Pierre Michel, “ Une lettre inédite de Maupassant à Mirbeau »

Pierre MICHEL

UNE LETTRE INÉDITE DE MAUPASSANT À MIRBEAU
À l’occasion d’une vente aux enchères, qui a eu lieu à l’Hôtel Drouot le 6 décembre 2010, a été vendue, pour 750 €1, une courte lettre de Maupassant dont il appert que le destinataire, resté inconnu si l’on en croit le catalogue, n’est autre, en fait, qu’Octave Mirbeau. Il y remercie son ami pour le long article que celui-ci a consacré à Bel-Ami dans les colonnes de La France, le 10 juin 18852. Mirbeau y qualifiait ce roman de « livre très remarquable et qui ne manque pas de courage » et y affirmait d’emblée que « M. Guy de Maupassant n’était jamais entré plus profondément dans la psychologie humaine et qu’il a[vait] écrit là quelques pages admirables, d’un art très puissant et définitif » : bref, pour lui, c’était « un vrai régal de lettres que ce livre ». On aurait donc pu s’attendre à un petit mot plus chaleureux que le laconique et banal billet que nous reproduisons ci-dessous et qui aurait pu s’adresser à n’importe quel scribouillard plutôt qu’à son ancien complice de À la feuille de rose. N’y aurait-il pas, sous-jacente à la gratitude exprimée, une certaine irritation, liée à ce qu’il appellera les « allures changeantes » de Mirbeau, dans sa lettre du 15 décembre 1886 ? Le moins que l’on puisse dire, en effet, c’est que, depuis deux ans, le futur auteur du Calvaire souffle le chaud et le froid 3, alternant les compliments les plus vifs et les plus sincères et les attaques, parfois quelque peu perfides, contre ce qu’il considère comme du réclamisme dans la façon dont Guy organise sa célébrité croissante4. Il en allait précisément de même dans son article sur Bel-Ami. Car, après le dithyrambe inaugural, qui pourrait bien avoir eu pour fonction d’en atténuer la portée, venait une pique qui n’a pas dû manquer d’irriter l’intéressé. Regrettant que son ami ait cru devoir « donner des explications », dans une lettre parue dans le Gil Blas, histoire de répondre aux attaques dont il était l’objet de la part de journalistes outragés dans leur honneur5, Mirbeau ajoutait.
J’estime qu’il a eu tort. Un livre comme le sien se défend de lui-même, contre les comiques indignations des Bel-Ami du journalisme, et les lourdes criailleries des pontifes. Il devait rester indifférent à ces attaques 6, se croiser les bras et sourire. Il devait croire aussi que son succès n’était point étranger à cette explosion soudaine de vertu –
L’estimation figurant sur le catalogue de la vente n’était que de 250/300 €. Je remercie très vivement M. et Mme Thierry Bodin d’avoir eu l’extrême obligeance de scanner cette lettre à mon intention. 3 Voir Pierre Michel, « Mirbeau et Maupassant », L‘Angélus, n° 18, 2009, pp. 26-40. 4 Voir notamment « Réclame », Le Gaulois, 8 décembre 1884 (article recueilli dans ses Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006, pp. 115-118. 5 Écrite à Rome le 1 er juin, cette lettre a été publiée fans le Gil Blas du 7 juin. Maupassant y écrivait notamment : « J’ai décrit le journalisme interlope comme on décrit le monde interlope. Cela était-il donc interdit ? Et si on me reproche de voir trop noir, de ne regarder que des gens véreux, je répondrai justement que ce n’est pas dans le milieu de mes personnages que j’aurais pu rencontrer beaucoup d’êtres vertueux et probes… » (Chroniques de Maupassant, tome III, UGE 10/18, 1980, pp. 164-168). 6 En fait, Mirbeau ne restera pas davantage indifférent aux attaques contre Le Calvaire et, tout comme son ami Maupassant, il y répondra, dans la préface à la neuvième édition de son roman ( Le Figaro, 8 décembre 1886). Mais, plus qu’une défense, ce sera surtout pour lui l’occasion de définir positivement ce qu’il entend par patriotisme.
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de vertu dans laquelle il entre une bonne moitié de jalousie. / Je pense qu’un écrivain de la valeur de M. de Maupassant, quand il a fait ce qu’il croyait devoir faire, ne doit compte à personne de ses intentions, et que c’est se diminuer que de s’émouvoir de critiques comme celles-là. Il faut les ignorer ou s’en moquer. J’aurais donc préféré qu’il gardât le silence – cette forme éloquente du dédain. Mais, s’il voulait parler, il eût dû le faire en ces termes : « C’est vrai, j’ai peint aussi brutalement, aussi véridiquement que possible, un épisode de la vie du journaliste. Mais avouez que, tout en restant dans la vérité, j’ai mis quelque discrétion, et vous auriez dû m’en savoir gré. / Je n’ai point tout dit de ce que je sais, de ce que j’ai vu, de ce que je vois tous les jours 7. Les turpitudes, les infamies que l’on se raconte négligemment, je ne les ai dévoilées qu’en partie. Je n’ai fait montre à quelles besognes obscures et malpropres travaille un journal, ce qu’il y a, sous l’étiquette menteuse, de violences quotidiennement accomplies et de sottises éternellement irrémédiables. Pensez-vous donc que j’aie dit – ce que vous savez mieux que personne – ce que le journalisme d’aujourd’hui, devenu une sorte d’esclave abruti aux mains des partis politiques et des coteries mondaines, élève de canailles et ce qu’il rabaisse de braves gens ! / J’ai fait l’histoire d’un journaliste et non pas celle du journalisme, histoire d’ailleurs bien au-dessous de la réalité, non pas dans les résultats obtenus, mais dans les moyens employés. Et si quelques-uns s’en plaignent, c’est que j’ai frappé fort et visé juste. Les honnêtes gens se sentent-ils donc atteints parce qu’on condamne un voleur ? Quant au journalisme, c’est une histoire terrible, qui n’est pas faite, qui ne sera jamais faite, car elle va d’écroulements en écroulements, jusqu’à l’abrutissement d’un peuple et la fin d’un monde. »

Le reproche est double. D’une part, face à des attaques injustifiées et venimeuses, « le silence » lui apparaît comme la plus digne et la plus cinglante des ripostes et vaut beaucoup mieux que des explications qui ne font que « diminuer » celui qui s’y abaisse, et qui pourraient bien, de surcroît, être perçues comme de maladroites et contre-productives justifications. D’autre part, dans l’espèce de prosopopée où il fait parler l’auteur, se substituant avantageusement à lui, Mirbeau souligne, par contraste, la « discrétion », c’est-àdire la mollesse, voire la superficialité, de la critique des mœurs journalistiques dans Bel-Ami. Pour sa part, il a les a déjà stigmatisées dans plusieurs de ses chroniques, notamment « Le Chantage » (Les Grimaces, 9 septembre 1883), « Le Journalisme » (Le Gaulois, 8 septembre 1884), « Le Chantage » (La France, 12 février 1885), « Le Journalisme français » (La France, 14 mai 1885), et il reviendra sur le sujet dans « La Liberté de la presse » (Le Gaulois, 7 juin 1886), « La Police et la presse » (Le Gaulois, 15 janvier 1896), et, une nouvelle fois, dans la préface à Tout yeux, tout oreilles, de Jules Huret, en 19018. Il estime sans doute que Maupassant ne va pas assez loin dans sa critique du total échec de la presse de l’époque à remplir ce qui devrait être sa mission. Car, pour lui, au lieu, comme elle le devrait, d’informer, de cultiver et d’émanciper intellectuellement ses lecteurs, qui sont censés être aussi les citoyens d’une République prétendument démocratique, elle ne fait que désinformer, conditionner et crétiniser les larges masses, poursuivant à sa façon le travail d’« abrutissement d’un peuple » entamé par la sainte trinité de la famille, de l’école et de

7 Comme Maupassant collabore au Gil Blas, Mirbeau fait comprendre que c’est bien ce quotidien qui lui a servi de modèle pour son roman. 8 Tous ces textes ont été recueillis dans notre édition des Combats littéraires de Mirbeau.

l’Église, ce qui est infiniment plus important et plus grave que les quotidiennes « turpitudes » de quelques professionnels de la plume. Pierre MICHEL

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Lettre de Maupassant à Mirbeau

Samedi [13 juin 1885] [En-tête : 10 rue Montchanin]

G. M.
Mon cher ami, Je suis rentré seulement hier à Paris9 et je trouve chez moi ton article de La France10. Je te remercie bien vivement de ce que tu dis de mon livre et je te serre très cordialement les mains. Ton Guy de Maupassant Où te trouve-t-on ?
Maupassant se trouvait en voyage en Italie depuis le mois d’avril. C’est de Rome qu’il a adressé, le 1 er juin, une lettre de protestation publiée dans le Gil Blas du 7 juin. Il y écrivait notamment : « J’ai décrit le journalisme interlope comme on décrit le monde interlope. Cela était-il donc interdit ? Et si on me reproche de voir trop noir, de ne regarder que des gens véreux, je répondrai justement que ce n’est pas dans le milieu de mes personnages que j’aurais pu rencontrer beaucoup d’êtres vertueux et probes… » (lettre recueillie dans les Chroniques de Maupassant, tome III, UGE 10/18, 1980, pp. 164-168). 10 Article intitulé « La Presse et Bel-Ami » et paru dans La France du 10 juin 1885.
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