Vous êtes sur la page 1sur 120

·Franz Kafka

)
1
www.fabienrothey.hautefort.com

& www.oeuvresouvertes.net

Traduction de Fabien Rothey

2
1

Le véritable chemin passe par-dessus une corde qui n’est pas tendue
en hauteur, mais à peine au-dessus du sol. Elle semble plus faite pour
faire trébucher que pour être franchie.
2

Toutes les erreurs humaines sont l’impatience, une rupture prématurée


du méthodique, une clôture apparente de la chose apparente.
3

Il y a deux péchés humains principaux, desquels découlent toutes les


autres: l’impatience et la nonchalance. À cause de l’impatience, ils ont
été chassés du Paradis ; à cause de la nonchalance, ils n’y retournent
pas. Mais peut-être n’y a-t-il qu’un péché principal: l’impatience. À
cause de l’impatience, ils en ont été chassés ; à cause de l’impatience,
ils n’y retournent pas.
4

Beaucoup d’ombres de défunts ne s’occupent que de lécher les fots du


feuve des morts, parce qu’il vient de chez nous et conserve le goût
salé de nos mers. Le feuve se hérisse alors de dégoût, inverse son
cours et ramène les morts à la vie. Ils sont heureux cependant, ils
chantent leur gratitude et caressent les eaux indignées.
5

Passé un certain point, il n’y a plus de retour.

Il faut atteindre ce point.


6

L’instant décisif du développement humain a lieu tout le temps. C’est


pourquoi les mouvements intellectuels révolutionnaires qui déclarent la
nullité de tout ce qui précède ont raison, car rien n’a encore eu lieu.
7

Un des moyens de séduction du Mal les plus

efficaces est l’invitation au combat.


8

Il est comme le combat contre les femmes, qui finit au lit.


9

A est bouffi d’orgueil, il croit avoir beaucoup avancé dans le Bien,


puisque, apparemment en sa qualité d’objet de plus en plus attrayant, il
se sent sollicité par toujours plus de tentations venant de directions qui,
jusque-là, lui était tout à fait inconnues.
10

L’explication correcte, cependant, est qu’un grand démon a pris place


en lui et que la multitude des petits s’approche pour servir le grand.
11/12

La diversité des perceptions qu’on peut avoir d’une pomme, par


exemple : la perception du petit garçon qui doit tendre le cou pour voir
tout juste la pomme sur la table, et la perception du maître de maison
qui prend la pomme et la tend librement à son commensal.
13

Un premier signe d’une connaissance naissante est le souhait de


mourir. Cette vie semble insupportable, une autre, inaccessible. On n’a
plus honte de vouloir mourir ; on demande à être transféré de la vieille
cellule, que l’on hait, à une nouvelle, que l’on apprendra d’abord à haïr.
Un reste de foi y apporte son concours, pendant le transport le maître
passera par hasard dans le couloir, verra le prisonnier et dira : « Celui-
ci, vous ne devez pas l’enfermer à nouveau. Il vient chez moi. »
14

Si tu marchais sur une plaine, tu aurais la bonne volonté d’avancer et


pourtant tu ferais des pas en arrière, ce serait une situation désespérée
; mais comme tu grimpes sur une pente raide, aussi raide que toi-
même vu d’en bas, les pas en arrière ne peuvent avoir été causés que
par la disposition du sol, et tu ne dois pas désespérer.
15

Comme un chemin en automne : à peine est-il balayé qu’il se recouvre


à nouveau de feuilles mortes.
16

Une cage allait à la recherche d’un oiseau.


17

Je n’avais encore jamais été à cet endroit : la respiration est différente,


une étoile plus éblouissante que le soleil rayonne à côté de lui.
18

S’il avait été possible de construire la tour de

Babel sans l’escalader, cela aurait été permis.


19

Ne laisse pas le Mal te faire croire que tu peux avoir des secrets
pour lui.
20

Les léopards s’introduisent dans le temple et boivent jusqu’au bout les


jarres d’offrandes ; ce phénomène se répète sans cesse ; finalement il
devient prévisible, et il s’intègre à la cérémonie.
21

Aussi fermement que la main tient la pierre. Mais elle ne la tient


fermement que pour la jeter plus loin. Cependant, le chemin conduit
aussi à ce lointain.
22

Tu es le devoir. Pas d’écolier à l’horizon.


23

Le véritable adversaire te transmet un


courage sans limites.
24

Comprendre cette chance que le sol sur lequel tu te tiens ne peut être
plus grand que les deux pieds qui le recouvrent.
25

Comment peut-on se réjouir du monde à


moins de se réfugier en lui ?
26

Les cachettes sont innombrables, le salut unique, mais les possibilités


de salut sont aussi nombreuses que les cachettes. Il y a un but, mais
pas de chemin ; ce que nous appelons chemin est l’hésitation.
27

Faire le négatif nous est imposé ; le positif nous a déjà été donné.
28

Une fois que l’on a accueilli le Mal en soi, il n’exige plus qu’on croie en
lui.
29

Les arrière-pensées avec lesquelles tu accueilles le Mal en toi ne sont


pas les tiennes, mais celles du Mal. L’animal arrache le fouet au maître
et se fouette lui-même pour devenir le maître, et il ne sait pas que ce
n’est qu’une imagination engendrée par un nouveau nœud sur la
lanière du fouet du maître.
30

Le Bien, en un certain sens, n’offre aucune

consolation.
31

Je n’aspire pas à la maîtrise de soi. La maîtrise de soi veut dire : vouloir


agir sur un endroit fortuit des rayonnements infinis de mon existence
spirituelle. Mais si je devais tracer de tels cercles autour de moi, je
préférerais le faire passivement en considérant avec étonnement le
complexe monstrueux et ne prendre à la maison que le renforcement
que cette vision fournit e contrario.
32

Les corneilles prétendent qu’une seule corneille peut détruire le ciel.


C’est hors de doute, mais cela ne démontre rien contre le ciel, car le
ciel signifie simplement : impossibilité de corneilles.
33

Les martyres ne sous-estiment pas le corps, ils le laissent monter sur la


croix. En cela, ils coïncident avec leurs ennemis.
34

Son épuisement est celui du gladiateur après le combat, son travail


était le blanchiment d’un coin dans un bureau de fonctionnaire.
35

Il n’y a pas d’avoir, juste un être, juste un être

qui aspire au dernier souffle, à l’asphyxie.


36

Avant je ne comprenais pas pourquoi je ne recevais aucune réponse à


ma question, aujourd’hui je ne comprends pas comment j’ai pu croire
que je pouvais poser une question. Mais avant je ne croyais absolument
pas, je posais juste la question.
37

Sa réponse à l’affirmation selon laquelle il possède peut-être, mais


n’est pas, ne fut que tremblements et palpitations.
38

Quelqu‘un s’étonna de la facilité avec laquelle il prit le chemin de


l’éternité ; il filait en effet vers le bas.
39a

On ne peut pas payer le Mal en plusieurs versements – et cela est tenté


continuellement.
Il serait possible de penser qu’Alexandre le Grand, malgré les succès
guerriers de sa jeunesse, malgré l’excellente armée qu’il avait formée,
malgré les forces dirigées vers le changement du monde qu’il sentait en
lui, se fût arrêté à Hellespont et ne l’eût jamais franchi, et ce, non par
indécision, non par manque de volonté, mais à cause du fardeau de la
vie terrestre.
39b

Le chemin est infini, on ne peut rien y retrancher, rien y ajouter, et


pourtant chacun tient sa petite aune d’enfant. « Sois sûr que tu devras
aussi parcourir cette aune de chemin, cela ne sera pas oublié. »
40

C’est seulement notre concept de temps qui nous permet de nommer


de cette façon le Jugement dernier, même s’il s’agit en réalité d’une
cour martiale.
41

La disproportion du monde, pour notre

consolation, semble n’être que numérique.


42

Baisser sur la poitrine la tête pleine de dégoût et de haine.


43

Les chiens de chasse jouent encore dans la cour, mais le gibier ne


leur échappera pas, peu importe qu’il soit en train de courir dans les
bois.
44

Tu t’es ridiculement harnaché pour ce


monde.
45

Plus tu attelles de chevaux, plus tu vas vite – non pas l’arrachement du


bloc à la fondation, ce qui est impossible, mais la rupture des brides et
ainsi la joyeuse course à vide.
46

Le mot sein signifie en allemand à la fois

existence et lui appartenir.


47

On leur donna le choix entre être rois ou messagers des rois. Comme
des enfants, ils voulurent tous être messagers. C’est pour cela qu’il y a
des messagers braillards, ils filent à travers le monde et, puisqu’il n’y a
pas de roi, ils s’échangent en criant les nouvelles devenues absurdes.
Ils mettraient bien un terme à leurs vies misérables, mais ils n’osent
pas à cause du serment professionnel.
48

Croire au progrès ne veut pas dire croire qu’un progrès s’est déjà
produit. Ce ne serait pas une croyance.
49

A. est un virtuose et le Ciel est son témoin.


50

L’homme ne peut vivre sans une confiance durable en quelque chose


d’indestructible en lui, en quoi tant l’indestructible que la confiance
peuvent rester durablement cachés. Une des possibilités d’expression
de ce rester-caché est la foi en un Dieu personnel.
51

Il fallut la médiation du serpent : le Mal peut

séduire l’homme, mais pas devenir homme.


52

Dans le combat entre toi et le monde,


seconde le monde.
53

On ne doit escroquer personne, même pas au monde sa victoire.


54

Il n’y a rien d’autre qu’un monde spirituel – ce que nous appelons le


monde sensible est le Mal dans le monde spirituel, et ce que nous
appelons mauvais n’est qu’une nécessité d’un instant de notre évolution
éternelle.
Avec la lumière la plus forte, on peut décomposer le monde. Devant des
yeux faibles, il devient ferme ; devant des yeux plus faibles, il a des
poings ; devant des yeux encore plus faibles, il devient pudique et
fracasse celui qui ose le regarder.
55

Tout est duperie : chercher le minimum de tromperie, rester dans


l’ordinaire, chercher le maximum. Dans le premier cas, on dupe le Bien
en voulant l’acquérir avec trop de facilité, et le Mal en lui dictant des
conditions de combat trop défavorables. Dans le second cas, on dupe le
Bien en n’aspirant pas une seule fois à lui dans cette vie terrestre. Dans
le troisième cas, on dupe le Bien en s’éloignant de lui le plus possible,
le Mal en espérant le rendre impuissant par sa maximalisation. Le
second cas serait donc préférable, car on dupe toujours le Bien, et,
dans ce cas, du moins selon les apparences, on ne dupe pas le Mal.
56

Il y a des questions que nous ne pourrions pas surmonter si nous n’en


étions pas par nature dispensés.
57

Le langage ne peut être utilisé que d’une manière allusive pour tout ce
qui se trouve au-delà du monde sensible, mais jamais de manière tant
soit peu comparative, puisque, conformément au monde sensible, il ne
traite que de la propriété et de ses relations.
58

On ne ment le moins possible que lorsqu’on ment le moins possible,


pas lorsqu’on a le moins possible l’opportunité de le faire.
59

Une marche d’escalier qui n’a pas été creusée profondément par les
pas n’est, de son propre point de vue, qu’un stérile assemblage de bois.
60

Qui renonce au monde doit aimer tous les hommes, car il renonce aussi
à leur monde. Il commence alors à pressentir la véritable essence de
l’homme, qui ne peut être qu’aimée, à condition qu’on soit à son
niveau.
61

Celui qui aime son prochain dans le monde ne commet une injustice ni
plus grande ni plus petite que celui qui s’aime lui-même dans le
monde. Il reste juste la question de savoir si le premier cas est possible.
62

Le fait qu’il n’y ait rien d’autre qu’un monde spirituel nous ôte l’espoir
et nous donne la certitude.
63

Notre art est un être-aveuglé par la vérité : la lumière sur le visage


grotesque qui recule est vraie, et rien d’autre.
64/65

L’expulsion du paradis est éternelle dans sa partie principale : elle est


donc définitive, la vie dans le monde, inévitable ; l’éternité du
processus (ou exprimé en termes temporels : la répétition éternelle du
processus) rend tout de même possible non pas seulement le fait que
nous pourrions rester durablement au paradis, mais qu’en réalité
nous y sommes durablement, que nous le sachions ou non.
66

C’est un citoyen du monde, libre et en sécurité, car il est fixé à une


chaîne qui est suffisamment longue pour le laisser atteindre tout
espace terrestre, et néanmoins juste assez longue pour que rien ne
puisse l’arracher au- delà des limites de la terre. Mais en même temps il
est aussi un citoyen libre et en sécurité du ciel, car il est aussi fixé à
une chaîne céleste aux caractéristiques similaires. Prétend-il aller sur
terre, le collier du ciel l’étrangle, prétend-il aller au ciel, c’est celui de la
terre. Et cependant il a toutes les possibilités et il le sent ; oui, il refuse
même
d'attribuer tout cela à une erreur dans le

premier enchaînement.
67

Il poursuit les faits comme un débutant en patinage qui, de surcroît,


s’exerce là où c’est interdit.
68

Qu’y a-t-il de plus joyeux que la foi en un

Dieu du logis !
69

Théoriquement, il existe une possibilité parfaite de bonheur : croire en


l’indestructible en soi et ne pas y aspirer.
70/71

L’indestructible est unique ; chaque homme l’est et c’est en même


temps une chose commune à tous, de là le lien indissoluble, sans
commune mesure, des hommes.
72

Il y a dans la même personne des connaissances qui, bien


qu’absolument différentes, ont le même objet, de sorte qu’il doit
seulement être déduit de nouveau en différents sujets de la même
personne.
73

Il dévore les restes de sa propre table ; ainsi il sera pendant un petit


moment plus rassasié que tous, mais il a oublié comment on mange sur
une table ; ainsi, il cesse également d’y avoir des restes.
74

Si ce qui aurait dû être détruit au paradis était destructible, alors ce


n’était pas décisif ; mais si c’était indestructible, alors nous vivons dans
une fausse foi.
75

Teste-toi en relation avec l’humanité. Elle fait douter ceux qui doutent,
croire ceux qui croient.
76

Ce sentiment : « je ne vais pas jeter l’ancre ici » – et immédiatement


sentir autour de soi la marée montante et agitée !
Un revirement. La réponse, à l'affût, craintive, entoure furtivement la
question, cherche désespérément dans son visage inaccessible, la suit
dans l’absurde, c’est-à- dire sur les chemins s’éloignant le plus possible
de la réponse.
77

La fréquentation des gens incite à

l’introspection.
78

L’esprit ne sera libre que s’il cesse d’être un

appui.
79

L’amour sensuel masque l’amour céleste ; il ne pourrait pas le faire tout


seul, mais comme il a inconsciemment en lui l’élément céleste, il peut
le faire.
80

La vérité est indivisible, elle ne peut donc se connaître elle-même ; qui


veut la connaître doit être mensonge.
81

Personne ne peut demander ce qui en fin de compte lui nuit. Si cette


apparence se produit tout de même chez des gens – et peut-être se
produit-elle toujours –, cela explique pourquoi quelqu’un demande
quelque chose en l’être humain, qui certes est utile à ce quelqu’un,
mais qui nuit gravement à un second quelqu’un, à qui, dans une
certaine mesure, il a été fait appel pour juger le cas. Si l’homme s’était
mis d’emblée du côté du second quelqu’un, et pas seulement lors du
jugement, le premier quelqu’un aurait cessé d’exister et la demande
avec lui.
82

Pourquoi se plaint-on du péché originel? Ce n’est pas par son fait que
nous avons été expulsés du paradis, sinon à cause de l’arbre de la vie,
afin que nous ne mangions pas de lui.
83

Nous ne sommes pas pécheurs que parce que nous avons mangé de
l’arbre de la connaissance, mais aussi parce que nous n’avons pas
encore mangé de l’arbre de la vie. Pécheur est l’état dans lequel
nous nous trouvons indépendamment de la faute.
84

Nous avons été créés pour vivre au paradis, le paradis était destiné à
nous servir. Notre destinée a été changée ; qu’il soit arrivé la même
chose à la destinée du paradis n’a pas été dit.
85

Le Mal est une émanation de la conscience humaine dans des positions


de transition déterminées. Ce n’est pas à proprement parler le monde
sensible qui est une apparence, mais son Mal, qui constitue en effet le
monde sensible pour nos yeux.
86

Depuis le péché originel, nous sommes essentiellement égaux dans la


capacité de connaissance du Bien et du Mal ; pourtant, nous cherchons
précisément là nos avantages particuliers. Mais c’est seulement au-delà
de cette connaissance que commencent les véritables distinctions.
L’apparence contraire est suscitée par ce qui suit : personne ne peut se
contenter de la seule connaissance, mais doit s’efforcer d’agir en
accord avec elle. Pour cela, cependant, la force ne lui a pas été
octroyée, il doit donc se détruire, même au risque de ne pas obtenir la
force nécessaire ;
mais il ne lui reste rien d’autre que cette

dernière tentative. (C’est aussi le sens de la menace de mort dans


l’interdiction de manger de l’arbre de la connaissance ; c’est peut-être
aussi le sens originel de la mort naturelle.) Devant cette tentative, il a
peur ; il préfère annuler la connaissance du Bien et du Mal (la
désignation « péché originel » procède de cette peur) ; pourtant, ce qui
s’est passé ne peut pas être annulé, mais seulement troublé. C’est dans
ce but que surgissent les motivations. Le monde entier en est plein,
même le monde visible n’est peut-être rien d’autre qu’une motivation
d’un homme désireux d’un instant de tranquillité. Une
tentative de falsifier le fait de la

connaissance, de faire d’abord de la

connaissance un but.
87

Une croyance comme une guillotine, aussi lourde, aussi légère.


88

La mort est devant nous, un peu comme un tableau de la bataille


d’Alexandre sur le mur de la salle de classe. Il s’agit, par nos actes dans
cette vie même, d’obscurcir encore le tableau ou de l’effacer
complètement.
901

Deux possibilités : se faire infiniment petit ou l’être. La seconde est


perfection, donc inaction, la première, commencement, donc
acte.
1
Il n’y a pas de § 89 dans le cahier de Kafka.
91

Pour éviter une erreur de mot : ce qui doit être activement détruit doit
être avant parfaitement consolidé ; ce qui s’effrite, s’effrite, mais ne
peut pas être détruit.
92

La première adoration des idoles était certainement peur des choses,


mais aussi, lié à cela, peur de la nécessité des choses et, lié à cela, peur
de la responsabilité à l’égard des choses. Cette responsabilité parut si
énorme que pas une fois on n’osa l’attribuer à un être surhumain
unique, car même à travers la médiation d’un être, la responsabilité
humaine n’aurait pas été suffisamment allégée, les relations avec un
être unique auraient été encore trop entachées de responsabilité ; c’est
la raison pour laquelle on attribua à chaque chose la responsabilité
d’elle-même, qui plus est, on attribua aussi à

ces choses une responsabilité relative à

l’égard des humains. [xii]


93

De la psychologie pour la dernière fois ! [Ou bien]


De la psychologie une dernière fois !
94

Deux tâches du début de la vie : réduire toujours plus ton cercle et


vérifier encore et toujours si tu ne te trouves pas caché quelque part
hors de ton cercle.
95

Le Mal est parfois dans la main comme un outil; qu’il soit reconnu ou
non, il permet qu’on le mette de côté sans résistance, si l'on possède la
volonté de le faire.
96

Les joies de cette vie ne sont pas les siennes, mais notre peur de
l’ascension à une vie supérieure ; les tourments de cette vie ne sont
pas les siens, mais le tourment qu’on s’inflige à cause de cette peur.
97

C’est seulement ici que la souffrance est souffrance. Non pas de telle
manière que ceux qui souffrent ici doivent être élevés ailleurs pour
cette souffrance, mais parce que ce qu’en ce monde nous appelons
soufrir est, dans un autre monde, inaltéré et libéré de son opposition,
béatitude.
98

La représentation de l’infini et de la plénitude du cosmos est le résultat


du mélange poussé à l’extrême de pénible création et de libre
méditation sur soi.
99

Combien plus oppressante que la conviction la plus impitoyable de


notre actuel état de péché est la plus faible conviction de l’ancienne et
éternelle justification de notre temporalité. Seule la force de supporter
cette seconde conviction, qui dans sa pureté comprend entièrement la
première, constitue la mesure de la foi. Certains supposent qu’à côté de
la grande escroquerie originelle est organisée, dans chaque cas,
spécialement pour eux, une petite escroquerie particulière, comme si,
quand une pièce d’amour est jouée sur scène, l’actrice, en plus
du sourire
hypocrite pour son amant, avait aussi un

sourire sournois particulier pour un spectateur précis de la galerie la


plus éloignée. Ce serait aller trop loin.
100

Il peut y avoir une connaissance du démoniaque, mais aucune foi en lui,


car il n’y a pas plus démoniaque que ce qu’il y a ici.
101

Le péché apparaît toujours ouvertement et il peut être appréhendé


immédiatement par les sens. Il va jusqu’à ses racines et il ne doit pas
être arraché.
102

Nous aussi, nous devons endurer toutes les souffrances autour de nous.
Nous tous n’avons pas un corps en commun, mais une croissance, et
cela nous fait passer par toutes les douleurs, que ce soit sous une
forme ou sous une autre. Comme un enfant se développe à travers tous
les stades de la vie jusqu’à la vieillesse et la mort (et chaque stade
paraît inatteignable au précédent, que ce soit par le désir ou par la
peur), nous nous développons (au moins aussi profondément unis à
l’humanité qu’à nous-mêmes) à travers toutes les souffrances de ce
monde. Il n’y a
pas de place pour la justice dans ce contexte,

pas plus que pour la peur de la souffrance ou pour l’interprétation de la


souffrance comme un mérite.
103

Tu peux te tenir à l’écart des souffrances du monde, on te laisse la


liberté de le faire et cela correspond à ta nature, mais peut-être cet
éloignement est-il justement l’unique souffrance que tu pourrais éviter.
104

Un homme possède le libre arbitre, et, qui plus est, de trois sortes : en
premier lieu, il était libre quand il voulut cette vie ; maintenant,
toutefois, il ne peut plus faire marche arrière, car il n’est plus celui qui
la voulait autrefois ; il ne l’est que dans la mesure où, en vivant, il
réalise sa volonté d’alors.
En second lieu, il est libre parce qu’il peut choisir la manière de
marcher et le chemin de cette vie.
En troisième lieu, il est libre parce qu’il a la

volonté, comme celui qui sera à nouveau un


jour, de marcher à travers la vie, quelles que

soient les conditions, et d’arriver ainsi jusqu’à soi-même, même si c’est


par un chemin qui, bien qu’éligible, est si labyrinthique qu’il ne laisse
aucun endroit de la vie intouchée.
Ce sont les trois sortes de libre arbitre, mais c’est aussi, puisque cela se
produit simultanément, une unité, et c’est au fond une telle unité qu’il
n’y a pas de place pour une volonté, ni libre ni non libre.
105

Le moyen de séduction de ce monde et le signe de la garantie que ce


monde n’est qu’un passage sont la même chose. À juste titre, car c’est
seulement ainsi que peut nous séduire ce monde, et cela correspond à
la vérité. Mais le pire est qu’après la séduction réussie nous oublions la
garantie, et ainsi le Bien nous attire dans le Mal de la même manière
que le regard de la femme nous attire dans son lit.
106

L’humilité donne à chacun, y compris au solitaire désespéré, la relation


la plus forte avec son prochain, immédiatement qui plus est, toutefois
seulement dans le cas d’une humilité complète et durable. L’humilité
peut atteindre cela parce qu’elle est la véritable langue de la prière, en
même temps adoration et lien le plus fort. La relation avec le prochain
est la relation de la prière ; la relation à soi, la relation de l’aspiration ;
la force pour l’aspiration est puisée dans la prière.
Peux-tu connaître autre chose que la duperie

? Si un jour la duperie était anéantie, tu ne pourrais pas regarder, ou tu


te transformerais en statue de sel.
107

Tous sont très aimables avec A., comme si quelqu’un essayait de


protéger soigneusement un excellent billard des joueurs, même bons,
jusqu’à ce que le grand joueur arrive, examine la table avec attention,
ne tolère aucun défaut, alors qu’ensuite, quand il commence à jouer, il
se déchaîne sans le moindre scrupule. [
108

« Il retourna alors à son travail comme si de rien n’était. » Cette


observation nous est familière parce qu’elle procède d’une grande
quantité obscure de vieux récits, même si elle n’apparaît peut-être
dans aucun d’eux.
109

« On ne peut pas dire que la foi nous manque. Le simple fait de notre
vie est inépuisable en sa valeur pour la foi. » « Y aurait-il ici quelque
chose digne de la foi ? On ne peut pourtant pas ne-pas-vivre. » « C’est
précisément dans ce “ne peut pourtant pas” que se trouve la force
démentielle de la foi ; elle prend forme dans cette négation. »
Il n’est pas nécessaire que tu sortes chez toi. Reste à ta table et écoute.
N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois
absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour être
démasqué, il
ne peut pas faire autrement, il se tordra en extase devant toi.