’objet d’un échange de lettres entre Pfister et Freud Freud visait essentiellement là une technique prête à s’iiiMmc
auquel celui-là l’avait recommandé. Hans le confort de l’oblativité. Ne pas manifester ses sentiments 111
« Ma conviction médicale qu’il est à la limite d une démence para- prodiguer de belles paroles l’assurait d’être cette forme du rien, à
noïde s’est accrue. J ’ai été prêt à l’abandonner de nouveau, mais il partir de quoi le sujet peut accéder à l’objet du désir.
y a en lui quelque chose de touchant qui me retient de le faire22. »
Plus loin : « Lié à lui par une grande sympathie, je ne puis me résoudre
à le renvoyer et à risquer ainsi une issue funeste23. » « L’impression Le moment de conclure de Freud
que sa personne vaut bien tous ces efforts n’est pas accessoire24. »
Ces textes sont d’autant plus remarquables qu’ils témoignent d’une On ne saurait prétendre que la fin de l’analyse obéisse à un effet
sympathie assez exceptionnelle chez Freud, surtout si l’on tient aussi spontané que le déclenchement du transfert. Nulle part l’action
compte de son destinataire, Pfister. Ce pasteur suisse, avec une can­ de l’analyste n’est aussi solhcitée que dans cette fin de partie. Cela
deur et un optimisme désespérants, pousserait plutôt Freud a noircir est d’autant plus vrai que pour Freud, comme le titre de son article
le tableau du genre humain qu’il vient de composer dans ces années l’indique, il y a une alternative à trancher entre analyse finie et ana­
d’après-guerre. Il écrit par exemple : « L’éthique m est étrangère et lyse infinie (endliche und unendliche). Gageons que la direction de la
vous êtes pasteur d’âmes. Je ne me casse pas beaucoup la tête au cure ne saurait répondre à des standards purement techniques, et que
sujet du bien et du mal, mais, en moyenne, je n’ai découvert que fort là surtout, la responsabilité de l’analyste est entièrement engagée.
peu de “ bien ” chez les hommes. D’après ce que j’en sais, ils ne sont Lacan l’a illustré de façon saisissante : « La contribution que chacun
pour la plupart que de la racaille, qu’ils se réclament de 1 éthique de apporte au ressort du transfert, n’est-ce pas, à part Freud, quelque
telle ou telle doctrine — ou d’aucune28. » chose où son désir est parfaitement lisible ? Je vous ferai l’analyse
Freud est trop averti des ressorts agressifs que dissimulent les d’Abraham simplement à partir de sa théorie des objets partiels. Il
mouvements de sympathie pour leur faire crédit, même et peut-être n’y a pas seulement ce que dans l’affaire l’analyste entend faire de son
surtout lorsqu’ils viennent de l’analyste26. D’ailleurs, on voit toujours patient. Il y a aussi ce que l’analyste entend que son patient fasse de
Freud condamner le contre-transfert pour des raisons éthiques et non lui. Abraham, disons, voulait être une mère complète31. »
pas techniques : « Puisque nous exigeons de nos patients une franchise Freud n’encourageait pas le transfert négatif ; Ferenczi le lui repro­
totale, nous compromettrions toute notre autorité en nous faisant chait, selon les propres déclarations de Freud dans l’Analyse avec fin et
surprendre en flagrant délit de mensonge. De plus, il n’est pas sans l’Analyse sans f i n 32. Mais il n’y a pas chez Freud de théorie du désir de
danger de se laisser aller à de tendres sentiments à 1 égard de la malade. l’analyste, on en est donc réduit à des conjectures sur ce que Freud
Est-on jamais assez sûr de soi pour ne pas dépasser les limites que désirait que son patient fasse de lui. Par contre, le rôle de catalyseur a
l’on s’était fixées ? Je pense donc qu’il ne faut, en aucun cas, se dépar­ bien été mis en évidence par Ferenczi, en 1909 33, et on ne peut certes
tir de l’indifférence que l’on avait conquise en tenant de court le contre- pas penser que Freud désirait que son patient fasse de lui un objet total,
transfert27. » Aussi la critique de cette technique chez Freud est-elle une mère complète, ce qui semble être la pente du Ferenczi vieillissant.
essentiellement motivée par cette exigence de sincérité et de rigueur. Freud désirait-il être un objet partiel ? Bien qu’il n’y ait pas chez lui de
L’analyste n’étant pas en place d’Autre réel de la demande, il ne théorie de l’analyste en tant qu’objet a, cause du désir, à tout le moins
saurait être identifié à une bonne mère28. À Ferenczi, ü reprochait de était-il loin d’occuper la place de la chose en soi ou de l’Autre absolu.
s’identifier à une « tendre mère29 » ; l’activisme thérapeutique et l’iden­ La polémique avec Ferenczi à propos du transfert maternel34
tification à la mère ont en effet pour Freud la même source. Dans indique suffisamment que Freud n’entendait pas servir d’objet idéal
174 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de L'A utre m
à son patient, mais de cause, au sens de déclenchement d un processus c'est bien pour cette raison qu'ils ressortissent philAi 1 l'onlie du i..|
susceptible de transformer des rapports de force intrapsychiques35. que du symbolique. C'est pourquoi, tant qu'ils m sont p.» «• i. Im I
C'est ainsi que « l'excès de puissance du facteur quantitatif36 » autrement dit de l'ordre de la réalité dans laquelle < <l« Imt I* ni* i
est le nom que Freud donne à l'impuissance du psychanalyste à réussir ils sont du « réel », ce réel de la castration sur lequel I<* p v< ImimI\ i *
le détachement du sujet fixé à l'objet de son fantasme sexuel. La fixa­ reconnaît son impuissance40. Avançons que la mesure <le relie ei n id<
tion de la libido à l'objet a pour corrélat l'impossible déplacement du dans l'impossibilité qu'il y a à opérer avec le seul signifiant m l<
transfert, et donc l'impossibilité de metonymiser le désir subverti « facteur quantitatif », ou en termes thermodynamiques : il n'y .1 |» «
par le fantasme, ce qu'il appelle « la viscosité de la libido » (Klebrigkeit une conversion totale des phénomènes de la vie psychique les uns dans
der Libido37j. Freud a donc lié la possibilité du détachement de la les autres, en quoi la notion de libido laisse à cet égard un déficit ou
libido à celle du déplacement, mais comme le déplacement du désir un reste impossible à symboliser. « La übido dans Freud est une énergie
dans la cure ne peut être que symbolique, c'est-à-dire réglé par les susceptible d'une quantimétrie d'autant plus aisée à introduire en
possibilités de substitution, l'impossibilité d accepter un substitut théorie qu'elle est inutile, puisque seuls y sont reconnus certains
du père (Vaterersatz) et la « viscosité » sont une seule et même chose. quanta de constance41. »
Freud a donc fait dépendre d'un phénomène purement symbolique Mais si l'énergie psychique ne saurait se confondre avec l'énergie
__le transfert comme substitution signifiante de l'Autre conduisant de la libido, c'est que cette dernière n'est pas essentiellement définie
à un remaniement du désir — les possibilités de vacillation du fantasme. par la réalité psychique, mais tient à ce réel de la castration qui n'a
Or, tout dans le fantasme n'est pas signifiant. L objet de la pulsion en pas d'inscription dans le langage, comme dit Freud, qui ne trouve pas
tant qu'il excède les remaniements symboliques est dans la catégorie de possibilité de « liaison42 ». Or, il s'avère que cette « force » qui n'entre
du réel. Freud l'appelle économique ou encore « le facteur quantitatif » pas dans le calcul de l'appareil psychique, qui n'est pas « liée psy­
pour indiquer qu'aucune substitution signifiante ne peut recouvrir chiquement » au moi ou au surmoi ou au ça, est un « témoignage irré­
ce déficit, cet %, symbolique de l'objet. C'est pourquoi cet objet repré­ futable » de la pulsion de mort, autrement dit constitue la limite du
sente ce qui vient colmater le (-9), le manque phallique en tant que signifié, de la signification phallique. C'est ce que Freud appelle « l'épui­
ce manque permet toutes les substitutions qu on voudra, les ersatz, sement de la faculté d'assimilation » qui « s'explique par une sorte
sauf ce résidu non résorbable qui est pour Freud le Penisneid chez la d'entropie psychique43 ». Cet échec est la pointe avancée à laquelle
fille, l'angoisse de castration chez l'homme. Dans les deux cas, le refus Freud voulait mener son patient.
de la féminité (A blehnung der Weiblichkeit38) est ce roc contre lequel
le désir vient cogner et dont le fantasme imaginarise le franchissement
par un scénario qui l'annule.
Si ce facteur quantitatif se révèle rebelle aux effets de l'interpré­ NOTES
tation comme des constructions, n'est-ce pas qu'il est hétérogène à
toute prise sur lui du symbolique ? Par conséquent, on peut trouver
1. J. L a c a n , « Variantes... », in Écrits, p. 33 2 .
dans cet échec le mode de révélation de l'imaginaire auquel la résistance 2. Ibid.
du fantasme doit sa consistance. Que cette adhérence au fantasme, en 3. Ibid.
4. J. L a c a n , Séminaire, livre I, p. 42.
tant que fixation du sujet non pas à des signifiants qu'on pourrait 5. Cf. J . L a c a n , « Variantes... », in Écrits, p. 338 .
désenchaîner, mais à un objet, au réel de la pulsion, rende la tâche 6. C ’est le cas de l’Analyse avecfin et l’Analyse sansfin et de YAbrégé de psychanalyse.
7. S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin, op. cit., p. 263.
de l'analyste ardue, c'est ce que Freud a mis en valeur de plusieurs 8. Ibid., p. 250.
façons. Fixation, viscosité de la libido constituent donc la limite de 9. J'. L a c a n , « Variantes... », in Ecrits, p. 339 .
10. Sur l'histoire de cette notion chez Freud, on peut consulter le commentaire
l'effet du signifiant sur le sujet. Si celui-ci, cloué à son fantasme, ne qu'en fait E . R ib e ir o H a w e l k a , traductrice du Journal inédit que Freud
peut, comme dit Freud, « caser tous ses conflits dans le transfert39 », consacra à l'analyse de l’Homme aux rats, op. cit., p. 255 sq.
176 Freud et le désir du psychanalyste
11. Cf. M. L i t t l e , « Counter-transference and the patient’s response to it », in
International Journal of Psychoanalysis, 1957, XXXVIII, p. 240-254. Voir aussi
le Contre-Transfert, Paris, Navarin, 1987.
12. Cf. P. H e i m a n n , « On counter-transference », ibid., 1950, X X X I, p. 81-84.
1 3 Cf M. K y r l e , « Normal counter-transference and some of its déviations »,
ibid., 1956, X X X V II, p. 360-366.
14. Cf. E. P o r g e , « Sur le désir de l’analyste », in Ornicar? 1978, n° 14, p. 35-39*
15. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 210.
16. J. L a c a n , le Séminaire, livre I, p. 253.
17. Sur l’équation personnelle de Freud, on peut consulter P. R o a z e n , Freud
and his Followers (1975), New York, Penguin Books, 1976, p. 168 sq.
18. Lettre de S. F r e u d du 20 fév. 1913, cit. in L. B i n s w a n g e r , Discours, Par­
cours, et Freud, op. cit., p. 317.
XVII
19. À M. Schur, par exemple, S. F r e u d écrit : « Je n’aipas d’intérêt pour ces
patients [psychotiques], ils m’ennuient, je les trouvetrop étrangersà moi
et à tout ce qui est humain. » (Cité in M . M a n n o n i , la Théorie comme LE DÉSIR DE SOCRATE
fiction, Paris, Seuil, I979> P- 119.)
20. Cf. P, R o a z e n , Animal mon frère toi, Paris, Payot, 1971, chap. vi.
21. S. F r e u d [à] E. W e i s s , op. cit., 28 mai 1922, p. 57.
22. S. F r e u d , Correspondance avec le pasteur Pfister, op. cit., 3 janv. 1926, p. 151-
I 52 - Il est temps, maintenant, d’entrer dans le ressort du transfert,
23. Ibid., 11 avr. 1927, p. 160.
24. Ibid., 14 sept. 1926, p. 158. puisque, selon Lacan, ce phénomène est impensable sans qu on suppose
25. Ibid., 9 oct. 1918, p. 103. le désir du psychanalyste. « C’est le désir de l’analyste, qui, au dernier
26. On a vu que Freud condamnait le fanatisme thérapeutique, la furor sanandi,
pour l’orgueil qui le motive. (Cf. S. F r e u d , « Observations... », in la terme, opère dans la psychanalyse1. »
Technique psychanalytique, op. cit., p. 130.) Cette formule implique une théorie qui se démarque de celle de
27. S. F r e u d , id., ibid., p. 12 2 .
28. Cf. la confidence de S. F r e u d à Hilda Doolittle : « Je n’aime pas être la mère Freud. D’une part, Lacan, on l’a vu, a radicalement séparé le phéno­
dans un transfert. » (H. D o o little, Visage de Freud, Paris, Denoël, 1977,
mène du transfert de la répétition2. C’est que le transfert n’est pas un
P- 65.)
29. E. J o n e s , op. cit., t. III, p. 187. phénomène que la catégorie du réel permet d’aborder comme la répé­
30 S. F r e u d , notice nécrologique consacrée à Sândor Ferenczi, mai 1933»
G. W., X V I, p. 269.
tition (rencontre manquée avec le réel). De plus, le transfert est un
31. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 145. — On lira sur ce sujet l’article phénomène relatif à l’interprétation. Déjà, dans l’analyse qu il faisait
d’Éric Laurent, pointant la position transférentielle de K. Abraham
comme « celle de la bonne mère qui regarde pousser le bon objet non de Dora, Lacan indiquait que le « transfert n’est rien de réel dans le
ambivalent ». (E. L a u r e n t , « L ’effet-mère », in VAne, le magazine freu­ sujet* », ce qui souligne son caractère nettement artificiel. Autrement
dien, 1981, n° 2, p. 30.) Le même auteur consacre une analyse comparable
à Winncott (E. L a u r e n t , « Une phobie moderne », in VAne, 1981, n° 1, dit, Lacan le pense comme effet du dispositif de la cure, avec sa struc­
p. 45). ture sui generis, différent de son aspect spontané en dehors d’elle.
32. Cf. S. Freud, VAnalyse avecfin et l'Analyse sans fin, op. cit., chap. II. En effet, dans ce cas, on peut dire que « dès qu’il y a sujet supposé
33. Cf. S. F e r e n c z i , « Transfert et introjection », in Œuvres complètes. Psycha­
nalyse, t. I, op. cit., p. 96. savoir, il y a transfert4 ». D’autre part, dans la cure analytique, il faut
34. Cf. S. F r e u d , Sândor Ferenczi, op. cit., G. W X VI, p. 269. penser le transfert comme résistance, moment de fermeture et non
35. S. F r e u d , Analyse finie et infinie, G. W ., X V I, p. 410.
36. Ibid., p. 70. d’ouverture de l’inconscient6, ce qui le distingue encore de la répétition,
37. Ibid., p. 87. dont le battement en éclipse est la structure. Comme cette résistance
38. Ibid., p. 99.
39. Ibid., p. 415. se manifeste essentiellement par l’énamoration, c’est 1 amour de trans­
40. Cf. le « mystère du corps parlant », in J. L a c a n , le Séminaire, livre X X , fert qui en constitue l’aspect le plus propre à mettre en évidence la
P- II8- . fonction de l’Autre supposé : celui-ci ne saurait être entièrement défini
41. J. L a c a n , « Du “ Trieb "... », in Ecrits, p. 851.
42. Bindung : cf. S. F r e u d , l’Analyse avecfin et l’Analyse sans fin, op. cit., p. 258.
par la fonction du sujet supposé savoir, il y faut, en outre, la suppo­
43. Ibid., p. 88.
sition que l’analyste est désirant, et non seulement « désiré ». L’analyste
est un « sujet supposé désir6 ».
Freud et le désir du psychanalyste Le désir de VAutre

Il faut alors construire ce désir de l'analyste à partir du transfert quel est l'objet du désir. Or, contrairement aux dismui qui <»ui «i*
comme incluant cette double définition du sujet supposé savoir et tenus avant lui, Socrate sépare l'amour comme dieu, du d* n • * u
du sujet supposé désir. C'est ce que Lacan a fait en i960 dans son sémi­ tiellement qualifié par son manque. Socrate produit alni*. le m.m<|u<
naire le Transfert, puis en 1964 dans les Quatre Concepts fondamentaux décisif au cœur de la question de l'amour. Mais l'essentiel, en «< «pu
de la psychanalyse. Dans ces deux séminaires, il a eu recours, non pas concerne le rapprochement avec l'analyste, va se jouer ave< la pu .<m r
aux textes de F reu d , mais à un dialogue de Platon, le Banquet, où de trois personnages, Agathon, Socrate et Alcibiade. Le liant]net note,
s avoue le désir d'Alcibiade et se masque le désir de Socrate. enseigne en effet qu'il faut être trois pour aimer, et Socrate v.i jouei
le rôle de médiateur dans la relation méconnue entre Alcibiade et
Le sujet supposé désir Agathon. Différentes médiations, d'ailleurs, entrent en jeu, les plus
fameuses étant les agalmata contenus à l'intérieur du corps de Socrate.
La référence d e Lacan au désir de Socrate se motive d'une analogie Ces merveilles, ces idoles sont assimilées par Lacan à l'objet du
maintenant célèbre entre le psychanalyste et le père de la philosophie. désir, celui que la théorie analytique nommait jusque-là objet partiel.
La figure de Socrate fait émerger effectivement un nouveau rap p o rt Le texte de Platon met particulièrement bien en valeur la dialectique
non pas tellement à la vérité, mais au désir : pour la première fois kleinienne du bon et du mauvais objet interne en tant qu'ils déclenchent
dans l'histoire occidentale, le désir de l'Autre est mis en position d 'o b jet. le désir. Alcibiade méconnaît cette fonction de l'objet en tant que
« Il y a toute une thématique qui touche au statut du sujet, lorsque cause du désir ; et donc sa raison d'aimer Socrate. Néanmoins, cette
Socrate formule ne rien savoir, sinon ce qui concerne le désir. Le désir flamme n'a pu se déclarer que relativement au désir de Socrate, Yéras-
n est pas mis par Socrate en position de subjectivité originelle, mais en tès, le désirant qui, par l'appel qui suscite son savoir des choses de
position d objet. E h bien ! c'est aussi du désir comme objet qu'il s'a g it l'amour, déclenche cette passion. C'est l'instant de la rencontre du
chez Freud7. » désir du patient avec le désir de l'analyste que Lacan a relevé dans
Notons que 1 objet dont il s'agit n'est pas encore l'objet cause d u l'épisode socratique. « Le sujet, en tant qu'assujetti au désir de l'ana­
désir. L objet nouveau que Socrate isole dans la sphère des passions lyste, désire le tromper de cet assujettissement, en se faisant aimer
est le désir lui-même, non pas l'objet désirable, mais bien le désirant. de lui, en proposant de lui-même cette fausseté essentielle qu'est
Si le désir est désir de désir, désir de l'Autre, nul mieux que Socrate l'amour11. »
dans le Banquet ne pouvait le mettre en évidence avant Freud, puisque Socrate, instruit de la tromperie de l'amour, joue le jeu un instant,
c est lui qui fait 1 étonnement d'Alcibiade en se dérobant aux sollici­ avant de détourner Alcibiade vers l'objet de son désir, le jeune Agathon.
tations amoureuses dont il est l'objet, dérobade d'autant plus d éro u ­ C'est là l'effet de transfert le plus propre à mettre en relief l'analogie.
tante qu il est, dès le début du dialogue, présenté comme celui « q u i Cependant, cette tromperie n'existe que relativement au savoir de
assure ne rien savoir d'autre que ce qui a trait à l'amour8 ». A vec Socrate, autrement dit à ce qu'il prétend détenir comme vérité de
Socrate, 1 amant se substitue à l'aimé, le désir prend le dessus su r le l'amour : que ce n'est pas un bien.
désirable. Celui qui désire ïérastès se substitue à Yéromenos9. Après la déclaration que lui fait Alcibiade, en effet, c'est bien à un
Ainsi, dans le Lysis, Socrate avoue qu'à tout autre point de v u e, échange unique qu'il se réfère : la vérité de l'amour qu'il détient n'est
hormis 1 amour, il est « un piètre sire et un propre à rien ; mais à celui- pas à la mesure de l'amour lui-même. « Il se pourrait bien, cher Alci­
là, c est^ comme un don que m'a fait la divinité, d'être à même d e biade, que réellement tu ne fusses pas un écervelé, s'il est bien vrai
reconnaître rapidement un amant aussi bien qu'un aimé10 ». que justement tout ce que tu dis de moi je le possède, et si en moi il
C est donc le désir, non du désirable, mais du désirant qui justifie existe un pouvoir grâce auquel tu deviendrais, toi, meilleur ! Oui, c'est
Lacan à prendre Socrate comme référence du désir de l'analyste p a r- cela, tu as dû apercevoir en moi une invraisemblable beauté et qui ne
delà Freud. Mais 1 analogie n'est possible que si Socrate est non seule­ ressemble nullement à la grâce de formes qu'il y a chez toi. Cette beauté,
ment expert en choses d'amour, mais surtout sujet supposé sav o ir tu l'as découverte : tu te mets dès lors en devoir de la partager avec
i8o Freud et le désir du psychanalyste Le désir de VAutre 18 1

moi et d'échanger beauté contre beauté : auquel cas ce n'est pas un ment antinomique aux idéaux du sujet, et en particulier au bien.
petit bénéfice que tu médites à mes dépens ! Loin de là : à la place Agathon est en effet l'image même de la bouffonnerie et de la futilité,
d'une opinion de beauté12, c'en est la vérité que tu te mets en devoir « l'objet le moins propre sans doute à retenir le désir d'un maître17 ».
de posséder ; et positivement, troquer du cuivre contre de l'or, tel est Cependant, c'est cette futilité même de Yéron qui désigne l'essence
ton dessein13. » des agalmata dont la brillance éclatante obture l'horreur invisible
Ainsi, de cet amour, Socrate n'est pas innocent, si c'est l'aveu qu'il de la castration.
fait de son savoir sur la vérité de l'amour qui engage l'autre dans ce Socrate sait qu'il n'a pas ce qu'Alcibiade cherche dans Agathon
faux contrat. Il fait l'âne pour avoir du son, et n'en avoue pas moins, et qu'il n'occupe cette place de l'idole qu'à cause du savoir dont il fait
au-delà de son ironie, qu'il est à la place du sujet supposé savoir. En parade. Mais cette place, il l'occupe d'autant plus qu'il ne donne, de
échange de la tromperie de la beauté, il veut la vérité ; si celle-ci était son désir, aucun signe ; mieux, ces objets que le Silène contient à l'inté­
monnayable, c'est évidemment Socrate, dont le désir est ailleurs, au- rieur de son corps ne lui seront pas cédés. L'amour d'Alcibiade est
delà des beautés, des agalmata, qui serait perdant : « Mais qui sait entièrement relativé par rapport à la stratégie que Socrate a mise en
mieux que Socrate qu'il ne détient que la signification qu'il engendre place, celle du semblant : « en faisant l'amoureux alors qu'il tient
à retenir ce rien, ce qui lui permet de renvoyer Alcibiade au destina­ plutôt le rôle du bien-aimé au lieu de celui de l'amant18 ».
taire présent de son discours, Agathon (comme par hasard) : ceci pour Les conditions de l'amour expérimental sont ici mises en évidence ;
vous apprendre qu'à vous obséder de ce qui dans le discours du psy­ elles justifient Socrate en tant que « précurseur de l'analyse19 ». Il est
chanalysant vous concerne, vous n'y êtes pas encore14. » vrai que ce label, Lacan le donne à Socrate, non sans ironie, à une
C'est en effet en tant qu'il n'est rien (ouden on15) que Socrate peut époque où il n'était pas superflu de rappeler aux analystes quel était
renvoyer Alcibiade à ses oignons, c'est-à-dire à Agathon, l'objet de le moteur du transfert : « C'est ainsi qu'à montrer son objet comme
son désir. Mais c'est aussi parce que l'analyste incarne un désir au-delà châtré, Alcibiade parade comme désirant, — la chose n'échappe pas
de tous les biens, le désir de l'Autre, qu'il peut capter le désir du sujet : à Socrate —, pour un autre présent parmi les assistants, Agathon,
Lacan, dans son séminaire sur le Désir et son interprétation, disait, que Socrate, précurseur de l'analyse, et aussi bien, sûr de son affaire
dans une terminologie très socratique : « Le désir de l'analyste est en ce beau monde, n'hésite pas à nommer comme objet du transfert,
dans une situation paradoxale. Pour l'analyste, le désir de l'Autre, mettant au jour d'une interprétation le fait que beaucoup d'analystes
c'est le désir du sujet en analyse, et nous devons, ce désir, le guider, ignorent encore : que l'effet amour-haine dans la situation psychana­
non pas vers nous mais vers un autre. Nous mûrissons le désir du sujet lytique se trouve au dehors20. »
pour un autre que nous16. » On est loin du principe d'abstinence et de Tout se passe comme si le désir de l'analyste était de permettre
la neutralité analytique. au patient de repérer au-delà des mirages de l'amour l'objet du désir
Ce transfert latéral que l'analyste doit susciter est, ici, comme dans à partir du manque de son signe dans l'Autre. « La castration, écrit
Platon, la véritable raison du transfert : ce dernier est un masque et, encore Lacan, est le ressort tout à fait nouveau que Freud a introduit
comme Freud le notait, non pas un faux amour, mais ce que l'amour dans le désir, donnant au manque du désir le sens resté énigmatique
contient de tromperie dans son essence le plus pathologique des phé­ dans la dialectique de Socrate, quoique conservé dans la relation du
nomènes normaux : c'est par procuration que l'analyste assume d'in­ Banquet21. »
carner l'idole. Il procure l'occasion d'aimer à un autre dont le désir Il apparaît enfin que la dialectique du désir pivote non pas autour
est en peine pour le dériver sur un objet, comme dit Freud, «véritable ». du savoir mais autour de l'objet : les merveilles contenues à l'intérieur
Mais alors, loin de liquider le transfert, on peut aussi bien dire que le du corps du Silène auquel Alcibiade compare Socrate n'y sont qu'en
désir de l'analyste est de l'éterniser. Le transfert serait, par essence, creux : nous voulons dire que leur présence est relative à une absence :
latéral. Mais cet « objet véritable » dont Freud accentuait l'indice de celle du désir de Socrate et très précisément le signe de ce désir, l'objet
réalité par rapport à l'objet du fantasme se présente comme foncière­ phallique : « C'est parce qu'il n'a pas vu la queue de Socrate [...],
182 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de l}Autre 183
qu'Alcibiade, le séducteur exalte en lui Yagalma, la merveille qu'il eût biade de repérer son propre désir comme étant le désir de l'Autre, le
voulu que Socrate lui cédât en avouant son désir [...]23. » désir inconscient, celui qui atteste sa division de sujet. Sa demande de
Ces objets de charme dont la brillance phallique est relative à la savoir est dénudée et remise dans l'axe du désir : « Si le transfert est ce
castration mettent donc en valeur la dialectique des désirs pour autant qui de la pulsion écarte la demande, le désir du psychanalyste est ce qui
que l'un est toujours relatif à l'autre. Mais cela ne fait qu'accentuer une l'y ramène27. »
autre dialectique, celle du désir et de l'objet dans sa dépendance, non Lorsque, dans les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse,
plus seulement au désir de l'Autre, mais à la castration. Lacan écrit que « derrière l'amour dit de transfert, nous pouvons dire
On doit noter pourtant une différence entre les objets de cette dia­ que ce qu'il y a, c'est l'affirmation du lien du désir de l'analyste au désir
lectique qui sont les objets du désir et la fonction de l'objet a comme du patient28 », on peut comprendre que l'analyste ne désire pas avoir
cause du désir : cet objet en effet n'étant pas un signifiant mais au pour objet a le patient. Désire-t-il Vêtre ?
contraire surgissant en somme aux dépens de lui par une déchéance Dans un sens, oui puisque Socrate parvient à faire passer Alcibiade
signifiante. C'est pourquoi l'analyste peut bien l'incarner une fois de l'amour à la libido par le ressort de Yagalma qu'il contient : « Dès
dépossédé du savoir. lors Yagalma de Yéron s'avère le principe par quoi le désir change la
De l'objet d'amour à l'objet du désir, la dialectique des désirs nature de l'amant. Dans sa quête, Alcibiade vend la mèche de la trom­
conduit à l'objet de la jouissance : les agalmata deviennent alors le pivot perie de l'amour, et de sa bassesse (aimer, c'est vouloir être aimé) à quoi
de ce mouvement qui conduit Lacan à accentuer non plus tellement le il était prêt à consentir29. »
désir de Socrate, qui se réduit au désir hystérique, mais l'objet. Cependant, on l'a vu, Socrate est ici le désirant (érastès) et le
rapport du maître à l'hystérique ne saurait tenir Heu de paradigme au
Socrate hystérique discours analytique. Alcibiade n'est pas un névrosé et ne craint pas la
castration. De son côté, Socrate ne veut pas la place de l'objet a, et se
On ne peut pas laisser sous silence l'énigme que constitue le désir de dérobe, comme objet, à prendre la place du semblant. Or, tant que
Socrate. C'est une des ambitions de ce travail de résoudre le problème Lacan n'avait pas fait de l'analyste un objet a — c'est-à-dire non plus
des rapports de Socrate avec l'analyse puisque c'est une orientation un signifiant mais un objet cause du désir — il y avait une grande
que Lacan suit encore au-delà des années 60. C'est en effet à Socrate homogénéité entre le désir de l'hystérique et le désir de l'analyste.
qu'il se réfère deux fois encore en 1967 et en 1970, dans sa revue Mieux, on ne pouvait parler de ce dernier qu'en référence à l'hystérie,
Scilicet™. L'accent, toutefois, a changé. Socrate est désormais inscrit de sorte que l'effet Socrate venait là à point nommé. Par contre, à
non pas tant dans le discours analytique que dans le discours hysté­ partir du moment où Lacan a théorisé l'objet a de façon à faire de
rique, en tant que c'est d'un tel discours que la « science prend ses l'analyste lui-même cet objet incarné, la question de son désir ne se
élans24 ». Socrate y est désigné comme « hystérique avoué de ce qu'il pose plus qu'en ces termes : l'analyste veut-il cette place, celle du
dit ne s'y connaître qu'en affaire de désir25 ». Si nous comparons les déchet, « ce pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre
deux discours produits par Lacan en cette occasion, nous nous aperce­ au sujet, au sujet de l'inconscient, de le prendre pour cause de son
vons que la division du sujet est, dans le discours hystérique, à la place désir30 » ?
de l'agent : $ -> Sx Ce n'est donc pas la position hystérique de Socrate par rapport à
V Alcibiade qui, à elle seule, peut justifier son inscription dans le discours
L'ironie feinte de Socrate « met le maître au pied du mur de pro­ analytique. Socrate ne fait pas pivoter, comme Freud, toute la psycha­
duire un savoir26 ». Dans un sens le désir de Socrate est un désir hysté­ nalyse « autour de l'acte génital31 ».
rique. Son désir du désir de l'Autre permet par commodité de mettre Les traits qui, selon Lacan, confèrent à Socrate une certaine parenté
Socrate dans le discours hystérique puisqu'il se dérobe à être désiré avec l'analyste sont ceux qui sont, d'ordinaire, considérés comme les
comme objet a. Au contraire, c'est comme désirant qu'il permet à Alci- attributs de la sagesse : indifférence aux affaires du monde, ce que
184 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de VAutre »«3
14. J. L a c a n , Proposition du 9 octobre ig ô y sur le psychanalyste <ie I I >oh in
Lacan appelle le renoncement au service des biens. C'est dans cette Scilicet, 1968, n° 1, p. 22.
perspective que doit être interprété le désir de mort de Socrate dans le 15. P la t o n , le Banquet, in op. cit., 2 1 9 a, p. 83.
16. J. L a c a n , le Séminaire, livre VI, le Désir et son interprétation (n>y1' i >v>)
Phédon. Pour Freud, comme nous allons le voir, la question n'est pas inédit, I er juil. 1959.
refoulée. 17 . J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 230.
18. P la t o n , le Banquet, in op. cit., 222 b, p. 89.
La question du désir de Socrate est le carrefour auquel aboutissent I9- Cf. J. L a c a n , « Subversion... », in Écrits, p. 825.
toutes ces questions : en effet, loin que la relation analytique, se déroule 20. Ibid.
2 1. J. L a c a n , «Du “ Trieb ” ... », in Écrits, p. 853.
comme une pastorale où deux désirs se déterminent l'un l'autre dans 22. J. L a c a n , «Subversion... », in Écrits, p. 825.
une bienheureuse émulation, le rôle d'un tiers va se révéler essentiel : 23. Cf. J. L a c a n , Proposition..., in op. cit., p. 22-46 ; — Radiophonie, in Scilicet,
dans l'épisode commenté par Lacan du Banquet de Platon, c'est 1970, n° 2/3, p. 89. Voir aussi Ecrits, p. 825.
24. J. L a c a n , Radiophonie, in op. cit., p. 80.
Agathon en position d'objet du désir qui tient ce rôle. 25. Ibid., p. 89 ; — cf. aussi Conférences et Entretiens dans des universités nord-
Que l'objet du désir soit donc un pivot de la relation transférentielle américaines (1975), in Scilicet, 1976, n° 6/7, p. 38.
26. J. L a c a n , Radiophonie, in op. cit., p. 89.
introduit déjà une dissymétrie des deux désirs. Mais Lacan en accen­ 27. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 245.
28. Ibid., p. 229.
tuant au cours de son enseignement cette fonction de l'objet, va aboutir 29. J. L a c a n , «Du “ Trieb ” ... », in Écrits, p. 853.
à un retournement : c'est l'analyste lui-même qui va occuper cette 30. J. L a c a n , Télévision, p. 28.
place ; dès lors, si l'analyste est délogé du lieu de l'Autre pour venir 3 1 . J. L a c a n , le Séminaire, livre VII, VÉthique de la psychanalyse, p. 347.
occuper la place de l'objet cause du désir, il n'est plus présent au champ
de l'Autre ; il y est en tant qu'il y manque et fait semblant de l'objet.
Ce retournement pose en d'autres termes la question du désir du
psychanalyste : c'est la jouissance du psychanalyste à occuper cette
place qui fait question : qu'un autre dispositif s'avère dès lors néces­
saire à en saisir l'émergence, c'est ce que Lacan à partir de 1967 a
commencé à formaliser. Ce dispositif s'appelle la passe : il vise à trans­
mettre cette expérience qui conduit l'analyste à venir à cette place.
C'est ce mouvement complexe que l'on va maintenant décrire.

NOTES

1. J. L a c a n , « Du “ Trieb ” ... », in Écrits, p. 854.


2. Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livreX I, p. 34.
3. J. L a c a n , « Intervention... », in Écrits, p. 225.
4. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 210.
5. Ibid., p. 419.
6. Nous empruntons cette expression à J.-A. Miller.
7. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 17.
8. « [...] os ouden phèmi allo épistasthai è ta érotika. » ( P l a t o n , le Banquet, in
Œuvres complètes, Paris, Les Belles Lettres, t. IV, 1962, 117 d, p. 10.
9. Cf. J. L a c a n , le Séminaire, livre V III, le Transfert (1960-1961),inédit.
10. P l a t o n , Lysis, in op. cit., t. II, 204 bc, p. 131.
11. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 229.
12. J. Lacan dit « simulacre » (cf. le texte grec).
13. P l a t o n , le Banquet, in op. cit., 2 18 e, p. 83.
XVIII

DÉSÊTRE DE L’ANALYSTE

Le désir de mort

Freud, dans sa dernière période, se réfère une fois encore au Ban­


quet1 pour donner appui à sa thèse de l'union d'Éros et de la pulsion
de mort. On peut donc tirer de ce texte bien autre chose que de plates
anticipations de l'ascétisme chrétien. Bien que rares, les textes de
Freud donnent prétexte d'une continuité de Socrate et de l'analyste.
Dans les deux cas, le signifiant de la mort est en jeu dans la définition
du désir ; le « réalisme » freudien n'escamote pas la mort comme signi­
fiant maître de l'analyse. Comme l'au-delà des phénomènes de répéti­
tion peut être considéré comme un bon critère de fin d'analyse, on est
en droit de se demander quel rapport il y a entre deux concepts de la
mort ou plutôt deux concepts de la vie, l'un orienté vers l'inertie et la
répétition, l'autre vers la mort comme principe du désir erratique,
métonymique, désir d'autre chose.
Une vie qui ne contient pas la mort comme la limite de sa significa­
tion n'a pas plus d'intérêt qu'une « série continue de beaux jours2 ».
Le désir d'immortalité qui est au cœur de la névrose obsessionnelle est
un désir de mort, au sens où, selon Lacan, l'obsédé s'identifie au maître
mort3. Certains textes de Freud sur la mort accréditent la thèse d'une
grande affinité du refoulement névrotique avec la dénégation de la
mort.
Dans « Notre relation à la mort4 », texte à bien des égards proche
d’une inspiration que rejoindra Blanchot5, Freud s'interroge sur le
i88 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de VAutre 189

rapport que nous entretenons avec la mort d'autrui, faute de pou­ deuil, quelque douloureux qu'il soit, se résout enfin de lui-même.
voir nous représenter la nôtre : « C'est que notre propre mort ne nous Lorsqu'il a renoncé vraiment à tout ce qui fut perdu [...], alors notre
est pas représentable et aussi souvent que nous tentons de nous la libido redevenue libre est capable, dans la mesure où nous sommes
représenter nous pouvons remarquer qu'en réalité nous continuons à encore jeunes et actifs, de rechercher alentour de nouveaux objets en
être là en tant que spectateur6. » remplacement de ceux qu'elle a perdus, aussi précieux ou plus précieux
Nous ne faisons pas de la mort un réel incontournable, mais un encore14. »
accident, un événement à la limite « dépouillé de tout caractère de Ce texte, Vergànglichkeit, écrit en 1915, pendant la guerre, est très
nécessité ». Or, contrairement aux épicuriens qui n'en ont pas plus surprenant en ceci qu'il met sur le même plan les désastres dévasta­
cure que d'un songe, la mort est pour Freud le réel qui donne à la vie teurs de la guerre et la perte des objets d'amour. L'intuition de Freud,
son sérieux. Pour Freud, notre vie a un sens : « La vie s appauvrit, elle ici, est que rien n'est absolument irremplaçable, qu'il n'y a pas d'objet
perd de son intérêt, dès l'instant où dans les jeux de la vie il n'est plus qui ne puisse être échangé. Ce parti pris, très réaliste, revient à admettre
possible de risquer la mise suprême, c'est-à-dire la vie elle-même7. » que la seule « valeur » à accorder aux objets d'amour réside dans la
Et contre l'adage du bon sens selon lequel « il faut bien vivre », possibilité de leur perte. Cette certitude que l'objet n'a de valeur
Freud s'appuie sur la devise hanséatique pour donner à cette nécessité : qu'en tant que substitut implique nécessairement un deuil surmonté à
Navigare necesse est, vivere non necesse8/ une portée tragique. partir d'une perte. Bien sûr, dans cet « être-pour-la-mort » que nous
Cependant, il serait étrange que Freud puisse se contenter d'une n'assumons pas, trouverons-nous des accents plus heideggeriens que
approche philosophique de l'angoisse de la mort. Si seule la mort donne dans les propos raisonnables de Freud. Mais le débat est peut-être
du prix à la vie, c'est que la beauté, le désirable sont éphémères et ne ailleurs ; il est au niveau d'une certitude. Nous savons que les choses
dureront qu'un printemps. Dans son article Fugitivité9, Freud semble sont mortelles, mais ce savoir, nous n'en voulons pas, et notre savoir
fixer en effet le prix des choses à leur nécessaire disparition : en compa­ de la mort est ainsi profondément affecté par l'inconscient comme non-
gnie « d'un ami taciturne et d'un jeune poète déjà célèbre10 », il fait savoir de la mort. Cette analyse freudienne du refus de la mort doit
objection au découragement qui envahit le poète devant la fugitivité être mise en perspective avec le refus de la féminité, soit la castration
des beautés naturelles. Peut-on jouir d'une beauté sans lendemain ? imaginaire, et ce n'est pas par hasard si Freud, après avoir noté que
Le paysage n'est qu'un semblant de vie puisque son destin est de « chacun est persuadé de son immortalité », en vient à des exemples
succomber à l'hiver. À cela, Freud rétorque : « Je ne puis me résoudre où la relation à la femme devient le critère de ce savoir sur la mort16,
ni à contester la fugitivité universelle, ni à exiger une exception pour plutôt un flirt qu'un « amour réel » dont la perte serait trop cruelle.
le beau et l'accompli. Aussi m'élevai-je contre les assertions pessimistes Nous pourrions nous étonner que Freud fasse dépendre la valeur
du poète, quand il disait que la fugitivité de la beauté en comportait érotique de nos attachements de ce seul signifiant de la mort. Mais ce
une dévalorisation11. » E t il ajoute : « La lim itation de nos possibilités serait ignorer qu'une telle construction implique nécessairement le
d'en jouir en rehausse le prix12. » signifiant de la beauté. Cette amputation de l'Autre que recèle toute
Non seulement ce petit texte nous donne une indication précieuse beauté en tant que périssable est un des noms de la castration. Au
sur le rapport de l'analyste à la m ort, en corrigeant le prétendu pessi­ fond, jouir de la vie, comme dit Freud, et accepter la mort est un cliché
misme freudien, mais encore il conduit à une appréciation différente de philosophique qui requiert une démonstration. Comme par ailleurs
la « mélancolie » poétique. La tristesse que suscite la « fugitivité » est Freud fait de l'angoisse de mort un « analogon de l'angoisse de castra­
l'expression d'un deuil ; la projection dans la nature d'un deuil subjec­ tion16 », il devient clair que le deuil doit être conçu comme acceptation
tif, l'expression d'une impossibilité à terminer ce deuil. Selon Max de celle-ci chez l'Autre. La nature vaut comme analogon de l'Autre,
Schur qui cite ce passage, « toute cette beauté donne à ces deux esprits bien périssable parce que la beauté est le fugitif par excellence.
sensibles un avant-goût de deuil contre lequel ils se révoltent13 ». C'est Le refus du deuil coïncide avec le refus de la castration de l'Autre.
pourquoi les arguments de Freud sont sans valeur sur eux. « [...] le On voit que la relation à la femme et le refus de la féminité donnent la
igo Freud et le désir du psychanalyste Le désir de VAutre 191

clef de la mélancolie en tant que deuil impossible. À cet égard, la


psychanalyse constitue une constante remise en cause de notre attitude L'analyste objectivé
à l'égard de la mort. Et pourtant il serait temps de « confesser la
vérité17 » et de prendre pour adage : « Si vis vitam, para mortem. Si tu Freud attendait d'une fin d'analyse une vacillation de l'être qui
veux supporter la vie, organise-toi pour la mort18. » n'est autre que l'assomption de la castration symbolique. L'analyste,
Sans doute, ce rappel à Tordre de la vérité la plus radicale n'est-il chez Freud, est supposé avoir fait son deuil de l'être, et le patient est
pas à prendre au sens d'une exigence que la « raison » imposerait. Bien invité à le rejoindre en ce lieu.
au contraire. C'est plutôt la jouissance qui rappelle à l'ordre. Être déjà L'utilisation par Lacan de la formule désir de l'analyste ne renvoie
mort ne convient pas au surmoi, qui pousse au jouir19. pas toujours à une position subjective, et des différences notables
Lorsque Freud, lui, dit que les pulsions sont essentiellement conser­ apparaissent d'un texte à l'autre. Sans en faire le tour, il faudrait
vatrices et visent à rétablir un état antérieur, c'est pour inclure les cependant préciser comment Lacan s'engage dans la question ouverte
pulsions sexuelles dans ce régime et faire des pulsions de mort le prin­ par Freud.
cipe qui domine toute la vie pulsionnelle, au-delà du principe de plaisir Dans les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan
qui force nécessairement la limite du vivant. lève le voile qui rendait mystérieux jusque-là le « lien du désir de
Le désir du psychanalyste est comparable à cette voix de l'incons­ l'analyste à celui du patient24 ». Cette rencontre est logique ; point
cient, voix basse « mais insistante et qui dit toujours la même chose20 ». n'est besoin de distinguer deux désirs relatifs à deux individus. La
Est-il sans rapport avec ce réel de la pulsion de mort, qui insiste en structure de discours n'implique qu'un sujet : le sujet supposé savoir.
silence, sans relâche ? Pour elle, il n'y a ni jour ni nuit : « Les pulsions Aussi suffit-il d'ajouter à ce savoir la signification qu'il contient pour
de mort, en revanche, écrit Freud à la fin de Au-delà du principe de construire le désir du psychanalyste : cette signification à laquelle le
plaisirf paraissent accomplir leur travail sans qu'on s'en aperçoive21. » patient est suspendu implique l'analyste dans le transfert en ceci qu'il
Cette formule, à bien des égards, convient à l'analyste, dont la position peut la donner ou la refuser, mettant à nu la toute-puissance du désir
de cadavérisation rend présent le signifiant de la mort, comme Autre de l'Autre.
absolu. Aussi Lacan décolle-t-il la fonction du sujet supposé savoir, trans­
D'autre part, si le silence est une parole qui ne dit rien, bien des phénoménale, de la personne même de l'analyste, qui ne saurait s'y
formules qui conviennent au surmoi seraient applicables à la présence identifier : « Il est supposé savoir ce à quoi nul ne saurait échapper,
de l'analyste. Symbole des symboles, il a en effet la propriété de tuer dès lors qu'il la formule — purement et simplement, la signification.
la chose même, indiquant par là la limite du signifié à l'horizon de toute Cette signification implique bien sûr — et c'est pourquoi j ’ai fait
parole22. Enfin, ce symbole des symboles ne saurait qu'indiquer une d'abord surgir la dimension de son désir — qu'il ne puisse s'y refuser26. »
place désormais vide, celle du phallus, qui déchoit comme signifiant de Il y a même antinomie entre le savoir et la vérité. L'effet de vérité
l'analyste tout-puissant et se réduit à l'objet a. qu'il s'agit de produire annule cette fonction même : « Ce point privi­
On ne s'étonnera donc pas de rencontrer dans un texte de Lacan légié est le seul auquel nous puissions reconnaître le caractère d'un
dont la dernière page est tout entière consacrée à la mise en évidence point absolu sans aucun savoir. Il est absolu, justement, de n’être nul
du désir de Freud, cette connexion du signifiant du désir, le phallus, savoir, mais le point d'attache qui lie son désir même à la résolution
avec le logos qui divise le sujet et le réduit au manque à être23. Com­ de ce qu'il s’agit de révéler26. »
ment l'analyste supporte-t-il cette amputation ? Tant que l’opération analytique est liée au sens et à la signification,
la fonction du désir de l'analyste est incontournable.
Mais cette théorisation ne s'efface-t-elle pas à la lumière des déve­
loppements que Lacan a apportés à cette question après 1964 ? Son
séminaire l'Envers de la psychanalyse27 opère un bouleversement tel
192 Freud et le désir du psychanalyste I x désir de TA utrr

de la représentation du couple analysant-analyste qu’il n'y a plus de ment que de ce qui, dans le passé, s V\i apprit H i r u n n u i ” h'« i«
place pour le « sujet » analyste. L'analyste étant appelé à incarner à savoir ce qui commande le renoncrmrnt <lr I .umI\ i* * • lu 1• ♦ -
l'objet a, on a désormais affaire à un seul sujet, qui est le sujet même selon ses mérites, soit son renoncement à la justu « <lin|iiluiiiv*
du fantasme ($ 0 à) ) si l’analyste vient à la place de cet objet, la En outre, la promotion de l’objet a à la plat < <lu <m U m i .!* ■r . »
question de son désir dévient solidaire du passage de l’analysant à lifie l’analyste à vouloir représenter un sujet. Sa fonction m|*i< « ni .
l’analyste. Cette place, la désire-t-il ? Et que se produit-il au cours tive tombe en ruine : c’est le désêtre de l’analyste en tin <!<• <u n |.»i «jim
d’une cure pour que ce franchissement se fasse, à partir duquel un aucun signifiant ne vient le représenter. C’est là une abjection qui |»«» <
analysant en vient à occuper cette place ? la question, non plus tellement du désir de l’analyste en tant qnr
On voit la différence entre une position subjective, c’est celle de «pivot de la cure », mais celle de son « aspiration » à venir occuper cet te
Freud, et la position « objectale » dans laquelle s’engage Lacan. Pour place. D’où, sans doute, l’alternative, que laisse Lacan aux analystes,
Freud qui définit l’analyste « objectif » et non « objectivé », le signifiant d’être ou saint ou escroc.
de l’analyste existe, aussi divisé et aliéné qu’il soit, au point que cette Il y a une consonance entre la dernière définition de l’analyste
aliénation subjective définit sa fonction. L’analyste représente un sujet, par Lacan et l’accent mis sur l’abjection de la pratique analytique.
c’est ce qui permet le transfert. Le désir de l’analyste est donc natu­ L’analyste à la place du semblant est un défi à la logique du signifiant,
rellement suscité par cette structure intersubjective. On peut saisir mais pas à la logique du fantasme. Il y a, en effet, une antinomie entre
la logique qui commande le passage d’une telle formule à celle que la fonction de l’objet a et l’être de l’analyste ; cet objet, il ne saurait
Lacan emploie dans sa Proposition du 9 octobre içôy28, et plus nettement l’être34.
encore en 1970 dans Radiophonie29. C’est ce qui rapproche la question de l’analyste de celle du maso­
Dans les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Lacan chiste, mais jusqu’à un certain point seulement. En effet, le maso­
met en évidence l’opération analytique comme visant à maintenir chiste est celui qui sait qu’il n’y a pas d’autre jouissance que celle du
la distance entre l’idéal et l’objet du désir, le I et le a30. Or, l’analyste corps, d’un corps découpé par les objets partiels. Le a est son Dasein.
incarne cet idéal ; il veut donc obtenir la fin de cette idéalisation : il En revanche, l’analyste ne saurait s’assurer d’aucune consistance
doit vouloir déchoir « pour être le support de Va séparateur31 ». ontique au prix d’une soumission à la jouissance de l’Autre, qui en
Le principe que Lacan promeut à cette époque repose sur le refus principe, pour lui, n’existe pas. L’opération rejette le psychanalyste
radical de toute identification à l’analyste. dans le désêtre. « Ce que le " je ne pense pas ” de l’analyste exprime,
L’espace analytique ne s’ouvre cependant qu’à une condition : c’est cette nécessité qui le rejette dans le désêtre35. »
c’est que l’analyste, comme sujet, vienne à la bonne place. De cette C’est la fin de l’analyste « sujet ». Lacan a ainsi décollé le désir de
place, rien n’indique que sa jouissance trouve son compte puisqu’il a, Freud de l’objet a, mais l’aspiration à venir occuper cette place fait
comme ego, à disparaître. Au-delà du narcissisme donc, et à l’opposé problème.
de toute position de maîtrise, le désir du psychanalyste est une fonction En tant que tout analyste répète l’acte de Freud sans aucune autre
qui opère et non une modalité de la pulsion. garantie d’être tel sinon par la transmission de son désir, on peut dire
C’est le renoncement auquel Freud s’est soumis. Il souligne la qu’il n’y en a qu’un, celui de Freud. Encore faut-il remarquer que
difficulté qu’il y a à s’y tenir, à être, paradoxalement, celui qui renonce c’est sur un mode hystérique que ce désir se transmet, qui n’exclut pas
à user du pouvoir imaginaire qui lui est donné32. le narcissime des petites différences. C’est ce que Lacan note en 1964 :
Il n’y a pas deux désirs comme il n’y a pas place pour deux objets, « Que savons-nous de tout cela ? — si ce n’est qu’au gré des flottements
si l’analyste n’est pas dans la cure comme un sujet mais comme l’objet dans l’histoire de l’analyse, de l’engagement du désir de chaque ana­
du fantasme d’un autre. Dès lors, comme objet a polyvalent et fonc­ lyste, nous sommes arrivés à ajouter tel petit détail, telle observation
tionnant au gré de chacun des sujets, quel désir le soutient lorsqu’il de complément, telle addition ou raffinement d’incidence, qui nous
supporte cette amputation ? « On ne saurait mieux le situer objective­ permet de qualifier la présence, au niveau du désir, de chacun des
194 Freud et le désir du psychanalyste Le désir de l'Autre

analystes. C’est là que Freud a laissé cette bande, comme il dit, qui
le suit36. »
Lacan, lui, a tenté de soustraire le désir de l’analyste à ses origines
NOTES
hystériques. Tant qu’on se représente le désir de l’analyste sur le
modèle de l’intersubjectivité, on ne peut le définir que comme désir
de l’Autre. Avec Lacan, on est passé d’une question à une autre : 1. S. F r e u d , Au-delà du principe de plaisir, in op. cit., p. 106 et 107, noir 1
« Il n’y a pas seulement ce que dans l’affaire l’analyste entend faire — La pulsion de mort apparaît chez Socrate sous la forme épur<V <l« i.»
de son patient. Il y a aussi ce que l’analyste entend que son patient demande de mort, la « tendance suicide » ; autre aspect de la perfrt tion
hystérique notée plus haut. Voir également la conférence de J L a c a n ,
fasse de lui37. » Joyce et Paris, in Actes du Ve symposium international James Joyce,
Si l’analyste conduisait la cure jusqu’au point de vouloir sa propre 16-20 juin 1978, publication de l’université de Lille-III, p. 13-17.
2. G œ th e, cité in S. Freud, M alaise..., op. cit., p. 21.
déchéance comme objet a, un déplacement de la question aurait lieu. 3. Cf. J. L a c a n , « Fonction et champ... », in Écrits, p. 314.
Mais Lacan tient pour énigmatique le désir d’un analyste à venir 4. S. F r e u d , Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort (1915), in Essais
de psychanalyse, chap. n : « Notre relation à la mort », p. 26-40.
occuper une place qui n’a ni les charmes ni les délices de la jouissance 5. Cf. M. B la n c h o t , VEspace littéraire, Paris, Gallimard, 1955.
masochiste. C’est la raison de la formule des Quatre Concepts fonda­ 6. S. F r e u d , Considérations actuelles..., in op. cit., p. 26.
7. Ibid., p. 28.
mentaux de la psychanalyse : « Le désir du psychanalyste n’est pas un 8. Ibid.
9. Cf. S. F r e u d , Ephémère Destinée, in Résultats, Idées, Problèmes, t. I, p. 233.
désir pur38. » 10. Max Schur, qui cite ce passage, suppose avec Herbert Lehmann qu’il s’agit
Cette place qui n’est pas désirable, le psychanalyste pourtant la de Lou Andreas-Salomé et Rilke (cf. M. S c h u r, la M ort dans la vie de
désire. Quelle logique permet-elle de penser ce paradoxe ? Freud, Paris, Gallimard, 1975, p. 363).
1 1 . Ibid.
Il faut poser que le psychanalyste répugne à venir à cette place 12. Ibid.
à laquelle son acte pourtant va le fixer. C’est à ce contexte qu’on rap­ 13. Ibid., p. 364.
14. Ibid., p. 236.
portera cette assertion de Lacan : « Le psychanalyste a horreur de son 15. Cf. S. F r e u d , Considérations actuelles..., in op. cit., chap. n, p. 26 sq.
16. S. F r e u d , Inhibition, Symptôme et Angoisse, op. cit., p. 53.
acte.39 » 17. S. F r e u d , Considérations actuelles..., in op. cit., p. 40.
Bien fait pour remettre à leur place les aspirations idéalistes qui 18. Ibid.
feraient précéder l’acte par un appel irrésistible de la vérité, ce chiasme 19. « Seule la mort est pour rien », note S. F r e u d , dans le Clivage du moi dans
le processus de défense (1938), in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, p. 284.
entre désir du psychanalyste et horreur de l’acte implique au contraire 20. S. F r e u d , VAvenir d'une illusion, op. cit., p. 77.
l’existence d’une discontinuité entre ce que l’analyste peut soutenir 21. S. F r e u d , Au-delà du principe de plaisir, in op. cit., p. 114.
22. Cf. la conférence de J. L a c a n à la Société française de psychanalyse, le
de son acte et du motif particulier qui en répond pour chacun. Symbolique, l’Imaginaire et le Réel, le 8 juil. 1953, annoncée. dans la
Aucune solution de continuité n’existant pourtant du désir à l’acte, Psychanalyse, 1956, n° 1, p. 288, inédite.
23. J. L a c a n , « L a direction... », in Écrits, p. 642.
solution qui ferait précéder logiquement cet acte par l’examen de ses 24. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 229.
motifs, c’est donc un dispositif entièrement nouveau qui est requis 25. Ibid., p. 228.
26. Ibid.
pour saisir en chaque cas le virage subjectif qui a conduit un analysant 27. J. Lacan, le Séminaire, livre XVII, l’Envers de la psychanalyse (1969- 1970) ; - cf.
à occuper la place de l’analyste. aussi Radiophonie, in op. cit., p. 55 à 99.
28. J. L a c a n , Proposition..., in op. cit., p. 14.
Là est la limite de ce que le dispositif de la cure peut en transmettre 29. J. L a c a n , Radiophonie, in op. cit., p. 55.
et c’est à l’extérieur de la cure analytique qu’on trouvera, ou non, la 30. J. L a c a n , le Séminaire, livre XI, p. 245.
31. Ibid. — On notera que même dans ses écrits les plus activistes, Freud sou­
logique qui y préside. Ce dispositif est la passe40. ligne l’antinomie de la position analytique avec l’identification à un idéal.
Ainsi écrit-il : « Si tenté que puisse être l’analyste de devenir l’éducateur,
le modèle et l’idéal de ses patients, quelque envie qu’il ait de les façonner
à son image, il lui faut se rappeler que tel n’est pas le but qu’il cherche
à atteindre dans l’analyse. » (S. F r e u d , Abrégé de psychanalyse, op. cit.,
P. 43.)
196 Freud et le désir du psychanalyste
32. « Celui qui a la puissance en partage a de la peine à n’en point faire usage. »
(S. F r e u d , l ’Analyse avec fin et l’Analyse sans fin , op. cit., p. 264.)
3 3 . J. L a c a n , Télévision, op. cit., p. 28.
34. J. L a c a n , De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité (1967)» i11 Scilicet,
1968, n® 1, p. 59.
35. Ibid., p. 58.
36. J. L a c a n , le Séminaire, livre X I, p. 145-146.
37. Ibid., p. 145.
38. Ibid., p. 248.
39. J. L a c a n , Lettre au journal « le Monde », 26 janv. 1980, in Ornicar ? n° 20/21,
p. 13 .
40. Sur ce problème, trop vaste pour être abordé ici, on lira J. L a c a n , Propo­
sition..., in op. cit., p. 14 à 30 ; — et aussi J.-A . M i l l e r et alii, « Sur la
passe », in Ornicar ? 1977, n° 12/13, p. 103 à 142.
CONCLUSION

En partant de la conception formulée par Lacan du désir du psy­


chanalyste comme « pivot de la cure », nous nous sommes efforcé d en
retrouver trace dans le désir de Freud lui-meme.
La définition du désir du psychanalyste toutefois nous laisse sur
une aporie : au fil des différents chapitres, nous avons tenté de le cerner
plutôt que de le nommer. Comme ce qu’il en est pour les rêves, ce désir
n’a pu qu’être inféré, induit, parfois déduit. Toujours entre deux signi­
fiants, il est toujours désir d’autre chose. Qu’il nous suffise de rappeler
que ce désir a été construit avec des pièces et des morceaux destinés
aussi bien à d’autres usages.
L’essentiel était de montrer qu’à tenir la psychanalyse pour « une
élucubration de Freud », comme le dit Lacan, on ne la réduit pas pour
autant à l’arbitraire d’un seul. Une transmission s’est faite dont
témoigne la horde que Freud a engendrée du seul désir qu’il avait pour
« la cause ».
La promotion de ce concept par Lacan est due à ceci que le lien
des analystes entre eux fait problème. Il a fallu une référence au désir
de Freud pour rendre raison du fait que la psychanalyse se transmette.
À Socrate on doit d’avoir une âme ; à Freud on doit d’avoir un incons­
cient. Pour la raison que de « l’inconscient en exercice » dont relève
l’hystérie, Freud a fait lien social. Il a mis la psychanalyse en acte, de
reconnaître le désir hystérique et d’en faire ainsi un discours dans
lequel désormais lui-même s’est trouvé impliqué comme sujet.
En effet, c’est l’hystérique qui met à nu le parasitage de la vie
sexuelle par l’inconscient. Dès l’origine, elle conduisait Freud comme
Freud et le désir du psychanalyste Conclusion

par la main, guidant son désir de savoir vers ce qui dans la vie sexuelle Le désir du psychanalyste n'est pas pur amoui pmii l lm nu • m *»«
fait traumatisme. Sa passion de l'origine, sa recherche d'un réel qui Il participe nécessairement de cette ambiguïté qui fait <jur l< |* \ , h m .
troue le fantasme, de la scène primitive de YUrvater donnaient raison lyste tient son savoir en horreur chaque fois qu'il répond pai «>n .n h
à l'hystérique pour qui le désir de l'Autre fait loi. Des Études sur à celui qui veut « savoir la vérité ». Chez Freud, nulle religion non plu
Vhystérie au Malaise dans la civilisation, Freud aura été la dupe du du désir à jamais contrarié par la civilisation. C'est un fait. Pourtant,
désir hystérique, traçant dans la théorie le chemin qu'il comptait Freud n'a pas aimé la psychanalyse à la folie et on a vu à quel point
faire parcourir à ses malades. le désir de l'analyste échappait à la loi du plaisir.
Cette origine, sans doute, aurait pu être fatale à la découverte. À partir du moment où le désir d'interpréter s'émousse chez Freud,
En voulant « lever le refoulement », de son propre aveu, Freud s'expo­ où sa passion du signifiant vient trouver son point de butée dans la
sait dès l'origine de la psychanalyse à un risque : aboutir à une pulsion de mort et la résistance thérapeutique négative, c'est à l'au-
technique qui ferait du dévoilement de la vérité et de la mise au delà du désir qu'on doit se référer.
jour d'un secret le tremplin d'une nouvelle vision du monde. Tel n'a Lacan a fait le pas qui fait basculer le désir de l'analyste du côté
pas été le cas. de la jouissance. À partir du moment où l'analyste n'est plus en position
Freud a échappé à la séduction qu'exerçait déjà sur d'autres le de sujet mais d'objet, le problème en effet se déplace de la cure à un
« mystérieux inconscient ». Parce qu'il a suivi l'hystérique jusqu'au autre dispositif. Autant c'est le dispositif de la cure qui implique le
bout, il n'a pas cédé à l'ivresse du sens sexuel, grâce à quoi il a pu faire désir du psychanalyste, autant c'en est un autre qui doit rendre
entrer le discours analytique dans la science, donnant en dernier res­ compte du fait qu'un analyste s'installe à cette place de l'objet. Lacan
sort au réel et au hasard le pas sur l'herméneutique. Ce qu'en effet il a a institué précisément ce dispositif de la passe pour que quelque chose
nommé « pulsion de mort » fait limite à la jouissance du sens en pour­ se transmette de ce virage subjectif qui au cours d'une cure entraîne
suivant jusqu'au bout le savoir qu'il faut produire pour ne pas faire cette mutation.
dépendre la psychanalyse de la seule cause phallique. Seuls les résultats acquis dans et par cette expérience permettront
Il s'ensuit que les passions de Freud ne tombent pas dans les de renouveler la question du désir du psychanalyste. On sait que Lacan
carreaux que le philosophe a tracés : le vrai, le beau, le bien. Le désir jeta dans cette entreprise ses dernières forces.
de vérité qui caractérise l'éthique freudienne, l'éthique du bien-dire,
se heurte à la passion de l'ignorance que la clinique met en évidence
contre les tenants naïfs de la croyance à un Wissentrieb. Freud évitait
à ses patients le « sadisme de la vérité », et refusait de leur « jeter
brusquement à la tête les secrets que le médecin a devinés ». Partisan
de l'adage selon lequel toute vérité n'est pas bonne à dire, il n'était
pas comme Zola, qu'il admirait tant, un fanatique de la vérité. Et, s'il
espérait voir arriver, comme il le dit dans ses Nouvelles Conférences,
« la dictature de la vérité », c'était pour faire pièce à l'interdiction de
penser que résume pour lui le discours de la religion.
De même, il n'est d'autre bien que celui qui permet de payer le prix
pour accéder à l'objet du désir, toute trahison à cet égard faisant
ravage chez le parlêtre. Enfin, séparant la vérité du désir de toute
collusion avec l'idéal, Freud ne lui prêtait aucun des ornements de la
beauté, laquelle n'habille que l'horreur de la mort. Ce qui lui a évité
de se laisser fasciner par les splendeurs de l'inconscient.
B IB L IO G R A P H IE

1. Textes de S. Freud cités


Aucune bibliographie des textes de Freud sur le désir du psychanalyste n’est possible,
Freud n’ayant jamais abordé explicitement cette question. Le choix de textes que nous
avons fait est arbitraire et relatifà la méthode de lecture explicitée dans notre avant-propos.
Nous sacrifions à l’usage en citant dans l’ordre chronologique les œuvres de Freud sur
lesquelles ce travail s’est appuyé. Nous nous sommes servis de la traduction française
lorsqu’elle existe, parfois corrigée par nous ; quant aux textes non publiés en français, nous
renvoyons aux Gesammelte Werke (G. W.). (Nous indiquons à gauche la date de rédaction.)

1887-
1902 Lettres à W. Fliess, in la Naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1956, p. 45-
305 ; - Londres, Imago Publishing, 1950.
1893-
1895 Études sur l’hystérie, en coll. avec J. B re u e r, Paris, P.U.F., 1967 ; - G. W., I,
p. 81-98.
1895 Esquisse d’une psychanalyse scientifique, in la Naissance de la psychanalyse, Paris,
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SCHUR (M.), la Mort dans la vie de Freud (1972), Paris, Gallimard, 1975.
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5. O u v ra ge s collectifs
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cours inédit.
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TAB LE

A v a n t-p ro p o s ................................................................................ 13
Avant-propos de la seconde é d itio n .............................................. 1

P r e m iè r e p a r t ie

DE L H YSTÉRIQ U E AU D ÉSIR DE FREUD

I. L'acte analytique de F r e u d .......................................... 19


II. La mainmise sur l'inconscient..................................... 25
III. Entre deux passions : le réel et lesignifiant............... 35
IV. Le transfert de F r e u d .................................................. 45
V. Le cas F r e u d ..................................................... ... 57

D e u x iè m e p a r t ie

LA PASSION DE L ’ORIGINE

VI. Le désir du vrai en q u e stio n .......................................... 67


VII. Vérité et c e rtitu d e ......................................................... 81
VIII. Le réel à rejoindre dans les « constructions » . . . . 91
IX. La fouille freudienne et le désirde l'archéologue . . . 105
X. La paranoïa r é u s s ie ..................................................... 113
XI. Le mythe freudien.......................................................... 119
T r o is iè m e p a r t i e

L'ÉTHIQUE FREUDIENNE

XII. L'éthique du d é s ir ........................................................ 129


XIII. Stratégie et ta c tiq u e .............................. ...................... 137
XIV. Les idéaux de l'a n a ly s te .............................................. 147
XV. Malaise du d é s ir............................................................. 157

Q u a t r iè m e p a r t i e

LE D ÉSIR DE L'AU TRE

XVI. Action du psychanalyste.............................................. 167


XVII. Le désir de Socrate......................................................... 177
XVIII. Désêtre de l'analyste..................................................... 187

Conclusion.................................................................................... 197
Bibliographie........................................................................ ... . 201

ACHEVÉ D ’IMPRIMER P A R N O R M A N D I E R O T O IMPRESSION S A À M *NH Al


1996.
D É P Ô T L É G A L :J A N V I E R 25706
N° (h 2112)