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Je deviens courbes et bossus,

J’oy tresdur, ma vie decline,


Je pers mes cheveulx par-dessus,
Je ue en chascune narine,
J’ay grant doleur en la poitrine, 5
Mes membres sens ja tous trembler,
Eustache Je suis treshatis a parler,
Impaciens, Desdaing me mort,
Deschamps Sanz conduit ne sçay mès aller :
Ce sont les signes de la mort. 10
1346 - 1407
Couvoiteus suis, blans et chanus,
Ballade MCCLXVI Eschars, courroceux ; j’adevine
Ce qui n’est pas, et loe plus
Le temps passé que la dotrine
Du temps present ; mon corps se mine ; 15
Je voy envix rire et jouer,
J’ay grant plaisir a grumeler,
Car le temps passé me remort ;
Tousjours vueil jeunesce blamer :
Ce sont les signes de la mort. 20

Mes dens sont longs, foibles, agus,


Jaunes, airans comme santine ;
Tous mes corps est frois devenus,
Maigres et secs ; par medicine
Vivre me fault ; char ne cuisine 25
Ne puis qu’a grant paine avaler ;
Des jeusnes me fault baler,
Mes corps toudis sommeille ou dort,
Et ne vueil que boire et humer :
Ce sont les signes de la mort. 30

L’ENVOY
Prince, encor vueil cy adjouster
Soixante ans, pour mieulx confermer
Ma viellesce qui me nuit fort,
Quant ceuls qui me doivent amer
Me souhaident ja oultre mer : 35
Ce sont les signes de la mort.
v. 1 courbes : « voûté » — la comparaison avec la ballade 774 Sur tous autres doy estre roy des Lays, dont
le v.16 dit Je sui courbez et bossus, montre qu’il faut lire « courbé »
v. 2 oy : du verbe ouïr « entendre » ‖ oy est monosyllabique ; vie est dissyllabique — tresdur : nous
disons encore « être dur d’oreille » et « travailler dur »
v. 4 fluer (lat. flŭere) « couler »
v. 5 grant est épicène
v. 6 ja « maintenant » ‖ ne subsiste plus qu’en composition : jadis, jamais, déjà ; cf. it. già, esp. ya
v. 7 hastis « impulsif » cf. hâtif (Chanson de Roland, strophe X, v. 140 De sa parole ne fut mie hastifs) : le -f-
purement graphique devant la consonne finale n’est pas noté ‖ comme le montre la rime parler : aller
Deschamps prononçait paller, résultat d’une assimilation régressive -rl- → -ll- ; de même, pelle pour
perle, Challes/Chasles pour Charles
v. 8 impaciens doit être lu impacïens ‖ Desdaing (le mépris personnifié) me mord, me blesse
v. 9 conduit « escorte, guide » ‖ ne sçay « je ne peux pas, je suis incapable, il m’est impossible » ‖ mès =
notre « mais », du lat. măgis, cf. it. mai, esp. más ; ne … més « ne … plus » ; donc : je ne peux plus me dé-
placer sans être accompagné
v.10 signes Des rimes telles que regner : gouverner (Ballade 45) montrent que le -g- est purement gra-
phique (-gn- ne correspond pas à /ñ/) et le mot doit se lire comme sines
v.11 couvoiteus « avide, cupide » : adj. corresp. au v. coveitier « convoiter », au nom coveitise « convoi-
tise » ; l’ang. a conservé covetous ‖ blans et chanus (« chenu »), avec redondance rhétorique habituelle
v.12 eschars « avare » (d’où l’ang. scarce), cf. it. scarso ‖ courroceux « emporté, irritable » ‖ j’adevine
« j’imagine, je suppose, j’invente » [je soupçonne—Gaston Raynaud, 1891], cf. Pierre Michault (Dance aux
Aveugles : Je suis la Mort de Nature ennemye) Et n’est vivant qui sceust adeviner Comme je prens maintesfois les
humains, Car j’ay moyens trop divers en mes mains.
v.13 loe (dissyllabique) « je fais l’éloge, je loue »
v.14 dotrine « conduite, comportement »
v.16 envix « à contre-cœur, malgré moi, à regret, de mauvaise grâce, avec répugnance » (lat. inuītus),
cf. Marot Force leur fut à regret, et envis Se separer, et rompre leur devis ; Ronsard force m’est de t’aymer. Or’ je
t’aymerai donq, bien qu’envis de mon cœur, Si c’est quelque amitié que d’aymer par contrainte ; Montaigne III, IX
Ie hay a me reconnoiſtre, & ne retaſte iamais qu’enuis ce qui m’eſt vne fois eſchappé.
v. 17 grumeler « murmurer ou gronder entre ses dents, grogner, grommeler » (Supplément [1755] au
Manuel lexique ou Dictionnaire portatif de l’abbé Prévost, Dict. de Trévoux (1771) et, à sa suite, Littré : gru-
meler, cri du sanglier) ; Miracle de la femme du roy de Portigal (1342) Vous en convient il grumeler, Sire
chetiz ? ; Maistre Pierre Pathelin où Guillemette dit à son mari : Il s’en va si fort grumelant Qu’i’ semble qu’i’
doye resver [variante : desver] ; et chez Pierre Gringore Mère Sotte explique : Bien sçay qu’on dit que je
radotte Et que je suis fol en ma vieillesse ; Mais grumeler vueil à ma poste [il existe des variantes]. Le Roux de
Lincy mentionne le proverbe « Il convient laisser clabauder les clabauds, jaser et grumeler les gros lourdauds. »
— néerl. grommelen (fréquentatif de grommen), all. grummeln, ang. to grumble.
v.18 me remord « me tourmente, me ronge » [revient douloureusement à la mémoire—G. Raynaud]
v.19 vueil « (je) veux » est la forme dominante en Île-de-France de 1250 env. à 1550 env.
La graphie –il- y note l’approximante latérale palatale sonore qu’occitan et portugais notent –lh-, cas-
tillan et catalan –ll- et italien –gli- (cf. justement voglio)  ; donc :
/ vẅęl ̯ / [transcription des romanistes] ou bien / vɥɛʎ / [API].
blamer au lieu de la forme attendue blasmer
v.21 dens [en indo-européen, mot masc., genre conservé dans la majeure partie du domaine roman —
it. il dente (cf. al dente = non troppo cotto), esp. el diente, port. o dente — et prépondérant en ancien fran-
çais jusqu’au XIVe s. ; changement de genre inexpliqué] la consonne finale du singulier est remplacée
par la marque du pluriel ‖ foible était prononcé /fwębl/, /fwɛbl/ ; la graphie –oi- s’est maintenue dans le
Dict. de l’Académie française jusqu’à la 7e éd., en 1878.
v.22 flairans « exhalant une odeur, sentant » [« Ainsi ce personnage en magnifique arroy, Marchant
pedetentim s’en vint jusques à moy Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses, Qu’il flairoit bien plus fort mais non
pas mieux que roses » Régnier, Satire X — cf. Gargantua] ici encore, la consonne finale du singulier est
remplacée par la marque du pluriel ; le participe présent s’accordait en nombre ‖ sentine « se prend in-
différemment pour la vitonnerie [vitonnières = égouts qui règnent à fond de cale, de proue à poupe], ou
pour l’eau puante et croupie qui s’y corrompt. L’équipage se réjouit quand la sentine pue extrêmement ; car
cela suppose que le vaisseau ne fait guère d’eau. » Auguste Jal, citant Georges Guillet de Saint-Georges [1625-
1705], Les Arts de l’homme d’épée, ou Le Dictionnaire du gentilhomme, 3e partie (1678) page 306 — Pline ex-
plique que « les poissons fuient au loin l’odeur de cale des navires » pisces sentinæ nauium odorem procul
fugiunt et, dans les Héraclides (Ἡρακλεῖδαι) d’Euripide, le héraut d’Eurysthée agite une menace pour
fléchir le Chœur : en opposant une résistance, « tu mettras le pied dans la sentine » ἐς ἄντλον ἐµϐήσῃ
πόδα (v.168) « tu vas tomber dans le bourbier » traduit Marie Delcourt-Curvers et David Kovacs ‘you put
your foot in the mire’. L’emploi, fréquent, au sens fig. se trouve dès la 1re attestation : Veez ci celuy ki est
venus por espurgier nostre sentine (Sermons de st Bernard).
 Mihaela Voicu (Université de Bucarest), La littérature française du Moyen Âge Xe-XVe siècles : Présen-
tation et choix de textes (Editura Universităţii din Bucureşti, 2003), IIe partie, chap. XII 1.b, note 97 : « Sen-
tant comme santonine, herbe utilisée autrefois comme vermicide. » Il ne peut s’agir de la santonine
(Artemisia santonica, armoise saintongeaise, dite aussi graine sainte par étymologie populaire), dont le
nom n’apparaît en français venant de l’occitan qu’en 1732, ni — pour le même motif — de la santoline
(Santolina chamaecyparissus, dicotylédone de la famille des Composées, très amère et odorante, aux
propriétés vermifuges), appelée ainsi depuis 1572, mais auparavant centonique (déb. XIVe s.), santonicque
(Rabelais, Tiers Livre).
v.23 mes corps à comparer avec v.15 mon corps : la distinction entre cas sujet et cas régime s’est estom-
pée et n’est plus pertinente
v.25 char c’est bien le mot « chair » mais au sens de « viande » (le charcutier vend de la viande cuite)
‖ ne « ni » aboutissement de la conjonction latine nec ; diffère de l’adverbe ne du vers suivant (et déjà
présent au v.9), réduction de nen (cf. nenni), issu de la négation latine non ‖ cuisine « viande cuite »
v.26 a grant paine [diffère par l’origine et se distingue par le sens des autres occurrences de la prép. à
aux v.7 et 17] aboutissement de la prép. lat. ăpŭd « chez » qui a pris le sens d’« avec »
v.27 baler non pas au sens de « danser », mais dans une acception dérivée « se divertir, se distraire »
qui se retrouve dans le Miroir de mariage, XLIV : Des chevaliers errans ayant jeusnes femmes, et de l’effect qui
s’en ensuit, où le narrateur s’adresse au chevalier : « Or [ta femme] a par mainte foiz veu Que trop souvent en
es alé, Et si scet que tu as balé, Et avec autre femme qu’elle… » (v.4274-77), évoquant un amusement plus leste.
v.28 toudis « en permanence, tout le temps » On donne le plus souvent comme 1re attestation de l’adv.
le Chevalier au Cygne (« Ce Est de la Naissence .I. Chevalier Vaillant, le Chevalier le Cisne, Qui Dex par
Ama Tant ») : et li Saint Esperis Lor doinst joie et honor a lor vie tosdis (v.434), mais c’est peut-être faire
preuve d’un formalisme excessif, car on peut lire dès la Chanson de Roland (strophe XCV, v.1254) Carles mi
sire nus est guarant tuz dis et l’exemple entre en ligne de compte même si les composants tuz dis ne sont
pas soudés.
La graphie est incohérente par rapport à tousjours (v.19), qui a pourtant même structure, même fonc-
tion et même sémantisme. Toudis s’est maintenu en picard et en wallon.
 Mihaela Voicu (op. cit.) comprend tondis « fauché, émondé ». Mais tondre (lat. vulg. *tondĕre, class.
tondēre) a un participe passé en –u comme pondu, fendu, fondu, tendu, mordu, perdu… et jusqu’à
preuve du contraire c’est la seule forme attestée. Qui plus est, le sens proposé est malaisé à expliquer.
p.29 humer « boire en aspirant, gober, avaler » Le Dict. de l’Acad., 1re éd. (1694) explique : « Avaler
quelque chose de liquide. Il ne se dit que de certaines choses. Humer un bouillon. humer un œuf » alors que
Nicot (1606) précise « Humer ou avaller sans gouster comme un bruvage ». Cf. chez Rabelais humer le piot,
humer la purée septembrale et Paige, à la humerie (et même le plaideur Humevesne).
v.32 confermer « affermir, renforcer »
v.35 souhaident Le –t- apparu en moyen-français est analogique du substantif ; mais les manucrits des
textes où se trouvent les 1res attestations (chez Chrétien de Troyes) portent so(u)haidier. ‖ oultre mer 1)
on remarque ce qu’on appelle (rétrospectivement) une rime normande ; 2) euphémisme pour « dans
l’autre monde, l’au-delà » (cf. les croisades, Nicopolis), à ce qu’il semble :
en existe-t-il d’autres exemples ?

***

Eustache Deschamps exploite avec bonheur un topos où a déjà brillé Horace (Art poétique, v.169-74)

Multa senem circumueniunt incommoda, uel quod


quærit et inuentis miser abstinet ac timet uti,
uel quod res omnis timide gelideque ministrat,
dilator, spe longus, iners auidusque futuri,
difficilis, querulus, laudator temporis acti
se puero, castigator censorque minorum

et qui se retrouve dans une certaine mesure dans la tirade de Jaques (As You Like It, II, VII) ‘the Seven Ages
of Man.’

Sa touche personnelle se trouve dans l’envoi :

encor vueil cy adjouster


Soixante ans
et c’est un hymne à la vie.