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Paradis toxiques
Notre orientation..................................................................................................................................................... 3
La société du symptôme Éric Laurent.............................................................................................................. 3
Le phénomène psychosomatique et la pulsion Alfredo Zénoni ........................................................................ 9
Construire l’Europe analytique de TyA Pierre Malengreau .......................................................................... 18
L’errance du toxicomane Alexandre Stevens ................................................................................................. 21
Le travail du réseau Toxicomanie et Alcoolisme (TyA) dans le Champ freudien............................................... 25
TyA d’ici .......................................................................................................................................................... 25
Non à une version du père Jean-Louis Aucremanne ................................................................................. 25
Justine, ni avec, ni sans la maternité Sophie Boucquey .............................................................................. 28
Un toxicomane à l’hôpital Marie-Françoise de Munck............................................................................. 30
Mortel ennui Jean-Marc Josson ................................................................................................................. 33
L’institution, lieu d’une conversation possible Claire-Isabelle Le Bon ..................................................... 35
L’homme au vélo Nadine Page ................................................................................................................... 38
TyA d’ailleurs................................................................................................................................................... 40
Pire qu’un symptôme Mauricio Tarrab ..................................................................................................... 40
De la formation de rupture au partenaire symptôme Fabian Abraham Naparstek................................... 44
La drogue de William Burroughs : un court-circuit dans la fonction sexuelle Jesus Santiago .................. 45
Une condition de possibilité Elvira Guilañá Palanques ............................................................................ 48
Travaux................................................................................................................................................................. 54
Les psychotropes ou la réponse scientifique au malaise dans la civilisation Monique Liart ......................... 54

2

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Notre orientation
La société du symptôme
Éric Laurent

Parler de « montée au zénith social » indique que le
mouvement n’a pas commencé hier puisque le zénith
est le « degré le plus élevé ». Pour suivre la
trajectoire de l’objet a dans notre civilisation,
empruntons l’indication explicite que donne Lacan,
celle de « l’effet d’angoisse », en quoi réside le
véritable « effet de langage ». Nous pouvons alors
indiquer quelques moments de cette trajectoire.
Après la fin de la Première guerre mondiale, qu’un
certain nombre d’historiens considèrent comme la
véritable entrée dans le vingtième siècle, un affect
particulier a envahi le monde de la pensée. Ce fut le
sentiment de la vanité de la civilisation devant ce
suicide collectif de l’Europe. Valéry a parlé de ce
savoir qui s’imposait comme « la crise de l’esprit » :
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant
que nous sommes mortelles. » 4 À la même époque,
Heidegger définit le statut de la subjectivité moderne
comme celle de « l’homme du souci ». Dans son
Être et temps de 1927, il situe la place de l’angoisse.
« Ce qui étreint n’est pas ceci ou cela, pas davantage
tout l’étant là-devant réuni à titre de somme, c’est,
au contraire, la possibilité de l’utilisable en général,
c’est-à-dire le monde lui-même. Une fois que
l’angoisse est calmée, le parler quotidien a coutume
de dire : “au fond ce n’était rien”. […] Ce devant
quoi l’angoisse s’angoisse n’a rien d’un utilisable
intérieur au monde. […] Le rien pour ce qui est de
l’utilisabilité se fonde sur le “quelque chose” au sens
le plus original, sur le monde. […] Si par conséquent
c’est le rien, c’est-à-dire le monde comme tel qui
s’avère être le devant-quoi de l’angoisse, cela veut
alors dire : ce devant quoi l’angoisse s’angoisse est
l’être-au-monde même. » 5 Freud, au même moment,
remanie sa théorie de l’angoisse à partir de
l’introduction de la paradoxale « pulsion de mort ».
Dans son Malaise dans la civilisation, paru en 1930,
Freud fait du sentiment de culpabilité inconscient,
engendré par la civilisation même, un équivalent de
l’angoisse. « Peut-être la remarque sera-t-elle ici
bienvenue que le sentiment de culpabilité n’est au
fond rien d’autre qu’une variante topique de
l’angoisse, et que dans ses phases ultérieures il est
absolument identique à l’angoisse devant le Surmoi.
[…] Aussi conçoit-on aisément que le sentiment de
culpabilité engendré par la civilisation ne soit pas

Le « malaise » dans la civilisation comme le disait
Freud, ou le « sinthome » dans la civilisation comme
le précise Lacan peut s’écrire en mathème*. C’est
celui avec lequel Jacques-Alain Miller a défini,
selon Lacan, notre situation dans une conjoncture où
petit a domine I. Il s’écrit a > I.
Lacan pouvait parler de la « montée au zénith
social » de l’objet a. L’expression se trouve dans
« Radiophonie », dans la réponse à la question III
qui porte sur « l’effet de langage » conçu non pas
comme signifié, mais comme déficit d’un effet de
corps. « Le signifiant n’est pas propre à donner
corps à une formule qui soit du rapport sexuel. » 1
C’est dans cette faille que vient se loger l’objet a.
« Y suffirait la montée au zénith social de l’objet dit
par moi petit a, par l’effet d’angoisse que provoque
l’évidement dont le produit notre discours, de
manquer à sa production. » 2
Lacan fait là référence à une construction élaborée
dans son Séminaire de la même année. Il y décrivait
un effet particulier du discours du maître
contemporain, le capitaliste. Ce dernier produit de
l’objet a en creusant le manque de la plus-value.
Cette plus-value forclose est un signifiant et, comme
signifiant forclos, elle fait retour dans le réel comme
jouissance. La plus-value est dans la théorie de Marx
une quantité, un quelque chose extrait du travail, qui
ne se récupère jamais. Les droits du sujet, le
travailleur, dont elle est extraite, sont instantanément
forclos car le marché opère la soustraction à jamais.
Elle devient l’objet perdu qui anime pourtant toute la
chaîne métonymique des échanges. C’est une
quantité impossible à calculer. Les meilleurs
planificateurs ont essayé de le faire en vain. Elle
n’en anime pas moins le monde, elle est une cause.
« […] La plus-value, c’est la cause du désir dont une
économie fait son principe : celui de la production
extensive, donc insatiable, du manque-à-jouir. Il
s’accumule d’une part pour accroître les moyens de
cette production au titre du capital. Il étend la
consommation d’autre part sans quoi cette
production serait vaine, justement de son ineptie à
procurer une jouissance dont elle puisse se
ralentir. » 3

4
1
2
3

LACAN J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 413.
Ibid., p. 414.
5

Ibid., p. 435.

3

VALERY P., « Variété » (1924), « Essais quasi politiques. La crise de
l’esprit », paru d’abord en anglais dans la revue londonienne
hebdomadaire The Atheneum, 11 avril et 2 mai 1919, Œuvres, Paris, La
Pléïade, 1957, p. 988.
HEIDEGGER M., Être et temps, Paris, Gallimard, 1986, p. 236.

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en effet […] » 9 . Il y oppose le statut décentré du
sujet selon la psychanalyse, fondé en un ailleurs
radical. « Dans le recours que nous préservons du
sujet au sujet, la psychanalyse peut accompagner le
patient jusqu’à la limite extatique du “Tu es cela”,
où se révèle à lui le chiffre de sa destinée
mortelle » 10 .

reconnu comme tel, qu’il reste en grande partie
inconscient ou se manifeste comme un malaise, un
mécontentement auquel on cherche à attribuer
d’autres motifs. » 6
Avant la Deuxième guerre mondiale, le sujet a
soigné son angoisse en s’entretenant des rêves
délétères d’une restauration d’un « tout », à défaut
d’une civilisation toute. Ce fut le moment du rêve de
l’État-tout et des appels aux leaders charismatiques
des partis totalitaires. Freud en avait anticipé le
mécanisme dans sa Psychologie des masses et
analyse du moi, dix ans avant la mise en place du
procédé, inédit jusque-là.

Dans les années soixante, Lacan, à la suite de
Kojève, stigmatise la montée d’un nouveau
signifiant maître : celui de marché commun. La
bureaucratie qui le soutient le présente comme
amorce de l’État universel homogène grâce à
l’utilisation de la technique. Lacan en montre
l’erreur de perspective en 1967, à la veille de
l’éclatement de la crise de la fin des années soixante.
Croire à l’extension sans réserve de l’universel
autorisé par le traitement scientifique de la
civilisation, néglige le retour de la jouissance. « Le
facteur dont il s’agit, est le problème le plus brûlant
à notre époque, en tant que, la première, elle a à
ressentir la remise en question de toutes les
structures sociales par le progrès de la science […].
Aussi loin que s’étendra notre univers, nous allons
avoir affaire, et toujours de façon plus pressante : à
la ségrégation. » 11

L’après Deuxième guerre mondiale a inventé une
nouvelle thérapie. Le sujet se traitait en se mettant à
l’abri auprès de signifiants maîtres nouveaux qui
avaient émergé tant bien que mal du chaos. Le
sartrien traitait son angoisse existentielle en étant
compagnon de route du Parti communiste, signifiant
maître s’il en fut. « Le PCF, en tant que groupe, était
lent, lisse, dur, impénétrable et opaque. Ce sont là
les insignes de l’agalma » 7 . Les sujets de l’autre
bord croyaient en l’avenir de la « main invisible » du
marché dont les Etats-Unis avaient démontré
l’efficacité en sortant de la crise et en vainqueurs de
la guerre. D’autres enfin trouvaient un appui dans le
scientisme des années cinquante, l’espoir ouvert par
les sciences nouvelles qui avaient triomphé du
nihilisme, ou encore dans les renouveaux du
progressisme catholique. Merleau-Ponty est sensible
en 1949 à ces mouvements. Il ne parle pas de
confrontation du sujet avec son angoisse, mais de la
rencontre de l’homme avec « la préméditation de
l’inconnu ». Il écrit : « Il faut croire que le tête-à-tête
de l’homme avec sa volonté singulière n’est pas
longtemps tolérable : entre ces révoltés, les uns ont
accepté sans conditions la discipline du communiste,
d’autres celle d’une religion révélée » 8 . Lacan
brocarde à l’occasion ces figures contemporaines de
la conscience malheureuse. Il critique les
fondements de la réaction existentialiste devant
l’utilitarisme dominant. « Au bout de l’entreprise
historique d’une société pour ne plus se reconnaître
d’autre fonction qu’utilitaire, et dans l’angoisse de
l’individu devant la forme concentrationnaire du lien
social dont le surgissement semble récompenser cet
effort, – l’existentialisme se juge aux justifications
qu’il donne des impasses subjectives qui en résultent

Le chaos identificatoire et l’overdose
La crise des années soixante-huit a révélé que tous
les signifiants maîtres, tous ces signifiants un, ont
été successivement mis à mal. Dans son dernier
enseignement, Lacan a donné au monde issu de cette
crise la forme logique du pas-tout. Jacques-Alain
Miller situe, dans son « Tombeau de l’Homme-degauche », la civilisation comme « éclatée, dispersée,
intotalisable, une “multiplicité inconsistante”
(Cantor), un pas-tout (Lacan). » 12 La forme actuelle
de la civilisation est parfaitement compatible avec le
chaos. C’est ce que l’essai d’Antonio Negri et
Michael Hardt aperçoit comme absence de limites de
notre civilisation. « Les réseaux d’ordinateurs et les
techniques de communication internes aux systèmes
de production permettent une gestion plus extensive
des travailleurs à partir d’un site central éloigné. Le
contrôle des activités laborieuses peut être
potentiellement individualisé et continu dans le
panopticon virtuel de la production en réseau. La
centralisation du contrôle, cependant, est encore plus
9
10

6
7
8

11

FREUD S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, pp. 94-95.
MILNER J.-C., L’archéologie d’un échec, Paris, Seuil, 1993, p. 69.

12

MERLEAU-PONTY M., Sens et non-sens, Paris, Nagel, p. 7.

4

LACAN J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je »
(1949), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 99.
Ibid., p. 100.
LACAN J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, op.
cit., p. 362.
MILLER J.-A., Le neveu de Lacan, Paris, Verdier, 2003, p. 165.

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claire dans une perspective mondiale. La dispersion
géographique de la fabrication a engendré la
demande d’une gestion et d’une planification de plus
en plus centralisées, mais aussi d’une nouvelle
centralisation des services de production spécialisés,
particulièrement des services financiers. C’est ainsi
que les services financiers et liés aux échanges d’un
petit nombre de villes-clés dites “mondiales” – telles
que New York, Londres et Tokyo – gèrent et
dirigent aujourd’hui les réseaux mondiaux de la
production. » 13 La civilisation n’a nul besoin d’un
tout harmonieux et n’en rêve même pas. Le double
mouvement de centralisation/extension suffit. Alain
Joxe le résume par son titre L’empire du chaos 14 . Il
saisit le mouvement de l’empire en tant qu’il excède
le contrôle apparent qu’il installe. « C’est un
système de conquête virtuelle illimitée. Cela crée un
espace de domination qui n’est jamais consolidé ni
rassurant. […] Le chaos procède des dérégulations
auxquelles sont soumises toutes les sociétés
politiques concrètes, qui naguère étaient des
morceaux d’ordre du monde, des sous-systèmes
d’ordre local. Mais il y a des discussions sur les
types de chaos global souhaitable. » 15 Nous ne
sommes plus à l’époque des « marchés communs »,
nous sommes à celle de la globalisation.
Au lieu de la croyance en l’avenir des marchés
communs, règne l’incertitude du marché global. Les
marchés cherchent un signifiant maître et ne le
trouvent pas. Les grands régulateurs déçoivent tour à
tour : les cabinets d’audit, l’État, les directeurs des
banques centrales. Même Alan Greenspan, le
directeur de la Banque fédérale américaine, le nec
plus ultra, est touché par le soupçon. Comme le dit
un économiste, la meilleure façon de caractériser la
situation des marchés mondiaux est de les qualifier
d’illisibles. C’est une façon pour nous d’entendre le
dit de Lacan selon lequel un signifiant maître est
indispensable pour lire un écrit 16 . Dans son premier
enseignement, le signifiant et le signifié ne tiennent
pas ensemble tous seuls. Il faut d’abord la médiation
de la métaphore paternelle. Puis, avec la « seconde
métaphore paternelle », l’Autre du langage prend en
charge l’agrafe par la pluralisation « des Noms-duPère ». À partir des quatre discours, la fonction du
signifiant maître vient nommer cette pluralité. À la
même période, Lacan met en valeur, à partir de
l’écriture dite « idéographique » japonaise ou
13
14
15
16

chinoise, les nouveaux rapports de l’agrafe du
signifiant et du signifié par la lettre. L’idéogramme
est un « signe graphique qui représente un mot d’une
langue, par opposition aux signes qui indiquent un
son (écriture phonétique) ou une syllabe (écriture
syllabique). » 17 « Ça serait comique d’y voir
désigner, sous prétexte que le caractère est lettre, les
épaves du signifiant courant aux fleuves du signifié.
C’est la lettre comme telle qui fait appui au
signifiant selon sa loi de métaphore. C’est
d’ailleurs : du discours, qu’il la prend au filet du
semblant. » 18 C’est dans la tenue du discours
comme tel que le sujet peut s’identifier et prendre
appui pour supporter « l’effet de langage » qu’est
l’angoisse. « L’instance de la lettre » et l’appui que
prend le signifiant sur la métaphore trouve son
agrafe, son ravinement, dans la métonymie du
discours même. La métonymie du discours, « filet
du semblant », ne suppose nul « tout » de la
signification.
L’angoisse pousse à « refaire du tout » dans une
situation où le sujet ne croît plus au signifiant un.
L’effort pour rendre l’Autre tout repose sur
l’insupportable d’une absence de garantie de la
jouissance. Nous assistons donc à un double
mouvement. D’un côté, les appels « populistes »
pour refaire du tout. De l’autre, les tentatives de
rejoindre la jouissance par un accès en court-circuit.
Le paganisme contemporain recherche la preuve de
l’existence de Dieu dans l’overdose. L’ex-stase de la
jouissance a toujours été l’occasion pour la
civilisation d’éprouver la présence d’un Dieu-tout,
de la chose Autre. Dans l’Antiquité, le dieu
Dionysos ou Bacchus prouvait son existence auprès
de ses fidèles en leur donnant l’ivresse et l’oubli. Le
succès incroyable de son culte, privé, dans
l’ensemble du monde hellénistique et romain, est là
pour en témoigner.
L’existence de Dieu pour le sujet moderne se
démontre par l’overdose. Dans la présence en lui de
l’ex-stase, le sujet éprouve la présence de l’Autre.
Alors il y croit. Nous savons, depuis la seconde
théorie des pulsions chez Freud, et avec Lacan, que
le sujet préfère sa jouissance à son autoconservation
et que le narcissisme n’est pas une barrière contre la
pulsion de mort. Le sujet peut choisir de « se donner
la mort » de bien des façons dans notre civilisation.
L’overdose ne s’atteint pas seulement dans les
comportements suicidaires, comme les toxicomanies
aux drogues dures. Le sujet peut se tuer au travail,

HARDT M., NEGRI A., Empire, Paris, Exils, 2002, p. 363.
JOXE A., L’empire du chaos, Paris, La découverte, 2002.
Entretien avec Alain Joxe dans le dossier « Irak/USA : pourquoi la
guerre ? », Les inrockuptibles, 5 mars 2003, pp. 42-43.

17

LACAN J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris,
Seuil, 1991, p. 218.

18

5

Dictionnaire Lexis, Larousse de la langue française sous la direction de
Jean Dubois, Larousse, 1977.
LACAN J., « Lituraterre », Autres écrits, op. cit., p. 19.

p. La position du psychanalyste à l’égard de la jouissance est de renvoyer le sujet à sa particularité. ainsi posés. il était sévère.. Prenons au sérieux la métaphore des auteurs contemporains : l’isomorphisme du chaos. 6 . comment jouir sans que cela ne soit la seule obligation qui tienne ? Le psychanalyste se retrouve toujours atopique par rapport au courant principal de la civilisation qui l’entraîne. c’est obéir à son ordre. D’un côté. C’est l’aurore du symptôme. l’interdit irréfragable aux régulations à la carte. Le sujet est déjà allégé. son absence de garantie. le psychanalyste ne peut prétendre apporter au sujet contemporain un allègement de sa culpabilité par rapport à l’idéal. Le devoir s’écrivait en lettres majuscules. Il s’agit plutôt de faire supporter l’inconsistance de l’Autre. NRF essais. en conservateur des mœurs dans une sorte de symétrie inverse du déplacement de la civilisation ? C’est une tentation dont n’ont pas été indemnes certains psychanalystes. nous trouvons les manifestations de la quête d’une présence de l’Autre en nous. oui et non aboutissent aussi bien au triomphe du surmoi. nous avons le phénomène du « crépuscule du devoir » comme l’a appelé Gilles Lipovetsky et de l’autre la quête d’un symptôme qui vaudrait la peine d’y croire. 48. il est light. son exigence pulsionnelle. nous le miniaturisons . Rétablir le censeur. […] plus personne n’ose comparer la “loi morale en moi” à la grandeur du “ciel étoilé au-dessus de moi”. Gallimard. p. Crépuscule et aurore Sérénité et symptôme C’est pourquoi nous devons tenir compte de deux faces de la subjectivité contemporaine. l’alcoolisme et autres “défonces” toxicomaniaques. Nous sommes dans un état de l’Autre où la linéarité cause/effet est mise en doute. mais à la juxtaposition d’un processus désorganisateur et d’un processus de réorganisation éthique s’établissant à partir des normes individualistes elles-mêmes : il faut penser l’âge post-moraliste comme un “chaos organisateur”. nous le réconcilions avec le plaisir et le self-interest. « Ici la gestion hygiéniste de soi et les plans d’épargneretraite.Accueil Cliquer choisir de pratiquer des sports dangereux. Le “il faut” a cédé le pas à l’incantation au bonheur. Quand s’éteint la religion du devoir. mais la pesanteur du rapport à la jouissance. Dans des termes aussi généraux. des voyages étranges. Ce oui et ce non. 1992. et dire non en plaidant pour les limites du juste milieu. une nouvelle régulation sociale des valeurs morales s’est mise en place qui ne s’arc-boute plus sur ce qui constituait le ressort majeur du cycle antérieur : le culte du devoir. sans pour autant céder à l’impératif de jouissance du surmoi. L’homo hedonicus aurait une consistance suffisante. nous organisons des shows récréatifs . Dans cet état de civilisation. C’est une variante de la réponse inventée par Heidegger à la vision scientifique du monde. c’est annoncer des ravages à venir dans les détours nouveaux que prendra la pulsion.. Heidegger était sensible au manque de rapport à la pensée qui « attaque la substance la plus intime de LIPOVETSKY G. Obéir au « Jouis ! ». nous n’assistons pas au déclin généralisé de toutes les vertus. le nouvel empire de la jouissance. Il constate une rupture : « Depuis le milieu de notre siècle. présenter une appétence multiforme pour le risque. Paris. Dans ce que l’on a pu appeler les « mathématiques du chaos ». Lorsque le sujet est allégé des devoirs de la croyance. la pulsion révèle d’autant plus sa face mortelle. L’important n’est pas l’apparent allègement du sujet. L’hédonisme n’aurait pas de mal à se maintenir dans 19 20 Aux vues d’un tel contexte. l’obligation catégorique à la stimulation des sens. C’est sans doute sous-estimer la véritable nature du surmoi. Dans toute cette bacchanale de la mort si particulière à notre époque. Va-t-il pour autant se transformer en nouveau censeur. là le surendettement des ménages. Il peut aussi choisir le suicide politique. Le crépuscule du devoir. Pourquoi nous a-t-il abandonnés ? les bornes du principe de plaisir. » 19 Il aperçoit bien que le déclin de l’idéal s’accompagne des exigences de la jouissance. Nous l’avons vu lors des débats sur le Pacs et la nouvelle « parentalité ». et son pouvoir d’illimitation. le maintien de l’hypothèse d’un sujet hédoniste. se dérobent à la particularité de l’inconscient pour chaque sujet. Il ne se contente pas de s’enchanter de la « libération » des mœurs puisqu’il en aperçoit son envers. vouloir être astronaute amateur. Les phénomènes qui relèvent du « crépuscule du devoir » sont présentés de façon très parlante par Lipovetsky. Ibid. pour Lipovetsky. cette linéarité est touchée. C’est cette légèreté même qui est insoutenable. il ordonnait la soumission inconditionnelle du désir à la loi. 17. se faire bombe humaine en s’entourant de dynamite et jouir de sa mort. comme l’a aperçu Milan Kundera dans le titre fulgurant de son roman. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans une fausse alternative entre dire oui au pousse au jouir qui toujours en redemande. » 20 Ce « chaos organisateur » suppose.

. d’autre part. Dire « non » consiste à ne pas permettre au prêt-àjouir généralisé de nous empêcher d’être à l’écoute de la particularité de notre symptôme. Nous dépendons des objets que la technique nous fournit.. qu’il faudrait mieux appeler l’alloverdose. La sérénité du sujet « égal en présence des objets de la jouissance » est de pouvoir ne pas 21 22 23 L’orientation du psychanalyste se fait sur le réel du symptôme. celui de la raison technique. la preuve que l’inconscient existe est dans le symptôme. mais c’est là que le sujet comme réponse du réel se trouve. Ce n’est pas moi. une pensée du sens. » 22 Il propose de dire à la fois oui et non. Questions III. événement de notre corps. […] on voit ce qu’il en coûte à l’être-de - HEIDEGGER M.Accueil Cliquer l’homme contemporain ». La preuve par le symptôme. Gallimard. C’est une jouissance qui est étrangère. son hédonisme de masse. elle n’est pas celle de tous. celui de la jouissance. Parlons donc de l’âme égale en présence des choses. nous en faire le destinataire. 1966. » 24 Transposons le vocabulaire du philosophe dans le champ qui nous intéresse. en ce sens que nous les empêchions de nous accaparer et ainsi de fausser. c’est la rencontre « troumatique » avec le symptôme qui s’impose. 1987. 11. La réponse de Heidegger n’est pas de se réfugier dans la pensée du sens et de refuser la vision scientifique. dès 1987. « bout de réel ». Elle n’est pas une pensée méditante. l’Autre n’est pas extérieur à moi. C’est l’accent que mettait en évidence. Joyce avec Lacan. “égalité d’âme”. ne rentre pas en elle-même. il est morceau de nous-mêmes. Installons-nous dans ce symptôme. […] Un vieux mot s’offre à nous pour désigner cette attitude du oui et du non dits ensemble au monde technique : c’est le mot Gelassenheit. et qui est le symptôme. p. 177. Son enveloppe formelle est contingente. Par ce bout de corps que je peux reconnaître mien. Ibid. il est enveloppe formelle. Nous ex-sistons au symptôme car il y a une tension dans le symptôme. p. Il y a ainsi deux sortes de relation à la jouissance dont chacune est nécessaire : vouloir plus de jouissance et vouloir la particularité du symptôme. en tant que l’inconscient le détermine”. nous pouvons le désigner comme la croyance du sujet au symptôme. 166. au monde technique . brouiller et finalement vider notre être. tête baissée. Bibliothèque des Analytica. entreprenons d’exister nous-mêmes comme symptômes et nous découvrirons que ce dans quoi nous sommes ainsi « jetés » nous est aussi « envoyé » et nous pouvons en faire notre destin. Il serait insensé de donner l’assaut tête baissée contre l’hédonisme de masse et le fétichisme de la marchandise généralisée. Nous pourrions dire que le grand mouvement de la civilisation. Pourquoi ne pas dire à la fois oui et non à l’emploi inévitable des objets qui contiennent le plus-de-jouir. Lorsque je suis en face de l’Autre. “sérénité”. De même que « la preuve du pudding est dans le fait de le manger ».. « La pensée qui calcule ne s’arrête jamais. La vision hédoniste du monde appuie son empire sur l’accès à la jouissance « pour tous ». Si nous voulons formuler une expérience originaire de jouissance. Je suis l’Autre qui est là. ´ La difficulté d’être du psychanalyste tient à ce qu’il rencontre comme être du sujet : à savoir le symptôme. Il existe un aspect de l’expérience de la jouissance autre que celui de l’overdose. » 21 Comment faire un pas de côté par rapport au courant dominant de la civilisation.. » 23 perdre de vue la singularité du chemin qui lui est propre. toujours partiel. fait disparaître la particularité du symptôme. Jacques-Alain Miller dans le dernier enseignement de Lacan. 176. l’expérience du tout. Lacan présente ainsi cette situation dans le compte rendu de son Séminaire sur ´ Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse ». 7 MILLER J. lui appartenir en propre. p. La pensée comme calcul universel n’est pas le rapport que chacun peut entretenir avec une pensée qu’il saurait particulière. p. Le symptôme est la dimension de notre exsistence au monde. il est en moi. À l’alloverdose répondent les petits trous particuliers de chaque sujet délivré de la tyrannie du pour « tout » jouir. Le calcul de la maximisation de la jouissance est à la portée de chacun. « Nous pouvons dire “oui” à l’emploi inévitable des objets techniques et nous pouvons en même temps lui dire “non”. mais elle est présence inédite dans mon monde. « J’ai pu ainsi commenter longuement cette année la définition du symptôme pour laquelle Lacan entamait le dernier moment de son enseignement : “façon dont chacun jouit de l’inconscient. Navarin. […]. j’ai accès au signifiant de l’Autre en moi. Nous dépendons des objets et des fantasmes ready made que la civilisation nous fournit pour y prélever une plus-value de jouissance. « Il serait insensé de donner l’assaut. à ce message venu d’ailleurs.-A. D’une part. Cet accès même. une pensée à la poursuite du sens qui domine dans tout ce qui est.. Paris. c’est qu’il donne accès à l’inconscient comme façon de jouir. « Préface ». 24 Ibid. C’est un savoir qui se présente sous une forme qui suppose la traversée de l’angoisse.

le 14 mars 2001. Trouver la façon de s’adresser à l’angoisse du sujet. Autres écrits. . à chaque fois. met en évidence. pour montrer leur « air Pouvoir transmettre la rencontre avec ce réel démontré par la contingence irréductible des traumatismes et des rencontres de jouissance. les névroses extraordinaires. c’est ce que Lacan a pu appeler « faire croire le sujet à son symptôme ». Il faut le déclin du père pour que le parricide n’intéresse plus et que l’enfant maltraité prenne le devant de la scène. « le psychanalyste ne constitue pas le symptôme. Il y a de nouveaux symptômes dans la mesure où les signifiants maîtres. c’est lui faire entendre que les symptômes inédits de notre civilisation sont lisibles.. son héritage sceptique des Lumières et son retour du religieux. Aussi doit-il s’astreindre à accueillir les nouvelles formes du symptôme fussent-elles “mono”. Nous avons ajouté à notre vocabulaire clinique les psychoses ordinaires. Il s’inscrit dans un Autre déjà là et en un corps où il fait événement. celles qui ont tenu le coup. La lettre mensuelle. « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse ». il le complémente. 25-28. les inclassables.. 8 LA SAGNA P. Le programme d’action du psychanalyste peut. Les lieux de ces interprétations sont aussi bien les cures individuelles. se déchaînent les assuétudes de toutes sortes. La clinique DSM.-A. » 25 Le malheur de la position du psychanalyste ne l’empêche pas de pouvoir transmettre à d’autres le mode d’accès au réel qui lui est propre. surtout s’il est nouveau et épidémique. L’envers 25 26 27 LACAN J. sa tentation communautariste multiforme. 28 LEGUIL F. […] Chaque symptôme. celui qui répond à la formule : il n’y a pas de rapport sexuel. « Un réel pour la psychanalyse ». C’est aussi en effet un nom de l’Un. […] Le sujet en est “aïfié” […]. par son évolution rapide. » 26 analytique de la civilisation contemporaine est l’ensemble inconsistant des interprétations données à ces symptômes. » 28 Se faire le destinataire du symptôme. les traits de perversion dans les névroses et les normes homosexuelles.Accueil Cliquer savoir. sa crise de l’autorité. Cela fait partie de notre orientation vers le réel et nous permet d’être plus précis que la vague référence à la catégorie pléthorique du « borderline ». c’est ainsi remettre en circulation l’agalma qui s’était cristallisé dans l’identification à un symptôme commun. C’est rendre le symptôme à sa double contingence.. cit. disparates. Pourtant le symptôme dépend en un sens de la civilisation. avec ses catégories que l’on admet et change avec acclamations. L’insupportable du symptôme peut se transformer en point d’appui pour que le sujet réinvente sa place dans l’Autre. Il faut une crise dans la question du réel pour que la dépression comme « fatigue d’être soi » 27 ait cet empire. inédit. ses psychoses ordinaires et ses psychoses franches. Il faut la société de consommation pour que les épidémies d’anorexie-boulimie aient lieu à une échelle de masse. Comme le dit Philippe La Sagna. comme impossible et dans la contingence des origines de chacun de ces symptômes. L’Autre du symptôme est morcelé. de reconnaître les formes heureuses de ce à quoi il ne s’accouple que sous le signe du malheur. « Notre certitude est là. Cette invention ne suppose pas pour autant de faire exister l’Un de cet Autre. n°161. en ce sens. et que. Et l’épidémie se répand aussi bien parce que c’est aussi. n°27. « Une pratique continue ». L’interprétation analytique peut mettre en série les nouvelles formes du symptôme avec les anciennes.-A. croire au symptôme. pp. juillet-août 1997. les institutions où le psychanalyste trouve sa place que les interventions dans les différents discours. plus globalement. exposé fait lors du Cours de J. op. Il se présente d’abord comme malheur. Le symptôme vient s’ajouter au corps qui se présente comme inachevé dans une extase qui le maintient « ouvert ». La lettre quotidienne de l’ECF. à chaque nouveau symptôme. dans l’Autre. se nommer sous la formule : faire croire au symptôme. Les types de symptômes se distribuent en séries juxtaposées. Miller. un nouvel agalma qui monte sur la scène.. Ils le sont à partir de l’usage étrange que le discours psychanalytique fait du signifiant maître. La psychanalyse désenchante de la bonne façon. rend le sujet sensible à sa réalité d’objet a. se déplacent. c’est vouloir « nécessairement » ce que nous sommes par hasard. sans constituer des mondes. p. 201. des civilisations-une. Nous conservons les symptômes déterminés par la structure et nous pensons bien que l’hystérie et la névrose obsessionnelle sont des types de symptômes qui existent au même titre que paranoïa et schizophrénie. publication internet. dans la mesure où la contingence est susceptible de démontrer l’impossible […] propre à l’inconscient. MILLER J. un processus plus difficile à repérer alors que les traditions cliniques s’installaient dans la durée. Prendre appui sur.. Le symptôme est le point d’impossible à résorber dans le monde dans lequel fonctionne le sujet. C’est désigner la voie par laquelle il est possible de vivre l’invivable du pas-tout. Notre civilisation a ses nouvelles névroses et ses anciennes. La seconde clinique de Lacan nous permet cependant d’enrichir notre répartitoire et de ne pas en faire un lit de Procuste.

Cette division commande depuis lors toute la problématique relative à la distinction et à l’interaction de deux niveaux ou de deux parties de l’être humain. Nous continuons ainsi à nous inspirer de l’éthique de la psychanalyse qui vise à rendre le monde vivable pour un sujet en révélant combien les éclats de lalangue courent déjà dans les rues. nous essayons de faire parler ces traces. telle qu’elle avait été conçue depuis l’Antiquité. Les symptômes névrotiques habituels consistent en troubles ou malaises que la médecine appelle « fonctionnels ». L’éthique de la psychanalyse est celle d’une « société du symptôme ». Au moment où. il reste à assurer le sujet dans une certitude nouvelle. avec un geste qui est logiquement contemporain du bouleversement introduit par la science. c’est faire du symptôme le fondement du soutien de l’Autre. elles qui ne cessent de prendre la parole. et notamment celle de jouir. insomnie. distinct du réel de la science et qu’à ce titre ils sont paradigmatiques de la spécificité de la clinique psychanalytique. parce qu’elle ne les considère pas comme des maladies réelles.. L’inconscient qui est déjà là est un savoir-faire avec lalangue. Elle se fonde sur la pseudo-assurance que l’essence du sujet s’y trouve. À partir du travail de lecture développé dans les Écoles de psychanalyse qui constituent l’AMP. Au moins ils laissent des traces en quelques lieux. par des lésions histologiques qui sont tout à fait objectivables. pp. de l’imitation et autres chantages. n°6. en deux substances séparées. inhibitions diverses etc. est entièrement tributaire de la naissance et du développement de la psychanalyse. les maladies appelées « psychosomatiques » sont constituées par des altérations anatomo-cliniques. impuissance. par leurs complications. c’est que nous souhaitons intervenir dans les lieux où les symptômes contemporains sont recueillis. Ce n’est pas dire qu’ils soient entendus ou traités. Lacan se faisait fort de démontrer au sujet sartrien qui se voulait athée combien il adhère à la croyance au père Noël. tels que inappétence. Nous savons que la clinique psychanalytique. dont les différentes Le phénomène psychosomatique et la pulsion Alfredo Zénoni La plupart des termes utilisés dans la clinique psychiatrique et dans la psychopathologie datent d’avant la découverte de la psychanalyse. le terme de psychosomatique a été utilisé dans un sens spécifique pour la première fois par certains élèves de Freud à partir des années 1920 seulement. par contre. Si nous nous posons la question du pro jet Pipol. * de lésions de l’organisme fort différent des symptômes habituellement rencontrés dans les névroses. mais elles présentent en même temps une modalité évolutive et surtout une absence d’étiologie repérable qui en font un chapitre clinique à part. Passer de la croyance au père à la croyance au symptôme est une ambition pour la psychanalyse de notre temps. leçon du 18 novembre 1975. énurésie. La captivation du sujet par son image produit la société du spectacle. Il peut s’en débrouiller aussi bien qu’il croit pouvoir le faire avec l’image de son corps. au XVIIème siècle. Encore faut-il pouvoir le lire. constipation. Elles doivent être soignées médicalement. Nous verrons ainsi que les phénomènes psychosomatiques font valoir l’incidence d’un autre réel. 9 . Par contre. mais comme des maladies imaginaires et donc comme relevant aussi bien de la simulation.Accueil Cliquer de famille ». le corps acquiert toutes les caractéristiques d’un objet scientifique tout en perdant celles du vivant. Il ne fait pas problème pour la médecine que le patient imagine ou fasse semblant d’être malade. La notion de « psychosomatique ». Elle est contenue dans l’assertion selon laquelle le Nom-duPère est un symptôme. de mettre en danger la vie. Ornicar ?. L’adresse qui s’installe par cette lecture permet de déplacer le symptôme. « Le sinthome ». Après avoir été utilisé une première fois par un médecin allemand en 1818 dans un sens très générique. Descartes divise la merveilleuse unité naturelle de l’être humain. 3-11. mais dont on ne peut scientifiquement établir la cause. Les coordonnées de la place du sujet Cet article est la réécriture d’une intervention faite au Congrès de l’AMP le 19 juillet 2002. La médecine peut facilement les admettre au titre de maladies « nerveuses ». Réduire le Nomdu-Père à un symptôme 29 . précisément parce qu’elles lésionnent l’organisme et risquent même. est le résultat presque résiduel d’une toute autre approche du corps humain que celle qui avait caractérisé la philosophie et la médecine avant l’avènement de la science. la Chose pensante et la Chose étendue. Lacan opposait la dimension de l’imaginaire du corps et celle de l’événement de corps. avant même que le phénomène psychosomatique fut isolé. Il devait désigner un type de maladies ou 29 LACAN J.

un champ d’anomalies. Eh bien. un signifiant qui manque ou qui est exclu. Freud allait appeler dans un premier temps « inconscient » ce troisième ordre de cause. radiographié. de la reconnaissance etc.Accueil Cliquer sommes en présence d’un effet sujet. qui forment un trou dans la description et dans l’explication scientifique des maladies. le manque de toute articulation. Lorsqu’une exclusion interne au savoir de la science se produit. d’abord. L’effet sujet est rencontré par la psychanalyse à l’endroit de ce type de troubles. Or. C’est précisément lorsque nous rencontrons une impossibilité. « idiopathiques ». en d’autres mots tant au niveau du savoir objectif qu’au niveau du savoir subjectif. alors là. le corps humain a été et est étudié. à l’instar d’une machine électrochimique. En revenant sur cette notion d’inconscient et en l’accordant aux « fonction et champ de la parole et du langage » en psychanalyse. de cette clinique. non lorsque nous enregistrons ce qu’il éprouve ou le sens qu’il donne à ce qu’il vit. dénominations peuvent en dernière instance se ramener à la bipartition soma et psyché. faite de phénomènes somatiques que la médecine allait appeler« fonctionnels ». prenait consistance une autre clinique. soma Sur la base de cette bipartition. Le phénomène clinique qui constitue une réponse non scientifique ou. lorsqu’une incontinence se manifeste chez une jeune fille nullipare ou qu’un trouble de la puissance sexuelle se produit chez un homme qui connaît habituellement des relations hétérosexuelles. « asymptotiques » etc. c’està-dire qui ne remettent pas en question le savoir scientifique et qui sont conformes aux lois de la science. Elle allait montrer qu’elle est constituée d’un ensemble d’effets qui tout en n’ayant pas de cause organique. Le sujet est en quelque sorte la pathologie du savoir – son trouble. psychˇ La clinique psychanalytique ne s’occupe pas des troubles qui sont pour ainsi dire « normaux ». En effet. la psychanalyse allait dégager la logique. un tel sujet n’a plus rien à voir avec la subjectivité classique qui correspond à la conscience. par exemple. qui paraissait constituer comme une anomalie. en même temps que le corps était ainsi sectionné. Il est. de la thérapeutique et de l’ingénierie biologique qui caractérisent la médecine scientifique. plus précisément. même le savoir le plus logifié finit par tomber sur des paradoxes qui ne sont levés qu’à partir du moment où l’on inclut dans le calcul quelque chose en moins. placée en quelque sorte en travers de la clinique scientifique en train de s’édifier. n’ont cependant pas de cause psychique. Bien entendu. c’est-à-dire à des troubles qui ne répondent pas à la légalité scientifique et manifestent plutôt une « lacune » du réel scientifique lui-même. barrée. l’impossibilité. « essentiels ». Il se situe dans le réel même de la science comme un trou. de l’attention. Lacan la désignera également du terme de « sujet ». nous avons à faire à des troubles « anormaux ». en tant que constituant un vide. et spécialement dans celle de la science. diagrammatisé. pour Lacan ce qu’il appelle le sujet de la science. mais est strictement défini comme un vide ou une discontinuité dans une articulation signifiante quelle qu’elle soit. 10 . une faille. dans le domaine des explications scientifiques des troubles que nous psychˇ S soma L’écriture S écrit. au vécu et au psychisme de l’individu. normal qu’une diminution de l’irrigation du cerveau provoque des troubles de la mémoire. c’est-à-dire ne dépendent pas de la conscience ou du mind de l’individu. initiale de « signifiant » comme aussi bien de « savoir ». la place du sujet de la psychanalyse se dessine. Par contre. Nous l’écrivons dès lors par une lettre S. une soustraction tant au niveau du corps étudié par la science qu’au niveau du vécu ou de l’intériorité subjective. expérimenté et manipulé en termes de physique et de chimie. en la référant à une causalité d’une autre nature que celle de la cause scientifique. ou qu’un accouchement difficile ait des répercussions sur la physiologie de la miction. a-scientifique du réel à l’interrogation scientifique du réel pourra ainsi être considéré comme un effet sujet. c’est-à-dire le sujet en tant que son incidence se manifeste comme le moins. comme une discontinuité. pour donner lieu aux spectaculaires progrès de la clinique. Voilà ce que nous pouvons appeler des symptômes « normaux ». au sein du savoir scientifique même.

Là où l’on avait pu penser. En somme le secret du bonheur résidait dans l’équilibre entre la satisfaction et le renoncement. celle de la pulsion. avec l’inconscient. il est apparu qu’à l’endroit de ce défaut dans le savoir que nous désignons par la lettre S. ni de poursuivre la satisfaction au-delà de l’agrément et du confort. les idéaux et les besoins. Or. tel qu’il se produit dans un lapsus. en ce qu’il n’a pas d’équivalent dans le monde animal. au sens psychanalytique. La clinique psychanalytique montre. L’autre axe de la définition psychanalytique de l’effet sujet correspond à l’autre grande découverte de la psychanalyse freudienne. tout comme la recherche du plaisir n’apparaît pas exempte d’un certain intellectualisme. l’esprit et l’instinct. le manque dans le savoir. quelque chose de l’ordre d’une satisfaction apparaît en être à l’origine. Sa définition la plus précise est donc celle d’un manque qui affecte autant le savoir du corps. que l’action humaine était la résultante d’une tension. avec l’effet sujet. du biologique et du psychologique. un oubli. La rationalité n’apparaît pas immune d’une folie propre à la raison. de la guerre. partout où le savoir de la science autant que celui de l’individu sont traversés par une faille. nous rencontrons une cause de l’agir humain qui ne se laisse plus réduire à cette opposition. C’est la dimension de ce que Freud a finalement appelé « pulsion ».. que partout où il y a une béance dans le savoir. c’est-à-dire une éthique basée sur la supposition de l’existence d’un principe d’équilibre entre la satisfaction et le renoncement à la satisfaction. inhabituelle. la cause de l’agir proprement humain. correspond aussi à la pathologie du savoir du sujet lui-même. ni à leur équilibre. Ce qui veut dire que lorsqu’un effet sujet se manifeste dans le domaine de la science et du savoir en général. à l’insu même de l’individu. mais de renoncer en vue d’une autre satisfaction. d’un accord ou d’un désaccord entre deux instances fondamentales. L’éthique classique était dans son fond une éthique « naturelle ». corrélative de la spécificité de l’être parlant. du body et du mind. une satisfaction inaperçue. sur notre schéma psychosomatique comme un trou ou un au-delà interne à la dualité du biologique et du mental. Il ne s’agissait pas de renoncer pour renoncer. du patriotisme. s’ajoute comme une troisième dimension. de l’animal et du rationnel. un au-delà de l’éthique se dessine 11 . au même endroit où nous avons écrit tout à l’heure le S barré. Par rapport à la polarité classique de la raison et de l’instinct. de la conduite de l’individu. du suicide etc. en correspondance avec la bipartition psyché/soma : la raison et la sensibilité. tout comme la satisfaction peut atteindre des formes qui confinent à l’absence de toute satisfaction. depuis l’antiquité. de l’art. inattendue y est en cause. de l’érotisme. Atteindre la satisfaction ne renoncement S satisfaction avec laquelle Lacan désigne la nature de ce « plusde-jouir » pulsionnel qui s’émancipe de la dualité naturelle de l’âme et du corps. au sens à la fois objectif et subjectif du génitif. paraît se situer dans un au-delà de ces oppositions. s’agissant notamment de la religion. voire à la négation de la vie même. en effet. de la même façon qu’il se manifeste dans un dysfonctionnement somatique inexplicable. Reportons-la. dans une autre dimension. de la technique. dans la mesure où il se manifeste également comme un trou dans la trame de la pensée et dans l’unité de la vie psychique. partout où le scientifique y perd son latin. avec son intrication de libido et de pulsion de mort. et inversement. Certes. La soumission à la loi ou le renoncement peuvent devenir des satisfactions en soi. donc. un acte manqué. une autre forme de motivation de l’action humaine était à l’œuvre qui ne pouvait être ramenée à l’un ou l’autre terme de cette polarité. Partout où le savoir scientifique traduisant la perturbation somatique en termes de physique et de chimie est mis en suspens. que le psychisme. bref dans tous ces phénomènes que Freud a regroupés sous la notion de « psychopathologie de la vie quotidienne ». extérieure à la dualité conflictuelle ou harmonieuse du soma et de la psyché. Mais la notion de sujet. avec la raison. partout où du sujet se manifeste. il s’agit d’une « satisfaction » qui s’avère ne plus rien avoir à voir avec celle qui était censée être au principe. où chacun des deux termes constituait la limite de l’autre. comme conséquence de la prise du langage sur le vivant dans l’espèce humaine. C’est pourquoi nous pouvons schématiquement le représenter comme un trou qui entame aussi bien la partie soma que la partie psyché de notre schéma cartésien de tout à l’heure.Accueil Cliquer devait pas nuire aux intérêts de l’individu et en particulier à sa santé . Cette dimension autre. C’était une éthique de la modération ou de la non-exagération. comme le montrera l’analyse. se soumettre à la raison ne devait pas induire un renoncement excessif. Ecrivons-la avec la lettre petit a.

à la zone érogène elle-même. qui est régie par la pulsion du moi ou pulsion d’autoconservation. puisqu’elle n’est pas plus d’ordre biologique qu’elle n’est d’ordre mental. la belle femme qui passe. il s’agit maintenant d’approcher le problème clinique qu’elle pose. L’organe de la vue cesse d’avoir la fonction de voir pour passer sous la domination de la jouissance de voir. L’organe s’émancipe de l’unité du corps et appartient 1 La stratégie du pervers. ce que Lacan appellera le regard. ainsi que Freud le dit en parlant de l’indifférence des objets par rapport au but de la pulsion. si on peut dire. regardées. qu’elle n’est pas séparée du sujet. abstraction faite des choses visibles. désadapté. les fleurs du jardin ⎜mais est un objet qui est en quelque sorte un « complément de sujet » : c’est la jouissance même de l’acte de voir. L’objet de la stratégie et de la manœuvre perverse dans le registre de la pulsion scopique. pour commencer. pour reprendre la formulation de Lacan. un point invisible dans le champ. non le regard ⎜ mais le vide autour de quoi gravite le circuit de la satisfaction scopique. mais. puisque l’œil est devenu aveugle et que l’individu a perdu la vue ? Freud répond : cette jouissance est constituée par le biais du refoulement lui-même : c’est précisément en ne voulant rien voir. autour d’un vide. n’est pas le regard que je vois quand je me regarde dans le miroir ⎜ car ce que je vois dans le miroir ce sont mes yeux. Évoquons. à un corps qui n’est plus celui du fonctionnement et de l’adaptation à l’environnement. un au-delà de la moralité et de l’immoralité classiques censées résulter de l’interaction de l’âme et du corps. Petite clinique différentielle de la pulsion Après avoir esquissé les coordonnées théoriques essentielles de la causalité en psychanalyse. de la bouche ou des lèvres qui s’embrasseraient elles-mêmes suggère que la jouissance orale. mais par un circuit de satisfaction qui part et revient à la source elle-même. PUF. L’analyse de Freud montre ainsi que l’« objet » de la pulsion n’est pas un objet au sens du « complément d’objet ». dans le spectacle du monde dont je fais partie. un point impensable dans la dimension de l’Autre. Le sujet pervers manœuvre. L’objet scopique. 12 . des choses vues. n’est pas constituée par l’objet comestible. pour n’avoir plus que le statut d’un creux ou d’un « objet perdu ». Lorsqu’un effet sujet se manifeste. au plaisir sexuel de la scoptophilie. Soustraite à l’unité de l’organisme. par FREUD S. Freud discute le phénomène de la cécité hystérique et propose l’hypothèse que ce trouble du fonctionnement d’un organe du corps correspond à sa soustraction à la fonction naturelle qu’il est censé assurer. le corps pulsionnel. l’objet scopique réside dans la satisfaction de la zone érogène comme telle. qu’elle « fait retour dans le réel ». Mais c’est ce qui fait que je suis dans le monde comme fondamentalement regardé. cette fonction sert alors à la satisfaction pulsionnelle. « Le trouble psychogène de la vision dans la conception psychanalytique ». inhibé. pour utiliser les termes de Freud . Le regard n’est pas de l’ordre du visible. Ce qui fait la satisfaction de la pulsion scoptophilique n’est pas l’objet que l’œil voit puisque l’œil est aveugle ⎜ce n’est pas le coucher du soleil. ni psychique et pourtant pulsionnelle qui est en cause dans les symptômes « anormaux ». Demandons-nous maintenant de quoi cette jouissance scopique peut-elle être faite. construit tout un scénario pour une opération destinée à compléter avec un objet de jouissance l’Autre qui manque de jouissance. en combattant la fonction scopique elle-même que le moi perd la maîtrise de cet organe. Prenons comme référence l’article de Freud sur « Les troubles psychogènes de la vision ». qui ne sait pas ou qui ne veut pas jouir. le mode névrotique de la satisfaction pulsionnelle en prenant comme exemple le registre de la pulsion scopique.Accueil Cliquer également. Or. De même que la célèbre image. en effet. après avoir attiré l’attention sur le fait que l’on peut susciter une cécité en ayant recours à l’hypnose. 1973. par exemple.. extraite de la réalité. diffère de manière très sensible d’une pathologie à l’autre. psychose et perversion. la nature ou le statut de cette satisfaction ni somatique. chez l’exhibitionniste et le voyeur. On pourrait croire. paru en 1916 1 . désormais à un autre corps. En effet. ce ne sont pas les choses vues. à un détour des Trois essais sur la théorie sexuelle. le regard comme modalité de jouissance pulsionnelle n’est pas le regard qui se voit. Selon qu’elle est saisie dans un état de séparation du sujet. Dans cet article. montre presque à l’œil nu. mais celui. pour y venir maintenant. ou selon qu’elle n’est pas perdue. qui jouit de lui-même. Paris. n’est pas. de même. que l’objet de la pulsion scopique n’est pas l’objet visible. Névrose. il est. la logique de la construction du symptôme sera différente. mais la jouissance de la vue qui est extraite de la réalité et qui est impossible à voir. il met en évidence l’action d’une cause irréductible à ces deux notions. l’objet qui se voit. C’est un regard qui est séparé de l’œil et d’une certaine façon antinomique à la vision. cet objet n’est pas une partie de l’image du corps.

Mais ce n’est pas comme cela que la mise en scène est structurée. entre la satisfaction et le renoncement disparaît ⎜empêche de ramener la psychanalyse à une psychologie et à une herméneutique. censé compléter l’Autre. inédit. il n’est pas fait de soustraction. Ce que poursuit en fait l’exhibitionniste c’est de faire naître au champ de l’Autre le regard. par des phénomènes de division du sujet : c’est. l’objet n’a pas le statut de ce qui cause le désir. la valeur de l’objet qui cause le désir de voir 2 . c’est le regard lui-même du voyeur. dont la séparation. S’embrouillant dans le jeu de la double négation. s’agissant de troubles qui sont de la nature d’une lésion de l’organisme qui ne doivent 2 13 Evoqué par J. dès lors. Il faut. le point insaisissable. Le voyeuriste n’arrive jamais à voir ce dont il s’agit vraiment. exemple même de la modalité psychotique de la présence de la jouissance scopique. comme sujet. Miller à son cours « Cause et consentement ». puisqu’il isole d’une manière encore plus nette le caractère réel de la causalité pulsionnelle. C’est de contraindre. Il a le statut de ce qui cause ou de ce qui est supposé causer la jouissance de l’Autre et non pas le désir. c’est l’acte de scruter ce qui ne peut se voir. elle commet un lapsus qui laisse entrevoir quelque chose de sa position fantasmatique : l’investissement de sa propre absence. de manque. elle dit être entrée « non sans passer inaperçue ». Évoquons seulement le cas paradigmatique des sœurs Papin. dans le cas du voyeurisme. Dans la perversion. passer inaperçu et se faire apercevoir.Accueil Cliquer manque au visible. la jouissance scopique se localise alors dans le regard de travers du voisin ou dans la surveillance exercée par une caméra invisible. car cet « intime » n’est autre que son propre regard. qui prend la valeur de ce qui Le phénomène psychosomatique La présence de cet autre mode de satisfaction. son statut d’objet. est une partie du corps et en particulier le pénis exhibé. d’objet d’existence du sujet. que dans l’exhibitionnisme l’objet en question. voire « naturelle ». ce n’est pas ce que l’Autre cache d’intimité qui constitue l’objet qui complète l’Autre et qui fait l’objet de la satisfaction scopique. Or. elle avait tout fait pour essayer de ne pas se faire remarquer au moment d’entrer dans la salle. noter la différence qu’il y a entre l’objet scopique dans la structure perverse et l’objet scopique dans son statut de cause du désir. le plus intime du plus intime. rappelons enfin la modalité de présence du regard dans le contexte de la psychose. selon une formulation de Lacan. . exemple. La visée est de faire exister le regard en le positivant en quelque sorte. Ce n’est pas l’objet vu. A cet égard. coupée de la biologie sans être purement de l’ordre d’une fiction. de lui imposer le regard qui lui manque. Pour terminer ce paragraphe. tout en ne se confondant pas avec le réel de la cause biologique. au contraire. Ici. en complétant le monde avec un regard qui s’y ajouterait. Inhérente à la dimension constitutive de l’être parlant. l’angoisse provoquée dans l’Autre. tend à l’être par des moyens réels. par exemple. la pulsion ne se laisse cependant pas entièrement résorber dans l’imaginaire et dans le symbolique. et donc non « schizée » de la vision et de l’œil. le réel s’épuise dans la composante biologique. qui complète l’Autre. le sujet qui à la fois veut se faire remarquer et pas remarquer. celle qui arracha les yeux de ses patronnes au moment de les assassiner. n’estelle pas pour le pervers la preuve de la consistance de cet objet ? Dans le contexte de la névrose. de l’unité somatopsychique qui est censée constituer l’être humain.-A. jusqu’à coïncider avec les yeux mêmes du persécuteur. son propre regard interrogeant chez l’Autre ce qui ne peut se voir. De même. dont l’une. lorsqu’elle évoque l’épisode à sa séance. de forcer l’Autre à regarder malgré lui. Si dans l’approche scientifique. fut celle aussi qui essaya de se les arracher à elle-même. La division provoquée dans l’Autre. de ne pouvoir être effectuée par des moyens symboliques. alors qu’elle voulait dire « non sans se faire remarquer ». devant participer à une réunion et étant arrivée en retard. apparaît dans toute sa consistance du fait même de son « retour dans le réel ». une fois en prison . dans la clinique psychanalytique le réel est celui d’une causalité d’ordre libidinal. dans la névrose. l’incidence de l’objet qui habite invisiblement le champ scopique se manifeste. puisqu’elle la montre concernée dans son champ d’action même par un réel. Non extraite de la réalité. le phénomène dit improprement « psychosomatique » occupe une place paradigmatique. de cette autre modalité de la cause de l’agir humain appelée pulsion ⎜ où la distinction entre ce qui fait plaisir et ce qui fait mal. 27 avril 1988. Ainsi telle analysante racontait comment. enchâssé dans le fantasme. qui est tout autant celle de la philosophie.

décourage le pouvoir thérapeutique de l’interprétation et. au sens traditionnel du terme) de l’être humain. le PPS correspondrait alors à cette configuration rien à une étiologie médicale. qui ignore la dissidence conceptuelle que la notion freudienne de pulsion y introduit. Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Seuil. de l’autre. malgré l’intérêt clinique de ses observations. dans un contexte où il tend à isoler toujours plus la dimension d’ininterprétable de l’inconscient. éventuellement accompagnée de l’antidépresseur à tout faire. Et ce n’est certes pas dans celle qui se nomme en France « École de psychosomatique » qu’on risquerait de trouver. 2001. Lacan revient à s’intéresser aux phénomènes psychosomatiques.. Epître à ceux qui somatisent. pour y souligner ce qui de l’inconscient est la façon dont chacun en jouit. ne pouvant se départir du modèle duel biopsychologique (psychosomatique. même au sens de pensée refoulée ou de message chiffré. du moins quant à l’étiologie. mais d’une configuration sui generis de la même libido qui caractérise tous les phénomènes de la clinique psychanalytique ? Il ne correspond pas à une interférence du somatique dans le mental. C’est pourquoi. disparaissait et que la pulsion venait à être confondue avec le « somatique ». Le Séminaire. Transposé sur notre schéma. de mettre en évidence la dimension d’une causalité qui n’a rien à voir avec une étiologie biologique sans être pour autant du « psychique ». pp. 1973. l’avantage théorique. Elle correspond à l’idée d’une doublure psychique de tout phénomène somatique. Il constitue donc le paradigme du phénomène clinique qui troue le modèle « psychosomatique » intuitif. Dans l’orientation lacanienne. . Livre XI. Toutefois. de ne pas oublier que le statut du noyau de jouissance inclus dans un « événement de corps » se différencie et donne lieu à C’est probablement à cause de la présence de ce réel autre qui. PUF. Et effectivement. d’autre part. le PPS constitue comme une sorte de loupe qui détache dans le champ global de la clinique analytique la présence d’un réel. Tout se passe comme si la place de cette zone en blanc. les instruments conceptuels permettant d’en isoler et d’en fonder la spécificité. Il reste maintenant à déterminer les traits structuraux qui différencient le dit « phénomène psychosomatique » des autres manifestations de la pulsion. qui peuvent laisser croire que la réponse analytique s’épuise dans la pratique de la parole et de l’écoute. LACAN J. psychˇ soma qui traduirait l’insuffisance de la « mentalisation » du somatique.. p. tout en ne relevant pas non plus. pré-mentale. par rapport aux troubles dits fonctionnels. au centre de notre schéma de tout à l’heure. d’une part. 185. 206-207. mais du corps dans le corps. du corps pulsionnel dans le corps biologique. animale de l’individu. le phénomène psychosomatique (PPS) présente. C’est. N’est-ce pas le signe que le PPS ne traduit pas un moindre degré de développement de la pensée (arrêtée au niveau « opératoire »). d’un message ou d’une chaîne de représentations inconscientes. d’ailleurs. dans laquelle le PPS ne se distingue plus de tout ce qu’on appelle génériquement « somatisation ». d’une part. il est essentiel. l’accent a été la plupart du temps mis sur le fait que le PPS témoigne d’un trait de jouissance. qui ne se réduit pas à sa simple convertibilité en signifiant et à seule interprétabilité. distinct du réel scientifique. comme c’est le cas des phénomènes dits fonctionnels. que la notion de « psychosomatique » tend à être utilisée d’une manière très vague au point d’être considérée comme une caractéristique de toute maladie sans plus s’appliquer à une catégorie spécifique de phénomènes. Paris. et à un excès d’« expression somatique ». après y avoir fait une allusion dans le Séminaire livre XI 4 . entre autres. au sens de la partie 3 4 14 Voir. Contrairement aux phénomènes fonctionnels. Les tenants de cette conception sont cependant confrontés à son inadéquation lorsqu’ils sont obligés de constater que des individus « bien mentalisés » peuvent également présenter un PPS 3 . Car. DEBRAY R. Nous nous y essayerons sur la base des rares indications fournies par Lacan et des commentaires qu’en a développés Jacques-Alain Miller. pour nous orienter dans la clinique. cette dimension réelle de l’inconscient qu’il appelle désormais sinthome. d’un moment d’inertie ou de fixation pulsionnelle qui équivaut à une lettre sans sens ou à un signifiant réduit à une marque ou à une trace. dont la proportion resterait dans le patient psychosomatique plus grande que dans un développement normal. confronte le savoir médical à une impossibilité. et qui n’est pas entièrement résorbable dans l’articulation signifiante et dans l’interprétation.Accueil Cliquer inférieure. Paris. cette école est amenée à rabattre le phénomène psychosomatique sur la conséquence d’un sous-développement de la partie « mentale » qui transforme le corporel en fantasmes et en pensées. pour ainsi dire.

Dewambrechies-La Sagna. le destin lui rappelant cette scène voudra qu’un homme âgé lui refuse la priorité et percute l’avant de son véhicule. ce qui caractérise le trait de jouissance dont le phénomène psychosomatique est l’index est précisément sa non connexion avec l’inconscient. plus détendue dans ma peau. Elle le quitte pour un homme aussi âgé que lui. d’une décision. de cet homme qui avait été témoin d’un inceste entre son père et sa sœur et qui s’en était indigné. l’insymbolisable rencontre avec le père. d’un 5 C’est le cas. Il illustre d’une manière quasi expérimentale cette déconnexion par rapport à l’inconscient. « Psychosomatique ». un regard traumatique par exemple.. Un jour son père. Déprimée. p. sorte de S1 absolu. il la giflera. Plus tard. Ce qui lui avait valu l’expulsion du toit familial. Dans la plupart des cas. était survenu l’accident. Mme X n’a pas eu de chance. Ce que l’observation de ce cas montre d’intéressant. plus vous vieillirez plus vous serez enfermée ». 1995. Une femme déclare avoir mené une vie à coups de bâton. celui de son vieux mari. « Je l’ai cru mort. 2000. Il bloque pour ainsi dire le signal d’angoisse comme défense du sujet et interrompt peut-être le processus de formation d’un symptôme de conversion hystérique. Elle perçoit alors. 65. ayant besoin de sa signature. j’ai raconté n’importe quoi et je lui ai fait un garrot avec mon soutien-gorge. l’arrivée de la retraite signifie l’isolement dans un petit appartement de province. mais surgit alors une plaque d’eczéma dans le dos. Alors que les coups de bâton de la vie avaient cessé. d’une parole. Ce qui veut dire que le signifiant de l’événement est resté un signifiant gelé. » Surviendra alors une poussée de psoriasis et dès lors les poussées se succèderont. un secret sur l’inceste. Le corps l’enregistrera sous la forme du phénomène dermatologique 6 . Le mari devient sourd et épileptique. où l’on a notamment décidé qu’elle sera militaire. de s’inscrire dans l’Autre. . Il n’avait donc pas rencontré la prise de position du sujet. fixé dans l’indicible de la honte. 60. Lorsque la prise de position subjective. Carnets cliniques de Strasbourg 2. un regard dans le dos. donc d’un phénomène fonctionnel. Elle a connu 6 MERLET A. Elle refusera de signer et lui. jugement. la rencontre avec le caprice de l’Autre ou avec l’énigme de l’Autre.Accueil Cliquer des phénomènes cliniques de structure différente. elle dira : « J’étais mieux dans ma peau avec le tranquillisant. En commentant l’effet du tranquillisant. produit un phénomène psychosomatique. le sujet se défend. Or. Elle en sera désemparée. s’est fait connaître d’elle. pp. Plus tard. l’élément traumatique qui induit le PPS est la brusque révélation d’un secret qui touche le sujet dans ce qu’il a de plus intime. mais c’est ce qui m’a rendue malade à l’intérieur de ma peau. c’est que la prescription du tranquillisant a comme effet de mettre hors circuit le moment subjectif. c’est un événement insupportable. Elle subit très vite une hystérectomie pour un fibrome. elle va voir un neurologue qui lui dit : « Madame. comme dit encore Lacan. ou l’aphanisis du sujet. il montre rétrospectivement que le signifiant traumatique passé sous silence n’avait pas trouvé la possibilité de se connecter à d’autres articulations. « Cas en dermatologie ». sur la filiation ou sur un suicide. elle grandit dans un orphelinat où ⎜dit-elle ⎜l’on décide à sa place. J’ai vomi. Tant que le secret est tu. l’inscription inconsciente. qui suscite une incapacité momentanée ou rencontre une incapacité préexistante de la prise de position subjective. Lorsque le secret est dévoilé. Il croise très souvent son père sans lui accorder le moindre regard. Il s’agit d’une personne âgée. elle perd prématurément sa mère et se retrouve seule avec son père dont le regard lui devient insoutenable. 40-41. dans l’impossibilité d’une réponse dans le registre signifiant. J’étais mieux intérieurement. se trouve à être court-circuitée. j’ai pleuré. Ayant réussi sur le plan professionnel il revient s’établir dans son village. le refoulement. par exemple. qui peut prendre la forme d’un acte. hospitalisée pour un eczéma localisé dans le dos. dira-t-elle. Un jour il reçoit un coup de téléphone de sa sœur. Voilà que l’oracle du neurologue se réalise. Elle n’a pas d’ami. Merlet et C. mais sa révélation. sa non localisation dans l’intervalle signifiant. dans la mesure où le silence a fonction de défense. Fille unique. comme autrefois. par exemple. Et il garde le secret. » 5 Dans d’autres cas. divorce et se remarie avec un partenaire de son âge. Elle est angoissée et va consulter son médecin qui lui prescrit un tranquillisant. 15 Autre cas évoqué par A. L’Âne. Abandonnée par ses parents. mais c’est peut-être ce qui m’a intoxiquée. Il est important de noter que ce n’est pas le secret qui suscite le phénomène. L’angoisse disparaît. La pulsion n’y emprunte pas la voie du « retour du refoulé ». Alain Merlet en donne une illustration quasi expérimentale dans l’exposé du cas d’une de ses patientes. mais aussi la voie de l’oubli et du refoulement. de l’ordre de quelque chose qui dépasse ou qui force le principe de plaisir. selon le mode dont le sujet s’en défend ou s’en sépare.

C’est pourquoi Lacan parle du corps « qui se laisse aller à écrire ».. signe d’une jouissance impossible à effacer 7 . au lieu d’être la cause du désir qui est faite d’un « objet perdu ». hors discours. Contrairement à ce qui se passe. de ce que le langage véhicule de réel 8 . pour souligner qu’il ne s’agit pas d’effet de sens et d’interprétation. par opposition à la lettre 9 . dans le PPS c’est le corps qui vient prendre acte de ce qui a eu lieu. D’un côté. par exemple.-A. C’est le regard qui s’incarne dans l’imaginaire même du corps. mais de réel. La place du sujet en tant que manque. 20. qui tente de le faire consister par tout un jeu de semblants. c’est dans son image du corps qu’il se voit marqué. Ce qui la caractérise dans le PPS. Dans tout ce commentaire des indications lacaniennes. mais une fois révélé. Au contraire. le regard 7 8 9 Ibid.Accueil Cliquer un autre homme et elle veut désormais obtenir une réparation financière de son père. non transféré au semblant. Paris. c’est l’Autre du corps. il doit être soigné médicalement. insupportable qui se marque sur la peau. afin que le champ d’application de l’opération analytique puisse se déplacer sur ce qui est d’ordre signifiant. qui enregistre. c’est le corps. Le phénomène psychosomatique et la psychanalyse. du fait même. cela tenait lieu d’une forme de défense. il se trace comme une lettre écarlate sur le corps du fils. ce sujet. se corporisé. mais il parle plutôt d’une marque qui n’est pas à lire. comme c’est le cas dans la mise en scène du sujet pervers. C’est à cause de la structure propre de cette fixation. est l’Autre du signifiant. dans le cas de l’homme aux rats où l’Autre qui insiste. C’est en quoi il ne doit pas être pris comme cible de l’opération analytique. pour autant que celle-ci puisse être conçue comme interprétation. Ce n’est donc pas parce que le phénomène psychosomatique répond à une fixation de jouissance qu’il est de l’ordre de ce qui n’est pas à lire ou à déchiffrer. on pourrait dire à une forclusion. la libido s’imprime alors directement dans le corps. l’Autre de l’inconscient. en dehors de l’analyse. qui n’est pas un message à déchiffrer : ce que le nombre précisément isole dans le langage. c’est-à-dire à une suppression. . p. « Conférence à Genève sur le symptôme ». 40. Navarin. Elle est. 113-126. de l’histoire. l’innommable. En fait. qui s’imprime. Sous cet angle. Le signifiant se contracte sur lui-même. le patient déclenche un psoriasis généralisé : tant que le secret restait dans le silence. sur la formation de l’inconscient. etc. par un passage à l’acte ou par un recours à l’alcool. par exemple. Et c’est pourquoi il ne parle pas de signifiant ni de « lettre ». on peut considérer le PPS comme une mise hors circuit de S ou comme se produisant à l’endroit où S est mis hors circuit. Ce n’est plus l’Autre du signifiant. 16 LACAN J. Une lésion est justement cette libido corporisée. par exemple. qui reçoit la marque. C’est pourquoi aussi le phénomène psychosomatique est approché à partir de la question : quelle sorte de jouissance se trouve dans le psychosomatique ? Et non plus : quel en est le sens ? Qu’est-ce qu’il veut dire ? Parce que le PPS est un court-circuit du chiffrage. un signifiant absolu.. Apprenant la chose. Au lieu d’être un organe incorporel. comme si le corps était en quelque sorte l’agent. c’est qu’elle en constitue en quelque sorte un reste brut. Miller dans « Quelques réflexions sur le phénomène psychosomatique ». comme il n’est pas enregistré par l’inconscient. la dette symbolique. sur l’historisation. qui transmet les impasses du désir du père. La jouissance (a) ne se localise pas comme un vide entre les signifiants. des paroles refoulées. Déplacement qui. Ce n’est pas le regard transféré au signifiant. D’un autre côté. Livre XI. il amène plus que tout autre phénomène clinique à l’approcher comme répondant à une fixation de jouissance. p. en tant qu’absence (aphanisis) n’est pas inscrite dans le discours. mais à écrire « quelque chose comme un nombre ». qui sont comme les deux faces de la même configuration structurale. le PPS correspond à une sorte d’« holophrase » du signifiant. pp. mais celui-ci refuse. de l’intervalle entre les signifiants. on peut considérer que c’est la structure même du discours qui est contournée dans le PPS. ouvre la possibilité que par le truchement d’une substitution ou d’une connexion qui surgît dans les marges de Du même coup. nous pouvons situer le phénomène psychosomatique de deux façons. dans une relative indépendance à l’égard du symbolique. Mais il ne suffit pas de référer le PPS à une fixation de jouissance si on n’en considère pas la modalité spécifique. Là où d’autres sujets auraient réagi d’une manière peut-être plus dramatique. l’insupportable de la jouissance n’est pas localisé dans les zones érogènes du fantasme. selon une formulation que Lacan en donne dans le Séminaire. Le Bloc-Notes du psychanalyste. puisque tout « événement de corps » psychanalytique est une fixation de jouissance. car la lettre a un versant par lequel elle se situe ou s’oriente vers le symbolique. nous nous référons au développement qu’en a donné J. 1976. Elle lui dit alors qu’elle racontera tout. élaboré dans le signifiant ou fait exister par le signifiant. 1986. tel un signifiant non différentiel.

Évoquons ici une fois de plus un cas rapporté par Alain Merlet 10 . par exemple de façon directe. ou encore la signature. « C’est là qu’elle (Ida Macalpine) a pu avoir l’appréhension directe de phénomènes structurels tout différemment de ce qui se passe dans la névrose. Elle livre alors à l’analyste son petit secret : son nombril a toujours été pour elle une zone tabou. PUF. le PPS a en commun le fait de ne pas être traduisible. FREUD S. Elles nous amènent ainsi à en envisager une possible fonction de tenant lieu d’une identification symbolique fondamentale. mais cette patiente se trouva enceinte. lorsque celle-ci est forclose. L’analyste fait alors l’hypothèse que l’hystérographie de l’organe utérin fait ressortir ce qui en était en quelque sorte la forclusion sous la forme de la théorie sexuelle infantile : la verrue fait signe d’un reste brut de jouissance non intégré à l’inconscient. Par là. qui avait disparu. comme s’il constituait une sorte de nom propre. sans dialectique aucune. 80-104. Le lendemain de cette intervention. la nécessité de prendre en compte la présence de phénomènes hypocondriaques et psychosomatiques dans la rencontre clinique du sujet. Un symptôme tel qu’une éruption. il constitue un court circuit de l’Autre du langage. comme trait de jouissance directement corporisé ⎜ l’imaginaire du corps venant à la place du registre symbolique ⎜ il peut permettre une sorte d’inscription par le truchement de ce que l’on pourrait appeler un nom de maladie. Elle avoue alors une théorie sexuelle infantile. si on peut dire. dit Lacan. à savoir où il y a je ne sais quelle empreinte ou inscription directe d’une caractéristique. « On y trouve d’emblée ce quelque chose de particulier qui est au fond de la relation psychotique comme des 10 11 MERLET A. dans certains cas. par exemple. c’està-dire de ne pas passer à travers la médiation de la chaîne signifiante. mais avec la jouissance. Petite elle croyait que la nuit le sexe de son père s’envolait et que sa mère se déboutonnait le nombril pour l’accueillir. phénomènes psychosomatiques ». 1992. Freud lui-même l’avait déjà remarqué dans un texte sur « Le début du traitement » 11 . Seuil. pour autant que cela soit envisageable. sur ce que l’on peut appeler le tableau matériel que présente le sujet en tant qu’être corporel. » 12 Nous avons ainsi nous-mêmes pu rencontrer. interprétation de l’inconscient ou interprétation de l’analyste. pp. une modification de l’isolation de la marque du PPS puisse se produire. sans intermédiaire. Paris. Paris. et même. La fonction d’un phénomène psychosomatique doit donc être évaluée dans le cadre de la structure clinique où il se produit. pp. Une jeune femme a demandé une analyse parce qu’elle n’arrivait pas à trouver un partenaire digne de faire un père. « Symptômes en souffrance ». s’était de nouveau soudainement manifesté lors d’un voyage dans le village natal de son père. Avec le nom propre. la marque. pp. de constituer. non seulement les verrues disparurent. constituée par ce que Lacan a appelé le Nom-du-Père. mais quand elle décide plus tard d’avoir un enfant elle demeure stérile. 30-31. Les psychoses. les indications et les analogies que Lacan suggère pour en isoler la spécificité mettent essentiellement l’accent. d’un conflit. de la face. mais en même temps. qui n’est pas fait avec le Nom-du-Père. fleurissent plusieurs verrues autour de son nombril. se mobilisera en fonction de tel anniversaire. ce dont elle s’étonne. Après trois ans d’analyse. L’analyste lui demande alors pourquoi. l’empreinte. Le florilège clinique de l’an 2000... lors d’une présentation clinique. il a l’avantage. Il s’agit donc de reprendre et appliquer l’indication de Lacan lorsqu’il compare le PPS à un cartouche entourant le nom propre dans l’écriture hyéroglifique. Après cette révélation de la part de la patiente. « On pouvait tout me faire sauf le nombril ». diversement qualifiée dermatologiquement. sujet qui en l’absence de phénomènes typiques de la psychose ne présente cependant pas une structure précise de symptômes névrotiques. Elle consulte un gynécologue qui pratique une hystérographie. Cette théorie lui avait toujours tenu à cœur. dits aussi fonctionnels.Accueil Cliquer l’interprétation. le cas d’une jeune femme dont l’eczéma. Or. sur l’écrit. En ce sens. Livre III. dit-elle. comme on l’a dit. la fonction d’une sorte de marque de fabrique d’une descendance familiale là où le Nom-du-Père n’est pas opérant. 352-353. Livre III. . au prix Le phénomène psychosomatique et la psychose L’expérience clinique nous apprend que la définition de la spécificité du phénomène psychosomatique par rapport aux phénomènes de conversion.. elle rencontre l’homme qui lui convient. est d’une grande utilité et a une incidence dans la pratique avec les sujets psychotiques. 1981. gravitant autour de cette fixation ombilicale à la mère. La 12 technique 17 LACAN J. Déjà Lacan faisait remarquer dans son Séminaire. sans qu’aucune interprétation puisse marquer sa correspondance avec quelque chose qui soit du passé du sujet. « Le début du traitement » psychanalytique. Le Séminaire. AMP-Ecole-Une. (1913). Nous pouvons nous demander si le PPS n’est pas susceptible d’avoir.

64. L’intension nous donne la valeur prédicative d’une définition. si l’on suit là-dessus le Lacan du dernier temps de son enseignement. Elles sont l’occasion d’un nouveau départ. cit. Il s’agit d’obtenir un certain savoir y faire avec. ACF – Val de Loire.. f(x) } » 1 . l’extension définit la classe des éléments qui vérifie son existence. on pouvait toujours associer une entité {x. dans ce cas. Elle a déjà une longue histoire. le sujet pourra passer de la formulation de son insupportable : « je ne peux plus vivre avec ce nez ». dans le langage ou dans le passage à l’acte. il s’agit de suivre une politique de la cure analogue à celle qui est à suivre concernant le point de certitude dans la psychose. comme d’ailleurs il est opportun de le faire avec tout ce qui dans l’expérience du sujet psychotique se présente comme un point de certitude. C’est pourquoi il a été dit dans la discussion que cette localisation n’avait pas à être défaite et que le traitement n’avait pas à poursuivre cet objectif. à une formulation du genre : « je n’aime pas mon nez » qui est désormais disjointe de l’exigence de se faire opérer. comme un point de réel. avec le lien social. Remarquons aussi que certaines caractéristiques du discours du sujet. Le florilège clinique de l’an 2000. Cahier. Pour évoquer ici une observation qui a été exposée lors de la dernière Rencontre à Buenos Aires. bout d’un certain travail. son extension dénote la classe des éléments « homme » qui vérifie la définition qui en a été donnée. Objectif qui n’est après tout pas tellement différent de l’issue que l’on peut attendre d’une cure psychanalytique en général. L’usage que nous faisons de ces termes n’a pas toujours la clarté que la rigueur de Lacan laisse espérer. puisque ça fait plus de vingt ans que des collègues témoignent de leur engagement dans cette clinique. Ces différentes conversations témoignent d’un attachement accru des psychanalystes aux questions relatives à l’articulation de l’intension et de l’extension. une forme de localisation de la jouissance qui est alternative à sa délocalisation et à son retour dans la perception. c’était un nez comme le nez du père. Si nous considérons par exemple que la valeur prédicative d’un homme est de répondre à un certain nombre de caractéristiques. et. cette prévalence a aussi une fonction de suppléance. selon le dire de la mère. n°7. p. 47-62. . Seulement. Ainsi. Ce qui devrait permettre une certaine pacification du sujet. Au contraire. évitant surtout toute tentative d’interprétation. et EVENS C.. op. comme un certain usage réaliste des métaphores ou le recours à des formules toutes faites. dans un contexte de psychose. non pas la différence 1 REQUIZ G.. Trois conversations organisées dans le Champ freudien notamment par des travailleurs du Projet Lama et d’Enaden tissent des liens de travail nouveaux audelà des frontières. Aussi. à cette prévalence de l’imaginaire qui tient lieu de l’Autre symbolique. quant à l’exigence d’interventions chirurgicales notamment. 18 LAURENT E. il est préférable de ne pas centrer l’accompagnement du sujet sur le phénomène psychosomatique lui-même. La patiente qui en souffrait disait que son nez. était un nez qui lui venait de son père.Accueil Cliquer certes d’une lésion ou d’un trouble organique objectivable. Lacan reprend cette référence dans la « Proposition d’octobre » pour faire valoir. l’analyste n’a pas à s’opposer à un point de réel du patient. au 13 Construire l’Europe analytique de TyA Pierre Malengreau L’Europe analytique de TyA est en voie de construction. Les conversations cliniques qui ont lieu dans divers pays et leur préparation contribuent à cette construction. Frege pensait « qu’à un prédicat f(x). mais à tendre plutôt à obtenir une certaine capacité de « se débrouiller avec ». une certaine compatibilité avec le discours. Un texte remarquable d’Éric Laurent sur la logique intuitionniste précise ce qui différencie et rapproche leur usage en logique et chez Lacan. au regard de cette fonction. peuvent être ramenées à la même racine que le PPS. et une certaine compatibilité avec le lien social. qui ne peut être atteint que si l’on s’occupe de tout sauf de ça. Ainsi situé. De nombreuses observations montrent qu’un PPS peut souvent se produire en alternance avec des phénomènes hallucinatoires ou avec une recrudescence du délire. en ce sens. il peut s’agir par exemple de la certitude d’une malformation du nez qui peut induire le sujet à exiger répétitivement des interventions 13 chirurgicales . avec le savoir. avec notamment des interventions qui consisteraient à persuader le sujet qu’il doit oublier ce nez et qu’il doit parler d’autre chose. « Lacan et la logique intuitionniste ». cet effet. « Une manie triste ». ce nez fonctionnait pour la patiente comme une sorte de localisation de la libido à la place de la localisation phallique. comme une sorte de phallus délirant. Or. Avec le phénomène psychosomatique aussi. comporte une politique de la cure qui est tout le contraire de celle qui consisterait à venir à bout de cette certitude. pp. La Belgique n’est pas en reste.

. (inédit). Comme pour La femme dont Lacan dit qu’elle n’existe pas. Comme nous l’apprennent les différents travaux qui se proposent aux Conversations cliniques du TyA. comme le souligne Lacan à propos de la logique. Enlevez la béance de la psychanalyse en intension. et c’est toute la psychanalyse appliquée qui devient psychothérapie. et un syntagme. 256. LACAN J. Le problème de la psychanalyse appliquée. p. et ce malgré la pertinence de la construction des cas. mot d’ordre. Lacan particularise l’usage que la logique fait de ces deux termes. L’extension a dès lors dans notre champ pour visée de vérifier que c’est bien seulement au un par un qu’il est possible de dire ce qu’il y a « du » psychanalyste. 246. 2001. clinique. 19 . on constate une certaine absence des mots du sujet. ouvre la voie d’une réflexion nouvelle sur une pratique particulièrement enseignante pour l’abord actuel du malaise dans la civilisation. cette voie n’est pas sans embûches. Ibid. S’il est clair. qu’ils disent non seulement ce qu’ils voudraient faire. En situant une béance essentielle du côté de l’intension. « réaliste » au sens où elle tente d’insérer dans la structure qui en rend compte. un concept devient syntagme. C’est ce que la passe a pour fonction de mettre en œuvre. mais ce qu’ils font. Un des grands dangers pour la psychanalyse. On y verra pour preuve la menace qui pèse constamment sur les concepts qui y sont privilégiés. cit. p. Le Séminaire. les impasses concrètes qu’elle rencontre. LAURENT E. op.. le signifiant maître susceptible de rendre le matériel lisible désoriente plutôt qu’il n’oriente. à cette nécessité dans laquelle nous sommes de réinventer à chaque fois les concepts de la psychanalyse. Autres écrits. sont autant de moyens qu’elle se donne pour formaliser l’expérience. Il est pourtant intéressant de savoir comment se manifeste dans la langue du sujet ce qui particularise son rapport à ce LACAN J. Dire ce qui a lieu effectivement. La rencontre dans des structures spécialisées avec des sujets dits toxicomanes nous confronte à une clinique qui pourrait bien valoir aujourd’hui comme paradigme pour l’abord de nombreux autres sujets. épistémique et politique. c’est son articulation à la psychanalyse en intension. Elle se veut aussi. Cette position n’est pas sans conséquence pour les psychanalystes eux-mêmes.. » 5 Lacan parle d’un prédicat qui manque. en se défiant de toute totalisation hâtive. « La logique du fantasme » (196667). Sans référence à l’intension. énoncer une intervention du praticien. Les difficultés que nous rencontrons dans la clinique des toxicomanies convoquent les psychanalystes à tous les niveaux de leur expérience. témoigner d’un moment de cure. qu’il n’y a d’avancée que sous l’angle de l’extension 6 . que se noue […] (la) béance de la psychanalyse en intension.. cerner une difficulté. Certains d’entre eux parmi les plus assurés y subissent des pressions venant d’une clinique quotidienne bien apte à les embrouiller. on ne peut pas dire Le psychanalyste. » 3 L’extension désigne la place de la psychanalyse dans le monde. « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École ». Paris. Ibid. « Il n’y a pas de définition en intension du prédicat ‘psychanalyste'.. c’est la standardisation. Dire qu’il y a une béance de la psychanalyse en intension veut dire qu’il n’y a pas de définition prédicative du psychanalyste. Il n’y a de psychanalyste que un par un. mais leur raccord 2 . écrire un fragment de cas. un par un. Livre XIV. Elle se veut particulière au sens où elle prétend aborder les cas. quelles conséquences pouvons-nous en tirer pour notre abord de la psychanalyse appliquée ? L’Europe analytique de TyA a pris le parti de prendre appui sur cette indication de Lacan concernant l’extension de la psychanalyse. 246. à la fois particulière et réaliste. mais surtout de quoi ils se sont servis. Elle a pour fonction de vérifier notamment que le résultat d’une cure n’est pas de l’ordre de l’identification à une définition prédicative du psychanalyste. Seuil. Cette clinique se veut résolument. Cette clinique centrée sur les modes de jouissance nous fait quelques fois oublier que le dire d’un sujet n’est pas lisible en dehors de ce qu’il dit. mais aussi de ses concepts lorsque leur usage outrepasse les limites que leur impose la doctrine. et EVENS C. Le contexte défini par le titre « Proposition sur le psychanalyste de l’École » nous dit comment saisir cet usage. recueillir ses effets. Que des praticiens disent non seulement à quoi ils ont servi. Du côté de la clinique d’abord. quelle que soit la variété des situations cliniques qu’ils soutiennent.Accueil Cliquer entre intension et extension. non seulement de ses techniques. C’est sa richesse et sa difficulté. Les conversations de clinique réaliste ont à cet égard l’énorme avantage de nous rendre sensibles dans le foisonnement des idées. et l’intension désigne la psychanalyse dite didactique « en tant qu’elle ne fait pas que d’y préparer des opérateurs » 4 . 7 décembre 1966. Leur usage s’avère ne pas échapper facilement au risque de la psychothérapeutisation qui plane sur ces pratiques. p. selon la 2 3 4 5 6 formule d’Eric Laurent. Dans ce caslà. « C’est à l’horizon même de la psychanalyse en extension.

le placenta ou quelque autre objet. au sens de valoir la peine d’y consacrer quelque énergie. « c’est l’Un-enmoins. qu’il soit isolé de la chaîne signifiante comme signifiantmaître. p. la voie de la sinthomisation ». Il s’agissait d’une institution pour enfants considérés comme psychotiques pour la plupart. entre un enfant et sa mère. Du côté du signifiant. mais entre le sein. Elle vise à produire ce que Lacan nomme une « négativité de structure » 11. La psychanalyse. au-delà de leur particularité. Cette pratique se propose comme « traitement de l’Autre » 10 par soustraction. Seuil. promeut un traitement de l’Un par l’Autre qui n’existe pas. Dans tous les cas. 43.. comme savoir supposé. LACAN J. Au savoir de l’Un. de l’Autre du signifiant à l’Autre de la jouissance. elle oppose un savoir qui comporte en lui-même sa propre incomplétude. Si une existence ne se supporte que « des nœuds de l’Un […]. « L’acte psychanalytique. Ce terme reçoit dans l’enseignement de Lacan plusieurs figures. Elle vérifie dans le plus quotidien de sa clinique l’orientation Le grand problème de la psychanalyse. Livre XX. p. comment poser une différence ? » 8 Les sujets dits toxicomanes nous le rappellent chacun à leur manière. Paris. entre l’Un et l’Autre ? Ce n’est pas la position de Lacan. La pratique à plusieurs n’est pas une vérité absolue. 116. que ce soit au regard du signifiant ou de la jouissance. la clinique des toxicomanies ne manque pas d’interpeller le sens qu’y reçoivent certains concepts. Ce terme que l’enseignement de Lacan situe comme indissociable de sa conception de l’Autre. ne doit pas nous faire oublier que c’est par cette parole que nous opérons. mais l’Autre. compte rendu du séminaire 19671968 ». Ils témoignent. sa propre « grandeur négative ». 380. les rapports du sujet dit toxicomane au produit qu’il consomme sont à prendre du côté de l’Un-en-moins. ce n’est pourtant pas l’Un. Le Un produit en d’autres termes n’a pas le dernier mot. est d’un usage fort éloigné des habitudes qui nous le font prendre par le bout de son imagerie la plus commune. prise sous l’angle de l’intension. de ce qui n’est facile pour personne. ZENONI A. 2001. Ils nous apprennent que les formes d’inscriptions de la jouissance dans son rapport à l’Autre sont non seulement très variées. de l’Autre comme lieu du symbolique à l’Autre comme lieu dans le corps. Il est certes légitime de se demander de quel Autre il s’agit. mais comme savoir à réaliser. Cela peut aller jusqu’à nous donner l’impression d’en être envahis. Seuil. et le corps de la mère. c’est de là qu’il nous faut partir. Il arrive cependant que cet Autre si difficile à situer correctement soit tellement mêlé à l’Un qu’il se confonde avec lui. former. c’est l’Autre. Alexandre Stevens les a récemment clairement épelés pour nous : déspécialiser. Son enseignement nous apprend que la seule séparation qui vaille. Du côté de la jouissance. Une des difficultés récurrentes à laquelle elle nous confronte. 20 Ibidem. Le syntagme fait ici difficulté. Préliminaire. 1975. « Nous ne procédons que de l’Un » 7 . Y a-t-il par exemple un trait de langage ou de jouissance à partir duquel pourrait se construire ce qui particularise son rapport au pharmakon. mais en plus qu’elles comportent toujours une part de ratage. au délire ou à l’institution ? Qu’il nous faille à l’occasion distraire le sujet du fait que tout ce qu’il nous dit est parole. C’est sur ce point que porte électivement la pratique dite à plusieurs qu’il convient de ne pas confondre avec le fait de pratiquer à plusieurs dans une institution. ou condensateur de jouissance. La formulation de Jacques-Alain Miller sur « l’Autre qui n’existe pas » est venue donner dimension éthique à une des définitions les plus précises que 9 10 7 8 11 LACAN J.Accueil Cliquer qu’il se donne comme partenaire. Paris. « Clinique de l’enfant psychotique . c’est l’Autre de l’inconscient pris non comme savoir préalable. Elle vise sa décomplétude. Encore. » 9 A l’instar de la manière dont Lacan invite l’homme à aborder une femme. sa propre inconsistance. Où situer correctement la ligne de séparation ? Cette ligne passe-t-elle entre un sujet et ses produits de consommation. il dénote l’existence d’un manque. Notre clinique nous met constamment aux prises avec lui. p. Le contexte institutionnel où elle est née est précis. . Se pose alors le délicat problème de leur séparation. Certes.. Que des sujets en viennent à mettre au cœur de leur existence l’Un d’un mode de jouissance ne rend que plus problématique le lieu de l’Autre. d’un Autre vraiment Autre. Les principes qui définissent cette pratique à plusieurs sont tout aussi précis. inventer. Du côté épistémique. Autres écrits. Ibidem. et par elle seule. L’opération de séparation est une opération qui porte sur l’Autre. Lacan ait avancée : L’Autre. 4. Le Séminaire. La ligne de séparation ne passe pas entre l’enfant et sa mère. Plutôt une invention que nous devons à des collègues qui témoignent de son extraordinaire fécondité. c’est l’Autre du fantasme qui nous apprend qu’une part seulement de la jouissance est élaborable. est celle qui a lieu dans l’Autre.

Une troisième sorte de difficulté relève. Les récits de cas souvent circulent de l’un à l’autre. pp. un usage d’un signifiant-maître limité non pas par son pouvoir de déchiffrement. et plus de détails sur les particularités de ce qui se spécifie dans la lalangue du cas. Dans le meilleur des cas. bref une institution personnelle. Qu’une construction de cas prenne ses marques et ses appuis du côté de la doctrine analytique est une chose. Savoir préalable dans un cas. savoir supposé dans l’autre. écrit Éric Laurent 1 . Ça fait leur richesse. devient son souci central.. A la fois partielle et partiale. qu’elle inclue la béance essentielle de la psychanalyse comme expérience en est une autre. et donc aussi dans ce que nous en disons. on cherche toujours à loger ces enfants dans des institutions spécialisées. Le traitement de l’Autre passe par la mise en forme au cas par cas de l’Un-en-moins. c’est-à-dire de son inscription dans le monde. social. On pourrait dire qu’un adulte est lui aussi toujours en institution. ni plaquage de concepts. La ligne de démarcation entre psychanalyse et psychothérapie est à définir en fonction de l’usage que nous faisons du savoir déposé par l’expérience analytique. mais aussi leur complexité. ça ne va toujours pas. Ce qu’en psychanalyse. non seulement de bousculer nos modes de penser. loin d’exclure le psychanalyste. c’est-à-dire un trait qui l’identifie d’une façon particulière et qui lui construit en même temps un cadre de la réalité. elle n’est pas dissociable de l’acte qui choisit dans le matériel le détail qui s’impose. familial.Accueil Cliquer l’acte lui-même qui l’a posé. pourrait-on dire. L’enfant schizophrène. fantasmes de l’institution ». une famille. soit à l’école. c’est la construction même qu’il aura rendu possible. Il est soit en famille. La construction du cas pourrait dans ce cas devenir traitement éclairé du matériel au sens où. c’est parce qu’elle est susceptible. Savoir préalable quand nous utilisons le vocabulaire de la psychanalyse pour décrire le matériel . Et si ça ne va pas. qu’elle est psychanalytique parce que centrée par une béance. dans la mesure où lui enlever sa part d’invention et donc de nécessaire incomplétude comporte toujours le risque de sa standardisation. « Institution du fantasme. et sur ses propres constructions. Faire passer dans notre pratique. Cette position radicale revient à dire qu’un enfant est toujours réglé par un Autre qui a ses règles. on appelle un Idéal du moi. Ce qui lui donne sa valeur. avec son ironie. est une gageure. Cette pratique est-elle exportable ? C’est à démontrer. professionnel. L’errance du toxicomane Alexandre Stevens « Un enfant est toujours en institution ». Quel usage y faisonsnous de ce que l’expérience analytique nous apprend ? La question s’avère particulièrement épineuse lorsqu’il s’agit d’aborder un sujet dont le rapport au savoir semble court-circuité par les modes de jouissance qu’il se choisit. Cette clinique nous invite à vérifier au un par un que la béance qui spécifie la psychanalyse en intension persiste à nous servir de repère. mais par 1 21 LAURENT É. moins de description dans la langue psychanalytique. savoir supposé quand nous mettons l’accent sur les dires du sujet. Sans doute pourrions-nous préférer à l’occasion moins de savoir préalable. à distinguer La construction du cas qui inclut la béance de l’intension n’est dès lors pas description de matériel. disait récemment Jacques-Alain Miller. La construction du cas orientée par l’intension oppose au sans limite de la série des objets consommés. sportif. Mais la rue. c’est encore une institution. que dessine pour nous la béance de la psychanalyse en intension. Néanmoins. Un des enjeux de la clinique des toxicomanies pourrait être d’ouvrir la voie à l’invention d’autres traitements de l’Autre. mais ce n’est pas tout à fait pareil. Cette difficulté porte sur l’usage que nous faisons des concepts dans la construction de nos cas. Il faut noter l’une ou l’autre exception à cette position. La question vaut d’être posée. 9-20. il intègre une institution spécialisée. il est dans la rue. il l’inclut. se débrouille pour défaire l’institution. c’est-à-dire sa réalité psychique à laquelle il va se confronter. L’autiste qui exclut l’Autre et cherche à le détruire même parfois peut être lui aussi situé hors institution. Si la clinique dite des dépendances a tellement d’importance dans le Champ freudien. il fait partie d’un groupe national. de la politique de la psychanalyse. La psychanalyse dite pure pourrait en tirer pour elle-même quelque enseignement. Les feuillets du Courtil. 4. il s’est construit un projet de travail. mais surtout de nous obliger à préciser ce qui spécifie aujourd’hui la psychanalyse et ses applications au-delà de la cure. et à partir duquel il s’agira de rendre lisible le texte du sujet. D’une manière ou d’une autre. . Et si dans cette institution. ses modes d’insertions et d’ancrages possibles*. Ce que la psychanalyse plaçait à sa périphérie. et plus de savoir supposé.

la sécurité sociale demandent à nos institutions de régler cette errance des sujets mal inscrits dans le champ social. défaillent. la famille. sa manière d’être. elle l’a tout à fait rassuré. Il se choisit un trait singulier dont il fait son symptôme. Ces sujets s’adressent donc à nos institutions lorsque l’errance s’aggrave parce qu’ils se dégrafent de leurs liens sociaux. il a pris les devants et est allé voir sa fiancée pour lui expliquer. Cet aspect donne parfois aux sujets en errance cette apparence d’adolescents attardés. c’est-à-dire dans les semblants. Un certain mode de l’errance est propre à l’adolescence. voire indéfinie. mais aussi une dimension d’errance subjective à l’intérieur de ces lieux où justement l’errance sociale déjà fragilise les liens. Néanmoins. l’adulte « normal ». la rue. nous avons des communautés très en vogue comme les communautés gays et lesbiennes. à un choix qui peut à la fois permettre au sujet de se construire son symptôme. son mode de jouir. Après tout cela. épinglant sous ce jeu de mots ceux qui n’acceptent pas d’être dupes du signifiant ou qui n’acceptent pas d’être dupes du discours. il a eu l’idée que d’autres que la personne devant laquelle il s’était exhibé devaient l’avoir vu et qu’on allait le dénoncer à sa fiancée. 22 . voire sans aucun repère et qui sont plus volontiers dans le passage à l’acte – que l’on appelle aussi conduites à risques – que dans le discours. il s’est dit qu’on allait finir par l’accuser et le condamner et qu’il valait mieux qu’il prenne les devants. Il est allé trouver la police qui l’a immédiatement mis en prison. Ce sont eux qui arrivent dans nos institutions. Ceux que l’on y accueille sont des sujets définis par le trait de la toxicomanie. il s’était exhibé brièvement dans l’entrée de son immeuble. Lors de l’étude clinique. à l’école. Mais toujours inquiet. Je pose là deux formules : celle de l’identification à un trait personnel. ne sont peut-être pas tout à fait en institution. La société. son mode de vie et en même temps lui donner un réglage à la réalité. celle du point d’arrêt. nous pouvons saisir que bien souvent la seule chose qui fait ancrage pour ceux-là est l’institution elle-même. mais d’un exhibitionniste. Dans un monde libéral des marchés communs qui produit ségrégation et exclusion. Il ne faut pas se tromper : cette errance tient moins aux conditions sociales qu’aux conditions subjectives. Alors. Les adolescents sont donc dans une certaine mesure en errance entre les institutions. etc. Ce n’est pas par hasard que dans un lieu comme Enaden où j’ai l’occasion de superviser deux de leurs équipes. Certes. Cette anecdote démontre l’appel à une fonction importante dans nos institutions. Dans de moins bonnes circonstances. les conditions sociales Un collègue parisien m’a rapporté la vignette clinique suivante : il ne s’agissait pas d’un sujet toxicomane. Il allait se marier bientôt et peu avant son mariage. l’on trouve de nombreux patients psychotiques. Pas rassuré du tout. point d’arrêt à quelque chose qui déborde. errant alors parce qu’ils ne trouvent pas d’inscription. eux. Aussitôt. comme dit Freud. il s’est dit qu’il risquait d’être mis à la porte de l’immeuble et il est allé trouver sa concierge qui l’a absout également. Les adolescents. c’est-à-dire leur trait singulier dans le rapport au champ social. Ce qu’on appelle la crise d’adolescence se rapporte à cela. Cette errance ne recouvre donc pas seulement une dimension d’errance sociale. transsexuelles. Ils recherchent au minimum l’institution comme lieu d’asile. à ne pas être tout à fait inscrit dans une institution. l’État. Il est allé trouver sa belle-mère qui l’a évidemment rassuré elle aussi. son mode particulier d’inscription dans le lien social. est arrivé à se fabriquer sa propre institution. mais aussi les communautés d’ordre moral. Certains jeunes passent sans relâche d’une institution à l’autre. les plus exclus sont les sujets les plus en difficulté. il s’est dit que sa belle-famille allait s’opposer au mariage si quelqu’un l’avait vu. Aujourd’hui. Dans le meilleur des cas donc. dès lors que l’on s’attache à la clinique du cas par cas. lui a pardonné. L’adolescent n’est que d’une certaine façon inscrit dans sa famille. et qui n’ont pas constitué leur Idéal du moi. son mode de vie.Accueil Cliquer accentuent la visibilité de l’errance subjective. on découvre qu’un très grand nombre d’entre eux s’avèrent être en fait des sujets psychotiques déclenchés ou pas. L’un des Séminaires de Jacques Lacan porte pour titre « Les non-dupes-errent ». et puis celle de l’identification communautarisante qui inscrit le sujet dans un ensemble où sa subjectivité se dissout. il fait de l’un de ses traits de jouissance ou d’insertion dans le champ social une identification communautarisante. parce que ces liens se défont afin qu’il puisse s’accrocher à de nouvelles identifications qu’il trouve notamment dans les bandes d’adolescents. C’est à eux qu’ont à répondre nos institutions cliniques comme Enaden. Les jeunes qui arrivent à Enaden cherchent asile dans l’institution lorsque leurs repères subjectifs qui fonctionnaient temporairement. de l’adaptation à la soi-disant réalité extérieure. Ce sont des sujets qui s’installent en quelque sorte dans une adolescence prolongée. Comme on peut s’y attendre.

L’institution comme lieu de vie ne vaut que si nous ne l’utilisons pas uniquement dans sa dimension asilaire qui produit la ségrégation par rapport au champ social. Ce jeune toxicomane aimait rendre service et surtout considérait que la loi c’est la loi. parce que nous en avons l’expérience. Faute d’avoir cet arrimage à un cadre institutionnel. Il s’est très massivement alcoolisé dès cet âge. Un autre patient de l’institution voulant se procurer de la drogue et sachant où aller pour cela voulait partir chercher les doses en voiture bien qu’il n’ait pas de permis de conduire. Deuxièmement. Ses parents l’ont remarqué et ont essayé de fermer les portes. les 23 . J’ai pris cet exemple comme celui d’un sujet qui n’a pas besoin d’institution. universaux ne règlent rien quant à l’errance de ces sujets. mais dans nos institutions orientées par la psychanalyse. il est bon d’aller faire la manche. pouvant raconter en détails où. mais qui trouve son institution dans l’accrochage même à son toxique. Remettre le sujet dans les règles sociales et deuxièmement lui permettre de trouver un certain asile dans ce lien de vie communautaire qui en même temps l’isole de la société. Il avait ses circuits. comme par exemple l’interdiction de sortir quand ils veulent. ce jeune toxicomane qui se trouvait en institution. un temps. Ce sont les deux fonctions majeures de l’institution. et l’exclusion. c’est la circulation de ces sujets d’une institution à l’autre entre toutes les structures multiples qui existent en leur permettant ainsi de continuer à utiliser l’institution elle-même dans sa dimension d’asile et de cadre institutionnel comme point d’ancrage. Comme le soulignait Éric Laurent dans son texte. Nous savons. pas plus que d’y faire du trafic de toxique. c’est la dimension instituée de l’institution. L’usage que nous pouvons faire de l’institution comme lieu de vie est de permettre. une demande dans l’ordre du semblant et non pas dans l’acte au sens de partir. qui ne consommait plus parce que dans cette institution il n’y était pas autorisé. l’institution est une communauté de vie. qui pousse même le plus possible la demande à se formuler. après-coup. Maintenant. La règle ne peut pas se prévoir pour tous de la même manière. la parole. C’est une règle orientée sur l’obligation d’en passer par la demande. elle ne peut se régler dans une certaine mesure qu’au cas par cas. Le règlement peut même desservir à l’occasion. Nous cherchons plutôt les usages que nous pouvons faire de l’institution. Je lui ai demandé comment il s’était adapté à ce changement de cadre radical. ce que nous cherchons dans les institutions de psychanalyse appliquée (comme Enaden) est au-delà de ces fonctions institutionnelles. Éric Laurent interrogeait l’étymologie du terme et sa fonction aujourd’hui. que c’était pour que l’autre ne se mette pas hors-la-loi en conduisant sans permis. D’abord. Ainsi. Cette interdiction ne vise pas une contention parce qu’ils pourraient aller retrouver des toxicomanes. l’institution est un ensemble de règles. l’ancrage de sa jouissance dans une errance réglée par lui-même. Certes. mais il trouvait toujours le moyen d’y entrer quand même. la règle générale est celle qui favorise la demande. dans le sud de la France. Et donc ce jeune qui tient à la loi. C’est un sujet alcoolique qui a découvert la boisson dans la cave de ses parents durant leurs disputes dès l’âge de cinq ans. il n’y avait que l’asile psychiatrique dans ce genre de cas. il n’est pas certain d’en avoir jamais tenue une par la main. Il la situait sur deux plans. Il a trouvé. Il y a un certain nombre d’années. Finalement. la communauté de vie comme hors du champ social. Mais ce sont des fonctions qui cherchent à régler l’existence du sujet entre un universel. Par exemple. mais bien qu’il n’ait pas de grosses difficultés avec les femmes. C’est d’ailleurs l’impuissance de la société à faire appliquer ces règlements universaux qui les adresse à nous. On saisit à ce petit exemple comment la question du rapport à la règle est profondément énigmatique. Je pense à un psychotique que j’ai vu en présentation de malades. C’est un sujet qui peut dire qu’il a toujours eu une bouteille en main. que les règlements généraux. il y a quelques années. sur un versant plus moderne. entre Lourdes et Monaco. de favoriser pour les sujets la constitution d’un trait singulier qui leur permet d’ancrer leur D’autres sujets trouvent leur réglage dans l’errance même. c’est un étouffoir du sujet. Ce n’est pas une bonne formule. une formule possible – il faut à chaque fois la mesurer –. d’abord ils ne peuvent pas sortir et ensuite ils peuvent sortir d’une façon réglée. d’aider.Accueil Cliquer mêmes règles pour tous. propose d’aller chercher la drogue à sa place en expliquant. les parents étant du Portugal. mais ce réglage n’a pas tenu puisqu’il s’est retrouvé à l’hôpital vingt ans plus tard. Ils ne peuvent sortir que d’une façon réglée. il a été envoyé chez sa sœur qui habitait en Provence. nous avons des règles générales. C’est notre solution par rapport à l’institution comme série de règles : régler les règles pour chaque sujet. Qu’est-ce qu’une institution ? Lors des dernières Journées de l’École de la Cause freudienne à Paris. le sujet défaille complètement. Il m’a répondu s’être parfaitement adapté : il est passé du vin blanc au pastis.

Je ne parle pas ici de symptôme parce que je prends l’alcool comme un phénomène visible. le symptôme particulier à chaque sujet à partir de ce lien institutionnel. mais elle peut aussi viser. C’est un par un. Dans le meilleur des cas. Dans les réunions cliniques d’une institution comme Enaden. et qui peut faire série d’identifications. C’est le cas par exemple des alcooliques anonymes fondés sur l’identification communautarisante. Nous pouvons voir l’institution comme lieu de vie de deux façons : soit un lieu permettant la localisation d’un ancrage possible. Cette dimension moderne peut viser au renforcement de cette identification monosymptomatique – tous boulimiques ou tous toxicos anonymes.Accueil Cliquer * jouissance. dans l’institution. le point d’ancrage pour le sujet est l’institution ellemême et il ne peut alors pas l’emporter avec lui. l’on peut voir apparaître l’un ou l’autre trait qui pour un sujet peut faire arrimage et sur lequel on peut effectivement l’aider à prendre appui. J’apprécie ce terme d’ancre car il dit fondamentalement la même chose qu’un autre terme utilisé dans la théorie analytique. et c’est très différent. Le point d’ancrage est comme l’ancre qui peut s’accrocher un temps dans le port ou un peu au large selon. guéris éventuellement et se traitant mutuellement –. pour chaque sujet. On peut aussi lever l’ancre et la redéposer ailleurs. « quelque chose avec quoi je me débrouille ». que nous avons à repérer ce qui pour lui peut faire office d’ancre. c’est aussi varié qu’il y a de sujets. . c’est-àdire qu’il peut l’emmener. un sujet peut trouver ainsi un point d’ancrage exportable. Cette identification communautarisante n’est pas la même chose que de vouloir saisir le symptôme en tant qu’il est singulier à chaque sujet. Ce trait peut aussi bien être un rapport aux femmes. Dans d’autres cas. qui dit lui-même aussi la même chose que symptôme particulier. Ce repérage est la fonction de la réunion clinique. L’institution du type Enaden « pour toxicomanes » se présente à priori sur ce versant monosymptomatique très moderne. mais j’indique que c’est très différent de ce que promeut la psychanalyse. celui de point de capiton utilisé par Lacan. comme d’ailleurs la toxicomanie. soit un lieu communautaire où les sujets sont poussés à une identification communautarisante. Il s’agit là de faire communauté avec ce phénomène qui rassemble tous ces sujets. 24 * Texte écrit à partir d’une intervention faite lors de la Journée anniversaire d’Enaden en novembre 2002. « un de mes points de repère dans l’existence avec lequel je peux bricoler mon rapport au monde ». Il ne peut qu’emporter avec lui le fait qu’il doive aller dans une autre institution faute de rester dans la même. qu’un signifiant du travail. Je ne critique pas ce deuxième versant. à une femme.

l’angoisse apparaît après la fin de non recevoir de sa mère face aux manifestations du pénis réel de l’enfant. à la psychose ordinaire ou à ce que d’autres qualifient d’états-limites. 4 25 LACAN J. 18. « de plus en plus à des sujets qui n’ont pas le Nom-du-Père comme point de capiton standard » 1 . au point même où l’enfant interroge l’Autre – sa mère – sur la valeur de ce « fait-pipi » qu’il lui montre. le sevrage forcé. à partir d’une rencontre singulière. p. via les Conversations des Sections cliniques. Dans le cas de Yan. accompagnement social ? Certes. p. Il demande pour cela un dernier séjour de trois mois à Enaden pour l’aider à repartir. Lacan nous rappelle que « l’angoisse […] c’est le moment où un petit bonhomme ou une petite future bonne femme s’aperçoit […] qu’il est marié avec sa queue. 3. prescriptions.. consommer des produits (de tout. nous pouvons. 268. « Acte et institution ». du travail et une activité qui le passionne. tout en précisant ce qui fait pour lui la difficulté d’arrêter la consommation de psychotropes : il est angoissé. sont aussi le moment d’un déclic : il décide d’arrêter toute médication et de se reprendre en main. l’escalade. La clinique dépend des conditions qui la rendent possible. 28. Yan se présente chez nous avec une demande de sevrage. mais on ne peut négliger le détail de la prise en charge institutionnelle si c’est la condition de cette construction du cas.. une prise en charge institutionnelle avec un hébergement fut nécessaire pendant près de deux ans.Accueil Cliquer Le travail du réseau Toxicomanie et Alcoolisme (TyA) dans le Champ freudien TyA d’ici mais cette incarcération. La Lettre mensuelle. Pourquoi certains sujets « toxicomanes » s’adressent-ils de façon privilégiée à l’institution. C’est précisément cette plainte d’angoisse qui attire notre attention. 1975. Et cela justifie ce qu’il met en avant comme un risque. et ce qu’il demande. présenter – témoigner de – l’histoire du sujet. Il quitte ensuite l’institution pour une solution qui a toutes les allures de la normalité : une femme. 2002. Lacan nous indique bien l’enjeu : s’affronter à l’Autre. » 4 Dans son commentaire du cas Hans dans le Séminaire IV. Ibidem. un centre de jour et une consultation. Il y eut aussi une importante médication anxiolytique pendant un temps assez long. des médicaments. la honte. Pendant le temps où l’institution était indispensable pour lui. En prison. voire de psychopathie. jusqu’à ce qu’il soit incarcéré pour un petit délit. Un deuxième constat vient ensuite éclairer ce recours de certains toxicomanes à l’institution : c’est que nous avons affaire. à cause de la référence précieuse et précise que Lacan nous donne avant de définir la drogue comme « ce qui permet de rompre le mariage avec le petit pipi. . comme le souligne Eric Laurent. Enaden est une institution pour toxicomanes qui se donne comme moyens pour rencontrer ces sujets deux hébergements. 211. 1 2 3 LAURENT E. » 2 Rappelons que le fil suivi par Lacan dans son allocution le fait d’abord passer par : « La castration […] ça nous délivre de l’angoisse. » 3 Lacan s’en explique en nous renvoyant au cas du petit Hans. Notre clinique devient donc dans une large mesure une clinique différentielle éclairée par les catégories que nous en donne Lacan : la forclusion du Nom-du-Père et les solutions du sujet pour se débrouiller avec l’Autre et la jouissance. demandant à y trouver abri. Lettres de l’École freudienne de Paris. Yan nous disait « Enaden est ma seule famille ». Ibidem. « Intervention de clôture aux Journées de l’ECF ». Comment expliquer le trajet de Yan et son usage de l’institution ? Non à une version du père Jean-Louis Aucremanne 1. il est contraint au sevrage. Il nous téléphone régulièrement pour signaler que « ça va ». Hans est angoissé. 5. fût-ce sous les apparences monotones de la toxicomanie. 4. dépendre de sa reconnaissance et « payer cash » en tant qu’être sexué. La portée de cette clinique va au-delà de la psychose décrite par les manuels de psychiatrie et nous amène. il craint que sa mère 2. la structure dans laquelle il se débat. du moment que cela assomme). Chez Hans. Il nous faut dès lors interroger la fonction sociale de l’institution et son usage singulier dans cette clinique.

il va en consommer beaucoup. Il drague beaucoup et accumule les conquêtes. S’étourdir. La drogue ? Elle vient à l’adolescence. oublier (« effacer ». il s’agit de se séparer de la mère encore auréolée du privilège de l’amour infini. Arrivé chez nous. une énigmatique femme en blanc l’attend de l’autre côté de la rue : cette figure énigmatique le fait paniquer et il saute par la fenêtre pour s’enfuir. mais il ne peut s’y résoudre. Il est de plus en plus angoissé. il se précipite dans une consommation ravageante suite à une rupture sentimentale connotée pour lui de désespoir ? 6. Dans le cas de Yan. Ce travail avait d’ailleurs une portée plus large : Yan avait une propension à se coller à l’avis de l’autre. Plus tard. Si. 8. dans cette activité. s’évader. Après coup. dans un premier temps. Un point de son passé est rapidement mis en avant : il a été abusé par son père entre huit et douze ans. Avant d’arriver à Enaden. il y a des « points-nœuds » où la drogue va intervenir. jusqu’à halluciner la présence de cette jeune femme. Yan. du jeu à la tricherie) et que sa mère. et prouver qu’il est un homme. mais pas sans y introduire les jugements nécessaires pour que l’histoire se dialectisé. fait preuve de talent 7. il plonge dans l’héroïne et la polytoxicomanie qui le mènent à l’état de ravage et aux multiples hospitalisations décrites plus haut. grâce au moniteur d’escalade d’Enaden – devenu pour lui un idéal –. Je lui dis alors qu’il est sans doute trop tôt pour entreprendre une démarche judiciaire. se taisait dans la terreur. moments de « délires » (c’est son mot) avec des hallucinations : la gestapo va l’attraper et le violenter . Une équipe thérapeutique à qui il fait cet aveu pour la première fois lui a suggéré de porter plainte. Ayant appris que le LSD provoque des « retours du passé ». Comme pour lui « tout est confus ». il s’adonne à des sports à risques. d’autre part. il me demande de l’aider à remettre de l’ordre . dans un premier temps du travail. Mais dans ses histoires avec les femmes. il livre cette question qui le hantait : ne pas être homosexuel. Une expression en caractérise la 26 .Accueil Cliquer modalité : « à fond ». D’abord sous forme de petites consommations festives en groupe. ne voulait rien savoir. Qu’est-ce qui était donc problématique dans l’assomption du phallus pour Yan qui a fait que. mais je lui propose d’abord de m’expliquer ce qui s’est passé avec son père. il précise son inquiétude : « Je croyais que je ne pourrais plus jamais être avec une femme ». il s’agit de se séparer du père. il a pris de la drogue pour rencontrer des femmes et. overdoses. Au cours de nos entretiens. par ailleurs. il y a eu une série impressionnante d’hospitalisations et beaucoup de consommations. il s’était tourné vers son père pour se sortir de sa mère « surprotectrice » . Puis la consommation s’amplifie « pour faire la fête » quasi quotidiennement. surprotectrice. à « ne pas savoir dire non ». il parle d’un avocat à contacter. mais il reporte sans cesse. En fait. et sous diverses modalités. enrobait tout dans une demande d’amour culpabilisante. il connecte alors son choix des sports à risques au trait de défi qui caractérisait son père. voire confus. rencontrer des filles. C’est à ce moment que je le rencontre et il me dit précisément ce qui fait l’impasse et l’appel : « Je veux retrouver l’amour d’un père ». Que fut notre travail ? Il s’agissait d’abord d’établir les faits. dans un deuxième temps. Ce fut une surprise pour lui de s’entendre dire qu’enfant. l’angoisse dont il fait état est apparue après une rupture sentimentale et le traitement qui s’ensuit est une consommation ravageante de drogue qui calme l’angoisse sans résoudre le problème. Il y a dans sa détermination une preuve à faire qu’il est un homme. Régulièrement. ne pas reproduire « ça » avec des enfants. Il faut pour l’expliquer rapporter quelques éléments de son histoire. La jeune fille avec qui il a sa première relation sexuelle meurt un mois plus tard dans un accident de voiture. « enterrer ») ce qui s’était passé avec son père et. Lorsque celle-ci rompt avec lui à cause de sa consommation (dit-il). qu’il n’est plus l’objet du père. il mène à bien des études d’éducateur où il voit son idéal professionnel. dans un deuxième temps. Mais il précise aussi qu’aujourd’hui. il a une relation plus durable avec une femme. il reprend les préoccupations de son adolescence comme. toujours sous le coup de cette suggestion. il apprécie dès lors que je prenne des notes : là commence notre travail. tentatives de suicide. Il s’agissait d’introduire un non à cette version du père pour que Yan n’aille plus s’égarer dans l’espoir d’une réconciliation avec ce père « fou ». l’abandonne et aussitôt après commence la grande construction phobique sur la morsure-coupure dont il peut être l’objet. Les entretiens permettent de mettre en évidence que son père était « sans limite » (passant de l’amour à la violence. De même. il ne conçoit plus de pratiquer ce sport sans règles techniques strictes. qu’il est normal. Mais. d’une part. à l’époque. il s’agit de dire « non » ou « ce n’est pas nécessaire » face à cet Autre intrusif.

Dans la mesure où la situation se poursuit. Dans un deuxième temps. D’un côté. d’idéal du moi. terrassé par l’angoisse. PUF.Accueil Cliquer et de rigueur et devient un assistant fiable du moniteur : ce sera une partie de sa solution pour traiter l’envahissement de jouissance qui se traduit en angoisse. cela reprend le trait de dévouement qui est propre à sa mère (enseignante) et à une tante (éducatrice). La drogue. sa mère quitte son père. qu’il pouvait revenir si nécessaire. l’impossible du rapport sexuel se fait gouffre où le sujet engage son imaginaire puis sa destruction. Dans un premier temps. Qu’est-ce qui a pu lui donner la voie de s’en écarter quelque peu ? C’est une réflexion après-coup qui nous amène cette question. relayée par le lien transférentiel à un moniteur compétent. est le traitement de cette angoisse. 1994. . Le sujet reste livré à l’angoisse. Son activisme patent tient lieu de pare-angoisse. Yan veut prouver qu’il est un homme.. Il s’agit de prendre les solutions du sujet au sérieux et d’y introduire du réglage symbolique. Seuil. Cependant. Livre IV. C’est là que Yan nous a convoqués à dire non à cette version du père. Yan n’en est que davantage livré au caprice du père. il travaille beaucoup. mais aussi que l’hébergement chez nous ne pouvait être infini. sa mère se trouve un homme qui est « un type bien ». Mais ce travail ne se fait pas non plus sans l’institution. il va choisir d’autres interlocuteurs en fonction de démarches ou d’activités spécifiques. cette preuve s’exténue dans un imaginaire sans limite et reste par l’instabilité même de ce registre sous la menace de l’Autre. Yan se choisit l’escalade. Ceux-ci deviendront à leur tour des confidents de son travail. et où en même temps ce n’est qu’un jeu de leurre. Cela donne à ces solutions allure de constructions étayées sur un non à la jouissance nocive et un oui toujours à la construction qui tient l’objet à distance. La relation d’objet. Faute du medium de la signification phallique. a fait office d’idéal. l’enfant se trouve dans la situation très particulière d’être livré entièrement à l’œil et au regard de l’Autre. et qu’il n’est plus l’objet de son père. au sens viril. en raison de la Verwerfung qui le laisse en dehors. « briseur de souci » 5 . qui lui apporte son soutien. Paris. L’institution. La drogue n’y pallie qu’en produisant du ravage. Paris. 10. Yan se choisit une femme qui est éducatrice de profession : 6 5 FREUD S. p. pour les médicaments. Yan travaille dans le bâtiment . mais de l’autre. mais faute d’une prise de position de la mère à l’égard du père abuseur. Les solutions de Yan A l’adolescence. Cet homme. Il s’agit bien là de l’angoissante question de « ce que je vaux pour l’Autre » qui est au cœur de la rencontre sexuelle. Malaise dans la civilisation. Il s’agissait là de le rassurer sur le fait qu’il pouvait compter sur nous. Retour sur l’angoisse Lacan indique dans le Séminaire IV un point d’embranchement sur la paranoïa (nous disons la psychose) : « A partir du moment où le jeu devient sérieux. » 6 Nous trouvons dans ce passage un éclairage sur la situation de Yan livré au caprice et à la jouissance de son père. Il téléphone régulièrement à l’un ou l’autre de l’institution pour dire que « ça va » : l’institution tient lieu de référence. Yan est resté dans ce suspens d’angoisse que nous avons constaté. Il pourrait encore y avoir recours si l’un ou l’autre des tenons de son montage venait à lâcher. mais aussi alternative à l’Autre maternel qui est dans l’ambivalence de l’amour ou du laisser tomber. La cohérence du travail tient alors à la construction du cas en réunion d’équipe qui permet de régler nos positions : comment faire face à l’angoisse qui peut l’envahir de jour comme de nuit.. depuis l’ivresse maniaque jusqu’à l’assommoir du désespoir. seul lieu où il pouvait trouver une alternative réglée à l’Autre paternel capricieux et jouisseur qu’il avait connu. 9. Toutes les manifestations du partenaire deviennent pour lui des sanctions de sa suffisance ou de son insuffisance. Yan a essentiellement deux interlocuteurs : le médecin. Quand il a dix ans. quelle solution soutenir ? Yan en viendra à dire « Enaden est ma seule famille ». le terme du père symbolique dont nous verrons dans le concret combien il est nécessaire. Le Séminaire. comment relativiser telle phrase qui devient pour lui un impératif énigmatique. offre une autre voie qui n’est pas un modèle adaptatif préformé. 227. dans sa relation à la mère et aux enfants. c’est-à-dire où n’intervient pas. d’où Yan est longtemps incapable de sortir. orientée par la psychanalyse. 1979. 27 LACAN J. et celui à qui il confie son histoire. l’enfant est entièrement suspendu à ce que le partenaire lui indique.

Il nous a semblé que c’est au moment où son idéal de mère devient trop féroce que Justine consomme de façon ravageante et s’adresse à Enaden. en se présentant en tant que cliente dans son établissement. C’est en effet dans les mois qui suivent l’emprisonnement de son mari que quelque chose bascule pour elle. Malgré une situation sociale très précaire. Venir à Enaden pour récupérer la garde de ses enfants l’oriente dans un projet. Au moment où Justine est elle-même mère d’un garçon de quatre ans. s’intéresse aux enfants des autres et les nombreuses visites chez le gynécologue lui donnent une certaine consistance. Ils la laissent à l’abandon alors qu’elle est âgée de quelques mois. non seulement dans la prise en charge de Stéphane. En même temps. sans avoir pu réellement travailler la question de la maternité. Les possibilités de se réapproprier une partie de ce qui lui arrive s’avèrent en grande partie obturées par la rencontre d’un homme qui semble monopoliser beaucoup de ses ressources. Cet homme n’était-il pas dès lors une « béquille » pour elle ? Suite à une période d’incarcération liée à la consommation. Sur le fil de la maternité Justine. il semble cependant. Elle se voit également dans l’impossibilité de continuer à travailler et se met à consommer des drogues. Les grands-parents paternels l’adoptent à ce moment officiellement. « Être mère » donne une certaine place à Justine dans l’existence. Justine continue à recourir massivement au produit. elle consomme. Autrement dit. elle perd la garde de Stéphane. Elle a accouché de jumelles il y a quelques mois. mais aussi dans sa vie professionnelle et au niveau de la consommation. Les priorités formulées par Justine à la candidature se déplacent cependant lorsqu’elle est hébergée. par exemple par le Service d’Aide à la Jeunesse. Elle se trouve seule face à l’éducation de son fils Stéphane et se sent à ce point perdue qu’elle demande à retourner vivre chez ses grands-parents avec son fils. tenancière d’un café. Lorsque ses compétences sont mises en question ou en suspens. Garder ses filles l’expose à une incapacité. Elle risque de perdre la garde de son fils et nous demande de la soutenir dans cette situation. mais ne pas s’en occuper relève aussi d’un insupportable.Accueil Cliquer Elle revient tout récemment à Enaden. Une identification vide La grand-mère adoptive de Justine semble être à son égard en position de savoir ce qu’est « être mère ». face aux réelles difficultés qu’elle rencontre dans ses fonctions de mère. son mari entre en prison. Elle quitte l’hébergement après une dizaine de jours. Soit elle est tout à fait perdue ou dépassée dans ses fonctions. La construction de la situation de Justine nous a permis de prendre la mesure de la présence plus qu’indispensable de son mari dans l’éducation de son fils et dans sa vie. que l’incarcération de son mari constitue un moment charnière de son histoire. ni avec. de ses grossesses. Cependant. soit elle perd ses responsabilités de mère et la garde de ses enfants par l’intermédiaire de la Justice qu’elle ressent malveillante à son égard. Bien que nous n’ayons que fort peu d’éléments pour parler d’une décompensation. Cela fait maintenant deux ans qu’elle ne s’occupe plus de Stéphane qui est accueilli dans sa belle-famille et par laquelle elle se sent « mise hors jeu ». Ses filles sont d’emblée placées par le Service d’Aide à la Jeunesse. Elle ne parvient pas en effet à renoncer à cet idéal. elle est envahie par des idées suicidaires et met parfois sa vie en danger par une consommation sans limites. elle y répond du côté du ravage. Que Justine se sente débordée ou déchue par rapport à la maternité. si elle est trop près ou trop loin de ses enfants. de ses accouchements. mais sans succès. une identité. Cette grand-mère incarne l’idéal d’être mère et Justine n’a pas trouvé. l’espace nécessaire pour se constituer son propre savoir. Ce qui mobilise Justine dans l’existence tourne autour de la maternité : elle parle de ses enfants. déjà brûlante à ce moment. Elle est en possession d’un savoir que Justine n’aurait qu’à appliquer à la lettre. Justine souhaite à tout prix récupérer la garde de ses filles et nous demande à nouveau de la soutenir dans ce projet. ne pas s’occuper de ses enfants relève tout autant d’un insupportable. au vu de ce qu’elle nous amène. 28 . Elle la récupère trois ans plus tard lorsque son nouveau compagnon se porte garant au niveau de la Justice pour l’éducation. Justine pose pour la première fois sa candidature au Centre de Crise d’Enaden au moment de la rupture avec ce nouveau compagnon. dans ce contexte. Justine a tenté de renouer contact avec sa mère. ni sans la maternité Sophie Boucquey L’espace d’une rencontre en institution* Le père et la mère de Justine sont tous deux décrits alcooliques.

accompagnée d’un travailleur de l’hébergement d’Enaden. Il semble au vu de ces dernières nouvelles que Justine ait plutôt fait le choix de traiter son insupportable par un recours au corps. Nous nous sommes cependant rendus compte. S’en tenir à la lettre aux limites de sorties imposées par le cadre institutionnel a fait contrepoint à sa culpabilité de ne pas pouvoir assumer ses filles à temps plein. Justine nous a orientés dans le travail vers des conditions qui allègent la férocité de son idéal maternel tout en soutenant son identification à la mère. la soutenir dans ses fonctions. Elle se porte parfaitement bien. espère-t-elle. elle ne serait « pas livrée à elle-même ». un « pas tout pour l’idéal » ainsi qu’un « mère mais pas toute seule ». Ainsi par exemple. elle n’a pas été reconnue dans l’élaboration d’un savoir-faire qui s’appuie notamment sur le fait qu’une mère peut aussi manquer à ses enfants. Les solutions remaniées avec elle au cours de son hébergement n’ont pu se transposer à l’extérieur et dans le temps. Justine ne trouve pas sa propre version de ce qu’est être mère. Elle colle à cette identification idéale sans pouvoir en avoir l’usage. Elle cherche un lieu où. Quel usage de l’institution ? Dans un premier temps.Accueil Cliquer enfants. elle envisage également un suivi en maison maternelle où. de les placer en crèche de temps en temps pour vaquer à ses occupations. Elle a des exigences précises à l’égard de ce partenaire : qu’il prenne ses responsabilités à l’égard des filles. vient nous donner de ses nouvelles. accompagnée de son nouveau partenaire et demande dernièrement à nous rencontrer de façon régulière. Nous avons alors pris la mesure de l’importance de nous intéresser également à toutes les bonnes raisons invoquées par Justine pour ne pas s’occuper de ses Elle prend cependant régulièrement contact avec nous. En conséquence de cela. en l’accompagnant auprès de ses filles. A défaut de ce partenaire. Nos interventions ont visé un « pas toute mère ». bien plus. quelle position adopter par rapport à cette modalité de traitement de la jouissance ? Celle-ci n’est en effet pas sans susciter des questions éthiques quant aux conséquences pour les enfants. Elle a travaillé à Enaden la possibilité de se créer un espace en tant que mère sans être trop près de ses jumelles. elle peut négocier avec les travailleurs une sortie pour s’occuper de ses filles tout en vaquant à un rendez-vous avec un partenaire potentiel qui pourrait. A la fois. ses interlocuteurs pourraient lui « apprendre à être une mère sans trop se stresser ». Nous avons soutenu le fait qu’elle trouve une maison maternelle où elle aurait aussi l’opportunité de prendre quelque distance par rapport à ses filles. Du côté du partenaire Prise de nostalgie par rapport au moment où elle se soutenait de son mari dans l’éducation de Stéphane. sans point d’appui. elle est sans cesse en recherche d’un compagnon qui serait à même de l’aider à concrétiser son projet de mère. Entre une mère qui abandonne et une grand-mère à la mesure de la perfection. qu’il la soutienne activement dans cette tâche. Elle tente vaille que vaille de se calquer sur cet idéal de mère parfaite incarné par la grand-mère. comme elle le dit précisément. Nous ne sommes pas arrivés à ce que Justine se fasse admettre dans une maison maternelle ou se cantonne à être mère d’enfants demeurant dans des contrées qui lui seraient inaccessibles. Une autre condition pour qu’elle l’aime est qu’il se substitue à une mère pour ses enfants. Traitement du réel par le réel du corps. ne consomme plus du tout et a retrouvé un visage rayonnant. Elle a également pu s’occuper de ses enfants. nous avons été tentés de soutenir à tout prix son projet de récupérer la garde de ses enfants. 29 . pour le moment du moins. Qu’elle se trouve. Justine est en quête d’un partenaire qui se charge par sa présence et ses interventions d’alléger son idéal féroce. C’est une identification vide. dit-elle. par exemple. Uniquement la grossesse Quelques mois après le placement des jumelles. elle se sent très vite débordée en leur compagnie et se culpabilise de ne pas pouvoir s’en occuper à temps plein. Le fait d’être enceinte ne viendrait-il pas confirmer son identité de mère sans avoir. Justine nous annonce qu’elle est à nouveau enceinte. sans mode d’emploi. Justine a pu s’autoriser à ne pas s’occuper de ses enfants. Perspective qui semblait l’apaiser : être mère mais pas à temps plein et soutenue par un autre. qu’il ne l’empêche pas de s’en occuper. les difficultés liées à la présence réelle d’un enfant ? Si c’est le cas. sans doute portés par nos idéaux. à quel point des difficultés dans ses fonctions de mère la menaient à un ravage et à des prises de drogues inquiétantes. à l’image de ce qu’elle ne cessait de nous demander. une vocation de mère porteuse ou encore de marraine spirituelle d’enfants du Tiers-monde.

une idée que l’on peut avoir sur la fonction de la drogue. Dans ces cas. Pour certains patients. Dans la plupart des cas. nous sommes confrontés aux difficultés que pose l’introduction de produits dans l’établissement et aux interférences qui peuvent se produire dans la rencontre avec les autres patients. Ils ont consommé ensemble mais son frère bénéficie des faveurs de la grand-mère maternelle qui l’héberge à Liège et lui permet d’entreprendre une formation d’éducateur. n’est pas d’un moindre secours. La grand-mère maternelle en est le personnage central. Le séjour à l’hôpital permet deux nouveaux horizons. il se montre fort désemparé. ceux qui se présentent dans ces derniers ont atteint le fond du panier. les toxicomanes ont le choix entre différents centres spécialisés ou les services psychiatriques des hôpitaux*. Ce jeune homme de trente-trois ans. fait partie d’une conjoncture de déclenchement de la psychose. Je développerai ici plus particulièrement la situation d’un patient qui est resté près d’un an dans notre service. Mais il y a aussi les cas où l’usage de produits. Ils sont ainsi amenés à réévaluer le poids de l’injonction qui les pousse à la consommation. Un toxicomane à l’hôpital Marie-Françoise de Munck Lorsqu’ils veulent être aidés à se désintoxiquer. nous sommes souvent en débat sur la question de la tolérance que peut avoir l’équipe face aux rechutes quant à la consommation. mais sans avoir l’occasion de saisir plus avant les signifiants familiaux et propres à l’existence du sujet qui ont conduit au choix de cette issue plutôt qu’une autre. Il n’est pas rare qu’ayant vécu dans une grande marginalité. l’éthique analytique qui parie avant tout sur le consentement du sujet à l’effet thérapeutique. la fonction principale de l’hospitalisation est de réguler une consommation dont le sujet ne veut. les services psychiatriques accueillent diverses pathologies. Il raconte une histoire familiale faite d’errance et de lâchages. Souvent. le diagnostic. Notre spécificité est justement cette multiplicité. a quitté Liège pour repartir à zéro. Elle permet de donner moins de consistance à ce symptôme encombrant et dès lors d’envisager les autres aspects symptomatiques face auxquels bien souvent la drogue fait figure de solution. égaré même. ne permettent pas de véritable mise en série et cette configuration de parcours erratiques ne favorise pas la construction de cas. après une période de consommation intensive d’héroïne. D’autre part. nous constatons que les toxicomanes qui s’adressent à l’hôpital sont psychotiques et que la consommation est ou a été à un moment de leur vie un mode de traitement. C’est une personne au caractère 30 . les maigres traces laissées par de multiples petits séjours dans des hôpitaux différents. Aussi n’est-il pas rare de voir apparaître sous l’effet du sevrage des angoisses psychotiques majeures que la consommation avait pour fonction de masquer. A la différence des services spécialisés. et nous avons rarement une idée du parcours qu’a fait et que fera tel ou tel sujet venu se désintoxiquer. l’hospitalisation soit l’occasion d’exprimer pour la première fois un profond malêtre. Il veut quitter le milieu de la drogue dans lequel il vit et il opte pour cette solution radicale qui l’amène dans une ville qu’il ne connaît pas. De cette façon. C’est pourquoi. au-delà de la pulsion de mort. La brièveté du passage des patients rend difficile la construction d’un cas comme elle est possible lorsque le suivi s’effectue sur un plus long terme. ils peuvent. ils ne sont donc pas regroupés sous l’étiquette de toxicomanes. ils viennent à l’hôpital parce qu’ils sont malades. Il se dit au bout du rouleau et fort seul.Accueil Cliquer * Intervention présentée à la Journée d’Enaden en novembre 2002. Le passage à l’hôpital ne permet bien souvent qu’un repérage sommaire : les circonstances de l’hospitalisation. et il est orienté vers nos services. comme dans les autres communautés. séparé de son frère jumeau. le fait de se trouver en psychiatrie les confronte à l’idée de la maladie mentale c’est-à-dire à une nouvelle dimension de causalité que la seule dépendance physique au produit. Le système de contrat qui prévoit l’exclusion du patient en cas de rechute n’a jamais été une bonne solution. Hébergé dans un centre d’accueil. Notre intervention est par définition ponctuelle. Cette situation présente d’emblée l’avantage d’ouvrir la problématique même si la tentation existe toujours de créer au sein des hôpitaux des unités de soins spécifiques. D’une part. loin d’être une modalité de traitement. En psychiatrie. Mais il y a aussi ceux que l’on voit régulièrement revenir dans nos services. L’intensité de son désarroi apparu dans la suite du sevrage ne pouvait pas passer inaperçue. ni ne peut se passer. Ils sont dans une désinsertion sociale et professionnelle parfois très grande et leur état physique peut être désastreux. Face à ceux-ci. voire ils doivent s’en remettre à d’autres pour les aider.

avec Anne. rencontre celui qui va les légitimer. du beau-père et du grand-père se confondent dans son discours.Accueil Cliquer dur. sale et méchant » dit de lui le patient pour désigner ses comportements d’alcoolique. orphelin. Un jour cependant. je vous ai tout dit ». stressé. de détails où tout est mis sur le même plan. Il semble que ce soit dans les suites de cette trahison et de cette séparation qu’il ait commencé à consommer davantage. Il n’aime pas en parler car il en veut à la mère de lui avoir fait cet enfant dans le dos. nous observons qu’il prélève sur lui certains traits identificatoires : le goût de l’armée et celui du dessin. les personnages du père. Il y a un contraste énorme entre ce ton détaché. Malgré cet état où il est visiblement mal en point. Malgré l’absence de considération qu’il a pour son beaupère. il me dit que lui aussi a une petite fille. On remarque chez lui des écholalies et il lui arrive de quasi s’endormir pendant les entretiens. inerte et fatigué. Il rappellera souvent que c’est moi qui l’ai secoué un jour en l’interpellant : « Et quoi ! qu’est-ce qui vous arrive ? vous dormez ! » Après l’armée. Il est important de présenter le style de ce patient. la seule femme qui semble avoir compté pour lui. au contraire. fait de formules. il s’aperçoit du caractère anormal de ces comportements et il en ressent de la honte et de la gêne. Ils sont doués. pris dans des ritournelles. il exerce sur eux des sévices corporels. C’est donc incidemment que j’apprends ce fait. son mal-être sont peu subjectivés. Il me le dit régulièrement : « C’est vous qui me connaissez le mieux. Les enfants sont emportés dans cette fuite. nerveux. Le patient se souvient avec dégoût qu’il lui demandait de gratter ses boutons. Physiquement aussi il est de plus en plus mal en point. Dans les entretiens que nous avons à l’hôpital. la mère du patient a eu elle-même une enfance difficile. autre. Elle a épousé un polonais. de graves infections dentaires se réveillent. Aujourd’hui encore. Elle est devenue un peu folle. mais ils laissent passer leur chance par leur manque de sérieux. Il est angoissé. Le nouveau couple. vous savez tout sur moi ». il s’intéresse aux maquettes de tanks. Il termine habituellement les séances par un « Voilà. C’est un discours purement informatif dans lequel il n’est pas impliqué. Dans ce contexte. Il a quelques aventures avec des femmes auxquelles il ne semble pas accorder beaucoup d’importance. Il livre les épisodes de son histoire dans un discours bien formulé mais emprunté. etc. tente de leur échapper en déménageant plusieurs fois. elle s’attire la fureur de son père pour qui cette situation marque le déshonneur. perdant peu à peu tous ses amis et tout ce qu’il avait. « Affreux. Très tôt. ça se passe plutôt bien pour lui et il en garde de bons souvenirs. Souvent. En effet. l’important est de me relater ce qui lui arrive au jour le jour. Selon lui. Même sa douleur. en guerre perpétuelle avec les grands-parents. elle est instable. changeant souvent d’école et de langue aussi puisqu’ils vivront un certain temps en Flandre. qui mène alors une vie dissolue. elle a fait cela par vengeance au moment où il la quittait pour une 31 . cependant. Ils avaient menti sur son âge aux parents de la fille mais sa grand-mère maternelle l’a trahi. Quand il fait son service militaire. La mère ne se comporte pas beaucoup mieux. il apparaît de plus en plus angoissé. il ne quitte quasi plus son lit. elle est très jolie. un homme sans famille. malade et se balance de façon incoercible comme le font les enfants autistes. Mais au fil de son hospitalisation. Il voudrait la revoir plus tard. Elle avait dix-sept ans. utilisant le « on » autant que le « je ». La grand-mère cependant élève les jumeaux les cinq premières années de leur vie jusqu’à ce que la mère. C’est tout à fait mon frère et moi » est le seul commentaire qu’il ait fait suite à cette révélation. il fait quelques petits boulots puis travaille avec son frère chez un dessinateur de bandes dessinées. alors qu’en réponse à une de ses questions je lui confie que j’ai des enfants. « C’est joli une petite fille. où il était dans une position anonyme. D’ailleurs il parle de façon impersonnelle. Le jour où elle se trouve enceinte. Son état devient inquiétant. lui vingt-neuf. Le patient a grandi dans un environnement déréglé. L’ami de la mère apparaît comme un personnage tyrannique et grossier. body buldeur complexé. il transpire d’angoisse. dit-il et elle est incapable de s’occuper de la petite qui est placée en famille d’accueil. nous remarquons qu’il est très rare que ce patient se plaigne. Elle travaille un temps comme matonne dans une prison. Lui-même. fiévreux. Ou bien il chantonne. Lorsque la mère s’absente. et qui la battait. où il n’avait pas réellement de place. soumis aux caprices d’un entourage pathologique. quand elle aura six-sept ans. Il avait donc quitté une relation pour une autre. fait valoir qu’il prend grand soin de sa personne et des vêtements qu’il porte. se néglige et elle les encourage à voler dans les magasins. voire ironique et la réalité dramatique de son existence. Tous ces éléments de sa vie sont livrés au cours des premiers entretiens et lors de la présentation de malade. coureur de femmes.

une première tentative de séjour en communauté thérapeutique s’est avérée un échec car il a replongé aussitôt dans la consommation. C’est cette angoisse physique qui l’accompagne depuis toujours et qu’il a tenté d’apaiser par la consommation de drogue. il a voulu reprendre le dessin donné à un membre du personnel. Malgré le temps passé à Bruxelles. il souligne la beauté des enfants. ce patient reste dans un état de suspens. en entretien. Il consomme pour être bien dans sa peau. revient massivement dans le corps sous cette forme d’angoisse psychotique. un critère important dans le choix d’une communauté thérapeutique est qu’on lui demande très peu de participation aux tâches de la vie quotidienne. Il était trop libre et il espère davantage d’une prise en charge plus réglée. Après son sevrage et les quelques mois passés dans notre service. Une réduction réglée de la médication. Par exemple. On sent qu’il cherche là les petites faiblesses des uns et des autres dont il se fait le complice et sur lesquelles il peut appuyer une relation en miroir. Pour lui. mais il lui avait tout de même offert de beaux cadeaux. la réalité dramatique de son existence et son état d’angoisse.Accueil Cliquer la suite. Par exemple. Visiblement. Ainsi par exemple. soigné comme il l’a été dans le service. des lieux où il est reçu. il ne l’oriente pas vers une activité créatrice mais il est révélateur de l’importance qu’il accorde à offrir une bonne présentation. Souvent. les soins apportés à son état infectieux et notre insistance à élaborer un projet de sortie ont permis un certain apaisement. La séparation et la perte sont pour lui difficilement acceptables. Ce recours au beau reste superficiel. celle des maquettes de tanks. il indique que la drogue opère en agissant directement sur le corps. Il nous quitte pour intégrer une petite communauté de postcure réservée aux toxicomanes et offrant un encadrement qui ne l’éloigne pas trop des conditions qui l’ont soutenu durant l’épisode qu’il vient de traverser. restant confiné entre la chambre. Cette connivence porte sur le repérage qu’il peut faire d’éléments propres à la singularité. Pour 32 . avec l’autre ce sera le goût du football ou le goût des bijoux. De même. Il a donc été renvoyé. il a fait l’une ou l’autre maquette et seulement deux ou trois dessins bien qu’il soit extraordinairement doué. la drogue reste pour lui une tentation. il n’eut de cesse de récupérer les cadeaux offerts. Il aime se faire servir. Il cherche avec chacun des petits points de complicité. c’est extrêmement tenu : durant son séjour. Mais cette sévérité qu’il demande. Par ces mots. Le fait d’envisager un travail dans la restauration serait un renversement de cette position. elle règle le rapport au corps en apportant une dimension de plaisir. Du côté des investissements d’objets. Après quelques mois d’hospitalisation. fragile. il insiste sur le prénom qu’ils partagent. Lorsqu’il me relate ses sorties. dans la communauté thérapeutique où il avait consommé. exclue de son discours. il y a un hiatus que rien ne vient nouer. Avec l’une. Il est en effet attentif à la façon dont il est nourri. Son goût pour le dessin est en écho à ses références au beau. plus éveillé. De ce fait. il s’est trouvé plutôt bien à l’hôpital et son souhait serait au fond de rester pris en charge. Il s’en est remis à nous. le fumoir et les ateliers. Un autre aspect de son discours mérite d’être relevé : ce sont les allusions à la beauté. certains éléments de la vie privée qu’il récolte. elle prend de l’énergie et elle donne du plaisir. voire des signes de la jouissance singulière de chacun. Entre ce discours emprunté et maniéré. etc. il envisage plutôt de faire une formation dans la restauration. il met avant tout l’accent sur ce qu’il a mangé : les galettes confectionnées par sa grand-mère ou ce qui lui est servi lorsqu’il se présente dans un possible lieu de vie. car il veut que l’on soit sévère avec lui. A la présentation de malade. l’esthétique des choses. il n’en accepte pas toujours les conséquences. il a expliqué que la drogue joue sur le corps. positif. interrogeant davantage ce que nous allions faire de lui plutôt que d’élaborer un projet personnel véritable. il ne connaît toujours rien de la ville. ma façon de m’habiller. il est sorti cependant et il s’est installé sur le trottoir d’en face. des bijoux que je porte. il s’était fait une amie à l’hôpital. à son départ pour un centre de postcure. Quand leur relation fut terminée. Dans son rapport aux autres. Il insiste alors sur le côté détente qu’apporte le produit. une caractéristique a attiré notre attention. Le sevrage a fait réapparaître cette angoisse massive. Rien de bien sérieux. La dimension du réel. il interrompt abruptement le fil de ses propos pour faire des remarques sur ce que je porte. il se sent aussitôt lésé. il lui a été interdit de sortir seul. Peu après cette injonction. Il dit avoir besoin à ses côtés d’une présence « autoritaire » et réglée qui seule lui permet de se mettre des limites. mais il n’a pas compris pourquoi. plus fort.

très vite. il était le préféré. Dans un contexte où se devine – ce n’est pas dit clairement – l’intention de sa mère de quitter le domicile familial – part-elle en voyage. Il y a été pris en charge (vingt-quatre heures sur vingtquatre) neuf fois en huit ans pendant quelques jours ou. « la condition du sujet S(névrose ou psychose) dépend de ce qui se déroule en l’Autre A » 2 . Eclairés par la thèse de Jacques Lacan. Plusieurs rencontres. ce n’est qu’à vingt-cinq ans qu’il commença à prendre d’autres drogues. Ses actes sont 1 2 3 La drogue : première fonction Cet homme fumait du haschich depuis ses dix-huit ans. il est marié par ses parents avec une femme de son pays et il commence à consommer de la drogue. Dans le cadre des supervisions à Enaden. Quatorze ans plus tard. Avant ses vingt-cinq ans. le 12 octobre 2002 au local de l’ACF-Belgique. p. Toutefois. ils ne se parlaient pas beaucoup. cet homme. selon lui : il avait procuration sur le compte en banque de celui-ci. l’effondrement qui a suivi le sevrage a révélé une totale désinsertion résultant du défaut de son inscription symbolique. Le cas est construit autour de la question de la fonction de la drogue dans le couple qu’il formait avec une femme. Ce sont là « les conditions de production » 1 de la clinique de ce sujet. Histoire et constellation familiale Nous savons peu de sa constellation familiale et de son histoire. Seuil. il fait un peu de mécanique dans le garage d’un de ses frères et il est incarcéré parce qu’il les vole. et par un conseil d’Alfredo Zenoni 3 . il pleurait et s’en faisait pour la vie de son fils plus que celui-ci. 1966. de l’héroïne . pas pour parler ». La rupture produite le menait vers un détachement de type autistique. Dans le même fil. de la méthadone. de la cocaïne . ensuite. Il continue cependant à aimer les voitures. qu’elle criait dès que quelque chose n’allait pas. une jouissance de l’Autre dont il n’était pas séparé et dont il était l’objet. ils L’expression est de J. Écrits. l’Hébergement de Crise d’Enaden à Bruxelles. Il ne travaillera plus jamais. c’est la faillite parce qu’il ne paye pas ses impôts. d’être attentifs aussi à ce qu’une personne « fait dans la vie ». ceux-ci avaient la même origine que lui. non sur les vols eux-mêmes. Texte présenté lors de la Conversation du TyA. son corps est découvert par la police au domicile de ses parents qu’il n’aura finalement jamais quitté. A un moment. retourne-t-elle vivre dans son pays d’origine ? –. nous avons cependant pu rassembler quelques éléments pour cerner sa position subjective. toujours en plus. disait-il. Il est mort des suites d’une overdose après avoir pris l’équivalent en drogue de la pension mensuelle de retraite de son père. S’il termine ses humanités et s’il commence à travailler en montant une petite affaire de courrier express. Quelques temps avant de mourir. Paris.-A. le cri. en plus. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». Cependant. il évoquait que quand deux personnes s’embrassent à la télévision. De son père. Son père n’était jamais venu lui rendre visite en prison. peu bavard. son père devait changer de chaîne. il était refoulé – ce qui a la portée pour le sujet d’un laissé en plan – à l’entrée des boîtes de nuit au vu de la couleur de sa peau. 33 . MILLER. j’étais assez perdu ». Mortel ennui Jean-Marc Josson Il s’agit d’un homme rencontré dans une institution pour personnes dites « toxicomanes ». * entachés de honte. Contrairement à eux. 549. enfin. rien de ce qui concernait le rapport entre les parents – étaient-ils ou non séparés ? – n’était dit non plus. il s’injectait de trois à six grammes de cocaïne par jour. Incapable d’autonomie. Depuis que son père savait qu’il consommait de la drogue – « Il a dû le voir pour le croire » –. étant venu – je le cite – « pour se sevrer. Le seul trait caractérisant la mère est un trait de jouissance. Pour preuve. plusieurs sillages expliquent selon lui le début de sa consommation. LACAN J. plus rarement. Son père aurait tout fait pour qu’il s’en sorte. une présence réglée à ses côtés est un appui indispensable actuellement pour border une manière d’être qui se résume essentiellement au soin qu’il accorde à sa présentation. deux faits sont à relever. Il changea de copains . il avait des copains belges. D’abord. La prise en charge par l’hôpital et en institution lui est dès lors nécessaire pour retrouver une place dans le champ social. A vingt-cinq ans se scelle son destin. La construction de ce cas est un pari. Par ailleurs. mais celle-ci ne se greffe que sur la violence caractérisant ses délits.Accueil Cliquer Pour ce sujet. « C’était une période de ma vie où je ne savais pas très bien où j’allais.. se sépare-t-elle de son mari. Il n’a parlé qu’une fois de sa mère : il se plaignait de l’avoir sur le dos. quelques semaines*.

Contrairement à Joyce et Nora qui s’exilèrent loin de la famille et des amis de Joyce. Plus tard. op. il se suiciderait – disait-il. Paris. exempte de toute division. Dès le départ. Seuil. 2001. « Les exilés du rapport sexuel ». disait-il. C’est ce qu’il n’arrêtait pas de dire. de sa mère.. et qui lui demandait subitement d’en sortir parce qu’elle ne voulait pas rester seule. son indifférence et. décrivant une situation commune. Si sa femme le quittait. L’ennui est ici une conséquence de la forclusion du Nom-du-Père (P0) et de la forclusion de la signification phallique (Φ0) qui ne permettent pas l’introduction du sujet au manque et au désir : « Je n’ai jamais manqué de rien ». « Ma femme est toute à mon service ». cause un dommage considérable. LÉGER V. à partir d’un moment. allaient progressivement quitter. La drogue comblait l’ennui en procurant « la sensation d’autre chose ».. affirmait-il. précisait-il. Sa position d’objet d’amour qui fonde sa tyrannie n’est cependant que l’autre face de son statut d’objet de jouissance de l’Autre dont il subissait l’initiative. ou du moins sa mère. « C’est une chouette femme ». prend une portée clinique si cet ennui est situé dans le champ laçanien de la psychose. De ce point de vue. statut déjà présent dans le rapport à son père. op. mars 1999. ma fille. 563 et 571 et « Présentation des Mémoires d’un névropathe ». Cependant. p. Son assurance. repose sur la certitude que sa femme l’aimait. 214-215. cit. la raison de sa consommation est ailleurs. 558. je ne sais pas bouger ». pp. je crois qu’il vaut mieux pour ton Sa femme A vingt-cinq ans. Elle remboursait les dettes de son mari et. de même que pour les références suivantes à Joyce et Nora. au contraire de Nora qui ne s’est jamais séparée de Joyce. c’est à sa femme que cet homme parlait. Nora. ce qu’il faisait. son incarcération. non. Comme Nora pour Joyce. Et donc. Autres écrits. Quarto 67. précisément au niveau du « joint » entre celui-ci et l’ordre symbolique. ce qu’elle finira par faire. payait également sa drogue. Selon lui. En témoigne surtout ce que produisait la menace de sa femme de le quitter. son mariage limitait les effets du laisser tomber par l’Autre – à entendre dans le même sens que le laisser tomber (liegen lassen) de Schreber par Dieu développé par Jacques Lacan 6 . 6 Cf. la forclusion du Nom-du-Père et la forclusion de la signification phallique. En témoigne la manière dont il était ballotté par sa femme qui lui demandait d’entrer à Enaden pour qu’il se soigne. 560. 21-23. elle aurait été en position d’Idéal du moi. cit. C’est une hypothèse : la présence de sa femme et le rapport à celle-ci lui permettaient de pallier les conséquences du départ 4 5 LACAN J. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre. C’est elle qui travaillait et qui assurait la majorité des frais du ménage. c’était une femme magnifique qui n’avait jamais connu d’homme avant lui.Accueil Cliquer consommaient de la cocaïne et il fut entraîné à faire de même. Bientôt. Il consommait de la cocaïne parce qu’il s’ennuyait. qu’il était l’objet d’amour de celle-ci : il était exceptionnel. Elle supporte tout : sa consommation. il irait d’hôpital en prison et de prison en hôpital. il n’aurait plus de raison de vivre. j’ai peu d’appétit pour ce jeu-là. Aucune autre femme n’aurait pu m’accepter comme elle l’a fait ». au désir qui tourne en rond. Le « désordre ». disait-il. pp. D’où l’atteinte au « sentiment de la vie ». C’est ce que permet une proposition de Jacques Lacan. le choix de ses parents fut le bon : il voulait une femme sérieuse et vierge . enfin. il consomma de l’héroïne avec son frère « toxicomane ». A ce titre. Ce qui apparaît à première vue d’une grande banalité. mais bien au vide d’une vie où le désir est absent. pp. c’est la seule femme qu’il rencontra 5 . c’est que la jouissance n’est pas marquée par la perte et donc ne constitue pas un manque. Cependant. ses ordres de même que les humiliations qu’il lui faisait subir. il continuerait à consommer de la drogue. elle s’imposa comme la substance nécessaire pour le mettre en mouvement : « Quand je ne prends pas. cet homme et sa femme s’installèrent dans la maison familiale que ses parents. ce qu’il faisait. tant qu’il y aura des bars à Trieste. La double Verwerfung cause un dommage au niveau du « sentiment de la vie ». La double Verwerfung.. L’ennui n’est pas ici à corréler au désir. le rejet de la perspective d’être père était plus fort que la demande de sa femme d’avoir un enfant : « Je mettrais mon argent dans la came et je ne peux pas être un père comme ça ». ses parents le marièrent avec une jeune fille de quinze ans. . C’est ce qui se déduit de l’éloge reconnaissant pour sa femme : « Elle ferait tout pour moi... cette femme prit véritablement son mari en charge. malade puis mort du sida. « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez un sujet » 4 . En d’autres termes. si sa famille le laissait tomber. 34 LACAN J. ses propos et sa position sont proches de ceux de Joyce : « Non. En même temps. au désir d’autre chose.

Il n’y a pas de choix à faire entre femme et came ». Il était entièrement suspendu au « privilège de l’Autre » 12 . Le toxicomane et ses thérapeutes. Enfin. Paris. mari qu’il passe ses nuits dehors. 15 LACAN J.. « la drogue vient à la place du sexe » 10 … en impasse : le sujet ne crée rien qui fasse rapport sexuel.-A. la drogue ne faisait que redoubler sa chute. p. la drogue maintenait cet homme à distance du désir de sa femme d’avoir un enfant et de la paternité. Paris. Il reste néanmoins à préciser la nature des problèmes dans ce cas. perdent confiance en eux et disparaissent comme sujets. » 7 La drogue : fonction dans le couple et ravage Si elle était une solution. (inédit). 1990. Navarin. Lacadée. p. 1989. C’est de l’angoisse que cette position suscite que la drogue le mettait à l’abri.. « La signification du phallus ». Quand l’Autre était absent. L’autre problème duquel la drogue le mettait à l’abri est en deçà du précédent : c’est la question de l’existence du sujet pour l’Autre. disait-il. disparaît dans la nature et dort dans un tram désaffecté où il se cache pour boire.. lors de la XIIème Rencontre internationale du Champ freudien « La clinique de la sexuation : impossible et partis pris ». op. il était l’objet d’un cri ou d’une volonté de l’Autre. .. Le Séminaire. Les conséquences sont dramatiques en termes de souffrance et de désinsertion sociale. Lettres de l’École freudienne de Paris. cit. 22. Écrits. 14 LACAN J. à la Journée Tya.. pp. cit. Je pense à la came avant de penser à ma femme. agressés. L’intérêt de ce cas est de mettre en lumière et de situer logiquement la fonction de la drogue. errant d’un lieu à un autre.. La pratique institutionnelle. Quand ils arrivent chez nous. c’est bien souvent dans un état de délabrement physique inquiétant. 1975. « Intervention de clôture aux Journées de l’EFP ». « Clôture ». cit. La drogue permettait ici de rompre avec une question qui n’était pas posée par le sujet. doit téléphoner à sa mère pour être rassuré. « L’angoisse ». 99 . au moindre reproche.. à peine une vague intention : il voulait la rendre heureuse. Le seul problème dont il parlait à propos de sa femme est que celle-ci pleurait tous les jours depuis qu’elle était en Belgique. 131-138. 1966. La définition est connue : la drogue « est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi » 8 . il l’avait sur le dos. « La came. Cela ne provoquait aucune question chez lui. 137.. Face à ce dit qui leur est adressé. injurié par son père. lieu d’une conversation possible Claire-Isabelle Le Bon Introduction Là où un centre pour toxicomanes peut se centrer sur la consommation. il venait à Enaden ou il se laissait 7 8 9 10 11 12 13 * Texte écrit à partir d’une intervention faite à Paris le 20 juillet 2002. STEVENS. livre X. c’est des dits qui sont offerts comme traitement. là où ça agit. un pis-aller à l’ennui. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». dans une structure du sujet où le complexe de castration n’opère pas. Albin Michel. nous faisons le pari de « donner la parole là où ça ne parle pas. L’institution. « Intervention de clôture aux Journées de l’EFP ». « La toxicomanie est moins une solution au problème sexuel que la fuite devant le fait de poser ce problème » 9 . p. ici à son caprice. A ce moment-là. Charles fait une tentative de suicide à l’hôpital quand le médecin lui refuse une sortie. 691. la drogue avait également une fonction à l’intérieur de la relation entre cet homme et sa femme. LACAN J. Seuil.. LACAN J. Paris. ce qui les précipite dans divers passages à l’acte ou dans la consommation effrénée de produits toxiques. « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose ». Quand l’Autre était présent. MADDOX B. est avant tout une pratique de parole. La formule est d’A. op. 57.. Dans le laisser tomber du sujet par l’Autre.Accueil Cliquer tomber (Niederkommen) 14 et se retrouvait au service des urgences d’un hôpital. op... LACAN J. 560. ils se sentent menacés. Hassan. cit. Il était l’objet de jouissance de l’Autre dont les va-et-vient n’étaient pas réglés par la métaphore paternelle. Paradoxalement. loc. p.. c’est une maîtresse avant les femmes. il était l’objet d’un laisser « en panne ou en plan » 11 de l’Autre. Victor. quand sa femme menaçait de le quitter ou quand elle partit. en proie à un « déchirement subjectif » 13 . A l’instar de P. au bord du passage à l’acte agressif ou suicidaire et sans aucun projet. En d’autres termes. cité par LÉGER V. Nora. cit. tout en proposant un cadre et un traitement spécifique de la jouissance. Analytica. à ces sujets qui souffrent du discours. loc.-A. p. 16 35 LACAN J. mou comme un vieux chiffon. 18. MILLER J. MILLER J. nous épinglons plutôt le fait clinique d’une difficulté du rapport au discours pour autant que celui-ci est toujours susceptible d’être habité d’une intention malveillante*. telle qu’elle est définie par Jacques Lacan 15 et reprise par Jacques-Alain Miller 16 .

Il ne demande rien. p. Le pari de la Conversation. de perspective. il peut être lui-même. Victor se sent très mal parce qu’il s’est fait réprimander par un résident qui lui a reproché de ne 1 2 Aux prises avec cet aspect persécuteur du discours environnant. En dehors de sa présence. Sa parole est en continuité avec celle de sa mère. vide de la cause du désir. Dans l’hébergement. Mais du coup. LAURENT E. Quand. il répond qu’il y a comme un vide dans sa tête et il ne peut rien dire de consistant. Quel usage fait-il de notre institution ? Victor se dit content à Enaden parce qu’« on lui parle. Il consomme de l’héroïne toute la journée en attendant le retour de sa mère pour passer la soirée avec elle. par une conversation. le viser. se demande ce qui lui arrive : « Ce n’est pas que je suis fou. c’est. contre lui. Si je lis dans l’horoscope que ma journée sera belle et qu’on me demande comment ça va. qu’on l’a fait exprès. C’est pourquoi. il y a comme une présence en moi ». Il téléphone à sa mère et est rassuré : « Ma mère. le moindre reproche. le mettent à mal. « Avec l’héroïne. par un réglage qui seul permet d’obtenir ça. il est vide. » 1 P. Ça donne lieu à un discours creux. CIEN. c’est le signifiant. Victor fait ce qui est dit de faire. C’est elle qui a l’initiative et qui s’impose. même les mots écrits peuvent s’adresser à lui. Victor est soumis à la dimension impérative de ce discours : ainsi. Victor se présente à l’entretien de candidature à l’Hébergement de Crise d’Enaden.. me dit les paroles que j’ai envie de dire ». il évoque entre autres les phénomènes de langage et de corps dont il est l’objet. conférence à Reims. pp. dit-il. » 2 pas avoir pris de douche après une activité sportive. Lacadée lance le pari de la conversation en milieu scolaire et E. nous mettons l’accent sur la diversité des conversations. autour de lui. le temps ne passe pas. Il faut la présence d’esprit d’un intervenant pour lui préciser que ce n’est pas parce qu’il est écrit « sortie » qu’il est obligatoire de sortir. Si on me dit que ma prise d’urine est positive. Dans ce travail. avec ce vide de sens. ditil. Lui. Au lieu que ce soit lui qui prenne la parole. que par une pratique de la conversation : « Le principe d’indétermination de la traduction. après une quinzaine de jours d’hébergement. Victor n’est pas séparé de sa mère. paru réécrit dans Les feuillets du Courtil. Ce qui tient lieu de cause du désir. ce n’est pas le fruit de son énonciation à lui. c’est elle qui explique la situation. Laurent propose une pratique élargie de la conversation dans le cadre du traitement psychanalytique des psychoses. il y aura toujours plusieurs façons de le dire […] Comment se mettre d’accord sur ce que ça veut dire ? Ça ne peut se faire que par une pragmatique. 21. « on reçoit une conversation en retour ». Il n’a pas d’autre perspective dans sa journée. accompagné de sa maman. alors il peut parler. au fil des séjours. « Le pari de la Conversation : une version d’une clinique du lien social ». juin 1999. Ce qui donne lieu à des modalités de conversation différentes avec chacun. Victor. il est certain que ça veut dire quelque chose. le moindre changement de programme. le langage qui le parle. dire ce qu’il pense ». « Les traitements psychanalytiques des psychoses ». LACADEE P. Victor se confie à plusieurs personnes. il faut prendre en compte le mode de présence de chaque sujet et se placer dans le fil de son style de traitement. la mère et l’héroïne Victor a vingt-cinq ans et habite en face de chez sa mère. Comment dès lors..Accueil Cliquer là où ça s’agite. dit-il. 5. février 2003. Elle est sa raison de vivre. je me dirai que j’ai rencontré quelqu’un dans la rue qui m’a proposé du cannabis ». les signifiants du discours commun. la séparation forcée le précipite le jour même dans un passage à l’acte suicidaire. Un jour. cette absence de cause du désir. dit-il. je ne me sens plus seul. d’initiative. Il apprécie tel résident qui parle beaucoup parce qu’avec lui. pour s’orienter. Institut du Champ Freudien. là où ça jouit. Et quand sa mère déménage. nous lui demandons ce qu’il compte faire après son séjour. Victor est sans défense . 2000-2001. il fait comme il voit que les autres font. il n’a pas de projet. Quelqu’un le frôle ou déplace son pull. c’est l’horoscope. L’effort constant de traduction de ce qui excède le principe de plaisir ne peut se faire. c’est qu’étant donné un phénomène. si l’on peut dire. mais il m’arrive de drôles de choses ». dit-il. dans sa vie. sans implication. sans tenue. Il doit téléphoner à sa mère pour être rassuré ou avoir recours à l’héroïne pour s’anesthésier. il se sent mal. 7-24. 36 . je dirai “belle journée”. rien ne cause son désir. lui fait signe. c’est ainsi que le moindre évènement. que le retour de sa mère. Tout. s’oriente-t-il dans l’existence ? « Pour moi. Il parvient aussi à refuser de participer à certaines activités alors qu’avant il se sentait obligé d’y participer dès lors qu’on lui en faisait la proposition. Quand Victor lit sur le planning qu’il y a des jours où les sorties individuelles sont possibles. centre pour « toxicomanes ». Pour créer les conditions nécessaires à la conversation. par un usage collectif.

il parle de lui à tout le monde. C’est à cause de la solitude. Dans la pratique. Il veut pouvoir poursuivre son effort de traduction de ce qui lui arrive sans interférence extérieure. mais avec elle. Cette fois. A défaut d’être orienté par la cause du désir. A chaque intervention. une dialectique. dit-il. « Il faut que vous m’obligiez à parler. « Tu es ma deuxième maman. Il lui explique ce qui ne va pas. Il utilise alors son séjour pour reprendre. nous indiquant que ce n’est pas comme ça qu’il faut s’y prendre. c’est le trou noir. L’idée que l’autre pourrait comprendre lui est insupportable. comme la psychologue de l’institution X qui m’a tiré les vers du nez jusqu’à l’enfance. Hassan et les ruptures Quand Hassan vient pour la première fois à Enaden il y a cinq ans. il faudrait souder là. Il y a Charles et la personnalité-chemise Suite à une opération chirurgicale compliquée d’une éventration. de dire qu’il n’est pas d’accord au lieu de se taire. Il est tellement déstructuré qu’il vient le plus souvent en dehors des heures de rendez-vous et sans prévenir. Hassan vient demander un hébergement quand la rupture de dialogue est devenue telle qu’il est contraint d’errer en rue et qu’il se met à nouveau à consommer massivement de l’alcool. Il est débranché du discours. je me referme sur moi. Charles a perdu sa personnalité : « Elle est sortie par mon ventre ». Il ne veut pas d’un psychologue qui ne parle pas mais le simple fait de répéter une phrase que lui-même vient de dire l’agace : « Ce n’est pas ça du tout ». il sent qu’elle ne l’aime plus.Accueil Cliquer une rupture. le dialogue avec les différentes instances sociales. pour Hassan. disparaître et se mettre à boire. Je suis dans le néant. Avec son amie. à l’aide de sa répondante. le néant dans ma tête ». les phrases des deux interlocuteurs ne se suivent pas dans la logique d’un dialogue. Depuis quelques années. je ne peux pas parler. le simple fait que des résidents lui posent des questions nécessite pour le calmer la prise immédiate de médicaments. il y a des mots. c’est être écouté à la place des médicaments. mais les tiroirs sont bloqués. Je t’aime d’un amour. mon inconscient est vide. je n’ai pas de pensées positives. La seule chose qu’il supporte. pas tonique ». du lien social. qui a recours à des phrases toutes faites. je peux dialoguer ». la mère de son enfant. Il nous apprend qu’il ne faut pas entendre sa demande à la lettre. Hassan subit l’initiative des autres. Alors. Victor. « J’aime bien vous parler. a trouvé dans l’institution les conditions nécessaires à une conversation qui lui donne une place de sujet. de s’expliquer. « Je sais que tu m’apprécies et je t’apprécie pour ce que tu as fait pour moi ». prélevées sur le discours des autres. devant le juge. Il vient en institution pour faire un travail psychologique. Il faut que je vide mon sac ». « Ma solution. Avec mon père. Là où il devrait y avoir un retour. Vous êtes comme ma mère. Il offre une fleur à sa répondante. Face aux injonctions infantilisantes et mortifères de son père – « Tu es un grand garçon avec un cerveau de bébé » – ou aux dealers qui l’incitent à voler. mes idées sont coupées court. tout en disant qu’on ne peut pas le comprendre. que sa demande d’être obligé de parler est probablement la demande des autres. son amie et quelques membres de sa famille. c’est qu’on lui demande de s’expliquer. Il faut la présence d’un interlocuteur de confiance pour relancer le dire et permettre au sujet de répondre. soumis à l’initiative des autres. cependant. vous êtes ma correspondante entre les phrases et le dialogue. Qu’est-ce qui le guide dans l’existence ? Il ne comprend pas la logique de ce qui lui arrive. Ces difficultés avec le discours entraînent fatalement une rupture du lien social. il y a un chaînon manquant. ce qui précisément le persécute. Hassan ne peut rien dire : « Mon père me met des idées négatives en tête qui me dépriment et je consomme ». lorsque je suis anxieux ». je n’arrive pas à imaginer mon avenir ». il s’énerve. parce que nous ne comprenons pas bien. de se défendre. d’habitude je pleure quand je suis seul ». Il est hors du temps. se bloquent comme dans un lave-vaisselle . il y a une coupure. il se présente à nous sous l’effet du produit et articule difficilement : « Les mots s’entrechoquent dans ma tête. plus égaré. même ce semblant de parole est absent. il y a rupture de dialogue . Que l’on 37 . dit-il en s’énervant. « C’est l’embrouille dans ma tête. dit-il. il n’y a plus de dialogue. dit-il. Hassan vient de temps en temps parler à sa répondante. A la différence de Victor. au moment de prendre la parole. en plus de ses séjours. d’en dire un peu plus. avec vous je peux tout dire. il pleure : « Je te montre mes larmes. Pour Hassan. Hassan n’est jamais là où on l’attend. débordé. Par ailleurs. il se met à boire pour arriver à dire quelque chose et garder sa bonne humeur. quand on l’attend.

par le statut d’interlocuteur qu’elle donne à chacun. Et pourtant. Charles nous dit qu’il a retrouvé sa personnalité : « C’est comme une chemise qu’on m’aurait mise sur la tête et à laquelle il s’agit maintenant de donner forme. de marques de voitures et de prix des maquettes. on se met à parler de rallyes. il lui faut quelqu’un qui ne lui veuille rien. on a des amis ». Ce qui frappe d’emblée. soulagés de leurs symptômes. « être écouté à la place des médicaments ». On cherche un terrain commun sur lequel converser. offre une place dans le discours. du simple fait d’être accueillis dans cette vie communautaire. Certains semblent même guéris. en fonction de la logique subjective de chacun : pour Victor. à savoir aussi bien ses malaises physiques et ses difficultés relationnelles avec les résidents que. c’est qu’il faut quelqu’un. Il exige une conversation apurée de toute visée autre que : répondre à son appel. * Texte réécrit à partir d’une intervention faite lors de la journée d’étude du Centre médical Enaden. il nous revient d’intervenir pour barrer leur autorité. dans le lien social. Grâce à la confiance qu’il a en l’équipe et le travail avec sa répondante. s’intéresse à ce qu’il amène. Ils ne sont pas à même de s’engager dans une demande formalisée de psychothérapie. Charles s’est servi de l’institution pour y trouver quelqu’un avec qui converser afin de pouvoir mettre en œuvre sa solution. les résidents se mettent à parler entre eux. « A Enaden. L’homme au vélo Nadine Page Dans un premier temps. Lorsque dans la conversation Hassan évoque l’abus des autres. Ainsi donc. Quels seraient dès lors les paramètres de cette conversation qui s’avère bien particulière ? Charles. « Ici.Accueil Cliquer Ces exemples indiquent clairement qu’à partir d’une même position fondamentale qui laisse au sujet l’initiative de sa solution. C’est bien souvent en veillant à présentifier un semblable et non un soignant que l’intervenant rentre dans la conversation. en prise à des relations imaginaires trop persécutrices. pourrait-on dire. tellement il a été rigoureux et exigeant sur la vérification des conditions qui lui étaient nécessaires. dans l’existence même. de faire des coutures ». à deux ou à plusieurs. les entretiens avec cet homme laissent supposer que la drogue tombe à point nommé pour justifier ses reculs face aux 38 . se tenir au fil de ce qui est dit. pour amorcer sa parole à lui. une intervention plus active et pour Charles. les livres qu’il a emportés avec lui ou qu’il achète pendant son séjour et qui témoignent de sa passion érudite pour l’Egypte. il y a à les rencontrer et à trouver une pratique de parole qui leur convienne. nous a beaucoup appris sur la position à tenir pour lui faire une place comme sujet. nous nous efforçons également de développer le côté convivial de la conversation. Une conversation de salon. les modalités de conversation sont à chaque fois à inventer. Dans le cas d’Hassan. Il apprécie plutôt que l’interlocuteur parle un peu de soi. Différentes modalités de conversation Ces trois résidents viennent donner des indications précises sur les conditions nécessaires à leur prise de parole. le 30/11/2002. à sa particularité. venir à sa rencontre. persécuté par toute parole non accompagnée par cette soustraction qui consiste à ne pas comprendre. disait l’un d’entre eux. Dans notre institution. Victor a besoin de quelqu’un qui lui fasse la conversation. pour la lancer et la relancer. prendre les choses détail par détail. Hassan de quelqu’un qui relance son dire et Charles de quelqu’un qui l’écoute en ne comprenant pas. j’ai l’impression d’avoir une famille ». le silence s’installe. lui donne une conversation en retour. En deux mots. pour Hassan. faire une place à son énonciation. une absence de toute volonté. ce sera une relation avec un semblable. s’étonner d’un « Je ne le savais pas avant que vous ne le disiez ». Au départ d’une maquette de voiture construite par un résident qui en fait la collection. Pour Victor. alors qu’en sa présence. de conversation. dans l’ordre de la conversation. alors qu’il venait juste d’arriver. Pour conclure Pour ces sujets en mal avec le discours. entériner son invention. la pratique d’une certaine conversation. Les effets de soulagement produits par cette place reçue indiquent à quel point ceux qui viennent nous trouver en ont manqué et combien être compté pour rien peut être ravageant. il est particulièrement difficile de rencontrer un partenaire. Il est frappant de constater qu’en l’absence d’intervenant la conversation tombe à plat. par exemple. à quelqu’un sur lequel s’appuyer semble favoriser sa prise de parole. il n’est pas nécessaire que toutes ces conditions soient réunies. un interlocuteur avec qui il semble qu’il y ait une sorte de dialogue. Ou encore. il nous revient d’intervenir de façon plus active. tout en veillant à ce que chacun puisse y aller de son énonciation. Ce rapport à un semblable.

en effet. Qu’il s’agisse d’affronter la patronne de l’atelier d’artisanat où il se forme bénévolement pour obtenir le statut de stagiaire rémunéré qu’il revendique. puis partir peut-être lorsque l’autre semblait dépendre de lui. il finit par demander et obtenir le statut salarié qu’il souhaitait. après qu’elle ait laissé son fils réaliser sous ses yeux ce qu’elle l’exhortait d’arrêter. bien plutôt apparaît-elle tout aussi ravageante que l’Autre maternel qui régente jusqu’à l’aménagement intérieur de son logement. sans jeu de séduction. 1989. Navarin Éditeur. l’idée de la drogue ou les comportements selon lui afférents à la toxicomanie surgissent au moment où il lui faudrait s’engager dans l’une de ces voies. Il projette en effet maintenant de rencontrer une femme « naturellement ». ses exigences internes. La prise de drogue consécutive apparaît alors comme tentative de faire 2 1 Il s’agit de l’Unité de consultation du Centre médical Enaden à Bruxelles. Prenant appui sur notre soutien et en dépit du scepticisme affiché et insistant de sa mère. Dans ces moments-là. « Qui voudrait de toi dans un état pareil ? ». La demande devenue plus pressante d’une femme dont la rencontre répondait à ces nouvelles conditions posées par le sujet va dévoiler la fonction de la drogue : il avance alors le risque d’une rechute pour refuser l’engagement pressenti et plonge tout aussitôt dans une nouvelle période de consommation. « ça devient automatique. il contactera cette femme lorsqu’il sera moins désargenté.Accueil Cliquer occurrences du désir qui se présentent à lui*. . Toute relation de camaraderie. Cette reconnaissance professionnelle obtenue. La drogue est construite comme réponse métonymique à cet Autre. L’idée de la vengeance ne constitue probablement qu’une tentative d’habiller l’insupportable des reproches maternels qui le laissent sans autre recours que de plonger dans la consommation : « Dès qu’il y a conflit.-A. la Cet homme de quarante-huit ans sort d’une période de consommation massive de cocaïne qui l’a conduit à frôler la mort lorsqu’il se présente dans notre centre 1 pour demander de l’aide. ou de reprendre contact avec telle femme croisée quelques jours plus tôt alors qu’il se plaint de manière lancinante de sa solitude prolongée. pièce à l’Autre maternel par ce qu’il appelle sa « vengeance » lorsque celui-ci se fait trop intrusif. Ainsi continuait-il d’attendre l’assentiment de l’Autre maternel pour son projet – tout virtuel – de fonder une vie de couple. 137. et qu’il tente de faire valoir auprès de sa mère est cependant voué à l’échec : le sujet s’y trouve tout autant englouti. Analytica 57. La drogue ne constitue donc pas un refuge . peut-être pour traiter de la sorte sa propre peur de la dépendance. ce qui lui permet de reculer indéfiniment le moment de la rencontre amoureuse. l’endettement.. 39 MILLER J. il est maintenu à l’adolescence dans une grande solitude. Cet appel à un « autre Autre » qui aurait lui-même ses lois. Ce sujet n’est pas sans apercevoir l’impasse que constitue la consommation de drogue. Le paradigme de la « naturalité » de la rencontre avec l’Autre sexe qu’il avance maintenant comme alternative aux rencontres sans lendemain lui permet d’ajourner sans cesse le moment où il aurait à s’engager et apparaît comme une possibilité d’éviter que se pose le problème sexuel. Le « problème avec les femmes » avancé par ce sujet se trouve à partir de là s’inscrire tout autrement. Au fil des entretiens. ce qu’il appelle « l’élastique ». p. lui avait-elle lancé. sans parvenir à se taire. selon les développements que propose Jacques-Alain Miller 2 . En témoigne cette scène où il prie sa mère de cesser ce flot de reproches dont elle l’assaille faute de quoi il prendra tous les médicaments qu’il a sous la main. S’il s’abrite sous les signifiants communément admis autour de la toxicomanie (les rechutes. il constate que son problème essentiel. ce sont les femmes. les parents se tenant eux-mêmes à l’écart de toute vie sociale. s’assurer l’attachement de l’autre. je ne commande plus mon cerveau ». en commençant par l’amitié. La drogue a donc pour fonction de recouvrir l’évitement. « Clôture ». celle-là même qu’« on ne lui a pas apprise à l’adolescence ». a fortiori amoureuse. s’est progressivement découverte l’étendue de l’empire maternel et les vaet-vient de ce sujet entre les efforts pour le mettre à distance et les tentatives de le coloniser. je pense schnouff ». Le toxicomane et ses thérapeutes. était malvenue dans le cercle familial. Ainsi. Il s’agissait de séduire. celui sur lequel il avait buté lors d’un premier travail thérapeutique effectué une dizaine d’années plus tôt. Il attribue cette incapacité à fonder une relation à l’éducation qu’il a reçue de sa mère en particulier : envoyé dans un internat strict toute la durée de ses études primaires – là est prodiguée la meilleure éducation –. Et c’est l’escalade qui ne trouvera un terme que dans un malaise de la mère. mais flambe l’argent à peine reçu dans une nouvelle consommation de drogue et reporte indéfiniment cet appel. avance-t-il. Une rechute lui est l’occasion de décrire ce que furent au début de sa vie d’adulte ses relations avec les femmes.

« La toxicomanie : un symptôme moderne » 2 . ruptures Ces trois avancées théoriques et cliniques se déduisent. je pense et ça finit par se rassembler. est la seule chose qu’il soutient en dépit des périodes de consommation qu’il traverse. où le sujet se protège de l’Autre trouve à se renouveler avec l’engagement professionnel dans l’atelier d’artisanat. Navarin. Cette thèse a été. Toute cette élaboration constitue cependant un point d’appui encore bien faible pour tempérer l’appel à cet « objet de la demande la plus impérieuse » 3 . 3 Ibid. Jacques-Alain Miller. comme un phare dans la tempête. FREDA F.. Eric Laurent. La toxicomanie et ses thérapeutes. comme le voulait JacquesAlain Miller. est un champ de recherche qui s’appuie sur ces trois ponctuations fondamentales. qui. Selon une indication d’Alfredo Zenoni. D’autres attaches signifiantes liées à des modes de socialisation différents (la création de trajets originaux. « Là. 69-72. . associée à la marginalité dans laquelle il a plongé durant sa jeunesse « punk » . 1 2 3 4 * Intervention prononcée à la journée Tya lors de la Rencontre Internationale du Champ freudien en juillet 2002 à Paris. qui dégage une harmonie. consiste à Cette marge. Ceux-ci se sont avérés répondre pour une part au moins à la même fonction : la tentative de se ménager une place au champ de l’Autre tout en maintenant exclue la dimension du désir 4 . à partir de ce moment-là. 42. modérant celle-ci en fonction de celui-là. dans son texte de clôture de la Journée du Greta en 1989 1 . dans « Trois remarques sur la toxicomanie » 3 . a défini les termes d’un programme de recherche autour du « problème sexuel ».. Paris. p. « La toxicomanie : un symptôme moderne ». la rationalité et donc à l’instance maternelle .. mais permettant la création artistique. solutions. fragile. référée à l’ordre. le fait « qu’il n’est pas un toxicomane comme les autres ». Hugo Freda. 135. 40 MILLER J. en usant de l’espace urbain à la manière des utilisateurs de skate-board) consolidaient son vélo dans ce rôle. * TyA d’ailleurs Pire qu’un symptôme Mauricio Tarrab Le vélo est d’abord apparu comme rempart à la rechute par l’usage différent du corps qu’il sollicitait : l’effort physique. « Trois remarques sur la toxicomanie ». particulièrement l’art nouveau : non pas la symétrie. non pas la dissymétrie.. 1. lorsqu’il tente de se maintenir hors consommation et de « retrouver un sens à sa vie ». « Para una investigación del goce autœrótico ». appuyé sur deux signifiants censés aider le sujet à retrouver une vie normale – constance et persévérance –. important des pièces de différents pays d’Europe pour assembler un modèle qu’il dit unique sur le continent. Quarto. Mais le sens de cette lumière n’était pas facile à déchiffrer. C’est ailleurs que se sont progressivement découvertes d’autres tentatives de réponse du sujet à cet Autre non séparé de la jouissance : au moyen du vélo et de son travail d’artisan. de la thèse de Jacques Lacan sur la drogue formulée en 1975. Il qualifie maintenant la drogue de « fausse liberté » et décrit son effet « boomerang » : « Tout de suite après. Il y retrouve le goût du travail artistique auquel ses études l’avaient préparé. pose la thèse que la toxicomanie est une formation de rupture. parfois porté lui aussi au-delà des limites du raisonnable. avec une précision implacable. acceptant progressivement que la reconnaissance du savoirfaire des artisans en place ne soit pas forcément le signe de sa dépréciation : « J’ai appris l’humilité ». ce que précisément la drogue permet d’éviter*.H. ce dont témoignent selon lui ses parfois longues périodes d’abstinence. Et il élabore sa définition de l’art. pp. mais l’asymétrie. dans un texte clinique qui nous a orienté. Sujeto. a révélé ensuite la tentative de représentation du sujet par l’objet que sa passion constitue. mais n’en réserve pas moins la possibilité d’un espace propre au sujet hors de la prise du regard maternel. il invoque par moments. celle qui donne l’apparence de la symétrie (tout comme le signale la consonance signifiante). lui a permis de prolonger les périodes sans consommation. Ce travail techniquement très exigeant. Goce y Modernidad. » Problèmes. 1989. LAURENT E. Le soin qu’il mit également à le construire. avait déjà démontré l’importance de l’identification au « je suis toxicomane » comme réponse moderne à la question sexuelle. dira-t-il un jour.Accueil Cliquer volonté qui vous dépasse. Il y refait l’expérience de relations sociales qu’il avait perdues depuis longtemps. mais qu’il n’avait pas pu soutenir ensuite hors la présence de ses professeurs. ce qui la différencie du symptôme freudien défini comme formation de compromis.-A. Notre travail dans le réseau TyA.…). je regrette ».

le langage avec son effet de structure – vidage de jouissance –. cette solution est un ravage. « La sexualité dans l’étiologie des névroses » (1898). est un sujet qui comme tel. Ce faisant. à la différence d’une clinique du sujet. Le langage comme anti-jouissance : S◊a Le langage comme appareil de jouissance : parlêtrecorps. de la cocaïne. il y a une discontinuité qu’il nomme une mutation. Une investigation plus précise démontre en règle générale que ces narcotiques sont destinés à jouer le rôle de substituts – directement ou par voie détournée – de la jouissance sexuelle manquante » 5 . dit Lacan. ce qui inclut le corps. pas moins. Pour penser une clinique de la sexuation. il utilise le terme parlêtre. nous sommes dans le cadre de la clinique de la sexuation qui nous conduit à réinterroger les fondements de notre recherche. Encore. du chloral et autres. Une mutation Pendant ces années au Tya.-A. problèmes. déjà très tôt. n’a pas grand chose à voir avec la jouissance. nous avons essayé de situer le travail d’élaboration collective dans l’orientation que Freud. je tenterai d’extraire quelques conséquences du tournant dans l’enseignement de Lacan que JacquesAlain Miller a travaillé dans « Le partenaire- 4 5 MILLER J. Il s’agit là d’une définition du langage comme appareil de non jouissance. C’est ce qui a permis d’intéresser les psychanalystes à ces pratiques et de situer à leur place les questions sociales. le réel est dominé par le semblant. Le ravage d’une « jouissance qui vaut plus que la vie » 4 . son pouvoir de mortification. FREUD S. I. 88. Le point de départ de Lacan étant le langage. 41 . De là vient le résultat d’un travail de contrepoint. La clinique du sujet se réfère à la logique du tout.. Jusque-là. Nous prenons pour cela le tournant que Jacques-Alain Miller situe comme une mutation dans l’enseignement de Lacan. à partir de la mutation. Ce renversement touche d’abord le langage. Paris. pour rendre compte de l’asexué de la jouissance. Jacques-Alain Miller a indiqué qu’à partir du Séminaire XX. symptôme » et « Le réel dans l’expérience analytique ». p. Il faut donc lui ajouter un reste de jouissance. S R Inversement. Dans ce cadre. soutenu avec Ernesto Sinatra et Daniel Sillitti. 1984. il s’occupe de démontrer comment les lois du langage s’imposent au réel. Pour penser comment situer la fonction de la toxicomanie dans une clinique de la sexuation. obéit aux lois du signifiant. nous partons de cette mutation. Mais à partir du Séminaire XX. il faut aussi tenir compte de la relation entre l’identification et la sexuation. Résultats.. Lacan définit le langage comme appareil de jouissance. Introduire la dimension du sujet dans le problème ouvre une nouvelle perspective dans la clinique de la toxicomanie. Cette perspective nous fait explorer une zone où se vérifie que la drogue peut aussi être « une affliction pire qu’un symptôme ». en dialectique avec une clinique du sujet qui se centre sur la relation du sujet avec l’Autre. Nous avons alors une clinique de la sexuation qui prend en compte la relation parlêtre/partenaire-symptôme. il propose une nouvelle écriture sous la forme de l’algorithme : Réel Semblant Cela inverse le mouvement de tout ce qui précède. prend comme référence le symptôme et comme point de départ la différence sexuée – l’hétérosexuel – et non l’homosexualité du sujet. au S1. cit. Jusque-là. L’antinomie du sens et du réel est le problème de la psychanalyse. représenté par des signifiants. idées. tandis qu’une clinique de la sexuation inclut le pas-tout et sa référence est le S(A). produit le S. il s’agit d’un réel qui non seulement domine le semblant. mais qui exclut toute forme de sens.Accueil Cliquer cerner les solutions et les ruptures que nous avons pu isoler dans la clinique des toxicomanes. nous donne : « tous ceux qui ont l’occasion de prendre pendant un certain temps de la morphine. nous avons aussi perçu les limites de la psychanalyse. Quand la drogue remplace « l’aphliction » de la relation du sujet avec le phallus. a. Dès lors que le signifiant luimême est cause de jouissance. A partir des conséquences de cette mutation. n’acquièrent pas de ce fait “l’appétence” pour ces choses. Aujourd’hui. relatif à la fonction du toxique et à l’opération toxicomaniaque. apparaissent des conséquences surprenantes. Le concept de sujet ne suffisant plus à Lacan. PUF. Une clinique de la sexuation. Le sujet déjà mort. op. comme ce qui peut servir à jouir.

par la médiation de l’Autre. mais qu’elle est une jouissance utilisée comme défense au sens où le 6 8 9 10 MILLER J.. considéré la drogue par rapport au symptôme. pire qu’un sinthome. mais bien dans la logique de la féminité. qui peut s’écrire : R S Ceci ouvre le champ du pas-tout. Je prends avec liberté une citation du Séminaire Joyce Le sinthome pour proposer que la drogue est quelque chose de pire qu’un symptôme : « Une femme est pour tout homme un sinthome […] l’homme est pour une femme tout ce qu’il vous plaira une affliction. porte non pas la marque du symbolique – autour de laquelle une femme peut ordonner son vide –.Accueil Cliquer sujet se défend du réel 7 . pour rendre compte de l’asexué de la jouissance. espérant ainsi provoquer la poursuite de notre débat. ce qui vient à la place de l’impossible de la relation entre les sexes chez l’être parlant. C’est cela le couple. DURAS M. Paidos. p.. C’est avec cela qu’elle fait couple. Cette approche se situe non pas dans la logique du tout et du manque. qu’elle soit la mère écorchée vive de la misère ou qu’elle soit celle dans tous ses états qui parle dans le désert. cela décrit bien ce que la drogue peut être : quelque chose de ravageant qui peut mener jusqu’au sacrifice. tandis que la clinique de la sexuation a comme boussole le symptôme et part de la différence sexuée – hétérosexuelle – et non de l’homosexualité du sujet. Buenos Aires. celle du pas-tout. par les défilés du signifiant » 6 . . 69. 1984.. « La droga un remedio contra el goce ». mais la marque de la relation de la femme à la mère.. Ornicar ?. » 11 Et nous connaissons sa relation à l’amant. Lacan. 1989. Livre XXIII. déterminent le partenaire-symptôme comme moyen de jouissance. Cela change la perspective. » 10 « Notre mère ne prévoyait pas ce que nous sommes devenus à partir du spectacle de son désespoir. Cela dit ce que l’on doit faire en tant qu’homme ou femme et cela marque la vie de la menace et de la privation comme assomption sexuelle. jusqu’à la dévastation. Paris. entre une clinique du sujet et une clinique de la sexuation. et ensuite à l’alcool. La première prend en compte « l’assomption sexuelle » et la signification phallique. De la naturaleza de los semblantes. C’est là le ravage principal dont la relation à un homme vient prendre la relève. p. C’est donc une défense paradoxale. Ed. Ibid. Malentendido.-A. C’est le traitement symbolique de la différence du vivant sexué. Cela indique que. L’homme et la femme s’identifient aussi par leur mode de jouissance. l’identification est le moyen par lequel. dans cette perspective de l’enseignement de Lacan. L’homme est accompagné de son symptôme. Le Séminaire. LACAN J. « le sujet n’assume son sexe pour la relation sexuelle que par la castration. » 9 C’est la position dans laquelle Lacan laisse les hommes et les femmes face au non rapport sexuel.. 6. L’Amant. Ce sont ce que Jacques-Alain Miller appelle « les structures signifiantes du corps » qui. Nous avons durant des années. 58-59. la femme est accompagnée de ce qui la ravage. une phrase de Baudelaire (qui s’occupait aussi des paradis toxiques) citée par Lacan dans le Séminaire sur « L’angoisse » m’a mis sur cette voie : « Je suis le couteau et la plaie ». 2002. mais au symptôme sur son versant de répétition de jouissance. Le sinthome. une opposition. Marguerite Duras le décrit à merveille : « dans mon enfance le malheur de ma mère a occupé le lieu du rêve […] le rêve c’était ma mère et jamais les arbres de Noël. je pense que la drogue n’est pas seulement une jouissance. 20. Aujourd’hui. montre dans sa logique une anti-identification. Il y a de nombreuses années. Cela permettrait de cerner la différence du côté femme que la perspective du sujet efface. non pas au symptôme névrotique qui fait appel à l’Autre. je présente les choses différemment. Une affliction pire qu’un symptôme. du côté masculin comme du côté féminin. Le ravage dont parle Lacan pour situer ce qu’un homme peut être pour une femme. 11 42 TARRAB M. si nous considérons ses effets de dévastation et la position de celui qui l’utilise 8 . quand il introduit la sexuation. toujours elle seulement. Ceci peut s’écrire : S R Cela répond à la logique du tout et au primat du phallus. leçon du 17 février 1976. s’ordonne pour le sujet l’appartenance sexuelle.N°8. Marguerite Duras écrit que l’alcool a tenu pour elle la double fonction de limite et de ravage : Identification et sexuation Chez Freud. Quelles conséquences pour l’application à la toxicomanie ? 7 Dans cette perspective. Buenos Aires. Il y aurait ici de quoi résoudre une relation. de Minuit. un ravage même. pp.

la drogue est aussi un ravage. c’est mettre à la jouissance une chaussure qui lui blesse le pied » 13 . Et donc le sujet se construit autour de cette limite. solution qui refuse le phallus parce qu’aussi bien elle élude l’Autre sexe.-A. Ni celle que le toxicomane exerce sur l’Autre. Mais qu’on le dise. un partenaire qui puisse accepter sa disparité. dans beaucoup de cas. c’est-à-dire l’usage d’un objet du monde pour se soustraire à cette confrontation. op. C’est la solution clinique du toxicomane. Il y a une ségrégation structurale pour le sujet de l’Autre sexe. 43 Ce texte a été traduit et établi par l’équipe de Quarto à partir de l’ouverture de la Journée du TYA sur la Clinique de la sexuation lors de la XIIème Rencontre internationale du Champ freudien à Paris en juillet 2002. C’est le signifiant de la jouissance.. Entre l’homme et la femme. 12 13 14 H//F Jouissance a-sexuée (drogue) Jouissance a-sexuée (drogue) φ Conditions de jouissance S ? a + Symptôme Quelques ébauches d’orientation Pour le toxicomane homme (si on peut le dire ainsi). les fantasmes qui s’entremettent dans le corps à corps. C’est là que commence à fonctionner autre chose : ce que nous appelons les conditions de jouissance de chacun. comme peut l’être un homme ou la mère. l’autre du côté de l’amour de savoir – chez la femme. auto-érotique. Une analyse devra lui faire affronter ce passage qui permet à un homme de faire de l’horreur de la castration féminine une cause de son désir. La troisième forme de ségrégation que je décrivais est celle que Lacan appelle « il n’y a pas de rapport sexuel ». cela empêche d’arriver au lit. « Saisir ce qui se passe avec la jouissance à partir du phallus et de la castration. il y a ce qui supplée à cette absence. elle met un terme au sexe et en termine avec le sujet lui-même. ce qui fait obstacle à la psychanalyse. Les sorties de la jouissance autoérotique font le lien avec le partenaire . la drogue présente une solution finale. Parce que la ségrégation qui compte. de l’amour de transfert. la drogue n’est pas un symptôme. mais de l’illimité d’une jouissance bien éloignée de « l’embauchoir de la castration » 14 . de l’Un et du tout. celle qui est réelle. le S lacanien. absence de relation. Finale. C’est ce qu’écrit la formule du fantasme. peuvent survenir les surprises. Le sujet. je distingue une forme de ségrégation qui n’est pas celle que l’Autre social impose aux sujets qui consomment. en vue d’obtenir un savoir sur ce qui est sa tendance à n’avoir pas de limites. . Et entre l’homme et la femme. Leur problème est de ne pouvoir sortir de la répétition de l’Un. parce que. Parfois. se sépare. qu’on dise ce qu’il y a à faire. et d’incarner en quelqu’un. les malentendus. ce sont des sorties qui ne seront pas une affliction pire qu’un symptôme. dans le signifiant de l’Autre. Mais bien une autre ségrégation – conséquence du non rapport sexuel –. est séparé de son complément qu’il cherche dans l’image. La drogue est pour lui un ravage et il devra consentir au symptôme. En contrepoint. que nous situons la relation du manque et de son substitut. le phallus symbolique qui répartit les choses entre l’être et l’avoir. Cela devrait lui donner la chance de se lier à un partenaire qui ne la ravage pas. Selon l’expression de Jacques-Alain Miller en espagnol “la horma de la castracion”. l’Autre comme partenaire de jouissance. » 12 Il est intéressant de repérer dans la clinique comment ces patients se défendent au moyen de la drogue de la confrontation au rapport qu’il n’y a pas entre les sexes. en un être existant.. c’est-à-dire faire d’une femme son symptôme. soit extrait. Une analyse devrait lui permettre qu’un signifiant de l’Autre prenne la relève de la jouissance par la voie de l’amour. C’est dans la logique du tout. Et quand on y arrive. c’est la ségrégation entre les sexes. * Ibid. en le refusant. une clinique de la sexuation ouvre une perspective qui n’entre pas dans la logique du tout. 15. A partir de là. c’est-à-dire les identifications sexuelles qui disent – si on est passé par l’Œdipe – ce qu’on a à faire comme homme ou comme femme. soit le phallus soit la béquille de la drogue. et enfin dans l’objet petit a. Pour le toxicomane femme. il a eu aussi celle de me tuer. Issues de la toxicomanie : une du côté du désir – chez l’homme –. unique. inéliminable. en refusant de se situer dans l’inconscient. contre laquelle le toxicomane a utilisé une défense particulière. les symptômes. Le concept même de sujet suppose que quelque chose se perde. absence de jouissance. cit. p. il y a un mur. Pour ces mauvaises rencontres. MILLER J. seul avec sa jouissance.Accueil Cliquer « L’alcool a rempli la fonction que Dieu n’a pas eue. cela ne veut pas dire que cela fonctionne au lit. C’est la solution qui laisse chacun de son côté.

2001. 55-65. un bâton dans la roue. Sa drogue préférée. Cette souffrance devient à un moment donné un insupportable qui le pousse impérativement à sortir. 79-94. Freud n’hésite pas à comparer la relation amoureuse avec la relation que l’alcoolique entretient avec l’alcool. Las toxicomanias. Cordoba. « Algo peor que un sintoma ». il avait accroché son pénis dans la fermeture éclair. Le travesti Ceci fut proposé par Mauricio Tarrab. 1969. Cordoba. Le Séminaire. mais où le phallus ne se met pas en fonction pour entrer dans le marché de l’échange avec l’autre sexe. Buenos Aires. TARRAB M. La vie sexuelle. Argentine. La relation entre toxique. Le signifiant estancado renvoie à une scène de son enfance où il s’est trouvé dans une citerne (tanque) vide en train de se masturber.-A. La démarche consiste à situer deux usages différents de la drogue en relation avec la condition sexuée du parlêtre. Paris. leçon du 11 mars 1975. chez le célibataire que je vous ai présenté. un malestar de la epoca que interroga al psicoanalisis y las instituciones. Ce sont autant de moyens alternatifs dont le sujet peut disposer pour suppléer au manque. paru en partie dans Quarto n°77. Par ailleurs. Livre XXII. Il s’agit dans ce travail 1 d’établir un contrepoint entre symptôme et ravage dans la clinique de la toxicomanie 2 . Le terme de Hilfskonstruktion a tout son intérêt parce qu’il désigne quelque chose qui supplée à une absence. Miller situe la spécificité de la jouissance du toxicomane comme permettant de ne pas poser le problème sexuel. un malestar de la epoca que interroga al psicoanalisis y las instituciones. mais aussi une éventuelle confrontation à un danger. nous avons un lien à son organe. Tout d’abord. comme piste de réflexion et de recherche pour la journée du Tya lors de la XIIème Rencontre internationale du Champ freudien. Chez le toxicomane proprement dit. l’infinitude du ravage que peut être un homme comme partenaire pour une femme 3 –. la religion. l’effet de localisation de la jouissance par le symptôme qu’est la femme comme partenaire de l’homme. nous rencontrons une délocalisation de la jouissance avec un effet de ravage. En revanche. Il ajoute qu’il est « accroché au sifflet » (enganchado al pito). le symptôme et le partenaire féminin. Voir aussi le cours « Le partenaire-symptôme ». Sur le fond de la double polarité proposée par J. Il s’agit du mariage de l’alcoolique avec l’alcool et des caractéristiques du lien de ce sujet avec cet objet si particulier 5 . C’est ainsi que le présente Mauricio Tarrab quand il dit que « pour le toxicomane la drogue n’est pas un symptôme. El hueso de un analisis. Miller – d’un côté.. pp.Accueil Cliquer De la formation de rupture au partenaire symptôme Fabian Abraham Naparstek L’homme à la citerne La proposition de J.. 19971998. Argentine. chacune comportant une valeur de compensation. le délire. PUF. à côté d’une série d’alternatives : l’amour. Le malaise dans la civilisation (1929). je centrerai mon propos sur la relation entre l’usage du toxique. Lorsqu’il consomme. la cocaïne. il se trouve. « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » (1912). Cette articulation signifiante – estancado. 7 8 FREUD S.. « R. Je distingue en ce point ce célibataire accroché à son organe – pour qui la drogue est une Hilfskonstruktion – de celui pour qui il y a rupture avec le phallus. comme dit Lacan. (inédit). Il souffre de son accrochage avec le phallus. Cette proposition de travail est la poursuite d’une conférence faite à la Journée de Cordoba en 2001 et publiée dans Las toxicomanias. 44 LACAN J. Freud situe le toxique comme une Hilfskonstruktion 6 contre le malaise dans la civilisation. mais un ravage » 8 . il se travestit en femme. . sur la liste électronique du Tya. produit chez lui un effet de retrait du pénis au point de le faire MILLER J. sans pouvoir en sortir. Plus tard.I. Dans son cas. c’est-à-dire à une forme de masturbation compulsive sans possibilité d’accès à l’autre sexe. 2001. mais qui est aussi une pierre sur le chemin.. FREUD S. p. Paris. C’est la face symptomatique qui permet une localisation. Ed. de l’autre. tanque. mais coincé dans ce mariage. sauf au moment où ce lien se rompt pour sortir de sa citerne.-A. à un risque. 75. Cette distinction s’appuie sur le fait qu’il s’agit de jouissances différentes. on peut parler d’une jouissance phallique. Il s’agit dans la seconde vignette d’un sujet qui à partir d’un moment maintient une consommation limitée.-A. mettant en relief et différenciant une clinique de la rupture et une clinique du symptôme dans le dernier enseignement de Lacan 4 . Freud n’hésite pas à présenter le paradoxe que supposent ces réponses subjectives. etc. Très Haches. enganchado – permet de penser qu’il s’agit d’un sujet marié avec l’organe. la névrose. ». 1998. De plus. 1971. pp. 1 2 3 4 5 6 Extrait du travail présenté à la Journée Tya de la XIIème Rencontre internationale du Champ freudien en juillet 2002 à Paris. Il s’agit d’un sujet qui consomme des drogues pour se maintenir dans une position de « coincé » (estancado).. partenaire et symptôme est présente dans l’œuvre de Freud.S. PUF. Une vignette clinique permet de différencier dans ce champ un consommateur célibataire du dit toxicomane. « aphligé » 7 . Cette sortie montre l’infinitude du ravage en tant qu’elle le conduit systématiquement au passage à l’acte.

p.. 6972. non sans cette réserve que. dans l’écriture de la science. se lier avec un partenaire. Cette relation double du sujet avec le partenaire et la drogue est quelque chose que nous rencontrons dans de nombreux cas. à la manière d’un point de capiton. Dans ces conditions. la drogue l’entraînait dans un « voyage » sans limites. La drogue de William Burroughs : un court-circuit dans la fonction sexuelle Jesus Santiago Nous avons situé dans ce travail deux usages différents de la drogue. 45 BAUDELAIRE C. pour le célibataire comme pour le sujet qui se travestit. l’usage de la drogue ne se limite donc pas à la fonction de rupture. la drogue dans la narration littéraire ne peut que confirmer l’inadéquation de toute analogie à rendre compte de ce qu’est l’expérience réelle avec cet objet. En se reportant au dernier enseignement de Jacques Lacan et avec la proposition d’Eric Laurent. cité par de LIEDEKERKE A. Il suffit de songer à Baudelaire. 1984. du pousse-à-la-femme. Il semble être d’une importance capitale que la drogue. le problème que pose la relation sexuelle avec son partenaire devient ce qui fait obstacle. On sait que. Par ailleurs. de celui qui sert à rompre avec le phallus (ce qui est proprement toxicomaniaque et ravageant). tant que telle ne prend pas la place du partenaire. Elle est bien plus ce qui accompagne la relation avec le partenaire. la drogue en Il est inutile de parler de manière univoque de la drogue sur le terrain de la fiction littéraire*. nous avons la Hilfskonstruktion. Paris. Une fois les choses ainsi établies. pp. la drogue est la faufilure qui permet de maintenir le lien avec un partenaire symptomatique. Dans le second. Tout le problème pour cet homme est ce qu’il faut faire de cette « chose » qui est là. ait toujours été source d’un certain jeu du symbole. permet de localiser symptomatiquement et singulièrement la jouissance. avec la consommation. la fuite ininterrompue du sens que la drogue fait naître dans la narration littéraire. C’est la science. pour vérifier cette disposition de la drogue à se prêter aux effets de sens. En tant que symbole. La science interrompt et fixe. cette jouissance peut passer au champ de l’Autre. Eric Laurent nous a montré que dans certains cas l’usage de la drogue sert clairement à limiter une jouissance 9 . d’un emprisonnement. C’est pourquoi cette pratique restait réduite à des moments d’intimité solitaire. comme dit Freud.. dans ce que celui-ci propose comme la « mère des analogies et des correspondances » 1 . le symbolique se réduit à la marque de la pure différence et présuppose ainsi l’exclusion radicale du jeu de sens du symbole. mais qui pouvait aboutir au réel d’une overdose. dans les configurations littéraires antérieures à l’œuvre de William Burroughs. Quarto 42. Dans la psychose et dans certaines névroses. pour la science. qui permet de soutenir le mariage avec l’organe. Éditions de la différence.. A une autre époque. on voit qu’il y a un usage résolutoire qui ne suit pas la logique de la rupture. . qui établira les paramètres pour toute recherche sur la signification de la drogue. On voit ici le statut de solution symptomatique que possède le partenaire de vie officiel joint à une pratique clandestine de consommation. à partir de l’utilisation analogique d’une symbolique possible de la drogue. C’est un sujet qui peut se passer de la « pratique effective du sexe » ou la tolérer de temps en temps. j’ai essayé de différencier principalement l’usage de la drogue pour se maintenir marié avec l’organe. L’abîme qui sépare souvent entre eux les textes littéraires portant sur l’expérience de la drogue suffit à prouver la disponibilité de celle-ci aux effets les plus divers du sens. Dans ce parcours. soit par la voie d’un délire partiel – se sentir persécuté à cause de sa consommation –. Drogue et masturbation sont également les moyens par lesquels il peut résoudre le problème de l’envahissement de jouissance. soit par la voie de s’inventer une identification – être toxicomane –.Accueil Cliquer presque disparaître. 10. 9 1 LAURENT E. C’est précisément pour cette raison que. La Belle Époque de l’opium. le problème de l’accès au phénomène des drogues n’a jamais consisté à attribuer une valeur de savoir aux formes d’expériences les plus diverses. travaillant la corrélation d’un signifiant avec un autre signifiant. d’un accident de voiture. La cocaïne et une pratique masturbatoire lui permettent de réduire cet organe pour lequel il n’a pas l’élément symbolique qui en ferait un instrument de jouissance. avec la possibilité d’être découvert. soit par une pratique bien délimitée comme celle que je viens de relater. « Trois remarques sur la toxicomanie ». le refus de son partenaire sexuel de consommer remplit la fonction de restreindre. Il s’agit d’un partenaire qui. De ce point résulte la place du partenaire comme localisateur symptomatique de la jouissance. Dans le premier cas. de réduire sa propre consommation. Ce travail du langage nous permet de dire que la drogue s’est transformée en un véritable symbole dans le domaine de la fiction.

les habitudes. traite le phénomène de la drogue à partir d’un style qui refuse toute tendance romanesque. l’économie de la drogue pour le toxicomane. les thèses les plus surprenantes de Burroughs cherchent à indexer les nécessités de cette expérience via une notation algébrique. propriétés susceptibles d’expliciter les types de satisfaction que l’on peut extraire de ces substances. c’est son aversion pour le dandysme des mangeurs d’opium du XIXème siècle. 186. c’est le plaisir en soi. São Paulo. p. ce qui. Le démontage à froid de l’expérience toxicomaniaque met en évidence les règles. Ainsi. Grosso modo. . Par opposition à ce présupposé néo-freudien de la drogue conçue dans l’univers des relations d’objet. sauf une sécurité contre les douleurs du manque […] le fait de satisfaire le besoin. mais plutôt à l’absence radicale de toute motivation. Burroughs n’écrit pas « junky » comme s’il s’agissait d’un « fin expert et connaisseur des drogues ». le principe propre qui oriente l’utilisation toxicomaniaque de la drogue est par essence paradoxal. puisqu’il ne s’intéresse pas à l’ennui mondain qui recherche les sensations fortes. à peine se déprend-il d’une dépendance qu’il se laisse emporter par une nouvelle intoxication. 1984. le fonctionnement du monde phénoménal de la drogue et du drogué lui-même. Selon son opinion. » A partir de ces énoncés. depuis la décennie des années cinquante. mais comme un chercheur qui expérimente sur son propre corps les effets des substances stupéfiantes.Accueil Cliquer besoin » 2 . il a préféré la formule suggestive qui capte la solution toxicomaniaque Algèbre du besoin Cependant. c’est le fil d’une logique signifiante inhérente à l’économie de la drogue. sans la moindre complaisance. conçue comme un mode de vie intimement articulé à l’aspect délétère de la jouissance. Brasiliense. Ainsi. S’opposant à ce programme. c’est-à-dire à ce qu’il caractérise lui-même comme la rencontre avec « le degré zéro du corps ». Pour sa position économique. op. Ses idées sont loin de proposer l’équivalence ou même la substitution de la satisfaction sexuelle par la satisfaction obtenue via la drogue. c’est-à-dire qu’il s’agit de se demander de quelle manière la satisfaction toxique intervient dans la satisfaction sexuelle. En somme. forçant tout autant la transmutation du fonctionnement du corps que la hiérarchie des valeurs idéales dominantes. « la drogue n’est pas le plaisir […] C’est un mode de vie. au cours de cette authentique expérience. Court-circuit de l’appétit sexuel Ici intervient ce qui me paraît être une autre grande intuition de Burroughs sur les relations entre l’expérience de la drogue et la fonction sexuelle. Renoncement à la jouissance du sens Curieusement. p. ce qu’il vise en fait. Le scandale de son écriture. C’est comme si l’auteur était lui-même son propre objet d’expérience et la drogue le véritable mobile de la fiction. son style.. Équation de la drogue L’univers de cette relation démesurée avec la drogue ne correspond pas à la métaphore d’un paradis du plaisir. Quand il affirme par exemple que « l’héroïne est une équation cellulaire […] et la décision d’en finir avec la drogue c’est aussi cellulaire ». imposant sa temporalité. en dernière instance.. implique de pouvoir admettre que la drogue est un objet équivalent à l’objet partiel. aucune dramatisation de ce soidisant fléau de l’humanité.. l’auteur met en évidence sa formule capitale de « l’algèbre du besoin » propre à la toxicomanie. son style est entièrement homogène au mode de jouissance d’un toxicomane. 6. mais à une façon d’être caractérisée comme un « état de sujétion » radical. il ne convient pas de penser que dans cette aventure littéraire. se configuré comme un catalogue des esprits des drogues. ses codes. constituant ce qui. et ce malgré le fait qu’il soit « quantitatif » 3 . ce programme vise ce que l’on désigne comme les propriétés subjectives intrinsèques aux substances narcotiques. il vise à appréhender la logique implacable de l’intoxication. Almoço nu. tentant d’aborder ce que la psychanalyse appréhende comme une relation à la jouissance. le phénomène de la drogue ait été réduit à un simple récit des différents états d’intoxication. faisant appel à la dénomination d’« algèbre du 2 3 46 BURROUGHS W. La drogue prend tout et n’apporte rien. Aucun prosélytisme. On voit que l’expérience de la drogue n’est pas un simple alibi pour son entreprise fictionnelle. cit. BURROUGHS W. C’est en tant que « formule du monopole et de la possession » que l’auteur parle d’une « équation de la drogue ». il prétend s’opposer à tout abord de la toxicomanie en tant que nécessité inexorable et qui trouverait son explication ultime dans les faits de la nature. à l’occasion. plutôt la décision ferme de décrire. ce même barrage opposé au glissement métonymique du sens apparaît dans la manière dont l’auteur états-unien William Burroughs.

Accueil Cliquer comme un moyen supplémentaire permettant au sujet de s’éloigner du malaise de la sexualité. peuvent pas être comprises seulement par le fait de son offre sur le marché des biens capitalistes. comme « ce qui ne sert à rien » 5 . L’hypothèse de l’inoculation du virus de la drogue à l’échelle planétaire se confirme. São Paulo. puisqu’elle inclut l’Autre 7 . si le toxicomane jouit seul en dépit du partenaire-drogue. Junky.. elle incarne l’attribut singulier de l’inutilité. vient révéler la finalité ultime du discours juridique de contrecarrer toute utilisation excessive d’un bien quelconque. 10. 118. si l’Autre n’existe pas. Encore. Brasiliense. cela ne veut pas dire qu’il méprise l’accès à l’Autre. se trouve à la base de la toxicomanie vue comme une nouvelle forme de symptôme. personnage qui fait l’impossible pour extraire de la jouissance d’une telle marchandise. puisqu’il est possible de démontrer que le corps du toxicomane s’institue. On peut dire que.. LACAN J. 13 novembre 1968. via le juridique. 1982. paru en partie dans Quarto n°77. C’est précisément cet abus qui est en jeu dans le junky de Burroughs. du savoir conçu comme un moyen de jouissance 6 . Ainsi. Si je dis « tente ». Le Séminaire. c’est de réguler son utilisation excessive et de la circonscrire à l’intérieur des frontières de l’utile. 1975. il est permis de faire usage d’un bien jusqu’à un certain point. p. c’est parce qu’elle est capable d’inverser les schémas habituels de l’échange des biens de consommation. Ainsi que nous le prouve la toxicomanie. c’est moins le produit et son utilisation que la volonté irréfrénable de la jouissance du consommateur. en tant qu’Autre. dans le domaine de la drogue. le symptôme se manifeste dans ce cas particulier sous la forme de l’obtention d’une jouissance monotone. Et précisément la plus grande ambition de l’ordre juridique. distribuer. en ce sens que cette pratique est un mode de jouir à travers lequel le sujet tente de se passer de l’Autre. c’est parce que. (inédit). en vérité. si le toxicomane s’attache à la drogue. vu que la pratique de la drogue met en évidence dans ce cas le côté autistique du symptôme. dans la mesure où elle se constitue comme exemple d’une jouissance qui se fabrique dans le corps de l’Un. L’usufruit régule.. Cette opération de court-circuit effectuée par la drogue sur l’appétit sexuel fait que la toxicomanie devient le grand paradigme de ce qu’on appelle les nouveaux symptômes. p. C’est l’usufruit de ce bien soumis à une volonté irréfrénable de la jouissance qui fonderait l’utopie burroughsienne de la drogue en tant que cause matérielle du dernier commerce du monde. limiter ce qui est relatif à la jouissance. il le fait parce qu’elle « court-circuite l’appétit sexuel » 4 .. elle est aussi alloérotique. c’est-àdire qu’elle devient un « virus diabolique » qui incarne la dernière étape des échanges capitalistes de marché. mais par ce que Lacan désigne comme « marché du savoir ». même si cela prend la forme d’un chemin de traverse. mais aussi par sa valeur paradoxale de jouissance – paradoxale en ce que. les relations avec la jouissance. Ce nouveau bien de consommation apparaît non seulement dans les échanges opérés sur le marché capitaliste. si la drogue est un « produit idéal » ou une « marchandise par excellence ». mais en même temps. livre XVI. puisque y prédomine la stratégie d’obtention directe. Or. . Seuil. Livre XX. si l’on admet le sens large de la définition.-A. d’une certaine façon. Nous savons que Lacan fait appel à la métaphore juridique de l’usufruit qui. 47 LACAN J. Il convient de signaler que l’inefficacité de l’ordre juridique pour ce qui est de répartir. présente dans le Livre XX du Séminaire. qu’elle y est toujours autistique. sans abuser de ce bien. MILLER J. C’est cette valeur utopique de la drogue comme « produit idéal » qui fera qu’elle assume la connotation belliciste d’« arme au service d’une guerre finale ». qui traduit un transbordement de l’utile : la jouissance est définie. Le Séminaire. « Le partenaire symptôme » (1997-1998). selon le point de vue de l’écrivain états-unien. c’est-à-dire qu’elle vise à une satisfaction presque toujours induite de manière directe dans le circuit fermé entre consommateur et produit. cela ne veut pas dire que le symptôme lui aussi serait privé d’existence. En d’autres termes. réunissant en un seul mot l’usage et le fruit. Paris. sans que pour autant le corps de l’Autre soit absent. donne une forme singulière à ce qui advient au corps à partir des nouveaux symptômes. L’utilisation méthodique de la drogue. Encore. dans le contexte clinique de la toxicomanie. en un certain sens. « D’un autre à l’Autre ». en courtcircuit – obtention complètement extérieure au circuit phallique – de la substance autour de laquelle 4 5 La solution non-phallique à l’impasse de la fonction sexuelle 6 7 BURROUGHS W. Et c’est pour cela même que l’offre et la circulation de ce nouveau bien ne Or. La toxicomanie est un symptôme à la mode. répétitive. sans délai. cette jouissance est toujours auto-érotique. par sa nature propre. pour lui. voire même d’un refus. dans la mesure où ce qu’on vend.

dans ces situations. Le fait de mettre la drogue en position de partenaire ne saurait impliquer une assimilation simpliste à l’objet de la pulsion ou à l’objet du fantasme. The job.-A. mise à distance qui s’opère selon un mode instrumental. simple machine métabolique sans désir. « Les nouveaux symptômes et les autres ».Accueil Cliquer le sujet agence sa vie 8 . * Texte écrit à partir d’une intervention faite à la XIIe Rencontre internationale du Champ freudien en juillet 2002 à Paris. New York. de séparation du toxicomane.-A. d’un court-circuit propre aux solutions nonphalliques de séparation entre le corps et la jouissance. Il lui reste enfin cette stratégie qui m’amène à concevoir la toxicomanie comme un cas 8 9 exemplaire de la profusion. En échange de cette distanciation par rapport aux exigences provenant du partenaire sexuel. à partir du constat des difficultés du sujet à renoncer à une modalité de jouissance pour se situer dans le champ du sens. p. c’est parce qu’elle en vient à être l’objet d’un besoin impérieux pour lequel la satisfaction sollicitée ne tolère aucun délai dans la substitution des objets. and the whole dualistic universe evolved from this error. Atuel-TyA. Il s’agit donc d’un symptôme qui. Les nouvelles modalités autistiques. cet insupportable de l’Autre sexe apparaît du fait de son inclination homosexuelle. « les femmes sont toujours une erreur ».. sur ce point précis de la rencontre avec un partenaire. n’est pas occasionné par les exigences tortueuses et contingentes du fantasme. le patient peut consentir ou non au traitement médical. la clinique du sujet implique des prémisses différentes de celles d’une orientation psychothérapeutique. immédiates. Ainsi. l’analyste peut sanctionner les mouvements du discours qui rendent compte de ce que pas toute la subjectivité n’est obturée par la consommation. mais bien par un artifice qui. Accueillir la demande d’un patient « toxicomane » comme celle d’un supplément à la médication de substitution comporte pour l’analyste le calcul des manœuvres nécessaires pour orienter le sujet dans la logique des conséquences de ses dits. à condition que l’analyste ne soit pas paralysé par la furor sanandi liée à l’idéal thérapeutique. sous l’habillage d’un objet de la demande. ce qui peut conduire au pire. 162. le sujet offre son corps horsdiscours. BURROUGHS W. 39. Si la drogue fonctionne comme un court-circuit. Il convient de signaler par ailleurs que chez Burroughs. En effet. Junio 1999. ce qui ne signifie pas qu’il ne se montrerait pas perméable aux sollicitations et aux demandes souvent angoissantes d’un partenariat amoureux et sexuel. pp. La technique de rupture. Traduit du portugais par Maria Sueli Pères. une misogynie qui n’est pas seulement rejet de la femme. « Para una investigación sobre el goce autoerótico ». 110 (« Women are a perfect curse. en Sujeto.. une impasse qui se trouve au fondement de l’orientation asexuelle de son univers puisque la différence est une donnée définitivement constitutive de la malédiction absolue que les sexes charrient 9 . Selon lui. p. sans l’Autre. 69. ce qui à son tour l’amène à laisser la fonction du désir hors de portée. La cure d’un sujet sous addiction introduit la psychanalyse appliquée à la thérapeutique dans une sphère où la médecine traite le réel au moyen d’une drogue alternative. Une condition de possibilité Elvira Guilañá Palanques Les toxicomanies « imposent la modestie au psychanalyste » 1 . Buenos Aires. . de satisfaire la pulsion. Ces considérations sur tout traitement possible s’imposent d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une structure psychotique. I think they were a basic mistake. via l’usage de la drogue. El Caldero de la Escuela. ») 2 48 MILLER J. en son aspect essentiel. mais aussi rejet de la mère.. L’orientation actuelle de la thérapeutique va dans le sens du questionnement sur l’analysabilité 2 des patients dépendant de drogues. au séjour en institution ou bien à l’usage de la parole sous transfert qu’il faut distinguer des thérapies complémentaires par la parole prescrites par le médecin. Instituto del Campo Freudiano. Une clinique de la rencontre Dans une clinique de la rencontre. ne semble pas être causé par un objet non-récupérable et innommable. La lettre mensuelle. dans la civilisation de la science. Cette manière spécifique d’opérer un courtcircuit dans la fonction sexuelle équivaut à la difficulté qu’éprouve le toxicomane à supporter les filtrages relationnels imposés par le partenaire sexuel. « Las contrai ndicaciones al tratamiento psicoanalítico ». révèle son impasse vis-à-vis de ce qui lui a été transmis de la loi phallique. 1 LAURENT E. masque le sujet du désir. MILLER J. 1993. Ce que l’on nomme ici artefact de la drogue n’est donc pas un succédané de l’objet sexuel substitutif puisque l’inscription du registre phallique lui fait défaut. elles le confrontent aux limites de la pratique. Le manque-à-être. Grove Press. goce y modernidad. à l’abstinence. interrogent le désir de l’analyste. Il lui reste alors la technique de la drogue comme réponse. conjuguée avec une extrême misogynie antimatriarcale. 13-21.

. A ces occasions. De son côté. La relation symbiotique avec l’utilisation de la médication maternelle jette une lumière sur l’acte qui lui avait valu le renvoi du centre. il évite les analyses et il me pose des questions sur cette stratégie face à quoi je garde le silence. et il ne fera appel au médecin que pour les médicaments. rentre de vacances. puis à l’hôpital. le problème reviendra au père qui reportera de quelques jours ses vacances. Abel court et son père l’oblige à aller sous le soleil. Il se masturbait par colère. dira-t-il. Lorsque Abel revient au centre en consultation. après quoi. Abel. mais cette fois sans séjour dans l’institution. Abel vient accompagné de son père qui se charge de payer le traitement de son fils. Leur relation est « symbiotique ». Abel se souvient avoir vu sa mère déprimée et en pleurs. pour un sevrage. il me connaît déjà par ma fonction de coordinatrice de la communauté thérapeutique où il a séjourné . p. dans un centre d’un réseau d’assistance aux toxicomanes. Il manifeste une préférence : il veut parler à un homme car il a « des problèmes avec sa mère » et demande le Dr C. il voulait une fille. « C’est un homme froid. ne le laissait pas sortir. et ensuite. Lopez Crespo Editor. Le Dr C. Il se fait renvoyer pour vol de médicaments dans la pharmacie pour son usage personnel et celui d’une autre résidente. 29 respectivement. La mère qui est séparée de son mari et qui vit avec un autre partenaire. Abel signale un virage dans son enfance. Cela pouvait se prévoir car il la laissait très seule. il me dit que lorsqu’il consomme. dans son parcours avec les drogues. Elle est triste.Accueil Cliquer « Parler de ses choses » le renvoie à une angoisse qui le « casse ». Buenos Aires. « El ombligo de los limbos » en El ombligo de los limbos. Je lui signale qu’il sait quand il consomme ou pas et qu’il peut en parler avec moi. j’avais eu à traiter son admission et son renvoi deux mois plus tard. Il traite l’émergence de l’angoisse avec la médication de la mère. Abel lui n’était pas au courant de la position de sa mère. Après une rechute. El pesa nervios. lui aussi. Tous deux me demandaient explicitement de mentir afin de retarder la sortie de leur fils. Ce n’est pas cela qu’il cherchait. qui ne donne pas d’amour. comme son père. réunit ce qui est séparé. Il veut aussi savoir si je lis. Le souvenir d’une punition sans raison évoque un Autre paternel hors sens et hors-la-loi. Il a commencé dès vingt ans la consommation de marijuana. Abel a consommé à plusieurs reprises de l’héroïne et il veut à nouveau essayer un traitement. elle manque de vie. j’avais parlé avec ses parents. » 3 Abel fait deux demandes : parler de son angoisse plutôt que consommer et utiliser le dispositif comme barrière à la drogue et aux antidépresseurs qui le font se sentir « moins homme » avec sa fiancée. recompose ce qui est détruit ». A vingt-six ans. il est héroïnomane. est en congé et nous décidons de nous voir entretemps. ses analyses. Abel veut démontrer à son père qu’il ne consomme plus et demande des analyses d’urine. il vocifère quand je fais quelque chose de mal. il rentre – lors d’une courte période d’abstinence et avec une médication antidépressive – dans une communauté thérapeutique. et au législateur : « Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’angoisse. mais il ne trouvait pas le plaisir attendu. 1977. fait appel au réseau d’assistance publique. le père était prêt à partir en vacances. ne voulait pas prendre Abel chez elle. Sa mère était très affectueuse. » Abel parle avec l’analyste de ses tentatives pour organiser sa vie. mais son père ne l’aimait pas. il avait seulement vingt ans.. pense-t-il. Le Dr C. il ressentait humiliation et rage. équilibre ce qui tombe. Tout l’amour avait disparu. A vingt-quatre ans. et ils souffrent tous les deux de « la douleur de vivre » à cause de l’abandon par le père. je ressens alors de la colère et de l’impuissance. En entretien. 3 49 ARTAUD A. mais Abel demande de continuer nos rencontres qui lui servent à travailler des choses personnelles. pour faire quelque chose de sale. Il sera disposé à le prendre une semaine . Son insistance évoque les lettres d’Artaud au médecin : « l’importance de la chose sur laquelle agissent les injections de morphine […] la morphine élève son accablement. Abel sera pris en charge par sa fiancée. un avant et un après la séparation de ses parents qui a eu lieu lorsqu’il était encore « petit et faible ». d’amphétamines et de LSD. il entre successivement dans un centre de jour spécialisé. J’interviens sur ce point en lui disant de s’adresser plutôt au médecin pour sa propre médication. Il traite son angoisse avec la médication de la mère parce que tous les deux souffrent du même mal. le psychiatre qui s’était occupé de lui lors de son séjour au centre. Finalement. Adolescent. 14 y p. Son père est parti avec une autre femme. Cela n’a aucune signification pour lui à ce moment-là. Lors de cette nouvelle rencontre. il pensait que son père ne le laissait pas grandir. La séparation a été traumatique pour lui. il suit un traitement chez un psychologue en consultation privée. L’héroïne apaise son angoisse et sa « douleur de vivre ». mais « ce n’est pas la solution »..

il la maltraite psychologiquement. A cette époque. Il fait de petites sculptures. dit-il. côté face. Le son de la musique. Il lui faut du temps pour lire et pour penser comment poursuivre ses études. S’y trouvent les membres de la famille maternelle. mais il a la certitude qu’elle l’est bel et bien. il est dans l’appartement de la famille de sa mère. Le travail lui donne une nouvelle impulsion : il veut reprendre ses études à l’université. Elle efface ensuite tout souvenir de sa mémoire. Quand il l’a. Il reprend la consommation parce que son amie de l’époque le quitte. Il prend aussi en charge le paiement de ses séances. Il ne veut pas qu’elle souffre. se lie à un autre homme deux mois plus tard. le son devient plus fort. il ne veut pas d’elle . il lui demande de venir. c’est qu’il n’a pas été séduit. Je l’interroge sur les signifiants « petit et faible » de ses vingt ans et il répond : « J’étais petit et je me suis trouvé “délocalisé” ». Ces va-et-vient dureront quelques années. Avec l’aide de son père. les autres sont hypnotisés. est engagé pour six mois. lui-même et son père. ce qui l’obligeait à dormir sur son dos. sont instruments de mutilation et de mort. sous l’image d’un fœtus mort. pendus au plafond. Abel essaye de soutenir des études en sculpture. prend doucement la tête et la met dans une très grande boîte en carton. Le père. Il veut croire que sa mère n’y est pas impliquée. Abel commence à 50 . pour s’accrocher à la vie ». sanglant. son père décide de lui payer une chambre d’étudiant. nu. Il ressentait la présence de quelque chose de mauvais et de terrible dans sa chambre. il devient très nerveux lorsqu’il la voit.Accueil Cliquer régler sa vie : il vient plus régulièrement à ses séances et parle de ses cauchemars. Ceci n’est pas sans nous orienter quant à l’identification imaginaire du sujet vis-à-vis du désir de la mère. Avec des accents hamletiens. Abel invente une manière de vérifier les marques des traces effacées par sa mère. le protège de l’invasion de la jouissance de la mère. il y a des instruments musicaux. se couvrant avec le drap de lit. il habite chez sa mère et fait des séjours chez le père. flottant dans l’air. il dit que sa mère. « il n’y a pas de programmation pour être fort. côté pile. une idée délirante s’impose. jusqu’à onze ans. les yeux ouverts. Abel parle de deux rêves de l’époque de ses huit ans. Abel assume que c’est mieux pour lui de vivre dans un espace distinct de celui de ses parents. Ceux qui regardent ses sculptures le regardent lui. Il trouve un travail et après la période d’essai. L’Autre maternel et la jouissance Dans la narration qu’il fait d’une série de cauchemars qui l’ont harcelé entre huit et onze ans. il a eu des terreurs nocturnes. le confronte. Aux fil des séances. face au public. La relation avec son père va mieux. Mais il doit arrêter ses productions parce qu’il se sent exposé. Pour lui. De temps en temps. Abel reste donc sans maison. Abel est si faible. Dans le premier. des espaces vides avec des toits. des lignes qui se croisent et ferment le vide. Elle vit avec un nouveau partenaire parce qu’elle ne pouvait pas rester seule et qu’elle n’a pas su lui donner l’amour qui lui manquait. C’est là qu’il a eu sa première overdose. Il se réveille. La manière dont il en fait le récit permet d’isoler un phénomène hallucinatoire qui illustre la régression topique au stade du miroir. Au plafond. Il va souvent chez sa mère pour manger quoiqu’il préfère avoir peu de contact avec elle et reprendre le repas qu’elle prépare pour le manger chez lui. pour supporter la douleur de vivre. Puis il essaye un traitement dans un centre. sa mère l’hypnotise et le séduit. lui pose des questions. Parfois. un instrument se lance et coupe la tête de quelqu’un. quand il se réveille. Durant cette période de stabilisation. quand il ne l’a pas. Finalement. Il dort avec un coussin à ses côtés et si. tout comme l’intervention du personnage de la mère dans le premier rêve. tel un automate. le coussin est dans la même position. il a causé beaucoup de problèmes. « les malsons ». à son être de déchet. quand il dort. L’œuvre dit son trou sans le voile de la métaphore. Il est le seul à s’en rendre compte . Dans le deuxième rêve. Sa fonction de cause permet d’y reconnaître l’élément nucléaire de la psychose : pendant la nuit. que. Il entend un son hypnotisant. il est à l’hôpital où travaille sa mère et il sent que quelque chose se passe. puisque aucun d’eux ne veut de lui. Je soutiens qu’il lui faut pour cela son propre espace. sa mère avait l’habitude quotidienne d’apporter à son frère et lui un verre de lait et de leur Il a une petite amie avec laquelle c’est difficile parce qu’elle le surveille. A propos de l’amour que sa mère a pour lui et de sa faiblesse à lui. dira-t-il. ils se parlent un peu tous les jours. il soulève le coussin et il voit un fœtus mort. Au début de la séparation. Il entre dans une chambre remplie de fœtus d’enfants « qui ne pouvaient pas vivre ». il est prioritaire d’avoir des horaires réglés et de se fatiguer. « délocalisé » avec sa « douleur de vivre » contre laquelle il ne peut parer parce que dans sa famille. Le même coussin qui. Il comprend que chez sa mère. jusqu’à la séparation du couple. il dit que. De plus. il loue un appartement et aménage une chambre pour pouvoir étudier.

C’est à cette époque qu’une pensée apparaît : « Maintenant je suis un homme et je dois faire l’amour ». Il s’habille comme les fans du rock et il commence à organiser un groupe musical. avec un intérêt spécial sur l’os que Gretel montrait à la sorcière. les défiant. de savoir comment c’était « faire l’amour ». Quand il change d’école à l’âge de seize ans. Cette chute narcissique va se solder par une identification imaginaire à un musicien héroïnomane. Il en raconte deux : sa mère est Jane. très machiste. Il s’étire sur le lit. Cela apaise l’angoisse. où il y a peu d’élèves. il met en avant la force de son nom. » Abel ne peut pas rendre compte du début de sa consommation d’héroïne. qui l’oblige à 51 . Ce signifiant est aussi référé à la question posée à sa mère. Dans le transfert. il n’a pas de douleur physique. malgré qu’elle ait un copain. dans l’eau. Il s’est senti humilié. La rencontre s’est soldée par une raclée et il a fallu l’amener à l’hôpital. Face à cet Autre qui les fait grossir pour les avaler. Il la rencontre dans un bar musical. mais son interprétation paranoïaque d’aujourd’hui lui fait savoir que tout cela était déjà dirigé. la force de sa musique et la maigreur de son corps. A vingt-deux ans. et lui dit qu’il veut aller au lit avec elle. Il ne peut pas arrêter de se gratter et d’enlever la croûte pour que ça recommence à saigner. il passe d’une école assez « cool ». Il s’adresse à une fille qu’il ne connaît presque pas. il a sa première « superdose ». Encore une fois. l’eczéma sur l’anus renvoie à l’érotisation anale. Celui-ci joue du même instrument que lui. Il sait seulement qu’il se pique dès le premier jour. Il insiste pour sortir avec elle. Il est déprimé. Il est sur la plage.Accueil Cliquer marcher avec la tête légèrement relevée. A quoi elle lui répond : « C’est comme si quelque chose te piquait et te grattait. puisqu’elle racontait toujours l’histoire de Hansel et Gretel. « recroquevillé sur lui-même » et « effrayé ». à une école où il y a beaucoup d’élèves. il sentait une grande excitation sexuelle pour les institutrices qui avaient des enfants. L’héroïne couvre d’une façon précaire la dissolution imaginaire du moi et « la douleur d’exister ». A partir de cette raclée. ce qui maintient la blessure toujours ouverte. Il est obsédé par la cicatrice du genou. C’est le corps-os avec lequel Gretel leurre une sorcière à moitié aveugle. son corps n’est plus celui d’avant. Son image n’est plus celle d’origine et son corps en tant que réel demeure marqué par l’opération. évitant ainsi qu’elle ne les mange. Un chat « battu » Il parle de sa mauvaise relation avec un copain de travail. La rencontre avec l’altérité du sexe : la blessure ouverte Il se rappelle qu’à l’âge de douze ans. Sa mère le faisait avec amour. cassé au niveau des côtes. qu’il provoque avec ses moqueries. Tarzan s’en va et il essaye de pénétrer sa mère par le nombril. Il comprend que la même chose s’est passé un jour lorsqu’il a traversé la rue pour s’approcher d’un groupe de skinheads. C’est le terme qu’il utilise pour nommer les overdoses. Il n’a pas eu mal. ne veut plus sortir. Abel se tient extrêmement maigre. son père Tarzan. nous renvoie aux fœtus pendus du rêve . il insiste. se laissant taper dessus. pour lui faire croire qu’ils étaient maigres. Lors d’une dispute. se couvre avec le draps et s’injecte sa « superdose ». fort et ignorant. le signifiant « la blessure ouverte » est référé à la forte impression produite à cet âge par une photographie du « sexe ouvert d’une femme ». il tombe amoureux d’une fille qu’il connaît à peine. sur son dos. Il est chez le compagnon de sa mère dans un état de grande agitation et confusion. Elle se présente accompagnée d’un garçon qui lui donne une raclée et lui dit de ne plus déranger son amie. L’eczéma sur le cou. Il se souvient de deux qui peuvent être considérées comme étant des passages à l’acte précédant des graves états confusionnels. Il a des eczémas sur le cou et sur l’anus. malgré quelques côtes cassées et quelques ligaments qui demandent une opération du genou. La scène de la première « superdose » renvoie aux terreurs nocturnes. il s’est vu « affaibli ». dont le surnom dénote force physique et grande nervosité. Il a eu aussi des rêves érotiques avec sa mère. mais peu de temps après. D’autre part. Face au refus. l’appelle au téléphone. L’unité narcissique s’effondre. Abel se fait frapper par lui. il est très excité sexuellement. jusqu’à ce qu’il obtienne un rendez-vous. Depuis cette raclée qui a été suivie d’autres semblables provoquées par lui. « la blessure est ouverte ». raconter des petites histoires jusqu’à ce qu’ils s’endorment. Il croit qu’un jour il en aura marre et l’agressera. Il les a regardés. chez laquelle il voit des signes d’amour. Les eczémas réapparaissent dans des moments très précis de sa vie. il serre sa mère.

il lui faut sortir avec une femme. mais quand celle-ci s’offre à lui « amoureuse ». sur une moto. parce qu’il tient à son espace. Il y a un temps entre ses pensées et celui qui lit. Dans le travail analytique. il parle. Elle veut rester dormir avec lui tous les jours et lui a même offert un chat. Il trouve une certaine tranquillité dans l’écriture. puisqu’il doit se montrer plus homme. Pousse-à-la-femme et excitabilité des femmes Un point de répétition s’impose concernant la structure. avec un garçon. il pleure d’être repoussé par elle. Il n’a pas envie de s’en occuper et le laisse chez sa mère. « battu ». il fait appel à la consommation sporadique d’héroïne. lors de la chute de son identification à l’« être un homme ». tout en sachant que ce n’est pas ainsi qu’il va réussir à la faire revenir. il doit devenir plus fort avant de chercher une autre copine. Lorsqu’il lui est répondu qu’il ne s’agit pas de sexe mais d’amour. dans chaque séance. Par rapport à une scène du livre Solitut de Victor Catala. Le fait de ponctuer qu’il est ce chat « battu » lui permet d’associer avec la répétition des raclées et ouvre pour lui la question de savoir comment éviter l’impulsion à se faire frapper par son semblable. sa mère lui dit qu’elle a trouvé ce chat en chaleur (sic) qui s’est battu avec un autre chat et qui a été « griffé ». Dans la douleur de ne pas l’avoir. Son projet. Pour soutenir qu’il est un homme. qu’il appelle « la carte (géographique) de sa vie ». il a le sentiment qu’elle exige de lui « trop d’énergie » et il la repousse avec agressivité. « il est affaibli » . il lui demande de revenir. femme écrivain qui écrit avec un nom d’homme. Son projet affirme l’idée bouddhiste de la réincarnation. afin de limiter la confusion mentale qui l’envahit lorsque sa copine commence à l’accabler et qu’il la rejette jusqu’à se faire quitter. « il n’a plus de vie » . c’est elle qui coupe la relation. Lors d’une dispute avec sa copine. il ne veut pas sortir avec des filles. tout en pleurant. se dessine d’une ligne verticale sur laquelle il note ce dont il parle et ce dont il se souvient dans son travail analytique. Il prépare son entrée à l’université parce que dans un milieu cultivé. brutalisé et érotisé dans des insignes virils. j’ai besoin d’amour. de s’enfermer quelques jours à la maison. signifiant qui renvoie au nom de sa mère.Accueil Cliquer soutenue dans la relation avec une femme. c’est que l’acte d’écrire requiert un temps d’attente. cet état le pousse à chercher des prostituées ou des travestis. Il pleure comme une fille. elle lui fait du mal comme si elle s’amusait à le voir si faible. je suis faible. femme d’exception. du fait qu’il écrit si bien. identification 52 . Elle n’est pas aussi douce qu’il le suppose. il la voit de temps à autre en ville. il aborde un travesti duquel il exige d’être pénétré. Les examens de sélection approchent. point zéro de cette ligne. Depuis que cette crise a commencé. l’érotisation anale. Les rencontres avec l’analyste lui servent pour arriver. Dans les moments les plus extrêmes. Il dit à sa copine que le chat s’est enfui. Il laisse le chat aux soins de sa mère et décide d’« être étudiant » à nouveau. De l’écriture. quel coussin construire pour mettre une limite ou pour avertir de cette excitabilité des femmes qui est sa propre excitabilité. dans ce cas. unique et désirée par tous sauf par son abruti de mari. Pourquoi les femmes s’empressent-elles de jouir de sa sexualité avec un autre ? Ce « savoir sur l’excitabilité des femmes » l’angoisse. dans la cour. « Le travesti a raison. parce que cela situe de façon asymptotique les axes de l’amour et de la jouissance. il assiste aux cours avec beaucoup de difficultés et parfois il ne comprend rien du tout. Peut-être va-t-il réussir ses examens. » Pour l’instant. de se soigner ensemble. Le lendemain. aggravé par des consommations ponctuelles de cocaïne. « La plaie s’ouvre » et avec celle-ci l’eczéma. Cela l’a rendu très nerveux. En pleine « douleur de vivre ». à des « conclusions » très ponctuelles – comme s’inscrire à l’université –. depuis l’époque actuelle jusqu’à sa naissance. Sa copine lui a demandé de faire « un front commun ». il entre dans un état confusionnel. Il a besoin de concentration. Quand il passe quelques jours sans la voir. ne lui laisse pas de temps pour rester tout seul. « il est humilié ». où il peut situer sa position. et qui fait de lui un objet de jouissance et en même temps lui octroie l’« être un homme » ? Quelle limite qui ne soit pas une rupture avec l’Autre dans le passage à l’acte avec l’héroïne ? Il se plaint que sa copine est trop attentive à son égard. Finalement. d’un personnage. il s’apaise. Ensuite. il va progressivement détailler les traits de sa copine. mais ne l’aime pas. Il est craintif. dit Abel. Quelle barrière construire face à la jouissance illimitée ? Quelle barrière. ce qui lui plaît. il ne trouve pas rapidement une relation avec une autre femme. il est plus respecté. sa professeur de littérature. Cela lui sert à conclure que l’autre féminin est une putain insatiable d’hommes. avec des moments de forte chute libidinale. Lui « se brise » . Il la désire. Si.

l’étude des religions. l’écriture. . Peut-être va-t-il étudier le journalisme. réécrite à partir d’un travail de Maritza Bernia. Son projet est de se situer dans le monde des « conduites civilisées ». séduite et abandonnée par un Autre dont il sait son excitabilité. Le travail lors des séances soutient une élaboration précaire. Il l’accepte comme un temps d’être soigné par quelqu’un qui ne soit pas sa mère et pour s’écarter de sa copine.Accueil Cliquer civilisées » qui sont orientées à créer un espace pour penser et étudier avec tranquillité. travaille. un espace avec des toits bien armés. l’écriture tempère l’urgence. il aura disparu. comment peut-il être psychologue s’il a des problèmes avec sa mère ? La première année de la carrière est interrompue par une crise avec sa copine du moment. l’analyste intervient : « Vous venez à vos séances ». Il reprend la deuxième option. Les séjours restent importants du fait de la possibilité qu’entre les crises. Dans un état confusionnel. Isabel Burguera. Il conclut que le monde de la culture est plus vaste qu’un cours d’université. MªJose Freiria. philosophie. llum Polo et prononcée lors de la Journée Tya des Rencontres Internationales du Champ freudien en juillet 2002. et qui ne l’empêche pas de venir aux séances pour proposer trois issues possibles à la « douleur d’exister » : chercher des putes. il revient à la consommation ponctuelle d’héroïne qu’il essaye de contrôler. pour sa mère. Les tentatives de sortie par la sculpture. Il s’agit pour lui de se faire « un toit ». du bouddhisme. Alicia Pascual. En effet. la « superdose » et la séance. il conserve une relation avec une femme. la psychologie et le journalisme ne lui suffisent pas pour élaborer une autre limite à l’excitabilité des femmes. Eugenio Diaz. l’analyste lui propose de faire un court séjour dans un centre. Les rencontres avec l’analyste. qu’il se couvre avec une couverture et qu’il s’injecte de l’héroïne. Il écrit ses sentiments dans « le livre de sa vie ». Il aimerait aussi étudier la psychologie. Abel est un usager de deux réseaux de soins qui fonctionnent en Catalogne : santé mentale et toxicomanie. dans la position d’être une femme pénétrée par un travesti. mais il peut s’en servir dans une continuité métonymique. celle qui inaugure ses « superdoses ». Traduit par Guy de Villers et Alejandro Sessa. il étudie. Il parle pour la première fois des pensées suicidaires précédant les passages à l’acte. ou plutôt la philosophie. les séjours et la médication substitutive freinent les moments de crise. Il vit dans un appartement d’« étudiants ». semblables aux sculptures qui le situaient dans la ligne du père. Il le donne à lire à son père pour qu’il sache à quel point il a été froid envers lui. Dans les périodes d’apaisement. qui ne soit pas la « superdose » et qu’Abel accepte dans les moments les plus difficiles. Dans l’attente de choisir une carrière. Les séjours ouvrent une autre modalité de séparation qui l’éloigne de l’Autre. Actuellement. * Sur ce point. il sera déjà pourri et on ne va pas le reconnaître . Il imagine qu’il va dans un bois. Quand on le retrouvera. Il arrive à entrer à l’université. il ne sera pas mort. il élabore progressivement quelque chose des « conduites 53 * Intervention. l’immédiateté. Vu la similitude de ce scénario et de la scène où il se couvre avec une couverture.

dans son livre intitulé Tristesse dans la modernité 3 . les préservatifs sont des produits industriels peut-être nécessaires. Jacques-Alain Miller montre comment la subjectivité contemporaine est entraînée dans un mouvement qui le submerge industriellement de semblants. . il n’accomplit plus la traversée dialectique de l’imaginaire. « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique ».. histoire. Freud. mais utilisés par le discours capitaliste avec la publicité de promesse de jouissance sans limite : de l’euphorie en pilule ou en caoutchouc pour supporter « L’Autre qui n’existe pas ». que Lacan a mis un certain temps à énoncer. le mode de jouir. Cet usage non standard des Noms-du-Père signifie que le Nom-duPère peut être ramené à un usage de garantie de jouissance dans cette fin de siècle où l’objet a. Il faut. « jeter des ponts entre disciplines car nul (dans le champ psychanalytique) ne saurait (scientifiquement) soutenir que l’analyse de notre vie sociale pourrait se passer des sciences sociales (sociologie. s’inscrivant dans le discours capitaliste. 1979.-A. Les neuroleptiques doivent leur existence à Henri Laborit. dans son Malaise dans la civilisation 1 . ils ouvrirent 1 3 Les psychotropes ou la réponse scientifique au malaise dans la civilisation Monique Liart 2 FREUD S. Il pense donc qu’elle peut être utilisée par la psychiatrie. Paris. La grande névrose contemporaine. les psychiatres Jean Delay et Pierre Deniker utilisent cette découverte à l’hôpital SainteAnne à Paris. surmoi obscène et féroce qui dit : « Jouis ». on a commencé à faire de la biologie cérébrale.. PUF.. Grâce aux neuroleptiques. Ceci a comme conséquence aussi l’évacuation de l’existence du sujet. dans leur séminaire intitulé « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » 2 . Ce fut le début de la neuropharmacologie : à partir du moment où l’on a vu que les molécules agissaient sur le cerveau. Ibid. ethnologie…) de même qu’il revient à un nombre croissant de chercheurs en sciences sociales de « faire droit » à ce qui relève des incidences sociales du travail de l’inconscient. en effet. tente de répondre au malaise de notre société par la production de médicaments psychotropes visant à réduire les douleurs psychiques. concept créé par Lacan pour marquer son retour à Freud. n’avait pas seulement une action périphérique ⎜dans le domaine de l’anesthésie et de la réanimation ⎜ mais aussi centrale. n’était pas une restauration du père. Les psychotropes. et LAURENT E. Malaise dans la civilisation.. Le Nom-du-Père. Il insiste sur l’importance de l’interdisciplinarité pour aborder cette « culture de la pulsion de mort » (selon l’expression même de Freud). p. Une nouvelle éthique se cherche mais ne se trouve pas. chirurgien et biologiste. c’est-àdire le malaise dans la civilisation. 1996-1997. distingue trois sortes de sédatifs qui permettent aux êtres humains de supporter une vie trop lourde qui inflige trop de peines et de déceptions : de fortes diversions (notamment le travail scientifique). Il ne peut pas grand chose contre le surmoi de notre civilisation. ont insisté sur la dimension sociale du symptôme. Il s’agissait d’une démarche vers la pluralisation des Noms-du-Père. (inédit). fait une excellente analyse du champ de la pharmacologie en rapport avec le champ freudien. « L’Autre n’existe pas » signifie qu’on peut se passer du père. voire un retour à une idée de Dieu. 1996. MILLER. Markos Zafiropoulos.Accueil Cliquer Travaux L’industrie pharmaceutique. On assiste à l’évacuation de l’idée de nature. 4 54 ZAFIROPOULOS M. la chlorpromazine. En 1952. mais à condition de savoir s’en servir. des satisfactions substitutives (comme l’art et la religion) et enfin des stupéfiants. Paris. Jacques-Alain Miller et Eric Laurent. qui découvrit en 1950 qu’une molécule. J. La modernité se caractérise principalement par l’apparition de « l’homme biochimique » dont la médecine régule la douleur morale ou l’angoisse par une réponse elle aussi biochimique : le médicament psychotrope. c’est la carence paternelle. Tristesse dans la modernité. IX. Les comités d’éthique s’avèrent n’être que des pratiques de bavardage. L’échec de l’humanitaire est évident. dit-il. domine toute régulation idéale possible. » 4 Il faut distinguer deux types de médicaments dans l’histoire de la pharmacologie : d’une part les neuroleptiques (ou « antipsychotiques ») et d’autre part les antidépresseurs et les anxiolytiques. Elle vient pallier ⎜par la voie scientifique ⎜à la solution « naturelle » qu’est la toxicomanie. Anthropos. Le symbolique est asservi à l’imaginaire.

de l’exclusion. on découvre que l’isoniazide. de la malédiction. L’idée de traitement des psychotiques en ambulatoire et de réinsertion sociale devint envisageable. La psychiatrie est. il reste que. 55 SNYDER S. 37. Quel que soit le développement des neurosciences. qui peuplent les cabinets des médecins généralistes. appelée à disparaître au profit de la neurologie. pour les oscillations maniacodépressives. Elle a permis de connaître les mécanismes de transmission de l’information dans le système nerveux grâce. « La naissance du laboratoire de neurobiologie ». dépendance et sentiment d’omnipotence. tranquillisants majeurs. Malgré l’apport positif du neuroleptique au traitement psychanalytique. dans un temps plus ou moins bref. « C’est comme si nous nous trouvions dans un village.Accueil Cliquer une vie nouvelle aux malades mentaux. les électrochocs et les hurlements. se transforma en un îlot de silence. à la A partir de 1945. pp. Avec le neuroleptique. pour les scientifiques. en effet. dit Pierre Simon. aux définitions diverses. L’hôpital psychiatrique. la nuit. Une nouvelle norme en effet est apparue sur le marché international : aucun médicament ne peut être commercialisé s’il n’a pas subi l’épreuve de la comparaison avec le placebo. a un effet euphorisant : il sera donc utilisé comme antidépresseur. Les psychiatres purent abandonner l’idée de chronicité (fondée sur l’idée de dégénérescence) qui justifiait les hospitalisations à vie. Il en sera de même pour le Lithium qui s’avère très efficace. Utilité et méfaits des médicaments du cerveau. soit les drogues comme l’opium. Les effets sont bien connus : euphorie. Les neuroleptiques. ils se virent chargés des mêmes exigences : permettre aux psychotiques de rester dans le discours et de garder un lien social. la maladie mentale quittait le registre du mythe. 7 Ibidem. donc la même action que les opiacés. Comme pour les neuroleptiques. Elles disent seulement « ça marche » ou « ça ne marche pas ». Des recherches pharmacologiques sur le Tofranil (dérivé du Largactil) s’avèrent infructueuses pour les psychotiques. à une psychiatrie de plus en plus biologique.. On voit donc bien que la découverte des neuroleptiques ne fut pas du tout le produit d’une réflexion scientifique due à la psychiatrie. Ils ajoutent qu’ils ont la même action que des stimulants comme les amphétamines et la cocaïne. 80-85. Cela consiste à être opérationnel et efficace. Pour la science. Ces études ne nous informent toutefois en rien sur les mécanismes biologiques mis en jeu par le médicament. les mécanismes et les origines des maladies mentales sont loin d’être élucidées. Les progrès 5 6 CHOUCHAN D. Il ne faut pas nier que l’invention des antidépresseurs offre une thérapeutique efficace pour des troubles disparates. situés à la frange de la psychiatrie. Il s’agit au contraire d’une découverte pharmacologique importée pour expérimentation en psychiatrie et offerte aux fondamentalistes pour demande de rationalisation scientifique. Et les neurosciences ne leur apprendront rien sur ce point. Les drogues et le cerveau. la morphine ou l’héroïne. les découvertes des psychotropes antidépresseurs se font par essai et erreur. de la biologie moléculaire permirent ensuite d’éliminer progressivement les effets secondaires et de viser des neurotransmetteurs de plus en plus précis. où régnaient le bruit et la fureur. avec seulement quelques lampadaires pour éclairer » 5 . le danger de cette évolution est de voir la psychiatrie se réduire à la pathologie du cerveau. être scientifique consiste à résoudre des problèmes plutôt que de réfléchir aux significations. à être capable d’influencer le monde et de le contrôler 6 . alors qu’aucune connaissance n’est établie quant à l’effet exact qu’il produit dans le cerveau. lit-on sous la plume des pharmacologues. Paris.. Un chimiste suisse le teste sur un dépressif mélancolique et l’effet s’avère miraculeux. . L’invention de ces substances a comme principal mérite d’avoir fait faire un bond en avant à la recherche neurologique. Psychanalyse et médicaments s’avérèrent conciliables. « Les antidépresseurs imprègnent le déprimé d’un bien-être exubérant qui le motivent à reprendre des activités normales » 7 . les libérèrent des chaînes et des symptômes psychotiques. en particulier. Pour ceux-ci. molécule efficace dans le traitement de la tuberculose. Il est commercialisé sous le nom de Rimifon. Par hasard également. il ne fait pas de doute que l’antidépresseur a été une aubaine puisqu’il donne une réponse médicale à des problèmes dont les causes sont surtout psychiques. Cela donna naissance à la psychiatrie de secteur. 1987. agissent sur les délires et sur les hallucinations. en 1970. pour rejoindre le champ de la médecine. Les cahiers de Science et Vie. février 97. analgésie. on ne sait pourquoi. Les antidépresseurs et les anxiolytiques apparaissent plus tard. Une importante recherche autour de la chlorpromazine vit le jour et engendra une véritable révolution pharmacologique : le Largactil et l’Halopéridol. ont permis d’apaiser l’angoisse extrême des psychotiques et de faire reculer leur délire.

malgré les grands progrès effectués dans le repérage des différents neurotransmetteurs. tenu hors du délire. 23. il faut regrouper tous les faits qui nous arrangent. 23. où l’on peut reprendre les avancées neuroscientifiques et les articuler à d’autres ressources afin d’améliorer l’évolution des patients 10 : les médicaments sont associés à une psychothérapie rendue possible par le fait que le sujet. Nous avons donc pour les deux types de médicaments des conclusions bien différentes à tirer du point de vue de la psychanalyse. Un peu comme un délire messianique. aucune de ces rationalisations scientifiques « après coup » ne peut prétendre être vraiment à la hauteur du réel à cerner. de préférence oublier les autres (par pudeur) et forcer toujours dans le sens de la construction. Les médecins spécialistes ou généralistes prescrivent de tout. « L’homme neuronal c’est une rationalisation dans la mesure où pour faire la construction de l’homme biochimique. qui repose sur la parole et l’écoute. la psychanalyse et la pharmacologie ne font pas très bon ménage. p. prétend avoir éliminé ces effets nocifs. 25-26. Il faut que ça marche » 8 : ce sont les paroles du docteur Olivier Martin. nous assistons à une sorte de déclenchement des prescriptions médicales hors de tout contrôle scientifique. à l’équilibre de l’humeur. Une nouvelle catégorie d’antidépresseurs. Agalma. cit. et MILLER J. problèmes cognitifs (attention.. Seuil. p. 1996. Il n’empêche que la faiblesse du fondement scientifique des stratégies de 8 9 10 11 ZAFIROPOULOS M. Or. qui disparaissent sans être pénétrés 11 . op. Elles se font dans un contexte d’empirisme pur et elles sont ensuite reprises par les fondamentalistes qui essayent de comprendre. La question scientifique. lorsque la visée thérapeutique (et commerciale) a été atteinte. Selon les modes. Nous sommes donc dans une situation où les pratiques médicales anticipent sur la connaissance scientifique réelle. En effet. qui vise l’ébrasement des symptômes. hormone cérébrale qui participe.H. La connaissance des mécanismes qui font agir la molécule proposée comme thérapeutique est très relative. au contraire. Toutefois il faut reconnaître que l’antidépresseur peut éviter à un sujet mélancolique de se suicider et qu’il peut permettre aussi le commencement d’un travail analytique en cas de Par ailleurs. Ibid. Il est donc faux de penser que les nouvelles possibilités thérapeutiques sont une preuve de la légitimité des sciences dures. mémoire). comme le Cipramil. et ensuite les relations entretenues entre les modificateurs biologiques obtenus par les psychotropes et les troubles psychiques repérés. . Elle ne donne par contre aucune explication sur la cause des syndromes ou des maladies et les patients sont toujours en quelque sorte en position de cobayes. La publicité met en circulation l’image d’un savoir scientifique des neurosciences (déficience en sérotonine) face à laquelle il suffira au médecin de prescrire la molécule spécifique (Prozac) qui rectifierait le handicap ⎜la dose étant exactement mesurée pour délivrer le patient de sa douleur psychique 9 . prescription explique non seulement la faible capacité de prédictibilité concernant l’efficacité des traitements entrepris. Les effets secondaires sont cependant suffisamment alertants : dépendance. à savoir le fonctionnement des mécanismes cérébraux très complexes qui modifient les comportements et les processus mentaux. reste dans le lien social. ETCHEGOYEN R. Paris. constatable dans certaines dépressions.-A. on est passé des antihistaminiques aux barbituriques. Jacques-Alain Miller oppose la clinique sous transfert. auraient la préséance. Markos Zafiropoulos donne l’exemple du Prozac qui a bénéficié d’un tapage publicitaire sans précédent reposant sur la soi-disant « spécificité scientifique » de cette molécule qui pouvait agir sur la sérotonine. nous avons vu que la réalité est tout autre : les découvertes ont été empiriques et n’ont pas pris leur point de départ de découvertes neuroscientifiques ou biologiques. mais aussi la méthode d’essai et erreur employée par les médecins vis-à-vis de leurs patients au moment de la prescription et la fréquence des changements de produits. Silence brisé. Dans le cas des antidépresseurs. puisque c’est exactement le contraire qui se passe. Les découvertes en psychopharmacologie sont donc bien loin de se déduire d’un système hypothéticodéductif où le développement théorique de la biologie du cerveau. Le Prozac viendrait donc compenser la déficience en sérotonine. Dans le cas des neuroleptiques. interviewé par Markos Zafiropoulos en 1993. voire des neurosciences.. à savoir : le repérage précis des « zones biologiques » atteintes par le produit. à la clinique sous substance. puis aux benzodiazépines. pp. on peut dire que le médicament a permis un travail situé à l’interface psychiatrie-psychanalyse. La découverte thérapeutique empirique précède donc la rationalisation théorique. comme la dopamine ou d’autres neurotransmetteurs. L’abus des prescriptions est particulièrement clair en psychogériatrie. ne vient qu’après-coup.Accueil Cliquer découverte des récepteurs neuronaux. 56 Ibid..

Accueil Cliquer crise d’angoisse grave. même si l’on sait que ce dernier empêche le travail de l’inconscient par l’endormissement du symptôme. alors que paradoxalement dans la théorie psychiatrique ellemême. L’individu est confronté à une pathologie de l’insuffisance plus qu’à une maladie de la faute. Le déplacement de la culpabilité à la responsabilité ne va pas sans brouiller les rapports entre le permis et le défendu. La prescription de médicaments est donc parfois tout à fait indispensable. Parallèlement à ce phénomène. une société en état maniaque. fait remarquer le sociologue Alain Ehrenberg. il mesure dans son corps le poids de la souveraineté individuelle. se développent les techniques d’action sur soi avec les psychotropes qui stimulent l’humeur et les capacités individuelles sur le mode du dopage en sport. qui est devenu le symbole de l’antidépresseur. p. Freud n’avait-il pas dit 13 LAURENT E. à la psychose. Le succès médical et sociologique de la notion de dépression pose effectivement problème. Le Prozac. mais organique. voire des automatismes de conduites . Le rapprochement entre psychotropes et drogues illicites qui modifient les états de conscience est de plus en plus net. fonctionne sur cette ambivalence : on ne meurt pas d’une surdose. peut ouvrir une parole menant à la vérité du sujet. aujourd’hui elles exigent de l’initiative et des aptitudes mentales. La publicité du Prozac repose sur l’espoir donné de surmonter toute souffrance psychique. puisqu’il s’avère être capable de stimuler l’humeur de personnes qui ne sont pas « véritablement » déprimées. Le psychanalyste doit donc adopter une position éthique qui consiste à « évaluer chez le sujet le supportable de la douleur d’exister » 12 . à l’univers du dysfonctionnement plus qu’à celui de la loi : le déprimé est un homme en panne. Le sens de la souffrance est aboli. Société » du CNRS. la multiplication des propositions commerciales de bonheur. vient prendre insidieusement la place de la guérison. Communication faite à la journée de la Section Clinique. car elle est pathologie d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative. Ibid. Odile Jacob. Politique. juillet 1999 (inédit). La fatigue d’être soi. l’antidépresseur serait-il une tentative d’éloigner le sujet névrosé du discours psychanalytique ? Alors que le symptôme.. Les mises en scène des côtés les plus intimes des vies ordinaires font l’objet de nos programmes de télévision où la dépression se donne en pâture pour le plus grand plaisir de tous. « Dans une société où les gens prennent en permanence des substances psychoactives qui agissent sur le système nerveux central et modifient ainsi artificiellement leur humeur. 1998. » 14 L’homme croulerait donc sous le poids de sa propre souveraineté. Cette nouvelle classe d’antidépresseurs incarne la possibilité illimitée 12 d’« usiner » son univers mental. elle n’est rattachée à aucun grand nom de théoricien. on ne saurait plus ni qui est soi-même ni même qui est normal » 13 . Celle-ci envahit les médias comme le champ de la publicité pharmacologique. La médicalisation de la dépression n’est-elle pas une tentative d’anéantir la question du sujet ? Alors que le neuroleptique a permis au sujet psychotique de prendre la parole dans le cabinet du psychanalyste. au contraire. Le supermarché de l’euphorie est ouvert : à la publicité d’un médicament miracle répond la contre-publicité d’une drogue sans toxicité ni risque de dépendance. directeur du groupement de recherche « Psychotropes. Paris. On ne voit plus la différence qui pourrait exister entre se soigner et se droguer. Fatigué et vide. . Ceci ne peut s’expliquer que parce que le malaise dans la civilisation trouve là une façon de s’exprimer : au bonheur sur ordonnance répond la chimie du désespoir. 12. Comment expliquer le succès médical et sociologique de la dépression ? Nous assistons en effet a un déplacement de l’intérêt porté à la folie. en quelque sorte ? Voici l’explication de cette apparition massive de cette notion de dépression. comme formation de compromis. Ce changement social nous mène-t-il vers une société de confortables dépendances dans laquelle chacun prendra au quotidien sa pilule de psychotrope. vers le phénomène nouveau de dépression. les règles sociales commandaient des conformismes de pensée. Fatigué d’être libre. 14 57 EHRENBERG A. p. La radicalisation du mal-être engendre son corollaire : la dépression en tant que maladie non plus simplement psychique.. Tout cela crée un phénomène nouveau de société : la médicalisation de la vie en général. l’homme moderne souffre de ce que les psychiatres appellent le ralentissement psychomoteur. donnée par Alain Ehrenberg : « La dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne. le bien-être artificiel. alors que la dose létale est vite atteinte avec l’aspirine qui s’avère beaucoup plus dangereuse. agité et violent.. 15. puisqu’il s’est libéré de ses chaînes et de ses dieux. Hier. C’est une autre façon de dire que l’Autre n’existe pas.

ce qui veut dire une faute morale. soit dans le succès croissant des théories cognitives. Télévision. Flammarion. Loin de reprendre les idées réactionnaires de JeanPaul II. il tend à faire croire que toute la solution des problèmes de l’humanité se trouve dans la libération sexuelle. D’autres signes de la tentative de faire disparaître le sujet de l’inconscient se marquent soit dans le DSM III. il montre le danger que représente dans notre monde le discours publicitaire pour le préservatif. 1994. La fêlure du monde. Les nuits fauves. . Selon le philosophe André Glucksmann. Paris. Le corps de l’autre est désormais source d’amour et de mort en même temps. mais aussi parce qu’ils présentent le préservatif comme une garantie absolue. c’est simplement une faute morale. Flammarion. son attention.. c’est-à-dire soumise à de gros intérêts et à des idéaux idéologiques. André Glucksmann pousse un cri de détresse devant le fait que plus jamais Roméo et Juliette ne pourront se rencontrer et s’aimer sans d’abord se parler des maladies sexuellement transmissibles.Accueil Cliquer que le lot du civilisé – par rapport au barbare – est d’avoir la lourde tâche de se porter soi-même ? La fin d’une analyse doit pouvoir permettre au sujet de se porter lui-même sans avoir recours aux stupéfiants. Dans Télévision.. La pulsion de mort a désormais un nouveau nom : « le 15 16 LACAN J. que la sexualité peut se vivre comme auparavant. puisque l’Autre n’existe pas ». Ce discours fait partie du surmoi moderne. dans la structure. Lacan a situé la dépression du côté de la « lâcheté morale ». 1989. obscène et féroce. Les vendeurs de latex mentent non seulement parce qu’ils essayent de faire croire que rien n’a changé dans la vie sexuelle. il faut regarder en face la science toujours impure. 58 COLLARD C. qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée. voire Spinoza : un péché. p. Paris. soit du devoir de bien dire ou de s’y retrouver dans l’inconscient. avec sa mémoire. 39. où l’on assiste à la disparition complète du concept d’hystérie. Cette alliance parfaite entre la psychiatrie et les neurosciences prend corps évidemment dans le champ de la pharmacologie. 17 GLUCKSMANN A. comme l’exprime Dante. Celui-ci vise à faire croire que rien n’a changé avec le sida. Seuil. il dit ceci : « La tristesse […] on la qualifie de dépression […] Mais ce n’est pas un état d’âme. Paris. qui condamne le préservatif à l’époque du sida.. nouvelle version de « l’homme pharmacologique ». dans son livre La fêlure du monde 16 . syndrome de Collard » (en référence au livre et au film : Les nuits fauves 17 ).… qui le rendent identique à un ordinateur. à condition d’acheter un petit bout de caoutchouc. soit le préservatif. Prenant la relève du sexo-gauchisme de 1968. son traitement de l’information. » 15 Le défi de la psychanalyse aujourd’hui est de soutenir la question du sujet dans une modernité qui propose le bonheur en pilule ou en caoutchouc. Cela s’appelle la mort du romantisme : le discours amoureux transpercé par le discours de la science. le semblant industrialisé qu’est le bonheur en pilule a un corollaire : le bonheur en caoutchouc. Il faut donc porter le débat politique et psychanalytique au cœur des sciences : plutôt que de rêver d’une science pure. 1974. qui dit : « Jouis sans limite.