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Droit des obligations, sources : contrats

Leçon 7 : La vigueur du lien contractuel

La vigueur du lien contractuel désigne les effets du contrat. Le Code civil consacre en outre des dispositions
à la durée du contrat. En d'autres termes, il convient de se poser deux questions : quels sont les effets du contrat
entre les parties (Section 1) ? Pendant quelle durée ces effets jouent-ils (Section 2) ?

Section 1 : Les effets du contrat


Le Code civil évoque deux effets : le premier est commun à tous les contrats, c'est l'effet obligatoire (§1) ; le
second est propre aux contrats emportant transfert de propriété, c'est l'effet translatif (§2).

§1 : L'effet obligatoire
L'effet obligatoire du contrat se manifeste tant à l'égard des parties signataires (A) que du juge qui devra parfois
interpréter le contrat (B)
A - L'effet obligatoire et les parties
L'effet obligatoire du contrat donne lieu à de fortes controverses car il met en jeu plusieurs conceptions du contrat
(1). Si la réforme ne changera sans doute rien à cette controverse, elle contient en revanche totalement nouveau
sur l'imprévision (2).
1. Quelle conception du contrat ?
- Les textes. La force obligatoire du contrat est posée par l'article 1103 du Code civil. Cet article doit être lu en
même temps que l'article 1104 sur la bonne foi. Ces deux articles sont la reprise de l'ancien article 1134 al. 1 et 3
du Code civil. Ce texte disposait en son alinea 1 que « les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à
ceux qui les ont faites » et son alinéa 3 que « elles doivent être exécutées de bonne foi ». Ces deux dispositions,
dans un même article, permettaient à deux conceptions du contrat de s'opposer : une conception individualiste
insistant sur l'alinéa 1 ; une conception solidariste insistant sur l'alinéa 3. Ces deux conceptions perdureront au-
delà de 2016. L'évocation de ces conceptions (a) précèdera leur appréciation (b) et la tentative de synthèse opérée
par la jurisprudence (c).
a - Exposé des deux conceptions
- La conception individualiste. Elle insiste sur le « tient lieu de loi » et minimise la « bonne foi ».
• « tient lieu de loi » : Le contrat « tient lieu de loi » aux parties. On entend par là que, une fois signé et accepté, le
contrat échappe à la volonté des parties et s'impose à elles. Il est une loi d'airain à laquelle on ne peut plus
échapper. Cette analyse est pétrie de la philosophie individualiste et de l'autonomie de la volonté. Le contrat doit
être exécuté, contre vents et marées. Pourtant, il ne semble pas qu'il faille exagérer le parallèle entre le contrat et
de la loi : plus destinée à marquer les esprits qu'autre chose, l'expression « tiennent lieu de loi » se veut une
traduction libre de l'adage pacta sunt servanda
• La bonne foi : Pour certains, l'alinéa 3 n'avait en 1804 qu'une signification résiduelle : il marquait l'abandon de la
distinction romaine entre les contrats de droit strict, dont le contenu était déterminé par le sens littéral des termes
qui y étaient employés, et les contrats de bonne foi que l'on pouvait interpréter plus librement. Désormais, tous les
contrats étaient de bonne foi (En ce sens, Maleville, Analyse raisonnée de la discussion du Code civil au Conseil
d'Etat, 1807, t. III, p. 33). De plus, ce texte ne faisait qu'annoncer l'article 1135 : « les conventions obligent non
seulement à ce qui y est exprimé, mais aussi à toutes les suites que l'équité, l'usage ou la loi donnent à la
convention d'après sa nature ».
- La conception solidariste. Cette conception prend appui sur la référence à la bonne foi de l'alinéa 3 (C. civ., art.
1104). Ce texte montrait que le codificateur avait été sensible à une autre vision du contrat qui « serait une sorte
de microcosme, une petite société où chacun doit travailler dans un but commun qui est la somme des buts
individuels poursuivis par les contractants, exactement comme dans la société civile ou commerciale. Alors à
l'opposition entre le droit du créancier et l'intérêt du débiteur tend à se substituer une certaine union ». Pour
Demogue en effet, « le créancier a plusieurs obligations. Il ne doit pas par sa conduite surcharger le débiteur, il doit
par des actes positifs faciliter à celui-ci l'exécution de l'obligation et notamment se prêter à l'exécution... Tout ceci
se rattache à l'idée de la solidarité entre créancier et débiteur dans l'intérêt social, et au point de vue des textes,
cela découle de l'article 1134 al. 3. Ceci vise le créancier comme le débiteur ». Il semble bien que les tenants du
solidarisme gagnent du terrain : on déduit aujourd'hui de l'exécution de bonne foi toute une série de conséquences
b - Appréciation. Face à ces deux visions du contrat, que choisir ? « D'un côté -celui de la force obligatoire une
certaine morale, celle du respect de la parole donnée ; de l'autre, en faveur d'une modération de certains
engagements contractuels, les valeurs non moins puissantes de la protection des faibles, de la loyauté, de la
fraternité. Pour la rigueur absolue de l'engagement contractuel : la sécurité, la prévisibilité... ; mais, pour plus de
souplesse : l'équité, l'humanité. L'efficacité économique pour l'article 1134 al. 1, la solidarité sociale pour l'alinéa 3»
Il est évident qu'une approche trop individualiste est insatisfaisante. Elle frise l'égoïsme (voir G. Ripert, La
règle morale dans les obligations civiles, LGDJ 4ème éd., 1949, n° 40 : « A condition de respecter les lois et
les bonnes moeurs, les contractants ont le droit de débattre de leurs intérêts. C'est alors la lutte des volontés
égoïstes, chacun s'efforçant d'obtenir le plus grand avantage moyennant le plus faible sacrifice. Lutte féconde,
car elle est productrice d'énergies et conservatrice de richesse, lutte en tout cas fatale, car l'intérêt est le
principal mobile des actions humaines, tout au moins lorsqu'il s'agit de l'échange des produits et des services »).

Cependant, l'admission des thèses solidaristes inquiète par le flou qu'elles entretiennent : on peut leur adresser
trois critiques.
• Utopie ? N'est-ce pas confondre le contrat et l'Evangile que de prêcher la coopération, l'amour fraternel des
contractants et leur bonne intelligence ? Le contrat suppose la conciliation d'intérêts antagonistes : jusqu'où faut-il
aller dans la coopération ? Faut-il sacrifier ses propres intérêts pour favoriser son contractant ? En cherchant à
remplacer le triptyque « volonté, intangibilité, sécurité » par « loyauté, solidarité, fraternité », ne tombe-t-on pas
dans l'écueil de l'utopie contractuelle « Parler d'amour, d'amitié ou de fraternité à propos des rapports
contractuels, c'est, d'une part, galvauder des sentiments nobles et élevés et, d'autre part, se méprendre sur la
nature réelle des liens qui se nouent entre contractants. Comment ne pas voir que contracter, ce n'est pas entrer en
religion ni même communier dans l'amour de l'humanité, c'est essayer de faire des affaires ? »
• Méconnaissance de la sécurité juridique. Et comment apprécier l'interventionnisme judiciaire qui s'autorise de
cette lecture solidariste ? Au nom de la solidarité, de la bonne foi, le juge impose des obligations qui n'ont certes
pas été voulues par les contractants ; il y a là un écueil de l'hypertrophie contractuelle . La sécurité juridique,
inhérente au contrat, est bafouée par cet activisme judiciai« Notion ambiguë, la sécurité juridique peut se révéler
sclérosante pour le contrat. Il est certain que la justice contractuelle, qui confère au juge un rôle allant au-delà de la
simple interprétation de la volonté des parties, heurte la sécurité intangibilité. Le juge n'est pas ce serviteur du
contrat, cet esclave de la volonté des parties auquel on a trop voulu croire. Du coup, l'insécurité, qui découle du
décalage pouvant exister entre la décision du juge et les prévisions des parties, s'accroît à mesure que ses pouvoirs
s'étendent. Mais est-il pertinent d'affubler la loi contractuelle d'intangibilité, lorsque l'on sait que, dans certains
cas, les parties contractantes ne l'ont pas conçue sur un pied d'égalité ? ».
• Méfaits de la généralité. On avoue quelque gêne à voir la Cour de cassation découvrir, de façon générale et
abstraite, des nouveaux devoirs (loyauté, bonne foi...). L'immensité de leur étendue donne le vertige à quiconque
tente d'en déterminer les limites. Aussi, certains auteurs, sans rejeter le solidarisme, appellent la Cour de cassation
à éviter la généralisation et à se plier à une méthode casuistique. « En généralisant à l'excès ses décisions, la Cour
de cassation en obscurcit la clarté ; en se délectant de principes, elle multiplie les exceptions. A n'en pas douter, les
règles et principes généraux ne doivent pas être bannis du droit, ne serait-ce parce qu'ils permettent une économie
de moyens et de temps. Mais il ne faut pas qu'ils deviennent, par une économie de réflexion, des dogmes ou des
espèces de formules magiques dont l'hermétisme dissimule la vacuité ». On peut penser que le recours à la
fraternité est abusif et utopique. Cela ne signifie pas pour autant qu'il faille laisser impunis les agissements
constitutifs de manquements à la bonne foi. Le passage doctrinal suivant est un juste équilibre : « Plutôt que de se
bercer d'illusions en espérant, ou en tentant d'imposer, que les contractants se traitent comme des frères, mieux
vaut tenir compte de cette réalité brutale qu'ils n'en sont pas et n'en seront jamais ; chacun essayant de
manoeuvrer au mieux pour défendre ses intérêts et maximiser son avantage. Le plus souvent, les contractants ne
sont pas dans un rapport d'amour, vision qui relève de l'angélisme contractuel, mais dans un rapport de force. Ni
ennemis, ni frères, ils s'inscrivent dans une « coopération antagoniste ». L'important n'est d'ailleurs pas qu'ils
s'aiment mais que les intérêts égoïstes de l'un d'entre eux ne provoquent pas une injustice aux dépens de l'autre.
Pour ce faire, nul besoin de sentimentalisme. C'est en prenant conscience que le contrat est un lien conflictuel, et
non un lien fraternel, que l'on pourra efficacement concevoir des moyens juridiques pour protéger certaines parties
vulnérables sans toutefois scléroser le dynamisme économique... La fraternité contractuelle est certainement le
produit d'une exaltation abusive, mais il faut se garder de conclure à l'inanité du devoir de loyauté, de l'obligation
de collaboration, d'information ou encore de la préservation de l'équilibre contractuel. Il n'est pas utopique d'exiger
des contractants qu'ils se comportent loyalement, qu'ils s'informent en toute bonne foi, collaborent à la réalisation
de l'objet contractuel et ne commettent pas d'abus de puissance économique »
c) Tentative de synthèse
- Synthèse jurisprudentielle ? La Cour de cassation a rendu un arrêt de synthèse, à destination des juges, pour fixer
les limites de leur intervention en application de l'article 1134 al. 3 ancien C. civ. En l'espèce, des actionnaires
avaient cédé leurs parts au PDG d'une société. Dans la convention, il était stipulé qu'un complément de prix serait
versé si certaines conditions étaient remplies et que les cédants garantissaient le cessionnaire contre toute
augmentation du passif résultant d'événements à caractère fiscal dont le fait générateur serait antérieur à la
cession. Les cédants ont demandé le versement du prix complémentaire et le cessionnaire avait
reconventionnellement demandé la mise en jeu de la clause de garantie de passif. La Cour d'appel avait débouté le
cessionnaire aux motifs qu'il avait, en sa qualité de dirigeant, exposé la société à un risque fiscal et qu'il ne pouvait
donc, sans manquer à sa bonne foi, se prétendre créancier des cédants. Cette décision est cassée, au visa des
alinéas 1 et 3 de l'article 1134 : « En statuant ainsi, alors que si la règle selon laquelle les conventions doivent être
exécutées de bonne foi permet au juge de sanctionner l'usage déloyal d'une prérogative contractuelle, elle ne
l'autorise pas à porter atteinte à la substance même des droits et obligations légalement convenus entre les parties,
la cour d'appel a violé, par fausse application, le second texte et par refus d'application, le premier ». La Cour de
cassation instaure donc une primauté entre les alinéas 1 et 3 du texte. En l'espèce, le contrat devait donc
s'appliquer et le juge ne pouvait pas, en se fondant sur la mauvaise foi du cessionnaire, « porter atteinte à la
substance des droits et obligations convenus ». La Cour adopte ici la présentation faite par les Pr. Malaurie, Aynès et
Stoffel-Munck selon laquelle la mauvaise foi est sanctionnée en elle-même, sans pour autant que l'on puisse
toucher aux obligations nées du contrat. En dépit de la mauvaise foi du créancier, force doit donc rester à la force
obligatoire du contrat : il recevra ce qui était prévu par le contrat, donc la garantie du passif fiscal. On mesure donc
que la bonne foi s'applique au comportement contractuel , non à l'échange des prestations ; qu'elle conduit à une
sanction, non à la modification du droit à la prestation promise.

Ces décisions appellent l'érection d'un régime des clauses de pouvoir ou des droits potestatifs dans le contrat. De
manière plus précise, on doit se demander si, chaque fois qu'une clause confère une prérogative à un contractant,
son usage doit être motivé, justifié...
- Remise en cause. Un arrêt postérieur indique qu'un bailleur n'avait pas répondu aux demandes de ses locataires
de leur facturer les charges locatives et les avait assignés en paiement. La Cour d'appel avait droit à la demande du
propriétaire et avait condamné les locataires à payer les sommes dues, mais elle avait retenu que le propriétaire
avait commis une faute, justifiant l'octroi de dommages et intérêts aux locataires, d'un montant identique à la
somme réclamée. Le pourvoi faisait valoir que le propriétaire n'était pas de mauvaise foi et que le juge ne pouvait
pas porter atteinte à la substance même des droits et obligations légalement convenus par les parties. La Cour
rejette le pourvoi et l'on s'aperçoit donc que l'exécution du contrat (le paiement des charges) sera neutralisé par
l'allocation de dommages et intérêts au débiteur. Cet arrêt a été critiqué pour l'incohérence de la politique
jurisprudentielle à laquelle il conduit : d'un côté, la Cour de cassation maintient l'interdiction faite au juge de porter
atteinte à la substance des droits et obligations des parties, et, d'un autre côté, elle n'effectue qu'un contrôle très
faible du montant des dommages et intérêts, alors que ceux-ci peuvent aboutir au résultat que l'on souhaitait
éviter : la neutralisation de la force obligatoire du contrat.
De même, une autre décision a montré combien la distinction entre prérogative et substance du contrat était
délicate à definir. Une société met fin à un contrat d'approvisionnement et, pendant le préavis, réduit ses
commandes. Elle avait été condamnée par la Cour d'appel. Dans son pourvoi, la société reprochait au juge, alors
que le contrat ne comportait aucune clause de commandes minium, d'avoir modifié la substance des droits et
obligations légalement convenues entre les parties. La Cour considère que le pouvoir accordé à l'acheteur de fixer
unilatéralement, en exécution du contrat cadre, la quantité de produits que le fournisseur est tenu de lui livrer
pour chaque commande, est une prérogative contractuelle, qui doit être exercée de bonne foi. Elle relève que «
l'arrêt retient que, même si les parties n'ont pas convenu de volumes fixes de commandes et s'il incombait à la
Seppa d'adapter sa production aux besoins de la société Ovalis, ces circonstances n'impliquaient pas que la Seppa
puisse se voir imposer unilatéralement et de façon brutale une remise en cause de l'équilibre du contrat »; «
qu'ayant relevé que, le préavis ayant commencé le 26 janvier 2011, la société Ovalis avait passé des commandes en
février mais non en mars et, pour toute la durée du préavis, avait limité ses commandes, les réduisant ainsi, sans
motif valable,l'arrêt retient que la société Ovalis a ainsi privé la Seppa de la possibilité de réorienter la production
qu'elle avait spécialement organisée par des contrats d'intégration signés avec des éleveurs ; qu'en l'état de ces
motifs, abstraction faite de tous autres surabondants, d'où il ressort que la société Ovalis n'a pas exécuté le contrat
de bonne foi au cours du préavis, la cour d'appel a retenu que cette société avait engagé sa responsabilité
contractuelle envers la Seppa ». On peut être dubitatif quant à l'usage ici fait de la bonne foi.
2. L'admission de l'imprévision
L'article 1195 du Code civil est entièrement nouveau. Il concerne l'imprévision : lorsqu'un contrat est devenu, du
fait de la modification de l'environnement économique, déséquilibré pour une partie, le juge peutil le modifier
pour tenir compte des difficultés d'exécution ? On se souvient que l'article 1168 vise le défaut d'équivalence « au
moment de la formation du contrat ». L'article 1195 apporte la solution lorsque le défaut d'équivalence se produit
en cours d'exécution du contrat. Ce texte est le résultat d'une lente évolution qu'il convient de rappeler (a) avant
d'en aborder la portée (b).

a - L'évolution avant la réforme de 2016


- Le principe : Le principe est celui du rejet de la révision pour imprévision : la célèbre affaire du canal de Craponne
(Cass. Civ., 6 mars 1876, Grands arrêts n° 163) a fixé la jurisprudence. En l'espèce, un contrat de 1560 fixait la
redevance due pour pouvoir utiliser l'eau d'un canal sis près d'Arles. La société exploitant le canal demandait un
relèvement de la redevance en raison de la dépréciation de la monnaie et de l'augmentation du coût de la main
d'oeuvre. La Cour d'appel d'Aix avait admis un relèvement de 60 centimes ; son arrêt fut cassé au visa de l'article
1134 : « la règle que consacre l'article 1134 est générale et absolue et régit les contrats dont l'exécution s'étend à
des époques successives de même que ceux de tout autre nature. Dans aucun cas, il n'appartient aux tribunaux,
quelque équitable que puisse leur paraître leur décision, de prendre en considération le temps et les circonstances
pour modifier les conventions des parties et substituer des clauses nouvelles à celles qui ont été librement acceptées
par les contractants ».
- Les tempéraments jurisprudentiels : La jurisprudence a toutefois apporté de subtiles nuances à ce principes.
• La chambre commerciale de la Cour a d'abord admis que le fournisseur doive mettre son distributeur en
mesure de pratiquer des tarifs conformes aux conditions du marché, même s'il a évolué « en privant, en l'absence
de toute force majeure, un distributeur agréé des moyens de pratiquer des prix concurrentiels, une société
pétrolière n'a pas exécuté le contrat de bonne foi et doit dédommager son contractant du préjudice subi » ; «
manque à son obligation de loyauté le mandant qui, informé des difficultés de son agent commercial ne prend pas
des mesures concrètes pour lui permettre de pratiquer des prix concurrentiels » C'est donc dire, nécessairement,
que le contrat doit être adapté si son environnement concurrentiel change.

b - La réforme de 2016
Face à ces évolutions, il était nécessaire de poser une solution générale (i) qui réponde aux enjeux encourus (ii)
i – Faut-il admettre l'imprévision ?
- Arguments contra . Le contrat devenu déséquilibré n'est pas lésionnaire puisque la lésion puise sa source dans la
formation du contrat. Ici, le déséquilibre est né après. De même, il n'y a pas force majeure car si le contrat est
difficile à exécuter, son exécution n'est pas impossible. Dès lors, il doit être exécuté en dépit des difficultés que
l'exécution cause à un contractant. Ce maintien du contrat se justifie par des raisons juridiques (crainte que les
contractants cherchent à se libérer de leurs engagements de mauvaise foi ; crainte que l'arbitraire du juge conduise
à l'insécurité juridique) et par des raisons économiques (admettre la révision dans un cas, c'est prendre le risque
d'une réaction en chaîne : le contractant qui la subit, va la demander pour d'autres contrats et on ne pourra ainsi la
cantonner à un domaine précis).
- Arguments pro. On peut faire valoir la théorie de la cause qui, d'après Capitant, ne doit pas jouer uniquement
lors de la formation du contrat, mais aussi lors de son exécution. On peut encore utiliser la bonne foi dans
l'exécution (arrêt Huard), ou les suites que l'équité impose (C. civ., art. 1135). On peut, toujours, souligner que la
jurisprudence administrative admet la révision du contrat pour imprévision . Enfin on aurait pu sous-entendre à
Pacta sunt servanda, la clause rebus sic stantibus(tant que les circonstances restent les mêmes) prônée au niveau
de la morale par Saint-Thomas d'Aquin.
ii – Que dit le texte ?
- Les conditions de l'imprévision. Elles sont visées par l'alinéa 1 du texte.
• « Un changement de circonstances imprévisible lors de la conclusion du contrat... ». Ainsi le déséquilibre ne sera
pas corrigé si le changement de circonstances était prévisible et que les parties ne l'ont pas envisagé. Par exemple,
un contrat international qui n'envisagerait pas les risques de change serait très criticable !
• « ...rendant l'exécution du contrat excessivement onéreuse... ». L'usage de terme « excessivement » montre que
n'importe quel changement ne pourra pas servir de prétexte à une demande de révision du contrat. Un débat
pourra ainsi naître sur ce point en pratique .
• « ... pour une partie qui n'avait pas accepté d'en assumer le risque ». On retrouve ici l'idée que les parties peuvent
accepter certains risques : elles savent qu'elles opèrent sur un marché très volatile et en acceptent les risques : ce
que l'une gagnera, l'autre le perdra. Ce sont des clauses d'intangibilité par lequelles les parties affirment de ne pas
vouloir renégocier le contrat même s'il devient déséquilibré.
- Les effets de l'imprévision. Que peut faire le juge si le contrat est devenu déséquilibré et que les parties n'arrivent
pas à trouver un accord ? Cette question était l'un des points par lesquels les différents projets de réforme qui
avaient été proposés se distinguaient le plus : le Projet Calala prévoyait que le juge mettait fin au contrat sans
indemnité de part et d'autre (c'est le projet le plus libéral aux conditions qu'il fixe), c'est-à-dire en prononçant
d'éventuels dommages et intérêts ; le projet Terré allait plus loin et admettait que le juge puisse rééquilibrer le
contrat. L'article 1195 institue tout un processus de rééquilibrage du contrat. La partie confrontée à un cas
d'imprévision « peut » demander une renégociation à son partenaire en continuant, en ce cas, à exécuter ses
obligations normalement. Cette mesure a été posée pour éviter qu'un contractant cesse, à bon compte, de
satisfaire à ses obligations.
En cas de refus ou d'échec, l'alinéa 2 prévoit :
1. que les parties peuvent convenir de la résolution selon les modalités qu'elles fixent ou demander, d'un commun
accord, au juge d'adapter le contrat ;
2. qu'à défaut d'accord (pour sur l'adaptation du contrat, sur sa résolution, ou sur le renvoi au juge) le juge peut, à
la demande d'une partie, réviser le contrat ou y mettre fin à la date et aux conditions qu'il fixe. La révision du
contrat se trouve donc admise par la réforme (le projet d'ordonnance n'allait pas aussi loin).On peut songer que la
crainte de cette révision incitera les parties à trouver un accord. On peut également se demander si le juge est
correctement « armé » pour rééquilibrer un contrat devenu déséquilibré. Reste que, en pratique, la mise en oeuvre
de ce texte donnera sans doute lieu à d'épineuses difficultés : si une partie saisit le juge sans avoir préalablement
tenté la négociation, s'agit-il d'une fin de non-recevoir ou d'une exception de procédure (le régime procédural n'est
le même) ? que peut faire le juge s'il n'est saisi par une partie que d'une demande de révision ou que d'une
demande de résolution du contrat ?
De telles incertitudes doivent inciter les contractants à prévoir des clauses de hardship par lesquelles ils peuvent
encadrer les conditions ainsi que les modalités de la révision du contrat.

B - L'effet obligatoire du contrat et le juge


- L'interprétation. Le contrat sera souvent l'objet d'un litige et il devra être analysé par le juge. Dans cette analyse,
le juge devra interpréter le contrat afin de donner un sens au contrat : c'est l'interprétation du contrat
. La finalité de l'interprétation est la recherche de l'intention des parties ; cette recherche ne doit cependant pas
aboutir à une dénaturation du contrat. Si la recherche de la volonté des parties est une question laissée à
l'interprétation souveraine des juges du fond (1), celle de la dénaturation est contrôlée par la cour de cassation (2).
1. La recherche de la volonté des parties
- Les deux écoles d'interprétation. Il existe deux écoles d'interprétation : l'école subjective, issue des théories
de l'autonomie de la volonté, considère qu'il faut rechercher qu'elle a été la volonté des parties. Mais cette
recherche sera souvent vouée à l'échec : comment savoir qu'elle aurait été la volonté des parties lorsque, sur ce
point, elles sont justement restées silencieuses ? N'est-ce pas prêter un talent divinatoire à l'interprète ? On
propose alors une interprétation plus objective : on doit faire appel pour interpréter le contrat aux notions de
bonne foi, d'équité et aux usages des affaires. Alors que pour les classiques, ces notions sont un prolongement de
la volonté des parties qui s'y sont tacitement référé, elles acquièrent pour la doctrine moderne une existence
propre. Plutôt que de rechercher la volonté des parties, on recherchera ce qui est juste.
- Leur complémentarité : Le Code civil renvoie clairement aux deux méthodes d'interprétation. Par exemple,
l'article 1188 alinéa 1 renvoie à la « commune intention des parties » alors que l'article 1191 préconise une solution
objective : il faut préférer l'interprétation qui confère un effet au contrat.
- Les apports de la réforme. La réforme a simplifié et modernisé les textes sur l'interprétation du contrat. Deux
apports sont particulièrement notables D'abord, l'article 1189 appelle à interpréter les clauses les unes par rapport
aux autres, en leur donnant le sens qui respecte la cohérence de l'acte tout entier. Il est par exemple fréquent que
des clauses soient incompatibles l'une avec l'autre (une clause attributive de compétence au Tribunal de commerce
et une clause d'arbitrage). Le juge donnera effet à la clause qui respecte la cohérence de l'acte tout entier... pour
peu qu'il la découvre ! Le même texte invite à interpréter les clauses par rapport à l'opération globale lorsque
plusieurs contrats concourrent à une seule et même opération.
Ensuite, l'article 1190 pose des règles différentes dans le contrat de gré à gré et dans le contrat d'adhésion. Dans le
premier, les clauses s'interprètent « contre le créancier et en faveur du débiteur ». Point n'est donc besoin, en cas
de doute, de rechercher l'intention des parties. Mais il faut être conscient que la règle a des effets pervers car
chaque obligation du contrat aura tantôt un contractant pour créancier, tantôt l'autre. Il faudra donc dentifier
chaque obligation pour savoir en faveur de quelle partie elle doit être interpréter. Dans les seconds, le contrat
s'interprète contre celui qui l'a proposé. Cette règle est inspirée du Code de la consommation où l'article L. 211-1,
qui s'appliquera à compter du 1er octobre 2016, dispose que les clauses « s'interprètent en cas de doute dans le
sens le plus favorable au consommateur.

2. Le contrôle de la dénaturation
- Le principe. L'interprétation du contrat ne doit pas aboutir à sa dénaturation. La Cour de cassation avait déjà
décidé que « lorsque les conventions sont claires et précises, aucune considération d'équité n'autorise le juge
à modifier, sous prétexte de les interpréter, les stipulations qu'elles renferment » . Interpretatio cessat in claris !
Ainsi, le principe est que le contrat s'impose au juge : il en est l'interprète, le serviteur, mais ne saurait en devenir
l'auteur ou le censeur. Cette règle est rappelé par l'article 1192 du Code civil : « on ne peut interpréter les clauses
claires et précises à peine de dénaturation». Ce principe reçoit une double atténuation.
- Les atténuations. Les atténuations sont de deux ordres : d'une part, la Cour de cassation admet très facilement
l'ambiguïté des contrats ; d'autre part, on connaît de nombreuses illustrations d'interprétation créatrice.
• Une ambiguïté fréquente. L'application du principe montre que la Cour de cassation se laisse volontiers
convaincre de l'ambiguïté d'une convention, ouvrant ainsi la voie de l'interprétation du juge. Ainsi, elle a jugé «
qu'une clause était claire et précise lorsqu'elle n'était susceptible d'un seul sens » .. ce qui sera rarement le cas ! En
réalité, la Cour demande aux juges de démontrer que, quoique claire, la clause ne correspond pas à la volonté des
parties.
• Un forçage du contrat. On parle d'interprétation créatrice quand le juge ajoute des dispositions que les parties
n'avaient assurément pas évoqué ni auxquelles elles avaient même pensé. Ces ajouts se fondent sur la loi, l'équité
ou les usages (C. civ., art. 1194). On peut illustrer ce « forçage » du contrat par la découverte de l'obligation de
sécurité d'abord dans les contrats de transports puis dans les contrats de prestations de services, puis dans la
vente, ou par l'obligation d'information. Un tel interventionnisme judiciaire fait que l'on se demande aujourd'hui ce
qu'il reste de l'intangibilité des conventions. On s'aperçoit par là que le juge se sert souvent de son pouvoir
d'interprétation pour modifier le contrat.

§2 : L'effet translatif
- Un effet légal du contrat. Les articles 1196 et suivants ne concernent que les contrats qui ont pour effet de
transférer la propriété. Avant la réforme, le Code civil distinguait les obligations de donner (i-e de transférer la
propriété), de faire et de ne pas faire. Cette classification disparaît et le transfert de propriété est désormais
analysé comme un effet légal du contrat. En d'autres termes, le transfert de propriété ne procède plus d'une
obligation, mais d'un effet que la loi attache à l'accord des parties. Les articles visent le moment du transfert de
propriété (A), ses effets (B), ainsi que les différents conflits qui peuvent en résulter (C).

A - Le moment du transfert de propriété


- Le principe. Le principe est posé par l'article 1196 al. 1 : « Dans les contrats ayant pour objet l'aliénation de la
propriété ou la cession d'un autre droit, le transfert s'opère lors de la conclusion du contrat ». Cette règle pose le
principe du consensualisme. L'expression « conclusion du contrat » est cependant ambiguë puisque, en certaines
hypothèses, le contrat devra respecter une condition de forme. On pourrait donc penser que le texte ne traduit pas
réellement le consensualisme mais préserve également le formalisme. Le rapport remis au Président de la
République précise cependant le nouvel article 1196 consacre bien le principe selon lequel le transfert s'opère par
le seul échange des consentements des parties caractérisant la conclusion du contrat sans aucune exigence de
forme. L'avenir dira quelle interprétation sera confortée par la jurisprudence.
- Les exceptions. Le deuxième alinéa indique que le transfert de la propriété peut être différé soit par la volonté
des parties, la nature des choses ou par l'effet de la loi.
• « La volonté des parties » reposera le plus souvent sur une clause de réserve de propriété, situation très
fréquente en pratique dans les contrats de vente. Par cette clause, le vendeur se garantit en cas de défaut de
paiement total ou partiel de l'acheteur, restant propriétaire du bien jusqu'à complet désintéressement.
• « La nature des choses » concerne notamment les hypothèses où le contrat porte sur une chose de genre dont la
propriété ne sera transférée qu'à compter de l'individualisation du bien.
• « L'effet de la loi » peut viser certains contrats comme la vente à terme de l'article 1601-2 du code civil.
Ce dernier texte dispose en effet que « la vente à terme est le contrat par lequel le vendeur s'engage à livrer
l'immeuble à son achèvement, l'acheteur s'engage à en prendre livraison et à en payer le prix à la date de livraison.
Le transfert de propriété s'opère de plein droit par la constatation par acte authentique de l'achèvement de
l'immeuble ; il produit ses effets rétroactivement au jour de la vente ».

B - Les effets du transfert de propriété


- Transfert des risques. Le 3ème alinéa de l'article 1196 pose que le transfert de propriété emporte le transfert des
risques de la chose. C'est la règle res perit domino (la chose périt pour le propriétaire). Il en résulte que le nouveau
propriétaire supporte la perte de la chose dès que les parties ont échangé leurs consentements. La règle souffre
cependant exception si le débiteur de l'obligation de délivrer (le vendeur) est mis en demeure par l'acquéreur. Dans
ce cas, il supporte à nouveau les risques de la chose conformément au nouvel article 1344-2 (« La mise en demeure
de délivrer une chose met les risques à la charge du débiteur, s'ils n'y sont déjà ». Même si le nouveau texte ne
l'indique pas, il est également envisageable de déconnecter transfert de propriété et transfert des risques : il est en
effet très fréquent que le vendeur sous réserve de propriété transfère les risques à l'acheteur dès la délivrance de
la chose.

C - Les conflits entre acquéreurs successifs.


- Conflit entre acquéreurs de biens meubles. Le premier alinéa de l'article 1198 pose que lorsque deux acquéreurs
successifs d'un même meuble corporel tiennent leur droit d'une même personne, celui qui en a pris possession en
premier est préféré même si son droit est postérieur, sous réserve toutefois qu'il soit de bonne foi. Il y a là aussi un
rappel de la règle bien connue posée par l'article 2276, alinéa 1er selon lequel en fait de meuble la possession vaut
titre.
- Conflit entre acquéreurs de biens immeubles. Le second alinéa de l'article 1198 est nouveau. Il pose la même
règle en remplaçant l'entrée en possession par la publication du titre au fichier immobilier. Ce nouveau texte sera
très utile en pratique. La Cour de cassation avait en effet développé une jurisprudence où elle s'arrêtait à l'effet
objectif de la publicité foncière et ne tenait aucun compte de l'éventuelle mauvaise foi du publiant. Ainsi, en cas de
conflit entre acquéreurs d'un même immeuble tenant leurs droits d'un même auteur, devait être déclaré
propriétaire effectif celui qui a publié en premier l'acte translatif à son profit, nonobstant son éventuelle mauvaise
foi, c'est-à-dire sa connaissance que le bien avait déjà été vendu à une autre personne. La première chambre civile
de la Cour de cassation était allée encore plus loin en jugeant que ne commettait pas de faute le notaire chargé
d'instrumenter un acte de vente portant sur un bien immobilier dont il savait qu'il faisait l'objet d'une promesse
synallagmatique de vente conclue antérieurement. Le notaire se trouvait donc dans une position intenable vis-à-vis
de l'acquéreur injustement évincé. Le nouvel article 1198, alinéa 2, met fin à ce courant jurisprudentiel et rétablit
la condition de bonne foi du tiers acquéreur. Celle-ci étant présumée, il appartiendra à l'acquéreur primé par la
publication de l'acte de vente au profit d'un autre que lui, de prouver la mauvaise foi de ce dernier.

Section 2 : La durée du contrat


Les articles 1210 et suivants sont nouveaux. Le Code civil ne comprenait aucune disposition relative à la
durée, avant la réforme de 2016. Ce vide est désormais comblé. Les articles posent un principe d'interdiction des
engagements perpétuels (§1) puis distinguent entre les contrats à durée indéterminée et les contrats à durée
déterminée (§2).
§1 : La prohibition des engagements perpétuels
- Des manifestations spéciales. Il existe dans le Code civil différents textes révélant une frilosité à l'encontre des
engagements dont un contractant ne pourrait pas se démettre. Ainsi, l'article 1780 du Code civil précise qu'on ne
peut engager ses services qu'à temps ou pour une entreprise déterminée ; l'article 1838 dispose que la durée de la
société ne peut excéder 99 ans. De même, en jurisprudence, la Cour de cassation sanctionne les clauses des baux
ou des mandats qui conduisent à engager une partie pour une durée indéfinie, sans faculté de résiliation, à propos
d'un bail consenti à une société, pour 99 ans avec faculté pour celle-ci de le proroger ou d'y mettre fin par
anticipation. Ce sont donc des articles régissant des contrats spéciaux qui prohibaient les engagements dits «
perpétuels ».
- Une « constitutionnalisation ». Le Conseil constitutionnel a par ailleurs reconnu que la liberté qui découle de
l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen justifie qu'un contrat de droit privé à durée
indéterminée puisse être rompu unilatéralement par l'une ou l'autre des parties, l'information du cocontractant,
ainsi que la réparation du préjudice éventuel résultant des conditions de la rupture, devant toutefois être
garanties .
- Une consécration dans la réforme. Consacrant ces solutions, la réforme de 2016 introduit un principe général
d'interdiction des engagements perpétuels qui s'applique aux matières qui ne comportaient pas de dispositions
particulières. Et dans ce cadre, il n'est fait aucune distinction selon la prestation au contrat, la durée convenue
(quel sens donner à « perpétuel » ? Les juges devraient conserver leur pourvoir souverain d'appréciation) ou les
parties. En droit commun, la sanction de cet engagement perpétuel prohibé n'est pas la nullité, prévue pourtant
par certaines dispositions (ex. : mandat de l'agent immobilier, L. no70-9, 2 janv. 1970, art. 7, al. 1er), mais la
possibilité de résoudre le contrat comme un contrat à durée indéterminée, c'est-à-dire en ramenant les effets d'un
engagement perpétuel à ceux d'un tel contrat. Chacune des parties peut donc mettre fin unilatéralement au
contrat en cause, moyennant le respect d'un délai de préavis raisonnable.

§2 : La distinction entre les contrats à durée indéterminée et les contrats à durée déterminée
- Summa diviso . Les articles 1211 et suivants posent une distinction très classique entre les contrats à durée
indéterminée (A) et les contrats à durée déterminée (B).

A - Les contrats à durée indéterminée


- Le principe d'une résiliation unilatérale. Les contrats à durée indéterminée sont ceux qui ne sont affectés d'aucun
terme extinctif. Ces contrats peuvent s'éteindre par le mutuus dissensus (c'est-à-dire l'accord des parties) ou par
une résiliation unilatérale. Ce dernier mode de rupture est de loin le plus intéressant. L'article 1211 dispose à cet
effet : « lorsque le contrat est conclu pour une durée indéterminée, chaque partie peut y mettre fin à tout moment,
sous réserve de respecter de délai de préavis contractuellement prévu ou, à défaut, un délai raisonnable ».
Cette règle est une transcription de la jurisprudence. Elle avait en effet admis que, sauf indication contraire du
législateur, la rupture pouvait se faire par simple manifestation unilatérale de volonté et sans aucune formalité
particulière... mais sous réserve de ne pas abuser de ce droit . Abuse ainsi du droit de mettre fin au contrat celui
qui cherche à nuire à son contractant, celui qui ne respecte pas un préavis raisonnable. Cependant, le respect d'un
préavis ne met pas forcement à l'abri le contractant qui met fin au contrat.
- Les interrogations. De nombreuses questions restent cependant posées par le texte :
• Est-il nécessaire de motiver la rupture ? La faculté de rompre le contrat est une prérogative unilatérale. Certains
auteurs proposent de tempérer ces prérogatives par l'obligation qu'aurait celui qui l'exerce de motiver sa décision.
Ainsi, celui qui rompt le contrat, celui qui veut le modifier, celui qui veut ne pas le renouveler... aurait à motiver sa
décision. Le droit positif considère qu'une telle obligation de motiver sa décision serait contraire à la liberté
contractuelle et au droit de chacun de ne pas renouveler ou de mettre un terme au contrat à durée indéterminée.
Dans une autre espèce, une commune avait mis à la disposition de différents syndicats un local. En se fondant sur
l'article 1875 du Code civil, elle en réclamait la restitution. Les syndicats faisaient valoir que leur mission de service
public, reconnue par la Constitution et la CEDH, imposait à la Commune de motiver sa décision de rompre le
contrat et de leur fournir un nouveau local. La Cour juge que « le prêteur peut mettre fin à tout moment » et que
« la mission d'intérêt général ne crée aucune obligation pour le prêteur » . Certains arrêts annoncent peut-être une
évolution : il a ainsi été jugé que le contractant qui rompait le contrat en allégant un faux motif engageait sa
responsabilité. La solution est paradoxale si l'on considère que le motif est indifférent : peu importe qu'il soit vrai
ou faux !
• Est-il concevable de se dispenser de préavis ? C'est la jurisprudence qui décidera si la gravité de la faute permet
de s'affranchir d'un préavis (voir sur la résolution unilatérale du contrat). Mais lorsque la résiliation est prononcée
indépendamment de toute faute, il faudra respecter un préavis.
• Comment fixer la durée du préavis ? Il existe deux méthodes de fixation. La première est arithmétique et tient
compte de la durée de la relation : plus le contrat aura été long, plus le préavis devra l'être. La seconde est
téléologique : le préavis doit permettre au contractant qui subit la rupture de trouver des solutions alternatives au
contrat.
• Comment sanctionner une rupture abusive ? Il n'est rien dit des conséquences d'une rupture brutale du contrat
alors que, dans le projet d'ordonnance, il était précisé que la responsabilité du contractant ne pouvait être engagée
qu'en cas d'abus, notion plus large que la rupture brutale. Le non-respect d'un délai raisonnable (qu'il soit ou non
contractuellement prévu) doit être sanctionné : par des dommages et intérêts ? par le maintien du contrat ? Le
rapport remis au Président de la République précise que,dans le silence du texte, les règles de la responsabilité
civile de droit commun trouveront à s'appliquer en cas de faute commise par le cocontractant. Le nouvel article
1240 du code – reprenant à l'identique l'ancien article 1382 – s'appliquera : devra être faite la preuve de la faute
(délai trop court, mauvaise information), du préjudice et du lien de causalité et le principe de la réparation
intégrale du préjudice limitera le montant des dommages et intérêts.

B - Les contrats à durée déterminée


- Le texte. Les contrats à durée déterminée sont ceux qui sont affectés, par la volonté des parties, d'un terme
extinctif . L'article 1212 dispose que « lorsque le contrat est conclu pour une durée déterminée, chaque partie doit
l'exécuter jusqu'à son terme. Nul ne peut exiger le renouvellement du contrat ». Le texte pose donc une obligation
d'exécuter le contrat (1) ; il précise aussi les effets de l'arrivée du terme (2).
1. L'obligation d'exécuter le contrat jusqu'à son terme.
- Portée du principe. A la différence du contrat à durée à indéterminée qui peut être rompu à tout moment, le
contrat à durée déterminée doit être, sauf hypothèse d'une faute, exécuté jusqu'à son terme. Par exemple, si un
jeune conducteur s'engage à prendre des leçons pendant six mois à raison de deux leçons de conduite par
semaine, il ne peut mettre fin au contrat.
- Nature de la sanction en cas de rupture anticipée. Mais quelle serait la sanction si un contractant rompait un
contrat de manière anticipée ? En affirmant que le contrat ne peut être rompu avant son échéance, une réponse
consisterait à penser que la sanction la plus naturelle serait l'exécution forcée du contrat, c'est-àdire le paiement
des prestations jusqu'au terme convenu. La Cour de cassation a pourtant jugé que la rupture fautive du contrat par
anticipation « n'ouvre droit qu'à l'allocation au contractant de dommages et intérêts, même si leur montant peut-
être forfaitairement fixé par une clause pénale à celui de la fraction du prix restant à courir jusqu'au terme du
contrat » . La Cour de cassation pose donc le principe que la sanction ne réside pas dans le paiement des sommes
dues jusqu'au terme du contrat mais dans des dommages et intérêts. Il importe pourtant de relever que le
contractant qui se plaignait de la rupture n'offrait pas lui-même d'exécuter ses obligations. L'eût-il fait, la sanction
de l'exécution forcée aurait été concevable. Elle incite aussi les parties à stipuler des clauses de sanction qui
prévoiraient le versement, à titre de sanction, des sommes restant dues jusqu'au terme du contrat.
- Possibilité d'aménagement contractuel ? Est-il possible, dans un contrat à durée déterminée, de prévoir une
clause autorisant la rupture sans préavis ni indemnité ? Une telle stipulation est contraire à la nature du contrat qui
implique que le contrat soit conduit jusqu'à son terme et ne puisse pas être résilié, sauf faute d'une partie.
Pourtant, on ne voit pas pourquoi, si telle fut la volonté des parties, on muselerait cette clause. La Cour a donc
appliqué une clause telle en jugeant : « ayant fait ressortir que la volonté des parties consistait à autoriser chacune
d'elles à rompre le contrat sans préavis ni indemnité..., la Cour d'appel a légalement justifié sa décision de
n'accorder aucune indemnité pour une rupture prenant effet le jour de la réception de la lettre »

2. Les effets de l'arrivée du terme.


- Plan. A l'arrivée du terme, « nul ne peut exiger le renouvellement du contrat » (a). Les parties peuvent cependant
aménager les effets de l'arrivée du terme (b).

a) Le contentieux du renouvellement
- Contentieux du renouvellement. Le renouvellement des contrats donne lieu à un contentieux nourri : parfois,
les parties usent abusivement des renouvellements. Ainsi, les employeurs recourent souvent à une succession des
contrats à durée déterminée pour échapper au régime du licenciement qui ne concerne que les contrats à durée
indéterminée. Les juges ont alors tendance à requalifier les successions de contrats à durée déterminée en contrat
à durée indéterminée. Parfois encore, une partie (par exemple un concessionnaire automobile) désire continuer le
contrat et l'autre (le fabriquant d'automobiles) souhaite y mettre fin dès l'arrivée du terme. Le principe est que le
terme entraîne extinction du contrat. Ce principe est tempéré par l'abus : ainsi, le fabriquant qui a entretenu son
partenaire dans l'illusion que le contrat serait renouvelé, celui qui lui a imposé des investissements ruineux peu de
temps avant le terme .
b) Les aménagements contractuels de l'arrivée du terme
- Plan. Les articles 1213 et suivants distinguent entre trois modes de prolongation du contrat : la prorogation, le
renouvellement, et la reconduction.
- La prorogation désigne l'hypothèse dans laquelle les contractants décident, avant l'arrivée du terme, de prolonger
le contrat. Par exemple, le contrat devait s'achever au 31 décembre ; dès le 15 décembre, les parties conviennent
de repousser son terme au 1er février. La prorogation « étire » donc le contrat dans le temps : c'est le même
contrat qui a une durée plus longue que celle initialement prévue. On en déduit d'importantes conséquences
pratiques :
• Si une loi entre en vigueur entre la date de conclusion de contrat et le terme initialement convenu, elle ne
s'appliquera pas à la phase prorogée du contrat. En effet, la règle est que la loi nouvelle ne s'applique pas aux effets
des contrats en cours, sauf si elle est d'ordre public.
• Si une information précontractuelle était exigée par la loi, elle n'aura pas vocation à s'appliquer car il ne s'agit pas
d'un nouveau contrat : c'est le même contrat qui continue, donc, point n'est besoin d'information pré-contractuelle

- Le renouvellement désigne l'hypothèse où la loi ou une clause ont aménagé la continuation de la relation
contractuelle. Par exemple, la législation sur les baux encadre les modes de renouvellement des contrats. De
même, il est fréquent que des clauses de contrats prévoient que « faute d'avoir été dénoncé par LRAR trois mois au
moins avant son troisième anniversaire, le présent contrat sera renouvelé pour une période identique ». L'article
1214 dispose alors que « le renouvellement donne naissance à un nouveau contrat dont le contenu est identique au
précédent mais dont la durée est indéterminée ». Les effets du renouvellement sont donc triples :
• Il s'agit d'abord d'un nouveau contrat : c'est donc un second contrat de bail qui va succéder au premier. La
conséquence pratique de cette succession de contrats tient aux accessoires (contrats de cautionnement) qui
affectaient le premier contrat. Faute de stipulation contractuelle, ils ne garantissent pas l'exécution du second
contrat. Par ailleurs, puisqu'il s'agit d'un nouveau contrat, la loi applicable sera celle en vigueur au jour du
renouvellement.
Enfin si une information pré-contractuelle était due, il faudra la délivrer à nouveau puisque le contrat renouvelé est
un nouveau contrat, différent du précédent.
• Il s'agit ensuite d'un contrat à durée indéterminée : c'est donc dire que chaque partie pourra y mettre fin à sa
guise dans les conditions de l'article 1211. Cette solution est faite pour protéger les parties et éviter qu'elles ne se
retrouvent liées par des successions de contrats à durée déterminée auxquels elles aurient oublié de mettre fin. La
règle n'étant pas d'ordre public, rien n'interdit cependant aux parties de prévoir que le contrat renouvelé sera à
durée déterminée. C'est le cas de nombreux contrats de consommation. La discrétion de ce procédé prend souvent
par surprise les consommateurs en les enfermant dans les termes d'un nouveau contrat (les clauses prévoient que,
à défaut de dénonciation, il se forme un nouveau contrat pour la même durée). La loi du 28 janvier 2005 tendant à
conforter la confiance et la protection du consommateur prévoit certains garde-fous. Désormais, l'article L. 215-1
du Code de la consommation prévoit que « le professionnel prestataire de services informe le consommateur par
écrit, au plus tôt trois mois et au plus tard un mois avant le terme de la période autorisant le rejet de la
reconduction, de la possibilité de ne pas reconduire le contrat qu'il a conclu avec une clause de reconduction tacite
». Pour utile qu'elle soit, il n'est pas certain que cette protection soit sans faille .
• Il s'agit enfin d'un contrat qui contient le même contenu (sauf la durée) que le précédent. Il s'agit ici d'un discret
revirement, ou éclaircissement de jurisprudence. Un arrêt du 15 novembre 2005 avait en effet précisé les effets de
la reconduction : « sauf disposition ou volonté contraire, la tacite reconduction d'un contrat à durée déterminée,
dont le terme extinctif a produit ses effets, donne naissance à un nouveau contrat, de durée indéterminée, et dont
les autres éléments ne sont pas nécessairement identiques ». C'était la dernière proposition qui était la plus
novatrice. Cette solution était cependant critiquée car le tacite renouvellement repose sur la volonté présumée des
contractants de continuer leurs relations, aux mêmes conditions, que le contrat précédent. A quoi cela sert-il de
passer par la reconduction pour aboutir à un contrat qui n'est pas « nécessairement identique » au précédent ? La
solution avait d'ailleurs été considérablement atténuée puisque la Cour de cassation avait jugé que la continuation
d'un contrat au-delà de son terme avait donné naissance à un nouveau contrat qui avait le même contenu que le
précédent.

- La reconduction désigne l'hypothèse où, alors que rien n'est prévu par la loi ou le contrat, les contractants
continuent d'exécuter le contrat alors que son terme est pourtant dépassé.
La reconduction produit les mêmes effets que le renouvellement.