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C 82/ COMPRENDRE

[Les notes de travail de Pierre Bourdieu sur l'intervention qu'il envisageai t de faire à l' 0
l' exposi tion et dans le catalogue sont publiées ici en l'état avec l'aimable autorisation de
famille.]

PROJET D'IIITERUENTIDN DE PIERRE BOURDIEU DANS L'EXPOSITION DE DRNIEL BUREII AU CENTRE GEORGES POMPIDOU

«Jerne suis dit que, si j'avais le temps-peut-être que je le ferai d'ailleurs-, je ferais des
vidéo où le côté happening serai t montré en sorte que je pourrais faire le commentaire à froid.
Par exemple, au lieu de dire abstrai tement que "le monde artistique est un champ", j'aurais des
enregistrements pris dans une galerie lors d'un vernissage avec les commentaires de l'artiste
et je pourrais ensui te analyser tout ce qui ressortit à la logique d'un champ.Les artistes ont une
force extraordinaire, celle qui consiste, entre autres choses, à savoir rendre sensibles les choses
intelligibles. Il me semble - c'est très naïf - que pour une action libératrice, une alliance du génie
spécifique des artistes et de l'analyse pourrait produire des effets formidables.»
Pierre Bourdieu, intervention à l' Insti tut des Hautes Études en arts plastiques, 27 avril 1993.

«L' œuvre d'art est, parmi les objets ouvrés, celui qui susci te le plus de discours dans le public
"cul tivé" au nomde la représentation charismatique de la production artistique comme"création"
quasi di vine et de la réception commere-création, révélation inspirée sans autre fondement que
l' intuition miraculeuse (l'œil") des âmes d'artistes.»
Pierre Bourdieu, décembre 2001.

PROJET

(Notes de Pierre Bourdieu, décembre 2001)


Pourquoi le sociologue est-il fondé à intervenir sur de tels sujets? La continui té est si parfai te
que l'on peut se demander si toute différence ne se trouverai t pas abolie dès que l'on ferai t
disparaître le souci de se distinguer du goût commun(il faut entendre bourgeois) et le sentiment
d'intime conviction (enraciné dans le conservatisme) qui anime les «vrais croyants». Mais surtout
la sociologie est sans cesse invoquée - tout en étant radicalement révoquée - commel'arme absolue
contre l'art contemporain. Le populisme sociologique invoque le rejet (qui est avant tout ignorance
qui s'ignore) de l'art contemporain pour condamner commepure imposture la pratique mêmede cet art
et commepure forfai ture toute espèce de soutien qui peut lui être accordé par les pouvoirs publics.

Dispositif à intégrer dans l' exposi tion

TITRE: HABITUS III SITU ET UOX «POPULI»

. (<<le peuple» est en fait, ici, le public dit «cultivé»)


But: resti tuer la variation des réactions devant un décor constant, donc l'espace des perceptions
et des discours possibles pour les visi teurs de l'expo (cf. Manet et les cri tiques de son temps).
Ces réactions sont d'une part écri tes sur les murs dans une salle de l' exposi tion et d'autre part
enregistrées par un acteur qui sera filmé, celui-ci incarnant les différents Beholders (cette
expression désigne celui qui contemple, le spectateur attentif qui exprime un point de vue).
Denis Podalydès joue le texte et est filmé (par une caméra fixe mais avec un cadrage, une lumière, etc.,
de quali té). Chaque Beholder traverse la scène, de bout en bout, commedans Helzapoppin, plus ou moins
vi te selon la longueur de son texte. Il pourrai t être filmé à la veille de l'expo dans l'expo même.
Faut-il caractériser socialement chaque Beholder (ton, manière de parler et aussi formules typiques
caractéristiques d'une catégorie sociale)? Ce n'est pas sûr car cela risque de demander beaucoup de
travail à l'acteur et de n'être pas très réussi. Pour minimiser le travail de l'acteur, on pourrai t
adopter la formule de la lecture (l'acteur tient ostensiblement le texte du catalogue à la main).
La vidéo ainsi réalisée passe en boucle dans l'expo sur un grand écran si tué dans la pièce où se
trouvent les ci tations. Des hauts-parleurs discrets dans les salles de l' exposi tion donneront
le texte en boucle lu par Podalydès .

• •
catégories ( ou niveaux) de Beholders qui sont des hétéronymes de l' archilecteur:

BE:H~LOER 1: NIVERU DE LR «VOX POPULI»

:ieholder 1.1: Textes: des «perles» prises dans la presse ou le discours commun(dictionnaire des idées
'reçues); répéti tion de lieux communs;banali tés.
l' acteur di t tout haut les pensées des spectateurs (pas de dialogue): «Buren c'est toujours la même
';~hôse», «Ce type n'a pas le sens commun»,«Ce n'est ni fai t ni à faire », «Un enfant en ferai t autant»
(retrouver trace de ces posi tions dans les inscriptions contre les colonnes de Buren).
On peut imaginer un spectateur qui di t des choses du genre: «Il faut que je ne traîne pas trop sinon je
vais avoir un PVavec ma voi ture.»
tJ;!eholder 1.2: (ton neutre, bonne volonté culturelle: lisant une notice avec application): «Buren est né
,~en.·Sespremières manifestations dans le cadre du groupe ...Il dénonce la servili té des artistes qui
fréquentent la table des Pompidou...»
'?Beholder 1.3:Dénonciation de «Buren artiste officiel» .
.'?'Beholder 1.4:Le gaspillage des fonds publics; cf. «je lisais dans Le Figaro ...»
~ Beholder 1.5: «avec tout ce qui se passe en ce moment (Israël, Palestine)>> (l'art commejeu gratui t).

~~'E:H èL 0 E R 2: NI V EAU DES C R IT l a UE5


'?(décrire l'espace des points de vue)
Demêmequ'il est difficile de discerner entre le toc et l'authentique en matière de production
:-artistique, il est difficile de faire le partage entre les perles d' incul ture et les perles de culture
'~~emi-cul ti vées des cri tiques profess ionnels.
,Procéder par collages (cf. Berne-Joffroy, «Le dossier Caravage»). Le niveau 2 se défini t souvent
~ tacitement ou explicitement par rapport au niveau l (<<il faut vraiment être nul pour ne pas voir qu'il
ne s'agi t pas d'une simple répéti tion»). La présentation doi t faire apparaître les correspondances
et instaurer une sorte de dialogue entre les niveaux.
-Beholder 2.1:Buren met en question la peinture commereprésentation; refus de l'illusionnisme du contenu;
neutralisation du contenu illusionniste de la peinture (il continue le mouvement commencépar Manet).
0"'- Beholder 2.2: Ascétisme extrême: dépouillement des matériaux (toile de store); et de la manière:
"'répéti tion, refus de l'effet, impersonnali té. Buren refuse l'illusionnisme .
•/'- Beholder 2.3:Point de vue qui fai t voir; cadre (paradigme: la vue de Paris).
':"-~Beholder 2.4: Commel'ont montré les sociologues (cf. enquêtes Bourdieu), le peuple n'aime pas l'art
contemporain (idem en littérature: succès de vente constitué en critère de valeur; l'audimat):
des béotiens peuvent ainsi légi timer un goût incul te par l'appel au peuple. Le populisme s'arme de la
,sociologie pour condamner l'art contemporain; vox populi vox dei.
- Beholder 2.5: Cri tique du formalisme, de l'art pour l'art; pas de message. Comparaison avec Hans Haacke.
,:",,(,Ce
point 2 est à développer. Il doi t comporter aussi une sélection de ci tations de bonnes cri tiques.)

BEHOLOER 3: NIVEAU RÉFLEXIF

-Le niveau Beholder 3, c'est «le sociologue in si tu», la sociologie en si tuation artistique,
?-rtistiquement autorisée (cri tique créatrice qui met en œuvre la matrice génératrice qU'elle dégage
de l'œuvre).
- Beholder 3.1: Être artiste est un métier, un coup d' œil, un tour de main. Buren transforme en Buren, comme
---Midas en or, tout ce qu'il touche. En fai t toute action est le produi t d'un habi tus in si tu. L'artiste est
à la fois conformi té et exception; il met en œuvre un œil spécifique, une histoire incorporée,
~individuelle et collective.
D'où continui té et rupture avec ruptures ini tiales: grande création formelle consacrée par une
«rétrospecti ve» dans un musée.
- Beholder 3.2: ars combinatoria. Cf. Beckett, Cap au pire: pauvre d'où infini, contrainte génératrice,
grammaire générative: variations de formes infinies à partir d'un peti t nombre d'éléments (d'où le
«toujours pareil»). Fai t jouer toutes les possibili tés d'un clavier plastique (cf. l'expérience des
vi traux: ne marchez pas dans la couleur).
- Beholder 3.3: Le sociologue décri t la distance du peuple à l'art contemporain (L'amour de l'art), mais
aUssi la logique du champ artistique autonome qui se développe selon ses propres lois (Règles de
l'art): le sociologue ne divinise pas le jugement du peuple, il l' enregistre; d'autre part, il tient
ehsemble la dépossession artistique des dominés et le fai t d'une histoire autonome de la production de
C 84/ CDMPREIIDRE

l'art: cumulativi té, réflexivi té, progrès (jugement de valeur possible).


Buren: un habi tus in si tu, un métier qui intègre toute l' histoire de la peinture. Par exemple le rappo
à Duchamp:Buren inverse le geste de Duchampen portant l'art partout. Il renverse la si tuation muséa
il transforme le lieu d' exposi tion en objet exposé (mais la subversion artistique reste toujours
à blanc).
- Beholder 3.4:Mais cet art diacri tique n'est intelligible que pour une perception diacri tique,
c'est-à-dire pour quelqu'un qui maîtrise l' histoire qu'il incorpore. L'art d'avant-garde est vi
de l'ignorance du grand public « cul tivé» et de ses porte-parole.
- Beho1der 3.5: L'entreprise Buren: Intervention totale, il s'empare de tout, s'occupe de tout, se mêle
tout (par exemple de la signalétique): appropriation, transfiguration. Buren transforme le naturel e
arbi traire, l' arbi traire en naturel, le pauvre en riche. Dans sa vue de Paris, il « emprunte le paysagei).
Rappel de l' histoire de l'entreprise contre la bureaucratie. D'où met en lumière les ambiguïtés de la
bureaucratie: sans elle rien (pas d'art sans marché) j mais elle reprend d'une main ce qu'elle donne
l'autre. Les contradictions de la bureaucratie (ici renvoi aux archives de l' exposi tion).
- Beholder 3.6:Rôle des insti tutions d'État pour la survie d'une production sans marché. Les
conservateurs éclairés font l'art contemporain en lui offr.ant des condi tions sociales de poss
Œuvres invendables. Buren met en question aussi le statut juridique de l' œuvre. La maîtrise de l'
l'auteur (les contrats), l'acheteur, l'exposant, le spectateur?
Met en question l'idée d'auteur: la création est le fai t d'un collectif dont fai t partie l'équipe
aussi le personnel administratif, les commanditaires.
Lutte contre et avec les contraintes économiques, administratives (la sécuri té des expos par
architecturales, spatiale&
Esthétique disposi tionnelle: des milliers de peti tes inventions in si tu. Pas de plan à l'avance.
vient avec son métier et occupe le lieu.
- Beholder 3.7: Les points de vue relatifs et relativisables sont nécessaires (géométral: cf. champ).
- Beholder 3.8: Le problème de la « rétrospecti ve »: occasion d'un retour réflexif.
Cf. Saytour (Rétrospective IV) qui met en question non seulement la peinture mais le peintre, le
du « créateur» - présente ses brouillons et ses esquisses. De mêmeDevautour qui met en question le
de l'art, la croyance artistique.

Sorte de finale possible: après que DBa lu le texte de PB et a di t ses réactions à PB,PB écri t un peti t
texte final dans lequel, notamment, PB reprend les discours des sociologues amis du sens commun
et les cri tique ainsi que les prises de posi tion cri tiques (Le Monde,Art Press, Esprit, etc.). *

Prévoir un bref questionnaire à la sortie de l'expo avec: Nom,prénom (facultatif), profession,


et une seule question: Duquel des trois Beholders vous sentez-vous le plus proche?

L' exposi tion de DBest au 6" étage. Buren reprend toute l' archi tecture pour en faire un énorme espace
qu'il signe commetel. Cet espace est composé de pièces (c'est commeun immense appartement comportant
des pièces). PB disposera d'une pièce parmi les plus grandes possibles (5m sur 5mau sol sur 4mde
hauteur). La surface du mur de projection pourra faire 4m par 4rn.
Les 'tableaux demandés par PBpeuvent être prêtés par Beaubourg (mais peut-être problème de
l'accrochage si les œuvres doivent être au plafond?).

DISPOSITIF DE LR PIÈCE (nOTES COMPLÉMEnTRIRES. 28 JRnVIER 2882)

Auplafond (= en surplomb):
Le tableau d'Erré et un tableau de Pollock choisi par DB.Deux textes de PB qui expli ci tent l'intention:
"Le tableau d'Erré, The Background of Pollock (1967-1968), musée national d'Art moderne, Centre
Pompidou, est un raccourci pictural qui montre qu'on ne peut" comprendre" un Pollock (ou toute autre
œuvre d'art contemporain) que si et seulement si on a dans la tête (condition sine qua non) ce que
l'artiste qui l'a fai te avai t dans la tête (la main, l' œil), c'est-à-dire toute l' histoire de l'art, donc
l'ensemble des possibles picturaux passés et contemporains.»
"Un spectateur sera d'autant plus capable de comprendre une œuvre d'art contemporain que sa
connaissance (pratique) de cet art sera plus grande et d'autant plus disposé à la comprendre que sera
plus grande sa conscience de ce besoin de connaissance.»
C èsl COMPREIlDRE

La disposi tion des murs reprend celle de la maison kabyle:


- mur de l'Ouest (mur de la porte): de part et d'autre, idées reçues/idées fai tes pour être reçues
(couleur sombre - textes noirs)

- mur de l'Est: s,ympraxie ( couleur vive claire)


- habi tus in si tu - ci ta tion de Buren
- art à histoire - fai t des histoires: ignorants qui s'ignorent, demi-habiles
- ars combinatoria - polysémie voulue
- point de vue sur point de vue - focus originari us (cf. kanoun du disposi tif)
- ce texte, commetoute production humaine, est aussi le produi t d'un habi tus in si tu
- affini té socio/art contemporain = St Christophe (cf. intervention à l'école des beaux-arts de Nîmes)
réflexi vi té: socio point de vue/point de vue/point de vue - oui
pas de point de vue absolu: cf. Bordeaux.

- mur Nord/Ouest: gloses et glossolalies (couleur grise)

Les ci ta tions sur ces trois murs (trois ni veaux: Beholders l, 2 et 3), par des astuces graphiques et de
présentation, se répondent: 2 répond à l et 3 répond à 2.

- mur Nord/Est: (couleur moyenne)


projection sur un mur blanc ou gris des textes lus par Denis Podalydès.
Il termine en disant que les phrases lues sont de X, Y et Z (simple énumération; les références complètes
seront dans le catalogue).
Entre chaque cycle, l mnpour que les gens voient la liste des noms propres qui est projetée et 3 mnpour
que les gens voient le plafond. Foyer de rayons qui éclairent successivement les 4 faces. Rythmer la
visi te - éclairage synchronisé avec la lecture du texte par Denis Podalydès.

l va sans dire que cette partie finale proposée par Pierre Bourdieu m'intéressai t au plus haut point.
Ile chance me donnai t-il ainsi de pouvoir dialoguer directement avec lui, sur le vif d'un texte que
ui avais proposé de faire dans la plus grande liberté possible. Sa démarche éminemment généreuse
rai t une sui te possible à son texte.
h,eureusement la vie, c'est-à-dire la mort, en a décidé autrement et cette interruption imprévisible
ajouter une frustration certaine au chagrin éprouvé.
2002
C B6/ COMPRENDRE

BEHDLDER 1 BEHDLDER 2 BEHDLDER 3

«- Je suis uenu uoir les colonnes de machin._ «Il est difficile d'écrire sur un artiste dont «Un spectateur sera d'autant plus capable
de comment déjà? la notoriété dans le grand public tient à vn comprendre une œuure d'art contemporain
- De Buren? malentendu et à un scandale. »[4J que sa connaissance [pratique! de cet art
- Oui, voilà. Buren! C'est pas mal... Enfin, c'est plus grande et d'autant plus disposé à la
pas que j'aime pas, mais je m'attendais à comprendre que sera plus grande sa
autre chose. Je voulais me rendre compte, voir conscience de ce besoin de connaissance.»
vraiment ce que c'est "les colonnes de (10J
Buren ".»(lJ «Derrière ce Buren, on a bien reconnu le spec-
tre hideux [_J de l'art contemporain qui permet «Il faut du siècles pour produire un
«Je ne reviendrai pas uoir ça deux fois. »[1] toutes les horreurs. »[3J artiste comme Duchamp et un esthète
"C'est nul!»[2J capable d'apprécier sincèrement et
«Moi, je trouve ca génial!»[2J naiuement su productions. »(11J
«C'est joli. »(2J «L'art contemporain joue de cette incertitude,
de l'impassibilité d'un jugement de valeur esthé-
«Ca na veut rien dire. »12J tique fondé, et spécule sur la culpabilité de
«Ca n'a ni queue ni tête. »(2) ceux qui n'y comprennent rien, DU qui n'ont
«Je ne sais pas à quai ca rime.»[2] pas compris qu'il n'y auait rien à
comprendre. »[S!
«- Et ca vous plaît?
- C'est original, ca me surprend, c'est tout. «Ruoir du goût, c'est manifester un sixième «Dire à propos des gens du peuple, qu'ils
Mais je m'attendais à peut-être plus beau. Non, sens dans lequel les cinq autres sont n'aiment pas l'art moderne, c'est aSS82 idiot.
c'est surprenant, c'est original. Uoilà. »(1) impliqués. Le goût vient du gU51u5 latin' En fait, ça ne Les concerne pas, iLs n'en ont
c'est le fait d'expérimenter, d'éprouver. rien à faire. Pourquoi? ParCe que rien n'a été
«C'est spécial, c'est ca le moderne Ce mélange subtil de la matière et de l'esprit, fait pour constituer en eux La libido artistica,~
aujourd'hui.»[lJ du toucher et de l'intellect, de l'odorat et de l'amour de l'art, le besoin d'art, "l'œil",
l'esprit volatile, la peinture en est le lieu une construction sadale, un produit de
d' exe rci ce pri v ilé gié.» (6J l'éducation.» Ill!

«Dans la littérature, l'essence se découvre


d'un coup, elle est donnée auec sa uérité, dans
sa vérité, comme la vérité même de l'être qui
se dévoile. »(?)

«C'est par le mot de "magie" que l'on qualifie


communément l'influence uiue et inexplicable
qu'exerce l'art.» [BJ
«Le simple fait de rappeler qua ce qui se vit
"Rvec Buren les lieux deviennent magie, ou comme un don, ou un priuiLège des âmes
plutôt il découvre; il couvre, construit, d'élite, un signe d'électlon, est en réalité le
compte; en fait il raconte les lieux au présent produit d'une histoire, une histoire collectiue
au passé ... Les bandes rigoureuses 18,? cm! et une histoira indiuiduella, produit un effet
ne sont pas celles que l'on pourrait croire. de désacralisation, de désenchantement ou de
Point de sécheresse: tout est poésie dans démystification.» [11!
«Si je peux le faire, ce n'est pas de l'art l'entre-deux. »[9J
parce que je ne suis pas un artiste. »112J «Qu'est-ce qu'on apprend dans les écoles des
«Buren, il faut pas croire, il sait dessiner, il a beaux-arts? On y apprend des raisons d'aimer
«un enfant peut en faire autant. »[13l été aux Beaux-Rrts. »[14J l'art et aussi tout un ensemble de techniques,
de savoirs, de savoir-faire, qui font que l'on
«Le seul fait aujourd'hui d'oser auoir des peut se sentir à la fais incliné et apte à
pinceaux, une toile, un atelier, des modèles, transgresser légitimement les" règles de
une Ligne de recherche intérieure autour d'un l'art· ou, plus simplement, les conventions du
certain nombre de partis pris, même formels, "métier" traditionneL» 111l
c'est de l'héroïsme! »[16J

«L'idée qu'il a passé sa vie à faire n'importe


quoi et à nous l'imposer l'effleure si peu que,
parlant de ce qu'il fait, il emploie jusqu'à
«L'art contemporain est en rupture avec la satiété le mot de travail.»[l?J
technique, la maîtrise, l'habileté qui sont les «Dans le champ artistique comme dans le
références de tout art.»[lSJ «Si ses rayures sont du travail, il est assu- champ scientifique, il faut avoir beaucoup de
rément plus proche du taylorisme à la chaine capital pour être révolutionnaire.» [11!
que de l'esprit d'initiative, là encore.»[l?J

«Nombreux sont les peintres qui réapprennent


aujourd'hui les rudiments de leur art »[18J
«Mais le sieur Buren n'est pu un artiste.
«Qui fait l'artiste? Évidemment ce n'est pas
C'est un entrepreneur des pompes funèbres qui
célèbre depuis plus de vingt ans la mort de «Il Y a un rapport entre la peinture, la cuisine l'artiste qui fait l'artiste mais le champ,

l'art qui malheureusement n'en finit pas de et les vins, quand ce rapport a disparu, l'ensemble du jeu. »(11!

crever. »(19) ce n'est plus de l'art, mais de l'idée ou du


calcul. »[16J
C 87/ COMPRENDRE

BEHOLDER 1 BEHOLDER 2 BEHOLDER 3

«Décadence! )(2) « Un retour à La figure humaine, à l'expression ({ Ce que l'on appelle "l'œil" est une pure
des émotions, au message éthique, me semble mythologie justificatrice, une des manières
la voie de l'avenir.»I231 povr ceux qui ont la chance de pouvoir faire
« Le dieu personnel de M. Buren est le zèbre, des différences en matière d'artl de se sentir

animal africain qui caurt comme en rêue, étant «Ne pas écouter les ringards qui les justifiés en nature. Et, de fait, le culte de l'art,
né en pyjama [...J Mais le Palais-Royal fut-il critiquent avec une telle vulgarité. >>121 comme la religion en d'autres temps, offre aux

construit au cours des siècles pour que [...) privilégiés, comme dit Weber, une" théodicée
l'on y élevât un temple aux zèbres? »1201 «Dans une société où le mauvais goût se de leur privilège"; elle est même sans doute
déchaîne, le retour aux classiques est un la forme par excellence de la sociodicée pour

«Je croyais que le carnaval ne laissait acte de salubrité intellectuelle. »124J les individus et les groupes qui doivent leur

généralement pas de traces définitives. »1211 position sociale au capital cultureL. Par là

«Un projet réuolutionnaire, en ce début de s'explique la violence que suscite l'analyse qui
«On mesure encore mal tout ce que notre troisième millénaire, pourrait être le suivant. met tout cela au jour.»(11)

roman a perdu avec l'exode rural et la On construirait un édifice. Il serait simple et


désertification des camp agnes.» 122) un peu solennel. Il serait bâti en pierre, avec «Comme la rupture dont sont issus le champ
des murs, des portes et des fenêtres, peut-être littéraire et le champ artistique, et où l'on a
quelques colonnes pour souligner discrètement vu, dès l'origine, une sorte de péché originel,
la dignité de sa fonction. Les salles seraient les découvertes de la lucidité réflexiue sont
harmonieuses, non trop grandes, ni trop irréversibles et il n'est pas de restauration
petites. l.a lumière serait du nord, égale et artistique qui puisse jamais endormir
froide. Sur les murs, à bonne hauteur, on complètement la conscience des fondements
accrocherait des tableaux, à l'exclusion de tout sociaux de la croyance artistique.>>lll)
autre objet se réclamant de l'Rrt. En revanche,
aucun critère de nouveauté ne serait appliqué.
Ll On serait tenu de parler à voix basse. Il ne
serait pas permis de toucher les œuvres, de
fumer, ni de manger en leur présence. Par
contre, on pourrait les regarder tout son saouL,
dans les meilleures conditions de uision. Pour
finir, on accrocherait un écriteau, à L'entrée de

ce bâtiment d'un style nouveau' "musée de


Peinture" »11BI «Le bon critiqve, à mon avis, c'est celui qui
est capable de repérer les artistes qvi ont
«J'apprécie que vous n'ayez pas peur de repéré les vrais problèmes, celui qui, à travers
secouer une société où les gens sont confor- la fréquentation des œuvres et des artistes,
mistes. On vient de traverser une décennie de etc., connaît presque aussi bien qu'un artiste
conformisme, sur tous les plans: économie, l'espace des possibles et qui est en mesure de
politique, littérature, cinéma et même critique. voir tout de suite ce qui a déjà été fait et de
Rien de pire que le critiquement correct! [...] distinguer les vraies nouveautés des reprises
Quand on écrit comme vous, quand on agit cyniques ou opportunistes ou des ruptures

comme moi, la provocation est assurément fictives. »1111


un devoir, Ll Chacun dans notre position nous
devons faire l'éloge de la révolte. La pire des
choses est d'être prisonniers des pesanteurs.
Même devant les totalitarismes qui continuent

d'exister dans certains endroits, Internet,


voyez-vous, c'est un outil formidable. »125)

«Les colonnes sont une véritable profanation, ({Toute l'histoire du champ (artistiqueJ est
c'est comme si l'on peignait des moustaches à immanente au fonctionnement du champ et pour

la Joconde.» 13) être à la hauteur de ses exigences objectives,


en tant que producteur mais aussi en tant que

" .Oh, plus rien ne me choque. Remarquez, c'est «Et si les rayures de Buren n'étaient qu'vne consommateur, il faut posséder une maîtrise

.8?-qu'on n'aime pas, mais ils auraient pu faire pâle redite du Carré noir sur fond blanc (191~1 pratique ou théorique de cette histoire et
iJét.que chose de mieux. »111 de Malévitch? >>1261 de l'espace des possibles dans lequel elle se
survit. »(32)

'(~,~.~. rno\ rien ne me choque. Et puis pLus rien « L'art autonome n'aura peut·être été qu'une

e -,c~oque aujourd'hui.» Il) parenthèse, une sorte de mode dans l'histoire


de l'humanité »(271

«La tradition de la rupture ne peut que finir


qve ça me choque pas du tovt, par se nier elle-même comme rvpture. >,(2B)
va pas avec l'édifice qu'est
({Il s'est toujours passionné pour les bandes «C'est la logique même du champ Ilittéraire ou
verticales blanches et des couleurs alternées. artistiqvel qui tend à sélectionner toutes les
Son but avoué, rompre avec l'art traditionnel, ruptures légitimes avec l'histoire objectivée
à ses yeux, trop souvent monnaie d'échange dans la structure du champ.»1321
avec la société capitaliste! »{291

.oquer avjourd'hui pour se «Pour des raisons de pure logique, l'escalade


quer. Et puis, après, les gens de la rupture, qu'elle s'effectue par l'atténua-
-»!ll tion ou par la prouocation, ne peut être pour-
suivie à l'infini. »(361
C BB 1 COMPREItDRE

BEHOLDER 1 BEHOLDER 2 BEHOLDER 3

«On finira bien par l'aimer.»!l) «L'art contemporain est une rupture. Faisons «Les attentes du "grand public", qvi est
une rupture à cette rupture. »(lSJ incliné à une sorte d'académisme structural _
il applique aux œuvres d'art, dans le meilleur
«Comment ne pas voir que dans cetta frénésie des cas, des catégories de perception
de convulsionnaire que depuis cant ans ou plus produites et imposées par l'époque antérieure
l'avant-garde déploie, se tordant et se c'est-à-dire aujourd'hui par l'impressionnisme
retordant sur elle-même, selon une série de ne peuvent que s'éloigner toujours davantage
postures et d'impostures, de pantomimes et de de ce que proposent les artistes qui, pris dan
mimiques indéfiniment proposées et toujours la logique autonome du champ, remettent en
finalement monnayées, de Picabia il Warhol, de question sans cesse les catégories de
Maléuitch à Reinhardt, mais encore de Marine"tti perception communes, c'est-à-dire les principe
à Schëffer - à travers lesquelles l'œuvre ne de production de l'art antérieur. »[11)
rêve jamais qu'à sa propre disparition en tant
qu'art, chez les premiers par iconoclasme, chez
les seoonds par la tentation du • dernier
tableau", chez les derniers par la tentative de
substituer la technologie moderne à l'ancienne
tekné -, réside sa faillite même? »(lBJ

«Fuite en avant des artistes condamnés à «Pourquoi la discussion sur l'art contemporai,
la transgression perpétuelle au nom de la est-elle si confuse aujourd'hui? Et pourquoi
subuersion artistique, démission des certains sociologues y jouent-ils un rôle
institutions se refusant à jouer leur rôle pervers? »(11)
normatif au nom de l'ouverture à la modernité,

désarroi des amateurs d'art ne sachant plus


quoi ni comment admirer, révolte impuissante
des citoyens démunis des critères au nom
desquels la collectiuité agit en leur nom' c'est
d'une uraie pathologie que souffre le corps
social de l'art contemporain. »[30J

«La rupture avec la peinture et la sculpture, «La régression peut se présenter [et
au sens que ces mots auaient depuis des apparaître) comme progressiste parce qu'elle
millénaires, ne conduisait pas à un art est plébiscitée, parce qu'elle est ratifiée par
différent, mais au non·art.»!31J le pevple qui, en principe, est arbitre quand il
s'agit de dire ce qui est populaire. »[11)
«L'enfermement de l'art contemporain, son
autosuffisence et son auto-complaisance sont
une catastrophe intellectuelle. »(5)

cc Faut craire que si an l'a fait, c'est que «Je me méfie de l'art contemporain qui
y'en 1 à qui çl plait. »[lJ serait géré par les médias, la politique et
les pouuoirs économiques, et qui
seraitimmédiatement accepté par le grand
public. »(33J

«Oui c'est qu'a commandé ca déjà? »(1) «Cet artiste est sans doute l'un de ceux qui «Quand on veut échapper au marché,
exposent le plus dans le monde, invité par une évidemment, l'État est important. Mais comment
"institution' qu'il' dénonce" dès ses débuts échapper au marché en recourant à l'État
«Buren a-t-il couché avec jack Lang? .(2) mais qui ne l'a pas encore exclu, au sans succomber aux contraintes de l'État?
contraire.» [3 4) Il faudrait pour cela savoir se seruir de l'État
«Ca doit plaire svrtout aux architectes du contre l'État. Meis cette stratégie est très
ministère. »(1) «Comme c'est le cas depuis les années 50, les improbable. »[11)
responsables gouvernementaux de la politique
«Dire qu'on paye ca avec nos impôts! »(2) artistique interviennent pour imposer une
orientation moderniste et donnent ainsi à la
majorité des citoyens autre chose que ce qu'ils
cc Qui ua payer cette saloperie? »(2) ueulent »(35)

«Dans L'Éloge du visible, jean Clair s'efforce


de suggérer à la fois aux artistes et au public
que l'art officiel des vingt ou trente dernières
années vit en vase clos et ne répond pas à
l'attente profonde du public. »[15J

«Est-ce qu'il est Français? »(lJ «L'art français contemporain. contrairement

à l'art italien, anglais ou germanique, n'a plus


«j'ai honte de la nouuelle culture d'existence. »(15bis)
française. »[2J
«L'art contemporain, au moins sous ses formes
«Gardez la France propre, enlevez-moi cette les plus voyantes, ne répond pas à la demande
horreur! »(2) sociale. »(35)
Bsl COMP~EI'IDRE

EHOLDER 1 BEHOLDER 2 BEHOlDER 3

«le rétablissement d'une formation approfondie «les réuolutions spécifiques, dont le prototype
et la consolidation d'une compétence spécifique est celle qu'accomplit Manet, se font, si l'on
permettant d'identifier Les artistes autrement peut dire, contre "le peuple", contra le goût
que par L'auto-définition, mesures appeLées par commun, contre le • grand public '. Et les
une politique publique de soutien aux artistes, critiques ou Les socioLogues conseruateurs ont
sont en affinité auec le nouueau type de beau jeu d'inuoquer Le peupLe pour condamner
rapport que beaucoup d'artistes entretiennent une subuersion nécessairement" impopulaire"
désormais auec leur œuure.»(36) ou • anti-populaire' [ce qui, comme au temps
de Manet, ueut dire d'abord' anti-bourgeoise',
«Art des inteLLectueLs de gauche - lang- parce que la force de la réuolution
Télérama - dilué dans une pensée Art Prass [...1 conseruatrice en matière d'art uient du fait
concept clean, froid, aimable et guilleret qu'elle exprime auant tout le déconcertement
comme une zone industrieLLe high-tech.»(37] ou le dégoût du public bourgeois des musées
et des galeries devant Les recherches d'auant-
garde). »(11)
«Ma thèse est la sutuante' il n'y a avant·
garde que tant que l'espace d'interprétation «Défions-nous du peuple, du bon sens, du cœur,
marxo-psychanalytique constitue l'horizon de L'inspiration, de L'éuidence. »(39)
rationneL de la pensée et en réaction contre
cet horizon !comme manifestation d'un reste
irrationnel inassimilable}. La saturation
actueLle de l'espace' auant-gardista" - qui ast
transformé très rapidement en académisme
stéréotypé limité signifie du même coup la fin
de cet horizon rationaliste. »(38)

~~ Passants anonymes de la place du Palais-RoyaL, janvier 2002.


~~ Inscription sur les palissades du Palais-Royal, 1986.
-"Yi

.iJ) Sibylle Uincendan et Francais Reynart, Libération, Paris, 18 avril 1986.

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-~ Danielle Sallenaua, Le Don des morts, Paris, Gallimard, 1991.

"'~Jean·Hubert
--m Martin, cet. nagic.iens de la terre, Paris, éd. du Centre Pompidou, 1989, p.9.
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1 Rnonyme.
J César.

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1 Muc Fumaroli, «L'art contemporain est dans une impasse », entretien de Jean Clair et Marc FumaroLi auec Francois Hauter, Le Figaro, Paris, 22 januier 19S1.

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l'institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992, p.365_
mars, n' H. 2000~
Press, Paris, n·16, 1978.
nan cœur mis à nu, Draz, 2001.
C 90/ COMPRENDRE

«C'est dans la lutte contre l'art contemporain - ou, si l'on veut, dans la révolution conservatrice
touche les différents domaines de l'art - que se révèle le principe profond d'un conservatisme, ou d'
misonéisme, mieux capable de se dissimuler à propos de sujets poli tiquement consti tués. Sans doute
la dénonciation d'une autre frontière sacrée, celle qui touche à la différence entre les sexes, et plus
précisément, à la domination masculine et à l' homosexuali té. Ce n'est pas tout à fai t par hasard
qu' Espri t et quelques autres hauts lieux de tous les faux progressismes, comme la CFDT«notatisée»,
été à la pointe de ces combats.»

«L'art contemporain digne de ce nom (mais pour en juger, il faut être informé) a la particulari té de
venir au terme d'une longue histoire qu'il faut maî tri ser au moins en pratique pour produire de l'art
vraiment contemporain et non ces sortes de faux ou de fossiles que sont les retours, le plus souvent
inconscients, à des formes artistiques dépassées du passé. Or, il est facile de faire la preuve que la
plupart de ceux qui parlent à propos de l'art, soi t spontanément, pour exprimer leur indignation, soi t à
la demande, commenombre de cri tiques professionnels, ne sont pas dotés du minimum de compétence qui e
nécessaire pour produire un tel art et aussi pour le comprendre dans sa véri té, et surtout, il ne le
savent même pas.»

«L'art est en effet, comme Dieu selon Spinoza, un des" asiles de l'ignorance" où l'incompétence
n' hési te pas à se déclarer ou à se trahir. Ainsi se trouve mis en place un cercle vicieux adamantin:
l'incompétence de certains artistes contemporains, régressifs ou imposteurs - il Y en a beaucoup, ce qui
ne simplifie pas la tâche d'une cri tique vraiment diacri tique, capable d'espérer faire la diacrisis
entre le simili et l'authentique -, se nourri t de la réception globalement négative mais elle peut être
aussi posi tive, par la grâce du snobisme qui est accordée à l'art vraiment contemporain, tant dans le
domaine des arts plastiques que dans le domaine de la li ttérature, de la poésie ou du théâtre.»

Pierre Bourdieu, 15 janvier 2002

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