Vous êtes sur la page 1sur 348

PRÉFACE

François Dagognet
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 9 à 11
ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-racialise---page-9.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
PRÉFACE
François Dagognet1

Il sera difficile de trouver, avec le corps, un thème aussi central (l’unité


déjà) et divers (la pluralité en lui) – deux trajectoires opposées qui se
recoupent.
D’abord, – première caractéristique – les parties se réciproquent les
unes dans les autres, ce qui leur évite la séparation, tout en les maintenant
différentes, voire même éloignées. Ainsi le neurologue commence à lire le
désordre cérébral à l’extrémité des orteils (le fameux signe de Babinski).
Cette répercussion prouve l’unicité qui traverse les organes.
De plus le corps, parce que vivant, n’est pas soumis aux règles de
l’inertie, notamment l’une des plus élémentaires, l’invariabilité, il ne cesse
d’osciller. Ainsi la constante glycémique connaît des écarts. C’est pourquoi
on ne manquera pas d’opposer la normalité (uniformisante) et la normati-
vité qui n’est pas enfermée dans un chiffrage immuable. Le paradoxe veut
même que le corps normalisé ne puisse pas souffrir les changements du
milieu et s’avère donc « malade », du fait de sa limitation.
Enfin, dans ce corps, nous n’observons pas une somme d’appareils
ou d’organes, mais, notamment chez les plus évolués, nous remarquons
l’existence d’un Axe central (la colonne vertébrale) et en son milieu, une
dépendance directe du cerveau qui se prolonge, la moelle épinière, un centre
second qui règle la fonctionnalité de ce qui l’entoure (à travers le réflexe).
9
Partout, nous sommes mis en présence d’une Architecture à nulle autre
pareille : la totalité répandue dans les parties, une relative instabilité (à l’op-
posé de « l’être là ») et aussi une hiérarchie des plans et du fonctionnement
– pour rappeler les trois caractéristiques qui originalisent le vivant.

Cornor.indd 9 22/08/07 11:06:16


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Il nous faut aller plus loin, dépasser le cadre précédent, trop général.
En effet, le corps nous semble relever moins du factuel que de l’historique.
Il témoigne en faveur de l’existence qu’il a connue. Aucun ne ressemble à
aucun autre. Il nous faudra recueillir les multi-différences qui singularisent
chacun, depuis les moins informantes jusqu’aux plus significatives – telles
les implantations, les indices, les reliquats, les stigmates. Hier on écrivait
sur des parchemins (la peau d’animal), aujourd’hui on apprend à lire sur le
cutané les drames et même les ineffaçables blessures.
La biologie a limité les bénéfices de cette herméneutique corporelle.
Elle soutient que l’essentiel de ce qui nous constitue vient de l’hérédité.
On ne manque pas d’en appeler aux vrais jumeaux, eux-mêmes répétitifs
(même genre, même style, mêmes particularités). Mais l’anthropologie nous
a appris que, si les deux nouveau-nés sont séparés l’un de l’autre dès leur
naissance et qu’ils sont élevés dans des milieux différents, la ressemblance
tant physique que psychique cessera. On croyait le corps prédéterminé,
alors qu’il continue à inscrire en lui le Monde dans lequel il a vécu.
Autre théorie, contestable à nos yeux : le corps dépendrait, pour sa
formation même, du code génétique, de l’ADN et de sa succession réglée
autant qu’individualisée. Il faudrait reconnaître une écriture basique, dis-
tincte des constructions protéiniques qui en résulteraient. Nous doutons de
cette vue, par quelque côté réductrice, parce que le corps recommencerait
l’alphabétique (un nucléique enfermé dans le noyau des cellules, sorte de
coffre-fort où serait logé le secret de notre constitution).
On ne tient alors aucun compte du mouvement inverse, celui d’un
organisme qui évolue ouvert et subit des à-coups qui pourraient modifier
le code premier (les lettres). Nous devons desserrer l’étau qui limite la
génétique. Ainsi on connaît depuis environ quinze ans le gène déficient,
à l’origine de la mucoviscidose, mais la thérapie qui devrait guérir cette
maladie n’a pas encore vu le jour. La raison pourrait venir de ce que les
gènes se correspondent et n’interviennent pas isolément, ainsi que l’opéron
10
le laissait entrevoir.
La vie – et donc le corps-parchemin – ressemble à un texte en train
de s’écrire. La faute d’orthographe toujours possible – surtout celle qui ne

Cornor.indd 10 22/08/07 11:06:17


Préface
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
concerne qu’une seule lettre – compte moins que le récit personnel qui
dépasse la simple littéralité.
Le corps, trop vite emprisonné dans ses traits, nous semble vite con-
duire à une conception intolérable : afin de donner plus de force à l’altérité
qui tournera vite en infériorité, on croit voir, dans la simple physionomie,
les traits d’une quelconque médiocrité. On recommence la crânioscopie,
allant jusqu’à imaginer le texte gravé sur les os et notamment sur ceux de
la tête.
Finalement, le corps souffre d’une sorte d’antinomie, ce qui explique les
dérives : d’une part, il ne peut pas être modifié facilement ; nous observons
en lui de l’ennui, de l’indéracinable, à tel point qu’on espérait le connaître,
même s’il ne se manifeste pas. D’autre part, nous le voyons surtout servir
de témoin des événements qu’il a subis et dont il conserve la trace.
À la fois le déterminisme et la liberté emportent avec eux le corps dans
la bivalence et on conçoit aisément les dangers qui peuvent en découler.

Le 16 août 2006

Notes et références
1
Université Paris Sorbonne Nouvelle

11

Cornor.indd 11 22/08/07 11:06:17


AVANT-PROPOS

Gilles Boëtsch, Christian Hervé et Jacques J. Rozenberg


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 13 à 18
ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-13.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
AVANT-PROPOS
Gilles Boëtsch1, Christian Hervé2, Jacques J. Rozenberg3

Le corps est un objet à la fois complexe et pluriel. Pourtant, ce n’est que


récemment qu’il fait partie des préoccupations des sciences de l’Homme
et de la Société. Si les sciences médicales ont fait du corps humain leur
principal objet de recherche, c’est dans une perspective clinique et théra-
peutique, cultivant un intérêt particulier pour le corps pathologique. De
leur côté, les humanités se sont surtout intéressées à la nature humaine
mais peu au corps de l’Homme. C’est peut-être finalement l’anthropologie
physique – en voulant saisir l’inscription de cette humanité et de ses diffé-
rences dans le biologique – qui a ébauché les prémices de la construction
d’une anthropologie du corps, avec des savants comme Paul Broca4, Paul
Topinard5 et Charles Letourneau6. Cette construction s’est poursuivie
avec le projet de l’anthropologie biologique qui visait l’étude des variations
biologiques diachroniques et synchroniques chez l’homme, en cherchant
à expliquer les différences biologiques et surtout morphologiques obser-
vables au sein des différentes populations humaines, à l’aide de facteurs
autres que ceux de l’hérédité et de l’atavisme7. En un mot, l’anthropologie
du corps poursuit des recherches sur les transformations morphologiques
corporelles, prenant en compte l’effet du temps (évolution) et celui de
l’espace (diversité). Elle doit s’intéresser plus particulièrement aujourd’hui
au rôle des facteurs culturels (comme la technologie) qui sont devenus
les véritables moteurs de l’évolution humaine. Le corps de l’homme n’est
13
plus gouverné de manière univoque ni par son âme, ni par ses gènes, mais
par un ensemble que nous nommons le « bioculturel », qui constitue une
interface entre le biologique et le culturel senso largo. Si une telle inter-
face représente le propre du corps humain, puisque la lecture biologique

Cornor.indd 13 22/08/07 11:06:17


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
du corps rend visible son principe d’organisation, elle risque néanmoins
d’oublier l’expérience du corps propre8.
La seconde moitié du XXe siècle avait élaboré l’idée selon laquelle, si
le corps appartenait au domaine des sciences biologiques, les « corps »
possédaient aussi une histoire, une sociologie et une anthropologie9.

Les représentations corporelles ne sont pas de simples reflets de la


réalité naturelle, mais aussi des productions culturelles qui traduisent le
réel au gré des changements de mentalités. La prise en compte systémati-
sée d’une telle distinction permet, par le biais de l’interdisciplinarité, une
remise en cause radicale des notions de norme, de stigmate et de «race».
Et c’est précisément la lecture croisée entre d’une part, l’analyse historique
des corps, perçus aussi bien d’un point de vue individuel que collectif, et
d’autre part la reconnaissance et la compréhension d’invariants corporels
(bioculturels) comme la croissance et le vieillissement, la santé et le pa-
thologique, la naissance et la mort, qui permet de préciser la nature des
variations déterminant les différents construits corporels10.
Il convient de poser la question suivante : que peut nous apporter la
réflexion sur le corps, ses représentations, les signes et les symptômes
qu’il véhicule ? En quoi cette réflexion sur le sens même que nous attri-
buons à ces thèmes est-elle importante ? Ne serait-il pas utile, comme le
propose Jean-Marc Ferry, de dissocier plusieurs étapes fondamentales :
la narration, l’interprétation, l’argumentation, stades auxquels il ajoute la
reconstruction11 ? À ces différents stades semblent correspondre autant
de types de normativité. Des récits édifiants et typiques caractérisent le
stade de la narration, des conseils et préceptes celui de l’interprétation, des
droits et une référence à l’universel celui de l’argumentation et enfin, des
procédures discursives celui de la reconstruction. Concernant par exemple
le discours médical, pouvons-nous obérer l’un ou l’autre de ces stades, dans
notre société devenue multiculturelle ? Le discours médical sur le corps,
14
tout comme ceux du praticien et du patient, font référence au corps propre
vécu, au Leib, et non au Körpe purement objectif. Comme le souligne Juan
Lopez-Ibor, la notion de corps connotant d’abord une dimension humaine.
Les traditions philosophique et théologique convergent pour mettre en

Cornor.indd 14 22/08/07 11:06:18


Avant-propos
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
avant l’unité psycho-physique de l’Homme, qui marque son individualité
spatio-temporelle, s’exprimant activement dans l’histoire12.
Un tel vécu corporel, qui n’existe plus chez le schizophrène, intervient
dans la relation vitale par laquelle le patient rencontre son médecin, à tra-
vers une relation duelle ayant le pouvoir d’éveiller les affects. Ainsi l’enjeu
thérapeutique de la narration concerne le vécu du malade souffrant d’un
état corporel qu’il vit comme profondément étranger.
Ensuite, le stade d’interprétation fournit une signification aux faits,
permettant ainsi de tirer la loi de l’évènement et donne à l’interprétation
le pouvoir de contenir la violence en résolvant les conflits à l’intérieur du
langage. Ainsi, l’interprétation permet, comme le montre Paul Ricœur,
d’accéder à la reconnaissance13 proche d’une phénoménologie de l’éthique
prônée par Lévinas, anti-ontologique, montrant que la problématique de
l’être « entre » et l’être « avec » est de nature foncièrement politique. À
partir de leurs discours argumentatifs, les professionnels de la santé, qui
sont concernés par le corps, doivent prendre conscience des enjeux tant
individuels que collectifs, aussi bien politiques que judiciaires14. Le corps
est une source infinie de manifestations qui témoignent de notre être, de
notre identité. La méconnaissance de ces phénomènes se trouve très cer-
tainement à l’origine du malaise de la médecine qui ne sait plus concilier
les conflits internes à la personne humaine, ni maîtriser les manifestations
de souffrance et de violence qui nous habitent. Ainsi, les bases éthiques
de la formation des professionnels du corps doivent-elles être connues et
continuellement explorées afin de prendre en compte ce qui fait l’homme
dans sa personne psycho-corporelle, aidant ainsi à sa reconstruction.
Il semble que l’analyse des notions de normalité et de stigmatisation
puisse largement contribuer au développement de recherches sur l’an-
thropologie du corps, dans la mesure où elles soulignent bien l’enracine-
ment profond du corporel dans le culturel. Rappelons que les recherches
d’anthropologie concernant les rapports entre normalité et stigmatisation
15
se sont efforcées, depuis les années 1970, de rendre compte d’un tel en-
racinement. Issue de l’École de Chicago, la « labeling theory » (théorie de
l’étiquetage) a permis de conceptualiser les formes variées de stigmatisation
ou marques de différence.

Cornor.indd 15 22/08/07 11:06:18


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Depuis Erwin Goffman15 et Robert Murphy16, il est convenu de dis-
tinguer:
– Les stigmates corporels, comme les handicaps physiques, dont le
contenu visible permet d’étiqueter leur porteur selon des critères de
normalité.
– Les stigmates psycho-sociaux, qui ne sont pas directement liés au corps
dans la mesure où ils ne sont pas immédiatement repérables. Toutefois,
qualifiant certaines conduites individuelles de déviances par rapport
à des étalons sociaux, ces stigmates comportent toujours finalement
une expression corporelle.
– Les stigmates ethnico-religieux, qui concernent à la fois le « corps »
et l’« esprit » et se trouvent évalués en fonction de formes d’identités
génétiques, culturelles et idéologiques.
En fait, chaque société érige ses propres critères d’intégration du
« corps-même » et de l’individualité « normale », tout en rejetant le « corps-
autre » et les individus « déviants ».
Notons que l’idée même de « corps-autre » renvoie à la normativité
– c’est-à-dire aux caractères spécifiques à chaque population (couleur
de peau, stature, forme des cheveux) qui participent à la formation de
l’identité. Mais le corps ne demeure pas statique et les usages du corps
(qu’ils soient anciens ou nouveaux) jouent à le modifier. Ces usages sont
nombreux et variés et indiquent des adaptations culturelles. Les modifi-
cations corporelles sont des altérations portées au corps dans un contexte
non thérapeutique, mais spirituel, esthétique, ou encore, de valeur sociale
ajoutée. On peut y placer les transformations du corps comme le piercing
et le tatouage, la circoncision ou la chirurgie esthétique, mais aussi les
mutilations répressives.
On remarque qu’aujourd’hui, dans notre société, il existe des volontés
de changement de l’apparence physique, guidées par des normes sociales
ou anti-sociales particulières, celles de l’altérité. Ainsi, nous nous situons
16
souvent dans des processus d’inversion, d’asymétrie qui provoquent des
volontés de ressembler à d’autres groupes, d’autres cultures. L’individu veut
incorporer les traits bio-culturels d’autrui. Ainsi certains asiatiques se font
« débrider » les yeux pour avoir un regard occidentalisé et des Africaines se

Cornor.indd 16 22/08/07 11:06:18


Avant-propos
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
font dépigmenter le tissu cutané. Le domaine des modifications corporelles
s’apparente de plus en plus à un « catalogue » de possibilités touchant les
plus infimes et souvent aussi les plus intimes parties du corps. Ces modifi-
cations peuvent être conjuguées à l’infini. Elles soulignent bien l’ambiguïté
des relations avec le corps, attachées souvent à l’idée de souffrance et qui,
pour devenir acceptables, nécessitent des signes culturels adéquats17.
Cet ouvrage propose une lecture pluridisciplinaire du corps humain
au travers des prismes de la biologie, de la médecine ou des sciences
humaines et sociales afin de dégager une réflexion collective, renvoyant
tout à la fois aux lectures bioculturelles possibles, au corps imaginaire
individuel ou au corps socialement médiatisé. C’est pourquoi, il nous a
paru essentiel d’aborder la question du corps à partir de disciplines aussi
variées que l’anthropologie, la bio-médecine, la sociologie, la psychanalyse
et l’éthique en privilégiant les notions de normalité et de stigmatisation.
Les différents chapitres de cet ouvrage contribueront à la remise en cause
de la distinction classique entre un corps tout biologique ou tout culturel,
puisque l’interaction fondamentale entre les caractéristiques physiques
humaines et leurs représentations symboliques, toujours différenciées selon
les populations considérées, plaide en faveur d’une approche unitaire et
intégrée de l’étude du corps biologique humain et de ses représentations
culturelles. De vocation interdisciplinaire, cet ouvrage réunit une sélection
de textes provenant en partie de contributions théoriques d’un colloque
international qui s’est tenu à Paris le 5 avril 2006. Cette manifestation a
été organisée par le Laboratoire d’Éthique Médicale de l’Université Paris
René Descartes, l’UMR 6578 « Anthropologie, adaptibilité biologique et
culturelle » (CNRS - Université de la Méditerranée), le GDR 2322 « An-
thropologie des représentations du corps » du CNRS et l’UFR Sciences
Humaines Cliniques de l’Université Paris Denis Diderot. Cet ouvrage couvre
un champ réflexif nouveau en proposant une perspective à la fois globale
et différenciée sur un corps toujours à l’équilibre entre normalisation,
17
stigmatisation et racialisation.

Cornor.indd 17 22/08/07 11:06:19


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Notes et références
1
CNRS-Université de la Méditerranée - UMR 6578 et GDR 2322
2
Université Paris René Descartes
3
Université Paris Denis Diderot
4
Paul Broca, Instructions générales pour les recherches anthropologiques à faire sur le
vivant, Paris, Masson, 1879 (1864).
5
Paul Topinard, L’anthropologie, Paris, Reinwald, 1877 (1876).
6
Charles Letourneau, La sociologie d’après l’ethnographie, Paris, Reinwald, 1880.
7
Frantz Boas, Changes in Bodily Form in the Descendants of Immigrants, U.S. Imm.
Comm. Government Print. Off., Washington (D.C.), 1911.
8
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945.
9
Par exemple : Georges Vigarello, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen
Âge, Paris, Seuil, 1985.
10
Bernard Andrieu, (Ed.) Dictionnaire du corps en sciences humaines et sociales, Paris,
CNRS-Éditions, 2006.
11
Jean-Marc Ferry, « Discours et identité » in Valeurs et normes, la question de l’éthique,
Éditions de l’Université de Bruxelles, 2002.
12
Juan Lopez-Ibor, « On ne peut comprendre la personne sans son corps », in Christian
Hervé, David Thomasma & David Weisstub Eds. Visions éthiques de la personne, Paris,
Éditions l’Harmattan, 2000.
13
Paul Ricoeur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Paris, Éditions Stock, 2004.
14
Christian Hervé, « De l’apprentissage d’une réflexion éthique en médecine, à sa maîtrise »,
Éthique, Politique et Santé, Paris, Éditions PUF collection Médecine et Société, 2000.
15
Erwin Goffman, Trad. franç. : Stigmates : les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit,
(1963).
16
Robert F., The Body Silent, New York: Henry Holt, (1987).
17
France Borel, Le vêtement incarné, Paris, Calmann-Lévy, 1992.

18

Cornor.indd 18 22/08/07 11:06:19


INTRODUCTION

Jacques J. Rozenberg
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 19 à 33
ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-19.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
INTRODUCTION
Jacques J. Rozenberg1

_____ L’anthropologie corporelle comme paradigme


interdisciplinaire
Le corps renvoie, de façon privilégiée, à un nexus de réflexions épistémo-
logiques interdisciplinaires. Les raisons tiennent d’abord aux transforma-
tions concernant le mode de la perception occidentale du corps depuis
les progrès de l’anatomie et de la banalisation des dissections à la fin de
la Renaissance. D’autre part, l’instauration du dualisme psycho-physique
cartésien de l’âme et du corps au XVIIe siècle continue à déterminer toute
réflexion sur le corps. Ensuite, dissocié d’avec la personne humaine, le corps
objectivé s’est trouvé confronté, avec la colonisation des populations non-
Européennes, au problème du corps-autre. Enfin, depuis le XIXe siècle, le
corps est devenu le point central des recherches des sciences de la vie et
des sciences humaines.
Face à la richesse et à la diversité des travaux sur le corps, qui se sont
multipliés de façon quasi vertigineuse depuis les années 1960, le besoin
de fonder une approche à la fois différentielle et intégrée de l’ensemble
(ou du moins des plus marquantes) des recherches sur le corps est apparu
véritablement fondamental. En ce sens, il est intéressant de noter que le
cloisonnement des recherches sur la corporéité est en fait le reflet de la
19
parcellarisation qu’a connue le corps depuis plus de quatre siècles. Nous
proposons de désigner cette exigence de penser, de façon stratifiée et
globale, les nombreuses et disparates approches du corps, par le terme
d’anthropologie corporelle, qu’il s’agira de construire comme concept

Cornor.indd 19 22/08/07 11:06:19


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
susceptible d’être opératoire tant pour l’anthropologie, la bio-médecine, y
compris les sciences du mental, que pour l’éthique.
Une telle perspective devrait nous permettre de remettre en cause la
distinction classique entre anthropologie « biologique » ou « physique »
d’une part et anthropologie « sociale » et « culturelle » d’autre part. En
effet, l’interaction fondamentale entre les caractéristiques corporelles hu-
maines et leurs représentations symboliques, toujours différenciées selon
les populations considérées, plaide en faveur d’une approche unitaire et
intégrée de l’étude du corps biologique humain et de ses représentations
culturelles. Notons que l’expression anthropologie corporelle est calquée
sur celle de psychologie corporelle (corporeal psychology), proposée par
Rom Harré en 1991 afin de dépasser le dualisme psycho-physique2. Nous
essayerons de comprendre comment la pierre d’épreuve d’un tel concept
fédérateur concerne aujourd’hui le regard postmoderniste que la pensée
occidentale porte sur le corps, en rapport avec la question de la normalité
et du stigmate.

____ Corps individuel et corps universel :


« raciologie » et culturalisme
Rappelons que le relativisme culturel est issu historiquement de l’anthro-
pologie américaine dite culturaliste qui, entre les deux guerres mondiales,
s’est opposée à l’anthropologie européenne, surtout allemande. Celle-ci
s’attachait, dès la fin du XIXe siècle, à classer les « races » humaines, en pri-
vilégiant l’aryanisme. Le choc de la découverte du génocide hitlérien, après
les Procès de Nuremberg, a remis profondément en cause l’idée de « race ».
Les différentes instances internationales et déclarations qui ont suivi ces
procès se sont attachées à promouvoir au moins trois idéaux, dont l’articu-
20
lation n’a alors cessé d’être problématique. D’abord, le caractère universel
des droits de l’homme qui devraient s’appliquer sans exception à l’ensemble
de l’humanité. Ensuite, le respect de l’ensemble des formations ethniques
et culturelles, dont aucune ne saurait se présenter comme supérieure aux

Cornor.indd 20 22/08/07 11:06:20


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
autres. Enfin, la réglementation des expérimentations biomédicales sur le
corps humain, soumises au consentement volontaire du sujet. D’un point de
vue anthropologique, le développement du second idéal, sous la forme du
relativisme culturel, n’a pas manqué d’entrer en conflit avec les deux autres
idéaux. En effet, d’une part les revendications universalistes de l’éthique,
concernant notamment les droits de l’homme, ont toujours eu du mal à
s’accorder avec la relativité culturelle des valeurs. D’autre part, les notions
de respect du corps humain et de la personne en général, se trouvent clai-
rement contredites par de nombreuses pratiques locales.
Nous chercherons tout d’abord à comprendre les bases historiques
et théoriques du relativisme culturel, ensuite à évaluer la teneur concep-
tuelle du relativisme éthique, enfin à analyser et à définir, d’un point de
vue épistémologique, le type de rapports que l’anthropologie entretient
avec la bioéthique.
En décrivant l’anthropologie d’un point de vue pragmatique, Kant
constatait un double paradoxe. Le premier paradoxe tient au fait que la
connaissance de l’homme est toujours individualisée, et il s’efforce d’en
décrire les caractéristiques concrètes. Toutefois, la connaissance présup-
pose en même temps une connaissance générale sans laquelle l’étude reste
seulement fragmentaire, sans pouvoir prétendre au statut de science. Le
second paradoxe concerne la nature nécessairement interprétative de
l’enquête anthropologique, résultant du fait que l’observation n’est jamais
celle de l’homme tel qu’il est mais seulement tel qu’il se présente à l’ob-
servateur, et selon les modalités que l’observé permet d’instaurer3. Si ce
double paradoxe a persisté bien après Kant, il semble toutefois s’être ensuite
quelque peu déplacé du plan épistémologique au plan axiologique, lorsque
l’anthropologue a cherché à cerner l’univers culturel de chaque population
étudiée et la prise en compte des valeurs qu’il véhicule. Remarquons le rôle
qu’a eu, dans un tel déplacement, Herder, le contemporain de Kant, qui
dénonçait en 1774 la déraison de l’universalisme européen impliquant le
21
mépris des autres cultures4.
En fait, comme le rappelle L. Dumont, cette tension entre l’universa-
lisme et le particularisme est consubstantielle à l’anthropologie elle-même.
Elle définit deux pôles, dont la combinaison est la source de difficultés

Cornor.indd 21 22/08/07 11:06:20


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
inextricables5. Celles-ci se sont manifestées dès le XVIe siècle, avec le début
de la colonisation qui a incité les européens à rendre compte de l’étrangeté
corporelle du corps-autre non-occidental, en s’efforçant de le situer eu
égard à une norme d’humanité jugée universelle. Jusqu’au XVIIIe siècle, le
corps (de l’) étranger se trouve jaugé en fonction de la notion de « race ».
Tout d’abord associée à l’idée de pureté, cette notion visait à préserver les
lignages de la noblesse et prévenir les mésalliances. Elle a ensuite servi à
l’identification des corps étrangers afin de classifier les populations non-
européennes. Au XIXe siècle, avec Renan6 et Gobineau7, le terme « race »
change de sens. Il ne désigne plus seulement des différences sociales et cor-
porelles visibles parmi les hommes mais, grâce à l’assimilation des familles
linguistiques à des familles ethniques, le « corps-autre » porte désormais en
lui un marquage biologique sanguin indélébile. Ce souci d’identifier l’altérité
corporelle s’est largement développé dans le but, d’une part de répondre
à une quête d’origine (l’aryanisme) et d’autre part de prouver l’infériorité
de toutes les « races » non aryennes8. Il faut noter le rôle théorique déter-
minant qu’a joué le darwinisme social. Ainsi, l’anthropogénie d’E. Haeckel
prônait une lutte sélectionniste entre les races afin de promouvoir l’élite
de l’humanité9.

____ La critique de l’occidento-centrisme du corps


Dans ce contexte théorique et en réaction aux tendances racistes de l’anthro-
pologie allemande, Franz Boas fonde à la fin du XIXe siècle l’anthropologie
culturaliste américaine ; en s’opposant à l’évolutionnisme il dissocie la no-
tion de culture de celle de « race »10. Ses élèves s’efforceront de démontrer
la relativité de toute forme culturelle. Ainsi, Ruth Benedict s’est attachée
à mettre au jour les « modèles » (patterns) spécifiques de comportements
qui règlent chaque société11. Ainsi par exemple, Margareth Mead a pu
montrer la non pertinence de la conception occidentale des rapports mas-
22
culin/féminin pour les sociétés océaniennes12, et Ralph Linton13 a cherché,
avec Abram Kardiner, à analyser les expressions culturelles différenciées
appréhendées au travers des formes de cohérences toujours individuali-
sées. Dans tous les cas, il s’agissait d’élucider les relations idiosyncrasiques

Cornor.indd 22 22/08/07 11:06:20


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
de l’individu à sa culture, en s’efforçant toutefois d’élaborer des modèles
anthropologiques communs.
Les Procès de Nuremberg ont permis de comprendre la nature exacte
de l’anthropologie « raciale » nazie et les leçons qu’il fallait en tirer quant
aux expérimentations sur le corps humain. Ils ont entraîné des réactions
massives qui, d’une part ont provoqué une remise en question quasi totale
du concept de « race »14, et d’autre part ont favorisé le renforcement des
institutions internationales susceptibles de garantir les droits de l’homme
et ceux des patients sujets aux pratiques biomédicales. L’UNESCO publiait
ainsi, en 1951 et 1952, les brochures de Michel Leiris et de Claude Lévi-
Strauss, intitulés respectivement Race et Civilisation et Race et Histoire,
où la notion de racisme était rapportée à la question plus générale de
l’ethnocentrisme occidental. Ce dernier est lié au fait de percevoir les dif-
férences culturelles, choquant les valeurs occidentales, à travers un schéma
pseudo-évolutionniste qui s’efforçait de classer de telles différences au titre
de « stades ou ... étapes d’un développement unique qui, partant du même
point, doit les faire converger vers un même but »15. L’étrangeté ethnique,
aussi forte soit-elle, doit être résorbée à travers une approche cumulative
et réductionniste de l’histoire humaine. À l’image de l’échelle, illustrant
l’idée de progrès de l’humanité, Lévi-Strauss oppose celle du cavalier des
échecs pour lequel le fait d’avancer ne représente qu’une possibilité parmi
d’autres16. L’état culturel de chaque société constitue en fait une combi-
naison originale de facteurs qui ne saurait être ni privilégiée ni dévalorisée
par rapport aux autres combinaisons possibles. La conception relativiste
résultant de l’anthropologie post-Nuremberg, entérinait ainsi l’idée d’un
respect total pour toute culture, et l’illégitimité de porter sur l’une d’entre
elles ce que Lévi-Strauss appellera plus tard un « regard éloigné »17.
La question fondamentale que se posait alors l’anthropologie concernait
sa dimension herméneutique. Dans la mesure où l’enquête ethnographique
est toujours médiée par la conscience de l’observateur, ses critères d’inter-
23
prétation et ses motifs sous-jacents semblent subjectifs pour une bonne
part. C. Geertz a cru devoir élargir le subjectivisme propre à l’anthropo-
logue aux contenus interprétés eux-mêmes et retirer ainsi à l’idée de sens
commun toute signification universelle18.

Cornor.indd 23 22/08/07 11:06:20


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Parallèlement à ce passage subreptice de la relativité du processus d’in-
terprétation à celle de ses contenus, l’anthropologie a opéré un glissement
sémantique du relativisme culturel (concernant les sociétés) à un relativisme
moral (concernant l’attitude des sujets) et éthique (concernant la nature
des actes accomplis). Ce qu’il est convenu d’appeler le postmodernisme a
accentué un tel glissement en procédant, à partir des années 1980, à une
contestation conjointe de l’objectivité cognitive et de l’universalité des
valeurs, perçues comme illusoires et constituant de puissants instruments
de domination des corps et des populations19.

____ Le postmodernisme, le relativisme culturel


et le corps comme valeur
Certains auteurs ont essayé de montrer que la thèse postmoderniste n’est
pas nécessairement liée aux idées de chaos et de fin des valeurs tradi-
tionnelles, mais reste aussi susceptible de promouvoir une «coprésence»
d’expressions culturelles variées, jugées incompatibles par ailleurs20. Tou-
tefois, des critiques du postmodernisme ont souligné qu’il existe un certain
paralogisme à poser que le fait qu’un jugement de valeur ne puisse être
entièrement objectif implique forcément qu’il soit ontologiquement de
nature subjective. En effet, les conditions d’objectivité peuvent faire défaut
au moment de sa mise en place et n’apparaître que plus tard. De plus, le
souci d’objectivité n’est pas en soi déshumanisant, mais constitue l’un des
réquisits de la pensée scientifique21.
Il est intéressant de noter que le passage du relativisme culturel au rela-
tivisme éthique, promu par la pensée postmoderne, porte en soi une triple
rupture eu égard aux sources dont elle procède au moins partiellement.
La première rupture se situe par rapport à l’intention profonde qui
a suscité les Procès de Nuremberg, issus d’une profonde aspiration éthi-
24
que capable de définir le droit lui-même. En effet, ces procès ont pour la
première fois dans l’histoire du droit occidental voulu juger post facto des
crimes qui n’avaient pas été préalablement définis par le droit international,
mais établis seulement au cours des procès eux-mêmes22. À l’ouverture de

Cornor.indd 24 22/08/07 11:06:21


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
ces procès, le président du Tribunal International, Lord Justice Lawrence,
a souligné qu’en l’absence de lois, il s’agissait d’en élaborer sur la base des
notions non juridiques de justice et de droiture morale23.
La seconde rupture est par rapport aux notions de droits de l’homme
et d’éthique biomédicale ce que le Code de Nuremberg, qui a suivi le pro-
cès de vingt-trois médecins nazis, s’est efforcé de promouvoir sur un plan
international. Cependant, il a débouché sur un respect inconditionnel pour
tout ce qui est autre, rendant ainsi pratiquement impossible les critiques
extérieures à la culture considérée, ou même d’y opposer un quelconque
argument moral. Cette tendance a alors abouti à tolérer l’intolérance elle-
même.
La troisième rupture concerne l’éthique elle-même. Il convient de
rappeler que le projet de dépasser la modernité a été conçu en rapport
avec une exigence éthique fondamentale. Rappelons que Jean-François
Lyotard, qui a été l’un des initiateurs du courant post-moderniste, se réfère à
l’éthique d’Emmanuel Levinas comme susceptible de promouvoir le respect
pour le tout Autre non réduit au Même24. Selon Lyotard, la philosophie de
Levinas a permis de s’opposer à la modernité, définie comme aspiration à
l’émancipation formulée grammaticalement à la première personne25. Or,
la relativité et l’équivalence postmodernes des valeurs semblent avoir dilué
ce souci d’autrui dans l’indifférence du sujet. Cette attitude rejoint, comme
le rappelle Z. Bauman, l’une des caractéristiques essentielles de l’idéologie
nazie, qui s’était efforcée de rendre la population allemande indifférente à
l’inversion des valeurs européennes traditionnelles26.
Ces trois types de ruptures paraissent remettre en question la déduction
du relativisme éthique à partir du relativisme culturel, dont le danger, selon
le mot de Luc Ferry, est d’opérer le passage du « droit à la différence à la
différence des droits »27. D’un point de vue épistémologique, il faut com-
prendre que la diversité culturelle n’est nullement incompatible avec des
valeurs comportant une teneur universelle comme l’aspiration à la justice,
25
le fait d’accomplir ce que l’on a promis, l’interdit du meurtre et de l’inceste,
etc. Ces principes paraissent constants alors que leurs modalités d’applica-
tion diffèrent selon les cultures. Cette approche permet de retenir comme
légitime ce que William Frankena qualifiait de « relativisme descriptif », et

Cornor.indd 25 22/08/07 11:06:21


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
de rejeter conjointement ce qu’il appelait le « relativisme métaéthique » et
le « relativisme normatif ». Rappelons que le relativisme descriptif ne fait
que constater objectivement le relativisme culturel, sans porter un quelcon-
que jugement de valeur sur les sociétés étudiées. Par contre, le relativisme
métaéthique déduit du relativisme descriptif l’impossibilité de porter un
jugement de valeurs objectif quel qu’il soit. Quant au relativisme normatif,
il légitimise toutes les valeurs et conduites propres à chaque culture du fait
qu’il est impossible de les juger extérieurement28.
Si le relativisme descriptif est incontestable, les déductions qu’on en
tire semblent généralement fausses ou infondées. En effet, on ne peut
conclure logiquement de la diversité culturelle à la diversité éthique dans
la mesure où l’absence de consensus sur une question donnée n’implique
nullement que toutes les réponses apportées sont incorrectes. Salomon
Asch a montré que les jugements de valeurs diffèrent selon les cultures,
non pas en raison du fait qu’elles auraient des approches différentes de la
morale, mais seulement parce qu’elles perçoivent différemment la réalité29.
Comme l’illustre Theodore Schick, Jr., les débats passionnés qui se sont
multipliés, à partir des années 1970, sur la question de l’avortement, et
plus récemment sur la création d’embryons à des fins non procréatives,
concernaient uniquement le statut de l’embryon humain. Les tenants de la
notion de pré-embryon cherchaient à en démontrer la nature préhumaine
alors que les opposants à cette notion soulignaient le fait qu’une telle notion
n’enlevait rien aux caractéristiques proprement humaines du début de la
vie30. Cependant, tous les intervenants dans ces débats étaient d’accord
pour condamner l’homicide, les différences d’opinion ne reflétaient que
des différences de perception de la réalité embryonnaire et nullement des
approches différentes quant à la valeur de la vie humaine. En fait, il faut
rappeler qu’un jugement moral est toujours composite. Il procède à la fois
d’un ensemble de croyances concernant les faits à juger et d’une structure
éthique de référence. Si l’ensemble de croyances se trouve culturellement
26
déterminé, rien ne prouve qu’il en soit de même pour la structure éthique
de référence31.

Cornor.indd 26 22/08/07 11:06:21


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
____ L’éthique du corps-autre :
l’avortement sélectif en fonction du sexe
La bioéthique constitue un véritable défi pour l’anthropologue. D’une façon
générale celui-ci ne peut ni contester entièrement les valeurs humanitaires
universelles, ni remettre totalement en question les pratiques locales32. Pré-
cisons la question de l’avortement, que nous venons d’évoquer, en prenant
l’exemple de l’avortement sélectif en fonction du sexe, tel qu’il se trouve
pratiqué en Inde. Une étude différenciée des facteurs qui interviennent
dans cette pratique, permettra de mettre au jour la structure éthique de
base qui, de façon paradoxale, reste une référence d’arrière plan.
Même si jusqu’aux années 1970, il n’y avait pas de pratique ouvertement
infanticide contre les nourrissons de sexe féminin, ceux-ci ont souvent été
négligés. La sous-alimentation, associée au manque d’hygiène et de soins
médicaux, ne manquait pas d’accroître considérablement la mortalité
infantile féminine. À la fin du XIXe siècle, face à une disproportion in-
quiétante de femmes par rapport aux hommes, l’administration coloniale
britannique s’est efforcée de prendre des mesures légales33. Cependant,
dans les années 1970, le développement des techniques biomédicales du
dépistage d’anomalies génétiques des embryons ont permis l’avortement
sélectif en fonction du sexe. Ces techniques concernent essentiellement
l’amniocentèse, (l’échantillonnage du villus chorionic) et les ultra-sons ; une
petite proportion seulement de ces anomalies est liée au sexe. Très vite,
ces techniques de dépistage ont changé de finalité, servant tout d’abord à
déterminer le sexe du fœtus, elles ont permis de pratiquer l’avortement
sélectif à large échelle indépendamment de toute anomalie génétique. C’est
ainsi qu’en quatre ans, de 1978 à 1982, au moins 78000 fœtus féminins ont
été avortés en Inde34.
Cette tendance généralisée à l’infanticide féminin a eu des conséquen-
ces sensibles sur le développement de la pandémie du sida en Inde qui, avant
27
d’être dépassé récemment par l’Afrique du Sud, détenait le record mondial
du nombre de séropositifs. En effet, la pénurie de femmes a augmenté
les violences sexuelles et la prostitution. Une relation dialectique de type
circulaire s’est alors instaurée entre les deux phénomènes, la gynophobie

Cornor.indd 27 22/08/07 11:06:22


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
augmentant la propagation du sida. En effet, la discrimination vis-à-vis
des femmes a pris une nouvelle dimension depuis la découverte de la
pandémie. Les femmes, accusées d’être les principales propagatrices de la
maladie, souffrent d’une ségrégation accrue par rapport aux séropositifs
masculins. Accentuée par la teneur hautement symbolique du sang et de
la sexualité, qui n’a pas manqué de majorer une suspicion ancestrale eu
égard au sexe féminin. Le sida a alors permis de développer, en Inde, une
politique d’abandon thérapeutique des femmes séropositives. Se trouve
ainsi réitérée l’attitude de négligence délibérée qui, durant des siècles, a
favorisé la mortalité infantile féminine et a abouti à l’avortement sélectif
en fonction du sexe.
Face à ces stigmatisations et ségrégations, comment l’anthropologue
doit-il réagir? Adoptera-t-il une attitude métaéthique interdisant de porter
un quelconque jugement de valeur, ou une attitude relativiste normativiste,
justifiant, du point de vue de la société indienne elle-même, l’ensemble de
ses pratiques misogynes voire gynocides ?
Les tentatives de réponses à ces questions passent, semble-il, par
l’élucidation du statut de la notion d’universel en anthropologie, et plus
particulièrement en anthropologie médicale.

____ Anthropologie corporelle


et différenciation culturelle
Les différences culturelles portant sur la perception du corps, ses droits et
ses obligations ont été, il y a quelques années, au centre des débats concer-
nant les « valeurs asiatiques » qui, notamment, intègrent mal la notion de
droits de l’homme35. Pour la pensée asiatique, cette notion a une connota-
tion très différente de celle proposée par la culture occidentale. L’évaluation
des actions humaines, surtout lorsqu’elles concernent le corps, présuppose
28
que soit déterminée leur place dans l’univers et l’harmonie qu’elles sont
susceptibles d’y promouvoir, en secondarisant les notions de besoin et de
droit individuel36. D’une façon générale, la conception occidentale des
droits de l’homme dérive d’une précellence impensée du droit sur le devoir,

Cornor.indd 28 22/08/07 11:06:22


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
qui, en fait, vide la notion de droit de toute effectivité. Comme le souligne
Haïm Cohn, les droits établis par la Déclaration Universelle des Droits de
l’homme ne sont qu’une pure déclaration de principe (leges nudae) qui n’a
pas manquée d’être bafouée à la moindre occasion. Propre à la culture occi-
dentale, la notion de droits de l’homme, malgré sa nécessité et sa sublimité,
ne concerne que des corps juridiques abstraits et non des corps individuels
réels, demandant à être guidés selon des comportements éthiques37.
Les recherches sur les conséquences bioéthiques de la diversité cultu-
relle et leurs différentes perceptions du corps se sont multipliées, surtout
depuis le colloque international, organisé sur ce thème par l’UNESCO du
26 au 28 avril 1995 à Sydney38. Cependant, les problèmes de plus en plus
difficiles à gérer que rencontre la biomédecine, confrontée massivement
à la mondialisation des pandémies modernes, ont incité l’anthropologue
à remettre en question sa neutralité traditionnelle et à distinguer notam-
ment le relativisme éthique du relativisme méthodologique39. Certains
bioéthiciens, comme Ruth Macklin, ont cherché à mettre au jour un
certain nombre de principes éthiques universels fondés sur la sensibilité
humaine. Ainsi, dans le droit fil de l’anthropologie rousseauiste, Macklin
montre que la compassion pour l’autre souffrant et la reconnaissance de
l’humanité de l’homme constituent des acquis du Code de Nuremberg
qu’aucun relativisme ne saurait contester40. Tout en refusant l’idée de
normes éthiques absolues, elle cherche à dégager des comportements et
dispositions éthiques présents dans l’ensemble des cultures comme le souci
de justice et la non-malfaisance gratuite. L’application toujours différente
de ces aptitudes renvoie, par-delà leur diversité, à des principes communs
capables de fonder une « éthique à niveaux multiples » (multilevel view
of ethics)41. Pour mener cette tâche à bien, il conviendrait de repérer le
rôle différencié que tient chaque attitude concernant le corps d’autrui,
à travers l’ensemble des comportements culturels considérés. Il s’agit en
fait de promouvoir une perspective multidimensionnelle qui prenne en
29
compte les rapports toujours particuliers que chaque société établit entre
les hommes et avec le monde.
Dans le droit fil des recherches en anthropologie cognitive, montrant
que les contraintes imposées par la réalité matérielle sont communes à

Cornor.indd 29 22/08/07 11:06:22


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
toutes les cultures42, nous pensons également que les différentes formes
de contraintes éthico-sociales sont communes à l’ensemble de l’humanité.
En effet, de même qu’on a pu mettre au jour des ensembles stables de re-
présentations culturelles et linguistiques convergeant malgré la diversité
ethnique43, de même il semble possible de repérer des conduites vis-à-vis
du corps d’autrui qui, par-delà leurs différences, définissent des formes de
stratégies congruentes. Dès lors, chaque culture doit être perçue comme
possédant un système spécifique de performances dont la somme totale
reste invariante, alors que la combinaison de chacun des éléments change
et définit chaque culture en propre.
Une telle approche multidimensionnelle, qui reste en même temps
largement contextualiste, semble particulièrement intéressante pour
l’anthropologie corporelle. L’anthropologue se doit de prendre en compte
l’ensemble des facteurs qui déterminent chaque phénomène culturel. Le cas
indien de l’avortement sélectif en fonction du sexe procède d’un mélange
de formations philosophico-religieuses traditionnelles, associées à des
considérations socio-économiques que le développement technologique
occidental a permis d’exprimer dans une perspective gynocide.

Notre analyse suggère qu’une dimension contextuelle, proprement


« anthropo-ex-centrique », permettrait peut-être de préciser les diffé-
rents aspects de la question du corps-autre. En fait, chaque société érige
ses propres critères d’intégration du « corps-même » et de l’individualité
« normale », tout en rejetant le « corps-autre » et les individus « déviants ».
Le but de cet ouvrage sera de mettre au jour les structures théoriques
communes à ce double mouvement centripète et centrifuge qu’aucune
culture, semble-t-il, ne peut s’empêcher de produire. De vocation interdis-
ciplinaire, cet ouvrage réunit des chercheurs d’horizons théoriques divers
(anthropologues, médecins, psychanalystes, sociologues et philosophes)
30 afin de pouvoir dégager une perspective à la fois globale et différenciée sur
la question du corps-autre et les stigmates directement ou indirectement
corporels.

Cornor.indd 30 22/08/07 11:06:22


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Notes et références
1
Université Paris Denis Diderot
2
R. Harré, Physical being: a theory for a corporeal psychology. Oxford, Blackwell, 1991.
3
E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique. Trad. Franç. Paris, Vrin, 1970,
p. 12.
4
J.G. Herder, Histoire et cultures. Une autre philosophie de l’histoire, Trad. Franç. Paris,
Garnier-Flammarion, 2000, p. 111.
5
L. Dumont, « Essais sur l’individualisme ». Une perspective anthropologique sur l’idéo-
logie moderne. Paris, Le Seuil, 1985, pp. 221-222.
6
E. Renan, Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, Paris, 1855.
7
J.A. de Gobineau, « Essai sur l’inégalité des races humaines », Paris, 1853-1855.
8
Cf. J.J.Rozenberg, « Anthropologie et épistémologie du “corps-autre“ : du corps étranger
au corps séropositif », in Représentations du corps. Le biologique et le vécu. Normes et
normalité, G. Boëtsch, N. Chapuis-Lucciani et D. Chevé, Presses Universitaires de Nancy,
2006.
9
E. Haeckel, Anthropogenie oder Entwicklungsgeschichte des Menschen, Leipzig, 1874.
10
F. Boas, « The limitations of the comparative method of anthropology », in Paul Bohan-
nan & Mark Glazer (Eds), High points in anthropology, New York, McGraw-Hill, 1988,
pp. 85-93 (publié en 1896).
11
R. Benedict, Patterns of Culture, Houghton, Mifflin Company, Boston, 1934.
12
M. Mead, Sex and temperament, New York, Ed. Mentor, 1935.
13
R. Linton, The tree of culture, New York, AA Knopf, 1955.
14
A. Kardiner, The Individual in his Society. The Psychodynamics of the Social Organiza-
tion, 1939.
15
Cf. J. Gayon, In J.J. Rozenberg (Ed), Nuremberg Revisited, Bioethical and Ethical Issues
Surrounding the Trials and Code of Nuremberg, New York, Mellen Press, 2003.
16
C. Lévi-Strauss, Race et Histoire, Paris, Gonthier, 1968, pp. 23-24.
17
Ibid., p. 38.
18
C. Lévi-Strauss, Le Regard éloigné, Paris, Plon, 1983.
19
C. Geertz, The Interpretation of Cultures: Selected Essays, New York, Basic Books, Inc.,
1973, pp. 345-346.
20
Cf. S. Tyler, « Post-Modern Ethnography: From Document of the Occult To Occult
Document », in Writing Culture: The Poetics and Politics of Ethnography, James Clifford
and George E. Marcus (Eds), Berkeley, University of California Press, 1986.
21
Y. Simonis, « Retour aux pratiques : postmodernités, institution et apparences », in
Les frontières de l’identité, M. Elbaz, A. Fortin, G. Laforest (Eds), Montréal, Presses de 31
l’Université Laval/L’Harmattan, 1996, p. 250.
22
R. D’Andrade, « Moral Models in Anthropology », in Current Anthropology, V
36(3(1995)): 399-407.

Cornor.indd 31 22/08/07 11:06:23


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
23
J.M. Varaut, Le procès de Nuremberg. Le glaive dans la balance, Paris: Perrin, 1992,
p. 27. Cf. J.J. Rozenberg, « From Racism and Crime to Ethics », in Bioethical and Ethical
Issues Surrounding the Trials and Code of Nuremberg, Nuremberg Revisited, Edited by
J.J.Rozenberg, Mellen Press, 2003.
24
J.M. Varaut, « Nuremberg après Nuremberg », in A. Wieviorka (Ed), Les procès de
Nuremberg et de Tokyo. Bruxelles, Éditions Complexe, 1996. p. 270.
25
J.F. Lyotard, Dérives à partir de Marx et de Freud, Paris, UGE, 1973, p. 178.
26
J.F. Lyotard, Le postmoderne expliqué aux enfants, Paris, Galilée, 1988, pp. 40-42.
Cf. La condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
27
Z. Bauman, Modernity and the Holocaust, Ithaca, Cornell University Press, 1989, pp. 190-
195.
28
L. Ferry, « L’École de la République et les droits de l’homme », in Une même éthique pour
tous ? Sous la direction de Jean-Pierre Changeux, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 194.
29
W.K. Frankena, Ethics. Second Edition. Prentice-Halln Inc, 1973, p. 109.
30
S. Asch, Social Psychology. Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1952, pp. 378-379.
31
Cf. J.J. Rozenberg, « L’homme in statu nascendi et l’embryo-éthique », in Vers la fin de
l’homme ? (sous la direction de Christian Hervé et J.J.Rozenberg), De Boeck Université,
2005.
32
Th. Schick, Jr., « Is Morality a Matter of Taste? Why Professional Ethicists Think That
Morality Is Not Purely “Subjective” », in Free Inquiry magazine, Volume 18, Number 4,
1998.
33
L. Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie
moderne, op.cit, p. 223, note 1.
34
B. Miller, The endangered sex: neglect of female children in rural north India, Ithaca, N.Y.,
Cornell Univ Press, 1981.
35
R. Kusum, “The use of pre-natal diagnostic techniques for sex selection: the Indian
scene.” Bioethics. 7 (2/3): 149-65.1993.
36
Cf. Bauer, Joanne R., and Daniel A. Bell (Eds.) The East Asian Challenge for Human
Rights, New York, Cambridge University Press, 1998.
37
Cauquelin J., Limp P., Mayer-König B (Eds), Asian Values, Encounter with Diversity,
Richmond, Curzon Press, 1998.
38
H.H. Cohn, Rights and Duries. In J.J. Rozenberg, Bioethical and Ethical Issues Sur-
rounding the Trials and the Code of Nuremberg. Nuremberg Revisited, Op.cit, p. 281.
39
Cf J. Pérez de Cuéllar et al., Notre Diversité créatrice. trad. franç. Paris, UNESCO,
1996.
40
R. Massé, « Les limites d’une approche essentialiste des ethnoéthiques. Pour un relati-
visme éthique critique », in Anthropologie, relativisme éthique et santé, Anthropologie
32 et Sociétés, 24-2, 2000, 13-33.
41
R. Macklin, «Universality of the Nuremberg Code» in George J. Annas and Michael A.
Grodin, eds., The Nazi Doctors and the Nuremberg Code, New York: Oxford University
Press, 1992, pp. 240-257.

Cornor.indd 32 22/08/07 11:06:23


Introduction
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
42
R. Macklin, Against Relativism. Cultural Diversity and the Search for Ethical Universals
in Medicine, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 43.
43
cf. J. Rodrigues Dos Santos, Savoir de la nature, nature des savoirs, contribution pour
une anthropologie cognitive, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1997.
44
J.A. Lucy, Language Diversity and Thought : A Reformulation of the Linguistic Relativity
Hypothesis, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

33

Cornor.indd 33 22/08/07 11:06:24


CRANIOMÉTRIE ET CONSTITUTION DES NORMES

Dominique Chevé et Gilles Boëtsch


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 35 à 55
ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-35.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

22/08/07 11:06:24
ANTHROPLOLOGIE CORPORELLE DES NORMES

Cornor.indd 35
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
CRANIOMÉTRIE ET CONSTITUTION DES NORMES
G. Boëtsch1 et D. Chevé2

Au risque de convoquer quelque dinosaure de la production scientifique


sur le corps ou encore quelque moment historique tristement célèbre de
la « fabrique » anthropologique du corps, nous abordons un sujet qui tient
largement à l’anthropologie physique, sinon à l’anthropologie corporelle.
L’anthropologie physique, pour autant que certains osent encore aujourd’hui
user de ce vocable relevant du paradigme « raciologique », pourrait être
saisie comme cet effort de lecture de l’invisible caché dans le visible corporel
(morphotype externe) tout en répondant à l’équation « observer-mesu-
rer-classer-dominer » propre notamment aux configurations du savoir
anthropologique depuis le XVIIIe siècle.
Aujourd’hui, les anthropologues biologistes parlent plus volontiers de
biométrie ou mieux, parce que moins instrumentaliste ou moins techniciste,
d’anthropométrie. Peut-être pour insister sur les productions non tant de la
raison calculante, mais d’une entreprise scientifique qui vise à distinguer :
soit des facteurs déterminants (âge et sexe, par exemple) caractérisant
des individus, soit des variations du morphotype ou encore à apprécier la
variabilité et l’évolution à l’échelle d’une population donnée.
Aujourd’hui, dans un laboratoire d’anthropologie biologique, entre
autres activités, on mesure. Mais que mesure-t-on ? Des os (archives
37
biologiques ou squelettes des vivants), des plis, des masses graisseuses et
pondérales (BMI), des statures, des organes, des fœtus et des crânes… Bref,
on mesure beaucoup et des tas de choses et on constitue des « séries » qui
proposent, entre autres perspectives, de déterminer des écarts-type à la

Cornor.indd 37 22/08/07 11:06:24


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
norme, des pathologies, des curiosités et des monstruosités, des sexuations,
des âges. Ces séries autorisent bien évidemment une décontextualisation,
une dé-singularisation des individus, un arrachement au vécu, au culturel,
propres à la démarche scientifique et à sa reconstruction du réel. Par ailleurs,
la série a évidemment des vertus comparatistes, elle permet la précision et
la rigueur d’analyse grâce à la statistique.
Cette activité anthropologique ne répond pas aux exigences de l’activité
que Georges Canguilhem nomme « normativité », exigences saisies comme
une création interne à la vie. C’est en rendant la norme immanente à la vie
que Canguilhem envisage l’élaboration du vital et du social en considérant
que l’histoire humaine s’inscrit dans celle du vivant (Le Blanc, 2002)3. Cette
élaboration n’a apparemment pas inspiré tous les laboratoires d’anthropo-
logie biologique. En effet, dès lors que l’on définit la vie comme création
de normes en épurant notre propos de tout finalisme, tout vivant affirme
ses propres normes, et faire de l’anthropologie reviendrait alors à toujours
ouvrir l’étude biologique des hommes aux champs de la construction de
l’humain. Or ceux-ci entrelacent toujours vitalité et socialité, activité et
subjectivité, pratiques bio-socio-subjectives, pour reprendre un néologisme
qui n’est pas très heureux, nous en convenons volontiers, mais dont nous
usons pour désigner cette complexité des corps vivants.
C’est la raison pour laquelle l’étude de la variabilité humaine devrait
toujours conjuguer le biologique et le culturel. On ne mesure pas pour
mesurer, puis pour classer, sans répondre à des problématiques anthropolo-
giques pour lesquelles la mesure et la classification sont certes des moyens,
efficaces, objectifs, rationnels, mais des moyens seulement.
Cette activité biométrique des anthropobiologistes est aujourd’hui
sensée répondre alors à des problématiques anthropologiques spécifiques :
étude de l’évolution humaine, de la variabilité intra-populationnelle et
inter-populationnelle, diversité humaine, pour l’essentiel.
Mais cela n’a pas été et n’est pas toujours aussi simple et clair ; la parti-
38
tion un peu facile entre un hier anthropologiquement coupable de dérives
et un aujourd’hui scientifiquement irréprochable ne tient pas. Stephen Jay
Gould a définitivement frappé au coin du doute cette « mal-mesure » de
l’homme et ses dérives, dans un ouvrage de référence, aujourd’hui clas-

Cornor.indd 38 22/08/07 11:06:25


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
sique. Point n’est besoin de mettre à nouveau en évidence les utilisations
idéologiques de ces pratiques scientifiques classificatoires, typificatrices (ou
typologisantes), dont les dérives eugénistes, racialistes et hiérarchisantes
sont incontestables (Gould, 1983)4. Nous ne pouvons pour autant pas dire,
au motif que l’anthropologie prétend ne plus être au service de ces entre-
prises, que la biométrie aujourd’hui ne serve pas à des fins idéologiques
de contrôle (pour exemple, les mesures de biométrie humaine appliquée
à la détermination identitaire), de police judiciaire, de détermination
médico-légale, de maîtrise (croissance), d’hygiène et de santé publique,
bref n’appartienne pas à l’arsenal du bio-pouvoir.
Mais notre propos ne porte pas ici uniquement sur une dérive toujours
possible, et certaine parfois, de l’usage de l’anthropométrie aujourd’hui.
Encore qu’il soit légitime de s’interroger : quel rôle jouera demain une pratique
biométrique (pour l’instant limitée aux empreintes digitales et empreintes
de l’iris, voire à la reconstitution des traits du visage ou à la biométrie de la
main, rappelant les usages de l’anthropologie criminelle d’Alphonse Bertillon)
visant au contrôle de l’identité de l’ensemble de la population (les scolaires et
les voyageurs : eux seuls ? pour l’instant ?).
Pour autant, ce qui nous paraît plus pertinent dans le cadre de cet
article, consiste à s’interroger sur la pratique théorique elle-même de l’an-
thropométrie : n’est-elle pas essentiellement normative et stigmatisante,
en elle-même ? Que reste-t-il, aujourd’hui, de la fascination de la mesure et
de ses effets normatifs pour une anthropologie qui fonde son discours sur
le concept d’unité populationnelle ? Ces questions engagent à une réflexion
épistémologique sur la discipline qui certes, ne peut faire l’économie d’une
perspective d’histoire des sciences, ici, celle de l’anthropologie physique et
biologique, mais qui exige aujourd’hui une réflexion critique sur les concepts
et les méthodes comme les représentations à l’œuvre et qui construisent le
savoir anthropobiologique.
Dans un manuel d’anthropobiologie récent (Crubézy et al. 2002)5, nos
39
collègues consacrent une partie non négligeable du chapitre 3 (intitulé « La
diversité humaine actuelle ») aux mesures, déterminantes et discriminantes
(sinon discriminatoires). Ils associent morphologie, physiologie et com-
portements comme facteurs du déterminisme complexe de la variabilité

Cornor.indd 39 22/08/07 11:06:25


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
du vivant humain. Cinq pages (sur les vingt pages du chapitre) sont con-
sacrées à « la forme et le format du crâne et de ses composants »6. Voilà
bien un objet surdéterminé que le crâne, objet de fascination et objet qui
n’est jamais neutre pour les anthropologues puisqu’il paraît bien toujours
être au cœur de la discipline, même si, en raison du surinvestissement dont
il a fait et fait encore l’objet, ce n’est pas là la seule cause de cette place de
choix. Nous pourrions alors nous demander quel genre de savoir apportent,
dans nos ostéothèques, nos crânes, toujours mesurés ? Au fond, l’horizon
de notre propos consiste à réfléchir aux fondements et aux finalités, c’est-à-
dire à la légitimité actuelle, d’une anthropologie qui n’ose plus se nommer
« anthropologie physique » mais dont nous constatons dans une certaine
mesure les indices du retour.

____ La fabrique du crâne : de la mesure


à la typification stigmatisante
Dans la littérature anthropologique, les métaphores du crâne, entre boîte et
territoire auquel une cartographie de quadrillage (Gall, 1810-1819)7 assigne
régions, aires ou bosses, traduisent toujours un intérêt porté à la surface
comme révélant l’intérieur. Ou, plus exactement, à un intérieur modelant
les formes de surface. Concernant les crânes, nous pourrions user d’un
paradoxe célèbre selon lequel le plus profond c’est la surface. Toute l’an-
thropologie physique (depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours) use de l’examen
des crânes selon un paradigme analogique ou d’inférence tirant du premier
(l’examen) les caractéristiques du second (le crâne) et, partant, celles des
pratiques et des comportements humains. Les crânes présentent signes,
paramètres, indices, traces qui constituent autant de codes déchiffrables
d’une identité humaine, tant au plan de l’individu qu’au plan de l’espèce.
Les processus analogiques entre les traits physiques et les types humains
40
relèvent d’une lecture interprétative selon laquelle c’est la nature qui inscrit
ses signes sur le corps : essentiellement la tête décomposable en crâne et
visage. On ne saurait isoler dans l’histoire de l’anthropologie physique le
crâne de l’ensemble de la tête, du moins avant le XXe siècle.

Cornor.indd 40 22/08/07 11:06:25


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Ce qui est significatif anthropologiquement, c’est que les savants cher-
chent et voient des méthodes discriminantes, entre homme et homme,
certainement, mais aussi entre homme et animal. Ils en profitent pour cons-
truire une échelle évolutive entre groupes humains à des fins typificatrices
de détermination des comportements. Paul Broca écrit en 1875 dans un
article d’ostéologie du crâne visant à enrichir une nomenclature craniolo-
gique : « Or ces diverses transitions entre le type ordinaire de l’homme et
le type simien peuvent s’observer dans toutes les races humaines. »8 À cet
égard, les références à Della Porta9 comme à Le Brun, alors même que leurs
perspectives sont différentes et différentes leurs études physiognomonistes,
éclairent un modèle interprétatif sous-jacent à des fins artistiques (Baridon
et Guédron, 1999 ; Barbillon, 2004)10.
En effet, l’entreprise de Le Brun qui répond à cette finalité de repérage
des traits distinctifs pour mesurer le degré d’humanité / d’animalité des
visages, ne nécessitait pas à proprement parler une pratique métrique au
sens rigoureux et chiffré du terme. C’est toute une grammaire et une syntaxe
qui ordonnent les traits du visage (les sourcils notamment sont idéogram-
mes du sentiment) et la perspective des correspondances entre passions /
affections de l’âme et traits des visages (Descartes / Le Brun) construit toute
une typologie humaine. Mais Le Brun cherche une intelligibilité globale de
l’individu. De ce fait, il n’a pas d’approche comparatiste à proprement parler,
tout en restant inscrit dans une démarche analogique. Son évaluation, ou
son expertise, est une appréciation des traits et des caractères, pour une
détermination globale de nature, celle de la nature humaine en particulier,
s’inscrivant dans « l’art de connaître les hommes » cher au XVIIe siècle, non
une quantification métrique. L’entreprise de Le Brun s’attache à mettre en
forme graphiquement et pour les artistes l’étude des « passions de l’âme »
et de la pathognomonie (Traité de Descartes en 1649, mais surtout, celui
de Marin Cureau de la Chambre, en cinq volumes, Caractères des passions,
1640-1662, qui eut un impact plus fort11). Certes, l’entreprise de Le Brun
41
géométrise l’observation dans un système complexe de triangulation (Con-
férence de 167112) et pour lui, semble-t-il, le visage cesse d’être le miroir de
l’âme « pour devenir l’expression physique des passions » (d’après la lecture
de Jean-Jacques Courtine et Christine Laroche de l’édition de Le Brun de

Cornor.indd 41 22/08/07 11:06:26


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
169813). Mais, même à accepter ce changement novateur de la mécanique
cartésienne des passions, reste qu’il ne s’agit pas d’une véritable rupture
épistémique puisque demeure le paradigme de la traduction par l’extérieur,
le visible, le phénoménal de l’intérieur, de l’invisible ou de l’essence et de
leurs correspondances. Il est lui aussi attaché au cerveau parce que c’est
« la partie du corps où l’âme exerce le plus immédiatement ses fonctions »
écrit-il dans le « dessein de cet ouvrage » (Le Brun, 1727)14 et donc au visage
qui en traduit les mouvements.
Pour autant, ce qui différencie la perspective de Le Brun notam-
ment de celle des craniologistes, c’est que celui-ci met sa recherche au
service d’une fin globale, comportementale, d’une impression globale.
Ces mesures, ou plus exactement son système de triangulation, sont
(dé)monstratrices et non explicatives. Au reste, si ses 40 têtes consti-
tuent une sorte de série qui permet une étude précise et analogique, c’est
bien des passions humaines dont il parle, communes à tous les hommes
et révélant leur nature physiologique et affective. Dans la perspective
artistique et/ou physiognomoniste, il s’agit de repérer et de construire
les têtes bien faites, les mieux faites, mais le souci est tant esthétique
qu’axiologique : la tête est le reflet de l’âme, plus elle est harmonieuse,
équilibrée, symétrique, plus l’âme est belle.
Nous ne pouvons dans le cadre de cette étude développer davantage
cette construction des correspondances entre ce que « la nature » a tracé
et formé dans la chair des visages, dans les os des crânes et les « natures »
ou « tempéraments » des hommes (Baridon et Guédron, 1999)15. Retenons
ici que le jeu des analogies constitue le mode de connaissance dominant.
Cette épistémè a été largement mise en évidence par Michel Foucault qui
a montré qu’elle était travaillée par la question de la ressemblance et de la
dissemblance (Foucault, 1966, p. 32)16 jusqu’à la fin du XVIe siècle certai-
nement et qu’elle se poursuit, dans une certaine mesure, ensuite. En effet,
42 au début du XVIIe siècle, la physiognomonie atteste encore largement de
l’analogie entre extérieur et intérieur.
La différence entre la physiognomonie et les pratiques d’anthropomé-
trie tient à la nature de leur intelligibilité. Dans un premier cas, le système
du savoir repose sur une intelligibilité globale, de type plus impressionniste

Cornor.indd 42 22/08/07 11:06:26


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
qu’objectif. Dans un deuxième cas, la mesure prônée pas l’anthropologue
vise à une intelligibilité analytique, c’est-à-dire à une fragmentation du
global, laquelle, par sa simplification réductionniste va permettre l’approche
comparative. La mesure est une opération construite, rationnelle et non une
observation empirique. Elle construit donc son objet, le crâne ici, comme un
objet scientifique : on ne mesure pas n’importe quoi, n’importe où, n’importe
comment (le protocole opératoire privilégie par exemple la charpente maxillo-
faciale comme les apophyses). Elle est une objectivation correspondant à une
pratique théorique par laquelle, selon une expression de Gaston Bachelard, le
crâne-objet est « trié, filtré, épuré, coulé dans le moule des instruments, pro-
duit sur le plan des instruments », par une observation toujours polémique17.
Angle facial, indice céphalique sont, sans conteste, prédictifs : mais de quoi
exactement ? Dans une perspective idéologique et axiologique hiérarchisante,
ils sont les index d’une appartenance raciale.
En effet, au-delà de la perspective comparatiste, l’approche par la
mesure répond aussi au souci de discerner l’harmonie et, pour les anthro-
pologues physiques de déterminer les « belles races », l’esthétique étant la
preuve non plus de la perfection divine, mais de la perfection naturelle.
Bien évidemment, les discours sur les belles races se fixent essentiellement
sur la tête et particulièrement sur le crâne.
Ces démarches ont concerné autant les discours de la craniologie que
ceux de la craniométrie. Mais alors qu’à l’instar de la physiognomonie, la
cranioscopie de Gall (lecture à la fois visuelle et tactile de la surface) pro-
cède du même paradigme prédictif et typologiste, l’observation précise de
la forme des crânes et surtout leur mesure (craniométrie, méthode con-
çue en 1625 par Spigelius) semblent engager la voie vers une scientificité
plus légitime, en raison même du recours au quantitatif. Si d’autres boîtes
célèbres ont été mythiques et métaphoriques (la « boîte de Pandore », les
Silènes de Platon à Rabelais, etc. jusqu’à la boîte toujours noire des catas-
trophes aériennes), la boîte crânienne constitue, pour les anatomistes et les
43
artistes comme pour les anthropologues, dans des perspectives différentes,
un objet privilégié. Elle se démultiplie dans les cabinets des phrénologistes,
comme dans tous les musées d’anatomie offrant aujourd’hui les spécimens
des collections célèbres (Musée Orfila ou Dupuytren à Paris, par exemple)

Cornor.indd 43 22/08/07 11:06:26


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
mais aussi dans les ostéothèques des laboratoires d’anthropobiologie offrant
des « séries » aux études anthropométriques18.
Le crâne, qui enserre le cerveau, siège de la pensée, et l’enveloppe osseuse,
aura toute l’attention des études d’anthropologie physique au XIXe siècle19,
peut-être parce que la chair n’y est pas très dense et épaisse, que l’os perce
sous la peau en une sorte de démonstration qui dévoile : chaque éminence,
chaque enfoncement, chaque anfractuosité et chaque saillie20 seront observés,
décrits, mesurés et évalués. Tout un arsenal impressionnant d’instruments de
mesure et d’observations figure dans Le Laboratoire de Paul Broca 21. Nous
pourrions faire une énumération vertigineuse, liste à la Georges Pérec, des
« craniographes devenus en 1865 stéréographe,… craniophore… cranios-
cope… céphalomètre, endographe… pachymètre… cranisostat… orbitostat…
goniomètre… crochet sphénoïdal… crochet turcique… sonde optique… règle
trigonométrique… compas… tropomètre… »22 qui attestent les exigences de
minutie et d’exactitude anthropométriques ainsi que la certitude d’une pro-
duction du savoir par une technique exacerbée. La raison technique devient
procédure de vérité et la véridiction qu’elle soutient se soutient elle-même
de cette technicité pointilleuse.
L’ordre du corps est écrit en langage métrique, en comptes et décomptes,
pesées et mesures multiples de ses parties et de ses organes. La commen-
surabilité s’impose comme seule activité objectivante fiable par la méthode
comparative et la quantification systématique du corps a valeur démonstrative.
La méthode visait à restituer un maximum d’informations sur les hommes
dans des domaines apparemment aussi variés que leur capacité physique, leur
intelligence, leurs mœurs, leurs origines, leur histoire (Renneville, 2000)23. Dès
lors, la quantification vise l’expression la plus objective de la nature, du type
et de la qualité du sujet. En effet, l’étude scientifique des crânes devait rendre
compte pour les monogénistes (De Quatrefages, 1861)24 à la fois de l’unité de
l’espèce humaine et de sa diversité, sous pression de l’influence du milieu, en
trouvant des mesures de traits reproductibles et comparables entre elles. Pour
44
les polygénistes, la mesure devait mettre en évidence les caractères spécifiques
de chaque espèce humaine (Bory de Saint-Vincent, 1827)25 et montrer leur si-
militude avec les espèces de primates dont ils étaient censés être les descendants
(Nott & Gliddon, 1857)26. La classification des différences craniométriques

Cornor.indd 44 22/08/07 11:06:27


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
observables répond alors à une production normative, d’autant plus perfor-
mante qu’elle réunit les approches esthétiques, anatomiques et physiologistes
(Camper, 1791)27. Par exemple dans un tableau proposé par Quatrefages en
1887, tiré des travaux de Morton (sur le cubage des crânes28) l’auteur montre
que les anglais ont une moyenne de 96 pouces-cubes et les Hottentots ou les
Aborigènes de 75 pouces-cubes, en passant par les Arméniens qui ont 84
pouces-cubes et les « nègres » d’Afrique cubés à 83 pouces-cubes.29
Alors, que le degré d’hominisation soit fonction d’un degré angulaire,
que le « crâne caucasien » s’impose comme le modèle le plus harmonieux
donc le plus élaboré (Buffon, 1749 ; Blumenbach, 1795)30, que le compara-
tisme soit possible par la constitution d’une collection de crânes spécimens
(Blumenbach puis Morton par exemple jusqu’à Macalister ou Deniker31),
que la forme crânienne (brachicéphale versus dolicocéphale) indique des
capacités considérées comme infaillibles par Retzius à la civilisation et à la
domination, expriment à la fois un discours scientifique et idéologique : une
zoologie humaine… trop humaine.

____ Que représentent aujourd’hui les crânes


en ostéothèques ? Collections contemporaines :
de la comparaison aux raisons normatives
Dans une configuration du savoir recherchant un ordre du réel humain, la
construction d’une humanité intelligible, dans l’apparent désordre organisé
de la différence et de la variabilité, par une typologie fondée sur l’obser-
vation calculée, la mesure s’impose comme pratique scientifique. Dans ce
cadre, l’anthropométrie a, dès ses débuts au XXe siècle, un double postu-
lat : d’une part, une détermination des différentes proportions à différents
âges ou stades pour produire les lois de croissance des différentes parties du
corps. C’est le cas de travaux de Paul Godin (1904), par exemple ; d’autre
45
part, une distinction des différentes races et reconnaissance des filiations,
dans un contexte historique colonialiste (Deniker, 1900 ou Verneau, 1931)32.
Mais aussi, et plus en prise avec la réalité coloniale française, les travaux de
Maurice Allain (1931)33.

Cornor.indd 45 22/08/07 11:06:27


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Nous avons vu combien la mesure et le savoir de l’anthropologie physi-
que sont imbriqués : l’anthropométrie, à cet égard, est exemplaire de cette
exigence que Carnap accorde à la méthode quantitative dans la mesure
où son premier avantage est la concision mais surtout son usage prédictif
possible : « elle nous permet d’exprimer les lois sous forme de fonctions
mathématiques qui conduisent à formuler des prédictions de la façon la
plus précise et la plus efficace » (1973, pp. 108-110)34. Il est clair que s’agis-
sant de l’étude des humains, les anthropologues ont vu dans la mesure la
garantie de neutralisation des accidents, des confusions, des complexités
de l’observation. Les spécimens humains ainsi arrachés aux situations
particulières, phénoménales, culturelles, le sont aussi à la subjectivité
des représentations de l’observateur. Ces précautions méthodologiques
et techniques garantissent la scientificité d’une anthropologie devenue
aujourd’hui biologique (et non physique) conduisant parfois certains à la
considérer encore comme « histoire naturelle de l’homme », tant le désir
de l’arrimer aux sciences dures est patent.
Alors, appliquée au crâne humain, la biométrie a prétendu aussi saisir
en mesure le réel obscur ou invisible, le territoire inaccessible et rétif de la
pensée. Ceci explique le passage aux travaux de la psychométrie. Si nous
poursuivions une perspective historique, nous aurions pu faire état des travaux
de Binet (1902, 1904)35, par exemple. Binet s’attache aux proportions du crâne
chez les aveugles, les sourds-muets, les anormaux. Il s’agit toujours d’élucider
par l’observation et la mesure la nature et le comportement des hommes et
les limites distinctives entre eux (Lanteri Laura, 1994)36.
Il ne s’agit pas de réduire cette mesure à une simple quantification par
laquelle elle passe et qu’elle impose nécessairement, qui raterait un essentiel
humain improbable, dont on ne sait où il réside, et ce pour en dévaluer par
là les résultats. Mais il s’agit bien de comprendre que cette pratique métrique
empruntée aux sciences naturelles est tributaire néanmoins, comme dans
toutes les sciences humaines, de la construction d’un système original de
46
mesure lui-même corrélé à une configuration épistémique et idéologique.
Quand on fait de la biométrie des espèces animales, on fait de l’anatomie
comparée, dans une perspective évolutive. Mais quand l’homme est l’objet,
on torture la mesure afin qu’elle livre plus que ce qu’elle ne peut dire et dit

Cornor.indd 46 22/08/07 11:06:28


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
effectivement ! Par exemple : les corrélations entre la capacité crânienne
et les capacités d’accès à la civilisation. En 1880 déjà, Charles Letourneau
écrit « jamais une race anatomiquement inférieure n’a créé une civilisation
supérieure » (Letourneau, 1880, p. 337). Letourneau écrit : « L’homme nè-
gre, au cerveau réduit… l’homme jaune s’écarte davantage de l’animalité…
l’homme blanc a gravi encore quelques degrés de plus dans la hiérarchie
organique. Son cerveau s’est épanoui ». Dans une perspective d’anthropolo-
gie physique au service d’une idéologie et d’une axiologie hiérarchisantes des
êtres humains, les mesures sont les index d’une appartenance raciale. Mais
dans une perspective d’anthropologie médico-légale ou de paléoanthropo-
logie, les mesures crâniennes permettent les déterminations d’âge et de sexe
des individus ou les étapes de l’évolution38. Pour autant, les anthropologues
biologistes aujourd’hui ont « quitté depuis un certain temps déjà les voies
de ceux que certains avaient appelés « les mesureurs de crânes »39. Ces
pratiques métriques ne sont alors plus typologistes, voire même classifi-
catoires mais se sont orientées vers la diversité, vers la population et non
plus vers l’individu40.
En revanche aujourd’hui41, certaines pratiques anthropométriques sont
présentées comme identitaires dans une perspective de contrôle médical
et/ou sécuritaire. La biométrie s’impose alors dans une version d’autant plus
dangereuse qu’elle est validée par un savoir biologique et technologique (gé-
nétique, morphométrique…). Les 11 mesures de Bertillon42 sont devenues
caduques par la mise en évidence de marqueurs biologiques plus fiables dans
le processus de répétabilité et d’identification, comme les dermatoglyphes ou
les groupes sanguins.
Finalement un autre arsenal de mesures prend du service, associé à des
technologies nouvelles comme la lecture de l’iris enregistrée par caméra
infrarouge, la recomposition photogrammétrique du visage enregistrée par
caméra et bien sûr l’analyse de l’ADN, technique très discriminante.
La biométrie actuelle investit trois champs s’articulant autour de deux
47
types de populations : les populations passées et les populations actuelles.
Le champ des ostéothèques concerne le premier point, champ dans lequel
la mesure contribue à reconstituer les populations du passé. Cela revient à
les situer dans une perspective diachronique et synchronique en fonction

Cornor.indd 47 22/08/07 11:06:28


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
de critères environnementaux. Le biais possible de ce genre d’étude réside
dans la représentativité de l’échantillon. On passe de l’échantillon observé
et analysé à la population supposée, au risque d’une distorsion en raison
de biais taphonomiques notamment. Néanmoins, les crânes observés et
mesurés restent porteurs d’informations non seulement sur l’âge, voire le
sexe des individus, mais également leurs conditions d’existence : alimenta-
tion, pratiques sociales et culturelles (modelage crânien, gestes d’ouverture,
blessures guerrières, etc.) et leurs pathologies. Il ne s’agit bien sûr plus de
classifications raciologiques, mais d’utiliser ces crânes comme constituant
des données sur les conditions de vie et d’environnement de ces popula-
tions du passé.
Les deux autres champs concernent les populations vivantes. L’un
de ces champs s’attache aux travaux concernant les populations vivantes,
dans leur ensemble, dans une perspective holiste. Il présente des difficultés
d’échantillonnage. En effet il s’agit que le groupe d’individus étudiés soit
représentatif de la population pour la problématique posée qui concerne
généralement des processus adaptatifs (alimentation, croissance, vieillis-
sement, obésité…). La finalité est toujours de comprendre les processus
présidant à un écart normatif. Pour ce champ, la craniométrie intervient de
manière faiblement informative dans la mesure où elle ne sert qu’à montrer
des processus d’adaptation morphologique (ex : acclimatation à l’altitude).
Il s’agit bien sûr de populations non pathologiques.
L’autre champ, le troisième concerne les individus vivants (voire les
cadavres et non pas les squelettes comme archives biologiques) mais ne se
situe pas dans une perspective scientifique (construction de corrélations
par exemple entre alimentation et morphologie) et révèle un retour au
paradigme d’une nature fondatrice de l’identité. « Rien n’est plus naturel
d’utiliser le visage pour identifier une personne » est-il écrit sur un docu-
ment du site Internet http://www.biometrie-online.net/. Nous pourrions
sourire de ce « naturel » là, s’il n’était incontestablement le symptôme d’une
48
discrimination et d’une stigmatisation. Se méfier du « naturel », tous les
anthropologues ont à l’esprit (ou devraient l’avoir) cette précaution critique
que Lévi-Strauss ou Merleau-Ponty notamment ont clairement fondée.
Outre une réflexion critique sur la notion de prétendue « nature » fonda-

Cornor.indd 48 22/08/07 11:06:29


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
trice et déterminante de l’identité, qui ne relève pas directement de notre
propos ici, cette même nature est pour le moins dénaturée, réduite ou ar-
tificiellement produite par le regard subjectif ou techniciste. L’appréciation
du visage comme relevant d’une prévalence identitaire correspond bien
davantage à une préférence accordée à l’apparence immédiate perceptuelle
très empreinte de préjugés et de stéréotypes.
La biométrie et ses applications aujourd’hui doivent répondre à une
entreprise de contrôle et d’identification, de reconnaissance avec une
marge d’erreur la plus faible possible. Elle serait une entreprise d’authen-
tification, à visée identificatoire et identitaire. L’identité de la personne ne
serait plus seulement désormais rabattue sur son appartenance, ce qui est
déjà le propre d’un racisme (primaire ou non), mais serait rabattue sur son
apparence « naturelle », celle de son visage, de sa tête particulièrement.
Certes, les divers documents qui présentent la biométrie et sa puissance
comme son efficacité concèdent que « le résultat restera toujours une
identité probable… que les variables telles que des lunettes de soleil, des
moustaches et des barbes, des expressions faciales anormales (sic !) et
l’inclinaison importante de la tête peuvent causer des anomalies avec des
systèmes d’identification du visage. Une chirurgie importante du cartilage
du visage pourrait tromper le système ».
Il nous reste probablement à travailler nos cartilages et nos expressions
ou encore à vivre et à vieillir, ce qui relève du plus que probable… car enfin,
l’exactitude tant souhaitée par les tenants de la biométrie appliquée aux fins
avouées de contrôle et de sécurité relève du leurre : elle occulte ce qui fait
le propre du vivant, justement, les transformations adaptatives, l’évolution
et la variabilité. Du reste, le même document sur le même site use d’un ton
de déploration en écrivant, à ce propos : « la biométrie présente malheu-
reusement un inconvénient majeur : en effet aucune des mesures utilisées
ne se révèle hélas être totalement exacte… on s’adapte à l’environnement,
on vieillit, on subit des traumatismes plus ou moins importants, bref on
49
évolue et les mesures changent »… Si le propos n’était révélateur d’une
perspective dangereuse en ce qu’elle déplore, sa naïveté serait drôle.
Mais plus sérieusement, le caractère incertain reconnu et déploré dans
les documents de « biométrie sécuritaire », ne s’inscrit-il pas pourtant

Cornor.indd 49 22/08/07 11:06:29


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
dans une perspective technique sans limite où, par principe, tout ce qui
est objectivement possible est réalisable ? L’improbabilité se calcule aussi,
et les écarts également. Du reste, les objectifs ouvertement déclarés de
« sécurité » et de « facilité » correspondent aux valeurs d’une société de la
raison technique, du bio-pouvoir, de la gestion des corps et de la surveillance
des populations (les termes foucaldiens viennent ici quasi spontanément
à l’esprit). Même Bertillon (1853-1914) voyait dans le visage une chose
transformable culturellement alors qu’aujourd’hui les nouveaux paramètres
prédisent une quasi infaillibilité de l’identification individuelle.
Outre le visage et le crâne, on retient dans ce système de mesure des
variables telles que : l’empreinte digitale, l’iris, la rétine, la géométrie de la
main et du doigt, le système et la configuration des veines43 ainsi que la
dynamique des signatures, des frappes au clavier, la reconnaissance vo-
cale… Mais, s’il ne s’agit plus là de caractéristiques physiques à proprement
parler, ces variables constituent néanmoins des traces corporelles. Sont en
train d’être développées : la géométrie de l’oreille, la géométrie des pores
de la peau et la généralisation de la détermination ADN. Donc, l’identité
certes ne tient plus de l’appartenance, comme nous l’avons dit précédem-
ment, travers qui fondait les discours raciologiques et doxiques, mais elle
s’authentifie par l’usage de spécificités biologiques qui seraient propres à
l’individu et non plus au groupe. En effet, les paramètres présentés comme
objectifs et discriminants paraissent faire fi des catégories « ethniques »
déjà stigmatisées par le passé. Mais une biométrie sécuritaire ne fera pas
l’économie d’une construction de « groupes à risque »44 qui va réinventer
une hiérarchie stigmatisante, que l’on peut facilement imaginer dans la
mesure où elle est déjà présente dans les stéréotypes de la doxa.

50 _____ L’usage incommensurable de la mesure


Faut-il aller jusqu’à voir une distorsion entre le travail scientifique
utilisant légitimement la mesure dans nos laboratoires d’anthropologie
et l’usage technopolitique de la biométrie dans la société ? Certes les

Cornor.indd 50 22/08/07 11:06:29


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
pratiques relèvent des mêmes protocoles mais les unes répondent à des
problématiques anthropologiques, les autres à des besoins de contrôles
sécuritaires exclusivement. Cela suffirait à convenir que l’aspect normatif
de l’anthropométrie dans nos laboratoires est indiscutable et nécessaire
dans une démarche scientifique s’appuyant sur la construction de modè-
les dans lesquels on introduit de la variabilité, élément indispensable à la
dynamique même du modèle.
Pour autant, nul ne peut plus ignorer la collusion entre science et
idéologie devenue aujourd’hui un lieu commun, du moins de la commu-
nauté scientifique et de l’histoire des sciences, comme ignorer l’inscription
historique, donc politique, sociale et économique, de l’activité scientifique.
Or l’anthropométrie ne constitue jamais un moyen neutre d’évaluation. Elle
normalise et stigmatise toujours.
En revanche, l’aspect de stigmatisation renvoie à deux formes. D’une
part, il s’agit de la mise en évidence d’un écart très important à la norme
renvoyant à l’anormal et/ou au pathologique : il s’agit alors de stigmatisation
de l’extrême ou du pathologique dont on ne reconnaît pas qu’ils sont aussi
des modes normatifs. Le pathologique, par exemple, n’est pas absence de
normes (anormalité) mais limitation de leur fonctionnement (normativité
autre). D’autre part, la stigmatisation change de registre lorsqu’elle anticipe
en fonction d’hypothèses prédictives de déviance sur l’identité des indivi-
dus effectivement déviants. Aujourd’hui, le recours à la biométrie répond
paradoxalement à l’absence de stigmates absolus aisément identifiables sur
le corps, consistant en des signes phénotypiques repérables et reconnus
(dans le discours officiel du politiquement correct, être bronzé n’est pas a
priori un stigmate absolu de délinquance, mais en terme de probabilités,
c’est être suspect de délinquance potentielle…). Si la biométrie ne stigma-
tise pas des éléments morphologiques particuliers, par le truchement de
la statistique, elle devient sans conteste un instrument de contrôle d’une
idéologie à la fois libérale et totalitaire.
51
En effet, la différence avec Della Porta et Lombroso (pour ne garder que
deux entreprises dans des périodes différentes – XVIIe et XIXe siècles), c’est
que ceux-ci croyaient qu’il existait des stigmates sur les individus criminels et
proposaient une intervention de la société pour se prémunir contre ces risques

Cornor.indd 51 22/08/07 11:06:29


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
(éducation, notamment). Alors que dans la pratique contemporaine, on ne
pose aucun stigmate a priori mais on présuppose qu’une lecture biométrique
et statistique fera émerger les signes repérables des individus à risque, déviants
et dangereux (l’actualité scientifique autour des débats animant l’INSERM est,
à cet égard, pour le moins probante). Les incidences normatives de contrôle,
de prescription s’inscrivent dans l’horizon du corps-identité. Le procédé de
rabattement de l’identité n’est-il pas ici celui d’une triple synecdoque ?
La part biologique constituerait le tout de l’identité du sujet, sachant
que, déjà, en une sorte d’opération préalable, le corps serait réduit au bio-
logique et enfin, les paramètres retenus dans l’effectuation biométrique
seraient tenus pour l’ensemble du biologique. En somme, l’élément biolo-
gique pour le tout biologique, le biologique pour le corps, et le corps pour
l’identité du sujet. Il s’agit donc d’une nouvelle organisation du monde qui
reposera sur des identifiants biologiques prédictifs dont l’usage nous paraît
incommensurable et qui obligera les anthropobiologistes à se repositionner
dans une société « biométrisée ».

Notes et références
1
CNRS-Université de la Méditerranée
2
CNRS-Université de la Méditerranée
3
Guillaume Le Blanc, La vie humaine. Anthropologie et biologie chez Georges Canguilhem,
Paris, PUF, 2002.
4
Stephen Jay Gould, La mal-mesure de l’homme, Paris, Éditions Ramsay, 1983.
5
Éric Crubézy et al., Anthropobiologie, Paris, Masson, 2002.
6
Éric Crubézy et al., op.cit., p. 112-117.
7
F.J. Gall, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en par-
ticulier, Paris, Imprimerie Haussman et d’Hautel, 1810-1819.
8
Paul Broca, « Notions complémentaires sur l’ostéologie du crâne. Détermination et
dénominations nouvelles de certains points de repères. Nomenclature craniologique »,
52 Bull. de la SAP, Série 2, Tome X, 1875, p. 337-367.
9
G. Della Porta, De humana psysiognomonia. Napoli, 1586.
10
Laurent Baridon et Martial Guédron, Corps et Arts, Physionomies et physiologies dans
les arts visuels, Paris, L’Harmattan, 1999. Claire Barbillon, Les canons du corps humain
au XIXe siècle, Paris, Odile Jacob, 2004.

Cornor.indd 52 22/08/07 11:06:30


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
11
Marin Cureau de la Chambre, Caractères des passions. Paris, 1640-1662.
12
Les théoriciens et historiens de l’art ne s’accordent pas sur l’interprétation des Con-
férences de Le Brun ce qui invite à une certaine prudence. Pour une synthèse de ces
questions, voir L. Baridon & M. Guédron, op.cit, p. 32-47.
13
Jean-Jacques Courtine & Christine Haroche, Histoire du visage : exprimer et taire ses
émotions XVIe – début XIXe siècle, Paris/Marseille, Rivages, 1988 (Réed : Paris, Payot &
Rivages, 1994).
14
Charles Le Brun, Expressions des passions de l’âme, 1727, reprint aux Amateurs de Livres
et Bibliothèque Interuniversitaire de Lille, 1990.
15
Laurent Baridon et Martial Guédron, 1999, op. cit.
16
Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.
17
Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, Vrin, 1934, p.16.
18
À l’UMR 6578 CNRS-Université de la Méditerranée à Marseille notamment où une
réflexion est conduite sur la nature, le statut, la conservation de ces collections, ainsi
que les questions éthiques qu’elles soulèvent. À titre indicatif, voir : Yann Ardagna et
al., Les collections ostéologiques humaines, Gestion, Valorisation, Perspectives, APA,
Aix-en-Provence, 2006, Supplément au Bulletin Archéologique de Provence, 4.
19
Nélia Dias, La mesure des sens. Les anthropologues et le corps humain au XIXe siècle,
Paris, Seuil, 2004.
20
Nous empruntons cette énumération au texte de Charles Cordier, in « Types ethniques
représentés par la sculpture », Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris, séance du
6 février 1862, p. 64-66, cité par Claire Barbillon, Les canons du corps humain au XIXe
siècle ; L’art et la règle, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 106.
21
H.V. Valois, cité par C. Blanckaert : Claude Blanckaert, « L’anthropologie personnifiée,
Paul Broca et la biologie du genre humain », Préface des «Mémoires d’anthropologie »
de Paul Broca (1871), JM Place, Paris, 1989, p. VIII.
22
Claire Barbillon, op. cit. 2004, p. 106.
23
Marc Renneville, Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, Paris, Les Em-
pêcheurs de penser en rond, 2000.
24
Unité de l’espèce humaine, Paris, Hachette. 1861.
25
Bory de Saint-Vincent, L’homme (HOMO). Essai zoologique sur le genre humain, 2 vol.
Paris, Rey et Gravier, 1827.
26
J.C. Nott and G.R Gliddon. Indigenous races of the earth..., Philadelphia, Lippincott:
London, Trübner. Orfila, 1857.
27
Pierre Camper, Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la physionomie
des hommes des divers climats et des différents âges, Paris/La Haye ; HJ Jansen, 1791.
28
Voir L. Manouvrier, Aperçu de céphalométrie anthropologique, S A. P., 1899, pp. 558-
591. 53
29
A. Quatrefages de Bréau, Introduction à l’étude des races humaines, Hennuyer, Paris,
1887.
30
F. Blumenbach, De l’unité du genre humain et de ses variétés. (1re édition française traduite
par F. Charrel sur la troisième édition latine), Paris, Allut, An VIII.

Cornor.indd 53 22/08/07 11:06:30


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
31
J. Deniker, Les Races et les Peuples de la terre, Paris, Masson, 1900.
32
Par exemple dans Les Races et les Peuples de la terre, Masson ou encore Les Merveilles des
races humaines, Paris, Hachette (sans date) mais contemporain de l’entreprise coloniale et
Verneau « L’Homme, races et coutumes », Paris, 1931, Larousse.
33
Dans l’Encyclopédie pratique illustrée des Colonies françaises (Librairie A. Quillet, 1931,
2 vol.).
34
Rudolf Carnap, Les fondements philosophiques de la physique, Paris, Armand Colin,
1973.
35
Antoine Binet, Les proportions du crâne chez les aveugles, A.P., 8, 1902, pp. 369-384.
Antoine Binet, Les proportions du crâne chez les sourds-muets, A.P., 8, 1902, pp. 385-389.
Antoine Binet, Questions de technique céphalométrique d’après M. Bertillon, A.P., 10,
1904 pp. 139-41. Antoine Binet, Les frontières anthropométriques des anormaux, Bul.,
16, 1904, pp. 430-38.
36
Georges Lanteri-Laura, Histoire de la phrénologie, Paris, P.U.F, 1970, Réed. 1994.
37
Charles Letourneau, 1880, in La sociologie d’après l’ethnographie, Paris, Reinwald.
38
Pour seul exemple à visée générale, très récent, citons l’article de Jaroslav Bruzek, Aurore
Schmitt et Pascal Murail, « Identification biologique individuelle en paléoanthropologie,
détermination du sexe et estimation de l’âge au décès à partir du squelette », in Dutour
& al. 2005, CTHS, p. 217-246. S’agissant d’un article dans un ouvrage à orientation
didactique, le caractère probant du point dont nous parlons est encore renforcé par
la bibliographie. Ces déterminations, appliquées au fœtus par exemple, sont encore
aujourd’hui estimées par la mesure : Pascal Adalian et al., « Postmortem assessment
of fetal diaphyseal femoral length: validation of a radiographic methodology ». Journal
of Forensic Sciences. 2001, 46(2) : 215-219 ; « Nouvelle détermination de l’âge fœtal à
partir de la diaphyse fémorale. Comptes Rendus de l’Académie des Sciences » – Sciences
de la vie 325 (2002) 1-9 ; « Estimation du sexe fœtal à partir de l’ilium. », Bulletins et
Mémoires de la Société Anthropologique de Paris. 2001, t.13 (1-2) : 61-73.
39
Première phrase de l’Avant-Propos du dernier manuel sur « Objets et méthodes en
paléoanthropologie », Dutour & al., 2005, CTHS, p.11.
40
Ainsi, des travaux récents ont montré les corrélations entre craniométrie et environ-
nement climatique, dans l’une des publications de référence en la matière, Anton S.C.,
2002, « Evolutionnary significance of cranial variation in Asian Homo erectus », Am.
J. phys. Anthropol. 118 : 301-323 ; ou encore l’article de Trenton Holliday, « Forme
corporelle et adaptation climatique », in Dutour & al. 2005, op.cit. CTHS, p.281-314 ;
ou encore : Anton S.C., 2002, « Evolutionnary significance of cranial variation in Asian
Homo erectus », Am. J. phys. Anthropol. 118 : 301-323.
41
« Biométrie, le corps identité », Exposition à la Cité des sciences et de l’industrie de La
Villette, Paris, novembre 2005. Cette exposition, qui se veut didactique, a fait l’objet de
54 polémiques diverses. Elle a du moins le mérite de clarifier l’un des objectifs de l’entreprise
biométrique : détermination de l’identité, à des fins sécuritaires. Sous couvert d’une
objectivité qui tient surtout à l’usage du vocable scientifique, le dépliant de l’exposition
fait état clairement des usages et des possibilités d’application de la biométrie. Giorgio
Agamben, dans un article du 7 décembre 2005 (Le Monde) écrit notamment : « Le jour

Cornor.indd 54 22/08/07 11:06:31


Craniométrie et constitution des normes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
où le contrôle biométrique sera généralisé et où la surveillance par caméra sera établie
dans toutes les rues, toute critique et tout dissentiment seront devenus impossibles. Les
jeunes étudiants qui ont détruit le 17 novembre les bornes biométriques dans la cantine
du lycée de Gif-sur-Yvette ont montré qu’ils se souciaient bien davantage des libertés
individuelles et de la démocratie que ceux qui avaient décidé ou accepté sans broncher
leur installation ».
42
Alphonse Bertillon, Identification anthropométrique, instructions signalétiques, Paris,
Imprimerie administrative, 1893.
43
Voir le site Internet www.securiteinfo.com.
44
Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris, Plon, 1958.

55

Cornor.indd 55 22/08/07 11:06:31


NORMALITÉ, NORME, NORMATIVITÉ. ANTHROPOLOGIE PHYSIQUE DES
CORPS-AUTRES
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Antonio Guerci
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 57 à 75
ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-57.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
NORMALITÉ, NORME, NORMATIVITÉ.
ANTHROPOLOGIE PHYSIQUE
DES CORPS-AUTRES
Antonio Guerci1

____ Sur la normalité2


Rien n’est plus anormal que la normalité. Cette proposition constitue
évidemment une provocation ; mais avant de l’abandonner comme une
boutade, elle devrait être questionnée plus amplement, afin de révéler
– comme il convient de le faire pour les provocations intellectuelles – le
peu de vérité qu’elle recèle. L’univers de la normalité engendre une grande
confusion. Ce mot, qui n’est clair et compréhensible qu’en apparence, est
en fait un véritable piège sémantique.
Une seule des acceptions de normalité est couramment perçue : la
normalité comme aurea mediocritas ou comme appartenance au groupe de
ceux que ne sont ni stigmatisés ni stigmatisables. Tous les autres sens, qui
cohabitent malgré eux ensemble, ne cessent de se disputer et de s’occulter.
Pour expliquer l’origine de cette cohabitation tumultueuse il faut empiéter
brièvement dans la statistique.
Dans le vocabulaire statistique, les distributions normales représentent
une famille de distributions symétriques qui ont la même forme générale,
celle de la cloche décrite par la courbe de Gauss. L’axe de la valeur moyenne
57
croise le point le plus haut de la courbe, qui descend ensuite, plus ou moins
rapidement, vers les deux ailes. Le nivellement de la courbure majeure ou
mineure de la cloche se mesure par l’écart type, qui indique les variations
autour de la moyenne des valeurs de la population considérée. Les courbes

Cornor.indd 57 22/08/07 11:06:31


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
normales expriment la règle dite « empirique » : 68 % de la population
présente des valeurs qui s’éloignent de la moyenne d’un écart type ; 95 %
de la population présente des valeurs qui s’éloignent de la moyenne jusqu’à
deux fois l’écart type ; et 99,7 % de la population présente des valeurs qui
s’éloignent de la moyenne jusqu’à trois fois l’écart type. Autrement dit, dans
une distribution normale presque toutes les valeurs se différencient de la
moyenne de trois écarts types au maximum ; et dans la plupart des cas la
« paramétrisation » se fait sur les deux premiers écarts types, c’est-à-dire
sur 95 % de la population. Statistiquement, pour n’importe quel individu de
la population en analyse pour le caractère C, la probabilité que la mesure
de C se différencie de la moyenne pour une valeur égale au maximum à
deux écarts types, est de 95 %.
Ici on trouve aussi l’articulation sémantique cachée. La normalité
statistique concerne uniquement la fréquence : les valeurs qui se différen-
cient de la moyenne de deux (ou de trois) écarts types sont dites normales
parce qu’elles sont ainsi dénommées en statistique et certainement pas
parce que les autres valeurs (celles qui se trouvent au-delà du premier,
deuxième ou troisième écart type) sont anormales. Mais à force d’utiliser
un mot technique dans des contextes ambigus, la normalité tend à devenir
norme, c’est-à-dire à assumer la valeur normative : les valeurs éloignées de
la moyenne de plus de deux écarts types deviennent anomalies3.
Parmi les caractères médico-physiologiques et anthropométriques,
nombreux sont ceux distribués normalement, c’est-à-dire qu’ils ont une
distribution en forme de cloche : 95 % de la population présente des valeurs
normales qui s’éloignent de la moyenne de deux écarts types seulement.
Mais si au lieu de considérer un seul caractère on en considère deux, entre
eux indépendants, alors la population qui présente des valeurs normales
pour chacun des caractères n’est plus de 95 % mais de 90,25 %4. Ce pour-
centage diminue rapidement avec l’augmentation des caractères considérés :
85,74 % de la population est normale pour trois caractères indépendants ;
58
60 % pour dix caractères ; et seulement 34 % pour vingt caractères ; quand
on arrive à cent caractères indépendants, la population qui résulte normale
pour ces cent caractères est d’environ 0,5 %. Dès l’instant que les paramè-
tres morpho-physiologiques statistiquement normaux et probablement

Cornor.indd 58 22/08/07 11:06:32


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
indépendants sont des milliers, chaque individu est mutant pour quelques
caractères par rapport à la distribution normale ; l’individu le plus normal
en absolu, c’est-à-dire celui qui se trouverait toujours dans la distribution
centrale de chaque caractère, serait en même temps celui qui, statistique-
ment, résulterait le plus anormal5.

____ Sur l’anthropologie médicale6


Le secteur de l’anthropologie, qui récemment, s’est démontré plus sensible
à l’observation des corps-autres, dans la normalité et/ou dans la pathologie
est l’anthropologie médicale.

Les orientations théoriques de l’anthropologie médicale

Pour mieux appréhender la complexité de l’interaction entre la société hu-


maine et la maladie, l’anthropologie médicale a développé différents concepts
qui, jusqu’à présent, s’équivalent et dont les limites sont énoncées différem-
ment selon les auteurs. Il nous faut cependant rappeler que les subdivisions
de l’anthropologie médicale n’ont pas, en fait, de limites bien définies et que
les subdivisions faites dans différents travaux généraux ne coïncident pas tou-
jours7 8 9. En général, et indépendamment de l’orientation du travail de chaque
chercheur (qu’il soit lié à des thèmes de biomédecine ou d’ethnomédecine
ou de politique et d’intervention), on peut distinguer trois grandes modalités
d’approches de l’anthropologie médicale : la théorie médico-écologique, la
théorie culturelle et l’anthropologie médicale critique.

La théorie médico-écologique

Entièrement formulée par Alland en 197010, la théorie médico-écologique


59
se base sur le concept d’adaptation, biologique et culturelle, individuelle
et collective, au milieu ambiant. La santé est considérée comme une me-
sure d’adaptation réussie au milieu et elle peut être étudiée au travers de
modèles écologiques.

Cornor.indd 59 22/08/07 11:06:32


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Selon la schématisation présentée par McElroy et Townsend11, l’écosys-
tème dans lequel évoluent les populations humaines est composé d’éléments
biotiques (tels que les prédateurs, la nourriture disponible, les vecteurs de
maladies, etc.), d’éléments abiotiques (tels que le climat, l’énergie disponible,
les matériaux, etc.) et d’éléments culturels (tels que l’organisation sociale,
l’idéologie, la technologie, etc.). L’équilibre dynamique ou le déséquilibre
des éléments de l’écosystème se mesure, en effet, en termes de santé et
de maladie. La santé témoigne de l’intégration des éléments tandis que
la maladie (sans vouloir parler de déterminisme ou de réductionnisme)
vient du déséquilibre des composantes12. Une modification de l’équilibre
climatique, par exemple, peut causer des famines qui, à leur tour influeront
directement sur l’état de santé de la population. En revanche, une innovation
technologique, modifiant la quantité d’énergie nécessaire pour un travail
ou permettant certaines applications innovantes, peut améliorer l’équilibre
de la population avec son milieu ambiant.

La théorie culturelle

La théorie culturelle naît comme réponse au nivellement de la culture


sur la nature, implicite dans le modèle d’interprétation médico-écologi-
que qui ramène la maladie exclusivement à l’état de déséquilibre entre
la population et le milieu ambiant. Kleinmann13 a proposé d’interpréter
la maladie non pas comme une entité objective appartenant au monde
physique mais plutôt comme un modèle explicatif qui, au travers d’inte-
ractions culturelles et sociales bien précises, rassemble des phénomènes
disparates (les symptômes) et leur donne un nom collectif (celui, juste-
ment, de maladie). D’après ce concept, tant le patient que le médecin ne
peuvent connaître la maladie qu’au travers d’une série d’interprétations
qui supposent des modalités particulières d’interaction entre la biologie,
60
les pratiques sociales et les systèmes culturels.

En refusant de considérer la maladie comme étant indépendante du


« monde environnant », la théorie culturelle explique, par exemple, les

Cornor.indd 60 22/08/07 11:06:32


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
différences conceptuelles séparant l’anatomie biomédicale de celle de la
médecine chinoise, la variété des diagnostics présents dans les différentes
médecines traditionnelles, les interactions entre l’établissement de la noso-
logie médico-professionnelle, l’observation du patient et le vécu individuel
et collectif de la maladie. C’est là que se situe la séparation conceptuelle
effectuée par l’anthropologie médicale anglo-saxonne, entre « illness »,
« disease » et « sickness ».

L’anthropologie médicale critique


(« political economy medical anthropology »)

L’anthropologie médicale critique (appelée aussi « political economy medi-


cal anthropology » dans le milieu anglo-saxon) est le courant le plus récent
de l’anthropologie médicale, elle adopte les positions les plus radicales.
Venant du besoin d’interpréter le rapport santé-maladie dans les po-
pulations humaines dans un contexte social, économique et culturel plus
élargi que celui qui est pris en considération d’ordinaire (qui se limite au
rayon d’action de la population du milieu environnant), l’anthropologie mé-
dicale critique oriente sa recherche autour de l’idée selon laquelle l’inégalité
sociale ainsi que les rouages du pouvoir et de l’exploitation forment les tous
premiers facteurs de détermination de la santé et des systèmes de soins et,
par conséquent, des maladies, de leur évolution et de leur épidémiologie.
Toutefois, la force polémique de l’anthropologie médicale critique ne
concerne pas seulement le cadre général de la discipline, mais met souvent
en cause les fondements implicites de bien des recherches médico-anthro-
pologiques. Selon cette perspective, il ne suffit pas d’étudier les problèmes
sanitaires spécifiques séparément du contexte social général, ni de limiter
l’analyse médico-anthropologique à l’interaction culturellement spécifique
de patients et de thérapeutes. Des études « locales », qui ne prennent pas
61
en ligne de compte le contexte général, finissent par minimiser ou même
cacher les conditions ambiantes de travail, les facteurs économiques et, en
bref, « politiques », qui déterminent l’apparition et le cours des patholo-
gies14 15 16. Par conséquent, les maladies ne sont pas des sujets concernant

Cornor.indd 61 22/08/07 11:06:33


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
seulement le malade et le thérapeute mais elles présentent des corrélations
précises avec les relations sociales et économiques ; et ces dernières, à
leur tour, dépendent directement des forces qui dirigent la politique et
l’économie mondiales17.

Anthropologie / Médecine / Anthropologie médicale :


quel est le dialogue ?
En général, les rapports entre l’anthropologie médicale et les deux « disci-
plines-mères » ont été plus faciles dans le domaine de l’anthropologie que
dans celui de la médecine. Cela vient en partie du fait que l’anthropologie
est une discipline de frontière ; elle est par conséquent plus ouverte (ou
du moins dépourvue de préjugés) face aux perspectives d’études atypiques
et non conventionnelles18. Quant à la médecine, elle a longtemps aspiré
à être considérée comme une science « dure » (d’où les tentatives d’une
fondation épistémologique basée sur la physiologie ou la biochimie) ; en
tant que telle, la médecine pose, sur la santé et sur la maladie, un regard
unitaire qui rend difficile une médiation aux différentes approches.
La position excentrique de l’anthropologie médicale a récemment attiré
des critiques même dans sa définition ; on a, en effet, remarqué qu’on ne
retrouve pas les origines de l’anthropologie médicale seulement (ni même
principalement) dans la médecine, mais aussi dans la pratique infirmière,
dans le débat et dans les politiques de santé publique et, en général, dans
toutes les activités concernant le maintien de la santé et la prise en charge de
la maladie ou de la crise au travers des transitions vitales des individus19.
En outre, une fois que le problème des rapports entre la biomédecine et
les médecines traditionnelles fut posé, les vastes perspectives (culturelles,
scientifiques et sociales) offertes par les études ethno-médicales et médico-
anthropologiques ne pouvaient éviter de se transformer en approches
critiques de la médecine occidentale20 21.
62
Tout d’abord, et il fallait s’y attendre, cette dernière a été mise par l’an-
thropologie médicale sur le même plan que n’importe quel autre système
médical ; c’est-à-dire qu’elle a été reconnue comme étant un système de soin
typique d’une société spécifique (la société occidentale industrialisée) à un

Cornor.indd 62 22/08/07 11:06:33


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
moment précis de son histoire (celui du capitalisme avancé). Face à une telle
interprétation fortement relativisante, la biomédecine s’est vue contrainte,
du moins pour sa partie la plus sensible, de redéfinir ses propres critères
d’universalité et de statut scientifique et de reconnaître le sens historique
profond implicite dans sa création conceptuelle22 23.
En outre, l’anthropologie médicale a ponctuellement critiqué la
biomédecine, entre autres pour son côté extrêmement réductionniste et
pour sa façon de s’imposer, parfois violemment, comme système médical
hégémonique sans considérer les caractéristiques culturelles et sociales
des différents groupes humains. La critique porte aussi sur sa tendance
à imposer l’activité du médecin comme absolument supérieure à celle de
tout autre professionnel de la santé ainsi que sur ses connivences avec les
mécanismes d’exploitation et de profit économique24 25 26 27 28.
Enfin, la recherche médico-anthropologique a remis en question
certaines catégories précises de la pensée biomédicale parmi lesquelles
les distinctions entre le diagnostic et le traitement, entre les soins techno-
logiques et non technologiques et entre les spécificités et les généralités
du processus thérapeutique29.

____ Sur les corps-autres


L’histoire des classifications morphologiques des représentations du corps
peut se subdiviser en 4 époques doctrinales :
– cosmobiologique-humorale ;
– physionomique ;
– morphologique-descriptive (anthropographique) ;
– biométrique (anthropométrique).
Dans la représentation cosmobiologique-humorale, c’est un corps
projet qui ressort incontestablement.
Dans la représentation physionomique (bien que se limitant à un seg- 63
ment du corps) et dans celle morphologique-descriptive, c’est un corps sujet
qui est présent : aux variables strictement morphologiques sont associées
des considérations d’ordre physiologique, ou psychologique, ou encore
comportementale ou diathésique.

Cornor.indd 63 22/08/07 11:06:33


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Dans la représentation biométrique, c’est un corps seulement ap-
paremment objet mesurable et classifiable qui est présent. En réalité, la
même intention classificatrice fournit un élément de projectualité. Dans ce
dernier cas, la méthodologie (avec ses propres techniques) est seulement
apparemment objectuelle, mais en ayant une finalité spécifique (classifiable,
raciale, criminologique, diathésique,…) est projectuelle ; le dernier but est
la discrimination.
Il est intéressant de noter que seule la culture occidentale a atteint
cette dernière phase. Le parcours des trois premières représentations est,
lui, partagé avec les autres cultures.
Il suffit de rappeler :
– la théorie ayurvédique des trois dosha ;
– la classification chinoise des cinq éléments ;
– la bipartition frio/caliente de l’univers de l’Amérique Latine ;
– les trois catégories humorales énergétiques polynésiennes avec ira,
nanu, he’a ;
– toutes les classifications qui ont pour origine des représentations cos-
mobiologiques particulières et qui se limitent à l’approche descriptive
des formes.
Et pourtant ce n’est pas l’absence d’un altimètre, d’un mètre ou encore
d’un compas d’épaisseur ou d’un compas-glissière qui a freiné le parcours
d’environ deux tiers de l’humanité.

Le corps : objet ou projet ?

« Avant que n’importe quel corps soit, il y a une philosophie et une pratique
corporelle. Seul existe le corps projet, le corps objet (surtout sans sujet) est
un leurre »30. Et chaque culture a son projet.
Les classifications qui émergent de la vision d’un corps sont une vio-
lence méthodologique, une tyrannie ethnocentrique.
64
Selon l’anthropologie sensorielle la vision est le sens privilégié des Oc-
cidentaux. D’autres populations humaines sentent un corps, écoutent un
corps, hument un corps, touchent un corps, goûtent un corps ; d’où s’ensuit
toute une série d’expressions couramment employées excluant la vision.

Cornor.indd 64 22/08/07 11:06:33


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Un corps visible et tangible se manifeste non seulement dans les centres
délégués à la vision mais s’exprime aussi sensoriellement dans le système
nerveux central et dans les tissus cérébraux.
Le schéma spatial du corps est une projection virtuelle : pensons à
l’expérience du « membre fantôme », à la douleur périodique que ressent
celui qui a subi l’amputation d’un membre. Puisque chacun de nous cons-
truit dans son propre cerveau une carte corporelle grâce aux connexions
nerveuses cérébrales, à la suite de l’amputation la neuromatrice établit des
modèles de perception spatiale, sélectionne les informations et génère un
modèle incluant le corps entier.
Cette neuromatrice, probablement innée, est toutefois constamment
modifiée par l’expérience, par la biographie individuelle, par la culture
d’appartenance. Et ainsi surgissent différentes représentations du corps,
différents espaces interindividuels (comme nous l’enseigne la proxémique)
et différentes projectualités.
Le corps devient ainsi un fait social total. Comme l’écrit M. Single-
31
ton « …le cochon que nous croyons pouvoir classifier objectivement
parmi les animaux, fait ontologiquement partie des humains pour certains
Papous, tandis que certains Papous que nous croyons pouvoir classifier
objectivement parmi les humains font pour les Asmat (d’autres Papous)
ontologiquement partie des aliments comestibles... ». « Le corps a une
forme (in)formant les formes qui lui conviennent ».

Le corps objet

Les lois qui gouvernent l’harmonie d’un corps, les canons esthétiques, les
rapports fondamentaux entre les segments du corps, le chiffre d’or ont
depuis toujours constitué des paramètres d’évaluation de la normalité mais
surtout, que nous le voulions ou non, des critères discriminants.
Ainsi de Pythagore (580-490 av. J.C., qui envisage le rapport idéal entre
65
corps, harmonie et nombre), à L.B. Alberti (1404-1472, avec les lois sur les
rapports entre segments corporels), puis Léonard de Vinci (1452-1519 et
ses canons), jusqu’à C. Camper (1722-1789, et son angle facial), A. Retzius
(1796-1860, et sa craniologie), P.-P. Broca (1824-1880, et l’importance des

Cornor.indd 65 22/08/07 11:06:34


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
mesures) et encore G. Viola (1870-1943, les rapports somatiques), L. Brian
(1915-1997, et sa méthode anthropométrographique), chacun est inséré
dans son propre temps mais dans le même espace projectuel.
Mais c’est déjà avec A. Quételet32 que la normalité assume une forme (et
une formule) et que les variations relatives aux caractères quantitatifs sont
des déviations en plus ou en moins par rapport à la valeur de la moyenne
arithmétique : la soi-disant normalité moyenne définie statistiquement
par Quételet. À partir de ce moment le passage de la valeur moyenne, au
normal, au normé, au normatif (avec sa charge des jugements de valeur et
des préceptes) va de soi.

Le corps sujet

C’est-à-dire les classifications du corps sur base biotypologique où, aux


côtés de la morphologie, s’unissent des instances physiologiques et/ou
psychologiques et/ou pathologiques.
Demeurant toujours en Occident, il faut partir de :
– Hippocrate (460-370 A.C.) ;
– Claude Galeno (131-201) ;
– Giovanni di Pian de’ Carpini [1247, Historia mongolorum] où celui-ci
décrit en détail et avec grande efficacité le type mongolien ;
– Abel Tasman (1603-1659) qui décrit les types australien et océanien ;
– Ulisse Aldrovandi [1672, Monstrorum historia] qui énumère les va-
riations tératologiques des caractères humains ;
– Antonio Vallisneri [1661-1730, Storia della generazione dell’uomo e
degli animali] qui introduit d’intéressants concepts sur les rapports
entre ontogenèse et phylogenèse ;
– Georges-Louis Buffon [1707-1788, Histoire particulière de l’homme]
décrit les différents groupes ethniques sous forme d’un voyage autour
66
du monde en interrogeant les voyageurs sur les principales caractéris-
tiques physiques et ethnologiques des populations rencontrées ;
– Jean-Baptiste Lamarck [1809, Philosophie zoologique] qui souligne
l’importance du milieu en tant qu’agent promoteur de la variabilité.

Cornor.indd 66 22/08/07 11:06:34


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Et signalons encore les typologies et les biotypologies de Noël, Sigaud,
Corman, Thooris, Mac Auliffe, Pende, Martiny, Sheldon, Kretschmer, etc.
Au travers des principales taxonomies, nous pénétrons aussi dans les
différentes terminologies et nominalismes projectuels.
– Hippocrate (460-370 av. J.C.) prévoit deux morphologies diathésiques
antithétiques : Habitus phthisicus, Habitus apoplepticus.
– Claude Galien (131-201) : lymphatique, sanguin, biliaire, atrabilaire
sur la base de la théorie des quatre humeurs circulantes.
– Charles Sigaud (1862-1921) [1914, La forme humaine] : en tant que
clinicien, il prévoit quatre appareils prédominants (comme loci mi-
noris resistentiae) dont les types : digestif, respiratoire, musculaire,
cérébral.
– Ernst Kretschmer (1888-1964) : pycnique, athlétique, leptosomique ;
l’auteur applique sa typologie à la psychiatrie.
– Antonio De Giovanni (1838-1916) [1904–1909 La morfologia del
corpo umano nei suoi rapporti colla Clinica] : première combinaison,
seconde combinaison, troisième combinaison (qui correspondent
aux longilignes, normolignes et brévilignes et aux diathèses qui les
concernent).
– Nicola Pende (1880-1970) : bréviligne hyposténique, bréviligne hy-
persténique, longiligne hypersténique, longiligne hyposténique ; ces
biotypes naissent sur une base endocrinologique.
– Louis Corman (1901-1995) : dilaté passif, dilaté actif, rétracté cubique,
rétracté extrême. Il s’agit d’une classification morpho-psychologique ;
dilatation et rétraction indiquent la tendance, en plus ou en moins, de
conquête du milieu extérieur (naturel et/ou social).
– Marcel Martiny (1897-1982) : ectoblastique, mésoblastique, endoblasti-
que. Il s’agit d’une classification sur base embryologique ; l’individu est
caractérisé morpho-physiologiquement par la prévalence des dérivés
d’un des trois feuillets embryonnaires.
67
– William H. Sheldon (1898-1977) : ectomorphe, mésomorphe, endo-
morphe toujours sur base embryologique.
– Mario Barbàra [1957, La dottrina delle costituzioni umane] : brachy-
types (harmoniques et dysharmoniques), longitypes (harmoniques

Cornor.indd 67 22/08/07 11:06:34


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
et dysharmoniques) ; élève de Pende il tient compte des instances
endocrinologiques.
Tous ces auteurs, en grande partie de formation médicale, cherchent
à discerner dans la forme corporelle des prédispositions à des maladies
organiques ou à des psychopathologies (Nicola Pende, Louis Corman,
Ernst Kretschmer).

Le corps projet

Les mots au travers desquels on donne une forme et un projet aux autres :
races, ethnies, populations humaines, génotypes.
Races : la priorité est donnée aux aspects physiques. Depuis la fin
des années 1960 ce mot a été définitivement suppléé par « populations
humaines ».
Ethnies : la priorité est donnée aux aspects comportementaux. Depuis
une dizaine d’années ce terme est employé avec précaution (comme cela
s’est produit avec le mot race), vu que l’on retombe dans des grilles fictives,
exclusives, rigides, ethnocentriques. Ethno, dans toutes ses combinaisons,
fait écho à l’absolutisation indue, à une naturalisation déculturalisée de
l’histoire (ethnohistoire), de la science (ethnosciences) ou de la médecine
(ethnomédecine) de l’ethnie occidentale (M. Singleton, 2004).
Populations humaines : terme plus aseptique, non contraignant,
omni-compréhensif, difficilement réductible à de trop faciles classifications.
Terme neutre qui n’implique, apparemment, aucun sous-entendu.
Génotypes : les premières classifications touchent au domaine de la
santé et de la médecine.
Karl Landsteiner (1909) est le premier à prévoir les hémoagglutinatifs :
A, B, AB, O.
Si la connaissance des génotypes est vitale pour la santé humaine (et
68 pour la prédiction de celle-ci), on assiste aujourd’hui à une dérive vers la
recherche de génotypes caractéristiques de populations humaines, qui
rappelle les biotypologies d’antan.

Cornor.indd 68 22/08/07 11:06:35


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Ce qui est sorti par la porte rentre par la fenêtre, avec cette fois-ci des
justifications plus probantes, attentives, sévères et donc « scientifiques » :
refusant les classifications macroscopiques et phénotypiques, le microcos-
me (accessible seulement à un petit groupe de sages) révèle des différences
inattendues aux profanes. Différences dans ce cas qui ne dénoncent pas
seulement beauté ou laideur, bonté ou criminalité, prédisposition ou non
d’être affecté par une pathologie, mais maintenant même le quotidien, dans
toutes ses déclinaisons, est classifiable, prévisible et discriminant.
Témoin en est la « découverte » continuelle de gènes pour… : l’obésité,
la longévité, le tabagisme, l’homosexualité, le bonheur, les performances
amoureuses, les performances sportives, les dépenses folles… qui se trans-
mettraient par voie « diagynique ».
Dans cette (ir)réalité invisible, le commun des mortels doit accepter
sans broncher tout ce qu’une minorité de « scientifiques » lui débite : il ne
voit pas, il ne peut ni juger ni même se prononcer sur le sujet. On substitue
ainsi aux valeurs du vécu et de l’expérience de l’observation du corps, des
valeurs normatives et normativisées.

La représentation du corps des autres

« Comment résister à la tentation de penser qu’un individu aux yeux som-


bres et injectés de sang, avec un prognathisme marqué, un nez camus, de
grandes canines pointues, une barbe hispide et crasseuse, ne peut être la
personne idéale à laquelle confier nos épargnes ou la garde de notre voiture
avec nos enfants à bord ? »33.
Malgré notre profonde ouverture intellectuelle et notre disponibilité
éthico-politique, malgré le respect magnanime pour l’autre et pour sa
culture, fardeau de tout anthropologue aujourd’hui, le problème soulevé
par Umberto Eco peut laisser perplexe plus d’un docteur ès…
L’évolution historique des classifications typologiques part de la matrice 69
commune cosmobiologique-humorale suivie de la phase physionomique.
Seulement en Occident, comme nous l’avons déjà signalé, la phase mor-
phologique-descriptive continue avec la biotypologie et la génotypie.

Cornor.indd 69 22/08/07 11:06:35


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Ainsi le corps, de projet (macro-microcosmique) devient sujet, jusqu’à
conclure le cycle comme (apparemment) objet.
Il est intéressant de s’arrêter sur la signification diachronique et syn-
chronique qui fait que les différentes approches culturelles au corps se
sont arrêtées à un constitutionnalisme « instinctif » (artistes, littéraires,
philosophes,…) alors que d’autres ont abandonné seulement apparemment
les évaluations réductionnistes (anthropométrie, biométrie, biotypologie)
pour se réfugier dans le déterminisme (biologistes, génétistes).
Nombreux sont les chercheurs qui ont classé Homo sapiens sapiens
sub specie formae. Depuis Santorio Santorio (1561-1636, qui passa 25 ans
de sa vie assis sur une balance pour mesurer la transpiration insensible),
les chercheurs en effet ont parcellisé le corps, puis l’ont mesuré et enfin
l’ont dénommé.
Selon Viola l’homme moyen s’exprime par les mesures de paramè-
tres corporels qui se répètent le plus fréquemment auprès du plus grand
nombre de sujets.
Cette schématisation ne saurait apporter autre chose que des corré-
lations animales entre l’individu et sa physiologie. Pour l’élever aux liens
réels mais plus subtils du corps et de l’esprit, certains auteurs arrivent à
l’observation détaillée du visage34.
Et dans le domaine de la physiognomonie : Lavater, Gall, Lombroso,
Ermiane, Corman, Kretschmer, Sheldon, Martiny, Curry saisissent au
travers des traits du visage des diathèses, des tempéraments, des prédis-
positions (jusqu’à la criminalité) et des météoro-dépendances (pouvant
conduire même au suicide).

L’histoire projectuelle des autres

En concomitance aux classifications morphologiques, on assiste à la for-


70 mation d’arbres généalogiques dont le « projet » est évident. C’est le cas
des systématiques « raciales ».
On peut chronologiquement distinguer trois orientations ou critères
fondamentaux de classification de l’humanité dans sa variabilité : zoologi-
ques, généalogiques ou hiérarchiques et géographiques35.

Cornor.indd 70 22/08/07 11:06:35


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Critères zoologiques : ainsi appelés parce qu’ils se basent sur des
caractères morphologiques et que la méthodologie suivie est celle du
zoologue.
Citons :
– Carl von Linné (1707-1778) [1758, Sistema naturae].
– Johann F. Blumenbach (1752-1840).
– Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844).
– Armand De Quatrefages (1810-1892) [1880, Histoire naturelle de
l’homme].
– Thomas Huxley (1825-1895) [1863, Evidence as to man’s place in
Nature].
– Paul Topinard (1830-1911) [1878, L’anthropologie].
– Giuseppe Sergi (1841-1936) [1910, Specie e varietà umane].
– Joseph Deniker (1852-1918) [1889, Essai d’une classification des races
humaines].
– Vincenzo Giuffrida-Ruggeri (1872-1921) [1913, L’uomo attuale].

Critères généalogiques ou hiérarchiques : c’est-à-dire lorsque les


populations sont étudiées en fonction de leur ancienneté ou modernité, en
attribuant au premier groupe une position hiérarchique inférieure.
Citons :
– Gustav Fritsch (1838-1907) et Carl Heinrich Stratz (1858-1824).
– Georges Montandon (1879-1944) [1928, L’ologenèse humaine].
– Earnest Albert Hooton (1887-1954).
– Egon von Eickstedt (1892-1965) [1933, Rassenkunde und Rassenges-
chichte der Menschheit].
– Arthur de Gobineau (1816-1882) [1853, Sur l’inégalité des races hu-
maines].
– Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) [1899, L’Aryen, son rôle so-
cial].
Lapouge écrit en 1887 « je suis convaincu qu’au siècle prochain on 71
s’égorgera par millions pour un ou deux degrés en plus ou en moins dans
l’indice céphalique » !

Cornor.indd 71 22/08/07 11:06:36


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Critères géographiques : ainsi appelés car ils prennent particuliè-
rement en compte la localisation géographique, les soi-disant isolats, des
populations.
Citons :
– Renato Biasutti (1878-1965) [1940, Razze e popoli della terra].
– Henri V. Vallois (1889-1981) [1967, Les races humaines].
En conclusion, il faut dépasser la conception dualiste sur le corps, saisi
entre les savoirs biologiques et médicaux d’une part et les savoirs culturels
et sociaux de l’autre.
Ainsi dans le domaine de l’histoire de la médecine (dont la singularité de
recours du singulier témoigne de l’irréductible réductionnisme occidental)
où le corps (sain) est normalité, norme et normativité, la perception du
corps par l’individu coïncide avec sa représentation sociale.
« Le corps d’un pygmée, par exemple, est un corps social au-delà de
toute normalité, normé seulement s’il est en syntonie avec le groupe, dont
la normativité est exprimée non pas par des jugements humains, mais par
des éventualités sur et infra naturelles »36.
Nous concordons avec M. Singleton pour dire que « la vérité est tou-
jours plus à inventer qu’à inventorier ».

Notes et références
1
Université de Gênes (Italie)
2
A. Guerci et S. Consigliere, 2005.
3
La confusion terminologique et conceptuelle sur la courbe statistique normale n’est
en fait pas récente : la courbe a été même appelée ainsi parce qu’elle pouvait décrire la
distribution « normale » (c’est-à-dire commune, dans cette signification) de caractères
influencés par des facteurs multiples et difficilement contrôlables.
4
C’est la règle des probabilités indépendantes qui intervient ici : si la probabilité d’obtenir
6 en lançant un dé est de 1/6, la probabilité d’obtenir deux 6 en lançant deux dés, est de
1/6 x 1/6, c’est-à-dire 1/36. La probabilité que deux caractères indépendants présentent
72 des valeurs normales est de 95/100 x 95/100, et donc de 90,25/100.
5
E. Simonson, 1966.
6
A. Guerci et S. Consigliere, 2003.
7
B. Good, 1994.
8
R. Hahn, 1995.

Cornor.indd 72 22/08/07 11:06:36


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
9
H. A. Baer et coll., 1997.
10
A. Alland, 1970.
11
A. McElroy et P. K. Townsend, 1989.
12
G. Armelagos, 1978.
13
A. Kleinmann, 1980 ; 1995.
14
A. Young, 1982.
15
N. Scheper-Hughes et M. Lock, 1987.
16
H. A. Baer et coll., 1986.
17
A. McElroy et P. K. Townsend, 1989.
18
Rappelons que les bases de l’anthropologie s’appuient sur trois domaines théoriques,
qui en ont influencé le développement : l’écologie, avec l’interaction continuelle entre le
milieu ambiant et la culture ; la théorie de l’évolution, principe fondamental de toutes
les sciences biologiques, qui a fourni le décor temporel et historique indispensable ; et
enfin les études sur la santé mentale et sur les troubles du comportement spécifiques à
certaines cultures (culture-bound syndrome).
19
A. McElroy et P. K. Townsend, 1989.
20
A. Guerci et F. Lupu, 1997.
21
World Health Organization, 1978.
22
R. Hahn et A. Kleinmann, 1983.
23
E. Martin, 1987.
24
M. Foucault, 1963.
25
J. Comaroff et P. Maguire, 1981.
26
L. A. Rhodes, 1990.
27
M. Lock, 1986.
28
R. Hahn et A. Kleinmann, 1984.
29
T. J. Csordas et A. Kleinmann, 1990
30
M. Singleton, 2004
31
M. Singleton, 2004.
32
A. Quételet, 1835.
33
U. Eco, 1993.
34
M. Martiny et coll., 1982.
35
L. Brian, 1983.
36
M. Singleton, 2004.

73
Alland A., Adaptation in cultural evolution: An approach to medical anthropology, New
York, Columbia University Press, 1970.
Armelagos G., « Ecological perspective in disease ». In: Logan & Hunt, Health and the human
condition, Belmont, Wadsworth Publ, 1978.

Cornor.indd 73 22/08/07 11:06:36


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Baer H.A., Singer M., Johnsen J.H., « Introduction: toward a critical medical anthropology »,
Social Science and Medicine 23, 1986, pp. 95-98.
Baer H.A., Singer M., Susser I., Medical anthropology and the world system. A critical pers-
pective, Westport (U.S.A.), London, Bergin & Garvey, 1997.
Brian L., Il differenziamento e la sistematica umana in funzione del tempo, Milano, Marzo-
rati, 1983 (II ed.).
Comaroff J., Maguire P., « Ambiguity and the search for meaning: childhood leukemia in the
modern clinical context ». Social Scienze and Medicine, 15B, 1981, 115-123.
Csordas T.J., Kleinmann A., « The therapeutic process ». In: Johnson T.M. & Sargent C.F.
(eds), Medical anthropology. A handbook of theory and method, New York, Westport,
London, Greenwood Press, 1990, pp. 11-25.
Eco U., Il linguaggio del volto, Milan, Tea, 1993.
Foucault M., La naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963.
Good B.J., Medicine, rationality, and experience. An anthropological perspective, Cambridge,
Cambridge University Press, 1994.
Guerci A., Lupu F. (eds), Healing, yesterday and today. Tomorrow? Proceedings of the 3rd
European Colloquium on Ethnopharmacology and 1st International Conference on
Anthropology and the History of Health and Disease. CDRom, Genova, Erga Multi-
media, 1997.
Guerci A., Consigliere S., « Anthropologie médicale ». In : Anthropologie biologique, De
Boeck, 2003.
Guerci A., Consigliere S., « Mots et maux d’Occident, Réflexions pour l’interprétation des
soins d’ici et d’ailleurs », In: Panser le monde, penser les médecines (sous la direction de
Laurent Pordié), Éditions Karthala, Paris, 2005.
Hahn R., Kleinmann A., « Belief as pathogen, belief as medicine », Medical Anthropology
Quarterly 14 (4), 1983. pp. 16-19.
Hahn R., Kleinmann A., « Biomedical practice and anthropological theory ». Annual Review
of Anthropology 12, 1984, pp. 305-333.
Hahn R.A., Sickness and healing: an anthropological perspective, Ann Arbor: University of
Michigan Press, 1995.
Kleinmann A., Patients and Healers in the Context of Culture. An Exploration of the
Borderland between Anthropology, Medicine, and Psychiatry. Berkeley, University of
California Press, 1980.
Kleinmann A., Writing at the margin: Discourse between Anthropology and Medicine,
Berkeley, University of California Press, 1995.
Lock M., « The plea for acceptance: school refusal syndrome in Japan ». Social Science and
Medicine 23, 1986, pp. 99-112.
74 Martin E., The woman in the body. A cultural analysis of reproduction. Boston, Beacon
Press, 1987.
Martiny M., Brian L., Guerci A., Biotypologie humaine, Paris, Masson éd., 1982.
McElroy A., Townsend P.K., Medical anthropology in ecological perspective, 2nd édition.
Boulder, San Francisco, London, Westview Press, 1989.

Cornor.indd 74 22/08/07 11:06:37


Normalité, norme, normativité.
Anthropologie physique des corps-autres
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Quételet A., Sur l’homme et le développement de ses facultés, ou essai de physique sociale,
1835.
Rhodes L.A., « Studying biomedicine as a cultural system ». In: Johnson T.M. & Sargent C.F.
(eds), Medical anthropology. A handbook of theory and method, New York, Westport,
London: Greenwood Press, 1990, pp. 159-173.
Scheper-Hughes N., Lock M. (eds), « The mindful body: A prolegomenon to future work in
medical anthropology », Medical Anthropology Quarterly 1, 1987, pp. 6-41.
Simonson E., « The concept and definition of normality », In. J. Brozek (ed), The Biology of
Human Variation, Ann, New York Academy of Sciences, 1966, p. 134.
Singleton M., Critique de l’ethnocentrisme, Parangon, Paris, 2004.
World Health Organization, Primary health care, Genève, World Health Organization,
1978.
Young A., « The anthropologies of illness and sickness ». Annual Review of Anthropology
11, 1982, pp. 257-285.

75

Cornor.indd 75 22/08/07 11:06:37


L'ODEUR DES AUTRES. À PROPOS DE QUELQUES STÉRÉOTYPES

Jean-Pierre Albert
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 77 à 86
ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-77.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
L’ODEUR DES AUTRES.
À PROPOS DE QUELQUES STÉRÉOTYPES
Jean-Pierre Albert

L’affirmation de la mauvaise odeur d’une population stigmatisée sous des


prétextes raciaux ou sociaux fait partie des ressources les plus ordinaires
des discours à visée ségrégative. Ce dossier est même spécialement fourni.
Bien sûr, une odeur désagréable, à supposer qu’elle existe, disqualifie celui
qui en est la source et, en cela, elle ne se différencie pas des autres défauts
physiques souvent imputés à ceux que l’on rejette – laideur du visage, dif-
formité corporelle, langue aux sonorités désagréables... Mais il n’est sans
doute pas indifférent que la « mauvaise odeur de l’autre » ait, en particulier
dans le discours raciste, une place beaucoup plus grande que les autres
disqualifications possibles, au point de faire partie des stéréotypes les plus
invétérés. C’est précisément la prégnance, dans l’imaginaire collectif, de
ces « stigmates olfactifs » supposés que je chercherai à élucider. Pour cela,
je poserai deux groupes de questions : quel sens y a-t-il, tout d’abord, à
inventer des stigmates invisibles, mais sensibles au nez, qui seraient parta-
gés par l’ensemble d’un groupe humain ? Y a-t-il un imaginaire spécifique
des mauvaises odeurs qui les rend particulièrement aptes à cristalliser
une attitude de rejet ? Pourquoi, d’autre part, en vient-on à créditer le nez
d’un pouvoir de détection des identités, parfois cachées, qui échapperait
aux autres sens ? Cela est-il en relation avec les caractéristiques propres
de l’olfaction ?

77
____ L’odeur de la misère
Si l’on a les meilleures raisons de voir dans le thème de la mauvaise odeur
des autres un stéréotype ségrégatif, il faut cependant noter que différents

Cornor.indd 77 22/08/07 11:06:37


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
facteurs économiques ou culturels relatifs à l’alimentation, aux conditions
de logement, à la toilette ou la cosmétique peuvent avoir des incidences
sur les caractéristiques olfactives d’une population. Ainsi, l’inégale – et
parfois très tardive – diffusion des salles de bain dans les logements, avec
toutes ses conséquences sur l’hygiène corporelle, était encore sensible du
temps de mon enfance. De fait, les niveaux de propreté et leurs éventuelles
implications olfactives ont durablement été corrélés à la hiérarchie sociale,
la diversité des normes coutumières venant toutefois perturber, dans un
sens et dans l’autre, la stricte indexation des pratiques sur les moyens dis-
ponibles. Mais il y a là, globalement, une ressource de stigmatisation sociale
dont nous savons, grâce en particulier au livre d’A . Corbin Le miasme et
la jonquille, qu’elle a été largement exploitée aux XVIIIe et XIXe siècles.
Une ségrégation plus subtile, nous apprend-il, visa, à la même époque, les
utilisateurs de parfums où dominaient les substances animales – musc, am-
bre gris, civette : parfums lourds et puissants, proches de la sauvagerie des
odeurs corporelles, auxquelles on opposa de fraîches senteurs florales qui
devenaient, inséparablement, une marque d’hygiène et de distinction…
Une neutralité olfactive (des personnes, des cadres de vie) semble s’être
de plus en plus imposée comme une norme de bienséance et d’hygiène, à
grand renfort de déodorants et désodorisants devenus des objets de con-
sommation à la portée de tous. Aussi l’odorat ne joue-t-il plus qu’un rôle
mineur dans la régulation de nos interactions avec les autres et les savoirs
tacites qui nous permettent, avant toute réflexion, de classer socialement
des inconnus. Une catégorie sociologique comme celle d’hexis, en forte
corrélation avec la hiérarchie sociale, suggère avant tout des indices visuels
– lourdeur de la démarche, contrôle ou laisser-aller des postures, etc. – ou
acoustiques (force et rythme de la voix, accent…). Il n’y aurait pourtant
rien d’absurde à envisager une dimension olfactive de l’habitus corporel
constitué de la même manière que ses aspects moteurs ou posturaux. Nul
doute, en tout cas, que nous reconnaissons spontanément une frange de
78
« normalité » dans les odeurs que nous pouvons émettre (de transpira-
tion, de tabac…) et celles du milieu dans lequel nous vivons et dont nous
pouvons aussi nous charger. Si cet aspect de l’identité sensorielle des per-
sonnes n’est guère envisagé aujourd’hui dans les études consacrées à notre

Cornor.indd 78 22/08/07 11:06:38


L’odeur des autres.
À propos de quelques stéréotypes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
univers social, c’est qu’il est en général peu marqué. Il en allait sans nul
doute autrement il y a un siècle. Aussi, dans l’« Excursus sur la sociologie
des sens » figurant dans son ouvrage Sociologie. Étude sur les formes de
la socialisation, Georg Simmel intègre tout naturellement la perspective
de l’olfaction à son approche de l’organisation spatiale de la société et des
effets induits par la simple cohabitation des personnes. Après avoir rappelé
les conditions de logement des ouvriers et leurs implications hygiéniques,
il écrit : « La question sociale n’est pas seulement une question d’éthique,
mais aussi une question de nez »…
Une signature olfactive des groupes humains n’est donc pas un pur
fantasme, et elle l’est d’autant moins lorsqu’elle correspond à des manipu-
lations volontaires. Il n’en reste pas moins que les différences perceptibles
sont davantage liées à des contextes, des façons de vivre circonstancielles,
qu’à des groupes sociaux (ou supposés raciaux) immuables aux frontières
clairement tranchées. Il semble même qu’un bon nombre des allégations
concernant des groupes soient dépourvues de tout fondement et que l’in-
vocation de l’odeur de l’autre ne soit jamais aussi fréquente que dans les cas
où elle ne repose sur aucune base objective : l’exemple le plus significatif,
à cet égard, étant celui des discours raciste et antisémite. Bien entendu,
comme on l’a dit, la représentation d’une personne sentant mauvais est
en elle-même dépréciative. Mais il convient aussi de se demander plus
précisément quels sont les registres d’associations auxquels cette propriété
est rapportée.

____ Une sémantique des odeurs


On a souvent noté que les sensations olfactives, à la différence de ce qui se
passe pour la vue ou l’ouïe, sont à peu près toutes inséparables d’évaluations
en termes d’agrément et de désagrément : fondamentalement, une odeur
79
est bonne ou mauvaise. Le contraste parfum/puanteur s’impose donc, avec
toutes les valeurs qu’il suggère, comme le noyau sémantique le plus évident
du monde des odeurs. Or il trouve un registre empirique d’application très
directe dans l’opposition entre putréfaction et combustion aromatique. La

Cornor.indd 79 22/08/07 11:06:38


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
description de la peste d’Athènes par Thucydide nous apprend déjà qu’on
luttait contre l’épidémie, associée aux miasmes et à la putréfaction, avec
des bûchers émettant des fumées odorantes. De façon plus générale, l’an-
cienne médecine fondée sur la théorie des humeurs combattait les maladies
évoquant la putréfaction (froide et humide) à l’aide d’épices et de parfums
(chauds et secs). Brûler ou pourrir, en somme. Aussi, selon Plutarque,
Alexandre le Grand émettait-il en permanence une odeur agréable en raison
de sa grande consommation d’alcool, qui brûlait les humeurs corrompues
de son corps. Le couple parfum/puanteur tend donc à se superposer aux
couples d’opposition pur/impur, propre/sale, sain/délétère. Et ces notions
sont elles mêmes susceptibles d’usages métaphoriques. C’est ainsi que la
corruption du péché s’oppose au parfum de la vertu – on parle aussi dans
l’hagiographie chrétienne de « l’odeur de la bonne réputation » qui déjà
annonce l’odeur de sainteté...
À vrai dire, c’est surtout du corps parfumé du Christ qu’il est question
dans la littérature chrétienne du Moyen Âge. J’ai montré ailleurs, dans le
prolongement des travaux de M. Detienne sur la mythologie des aromates
en Grèce ancienne, que le cœur de ce système de représentations est une
symbolique de la médiation avec le Ciel. En même temps, l’association du
Christ et des chrétiens au monde des parfums prend des significations
moins spécifiques et, une fois posée, elle permet de transcrire dans un
code olfactif à la fois l’appartenance au christianisme et son rejet. C’est
là, précisément, que nous retrouvons le thème de l’odeur des juifs dans
sa version médiévale. Évalués dans leur rapport au christianisme et à ses
symboles, les juifs cumulent plusieurs handicaps qui peuvent s’exprimer
dans le lexique des associations évoqué jusqu’ici. Bien entendu, leur hostilité
toujours invoquée à un Christ parfumé suffit à les situer dans le registre
opposé de la puanteur. Mais cela se décline en des imputations plus précises
et plus directement physiologiques. Par exemple, l’opposition entre parfum
et puanteur peut devenir incompatibilité entre pur et impur, l’impureté par
80
excellence (dans la culture chrétienne médiévale comme dans beaucoup
d’autres) étant le sang menstruel. Or on croit savoir que Judas, le juif par
excellence, était roux – et donc conçu pendant les règles de sa mère ; on
dit encore que les hommes juifs sont sujets, aussi bien que les femmes, à

Cornor.indd 80 22/08/07 11:06:38


L’odeur des autres.
À propos de quelques stéréotypes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
la menstruation ; on affirme enfin qu’ils sont porteurs de pathologies, telle
la lèpre, liées à la fois à la « race » et au sang… Bref, tout cela se résume
dans le contraste sans cesse réaffirmé entre le juif charnel, englué dans la
lettre de l’Écriture comme dans le sang de la circoncision et des sacrifices
du Temple et le chrétien « spirituel » qui, pour suivre saint Paul, sait que
« la lettre tue et l’Esprit vivifie », ne connaît d’autre circoncision que celle
du cœur et, en fait de sacrifice, manipule le pain et le vin et non plus la
chair et le sang de victimes animales.
On trouverait aisément d’autres réseaux sémantiques, sans doute plus
simples, dans les imputations racistes actuelles. Par exemple, le thème de
l’odeur corporelle rejoint dans le discours commun un groupe de caractè-
res physiques ou psychologiques (pilosité, brutalité, stupidité…) associés
à l’animalité, la sauvagerie : une corporéité et une sexualité « excessives »,
dans lesquelles l’autre s’épanouit, comme il se complaît dans son odeur.
Sans entrer dans plus de détails, on voit bien comment cette liste de termes
dessine un ordre de valeurs alternatif à celui de la civilisation, l’esprit, la
pudeur ou la chasteté, bref l’humanité.
En somme, il semblerait que la prégnance du thème de la puanteur
tienne autant à la signification qui lui est reconnue (de façon plus ou
moins consciente) qu’au seul désagrément sensoriel. Il reste que ce
désagrément lui-même, en ne tenant compte que de sa dimension es-
thétique, est sans commune mesure avec celui que l’on éprouve face à
la laideur d’un spectacle ou à l’audition de sons dissonants. Et cela doit
aussi être expliqué.

____ Une expérience intime

Quelle est donc la singularité de l’odorat par rapport aux autres sens ?
Comment comprendre la prégnance des expériences olfactives ? Pour
81
esquisser une réponse à ces questions, je m’appuierai tout d’abord sur
l’Anthropologie au point de vue pragmatique de Kant : ce texte, tout en
offrant des éléments de description tout à fait corrects, est aussi un indice
du sort réservé à l’odorat dans notre culture.

Cornor.indd 81 22/08/07 11:06:38


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
« Les sens du goût et de l’odorat, écrit Kant, sont plus subjectifs
qu’objectifs. [...] On peut dire que tous les deux sont affectés par
des sels (fixes ou volatiles) dont les uns doivent être dissous par la
salive dans la bouche, les autres par l’air ; ces sels doivent pénétrer
dans l’organe pour que celui-ci éprouve sa sensation spécifique.
[...] L’absorption par l’odorat (dans les poumons) est encore plus
intime que celle qui se fait dans les capacités réceptrices de la
bouche et du gosier. »

La vue « s’approche plus que les autres d’une intuition pure ». Elle compte
parmi les sens externes (avec l’ouïe et le toucher digital) qui « conduisent
par la réflexion le sujet jusqu’à la connaissance de l’objet comme d’une chose
hors de nous ». Les sensations olfactives, au contraire, n’existent que comme
agrément ou désagrément. Toujours très affectives, elles n’informent guère,
sinon, d’une manière générale, sur les risques que fait courir à la santé un
« air nocif ». Mais, dans ce cas, il ne s’agit que d’une répulsion instinctive,
et non d’une véritable connaissance.
Venons-en maintenant au texte de Simmel déjà mentionné. Ses con-
sidérations interviennent, rappelons-le, dans une étude sur l’organisation
spatiale de la société et les effets induits par la simple cohabitation des
personnes. « Par comparaison à l’importance sociologique de la vue et
de l’ouïe, écrit-il, celle des sens inférieurs est assez faible, bien que celle
de l’odorat dépasse ce que laisse croire l’étrange confusion et résistance à
l’analyse qu’offrent ses impressions. » Simmel reste très proche des analyses
de Kant : « L’odorat ne constitue pas à lui seul un objet comme le font la vue
et l’ouïe, et reste pour ainsi dire prisonnier du sujet. […] Ses impressions
se dérobent à la description par les mots à un tout autre degré que celles
que nous venons de voir, on ne peut les projeter au niveau de l’abstrac-
tion ». Cela implique un déficit d’objectivation d’autant plus marqué que
l’odeur n’est pas saisie comme une réalité extérieure, mais lorsqu’elle est
82
déjà en nous : « Quand nous sentons l’atmosphère de quelqu’un, c’est la
perception la plus intime de sa personne : il entre pour ainsi dire sous une
forme aérienne au plus profond de nos sens, et il est évident qu’en cas de
sensibilité accrue aux odeurs cela conduit par nécessité à une discrimination

Cornor.indd 82 22/08/07 11:06:39


L’odeur des autres.
À propos de quelques stéréotypes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
et à une distanciation qui est dans une certaine mesure un des fondements
sensoriels de la réserve sociologique de l’individu moderne. » L’impossible
séparation entre la sensation et son objet, qui découle de la physiologie de
l’olfaction, appelle ainsi un éloignement socialement construit : il faut éviter
une intimité des contacts incompatible avec le réglage ordinaire de notre
distance aux autres. Mais on voit bien en même temps pourquoi l’odeur se
prête mal à ces manipulations. Involontairement émise, elle est tout aussi
involontairement perçue (il ne sert pas à grand-chose, malgré la fortune
métaphorique de l’expression, de « se boucher le nez »).
L’odeur de l’autre a donc tout pour violer les frontières et imposer l’évi-
dence d’une présence toujours trop proche. C’est en cela qu’elle peut être
tenue pour agressive et se trouver associée au fantasme d’une invasion. La
peur des miasmes et de leur pouvoir de diffusion des pathologies, étudiée
par A. Corbin dans l’ouvrage cité plus haut, est une autre rationalisation
de ce trait essentiel de notre expérience olfactive. Il faut aussi noter que la
réaction négative à l’odeur n’est pas, dans cette perspective, directement
associée à une sensation désagréable : c’est le fait de sentir, en lui-même, qui
inquiète, dans la mesure où il signale qu’une frontière a été indûment fran-
chie. On comprend ainsi que le thème de l’odeur de l’autre puisse avoir des
expressions qui soulignent le (prétendu) fait sans impliquer d’évaluation : la
trame des odeurs, qui se tisse malgré nous au gré de nos rencontres, serait
alors constitutive des interactions entre les personnes, y compris lorsqu’elles
n’y prennent garde. Telle est, semble-t-il, l’orientation de la pensée de G.
Simmel, pour qui des « antipathies et sympathies instinctives […] s’atta-
chent à la sphère des odeurs » au point, écrit-il, d’avoir des conséquences
sur « la relation sociologique de deux races vivant sur le même territoire. »
Plutôt que ces notations proches du sens commun le plus discutable, je
retiendrai à présent de son propos l’attention qu’il porte aux limites du
vocabulaire des odeurs. Cela permettra de réfléchir sur un dernier aspect
de notre thématique : l’idée que l’odeur serait à la fois le meilleur indice de
83
l’identité de l’autre et l’ineffaçable support de sa révélation.

Cornor.indd 83 22/08/07 11:06:39


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
____ L’olfaction et l’intuition de la vérité
Dan Sperber écrit dans Le symbolisme en général à propos de la concep-
tualisation des odeurs : « Bien que l’odorat humain puisse distinguer des
centaines de milliers d’odeurs et n’ait pas grand chose à envier à cet égard
à la vue ou à l’ouïe, il ne semble exister dans aucune langue du monde une
classification comparable, par exemple, à celle des couleurs. » Au lieu de
susciter un classement systématique, les odeurs ne sont généralement
désignées que par leurs causes et leurs effets. En dehors des catégories gé-
nérales du parfum et de la puanteur, elles ne sont que très marginalement
rapprochées ou intégrées à des classes intermédiaires. Cela peut être mis
en rapport avec la seconde singularité de notre pensée des odeurs, leur
place dans la mémoire : les odeurs se prêtent à des reconnaissances très
sûres mais non à des souvenirs. « On reconnaît [les odeurs], mais on ne
s’en souvient pas. Si je veux me souvenir de l’odeur de rose, c’est en fait une
image visuelle que je convoquerai : un bouquet de rose sous mon nez [...],
et j’aurai presque l’impression de sentir cette odeur, impression trompeuse
cependant qui s’effacera dès que, délaissant le souvenir des objets dont elle
émanait, j’essaierai de reconstituer mentalement l’odeur elle-même. » Les
caractères de l’olfaction que Sperber met en avant recoupent le constat
d’autres spécialistes. Joël Candau écrit ainsi : « La mémoire olfactive a au
moins trois particularités : elle est durable et résistante, son codage verbal
est médiocre et elle enregistre en même temps que l’odeur tout son contexte
sensoriel et émotionnel, ce qui explique que les odeurs aient un très fort
pouvoir d’évocation ».
L’expérience olfactive est marquée par ce déficit de langage et de con-
ceptualisation : on dit volontiers d’une odeur qu’elle est « sui generis », ce
qui revient à reconnaître son impuissance à la classer ou à la décrire. Et
s’il est vrai que toute sensation se heurte en quelque façon à des difficultés
semblables – comment évoquer exactement par la parole telle nuance de
84
bleu, ou le timbre d’un violon ? –, il semble que les odeurs complexes, en
particulier celles qui ne permettent pas une identification immédiate en
référence à une cause, sont particulièrement aptes à susciter une expérience
des limites du langage, de l’ineffable. En même temps, du fait que notre

Cornor.indd 84 22/08/07 11:06:39


L’odeur des autres.
À propos de quelques stéréotypes
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
capacité de mémorisation et de reconnaissance des odeurs est extrêmement
grande, notre certitude quant à l’identification d’une odeur peut-elle être
très élevée, sans que pour autant nous disposions du moindre argument
pour la justifier. Il y a là un type de rapport au savoir tout à fait singulier,
en rupture avec les modalités légitimes de prétention à la vérité dans notre
culture. On comprend ainsi que l’odorat serve de métaphore privilégiée
à l’évocation d’une connaissance intuitive, étrangère à toute déduction :
« avoir du nez », c’est être doté d’une compétence presque divinatoire.
Évaluer quelque chose « à vue de nez » manifeste une capacité de jugement
faisant fi, dans l’urgence, des procédures analytiques qui permettraient
seules une plus grande exactitude. De façon plus ou moins métaphorique,
c’est encore leur nez, ou leur « flair », qu’invoquent ceux qui se targuent de
mettre au jour, chez leurs semblables, ce qu’ils s’évertuent à cacher.
Or, on l’a dit, dans son émission comme dans sa réception, une odeur
corporelle échappe pour l’essentiel à la volonté des personnes en présence.
Elle est donc, par excellence, ce qui « trahit » la véritable identité. Du
même coup l’odorat, en tant que sens de la connaissance intuitive, peut
s’ériger en moyen infaillible de repérer l’altérité la moins évidente : l’autre
qui nous ressemble n’échappe pas à notre nez justement parce qu’il est le
sens le moins cultivé. Et ses capacités de discrimination valent comme
indice de la naturalité des différences auxquelles il est supposé nous rendre
sensible. Ce sont là, du reste, les implications « sociologiques » de l’odorat
que retient Simmel dans le texte évoqué plus haut. Ainsi écrit-il, avec un
inquiétant manque de distance critique : « La réception des nègres dans
la haute société d’Amérique du Nord semble exclue par le simple fait de
leur odeur corporelle, et l’aversion mutuelle pleine d’obscurité entre Juifs
et Allemands a été ramenée à cette même cause. »
En conclusion, il est possible de préciser en quel sens l’idée d’une
mauvaise odeur des autres – le plus souvent, comme on l’a vu, imaginaire
– implique malgré tout objectivement la réalité corporelle : c’est que le
85
système de représentations qui a été analysé tient moins aux propriétés
olfactives du corps qu’aux caractéristiques physiques de l’odorat et à leurs
implications cognitives. On comprend ainsi que, même dans une société
comme la nôtre où, dans la vie de tous les jours, les occasions d’être exposé

Cornor.indd 85 22/08/07 11:06:40


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
à des odeurs désagréables sont toujours plus limitées, cette thématique
conserve un fort pouvoir de conviction.

Notes et références
1
EHESS, Centre d’Anthropologie, Toulouse
2
Alain Corbin, Le miasme et la jonquille. L’odorat et l’imaginaire social. 18e-19e siècles.
Paris, Aubier, 1982.
3
Georg Simmel, Sociologie. Étude sur les formes de la socialisation, tr. fr, Paris, PUF,
1999, p. 638.
4
Voir à ce propos Jean-Pierre Albert, Odeurs de sainteté. La mythologie chrétienne des
aromates, Paris, Eds. de l’EHESS, 1990 (réimpression en 2004).
5
Marcel Detienne, Les jardins d’Adonis. La mythologie des aromates en Grèce, Paris,
Gallimard, 1972.
6
Cf. Jean-Pierre Albert, Le sang et le Ciel. Les saintes mystiques dans le monde chrétien,
Paris, Aubier, 1997, ch. 5.
7
Pour une analyse anthropologique de ce thème, lire Claudine Fabre-Vassas, La bête
singulière. Les chrétiens, les juifs et le cochon, Paris, Gallimard, 1994.
8
Emmanuel Kant, Anthropologie au point de vue pragmatique, trad. M. Foucault, Paris,
Vrin, 1979, pp. 39-40.
9
Georg Simmel, op.cit., p. 639.
10
Georg Simmel, op.cit., p. 637.
11
Dan Sperber, Le symbolisme en général. Paris, Hermann, 1974, pp. 127 et 129.
12
Joël Candau, « Mémoire des odeurs et savoir-faire professionnels », in Danielle Musset et
Claudine Fabre-Vassas, éd. Odeurs et parfums, Éditions du CTHS, Paris, 1999, p. 182.
13
Georg Simmel, op. cit., p. 637.

86

Cornor.indd 86 22/08/07 11:06:40


LE CORPS HUMAIN. UNE ANTHROPOLOGIE BIOCULTURELLE

Bernard Andrieu
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 87 à 106


ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-87.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

22/08/07 11:06:40
ÉTHIQUE ET THÉORIES DU CORPS

Cornor.indd 87
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
LE CORPS HUMAIN. UNE ANTHROPOLOGIE
BIOCULTURELLE
Bernard Andrieu1

« Franchir une frontière c’est être transformé »


Salman Rushdie
Franchissez la ligne, 2002, 392.

L’opposition Corps-Esprit, Nature-Culture est une construction occidentale


dont le but est d’instaurer des oppositions entre des domaines du vécu hu-
main afin de le constituer en disciplines séparées. « Qu’est-ce que le corps ? »
Afin de répondre à cette question et de souligner la difficulté à cerner son
objet, rappelons que la première exposition du Musée du Quai Branly
sous la direction de Stéphane Breton2, s’intitulait « Disperser le corps »3.
En effet, les disciplines concurrentes, d’un point de vue épistémologique,
produisent aujourd’hui une anthropologie physique, une anthropologie
du corps, une anthropologie sensorielle, une anthropologie symétrique ou
une anthropologie moniste. L’anthropologie du corps ne peut donc être ni
naturelle, ni culturelle, car elle s’orienterait alors dangereusement vers les
deux excès du naturalisme strict et du culturalisme fort.
Le naturalisme, avec sa tentative de naturalisation de tous les objets des
sciences humaines et sociales, a cru pouvoir parvenir à une explication cau-
sale des conduites humaines sur le modèle de ce qui serait le comportement
89
des animaux. Mais le culturalisme s’est éloigné des sciences de la nature au
nom d’un antiréductionnisme afin de construire des systèmes imaginaires
et symboliques d’interprétations des activités et conduites humaines en
réduisant l’incorporation à une habituation non biologique.

Cornor.indd 89 22/08/07 11:06:40


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Le maintien de l’opposition entre sciences de la vie et sciences humai-
nes renforce le conflit entre corps naturel et corps culturel justifiant ainsi
d’une part, le naturalisme réductionniste qui voudrait tout expliquer par
des causes génétiques et d’autre part, le culturalisme déconstructiviste
qui refuse toute référence à la nature en privilégiant l’étude du genre, des
rôles sociaux et des institutions symboliques. Défaire le naturalisme et
le culturalisme pose le problème d’une description anthropologique qui
tienne compte de l’intérieur du corps, de ses constituants et biologiques et
sociaux. La tentation de l’émergentisme4 guette l’épistémologie du corps
dès lors qu’il s’agit d’expliquer le passage de la nature à la culture. Pour
éviter que l’émergentisme ne soit l’envers du réductionnisme, la précaution
à prendre est de délimiter les frontières en définissant une différence de
degré dans l’organisation, le développement et le fonctionnement de la
matière génétique.
Le corps n’est pas un objet théorique, il est matériel et sensible, inte-
ractif, mortel, sexuel, incarné, malade… et son épistémologie5 rend compte
par les pratiques sur et en lui des discours et représentations et des tech-
niques. Une épistémologie abstraite, qui étudierait les concepts, les idées
et les modèles indépendamment des pratiques et techniques corporelles,
aboutirait à une lecture des idéologies du corps comme ont pu le faire les
structuralismes formalistes à travers le mythe, la parenté et le langage. La
réalité du corps, comme dernière ressource repose, comme dans les tra-
vaux de Gisèle Dambuyant-Wargny, sur l’étude de la visibilité corporelle,
le parcours des corps précaires, la surexploitation et la surexposition, les
prises en charges et leurs effets6.
Sortir du structuralisme ne consiste pas pour autant à refuser l’existence
d’invariants corporels : E. Leach rappelle comment les parures, les parties
du corps, les postures, les mouvements des membres, la vitesse des pas,
la nutrition, les excrétions, et les expressions du visage sont des variations
de l’universel culturel7. Les structures anthropologiques du corps humain,
90
comme l’inceste, le rituel, l’alliance, le don, la filiation, le deuil, le genre... sont
présents dans toutes les cultures, même si les variations de ces invariants ont
pu faire croire en une disparition des structures au prix d’un historicisme
culturaliste. La principale difficulté du structuralisme anthropologique,

Cornor.indd 90 22/08/07 11:06:41


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
sinon de l’anthropologie structurale, est de constituer l’ordre symbolique
entièrement à partir de la constitution du corps et dans le langage.
Philippe Descola8, en développant une anthropologie de la nature,
entame cette critique épistémologique du structuralisme linguistique en
dépassant l’opposition nature/culture, qui n’existe qu’en Occident, pour
une anthropologie « post-moderne », « où l’observation de soi prend le pas
sur l’observation d’autrui pour déboucher sur un solipsisme narcissique »9.
Selon Ph. Descola, la « nature » telle qu’elle a été construite est à l’origine
d’une cosmologie, une organisation du monde qu’il qualifie de cosmologie
« naturaliste ». L’ontologie est un système de « distribution de propriétés »
liant tel ou tel existant (objets, plantes, animaux, personnes). Une cosmo-
logie est dès lors « le produit de cette distribution de propriétés ». Aussi la
distinction corps-esprit n’étant pas spécifique à l’Occident, elle peut être dé-
crite en intériorité et physicalité : « L’intériorité est ce qui donne animation
et conscience à la personne, on la connaît par ses effets et on peut la déceler
chez des existants non humains. La physicalité, c’est la dimension matérielle,
organique, des existants humains et non humains : la forme extérieure, les
fonctions biologiques... ». Une réflexion plus ample est nécessaire sur les
usages et les représentations contrastées de la nature, à la fois milieu de vie
pour les humains et substrat biologique de leur identité.
Descola met en évidence un « carré ontologique » qui va couvrir ainsi
tous les cas de variations et de continuités entre humains et non-humains,
quatre manières d’identifier les « existants » et de les regrouper à partir de
traits communs dont les échos sont perceptibles sur tous les continents :
– L’animisme : identité intérieure mais différence physique, qui prête aux
non-humains l’intériorité des humains mais les en différencie par le
corps. Chez les Jivaros Achuar, on peut avoir des relations sociales avec
les non-humains : les femmes pouvant être les « mères » des légumes
qu’elles cultivent, les hommes les « beaux-frères » des animaux qu’ils
chassent. Descola rappelle que les Indiens d’Amérique, certaines tribus
91
malaises, viêtnamiennes ou les Pygmées sont aussi animistes.
– Le totémisme : identité intérieure des êtres consacrée et symbolisée
par une identité physique, qui souligne la continuité matérielle et
morale entre humains et non humains par des récits de fondation qui

Cornor.indd 91 22/08/07 11:06:41


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
expliquent des distributions de propriétés. Tout ce qui appartient au
même totem partage les mêmes traits physiques.
– Le naturalisme : différence du principe intérieur, mais identité de parti-
cipation au règne physique, qui nous rattache aux non-humains par les
continuités matérielles mais nous en sépare par l’aptitude corporelle. Il
implique l’idée de la domestication10. Le système naturaliste de l’Occi-
dent n’est pas si « pur » que cela : intérêt pour l’astrologie (idée d’une
action à distance et d’un lien entre un destin individuel et le mouvement
d’un corps céleste), nationalismes, force des origines dans les processus
identitaires (qui sont des formes totémiques), intentionnalités prêtées
aux plantes ou aux animaux...
– L’analogisme : êtres se ressemblant, avec une carte d’identité spirituelle
propre et physiquement distincts, qui tient de l’idée que le monde est
un ensemble infini de singularités et, que, puisqu’on a du mal à penser
ce monde, il faut trouver des correspondances par analogie. Ce système
gouvernerait d’énormes ensembles comme la Chine ou l’Inde, mais
existait déjà jadis chez les Aztèques ou en Europe jusqu’à la Renaissance
avec les sociétés d’ordres et de castes.
Le passage d’une propriété à une autre, essentiel pour une épistémo-
logie du mouvement des modèles, dépend de « J’essaie de comprendre les
conditions, non pas historiques mais logiques, qui permettent le passage
de l’un à l’autre, en prenant comme champ d’étude un arc géographique
qui va du nord de l’Amérique à la Mongolie. Un indice, en même temps
qu’un instrument, de cette transition, est la transformation dans le traite-
ment des animaux. De part et d’autre du détroit de Behring, on trouve la
même espèce. En Amérique, on l’appelle caribou, en Asie renne, mais c’est
le même animal » (Libération, 2005, 17 novembre).

92 ____ Les frontières corporelles de l’anthropologie

La fabrication du corps humain11 suppose un relevé des sciences et des


techniques (comme ici la biologie de la reproduction, les systèmes d’ima-

Cornor.indd 92 22/08/07 11:06:41


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
ges et de régulation, les allégories et métaphores) pour se détourner du
strict contenu et dégager l’architecture du discours sur le corps. L’histoire
culturelle du corps12 analyse ici les coutumes sexuelles pour en dégager les
conditions morales, politiques, religieuses et éthiques de la sexualité fatale
ou non de la femme. Voir ce qui se cache, dévoiler l’inconnu implique
pour l’épistémologie du corps d’adapter une posture de « Body criticism »
comme celle de Barbara Marie Stafford qui privilégie l’image et sa vertu
monstrative pour montrer ou non « accross disciplinary boundaries to
confront the fundamental task of remaking the image of images »13. La
périodisation14 pose le problème de la découpe temporelle à propos des
variations.
Le corps est une frontière épistémologique car il n’appartient pas à une
discipline spécifique. Il est un objet toujours objectivé par les sciences exac-
tes et humaines, mais aussi subjectivé car le corps est à la fois objet et sujet.
Entre deux sciences il échappe à toute définition exhaustive même si ses
variations thématiques le révèlent de part en part comme objet d’étude.
Le corps ne serait pas un objet d’une épistémologie parce qu’il serait
impossible d’en définir une essence, sauf à le réifier dans un concept uni-
versel alors que ses pratiques et ses techniques sont matérielles et parti-
culières : c’est à travers la mise en jeu motrice (Parlebas), la mise en action
particulière du jeu corporel (Berthelot) et la performativité (Butler) que le
corps prendrait sa consistance dans l’après coup de l’agir. Le corps serait
un effet du discours, des représentations, du langage ou d’une conduite de
la vie physique (Defrance).
La délimitation du corps comme objet est incertaine en raison de la
dispersion épistémologique des paradigmes qui en sciences humaines et
sociales l’ont constitué selon des méthodologies différentes et contradictoi-
res. Cette dispersion épistémologique indique-t-elle une vacuité de l’objet
au sens où le corps ne serait qu’un objet projectif qui deviendrait, comme
l’éponge, ce que la méthodologie en ferait ? La multiplication des usages
93
du mot « corps » pourrait accréditer cette thèse dans la mesure où l’effort
de définition méthodologique paraît souvent suffire aux chercheurs des
sciences humaines et sociales pour parler de l’objet « corps » sans que l’on
puisse définir de quel corps on parle.

Cornor.indd 93 22/08/07 11:06:42


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Ce trouble dans le corps, que nous soulignions dès Le corps dispersé,
est dû à la fois à la vivacité de l’objet et à la myopie des somaticiens
préoccupés de légitimation de l’objet par la constitution de disciplines
thérapeutiques. La difficulté de définir le corps tient à sa progressive dé-
construction par le post-structuralisme derridien et les gender studies qui
démontrent combien sa matière n’aurait aucune objectivité et comment
toute attribution de valeur ou de concept serait une projection, sinon
idiosyncrasique, du moins une construction culturelle de représentations
et de conventions.
Pour autant le corps n’est pas si démarcable en raison de l’absence de
définition universelle distinguant nettement ce qui relève de la nature et
de la culture ; surtout devant l’interdisciplinarité des sciences de la vie et
des sciences humaines et sociales, le corps mêle en sa qualité bio-culturelle
des propriétés et des fonctions naturelles et environnementales dans la
constitution de sa matière même. Il est dès lors difficile de dresser la carte
des incorporations successives en regard de celle des fonctions actualisées
lors de ces interactions environnementales.
Ce lien entre une épistémologie des frontières et une ontologie de la
perméabilité sera établi dans ce qui suit.

____ Une anthropologie corporelle épistémologisée 15

L’épistémologie du corps pourrait, pour éviter, de détenir une position de


métaconnaissance, se constituer en « bodylore »16. Selon cette thèse, le
corps produit lui-même le discours qu’il tient sur lui, mais à la différence
de l’idiosyncrasie nietzschéenne qui délégitime la validité objective par
sa réduction aux instincts tacites et cachés, le « bodylore », à l’instar du
folklore, revendique la singularité culturelle, le contexte de production et
la signature perceptive du corps tenant par son sujet un discours sur ses
94
pratiques. L’expérience de l’incarnation et du mouvement place le corps
comme une pratique corporelle et comme un sujet connaissant17. Ce retour
aux sensations et aux pratiques corporelles refuse toute référence à l’essence
en décrivant les situations, les performances et l’engagement.

Cornor.indd 94 22/08/07 11:06:42


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Cette différence, non plus entre les mots et les choses, qui a pu faire
passer Michel Foucault pour un nouveau fonctionnaliste, mais entre la
matière du corps et le discours, place le corps au centre de l’épistémologie.
L’épistémologie féministe a contribué fortement à révéler les caractères
phallocentré et androcentrifuge de l’histoire du corps écrite par des hommes
pour une version masculine des découvertes scientifiques et techniques et
des évènements de la vie quotidienne. Comme l’indique Michèle Perrot, il y
eut dans les années 1970-90 une volonté de « rupture épistémologique »18
par l’effet d’introduction de l’objet « femme » dans les sciences humaines et
sociales. Le passage de l’histoire sociale à l’histoire des femmes a d’abord
été effectué par la question de la domination masculine dans l’héritage des
combats féministes de l’appropriation des droits des femmes.
Mais en distinguant trois directions à la recherche française (histoire
des représentations scientifiques du corps des femmes, les pratiques mé-
dicales relatives aux femmes et l’exercice du savoir et de la différence) M.
Perrot indique bien le retard français quant à la méthode du genre. Le genre
ne sépare justement pas ces trois directions puisqu’en effet « il ne faut pas
tomber sous le charme du corps en remettant seulement en cause l’idée de
corps naturel ». Ma critique de la naturalisation des sciences humaines19
par l’éliminativisme n’était que la partie visible de l’iceberg méthodologique
du genre qui a adopté des approches déconstructivistes capables d’aller
au-delà de la notion de corps naturel.
La contestation de l’essentialisme repose, selon Nelly Oudshoorn, sur
trois stratégies :
a) « montrer les contingences des significations de sexe et de corps dans
le discours médical tout au long des siècles »20 par la mise en discours,
la conceptualisation divisante en corps opposé en masculin et féminin,
la naturalisation de la féminité, la médicalisation de l’utérus/hystérie,
la remise en cause des prénotions, la hiérarchie ontologisante des
sexes, la prescience des sciences médicales sur les sciences humaines
95
et sociales.
b) En déplaçant l’étude des pratiques exercées sur le corps des femmes,
en raison même de l’émergence de la biomédecine, à l’étude des tech-
niques qui « transforment littéralement les corps »21. Le concept de

Cornor.indd 95 22/08/07 11:06:42


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
cyborg, introduit par Donna Haraway, prouve que non seulement le
corps est une construction de la culture, mais que la culture construit
des corps technoscientifiques qui éloignent l’homme et la femme de
toute référence à la nature.
c) En montrant « comment la réalité naturaliste sur les corps est créée
par les scientifiques eux-mêmes plutôt qu’elle ne s’enracine dans la
nature »22.

____ La déconstruction des métaphores


dans les sciences du corps
La déconstruction des sciences du corps a été entamée par les philosophes
du soupçon dans leur étiologie subjective. La déconstruction de l’essentia-
lisme est-il pour autant la fin de toute référence à un naturalisme ? L’excès
de la naturalisation trouve son double dans la rigueur de la dénaturalisation.
S’appuyant sur une critique gender de la génétique (cf. Burnought) et de
l’évolutionnisme (cf. D. Haraway), la dénaturalisation présuppose à juste
titre que l’opposition nature/culture n’a plus de sens, ou plutôt révèle une
orientation masculine de l’idéologie scientiste.
L’étude des métaphores du corps place ainsi la femme dans son corps
(règles, accouchement) à travers, précise Emily Martin, le langage, les
images, les dispositifs sanitaires et les lieux de travail : « Although women
resist specific medical procedures such as cesaream section or anesthesia
during delivery, they seem unable to resist the underlying assumptions
behind theses procedures : that self and body are separate, that contraction
are involuntary, that birth is production »23. À travers les pratiques corpo-
relles réelles vécues par les femmes se découvre la construction du corps
anatomique, sexuel et social par le moyen du savoir masculin24.
L’étude des expressions pour parler du corps (la désignation du clitoris,
96
(cf. Laqueur), des règles, (cf. Patricia Crawford), de l’accouchement (cf. E.
Martin)), n’indique pas seulement l’existence du corps et du langage, mais
participe d’une technique mise en œuvre sur et dans le corps. Avec le
corps, l’étude des discours, métaphores et langages, ne relève pas seulement

Cornor.indd 96 22/08/07 11:06:43


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
d’un tournant linguistique des bodies studies. Le corps vient renouveler la
fonction du langage en le désignant dans ses parties au fur et à mesure des
découvertes qui l’objectivent dans les sciences du corps.
À travers son livre Nelly Oushoorn décrit l’émergence de l’endo-
crinologie sexuelle à travers les réseaux entre gynécologie et industries
pharmaceutiques qui instrumentalisent le corps même de la femme. Dé-
passant l’analyse du strict laboratoire et de ses idéologies qui dirigeraient
les acteurs de la science, elle montre comment « the laboratory not only
reflect gender biais in society, it is the very place where gender is constructed
and metamorphosed »25. Le corps devient lui-même, avec l’institution de
la recherche biotechnologique, un matériau avec un statut construit « de
phénomène naturel universel »26.

____ Le renversement du genre en anthropologie

L’épistémologie du corps ne peut apparaître que dans la limite de ce dé-


constructivisme qui révèle la dénaturalisation du corps par la détermination
culturelle de ses pratiques. Le moment de distinguer la cause de ses effets,
le corps de ses interprétations en situation, ne réifie pas sa matière dans
une position de transcendantal. Car l’analyse de ses interprétations, sous
formes de représentations, de croyances et de discours, révèle combien
performance et recirculation sont le moteur de l’interprétation par le corps
de sa situation, même si l’histoire des mentalités aura largement contribué
à dresser l’inventaire des représentations et attitudes. La délimitation entre
production herméneutique du corps et interprétation produite par le corps
exige de l’épistémologie du corps de toujours situer l’agent dans son acte
corporel plutôt qu’à l’intérieur d’une représentation ou d’un discours déjà
constitué. Le risque « d’ontologiser les termes de l’oppression gender »27
transformerait l’épistémologie du corps en ontologie du corps, en refusant 97
le caractère productif de l’interprétation du vivant vécu.
L’historisation du post-structuralisme28 pose le problème du tour-
nant à accomplir pour se trouver dans une posture épistémologique qui
interroge le corps après sa déconstruction afin moins de proposer un

Cornor.indd 97 22/08/07 11:06:43


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
reconstructivisme qu’une distinction de niveaux d’interprétation entre ce
qui est premier, la matière corporelle, et ce qui ne cesse d’être second, ses
énactions29 interprétatives dont les sciences humaines et sociales étudient
les représentations. Car la limite de la déconstruction du corps est d’en
rester à un strict culturalisme qui nierait la dimension performative de la
matière corporelle en situation historique de produire des interprétations
nouvelles du vivant-vécu.
L’énaction garantit au corps son intentionnalité herméneutique sans
que l’épistémologie du corps puisse en attendre par stratégie une significa-
tion particulière : le sens corporel surprend les normes sociales, les catégo-
ries constituées et les classifications. Sans le langage, le corps ne pourrait
objectiver son vivant vécu, si bien que le corps en sciences humaines et
sociales30, même s’il ne peut être étudié qu’après sa performance à partir
du performé, est la seule voie possible pour l’étudier dans les matériaux
qu’il produit et dans les matérialisations produites par les interprétations.
Contre le monisme linguistique, la revalorisation des pratiques corporelles
comme réalité énactive doit être affirmée.
En effet, affirmer que le corps est construit assure-t-il une distinction
ontologique ou épistémologique entre le corps et le processus d’inter-
prétation ? Le risque serait de réduire le corps à un effet de surface ou à
un réseau de « forces » souterraines causé par un mécanisme externe de
construction culturelle, comme dans le modèle de la généalogie. Selon J.
Butler, la nécessité d’un pouvoir d’inscription extérieur au corps main-
tiendrait l’épistémologie du corps chez Foucault dans « un mouvement
logocentré »31.
Le genre pose la question de l’essence du corps. En déconstruisant le
corps de tout caractère naturel par un naturalisme qui se révèle ainsi être
une idéologie construite pour instaurer et légitimer la domination mas-
culine, l’inégalité sociale et la hiérarchie des qualités, les genders studies
déplacent le corps des disciplines qui le constituent comme objet, pour
98
l’étudier comme objet construit. Pourquoi le corps est-il décrit sous un
angle disciplinaire qui l’assujettit à la rhétorique, à l’épistémé et aux caté-
gories conceptuelles de la discipline ? La critique de l’anthropologie raciale
et ses dérives anthropomorphiques suffiraient à prouver combien le corps

Cornor.indd 98 22/08/07 11:06:43


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
(ici le crâne et ses volumes en particulier)32 a été objectivé : ce n’est pas le
corps qui est décrit par les sciences anthropologiques, c’est le discours sur
le corps33. Non que les mesures ne correspondent pas à la réalité du corps,
mais elles ont rendu le corps mesurable34.

____ Une anthropologie historique35

La liberté est au centre de la question que pose le gender à l’épistémologie du


corps. Plus qu’une simple déconstruction, le genre ne précède pas la norme
et ne possède pas d’essence discrète qui s’actualiserait selon les situations.
Au cœur d’une réflexion sur la situation chez Hegel, Sartre, Merleau-Ponty
et Simone de Beauvoir, Judith Butler ne renverse pas seulement la perspec-
tive essentialiste par un nouvel existentialisme. Elle pose le genre comme
un moyen d’interpréter l’histoire anthropologique des corps plutôt que
comme le résultat des déconstructions culturelles, établi par les cultural
studies. L’interprétation dépend de la performance du sujet en situation de
mettre en acte le corps. Non que le déterminisme des normes corporelles ne
constitue un habitus au sens de P. Bourdieu, mais cette situation historique
ne saurait être jamais confondue avec la réalité du genre.
La victimisation identitaire, la réification sociale ou la socialisation
historique entérinent l’interprétant au non de l’interprété, le sujet corporel
par ses actions corporelles. La manière dont la culture corporelle fait ac-
croire, par l’idéologie, en la réalité de ce qui n’est jamais que construit par
des sujets pour objectiver d’autres sujets, fait oublier que le genre précède
le sexe comme le pouvoir herméneutique précède l’interprétation réalisée.
Le corps constitué par la société exerce bien, comme le biopouvoir chez
Michel Foucault, une contrainte d’exercice du genre selon telle partition
du corps. La délimitation est déjà une interprétation qui vise à occulter,
Nietzsche l’analysait bien dans la généalogie de la morale, le sujet qui choisit 99
telle interprétation à telle autre.
La différence entre être son corps (les femmes sont leur corps) et exister
dans/par son corps, produit deux types d’écriture du corps : délimiter le
corps à une culture donnée sur la base des sources historiques peut conduire

Cornor.indd 99 22/08/07 11:06:43


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
à la constitution d’un savoir sur les mœurs, les attitudes et les conduites
sur la base d’une historicité périodisée, mais la différence d’interprétation
de même item sur de mêmes périodes, voire sur de mêmes corpus, prouve
déjà que l’interprétation, comme le gender le révèle, précède le choix retenu,
souvent présenté, comme LA version définitive : « The body is also the situa-
tion of having to take up and interpret that set of received interpretations.
No longer understood in its traditional philosophical senses of « limit »
or « essence », the body is a field of interpretation possibility, the locus of
a dialectical process of interpreting a new historical set of interpretations
which have become imprinted in the flesh. The body becomes a peculiar
nexus of culture and choice, and « existing » ones body becomes a personal
way of taking up and reinterpreting received gender norms »36.
Butler retrouve le sens nietzschéen. C’est la signification qu’on lui donne
à l’occasion d’un de ces états qui le naturalise comme fait biologique ou
social : « the body is an occasion for meaning, a constant and significant
absence which is only through its signification »37. La naturalisation du
corps par les sciences du corps est une cristallisation herméneutique car
« the body is never a self identical phenomenon »38. Le préjudice épisté-
mologique est de contenir le vivant vécu du sujet corporel dans des typo-
logies, catégories et systèmes de classification nécessaires pour agir sur le
corps mais participe d’une tentation de réduction, sinon d’élimination de
la matière herméneutique. Sur le corps la projection interprétative trouve
dans sa dispersion épistémologique la partie suffisante pour légitimer son
discours, son savoir et les actions commises en leurs noms sur le corps.
Si le corps n’est jamais un phénomène naturel, car toujours déjà inter-
prété par la culture qui le constitue en orientant les exercices, les modes et
les cycles, la conceptualisation de la non naturalité du corps n’est pas sans
poser le problème du traitement épistémologique de la matière corporelle :
le sang, le sperme, le lait, la maladie, la mort, l’accouchement, l’enfant…
relèvent bien, comme le démontrent les historiens du genre, des pratiques
100
et des techniques culturelles, mais leur vivacité naturelle préexiste à toute
réductibilité herméneutique. Selon J. Butler « the demarcation of anatomi-
cal difference does not precede the cultural interpretation of that difference,
but is itself an interpretative act laden with normative assumptions »39.

Cornor.indd 100 22/08/07 11:06:44


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Retrouvant les analyses de M. Wittig, la division anatomique des sexes à la
naissance servirait de légitimation à la restriction binaire de la définition du
genre et à l’aliénation reproductive du masculin et du féminin. Le destin de
l’hermaphrodite suffirait à démontrer cette culturation réductive du genre
en une opposition binaire de sexes.
En 1996 la création du Zoo par Marie Hélène Bourcier40 a pour but de
développer, à travers la publication des travaux de Judith Butler et Beatriz
Préciado, les références relatives à « la construction historique, sociale,
politique et culturelle de l’homosexualité, de l’hétérosexualité et des gen-
res ». Il met en œuvre un séminaire organisé en 1999-2000, Identités &
sexualités, performance et performativité. « L’objectif des séminaires queer
du Zoo est de faire circuler le plus largement possible un type de savoirs
et de références relatif à la construction historique, sociale politique et
culturelle de l’homosexualité, de l’hétérosexualité, de la bisexualité, de la
transexualité et des genres. De mettre en valeur les travaux et les initiatives
qui relèvent d’une critique hyperbolique des lieux de formation des iden-
tités sexuelles et de genres normatives, qui déconstruisent les savoirs, qui
fondent et naturalisent la discipline des corps. Il est d’autant plus urgent
de créer de tels espaces critiques que ceux-ci n’ont pas vraiment droit de
cité dans l’université française ». Le but est la réappropriation des corps
par les sujets et l’invention d’un corps lesbotrans.

____ Un exemple d’anthropologie bioculturelle :


le corps bioplastique

Mais face à la déconstruction culturaliste accomplie par les genders studies,


nous défendrons la thèse de la construction bioculturelle du corps humain
afin de décrire les effets de sa plasticité et sa résilience sur sa constitution
interactive avec son environnement41. La biocognition de l’individualité a
101
pu définir la « substructure philosophique »42 du vivant.
Du point de vue ontologique, le corps n’appartient ni entièrement à la
nature, ni complètement à la culture, car, la biologie du développement l’a
confirmé depuis la formation du fœtus jusqu’au vieillissement, l’interaction

Cornor.indd 101 22/08/07 11:06:44


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
entre nature et culture repose bien sur les concepts de plasticité, de recali-
bration et d’individuation. Le virus voudrait fermer la frontière mortifère
là où le vivant, indiquait déjà Canguilhem en 1943, est poreux, perméable,
interactif et modifiable.
Ainsi, l’ontogenèse et surtout l’épigenèse n’ont pu, dans une telle métho-
dologie, prendre en compte l’interaction environnementale, l’incorporation
constitutive du schéma corporel, et l’action corporelle dans le monde. Car
les sciences du développement corporel, loin de réduire l’homme à la réa-
lisation déterministe et au conditionnement behavioriste, ont démontré,
depuis les années 1930, sa plasticité épigénétique.
Vivant, le corps peut, par sa plasticité et sa dynamique, définir une
anthropologie bioculturelle où l’utilisation biotechnologique des méca-
nismes naturels révèle le corps naturel comme un stigmate et l’invention
d’un soi-même comme la possibilité de faire de sa matière le lieu et le
temps du sujet.
L’anthropologie corporelle, comme la psychologie corporelle, si elles
sont parvenues à fonder l’esprit dans le développement du corps, n’entament
pas encore le schéma corporel et l’image du corps sauf dans la clinique des
modifications corporelles et autres autochirurgies du soi corporel.
Pourtant le renforcement du désir social de normalité corporelle dé-
passe l’esthétique objective pour, avec le clonage, l’eugénisme et l’OGM,
muter le sujet par la décorporation normative et l’incarnation biosubjective
de son design génétique.
Mais cette délimitation identitaire a alimenté la dénaturalisation du lien
social en bénéficiant des apports somatechniques de la contraception, de la
procréation, de la diététique et du génie génétique. Se démarquer des autres
n’aura pas suffi pour être, car désormais les somatechnies proposent de se
dessiner un nouveau corps, de reconfigurer socialement la nature, de faire
du gène, du muscle ou de la peau un environnement corporel. Se distinguer
des autres par sa pratique corporelle n’a pas suffi, car ne plus être soumis à
102
la frontière naturelle délivre le sujet de ce qui serait son destin.
La chirurgie esthétique est aussi cosmétique, pour devenir une autre
femme en créant un nouveau corps aux coordonnées biosubjectives. En
réduisant l’écart entre l’idéal du moi et le corps réel, la technoexterna-

Cornor.indd 102 22/08/07 11:06:44


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
lisation des greffes et implants régénère le corps par l’incorporation de
bioartéfacts.
La libération sexuelle et biotechnologique pourrait faire croire en
l’avènement d’un corps sans frontière : le sujet. La réalisation biotech-
nologique des hormones a libéré le corps de la femme du déterminisme
naturel des cycles. La frontière naturelle de la reproduction sexuelle a été
détruite par la culture contraceptive ouvrant la séparation entre sexualité
et procréation.
La frontière subjective se définit par une maîtrise des cycles naturels,
une construction de l’apparence corporelle et un entretien de l’économie
sexuelle. « Mon corps est à moi » indique à la fois l’autre corps comme
non-moi et mon propre corps comme singularisant l’individu comme
maître. La maîtrise a produit une conscience personnelle par les thérapies
corporelles et une conscience politique par le féminisme. La conscience
homosexuelle définit un nouveau territoire d’insider et d’outsider séparant
les sexes et les pratiques selon la démarcation d’une identité révélée comme
propre à soi-même.
Être sans frontière corporelle, toute l’idéologie technologique de la
libération sexuelle a pu le faire croire : le droit de disposer de son propre
corps suffisait à garantir une propriété non seulement existentielle mais
ontologique sur l’état, l’être et l’identité corporelle. La crise de l’individu
incertain place le sujet devant la responsabilité de son corps, et dans le
gouvernement de ses états corporels (régulation de la santé). L’épuisement
d’être soi-même, l’indéfinie poursuite de la performance sont aujourd’hui
interprétés par les sociologues et les psychopathologues du travail comme
des signes de dépression, de décrochage et de désinvestissement.
Se modifier indique la réalisation d’un corps sans frontière, une iden-
tité indémarcable par sa recomposition, la mobilité de ses réseaux et le
mouvement incessant de sa biologie. Le corps vivant n’a de frontière que
celle, apparemment, de la peau, de la mort : or le temps et le mouvement
103
biologique transforment à chaque instant l’état et l’activité du corps.
La modification corporelle tant biologique que sociale détruit la fron-
tière dedans/dehors, moi/monde, intérieur/extérieur. La destruction de
l’idée de substance étendue par le décodage du génome et sa recodification

Cornor.indd 103 22/08/07 11:06:45


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
dans les OGM et autres clones déstabilise la notion d’identité. Changer de
sexe, d’état, d’existence, de partenaire ou d’organe n’est plus seulement le
passage d’un pays à un autre, un voyage à l’étranger puis retour chez soi.
Il n’y a plus de soi-même, la tentation de se construire sans frontière rend
indécis la définition d’un corps comme le sien. Cette indéfinition du corps
s’alimente des nouvelles possibilités d’augmenter l’être par son devenir
biotechnologique.
Sans frontière, le corps trouve dans le bricolage biotechnologique les
outils nécessaires pour modifier sa matière et produire de nouvelles formes
inédites. Là où la sélection naturelle paraît avoir produit des êtres vivants,
la sélection humaine produit des êtres vivables, inédits et génétiquement
modifiés dans l’environnement. La modificabilité du vivant favorise cette
inventivité de nouvelles formes dès lors que le passeport ADN autorise le
passage d’une espèce à une autre ; seuls la bioéthique et le droit international
espèrent dresser des contrôles d’identité aux frontières du vivant.
Ce corps sans garde-frontière, autre qu’extérieur à lui-même, peut être
indéfiniment recomposé à partir de manipulations génétiques.

____ Conclusion
L’émergence d’une culture somatique43 dans cette épistémologie des fron-
tières pose la question de la démarcation, car elle continue d’occuper la
recherche afin de délimiter les disciplines, de préciser les bordures, définir
une intersection féconde d’échanges des modèles et des concepts.
L’interdisciplinarité n’est plus seulement une mise en parallèle de
variations autour d’un thème de recherche, mais devient une intradiscipli-
narité par le dialogue constructif entre les sciences de la vie et les sciences
humaines et sociales.

104

Cornor.indd 104 22/08/07 11:06:45


Le corps humain. Une anthropologie bioculturelle
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Notes et références
1
Nancy Université, CNRS
2
Qu’est-ce qu’un corps ?, sous la direction de Stéphane Breton, 224 pages au format 24 x
26 cm - 45 € Coédition 2006, Musée du quai Branly-Flammarion.
3
B. Andrieu, Le corps dispersé. Une histoire du corps au XXe siècle, Paris, L’harmattan, 3
éd. 2000 (1993).
4
F.J. Varela, « Synchronisation neurale et fonctions cognitives », in B. Feltz, M. Crom-
melinck, Ph. Goujon, éds., 1999, Auto-organisation et émergence dans les sciences de
la vie, Éd. Ousia, 1995, pp. 310-329.
5
B. Andrieu, « L’épistémologie du corps » in Corps. Revue interdisciplinaire, n°1 Écrire
le corps, éd. Dilecta, 2006.
6
G. Dambuyant-Wargny, Quand on n’a plus que son corps, Paris, Armand Colin, 2006,
p. 215.
7
E. Leach, L’unité de l’homme et autres essais, Paris, Gallimard, 1980, p. 44.
8
Ph. Descola, Par-delà la nature et la culture, Paris, Gallimard, 2005.
9
Ph. Descola, « Les écritures de l’ethnologie », Post Scriptum, Les lances du crépuscule.
Relations Juvaros, Haute Amazonie, Terre humaine, 1993, p. 481.
10
Ph. Descola, La Nature domestique : symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar,
Paris, Fondation Singer-Polignac et Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme,
1986, 450 p.
11
C. Gallagher, Th.W. Laqueur eds, The making of the modern body: sexuality and society
in the Nineteenth century, Oxford Univ. Press, 1986.
12
S. Kern, Anatomy & destiny: a cultural history of human body, Ind, Bobbs-Merrill,
1975.
13
B.M. Stafford, Body criticism: imaging the unseen in Enlightment art and medicine,
MIT Press Cambridge, 1991, p. 5.
14
L. Gent, N. Llewelliyn, Renaissance Bodies: the human figure in English Culture 1549-
1660, London, Reaktion Book, 1990.
15
B. Andrieu, « L’invention de la femme engodée », Hermaphrodite, n° Femmes, 2005,
pp. 167-172.
16
K. Young, “Whose Body? An introduction to Bodylore”, The Journal of American Folklore,
vol. 107, n°423, p. 3-8. “The body is not simply inscribed into its discourses; it takes up
its discourses…the body is alternately materialized and attenuated by its discourses”,
1994, p. 5.
17
D. Sklar, “Can Bodylore be brought to its senses?”, The Journal of American Folklore,
vol. 107, n°423, pp. 9-22. En particulier “Embodying methode”, 1994, pp. 14-18.
18
M. Perrot, « Chemins et problèmes de l’histoire des femmes », in D. Gardey, I. Lowy 105
eds., De l’invention du naturel, 2000, p. 63.
19
B. Andrieu, L’homme naturel. La fin promise des sciences humaines, P.U. Lyon, 1999.
20
N. Oudshoor, « Au sujet du corps, des techniques et des femmes », in D. Gardey, I. Lowy
eds, L’invention du naturel, 2000, p. 35.

Cornor.indd 105 22/08/07 11:06:46


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
21
Op. cit., p. 37.
22
Idem.
23
E. Martin, The woman in the body, Beacon Press, 1987, p. 89.
24
A. Jardine, Gynesis, trad. fr, Paris, P.U.F.
25
N. Oudshoorn, “On the making of sex hormones: Research Materials and the production
of knowledge”, Social Studies of Sciences, 1990, p. 26.
26
N. Oudshoor, « Au sujet du corps, des techniques et des femmes », in D. Gardey, I. Lowy
eds, L’invention du naturel, 2000, p. 42.
27
J. Butler, “Disordely Woman”, Transition, 1991, pp. 86-95, p. 95.
28
J. Butler, “Poststructuralism and Postmarxism”, Diacritics, 1993, pp. 2-11.
29
F. Varela, Principles of Biological Autonomy, Amsterdam, North Holland, 1979.
30
B. Andrieu, À la recherche du corps. Épistémologie de la recherche française en SHS,
P.U. Nancy, coll. ; Épistémologie du corps, n°1, Pref. G. Boëtsch, 2005.
31
J. Butler, “Foucault and the paradox of bodily inscriptions”, The Journal of Philosophy,
601, 11 nov., 1989, pp. 601-607, ici p. 603.
32
Cf. l’article de G. Boëtsch et D. Chevé dans ce volume.
33
N. Dias, La mesure des sens. Les anthropologues et le corps humain au XIXe siècle, Paris,
Aubier, 2004.
34
C. Barillon, Les canons du corps humain au XIXe siècle, Paris, O. Jacob, 2004, pp. 105-
125.
35
B. Andrieu, « Être l’auteur de son corps. Les nouveaux modèles philosophiques de la
subjectivité corporelle », F. Duhart, A. Charif, Y. Le Pape éds., Anthropologie historique
du corps, Paris, L’harmattan, 2005, pp. 21-39. cf. C. Wulf. Éd., 2002, Traité d’anthropologie
historique, Paris, L’harmattan, 1184 p.
36
J. Butler, “Sex and gender in Simone de Beauvoir’s Second Sex”, Yale French Studies,
1986, pp. 35-49, ici, p. 45.
37
Op. cit., p. 46.
38
Idem.
39
Op. cit., p. 47.
40
M.H. Bourcier, Sexpolitiques. Queer Zones 2, Éd. la fabrique, 2005.
41
B. Andrieu, La chair du cerveau. Philosophie et Biologie de la cognition, Mons, Éd. Sils
Maria, 2002, 227 p.
42
J.J. Rozenberg, Bio-cognition de l’individualité. Philosophèmes de la vie et du concept,
Paris, P.U.F., 1992, pp. 10-17.
43
N. Dagen-Laneyrie, « Histoire de la culture somatique. À propos de Histoire du corps »,
3 tomes, dirigé par G. Vigarello, JJ. Courtine, A. Corbin, Paris, seuil, 3 tomes in Critique,
106 Paris, Minuit, 2006.

Cornor.indd 106 22/08/07 11:06:46


LE CORPS SOUFFRANT. PLACE DE CETTE THÉMATIQUE DANS UN
PROJET D'ANTHROPOLOGIE TRIPARTITE
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
Philippe Caspar
in Gilles Boëtsch et al., Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé

De Boeck Supérieur | « Hors collection »

2007 | pages 107 à 131


ISBN 9782804155506
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/corps-normalise-corps-stigmatise-corps-
racialise---page-107.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour De Boeck Supérieur.


© De Boeck Supérieur. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
LE CORPS SOUFFRANT.
PLACE DE CETTE THÉMATIQUE DANS
UN PROJET D’ANTHROPOLOGIE TRIPARTITE

Philippe Caspar1

Les impératifs éditoriaux m’ont fait opter pour un mode d’exposition parti-
culier : un enchaînement de propositions. Cette séquence intègre certains
de mes travaux, notamment l’intuition de la dynamique des apories que j’ai
appliquée dès 1985 en articulant les concepts métaphysique et biologique
d’individu2. Cette méthode permet une pratique de l’interdisciplinarité qui
soit plus qu’une simple juxtaposition de discours, ce à quoi elle se réduit
généralement aujourd’hui.

1. La présente communication est programmatique et donc, forcément,


elliptique3 : elle annonce la recherche d’une articulation entre l’ontologie
« classique » et le « complexe des neuro-psycho-sciences » en recourant à
la méthode de la dynamique des apories. Par ce néologisme de « complexe
des neuro-psycho-sciences », j’entends ce secteur en pleine expansion qui
se constitue à la frontière de la psychiatrie traditionnelle, raisonnant en
termes de psychisme et de psychodynamique, de la psychologie et des
différentes disciplines neurologiques. Le résultat le plus remarquable de
l’ontologie « classique » fut de postuler en l’homme l’immatérialité d’une
instance supérieure – l’esprit –, siège des facultés proprement spirituelles
de l’être humain que sont l’intelligence, la volonté et la liberté. De leur côté,
107
les « neuro-psycho-sciences », profondément enracinées dans la clinique
médicale et dans la recherche fondamentale – aux niveaux psychiatrique,
psychologique ou biologique –, apportent des éléments neufs pour penser
les mécanismes – et les limites – des processus humains supérieurs.

Cornor.indd 107 22/08/07 11:06:46


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
2. L’intérêt de cette confrontation est central pour qui veut penser au plus
intime ce « mystère »4 qu’est l’homme. Si le schème hylémorphique, qui
organise en profondeur l’anthropologie philosophique héritée de Platon et
d’Aristote, résiste au pouvoir explicatif des neurosciences modernes, alors
l’ontologie « classique » sous-tendant l’anthropologie tripartite n’est pas
qu’un moment historique et dépassé de notre compréhension de l’homme.
Dans cette hypothèse, la tension que cette anthropologie maintient entre
un pôle psychosomatique (l’union du σωμα et de la ψυχη) et un pôle trans-
cendant l’organique (l’esprit ou le νους), garderait sa pertinence.

3. L’objectif qui se profile à l’horizon de cette communication est double :


a) il s’agit de montrer que la thèse de la subsistance du νους (et non pas
celle de son immatérialité) doit être reformulée dans le contexte des neu-
rosciences actuelles. Une telle entreprise n’est pas étrangère à mes travaux
sur l’histoire des doctrines relatives à l’embryon. En effet, si le νους ne peut
plus être pensé aussi comme subsistant, en d’autres termes, s’il est seulement
forma corporis (dans la terminologie scolastique) – et ce, parce qu’une telle
conception serait incompatible avec les sciences modernes du cerveau –,
alors la théologie catholique doit se doter d’une tout autre technicité phi-
losophique pour exprimer sa doctrine de la création immédiate de l’âme
humaine. b) Si le schème hylémorphique conserve une certaine pertinence
pour exprimer le mystère de l’homme, alors l’un des enjeux actuels pour
une anthropologie tripartite consiste en l’élaboration d’une articulation,
fondée en raison, entre le « Self » biologique, le « Soi » psychique, selon la
désignation de Jung, et l’intuition métaphysique du « Je » par lui-même, par
laquelle le « Je » se découvre « « Je »-exister », ou en termes plus modernes,
comme un « « Je »-personne »5.

4. L’aristotélo-thomisme n’est cependant pas sans mérite. En particulier, il


est toujours resté attentif à la corporéité de l’homme. Dans les perspectives
108
explorées par ce courant, le corps est pensé d’abord comme un principe
constitutif du composé humain. À ce titre, son organisation biologique
est un objet de connaissance pour les sciences de la vie et peut devenir un
objet de soin pour les différentes disciplines médicales. En d’autres termes,

Cornor.indd 108 22/08/07 11:06:47


Le corps souffrant. Place de cette thématique
dans un projet d’anthropologie tripartite
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
le corps a d’entrée de jeu sa place dans une conception de l’homme, avec le
corrélat que les disciplines biologiques et médicales sont pertinentes pour
l’anthropologie, même si la portée de leur apport doit être définie par une
méthode appropriée et rigoureuse. Il y a là une ouverture sur les sciences
du vivant, dont il faut certes faire la critique, mais dont aussi la philosophie
moderne a perdu la fécondité.
Ensuite, le corps, par son éphémère fragilité, est aussi le principe par
lequel l’homme se découvre inscrit dans le cosmos. Le corps ne naît pas
seulement de l’union des gamètes – et à ce titre il perpétue l’organisation
biologique des parents –, il surgit aussi sur la toile de fond de l’univers, qui
en constitue en quelque sorte la matrice primordiale, et se dissout finale-
ment dans le cosmos (qui en est l’eschaton). Tel est le sens de la formule
d’Aristote, qui écrit quelque part que « l’homme engendre l’homme, et le
soleil », et de celle d’Henryk Ibsen, mettant en scène le fondeur de bou-
tons dans le dernier acte de son Peer Gynt6. Qu’est-ce que la vie, sinon le
maintien éphémère, sans cesse menacé par la mort, d’une osmose fragile
entre un être vivant et les abîmes de l’univers ? C’est parce qu’il porte en
lui les germes de mort de l’individu7, que le corps ancre irrémédiablement
l’appartenance de l’homme à la nature, cette « branloire perenne », disait
Montaigne8, cette expansion presque infinie, dirions-nous aujourd’hui.

5. En s’efforçant d’intégrer siècle après siècle les acquis scientifiques,


l’ontologie fondamentale a constitué au fil des siècles un outil d’analyse
remarquablement puissant (qualifié de métaphysique) du réel. À ce titre, il
est intéressant d’observer que le véritable lieu des « voies »9 vers l’existence
de Dieu est non pas la métaphysique, mais la philosophie de la nature.
Même si, à certains moments de son histoire, la métaphysique se présente
partiellement comme une onto-théologie, elle n’est pas cela sur le fond. La
rationalité métaphysique est d’abord une compréhension rigoureuse de
l’être en tant qu’être, c’est-à-dire des structures ontologiques ultimes d’esse.
109
Tel est le sens profond de la formule thomiste, selon laquelle philosophia est
ancilla theologiae10. La théologie utilise les outils de la métaphysique pour
penser conceptuellement le mystère du Dieu révélé. En d’autres termes, la
métaphysique constitue un outil intellectuel d’une remarquable puissance

Cornor.indd 109 22/08/07 11:06:47


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
dont la théologie spéculative use selon sa propre logique scientifique. Ce-
pendant, le problème qui nous occupe est différent de celui qui a mobilisé
l’énergie de Heidegger. Il s’agit pour nous de confronter les problématiques
centrales de l’ontologie aux résultats fondamentaux des sciences modernes
de la nature ou de l’esprit.

6. La méthode des apories a montré en 1985 qu’une définition cohérente


du concept d’individu à l’œuvre dans les sciences biologiques modernes
requiert nécessairement la mise en œuvre de concepts métaphysiques.
En ce sens, l’ontologie fondamentale peut également être définie comme
une « ancilla scientiarum », ce que justifie l’hypothèse de la portée onto-
logique des sciences modernes de la nature11. Cette compréhension des
rapports entre métaphysique et sciences de la nature est fondamentale
pour l’élaboration d’une philosophie moderne de la nature. Mais elle l’est
aussi pour l’élaboration d’une anthropologie moderne. En effet, de même
que la philosophie de la nature est une médiation entre la métaphysique
et les sciences naturelles (parmi lesquelles la biologie), l’anthropologie
philosophique peut être définie comme une discipline médiatrice entre
d’une part l’ontologie fondamentale, et d’autre part les sciences humaines
et les disciplines neuropsychologiques.

7. Le concept d’individu (ou de Self, selon la terminologie de Peter Me-


dawar12), couramment utilisé par la biologie depuis Hans Driesch, servira à
la fois de point de départ et de modèle pour poser les bases d’une approche
spéculative du problème « cerveau-esprit ». Or, ce concept est constitué de
deux facettes, l’une génétique et l’autre physiologique. La facette génétique
est celle inscrite dans nos gènes. Ces derniers codent les protéines cons-
titutives de ce que notre organisme est, selon des mécanismes dont nous
commençons à peine à entrevoir la complexité. Notre compréhension de
110
la régulation génique est encore fragmentaire aujourd’hui, malgré les pro-
grès impressionnants dans ce domaine. L’autre facette est cette étonnante
capacité qu’ont les êtres vivants, même rudimentaires, de discriminer entre
leur « Soi » moléculaire et le « Non-Soi ». Cette discrimination est opérée

Cornor.indd 110 22/08/07 11:06:48


Le corps souffrant. Place de cette thématique
dans un projet d’anthropologie tripartite
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
par le système immunitaire. Or, chacune de ces deux facettes comprend
une aporie pour la raison biologique13.

8. Pour comprendre ce que signifie une aporie, il nous faut retourner au


sens originaire que ce mot revêtait chez les Grecs. Déjà présent chez Ho-
mère, le terme απορία se transforme pour devenir finalement un terme
philosophique chez Platon et surtout chez Aristote, qui consacre un livre
de sa Métaphysique à l’analyse des apories14. Le sens général est celui d’une
« impossibilité de passage », ce qu’exprime ce célèbre extrait :
« …λύειν δ’ούκ εστιν αγνοουντας τον δεσμόν αλλ’η της διανοίας
απορία δηλοι τουτο περι του πραγματος… »,

ce que Jean Tricot traduit comme suit :


« … et il n’est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi
il s’agit. Eh bien ! La difficulté où se heurte la pensée montre qu’il
y a un « nœud » dans l’objet même,… »15

Cette formule énigmatique d’Aristote exprime une intuition de la com-


plexité quasi inextricable du réel dont l’épistémologie moderne fait trop
souvent l’économie. Elle renvoie cependant à ce corps à corps de la pensée
avec le réel par lequel l’esprit fait inlassablement reculer les limites de sa
compréhension du monde et de son fonctionnement. Cette confrontation
permanente, cette insatisfaction foncière de l’intelligence qui, sans cesse,
s’arrache à elle-même pour chercher un au-delà de ses certitudes, il nous
faut l’évoquer.

9. L’expérience de pensée qui conduit l’intelligence à discerner qu’il y a un


δεσμός dans la chose, ou, plus précisément, que la chose est δεσμος, porte
un nom : c’est le passage par l’απορία. Lorsque la pensée éprouve que le
111
réel se dérobe à toute forme de simplification, lorsqu’elle prend le risque
de s’accepter engluée dans la complexité du réel, elle s’ouvre à la rencontre
des apories. Ces dernières doivent retentir au cœur de l’esprit comme des
noyaux d’obscurité, comme des nœuds de résistance au pouvoir clarifica-

Cornor.indd 111 22/08/07 11:06:48


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
teur d’un ordre de rationalité, comme des frontières d’intelligibilité devant
lesquelles l’intelligence a le choix entre un aveu d’impuissance ou un saut
dans le vide au terme duquel le nœud peut être entrevu autrement, selon
une autre perspective, c’est-à-dire à partir d’un ailleurs.
L’aporie est comme une caverne dans laquelle la pensée est conduite
pour avoir emprunté un axe de rationalité. Toute la puissance de l’intelli-
gence humaine consiste à revenir sur ses pas, à opérer un retour à la chose
même pour se forcer à l’examiner selon un autre point de vue. Certes alors,
l’intelligence devra résister à la force centripète que chaque ordre conceptuel
exerce sur lui-même. Elle devra faire preuve de cette souplesse et de cette
hardiesse qui seules permettent à l’esprit d’enjamber les frontières que les
disciplines de plus en plus spécialisées bâtissent jalousement autour d’elles,
pour se situer au-delà de ce morcellement du savoir qui caractérise la vie
intellectuelle. La souveraine liberté critique de l’intelligence est à ce prix.
Son aulne authentique est la complexité du réel concret, ce réseau de nœuds
enchevêtrés, qui selon une dialectique d’apories, aiguillonnent sans cesse
l’esprit en quête de vérité vers un autre ailleurs, selon une dynamique qui
paraît inépuisable.

10. Cette intuition sous-tend l’herméneutique entre la raison scientifique


et la raison métaphysique, herméneutique qui doit constituer le fondement
d’une philosophie moderne de la nature. En effet, la conceptualisation
exhaustive du « Self » biologique par la raison scientifique échappe aux
ressources expérimentales ou conceptuelles propres des sciences modernes
de la vie. Sa détermination complète passe par le recours à un autre type
de rationalité (en l’occurrence, la rationalité métaphysique). La première
aporie du « Self » biologique est d’ordre quantitatif. Il existe approximati-
vement 1012 lymphocytes T et 1020 immunoglobulines différentes, ce qui
ne représente que la pointe visible de l’iceberg. Chaque réaction mobilise
également des précurseurs, des systèmes protéiques complexes, comme
112
le complément, des macrophages, des lectines, des interleukines, une
participation des antigènes du Complexe Majeur d’Histocompatibilité
HLA dans le cas des virus, etc. Toute réaction immunitaire spécifique est
à elle seule un monde à explorer. On voit mal comment décrire exhausti-

Cornor.indd 112 22/08/07 11:06:48


Le corps souffrant. Place de cette thématique
dans un projet d’anthropologie tripartite
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
vement, par le seul recours à l’expérimentation, cette masse considérable
de réactions toutes différentes les unes des autres, même à l’aide des al-
gorithmes informatiques les plus puissants. Autrement dit, l’individualité
biologique dépasse radicalement toute mesure. Nous touchons ici du doigt
une première aporie que l’individualité des êtres vivants pose à la raison
scientifique : son extraordinaire complexité.

11. La seconde aporie du « Self » biologique est son unité organique. Aris-
tote avait déjà observé que tout vivant est un organisme, c’est-à-dire une
unité intégrée de structures et de fonctions. Les travaux de Claude Bernard
ont donné un développement considérable à cette dimension du vivant.
Bernard introduit en effet la notion de régulation, concept qui a acquis
depuis une importance considérable. Les grands systèmes du vivant, les
systèmes immunitaire, endocrinien ou nerveux (c’est du moins le rôle de
certaines structures du système nerveux) pour ne citer qu’eux, sont au fond
des systèmes régulateurs de l’homéostasie ou de l’intégrité de l’organisme.
La biologie moléculaire n’échappe pas non plus à ce concept. La régulation
de l’expression des gènes est, depuis les travaux de Monod, de Jacob et de
Lwoff (et leur découverte de l’opéron-lactose)16, l’un des domaines les plus
fascinants de la génétique moléculaire. Faut-il également rappeler que le
métabolisme des êtres vivants peut être compris lui aussi comme un vaste
système de régulations extrêmement complexes ?
Le fait que l’organisme vivant se maintienne en vie par un système
hautement sophistiqué de régulations postule qu’il fonctionne comme une
totalité intégrée de parties, c’est-à-dire comme une unité métaphysique.
Or, cette unité métaphysique échappe elle aussi radicalement à la raison
scientifique. L’isolement in vitro de certaines parties de systèmes biologi-
ques (appartenant à tel organisme donné, quel qu’il soit), est une technique
courante de la biologie moderne, qui se pratique dans chacune de ses dis-
ciplines expérimentales. Pour prendre un exemple simple, il est possible
113
de cultiver in vitro des lymphocytes humains, à condition toutefois de les
immortaliser17. Si l’on suit le génie de la logique analytique de la biologie
moderne, il est possible d’isoler des parties de lymphocytes, des fragments
de membrane par exemple. Il est également possible de purifier certains

Cornor.indd 113 22/08/07 11:06:49


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
constituants membranaires, telle classe de glycoprotéines par exemple.
Et ainsi de suite. Cependant, il est radicalement impossible d’isoler dudit
organisme sans le fragmenter totalement tous les systèmes qui font qu’il
est un « Soi », c’est-à-dire sans le perdre en tant que « Soi » intégré, en tant
qu’unité métaphysique. Le « Soi » comme organisme est une seconde aporie
pour la raison scientifique. Par nature non expérimentable, il ne peut être
pensé que par la raison métaphysique.

12. Le concept de « Soi » moléculaire renvoie à l’une des problématiques


centrales de la métaphysique, celle de l’individuation des êtres. Histori-
quement posée dans le cadre de l’hylémorphisme aristotélicien – c’est la
théorie de l’individuation par la matière, inversée par les stoïciens et Plo-
tin –, la question ne sortira de ce schème qu’avec Leibniz et la définition
de l’individu comme étant à lui-même « sa totale Entité ». Inintelligible du
point de vue du Logos dans la perspective aristotélicienne, l’individu devient
le nœud d’intelligibilité ultime du réel dans la Monadologie. Toutefois, la
confrontation des données de la biologie moderne avec les noyaux méta-
physiques de la tradition aristotélicienne18 conduit à un développement
de l’intuition médiévale de l’individu dans le sens d’une définition par deux
propriétés transcendantales de esse, unum (non divisum in se) et aliquid
(divisum a quolibet alio). Dans ce dialogue entre l’immunogénétique et la
métaphysique, l’unum renvoie à l’organicité de tout être vivant et l’aliquid
à sa singularité moléculaire19.
Inversement, faute d’une intégration critique des données biologiques,
l’ontologie fondamentale reste enfermée sur elle-même dans cette pure
question de l’être en tant qu’être, d’« esse », dont la radicalité originaire scelle
l’incomplétude de tout autre questionnement, de toute autre démarche
intellectuelle, de toute autre science. Toutefois, sans cette confrontation, la
pensée tournerait indéfiniment à vide dans l’expérience originaire d’« être ».
Car si « esse » est acte, alors il est aussi surdétermination originaire. En
114
saisissant « esse » à sa racine comme acte premier, c’est-à-dire en accédant
au mystère même de l’exister, la pensée ne peut que se laisser aspirer par
cette surdétermination, dans cette expérience à la fois austère et exigeante
qui la conduit à rencontrer les divers ordres de réalité pour comprendre

Cornor.indd 114 22/08/07 11:06:49


Le corps souffrant. Place de cette thématique
dans un projet d’anthropologie tripartite
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
concrètement le réel concret et au sein de ce dernier, penser la place de
l’homme au sein de la nature.

13. Mais l’organisme ne renvoie pas à la raison métaphysique pour la seule


raison que cette dernière le saisit comme unum et comme aliquid, donc
comme individu. La clinique médicale, du moins quand la philosophie
se donne la peine de l’interroger pour d’autres raisons que le souci d’en
définir les « guidelines » éthiques, renvoie à une dimension de l’exister
que l’ontologie traditionnelle n’a guère rencontrée. C’est que le corps
humain, défini en première approche comme l’organisme en tant qu’il est
habité par un esprit conscient de lui-même20, est sujet à des maladies ou
à des déficiences, entraînant des incapacités plus ou moins invalidantes
dont la personne pâtit. Le retard mental fournit un excellent exemple des
répercussions existentielles qu’une déficience sévère entraîne dans tous les
aspects de la vie quotidienne21.
Chez Aristote et chez Thomas, l’accent était davantage mis sur la
structure ontologique de la personne22. Autant cet axe garde, aujourd’hui
encore, toute sa pertinence dans la constitution d’une interface entre les
sciences modernes de la vie et la philosophie23, autant l’anthropologie doit
également s’engager dans la description (au sens phénoménologique du
terme) des principales réalités de la clinique, au rang desquelles figurent
la douleur, la souffrance et l’angoisse. Ces deux axes ne sont pas exclusifs
l’un de l’autre. En effet, c’est la même personne qui est structurellement
σωμα, ψυχη, νους et qui éprouve un mal-être tant dans son corps que dans
son esprit.
L’une des réalités que la clinique médicale amène à rencontrer est la
douleur. En effet, la plupart des pathologies s’accompagnent de ce symp-
tôme. Or, la douleur spécifique d’une affection (par exemple une précordial-
gie irradiant à gauche, typique d’un angor) possède aussi une composante
individuelle. Une même sténose à 95 % de la coronaire gauche, nécessi-
115
tant une plastie, s’accompagne d’une douleur variable selon les patients.
Cette variabilité témoigne de la dimension psychologique de la douleur.
L’expérience de la douleur ne se réduit pas non plus à la perception d’un
mal véhiculé par certaines structures neurologiques. Plus profondément,

Cornor.indd 115 22/08/07 11:06:49


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
la douleur peut être pensée comme un nœud (une aporie) où l’organique
et le psychique sont inextricablement mêlés. C’est que dans la douleur,
l’esprit habite son corps selon une certaine modalité. Aujourd’hui, il est
d’usage de penser philosophiquement la douleur sur le mode éthique. De
manière très concrète, l’éthique médicale moderne réfléchit aux normes
régissant le traitement de la douleur dans des unités spécialisées, comme
par exemple les soins palliatifs. La perspective éthique est certes perti-
nente et ne se limite d’ailleurs pas à des avis sur l’utilisation de drogues.
Tout un chacun sait bien que la douleur interpelle la ψυχη et suscite en
elle les sentiments les plus divers, qui vont de la lassitude à la colère, de
l’acceptation à la révolte, de la peur à l’angoisse. Dans cette perspective,
un ouvrage tel que Phénoménologie et sociologie du ressentiment24 de Max
Scheler peut éclairer en profondeur ce que les patients ressentent. En
effet, quelle que soit son origine, la douleur retentit toujours comme un
défi que l’âme doit relever pour retrouver sa quiétude. Qu’elle accompagne
une perte d’harmonie (en cas de maladie par exemple), la mort d’un être
aimé, ou tout autre deuil, la douleur ne s’assume vraiment que par cette
sérénité (ou cette indifférence) que les sages de tous les temps ont trouvée,
celle-là même qui se manifeste dans les Lettres d’un Cicéron à Atticus et
celles de Sénèque à Lucilius après que l’un et l’autre se soient retirés des
affaires tumultueuses du siècle, indiquant par là que le lieu irréductible de
la liberté philosophique est le repli.
La clinique médicale invite toutefois à un dépassement du point de vue
trop strictement éthique. Ce qui doit aussi (et même d’abord) être pensé,
c’est une véritable description de la conscience aux prises avec la douleur,
au sens où Emmanuel Levinas l’a réalisée pour la fatigue dans De l’existence
à l’existant25. Quel médecin n’a pas entendu son malade reprendre son
souffle et maudire ces intestins dont les douleurs atroces l’ont réveillé ?
L’esprit témoigne d’une lucidité acérée alors qu’il est maintenu sur la brèche
par un organe dont il voudrait tant se défaire. La conscience ressent alors
116
comme une scission entre le corps, l’âme et l’esprit. Le corps est atteint
d’une maladie, l’esprit en est comme contrarié. Il ne peut plus se déployer
avec la même souveraine aisance qu’auparavant. L’esprit conscient de lui-
même se découvre comme enchaîné par les manifestations de son corps

Cornor.indd 116 22/08/07 11:06:50


Le corps souffrant. Place de cette thématique
dans un projet d’anthropologie tripartite
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
et les passions de l’âme que celles-ci suscitent. Or, à travers la douleur,
l’esprit éprouve un sentiment de perte. Quelque chose de l’harmonie dans
laquelle il vivait a disparu, parfois à tout jamais. La maladie signe en effet
une perturbation plus ou moins sévère de l’harmonie du corps. Dans la
même ligne, le deuil ratifie la perte définitive d’un objet ou d’un être. On
comprend dès lors qu’au fond de l’expérience de la douleur, la conscience
éprouve le sentiment d’un vide en soi.
Mais la douleur n’est pas la seule expérience existentielle que la cli-
nique médicale soumet à une philosophie de la médecine qui œuvrerait
également dans une perspective phénoménologique. C’est que la douleur
s’accompagne souvent aussi de souffrance. Celle-ci se présente d’abord
comme un mal-vivre du corps ou de l’âme, quelles qu’en soient les causes
(psychologiques, organiques, socio-économiques, morales, spirituelles…).
Une douleur physique trop lancinante, trop intense, trop insoutenable, et
qui, exceptionnellement, peut être rebelle aux plus hautes doses d’antalgi-
ques les plus puissants, s’accompagne de souffrance(s) dont il importe de
sentir ce par quoi ce vécu nouveau se distingue de tout autre. Il en va de
même à l’occasion d’un deuil trop intense pour le sujet. Le viol déclenche
dans l’âme de la victime une souffrance souvent d’autant plus larvée qu’un
sentiment de honte la contraint malgré elle à taire le traumatisme subi. La
souffrance se présente ainsi souvent dans le prolongement de la douleur.
Elle exprime toutefois une expérience spécifique de la conscience.
D’abord, la souffrance peut renvoyer à un sentiment d’insatisfaction
désespérée, quelle que soit la nature, la portée ou l’origine de cette der-
nière. En ce sens, un amour déçu est source de souffrance, et non pas de
douleur. En effet, l’être aimé est non pas absent, mais présent, quoique de
manière inaccessible, et c’est peut-être cette forme de présence qui fait le
plus souffrir. Dans la douleur, la conscience expérimente de manière très
factuelle le sentiment d’une perte : l’antre de l’estomac se ferme mal, me
privant de mon bien-être, l’autre est mort, me renvoyant à un vide. Dans
117
la souffrance, la conscience demeure en tension parfois extrême vers l’ob-
jet de son désir. Telle est la raison pour laquelle l’homme peut surmonter
sereinement sa douleur mais transcende héroïquement sa souffrance. Plus
sûrement que la douleur dont il est toujours possible de s’accommoder, la

Cornor.indd 117 22/08/07 11:06:50


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
souffrance entraîne cette épuration de l’âme décrite par les grands sages
ou les grands spirituels.
Ensuite, la souffrance renvoie au sentiment d’être livré à un inélucta-
ble, et ce dernier peut revêtir les formes les plus diverses, comme le rejet
par autrui, des revers de fortune inexorables, une affection du corps ou
de l’âme que l’on pressent incurable, la perception de la proximité de la
mort, à laquelle rien ne peut faire échapper. Qui est resté aux côtés d’un
psychotique se vivant comme voué à une damnation éternelle, qui a re-
cueilli les confidences d’un schizophrène qui sent son corps se dissoudre
inexorablement, aura entrevu jusqu’à quel point la souffrance exprime
un déchirement de l’être, même dans ses aspirations les plus profondes.
La conscience souffrante expérimente une déchirure. L’homme souffrant
se vit comme dépossédé de lui-même, de ses rêves, de ses espoirs, de ses
projets. Quelles qu’en soient les causes, la souffrance impose à l’homme
des limitations à ses désirs les plus légitimes souvent brutales, toujours
perçues comme irrémédiables. La maladie physique ou mentale, l’injustice
sous quelle que forme que ce soit, la sauvagerie de certaines décisions éco-
nomiques, la misère, renvoient l’homme à un sentiment de dislocation de
son monde intérieur. Plus que la douleur, la souffrance est une structure
fondamentale de l’exister humain, parce qu’elle est corrélative de la percep-
tion aiguë de la fragilité de toute chose, de toute situation, de tout rêve, et
donc d’une incomplétude foncière de l’être.
Elle est presque inévitablement une interrogation sur le sens. À ce titre,
la souffrance est le lieu privilégié du « Pourquoi ? ». Son horizon est plus
large que celui de la douleur. Dans la souffrance, le sentiment de perte passe
au second plan pour laisser la place à la perception d’une menace grave,
mettant en cause jusqu’aux fondements les plus instinctifs, touchant les
êtres les plus aimés ou les réalités les plus intimes de l’exister. Il n’est nulle-
ment exceptionnel de voir la souffrance acheminer l’homme jusque dans les
grandes questions de l’existence. C’est pourquoi la souffrance, et non pas la
118
douleur, peut devenir un sentiment métaphysique, celui qu’éprouvent sur un
mode extrême le penseur et le mystique confrontés à la nuit sans recours,
lorsqu’ils ressentent en eux le silence abyssal du cosmos, de l’être et de Dieu.
La souffrance s’apparente alors à cette insatisfaction radicale de l’exister, elle

Cornor.indd 118 22/08/07 11:06:50


Le corps souffrant. Place de cette thématique
dans un projet d’anthropologie tripartite
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
rejoint cette inéluctable tristesse qu’inspire le « on », la grisaille du monde
et des êtres26, celle qu’éprouve le clown de La grimace de Heinrich Böll27,
elle accompagne cette mélancolie profonde qui caractérise les quêtes les
plus radicales de l’Absolu, celles qui sous-tendent les grands romans d’un
Gogol, d’un Dostoïevsky ou, plus près de nous, d’un Lagerkvist.
« Dedans, la nuit se faisait, … »28
« Pour déclarer et donner à entendre cette nuit obscure par laquelle
l’âme… »29

Mal, douleur, souffrance, tel est un premier horizon auquel toute clinique
médicale est confrontée et qu’une anthropologie philosophique se doit
d’assumer tout en les inscrivant dans toutes les dimensions de l’homme.
Cette intégration est d’autant plus importante pour notre époque que ces
expériences fondamentales renvoient toutes d’une manière ou d’une autre
à la finitude de notre existence. À travers elle, c’est la réalité des limites
qui se donne à penser. La clinique renvoie toujours à un certain bon sens
et surtout à une prise en compte de ce qui est proportionné et de ce qui
ne l’est pas.

14. Mais si tel est l’horizon ultime d’une anthropologie philosophique en


prise avec la clinique médicale, il nous faut maintenant revenir à cette
question centrale pour notre propos : le schème hylémorphique, qui con-
çoit l’homme comme indissociablement un et trois (σωμα, ψυχη, νους)
est-il susceptible d’éclairer certaines données en provenance de la clinique
médicale moderne ? Une première réponse à cette question est fournie par
le développement spectaculaire de la médecine psychosomatique30. Ses
origines remontent au début du XIXe siècle puisqu’il revient à Heinroth,
philosophe et psychiatre allemand (1773-1843), d’avoir introduit les termes
« psycho-somatique » (1818)31 et « somato-psychique » (1828)32. L’idée
119
maîtresse de la médecine psychosomatique est celle d’une interaction entre
l’organique et le psychique dans la genèse, le développement et le traitement
des processus pathologiques. Cette idée est devenue un acquis de la clinique
médicale que la compréhension toujours plus fine (notamment au niveau

Cornor.indd 119 22/08/07 11:06:51


Corps normalisé, corps stigmatisé, corps racialisé
Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur

Document téléchargé depuis www.cairn.info - Université Paris-Descartes - Paris 5 - - 193.51.82.221 - 29/11/2019 10:56 - © De Boeck Supérieur
génétique) des maladies ne peut pas sérieusement remettre en doute. Les
internistes connaissent ces maladies organiques dans lesquelles un – ou
plusieurs – facteur(s) psychologique(s) est (sont) impliqué(s) : la « névrose
cardiaque », le syndrome d’hyperventilation, les troubles digestifs banaux,
la recto-colite ulcéro-hémorragique, etc.

15. Nous voici conduits à la question de l’angoisse, ce symptôme cardinal


des psychoses, des névroses et des états-limites, des derniers tels que décrits
par Bergeret33. Mais sa compréhension de l’angoisse est déjà le fruit d’une
première intégration de l’organique et du psychique, ces deux pôles que
d’aucuns s’évertuent aujourd’hui encore à pratiquer et à penser de manière
exclusive l’un de l’autre. Si l’on voulait caractériser ces deux tendances en
évoquant des noms représentatifs de l’intelligentsia parisienne de ces der-
nières décennies, le « tout psychique » d’un Lacan répondrait en miroir
au « tout neurologique » qu’exprimaient certaines formules de L’homme
neuronal, de Jean-Pierre Changeux34. Or, l’heure est largement à un rap-
prochement. La fécondité théorique de la psychosomatique se remarque
dans quelques essais, témoin Le corps entre biologie et psychanalyse, de
Christophe Dejours, qui propose un dépassement de l’« espace infran-
chissable » établi par une certaine tradition française entre psychanalyse
et neurologie35. Ce livre est divisé en deux parties : la première est centrée
sur la confrontation entre les deux disciplines autour de trois topiques,
l’angoisse, la mémoire et le rêve, alors que la seconde revisite l’ensemble du
champ psychopathologique pris en charge par la psychanalyse. À propos de
l’angoiss