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Digitized by the Internet Archive

in 2010 witii funding from

University of Ottawa

Iittp://www.archive.org/details/histoirecompar04gr

HISTOIRE

COMPARÉE

DES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE-

CET OUVRAGE SE TROUVE AUSSI

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COMPARÉE

DES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE,

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RELATIVEMENT AUX PRINCIPES DES CONNAISSANCES

HUMAINES i

PAR M. DEGERANDO,

MEMBRE DE l'iNSTITUT DE FRANCE.

DEUXIÈME ÉDITION , REVUi:, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

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1825.

HISTOIRE

COMPARÉE

DES SYSTÈMES DE PHILOSOPHIE.

*»A^lVvv*^v^wvv»vv^vvvvvvvv»^^vw^\^^vv\>AM(Vvvvvvv^vvvvvvvvvvvvvvv\^AVVvvv\vv^vv^

SUITE DE LA PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE XXII.

Philosophie des pères de l'église et des docteurs

Chrétiens.

SOMMAIRE.

Etablissembkt du Christianisme ; Effets qu'il produit ;

Mœurs de l'Eglise primitive. Comment les docteurs

chrétiens sont conduits à l'étude de la philosophie.

Premier âge , du deuxième au quatrième siècle ; Les

écrivains ecclésiastiques partagés en deux classes , relative-

ment à leur manière de juger la philosophie. Parallèle

de ces deux classes.

Première classe : Pères de l'Eglise favorables à la phi-

losophie. Motifs qui déterminèrent cette faveur 5

Point de vue suivant lequel la philosophie fut envisa- gée. Le» doctrines des sages de la Grèce considérées

IV.

1

(3 )

comme une prt'paralîon au Christianisme, Limites «Jans lesquelles nous renfermons les considérations qui font l'objet de ce tha|)itre. Saint Justin , martyr. Taticn.

Saint Théophile. Athénagorc. Saint Panténe. Saint Clément d'Alexandrie; Son Eclectisme j Ses

vues sur la Dialectique. Origène j Il introduit

Je

nouveau Platonisme dans le sein du Christianisme ; Sa

méthode. Chalcidius. Saint Grégoire deNysse.

Deuxième classe : Ecrivains ecclésiastiques défavorables

à la philosophie profane : Motifs de cette défaveur. Nouvelle espèce de Scepticisme. Saint Hermias.Saint

Irénée. TertuUien. Arnobe. Lactance ; Autorité

qu'il refuse à la raison j Concessions qu'il lui fait. Sur

quelle partie de la philosophie se dirigeaient les censures des

Pères de l'Eglise.

Deuxième âge , du cinquième au septième siècle :

Services rendus par les écrivains ecclésiastiques à l'histoiie

de la philosophie j Eusèbe. Deux classes principales

pendant cet âge.

Première classe : Docteurs qui accordent à Platon une

.préférence plus ou moins marquée : Saint Augustin. Marche et direction de ses études ; Ses dialogues acadé-

miques ; Son traité sur l'ordre ; Ses soliloques ;

Son traité de la quantité de l'âme ^ Sa théoiie des idées

il'après Platon j Ses vvies sur la philosophie ancienne ;

Némésius ; Son Traité de l'dme ; Théorie de la

sensation ; Psychologie expérimentale j Ses rapports avec Galien ; Synésius. Ecrits attribués à Saint Denys

ï'arêopagite. /Enée de Gaza. Zacharias le scbolastique.

Motifs qui ont déterminé une faveur spéciale pour Platon ;

-T- Préventions générales contre Aristote, et leurs causes.

Deuxième classe : Ecrivains ecclésiastiques favorables à Aristote ; Motifs et circonstances qui ont influé sur leurs

dispositions. Auatolius. Jean Philopon. Claudian

(î)

Mamcit ; Son traité de l'état de l'âme. Boccc; Son

Eclectisme. Cassiodorc. Maitianus Capella.

Résume :

Sous quel aspect les écrivains ecclésiastique»

ont en général considéré : La logique ; La métaphy-

sique; La philosopliie morale. Influence qu'ils ont

«Kcrccc sur leur siècle i Et sur les âges saivans.

L'ÉTABLISSEMENT du Clirislianisme est le

plus beau spectacle qu'offrent les annales de la

civilisation, et révénemcnt le plus important

de Hiistoire de l'humanité. La notion auguste

de la Divinité , dégagée enfin de tous les voiles

dont les superstitions l'avaient environnée,

apparaissait aux hommes dans toute sa subli-

mité , toute sa pureté ,

réunissant en elle la perfection de la sagesse ,

l'immensité de la puissance , le trésor inépui-

sable de la bonté, les attributs de la cause qui

crée, ordonne, et le caractère touchant d'une

Providence qui veille sur l'homme avec une

constante sollicitude. L'Evangile expliquait à

l'homme le profond mystère de sa propre desti-

née , lui découvrait son auguste origine , la noble

perspective de son avenir , le but de son exis-

tence passagère sur la terre. L'Évangile donnait

à la morale le code le plus complet et en même

toute sa grandeur

(4 )

temps le plus admirable , consacrait tous les

liens sociaux , épurait toutes les afl'ections , con-

férait un prix à toutes les actions, créait à l'in-

fortune une dignité nouvelle , consolait toutes

les douleurs, récompensait tous les sacrifices, im-

molait toutes les passions, inspirait tousles genres

d'héroïsme, recommandait et rendait facile l'ou-

bli le plus absolu de soi-même. 11 unissait entre eux ces trois ordres de dogmes et de préceptes

par la plus étroite et la plus belle harmonie,

représentait la Divinité aux. yeux de sa créa-

ture isous l'image touchante d'un père, con- duisait la créature à son auteur par le culte en

esprit et en vérité, faisait découler la morale du

Sentiment religieux , imprimait à la morale la

sanction de la volonté divine et de l'immortalité,

animait <&œur de l'homme , la société humaine,

d'une vie toute nouvelle, celle de la céleste cha-

i'ite ; identifiait l'amour de Dieu avec l'amour de

nos semblables. L'humanité affligée sous le

poids de tant de misères , livrée à tant d'er- reurs et d'incertitudes , voyait enfin luire dans

qui dissipe tous

l'Évangile cette lumière divine

les nuages , trouvait dans l'Evangile la source

de la paix , de l'espérance , et saluait de ses

transports cette religion qui , la première , sa- tisfaisait à tous ses besoins, remplissait tous ses

(5)

vœux , et qui se juslifîait en quelque sorie par

ses pro[>res bienfaits. A tant de bienfaits s'en

joii;nait un encore qui formait l'un des carac-

tères essentiels et dislinctifs du Christianisme ,

c'est que loin d'être exclusif, loin de se con-

centrer dans un petit nombre d'êtres privi-

légiés , il tendait de sa nature à se répandre , à

se communiquer ; il était de sa nature le

culte universel , le trésor commun; il cherchait

surtout les faibles, les pauvres, les malheureux,

pour les embrasser dans son adoption ; il ten-

dait la main à ceux qu'avait délaissés la fortune;

il appellait à lui les êtres obscurs; il descendait

auprès de l'enfance, avec une sorte de prédilec-

tion. Les cultes du Paganisme avaient pu en-

velopper sous les allégories mythologiques des

notions d'un ordre plus relevé ; mais ces no-

tions étaient réservées à un petit nombre d'ini-

tiés ,

transmises sous le sceau

du

secret et

sous la forme du mystère. La philosophie était parvenue par de longues méditations à établir

sur la théologie naturelle et sur la règle des devoirs, de vraies et sages doctrines ; mais ces doctrines , développées , perfectionnées avec lenteur , mêlées à des erreurs plus ou

moins graves , livrées aux discussions , parta- geant les esprits les plus distingués, ne pouvaient»

(6)

être le patrimoine que d'un pelit nombre de pen>-

seurs exercés et ne descendaient point jusqu':* la multitude. Celait précisément celle multi-

tude dédaignée , oubliée, qui forme cependant

la masse de la société humaine ,

cette mul-

titude sur laquelle pèsent les privations , le tra- vail , la souffrance , que le Cliristianisme réha-

bilitait , qu'il élevait à

toute la grandeur de

ses leçons, à tout le bonheur de ses jouissances :

il abaissait lespuissans, il exaltait les humbleSy.

et de tous les hommes; quelles que fussent leurs

conditions , leur patrie , ne formait plus qu'une

famille de frères»

Cet idéal de la religion que le Christianisme

nous offre dans ses maximes , l'histoire nous le

montre réalisé dans le tableau de l'église primi-

tive. Concentré d'abord dans le pelit nombre de ceux qu'il avait conquis par l'ascendant d'une

conviction sincère et profonde, chez lesquels il avait du triompher des préjugés de l'édu-

cation et des liens de l'intérêt, qu'il avait dû ren-

dre supérieurs aux dangers , aux persécutions ,

aux lourmens , à la mort elle-même , il n'avain

que des distûples pénétrés de son véritable es-

prit , il se produisait en eux vivant et agissant-

Quelle société que celle de ces premiers Chré-

lions , lels que nous les peignent les Acte&

(7)

des Apôlios et les écrits dos Pères des premiers

siècles !

mettant tout en commun , n'ayant

qu'un cœur et qu'une âme, pleins de zèle pour

la pratique

du

bien, de

patience dans les

épreuves; modèles de bonté, de douceur , de

désintéressement, de courage; vrais sages sans

le savoir, et déployant, surpassant même,

au sein des conditions les plus obscures , les

hautes vertus que nous admirons épatées chez

les plus grands hommes !

Le Christianisme était , par lui-même , étranger à la philosophie considérée comme une

science profane, c'est-à-dire, comme unesim?-

ple investigation des vérités déduites de la rai-

son ; il en était séparé par des limites naturelles,

comme de toutes les autres sciences. Car, celte haute sagesse qu'il apportait sur la terre, il la faisait découler d'une révélation divine,

il la plaçait sous la sauve -garde de la foi reli-

gieuse. Aussi, pendant le premier siècle, les

Chrétiens ne s'occupèreni-ils des théories phi- losopliiques , ni pour les cultiver , ni pour les

combattre. Et, si l'invasion des Gaosliques dans

le Christianisme naissant donna lieu à de vives et de nombreuses controverses, ces -dissensions

ne furent envisagées que sous leur rapport pu- isement ihéologique ; les Gnostiques se présen-*

,

(8)

talent bien moins comme une secte philosophi-

que, que comme une secte reli^àeuse. Il suffisait

aux premiers instituteurs des Chrétiens d'é-

purer la croyance et les mœurs ; leur modeste

et paisible simplicité abandonnait à leur marche

naturelle les connaissances humaines, en même

temps qu'elle se prêtait à toutes les professions

de la vie, et qu'elle respectait les institutions civi-

les et politiques qui se trouvaient établies. Nous

voyons qu'à Alexandrie , les Chrétiens des con-

ditions aisées suivaient les écoles publiques

mêlés et confondus avec les Païens , sans que

ces études , placées en quelque sorte hors de la sphère des croyances religieuses, devinssent

l'occasion d'aucune discorde. Cependant , lorsqu'ensuite le Christianisme

en se développant graduellement, commença

à faire de nombreuses conquêtes, lorsqu'il reçut

dans son sein les hommes qui appartenaient aux premiers rangs de la société , des savans, des philosophes de profession , l'intérêt de la

religion elle-même fit considérer les choses

sous un autre point de vue : on jugea que la

philosophie pouvait offrir des secours , ou op-

poser des obstacles à la propagation de l'Evangile;

que sa doctrine , introduite dans le commerce

des hommes éclairés , devait en adopter le lan^-

(9)

gage. Les efforts tentés par les nouveaux Plato-

niciens pour identifier la philosophie avec la

théologie païenne , pour justifier ou ennoblir

celle-ci par celle-là , durent influer essentielle-

ment sur la direction des idées. La philosophie

se présentait dès lors sous un nouvel aspect, elle

se trouvait engagée et compromise dans les

controverses religieuses ; on avait intérêt à dis-

puter aux Plotin , aux Porphyre , aux Jam-

blique , les avantages qu'ils prétendaient tirer

de cette alliance. On ne pouvait demeurer plus

long-temps indifférent à l'étude d'une science

qui venait se confondre avec les croyances re-

ligieuses; on ne pouvait, sans danger pourla con-

servation du culte dans sa pureté^ exposer la

jeunesse chrétienne à suivre des écoles où elle

ne recevait plus seulement une Instruction

profane ,

sciences , où les plus belles doctrines de lan-

mais où

la

plus importante

des

tiquité étaient appelées pour servir la cause

du Paganisme.

Dès

lors ,

les docteurs

de

l'Eglise durent instituer des écoles chrétiennes

les élèves pussent

recueillir des leçons

exemptes de ce mélange d'erreurs, et conformes

à l'esprit d'une religion plus élevée et plus pure.

Eux-mêmes, dans leurs écrits, s'emparèrent des

questions philosophiques et les saisirent sous

(10)

l'aspect qui convenait

à

leur

cause (A).

Aussi long-temps que le Christianisme, dans

ses progrès toujours croissans , lutta contre le

Paganisme dans sa décadence , c'est-à-dire

principalement pendant le cours des 2% S"

et 4* siècles, èette lutte elle-même fut le but

principal qui sembla présider à l'étude de la philosophie dans les écoles chrétiennes, et qui

en détermina la direction. La philosophie fiit

eu

quelque sorte mise en cause dans cette

grande contestation; elle fut envisagée sous l'as-

pect qui convenait à ces nombreuses apolo-

gies dont les écrits des Pères nous offrent la

suite, et traitée suivant l'esprit qui les dictait.

Lorsqu'ensuite le Christianisme eut obtenu

un succès complet, lorsqu'à celle grande

controverse succédèrent des dissensions toutes

intérieures, si l'on peut dire ainsi, dans l'Eglise

Chrétienne , et que les hérésies qui se produi-

saient de toutes parts furent la seule matière

sur laquelle s'exerça la divergence des opinions,

le point de vue changea comme la situation

des choses. La philosophie eut encore un rôle

à jouer, mais ce fut un rôle nouveau; elle fut

en quelque sorte incorporée à la théolo- gie , et presque absorbée dans l'enseignement

religieux. 11 convient donc de distinguer ces

(" )

deux âges , parceqtie les travaux qu'ils virent éclore ne portent pas le même caractère.

Le premier de ces deux âges nous montre les

Pères de l'Église et les docteurs Chrétiens se par-

tageant en deux classes principales : les uns accep-

tent la pliilosophie et l'approuvent sous quelques

rapports, en cultivent l'étude , s'en emparent,

mais pour la subordonner à la prééminence

du Christianisme et la faire servir à ses intérêts ; les autres la rejettent, la blâment , la com- battent. Ceux-là voient en elle un auxiliaire

plus ou moins utile , ceux-ci un adversaire

dangereux. Elle pouvait offrit aux premiers

trois genres principaux de service :

elle

jiouvait introduire au Christianisme comme une sorte de préparation , inspirer le besoin de ses augustes vérités , en ouvrir l'accès ; 2" elle

|M)uvait éclairer , développer par ses commen-

taires les dogmes lliéologiques ; elle pouvait

enfin prêter des armes pour soutenir avec avan-

tage la polémique engagée avec les Païens et les

Hérétiques. Et combien en effet ne devait-elle

pas paraître naturelle et légitime , aux yeux des

hommes éclairés , l'alliance d'une saine philo-

sophie , telle que celle qui composait l'héritage

de Socrale, avec l'esprit d'une rebgion qui

tendait tout eiU^cre à l'auiélioialion et au bon-

(

I^^

)

lieur des hommes ! Elle présentait aux seconds

troisgenres de dangers, ou faisait naître trois gen-

res de préventions : en fondant la théologie

naturelle, en donnant à la morale des principes

empruntés uniquement à la raison , elle pouvait

paraître écarter la révélation comme inutile , ou

prétendre en balancer, en contester Tautoriié.

Née dans le sein du Paganisme , employée

à en justifier les dogmes, elle paraissait

se

confondre avec lui ,

en

favoriser la cause ;

elle avait jeté dans le sein de l'Eglise chré-

tienne la semence des hérésies qui commen-

çaient à l'affliger. On doit le reconnaître : plus

d'une secte philosophique avait donné lieu à de semblables appréhensions.

L'opinion la plus favorable à la philoso-

se produire de préférence chez

phie dut

ceux des docteurs chrétiens qui avaient eux-

mêmes cultivé les sciences profanes , chez

ceux qui s'étaient instruits dans les écoles de la

Grèce ou d'Alexandrie , chez ceux surtout qui

avaient commencé par se livrer à l'étude de la

philosophie , avant de se convertir au Chris-

tianisme ; la manière dont ils l'envisageaient

était le résultat naturel de leur expérience per-

sonnelle. Les préventions les plus marquées

contre la philosophie durent naître chez ceuxqui

( i3)

,

se livraient de préférence à la direction active

des églises , aux vues pratiques. Il se manifestai

spécialement chez les docteurs de l'Occident chez ceux qui , habitant Rome et l'Italie , hé- ritaient aussi des anciennes préventions des

Romains contre les théories spéculatives ; chez ceux enfin qui , nés dans le sein du Christia-

nisme, concevaient moins facilement l'ordre

d'idées qui lui ramenait les disciples des sages

de la Grèce. La première classe des pères de

rilglise cherchait à revendiquer les vérités que les sages de la Grèce avaient découvertes; la

seconde relevait les nombreux écarts qu'avait

commis l'esprit humain, livré à lui-même, dans

la hardiesse souvent téméraire de ses recherches.

Ceux-là , vrais philosophes religieux , dans leurs

éloquentes apologies du Christianisme , cher-

chaient à établir une noble et sage alliance

entre la religion et les lumières. Ceux-ci , ex-

clusivement préoccupés des intérêts de la foi

craignaient d'en altérer la simplicité et la pureté,

par le moindre contact avec la science du siècle

et, dans l'ardeur de leur zèle, ne croyaient pou-

voir demander à l'entendement de l'homme une

abnégation trop complète de sa propre raison. De ces deux manières de voir, celle qui était

la moins défavorable à l'ancienne philosophie

( >4)

des Grecs , fut la première, fut même quelque

temps la seule qui se produisît dans l'église

chréfienne. 11 y a plus : celles de ces doctrines

philosophiques qui offraient un caractère plus

pur et plus sage , furent même considérées en

partie comme une sorte de Christianisme an-

ticipé, comme un crépuscule de la révélation ,

ou comme un vœu de la raison qui appelait et

pressentait la lumière de l'Évangile. On voit par

les motifs mêmes qui portaient ces Pères à adop-

ter , à recommander l'étude de la philosophie

qu'il entrait dans leur plan de voir en elle , non

un but, mais un instrument ; qu'ils ne pouvaient

se proposer de la cultiver pour elle-même, mais

seulement de lui emprunter des secours ; qu'ils

ne la considéraient point dans son rapport avec

le système des connaissances humaines dont

elle est appelée à être la régulatrice , mais dans

ses rapports avec une croyance d'un ordre

supérieur auquel elle devait rester soumise. De

résultèrent nécessairement deux conséquences :

en premier lieu les Pères de l'Eglise ne cher-

chèrent guère à étendre le domaine de la science,

à perfectionner l'art de la dialectique ; il leur

suffisait de prendre l'un et l'autre dans l'état ou

ils les trouvaient ; s'ils les modifièrent , ce fut

pour les adapter au dessein dans lequel

ils

(

>5 )

voulaient les faire entrer , non pour arriver

par de nouvelles investigations à de nouvelles

découvertes ; ce fut même quelquefois pour les

limiter et les restreindre. D'ailleurs il est presque

inévitable que les sciences ne rétrogradent pas par cela seul, qu'elles cessent d'avancer , qu'on renonce à leur faire obtenir des progrès. En

second lieu, les vues aiixquelles la philosophie

se voyait ainsi surbordonnée , si elles devaient

faire accorder une préférence marquée à certai-

nes écoles, si elles devaient frapper d'autres écoles d'une défaveur constante , devaient conduire

aussi à puiser également dans les premières tout

ce qui pouvait concourir à servir les intérêts

auxquels cette étude était subordonnée. On ne s'attacha donc point exclusivement à telle ou

telle doctrine , comme on ne pouvait s'asservir

à l'autorité de tel ou tel maître ; on dut faire

un choix ; tout ce qui se conciliait avec l'esprit