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Français

Chapitre 1 : Le roman et la nouvelle au XIXe siècle réalisme et naturalisme

Les caractéristiques du genre narratif : le roman et la nouvelle

Depuis la fin de l’Antiquité, la théorie littéraire distingue trois grands genres traditionnels : la poésie, le théâtre et le récit.
C’est à ce dernier genre que le roman et la nouvelle appartiennent. Trois critères permettent de différencier le genre
romanesque de la poésie et du théâtre. Le premier est la prose. À la différence du poème et de l’œuvre théâtrale, le
roman et la nouvelle sont écrits en prose, et non en vers. De nombreuses pièces de théâtre étant cependant écrites en
prose, ce critère de différenciation est insuffisant.

Le deuxième critère qui définit le genre romanesque est la présence d’un narrateur. Celui-ci fait du roman et de la
nouvelle la représentation indirecte d’une action, alors qu’au théâtre, les protagonistes représentent directement le
déroulement des événements, par leurs gestes et leurs discours.

La dimension fictionnelle des récits romanesques est le troisième critère de différenciation. Elle permet de distinguer le
roman et la nouvelle d’autres types de textes en prose dans lesquels un narrateur rapporte aussi une suite
d’événements, comme les chroniques, les biographies, les récits journalistiques ou les reportages. Ces types de textes
exposent des événements et des situations réels, qui ont vraiment existé, alors que le roman et la nouvelle sont des
fictions, c’est-à-dire des récits inventés.

Trois critères définissent donc le roman et la nouvelle : ce sont des récits en prose, empruntant la voix d’un narrateur qui
rapporte des situations et des événements inventés, à travers des actions accomplies par des personnages imaginaires.

Dans ce cours, nous étudierons en première partie le récit et la notion de diégèse. En deuxième partie, nous verrons les
éléments descriptifs présents dans les romans et les nouvelles. La troisième partie traitera du schéma narratif, et nous
terminerons par l’examen de la figure du narrateur et des relations qu’il entretient avec les personnages du récit.

Le récit et la notion de diégèse

Au sens le plus général, le récit peut être défini comme la représentation d’une ou plusieurs actions par le langage. En
tant que récits, le roman et la nouvelle exposent des transformations, qui permettent de passer d’une situation initiale à
une situation finale. Ce passage de l’incipit, c’est-à-dire le début du récit, jusqu’à la fin du récit constitue l’intrigue du
roman ou de la nouvelle. Cette intrigue est divisée en épisodes, plus ou moins nombreux et qui s’enchaînent plus ou
moins rapidement, définissant le rythme du récit.

Roman

Le roman est actuellement le genre littéraire le plus publié et le plus lu. C’est un long récit en prose dans lequel des
personnages imaginaires (parfois réels) vivent des aventures. Ces dernières nous sont présentées par un narrateur.

Il existe un grand nombre de sous-genres : le roman réaliste, policier, d’aventures, noir, historique, fantastique,
autobiographique…

Le roman connait son âge d’or au XIXe siècle.

Exemples : Le Père Goriot 1842 Honoré de Balzac, Madame Bovary 1857 Gustave Flaubert, Germinal 1885 Émile Zola,
Le Rouge et le Noir 1830 Henri Beyle dit Stendhal

Nouvelle

La nouvelle est une « sorte de roman très court » selon le Littré, dictionnaire de la langue française.

Il n’y a pas de règle en ce qui concerne la longueur, elle peut varier d’une nouvelle à une autre. Ce récit succinct se
centre généralement autour d’un seul événement, pour rester avec une intrigue simple, le tout avec peu de
personnages. L’autre caractéristique est la dimension fictionnelle : la nouvelle est un récit inventé, dont les actions nous
sont présentées par un narrateur.

Le genre se décline et crée plusieurs sous-genres. Il existe donc des nouvelles réalistes, fantastiques ou encore
poétiques.

Exemples : La Cafetière 1831Théophile Gautier, La Vénus d’Ille 1837 Prosper Mérimée, Le Horla 1886 Guy de
Maupassant, Coup de gigot 1962 Roald Dahl.

L’enchaînement des épisodes comprend des péripéties. On parle de péripétie lorsqu’un épisode vient contredire le
précédent. Par exemple, un mariage se prépare, mais un inconnu apparaît, livre une information compromettante

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concernant le futur époux, et le mariage est annulé. Les péripéties aboutissent au dénouement de l’intrigue, c’est-à-dire
à la fin du récit.

Avec ces caractéristiques, le mot récit est synonyme de diégèse. La diégèse concerne la dimension narrative du roman
ou de la nouvelle. Elle désigne les transformations successives de la situation exposée.

-> En littérature, la diégèse est l’histoire racontée, la relation entre les événements et leur
déroulement.

Dans un roman ou une nouvelle, l’intégralité du texte ne relève pas exclusivement de la diégèse. En effet, celle-ci ne
concerne que la représentation indirecte de l’action, c’est-à-dire le récit tel qu’il est rapporté au lecteur par le narrateur.
Or, très souvent, l’auteur incorpore dans son texte des éléments non diégétiques, autrement dit des parties de l’histoire
qui rompent avec la diégèse au profit de représentations directes, sans l’intermédiaire du narrateur. Les éléments non
diégétiques sont : les discours des personnages ; les dialogues ; les descriptions qui interrompent l’intrigue.

Les éléments descriptifs

La description est un élément très important du roman et de la nouvelle. Dans le genre romanesque, il est en effet rare
de trouver du récit à l’état pur. Un récit s’enrichit presque toujours d’éléments qui ne racontent pas, mais qui apportent
des informations au lecteur, notamment sur le cadre visuel de l’action et sur les personnages. La description se mêle
donc à la narration. Dans les romans du XIXe siècle en particulier, une description peut s’étendre sur plusieurs pages.
On en trouve un exemple dans Le Père Goriot, roman de Balzac publié en 1835. Il débute par la longue description de la
pension Vauquer et le portrait de sa propriétaire.

Honoré de Balzac 1799 - 1850

Statuts : Romancier, Dramaturge, Journaliste, Critique, Essayiste, Imprimeur

Genres : Roman, Théâtre, Critique, Essai

Né en 1799 dans une famille de petite bourgeoisie enrichie de Tours, Honoré Balzac (qui s’attribua la particule plus tard)
connaît l’enfance typique des enfants du XIXe  siècle  : mis en nourrice puis en pension, il fait de brillantes études au
collège de Vendôme (1807-1813).

Il monte ensuite à Paris pour commencer des études de droit et travaille chez plusieurs notaires (1816-1819) sans
grande conviction. En 1819, il s’intéresse à la philosophie et à la littérature, puis se lance dans les affaires en fondant
une maison d’édition et une entreprise de fonderie de caractères. Dans les années 1830, il est introduit par la duchesse
d’Abrantès dans les salons à la mode. Il fait la connaissance de Mme Hanska, une comtesse russe mariée qui l’admire.

En 1836, la Chronique de Paris, journal qu’il avait racheté, est mis en liquidation. Il tente d’échapper à ses créanciers en
voyageant et en utilisant de fausses identités. En 1842, il apprend la mort du comte Hanska et met tout en œuvre pour
épouser Mme  Hanska. Mais sa santé se détériore et il ne parvient pas à rétablir sa situation financière. Il épouse
Mme Hanska en Ukraine et revient avec elle à Paris en 1850 pour y mourir quelques semaines plus tard.

Après avoir écrit une tragédie mal accueillie, Balzac se tourne vers le roman et publie sous divers pseudonymes une
série d’ouvrages répondant aux goûts du temps.

En 1829, Les  Chouans est le premier roman qu’il signe de son nom. Suivent La  Peau  de  chagrin (1831) et
Eugénie  Grandet (1833), qui lancent véritablement sa carrière d’écrivain. En 1833, il invente le principe du retour des
personnages d’un roman à l’autre. Le personnage de Rastignac, qui apparaissait dans La  Peau  de  chagrin, revient
notamment dans Le  Père  Goriot (1835), roman d’éducation mettant en scène la vie privée et parisienne.
Le Lys dans la vallée (1836) et Illusions perdues (1837-1843) consacrent leur auteur en maître du roman réaliste.

Balzac en vient à développer l’idée de constituer une grande fresque de la société française du début du XIXe siècle :
La  Comédie  humaine. En 1847, il dresse un catalogue complet de la Comédie  : 137  romans et près de
4 000 personnages ; 46 ouvrages resteront à l’état d’esquisses.

L’œuvre abondante de Balzac se caractérise par une volonté nouvelle de lucidité et d’explication dans la représentation
de la réalité historique et sociale, qui révolutionne l’art du roman. Son style réaliste, fruit de l’observation de son temps
et de ses contemporains, s’exprime dans les détails de ses multiples descriptions et les fins portraits physiques et
psychologiques des personnages sortis de son imagination.

Bibliographie sélective : Les  Chouans,  1829, La  Peau  de  chagrin,  1831, Le  Père  Goriot,  1835, Splendeurs  et
misères des courtisanes, 1838-1848

«  Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes
instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que
prennent ces deux causes de mort : vouloir et pouvoir. […] Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais savoir laisse
notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. » La Peau de chagrin, 1831

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«  La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette, et son
éducation les avait encore perfectionnées. [...] Tout en elle s’harmoniait, depuis le plus petit geste jusqu’à la tournure
particulière de ses phrases, jusqu’à la manière hypocrite dont elle jetait son regard. Le caractère prédominant de sa
physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la mobilité́ toute française de sa personne. Cette attitude
incessamment changeante avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle paraissait devoir être la plus délicieuse des
maitresses en déposant son corset et l’attirail de sa représentation. En effet, toutes les joies de l’amour existaient en
germe dans la liberté de ses regards expressifs, dans les câlineries de sa voix, dans la grâce de ses paroles. Elle faisait
voir qu’il y avait en elle une noble courtisane, que démentaient vainement les religions de la duchesse. Qui s’asseyait
près d’elle pendant une soirée, la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans qu’elle eut l’air de jouer ni la mélancolie ni
la gaieté. Elle savait être à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle semblait bonne et l’était. Dans
sa situation, rien ne l’obligeait à descendre à la méchanceté […] Mais pour la bien peindre ne faudrait-il pas accumuler
toutes les antithèses féminines ; en un mot, elle était ce qu’elle voulait être ou paraître. » La Duchesse de Langeais, 1834

« Je veux mes filles ! je les ai faites ! elles sont à moi ! […] Si elles ne viennent pas ! répéta le vieillard en sanglotant. Mais
je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage ! La rage me gagne ! En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis
dupe ! elles ne m’aiment pas, elles ne m’ont jamais aimé ! cela est clair ! Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront
pas. Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me faire cette joie. » Le Père Goriot, 1835

« Rastignac, resté seul, fit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux
rives de la Seine où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s’attachèrent presque avidement entre la colonne de
la place Vendôme et le dôme des Invalides ; là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur
cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses : “À nous
deux maintenant !” » Le Père Goriot, 1835

-> Une description est donc la représentation littéraire de ce qui se situe dans l’espace.

Une description se reconnaît à la présence :

• d’éléments visuels : couleurs, formes, volumes ;

• de repères spatiaux comme « au loin », « devant », « à droite » ;

• de qualificatifs et de verbes d’état comme « être », « sembler » ou « avoir l’air ».

Comme la description correspond généralement à une pause dans le récit et qu’elle interrompt la narration, elle est, la
plupart du temps, dans un récit au passé simple, énoncée à l’imparfait.

-> C’est l’une des marques qui permet de reconnaître une pause descriptive.

Quelles sont les fonctions des descriptions d’une nouvelle ou d’un roman  ? Longtemps, la description n’a été
considérée que comme un élément esthétique, destiné à plaire à l’imagination du lecteur en lui représentant de beaux
paysages, ou en brossant des portraits agréables. Mais à partir du XIXe siècle, le roman réaliste confie un rôle beaucoup
plus important à la description. Depuis Balzac en effet, la description peut remplir deux fonctions distinctes :

Roman réaliste

Il présente un cadre, des personnages et une intrigue susceptibles d’appartenir au monde réel, donnant à son lecteur
une impression de réalité et de vérité.

• Une fonction représentative : la description sert à construire un monde, en donnant l’illusion du réel, ce qui est l’un
des principaux objectifs du réalisme ;

• Une fonction métaphorique ou symbolique  : la description suggère l’état moral ou la condition sociale d’un
personnage. La description de l’automne chez les romantiques, est, par exemple, une manière d’exprimer la
mélancolie.

Romantisme - Période 1820-1850

Le romantisme est un mouvement majeur qui s’est manifesté dans toutes les formes d’art au cours des XVIIIe et
XIXe siècles, d’abord en Angleterre et en Allemagne, puis en France et partout en Europe. Il s’oppose au classicisme et,
tout en héritant des Lumières, il rejette son rationalisme.

S’affranchissant des codes en vigueur, les écrivains romantiques prônent la valorisation du «  moi  », l’expression des
sentiments et des passions de l’individu pris dans les tourments de son destin.

S’ancrant en France dans le « mal du siècle », état d’âme d’une génération désenchantée au lendemain de la chute de
l’Empire, le romantisme s’exprime à travers une tonalité lyrique. Les sentiments, l’évasion et le rêve, la nature, l’infini, la
solitude en sont les thèmes privilégiés.

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Œuvres et auteurs : René, François René de Chateaubriand ; Méditations poétiques, Alphonse de Lamartine ; Les
Feuilles d’automne, Victor Hugo ; La Confession d’un enfant du siècle, Alfred de Musset

Le schéma narratif

En mêlant narrations et descriptions, les romans et les nouvelles représentent des suites d’actions, depuis une situation
de départ jusqu’au dénouement final. Par conséquent, tout récit s’inscrit dans une succession temporelle. Or, cette
temporalité se déploie selon un ordre, appelé schéma narratif.

Le schéma narratif se décompose en cinq étapes : la situation initiale, l’élément perturbateur, les péripéties, l’élément de
résolution, et la situation finale.

• La situation initiale correspond au début du récit. Elle expose tous les éléments nécessaires à sa
compréhension. Dans les récits au passé, la situation initiale est le plus souvent à l’imparfait. Ce temps permet
de présenter une situation stable avant le début de l’action, comme dans l’incipit des contes.

Conte, légende, mythe, épopée

Principalement de tradition orale, le conte, la légende, le mythe et l’épopée sont des récits imaginaires qui ont recours
au merveilleux, au surnaturel.

• Le conte regroupe des types très variés (contes merveilleux, facétieux, philosophiques, etc.). À la différence de
la légende et du mythe, il se présente d’emblée comme un récit de fiction rejetant toute vraisemblance.

• La légende prend ancrage dans la réalité, mais les évènements qu’elle raconte, de façon souvent détaillée, sont
transformés par l’éclosion de l’imaginaire.

• Le mythe met en scène des personnages aux caractéristiques surhumaines. Il remplit une fonction de cohésion
sociale en regroupant les croyances d’un peuple sur l’origine du monde.

• L’épopée prend elle aussi ancrage dans la réalité, mais le merveilleux y est très présent. Elle prend souvent la
forme d’un chant ou d’un poème et raconte les exploits d’un héros ou d’un peuple.

Exemples : Iliade 800 av. J.-C. (env.) Homère, Histoire des rois de Bretagne 1135 Geoffroy de Monmouth, Contes de ma
mère l’Oye 1697 Charles Perrault, Contes de l’enfance et du foyer 1812 Jacob et Wilhelm Grimm

Le narrateur et ses relations avec les personnages

Tout récit met en scène des personnages. Parmi eux, il convient de distinguer celui qui, participant ou non à l’action,
raconte les événements  : le narrateur. Dans un roman ou une nouvelle, le narrateur ne doit pas être confondu avec
l’auteur, c’est-à-dire avec l’écrivain, la personne réelle qui signe le livre.

L’un des traits du genre romanesque est de dissocier l’auteur et le narrateur.

Le narrateur peut prendre part à l’intrigue, en être complètement absent ou n’apparaître que par moments. Il peut être
omniscient, ou bien ignorer tout ou partie des pensées des protagonistes et des événements. Le narrateur est donc
tantôt extérieur à l’action, tantôt impliqué comme personnage à part entière, d’où la diversification des points de vue.
Par exemple, dans À la recherche du temps perdu de Marcel  Proust, le narrateur, distinct de l’auteur, est totalement
impliqué comme personnage principal de l’action. Les faits sont rapportés à la première personne du singulier, comme
dans l’incipit du roman :

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

Marcel Proust : 1871 - 1922

Statut : Écrivain

Genres : Roman, Poésie, Nouvelle

Né à Paris, Marcel Proust est le fils d’un grand médecin et professeur en médecine. Asthmatique et d’une sensibilité
maladive, il passe tout de même une enfance heureuse. Il éprouve pour sa mère une adoration sans borne. Il suit ses
études au lycée Condorcet, et obtient une licence de lettres en 1895. Mondain, il fréquente les salons, organise des
dîners chez lui avec ses amis aristocrates, et fréquente les hôtels de Normandie. La fortune de ses parents lui facilite
ainsi la vie. Après la mort de son père en 1903 et celle de sa mère en 1905, Proust trouve refuge dans sa chambre qu’il a
tapissée de liège pour être dans un silence total.

En 1919, Proust obtient le prix  Goncourt et est fait chevalier de la Légion d’honneur. Il meurt d’une bronchite mal
soignée en 1922.

Proust publie en 1896 un recueil de poèmes en prose et de nouvelles, Les Plaisirs et les Jours, mal reçu par la critique.
En 1895, il débute la rédaction d’un roman, laissé inachevé, qui sera publié après la mort sa mort, en 1952, et prendra
pour titre le nom du personnage principal : Jean Santeuil. En 1900, Proust prend la décision de traduire l’œuvre de John
Ruskin.

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Après la mort de ses parents, il débute la rédaction de son œuvre principale, À la recherche du temps perdu. Les sept
tomes seront publiés entre 1913 et 1927 : Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleurs (prix Goncourt),
Le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe, La Prisonnière, Albertine disparue, Le Temps retrouvé.

Bibliographie sélective : Les Plaisirs et les Jours, 1896 ; À la recherche du temps perdu,  1913-1927 ; Pastiches et
Mélanges, 1919, Jean Santeuil, 1952 (posthume)

« Les paradoxes d'aujourd'hui sont les préjugés de demain. » Les Plaisirs et les Jours, 1896

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que
je n’avais pas le temps de me dire : “Je m’endors.” » Du côté de chez Swann, 1913

« Le bonheur est dans l’amour un état anormal. » À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1919

« Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination ! » Albertine disparue, 1923

Les événements et les situations sont vus à travers le regard du narrateur, selon une focalisation interne.

Trois types de focalisation existent :

• La focalisation interne caractérise une histoire racontée à travers ce que sait et voit un personnage, qui peut se
confondre avec le narrateur, comme dans le grand roman de Proust. Dans la focalisation interne, le lecteur partage le
point de vue d’un personnage, et s’identifie à lui ;


• La focalisation externe, les événements sont narrés de façon neutre et objective par un témoin extérieur. L’information
se limite aux apparences, à ce qui est donné à voir extérieurement. Le lecteur ne connaît donc ni les pensées, ni les
sentiments des personnages ;


• La focalisation zéro est, quant à elle, une vision omnisciente. Le narrateur voit et sait tout de l’intrigue qu’il raconte. Il
peut ainsi fournir au lecteur des renseignements et des explications qu’un simple témoin ne pourrait pas donner. Le
narrateur omniscient est également capable de «  lire  » ce qui se passe dans l’esprit des personnages. Il a accès à
leurs pensées, à leurs sentiments et à leurs émotions.

Les différentes focalisations peuvent bien entendu s’entremêler ou se succéder dans une même œuvre. Tout dépend de
l’originalité que l’auteur veut donner à son roman ou sa nouvelle.

Le réalisme : donner l'illusion du vrai

Le réalisme est un courant littéraire et artistique qui apparaît en France dans les années 1850 et qui entend concurrencer
le romantisme, mouvement désormais dépassé par son caractère idéaliste. Ce nouveau courant prône la liberté de
peindre les préoccupations de la vie réelle et contemporaine. Il est le reflet des mutations politiques, sociales et
économiques qui transforment le paysage français du XIXe siècle. Ce cours permettra de voir dans quel contexte exact
intervient le réalisme, qui en sont les écrivains phares et quels en sont les thèmes et les procédés. La portée du
mouvement dans les autres domaines artistiques sera également étudiée ici.

Le contexte politique, économique et social

Le réalisme naît d’un siècle perturbé par les changements politiques et économiques, et d’une rupture avec l’idéalisme
du romantisme.

Réalisme - Période 1848-1890 (env.)

Le réalisme cherche à représenter la réalité telle qu’elle est. Ce courant apparaît d’abord en peinture sous le pinceau des
peintres de l’école de Barbizon (école avec une conception particulière du paysage dont Courbet faisait partie par
exemple).

Selon Champfleury le réalisme est « la reproduction exacte, complète, sincère du milieu social de l’époque où l’on vit ».

Loin de la passion et de la subjectivité des romantiques, les auteurs réalistes cherchent à étudier les hommes dans leurs
milieux sociaux. Ainsi leurs histoires s’inspirent de faits réels et leurs personnages appartiennent généralement à la
classe moyenne ou populaire. Les auteurs réalistes s’intéressent aux scènes et aux mœurs de la vie quotidienne. Les
sujets de prédilection sont donc le travail, les relations conjugales et les affrontements sociaux.

Œuvres et auteurs : Le Rouge et le Noir Henri Beyle dit Stendhal, La Chartreuse de Parme Henri Beyle dit Stendhal,
Madame Bovary Gustave Flaubert

Le XIXe siècle a en effet vu passer pas moins de sept régimes différents, de l’Empire à la IIIe République en passant par
la restauration de la monarchie. La révolution de  1848 achève la monarchie de Louis-Philippe et met en place la
IIe  République qui ne durera que trois ans, bientôt supplantée par le Second  Empire de Napoléon  III. À ces
transformations politiques s’associent le développement des banques, des grands magasins et l’importance croissante
de l’argent. En effet, chacun cherche à s’enrichir après la chute de la monarchie, qui répartissait elle-même l’argent au
sein des classes sociales.

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Un besoin d’égalité se fait sentir. L’industrialisation et le travail des sciences et des techniques crée une nouvelle
catégorie sociale : le prolétariat, soit le monde ouvrier. C’est cette parcelle de population que l’on va retrouver décrite le
plus souvent dans les romans réalistes, ainsi que le monde paysan.

Les écrivains réalistes entendent en effet donner voix aux couches les moins aisées de la population, les plus
revendicatrices de progrès et que pourtant l’on entend alors le moins.

Il faut ajouter que la création du réalisme va de pair avec l’invention de la photographie. En effet, les premiers auteurs
réalistes ont été inspirés par cette nouvelle technique de saisie et de mise en image du réel. Il s’agit alors pour eux de
reproduire le même procédé à l’écrit.

Les principaux auteurs réalistes

Les écrivains du réalisme veulent avant tout faire le tableau de la réalité contemporaine tout en analysant la société et
ses mœurs.

Ils n’entendent pas faire une vulgaire copie du réel mais en donner l’illusion et le représenter au mieux pour faire passer
un message au lecteur. Les réalistes s’opposent en ce sens à toute forme d’embellissement ou d’idéalisation.
Maupassant insiste d’ailleurs sur cette distinction entre copie et illusion :

«  Faire vrai consiste donc à donner l’illusion complète du vrai, suivant la logique ordinaire des faits, et non à les
transcrire servilement dans le pêle-mêle de leur succession. J’en conclus donc que les réalistes de talent devraient
s’appeler plutôt des illusionnistes. » Maupassant, préface de Pierre et Jean, 1888

Guy de Maupassant 1850 - 1893

Statuts : Écrivain, Journaliste

Genres : Roman, Nouvelle

Né en 1850, à Tourville-sur-Arques, Henry René Albert Guy de Maupassant est le fils de Gustave de Maupassant et de
Laure Le Poittevin. Après une enfance en Normandie, il rejoint la capitale où il se lie d’amitié avec les grandes figures
littéraires de l’époque qui deviennent ses mentors, notamment Gustave Flaubert puis Émile Zola. Il mène une vie de
plaisirs, (chasse, sports nautiques, fêtes) ce qui va le conduire à attraper la syphilis, maladie qui va le poursuivre toute sa
vie et le plonger dans la folie.

Sa carrière littéraire s’entend seulement sur une décennie où il écrit uniquement cinq romans mais plus de 300 nouvelles
et contes. Le succès de ses recueils lui apportant la reconnaissance, il multiplie les voyages et les croisières sur le
pourtour de la Méditerranée, fuyant la vie en société qu’il exècre. Il aura plusieurs enfants qu’il ne reconnaîtra pas, fruits
de ses amours sans attaches. Rattrapé par la maladie, hanté par la mort et la solitude, il fréquente assidûment les
centres de cure thermale du sud-est de la France. Dévoré par la folie, il tente de se suicider en janvier 1892 et s'éteindra
après dix-huit mois d’inconscience presque totale, le 6 juillet 1893 à 42 ans.

Rejetant le romantisme, Maupassant est à la recherche du roman « réaliste ». Il cherche à créer un roman « objectif »
bien qu’ayant conscience du fait que l’auteur effectue un choix dans le réel. Après des débuts dans le journalisme, la
décennie de 1880 à 1890 sera sa période la plus féconde.

Il publie sa première nouvelle Boule de suif, en 1880, qui remporte un grand succès et que Flaubert qualifie de « chef-
d'œuvre qui restera ». Son premier recueil de nouvelles La Maison Tellier, en 1881, lui apportera la stabilité financière. Il
produit alors régulièrement romans et nouvelles parmi lesquels on retrouve Une  Vie en 1883, Bel-Ami en 1884 et le
roman que certains considèrent comme le plus abouti, Pierre et Jean, en 1888.

Préférant la sobriété des faits et gestes à l’explication psychologique, son style s’éloigne de celui de ses maîtres et de
ce fait, il privilégie les formats courts. Recherchant la solitude et le calme de la méditation dans sa retraite en
Normandie, son style est teinté de pessimisme, de dépression et de folie comme par exemple dans Le Horla, publié en
1887.

Bibliographie sélective : La Maison Tellier, 1881 ; Une Vie, 1883 ; Bel-Ami, 1885 ; Le Horla, 1887

« La vie est une côte. Tant qu'on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu'on arrive en haut, on
aperçoit tout d'un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on
descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n'arrivent jamais d'ailleurs. Au mien, on n'attend
plus rien… que la mort. » Bel-Ami, 1885

«  J’aime beaucoup les cimetières, moi, ça me repose et me mélancolise  : j’en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons
amis là dedans, de ceux qu’on ne va plus voir ; et j’y vais encore, moi, de temps en temps. »

« Les Tombales » La Maison Tellier, 1881

« “Oh, ma chère, c'est abominable, abominable, ce qui m'arrive. Je n'ai pas dormi de la nuit, mais pas une minute ; tu
entends, pas une minute. Tiens, tâte mon cœur, comme il bat.” Et, prenant la main de son amie, elle la posa sur sa

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poitrine, sur cette ronde et ferme enveloppe du cœur des femmes, qui suffit souvent aux hommes et les empêche de
rien chercher dessous. » Le Horla, 1887

« Le talent provient de l'originalité, qui est une manière spéciale de penser, de voir, de comprendre et de juger. » Pierre et
Jean, 1887

Le précurseur du mouvement réaliste est sans conteste Stendhal, qui dès  1834, déclare dans la préface de Lucien
Leuwen : « un roman doit être un miroir [des] habitudes de la société ». C’est, selon lui, la responsabilité du romancier
que de représenter tous les hommes dans leur quotidien, leurs travers, dans un souci d’authenticité et de franchise.

Stendhal - 1783 - 1842

Statuts : Écrivain, Militaire

Genre : Roman

Henri Beyle est né à Grenoble le 23 janvier 1783 dans une famille bourgeoise. Sa mère meurt alors qu’il n’a que sept ans
et il vit une enfance malheureuse avec un père qu’il déteste. Il obtient le premier prix en 1799 au concours supérieur de
mathématiques à l’École Centrale de Grenoble.

Il part ensuite pour Paris rejoindre son cousin Daru. Grâce à qui, il devient sous-lieutenant du 6e Dragon dans l’armée
d’Italie où il part vivre et s’émerveille du pays. Cependant la vie de l’armée l’ennuie et il rentre finalement à Paris en
1802.

À partir de 1806, il rejoint l’armée de Napoléon et effectue un tour d’Europe. Lorsque Napoléon est destitué en 1814, il
écrit  : «  Je tombais avec Napoléon en avril  1814  » (Vie de Henry Brulard). Puis il repart à Milan où il mène une vie
mondaine. Là, il écrit et prend le pseudonyme de Stendhal en 1817.

En 1821, Stendhal repart de Milan pour Paris où il fréquente les salons et vit en écrivain peu reconnu  : il n’a aucun
succès.

En 1830, Le Rouge et le Noir marque radicalement la carrière de Stendhal. Il repart en Italie car il est nommé consul à
Trieste puis à Civita Vacchia près de Rome.

En 1836, il tombe malade et prend un congé pendant lequel il écrit La Chartreuse de Parme, dont Balzac fera l’éloge. Il
revient à Civita Vacchia en 1839 après s’être absenté pendant trois ans. Mais deux ans plus tard il doit à nouveau quitter
son poste à cause d’une crise d’apoplexie. Il meurt à Paris le 23 mars 1842.

Stendhal surgit dans un contexte en pleine transition entre de mouvements littéraires, du romantisme vers le réalisme.

Les débuts de Stendhal en tant qu’écrivain sont difficiles, il écrit dans un premier temps des ouvrages critiques,
notamment en Italie : en 1814 paraît Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, suivi de Vie de Napoléon en 1816.

L’année suivante, il signe sous le nom de Stendhal son ouvrage Histoire de la peinture en Italie et Rome, Naples et
Florence. De retour à Paris en 1822, il écrit De l’Amour, un essai où il tente d’analyser les débuts amoureux, et qui est un
échec total. En 1823, il publie Vie de Rossini  ; puis en 1825, un pamphlet défendant le romantisme intitulé Racine et
Shakespeare. Son premier roman Armance paraît en 1827 mais n’a aucun succès. En 1829, Stendhal fait paraître
Promenade dans Rome. Cette même année, sa nouvelle Vanina Vanini, est publiée dans La Revue de Paris. En 1830, Le
Rouge et le Noir paraît et s’avère être un grand succès qui le projette vers la notoriété.

En Italie, à Civita Vacchia, Stendhal s’ennuie et écrit de manière prolifique  : il y écrit en 1834 deux roman restés
inachevés, Lucien Leuwen et Lamiel, et en 1835, son autobiographie, Vie de Henry Brulard qui sera publiée bien plus
tard en 1890.

Lors de son congé de trois ans, il écrit en une soixantaine de jours La Chartreuse de Parme qui paraît en 1839 (deux ans
avant sa mort) et qui est le deuxième grand succès de Stendhal.

Bibliographie sélective : Vanina Vanini, 1829 ; Le Rouge et le Noir, 1830 ; La Chartreuse de Parmes, 1839 ; Vie de Henry
Brulard, 1890 (posthume)

« Tiens, monstre, je ne veux rien te devoir, dit Missirilli à Vanina, en lui jetant, autant que ses chaînes le lui permettaient,
les limes et les diamants, et il s’éloigna rapidement. » Vanina Vanini, 1829

«  Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la
fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son
miroir montre la fange, et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore
l’inspecteur des routes qui laisse l’eau croupir et le bourbier se former. » Le Rouge et le Noir, 1830

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« La pensée du privilège avait desséché cette plante toujours si délicate qu'on nomme le bonheur. » La Chartreuse de
Parme, 1839

« J’aime le peuple, je déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants que de vivre avec
le peuple. » Vie de Henry Brulard, 1890 (posthume)

De même, Honoré de Balzac est partisan d’une observation assidue et poussée de la société dans tous ses détails. À
ses yeux les lieux du quotidien revêtent par exemple une dimension littéraire importante car ils reflètent les passions et
l’âme de celui qui y vit. Aussi La Comédie Humaine, son œuvre majeure, est-elle composée de plus d’une centaine de
romans et de nouvelles, tous représentatifs des diverses passions et vices humains, sans artifice ou embellissement.

Flaubert est lui aussi un écrivain du réalisme. On le connaît notamment pour son roman Madame  Bovary qui sera
condamné en 1857 pour son « réalisme grossier et offensant pour la pudeur » selon la citation d’Ernest Pinard, lors du
procès de l’écrivain. Flaubert voulait en réalité faire de son œuvre un tableau des dangers du romantisme du début du
siècle. En effet l’héroïne Emma Bovary a été nourrie par les romans sentimentaux et les idéaux du romantisme durant
toute sa jeunesse. C’est par conséquent pleine de rêves et d’espoirs qu’elle se marie avec Charles Bovary, imaginant
vivre à son tour une histoire digne de ses lectures idéalistes. Mais la routine et l’ennui la rattrapent peu à peu et
précipitent son destin tragique.

Guy de Maupassant a lui aussi théorisé le réalisme, toujours dans la préface de Pierre et Jean, écrit en 1888. Selon lui :

« Le réaliste, s’il est un artiste, cherchera, non pas à nous montrer la photographie banale de la vie, mais à nous donner
la vision plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même. »

Le réalisme, au sens de Maupassant, ne consiste pas en un calque de la réalité mais en une vision avec davantage de
relief et de sens, capable de saisir le lecteur.

Il entend là donner au réel un caractère plus vrai que la vérité. Il illustre ses théories plus particulièrement dans ses
nouvelles où le cadre spatial est inspiré de lieux réels (Normandie, Paris...) et où les personnages font partie d’une
classe sociale précise : le milieu paysan dans Aux Champs, ou la bourgeoisie modeste du couple Loisel dans La Parure.
Il fait le plus souvent preuve d’un réalisme pessimiste, voire cruel, envers ses personnages, victimes de leurs passions et
de leurs travers.

Les thèmes privilégiés par le mouvement réaliste

Les genres réalistes les plus concernés sont sans nul doute le roman et la nouvelle, qui reviennent à l’époque au goût du
jour. Le récit était effectivement considéré jusque-là comme une forme peu noble de la littérature. Elle apparaît pourtant
propice à exprimer au plus près la « reproduction exacte, complète, sincère du milieu social » dont parle Duranty dans
un article paru dans le journal Réalisme en 1856.

Les thèmes du réalisme portent le plus souvent sur la quête de reconnaissance et d’ascension sociale incarnée par
exemple par des personnages comme Georges Duroy dans Bel-Ami de Maupassant, dont la démarche et l’attitude
trahissent une ambition malsaine :

«  […] il avançait brutalement dans la rue pleine de monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se
déranger de sa route. Il inclinait légèrement sur l’oreille son chapeau à haute forme assez défraîchi, et battait le pavé de
son talon. Il avait l’air de toujours défier quelqu’un, les passants, les maisons, la ville entière […] » Maupassant, incipit de
Bel-Ami, 1885

Eugène de  Rastignac, personnage balzacien du Père  Goriot est lui aussi caractérisé par son caractère ambitieux,
comme on peut le lire dans son portrait au début du roman :

«  […] il finit par concevoir la superposition des couches humaines qui composent la société. S’il a commencé par
admirer les voitures au défilé des Champs-Élysées par un beau soleil, il arrive bientôt à les envier. […] Ses illusions
d’enfance, ses idées de province avaient disparu. […] l’avenir incertain de cette nombreuse famille qui reposait sur lui
[…] décupl[a] son désir de parvenir et lui donn[a] soif des distinctions. »

Balzac, Le Père Goriot, 1835

Ces personnages témoignent bien de la rupture d’avec le mouvement romantique, qui, lui, présentait le plus souvent des
jeunes héros aspirant non pas à la réussite sociale mais à de grandes histoires d’amour.

Le réalisme a également pour sujet de prédilection la représentation des classes sociales les plus pauvres, comme le
monde ouvrier et le monde rural.

On retrouve une peinture précise de ce dernier dans les œuvres de George Sand comme La Petite Fadette ou La Mare
au diable, mais aussi dans les nouvelles de Maupassant.

Les intrigues réalistes sont parfois tirées de faits divers. C’est le cas du roman de Stendhal Le Rouge et le Noir et de
Madame Bovary de Flaubert.

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L’influence du milieu sur le protagoniste est également un thème de prédilection réaliste que l’on va retrouver le plus
souvent chez Honoré de Balzac, pour qui le personnage reflète très exactement le milieu dans lequel il évolue et dont il
est dépendant. La pension de la mère Vauquer dans Le Père Goriot renvoie bien à ce principe :

«  Bientôt la veuve se montre, attifée de son bonnet de tulle sous lequel pend un tour de faux cheveux mal mis  ; elle
marche en traînassant ses pantoufles grimacées. Sa face vieillotte, grassouillette, du milieu de laquelle sort un nez à bec
de perroquet  ; ses petites mains potelées, sa personne dodue comme un rat d’église, son corsage trop plein et qui
flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur, où s’est blottie la spéculation et dont madame Vauquer
respire l’air chaudement fétide sans en être écœurée. »

La pension et son hôtesse sont donc presque fondues l’une en l’autre tant la mère Vauquer a construit son
établissement à son image.

Les procédés de l’écriture réaliste

L’écriture réaliste s’appuie particulièrement sur la description précise et documentée des lieux et des personnages du
récit. Elle informe le lecteur mais peut également revêtir une valeur symbolique.

Dans Madame Bovary de Flaubert par exemple, Charles Bovary est représenté au début du roman avec une casquette
informe, symbole de la banalité et de la bassesse qu’il représente aux yeux de sa femme :

«  C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du
chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette
a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois
boudins circulaires  ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin  ;
venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache
compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland.
Elle était neuve ; la visière brillait. »

Le vocabulaire y est aussi très précis et travaillé, selon les milieux dans lesquels se passe l’intrigue. L’écriture par ailleurs
se veut la plus objective possible et emploie donc systématiquement la troisième personne. L’auteur n’émet pas de
jugement direct mais a pour ambition d’exposer simplement sa vision comme le disait Champfleury dans Le Figaro en
1856 : « Le romancier ne juge pas, ne condamne pas, n’absout pas [c’est-à-dire ne pardonne pas]. Il expose les faits. »

Un mouvement qui contamine tous les arts

Le réalisme a une résonance particulière en littérature mais s’étend plus largement à tous les arts.

En peinture par exemple, le réalisme suggère une représentation de la réalité visible et tangible du quotidien. Aussi les
tableaux réalistes représentent-ils le monde rural dans sa banalité comme L’Angélus de Millet ou Les Glaneuses du
même artiste.

Gustave Courbet déclare à l’occasion de l’Exposition Universelle de  1861 à Anvers «  le réalisme est par essence l’art
démocratique » ; autrement dit, la peinture réaliste représente le peuple dans sa diversité et n’est plus réservée à une
élite sociale. Son tableau Un enterrement à Ornans, peint entre 1849 et 1850, défraye alors la chronique pour le réalisme
cru de cette scène d’enterrement, sans référence religieuse, qui met en valeur non pas une élite sociale comme à
l’accoutumée mais toutes les classes de la population sans distinction et sur le même plan.

Édouard Manet, quant à lui, choisit de montrer le réalisme du corps féminin dans sa banalité, sans idéalisation aucune. Il
reprend ainsi la figure de Vénus déjà peinte par Titien, Ingres ou encore Cabanel au cours des siècles et en donne sa
version réaliste, intitulée Olympia et peinte en 1863.

Si l’on compare la Vénus d’Urbin de Titien peinte en 1538 à l’Olympia de Manet on comprend que la Vénus de Manet
n’est qu’un modèle détourné et réaliste de la Vénus d’origine, sublimée et embellie.

Le peintre, à travers la mise en valeur de détails anatomiques ordinaires et un jeu sur les contrastes de lumière, entend
pousser plus loin le caractère provocateur du réalisme, en montrant le corps sans artifice.

Un roman réaliste : Madame Bovary, Gustave Flaubert

Publié en 1857, Madame Bovary fait de Gustave Flaubert l’un des représentants principaux du réalisme au XIXe siècle,
mais aussi le père du roman moderne. En effet, Flaubert s’inspire des romanciers réalistes précédents comme Balzac et
Stendhal, en gardant la même volonté de décrire avec exactitude le caractère des personnages et les milieux dans
lesquels ils évoluent. D’un autre côté, Flaubert renouvelle profondément certains aspects du réalisme tel que défini dans
la première moitié du XIXe siècle, par le choix des thèmes qu’il traite aussi bien que par les procédés littéraires qu’il met
en œuvre dans l’écriture du roman.

Cette double dimension, réaliste et moderne, sera abordée dans ce cours. Après avoir résumé les étapes principales du
récit dans une première partie, nous examinerons les raisons pour lesquelles Madame  Bovary peut être considéré
comme un roman éminemment réaliste. Enfin, nous nous demanderons quels éléments thématiques et stylistiques font
de ce roman une œuvre novatrice.

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Les étapes principales du récit

• Première partie

Composé de trois grandes parties divisées en chapitres, le roman débute par un portrait de Charles Bovary. Absente de
l’incipit, madame Bovary n’apparait qu’au chapitre II, ce qui surprend d’emblée les attentes du lecteur. Charles Bovary
est un collégien «  d’une quinzaine d’années environ  », timide et maladroit. Son accoutrement et son comportement
grotesques suscitent les moqueries de ses camarades. Dès les premières lignes du récit, Charles apparait comme un
antihéros.

Étouffé par l’influence envahissante de sa mère, il entreprend des études de médecine. Ses capacités intellectuelles
limitées ne lui permettent cependant pas d’obtenir son diplôme. Il doit donc se contenter du titre d’officier de santé.
Charles Bovary se plie aux exigences de sa mère, et épouse une riche veuve, vieille et laide, après avoir emménagé à
Tostes, une petite commune normande. Il rencontre alors Emma Rouault à la ferme des Bertaux, où il soigne la jambe
cassée du père Rouault. Charles Bovary n’est pas insensible aux charmes d’Emma, et la mort soudaine de sa première
femme lui permet de multiplier ses visites à la ferme. Il s’éprend de la jeune femme et celle-ci ne le repousse pas, mais
la faiblesse de caractère de Charles Bovary l’empêche de la demander en mariage.

Le père Rouault doit donc prendre l’initiative et accorde à Charles la main de sa fille. Suit une longue et minutieuse
description de la noce, qui se déroule à la ferme des Bertaux. Dès le lendemain, le jeune couple s’installe à Tostes.
Commence alors la médiocre et ennuyeuse vie conjugale, qui mènera Emma  Bovary à sa perte. Contrairement à son
mari, cette dernière n’est pas heureuse. Elle ne peut se satisfaire de cette union paisible, si éloignée de ses rêves
romantiques d’adolescente. Charles aime et admire sa femme, mais il est incapable de combler ses attentes. Sa
conversation est « plate comme un trottoir de rue », il se contente d’un quotidien monotone, il ignore et se désintéresse
complètement des sujets romanesques auxquels rêve Emma, de plus en plus tenaillée par l’ennui.

C’est alors que le couple reçoit une invitation à se rendre au château de La Vaubyessard, où le marquis d’Andervilliers
donne un bal. Cette soirée est pour Emma un émerveillement. Le luxe et le raffinement l’étourdissent, et le vicomte avec
qui elle danse la subjugue. Cette image fugitive du bonheur rend encore plus amères la morosité et les désillusions de
son quotidien. Voyant sa femme dépérir et espérant lui changer les idées, Charles décide de déménager à Yonville, un
gros bourg non loin de Rouen. Au moment de leur départ, Emma est enceinte.

• Deuxième partie

La deuxième partie du roman débute par la description de Yonville, un lieu fictif imaginé par Flaubert. Charles et Emma y
font la connaissance de M. Homais, le pharmacien du bourg, de l’abbé Bournisien et de Léon Dupuis, un jeune clerc de
notaire. Léon  Dupuis et Emma se plaisent immédiatement. Ils parlent de leur ennui, de musique et de littérature, au
cours d’une conversation où se succèdent les clichés romantiques. Puis, la vie terne et sans relief des Bovary se
poursuit à Yonville, jusqu’au terme de la grossesse d’Emma. Elle désire un garçon, mais accouche d’une fille qu’elle
nomme Berthe, un prénom qu’elle a entendu lors du bal au château. Puis, elle place l’enfant en nourrice.

Tiraillée entre son amour grandissant pour Léon et ses devoirs d’épouse et de mère, Emma Bovary repousse finalement
le jeune clerc de notaire, tout en haïssant son mari. Cette insatisfaction et ces dilemmes conduisent Emma à tomber
malade. « Las d’aimer sans résultat », Léon fait ses adieux à Emma et part étudier le droit à Paris. Peu après, celle-ci fait
la connaissance de Rodolphe, un riche gentilhomme fermier, séducteur cynique (c’est-à-dire sans scrupules). Il perçoit
immédiatement la mélancolie et l’insatisfaction d’Emma, et décide d’en profiter. Il parvient aisément à la séduire lors de
l’épisode des comices agricoles, l’un des plus célèbres du roman. Envoûtée par ses déclarations et ses paroles
charmeuses, qui lui rappellent les romans sentimentaux qu’elle affectionne, Emma devient la maîtresse de Rodolphe au
cours d’une promenade dans les bois.

Madame  Bovary a franchi le pas de l’adultère et s’en réjouit  : «  J’ai un amant  ! un amant  !  », s’exclame-t-elle. Mais
l’enthousiasme et l’amour ardent de la jeune femme deviennent vite encombrants aux yeux de Rodolphe, qui finit par lui
témoigner de l’indifférence. Déçue, Emma retrouve un peu d’estime pour son mari. Avec le pharmacien Homais, elle
l’encourage à opérer le pied bot d’Hippolyte, le garçon d’écurie, pensant qu’une telle opération apportera à son mari un
certain prestige dans le milieu médical. Malheureusement, c’est un terrible échec : le pied d’Hippolyte doit être amputé.
Emma méprise Charles plus que jamais, et se tourne à nouveau vers Rodolphe. Elle lui offre des cadeaux qui la mettent
au bord de la ruine. Rodolphe rompt malgré tout définitivement leur relation et une fois de plus, Emma sombre dans la
maladie. Pour la distraire, Charles l’emmène voir un spectacle à Rouen. Là-bas, elle revoit Léon  Dupuis, le clerc de
notaire.

• Troisième partie

Dans la troisième partie du roman, Léon devient très vite l’amant d’Emma. Elle cède à ses avances dans la fameuse
scène du fiacre, scène qui a fait scandale à la parution de l’ouvrage. La jeune femme invente divers stratagèmes pour se
rendre le plus souvent possible à Rouen retrouver Léon. Parallèlement, son besoin de luxe ne cesse de croître, et ses
dépenses deviennent exorbitantes. Elle s’endette très gravement auprès du commerçant Lheureux. Menacée de saisie
et abandonnée de tous, sauf de son mari qui ne se doute toujours de rien, elle pénètre dans l’arrière-boutique du
pharmacien Homais et ingurgite de l’arsenic. Emma Bovary meurt après une longue et douloureuse agonie, décrite dans
les moindres détails. Après avoir trouvé dans les papiers de sa femme les preuves de son infidélité, Charles  Bovary,
désespéré et ruiné, meurt de chagrin, laissant la petite Berthe orpheline.

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Un roman réaliste et moderne

Plusieurs éléments du récit indiquent clairement qu’avec Madame  Bovary, Flaubert veut inscrire son roman dans le
mouvement réaliste. Dans le milieu géographique et social au sein duquel se déroule l’histoire, comme dans les
caractères des personnages, l’auteur cherche à adhérer au plus près à la réalité observable.

• Par un travail de documentation extrêmement fouillé et des descriptions minutieuses, Flaubert poursuit l’objectif
premier de tout roman réaliste : la fidélité au vrai, à ce que sont vraiment les choses et les êtres.

Réalisme - Période - 1848-1890 (env.)

Le réalisme cherche à représenter la réalité telle qu’elle est. Ce courant apparaît d’abord en peinture sous le pinceau des
peintres de l’école de Barbizon (école avec une conception particulière du paysage dont Courbet faisait partie par
exemple).

Selon Champfleury le réalisme est « la reproduction exacte, complète, sincère du milieu social de l’époque où l’on vit ».

Loin de la passion et de la subjectivité des romantiques, les auteurs réalistes cherchent à étudier les hommes dans leurs
milieux sociaux. Ainsi leurs histoires s’inspirent de faits réels et leurs personnages appartiennent généralement à la
classe moyenne ou populaire. Les auteurs réalistes s’intéressent aux scènes et aux mœurs de la vie quotidienne. Les
sujets de prédilection sont donc le travail, les relations conjugales et les affrontements sociaux.

Œuvres et auteurs : Le Rouge et le Noir Henri, Beyle dit Stendhal, La Chartreuse de Parme, Henri Beyle dit Stendhal
Madame Bovary, Gustave Flaubert

Cet objectif est révélé par le sous-titre du roman : « Mœurs de province ».

Mœurs : Les mœurs sont l’ensemble des conduites admises dans un milieu social à une époque donnée.

Le cadre de Madame  Bovary est donc constitué de la campagne et des petites villes de Normandie, telles qu’elles
existent au moment où Flaubert compose son roman. Le repas des noces de Charles et Emma donne lieu à des
descriptions longues et précises du comportement des paysans normands et de leurs vêtements, dont la qualité plus ou
moins grande témoigne d’une certaine appartenance sociale. Ainsi, Madame Bovary peut être qualifié de roman social,
puisqu’y sont représentées les différentes classes de la société normande sous la monarchie de Juillet, celle de Louis-
Philippe, entre 1830 et 1848 :

• la classe paysanne ;

• les nobles, lors de l’épisode du bal au château de la Vaubyessard ;

• la bourgeoisie aisée, incarnée par Rodolphe, le premier véritable amant d’Emma ;

• la bourgeoisie commerçante, représentée par Homais et Lheureux, le marchand à qui Emma ne cesse
d’emprunter de l’argent ;

• les professions libérales ;

• et la petite bourgeoisie avec Léon, le clerc de notaire, et Charles Bovary, qui est officier de santé.

Les objets et les discours traduisent également d’authentiques manières de vivre, propres au lieu et à l’époque.
L’épisode des comices agricoles, par exemple, décrit fidèlement cette cérémonie qui avait réellement lieu dans les
campagnes, et durant laquelle se succédaient les discours à la gloire de l’agriculture, les distributions de prix et les
banquets.

Les descriptions de Flaubert empêchent toute idéalisation, et soulignent volontairement ce que ces «  mœurs de
province » peuvent avoir d’ordinaire, voire de médiocre.

• Yonville, le bourg où s’installe le couple, n’offre aucun intérêt particulier. Il ressemble à toutes les petites villes de
la province normande. L’ennui et la monotonie y règnent principalement, et ses habitants se caractérisent
souvent par leurs conversations insignifiantes et pleines de clichés, c’est-à-dire de banalités et d’idées reçues.

La volonté d’exactitude de Flaubert l’amène à dépeindre sans aucune indulgence cette Normandie qu’il connaît si bien,
pour y être né et y avoir grandi. Mais Flaubert ne s’est pas inspiré seulement de ses observations personnelles. Comme
pour tous ses romans, il a effectué une vaste recherche documentaire, qui lui permet de décrire avec un maximum de
vraisemblance certains épisodes clés de son roman. C’est le cas notamment de l’opération du pied bot d’Hippolyte, ou
de l’agonie d’Emma après qu’elle ait ingéré de l’arsenic. Pour que ces deux épisodes soient conformes à la réalité,
Flaubert a dû lire plusieurs ouvrages scientifiques, comme en atteste sa correspondance et les très nombreuses notes
préparatoires du roman, qui sont aujourd’hui conservées dans les archives de l’écrivain.

Si cette conformité au réel et ce souci de vraisemblance font de Madame  Bovary un roman éminemment réaliste,
d’autres aspects de l’œuvre apparaissent comme radicalement nouveaux, et marquent une rupture claire avec la
tradition romanesque telle qu’elle était à l’époque de Flaubert. Cette rupture est perceptible en particulier dans la
dimension satirique et ironique du roman.

• La satire des milieux provinciaux, paysans ou bourgeois, ainsi que l’ironie, permettent à Flaubert de prendre ses
distances à la fois avec le romantisme, qui a encore une influence certaine en ce milieu du XIXe  siècle, mais
aussi avec les grands prédécesseurs du roman réaliste, comme Stendhal et Balzac.

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Contrairement aux romantiques, Flaubert refuse de voir dans la province un refuge favorable à une vie proche de la
nature, un havre de paix garantissant la sérénité et le bonheur. Pour Emma Bovary, la campagne reste le lieu de l’ennui
et de la déception, le lieu de la médiocrité qui l’empêche de réaliser les rêves qu’ont nourri ses lectures de jeunesse.
Pour les personnages de Balzac par exemple, la province est le point de départ d’une conquête victorieuse, ainsi que
l’endroit où l’on vient se consoler en cas d’échec. Rien de tel chez Flaubert. Ses personnages sont littéralement
embourbés dans la terre de leur pays natal. Ils ne font que rêver au bonheur que pourrait leur offrir la ville, et qui
demeure inaccessible d’un bout à l’autre du roman.

Balzac et Stendhal mettaient en scène des êtres d’exception, aux destins extraordinaires. Les personnages de Flaubert,
au contraire, sont incapables d’échapper à leur condition, et ne se nourrissent que d’illusions. C’est sur cette incapacité
et ces illusions que le narrateur exerce son ironie froide. Cette ironie très particulière, qui consiste à tout dévaloriser
(personnages, coutumes et systèmes de valeurs) s’exprime à travers des techniques d’écriture et un style propres à
Flaubert, et qui font de Madame Bovary une œuvre fondatrice, ouvrant la voie au roman moderne.

En effet, dans le roman réaliste traditionnel, le narrateur est invisible et omniscient. Il sait tout des personnages, même
leurs pensées les plus secrètes. Chez Flaubert, le point de vue n’est plus objectif. Les descriptions passent par le filtre
de ce que perçoivent et ressentent les personnages. Par conséquent, le lecteur voit et entend ce que voient et
entendent Emma, Charles, Rodolphe ou Léon, selon leur humeur et la situation dans laquelle ils se trouvent. Par
exemple, la petite Berthe contemplée par Charles est charmante et gracieuse. Vue par Emma, elle est laide. Le bal au
château n’est quant à lui décrit qu’à travers les yeux d’Emma.

C’est par ce regard que le lecteur comprend ce qui la fascine  : le luxe, l’aristocratie, l’élégance. Flaubert répand son
ironie dans cette distance entre les illusions d’Emma et la réalité morne de sa vie provinciale, dans le contraste entre ce
que le lecteur sait de l’existence ordinaire d’Emma, et la façon qu’elle a de se forger une fausse image d’elle-même.
Comme s’en amuse Flaubert dans une lettre écrite pendant l’élaboration de son roman : « ce sera la première fois que
l’on verra un livre qui se moque de sa jeune première et de son jeune premier ».

• Cette variation des points de vue définit un certain réalisme inauguré par Flaubert : le réalisme subjectif.

Réalisme subjectif : Le réalisme subjectif consiste à décrire les êtres et les choses à travers une conscience particulière,
c’est-à-dire un « je », une subjectivité.

• Ce procédé sera amplement utilisé dans le roman moderne.

Le naturalisme : l’observation scientifique des milieux modernes

Le naturalisme est un courant littéraire qui intervient dans les années 1870, dans la lignée du réalisme. C’est Émile Zola
qui emploie pour la première fois l’expression « écrivains naturalistes » dans la préface de Thérèse Raquin en 1867. Il
définit le mouvement ainsi :

« Toute l’opération consiste à prendre les faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant sur eux
par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais s’écarter des lois de la nature. Au bout, il y a la
connaissance de l’homme, la connaissance scientifique, dans son action individuelle et sociale. »

Émile Zola, Le Roman expérimental, 1880

Le romancier naturaliste s’assigne donc une tache de scientifique dans l’observation de la société, qu’il retranscrit dans
son œuvre. Ne laissant nulle place pour l’embellissement de la réalité, le regard naturaliste est un regard cru sur le
monde qui n’hésite pas à en dévoiler toute la laideur.

Ce cours permettra d’étudier le contexte historique et les auteurs principaux de ce mouvement, ainsi que les thèmes et
procédés d’écriture privilégiés.

Le contexte historique

Dans la continuité du réalisme, le naturalisme naît sous le règne de Napoléon III et se développe entre les années 1865
et 1880. C’est une période de faste économique comme en témoignent l’apparition de grandes fortunes et la création
des banques que nous connaissons aujourd’hui.

• L’argent est une donnée qui régit de plus en plus le monde moderne et de nombreux romans en font leur
intrigue principale, comme Eugénie Grandet de Balzac ou L’Argent et La Curée de Zola.

Le paysage se transforme lui aussi par la construction des chemins de fer et des usines. De même, Paris est
métamorphosée par l’architecture d’Haussmann. C’est par ailleurs l’époque de la création de grands magasins comme
« Le Bon Marché », qui inspirera Zola et son roman Au Bonheur des Dames.

• La société elle aussi se retrouve transformée  : de nouvelles classes émergent de ce monde moderne comme
celle du prolétariat et avec lui de nouvelles revendications quant aux conditions de travail et de vie en général.

La fin du XIXe  siècle est également marquée par des progrès scientifiques considérables, notamment grâce à
Claude Bernard et à sa conception de la médecine expérimentale, basée sur l’observation, qui influencera grandement
les écrivains naturalistes. La théorie de l’évolution de Darwin, mais aussi les thèses d’Hippolyte  Taine et du
docteur Lucas sur l’influence du milieu et l’hérédité inspireront quant à elles l’œuvre entière d’Émile Zola.

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• Ces nombreuses mutations et modifications transforment le roman qui se doit de représenter au plus près la
réalité de cette nouvelle société.

La doctrine et les auteurs du naturalisme

Le naturalisme repose sur l’observation et l’expérimentation du réel.

Le romancier est en ce sens un scientifique qui retranscrit la réalité dans son exactitude, et rejette l’imagination. Le
roman est alors un laboratoire où l’on étudie les influences du protagoniste avec son environnement.

«  Le roman expérimental est une conséquence de l’évolution scientifique du siècle  ; il continue et complète la
physiologie, qui elle-même s’appuie sur la chimie et la physique ; il substitue à l’étude de l’homme abstrait, de l’homme
métaphysique, l’étude de l’homme naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les influences du milieu ;
il est en un mot la littérature de notre âge scientifique […] »

Émile Zola, Le Roman expérimental, 1880

On compte peu d’écrivains naturalistes que l’on étudie encore aujourd’hui. Léon Hennique, auteur du mouvement peu
connu, nous donne la liste des partisans du naturalisme dans Les Soirées de Médan, où il raconte comment se
passaient leurs réunions hebdomadaires du jeudi soir chez Émile Zola  :

« Et nous sommes à la table d’Émile Zola, dans Paris, Maupassant, Huysmans, Céard, Alexis et moi, pour changer. On
devise à bâtons rompus  ; on se met à évoquer la guerre, la fameuse guerre de  70. Plusieurs des nôtres avaient été
volontaires ou moblots. »

• On retiendra comme écrivains majeurs du naturalisme Émile Zola, Guy de Maupassant et Joris-Karl Huysmans.

Émile Zola est donc l’instigateur du mouvement et de son appellation. Son œuvre, les Rougon-Macquart, est composée
de vingt volumes qui observent les tares héréditaires de ses personnages sur plusieurs générations. Aussi Gervaise par
exemple, modeste lingère dans L’Assommoir, est-elle condamnée à l’alcoolisme et à la misère comme l’était son père
Antoine Macquart que l’on suit dans La Fortune des Rougon, La Conquête des Plassans et Le Docteur Pascal. Fainéant
et ivrogne, il meurt imbibé d’alcool d’une combustion spontanée à cause de sa pipe allumée.

Guy de  Maupassant, quant à lui, se rapproche d’abord des réalistes puis des naturalistes. Il définit sa perception du
roman dans la préface de Pierre et Jean (1888) :

«  Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte de la vie, doit éviter avec soin tout
enchaînement d’événements qui paraîtrait exceptionnel. Son but n’est pas de nous raconter une histoire, de nous
amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre, le sens caché des événements. […] Pour
nous émouvoir, comme il l’a été lui-même par le spectacle de la vie, il doit le reproduire devant nos yeux avec une
scrupuleuse vraisemblance. »

Mais il entend nuancer sa perception de la doctrine et son appartenance à un cadre. En effet, il dit lui-même dans une
lettre à Paul Alexis en 1877 :

« Je ne crois pas plus au naturalisme et au réalisme qu’au romantisme. Ces mots, à mon sens ne signifient absolument
rien et ne servent qu’à des querelles de tempéraments opposés. »

Il adhère donc à l’ambition naturaliste mais en montre les limites. Il remet en question par exemple le rôle d’observateur
neutre que le naturalisme donne au romancier. En effet, il y a toujours selon lui une relation affective entre l’écrivain et
son personnage car ce dernier est inspiré de sa propre vie :

« Les partisans de l’objectivité (quel vilain mot) prétendent nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu dans la
vie [...] Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre [...] C’est donc toujours nous que nous montrons dans le
corps d’un roi, d’un assassin... car nous sommes obligés de nous poser ainsi le problème : “Si j’étais roi, assassin [...]
qu’est-ce-que je ferais, qu’est-ce-que je penserais, comment est-ce-que j’agirais  ?” [...] L’adresse consiste à ne pas
laisser reconnaître ce moi par le lecteur. »

Préface de Pierre et Jean, 1888

Joris-Karl Huysmans, autre membre du clan naturaliste, est un célibataire endurci, réputé pour sa misogynie et dont les
œuvres sont chargées d’un profond pessimisme. Ses personnages sont le plus souvent enfermés dans la solitude et
l’ennui, comme les héros de Marthe, À vau-l’eau ou En  ménage. Il voit le naturalisme comme un «  réalisme de la
laideur » (selon une expression tirée de L’Histoire de la Littérature française de P. Brunel). Dans un article intitulé « En
Marge », Huysmans définit ainsi le travail des romanciers naturalistes :

«  […] nous sommes des hommes qui croyons qu’un écrivain aussi bien qu’un peintre doit être de son temps, nous
sommes des artistes assoiffés de modernité, nous voulons l’enterrement des romans de cape et d’épée, [...] nous allons
à la rue, à la rue vivante et grouillante, aux chambres d’hôtels aussi bien qu’aux palais, aux terrains vagues aussi bien
qu’aux forêts vantées; nous voulons essayer de ne pas faire comme les romantiques des fantoches plus beaux que
nature, remontés, toutes les quatre pages [...] nous voulons les faire agir [les personnages], dans un milieu observé et
rendu avec un soin minutieux de détails, nous voulons démonter, si faire se peut, le mécanisme de leurs vertus et de
leurs vices, disséquer l’amour, l’indifférence ou la haine qui résulteront du frottement passager ou continu de ces deux
êtres ; nous sommes les montreurs, tristes ou gais, des bêtes ! »

Le romancier naturaliste doit, selon lui, proscrire toute forme d’idéalisme et représenter la réalité dans ce qu’elle a de
moins noble afin de disséquer les milieux et instincts humains les plus bas.

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Les thèmes privilégiés et les procédés d’écriture du naturalisme

Les thèmes du récit naturaliste

Les thèmes de l’adultère, des addictions et de la violence humaine sont récurrents dans les œuvres naturalistes.

Dans Une  Vie de Maupassant par exemple, Jeanne est une jeune femme rêveuse et romantique qui sera bientôt
rattrapée et désenchantée par les multiples adultères de son mari, véritable brute sexuelle, perfide et avare. Elle
reproduit par ailleurs le schéma de sa propre mère, idéaliste et soumise face à son mari.

Dans un autre registre, la violence de la guerre entre la France et la Prusse à la fin du siècle est retranscrite par
Huysmans dans Sac au dos, une nouvelle qui porte un regard cru sur les conditions de vie des soldats, embourbés dans
la crasse, les maladies, les infestations de poux et la mort.

Le travail est un thème nouveau au XIXe siècle, que les naturalistes essaient d’illustrer au plus près.

Les frères Goncourt dénoncent eux les conditions de travail de la domestique éponyme Germinie Lacerteux en 1865 et
justifient ce sujet dans la préface du roman :

« Le public aime les romans faux : ce roman est un roman vrai. […] Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de
suffrage universel, de démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu’on appelle “les basses classes”
n’avait pas droit au Roman […]. Nous nous sommes demandé s’il y avait encore, pour l’écrivain et pour le lecteur, en ces
années d’égalité où nous sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal embouchés, des
catastrophes d’une terreur trop peu noble. Il nous est venu la curiosité de savoir […] si, en un mot, les larmes qu’on
pleure en bas pourraient faire pleurer comme celles qu’on pleure en haut. »

Dans la même optique, Germinal de Zola rend compte du labeur et des conditions de travail déplorables des mineurs.

• Ce sont des romans qui entendent donner voix aux plus faibles et témoigner de la lutte des classes. Le récit
naturaliste revêt en ce sens un caractère engagé.

Les procédés d’écriture du naturalisme

Les procédés d’écriture du naturalisme reposent sur la description et la multiplication des détails vrais. Le langage
populaire ainsi que les jeux de points de vue et de discours rapportés sont également privilégiés.

Le récit naturaliste met aussi l’accent sur un vocabulaire technique, précis et documenté. Huysmans, dans La Retraite
de  Monsieur  Bougran (1964) met en scène un vieux fonctionnaire à la retraite qui essaie de reproduire chez lui les
mêmes taches répétitives et ennuyeuses qu’il avait coutume d’effectuer au ministère. L’auteur s’arrête un moment sur le
jargon administratif pompeux qu’il lui fallait employer et crée un effet de réel par l’emploi du discours indirect libre.

« Ah ! cette langue administrative qu’il fallait soigner ! Ces “exciper de”, ces “En réponse à la lettre que vous avez bien
voulu m’adresser, j’ai l’honneur de vous faire connaître que”, ces “Conformément à l’avis exprimé dans votre dépêche
relative à…”. Ces phraséologies coutumières “l’esprit sinon le texte de la loi”, “sans méconnaître l’importance des
considérations que vous invoquez à l’appui de cette thèse…”. Enfin ces formules destinées au Ministère de la Justice où
l’on parlait de “l’avis émané de sa Chancellerie. ” toutes ces phrases évasives et atténuées, les “j’inclinerais à croire”, les
“il ne vous échappera pas”, les “j’attacherais du prix à”, tout ce vocabulaire de tournures remontant au temps de
Colbert, donnait un terrible tintouin à M. Bougran. »

Zola use également, dans la description de l’accouchement de Louise dans La  Joie de vivre, d’un vocabulaire très
précis et clinique, tout en multipliant les détails anatomiques, afin de reproduire au plus près les douleurs de sa
protagoniste :

«  D’ailleurs, ce n’étaient plus les contractions involontaires, qui, depuis vingt heures, lui arrachaient les entrailles  ;
c’étaient à présent des efforts atroces de tout son être, des efforts qu’elle ne pouvait retenir, qu’elle exagérait elle-même,
par un besoin irrésistible de se délivrer. La poussée partait du bas des côtes, descendait dans les reins, aboutissait aux
aines en une sorte de déchirure, sans cesse élargie. Chaque muscle du ventre travaillait, se bandait sur les hanches,
avec des raccourcissements et des allongements de ressort  ; même ceux des fesses et des cuisses agissaient,
semblaient par moments la soulever du matelas. Un tremblement ne la quittait plus, elle était, de la taille aux genoux,
secouée ainsi de larges ondes douloureuses, que l’on voyait, une à une, descendre sous sa peau, dans le raidissement
de plus en plus violent de la chair. 

Émile Zola et le roman naturaliste


Au XIXe siècle, la littérature est dominée par le roman. Durant la première moitié du siècle, Balzac et Stendhal donnent à
ce genre une nouvelle dimension, à travers des œuvres devenues célèbres, et traditionnellement classées dans la
catégorie des «  romans réalistes  ». Dans la seconde moitié du siècle, Flaubert développe les possibilités du réalisme,
avec la précision stylistique et l’ironie qui lui sont propres, comme dans Madame Bovary par exemple.

Dans le dernier quart du XIXe  siècle, le roman naturaliste apparaît. Il entend mener à terme la relation étroite de la
littérature avec le réel. En effet, c’est avec la rigueur et l’exactitude de la science que les auteurs naturalistes veulent
représenter la réalité dans leurs romans.

Pour saisir les enjeux artistiques du mouvement naturaliste, nous nous intéresserons à la figure d’Émile Zola, qui est à la
fois son inventeur, et son représentant le plus emblématique. Nous listerons ensuite les principes que ce romancier a
définis et appliqués dans l’élaboration de son œuvre.

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Émile Zola, initiateur du naturalisme

Émile Zola est né en 1840. Sa carrière littéraire débute en 1867, avec la parution de son roman Thérèse Raquin, inspiré
du réalisme de Balzac et Flaubert. Très tôt, Zola s’intéresse aux théories scientifiques développées à son époque,
notamment les théories biologiques et médicales de Claude Bernard.

Les théories de Claude  Bernard considèrent que les comportements humains sont intégralement déterminés, et en
quelques sortes programmés, par l’hérédité familiale et par l’influence du milieu social dans lequel les individus naissent
et grandissent.

À partir de ces thèses déterministes, Zola élabore le projet d’écrire un vaste ensemble de romans, dont les personnages
principaux sont issus d’une même famille. Il intitule cette riche fresque romanesque Les Rougon-Macquart, Histoire
naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. La rédaction du premier roman débute en 1869, et aboutit à la
parution de La Fortune des Rougon en 1871.

Mais c’est avec le roman L’Assommoir, publié en 1877, que Zola remporte son premier succès auprès du grand public.
Ce roman raconte le parcours malheureux de Gervaise, une blanchisseuse misérable qui, malgré ses efforts pour
entretenir sa famille, finit par sombrer dans l’alcoolisme qui sévissait alors dans le milieu ouvrier.

Par la suite, Zola rencontre régulièrement le succès, notamment avec Nana, en 1880, qui raconte l’histoire de la fille de
Gervaise, devenue prostituée, puis avec Germinal, en 1885, qui dépeint la révolte d’un groupe de mineurs dans le nord
de la France, menée par Étienne Lantier, le fils de Gervaise. Lorsqu’il meurt, en  1902, Zola est sans doute devenu le
romancier le plus célèbre et influent de son époque. De grands auteurs comme Maupassant ou les frères Goncourt n’ont
cessé de se réclamer des principes du naturalisme tels que Zola les avaient définis.

Les principes du naturalisme

Le naturalisme est largement influencé par le réalisme qui le précède.

Ce dernier existe toujours au moment où Zola rédige son œuvre. Il est même assez difficile de différencier clairement le
réalisme et le naturalisme.

Naturalisme et réalisme  : Ces deux mouvements littéraires, le naturalisme et le réalisme, veulent retranscrire le plus
exactement possible la réalité telle qu’elle est, à travers l’exploration de tous les milieux sociaux, sans les embellir ni en
faire des descriptions critiques ou péjoratives.

Le but du romancier est donc d’être objectif autant que possible, de rester neutre dans la représentation de la société et
des individus qui la composent, afin de les montrer tels qu’ils sont. C’est pour cette raison que Zola, avant de
commencer la rédaction d’un roman, accumule les observations et les documents relatifs au thème qu’il va traiter. Pour
écrire Germinal par exemple, il a d’abord lu des ouvrages de sociologie et des récits sur la condition des mineurs. Il s’est
même rendu dans le nord de la France pour observer les travailleurs des mines, et prendre des notes sur le mode de vie
de cette catégorie professionnelle particulière.

Parallèlement à ce travail d’observation et à l’écriture de ses romans, Zola s’est efforcé d’exposer dans des textes
théoriques les principes du mouvement naturaliste, comme en témoigne son ouvrage Le Roman expérimental publié
en  1880. Il y explique l’importance que le romancier naturaliste doit accorder à la science dans l’élaboration de ses
œuvres. Ainsi, pour représenter exactement la société, les naturalistes doivent l’étudier selon la méthode scientifique. À
l’époque, celle-ci se définit comme une « démarche expérimentale », qui consiste à placer des personnages dans une
situation conforme à la réalité observable, et à émettre des hypothèses sur leurs conduites et les évolutions de leurs
caractères.

Zola pense ainsi pouvoir aboutir à des conclusions théoriques générales, concernant la façon dont le milieu social
influence le tempérament et les comportements des individus.

Les écrivains naturalistes s’inspirent alors directement du biologiste Claude Bernard, qui a exposé ses thèses en 1865
dans l’ouvrage Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Cette médecine expérimentale consiste à émettre
une hypothèse scientifique, puis à la vérifier par des expérimentations en laboratoire, qui permettent de la valider et de
l’admettre comme vraie.

Dans L’Assommoir, Zola suit une méthode très similaire, sur un plan littéraire. Il part de l’hypothèse selon laquelle
l’hérédité et le milieu social jouent un rôle déterminant dans l’évolution et le parcours d’un être humain.

Il vérifie ensuite cette hypothèse via l’histoire de Gervaise, qui tente d’échapper à l’héritage biologique légué par ses
parents, tous deux alcooliques et d’origine ouvrière. Malheureusement, Gervaise finit elle aussi par sombrer dans
l’alcoolisme.

• L’hypothèse émise par Zola est confirmée à travers le récit que déploie son roman.

Le naturalisme transforme donc le genre romanesque en une sorte d’outil scientifique, qui permet d’étudier la société,
les classes et les individus qui la constituent, au même titre que la biologie étudie la nature et les différents organismes
qui y évoluent.

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