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II

La Légion sur le front de l’Est.

En route vers le front.

Les premières unités du I er bataillon quittent le camp d’entraînement le 28 octobre, celles du II e deux jours plus tard 1 . Les convois de la Légion partent en direction de Mos- cou, via Smolensk. La première partie du trajet est réalisée en chemin de fer, ainsi le I er bataillon et la compagnie d’état-major arrivent à Smolensk le 1 er novembre. Les derniers éléments du régiment n’arrivent dans la ville qu’après un trajet de cinq jours 2 . La lon- gueur du voyage n’est pas causée par la distance géographique, mais elle est due aux précautions prises contre les embuscades de partisans :

« Le convoi roule à dix à l’heure. Il va de petit poste en petit poste, au milieu des

forêts de bouleaux dans lesquelles l’armée allemande a taillé de larges bandes, vierges

] Les hom-

mes sont là, trente par wagon, se rapprochant autant qu’ils le peuvent du poêle central, ayant dévoré les provisions distribuées, contemplant les débris éparpillés le long du remblai qui témoignent de la fréquence des sabotages, débris qui prouvent et l’utilité et l’inutilité des postes de surveillance, des patrouilles, de toutes les précautions prises et même des deux wagons chargés de sable que la locomotive pousse devant elle » 3 .

Les difficultés des légionnaires commencent déjà dans la ville partiellement détruite par la guerre. Étant donné que les autres unités de différentes nationalités 4 ont occupé les cantonnements dans la ville, la Légion – excepté l’état-major et la compagnie d’état- major régimentaire logés au centre-ville, à l’hôtel Molotov – est obligée de se cantonner dans des villages de l’autre côté de Smolensk. Par conséquent, les légionnaires doivent franchir le Dniepr et traverser la ville pendant que la nuit tombe. Ce parcours de plus d’une dizaine de kilomètres ne se fait pas sans difficultés dans une ville inconnue et des conditions climatiques inhabituelles. Le lieutenant Ourdan écrit :

« Le débarquement à Smolensk fut catastrophique. La ville de Smolensk est bâtie

sur le Dniepr ; sur l’une des rives se trouve la gare, sur l’autre rive est située la ville. La 13 e compagnie devait aller prendre son cantonnement dans un village situé à treize

de tout arbre, pour empêcher les partisans de préparer leur embuscades. [

1 Les derniers éléments de l’unité française quittent le camp le 1 er novembre. BAMA RH 53-23/49, page 77.

2 BAMA N 756/201. Rapport sur la LVF, page 27. Voir aussi Larfoux Charles, Carnet de campa- gne d’un agent de liaison. Russie hiver 1941-1942, Éditions du Lore, Paris, 2008, pp. 15-16.

3 amouroux Henri, La Grande Histoire des Français sous l’Occupation, tome 3, Les beaux jours des collabos, op. cit., page 298.

4 On trouve aussi dans la ville la division espagnole « Azul » (250 e division d’infanterie allemande). Voir Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 62-64.

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kilomètres, au-delà de Smolensk. Il s’agissait donc pour notre formation de traverser

le Dniepr sur un pont de bateaux remplaçant le pont de fer que les Russes ont détruit

avant l’évacuation de la ville, puis de traverser toute la ville. Toute cette opération devait s’effectuer par des routes en très mauvais état, le sol étant gelé (température moyenne de - 15 ºC à - 18 ºC), et les chevaux n’étant par ferrés à glace malgré mes demandes réitérées, je le rappelle. Le mouvement commença vers sept heures du matin. Les premiers éléments de la 13 e compagnie arrivèrent péniblement au cantonnement vers onze heures du matin. La 3 e section, composée de deux pièces de 75 mm, avait dû abandonner une de ses pièces dans les rues de Smolensk, les chevaux ne pouvant pas tirer dans les conditions de temps où nous nous trouvions. Cette pièce fut retrouvée la nuit suivante par une pa- trouille allemande à la place où elle avait été abandonnée sans aucune garde. Personne ne s’en préoccupait à la compagnie. Une des pièces de 155 mm, ayant des attelages trop faibles et non ferrés à glace, tomba sur le bas-côté de la route, dans la descente de la gare de Smolensk sur le Dniepr. Quatre chevaux, dont deux durent être abattus par la suite, furent gravement blessés dans cet accident et je dus renvoyer les attelages de l’autre pièce, une fois qu’elle fut parvenue au cantonnement, pour dépanner la pièce restée en dérive. Celle-

ci ne parvint au cantonnement que le même soir vers vingt-deux heures » 1 .

Les conséquences de ces événements sont lourdes pour la compagnie qui a subi des pertes inattendues dans la ville de Smolensk :

« Dès le lendemain matin, le colonel Labonne vint inspecter la 13 e compagnie et prit des sanctions dont la plus grave fut de relever de son commandement le capitaine commandant la compagnie. Ces sanctions étaient d’autant plus intempestives que le colonel et l’état-major du régiment avaient été avisés à plusieurs reprises, que cette unité n’était pas encore en état d’entreprendre une campagne comme celle de Rus- sie » 2 .

Le colonel Labonne 3 relève le commandant de la 13 e compagnie, le capitaine Michel Zègre, qui doit rentrer au camp de Deba où il retrouvera un poste de commandement, ce- lui de la compagnie d’état-major du III e bataillon. Mais il n’est pas le seul à devoir quitter la Légion, le colonel renvoie plusieurs officier du régiment en Pologne 4 . Cette épuration est expliquée officiellement par l’inaptitude professionnelle des personnes concernées,

1 SHD 2 P 14. Rapport du lieutenant Ourdan, pp. 15-16 ; BAMA RH 53-23/50, page 20.

2 SHD 2 P 14. Rapport du lieutenant Ourdan, page 16.

3 Labonne venait tout juste de rejoindre son unité après une visite au grand quartier général alle- mand où il avait rencontré le général von Brauchitsch. Selon une légende non confirmée, le général lui aurait dit à cette occasion : « Si les Français continuent à se disputer entre eux, je ne pourrai les utiliser qu’à décharger des sacs de pommes de terre sur les arrières du front ! ». Voir Saint-Loup, Les Volontaires, op. cit., page 40.

4 Le commandant de la 14 e compagnie, le capitaine Albert Bouyol, ainsi que le commandant de la compagnie d’état-major régimentaire, le capitaine Tixier, doivent eux aussi quitter la Légion. Ils sont accompagnés par les lieutenants Ourdan (auteur du rapport cité plusieurs fois), Zinani, Dubuc et les aspirants Balay, Fertinel. Voir BAMA RH 53-23/50, pp. 19-23.

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mais selon certaines sources les causes réelles sont bien différentes. Apparemment, un groupe d’officiers aurait préparé un putsch contre Labonne afin de le faire remplacer par un personnage plus apte à commander l’unité 1 . La réaction du colonel, informé de cette véritable conspiration, est sévère : il élimine tous les officiers mêlés à cette affaire dou- teuse dont l’identité lui est révélée 2 . Cet épisode montre bien la division et le manque de discipline au sein de l’unité. Néanmoins, ces départs affaiblissent encore un peu plus un corps d’officiers déjà chétif à ses origines.

Moscou Mojaisk Viazma Djukovo Smolensk Orcha Borisov Minsk Orel Varsovie Koursk Brest-Litovsk Radom 0 100
Moscou
Mojaisk
Viazma
Djukovo
Smolensk
Orcha
Borisov
Minsk
Orel
Varsovie
Koursk
Brest-Litovsk
Radom
0
100
Kilomètres
Itinéraire des 1 er et 2 e bataillons
Novembre 1941
Varsovie
Ville.
Forêt, bois.
Déplacement en train.
Déplacement à pied.
Déplacement en camion.
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La Légion quitte ses cantonnements le 6 novembre (le II e bataillon le 10 novembre) pour gagner à pied le front situé à plus de trois cents kilomètres 3 . La 7 e division bavaroise

1 Ces officiers auraient souhaité voir le commandement confié au colonel Ducrot, le commandant du III e bataillon, ou au chef de bataillon Planard de Villeneuve.

2 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 69-71.

3 Selon une autre rumeur non confirmée, le colonel Labonne aurait déclaré au commandement al- lemand : « Les Français ont l’habitude de marcher ! Ce sont des fantassins ! ». Il est pourtant bien plus probable que le manque de moyens motorisés et les chemins impraticables entre Smolensk et Moscou aient contraint la Légion à marcher. Voir Dupont Pierre Henri, Au temps des choix héroï- ques, op. cit., page 104.

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envoie un officier de liaison francophone, le major Karl-Max Graf Du Moulin-Eckart, pour guider les légionnaires jusqu’au front 1 . Les Français se dirigent vers Viazma, à mi- chemin du front. Mais la progression est freinée par un ennemi inattendu : la boue qui rend les routes impraticables.

« Une bise menaçante la balayait maintenant, remettant à jour les plaques de gla- Glace. Neige. Neige et glace. Tous les inconvénients de l’une sans les avantages

de l’autre, comme toujours en début d’hiver. Les conducteurs n’avaient pas touché de crampons pour les fers de leurs bêtes. Les cheveux s’abattaient. Les lourds chariots glissaient, allaient au fossé. Les hommes juraient, poussaient de la main ou de l’épaule au cul des fourgons, pesant sur les raies, et leurs minces gants de laine s’en allaient en charpie. Il fallait achever, d’un coup de pistolet dans l’oreille, les chevaux qui gi- saient, pattes brisées, sous le timon des fourragères » 2 .

L’unité piétine et est obligée de laisser en arrière plusieurs chariots par manque de chevaux pour les tirer 3 .

« Dès la première étape, des incidents multiples entravèrent la marche du régi-

ment ; incidents dus presque toujours à l’insuffisance d’entraînement des hommes et au mauvais état physique des chevaux. Au cours de cette étape, vingt-sept hommes épuisés furent abandonnés, sans ordre et sans gradé pour s’occuper d’eux, par ordre du colonel, sur le bord de la route. Vingt-deux purent regagner Smolensk grâce à des voitures de l’armée allemande qui descendaient de Viasma [NDA : Viazma] sur Smolensk. De là, ils furent évacués, sans soins médicaux, sur Paris où ils furent dé- mobilisés et renvoyés dans leur foyers. Quant aux cinq hommes disparus en cours de route, leurs cadavres furent retrouvés sur la route, entre Viasma [NDA : Viazma] et Smolensk ; ils étaient morts d’épuisement et de froid » 4 .

Il faut également compter sur les accidents qui augmentent les pertes. La plus curieuse est la mort du sergent Delerse, un ancien combattant de la guerre d’Espagne aux côtés des franquistes, qui tombe sur sa mitraillette et reçoit trente-deux balles 5 .

La situation s’aggrave avec l’arrivée de la neige, le 7 novembre, immédiatement sui- vie par la chute importante de la température. Ce changement a de graves conséquences, car les soldats ne sont pas préparés au climat 6 . Saint-Loup constate :

ce

1 L’officier, conseiller de légation de première classe au ministère des Affaires étrangères à Berlin avant la guerre, est d’origine française et parle le français. Voir Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., page 76.

2 Saint-Loup, Les Volontaires, op. cit., page 44.

3 Signal, 2 février 1942, page 14.

4 SHD 2 P 14. Rapport du lieutenant Ourdan, page 17.

5 Saint-Loup, Les Partisans, op. cit., page 24. Voir aussi amouroux Henri, La Grande Histoire des Français sous l’Occupation, tome 3, Les beaux jours des collabos, op. cit., page 301.

6 Les volontaires français, comme les soldats allemands, ne possèdent pas d’uniformes d’hiver. Voir Larfoux Charles, Carnet de campagne, op. cit., page 24.

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« En vingt-quatre heures, le moral des deux bataillons tomba, avec le thermomè- tre, à 10 ºC au-dessous de zéro » 1 .

Le problème est aggravé par le fait que les légionnaires, dont la majorité est citadine, ne savent pas soigner les chevaux. Ainsi, les bêtes épuisées, sans ferrage à glace, subis- sent de très lourdes pertes 2 :

« à part quelques paysans en rupture de ferme, des sous-officiers de carrière com-

me Serge Marco, les volontaires ne savaient pas soigner les bêtes. Et les chevaux ne réagissaient pas au cri de "Vive Doriot !". à l’étape du soir, ils erraient dans les villa- ges, arrachant à belles dents le chaume gelé des toits » 3 .

Cette méconnaissance ne cessa de causer un problème permanent aux Français pen- dant toute la période de leur déploiement sur le front de l’Est 4 .

La progression du I er bataillon est tellement lente et épuisante pour des hommes mal préparés et mal équipés que l’unité est obligée de faire halte dès le 9 novembre, soit après seulement trois jours de marche. Même ce repos forcé cause des problèmes aux légion- naires cantonnés dans les maisons des paysans russes : un de ces abris brûle et une section complète perd son équipement dans l’incendie. Des accidents similaires se renouvellent à plusieurs reprises au cours de la progression de la Légion 5 . Ces événements font penser que l’état physique et moral des légionnaires laissaient à désirer avant même le début des opérations.

L’intendance est aussi à la peine. Dans la mesure où les premiers éléments du II e bataillon ont quitté Smolensk le 9 novembre et les derniers le 11, les unités de la Légion forment une immense colonne, allongée sur plusieurs dizaines de kilomètres, dont le ravitaillement est impossible dans des conditions climatiques et de circulation difficiles. à cause de la malnutrition et des nuits passées dans les isbas de paysans, les légionnaires souffrent d’attaques de poux et de diarrhées 6 . Les défauts de l’organisation sont tellement importants qu’une colonne du II e bataillon, confiée au chef de bataillon Jean Hugla, prend une mauvaise direction et perd de nombreux chevaux au cours d’une marche nocturne. Cette faute coûte cher au vieil officier âgé de soixante et un ans qui doit rédiger sur le champ sa lettre de démission et rentrer en France 7 .

Après plus d’une semaine de marche, la Légion est harassée par les difficultés clima- tiques, le manque d’équipement approprié et de ravitaillement convenable. L’idée même que le régiment français puisse rejoindre le front est mise en doute. La 7 e division d’in- fanterie bavaroise, informée de la situation par son officier de liaison, envoie un convoi constitué de cinquante-huit camions et de dix autocars le 17 novembre pour transporter

1 Saint-Loup, Les Volontaires, op. cit., page 45.

2 SHD 2 P 14. Rapport du lieutenant Ourdan, page 15.

3 Saint-Loup, Les Volontaires, op. cit., page 44.

4 BAMA RH 26-221/39. Rapport du 5 décembre 1942, page 9.

5 DeLarue Jacques, Trafics et crimes sous l’Occupation, op. cit., page 185. Voir aussi Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., page 89.

6 Larfoux Charles, Carnet de campagne, op. cit., pp. 25-26.

7 BAMA RH 53-23/50. pp. 20-21.

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La collaboration militaire française dans la Seconde Guerre mondiale

les volontaires français 1 . Le I er bataillon avec la compagnie d’état-major régimentaire et les compagnies d’appui arrivent à Nowo-Michailowskoje, le futur poste de commande- ment de la Légion, le 18 novembre. Les derniers éléments du II e bataillon, avec un retard important, n’arrivent que le 24 novembre. Mais la capacité des véhicules ne permet que le transport des hommes, de leurs armes et équipements personnels. Tous les véhicules hippomobiles, avec leurs soldats, sont obligés de poursuivre leur route et n’arrivent qu’à la fin du mois de novembre 2 :

« Les hommes doivent, en outre, abandonner tout leur équipement et leurs affai-

res personnelles. Tous ce matériel suivra plus tard, dans des camions qui passeront peut-être ou sur des traîneaux qu’on réquisitionnera sans doute. Les hommes vont au combat porteurs de leur armement individuel, de quelques cartouches et de leurs

[…] le Français, plus guerrier que soldat, a créé un type de combattant

couvertures

inconnu dans l’armée allemande : le héros aux mains vides » 3 .

En première ligne.

à partir du 19 novembre 1941, la Légion, 638 e régiment d’infanterie de la Wehrmacht, intègre officiellement la 7 e division d’infanterie. L’unité bavaroise qui participe aux opé- rations depuis le premier jour de la campagne, ayant subit des pertes sensibles (plus de quatre mille morts, blessés et disparus), accueille chaleureusement les volontaires fran- çais. Le commandant de la division, le général von Gablenz, fournit tous les moyens nécessaires pour pouvoir déployer le régiment français le plus tôt possible. Il envoie des véhicules hippomobiles et des chevaux pour remplacer ceux perdus ou retardés, il donne des moyens de transmission et organise l’instruction supplémentaire des hommes des compagnies de canons d’infanterie et de chasseurs de chars par un personnel allemand partiellement francophone 4 . Les besoins sont importants car la Légion a perdu plus de quatre cents chevaux entre Smolensk et la ligne de front 5 .

Le I er bataillon occupe le 24 novembre des postes de combat en première ligne 6 , en face du village de Djukovo, qui se trouve seulement à une soixantaine de kilomètres de Moscou, entre les 19 e et 61 e régiments de la division allemande 7 . Le poste de comman- dement régimentaire s’installe dans le village de Golowkowo, tandis que le PC du I er

1 Larfoux Charles, Carnet de campagne, op. cit., page 37.

2 Dupont Pierre Henri, Au temps des choix héroïques, op. cit., page 108. Voir aussi Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., page 116.

3 Saint-Loup, Les Partisans, op. cit., page 30.

4 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 130-131, 138.

5 DeLarue Jacques, Trafics et crimes sous l’Occupation, op. cit., page, page 185

6 Les Français relèvent le I er bataillon du 61 e régiment et le III e bataillon du 19 e régiment. Pendant cette opération, ils rencontrent le général von Kluge, commandant en chef de la 4 e armée alleman- de. Rendant visite à plusieurs unités sur le front, il passe également en revue la Légion française. Voir Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 144-146.

7 BAMA RS 3-33/3, page 12.

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La collaboration militaire des forces extrémistes

bataillon prend position à Wygljadowka 1 . Cette opération est facilitée par le fait que les Français peuvent occuper les abris bien construits par les Bavarois récemment relevés 2 .

32 e division soviétique de fusiliers 33 Wygljadowka 22 11 Djukovo I/638 régiment allemand d'infanterie
32 e division soviétique
de fusiliers
33 Wygljadowka
22
11
Djukovo
I/638 régiment allemand
d'infanterie (LVF)
11
III/61 régiment allemand
d'infanterie
113e régiment soviétique
d'infanterie
Bol
1
0 Kilomètre
Semenutschi
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Nara

Positions du 1 er bataillon de la LVF 24 - 30 novembre 1941

PC du 1 e r bataillon de la LVF. er bataillon de la LVF.

PC de compagnie.24 - 30 novembre 1941 PC du 1 e r bataillon de la LVF. Positions soviétiques.

Positions soviétiques.1941 PC du 1 e r bataillon de la LVF. PC de compagnie. Positions des unités

Positions des unités françaises.de la LVF. PC de compagnie. Positions soviétiques. Positions allemandes. Djukovo Ville, village. Forêt,

Positions allemandes.Positions soviétiques. Positions des unités françaises. Djukovo Ville, village. Forêt, bois. Route.

Djukovo

Ville, village.

Forêt, bois.

Forêt, bois.

Route.

Route.

Nara

Fleuve, rivière.

 

Bassin de retenue.

L’état général des soldats est mauvais, car les difficultés subies pendant la marche les ont éprouvés (l’effort physique, le froid, les diarrhées). Leur moral est miné par un ravi-

1 Larfoux Charles, Carnet de campagne, op. cit., pp. 49-50.

2 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 157-159.

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taillement déficient en première ligne. Le harcèlement continu de l’artillerie soviétique, et cela dès le premier jour, vient achever le tableau 1 :

« Nous souffrons terriblement du froid et du manque de sommeil. La nourriture est toujours insuffisante, nous avons faim et soif ; des hommes font fondre de la neige pour se désaltérer. Nos sacs contenant nos objets de toilette devaient nous être portés en ligne et nous ne voyons toujours rien venir. Nous sommes sales, barbus, et les poux commencent à nous faire souffrir malgré le froid » 2 .

Les premiers jours passent sans événement majeur, excepté la reddition de trois soldats soviétiques qui se sont d’eux-mêmes présentés devant les postes français 3 . Le premier accrochage direct a lieu le 27 novembre quand des patrouilles soviétiques lancent une reconnaissance de force contre les positions de la 1 re compagnie. L’action est finalement repoussée, mais non sans peine ; le commandant Leclercq 4 ayant même envisagé l’éva- cuation de la position. Ce comportement lui vaut d’être relevé de son poste et remplacé par le commandant Planard de Villeneuve 5 .

L’état-major du régiment français est informé que son I er bataillon va prendre part à l’attaque générale des VII e et XX e corps d’armée du 28 novembre dont l’objectif est d’oc- cuper les villages de Djukovo et d’Asakowo, tenus par les 82 e , 32 e et 222 e divisions de fusiliers soviétiques 6 . L’opération, ajournée plusieurs fois, est finalement fixée au 1 er dé- cembre. L’attaque doit être lancée le plus tôt possible parce que les conditions climatiques sont extrêmement difficiles. L’effectif combattant des compagnies bavaroises a beaucoup diminué. Ses trois régiments comptent respectivement quatre-vingt-dix, quatre-vingt-huit et cinquante-quatre hommes ; tandis que les compagnies françaises comptent environ cent légionnaires chacune. L’effectif de la Légion au front est de mille trois cent soixante- six hommes auxquels il faut ajouter les éléments restés avec le train (approximativement cinq à six cents hommes) 7 . Néanmoins, l’effectif initial était de deux mille quatre cent cinquante-deux hommes (cent quatre-vingt-un officiers, deux mille deux cent soixante et onze sous-officiers et hommes de troupe) 8 . Si l’on considère ces chiffres valables, il faut supposer qu’un demi-millier d’hommes manquent au tableau d’effectif avant même le début des opérations. Il y a deux explications possibles à cette différence. D’une part, il est possible que les rapports donnent uniquement les chiffres globaux, comprenant éga- lement les hommes restés au camp d’entraînement. D’autre part, ces cinq cents hommes

1 Larfoux Charles, Carnet de campagne, op. cit., pp. 49-50.

2 Saint-Loup, Les Partisans, op. cit., page 31.

3 Larfoux Charles, Carnet de campagne, op. cit., page 51.

4 Récemment promu par le colonel Labonne.

5 Il n’est par certain que le comportement de Leclercq soit la cause réelle de son relèvement, car l’attaque est repoussée sans perte. On peut supposer que le commandant a participé à la conspi- ration découverte plus tôt et que le colonel trouve ici le prétexte pour éliminer son subordonné indiscipliné. BAMA RH 53-23/50, page 21.

6 forczyk Robert, Moscow 1941. Hitler’s first defeat, Osprey Publishing Ltd., Oxford, 2006, page 76.

7 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 184-185.

8 BAMA RS 3-33/3, page 9.

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La collaboration militaire des forces extrémistes

manquants peuvent être malades, blessés et disparus à cause des difficultés climatiques subies pendant le mois novembre. Dans ce cas-là, il apparaît que la Légion aurait perdu vingt pour cent de son effectif avant même de rencontrer l’ennemi !

En face des Français, c’est la 32 e division soviétique qui occupe des positions défen- sives avec ses 113 e et 1310 e régiments installés au-delà d’un petit lac gelé. Cette unité fait partie des dix-huit divisions sibériennes transportées à l’Ouest à l’automne pour par- ticiper à la défense de Moscou. La division est bien instruite et bien équipée, mais son effectif est réduit à cause des combats défensifs livrés auparavant 1 . On peut supposer que le moral des soldats n’est pas vaillant, car de petits groupes de déserteurs se rendent aux Français à plusieurs reprises.

La division bavaroise doit participer à une opération offensive importante pour main- tenir la pression sur les lignes soviétiques et pour réaliser une progression limitée en oc- cupant le village de Djukovo où elle doit prendre des positions défensives. Le I er bataillon doit participer à l’attaque lancée par le 61 e régiment d’infanterie sur son flanc gauche avec l’appui des unités divisionnaires d’artillerie et antichars 2 . Au sein du I er bataillon, ce sont les 1 re et 2 e compagnies qui sont désignées pour attaquer les positions soviétiques avec l’appui des sections de mitrailleuses et de mortiers, tandis que la 3 e compagnie reste en réserve pour soutenir l’opération en cas de nécessité 3 . Le II e bataillon n’intègre pas ce dispositif car il vient tout juste de s’installer dans les villages de Nikolajewka et d’An- drejewka sans aucun moyen de transport. Ce n’est que le 30 novembre que le comman- dement allemand assure la mobilité du bataillon avec le prêt de cinquante-cinq chevaux et de vingt-deux voitures hippomobiles, provenant de la 197 e division, afin de remplacer ceux de la Légion qui ne sont toujours pas arrivés sur place 4 .

Une lettre de Pétain, datée du 5 novembre, est écrite à l’attention des volontaires de la LVF en réponse à la lettre du colonel Labonne, adressée au Maréchal le 26 octobre 5 . Le message du colonel commence par ces phrases :

« Au moment de marcher à l’ennemi, la Légion française se tourne respectueu- sement vers son grand et vénéré chef, monsieur le Maréchal Pétain et lui demande de bien vouloir accueillir son salut confiant. Elle le remercie du fond du cœur de l’approbation chaleureuse qu’il a bien voulu lui donner de prendre part à la croisade antibolchevique si conforme aux traditions les plus chères de la France » 6 .

1 Le général Joukov qui est responsable de la défense de la capitale soviétique reçoit des renforts importants pendant l’automne. Il obtient trente-deux divisions de fusiliers, dix-sept brigades de fusiliers, vingt-trois unités blindées, quinze divisions de cavalerie, cinq divisions de milice, une division aéroportée et onze bataillons de ski dont une partie importante arrive directement de Si- bérie. Ces dernières sont bien instruites et possèdent un armement moderne. Voir forczyk Robert, Moscow 1941, op. cit., page 67.

2 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 195-196.

3 BAMA RS 3-33/3, page 12.

4 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., pp. 217-219.

5 BAMA RH 53-23/49, page 73.

6 JoSeph Gilbert, Fernand de Brinon, l’aristocrate de la collaboration, op. cit., page 346.

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La collaboration militaire française dans la Seconde Guerre mondiale

Son contenu est diffusé au sein de la Légion par le colonel Labonne juste avant l’atta- que afin de remonter le moral des légionnaires 1 . C’est la première fois que les volontaires peuvent revendiquer ouvertement leur qualité de combattants français. Les mots du Ma- réchal sont clairs :

« Je suis heureux de savoir que vous n’oubliez pas que vous détenez une part de notre honneur militaire » 2 .

En conséquence, les légionnaires se préparent pour l’offensive comme les dignes et légitimes successeurs des armées impériales françaises ayant auparavant lutté en Russie.

L’attaque du 1 er décembre.

L’opération de la Légion est réalisée dans le cadre de l’offensive générale de la 4 e ar- mée allemande qui déploie ses VII e , XX e corps et son LVII e corps motorisé pour atteindre les objectifs désignés par le haut commandement allemand. Le tempo de l’attaque des volontaires français dépend directement des résultats atteints par les unités voisines. Du fait de la lenteur des progrès de celles-ci, l’heure de l’attaque est repoussée à plusieurs reprises. Les Français entrent finalement en action à treize heures 3 .

Les conditions climatiques sont extrêmement sévères : - 41 ºC pendant la nuit et - 22 ºC au moment où l’attaque est déclenchée, en début d’après-midi 4 . La première vague d’assaut est constituée par la 1 re compagnie (lieutenant Jean Genest) de cent vingt- deux hommes y compris une section de mitrailleuses (quatre pièces) et un groupe de mortiers (deux mortiers). 5 La 2 e compagnie (lieutenant Jean Dupont) – avec le même appui de mitrailleuses et de mortiers – suit et soutient la 1 re un peu plus tard. La première vague subit de lourdes pertes sous le feu des armes automatiques soviétiques dans les zones découvertes et son avance est bloquée 6 . Saint-Loup décrit ainsi la situation de la compagnie :

« Des hommes s’engloutissent dans les trous que la neige camoufle. Ils en res- sortent givrés, déguisés en soldats pour conte de Noël. La forêt qui dessine un arc de cercle au-devant d’eux semble offrir une protection plus rapprochée à la compagnie Jeunet [NDA : pseudonyme] engagée dans le sud du dispositif. Elle atteint déjà des lisières alors que la première reste engagée au centre de l’espace découvert, à mille mètres environ de ses positions de départ. Brusquement la ligne sombre se met à briller avec l’éclat d’un croissant de lune. Mille paillettes d’or se forment sous les ramures des sapins, puis s’en détachent et des

1 noguèreS Louis, Le véritable procès du Maréchal Pétain, Fayard, Paris, 1955, page 357.

2 Le Cri du Peuple du 5 novembre 1941. Voir en fin de volume le texte complet de la lettre de Pétain (annexe n°5)

3 BAMA N 756/201. Kristall : Kampf um die Autobahn, page 1. Voir aussi forczyk Robert, Mos- cow 1941, op. cit., page 76.

4 BAMA RS 3-33/3, page 12.

5 Lefèvre Éric, mabire Jean, Par - 40 degrés devant Moscou, op. cit., page 236.

6 BAMA RS 3-33/3, page 12.

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