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COURS DE DROIT DES OBLIGATIONS II

Professeur SPENER YAWAGA,


Maître de conférences à la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques
de l’Université de N’gaoundéré.

INTRODUCTION

De certains événements ou agissements que l’on qualifie volontiers de faits juridiques,


le droit fait naître des obligations qui n’ont réellement pas été voulues par les parties. Ces
obligations tendent à rétablir un patrimoine dans l’état auquel un évènement antérieur avait
porté atteinte sans qu’il y ait eu à cela de justification ; la justice consistant alors, suivant les
cas, à réparer ou à rendre. L’obligation peut, d’une part, provenir de ce qu’un avantage a été
reçu d’autrui, dans les conditions qui ne le légitiment pas ; celui qui s’est ainsi trouvé enrichi
doit restitution à celui qui lui a procuré cet avantage. L’obligation peut, d’autre part, revêtir la
forme d’un dommage causé à autrui ; celui qui l’a causé devant alors le réparer. Mais,
quoiqu’il en soit, il s’agit de reconstituer un patrimoine dans la consistance qu’il avait
antérieurement au fait juridique qui l’a soit diminué, soit augmenté. Le rétablissement du statu
quo ante est, en effet, une fin assez généralement poursuivie en droit. Elle constitue, en tout
cas, le fondement des quasi-contrats (TITRE I), comme de la responsabilité civile (TITRE II).

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TITRE PREMIER : LES QUASI-CONTRATS

La notion de quasi-contrat. Traitant des quasi-contrats aux articles 1371 à 1381, le


code civil les définit comme des « faits purement volontaires de l’homme, dont il résulte un
engagement quelconque envers un tiers, et quelquefois un engagement réciproque des deux
parties ». Cette définition est décevante en ce qu’elle n’éclaire que médiocrement le sens
d’une expression qui porte, par elle-même, à la confusion. A envisager le terme de quasi-
contrat, on a, en effet, le sentiment qu’on est en présence d’un « presque contrat ». Or, il n’en
est rien. Alors que le contrat repose sur l’accord des volontés, un tel accord fait radicalement
défaut dans les quasi-contrats. Le quasi-contrat ne saurait non plus se ramener à un acte
juridique unilatéral. Il y a certes un acte de volonté de la personne concernée mais cet acte n’a
pas été accompli en vue de faire naître des obligations. C’est la loi qui prévoit ces obligations
non parce que l’intéressé les a voulues, mais parce que la naissance de ces obligations
apparaît, en la circonstance, au législateur juste et utile. Les obligations nées du quasi-contrat
ont leurs sources non dans un acte juridique, mais dans un fait juridique.

En réalité, le rapprochement entre quasi-contrat et contrat porte ses fruits non dans
l’ordre des sources de l’obligation, mais dans celui des effets de celle-ci. Le terme vient d’une
formule latine : quasi ex contractu nasci videntur (elle paraissait être née comme d’un
contrat). Tout se passe comme si un contrat avait été conclu, parce que, en présence de
certaines situations, pourtant irréductibles à un contrat, la loi va prévoir l’existence
d’obligations qui entretiennent une parenté étroite avec celles qui naissent de certains contrats.
Afin d’essayer de cerner ces situations, il convient d’analyser les deux hypothèses de quasi-
contrats expressément envisagées par le code civil.

La gestion d’affaires, la répétition de l’indu. Sous la rubrique des quasi-contrats, le


code civil envisage deux situations : la gestion d’affaires et la répétition d’indu.

Dans la première, le code traite du cas d’une personne, le gérant d’affaires, qui s’immisce
dans les affaires d’une autre personne, le maître de l’affaire, afin de rendre service à celle-ci,
mais sans y avoir été invité par elle. Bien que le gérant d’affaires agisse sans mandat, le code
a prévu qu’il existe entre celui-ci et le maître un ensemble d’obligations qui présentent une
parenté étroite avec celles qui naissent du mandat.

L’erreur serait de considérer que la gestion d’affaires procède dans sa source d’un quasi-
consentement. La parenté se limite aux effets : en dépit de l’absence de mandat, la gestion

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d’affaires engendre des effets comparables à ceux qui naissent du mandat (quasi ex mandat
nasci videntur).

Dans la seconde hypothèse, le code envisage la situation d’une personne, le solvens, qui
accomplit au profit d’une autre, l’accipiens, une prestation qu’elle ne lui ne devait pas et pose
que le second doit restituer au premier ce qu’il a reçu. Tout se passe donc comme si
l’accipiens avait reçu cette prestation à titre de prêt en sorte qu’il doit la restituer à son pseudo
prêteur. Mais il n y a pas de prêt. Là encore, la parenté se limite aux effets : le rapprochement
avec le prêt permet de définir les obligations qui pèsent sur celui qui doit restituer.

Nul ne doit s’enrichir injustement aux dépens d’autrui. D’où la nécessité de dépasser
cette image du quasi-contrat pour découvrir ce justifie vraiment que la loi prévoie la naissance
d’obligations entre le gérant et le maître, entre l’accipiens et le solvens. En d’autres termes,
pourquoi le gérant d’affaires ou le maître sont-ils respectivement obligés comme un
mandataire ou comme un mandant, alors qu’ils n’ont pas cette qualité ? Pourquoi l’accipiens
est-il tenu comme un emprunteur alors qu’il ne l’est pas ? La définition de l’article 1371 se
révèle de ce point de vue très décevante, car elle n’indique en rien pourquoi les « faits
volontaires » qu’elle envisage produisent des effets analogues à ceux de certains actes
juridiques. Face à ce silence, la doctrine a découvert la réponse en analysant l’économie des
situations envisagées par le code. Dans l’un et l’autre cas, on est en présence d’individus, le
maître de l’affaire, l’accipiens qui ont reçu d’un autre, le gérant d’affaires, le solvens, un
certain avantage sans qu’il y ait de justification juridique à celui-ci. La loi prévoit alors qu’ils
doivent désintéresser les personnes d’où leur vient cet avantage. Ces deux institutions
reposent donc sur l’idée qu’il convient d’éviter qu’une personne s’enrichisse injustement aux
dépens d’autrui.

Mais ne faut-il pas alors considérer que les deux institutions envisagées par le code ne sont
que les point d’émergence d’un principe plus général, celui de l’enrichissement sans cause, en
sorte qu’il faudrait découvrir dans celui-ci une sorte autonome d’obligation ? Tel est, on le
verra, la solution qui a finalement été consacrée par la jurisprudence à la fin du XIXème
siècle.

Quasi-contrats, délits, quasi-délits. Ayant, comme la responsabilité civile délictuelle,


leur source dans un fait juridique, les quasi-contrats doivent être clairement distingués des
délits et quasi-délits. Le délit civil postule toujours un dommage causé à autrui. En matière
quasi-contractuelle, c’est l’inverse : le fait qui est au centre des rapports de deux individus,

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étrangers l’un à l’autre, est non plus un dommage, mais un avantage. Le gérant d’affaires est
intervenu opportunément dans les affaires du maître. Le solvens a procuré, un avantage, à
l’accipiens. Même chose dans les rapports de l’appauvri et de l’enrichi lorsqu’il est fait appel
à la théorie de l’enrichissement sans cause. Ainsi, ayant pour objet de remédier à un
enrichissement injuste aux dépens d’autrui, les quasi-contrats ne doivent surtout pas être
confondus avec les délits et les quasi-délits qui se proposent de réparer les dommages
injustement causés à autrui. Même-si le comportement qui est à l’origine du quasi-contrat fait
naître un enrichissement que la loi estime injuste, ce comportement n’est pas en soi illicite ; il
ne constitue pas une faute. Ay cas où, exceptionnellement, ce comportement revêtirait un
caractère fautif, le droit civil prend celui-ci en compte pour modérer, voire même écarter les
prétentions de l’appauvri.

Un nouveau quasi-contrat : la fausse promesse ? Par un arrêt rendu par une chambre
mixte, le 06 septembre 2002, la Cour de cassation française a crée un nouveau cas de quasi-
contrat, destiné à résoudre les difficultés suscitées par l’existence des fausses promesses.

L’hypothèse visée est celle des loteries publicitaires. Un particulier reçoit d’une société de
vente par correspondance un avis lui laissant croire qu’il a gagné un lot, en règle générale, une
somme d’argent. Mais lorsqu’il demande la remise de celui-ci, il se heurte au refus de la
société, au motif qu’il ne remplit pas certaines conditions figurant de manière fort peu
explicite dans le document envoyé. Le particulier déçu agit alors en justice pour contraindre la
société à s’exécuter. Afin de moraliser ce type de comportement, la jurisprudence a, dans un
premier temps, utilisé plusieurs voies –celle du contrat, celle de l’engagement unilatéral de
volonté, celle de la responsabilité civile pour contraindre les sociétés de vente par
correspondances à exécuter tout ou partie de leurs fausses promesses. Mais aucune n’est
pleinement satisfaisante.

Le contrat comme l’engagement unilatéral de volonté permettent de justifier une


condamnation à l’exécution intégrale de la promesse. Deux lectures sont possibles : l’envoi de
la société peut s’analyser en une offre qui a été acceptée soit du fait du silence conservé par le
destinataire puisqu’elle est émise dans son intérêt exclusif, soit du fait de la demande de
remise du lot. Il peut s’analyser aussi à un engagement unilatéral. L’obligation doit dans les
deux cas être exécutée en son entier. Encore faut-il pour cela que la société ait été animée par
une volonté réelle de s’engager. Or celle-ci fait, en la circonstance, manifestement défaut.

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La responsabilité civile paraît, au premier abord, mieux convenir. En faisant « miroiter un
gain chimérique » à ceux auxquels elle s’adresse, la société de vente par correspondance
commet certainement une faute. Mais où est le dommage ? Le plus souvent, le préjudice
réparable sera exclusivement moral et se limitera à la déception éprouvée. Il ne saurait donc y
avoir là un fondement permettant d’obtenir une indemnité correspondant au gain annoncé.

D’où, pour sortir de cette impasse, le recours d’office, par une chambre mixte, à la technique
du quasi-contrat. Visant l’article 1371 du C.civ., la Cour de cassation a posé que
« l’organisateur d’une loterie qui annonce un gain à une personne dénommée sans mettre en
évidence l’existence d’un aléa s’oblige, par ce fait purement volontaire, à le délivrer » (Cass.
Ch. mixte, 06 septembre 2002). Autrement dit, l’auteur d’une promesse fallacieuse est tenu
d’exécuter celle-ci.

On peut voir dans cette analyse la consécration d’une thèse doctrinale qui recommande un
emploi plus fréquent du quasi-contrat afin de permettre au contrat et délit de conserver leur
cohérence, en évitant leur forçage. Selon cette conception, il y aurait quasi-contrat dès lors
qu’on en présence de « rapports (…) qui ont la double caractéristique d’être imposés à l’une
des parties sans la moindre alternative possible et de se présenter avec tous les traits extérieurs
d’une obligation conventionnelle. Aux quasi-contrats prévus par le législateur, s’ajouteraient
les « situations quasi-contractuelles résultant du fait des parties ».

Reste à savoir si ce n’est pas la notion de quasi-contrat qui risque alors de perdre toute
cohérence. La rupture est, en effet, complète avec les quasi-contrats traditionnels. Alors que
ceux-ci ont pour dénominateur commun la notion d’enrichissement injuste, celle-ci est
totalement absente de notre hypothèse. Pas plus que la société de vente par correspondance ne
s’est enrichie, le particulier ne s’est appauvi0 alors que le fait à l’origine du quasi-contrat est,
en principe, toujours licite, la promesse fallacieuse est un fait illicite. Autrement dit, alors que
la démarche se proposait de clarifier les catégories, elle contribue à les obscurcir.

Aucune des quatre sources identifiées de l’obligation-contrat, engagement unilatéral de


volonté, délit civil -quasi-contrat n’étant de nature à justifier de manière pleinement
satisfaisante une solution pourtant considérée comme opportune, quelques auteurs ont pris
prétexte de la question des loteries publicitaires pour essayer de repenser la théorie des
sources des obligations. Certains ont recherché à résoudre la difficulté en découvrant au sein
de la catégorie des quasi-contrats une nouvelle variété fondée sur l’apparence. En émettant
une promesse fallacieuse, la société de vente par correspondance crée une apparence dont elle

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doit ensuite assumer les conséquences à l’égard de ceux qui ont été victimes, de l’illusion
ainsi crée. Un important courant doctrinal suggère, au reste, de découvrir dans l’apparence, à
côté de l’enrichissement injustifié, l’autre versant de la conception française des quasi-
contrats. La Cour de cassation paraît pour l’instant réticente à étendre sa jurisprudence à des
situations autres que les loteries publicitaires, alors même qu’elles présentent avec celle-ci une
parenté étroite puisque l’une des parties y est « la dupe des annonces volontairement
trompeuse de l’autre » (Civ. 3ème, 15 mars 2006, D. 2007.181, note PERRUCHOT-
TRIBOULET). On éprouve, au demeurant, un malaise à étendre la notion de quasi-contrat
pour englober des faits qui présentent un caractère illicite. On brouille, en effet, ainsi la
distinction entre le délit civil et le quasi-contrat. Aussi bien, d’autres ont-ils, plus
radicalement, proposé de distinguer au sein de la catégorie des faits juridiques illicites, une
nouvelle source d’obligations, le « quasi-engagement », lequel y ferait pendant au délit civil.
Selon cette doctrine, celui qui sciemment, ne s’engage qu’en apparence, doit s’exécuter
envers celui qui l’a légitimement cru » (C. GRIMALDI, Quasi-engagement et engagement en
droit privé, thèse, Paris II, 2007, n°184 et s). Distinct des quasi-contrats qui constituent des
faits licites et cherchent à remédier à des enrichissements injustes, les quasi-engagements
reposeraient tout à la fois sur l’apparence et la responsabilité civile.

Du reste, on traitera d’abord des hypothèses spécialement envisagées par le code, la


gestion d’affaires (Chapitre 1) et le paiement de l’indu (Chapitre 2), puis du principe
jurisprudentiel qui les coiffe, en l’occurrence, l’enrichissement sans cause (Chapitre 3).

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CHAPITRE PREMIER : LA GESTION D’AFFAIRES

Définition. La gestion d’affaires est l’acte par lequel une personne, le gérant
d’affaires, s’immisce dans les affaires d’une autre, le maître de l’affaire, encore nommé géré,
sans avoir reçu mandat de celle-ci et pour lui rendre service. Aux termes des articles 1372 et s.
du C.civ., le gérant d’affaires s’oblige à poursuivre la gestion en bon père de famille jusqu’au
moment où le maître sera en mesure de reprendre celle-ci en main. Quant au maître dont
l’affaire a été bien gérée, il doit indemniser le gérant de ses dépenses et tenir les engagements
que celui-ci a contractés en son nom. L’hypothèse classique est celle d’une personne qui,
voulant rendre service à un ami ou à un voisin absent, prend l’initiative de faire réparer ou de
réparer lui-même la toiture de sa maison endommagée par une bourrasque ou encore de payer
une dette de lui éviter une saisie…

La gestion d’affaires n’est pas un contrat, puisqu’il n y a pas eu accord préalable entre le
gérant et le maître de l’affaire, celui-ci n’ayant pas donné mission à celui-là d’agir pour son
compte et ne lui ayant plus généralement confié aucune mission. Cet état des choses pourrait
incliner à penser que, la source des obligations se trouvant dans la volonté du gérant, la
gestion d’affaires se ramènerait à un acte juridique unilatéral. Mais s’il faut bien chez le
gérant l’intention de gérer l’affaire d’autrui, les obligations qui pèsent sur le gérant et le géré
ne dérivent de cette volonté, mais de la loi qui les attache aux faits d’une gestion utile.

Problématique. En réalité, pour bien comprendre la règlementation de la gestion


d’affaires, il faut avoir présent à l’esprit les impératifs contradictoires que le législateur
cherche ici à concilier. Envisagée d’un point de vue individualiste, la gestion d’affaires revêt
une connotation négative. Constituant une sorte d’ingérence spontanée dans les affaires
d’autrui, elle méconnaît le principe de l’indépendance juridique des individus et peut
apparaître comme une immixtion indue. Chacun n’est-il pas le seul maître et le seul
responsable de la gestion de ses affaires ? Envisagée d’un point de vue social, le gérant
apparaît comme un homme de bonne volonté qui cherche à rendre service à son prochain.
Survenant à point nommé, cette intervention peut éviter au maître bien des désagréments. Ne
faut-il pas dès lors encourager les manifestations d’altruisme, notamment lorsqu’elles
favorisent la conservation du patrimoine d’autrui ? Le code civil essaie de tenir la balance
égale entre ces deux sortes de considérations : il ne veut ni encourager le zèle intempestif de
gens trop bien intentionnés qui, sous couvert d’altruisme, peuvent être mus par une curiosité
excessive, voire maladive, ni décourager l’intervention opportune et salutaire d’hommes ou de

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femmes de bonne volonté. On prendra plus complètement conscience de ces données en
étudiant les conditions puis les effets de la gestion d’affaires.

SECTION I : LES CONDITIONS DE LA GESTION D’AFFAIRES

Le fait générateur : la gestion de l’affaire d’autrui. A l’origine des obligations


prévues par les articles 1372 et s. du C.civ, il y a un fait générateur : la gestion de l’affaire
d’autrui. On étudiera celui-ci en envisageant d’abord la matière brute de la gestion d’affaires,
c'est-à-dire, les divers actes d’intervention qui peuvent être accomplis pas le gérant. On
recherchera ensuite les caractères que doivent présenter ces actes avant qu’on puisse les
qualifier de gestion d’affaires.

Paragraphe 1 : Les divers actes de gestion

Actes juridiques et actes matériels. A l’époque de l’exégèse, certains auteurs ont


restreint le domaine d’application de la gestion d’affaires à l’accomplissement d’actes
juridiques. Le mandat ne pouvant avoir pour objet que des actes juridiques, il en allait de
même, selon eux, pour le quasi-mandat que constituait la gestion d’affaires. Mais une telle
limitation aurait méconnu l’esprit de l’institution : l’altruisme, quel que soit la forme qu’il
prend –acte juridique ou acte matériel-, ne doit pas devenir pour celui qui s’y livre une source
de préjudice. Aussi la jurisprudence a-t-elle appliqué les articles 1372 et s. au bénéfice de
celui qui accomplit non seulement des actes juridiques mais aussi des actes matériels dans
l’intérêt d’autrui : arrêt par une personne dévouée d’un cheval emballé, recueil et entretien
d’un animal perdu, hospitalisation d’une personne blessée, secours porté au conducteur
évanoui d’un véhicule en flamme, extinction d’un incendie, réparation d’un bâtiment
endommagé… celui qui, payant de sa personne, porte assistance à autrui pourra, s’il engage
des dépenses ou subi un préjudice, être indemnisé par le géré sur le fondement de la gestion
d’affaire. Parfois, la même gestion d’affaire associe des actes juridiques et des actes
matériels ; le gérant acquiert les matériaux nécessaires à la réparation puis l’effectue lui-
même.

Les actes accomplis seront le plus souvent des actes conservatoires ou des actes
d’administration courante, par exemple la vente de fruits périssables. Mais c’est peut être
aussi, bien que l’hypothèse soit rare, des actes de disposition. Ainsi, en va-t-il par exemple du
notaire qui aliène des valeurs mobilières afin de profiter d’une hausse de leur cours et de
pouvoir régler les droits de succession.

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Gestion d’affaires avec ou sans représentation. Concrètement, la gestion peut
s’opérer selon des modalités variées.

Le gérant peut se présenter auprès des tiers comme agissant au nom et pour le compte du
maître absent, alors même qu’il n’a reçu aucun pouvoir de celui-ci. Il ne débourse rien et
s’engage pas personnellement. Il peut aussi se présenter comme agissant en son propre nom.
Il agit alors comme s’il concluait l’acte pour lui-même. Il s’engage personnellement et peut
être amené à faire l’avance des frais. On verra, à propos des effets de la gestion d’affaire, les
conséquences qui résultent de chacune de ces attitudes.

Paragraphe 2 : les caractères de la gestion d’affaires

Un triple caractère : juridique, psychologique, économique. Les actes d’immixtion


dans les affaires d’autrui ne peuvent qualifiés de gestion d’affaires que lorsqu’ils réunissent
trois caractères : un caractère juridique, c’est l’immixtion sans tire ; un caractère
psychologique, c’est l’intention de rendre autrui à autrui ; un caractère économique, c’est
l’utilité de la gestion.

A- Caractère juridique : l’immixtion sans titre

Une intervention purement volontaire du gérant. Il n y a gestion d’affaires que si


l’acte d’intervention est « purement volontaire » de la part de son auteur (art. 1372 C.civ.).
Par-là, le code entend marquer que le gérant intervient sans titre et de son propre mouvement,
sans que rien ne l’y oblige. Son intervention dans les affaires d’autrui n’a aucun fondement
juridique.

La gestion d’affaires requiert que le gérant ne puisse se prévaloir d’aucun titre conventionnel,
d’aucun titre légal, d’aucun titre judiciaire d’intervention. Le mandataire, l’administrateur
légal d’un mineur, l’administrateur judiciaire, le séquestre ne sont pas des gérants d’affaires,
mais des représentants. Il peut néanmoins y avoir gestion d’affaires, en présence d’un individu
investi d’un pouvoir de représentation par un mandat, un titre légal ou un titre judiciaire
lorsque celui-ci outrepasse les pouvoirs dont il est investi : le représentant pourra être
considéré comme gérant d’affaires pour les actes utiles qu’il accompli au-delà des limites de
ses pouvoirs. La gestion d’affaires apparaît alors comme une sorte de rallonge qui prend le
relai du titre conventionnel, légal ou judiciaire.

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Plus généralement, la jurisprudence déduit de l’exigence d’un acte accompli
« volontairement » qu’il ne saurait y avoir gestion d’affaires dès lors que pesait sur celui qui
est intervenu en vertu d’une convention ou de la loi, une obligation d’agir.

Une intervention sans manifestation de volonté du maître. La gestion d’affaires ne se


conçoit que si le maître ne manifeste pas sa volonté au moment de l’acte.

Si le maître approuve ce que le gérant se propose de faire pour lui, il y a contrat. Au cas où
cette approbation surviendrait postérieurement à la gestion, il y aurait ratification, le maître
serait alors tenu, non en vertu du quasi-contrat, mais par l’effet de sa volonté, comme s’il
avait donné mandat au gérant.

Si le maître s’oppose à l’intervention du gérant, cette opposition exclut la gestion d’affaires.


Celui qui se proposait d’intervenir doit s’abstenir. Au cas contraire, il commettrait une faute,
susceptible d’engager sa responsabilité délictuelle sauf si l’intervention émanant du maître se
révélait injustifiée.

Mais qu’en est-il lorsque le maître de l’affaire connaît, du fait des circonstances,
l’intervention du gérant sans s’y opposer ? Sachant qu’une personne a pris en mains ses
affaires, il garde le silence et laisse les choses en l’état. A considérer l’art. 1372 Cciv., on peut
estimer y a gestion d’affaires. Cette disposition ne fait pas, en effet, de l’ignore du maître, une
condition de la gestion d’affaires : « lorsque volontairement on gère l’affaire d’autrui, soit que
la propriétaire connaisse l’affaire, soit qu’il l’ignore… ». Néanmoins, une telle situation peut
parfois d’analyser en un mandat tacite.

B- Caractère psychologique : l’intention de rendre service à autrui

Un acte pour autrui. Faut-il pour qu’il y ait gestion d’affaires que le gérant ait été
animé par l’intention de rendre service à autrui ?

Longtemps, la jurisprudence a posé que cette intention n’était pas nécessaire (Req., 18 juin
1872, D.P. 72.1.471). Cette solution s’expliquait, à une époque où la jurisprudence n’avait pas
encore consacré l’action de in rem verso, par le souci de ne pas laisser sans indemnité celui
qui, même sans intention altruiste, a enrichi un tiers. On désignait d’ailleurs cette situation
sous l’appellation de gestion d’affaires anormale. Mais, une fois le principe général de
l’enrichissement sans cause consacré, ce subterfuge, est devenu inutile, et la Cour de
cassation a très nettement posé qu’il y a gestion d’affaires qu’autant que le gérant a agi dans
l’intérêt et pour le compte du maître.

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Cette exigence n’est pas remplie lorsque celui qui se prétend gérant a agi dans un but
purement égoïste. Tel est le cas de celui qui, pensant gérer sa propre affaire, a en réalité géré
celle d’autrui. Ainsi en va-t-il de celui qui croyant avoir hérité d’un immeuble, réalise des
travaux sur celui-ci et est ensuite exhérédé par la découverte d’un testament ; il ne pourra agir
contre le légataire sur le terrain de la gestion d’affaires. En revanche, la jurisprudence admet
qu’il puisse y avoir gestion d’affaires dès lors que l’activité du gérant a été partiellement
désintéressée. En gérant sa propre affaire, il a en même temps géré sciemment celle d’autrui.
Ainsi, la jurisprudence a-t-elle appliqué les règles de la gestion d’affaires entre usufruitiers et
nu-propriétaires, ainsi qu’aux actes accomplis par l’un des coindivisaire dans l’intérêt de tous,
solution aujourd’hui expréssement consacrée par l’article 815-4 du C.civ. en bref, l’existence
d’un « intérêt conjoint » entre les personnes concernées n’exclut pas le jeu de la gestion
d’affaires.

Enfin, la jurisprudence n’a pas poussé l’exigence de l’intention de gérer jusqu’à imposer au
gérant la connaissance précise de la personne dans l’intérêt de laquelle il est intervenu. Il peut
y avoir intention de gérer l’affaire d’autrui, malgré l’indétermination ou le défaut de
connaissance de la personne du maître. La précision est importante pour les actes d’assistance
et de dévouement, la personne du maître étant alors souvent inconnue du maître. Mais, pour
ce type d’actes, la jurisprudence a parfois écarté la gestion d’affaires en considérant que
l’intention de gérer l’affaire d’autrui disparaît derrière celle de servir la collectivité. La
jurisprudence postérieure semble néanmoins plus favorable au jeu de la gestion d’affaires. On
ne peut qu’approuver cette solution, plus propre à combattre une indifférence croissante à
l’égard de la délinquance dès lors qu’on n’en souffre pas soi-même.

C- Caractère économique : l’utilité de la gestion

Une affaire bien administrée. Les bons sentiments ne suffisent pas. Pour qu’il y ait
gestion d’affaires, il faut en outre que la gestion ait été utile. L’exigence est posée par l’art.
1375 du C.civ. qui subordonne les obligations du maître au fait que son « affaire a été bien
administrée ». On cherche ainsi à décourager les initiatives indiscrètes, intempestives. La
différence est nette avec le mandat. Alors que le mandataire doit être indemnisé, même si sa
gestion n’a pas été utile, du moment qu’il s’est maintenu dans les termes de sa procuration,
celui qui s’immisce spontanément dans les affaires d’autrui ne pourra mettre des obligations à
la charge du maître que si sa gestion a été utile, opportune.

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On ne saurait néanmoins se montrer trop sévère à l’égard du gérant d’affaires qu’anime,
malgré tout une intention altruiste. C’est pourquoi la jurisprudence décide que, pour apprécier
l’utilité de la gestion, il faut se placer au moment où l’acte de gestion a été accompli et non au
moment où le gérant demande à être indemnisé de celui-ci. Ainsi, pour reprendre un exemple
forgé par DOMAT, la personne qui fait réparer le toit de la maison de son voisin
ultérieurement détruite par un incendie pourra obtenir indemnisation, sur le fondement de la
gestion d’affaires. C’est là une différence importante avec l’enrichissement sans qui requiert
un enrichissement final. La différence entre les deux régimes s’explique par le fait que le
gérant a entendu rendre service. Là ne s’arrête pas la faveur faite au gérant. On considère, en
effet, que la gestion peut être qualifiée d’utile, alors même que l’intervention du gérant n’a
abouti à aucun résultat positif, du moment qu’elle était opportune lorsqu’elle a été entreprise.
Tel est le cas de celui qui, cherchant à porter secours à une personne, n’y parvient et est
blessée. Il pourra obtenir indemnisation du maître ou des héritiers de celui-ci. Il semble
néanmoins que l’opportunité de la gestion doit être appréciée de manière objective. Il ne suffit
pas pour que la gestion soit utile que le gérant ait cru de bonne foi qu’elle présentait ce
caractère. Ne doit-être considérée comme utile que la gestion qu’un bon père de famille
estimerait telle. Seul, en effet, « une appréciation objective de l’utile est de nature à garantir
un équilibre entre la protection du gérant et celle du maître de l’affaire. Lorsque l’acte n’est
jugé utile, les effets de la gestion d’affaires sont écartés. Celui qui l’a effectuée ne pourra
obtenir ni remboursement des dépenses effectuées ni indemnisation pour les préjudices subis.
Et cas où l’acte aurait été accompli au nom du maître, celui-ci n’est pas tenu de l’exécuter.
Tiers et maître de l’affaire pourront alors éventuellement agir en responsabilité contre celui
qui a pris l’initiative de cette intervention intempestive.

Lorsque le maître ratifie la gestion, il n’est plus besoin de se demander si elle est utile ou non.
Les règles de la gestion d’affaires n’ont plus alors, en effet, lieu de recevoir application. Le
maître est tenu par l’effet de sa volonté, comme s’il avait donné mandat au gérant.

SECTION II : EFFETS DE LA GESTION D’AFFAIRES

Distinction. Quasi-mandat, la v fait naître des obligations entre le gérant d’affaires et


le maître. Mais celles-ci sont, bien souvent, dans le prolongement des obligations contractées
par le gérant, dans l’intérêt du maître, à l’égard des tiers. Aussi commencera-t-on par l’étude
de ces dernières. Mais auparavant, il convient de rechercher quelle peut être l’incidence de
l’incapacité du gérant ou du maître sur l’étendue des obligations.

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Capacité. Les obligations posées par les articles 1372 et s. ne pèsent pas sur un gérant
incapable. Certes, les obligations du gérant naissent de la loi et non de la volonté de celui-ci.
Mais l’initiative qu’il a prise peut être lourde de conséquences pour lui, en sorte que le
bénéfice de la protection des incapables est, en l’occurrence, aussi utile que pour
l’accomplissement d’actes juridiques proprement dits. Lorsque le gérant est un incapable –
mineur, majeur sous tutelle ou curatelle-, le maître de l’affaire sera obligé par les actes faits en
son nom et devra indemniser le gérant. La solution ne présente pas d’inconvénients puisque
par définition, la gestion doit être utile.

Lorsque le maître est incapable, il est obligé envers le gérant dans les mêmes conditions
qu’une personne capable. L’incapacité protège l’intéressé contre ses propres actes, mais non
contre les obligations qui naissent à sa charge, indépendamment de sa volonté.

Paragraphe 1 : Obligations à l’égard des tiers

Obligations contractées par le gérant en son nom personnel. Lorsque le gérant


d’affaires a traité avec les tiers en son nom personnel, il est tenu envers eux, et sans qu’il y ait
lieu d’exiger une gestion utile. En effet, de deux choses l’une : ou bien les tiers ignoraient la
gestion et croyaient contracter avec le gérant, ou bien ils ne l’ignoraient pas mais ils ont
entendu se prémunir contre tout risque prévoyant d’une gestion irrégulière, en obtenant
l’engagement personnel du gérant. Dans les deux cas, le gérant est personnellement engagé.
Une fois ces dépenses acquittées, le gérant pourra en obtenir le remboursement du maître.

Obligations contractées par le gérant pour le compte du maître. Lorsque le gérant a


déclaré agir pour le compte du maître, il n’est pas contractuellement obligé à l’égard du tiers
avec lequel il a traité. Seul le maître est, en principe, obligé ; il y a représentation parfaite et le
tiers peut agir en payement contre le maître. Encore faut-il évidemment que les conditions de
la gestion d’affaire soient réunies, et notamment que la gestion ait été utile. Au cas où ces
conditions feraient défaut, le maître serait néanmoins tenu par les engagements contractés par
le gérant s’il ratifiait sa gestion.

Lorsque le maître n’est pas tenu, parce que la gestion n’est utile et n’a pas été ratifiée,
le tiers dispose d’un recourt contre le gérant si ce dernier a commis une faute, par exemple, en
faisant croire, qu’il y avait un mandat. Il paraît douteux que le gérant engage sa responsabilité
envers le tiers si, sans commettre de faute, il a simplement estimé que l’acte de gestion était
utile, si le tiers était au courant de la situation, il ne devrait pouvoir s’en prendre qu’à lui-
même.

13
Paragraphe 2 : Obligations du gérant à l’égard du maître de l’affaire

Obligations de diligence et de persévérance. Le gérant d’affaire est tenu des mêmes


obligations qu’un mandataire. L’article 1372, alinéa 2 dispose qu’il « se soumet à toutes les
obligations qui résulteraient d’un mandat exprès que lui aurait donné le propriétaire ». Il est
donc tenu d’apporter à la gestion de l’affaire tous les soins d’un bon père de famille (art.1374,
al.1er C.civ.). Du critère du bon père de famille, il résulte que le gérant d’affaire est
responsable de toute faute, même d’imprudence ou de négligence (v. art. 1992, al.1 C.civ.),
même légère, qu’il commet dans sa gestion. Néanmoins, la responsabilité peut être atténué :
soit par analogie avec l’article 1992 , alinéa 2, en considération de la gratuité du service qu’il
rend ; soit par application directe de l’article 1374, alinéa 2 C.civ., les circonstances qui l’on
conduit à se charger de l’affaire pouvant autorisée les juges à modérer les dommages-intérêts
qui résulteraient de ses fautes ou de sa négligence (exemple : les intérêts en souffrances
étaient exposés à un péril particulièrement pressant et le gérant était le seul à accepter de s’en
occuper). Bien entendu, il ne répond pas des cas fortuit. Comme un mandataire, le gérant est
tenu de rendre compte de sa gestion.

A un double titre, le gérant est traité plus rigoureusement que le mandataire.

D’une part, alors que le mandataire peut renoncer au mandat (art.2007 C.civ.), le
gérant est tenu de continuer la gestion qu’il a commencé et de l’achever, jusqu’à ce que le
propriétaire soit en état d’y pourvoir lui-même ; il aurait pu ne pas gérer du tout, mais, ayant
pris une initiative, il est tenu de persévérer (art. 1372, al.1). Le législateur ne veut pas que l’on
commence à s’occuper des affaires d’autrui et qu’on les abandonne ensuite. De plus, dans le
cas où le maitre vient à décéder avant que l’affaire soit consommée, le gérant est obligé de
continuer sa gestion jusqu’à ce que l’héritier ait pu prendre la direction de l’affaire (art.
1373) ; au contraire, en cas de mort du mandant, le mandataire ne doit poursuivre l’exécution
du mandat que s’il y a péril en la demeure (art.1991, al.2)

D’autre part, le gérant doit se charger également de (toutes les dépendances) de


l’affaire (art.1372, al.1) ; il ne pourrait donc pas limiter arbitrairement sa gestion, à laquelle il
doit conserver l’ampleur qu’elle comporte naturellement.

Paragraphe 3 : Obligations du maitre de l’affaire à l’égard du gérant

Obligations de rembourser et d’indemniser. Le maitre de l’affaire doit indemniser de


tous les engagements qu’il a pris. La loi suppose qu’en contractant avec un tiers le gérant a

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agi en son nom propre. Obligé à l’égard des tiers, le gérant peut se faire indemniser par le
maitre. Celui-ci doit rembourser au gérant toutes les dépenses utiles ou nécessaires qu’il a
faite afin qu’il sorte indemne de l’opération.

D’une manière générale, le maitre est tenu, en principe, des mêmes obligations que le
mandant. Il doit payer au gérant les intérêts de ses avances à compter du jour où il les a
consenties et indépendamment de toute mise en demeure (art.2001). Il doit indemniser le
gérant des pertes qui ne sont pas dues à ses fautes (art.2000). Le gérant pourra ainsi être
indemnisé des dommages corporels qu’il a pu subir en accomplissant un acte d’assistance.

En revanche, le gérant n’a jamais droit à une rémunération, même s’il a agi dans le
cadre de sa profession.

Si la gestion d’affaire ne doit pas entrainer de perte pour celui qui a spontanément pris
en charge les intérêts d’autrui, elle ne doit pas non plus être pour lui source d’un gain.

Le gérant d’affaire, créancier du maitre peut, comme le mandataire, retenir les biens
qu’il détient en qualité de gérant, jusqu’à ce que les sommes auxquelles il peut prétendre lui
aient été versées. Il a un droit de rétention, en raison de la connexité qui existe entre sa
créance et les choses qu’il doit restituer.

15
CHAPITRE DEUXIEME : LE PAIEMENT DE L’INDU

Généralités. Il y a paiement de l’indu lorsqu’une personne accomplit au profit d’une


autre prestation que celle-ci pouvait exiger d’elle. On nomme solvens la personne qui effectue
le paiement et accipiens celle qui le reçoit. Autant le fait de ne pas payer ce que l’on doit
apparaît aujourd’hui banal, autant celui de payer ce que l’on ne doit pas peut paraître
surprenant. En pratique, l’hypothèse est pourtant loin d’être l’école.

Le paiement de l’indu peut d’abord avoir sa source dans un quiproquo. Le véritable


débiteur s’acquitte de ce qu’il doit, mais entre les mains d’une personne autre que son
créancier. Ainsi en va-t-il, lorsqu’en cas de décès du créancier, son débiteur mal informé de la
dévolution successorale paie quelqu’un d’autre que le véritable héritier. Ou à l’inverse, le
véritable créancier reçoit payement mais d’une personne qui ne lui devait rien. Ainsi en va-t-il
de l’artisan sur le compte duquel est porté un débit pour un matériau qui a été fourni à un
autre et qui règle en fin de mois le solde de ce compte.

On parle dans l’un et l’autre cas d’indu subjectif, ou encore d’indu relatif. Il y avait
bien une dette, mais pas entre la personne qui effectue le paiement et celle qui le reçoit. On est
alors en présence d’un « indu à trois » (PERRUCHOT-TRIBOULET).

La confusion s’aggrave, lorsque le paiement ne correspond à aucune dette, soit qu’elle


n’ait jamais existé, soit qu’elle n’existe plus parce que le titre qui lui servait de fondement a
été annulé ou résolu. On parle alors d’indu objectif ou encore d’indu absolu. Or, bien de se
raréfier, ces situations sont en pleine expansion. Les banques, les compagnies d’assurances,
les caisses de sécurité sociale, les particuliers sur le compte desquels de multiples
prélèvements sont effectués pour le paiement de leurs impôts, de leurs loyers, de leurs
factures de téléphone ou d’électricité… sont constamment exposés à payer ou à recevoir
l’indu. Il en résulte un intérêt renouvelé pour cette question, d’autant que les dispositions du
Code civil ont vocation à s’appliquer non seulement en droit privé stricto sensu, mais aussi, en
l’absence de dispositions spécifiques, en droit administratif et en droit communautaire. Aussi
bien la Cour de cassation n’hésite-t-elle pas à affirmer que « la répétition de l’indu est un
principe commun au droit privé et au droit public interne ainsi qu’au droit communautaire
(Cass. com., 03 janv. 1985, Bull. civ., IV, n°5, p. 4).

Les textes. Le code civil traite du paiement de l’indu aux articles 1376 (« celui qui
reçoit par erreur ou sciemment ce qui ne lui est pas dû s’oblige à le restituer à celui de qui il
l’a indûment reçu ») et l’article 1377 (« Lorsqu’une personne qui, par erreur, se croyait

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débitrice, a acquitté une dette, elle a le droit de répétition contre le créancier »). D’origine fort
ancienne puisqu’elles plongent leur racine dans le droit romain, ces deux dispositions
expriment la même règle sous une forme différente, en se plaçant successivement du point de
vue de celui qui reçoit l’indu puis de celui qui paie ce qu’il ne doit pas. L’article 1376 semble
fonder l’action en restitution –on dit en répétition- sur une prétendue obligation volontaire de
l’accipiens. Celui-ci, en recevant l’indu, s’obligerait à le restituer. C’est mal s’exprimer. Il est
évident que l’accipiens ne contracte pas une obligation de ce genre au moment où il reçoit
l’indu. Ce n’est pas lui qui volontairement s’oblige. C’est, ici encore, la loi qui l’oblige à
restituer, parce qu’il s’enrichirait sans cause aux dépens du solvens s’il ne restituait pas. Au
reste, l’article 1235, à la section du paiement, énonce clairement cette idée : « Tout paiement
suppose cette dette : ce qui a été payé sans être dû, est sujet à répétition ». Là est l’explication
de l’action en répétition ; le paiement a été fait sans cause puisqu’il n’y avait pas de dette.

Traditionnelle mais moderne, c’est ainsi qu’apparaît la répétition de l’indu qui a su, en
s’adaptant, défier le temps. On le constatera, en étudiant successivement les conditions, puis
les effets de la répétition de l’indu.

SECTION I : CONDITIONS DE LA REPETITION DE L’INDU

Présentation. Le paiement de l’indu requiert un élément économique, le paiement et


un élément juridique, l’indu, c'est-à-dire l’absence de cause susceptible de justifier ce
mouvement de valeur d’un patrimoine à l’autre. Traditionnellement, la jurisprudence y ajoute
un troisième élément, d’ordre psychologique, l’erreur du solvens. Mais depuis un important
arrêt rendu par l’Assemblée plénière de la Cour de cassation le 2 avril 1993, elle cantonne
cette dernière exigence à l’hypothèse de l’indu subjectif.

A ces conditions essentielles qui commandent le principe même de la répétition de


l’indu, s’en ajoutent de secondaires dont dépend seulement le montant de la restitution : la
bonne ou mauvaise foi de l’accipiens, la faute du solvens. On envisagera successivement les
conditions essentielles puis les conditions secondaires.

Paragraphe 1 : Conditions essentielles

A- Condition économique : le paiement

Définition. Le paiement de l’indu requiert, c’est une évidence, un paiement, c'est-à-


dire que le solvens se soit dessaisi d’un bien entre les mains de l’accipiens. Ce bien est le plus
souvent une somme d’argent. Mais ce pourrait être aussi une chose fongible, voire même un

17
corps certain (art. 1379). Quel que soit son objet, ce mouvement de valeur qui appauvrit l’un
et enrichit l’autre se nomme paiement, si on l’envisage du côté du solvens, et réception si on
le considère du côté de l’accipiens.

La preuve du paiement pèse sur celui qui agit en répétition. Celui qui demande la restitution
de ce qu’il a indûment payé doit prouver que celui contre qui il agit a bien reçu ce paiement
(Cass. civ.1ère, 19 déc. 1962, Gaz. Pal. 1963.1.231).

B- Condition juridique : l’indu

Absence de dette. Celui qui paie sa dette, c'est-à-dire ce qu’il doit, ne peut évidemment
obtenir la restitution de ce qu’il a versé. Pour que la restitution soit due, il faut que le
paiement soit indu, c'est-à-dire que le solvens ait payé sans raison, le versement opéré ne
reposant sur aucun titre. A détailler cette exigence, l’indu suppose l’absence de dette civile,
l’absence d’obligation naturelle et le défaut d’intention libérale.

L’indu suppose d’abord l’absence de cette civile. Le versement n’est pas l’exécution d’une
dette : le solvens n’était pas le débiteur de l’accipiens, lequel n’était à aucun titre créancier du
solvens.

Cette absence de dette peut se manifester de différentes façons. Il se peut qu’aucune dette
n’ait jamais existé entre le solvens et l’accipiens à quelque titre que ce soit. Il se peut aussi
qu’une telle dette ait existé par le passé, mais qu’elle soit éteinte par l’effet d’un paiement,
d’une annulation ou d’une résolution. On sait, en effet, que, sous réserve du jeu de la maxime
nemo auditur propriam turpitudinem allegans (nul ne peut être entendu qui allègue sa propre
turpitude), ce qui a été versé en exécution d’une convention nulle ou résolue doit être restitué.
Il se peut enfin qu’une dette existe, mais que l’ouverture d’une procédure collective et la règle
de l’égalité de créanciers chirographaires ne permette pas au créancier de prétendre au
paiement de la totalité de sa créance. En revanche, ce qui a été payé avant terme par le
débiteur n’est pas sujet à répétition. Le Code civil rejoint ici la sagesse populaire : « qui a
terme doit ». en payant avant l’échéance, le débiteur n’en a pas moins payé une dette qui
existait. La répétition de l’indu est exclue.

L’indu suppose ensuite l’absence d’obligation naturelle. Le paiement qui se présenterait


comme l’exécution volontaire d’une obligation naturelle ne pourrait donner lieu à répétition
(art. 1235 al.2). L’obligation naturelle n’est pas susceptible d’exécution forcée ; mais

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l’exécution volontaire du devoir de conscience qui la soustend donne naissance à une
obligation civile qui lie juridiquement celui qui s’est acquitté.

On adopte une analyse semblable dans l’hypothèse où un débiteur paie une obligation
prescrite ; la prescription éteint le droit du créancier d’agir en justice pour obtenir le paiement
que n’effectue pas spontanément le débiteur, mais laisse subsister la dette.

L’indu suppose enfin l’absence d’intention libérale du solvens envers l’accipiens. Si une telle
intention existait, elle donnerait une cause au paiement et ferait obstacle à la répétition.

En définitive, le paiement est indu lorsqu’il n y avait entre le solvens et l’accipiens ni dette
civile, ni dette naturelle, ni intention libérale. La somme de ces trois négations rend le
paiement sans cause.

C- Condition psychologique : l’erreur du solvens

La solution traditionnelle : l’exigence d’une erreur. L’erreur du solvens est-elle une


condition de la répétition de l’indu ? A cette question, l’article 1377 parait apporter une
réponse positive : « lorsqu’une personne qui, par erreur, se croyait débitrice, a acquitté une
dette, elle a le droit de répétition contre le créancier ». À l’appui de cette solution, on invoque
traditionnellement le fait que si le solvens accomplit une prestation tout en sachant que
l’accipiens n’y a pas droit, l’explication la plus plausible de son acte est qu’il a entendu faire à
celui-ci une libéralité. Dès lors, le solvens qui paie l’indu à un accipiens non créancier et,
quant à son consentement, enfermé dans l’alternative suivante : ou bien il agit dans une
intention libérale, ou bien il agit par erreur ou éventuellement sous la contrainte. La première
branche de l’alternative étant présumée, le solvens devra, s’il veut y échapper, démontrer
l’erreur ou la contrainte illégitime.

Sa remise en cause en cas d’indu objectif. Rendant probablement assez bien compte
de la réalité tant que les paiements furent simples et relativement rares, cette analyse a été
remise en cause par les transformations qu’a connues notre société depuis une trentaine
d’années. Comme on l’a justement souligné, l’homme moderne est beaucoup plus exposé que
par le passé à payer l’indu : « il ne cesse de cotiser, d’autoriser des prélèvements sur ses
multiples comptes bancaires ou postaux, de verser des primes, de régler des factures sibyllines
ou diaboliquement détaillées. La sécurité sociale, les assurances, les banques effectuent des
paiements sans nombre ; certains organismes de recouvrement bénéficient de moyens de
pression efficaces pour décider les payeurs hésitants. Il en est résulté une multiplication et une

19
diversification des cas de paiement d’indu soumis aux tribunaux, d’une ampleur telle que
l’alternative entre paiement par erreur et paiement inspire par une intention libérale est
devenue trop étroite et que la présomption d’intention libérale revêt désormais un caractère
quelque peu irréaliste. Alternative trop étroite : que décider par exemple lorsque le solvens « a
payé l’indu en le sachant mais pour des raisons parfaitement claires et manifestement
exclusive de toute intention libérale » ? L’absence d’intention libérale est alors certaine sans
qu’existe pour autant une quelconque alternative de la volonté du solvens. Présomption
irréaliste : présumer dans les rapports entre les banques ou les organismes sociaux et leurs
usagers que le paiement de l’indu repose sur une intention libérale apparaît « plutôt comme un
pieux désir, que comme un jugement de probabilité fondé sur l’expérience ».

Ces analyses ne sont pas restées sans échos en jurisprudence. La première chambre civile de
la cour de cassation a décidé que « le solvens n’était pas tenu de démontrer une erreur de sa
part », solution ultérieurement reprise par la 3ème chambre civile. Mais dans le même temps, la
chambre commerciale réaffirmait la solution tradition. Cette divergence entre chambres a été
réglée par l’Assemblée plénière par un arrêt du 02 avril 1993. Dans un cas d’indu objectif,
elle a décidé que le solvens n’avait aucune autre preuve à rapporter que celle de l’absence de
cause. L’erreur du solvens n’est donc plus une condition de la répétition de l’indu, en cas
d’indu objectif.

Son maintien en cas d’indu subjectif. En cas d’indu subjectif, l’exigence d’une erreur
du solvens est en revanche maintenue. La solution est certaine lorsqu’un solvens non débiteur
a payé un accipiens qui était bien créancier. En d’autres termes, le véritable créancier a été
payé par une personne autre que le débiteur. L’exigence d’une erreur apparait alors comme
une nécessité logique. Si une personne paie une dette, tout en sachant qu’elle pèse sur autrui,
son comportement ne peut s’expliquer que par le fait qu’elle entend soit gérer l’affaire
d’autrui en lui faisant une avance de fonds, soit lui consentir une libéralité indirecte. L’une et
l’autre motivation faisant obstacle au jeu de la répétition, celle-ci ne pourra aboutir que si le
solvens démontre qu’il a agi par erreur. On enseigne que cette exigence est également requise
dans l’autre cas d’indu subjectif, celui où le solvens était bien débiteur de la dette, mais l’a
payée entre les mains d’un autre que le créancier.

Afin d’obtenir la répétition de ce qu’il a versé, le solvens devra donc, en cas d’indu subjectif,
établir soit qu’il s’est cru tenu de payer une dette qui en définitive ne lui incombait pas, soit
qu’il s’est trompé de titulaire de la créance. Cette erreur peut être de fait ou de droit. A
l’erreur, on assimile la contrainte.
20
Paragraphe 2 : Conditions secondaires

Présentation. Lorsque les conditions précitées sont réunies, le solvens peut en principe
obtenir restitution de ce qu’il a versé. Deux données supplémentaires doivent néanmoins être
envisagées de part et d’autre : la situation psychologique de l’accipiens, l’éventuelle faute du
solvens. La première conditionne l’étendue des restitutions, la seconde peut diminuer le
montant des restitutions, voire parfois faire obstacle à celles-ci.

A- La situation psychologique de l’accipiens

Bonne ou mauvaise foi de l’accipiens. Celui qui reçoit l’indu peut, suivant les
circonstances, être de bonne ou de mauvaise foi. Il est de bonne foi lorsqu’il croit à tort être
créancier du solvens. Il est de mauvaise foi lorsqu’il accepte le paiement en sachant qu’on ne
lui doit rien ou que le solvens n’est pas son véritable débiteur. La mauvaise foi de l’accipiens
n’est pas un élément constitutif du paiement de l’indu. L’obligation de restituer pèse en effet,
même sur l’accipiens de bonne foi. L’article 1376 est formel sur ce point : « celui qui reçoit
par erreur ou sciemment ce qui ne lui est pas dû s’oblige à le restituer ». En revanche, la
situation psychologique de l’accipiens commande l’étendue des restitutions. L’accipiens de
mauvaise foi sera tenu à des restitutions plus importantes. La bonne foi de l’accipiens fait
cependant obstacle au jeu de la répétition dans un cas, celui où il a supprimé son titre de
créance à la suite du paiement qu’il a reçu (art. 1377 al. 2). Il est alors équitable que les
conséquences dommageables de l’erreur pèsent sur le solvens et non sur le créancier qui,
ayant de bonne foi, détruit son titre, ne pourra plus se faire payer par le véritable débiteur. Le
solvens disposera alors contre le véritable débiteur, d’un recours en remboursement fondé sur
l’enrichissement sans cause.

B- La faute du solvens

Indu subjectif et indu objectif. La faute du solvens prive-t-elle celui-ci du droit d’obtenir la
restitution de l’indu ? La jurisprudence répond à cette question en des termes différents selon
qu’on est en présence d’un indu subjectif ou d’un indu objectif.

En cas d’indu subjectif, c'est-à-dire lorsque le paiement a été fait au véritable créancier par
une personne autre que le débiteur, le solvens ne peut obtenir la restitution de ce qu’il a versé
qu’à la condition de démontrer son erreur. Encore faut-il pour que la restitution soit due que
cette erreur ne soit pas fautive. Au cas, en effet, où le solvens aurait payé « sans prendre les

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précautions commandées par la prudence », la jurisprudence décide qu’il n’est pas recevable à
agir en répétition.

En cas d’indu objectif, la jurisprudence retient une solution différente. La faute du solvens ne
le prive pas de son droit à répétition. L’accipiens, même de bonne foi doit restituer ce qu’il a
reçu sans cause. Toutefois, dans le cas où il subirait de ce fait un préjudice, il pourra agir
contre le solvens fautif sur le fondement de la responsabilité de droit commun (art. 1382 et
1383 du C. civ.). Il n’est désormais plus besoin d’apporter la preuve d’une faute lourde ou
d’un préjudice anormal subi par l’accipiens. La seule preuve d’une faute, même légère, d’un
préjudice, d’un préjudice et d’un lien de causalité suffit pour engager la responsabilité du
solvens. La dette de restitution de l’accipiens se compense alors partiellement ou totalement
avec sa créance de dommages-intérêts à l’encontre du solvens fautif.

SECTION 2 : LA RESTITUTION DE L’INDU

Paragraphe 1 : L’action en répétition

Les parties à l’action. Le demandeur à l’action en répétition de l’indu est le solvens.


L’action peut également être exercée par les créanciers du solvens agissant par la voie de
l’action oblique (art. 1166). Le défendeur à l’action est l’accipiens, qu’il ait reçu le paiement
lui-même ou par un mandataire interposé. En cas de décès de l’accipiens, sa succession est
tenue de sa dette. En cas d’indu à trois, la situation se complique. Lorsque le véritable
débiteur s’acquitte de ce qu’il doit entre les mains d’une personne, autre que son créancier, ce
dernier peut, usant de l’action oblique, agir contre l’accipiens. La jurisprudence a également
admis qu’il puisse agir contre celui-ci au moyen de l’action de in rem verso. Lorsque le
paiement a été fait au véritable créancier par un autre que le débiteur, le solvens demande en
principe remboursement à l’accipiens, celui-ci se retournant ensuite contre son véritable
débiteur. Mais la jurisprudence paraît prête à admettre un recours direct du solvens contre le
véritable débiteur. Reste à savoir si ce recours doit être fondé sur l’enrichissement sans cause
comme le laisse entendre certaines décisions ou sur la répétition de l’indu subjectif dont le
règlement serait simplifié.

Régime de l’action. Aucune disposition légale ne subordonne le jeu de l’action en


répétition à l’absence de toute autre action ouverte au demandeur.

Jadis soumise à la prescription trentenaire de droit commun, l’action en répétition de l’indu se


prescrit, depuis la réforme opérée par la loi du 17 juin 2008, par cinq ans. Alors que l’action

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courrait antérieurement à compter du jour où est intervenu le paiement indu, elle devrait
désormais courir à compter du jour où le solvens a eu ou aurait dû avoir connaissance du
caractère indu du paiement (art. 2224 C.civ.).

Certaines chambres de la Cour de cassation avaient rompu avec la solution traditionnelle en


décidant que, lorsque le paiement a été fait en exécution d’une obligation contractuelle
soumise à un délai de prescription plus court, le délai de l’action en répétition s’alignait sur
celui du paiement dans le contrat en cause. Ce revirement de jurisprudence s’étant heurté à la
résistance d’autres formations de la haute juridiction, la réunion d’une chambre mixte
devenait nécessaire. Aussi bien par un arrêt du 12 avril 2002, la Cour de cassation a mis fin
aux divergences qui s’étaient établies en son sein. Réaffirmant sa jurisprudence traditionnelle,
elle a décidé que l’action en répétition de l’indu n’était pas soumise à la prescription abrégée
de l’article 2277. Une loi française du 18 janvier 2005 est venue briser partiellement cette
jurisprudence en introduisant dans l’ancien article 2277 du code civil un alinéa nouveau disant
que « se prescrivent également par cinq ans, les actions en répétition des loyers, des fermages
et des charges locatives ».

Il revient au demandeur de prouver que les conditions de la répétition de l’indu sont réunies.
Cette preuve peut se faire par tous moyens, le paiement de l’indu étant un fait juridique.

Paragraphe 2 : Les modalités de la restitution

Montant de la restitution. Quant au montant de la restitution, il convient de distinguer


selon que l’accipiens est de bonne ou de mauvaise foi (art. 1372 à 1380 du c.civ.). La bonne
se présumant, (arg. art. 2268 cciv.), c’est à celui qui agit en répétition qu’il revient de prouver
que l’accipiens était de mauvaise foi lors du paiement. Lorsque l’accipiens est de bonne foi, il
est tenu à restitution, mais ne doit restituer que ce dont il s’est enrichi : le capital ou la chose
reçu, mais non les intérêts ou les fruits qu’il a perçus. Se considérant comme propriétaire de
ceux-ci, il n’avait pas à les capitaliser et subirait une perte s’il était obligé de les rendre (art.
1372 a contrario). De même, s’il a vendu la chose, il ne doit restituer que le prix de la vente
(art. 1380). Il n’est tenu à aucune restitution s’il l’a aliénée à titre gratuit. En revanche, si la
chose a péri par sa faute, il est équitable qu’il en rembourse la valeur (art. 1379).

Lorsque l’accipiens est de mauvaise foi, il a commis une faute et doit réparer le préjudice subi
par le solvens. Celui-ci a droit à une répétition qui efface toutes les suites dommageables du
paiement indu. Il en résulte que : a) l’accipiens devra restituer non seulement le capital ou la
chose, mais tous les fruits ou intérêts qu’il a perçus (art. 1378) ; b) s’il a vendu la chose, il

23
devra non seulement le prix, mais l’excédent de la valeur qu’elle peut présenter au jour où
l’action est intenté contre lui ; s’il a donné la chose, il devra de même la valeur actuelle de la
chose qu’il ne peut restituer ; c) si la chose a péri par cas fortuit, il en devra la valeur (art.
1379).

A propos des dépenses utiles ou nécessaires que l’accipiens a pu faire sur la chose, il a droit à
leur remboursement, même s’il était de mauvaise foi. Le solvens devra rembourser ces
dépenses jusqu’à concurrence de la plus-value qu’elles ont procurées à la chose.

24
CHAPITRE TROISIEME : L’ENRICHISSEMENT SANS CAUSE

Présentation. Il est fréquent qu’un individu s’enrichisse au dépend d’autrui,


l’accroissement de son patrimoine ayant pour corolaire l’appauvrissement du patrimoine
d’une autre personne. Mais, en règle générale, ce déplacement de richesse apparaît
juridiquement justifier car il est la conséquence d’une opération qui lui confère une cause. Par
exemple, en cas de donation, le donateur s’appauvrit, le gratifier s’enrichit. Mais cet
enrichissement est justifié par l’existence de la donation.

Il arrive néanmoins parfois qu’un déplacement de richesse se produise sans qu’il ait sa
justification dans un quelconque titre juridique. Par exemple, une personne effectue le
paiement d’une dette purement imaginaire ; le solvens s’appauvrit, l’accipiens s’enrichit. Ou
encore l’occupant sans titre d’un terrain édifie sur celui-ci une construction qui devient par
accession la propriété de celui à qui ce terrain appartient ; l’occupant s’appauvrit, le
propriétaire du terrain s’enrichit. Ou encore, à la demande des parent(s, un professeur
dispense des cours particuliers à leur enfant ; insolvable ceux-ci ne peuvent le rémunérer ;
l’enfant s’enrichit, le professeur s’appauvrit. Dernier exemple, une personne dans le besoin,
est prise en charge: par les organismes sociaux alors qu’elle a un proche parent tenu à son
égard d’une obligation naturelle. Les premiers s’enrichissent du fait des dépenses réalisées, le
dernier s’enrichit grâce aux dépenses qui lui ont ainsi été épargnées.

La position du code. Afin de rétablir l’équilibre ainsi rompu entre le patrimoine de


l’appauvri et celui l’enrichi, on peut songer à ériger cette situation en une source autonome
d’obligation, l’appauvri devenant créancier de l’enrichi. Mais le code civil ne formule aucune
règle générale de cette idée dans quelques dispositions particulières, qui visent notamment
certains des exemples précédemment envisagés.

C’est ainsi qu’aux articles 1376 et suivant, il prévoit que le solvens peut obtenir la répétition
de ce qu’il a, indument versé.

De même, une série de dispositions (art.554-556, 861-862, 1673, 2175) prévoient que, toutes
les fois qu’une personne est obligée de restituer une chose, parce que son titre d’acquisition
est résolu ou annulé, elle peut exiger du propriétaire de la chose le remboursement des
dépenses nécessaires et des dépenses utiles qu’elle a faites sur cette chose jusqu’à concurrence
de la plus-value qui a ainsi été procurée à la chose.la même raison explique les articles 1947
et 2080 autorisant le dépositaire et le créancier gagiste à se faire rembourser les dépenses
qu’ils ont faites sur la chose à eux remise.

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On peut aussi en matière de régimes matrimoniaux, rattacher la théorie des récompenses,
relative à la liquidation des régimes de communauté à ce même courant.

D’où une interrogation : faut-il admettre en dehors des cas prévus par la loi, un principe
général de l’enrichissement sans cause permettant à l’appauvri d’obtenir une indemnité de
l’enrichi ;

Le débat. La question a été fortement discutée. Au XIXe siècle, la jurisprudence a


dans; un premier temps refusé de consacrer un tel principe. Afin de répondre à ce type de
difficulté et de mettre fin à des déséquilibre injuste, plusieurs voies ont été, à l’époque,
explorées par les magistrats ou suggérées par les auteurs.

C’est ainsi que la jurisprudence n’a pas hésité à étendre la notion de gestion d’affaires bien
au-delà de ses limites traditionnelles. Elle a, en effet, admis le jeu de cette théorie alors même
que faisait défaut l’intention de rendre service à autrui. Afin de rendre compte de cette
situation, on a parlé de « gestion d’affaire anormale ».

Dans une autre opinion, on a cherché à ramener l’obligation de l’enrichi au concept


des responsabilités civiles délictuelles : s’enrichir sans cause au dépend d’autrui ne serait pas
autre chose que commettre un délit ou à tout le moins un quasi-délit ; l’action fondée sur
l’enrichissement injuste serait donc une action délictuelle. Mais cette thèse est apparue
difficilement soutenable : l’enrichi se trouve le plus souvent placé sans rien avoir fait pour
cela et sans l’avoir voulu ; en bref, il n’a commis aucune faute. De surcroit, les deux actions
ont des résultats différents : par l’action en responsabilité civile délictuelle, la victime obtient
la réparation exacte du dommage éprouvé, alors que par l’action fondée sur l’enrichissement
sans cause, l’appauvri ne prétendre qu’au montant de l’enrichissement réalisé par son
adversaire, c'est-à-dire le plus souvent beaucoup moins que ce qu’il a lui-même dépensé.

En réalité, il semble bien qu’il faille renoncer à ramener l’enrichissement sans cause à
des concepts, préexistent-gestion d’affaire, responsabilité civile délictuelle, … - et qu’on
doive reconnaitre à cette notion son autonomie, l’enrichissement sans cause étant appelé à
constituer à côté de la volonté individuelle et de la faute dommageable une source générale
d’obligation en droit positif. De même qu’il y aurait, sous-jacent à la responsabilité civile, le
devoir de ne » pas nuire à autrui, de même il y aurait, sous-jacent à l’enrichissement sans
cause, le devoir de ne pas s’enrichir injustement au dépend d’autrui. Encore faut-il donner une
traduction juridique à ce devoir

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La création prétorienne. C’est dans cette voie, que s’est, finalement engagée la haute
juridiction. Après avoir admis l’enrichissement sans cause, de : manière occulte, souvent
couvert de la gestion d’affaire, la cour de cassation l’a consacré à titre principale et autonome
par le célèbre arrêt Boudier, rendu par la chambre des requêtes le 15 juin 1892. Il accorde à
l’appauvri une action spécifique, l’action de in rem verso, qui « dériv(e) du principe d’équité
qui défend de s’enrichir au détriment d’autrui et n’(a) été réglementé par aucun texte de nos
lois ». En conséquence, « son exercice n’est soumis à aucune condition déterminée (et) il
suffit pour la rendre recevable, que le demandeur allègue et offre d’établir l’existence d’un
avantage qu’il aurait par un sacrifice ou un fait personnel, procuré à celui contre lequel il
agit ».

Ainsi motivé par la seule référence à l’équité, l’action de in rem verso apparaissait
comme une création prétorienne extrêmement audacieuse ; entendu aussi largement, elle
risquait, en effet, de déstabiliser de larges pans de notre système juridique. Prenant conscience
de ce danger, les magistrats entreprirent de refermer à demi la porte qu’ils avaient dans un
premier temps très largement ouverte. Empruntant à Aubry et Rau leur motivation, ils
devaient juger que « l’action de in rem verso fondait sur le principe d’équité qui défend de
s’enrichir au dépend d’autrui » doit être admise « dans tous les cas où le patrimoine d’une
personne se trouvant, sans cause légitime, enrichit au détriment de celui d’une autre personne,
celle-ci ne jouerait pour obtenir ce qui lui est dû d’aucune action naissant d’un contrat, d’un
quasi-contrat, d’un délit ou d’un quasi-délit ». On glisse ainsi de l’enrichissement injuste à
l’enrichissement sans cause, lequel encadre beaucoup plus précisément l’action de in rem
verso et évite qu’elle ne devienne une « sanction attrape-tout ». L’exigence de sécurité
juridique vient ainsi tempérer le principe d’équité découvert par la jurisprudence. L’étude des
conditions puis des effets de l’action de in rem verso permettra de mieux comprendre
comment la jurisprudence réalise ici un délicat équilibre entre ces deux impératifs.

SECTION1 : CONDITION DE L’ACTION DE IN REM VERSO

Présentation. En tant que source autonome d’obligation, l’enrichissement sans cause


se caractérise, enseigne-t-on traditionnellement, par la réunion de deux éléments, l’un positif,
d’ordre économique-un mouvement de valeur d’un patrimoine à l’autre-, l’autre négatif,
d’ordre juridique- l’absence de cause juridique de ce mouvement de valeur. Mais à ces deux
éléments, il semble qu’il faille en ajouter un troisième qui a pour objet de moraliser
l’institution en découvrant dans l’attitude de l’appauvri des motifs de lui refuser le bénéfice de
l’action de in rem verso.
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Paragraphe 1 : L’élément économique

L’enrichissement au détriment d’autrui. L’enrichissement sans cause suppose qu’une


personne en s’appauvrissant en enrichisse un autre. Il faut donc un mouvement de valeur entre
deux patrimoines. Celui-ci se décompose en trois éléments : l’enrichissement de l’un,
l’appauvrissement de l’autre, le lien de causalité entre les deux.

1 – L’enrichissement

C’est là par définition l’élément fondamental. Il peut revêtir les formes les plus diverses
Accroissement de l’actif : acquisition par l’enrichi d’un bien nouveau ou plus-value apporté à
un bien existant ; ainsi en va-t-il par exemple du propriétaire d’un bien quoi récupère celui-ci
après qu’un occupant sans titre a effectué sur celui-ci des travaux d’amélioration.
Diminution du passif : ainsi en va-t-il lorsqu’une dette incombant à une personne est payée
par une autre à laquelle elle a été imputée à tort. Le passif de son patrimoine diminuant, le
véritable débiteur s’enrichit. Dépense épargnée : l’enrichi bénéficie de services qu’il n’a pas
rémunérés. Ainsi en va-t-il de l’enfant qui bénéficie des leçons commandées par ses parents,
sans que ceux-ci, insolvable aient rémunéré son professeur.

A la différence de ce qui est requis pour la gestion d’affaire, il faut que l’enrichissement existe
lorsque l’action est intentée ; s’il ne s’est pas encore concrétisé ou s’il a disparu, l’action ne
peut être utilement exercée.

2 – L’appauvrissement

Il est nécessaire. On ne saurait par définition prétendre participer à l’enrichissement d’autrui


si l’on n’a pas subi une perte corrélative à cet enrichissement. Mais il est très largement
entendu. A la perte éprouvée-dépense, livraison de bien non payé-il, convient d’assimiler le
simple gain manqué-service rendu, travail effectué dans rémunération.

3- Lien de causalité

Il faut que l’appauvrissement soit corrélatif à l’enrichissement, c’est-à-dire qu’il y ait un


passage de valeur d’un patrimoine à l’autre.

Cette exigence sera évidemment satisfaite lorsque l’enrichissement est directe, c’est-à-dire
lorsqu’il n’existe pas de patrimoine interposé entre celui de l’appauvri et celui de l’enrichi.
Tel est le cas en présence des constructions réalisées par l’occupant sans titre qui bénéficient
en définitive au propriétaire du terrain sur lequel elles ont été édifiées.

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Mais la jurisprudence se satisfait également d’un enrichissement indirect, la valeur transitant
par un patrimoine tiers. Tel était par exemple le cas dans l’arrêt Boudier. Un marchand fourni
des engrais à un fermier qui les utilise pour amender la terre qu’il loue ; devenu insolvable, le
fermier ne peut payer l’engrais et est expulsé de sa ferme ; le propriétaire qui récupère la
récolte en même temps que sa terre est enrichi, au détriment du marchand qui a fourni les
engrais sans recevoir payement de ceux-ci; d’une valeur a transitée par le patrimoine du
fermier. Autre exemple : un organisme social ayant pris en charge une personne dans le
besoin, les proches parents de celle-ci n’ont pas eu à s’acquitter de l’obligation alimentaire
dont ils étaient pourtant tenus. L’organisme social s’est appauvri des dépenses réalisées au
profit de ce tiers, le proche parent s’est enrichi des dépenses qui lui ont ainsi été épargnées.

Peu importe, en définitive, que l’enrichissement soit directe ou indirecte. Il suffit que la
relation entre l’appauvrissement et l’enrichissement soit certaine.

Paragraphe2 : L’élément juridique

L’absence de cause. A s’en tenir à la seule exigence d’un enrichissement au détriment


d’autrui, initialement posée par l’arrêt Boudier, c’est l’ensemble du droit civil qui risquait
d’être remis en cause. Toute personne s’estimant désavantagé par l’opération qu’elle a
réalisée, pourrait tenter de réunir sur celle-ci, en prétextant un mouvement de valeur injuste.
Aussi bien, percevant très rapidement le danger, la jurisprudence a-t-elle encadrée l’action de
in rem verso que seul un enrichissement sans cause pouvait permettre à l’appauvri d’obtenir
de l’enrichi, une indemnisation. Reste à savoir ce qu’il faut entendre par là.

Un enrichissement sera dit sans cause lorsqu’il n’existe aucun mécanisme juridique, aucun
titre juridique-légal, conventionnel, judiciaire-qui puisse justifier le flux des valeurs du
patrimoine de l’appauvri à celui de l’enrichi. En présence d’un tel titre, l’enrichissement sera
causé et l’appauvri débouté.

1 – Existence d’un titre légal

L’enrichissement trouve assez fréquemment sa justification dans un titre légal. C’est ainsi que
le créancier d’une dette prescrite ne saurait de l’action de in rem verso à l’encontre de son
débiteur, au prétexte que celui-ci dispensé de ce qu’il devait payer, serait enrichi. Cette
situation prend sa source dans les dispositions qui édictent ces prescriptions lesquelles
répondent elles-mêmes à des impératifs de sécurité, d’ordre et de paix sociales. C’est ainsi
encore que, dans le cas d’une vente ayant une cause immorale, l’acquéreur entré en

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possession du bien avant payement du prix pourra à la fois demander la nullité du contrat et
refuser la restitution du bien. Le vendeur ne pourra obtenir satisfaction sur le terrain de
l’action in rem verso, car l’enrichissement de l’acheteur a sa source dans la règle nemo
auditur.

Mais parfois, on peut hésiter sur le point de savoir si un texte constitue un titre justifiant
l’enrichissement et par là même faisant obstacle au jeu de l’action de in rem verso. C’est ainsi
que de nombreuses épouses mariées sous le régime de la séparation des biens ont aidé leur
époux, dans l’exercice de sa profession, sans recevoir aucune rémunération puis, la
mésentente s’étant installée dans le couple, ont demandé à être indemnisé sur le fondement de
l’action de in rem verso. L’élément économique est manifestement constitué : le mari s’est
enrichi du fait des rémunérations qu’il n’a pas eu à rembourser, la femme s’est appauvrie du
fait des rémunérations qu’elle n’a pas perçues. Mais ne pourrait-on pas soutenir qu’il existe un
titre légal qui justifie ce mouvement de valeur : l’article 212 du code civil qui prévoit que les
époux se doivent assistance ? La jurisprudence ne l’a pas pensé dès lors que le travail fourni
par l’épouse excédait ce qui lui incombait en vertu de son obligation de contribuer aux
charges du mariage. De même, il a été jugé que le devoir moral d’un enfant envers ses parents
(art.371 code civil) n’exclut pas que l’enfant puisse obtenir une indemnité pour l’aide et
l’assistance apporter à ceux-ci dans la mesure, ayant dépassé les exigences de la piété filiale,
les prestations fournies ont réalisé à la fois un appauvrissement à la fois pour l’enfant et un
enrichissement corrélatif pour ses parents.

2 – Existence d’un titre conventionnel

Lorsque le déplacement de valeur s’est réalisé en vertu du contrat conclu entre


l’appauvri et l’enrichi, ce déplacement de valeur ne saurait être remis en cause au moyen de
l’action de in rem verso, au prétexte que le contrat serait inéquitable. Dès lors que le contrat
est valable, on ne saurait permettre à celui qui s’estime lésé d’obtenir une indemnité de celui
qui en a tiré bénéfice, sauf à remettre en cause le principe de la force obligatoire du contrat.
De deux choses l’une, ou bien on est en présence d’une situation où le droit positif sanctionne
exceptionnellement la lésion et la voie à suivre est celle de la rescision pour lésion ou bien
l’hypothèse relève du principe posé par l’article 1118 du code civil et on ne saurait admettre
que ce principe soit réuni par l’action de in rem verso. Aussi bien, la cour de cassation l’a-t-
elle affirmé avec beaucoup de force : « il n’y a pas enrichissement sans cause (…) lorsque
l’enrichissement réalisé par une personne na sa justification dans un acte juridique, et

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spécialement lorsqu’il résulte de l’exécution d’un contrat légalement formé entre la personne
appauvri et la personne bénéficiaire de l’enrichissement ».

En présence d’un enrichissement indirecte, la cause de cet enrichissement peut-elle


résider dans le contrat conclu entre l’enrichi et le tiers par le patrimoine duquel a transité le
mouvement de valeur ? La cour de cassation ne l’a pas pensé dans son arrêt Boudier du 15
juin 1892 ; elle avait, en effet, admis l’action de l’appauvri, en estimant qu’un tel contrat était
à son égard res inter alios acta (art.1165). Mais elle est ultérieurement revenue sur cette
solution. L’article 1165 n’empêche pas le contrat de produire des effets indirects à l’égard des
tiers ; ceux-ci ne peuvent méconnaître leur existence comme source légitime de droits pour les
parties. Encore faut-il précisément que ce contrat confère à l’enrichi le droit de conserver
l’enrichissement. Tel est cas lorsqu’existe dans le contrat de bail une clause prévoyant que le
propriétaire bénéficie sans indemnité de toutes les améliorations apportées au bien loué par
son locataire ; dans l’hypothèse où le locataire aura fait réalisé par un entrepreneur des
travaux sur le bien loué sans en acquitté le prix, cet entrepreneur ne saurait agir sur le
fondement de l’action de in rem verso contre le propriétaire qui s’enrichit en fin du bail de la
plus-value apportée à son bien. Tel n’est pas le cas lorsqu’une telle clause fait défaut ; le bail
n’empêche pas l’action de l’entrepreneur contre le propriétaire pour la plus-value apportée à
son bien. En revanche, l’existence d’un contrat entre l’appauvri et le tiers justifiant
l’appauvrissement du premier ne fait pas obstacle au jeu de l’action de in rem verso.

3- Existence d’un titre judiciaire

L’existence d’une décision de justice peut également justifier l’enrichissement.

Paragraphe 3 : L’élément moral

Comportement de l’appauvri. On enseigne parfois que la théorie de l’enrichissement


sans cause se limite à la prise compte des deux données précédentes « point d’élément
psychologique, de prime abord, la théorie semble avoir un caractère objectif : on y pèse des
patrimoines ». L’étude de la jurisprudence révèle pourtant que les magistrats ne se
désintéressent pas de la situation psychologique de l’appauvri. Il arrive que la condition
d’absence de cause, au sens où on l’a ci-dessus entendu, soit rempli et que pourtant les
tribunaux refusent la demande de restitution de l’appauvri au motif qu’il a accompli l’acte
d’appauvrissement, dans son intérêt exclusif, à ses risques et périls ou encore parce que cet
acte constitue une faute délibérée de sa part afin de redonner sa cohérence à l’ensemble, on
tente de ramener ces situations au schéma de l’enrichissement sans cause, en faisant valoir

31
que l’intérêt personnel ou la faute personnelle de l’appauvri donnent une cause à son
appauvrissement. Le mot cause change alors de sens. Il ne s’agit plus du titre juridique qui
justifie ce mouvement de valeur d’un patrimoine à l’autre mais de l’intérêt qui a guidé
l’appauvri. Il n’est pas certain qu’il soit de bonne méthode de rassembler sous une même
dénomination des réalités aussi hétérogènes. Aussi bien, la prise en compte par les magistrats
de l’attitude de l’appauvri parait-elle s’expliquer beaucoup plus par le souci de moraliser
l’institution que par des considérations technique. Il ne leur parait pas équitable que
l’appauvri puisse bénéficier d’une restitution, lorsque, connaissant les risques attachés à
l’acte qu’il a appauvri, il a néanmoins accompli celui-ci de façon purement égoïste pour la
seule satisfaction de son intérêt personnel. Il en va de même lorsque l’acte d’appauvrissement
constitue de sa part une faute

Intérêt personnel de l’appauvri. En premier lieu, la jurisprudence tend à décider que


l’appauvri ne peut se prévaloir de l’action de in rem verso, alors même que son
appauvrissement n’est la conséquence d’aucune règle légale, d’aucun contrat ou décision de
justice, s’il a agi à ses risques et périls, en vue de se procurer un avantage personnel,
contrepartie envisagée de sa perte possible. Ainsi en va-t-il de celui qui, en s’efforçant
d’améliorer son propre bien, a enrichi un tiers : en prolongeant le réseau électrique jusqu’à
son terrain, il facilite le branchement du voisin ; en accomplissant des travaux pour fournir un
supplément d’eau à son moulin, il en procure également aux moulins situés en aval. La
jurisprudence fait également jouer cette règle alors même que les travaux ont été effectués sur
un bien appartenant à une autre personne, dès lors que l’appauvri les a réalisés « à ses risques
et périls et dans son intérêt ». Tel est le cas du locataire qui fait dans l’immeuble loué des
travaux importants dont il espère tirer profit, tout en connaissant la précarité de sa situation ;
même s’il n’obtient pas le profit escompté, il ne pourra agir en enrichissement sans cause, car
il a agi dans son propre intérêt et à ses risques et périls.

La faute de l’appauvri. En second lieu, la jurisprudence prive celui s’est appauvri par
sa faute du bénéfice de l’action de in rem verso, car sa protection apparaît alors socialement
beaucoup moins nécessaire. Invoquée incidemment dans l’arrêt du 22 février 1939, cette
solution a ensuite été consacrée explicitement par la haute jurisprudence. La grand-mère qui
conserve la garde de ses petits-enfants en violation d’une décision de justice les confiant à
leur père, ne saurait agir sur le terrain de l’enrichissement sans cause pour obtenir de celui-ci
le remboursement des frais d’entretien qu’elle a dû engager. Le locataire qui a refusé
d’exécuter une décision d’expulsion ne saurait obtenir d’indemnité pour les travaux qu’il a

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réalisé postérieurement à cette décision. Il en va de même du garagiste qui effectue des
travaux non recommandés, de celui qui ayant capté une succession au moyen d’un faux
testament, a payé les droits de mutation et réalisé des travaux sur les immeubles qu’il a
ensuite dû restituer. Posé en cas de faute délibérée de l’appauvri, le refus d’accueillir l’action
de in rem verso a également été retenu en présence d’une simple faute d’imprudence de celui-
ci.

Mais ultérieurement, la haute juridiction a procédé à un revirement de jurisprudence en


décidant que « le fait d’avoir commis une imprudence ou une négligence ne prive pas celui
qui, en s’appauvrissant, a enrichi autrui de son recours fondé sur l’enrichissement sans
cause ». à suivre les derniers développements de la jurisprudence, il semble donc que la
solution varie selon la gravité de la faute commise par l’appauvri. Lorsque l’appauvri a
commis une faute de négligence ou d’imprudence, elle ne fait pas obstacle à l’exercice de
l’action de in rem verso, mais peut servir de fondement pour engager sa responsabilité si elle a
causé un dommage à l’enrichi. Les dommages-intérêts dus par l’appauvri viennent alors en
déduction de l’indemnité due par l’enrichi. En revanche, en cas de faute lourde ou de dol la
voie de l’action de in rem verso est fermée à l’appauvri fautif. Cette distinction fondée sur la
gravité des fautes semble néanmoins se heurter à une résistance de la chambre commerciale
favorable au maintien de la solution traditionnelle.

SECTION 2 : LES EFFETS DE L’ACTION DE IN REM VERSO

Présentation. Réunies, les conditions de l’enrichissement sans cause fait naître à la


charge de l’enrichi, une obligation d’indemniser l’appauvri. En l’absence de texte, la
jurisprudence a dû énoncer les principes qui gouvernent la détermination de son montant. Sur
le modèle du préteur romain, les magistrats ont ouvert une action nommée, l’action de in rem
verso et précisé ses modalités d’application en lui conférant un caractère subsidiaire.

Paragraphe 1. L’action de in rem verso

Elle peut être intentée même à l’encontre d’un incapable. Les personnes frappées
d’incapacité qui ne pourraient valablement accomplir un acte juridique peuvent, malgré tout,
être obligées du fait de l’enrichissement dont elle profite sans cause. Fait juridique, la source
d’obligation que constitue l’enrichissement sans cause n’est pas subordonnée à la capacité de
l’enrichi.

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Elle présente un caractère subsidiaire. Jurisprudence et doctrine affirme
traditionnellement que l’action de in rem verso revêt un caractère « subsidiaire ».

La formule ayant soulevé bien de difficultés d’interprétation, on en précisera la signification


en distinguant deux situations, celle de l’enrichissement direct et celle de l’enrichissement
indirect.

1°L’enrichissement direct. Dans l’hypothèse ordinaire où l’enrichissement s’est


réalisé entre deux personnes sans l’intervention d’un tiers, le caractère subsidiaire signifie
d’abord que l’action de in rem verso est écartée lorsque l’appauvri dispose à l’égard de
l’enrichi d’un autre moyen d’obtenir satisfaction. L’intéressé n’a pas, en ce cas, d’option. Elle
signifie ensuite que l’action de in rem verso est exclue lorsque l’action normale dont disposait
l’appauvri lui est fermée par l’effet d’une règle de droit mais non par un obstacle de fait. Ainsi
que l’énonce la haute juridiction, l’action de in rem verso ne peut suppléer « une autre action
que le demandeur ne peut intenter par suite d’une prescription, d’une déchéance ou forclusion
ou par l’effet de l’autorité de chose jugée, ou parce qu’il ne peut apporter les preuves qu’elle
exige ou par suite de tout autre obstacle de droit ». et de fait, pourquoi subordonner une action
contractuelle ou délictuelle à des conditions précises, si celui qui ne les remplit pas peut
contourner ces exigences en invoquant la théorie de l’enrichissement sans cause ?

Certaines décisions récentes ayant paru admettre l’action de in rem verso malgré l’existence
d’un obstacle de droit au jeu de l’action ordinaire, on a pu se demander si elles ne remettaient
pas en cause son caractère subsidiaire. Les conséquences d’une telle remise en cause seraient,
au reste, moins graves qu’il n’y pourrait paraître, le caractère subsidiaire de l’action de in rem
verso faisant très largement double emploi avec l’exigence d’une absence de cause au sens où
elle a été précédemment définie.

2°L’enrichissement indirect. Dans l’hypothèse où l’enrichissement a transité par un


patrimoine tiers, la subsidiarité revêt une signification supplémentaire. L’appauvri ne peut
agir contre l’enrichi sur le fondement de l’action de in rem verso qu’après avoir cherché à
obtenir paiement de son débiteur immédiat. C’est seulement après avoir agi contre le tiers et
s’être heurté à son insolvabilité qu’il pourra se retourner contre l’enrichi. La subsidiarité
remplit alors le rôle d’une sorte de bénéfice de discussion.

Paragraphe 2 : Les modalités de la restitution

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Le montant de la restitution : une double limite. Lorsque l’obligation de restitution
est reconnue dans son principe, comment calculer les sommes que l’enrichi doit restituer à
l’appauvri ?

La restitution est limitée par une double mesure. D’une part elle ne peut pas dépasser le
montant de l’enrichissement effectif, c’est-à-dire de la plus-value procurée au patrimoine du
défendeur, même si l’appauvrissement est plus fort, car l’action de in rem verso ne doit pas
appauvrir le défendeur. D’autre part, elle ne peut pas dépasser l’appauvrissement du
demandeur, la valeur de son patrimoine s’est trouvée privé, même si l’enrichissement est plus
élevé. L’intérêt étant la mesure de l’action, l’appauvri ne saurait réclamer davantage que
l’appauvrissement qu’il a subi. L’indemnité sera donc la plus faible de ces deux sommes.

L’enrichissement sans cause se distingue sur ce point de la gestion d’affaires. Le gérant a


droit au remboursement de ces dépenses utiles, même si le profit subsistant leur est, en
définitive, inférieur. Il se distingue également de la responsabilité civile délictuelle qui
indemnise en principe la victime de la totalité de son dommage.

Date d’appréciation. A quelle date faut-il se placer pour apprécier l’enrichissement ou


l’appauvrissement ? On a hésité entre le jour de l’appauvrissement et celui de
l’enrichissement, celui de la demande en justice et celui du jugement. Ces solutions sont
propres à conduire à des résultats différents.

Supposons qu’une personne ait réalisé des travaux sur le terrain d’autrui pour une dépense de
1500 frs, la plus-value était à l’époque de 1000 frs. Dix ans plus tard, la plus-value est de
2000, et il en couterait désormais 3000 frs pour réaliser ces travaux. A supposer qu’une
demande soit formée sur le fondement de l’enrichissement sans cause, le montant de
l’indemnité variera considérablement selon la date retenue.

L’appauvrissement s’évalue, en principe, à la date où la dépense a été réalisée. La solution


risque d’être sévère pour l’appauvri. La jurisprudence l’attenue en reportant la date
d’évaluation de l’appauvrissement au jour de la demande en justice, lorsque l’appauvri était
dans « l’impossibilité morale » d’agir autrement. Il n’a alors commis aucune négligence en
n’agissant pas plus tôt. L’enrichissement s’apprécie, non à la date du jugement comme en
matière de responsabilité, mais à la date de la demande en restitution. Cette solution est
atténuée d’une double manière. D’une part, il se peut que la loi détermine le moment à
prendre en considération ; on devra, dans ce cas, s’en tenir aux prescriptions légales. D’autre
part, il y a lieu de traiter avec rigueur l’enrichi de mauvaise foi ; celui qui a sciemment

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encaissé une valeur à laquelle il savait n’avoir pas droit. Il doit être considéré comme étant,
dès l’origine, en demeure de restituer ; il est comptable, en toute occurrence, du montant de
son enrichissement initial. Cette solution, consacrée par le code civil à propos du paiement de
l’indu (art 1378 et s.) doit être étendu à tous les cas d’enrichissement sans cause. Toutefois,
certains enrichis, bien que de mauvaise foi, ne sont comptables que de l’enrichissement
subsistant lors de l’exercice de l’action : ce sont les incapables (art. 1312).

Une créance née d’un enrichissement sans cause n’existe et ne peut produire d’intérêts
moratoires que du jour où elle est judiciairement constatée.

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