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Commentaire littéraire « Harmonie du soir » Baudelaire , Les fleurs du mal ( 1857)

«Harmonie du soir »  est extrait de la section « spleen et idéal » du recueil Les fleurs du mal, écrit par
Baudelaire en 1857. Ce poème termine, avec « le flacon », le cycle consacré à Apollonie Sabatier, une des
trois femmes que Baudelaire a aimées. Madame Sabatier a inspiré un amour spiritualisé et mystique au
poète. A la façon de « Correspondances », le titre du poème donne une des clés de son interprétation.
Comment, tout en respectant la rigueur de la forme du pantoum, Baudelaire fait-il de ce poème le lieu de
transfiguration poétique d’un paysage crépusculaire. Le poète parvient à dégager de ce poème musical une
harmonie de beauté et de tristesse. Le pantoum est une forme poétique très particulière que Baudelaire met
au service de l’expression de l’harmonie des sens et du sens. Ainsi il donne à son poème un pouvoir de
suggestion particulier.

I. Un pantoum revisité ; la construction originale du poème.

1. Une construction originale qui évoque une valse.

- Ce poème épouse la forme du pantoum, poème à forme fixe d’origine malaise, mis à la mode par Victor
Hugo en 1830, dans son recueil Les Orientales. Il obéit à des règles de composition fondées essentiellement
sur la répétition. Dans Petit traité de poésie française, Théodore de Banville, un poète parnassien édicte deux
règles :1) le second vers de chacune des strophes devient le premier vers de la strophe suivante, le
quatrième vers de chaque strophe devient le troisième vers de la strophe suivante. 2) du commencement à
la fin du poème, deux sens sont poursuivis parallèlement. A l’origine, le vers liminaire se répète sur le
dernier vers, donnant une forme circulaire au pantoum, ce que ne fait pas Baudelaire, ici. De plus, dans le
pantoum malais, les rimes doivent être croisées. Ici, Baudelaire prend la liberté de les embrasser pour mieux
peut être suggérer l’embrassement de la valse ?

- Le pantoum, avec son système de répétition des vers produit un effet condensé tout entier dans le
vers « Valse mélancolique et langoureux vertige », celui d’une valse éternelle et d’un vertige entêtant, d’une
spirale infinie où les vers deviennent des litanies mystérieuses qui s’apparentent à des invocations
magiques. En outre, les rimes ne sont fondées que sur deux sons : « ige » et « oir », rimes féminines et rimes
masculines, mêlant ainsi les deux genres, embrassés, comme un couple dansant une valse. Ce travail de
versification accentue et renforce l’impression de répétition envoûtante du pantoum. La forme du poème
semble mimer son contenu : le mouvement grisant du pantoum reprend, sur le plan musical, l’ivresse du
tournoiement de la valse.

2. De la tristesse à l’angoisse : un poème progressif .

- Si l’on étudie la structure thématique, on repère que la première strophe, à partir des motifs de la fleur et
de la valse, évoque l’atmosphère d’un soir, faite d’ivresse sensuelle « les sens et les parfums tournent dans
l’air du soir » et de tristesse avec l’hypallage « valse mélancolique ».

- Dans la seconde strophe, approfondissement de la tonalité mélancolique par l’évocation du violon avec la
comparaison « frémit comme un cœur, qu’on afflige », avec la comparaison et l’hypallage pour le ciel « le
ciel est triste et beau comme un grand reposoir » ainsi que la métaphore « Le soleil s’est noyé dans son sang
qui se fige », image saisissante du soleil assassiné. De plus, la diérèse sur « vi/olon », suggère le déchirement
affectif produit par la musique.

- Dans la troisième strophe, la tristesse se transforme en véritable angoisse. Baudelaire éprouve un dégoût
de l’existence où se mêlent angoisse et ennui, ce qui correspond au « spleen ». On le retrouve dans
l’hémistiche « le néant vaste et noir » qui indique la peur des ténèbres et la hantise du vide. En outre, le soir
est catalyseur de l’angoisse. Les images dans la métaphore « le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige »
présentent la dissolution du soleil couchant comme un anéantissement.

- Cependant, la dernière strophe semble transcender cette mélancolie triste. L’évocation du souvenir
n’engendre pas seulement la mélancolie, mais c’est aussi une lumière. L’attachement au souvenir se lit dans
le terme « vestige » qui désigne une trace du passé. Le verbe « recueille »  dans « d’un passé lumineux
recueille tout vestige » signifie rassembler avec un soin quasi religieux. Enfin, l’évocation de l’ostensoir
souligne par référence à l’hostie, le pouvoir de résurrection du souvenir, qui, comme le Christ, ne meurt pas.

3. Le registre lyrique.

- Ce poème s’inscrit dans le registre lyrique. Le thème le plus évident est celui du crépuscule. Le titre
« Harmonie du soir » le confirme. Le complément du nom « l’air du soir », la périphrase, néant vaste et
noir », l’hypallage « Le ciel est triste » et la métaphore «le soleil s’est noyé dans son sang » font allusion au
crépuscule.

- Le registre lyrique est manifeste dans l’expression d’un sentiment élégiaque, d’une plainte. Le champ lexical
de la plainte « langoureux, mélancolique, afflige, triste » confirme cette hypothèse. Le vers métaphorique « le
soleil s’est noyé dans son sang qui se fige » décrit certes le coucher du soleil mais suggère aussi une certaine
souffrance. La référence au sang présente une analogie entre couleur du couchant et couleur du sang mais
elle révèle aussi l’idée d’un arrêt brutal du cœur, avec « son sang qui se fige ». Le sang, symbole de vie
renvoie ici à la mort.

- En outre, l’émotion du poète naît de la confusion de deux époques et de deux lieux. En effet, Baudelaire
superpose la contemplation actuelle et solitaire et l’évocation d’un bal, ayant eu lieu jadis et la souffrance
amoureuse évoquée par le temps et l’absence, idée suggérée par « ton souvenir ». Enfin, le « cœur », siège
de la sensibilité est nommé à quatre reprises et l’adjectif « tendre », souligne sa vulnérabilité.

Deux thèmes se côtoient dans ce pantoum irrégulier et rappellent la deuxième règle édictée par Théodore
de Banville «  Que du commencement à la fin, deux sens soient poursuivis parallèlement. »

II. Un crépuscule mélancolique.

2. Les correspondances.

- La réussite de ce poème repose pour une grande partie sur l’impression d’unité qui s’en dégage, fondée
essentiellement sur la poétique des « correspondances ». La première est la correspondance entre les
différentes sensations. Dans le premier quatrain « les sons, les parfums tournent dans l’air du soir » suggère
que le tourbillon de la valse provoque un jeu d’échange entre les différentes sensations, olfactives, visuelles
et auditives. Dans le second quatrain, le son « le violon » et le parfum des fleurs «  encensoir » se mêlent à
nouveau, associant ouïe et odorat. Dans le troisième quatrain, le « violon frémit » et « le soleil s’est noyé »
associent l’ouïe et la vue.

- Ces correspondances horizontales, appelées synesthésies laissent place à une correspondance verticale,
entre monde naturel et monde spirituel. Chaque impression sensible, comme le frémissement de la fleur
«vibrant sur sa tige », le tremblement du « violon qui frémit », n’est que la manifestation tangible, matérielle,
du principe même de l’Etre. Le poète peut saisir la mystérieuse palpitation de la vie originelle. La poésie
baudelairienne est mystique en ce sens qu’elle cherche à percer, à nommer le mystère des choses, à déceler
leur vie secrète.

- De plus, on perçoit une correspondance entre l’atmosphère du soir et l’état d’âme du poète. C’est le soir
crépusculaire qui lui révèle ses sentiments. Le paysage devient une correspondance de la femme dont le
poète se souvient avec regret et exaltation. L’effet de surprise est conséquent dans le dernier vers avec
l’adjectif possessif « ton », possible interlocutrice à qui s’adresserait le poète. Autant dans « Parfum
exotique » la femme évoquait le paysage, autant ici, c’est l’inverse qui se produit.

- L’aspect mélancolique est donc justifié : l’amour ne se vit plus que dans le souvenir, mais sans doute faut-il
ajouter que le souvenir a, chez Baudelaire, une vertu magnifiante. La relation amoureuse reste donc
ambigüe, à la fois source de mélancolie et source d’un plaisir qui, par la force du souvenir, ne cesse de se
magnifier.

- Pour finir, on repère un mouvement de lumière dans le dernier quatrain : elle passe de l’extérieur à
l’intérieur, du présent au passé, du visible au domaine de la mémoire. Le passé devient « lumineux », le
souvenir « luit comme un ostensoir » dans le cœur et la mémoire du poète, idée confirmée par « en moi ».

L’harmonie du poème se développe selon un mouvement de correspondances symboliques. Mais la matière


sonore du pantoum produit une vibration suggestive qui dépasse le cadre strict de la réalité visible et
sensible.

2. Une incantation ou la sorcellerie évocatoire.

- Quelques éléments permettent d’interpréter ce poème comme une incantation. Déjà, la formulation du
vers liminaire «  Voici venir les temps » sonne ainsi. De plus, les répétitions des vers (douze vers repris sur
seize) valident cette hypothèse. En outre, on remarque que chaque vers semble relativement indépendant
de son contexte, les vers répétés s’adaptant à des contextes différents. Ainsi, ils donnent l’impression de
paroles oraculaires (comme des oracles), de formules énigmatiques et magiques. De plus, le champ lexical
du mouvement circulaire « tournent, valse, vertige » est bien représenté. Certains termes peuvent suggérer
un mouvement circulaire. Ainsi, « encensoir » évoque l’idée d’un mouvement giratoire. Cette idée de retour,
que la versification montrait et que confirme ce champ lexical est certainement le fondement musical de ce
poème-valse, où le même revient sous la forme de l’autre, où tout se mêle harmonieusement en se répétant.
En outre, les vers répétés modifient et prolongent leur sens, parfois jusqu’à l’ambiguïté. Le sens devient donc
flottant et multiple : le poème en est d’autant plus polysémique et mystérieux.

2. Des harmonies suggestives.


Le rythme et les allitérations produisent un effet d’harmonie suggestive. En effet, le rythme très régulier de
l’alexandrin : 3/3/3/3 et les allitérations en sifflantes « s », « soir,

« Harmonie du soir », pantoum français qui semble faire la toupie dans un mouvement vertigineux,
présente en fait une unité de développement émotionnel et intellectuel, enveloppe une progression
d'une strophe à l'autre qui est scandée par la reprise de vers, qui va de la mise en place d'un décor
crépusculaire tournoyant à l’expression d’une souffrance où la tristesse de la nature est mise en
correspondance avec celle du poète, jusqu’au sursaut que permet le souvenir d’une femme aimée, une
révélation qui fait prévaloir le rayonnement lumineux sur l'épaisseur des ténèbres.
Cette lumière est religieusement connotée et fait de la femme aimée un ange gardien.
« Harmonie du soir », sorcellerie évocatoire ou magie incantatoire? Ce poème tient sa réussite des deux
réunies et devient alors un art purement suggestif et symboliste.