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CONNAISSANCE DE HJELMSLEV 1

(PRAGUE OU COPENHAGUE ?)

Il faut avoir le courage de penser que l'on a construit, sa vie durant, une cathédrale. Oui telle pensée demande du courage.

P.J.JOUVE

Cette étude avait pour titre initial : L'héritage de Hjelmslev, et en sa phase contractuelle elle

fut d'abord acceptée telle quelle ; la tâche assignée ne semblait pas offrir de difficultés majeures et tenait en deux propositions brutales autant que banales :

1. l'effort théorique de Hjelmslev est incomparable ;

2. la pensée de Hjelmslev n'a eu qu'une diffusion restreinte.

Les commentateurs soulignent généralement le souci de rigueur du maître danois et lui recon- naissent le mérite de quelques trouvailles terminologiques Pourtant cette double appréciation ne laisse pas d'inquiéter : les deux propositions, accep- tables séparément, se nuisent quand on les rapproche : comment saluer la rigueur de Hjelmslev et ne pas s'étonner, s'inquiéter, du même coup, du peu d'audience, ou de l'audience insuffisante de son œuvre ? C'est moins Hjelmslev qui est ici accusé que la légèreté ordinaire des commen- tateurs ! Cet abord ne convient pas : empruntons une autre voie. Nous gardons la première affir- mation 2 mais nous entendons lui donner son empan le plus grand, ce qui nous conduit à affirmer que l'œuvre de Hjelmslev est aujourd'hui dans l'ensemble mal connue, d'abord parce qu'elle est malaisée à connaître — à quelque point de vue que l'on se place — et le peu d'audience de la glossématique tient d'abord à cette situation de fait. Ici nul paradoxe, nulle prétention de notre part, mais un simple constant : il est difficile, et pour certains concepts, dont notamment celui de forme, impossible d'évaluer l'effort de Hjelmslev à partir des seuls Prolégomènes : cet ouvrage - pour des raisons peut-être destinées à rester sans solution — masque autant qu'il fait connaître la pensée du grand linguiste. Toute sub-

jectivité ici serait déplacée : la connaissance de Hjelmslev n'est pas affaire de perspicacité - même s'il demeure indéniable que bien des passages résistent à des lectures pourtant patientes — la connaissance de Hjelmslev est d'abord relative au nombre de textes qu'on considère et ensuite à une certaine pondération entre ces différents textes, pondération qu'il vaut mieux afficher que taire, mettre au clair qu'ignorer. Comme à l'heure présente l'étendue accordée à un auteur précède et prévaut sur le sujet, il

Le titre et le sous-titre le lais-

convient de serrer ce dernier au plus juste et, en définitive, parier sent entendre :

1 Publiée in Louis Hjelmslev, Linguistica, Semiotica, Epistemologia, Il Protagora, n°7-8, pp. 127-168.

2 Cette option sera, nous l'espérons, justifiée a posteriori.

1

i) la connaissance de de la pensée de Hjelmslev tient, pour une large mesure à notre sens, à l'élucidation du rapport entre la pensée fondatrice de Saussure et la pensée ordinatrice de Hjelmslev ; 3 ii) Prague ou Copenhague ? Les historiens de la linguistique connaissent cette bi- polarité, mais il semble que la divergence entre ces écoles prestigieuses ait été sous-estimée et cet “oubli”, cette “négligence” obligent - c'est le point de vue défendu ici - toute théorisation. Il est clair que ces quelques pages ne prétendent pas trancher : elles visent à “sensibiliser”, à inquiéter, à déranger, à instruire, mieux à raviver quelques questions que nous jugeons décisives.

1. DE GENEVE A COPENHAGUE

1.1 “un travail sans devanciers” ?

L'attitude de Hjelmslev à l'égard de ceux qu'il appelle ses “devanciers” n'est pas nette : tantôt

il affirme la continuité, 4 tantôt il affirme la l'insularité et la nouveauté du point de vue glosséma- tique ; les deux soucis prennent tour à tour l'avantage. Hjelmslev assume le patriotisme énergique propre aux “petits” pays : 5 Dans l'hypothèse la plus favorable, le point de vue structural est moins présenté comme une rupture que comme une

Il y a en effet des fonctions sémiologiques qui s'imposent avec tant

d'évidence qu'on ne réussit jamais à les négliger complètement. La fonction sémiologique n'est pas donc pas une notion nouvelle ; ce qui est nouveau, c'est le point de vue structural qui met la fonction sémiologique au premier plan et la considère comme le trait constitutif de la langue.» 6 Et pour notre propos, Hjelmslev ajoute, non sans peut-être quelque perfidie, que la grammaire traditionnelle a accordé aux “faits fonctionnels” une place plus grande que la phonologie du 19ème siècle, péché dont phonologie du 20ème siècle est encore, à ses yeux, chargée C'est probablement la distinction entre “point de vue” et “résultat” qui dut paraître à Hjelmslev la formule la plus équitable pour apprécier la dette envers ses “devanciers” : «Dans le domaine

scientifique, on peut très bien parler de résultats définitifs, mais guère de points de vue définitifs. La linguistique classique du XIXème siècle a obtenu des résultats définitifs concernant la parenté génétique des langues. Ils constituent un des aspects essentiels de la linguistique Mais nous les exposons ici en les adoptant aux nouveaux points de vue et en les plaçant dans une perspective un

peu différente de celle dans laquelle ils furent découverts ; (

paraît qu'entre les deux attitudes la balance n'est pas égale : Hjelmslev corrige la tentation de la

accentuation : «(

)

7 Mais tout compte fait il nous

3 Greimas écrit à ce propos : “Dans ce sens, Hjelmslev apparaît comme le véritable, peut-être le seul conti- nuateur de Saussure qui a su rendre explicites ses intuitions et leur donner une formulation achevée.” (Le langage, Paris, Les Editions de Minuit, 1966, p. 12.°

4 Voir les précisions apportées par Fr. Rastier dans l'introduction à L. HJELMSLEV, Nouveaux essais, Paris, P.U.F., 85, pp. 7-22.

5 L.HJELMSLEV, Essais linguistiques, Paris, Les Editions de Minuit, 1971, p. 21.

6 ibid., p. 150.

7 L.HJELMSLEV,Le langage, Paris, Les Editions de Minuit, 1966, p.27.

2

“table rase” — l'expression se trouve chez Hjelmslev lui-même — par l'affirmation de la conti- nuité mais non l'inverse. Ainsi dans La théorie des cas il a cette remarque qui ne brille pas par l'humilité : 8 et dans l'important article intitulé Les corrélations morphématiques, il note plus abruptement encore : 9

1.2 Saussure selon Hjelmslev

A l'égard de Saussure, la problématique va, d'une certaine façon, être transférée du sujet vers l'objet et internée en ce dernier si bien que Saussure prend sous le regard de Hjelmslev un carac- tère spectral. Imaginons l'espace d'un instant que l'œuvre de Saussure ait été perdue - ceci est à peine une fable - et qu'elle ne soit connue qu'à travers le commentaire du maître danois, qu'en serait-il ? Au fil du texte hjelmslevien, fallacieusement unifié, trois positions de Saussure apparaissent :

i) l'auteur du “célèbre” Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes de 1879 ; ii) l'auteur des Principes de phonologie, qui sont présentés comme un “appendice” du CLG ; 10 iii) l'auteur du CLG bien entendu, avec un relief particulier pour la seconde partie in- titulée Linguistique synchronique ; 11

8 L.HJELMSLEV,La catégorie des cas, Munich, W.Fink Verlag, 1972, p. 83.

9 L.HJELMSLEV, Les corrélations morphématiques, in Travaux du Cercle Linguistique de Copenhague, vol. XIV, Essais linguistiques II, Copenhague, Nordisk Sprog-og Kulturforlag, 1973, p. 62, (repris dans L.HJELMSLEV, Nouveaux Essais, Paris, P.U.F., 1985, Il convient de noter que la linguistique pré-structurale et la linguistique structurale n'ont pas, aux yeux du linguiste danois, le même statut : la première existe, la seconde n'existe pas encore : la linguistique structurale a pour objet la structure, cet objet reste encore à étudier et à définir. (Essais linguistiques, op. cit., p. 148). 10 F. de SAUSSURE, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1963, pp. 63-95. 11 ibid., pp.141-197.

3

1.2.1

Le Mémoire

Ceci demande raison. La prédilection de Hjelmslev pour le Mémoire est manifeste en main

texte. A lire Hjelmslev, jamais la thèse de l'indépendance de la forme à l'égard de la substance

Cette analyse fut menée seulement

pour des raisons internes, dans le but de parvenir à une vision plus profonde du système fon- damental ; elle n'était fondée sur aucun fait observable dans les langues comparées ; c'était une opération interne effectuée à l'intérieur du système indo-européen. Une preuve directe de l'existence d'un °A a plus tard été fournie par le Hittite, mais seulement après la mort de Saussure. L'unité °A a été interprétée, du point de vue phonétique, comme une laryngée. Mais il importe bien de noter que Saussure lui-même ne se serait jamais aventuré à avancer une telle interprétation phonétique. Pour lui, le °A n'était pas un son, et il prit soin de ne le définir par aucune propriété phonétique, ce qui aurait été sans rapport avec son raisonnement. Seul le système l'intéressait, et, dans ce système, °A était défini par des relations bien déterminées avec les autres unités du système et par sa faculté d'occuper des positions bien définies à l'intérieur de la syllabe. Cela est expressément affirmé par Saussure lui-même, et c'est le célèbre passage où il introduit le terme phonème pour désigner une unité qui n'est pas un son mais qui peut se représenter ou se manifester par un son.» 12 Il ne semble pas excessif d'affirmer que l'effort de Hjelmslev, en tant qu'il s'est posé comme le continuateur de Saussure, a consisté, au fil du temps, à soumettre, du point de vue interpré- tatif, le CLG au Mémoire.

n'a été aussi fortement proclamée que dans ce texte : «(

)

1.2.2 Les Principes de phonologie

La seconde position de Saussure en tant qu'auteur des Principes de phonologie mériterait d'être longuement traitée pour elle-même. La tradition linguistique tend, nous semble-t-il, à faire l'impasse sur ces pages du CLG, avec, de plus, bonne conscience : il serait charitable de ne pas s'attarder sur des conceptions “dépassées” et qui n'offriraient qu'un intérêt muséographique

12 L.HJELMSLEV, Essais linguistiques, op. cit., pp.36-37 ; dans le dernier chapitre de l'ouvrage intitulé Le langage, Hjelmslev insiste sur l'importance du Mémoire :

«Elle [cette œuvre] a pour caractéristique, d'une part, de considérer les formules comme un système et d'en tirer

toutes les conséquences, et, d'autre part, de ne pas leur conférer d'autre réalité que celle-ci, par conséquent de ne pas les considérer comme des sons préhistoriques, avec une prononciation déterminée, qui se seraient transformées par degrés pour donner les sons des diverses langues indo-européennes.

Saussure considère les formules communes comme un système et, en plus, comme un système libéré de

(ibid., p.163) ; à la suite de quoi

Hjelmslev déplore le contresens dont le terme phonème est la victime :

«Nous ajouterons que c'est Saussure qui a introduit le terme de “coefficient”, de même que celui de “phonème”, qui jouit de nos jours d'une grande faveur parmi les linguistes ; Saussure introduisit - faute de mieux - cette désignation des éléments de l'expression du langage pour éviter la confusion avec les “sons” de l'usage linguistique, pour désigner donc ce qui figure, dans sa théorie, comme de pures “grandeurs algébriques” ; par une ironie du destin, la théorie de Saussure fut si mal comprise par ses contemporains et une bonne partie de la postérité que cette désignation s'emploie maintenant en général comme synonyme de “son linguistique”, identification que Saussure voulait justement éviter.» (ibid., p. 165). On ne saurait être plus clair.

déterminations phonétiques concrètes, bref comme une pure structure, (

) (

4

Nous croyons cette attitude du tout erronée. A un double point de vue :

i) il se peut - nous n'avons pas compétence pour trancher - que Saussure soit un piètre phonologue — jugement sinon pragois, du moins d'inspiration pragoise — mais par contre il est indubitable que Saussure en ces pages se montre très grand épistémologue, pas moindre que l'auteur de Linguistique synchronique. ii) corollaire : l'attachement indéfectible de Hjelmslev au primat de la syllabe, la défi- nition glossématique (ou danoise) de la catégorie, la typologie des structures linguistiques, 13 l'in- sistance sur le caractère structural et pas seulement fonctionnel de la méthode linguistique, 14 sont impensables sans une référence très forte aux Principes de phonologie. 15 Quels sont ces acquis épistémologiques des Principes de phonologie, au nom desquels Hjelm- slev se dressera contre les Pragois ? Sans prétendre à l'exhaustivité, nous nous attacherons aux points suivants : distinction entre “phonologie des espèces” et “phonologie combinatoire” (dé- nommée encore “phonologie des groupes et des combinaisons” ), primat de la syllabation, lien entre syllabation et structuration, requête de l'homogénéité et enfin rôle du temps.

1.2.2.1 les “deux phonologies”

Saussure revient, plusieurs fois, sur la distinction entre le “bonne” et la “mauvaise” phono-

logie. La “mauvaise phonologie” est celle qui traite des “espèces”, des “abstractions”, des “sons isolés” : 16 Isolés de quoi ? de la “chaîne” et du “temps” : «Les éléments que l'on obtient d'abord par l'analyse de la chaîne parlée sont comme les anneaux de cette chaîne, des moments

On peut

parler de t en général comme de l'espèce T (nous désignerons les espèces par des majuscules), de i comme de l'espèce I, en ne s'attachant qu'au caractère distinctif, sans se préoccuper de tout ce qui dépend de la succession dans le temps.» 17

irréductibles qu'on ne peut pas considérer en dehors du temps qu'ils occupent. (

)

13 Cf. dans Le langage le chapitre intitulé Typologie des structures linguistiques (pp. 131-150) et dans les Essais linguistiques la grande étude intitulée Essai d'une théorie des morphèmes (pp. 163-165)

14 Pour Hjelmslev une linguistique fonctionnelle est possible mais incomplète : le point de vue fonctionnel

définit les unités qui sont corrélatives, mais il néglige la définition catégorique, ou relative, qui prévient la première. Sommairement dit : une linguistique fonctionnelle est en mesure, par exemple, d'étudier les consonnes, mais elle est incapable de dire la consonne, faute d'une théorie structurale de la syllabe ; nous y reviendrons.

15 Hjelmslev n'hésite pas dans les passages les plus décisifs - ceux où il est question de la forme, du schéma - à identifier :

formel et algébrique Si l'expression est utilisée dans le CLG (p.168), il semble qu'elle apparaisse dans les Principes : «Pour rendre compte de ce qui se passe dans les groupes, il y a à établir une phonologie où ceux-ci seraient considérés comme des équations algébriques ; un groupe binaire implique un certain nombre d'éléments mécaniques et acoustiques qui se

conditionnent réciproquement ; quand l'un varie, cette variation a sur sur les autres une répercussion nécessaire qu'on pourra calculer.» (p.79)

16 CLG, op. cit., p.78.

17 ibid., pp. 65-66.

5

Phonologie “mauvaise” parce qu'uniquement articulatoire, qui se contente de “constater” afin, peut-être, de se dérober devant la vraie difficulté : 18 Ce qui est ici préconisé, c'est ce que Hjelmslev appellera ultérieurement la méthode déductive :

du point de vue opératoire, elle se présente comme une analyse ;

du point de vue objectal, elle appréhende, configure son objet comme dépendance;

du point de vue épistémologique stricto sensu, elle intervient comme passage de classe à composante de classe. Tandis que la “mauvaise” phonologie pratique - sans même peut-être d'ailleurs en soupçonner l'inconvénient ! - la méthode inductive, laquelle va, illégitimement selon Saussure et Hjelmslev, de la composante à la classe : 19

1.2.2.2 le primat de la syllabe

Le fait phonologique n'est donc pas le “son isolé”, subsumant ses caractéristiques articula- toires, et du point de vue épistémologique défini par sa position dans une échelle, mais la syl- labe : 20 En second lieu, du point de vue de l'adéquation, la syllabe affiche une récurrence sans faille : 21

1.2.2.3 lien entre syllabation et structuration

La “bonne” phonologie a pour objet des rapports de consécution qui sont reconnus comme structuraux par Saussure : «La science des sons ne devient précieuse que lorsque deux ou plu- sieurs éléments se trouvent impliqués dans un rapport de dépendance interne ; car il y a une limite aux variations de l'un d'après les variations de l'autre ; le seul fait qu'il y a deux éléments entraîne un rapport et une règle, ce qui est très différent d'une constatation.» 22 et dans la page suivante Saussure, en comparant le “groupe” à une “équation algébrique”, préfigure la définition “danoise” de la structure : «Est structure une entité autonome de dépendances internes. Structure s'emploie ici pour désigner, par opposition à une simple combinaison d'éléments, un tout formé de phénomènes solidaires, tels que chacun d'eux dépend des autres et ne peut être ce qu'il est que dans et par sa relation avec eux.» 23 A rapprocher les Principes de phonologie de Linguistique synchronique, nous découvrons une situation quelque peu paradoxale : dans les Principes, les valeurs émanent d'abord de la chaîne, du procès, tandis que dans Linguistique synchronique elles émanent du seul système. La raison ? Le maître de Genève discerne dans la chaîne des processus structurants, des processus

18 ibid., p.78.

19 ibid., p.93.

20 ibid., p.77.

21 ibid., p.79.

22 ibid., p.78.

23 Essais linguistiques , op. cit., p. 109.

6

localement et instantanément structurants, et évite l'inconvénient d'avoir à postuler des éléments en quelque sorte pré-structurés. 24 L'auteur du CLG, après avoir dans le chapitre II présenté les constituants de base : l'“implosion” et l'“explosion”, reconnu dans le chapitre III les “combi- naisons diverses”, explique dans le chapitre IV de quelle façon ces constituants, d'abord opéra- toires, procurent, moyennant une “boite noire”, les effets de structure incessamment requis :

. du point de vue de la démarcation, la “frontière de syllabe” : dans une chaîne de sons on

passe d'une implosion à une explosion [> <], on obtient un effet particulier qui est l'indice de la

frontière de syllabe, par exemple dans ik de particulièrement.(

)

25

. du point de vue de la segmentation, du contraste intra-syllabique, le “point vocalique” : «En second lieu, nous remarquons qu'à l'endroit où l'on passe d'un silence à une première implosion [>], par exemple dans art de artiste, ou d'une explosion à une première implosion [< >], comme dans part de particulièrement, le son où se produit cette première implosion se distingue des sons voisins par un effet propre qui est l'effet vocalique. Celui-ci ne dépend pas du tout du degré d'ouverture plus grand son a, car dans prt, r le produit aussi bien ; il est inhérent à la première implosion, quelle que soit son espèce phonologique, c'est-à-dire son degré d'aperture ; peu im- porte qu'elle vienne après un silence ou une explosion. Le son qui donne cette impression par son caractère de première implosive peut être appelé aussi point vocalique26 En rabattant sur les Principes de phonologie la terminologie classique de Linguistique syn- chronique, la forme — ou la fonction — fait plus que noter la “pure altérité” des aboutissants :

elle prend acte de ce que l'on pourrait appeler la vertu générative des opérants — ici l'ex- plosion et l'implosion, mais surtout l'implosion — et des effets de structure, notamment as- pectuels (“frontière de syllabe” et “point vocalique” ) qu'elle conditionne.

24 C'est probablement à propos de la syllabe que la divergence entre le “formalisme” danois et le “substantia- lisme” pragois est la plus manifeste :

. selon Hjelmslev, ici peut-être seul continuateur de Saussure, le fait prioritaire est la syllabe dont l'analyse

fait apparaître les catégories de la voyelle et de la consonne, la première présupposée, la seconde présupposante ;

. dans Phonétique et phonologie de Jakobson, vocalique et consonantique - pourvus de leur contradictoire :

non-vocalique et non-consonantique - sont donnés, avec la paire “compact”/“diffus”, comme traits de sonorité. Il semble que chaque option voie revenir les données qu'elle a retranchées :

. chez Hjelmslev, l'option formaliste est soldée par un manque de maîtrise de certaines données substan-

tielles, notamment Hjelmslev devra abandonner la définition de la voyelle par l'accent et ne conservera que le ca- ractère central (voir Rastier, p. ) ;

. chez Jakobson, la difficulté, pour être moins apparente, n'est pas moindre : il convient d'abord de relever la

“faiblesse” des définitions des traits vocalique et consonantique, mais surtout le fait que dans la partie intitulée Cons- titution des systèmes phonématiques (Essais de linguistique générale, Ed. de Minuit, 1963, p. 136 & suiv.) Jakob- son introduit la syllabe, présentée comme un optimum plutôt miraculeux et se sert moins des traits vocalique et consonantique de la paire “compact”/“diffus” qui va supporter toute la construction - démarche que l'on peut interpré- ter comme un retour aux préoccupations de Saussure. Non que Jakobson méconnaisse la difficulté : dans La char-

- que : «Le fait que la co-

adjacence de segments divers dans la séquence, et en particulier, dans la syllabe en constitue l'unité de construction de base amène donc à poser les voyelles et les consonnes comme deux classes de phonèmes fondamentalement contras- tives.» (Paris, Les Editions de Minuit, 1980, p. 109) mais prisonnier de la méthode inductive qui va de la compo- sante à la classe, il ne tire pas les conséquences de cette observation et enveloppe l'existence de la syllabe d'un halo mystérieux qui justifie l'option cognitive retenue.

pente phonique du langage, il relève - et Hjelmslev, pour une fois, lui en eût donné acte

25 CLG, op. cit., p.86-87.

26 ibid., p. 87

7

1.2.2.4

requête de l'homogénéité

Le terme lui-même ne se trouve pas chez Saussure, mais c'est bien un progrès d'icelle qu'il a en vue. En effet, il propose de substituer au couple simplement descriptif :

consonnes / voyelles

le couple fonctionnel :

consonantes / sonantes Après avoir fait, si l'on peut dire, émerger le “point vocalique”, Saussure ajoute aussitôt :

«On a donné aussi à cette unité le nom de sonante, en appelant consonantes tous les sons pré- cédents ou suivants de la même syllabe. Les termes de voyelle et consonnes désignent, comme nous l'avons vu p. 75, des espèces différentes ; sonantes et consonantes désignent au contraire des fonctions dans la syllabe.» 27 “Sonantes” et “consonantes” apparaissent, du point de vue substantiel, comme des “espèces”, mais le fait théorique est que la catégorisation fonctionnelle — et contrastive — vient prédiquer les “espèces” : 28

1.2.2.5 le rôle du temps

Nous nous bornerons à signaler ce point, qui mériterait d'amples développements puisque la réintroduction du temps singularise certainement l'épistémé contemporaine. De façon inattendue, Saussure associe le temps à la forme et le disjoint de la substance : 29 Ce que les Principes posent avec éclat, c'est la centralité du concept de catégorie, que Le Langage définira ainsi : 30 C'est en la catégorie que la relation et la corrélation - en l'acception hjelmslevienne de ces termes effectuent leur jonction, que le syntagmatique et le paradigmatique s'intersectent et se conditionnent : «Catégorie et relation. - La détermination, l'interdépendance et la constellation s'observent dans le paradigmatique (réseau de fonction entre termes alternatifs) aussi bien que dans le syntagmatique (réseau de fonction entre termes coexistants). Le paradigmatique même détermine le syntagmatique, puisque d'une façon générale et en principe on peut concevoir une coexistence sans alternance correspondante, mais non inversement. C'est par cette fonction entre le paradigmatique et le syntagmatique que s'explique leur conditionnement réciproque. La relation ou fonction syntagmatique et la corrélation ou fonction paradigmatique sont en fonction l'une de l'autre. Le système de la langue est établi par l'ensemble des corrélations et des catégories constituées par elles, et les catégories à leur tour se définissent syntagmatiquement. La linguistique structurale n'est donc pas uniquement la théorie

27 ibid

28 ibid., pp. 87-88.

29 ibid., p.66.

30 Le langage, op. cit., p. 128.

8

du système linguistique, mais forcément, et en même temps, la théorie des faits syntagmatiques qui en constituent le contre-coup nécessaire.» 31 La même donnée est donc susceptible à chaque fois d'une double saisie :

comme donnée corrélationnelle, comme corrélat, elle entre dans une “catégorie de fonc-

tifs” ; 32

comme donnée relationnelle, comme relat, elle entre dans une “catégorie de fonction-

nelle” ; 32 Nous nous sommes étendu longuement, trop longuement peut-être sur les Principes de phonologie, mais il fallait établir que cet “appendice” a tenu une place importance dans la ré- flexion de Hjelmslev, même si - nous en convenons sans peine - les traces directes dans les écrits du grand linguiste sont rares.

1.2.3 Linguistique synchronique

Venons-en à la troisième position de Saussure : l'auteur de Linguistique synchronique. Si nos affirmations sont reçues, on comprendra que ce soit le texte le plus discutable aux yeux de Hjelmslev, lequel a autant prolongé que rectifié les grandes dichotomies saussuriennes. Nous n'insisterons pas sur cet aspect, le supposant connu. Dès lors quels sont les passages qui trouvè- rent grâce aux yeux du fondateur de la glossématique ? Sans prétendre à l'exhaustivité, nous re- tiendrons :

i) les passages qui insistent sur la distinction “forme”-“substance” ; ii) les passages consacrés à la “valeur” ; iii) enfin, à titre d'illustration des deux points précédents, la comparaison fameuse de la langue avec le jeu d'échecs.

1.2.3.1 “forme” et “substance”

Saussure conclut le chapitre intitulé La valeur linguistique par la formule désormais clas-

sique : 33 mais le passage le plus ferme, le plus incisif, que les continuateurs de Saussure ont

, impossible que le son, élément matériel, appartiennent par lui-même à la langue. Il n'est pour elle qu'une chose secondaire, une matière qu'elle met en œuvre. Toutes les valeurs conventionnelles présentent ce caractère de ne pas se confondre avec l'élément tangible qui leur sert de support.»

se trouve quelques pages plus haut : «D'ailleurs il est

plutôt renié tacitement qu'assumé

31 Essais linguistiques, op. cit., p. 159. Ce passage expose une des difficultés de la réflexion Hjelmslev : quel est en définitive l'ordre des fonctions, c'est-à-dire la fonction des fonctions. Ce texte de 1939 déclare une priorité en faveur de la relation : ; les Prolégomènes, postérieurs de quatre ans, feront dans le chapitre XI intitulé Fonctions, le choix inverse et poseront entre processus et système une relation de détermination telle que le système aura statut de constante et le processus celui de variable : (p.56) 32 Prolégomènes, op. cit., p. 110. 33 CLG, op. cit., p.169.

9

la plupart des commentateurs ont ici un

mouvement de recul. Le geste hjelmslevien est tout autre qui reprocherait plutôt à Saussure de manquer ici et là de netteté. Nous proposons d'établir la continuité de Saussure à Hjelmslev en homologuant :

34 Inconscience ? Pusillanimité ? démission ?

substance forme phonologie phonologie Saussure des “espèces” des “groupes” Hjelmslev norme + usage
substance
forme
phonologie
phonologie
Saussure
des “espèces”
des “groupes”
Hjelmslev
norme + usage
schéma

C'est l'article intitulé Langue et parole, texte contemporain des Prolégomènes, qui procède à l'identification du concept saussurien de “forme” avec le concept hjelmslevien de “schéma” :

a. comme une forme pure, définie indépendamment de sa réalisation sociale et de sa

manifestation matérielle ; ( Nous dirons :

)

a. schéma, c.à.d. langue forme pure ;» 35

L'un des mérites de Hjelmslev - peut-être la “constante concentrique”, qui sait ? le projet de est d'avoir rendu pensable cette solution de continuité entre “forme” et “substance”. Dans le

vie

détail, Hjelmslev introduit une fonction : la manifestation, laquelle admet pour fonctifs :

une manifestée : la “forme”;

une manifestante multiple : la “substance”. Cette complexification de la “substance” peut se représenter ainsi :

34 CLG, op. cit., p.164. 35 Essais linguistiques , op. cit., p.80.

10

 

MANIFESTEE

FORME (ou SCHEMA)

 

FONCTION

     

SUBSTANCE

SEMIOTIQUE

MANIFESTATION

manifestante

 

[

= continuum

formée

sémiotiquement

analysé]

 

MANIFESTANTE

 

MATIERE

 
 

manifestante

 

[

= continuum

 

formée

scientifiquement

analysable mais non analysé ]

Dans la mesure où la théorie est elle-même est une “hiérarchie de définitions”, ces dernières doivent préciser les relations entre “strata” :

i) la manifestée a le statut de constante, ou de présupposée ;

ii) la manifestante a le statut de variable, ou de présupposante ;

A un point de vue plus général, ainsi que l'indique Hjelmslev lui-même, ces dénivellations

sont les aboutissants du requisit de l'abstraction : «(

stance” paraît être d'une application beaucoup plus générale [que la distinction entre plan du contenu et plan de l'expression : c'est nous qui ajoutons] : il semble s'agir tout simplement de l'abstraction, qui est la rançon de toute analyse scientifique.» 36 Enfin, en accord avec la citation précédente, la polémique avec “Prague” est contenue dans l'étroitesse de la fonction sémiotique qui spécifie la langue comme forme et confie l'étude de la substance, c'est-à-dire de la manifestante , à la phonologie et à la sémantique. C'est ici le point d'achoppement, sinon de révulsion : la glossématique - science de la manifestée - commence là où s'arrêtent la phonologie et à la sémantique - science des manifestantes. Non que Hjelmslev nie qu'elles soient des sciences et même des sciences complexes en raison de la hiérarchie des ni-

veaux qu'elles comportent, 37 mais la formalité qui les ordonne est d'un autre ordre que celle de la

forme sémiotique. 38

)

la distinction entre “forme” et “sub-

De cette prémisse dérivent des théorèmes non moins “lourds” :

i) identité d'organisation de la forme de l'expression et de la forme du contenu, contre

laquelle A.Martinet s'élevait dans son compte-rendu ; 39

36

ibid., p. 56.

37 Voir pour ces notions, Essais linguistiques , op. cit., p.59 & suiv., ainsi que les Prolégomènes, chap. XV.

38 Ainsi dans les Prolégomènes on peut lire : «On ne peut donc non plus introduire d'avance une description de la substance comme base de la description linguistique ; mais la description de la substance présuppose, au contraire, la description de la forme linguistique. le vieux rêve d'un système universel de sons et d'un système

universel de contenu (système de concepts) est de ce fait irréalisable, et n'aurait de toute façon aucune prise sur la réalité linguistique.» (p. 99).

39 A.Martinet écrit : «Un des traits les plus saillants de l'exposé de Hjelmslev et qui frappe comme paradoxal dans un livre où les paradoxes ne manquent pas, est la conviction fréquemment exprimée que contenu et expression

11

ii) complémentarité du concept de non-conformité des deux plans et de l'opération de commutation au nom de la quelle Hjelmslev plaçait la linguistique au-dessus de la “théorie logistique du langage” ; 40 iii) enfin règlement de la diachronie par la synchronie, ou plus exactement par une “métachronie” (ou encore “pansynchronie” ) ; en empruntant à Freud le terme de “destin”, un

système porte en lui, virtuellement, son destin : telle évolution est possible, telle autre non. 41 Là encore il convient d'insister sur la rigueur, l'inflexibilité de Hjelmslev, laquelle peut bien apparaître comme un entêtement

une constante qui, une fois trouvée et dé-

crite, se laisse projeter sur la “réalité” ambiante de quelque nature qu'elle soit (physique, physio- logique, psychologique, logique, ontologique), de telle sorte que cette “réalité” s'ordonne autour du centre de référence qu'est le langage, non plus comme un conglomérat mais comme un tout organisé dont la structure linguistique constitue le principe dominant.» 43 , l'unique “preuve” réside dans la capacité modale - un “ne pas pouvoir ne pas régir” - de la forme à ordonner toute substance et non telle substance. De même que la forme doit maîtriser son propre devenir, sinon force serait d'avouer qu'une instance hiérarchiquement supérieure gouverne ce devenir. L'identité de la forme de l'expression et de la forme du contenu contrôle en quelque sorte la transitivité pour autant que les lois “métachroniques” se chargent de la réflexivité. Etrange attitude en vérité que celle qui blâme Hjelmslev d'avoir discerné et assumé toutes les implications de ses choix et lui re- proche une solitude à laquelle il a moins de part que ceux qui ne l'ont pas compris, ou bien qui, ayant mesuré la gravité de l'enjeu, ne l'ont pas suivi.

Si la langue est “une structure sui generis” 42 , «(

)

présentent des structures de type absolument identique. Une sorte de “fonction” est-elle découverte sur un plan ?

Immédiatement l'auteur la recherche et la découvre sur l'autre. ( linguistique de Louis Hjelmslev.

in Au sujet des ‘Fondements de la théorie

40 Essais linguistiques , op. cit., pp. 40-41.

41 Dans sa réponse à A.Martinet, publiée par M.Arrivé, Hjelmslev, après avoir déclaré : fait une concession, semble-t-il, tactique : avant de réaffirmer :

42 Prolégomènes, op. cit., p. 12

43 ibid., p. 14.

12

1.2.3.2 la valeur

Linguistique synchronique pose comme “constante concentrique” la centralité du concept de valeur : 44 Du point de vue épistémologique, le concept de valeur ne diffère guère de celui de forme : , 45 mais ceci posé il est clair qu'il y a chez Hjelmslev une gêne, une réticence à l'égard du terme lui-même. Les grands textes théoriques l'évitent ou le marginalisent, qu'il s'agisse de l'étude intitulée La stratification du langage, des Prolégomènes ou du Résumé. S'il n'était question du concept “sémiologal” de la linguistique, il serait loisible de passer outre. Les raisons de cette gêne ? Nous en discernons trois. En premier lieu, le concept de valeur est chez Saussure véritablement complexe. C'est par la valeur que le dissemblable est attaqué et réduit : «C'est que là, comme en économie politique, on est en face de la notion de valeur ; dans les deux deux sciences, il s'agit d'un système d'équivalence entre des choses d'ordres différents : dans l'une un travail et un salaire,

dans l'autre un signifié et un signifiant.» 46 Le projet saussurien est, nous semble-t-il, faussé s'il est réduit à n'être qu'une anatomie de la valeur : le projet est plutôt celui d'une physiologie de la valeur, nettement plus ambitieuse. En un mot, l'épistémologie de la valeur, - dont Linguistique synchronique fixe les principes - n'est que propédeutique : elle introduit la véritable question, celle du commerce des valeurs ; la finalité est moins la valeur que le rapport entre telle valeur d'échange et une contre-valeur. En première instance, la valeur est un fonctif, en seconde ins- tance une fonction. Ce principe hiérarchique est heuristique pour Saussure :

1° par une chose dissemblable susceptible d'être échangée contre celle dont la valeur est à déterminer ; 2° par des choses similaires qu'on peut comparer avec celle dont la valeur est en cause.

Ces deux facteurs sont nécessaires pour l'existence d'une valeur. (

47

Nous ne pensons pas qu'il soit illégitime de dire que la tradition linguistique s'est constituée

, peu que la sémiotique et la pragmatique tentent de redonner au concept de valeur toute son ampli- tude, c'est-à-dire, sans paradoxe, de constituer la valeur en fonction. Cette difficulté ne pouvait pas échapper à Hjelmslev, mais ce dernier, à l'instar de Saussure lui-même, privilégie le rapport au semblable et l'effet de structure qu'il induit : la différence, et secondarise le rapport au dissemblable et l'effet de structure qui lui correspond : l'équi- valence. Ainsi Hjelmslev écrit :

du premier ; ce n'est que depuis

par l'adoption du second principe et l'abandon, non théorisé

«Une valeur économique est par définition un terme à double face : non seulement elle joue le rôle de constante vis-à-vis des unités concrètes de l'argent, mais elle joue aussi le rôle de variable vis-à-vis d'une quantité fixée de la marchandise qui lui sert d'étalon. En linguistique au contraire

44 CLG, op. cit., p.154.

45 Essais linguistiques , op. cit., p.116.

46 CLG, op. cit., p.115.

47 ibid., p. 159.

13

il n'y a rien qui corresponde à l'étalon. C'est pourquoi le jeu d'échecs et non le fait économique reste pour F. de Saussure l'image la plus fidèle d'une grammaire». 48 La problématique de la valeur appelle donc une problématique de l'équivalence : en refusant le terme, on refusait les interrogations que ce dernier emporte. La seconde raison tient au fait que Hjelmslev donne également congé au terme de différence et avantage celui de dépendance. Le vocable de différence n'est pas moins rare dans l'œuvre du linguiste danois que celui de valeur. Tandis que Saussure conçoit la langue comme un réseau de différences, , 49 Hjelmslev la définit comme 50 Ici réseau de dépendances, là réseau de différences. Hjelmslev construit une sémiotique de la dépendance qui d'une part instruit une théorie explicite des relations et d'autre part indique à l'analyse les cibles qu'elle doit viser. La théorie hjelmslevienne des relations a pour assiette le concept de dépendance qu'elle informe à l'aide de deux opérations :

i) elle le traite selon présence/absence, c'est-à-dire qu'elle délimite le champ d'application de la dépendance ; ii) elle le traite selon réciproque/non-réciproque, c'est-à-dire qu'elle oriente et, par voie de conséquence, gradue :

Soit :

présence d'une dépendance

présence d'une dépendance réciproque interdépendance
présence d'une dépendance réciproque interdépendance

réciproque

interdépendance

 

non-réciproque

détermination

absence d'une dépendance

constellation

En second lieu, la phrase sibylline qui ouvre le onzième chapitre des Prolégomènes :

51

prend son sens dans la mesure où elle fait de la différence, l'indice, l'effigie de la dépendance. Si le concept de différence prend en compte les aboutissants d'une structure, celui de dépendance désigne ses opérants.

La troisième et dernière raison à ces réticences devant le terme de valeur tient à ce que la

sémantique, science de la substance du contenu, a pour objet

ce que Hjelmslev dénomme le

“niveau d'évaluation” : «La substance sémantique comporte plusieurs niveaux ; les niveaux extrêmes, et en même temps les niveaux les plus importants et les plus connus, sont le niveau

physique d'une part, et le niveau d'aperception et d'évaluation ou d'appréciation collective, de

De toute évidence, c'est la description par évaluation qui s'impose immédiatement, et

c'est le niveau d'appréciation qui constitue la constante qui est présupposée (sélectionnée) par les

l'autre. (

)

48 Essais linguistiques , op. cit., p.85.

49 CLG, op. cit., p.168.

50 Essais linguistiques, op. cit., p.28. L'article commente l'un après l'autre les termes de cette définition.

51 Prolégomènes, op. cit., p. 49.

14

autres niveaux, y compris le niveau physique (qui, on le sait, peut manquer), et qui seul permet, entre autres choses, de rendre compte d'une façon scientifiquement valable des “métaphores”.»

52

C'est-à-dire que les valeurs, en l'acception courante du vocable d'une part, les valeurs

modales et les valeurs descriptives dans la terminologie sémiotique d'autre part, relèveraient de la substance du contenu, dont la description est confiée à un ensemble de sciences non- linguistiques. Est-ce seulement pour prévenir une telle confusion que le terme de valeur est évité ?

évaluer des trois hypothèses évoquées - la valeur

comme double médiation du semblable et du dissemblable, le primat de la dépendance, la constitution de l'évaluation comme constante de la substance du contenu - celle qui a le plus pesé, mais ceci est une autre histoire.

Si cet examen était valide, il resterait à

1.2.3.3. le jeu d'échecs

On l'a vu à l'instant : Hjelmslev a admis la métaphore fameuse du jeu d'échecs avec moins de réticence encore que Saussure lui-même. En effet, il semble bien que ce dernier ait discerné les limites de la comparaison étaient telles qu'elles ôtaient à celle-ci sa pertinence : 53 S'il s'agit

d'avouer que la valeur est indifférente à l'effigie qui la supporte, nulle difficulté. Dans la partie effective a lieu ce que l'on pourrait appeler une problématisation de la valeur qui est une bonne problématisation de la signification : chaque joueur effectue des opérations in- tenses, ponctuelles et locales, les “coups”, qui s'organisent en phrases, c'est-à-dire en opérations extenses qui sont autant des “questions” que des “réponses” à l'adversaire. Opération contradic-

Et durant la partie

toire et pourtant indispensable, à défaut de laquelle la partie n'aurait pas lieu

s'opère une authentique transfusion des valeurs : à mesure que les pièces disparaissent, les pièces restantes captent leur valeur si bien qu'un pion dont la valeur au départ est mince, simple masque, voit sa valeur s'accroître s'il subsiste. Mais il eût fallu pour cela admettre que la polysémie du vocable valeur cachait une synonymie et que les valeurs-formes de la langue ne différaient guère des valeurs-fins de l'économie.

2. COPENHAGUE OU PRAGUE ?

2.1 forme et structuration

A notre sens, l'œuvre de Hjelmslev présente un paradoxe : les Prolégomènes, l'ouvrage le

est certainement la plus mauvaise entrée pour

plus cité, ou si l'on préfère le moins ignoré comprendre le concept de forme.

,

52 Essais linguistiques , op. cit., p.118 ; voir également le chapitre XV des Prolégomènes. 53 CLG, op. cit., p.127.

15

Dans les définitions récapitulatives, nous lisons : On accordera que la formule n'est pas très parlante. Assurément il est loisible de substituer à chacun des termes retenus sa définition, mais il

n'est pas sûr que le solde soit positif. Si l'on consulte le texte, le chapitre treize invite à réduire la forme au découpage arbitraire d'un 54 alors que les chapitres neuf et onze ont à l'avance disqualifié cette approche. Dans le neuvième chapitre, Hjelmslev affirme : 55 De son côté, ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'“analyse” vise moins à segmenter qu'à relier. De là ce résultat inattendu : la plupart des commentateurs insistent avec raison sur l'importance de la “bifurcation” entre forme et substance, 56 mais à les lire, la forme reste un concept opaque, vaguement mystique. En attendant la grande étude que mérite l'œuvre de L.Hjelmslev, 57 nous aimerions insister sur l'année 1933 qui est la date de publication de la monumentale étude intitulée La catégorie des cas 58 et de l'article sur les Corrélations morphématiques, 59 les thèses binaristes des Pragois sont critiquées au nom du dépassement effectué dans La catégorie des cas. Enfin le Résumé, 60 œuvre posthume, est plus proche, à certains égards, de la La catégorie des cas. que des Prolégomènes. Nous venons d'indiquer que nous prenions comme référence l'année 1933. Les questions de date sont la plupart du temps vénielles, mais elles ont ici leur importance. En effet, Hjelmslev était, dès cette époque, en possession des concepts majeurs de sa théorie et les thèses pragoises lui apparurent comme une régression : 61 Mais le succès des thèses pragoises, leur diffusion hors du champ strictement linguistique due notamment aux efforts de Cl. Lévi-Strauss d'autre part, ont fait que les positions respectives des uns et des autres ont paru inversées : le fait singulier n'était pas la “phonologisation de la séman-

Notre

tique” 62 opérée par les Pragois, mais le refus acharné que montrait Hjelmslev présentation adoptera le “point de vue” du linguiste danois.

2.1.1. le système sublogique

Le lecteur familier des grands textes structuralistes ne saurait prendre connaissance des ré- flexions de Hjelmslev sans quelque étonnement. Les affirmations relatives à la nécessité du “point de vue systématologique”, le fait de définir le système comme une “réalité abstraite et

54 Prolégomènes, op. cit., p.73.

55 ibid., p. 36.

56 Essais linguistiques , op. cit., p.52.

57 Il est significatif que la présentation des Prolégomènes par A. Martinet soit encore considérée comme “capitale” quarante ans après sa publication, non que cette présentation soit dépourvue de qualités - et de limites

comme l'atteste la lettre de remerciement publiée par M. Arrivé, mais qu'elle demeure la référence en dit long sur la diffusion et/ou la compréhension de l'œuvre de Hjelmslev.

58 Munich, 1972, Eugen Fink Verlag. - Les dates ne sont guère que des commodités et 1928, date de la publication des Principes de grammaire générale, peut aussi faire valoir ses droits.

59 Travaux du Cercle Linguistique de Copenhague, vol. 14, Copenhague, 1973, Nordisk Sprog-og Kulturforlag,

pp.59-100.

60 Une partie de ce texte difficile doit prochainement paraître aux P.U.F.

61 Lettre de L.Hjelmslev à A. Martinet en date du 18 juillet 1946, publiée par les soins de M.Arrivé, in La glosséùatique, Trends in Roman Linguistic and Philology, La haye, Mouton, 1981, tome 2, p. 345.

62 Essais linguistiques , op. cit., p.124.

16

virtuelle” et de l'évaluer comme la “plus grande abstraction et la plus grande réalité de la grammaire”, ces considérations - qu'on pourrait allonger - sont devenues le pain quotidien des linguistes, et de bien d'autres, et cet aveu banalise, peut-être injustement les affirmations de Hjelmslev. Mais peut-être ce lecteur s'étonnera-t-il de lire : 63 Certes toute dimension est analysable en “trois cases opposées” : deux “cases extrêmes”, une positive, une négative, et une “case intermédiaire” occupant la “partie neutre” de la zone de signification”, mais ce découpage crée les conditions de la pertinence, mais non la pertinence elle- même puisque : 64 Le différend avec les Pragois est là : irrécusable, avec cette précision qu'il est parfaitement vu de Hjelmslev, ce qui n'est pas le cas des autres. Non que Hjelmslev nie la possibilité d'une opposition entre le terme positif et le terme négatif - ce serait lui faire injure - mais cette opposition, qui n'est qu'un réalisable parmi d'autres, est précédée par l'opposition “concentré” vs “étendu” :

par l'opposition “concentré” vs “étendu” : concentré étendu extrêmes neutre positif négatif à

concentré

étendu

“concentré” vs “étendu” : concentré étendu extrêmes neutre positif négatif à deux cases à trois

extrêmes

neutre

positif négatif
positif
négatif

à deux cases

à trois cases

et l'on sait à quel point Hjelmslev est attaché à la place hiérarchique des concepts. La distinction hiérarchiquement supérieure, ici “simple” vs “complexe”, ou “défini” vs “indéfini” prédique, dans la terminologie de Hjelmslev “oriente” la distinction de second rang, “positif” vs “négatif”. Ce principe, dont Hjelmslev attribue le mérite à un linguiste du 19ème siècle, Roth, le conduit à affirmer : 65 Selon le point de vue glossématique, un système n'a pas pour vocation de symétriser les gran- deurs qu'il saisit, mais bien au contraire d'établir la dissymétrie foncière qui est l'aboutissant, on aimerait dire figural, d'un “principe de participation” : 66 Et Hjelmslev d'invoquer le nom de Lévy-Bruhl : 67 or il est notoire que pour les structuralistes l'œuvre de Lévy-Bruhl a plutôt faussé les perspectives. Nous y reviendrons. Dans le Résumé, Hjelmslev introduira à côté du “principe de participation” un “principe d'exclusion” :

68

Ajoutons que Hjelmslev prévoit une dynamique des systèmes sur la base des transformations suivantes :

63 La catégorie des cas, op. cit., p. 100.

64 ibid

65 ibid, p. 102.

66 ibid.

67 ibid.

68 L. HJELMSLEV, Nouveaux essais, Paris, P.U.F., 1985, p. 104.

17

(

)

69

Le jeu combiné de ces deux principes donne lieu à l'établissement de deux sortes de termes :

.

les termes “intensifs” qui “concentrent” la signification” ;

.

les termes “extensifs” qui la “répandent”.

Un peu plus loin, Hjelmslev la désigne du nom de “système sublogique” le système des

“réalisables” qui sert d'assiette aussi bien à un système logico-mathématique, régi par le “principe d'exclusion”, que le système prélogique, lequel admet des “oppositions participatives” du type a vs a + b + c, puisque l'opposition suprême est entre un terme intensif et un terme extensif.

A ce titre, le malentendu entre Copenhague et Prague était patent : les assertions de Copen-

hague réfutent par avance celle de Prague ! Plus gravement : si le système de la langue n'est pas réductible à des articulations de type logique, alors y recourir c'est adopter un point de vue “transcendantal” dans la terminologie de 1933, “transcendant” dans celle des Prolégomènes. Pour le linguiste danois, la langue connaît une subtilité qui la singularise.

2.1.2 aspects du binarisme

Ces interrogations semblent à l'heure présente délaissées, comme si la cause était entendue, comme si le refus du binarisme logique était insoutenable. Nous évoquerons, succinctement, trois intervenants dans cette “ténébreuse affaire” : Brøndal, Jakobson et Lévi-Strauss. La position de Brøndal mérite d'être mentionnée parce qu'elle apparaît comme un compromis avant l'heure. Les différences entre sa position et celle de Hjelmslev sont les suivantes :

. la distinction “fondamentale” est entre terme positif et terme négatif et non plus comme Hjelmslev entre terme intensif et terme extensif ; . Brøndal distingue, maintient la distinction entre terme complexe et terme neutre que Hjelmslev avait identifiés. Brøndal et Hjelmslev ont en commun l'idée de pouvoir assigner un sens précis, numérique, à la clôture du système : pour Brøndal six termes 70 admettent, en vertu d'une règle de restric- tion, seulement quinze “réalisables” ; pour Hjelmslev, sur la base de la distinction entre “articulation libre” et “articulation liée”, “sept possibilités logiques” sont prévues pour l'“arti- culation libre” et cinq pour l'“articulation liée”. Mais le rapprochement, de même que la divergence d'ailleurs, ne nous paraît pas le plus si- gnificatif ; l'argumentation de Brøndal rejoint, de façon plutôt inattendue, celle de Hjelmslev à propos du terme neutre : tandis que Hjelmslev réfère le terme à une pansynchronie, Brøndal

69 ibid., p. 71. 70 V. BRØNDAL, Essais de linguistique générale, Copenhague, 1943, E. Munksgaard, p. 17 ; cf. A.J.GREIMAS, Sémantique structurale, Paris, 1966, Larousse, p. 23 & suiv.

18

pose l'expansion du terme neutre comme l'effet d'une pandiachronie, dans laquelle - nouveau Pangloss ? - il voulait voir un progrès de l'esprit humain :

Or il est facile de constater que dans les langues de type moderne les formes neutres jouent un rôle de plus en plus important.» 71 Il resterait à évaluer, au nom du principe de simplicité, laquelle des deux hypothèses, postu- lation pansynchronique formulée par Hjelmslev et détour par la pandiachronie effectué par

Brøndal, est la plus

Les conceptions de R. Jakobson ont connu une diffusion telle que les termes de structuralisme et de binarisme passent ici et là pour synonymes. Ce passage de Phonétique et phonologie pré- cise : 72 Les mérites et les difficultés de cette théorie seront supposés connus - en dehors même

des griefs que devait lui adresser Hjelmslev et sur lesquels nous reviendrons. Mais ces difficultés sont elles-mêmes malaisées à cerner. Elles tiennent en première approximation à ces deux caractéristiques :

i) en premier lieu un défaut d'hétérogénéité. Jakobson utilise les distinctions familières aux lo-

giciens : la contrariété et la contradiction, mais en détournant la contradiction qui est moins conçue comme une opposition logique que comme une opposition privative. 73 Ce recours à ces universaux formels donne plutôt à raison à Hjelmslev puisque les mêmes opérateurs s'appliquent

tantôt à la substance du contenu, tantôt à celle de l'expression. Jakobson marque à différentes re- prises son hostilité à la glossématique, 74 mais dans ce cas précis la forme semble bien jouer le rôle de constante qu'il lui conteste. ii) en second lieu, dès l'instant que l'effectif de la catégorie ne dépasse pas deux - c'est ce qui singularise l'option binariste -, des syncrétismes se produisent, comme on n'a pas manqué de le noter, l'“autre” terme pouvant être défini aussi bien comme opposé que comme privatif, comme dans l'exemple nasal/oral et nasal/non-nasal. Dans la terminologie hjelmslevienne, le binarisme est général mais non universel. 75 Une des difficultés du binarisme logique tiendrait au fait que le recours aux opérateurs logiques n'est pas véritablement thématisé, mais seulement mentionné : 76 En second lieu, ces opérateurs entretiennent des rapports de présupposition qui ne sont pas reconnus. Comme Jakobson n'envisage pas l'exclusion, les trois types d'opposition - qualitative, privative et logique - restent les unes à l'égard des autres indifférenciées. Il semble pourtant que :

i) l'opposition logique doive être rendue à la contradiction, elle-même graduelle, et celle-ci

est présupposée par l'opposition qualitative et par l'opposition privative ;

simple.

71 BRØNDAL, op. cit., p. 23.

72 R. JAKOBSON, Essais de linguistique générale, Paris, 1963, Les Editions de Minuit, p. 105.

73 Voir Note sur ‘On binary opposition‘ d'Arild Utaker, d'A. de Liébra, in Structures élémentaires de la signification, Bruxelles, 1976, Editions complexes, pp. 49-55.

74 Essais de linguistique générale, op. cit., pp. 115-117, ainsi La charpente phonique du langage, Paris, 1980, Les Editions de Minuit, p.68.

75 HJELMSLEV,Essais linguistiques , op. cit., p.176.

76 Essais de linguistique générale, op. cit., pp. 124-125.

19

ii) l'opposition privative et l'opposition qualitative doivent être articulées l'une par rapport à l'autre :

. la première a pour aboutissant le terme neutre, comme l'indique Greimas dans Séman-

tique structurale, sans

d'ailleurs s'en expliquer. 77

. la seconde a pour aboutissant le terme opposé. En appariant la contradiction à la participation, on obtient l'intégration suivante :

la participation, on obtient l'intégration suivante : participation exclusion (opposition logique) opposition

participation

exclusion (opposition logique)

suivante : participation exclusion (opposition logique) opposition privative terme neutre opposition qualitative

opposition privative terme neutre

opposition qualitative terme opposé

Un examen minutieux du texte de Jakobson - qui dépasserait les limites de cette étude - mon- trerait que Jakobson demande tantôt aux relations d'assurer des rapports d'interdépendance ou de présupposition, qu'il désigne comme “lois d'implication”, 78 tantôt d'effectuer une simple discri- mination. Signalons, tout aussi brièvement, une autre difficulté. Dans le volet descriptif de Phonétique et phonologie, Jakobson met en avant les “traits de sonorité”, “vocalique”/“non-vocalique” et “consonantique”/“non-consonantique”, mais dans le volet génératif Constitution des systèmes phonématiques - et qui n'a pas reçu l'audience qu'il mérite - les oppositions qui soutiennent la construction sont, dans l'ordre, “ponctuel”/“diffus” et “grave”-“aigu” et la syllabe doit son exis- tence, non pas à l'interaction des “traits de sonorité” indiqués, qui relèvent de l'opposition priva- tive, mais à cette opposition qualitative “ponctuel”/“diffus”. 79 En définitive, la raison de ces difficultés ne tient-elle pas à ce que Jakobson ne distingue pas assez nettement la relation, forcément duelle, de l'effectif de la catégorie : a peut entrer en rela- tion avec b, terme opposé, et/ou avec non-a, terme neutre, ou encore le contradictoire de a, c'est-à-dire la somme de b + non-a. La contrainte duelle de la relation est une chose, celle de l'effectif des termes de la catégorie entre lesquels la relation est instituée une autre. Mais la so- lution de ces difficultés est exclue a priori par l'option en faveur du binarisme. Le nom de Lévi-Strauss est associé à celui de Jakobson puisque le premier a fait sienne l'hy- pothèse binariste. Mais dans le cas qui nous occupe la référence indiquée par Hjelmslev à la “loi de participation” 80 de Lévy-Bruhl d'une part, l'hostilité répétée du grand anthropologue à cette “loi” d'autre part, imposent un bref examen. Nous envisagerons d'abord le second point.

77 Sémantique structurale, op. cit., op. cit., p. 23-25.

78 Essais de linguistique générale, op. cit., p. 125.

79 ibid., p. 136 & suiv.

80 voir plus haut p. 19.

20

Dans La pensée sauvage, on peut lire ce jugement sévère : «Le savoir désintéressé et attentif, affectueux et tendre, acquis et transmis dans un climat conjugal et filial, est ici décrit avec une si noble simplicité qu'il paraît superflu d'évoquer à ce sujet les hypothèses bizarres inspirées à des philosophes par une vue trop théorique du développement des connaissances humaines. Rien, ici, n'appelle l'intervention d'un prétendu “principe de participation”, ni même d'un mysticisme empâté de métaphysique, que nous ne percevons plus qu'à travers le verre déformant des re- ligions instituées.» 81 C'est peut-être dans l'ouvrage intitulé Le totémisme aujourd'hui que le “principe de participa- tion” reçoit les critiques les plus graves : entre un “éponyme animal ou végétal” et une “unité so- ciale”, 82 Mais la lecture de mainte page suggère que la faute n'est pas dans le “principe de parti- cipation”, mais dans la formulation exclusive qui en a été donnée : 83 A cette condition, la thèse de Lévi-Strauss peut être retournée sans pourtant être contredite. Selon Lévi-Strauss, le “principe de participation” étant une illusion datée, la fin du dix-neuvième siècle, les soi-disant primitifs raisonnent comme nous, c'est-à-dire selon “oppositions et corréla-

tions, exclusions et inclusions, compatibilités et incompatibilités”. Mais si le “principe de partici- pation” est consistant, qu'est-ce qui empêche de considérer que c'est nous qui raisonnons comme eux ? 84 A titre indicatif, la pérennité de la rhétorique, laquelle embarrasse toutes les théori- sations : la métaphore, la métonymie, la synecdoque, et même l'antithèse, ne sont-elles pas des figures de la participation ? Deux entrées sont envisageables pour l'intelligence du symbolisme :

i) celle indiquée par Lévi-Strauss et qui met l'accent sur les rapports d'homologie : l'on nous permet l'expression, ce ne sont pas les ressemblances, mais les différences, qui se ressemblent.

La ressemblance, que supposent les représentations dites totémiques, est entre ces deux

systèmes de différences. 85 et il est clair que le binarisme constitue la référence appropriée ; ii) celle suggérée par Hjelmslev et qui prend pour distinction universelle la relation entre terme extensif et terme intensif. La lecture de l'ouvrage de Lévi-Strauss semble même imposer ce rap- prochement, notamment les passages qui insistent sur la clairvoyance de Bergson : pour ce der-

) (

81 Cl. LEVI-STRAUSS, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, p. 52.

82 Cl. LEVI-STRAUSS, Le totémisme aujourd'hui, Paris, P.U.F., 1962, p. 109.

83 ibid., p. 128.

84 Sans exagérer l'importance d'un extrait, même si l'auteur lui attribue une grande portée, la thèse est soutenue explicitement dans l'Introduction à l'œuvre de M.Mauss quand il est question de la signification à attribuer à la

notion de mana. Les caractéristiques reconnues par Lévi-Strauss semblent ressortir au terme extensif tel que le définit Hjelmslev :

Ainsi s'expliquent les antinomies, en apparence insolubles, attachées à cette notion, qui ont tant frappé les

«(

)

ethnographes et que Mauss a mises en lumière : force et action ; qualité et état ; substantif, adjectif et verbe à la fois

; abstraite et concrète ; omniprésente et localisée. Et en effet le mana est tout cela à la fois ; mais précisément n'est- ce pas qu'il n'est rien de tout cela : simple forme, ou plus exactement symbole à l'état pur, donc susceptible de se

charger de n'importe quel contenu symbolique ? ( 1960, p.L)

Le paradoxe propre au terme extensif - mais ce paradoxe est un effet de structure - tient à ce que le terme extensif peut être concentré et il apparaît comme neutre, ou bien répandu et il apparaît alors comme étendu à la dimension tout entière.

(in M.Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, P.U.F.,

85 Cl. LEVI-STRAUSS, Le totémisme aujourd'hui, op. cit., pp. 111-112

21

nier, dans la “perception” de l'animal, le genre l'emporte sur l'individu, tandis que dans la repré- sentation qu'il a de lui-même, l'homme voit l'individualité l'emporter sur le genre. 86 Ainsi, dans la confrontation spéculative entre l'homme et l'animal, l'un et l'autre peuvent valoir tour à tour comme terme extensif et terme intensif :

. si l'homme est posé comme terme extensif, l'animal en tant que représentant spécifique apparaît comme terme intensif, il n'est que cela, et à ce titre il peut prédiquer l'homme, comme dans le cas du totémisme ;

. si l'animal est posé comme terme extensif, alors c'est l'homme qui devient le terme intensif

et l'opération consiste à individualiser les animaux en les dotant d'attributs psychologiques ou so- ciaux ; ainsi l'âne sera dit “têtu”, le renard “rusé”, etc. Dans les pages profondes que Lévi- Strauss aux noms des animaux dans La pensée sauvage, les noms distribués aux animaux sont fonction de leur degré de participation - selon la ressemblance ou la contiguïté - à la société des hommes. 87 Dans un passage des Cahiers, P. Valéry envisage ainsi les valeurs opératoires respectives du “et” et du “mais” :

( ) J'ai écrit plus haut - 'dans un 1er temps mental‘ - ce ‘temps‘ est un mode - un acte - l'acte dans lequel l'opération de l'esprit ne concerne que l'additivité ET, sans égard aux éléments que l'on réunit et identifie. Un second temps est pour instituer entre les deux termes d'abord

identifiés - une relation de négation ou symétrie. On fait d'abord a + b

-b » S'il en allait ainsi, le mais serait présupposant et le et présupposé. De plus, une relation de

présupposition se réalisant comme conversion - à défaut de quoi elle se nierait elle-même - mais implicite un et qui lui sert d'assiette et de limite. Résumons : les difficultés du binarisme logique tiennent, d'une façon générale - si l'ex-

de l'exclusion, et dans le détail à ceci que les

pression est permise - à sa conception exclusive

éléments exclus ou jugés récessifs font retour, par subreption, dans la pratique. Ainsi Brøndal

demande à l'histoire - cette panacée - de rendre compte de l'extension des termes

Jakobson, en raison de l'option binaire, est amené à identifier l'opposition privative et l'oppo- sition polaire ; Lévi-Strauss réfute sur le plan épistémologique le “principe de participation” dont ses analyses montrent la pertinence.

et ensuite : mais a =

88

extensifs ;

2.1. Copenhague contre Prague

86 ibid., p. 134.

87 «Si donc les oiseaux sont des humains métaphoriques et les chiens, des humains métonymiques,

le

bétail est, lui, un inhumain métonymique et les chevaux de course sont des inhumains métaphoriques : le bétail n'est contigu qu'à défaut de ressemblance, les chevaux de course ressemblants qu'à défaut de contiguïté.

Chacune de ces deux catégories offre l'image 'en creux' d'une des deux autres catégories, qui sont elles-mêmes dans un rapport de symétrie inversée.» (La pensée sauvage, op. cit., pp. 274-275)

88 P. VALERY, Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard/La Pléiade, 1973, pp. 444-445.

22

Dans cette partie de notre étude, nous nous attacherons, sous bénéfice d'inventaire, aux principales divergences entre Copenhague et Prague, mais en adoptant le point de vue de Hjelmslev - ce qui est rarement fait.

2.1.1 la catégorisation

Les notions qui gravitent autour du concept de catégorie appartiennent au consensus des lin- guistes, mais elles reçoivent de la plume de Hjelmslev une portée et une rigueur qui assurément les singularisent. En paraphrasant Hjelmslev lui-même, nous assistons à une saturation de la “tenue extensionale”, mais en même temps à l'épuisement de “tenue intensionale”. 89 Ou dans la terminologie de Saussure : les termes constituants sont porteurs de valeurs mais non de signifi- cations, lesquelles relèvent du signe constitué. La définition donnée dans Le langage est plus traitable que celle qui figure dans Les Prolégo- mènes 90 91 A partir du texte hjelmslevien, trois remarques rapides peuvent être faites :

i) en premier lieu, les catégories sont, en quelque façon et du fait de la postulation de l'ho- mogénéité, 92 les aboutissants de l'analyse, tellement que les catégories sont, en vertu d'un pléo- nasme inéludable, des catégories fonctionnelles : «Dans la procédure d'analyse on peut même fixer un stade où les sélections entre catégories se rencontrent pour la première fois, et l'expé- rience montre que ce stade coïncide si souvent avec ce qui est considéré comme le début de l'analyse sémiotique propre que l'apparition de la sélection entre catégories peut être utilisée comme critérium.» 93 La “catégorie fonctionnelle” donne lieu à la “catégorie de fonctifs”, les- quels reçoivent une base exclusivement relationnelle, à partir de la “sélection”. Notons que la relation par excellence semble être la “détermination” définie comme qui prend le nom de “sélection” quand elle concerne les termes d'un processus. Hjelmslev indique, plus qu'il n'en fournit à dire vrai la démonstration, que la “sélection” est propre à la forme sémiotique, tandis que la “solidarité” intéresse les “grandes unités”, 94 les “catégories de la substance” 95 et l'étape ultime de l'analyse, du reste mystérieuse, des “taxèmes” en “glossèmes”. La raison de cette supériorité réside, nous semble-t-il, dans la dissymétrie foncière de la “détermination” puisque cette dernière procure davantage de réalisables que l'“interdépendance”, et a fortiori que la “constellation”, . Mais cette catégorisation n'est en somme que l'aboutissant de l'opération de commutation que Hjelmslev n'a pas découverte mais dont il a fait la clef de voûte de l'analyse linguistique. Il n'est pas d'article qui ne signale son importance. Ce qui se comprend puisque la commutation doit sa possibilité à la “fonction sémiotique” qu'elle actualise. Or, la “fonction sémiotique” - qui a pour

89

90

La catégorie des cas, op. cit., p.103. (op. cit., p. 167)

91 Le langage, op. cit., p.128.

92 Prolégomènes, op. cit., p.43.

93 Essais linguistiques , op. cit., p.66.

94 ibid., p. 66.

95 ibid., p. 67.

23

fonctifs solidaires le contenu et l'expression - précède toutes les autres, y compris la “détermi- nation” entre la forme et la substance. 96 La commutation est comme la face opératoire, le négatif de la “fonction sémiotique”. Plus précisément : la commutation tire sa valeur heuristique de ce que nous aimerions appeler sa justesse, son exactitude. Envisageons d'abord la justesse. La définition donnée plus haut risque, par son simplisme, peut-être pédagogique ? de fausser la perspective. Plus rude, plus stricte, mais fixant sa cible, cette remarque de l'étude intitulée Sémantique structurale : 97 La définition hjelmslevienne de la catégorie a ceci de particulier qu'elle soumet et contrôle une

structure par une autre structure : en tant que “catégorie fonctionnelle", elle entre en relation avec une catégorie de l'autre plan ; en tant que “catégorie de fonctifs, elle admet, en vertu de l'effectif reconnu, telle caractéristique structurale. Au premier titre, elle intéresse la distinction entre ex- pression et contenu, au second celle entre forme et substance. L'auteur des Prolégomènes est donc fondé à affirmer que : «La structure spécifique d'une langue, les traits qui la caractérisent par opposition à d'autres langues, la différencient d'elles, la leur font ressembler, déterminant ainsi sa place dans la typologique des langues, ces traits sont donc établis quand on précise quelles catégories définies relationnellement la langue comporte et quel nombre d'invariantes entrent dans chacune d'elles. Le nombre d'invariantes à l'intérieur de chaque catégorie est fixé par l'épreuve de la commutation.» 98 Les reproches plutôt sévères que Hjelmslev adresse aux Pragois sont de trois ordres :

i) les catégorie ont un statut incertain : traditionnel ou intuitif, au mieux inductif, mais le point

de vue déductif, fonctionnel ou encore analytique n'apparaît pas ; 99

ii) la question de l'effectif de la catégorie est, en vertu de l'option binariste, préjugée ;

iii) l'incertitude de la définition des traits est due à la non-reconnaissance ou au refus de la

distinction entre forme et substance. 100 La catégorisation, telle que l'envisage Hjelmslev et qui revient somme toute à tirer toutes les

conséquences de la précellence de la classe sur ses composantes, conduit aux tâches spécifiques de la linguistique :

i) l'établissement de la “typologie des structures linguistiques” 101 sur la base des détermina-

tions qui lient entre elles les catégories et qui conduit à distinguer les “espèces”, les “types” et les “sous-types” ;

ii) la discrimination entre “réalisables” (universels) et “réalisés” (généraux) ;

iii) enfin formulation, à partir des commutations effectuées, du “chiffre” de telle langue étu-

diée.

96 voir plus haut p. 10 & suiv.

97 Essais linguistiques , op. cit., p.112

98 Prolégomènes, op. cit., p.95 & Essais linguistiques , op. cit., p.114.

99 Prolégomènes, op. cit., pp.82-83 ; cf. dans les Essais linguistiques : (p. 153)

100 Comme exemple de description d'un phonème conforme aux vues de Hjelmslev, se reporter à l'étude Langue

et parole dans les Essais linguistiques et dans cette étude aux pages 80-82 consacrées à “la position de l'r français”.

101 Le langage, op. cit., pp. 131-150.

24

Cet effort typologique de Hjelmslev, d'une envergure rare et peut-être de ce seul fait ignoré , mérite d'être, aujourd'hui, rapproché de celui effectué par R. Thom. La raison est moins dans

l'intention, forcément partagée, que dans l'intuition du rôle asumé par le temps et l'espace dans la tenue, la tension des concepts, ici catégoriels. Ainsi R. Thom souligne : «Je pense que les seuls concepts que l'on peut considérer comme raisonnablement définis de manière intrinsèque sont ceux susceptibles d'être finalement définis, après plusieurs étapes intermédiaires, uniquement au moyen de considérations liées à la localisation spatio-temporelle. De ce point de vue, les seuls concepts vraiment “scientifiques” sont ceux liés à la géométrie de l'espace-temps !» 102 C'est sur cette base que le rapprochement semble légitime. La typologie de Hjelmslev se présente com- me une topologie dont la relation de détermination assure la dynamique. La distinction, si pro- fonde, entre intense et extense rejoint partiellement les vues de R. Thom sur la typologie linguis- tique 103 qui se fonde également sur le couple verbe-substantif : le substantif, en raison de sa “complexité”, demande une grande “stabilité”, tandis que le verbe, lié au temps, est moins “sta- ble”. La typologie de Hjelmslev “géométrise” naïvement les catégories et, en filant la métaphore, nous aimerions ajouter, à titre personnel, que les élements intenses retiennent le temps et se posi- tionnent dans l'espace, pour autant que les élements extenses, en relâchant, en libérant le temps, occupent et règlent l'espace dans lequel ils se déploient. Hjelmslev eût-il accepté ce rapproche-

ment ? La prosopopée est un genre facile et qui ne coûte guère

104 D'un autre côté, le linguiste eût mal admis, nous semble-t-il, que les définitions s"émantiques, référentielles ou analogiques, actorielles dans la terminologie sémiotique, secourent les définitions structurales, ou actantielles, quand celles-ci, comme le reconnaît d'ailleurs R. Thom, menacées d'éclatement : «S'il est à peu près clair que le substantif, qui représente la substance, l'objet réel, définit la plus stable, la moins volatile des catégories grammaticales, il s'en faut de beaucoup que tous les substantifs soient de sensité sémantique comparable. La palme revient aux êtres animés, et probablement à l'homme.( )»

L'épistémologue l'eût accepté :

105

2.1.2 précarité de l'opposition privative

Nous venons de voir que la catégorie fonctionnelle ne préjugeait pas de l'effectif de la ca- tégorie des fonctifs. Il reste à préciser les vues de Hjelmslev sur ce point :

i) le chiffre de la catégorie de fonctifs est obtenue par commutation ; ii) le chiffre dégagé permet de reconnaître laquelle des “sept possibilités logiques” se trouve réalisée dans le système examiné ;

102 R. THOM, Paraboles et catastrophes, Paris, Flammarion, 1983, pp. 121-122.

103 R. THOM, Sur la typologie des langues naturelles : essai d'interprétation psycho-linguistique in Modèles mathjématiques de la morphogénèse, Paris, Christian Bourgois, 1980, pp. 243-259.

104 Prolégomènes, op. cit., p. 25.

105 R. THOM, Modèles mathjématiques de la morphogénèse, op. cit., p. 247.

25

iii)

quand l'effectif de la catégorie de fonctifs est deux - nous l'avons déjà indiqué - la relation

n'est pas celle qui existe entre termes polaires ou entre un terme “marqué” et un terme “non mar- qué”, mais celle qui existe entre un terme intensif et un terme extensif ;

iv) le terme que les Pragois désignent comme “non marqué” est, tant du point de vue du con-

tenu que de l'expression, selon Hjelmslev un terme extensif. C'est le quatrième point qui a rendu les divergences théoriques inconciliables, mais il est clair qu'il est contenu dans les trois autres. L'inconciliation tient dans ces deux propositions :

. le binarisme n'est ni une fatalité, ni une nécessité, mais seulement une possibilité ;

. si le système st binaire, les termes qu'il génère ne sont pas ceux que les Pragois indiquent. Le différend ne saurait être plus flagrant : il le fut. C'est dans La catégorie des cas que se trouve exposé le principe, mais c'est dans l'article intitulé Corrélations morphématiques que la polémique est mise en œuvre. Encore une fois, Hjelmslev procède à une spatialisation de la signi- fication qui lui fait écrire : Le principe dirigeant la structure du système est d'ordre extensional et non d'ordre intensional. Les termes du système (les cas en l'espèce) sont ordonnés selon l'étendue respective des concepts exprimés et non selon le contenu de ces concepts.” 106 Pour les systèmes à deux termes ne joue que la distinction “expansion” /“concentration”, comme si jouait un principe de transparence de la structure. Hjelmslev remarque un peu plus loin : “Le couple A est indifférent à l'égard de la distinction entre l'opposition

contraire et l'opposition contradictoire.” 107 Le tour de force accompli par Hjelmslev a consisté à poser que la catégorie pouvait avoir valeur de terme, ou encore que l'indifférence pouvait être un des termes de la différence, c'est-à- dire de la relation. Soulignons le paradoxe qui devait déclencher la polémique : pour le linguiste danois, les systèmes à deux termes sont plutôt rares, mais Jakobson ayant généralisé l'opposition “marqué”/“non-marqué”, il incombait dès lors, pour Hjelmslev, de montrer que dans ce cas la structure pertinente n'était pas celle-ci. L'étude intitulée Corrélations morphématiques se présente, selon toute apparence, comme le prolongement, à certains égards comme l'aboutissement, de.La catégorie des cas. Les premiers paragraphes ont une fermeté et une concision significatives. La notion de “système”, si creuse la plupart du temps, reçoit une définition transparente : “Le système est donc la forme spécifique selon laquelle la catégorie se réalise dans une langue donnée ; cette forme se définit par le nombre des termes et par les corrélations qu'ils contractent entre eux. Le problème de la structure des systèmes grammaticaux se ramène donc à celui, plus précis, des corrélations ou des rapports mutuels contractés par les membres d'un même système.108 L'ambition - on aimerait dire : formidable - est de mettre en lumière, à partir du dénombrement, le rapport

106 La catégorie des cas, op. cit., p.102.

107 ibid., p. 115.

108 Corrélations morphématiques, in Travaux du Cercle Linguistique de Copenhague, vol. 14, Copenhague, 1973, Mordisk Sprog-og Kulturforlag, p. 60. Repris dans L. HJELMSLEV, Nouveaux Essais, Paris, P.U.F., 1985, p. 28.

26

“qualitatif” qui unit les éléments d'un système à deux, trois, quatre,

constant, alors il prendra rang de loi “pansynchronique” dans une grammaire enfin générale.

termes ; si ce rapport est

Hjelmslev donne son accord à un premier linguiste russe, Peskovskij, selon qui dans les sys-

) dans

les corrélations morphématiques ordinaires il ne s'agit pas d'une opposition logique entre a et non-a ; il s'agit le plus souvent d'une opposition, plus confuse, entre un terme précis et un terme vague.” 109 L'inconvénient dans cette théorie est, selon Hjelmslev, son incapacité à traiter les systèmes à plus de deux termes. Le second linguiste, Karcevskij, s'efforce au contraire de ramener les oppositions linguistiques à des oppositions logiques : ce faisant, il introduit des cor- rélations à trois termes : opposition du terme neutre aux termes polaires, opposition des termes

polaires entre eux, mais ce qu'il gagne du point de vue de l'“arbitraire”, il le perd du point de vue de l'“adéquation”. 110 L'objectif prend forme : comment à partir des ressources de la logique rendre compte de l'“illogique” ou de l'“alogique” de la langue ? La position du troisième auteur examiné, Jakobson, est proche de celle de Peskovskij, puis- qu'il n'admet comme lui que des systèmes à deux termes : “marqué” et “non-marqué” : “Le terme marqué (précis) indique la présence d'une signification a, tandis que le terme non-marqué (zéro, vague) n'indique pas la présence de cette signification a : ce terme s'abstient d'indiquer si a est présente ou non.” 111 Sans entrer dans le détail, Hjelmslev fait remarquer que Jakobson demande en outre à ce terme non-marqué :

tèmes à deux, voire à plus de deux termes, l'opposition est du type “vague”/“précis” : “(

. “dans certaines conditions (

)

d'indiquer l'absence de a ;”

. “en des conditions différentes, il peut servir à indiquer la présence de a, grâce à une loi de suppléance (Vertauschung) selon laquelle un terme non-marqué peut servir de substitut à un terme marqué.” 112 Il est clair que ces demandes “gênent” à tout le moins la définition, tout en se gênant l'une l'autre. La démarche de Hjelmslev consistera à renverser l'ordre du raisonnement. Jakobson part d'une définition a priori et restrictive et dans un second temps fait état de propriétés additives en fait indispensables, tandis que pour Hjelmslev un terme n'est rien au départ, sinon une donnée de la substance ; sur le plan de la forme (sémiotique), il n'a de consistance que celle que lui confère la commutation, sous le double rapport des invariantes et des syncrétismes. La valeur du terme “marqué” est l'effet de ses limites combinatoires : il n'occupe qu'une case. Le terme “non-marqué” est l'effet de ses latitudes combinatoires : il est susceptible de toutes les combinaisons :

.

il peut occuper chaque case prise séparément : a, b ou c ;

.

il peut occuper deux cases à la fois : ab, ac ou bc ;

.

il peut occuper les trois cases à la fois : abc.

109 ibid., p. 66.

110 pour ces termes, voir le chapitre 5 des Prolégomènes.

111 Corrélations morphématiques, étude citée, p. 71.

112 ibid.

27

et Hjelmslev de conclure : “(

)

au lieu de marqué et non-marqué c'est intensif et extensif

qu'il faut dire. Le terme extensif n'est pas caractérisé par l'absence de quelque chose, mais par le

La est une invention superflue et

une complication inutile.” 113 Pour Hjelmslev, il n'y a pas de “non-être” puisque l'“être” ne fait que prédiquer l'“étendue” : il n'y a que des modes, des régimes différents de l'“être”. C'est toute la différence qui existe entre l'absence de signification - à quoi conduit la théorie de la “marque” - et l'absence de signification précise, qui revient à sommer toutes les significations possibles - ce par quoi se laisse définir le terme extensif.

fait de pouvoir occuper n'importe quelle partie de la zone. (

)

2.1.3 de la neutralisation à l'opposition

Les textes le laissent entrevoir : la réflexion de Hjelmslev s'est autant développée par “application”, “prolongement analytique” des deux distinctions fondatrices - plan du contenu/plan de l'expression, forme/substance - que par l'attention portée aux difficultés, aux embarras des théorisations contemporaines. Nous venons de signaler rapidement les objections du linguiste da- nois à la théorie de la “marque”. Il en va de même pour le concept de “neutralisation” : les propo- sitions de Hjelmslev peuvent être abordées aussi bien dans une perspective polémique que dans une perspective analytique, c'est-à-dire de mise en évidence d'une dépendance. Le syncrétisme ne relève pas d'une quelconque pathologie de la structure, mais constitue une donnée formelle, voire exclusivement formelle. Le syncrétisme, loin de brouiller ou de l'appauvrir, constitue l'une des voies d'accès au système : “Il s'agit au contraire de décrire les faits de langue, en observant directement les fonctions. On sait maintenant quelles sont les principales de ces fonctions : il y a d'une part le syncrétisme et la substitution ( la commu- tation), deux faces complémentaires d'un seul et même fait, celui de la corrélation ; ( )” Mais ceci suppose un renversement copernicien - Hjelmslev lui-même parle de “révolution dans les conceptions de la phonologie”. Au lieu d'aller à l'instar des Pragois, de l'opposition à sa suppression, Hjelmslev recommande d'aller de la suppression à l'opposition ! Ainsi énoncé, le propos est assurément brutal, mais replacé dans l'ordre des raisons, dans sa syntagmatique, il a pour point de départ l'affirmation saussurienne de la spécificité de la langue. Cette spécificité, à moins de rester un vœu pieux, conduit à distinguer la forme de la substance, ou plus exactement la forme sémiotique de la forme scientifique. Rapporté au plan de l'expression, le caractère dis- tinctif des phonèmes est une donnée substantielle mais non une donnée formelle ! Comment dé- marquer les oppositions, qui ne sont que des différences, des oppositions linguistiques ? Comment surdéterminer la pertinence elle-même ? Un bref article, Note sur les oppositions supprimables, de 1939, apporte des réponses à ces questions. L'opposition linguistique, extensif/intensif, n'est pas accessible à partir des oppo- sitions substantielles, lesquelles manifestent la forme sans la diriger. Les syncrétismes sont, in-

114

113 ibid., pp. 73-74. 114 ibid., p. 82.

28

dique Hjelmslev, dus au principe de participation 115 et permettent d'identifier, du point de vue extensional, la valeur des termes, dans la mesure où deux règles simples interviennent :

. il y a syncrétisme entre termes intensifs et termes extensifs ;

. il n'y a jamais syncrétisme entre des termes intensifs. 116 De cette opposition, l'analyse phonologique rend mal compte, bien qu'elle la note. Cet em-

barras vient de l'approche substantielle posée comme prioritaire : “(

pas à la suppression, tout au contraire, elle est constituée par sa suppression même. Le fait pri- maire est la superposition de deux formes différentes ;” 117 Déjà dans La Catégorie des cas, Hjelmslev indiquait : “Il est probable d'avance que les lois dirigeant les syncrétismes sont en rap- port avec les lois dirigeant la structure du système.” 118 Ces vues de Hjelmslev ont un statut paradoxal : isolées, réifiées, elles déroutent tant elles vont à l'encontre des “idées reçues” ; repérées, localisées, elles apparaissent comme les prolon- gements, les développements “normaux” des décisions, des schizies fondatrices. On aimerait ap- pliquer à Hjelmslev les formulations qu'il formulait dans le chapitre 18 des Prolégomènes, à savoir considérer les présupposés comme des syncrétismes, dont les conséquences ne sont que la résolution. 119

)

l'opposition ne préexiste

2.1.4 structure et système

Nous évoquerons brièvement ces deux points : d'une part, ils ne constituent que des focali- sations de données déjà apparues ; d'autre part, dans les deux cas, Hjelmslev écarte sinon le principe dichotomique, du moins sa généralisation. L'ambition de Hjelmslev est certainement l'édification d'un épistémologie générale valable pour toutes les disciplines, ambition qui démarque la glossématique et conduit à un paradoxe étonnant : la spécificité de la méthode réside dans sa généralité. Et de fait la terminologie de Hjelmslev se caractérise par une sorte d'équilibre entre la compréhension et l'extension : 120 A son tour, le concept de “dépendance” cède devant celui de “fonction” «Au “réalisme naïf” qui prédomine dans la vie quotidienne et qui a prédominé jusqu'ici dans la linguistique, la linguistique structurale propose d'ajouter, à titre d'essai, une conception fonctionnelle, qui voit dans les fonctions (dans le sens logico-mathématique de ce terme), c'est -à-dire dans les dépen- dances, le véritable objet de la recherche scientifique.» 121 La parenthèse est ici essentielle :

Hjelmslev entendait incontestablement soumettre l'acception naïve, “réaliste”, “organiciste” du terme “fonction” à son acception mathématique, avec cette double conséquence que d'une part

115 voir plus haut p. 19.

116 Essais linguistiques, op. cit., p. 173 (renvoi indiqué par Hjelmslev lui-même).

117 ibid., p. 94.

118 La catégorie des cas, op. cit., p.104.

119 Prolégomènes, op. cit., pp.116-119.

120 Essais linguistiques, op. cit., p. 122.

121 ibid., p. 31.

29

elle l'éloignait des Pragois et d'autre part qu'elle établissait une continuité avec la linguistique antérieure pour autant que celle-ci avait placé la notion de rection au centre de ses préoccupations. 122 Si bien qu'on cherchera en vain, chez Hjelmslev, ces termes à résonance hé-

raclitéenne, hégélienne, si prisée à l'heure actuelle. Le concept de négation peut et doit, pas plus, pas moins que les autres, être rapporté au syncrétisme, comme l'avait annoncé - en d'autres

termes bien entendu - Port-Royal : «(

selon sa compréhension, parce qu'en lui ôtant quelqu'un de ses attributs essentiels on la détruit et on l'anéantit entièrement, et ce n'est plus la même idée. Et par conséquent quand elle est affirmée, elle l'est toujours selon ce qu'elle comprend en soi. Quand je dis qu'un rectangle est un parallélo- gramme, j'affirme du rectangle tout ce qui est compris dans l'idée du parallélogramme. Car s'il y

avait quelque partie de cette idée qui ne convînt pas au rectangle, il s'ensuivrait que l'idée entière ne lui conviendrait pas, mais seulement une partie. Et partant le mot de parallélogramme, qui si- gnifie l'idée totale, devrait être nié & non affirmé du rectangle . On verra que c'est le principe de tous les arguments affirmatifs.» 123 Dans cette perspective, l'affirmation et la négation contrôle- raient et sanctionneraient la résolution correcte des syncrétismes que les concepts emportent. Cette ouverture de la linguistique sur les mathématiques est troublante à l'heure où des mathé- maticiens marquent leur intérêt pour les signes. Dans les deux cas, la reconnaissance de l'im- portance des fonctions semble une chose assez tardive, ainsi que l'indique R.Thom : 124 Nous avons indiqué la spatialisation de la signification et l'émergence de celle-ci par création d'une “poche”, le terme intensif, dans un espace ouvert, le terme extensif. Le rapprochement le plus suggestif est peut-être ailleurs : les notions de “singularité” et de “déploiement” mises en avant par la “théorie des catastrophes” évoquent, irrésistiblement, celles de syncrétismes,

d'implication d'une part, de résolutions d'autre part : «(

quand on a un germe d'une fonction

on peut toujours l'immerger dans une famille maximale. Ce germe analytique engendre une fa-

mille qui est la famille de toutes ses déformations. Donc, de par sa propre structure, il engendre quelque chose qualitativement. Le déploiement universel est tout simplement une manière de “déployer” toute l'information intrinsèque renfermée en une singularité. Selon moi, une singula- rité d'une application est toujours une chose qui concentre toute une structure globale en une

structure locale.(

125 Entre le linguiste qui réduit les termes à des “points d'intersection des

car il s'ensuit de-là qu'une idée est toujours affirmée

)

)

faisceaux de rapports” et le mathématicien qui “déploie” l“information” concentrée dans une “sin- gularité”, un dialogue semble possible. 126 Abordons le second point : l'économie des systèmes. Dans la conception glossématique, le concept de système est associé à celui de procès, dont il constitue le présupposé. Pour le sys- tème, les Prolégomènes n'envisagent que des “corrélations”. Comment ces corrélations s'orga-

122 La notion de rection in Essais linguistiques, op. cit., pp.148-160.

123 Arnaud & Nicole, La logique ou l'art de penser, Paris, Flammarion, 1978, p. 220.

124 R. Thom, Paraboles et catastrophes, op. cit., p. 65.

125 ibid., p. 27.

126 Nous ne méconnaissons pas les divergences qui surgissent de ce rapprochement même, mais nous avons tendance à penser qu'elles ne font que modérer la convergence des directions élues par ces deux grandes tentatives de formalisation.

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nisent-elles les unes vis-à-vis des des autres ? Cette question, rarement soulevée, est abordée dans les Corrélations morphématiques. Deux possibilités sont envisagées par Hjelmslev :

. l'analyse par subdivision, pratiquée par Jakobson ;

. l'analyse par dimension, recommandée par Hjelmslev. La première abouti au dégagement d'une hiérarchie, la seconde au dégagement d'un réseau et c'est avec un certain étonnement que l'on voit le second être préféré à la première. Les raisons :

Hjelmslev reproche à l'analyse par subdivision sa rusticité, mais surtout d'établir par la succession et la subordination un système qui repose sur la simultanéité et la coordination. 127 Cette problématique de l'économie des systèmes nous reconduit à Saussure, précisons, à cette décision que nous jugeons prémonitoire de considérer l'“implosion” et l'“explosion” 128 comme des “tensions génératrices”, 129 génératrices de valeurs phoriques et de valeurs scalaires :

.

valeurs phoriques puisque selon Valéry : 130

.

valeurs scalaires puisque toujours selon Valéry :

Or tout ceci exige limite, est limite - l'action mentale est essentiellement entre limites.( )»

131

A condition d'admettre que toute composante renvoie à une compétence énonciative - ce qui ne

semble pas trop difficile, la directivité implicitée par les valeurs phoriques et l'aspectualité implici- tée par les valeurs scalaires apparaissent comme les réquisit ultimes de l'“abstraction” 132 :

. la directivité , selon qu'elle a lieu ou qu'elle “s'interrompt” produit l'opposition “dyna- mique”/“statique” ;

. l'aspectualité en se discrétisant selon qu'elle reste ou non à l'intérieur d'un “nexus” produit l'opposition “homonexuelle”/“hétéronexuelle. Et ces deux oppositions président à l'établissement du réseau des catégories morphématiques. 133 Mais nous ne faisons que signaler ce point.

3. EN GUISE DE CONCLUSION

On ne saurait, sans ridicule, conclure une étude sur Hjelmslev : l'exhaustivité, l'introduction

bien évidemment font

défaut quand il s'agit de Hjelmslev. L'œuvre de Hjelmslev est encore à connaître et nous ne crai-

gnons pas d'affirmer que la plupart des présentations qui en sont faites restreignent, déportent, faussent la pensée du grand linguiste.

Il est probable qu'un progrès dans cette connaissance conduira à certaines interrogations.

Trois nous semblent inévitables :

d'un point de vue englobant, la disposition d'une pertinence supérieure,

127 Corrélations morphématiques, p. 82.

128 voir plus haut pp.6-8.

129 Nous empruntons à Valéry cette expression, Cahiers, tome 1, Paris, Gallimard/La Pléiade, 1973, pp. 1197-

1198.

130 ibid., p. 1056.

131 Cahiers, tome 2, Paris, Gallimard/La Pléiade, 1974, p. 751.

132 Essais linguistiques, op. cit., p.56.

133 ibid., p. 173.

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1.

la continuité entre Saussure et Hjelmslev : Hjelmslev est-il le continuateur de Saussure ?

est-il le seul continuateur ? a-t-il cru continuer tout en faisant autre chose ? Ces questions dure- ront.

2. le rapport entre forme et substance : un des buts que s'était assignés Hjelmslev était sans

doute d'amener les linguistes à prendre en compte la forme, mais l'ajustement de la forme et de la substance ne laisse pas de faire problème. Comme en vertu de quelque justice immanente, la sub- stance est loin d'être une pâte docile, amorphe, indifférente à la forme empreinte. Hjelmslev

éprouve autant de difficultés qu'un autre à classifier les données substantielles, que ce soit dans La catégorie des cas lorsqu'il s'agit de poser les dimensions sémantiques 134 ou dans l'Essai d'une théorie des morphèmes quand il est question des catégories quadrillant le réseau. 135 Tout semble se passer comme si la clarté gagnée dans l'analyse de la forme était soldée par un ob- scurcissement du côté de la substance.

3. les fonctions linguistiques implicitent-elles, ainsi que l'espérait Hjelmslev, les fonctions

“logico-mathématiques” malgré le déficit évident des premières à l'égard des secondes ? Ces interrogations mesurent l'ampleur du projet hjelmslevien et sa rigueur “janséniste”. Au terme du parcours, l'impression est toujours la même : ce que l'on pourrait appeler , après Pascal, le

134 La catégorie des cas, op. cit., pp. 127-136. 135 Essais linguistiques, op. cit., p.173.

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(juillet 1984)