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Manuel de la philologie de l’édition

MRL 4
Manuals of
Romance Linguistics
Manuels de linguistique romane
Manuali di linguistica romanza
Manuales de lingüística románica

Edited by
Günter Holtus and Fernando Sánchez Miret

Volume 4
Manuel
de la philologie
de l’édition
Édité par
David Trotter
ISBN 978-3-11-030246-2
e-ISBN [PDF] 978-3-11-030260-8
e-ISBN [EPUB] 978-3-11-039511-2

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© 2015 Walter de Gruyter GmbH, Berlin/Boston


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Typesetting : jürgen ullrich typosatz, Nördlingen


Printing and binding : CPI books GmbH, Leck


♾ Printed on acid-free paper
Printed in Germany

www.degruyter.com
Manuals of Romance Linguistics
Les Manuals of Romance Linguistics, nouvelle collection internationale de manuels de
linguistique romane (en abrégé MRL), présentent un panorama encyclopédique, à la
fois synthétique et systématique, de la linguistique des langues romanes tenant
compte des derniers acquis de la recherche.
Prenant le relais des deux grands ouvrages de référence disponibles jusqu’alors
aux éditions De Gruyter, le Dictionnaire de linguistique romane en huit volumes (Lexi-
kon der Romanistischen Linguistik, LRL, 1988–2005) et l’Histoire des langues romanes en
trois volumes (Romanische Sprachgeschichte, RSG, 2003–2008), qu’il aurait été impen-
sable de réviser dans des délais raisonnables, les MRL se sont donnés comme objectif
d’offrir une présentation actualisée et approfondie de ces vues d’ensemble, et de les
compléter en y intégrant des domaines et des courants de recherche nouveaux et
importants ainsi que des thèmes qui, jusqu’à présent, n’avaient encore jamais fait
l’objet d’un traitement systématique.
La collection des MRL a par ailleurs une structure par modules nettement plus
souple que celle des anciens ouvrages de référence. 60 volumes sont prévus, qui

comprennent chacun entre 15 et 30 articles environ, soit un total de 400 à 600 pages.
Chacun d’entre eux présente les aspects essentiels d’un thème donné, de façon à la
fois synthétique et clairement structurée. La réalisation de chaque volume séparé
exigeant moins de temps que celle d’une grande encyclopédie, les MRL peuvent
prendre plus aisément en considération les développements récents de la recherche.
Les volumes sont conçus de manière à pouvoir être consultés indépendamment les
uns des autres tout en offrant, pris ensemble, un aperçu général de tout l’éventail de
la linguistique actuelle des langues romanes.
Les volumes sont rédigés en différentes langues – français, italien, espagnol,
anglais, voire, exceptionnellement, portugais –, chacun d’entre eux étant intégrale-
ment rédigé dans une seule langue dont le choix dépend du thème concerné. L’an-
glais permet de donner une dimension internationale et interdisciplinaire aux thèmes
qui sont d’un intérêt plus général, dépassant le cercle des études romanes stricto
sensu.
La collection des MRL est divisée en deux grandes parties thématiques : 1) langues
   

et 2) domaines. Dans la première sont présentées toutes les langues romanes (y


compris les créoles), chacune d’entre elles faisant l’objet d’un volume à part entière.
Les MRL accordent une attention particulière aux petites langues, aux linguae minores,
qui jusqu’alors n’avaient pas été traitées de manière systématique dans le cadre de
panoramas d’ensemble : on y trouvera des volumes portant sur le frioulan, le corse, le

galicien ou encore le latin vulgaire, mais aussi un Manual of Judaeo-Romance Linguis-


tics and Philology.
La seconde partie comprend des présentations systématiques de toutes les sous-
disciplines, traditionnelles ou nouvelles, de la linguistique romane, avec un volume
séparé réservé aux questions de méthode. L’accent est mis en particulier sur des
VI Manuals of Romance Linguistics

domaines et des courants nouveaux et dynamiques qui prennent de plus en plus


d’importance dans la recherche comme dans l’enseignement mais qui n’avaient pas
encore été suffisamment pris en compte dans les précédents ouvrages d’ensemble –
comme par exemple les Grammatical Interfaces, les recherches sur le langage des
jeunes ou le langage urbain, la linguistique informatique et la neurolinguistique, les
Sign Languages ou la linguistique judiciaire. Chaque volume offre un aperçu claire-
ment structuré sur l’histoire de la recherche et ses plus récents développements dans
chacun de ces domaines.
Les directeurs de la collection sont fiers d’avoir pu confier l’édition des différents
volumes des MRL à des spécialistes de renom international en provenance de tous les
pays de langues romanes, et d’autres encore. Les éditeurs sont responsables aussi
bien de la conception des volumes dont ils ont bien voulu se charger que du choix
des contributeurs. On peut ainsi être assuré d’y trouver, en plus d’une présentation
systématique de l’état actuel des théories et des connaissances, un grand nombre de
réflexions et d’aspects novateurs.
Pris dans leur ensemble, ces volumes indépendants constituent un panorama
général aussi vaste qu’actuel de notre discipline, destiné aussi bien à ceux qui
souhaitent s’informer seulement sur un thème particulier qu’à ceux qui cherchent à
embrasser les études romanes actuelles sous tous leurs aspects. Les MRL offrent ainsi
un accès nouveau et novateur à la linguistique des langues romanes, dont elles
accompagnent de manière adéquate et représentative le développement continu.

Juin 2015
Günter Holtus (Lohra/Göttingen)
Fernando Sánchez Miret (Salamanca)
Table des matières
David Trotter
0 Introduction : état de la question
  1

Les éditeurs devant les traditions différentes

Francesco Carapezza
1 Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 21

Lino Leonardi et Richard Trachsler


2 L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  44

Nadia R. Altschul
3 L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle 81

Alexandru Mareş
4 L’édition des textes roumains anciens 95

Raymund Wilhelm
5 L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 131

L’édition électronique

Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance


6 Édition électronique de la Queste del saint Graal 155

Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati


7 Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 177

Andrea Bozzi
8 Entre texte et image : la méthode de Pise
  194

Textes en caractères non-romans

Marc Kiwitt
9 L’ancien français en caractères hébreux 219
VIII Table des matières

Guido Mensching
10 Éléments lexicaux et textes occitans en caractères hébreux 237

Textes non-littéraires

Martin Glessgen
11 L’écrit documentaire médiéval et le projet des Plus anciens documents
linguistiques de la France 267

Anja Overbeck
12 L’édition des textes médiévaux : la méthode de Trèves
  296

Textes particuliers

Claude Buridant
13 Édition et traduction 319

Frédéric Duval
14 Les éditions de textes du XVIIe siècle 369

Au-delà du texte

Frankwalt Möhren
15 L’art du glossaire d’édition 397

Gilles Roques
16 Défense et illustration du compte rendu scientifique 438

Index 464
David Trotter
0 Introduction : état de la question  

Abstract : L’introduction au volume présente non seulement un survol rapide du


   

contenu, tout en soulignant la variabilité méthodologique parmi les pratiques issues


essentiellement des philologies nationales du XIXe siècle, mais aussi une esquisse de

ce qui se fait dans le monde des éditions de textes aujourd’hui. L’on constate qu’il
existe un panorama assez diversifié d’éditions, parfois même dans une seule tradition
nationale. Car la variation concerne non seulement les pays et les traditions différents
au sein desquels se poursuit l’édition de textes, mais aussi (dans le temps) l’évolution
des philosophies éditoriales qui sous-tendent les décisions concrètes de l’éditeur. Il
est remarquable de constater dans quelle mesure – en dépit du développement
parallèle des langues romanes et de la discipline « pan-romane » de l’édition de
   

textes – une variété importante de systèmes et de méthodes d’édition, allant du plus


« interprétatif » au plus « reproductif », reste encore visible. L’article conclut avec
       

quelques souhaits exprimés à l’intention des éditeurs.

Keywords : philologies nationales, ecdotique, édition interprétative, édition diploma-


   

tique

1 La philologie de l’édition : un aspect de la  

philologie linguistique
La philologie est une science de l’écrit – fait qu’on lui reproche parfois, à tort – qui
s’occupe de tout ce qui tourne autour du texte. Le mot « philologie » lui-même n’est
   

pas entièrement sans poser de problèmes car le sens exact qu’il revêt est variable
suivant la langue qu’on parle : la filologia italienne ne correspond pas exactement à la

Philologie allemande, et la filología en Espagne recouvre un domaine bien plus grand


que la philology (new ou encore, old …) anglophone. La philologie classique est plus
ample dans ses contours que la philologie des langues modernes et encore faut-il
distinguer entre « moderne » au sens contemporain, et « moderne » par opposition à
       

ancienne, c’est-à-dire : post-classique. Au cœur du mot reste cependant un noyau


sémantique : il s’agit peut-être moins de l’amour du mot ou de la langue1 (qui joue


certes un rôle chez les philologues) que le désir de comprendre le texte, parfois

1 Logos reste évidemment ambigu : c’est toute la complexité de la quête du sens qui s’y cache. Cf.

Möhren (2012, 2 n. 3) : « À la fin de son grand article sur le Renard (RLiR 75, 2011, 127–189), François
     

Zufferey cite Jean Rychner : ‹ l’amour exigeant des textes qui vit au cœur de la philologie › […] », où le
       

mot clé est sans doute celui d’ « exigeant ».    


2 David Trotter

seulement au pied de la lettre.2 Une distinction importante se trouve cependant entre


la philologie littéraire et la philologie linguistique (↗5 L’édition de texte – entreprise à

la fois linguistique et littéraire). C’est cette dernière qui est surtout impliquée dans la
discussion des éditions de textes, même si très souvent, l’édition elle-même est
conçue avec des buts littéraires et aura été établie par un spécialiste littéraire.
La philologie linguistique a été définie de la manière suivante :  

« Dans le sens étroit, plus actuel, [le terme de ‹ philologie ›] se réfère à la théorie et la pratique
     

éditoriales qui comportent la critique textuelle, mais également des pans interprétatifs. Il existe
une distinction de fait entre une philologie ‹ littéraire › (plus intéressée par les aspects de
   

construction littéraire, de mise en forme textuelle, de stylistique ou de métrique) et une philologie


‹ linguistique › (plus ciblée sur la description des systèmes grapho-phonétiques, morphologiques
   

et syntaxiques et sur les aspects lexicaux). […]


La ‹ philologie linguistique › est, certes, pratiquée (citons par ex. les travaux de F. Zufferey ou,
   

déjà avant, d’A. Vàrvaro), mais elle n’a jamais été érigée en système. Sa conceptualisation est
toutefois indispensable : c’est seulement une fois admise la scission entre philologie littéraire et

linguistique qu’il devient possible de définir le rôle de la philologie linguistique autant dans
l’établissement et la compréhension du texte que dans la définition de son ancrage spatio-
temporel. […] Mettre en relief l’importance de la linguistique pour la philologie éditoriale et
préciser les interactions entre l’analyse linguistique et l’établissement des textes, contient pour-
tant un potentiel notable pour la philologie des prochaines années.
Indépendamment de ses orientations plus spécifiques, la philologie éditoriale est une science
moins doctrinale que pratique : elle s’exprime par la publication d’éditions de textes et par la

réflexion sur les problèmes qui lui sont inhérents bien plus que par une réflexion abstraite et
théorique. La complexité de la philologie s’explique par la multitude des cas de figure concrets,
par la diversité des disciplines impliquées (littérature, linguistique, histoire) et par les différentes
finalités de chacune d’entre elles. S’ajoute par ailleurs sa dimension internationale : la philologie

dont la langue d’objet est le français est exercée notamment, en dehors des pays francophones, en
Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, dans les pays scandinaves et anglo-américains (cf. Duval
2006). Les nombreuses traditions nationales suivent partiellement des voies différentes, générant
ainsi une science ‹ pluricentrique ›. L’absence de méthodologie commune a été souvent reprochée
   

à la philologie, mais cette absence est intrinsèque à la discipline ; la philologie consiste plus en un

faisceau de règles méthodologiques qu’en une doctrine homogène » (Carles/Glessgen, à paraître).


De cette analyse, l’on peut relever les éléments suivants qui ont une pertinence
particulière pour l’édition de textes :  

– la scission entre philologie littéraire et linguistique


– la philologie éditoriale est une science moins doctrinale que pratique (elle
comporte un faisceau de règles méthodologiques non pas une doctrine homo-
gène)
– une multitude de cas de figure concrets
– la dimension internationale et l’importance des traditions nationales

2 Il ne faut pas sous-estimer cette tâche surtout dans le cas d’une langue ancienne. Bien des analyses
littéraires exquises montrent clairement que leurs auteurs n’ont pas compris « leur » texte au sens le
   

plus … littéral. Vouloir comprendre son texte est une chose (↗15 L’art du glossaire d’édition) ; pouvoir
   

le comprendre, en est une autre.


Introduction : état de la question
  3

Cette étude importante n’était pas à notre disposition avant de lancer ce volume mais
il est clair qu’elle se base sur des principes qui sont également visibles dans les pages
qui suivent. La séparation entre « littéraires » et « linguistes » a le résultat souvent
       

néfaste que les éditions sont fabriquées par des spécialistes des études littéraires qui
n’ont pas toujours une formation adéquate devant les problèmes que peuvent poser
des textes anciens. Et même des textes moins anciens : dans le cas des textes français

du XVIIe siècle, mais sans doute aussi dans d’autres, cela entraîne une modernisation

de la langue qui efface des phénomènes importants au niveau diachroniques et qui


donnent une impression au fond assez fausse du français classique de l’époque
(↗14 Les éditions de textes du XVIIe siècle). Une conclusion surtout : la philologie
     

éditoriale, science qui cherche surtout des solutions concrètes à des cas de figure
différents, manifeste une variabilité importante, tant entre les traditions nationales
qu’à l’intérieur de celles-ci (voir section 3, infra). D’une part cette variabilité est le

résultat de l’évolution de la science, variable suivant les pays ; d’autre part elle est

sans doute aussi un produit de choix éditoriaux et en fin de compte, parfois tout
simplement de goûts personnels.

2 La philologie de l’édition : variabilité dans le temps


et dans l’espace
Si la philologie, au moins dans certaines visions nationales, englobe l’intégralité de la
tradition écrite, de son début jusqu’à l’actualité, elle est souvent comprise comme
ayant une valeur particulière et un rôle particulièrement important pour l’étude des
documents les plus anciens ou plus généralement des origines jusqu’au Moyen Âge.
Ce n’est pas que les textes postérieurs soient sans problème mais l’arrivée en scène de
l’imprimerie (au XVe siècle) est un changement décisif dans la production textuelle et

dans la méthodologie de son analyse. Ce qui reste après cette innovation, est cepen-
dant le rôle de l’auteur-créateur devant ses manuscrits, et parfois la nécessité de
reprendre une par une les versions successives de ce qu’il est convenu d’appeler un
« texte » pour suivre sa genèse, son évolution et sa production. Des cas classiques : les
     

versions des Essais de Montaigne, dont les couches successives montrent le philo-
sophe en plein développement, ou encore, les manuscrits d’un Flaubert ou d’un
Becket, qui seront examinés par les spécialistes de la génétique textuelle.
En ce qui concerne le temps, cependant, et la diachronie, le présent volume reste
fidèle à une conception assez traditionnelle de la philologie. Pour les éditions des
textes fournis par la majorité des écrivains modernes – post-Gutenberg – confection-
ner une bonne édition ne nécessite pas de se plonger dans les multiples manuscrits
d’un auteur, en tout cas pas comme pour le Moyen Âge. Cela tient sans doute en partie
au fait que depuis le Moyen Âge, la conception de l’auteur a elle-même changé : il  

existe, en principe, une version d’auteur, d’autorité, même si sa production implique


4 David Trotter

des balbutiements et des ébauches antérieures, ensuite biffées ou jetées au feu au


profit du texte définitif qui sera expédié à l’imprimeur. Cette situation n’existe pas
au Moyen Âge où la variance manuscrite est la norme et où un décalage souvent
important entre auteur (le plus souvent, anonyme, ou en tout cas impersonnel) et
texte se trahit par un foisonnement de témoins intermédiaires dont la pertinence et la
validité (pour la constitution du « texte » – au singulier, s’entend) seront à démontrer.
   

C’est ainsi que les contributions de ce volume s’adressent presque toutes aux ques-
tions que pose cette philologie du Moyen Âge.3
Deuxième aspect du temps : l’évolution de la philologie elle-même, depuis ses

origines. Aucune science digne de ce nom ne reste stable : le propre de la science,


c’est d’évoluer. La philologie de l’édition des langues romanes, née dans le sillage
d’une part de la critique textuelle classique et biblique, d’autre part comme partie
constituante de la linguistique comparée allemande du XIXe siècle, a sa propre

histoire. Marquée par l’intervention des grands savants de notre discipline (Bartsch,
Suchier, G. Paris, Meyer au XIXe siècle ; mais aussi Menéndez Pidal, Bédier, Contini au
   

XXe siècle), cette histoire retrace et accompagne l’histoire de la philologie romane


elle-même, car elle en est inséparable.


Qui dit « philologie romane », dit aussi « espace », car la linguistique historique
       

des langues romanes, sujet éminemment lié au temps, est aussi de par sa nature une
discipline qui tient obligatoirement compte de l’évolution et de la distribution dans
l’espace linguistique où vinrent s’installer les langues romanes. La linguistique ro-
mane est irrémédiablement diachronique (« du latin aux langues romanes ») mais
   

aussi fatalement diatopique. Une langue romane est une langue née du voyage.
Étudier la philologie de l’édition des langues romanes implique donc une certaine
couverture des différentes langues de la Romania. En même temps, puisque les
romanistes médiévistes se conçoivent souvent autant comme médiévistes (c’est-à-
dire : comparatistes) que romanistes (idem), il est – ou il était – normal qu’un

spécialiste de l’ancien français connaisse aussi la tradition éditoriale pratiquée pour


l’italien ou pour l’espagnol. Il existe certes des écoles plus ou moins « nationales » en
   

ce qui concerne l’édition des textes (nous le verrons). Mais une ouverture inévitable
(car essentielle sur le plan intellectuel si l’on veut comprendre la culture médiévale,
mais aussi les langues romanes dans leur ensemble) vers des textes dans d’autres
langues, allège au moins parfois l’effet réducteur d’un esprit d’école trop sévère. Au
niveau de l’étude des textes du Moyen Âge, en tout cas, s’il existe des razze romanze,
esiste aussi la romanità. Les textes s’influencent à travers les frontières linguistiques et
le concept d’une romanité des textes médiévaux est aussi réel que celui de la latinité
sous-jacente des langues romanes.

3 Un chapitre de Frédéric Duval (↗14 Les éditions de textes du XVIIe siècle) montre dans quelle mesure
   

(et en dépit de ce qu’on croit trop souvent) les mêmes difficultés se posent au XVIIe siècle français,

même si elles sont subrepticement occultées par la majorité des éditions même « savantes ».
   
Introduction : état de la question
  5

La philologie de l’édition est une branche de la science philologique et son but


primaire est assez simple : la production de textes fiables et fidèles. L’entreprise est

moins évidente que l’on ne pourrait le croire. Car ce constat visiblement (et par trop)
réducteur cache une complexité redoutable : les concepts de « fiabilité » et de « fidé-
       

lité » se définissent de façon divergente selon, précisément, le temps et l’espace de la


discussion. Même au niveau apparemment le plus simple – l’edition d’un texte dont il
ne subsiste qu’un manuscrit unique – ce ne sont pas des paramètres univoques.
« Fiabilité » et « fidélité » aux intentions de l’auteur, ou à la réalité manuscrite que
       

fournit le copiste ? C’est un débat qui a probablement fini car relativement peu

d’éditeurs se croient aujourd’hui autorisés d’intervenir dans un texte sans l’appui


d’une variante authentique fournie par un autre manuscrit. Soit les éditeurs sont
devenus plus prudents, soit ils sont maintenant moins compétents et se fient moins à
leur propre jugement devant un texte que l’on pourrait envisager de corriger (Reid
1972 ; 1984). Est-ce donc que le bédiérisme a vaincu (cf. Segre, à paraître) ? Non, loin
   

de là, car ici il ne s’agit que du cas relativement simple du manuscrit unique. Devant
des textes avec une transmission plus compliquée, une approche plus lachmannienne
est encore très visible, soit parce que l’éditeur peut se permettre de trouver une leçon
plus compréhensible dans un autre manuscrit, soit en permettant la (re)construction
d’un texte assez éloigné de tous les manuscrits qui ont survécu (↗2 L’édition critique

des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois ; cf. Palumbo 2014). En romanis-
   

tique, le lachmannisme au sens le plus développé (la reconstruction) est essentielle-


ment un phénomène italien et sa survie – voire sa renaissance – en Italie dépend du
niveau exceptionnel que connaissent toujours les études philologiques dans ce pays.
Une édition lachmannienne exige des connaissances considérables d’une ancienne
langue et celles-ci sont forcément tributaires d’une tradition scientifique établie et
durable et qui remonte en dernière analyse aux débuts de l’enseignement de la
philologie romane en Italie. De même, les traditions des maisons d’édition jouent
parfois un rôle déterminant : depuis ses débuts, la série des Classiques français du

Moyen Âge (dirigée par Mario Roques), à la différence de la Société des Anciens Textes
Français, a adopté une politique bédiériste, et l’influence des CFMA a sans doute
contribué à une certaine perception de ce que c’est qu’une édition de texte. C’est dire
que la philologie de l’édition, produit de l’éclosion des philologies nationales du
XIXe siècle, connaît des dimensions qui sont en dernière analyse nationales, et qui

restent encore aujourd’hui très visibles.4 La pratique de philologie de l’édition est


ainsi étonnamment variable entre les pays où elle se pratique.

4 Voir Duval (2006) pour une présentation des principales pratiques aujourd’hui.
6 David Trotter

3 Varietas delectat : la philologie de l’édition


La romanistique a presque deux siècles et il n’est pas surprenant qu’elle ait évolué au
cours de cette période. En dépit de l’existence inévitable – et saine – de différentes
« écoles » qui parfois s’affrontent, mais surtout se complètent,5 l’on peut dire que sur
   

le fond, il règne un accord certes tacite mais néanmoins réel sur au moins les aspects
centraux de la discipline. Mais chose curieuse : ce n’est pas vraiment le cas pour ce

qui est de la philologie de l’édition, dans laquelle des divergences méthodologiques


et philosophiques continuent à être visibles et même, à devenir encore plus importan-
tes. Pourtant, le but de la philologie de l’édition, suivant la définition que nous avons
déjà fournie (« la production de textes fiables et fidèles ») semble a priori susceptible
   

de donner lieu à un consensus général même si la réalité de transmissions textuelles


divergentes exigera que la méthode soit souple. C’est ainsi que l’on n’éditera pas un
fragment de texte occitan en caractères hébraïques de la même manière qu’une
épopée castillane dans un manuscrit unique, ou avec la même approche que celle qui
convient devant un texte en ancien français conservé par une centaine de manuscrits
allant du XIIIe au XVe siècle. Mais s’attendre à retrouver un accord de principe sur les

méthodes à adopter devant un certain nombre de cas de figure ne semble pas un


espoir irréaliste. Comme le montrent les contributions du présent volume, c’est un
espoir cependant peu réalisé, peut-être même irréalisable, du moins pour l’instant.
La philologie de l’édition se caractérise par la même variance que les manuscrits
médiévaux. Si nous sortons du domaine relativement circonscrit des langues roma-
nes, la situation devient encore moins standardisée. Les historiens ont des pratiques
qui divergent de celles des philologues (Trotter, à paraître a). Pour des textes en
anglo-normand par exemple, les éditions des historiens n’ont ni accents, ni apostro-
phes : on lit ainsi Dangleterre et labbe, au lieu de d’Angleterre et de l’abbé. Les

habitudes des spécialistes du moyen haut allemand ne sont pas les nôtres : ils sont  

beaucoup plus « lachmanniens ». Les anglicistes tendent vers des éditions qui aux
   

yeux du romaniste, seraient traitées de « diplomatiques » : aucune distinction par


     

exemple entre les u et les v, les i et les j, les caractères maintenant périmés de
l’alphabet du Moyen Âge (ð, þ, Ʒ) sont préservés, et l’édition classique d’un texte en
moyen anglais exige du lecteur un effort assez important.6

5 Voir les observations perspicaces de Robert Martin sur les « écoles qui superbement s’ignorent »
   

(Martin 2011, 7).


6 Cela vaut autant pour les éditions de la Early English Text Society que pour celles des Middle English
Texts de Heidelberg (Winter Verlag), pour ne citer que deux séries qui font autorité. Pour une descrip-
tion/définition de ce qui constitue un texte « diplomatique », voir Duval (2009, 165–175). Encore plus
   

important : la datation des anglicistes suit la date du manuscrit, non pas celle du texte qu’il conserve.

C’est bien entendu particulièrement important quand il s’agit d’analyser les rapports entre l’anglais et
l’anglo-normand.
Introduction : état de la question
  7

Le présent volume permet surtout d’entrevoir la divergence de la pratique dans


les langues romanes, et essentiellement pour le Moyen Âge. L’on remarquera dans
quelle mesure l’influence des grands maîtres se fait voir dans des traditions nationa-
les : le rôle d’un Menéndez Pidal pour le castillan (↗3 L’espagnol castillan médiéval et
   

la critique textuelle), d’un Contini7 ou d’un Segre en italien (↗1 Entre théorie et  

pratique en ecdotique galloromane), de Bédier pour l’ancien français, est détermi-


nant. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’édition critique de Guiron le Courtois
(↗2 L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois) s’inscrit –
   

même s’il s’agit d’un texte en ancien français – dans la tradition italienne. Une
entreprise comparable serait difficile à envisager en France.8 L’évolution de la pra-
tique de la philologie de l’édition dépend évidemment surtout de la production
textuelle elle-même – comme on le sait, c’est l’expérience du travail direct sur le Lai
de l’Ombre qui aura permis à Bédier de développer sa doctrine devenue depuis
hégémonique, au moins dans certains pays. Voici un exemple de ce que Carles/
Glessgen appellent un cas de figure concret qui exige une solution concrète (Carles/
Glessgen, à paraître). L’importance du Poema de Mio Cid (manuscrit unique) pour la
culture castillane, et les théories traditionalistes auxquelles la discussion autour du
poème a donné naissance, a profondément marqué la conception de l’édition en
Espagne (↗3 L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle). Il est probable que

l’isolement de l’Espagne et de l’université espagnole pendant une bonne partie du


XXe siècle y est aussi pour quelque chose. La philologie de l’édition dépend égale-

ment, pour faire des progrès, du dialogue qui s’instaure entre les éditeurs et la
communauté scientifique plus large. C’est là aussi qu’intervient le compte rendu de G.
Roques (↗16 Défense et illustration du compte rendu scientifique), qui continue (et à

raison) à occuper une place importante dans nos grandes revues de romanistique. Si
tous les médiévistes sont des consommateurs d’éditions, tous ne sont pas des pro-
ducteurs : l’édition de textes est devenue une affaire de spécialistes, et l’idée (jadis

courante) de proposer une édition comme sujet de thèse semble beaucoup moins
fréquente aujourd’hui. C’est dommage. Faire une (bonne) édition, signifie aborder
d’un coup et incontournablement la quasi-totalité des grandes questions que pose la
langue médiévale, et l’histoire de la langue, que ce soit au niveau du lexique, ou en
matière de paléographie/codicologie, ou encore en analyse littéraire.9 D’ailleurs,
comme le montre Wilhelm (↗5 L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et

littéraire), une édition de texte littéraire implique aussi une approche et une compré-

7 Pour Contini, lire maintenant l’anthologie dans Leonardi (2014).


8 Cf. aussi Palumbo (2014).
9 D’éminents collègues en Allemagne et en Angleterre m’ont dit que faire une édition pour une thèse
est très risqué pour un(e) jeune doctorant(e) – sous-entendu, parce que trop « philologique » par les
   

temps qui courent. L’on remarquera cependant que parmi les équipes des grands dictionnaires
historiques et médiévistes des langues romanes, l’on retrouve très souvent des éditeurs de texte (DEAF,
AND, TLIO, DOM).
8 David Trotter

hension … littéraires, en même temps que linguistiques : c’est déjà un pas vers l’unité

de la Sprachwissenschaft et de la Literaturwissenschaft qui dans le paradigme roma-


niste, étaient liées et à notre sens, utilement.
Parfois les approches divergentes des éditeurs dépendent non pas d’une tradition
nationale, mais des nécessités qu’imposent certains types de texte. Les éditions de
traductions (le plus souvent, du latin vers une langue romane, mais d’autres cas de
figure peuvent bien entendu se présenter : de l’arabe, du grec …), créent des problè-

mes spécifiques mais fournissent aussi des renseignements supplémentaires sur l’état
de la langue, car une comparaison systématique entre texte-source et texte-cible est
souvent possible (↗13 Édition et traduction). Une catégorie à part (et à laquelle sont

consacrés trois chapitres) est formée par des textes en caractères non-romans : soit, le  

cas du roumain, dont les premiers textes (déjà, dans une perspective romaniste,
tardifs, car ils ne remontent qu’au XVIe siècle) sont écrits en caractères cyrilliques.

Parmi les solutions adoptées, celle de la transcription (pseudo-)diplomatique semble


avoir cédé le pas à la transcription phonétique interprétative préconisée par l’école de
Bucharest (↗4 L’édition des textes roumains anciens). En somme, les textes en carac-

tères hébraïques sont traités de la même façon grâce à une translittération en lettres
romanes qui essaie de respecter à la fois les graphies de l’hébreu et la phonétique de
la langue romane dont il est question, ici l’occitan (↗10 Éléments lexicaux et textes

occitans en caractères hébreux) ou l’ancien français (↗9 L’ancien français en caractè-


res hébreux). Par rapport aux éditions bien plus simples des textes déjà en langue et
alphabet romans, le travail de l’éditeur comporte un élément d’interprétation beau-
coup plus important (sans parler des compétences linguistiques supplémentaires
qu’impliquent les éditions de ces textes).
Et puis, il y a le numérique. L’arrivée de l’informatique dans les sciences humai-
nes à partir des années 1980, époque à laquelle pour la première fois l’ordinateur
personnel (PC) commença à devenir une réalité, a profondément marqué la philologie
de l’édition. D’une part, l’informatique a permis la mise en ligne d’une quantité de
textes (souvent avec des images de manuscrits à l’appui), d’autre part, elle a facilité
des « éditions » qui juxtaposent tous les manuscrits d’un ouvrage, ce qui n’est pas,
   

foncièrement, une « édition », et où la part philologique est assez difficile à déceler


   

(qui aura le temps ou l’envie de parcourir en même temps tous les manuscrits d’un
seul texte médiéval sur l’écran ?).10 Néanmoins, devant les restrictions surtout d’ordre

financier qu’imposent les maisons d’édition, la mise en ligne a souvent permis la


publication d'éditions qui auraient difficilement pu voir le jour autrement : cas spec-

taculaire, le projet Rialto (napolitain, malgré son nom …) qui propose des textes
occitans, dont quelques-uns comportant également des interprétations musicales
(↗7 Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux). Le numérique permet

10 Exemple : l’édition en ligne du roman de Partonopeus de Blois, http://www.hrionline.ac.uk/parto


nopeus/, consulté le 20 août 2014.


Introduction : état de la question
  9

ainsi des ajouts importants au texte d’une édition, ce qui est le cas aussi dans
l’application élaborée à la Scuola Normale de Pise (↗8 Entre texte et image : la
   

méthode de Pise), qui fournit un système permettant non seulement de gérer texte et
image (du manuscrit), mais aussi de concevoir et de construire l’apparat critique de
l’édition : le numérique au service de la philologie. Comme dans la Queste del Saint

Graal telle qu’elle est conçue à Lyon (↗6 Édition électronique de la Queste del saint

Graal), qui fournit également des images mais aussi des outils d’interrogation synta-
xique et autres, l’on peut parler d’éditions informatiques de la deuxième génération,
enrichies et offrant au lecteur une gamme de possibilités qui va bien au-delà du texte
lui-même. L’on est bien loin de l’édition préparée à l’ancienne et (ensuite) informati-
sée : ce sont des éditions de texte conçues par et pour l’informatique.

Enfin, un aspect important de la philologie de l’édition depuis une trentaine


d’années, est l’intérêt que l’on porte aux textes non-littéraires. C’est en partie la
réponse à la critique de l’histoire linguistique traditionnelle, dans laquelle les textes
littéraires jouent souvent un rôle prépondérant, même excessif. Il en résulte une
vision assez particulière de l’histoire d’une langue, là où bien entendu l’on devrait
s’efforcer de créer une image aussi large que possible. Or, on le sait, il est difficile
d’aller au-delà de l’écrit, mais il existe, souvent dans des quantités énormes, des
documents beaucoup plus variés que ceux qui constituent le corpus littéraire. Ces
documents ont souvent des avantages remarquables : ils sont datés et localisés, ils ne

comportent pas de décalage chronologique entre le travail de l’auteur et du copiste,


ils traitent de sujets plus proches du quotidien et parfois aussi plus proches peut-être
de l’oral. Il est illogique de ne pas s’en servir et d’en profiter. Comme il y a derrière
l’édition de textes non-littéraires une motivation d’ordre linguistique, il n’est pas
surprenant que la méthodologie des éditions comporte des éléments permettant
l’exploitation linguistique et philologique des documents. Cela entraîne, dans le cas
des documents luxembourgeois étudiés au sein de l’équipe du Sonderforschungsbe-
reich 235 de Trèves, une modalité d’édition assez innovatrice, et qui reproduit par
exemple la distinction entre « s rond » (s) et « s long » (ſ), tout en rendant visibles et
       

surtout récupérables par l’ordinateur, non seulement cette distinction (pertinente


pour distinguer les copistes), mais aussi les abréviations des manuscrits. Le projet
de Trèves remonte au milieu des années 1990 : il est donc récent. Les Plus anciens
   

documents linguistiques de la France, en revanche, ont été lancés à la fin du XIXe siè-  

cle, bien entendu sous forme d’un projet d’éditions papier. La collection, en ligne sous
forme d’une base de données (↗11 L’écrit documentaire médiéval et le projet des Plus

anciens documents linguistiques de la France), comprend maintenant 2185 chartes,


comportant une numérisation des manuscrits originaux, et la possibilité de lire le
texte dans différentes versions (diplomatique, critique, etc.) ; est également dispo-

nible un puissant moteur de recherche permettant l’étude des graphies. Là encore,


c’est une utilisation de l’informatique qui permet tout simplement des avancées
scientifiques qui sans ce support, seraient impensables et à vrai dire, impossibles. Si à
la base de l’ensemble existe une « édition », le tout est un outil très développé pour
   
10 David Trotter

l’histoire de la langue, et qui montre pleinement comment la philologie de l’édition,


comprise de cette manière, contribuera à de nouvelles découvertes en linguistique
historique. Le numérique permet ainsi la création de corpus interrogeables, même si
ceux-ci, parfois pour des raisons juridiques, sont basés sur des éditions dont la
méthodologie est parfois discutable. Et avec de rares exceptions, dont les Plus anciens
documents linguistiques de la France, ce ne sont pas des corpus qui vont au-delà de
textes déjà bien connus et exploités, ce qui a pour résultat que les études qui se basent
sur ces ressources continuent à se limiter à la langue littéraire. Les textes non-
littéraires et les textes plus régionaux font souvent défaut (cf. Trotter, à paraître b).  

D’ailleurs des différences notables au niveau juridique – même à l’époque de l’Europe


unie – jouent aussi un rôle. Si la France ne reconnaît pas l’édition critique en tant que
réalité légale (↗6 Édition électronique de la Queste del saint Graal, n. 9), le droit
   

italien permet l’exploitation de tout texte médiéval : seuls l’apparat critique, l’intro-

duction, etc., bénéficient du droit d’auteur moderne. Cela facilite bien entendu la
création d’une grande banque de données de textes et de documents médiévaux
comme celui du corpus textuel du Tesoro della lingua italiana delle origini (TLIO),
hébergé par l’Opera del Vocabolario Italiano (OVI).11

4 La philologie de l’édition, socle de la linguistique


historique
La linguistique historique dépend de l’écrit. Dans le cas des langues romanes, le
statut tout particulier du latin écrit, souvent dit « classique », en fait un point de
   

départ qui est, pour la romanistique traditionnelle, incontournable. Les progrès


récents et spectaculaires du Dictionnaire Étymologique Roman (DÉRom), projet mené
depuis Nancy (É. Buchi) et Sarrebruck (W. Schweickard), ont de nouveau souligné
   

l’importance de la reconstruction linguistique. Si l’on recherche l’origine nécessaire-


ment orale des langues romanes – voire même du protoroman – il est logique de
procéder à partir de l’historique de l’évolution orale.12 Le modèle qui voit dans les
langues orales romanes des descendants rattachés à un ancêtre écrit et de surcroît,
à un écrit de haut niveau diaphasique et diastratique, n’est pas sans poser de
problèmes logiques. En même temps, abandonner la quantité de renseignements
que peut fournir la richesse du latin classique, semble aussi dommage, et tous les
spécialistes ne sont pas prêts à suivre jusque-là le bouleversement d’un vieux
paradigme romaniste.13

11 http://www.ovi.cnr.it/index.php?page=la-banca-dati (12.01.2015).
12 Pour la théorisation de la démarche du DÉRom, voir Buchi (2010), Chambon (2007).
13 Cf. la discussion dans la Revue de Linguistique Romane en 2011 (Buchi/Schweickard 2011a ; 2011b ;
   

Vàrvaro 2011a ; 2011b), et aussi les contributions de Kramer (2011) et de Möhren (2012).

Introduction : état de la question
  11

Ce qui est cependant clair, quoique l’on pense des mérites respectifs du recours
au latin écrit et à la reconstruction déromienne,14 c’est qu’aucune histoire de langue
ne peut se passer de l’écrit. S’il est vrai que la naissance d’une langue est par
définition une opération orale, dès que cette langue est couchée par écrit (moment à
ne pas confondre avec sa naissance)15 son histoire est récupérée par le biais des
documents et des textes. Décrire l’histoire progressive de la langue française ou
castillane, est une opération impensable sans le recours à l’écrit. Il en résulte parfois
et même très souvent des histoires d’une langue qui ne sont en réalité que l’histoire de
la langue littéraire ; c’est même le cas le plus fréquent. Mais dépasser l’écrit, à

l'époque précédant l’invention de l’enregistrement sonore, n’est pas chose simple. Les
tentatives de retrouver l’oralité du Moyen Âge, par exemple, n’ont fourni que des
résultats assez limités, et il faut sans doute accepter qu’au maximum, l’on atteindra
non pas l’« oral », mais un « oral représenté » qui en est un reflet assez éloigné et
       

somme toute artificiel (Marchello-Nizia 2012).16 Le rapport entre écrit et oral du Moyen
Âge, que l’on a pu théoriser comme une manifestation d’un continuum entre proxi-
mité et distance de la communication (Nähe-Distanz-Kontinuum, Koch/Oesterreicher
1985) n’est pas sans rappeler la question des scriptae médiévales, à la fois reflet
(éloigné et partiel) des dialectes oraux, et produits d’un processus conscient de mise
par écrit.17 Pour une période plus récente, la découverte d’une langue des « peu-  

lettrés » – de personnes qui savaient écrire, mais qui ne maîtrisaient pas les règles de

l’écrit standardisé – nous a permis d’entrevoir moins l’oral que la variation existant à
l’intérieur d’une langue que l’on croyait très figée (en l’occurrence, le français écrit
classique) mais qui en réalité jouissait d’une marge de liberté assez grande (Ernst
2010 ; Ernst/Wolf 2001–2005). Même phénomène : les lettres des Poilus de la Grande
   

Guerre, dans lesquelles des soldats, surtout du Midi, font montre d'une maîtrise de la
langue française partielle mais qui n’entrave pas la communication (Pellat, à para-
ître).
La linguistique historique dépend forcément des éditions, et ainsi, la philologie
des éditions joue un rôle parfois déterminant dans la constitution de cette histoire

14 Cf. la conclusion de Maggiore/Buchi (2014, 322) : « d’aucuns seront peut-être tentés de militer en
   

faveur d’une utilisation conjointe des deux principales méthodes de connaissance du latin global, la
reconstruction comparative et la philologie latine ». Je serais porté à adopter précisément cette solution

de compromis – ou d’éclecticisme, si l’on veut, car elle permet de sauvegarder le meilleur des deux
approches.
15 La naissance d’une langue, nous le rappelle Hélène Carles dans un livre magistral (Carles 2011,
541), a lieu quand on la parle, non pas quand on se met à l’écrire. Le travail pionnier de Carles sur
l’occitan « pré-textuel » sera bientôt développé et étendu à l’intégralité du gallo-roman dans Carles (en
   

préparation).
16 À consulter aussi : Diachroniques 3 (2013), sur l’oralité en français médiéval (Rodríguez Somolinos

2013), et (pour l’anglo-normand, mais de portée plus générale) Ingham (à paraître).


17 Pour un survol de la question des scriptae en ancien français, voir Trotter (à paraître b et c), et la
bibliographie qui accompagne ces études.
12 David Trotter

(Selig 2005). Sans philologie, aucune datation n’est possible, même si cette datation
est loin d’être facile. Elle a sa propre problématique : fournit-on et suit-on une

datation par auteur, ou par manuscrit ? Et dans ce dernier cas, faut-il distinguer textes

documentaires (survivant majoritairement en copie unique) et textes littéraires (ma-


nuscrits multiples ; question de l’auteur et du ou des copiste(s) …) ? De manière encore
   

plus centrale, l’histoire d’une langue ne pourrait que difficilement se concevoir sans
une masse de données publiées, donc sur une série diachronique de témoignages de
la vie de la langue. Pour des raisons essentiellement pratiques, cela implique l’accès à
des éditions, qu’elles soient de textes littéraires ou, de plus en plus, de textes non-
littéraires (juridiques, administratifs, financiers …). L’irruption de l’informatique dans
notre discipline ne change rien à cette nécessité car le numérique ne présente, au
fond, que les mêmes données sous une forme radicalement différente et surtout, sous
une forme susceptible de permettre des analyses quantitatives.18

5 Comment la linguistique historique influence


la philologie de l’édition
Les éditions sont donc dans une très grande mesure à la base de ce que nous savons ou
prétendons savoir, sur l’histoire de la langue. Plus surprenant peut-être : comment  

cette même histoire exerce un pouvoir parfois remarquable sur les décisions des
éditeurs de textes. Il est bien sûr inévitable qu’il existe un va-et-vient entre éditions et
histoire linguistique : un nouveau texte, renfermant des mots ou des tournures insolites

voire inconnus, modifiera la vision que l’on aura de la langue de l’époque. Inévitable
aussi, un décalage entre l’apport de cette édition dans la littérature scientifique de
première main et les ouvrages de seconde main comme les manuels ou les dictionnai-
res. Il est clair qu’un éditeur de texte qui fait honnêtement son travail et qui consulte
assidûment ces ouvrages de référence (tous ne le font pas, bien entendu …)19 sera
influencé par les graphies et les formes qu’il y trouvera. Mais là est le hic, ou plutôt, hic
iacet lepus. Car très souvent, et bien plus souvent que l’on ne le croit, les manuels et les
dictionnaires reprennent des éditions pour lesquelles, standardiser (l’on disait corri-
ger) faisait partie du travail de l’éditeur. D’où une profusion de lemmes de dictionnaires

18 Des études basées sur les corpus électroniques peuvent bien entendu fournir des résultats que l’on
ne saurait atteindre sans l’aide de l’outil informatique, mais il ne faut pas perdre de vue que la très
grande majorité des bases de textes actuellement disponibles pour le Moyen Âge ont comme point de
départ des éditions traditionnelles ensuite numérisées. Or, le fait de numériser ne change rien à la
qualité ou à la fiabilité d’une édition et il faut en tenir compte dans l’usage que l’on en fait, plutôt que
de se fier aveuglément aux résultats certes impressionnants et séduisants que livre un ordinateur qui,
lui, a le droit d’être aveugle.
19 Le FEW brille par son absence dans beaucoup (trop) d’éditions de textes du domaine gallo-roman.
Introduction : état de la question
  13

qui incarnent et perpétuent des formes … inexistantes. Or, modifier, à son insu ou
explicitement, son texte pour le ramener aux graphies proposées par des ouvrages de
référence qui contiennent des formes qui sont en fait le remodelage de textes selon des
critères établis au XIXe siècle, c’est tourner éternellement en rond. Le processus mental

ressemble à celui de Marco Polo devant un rhinocéros sumatrien, qu’il essaie en vain de
comprendre et d’expliquer par rapport à la licorne (fantastique) qu’il connaît du monde
livresque ; ou encore, aux réactions des scientifiques du XVIIIe siècle face à l’ornitho-
   

rynque, animal tellement peu facile à faire entrer dans les taxinomies du temps qu’au
début l’on croyait à une création factice produite en Chine.20 Éditer un texte ancien sans
connaître l’histoire de la langue, serait une entreprise périlleuse ; corriger les formes

que l’on retrouve dans son texte pour qu’ils ressemblent à ce qui existe déjà, c’est
réduire drôlement l’apport à la science d’une édition. La question du lexique, et du
glossaire des éditions, a fait l’objet de plusieurs études récentes (Chambon 2006 ;  

Möhren 2012 ; ↗15 L’art du glossaire d’édition) mais en réalité, tous les domaines de la
   

langue sont concernés et tous exigent de l’éditeur non seulement une attention particu-
lière et la patience de vérifier toutes les possibilités déjà entérinées dans les ouvrages
de référence, mais surtout le courage de présenter une nouveauté comme telle.21
Sinon, la science n’avance pas. Le nain s’installe sur les épaules du géant précisé-
ment pour voir plus loin que s’il était resté les pieds sur la terre.

6 Vers l’avenir de la philologie de l’édition :  

quelques souhaits …
Comment se porte de nos jours la sous-discipline « l’édition de textes » ? Une chose est
     

sûre : avec le temps, les éditeurs commencent à avoir édité un pourcentage plus

important de ce qui est disponible sous forme de manuscrits, en tout cas pour la
production dite « littéraire ». Ce qui ne les empêche pas de donner leur préférence aux
   

mêmes textes dont il existe souvent une multitude d’éditions, parfois très divergentes.
Un exemple classique : la Chanson de Roland. La bibliographie du DEAF en dénombre

une quarantaine d’éditions qui vont des dix volumes de textes quasi-diplomatiques
fournis par Mortier pour chaque manuscrit (Mortier 1940–1944) au texte critique et
classique de Segre (21989). L’entreprise de Mortier a été reprise par Duggan et al. (2005)  

et pour la seule version d’Oxford, il existe des dizaines d’éditions, la plupart assez
« bédiéristes », avec ou sans traduction en français moderne. Le lecteur a l’embarras du
   

20 L’épisode du rhinocéros se trouve dans MPolGregM 6, 165 ; analyse dans Eco (1997, 83) ; et cf. ibid.,
   

333–346 (découverte de l’ornithorynque en Australie en 1798). Cf. Trotter (2014).


21 Inutile : annoncer une découverte sans faire les recherches nécessaires pour s’assurer qu’elle en est

une. Il faut aussi que les éditeurs consacrent du temps à tous les aspects linguistiques de leur texte, au
lieu de s’accrocher à une reformulation de type morpho-phonétique, ce qui est (trop) souvent le cas.
14 David Trotter

choix et se trouve devant l’embarras des méthodes. Il en est de même pour la plupart
des textes les plus célèbres. Du point de vue quantitatif, les documents non-littéraires
sont sans doute plus nombreux que les textes de la littérature d’imagination. Ces
documents ont longtemps été négligés mais comme nous l’avons déjà signalé, depuis
quelques décennies ils sont aussi l’objet d’éditions. De même, les textes scientifiques
(sensu largo) connaissent un regain d’intérêt dans tout le domaine roman, donnant lieu
à la publication de documents occitans, catalans, italiens et français (à titre d’exem-
ple : Baker 2010 ; Corradini/Periñán 2004 ; Dehmer 2007 ; Ferragud Domingo 2009 ;
         

Hilty/Vicente García 2005 ; Hunt 2008 ; Piro 2011). Si la production d’éditions de textes
   

strictement littéraires reste constante, même majoritaire, il est rassurant de constater


qu’elles ne constituent pas la totalité du travail éditorial.
Un aspect récent est la parution d’éditions bilingues. Cette pratique, jadis la
préserve des seules éditions occitanes, se répand : de plus en plus les textes en ancien

français (notamment) s’accompagnent d’une traduction en français moderne. Parmi


les collections les plus importantes, citons les Traductions des Classiques du Moyen
Âge et les Lettres gothiques du Livre de Poche. Le phénomène semble beaucoup plus
rare dans le cas d’autres langues romanes, peut-être tout simplement parce que la
forme médiévale de celles-ci est plus proche de la langue moderne et donc, plus
lisible. Il s’agit en partie d’une tentative consciente de faire appel à un public plus
important, et d’attirer sans doute aussi la clientèle estudiantine vers les études
médiévales auxquelles les traductions peuvent faciliter l’accès. Sans doute aussi, les
maisons d’édition y voient un moyen d’attirer un public plus grand et même extra-
universitaire (« La collection des Traductions des Classiques du Moyen Âge a pour

objectif de mettre peu à peu l’immense trésor de la littérature médiévale à la disposi-


tion non seulement des spécialistes et des étudiants, mais encore du public le plus
large » ; « La collection Lettres gothiques se propose d'ouvrir au public le plus large
     

un accès à la fois direct, aisé et sûr à la littérature du Moyen Âge. Un accès direct en
mettant sous les yeux du lecteur le texte original, un accès aisé grâce à la traduction
en français moderne proposée … »22). Mais les éditions bilingues témoignent égale-

ment – de la part du public étudiant – d’une compétence réduite présumée et sans


doute réelle devant l’ancienne langue. Passer de la lecture de textes à l’édition de
textes implique bien entendu des connaissances plus importantes et celles-ci
commencent au niveau des études. Signes positifs, par contre : les éditions dues à des

doctorants (par exemple dans la série des Plus anciens documents linguistiques,
↗7.4.1 ; ou encore, Grübl 2014 ; Mazziotta 2009 ; Videsott 2013), ou l’accueil d’une
     

école d’été sur l’édition de textes organisée en septembre 2014 à Klagenfurt par
Raymund Wilhelm, et où ont assisté plus de vingt doctorants ou post-doctorants.23 En

22 www.honorechampion.com/fr/content/20-collections (12.01.2015) ; www.livredepoche.com/collec


tion-lettres-gothiques (12.01.2015).
23 Cf. http://www.uni-klu.ac.at/rom/inhalt/1147.htm (12.01.2015).
Introduction : état de la question
  15

même temps, l’on peut déplorer que la pratique de l’édition est (sauf peut-être à
l’École des chartes à Paris, établissement strictement en dehors de l’université fran-
çaise24) absente de l’enseignement universitaire.
La philologie de l’édition demeure, hélas, une activité minoritaire parmi les
romanistes : c’est dommage, car elle est, selon nous, non seulement importante pour

la discipline, mais également pour la formation des romanistes, ou du moins, pour


ceux qui souhaitent s’occuper de l’histoire des langues romanes pendant les premiers
cinq siècles de leur existence. L’édition est une discipline contraignante, même
sévère, et si l’éditeur n’accepte pas cette discipline, il y aura des comptes rendus pour
le rappeler à l’ordre. Une mauvaise édition est pire qu’une édition qui n’existe pas :  

elle empêche d’autres à tourner vers le même texte et plus grave encore, ses défauts
passent souvent inaperçus par bon nombre de lecteurs. Qu’entend-on par « mauvaise  

édition » ? Il s’agit surtout de mauvaises transcriptions, de glossaires défectueux ou


   

lacunaires (construire le glossaire permet de savoir si l’on a compris c’est-à-dire


transcrit correctement le texte),25 parfois aussi, des éditions où le choix du manuscrit
est lui-même mauvais. Il suffit de parcourir les comptes rendus dans les grandes
revues pour constater que malgré tout ce que l’on a pu écrire au sujet de l’édition, la
qualité de la production reste assez décevante. Un souhait donc : que le niveau  

s’élève. Encore faut-il qu’il existe une formation dans l’art d’éditer, qui pour l’instant
n’existe pratiquement pas.26 Un deuxième espoir : il faut éditer surtout des textes …

inédits. Ce sont eux dont la parution et la disponibilité feront avancer la science.27 Et


une troisième demande : des éditions de forme multiple, c’est-à-dire imprimées et

électroniques en parallèle. L’existence d’un texte en ligne, très important pour les
linguistes, lexicographes et bien d’autres encore, ne nuit pas aux ventes d’un livre,
quand celui-ci inclut l’apparat critique dont aura besoin tout chercheur sérieux – un
texte en ligne peut même servir de publicité. La question épineuse des droits de
l’auteur et de la maison d’édition (réglée de façon radicalement divergente dans les
différents pays de l’Union Européenne) ne devrait pas en tout cas entraver les progrès

24 Voir http://www.enc.sorbonne.fr/liste-generale-des-enseignements (13.01.2015). La direction de


thèses qui se basent sur une edition comporte évidemment un element d’enseignement, mais ce n’est
pas la meme chose qu’un cours qui pourra être suivi par un non-éditeur soucieux de comprendre l’art
d’éditer meme s’il ne compte pas le pratiquer.
25 L’on lira avec profit (et non sans plaisir) les écrits de Frankwalt Möhren à ce sujet : voir Möhren

(1997 ; 2012 ; ↗15 L’art du glossaire d’édition).


     

26 Sauf peut-être à l’École des Chartes (F. Duval). Une école d’été de l’université de Klagenfurt en
Autriche (organisée par R. Wilhelm) s’est instaurée en septembre 2014 pour tenter de pallier à l’absence
de formation dans ce domaine.
27 Vœu déjà formulé, pour l’ancien français, de manière assez directe sinon brutale dans la Biblio-
graphie du DEAF, première édition, en 1993. C’est évidemment le cas pour d’autres langues aussi : cf.

Schweickard 2012.
16 David Trotter

de la science.28 Ce serait d’ailleurs renier le rôle traditionnel de la philologia en tant


qu’ancilla scientiae.

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543–551.

28 Malheureusement, Max Engammare des Éditions Droz, à qui nous avons proposé de rédiger un
chapitre portant sur des questions pareilles, s’est vu (pour des raisons de manque de temps) dans
l’impossibilité de concourir à ce volume. – Au moment d’écrire ces lignes (août 2014), le mouvement
vers l« accès libre » ou d’« Open Access » est dans le vent, ou a le vent en poupe, à la fois au niveau des
       

organismes nationaux de recherche et de l’Union Européenne.


Introduction : état de la question
  17

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Francesco Carapezza
1 Entre théorie et pratique en ecdotique
galloromane
Abstract : Ce chapitre traite du conditionnement réciproque entre théorie et pratique
   

éditoriales en philologie galloromane (ancien français et ancien provençal) dans une


perspective historique, depuis l’introduction de la méthode dite lachmannienne jus-
qu’à nos jours. On a essayé d’illustrer, d’une part, comment l’expérience éditoriale
des philologues a influencé leurs propositions de méthode, et, d’autre part, comment
une application trop rigide ou bien peu contrôlée de ces méthodes a parfois produit
des éditions critiques insatisfaisantes à certains égards, ou bien a causé des défaillan-
ces au niveau de la reconstruction textuelle. À travers la leçon des maîtres de différen-
tes écoles philologiques (française, allemande, italienne, anglo-saxonne), l’ecdotique
appliquée aux textes romans médiévaux se caractérise en effet comme une discipline
capable de se renouveler constamment de son intérieur, grâce à une réflexion critique
continue sur sa tradition et sur ses méthodes vis-à-vis d’un objet d’étude qui est
intrinsèquement complexe.

Keywords : ecdotique (édition critique), histoire de la philologie romane, théorie


   

éditoriale, philologie française médiévale, philologie provençale

1 De Paris à Bédier : introduction et crise de la


méthode généalogique
On pourrait définir l’histoire de l’ecdotique romane moderne comme un processus
d’adaptation, de révision et de perfectionnement de la méthode dite généalogique ou
lachmannienne, élaborée en Allemagne au cours du XIXe siècle dans la philologie

classique et germanique, et appliquée pour la première fois aux textes en langue


romane du Moyen Âge vers la fin des années soixante de ce siècle par d’éminents
spécialistes français (Natalis de Wailly, Paul Meyer, Gaston Paris) et allemands
(Gustav Gröber).1 La critique continuelle et parfois même radicale à laquelle la
méthode généalogique a été exposée depuis ses premières applications à la philologie
romane est principalement due à la mobilité des textes littéraires en langue vernacu-
laire et de leur tradition manuscrite, caractérisée, à la différence des textes classiques,

1 Pour la genèse et la dénomination, historiquement inexacte, de la méthode « lachmannienne », voir


   

Timpanaro (1985) et Fiesoli (2000) avec Castaldi/Chiesa/Gorni (2004, 55–65). Pour les premières
applications dans le cadre roman, voir Formisano (1979), Stussi (1998, 21–23) et Leonardi (2009). Pour
une discussion générale des méthodes adoptées par les différentes traditions « nationales », voir Duval
   

(2006a).
22 Francesco Carapezza

par la relative proximité chronologique et géographique entre original et copies


conservées, et par conséquent de l’activité des copistes, qui modifient et parfois
contaminent leur modèle afin de l’améliorer ou de l’actualiser, dans une situation qui
implique aussi des questions délicates de variabilité linguistique et formelle.2
Déjà dans l’édition de la Vie de saint Alexis de Gaston Paris et de Léopold Pannier
(1872), que Contini (1977, 34) définit comme « adattamento del lachmannismo alla

sostanza romanza » et qui constituera un exemple indiscutable pendant la phase


longue et productrice de l’incorporation de la méthode généalogique dans la philolo-


gie romane, des observations perspicaces sur l’altérité du texte littéraire médiéval,
objet de « rajeunissements » continuels et de « renouvellements » fréquents de la part
       

des copistes, se trouvent au centre de la présentation de la nouvelle méthode édito-


riale et sont reflétées dans l’intégration d’un principe fondamental de la méthode
lachmannienne, celui des fautes communes :  

« La critique des textes, ou du moins l’une de ses parties les plus essentielles, repose en effet sur

cette idée que des scribes différents, copiant un même texte, ne font pas les mêmes fautes ; pour  

les œuvres du moyen-âge qui ont subi des renouvellements, il faut compléter cette formule par
celle-ci : des renouveleurs différents, travaillant sur un même poème, ne font pas les mêmes

modifications » (éd. Paris/Pannier 1872, 10).


Cette énonciation du principe, où l’on attribue une valeur généalogique autant à la


véritable faute qu’aux innovations produites par les copistes-remanieurs,3 contient in
nuce une contradiction méthodologique, liée justement à une conception encore
imprécise et plutôt floue de la notion de faute, qui sera en fait abandonnée à la faveur
d’expressions plus neutres (« coïncidence habituelle », « leçon identique ») au moment
       

de l’explication du fonctionnement du stemma et qui surtout ne sera pas appliquée de


façon systématique pour la classification des quatre manuscrits du Saint-Alexis connus
à l’époque (stemma binaire : LA/PS).4 L’on observe ainsi une incohérence primordiale

entre la méthode des fautes communes et son application concrète au texte français du
Moyen Âge. Cette incohérence ouvrira d’une part la voie aux objections radicales
contre le lachmannisme éditorial soulevées quarante ans plus tard par Joseph Bédier,
et d’autre part elle aura des conséquences permanentes pour la stemmatique telle
qu’elle est appliquée encore aujourd’hui aux textes en langue romane.5

2 L’opposition entre tradition « quiescente » et tradition « attiva », introduite par Vàrvaro (1970), a été
       

ensuite incorporée dans les études théoriques sur l’ecdotique romane : voir notamment Antonelli  

(1985, 188s.).
3 Contini (1970, 961) : « Paris soggiungeva addirittura che invece di errore (‹ faute ›) si può dire :
         

innovazione (‹ modification ›) comune ; e a copisti (‹ scribes ›) sostituire : rimaneggiatori (‹ renouve-


             

leurs ›) ».
   

4 Éd. Paris/Pannier (1872, 12, 22s.) ; cf. Leonardi (2009, 277).


5 Sur la question des stemmas fondés sur des leçons non erronées et qui ne sont donc pas fiables, voir
par ex. Avalle (1978, 47–49) ; Leonardi (2009, 290) ; Beltrami (2010, 97–98). Sur le processus d’intro-
   
Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 23

C’est donc à l’intérieur de cette impasse entre une théorie de la classification des
témoins (recensio) non encore clairement formulée et une pratique de la reconstruc-
tion (emendatio) qui influe lourdement à la fois sur la substance et sur la forme du
texte historiquement transmis, que s’inscrit la réaction de Bédier contre la méthode
lachmannienne. Une réaction qui ne naquit pas du jour au lendemain comme le ferait
penser Bédier lui-même dans son introduction au Lai de l’Ombre de 1913,6 mais qui –
sous l’impulsion du compte rendu du maître, Gaston Paris, de sa première édition du
petit poème de Jean Renart (1890) – est venue lentement à maturation au cours de
vingt années de production éditoriale intense, pour se consolider définitivement dans
le long article paru dans la Romania de 1928 qui répond aux thèses de Dom Henri
Quentin (1926). Il est intéressant de constater, en fait, qu’après avoir publié le Lai de
l’Ombre en 1890,7 Bédier avait choisi d’éditer des textes pour la plupart transmis par
un seul manuscrit (le Tristan de Thomas, les Folies Tristan, le chansonnier de Colin
Muset, les chansons de croisade), auxquels l’on peut associer le cas particulier du
Roland d’Oxford.8 Dans un des rares cas où il s’attaque à une tradition manuscrite
complexe, c’est-à-dire pour six seulement des vingt-neuf chansons de croisade pu-
bliées avec le musicologue Pierre Aubry en 1909, il n’est pas difficile de constater, à y
regarder de près, quelque points de doute et des hésitations parfois explicites au cours
des courtes discussions ecdotiques (surtout lorsque il n’existe aucune classification
antérieure des manuscrits) qui conduisent à la définition de stemmas binaires à
l’exception de la chanson XVIII (trois branches : MTR1a/R3/OKVX), où l’éditeur re-

nonce toutefois à appliquer le critère de la majorité car ce critère aurait comme


résultat la reconstruction d’une « copie déjà fautive » en amont de tous les témoins,
   

c’est-à-dire d’un archétype, et non pas de l’original.9 Sur un plan plus général, l’on
peut dire que dans le travail éditorial de Bédier, le modèle théorique de référence est

duction de la méthode généalogique dans la philologie romane, phénomène encore peu étudié d’une
perspective historiographique, voir par ex. le portrait scientifique du philologue belge Auguste Scheler
(1819–1890) fourni par Baker (2013).
6 Voir notamment le paragraphe intitulé « Du classement des manuscrits » dans l’éd. (Bédier 1913,
   

XXIII – XLV
XL V , à la p. XXV ).

7 L’analyse des six témoins connus à l’époque portait Bédier à définir un stemma binaire, AB-C (= y)/
DF-E (= z), auquel Paris (1890) oppose un stemma triparti : y/DF (= v)/E. Le ms. G, découvert plus tard,

s’avère être une version collatérale de C dans l’édition de 1913, où le stemma de 1890 est reformulé de
la façon suivante : AB-CG (= x)/DF-E (= y). Une classification divergente des témoins, c’est-à-dire

Archétype > AB (= x)/CG-DEF (= q), est maintenant proposée par Trovato (2013) qui, pour esquiver les
preuves principales alléguées par Bédier pour appuyer l’existence d’une famille ABCG, a recours au
concept, rarement évoquée en philologie romane, de contamination extra-stemmatique.
8 Cf. Corbellari (1997, 541–543).
9 Éd. Bédier/Aubry (1909, 200) : « Comme le ms. R3 ne se range ni dans l’un ni dans l’autre de ces
   

groupes, on s’attendrait à ce que la comparaison des trois familles donnât partout un bon texte. Par
malheur tous les manuscrits semblent remonter à une même copie déjà fautive ». Voir en outre les

classifications relatives aux chansons VIII (stemma binaire : MT-Aa-R-O/L-KNPVX) et XVI (idem :
   

R/MT-OUKV) : resp. pp. 87s. et 177s.


   
24 Francesco Carapezza

toujours celui du lachmannisme (et le restera aussi après 1913 et même dans les écrits
où cette méthode est critiquée)10 tandis que dans la pratique, l’on retrouve la
tendance plus ou moins consciente d’éviter les critères de reconstruction de type
stemmatique, pour travailler selon un interventionnisme qui a été défini comme
pragmatique (et cela même dans le cas du manuscrit unique ou, dans l’édition de
1913, du bon manuscrit).11 En somme, l’on comprend comment la méfiance de Bédier à
l’égard de la méthode généalogique, ou mieux, pseudo-généalogique de son époque
s’est développée à travers une activité éditoriale assidue, débouchant premièrement
sur une critique radicale du lachmannisme dans l’édition de 1913, pour acquérir
ensuite une dimension théorique dans l’étude de 1928.
À propos de cette dernière étude, qui sera reçue à bon droit comme un manifeste
du bédiérisme éditorial, il est intéressant de constater que dans une lettre à Mario
Roques de l’été 1928, le savant la décrit, de manière certes réductrice mais non moins
significative pour autant, comme « ce mémoire sur le cas du Lai de l’Ombre ».12 En
   

effet, dans le préambule de l’article le petit poème de Jean Renart est présenté comme
« un exemple privilégié, typique, et comme symbolique » en vertu du fait que celui-ci
   

avait déjà fait l’objet de méthodes éditoriales diverses pratiquées auparavant, et qu’il
constituait ainsi dans une perspective théorique « un terrain d’observation singulière-

ment propice ». En réalité, il n’est pas difficile d’imaginer que le choix de reprendre le

cas d’école qui avait accompagné Bédier tout le long de sa carrière soit un choix
stratégique, dicté en premier lieu par son intention de critiquer les présupposés de la
méthode lachmannienne en même temps que les réclamations ecdotiques récentes de
Dom Quentin, cible principale de l’article. La tradition manuscrite du Lai de l’Ombre,
comme l’avait compris Bédier, se prêtait bien à cette intention à cause de l’impossibi-
lité d’établir avec certitude, au niveau supérieur du stemma, les rapports généalogi-
ques entre les témoins. Ainsi, il s’agit d’un cas paradigmatique mais certes pas absolu
de l’inapplicabilité de la méthode stemmatique en philologie romane, qu’il faudra
mettre en rapport avec la typologie du texte et de sa tradition manuscrite.13 En

10 Cf. Segre (2001, 88s. ; 2005, 173s.) ; Leonardi (2009, 296–300).


   

11 Cf. Vàrvaro (1994) sur l’édition du Tristan de Thomas (éd. Bédier 1902–1905) et Corbellari (1997,
527 : définition de l’« interventionnisme pragmatique » ; 545–546 : corrections apportées au texte du
         

ms. A dans l’édition du Lai de l’Ombre de 1913).


12 Je reprends la citation de Leonardi (2009, 301).
13 Segre (2005, 175) : « Altre volte, come si riscontra per il Lai de l’ombre, si ha l’impressione che i
   

copisti del testo siano stati molto avveduti e competenti ; non fanno grossolani errori e sono capaci di

correggere quelli dei loro modelli ; se intervengono, lo fanno puntualmente e con discrezione. L’errore

vistoso e significativo [au sens technique maasien : Leitfehler] non si dà. Il filologo è costretto in questo

caso a considerare errori lezioni a ben vedere accettabili, e così gli stemmi proposti sono più d’uno, e
sostanzialmente attendibili, insomma indecidibili (come notò Bédier, autore lui stesso di edizioni di
quell’opera) ». L’on ajoutera, avec Vàrvaro (1999, 615), que « the Bédier of the Lai de l’Ombre studied
   

the tradition, contained within little more than a century and in a limited geographical area, of a text of
weak authorial distinction ».  
Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 25

revanche, la confiance accordée par Bédier au stemma biparti du ‹ Roland › établi par    

Theodor Müller, qui lui garantissait la précellence du ms. d’Oxford (publié dans son
édition de 1921 de la ‹ chanson de geste ›) mais qui est en contradiction flagrante avec
   

sa polémique anti-stemmatique, est symptomatique de la tactique déployée pendant


cette période pour promouvoir le critère du bon manuscrit.14 En réalité, nous savons
aujourd’hui que la fréquence anormale d’arbres à deux branches que rencontrait
Bédier (silva portentosa) n’est pas fiable, puisque les éditeurs critiques du temps
n’appliquaient pas la méthode généalogique de manière rigoureuse.15 En outre, l’on
se rend compte maintenant que la définition du stemma ne constitue qu’une synthèse
des opérations de recensio, ou tout au plus un instrument d’orientation, et que par
conséquent les « giochi combinatori » ébauchés par Bédier dans son article sur le ‹ Lai
     

de l’ombre › ressemblent, dans une perspective actuelle, à « la involontaria caricatura


   

di un utilizzo astratto e astorico degli stemmi » (Segre 1991a, 46).  

Au-delà des exagérations dialectiques et des présupposés idéologiques et épisté-


mologiques des arguments de Bédier contre la méthode de la reconstruction née au
sein de la culture romantique allemande, ce qu’il faut surtout relever pour notre
discours est que la doctrine positiviste du bon manuscrit (qui se constitue, il est
important de le souligner, non pas comme une méthode organique mais surtout
comme un art d’éditer, comme une technique éditoriale)16 émane entièrement de
l’expérience d’un éditeur et d’un cas de figure en particulier. La théorie, en somme,
est une conséquence directe de la pratique. Avec Bedier, pour la première fois, un
cercle vertueux s’instaure entre théorie et pratique, qui produira, comme nous le
verrons tout de suite, un progrès décisif dans l’histoire de l’ecdotique (gallo)romane.17

14 Cf. éd. Segre (1971, X ) = éd. Segre (1989, I, 10) ; Segre (2005, 173–174). Sur ce paradoxe, voir les

réflexions de Leonardi (2009, 297–298) : « On pourrait, en effet, se demander pourquoi, en 1928, le


   

modèle ecdotique proposé par Bédier n’est pas celui qu’il venait de réaliser pour la Chanson de Roland
[…]. Ce choix, qui aurait changé le cours de l’ecdotique romane, […] Bédier ne le fit pas : au contraire il

reprit ses arguments de 1913 contre Lachmann et Paris, contre toute possibilité de retracer la diachronie
d’une généalogie ». Dans ce sens, il est révélateur que le cas du Roland n’est pas cité dans les

conclusions de l’étude de 1928 : « Est-il légitime qu’il [scil. l’editeur] établisse le texte d’un ouvrage
   

d’après un classement des manuscrits que lui-même estimerait seulement ‹ acceptable ›, logiquement
   

‹ satisfaisant › ? Oui, si ce classement l’invite à imprimer tel quel l’un des manuscrits conservés, E dans
     

notre cas, par exemple, ou V dans le cas du Roman d’Yvain » (Bédier 1928, 354).  

15 Cf. Froger (1968, 43s.), Avalle (1978, 47–49), Antonelli (1985, 192s.), Beltrami (2010, 97s.).
16 Cf. Lecoy (1978, 501 et 505) : « Il faut d’abord dire qu’il n’y a pas, à proprement parler, de théorie de
   

Bédier… Bédier, en dépit d’une première apparence, n’était ni un théoricien ni un dogmatique. C’était
avant tout un pragmatiste. […] Je parle toujours, bien entendu, dans la perspective de ce que l’on peut
appeler la ‹ méthode › de Bédier et qu’il vaudrait mieux sans doute appeler la ‹ pratique › de Bédier ».
         

Cerquiglini (1989, 101) définit d’« antiméthode » le bédiérisme éditorial.


   

17 Comme l’a observé Antonelli (1985, 167), la critique de Bédier contre le lachmannisme partait d’un
présupposé strictement « tecnico e pratico », et « proprio da questa sua qualità interna al metodo
     

filologico deriva del resto la propria forza, tanto da costituire ancora oggi il vero punto di svolta e di
26 Francesco Carapezza

2 De la pratique à la théorie : renouveau et relativité  

de la méthode

À partir des années Trente, tandis qu’en Allemagne la production d’éditions critiques
de textes galloromans ralentissait considérablement, le bédiérisme s’imposait comme
la technique éditoriale hégémonique surtout en France (grâce à l’influence de Mario
Roques et ensuite de Félix Lecoy, réflétée dans la série prolifique des Classiques
français du Moyen Âge) et dans les pays anglo-saxons, provoquant une réduction
importante de la réflexion théorique.18 En Italie, cependant, la réception critique de
l’enseignement de Bédier, conjuguée à une tradition lachmannienne solide et influen-
cée par l’opus magnum du classiciste Giorgio Pasquali (Storia della tradizione e critica
del testo, 1934), produira un renouvellement théorique et méthodologique surtout à
partir des études de critique textuelle de Gianfranco Contini (1912–1990), chef d’école
du soi-disant néolachmannisme éditorial, et ensuite dans les travaux de philologues
éminents de la deuxième moitié du XXe siècle, notamment d’Arco Silvio Avalle (1920–

2002) et Cesare Segre (1928–2014).19


Dans une perspective historique, une valeur symbolique forte réside dans le fait
que Contini ait élaboré un des concepts fondateurs du néolachmannisme à l’intérieur
d’une contribution qui se rattache de par son titre au sillage de l’œuvre éditoriale de
G. Paris et de l’enseignement théorique de Bédier, à savoir La « Vita » francese « di
     

Sant’Alessio » e l’arte di pubblicare i testi antichi, conférence inaugurale de 1953


imprimée ensuite en 1970, où se trouve formalisé pour la première fois le critère de la


« diffrazione delle lezioni », en se référant à la tradition manuscrite (et à l’édition par
   

Paris) de la Vie de saint Alexis.20 Récemment, une définition concise et efficace du


concept de « diffraction » a été fournie par Zinelli (2006, 85) :
     

« Par ce terme il [sc. Contini] désignait cette configuration particulière de la tradition dans

laquelle une spécificité linguistique ou métrique de l’original, perçue comme difficile par les
copistes, est à l’origine d’une dispersion des leçons non modélisable au moyen du stemma. Le
concept de diffraction est l’un des concepts clés du néolachmannisme, ouvert à la récuperation
(y compris par le biais de la conjecture) de toute trace de lectio difficilior originelle, pourvu qu’elle
trouve sa légitimité, bien au-delà de la simple ‹ phénoménologie › matérielle du travail de copie,
   

dans une analyse approfondie du système linguistique des scribes ».  

confronto della critica testuale post-lachmanniana, anche al di là di quell’ambito romanzo all’interno


del quale fu elaborata ».  

18 Cf. Roques (1995) ; Ménard (2003, 64) ; Duval (2006b, 116–119 et 149).
   

19 Sur le néolachmannisme dans la philologie italienne médiévale, voir les bilans de Segre/Speroni
(1991) et de Zinelli (2006). Pour un aperçu des travaux de Contini, voir Leonardi (2014).
20 Le critère sera ensuite illustré de manière plus organique dans Contini (1968), développé dans
Contini (1971) et synthétisé dans Contini (1977, 26s.).
Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 27

Il s’agit donc d’un principe lié à la notion de la lectio difficilior qui, comme celle-ci, est
indépendant des rapports généalogiques entre les témoins manuscrits et se fonde
par contre sur le système linguistique et métrique des copistes et sur les séries de
variantes : cela permet dans de nombreux cas de proposer des restaurations convain-

cantes (conjecturales aussi) de la leçon originale, soudant ainsi de manière positive le


lien entre théorie et pratique en ecdotique romane. Grâce à son statut extra-stemma-
tique et à son efficacité opérationnelle, le critère de la diffraction a su gagner une
acceptation large dans les éditions critiques et dans les manuels de critique textuelle,
non seulement d’école italienne.21
Directement liée au principe de la diffraction est la « teoria dello iato » élaborée
   

par Maurizio Perugi, un disciple de Contini, dans le contexte de la lyrique troubadou-


resque (éd. Perugi 1978, t. I) et ensuite appliquée à la tradition manuscrite de textes en
vers en ancien français (Yvain de Chrétien de Troyes [Perugi 1993], Vie de saint Alexis
[éd. Perugi 2000]). Selon Perugi, une des principales causes d’innovation, outre la
lectio difficilior comprise comme une difficulté linguistique dans tous les sens possi-
bles, est la présence dans le texte original d’un hiatus (transitoire ou interne) perçu
comme archaïque ou insolite et, par là, rejeté par les copistes, qui ont tendance à
rétablir de façon diverse la syllabe qui manque, générant ainsi une diffraction des
variantes dans la tradition. Un éventuel exemple de ce type est fourni par le v. 20 de la
célèbre chanson de croisade et de femme Chanterai por mon corage (RS 21), transmise
par sept chansonniers et attribué dans le seul ms. M au trouvère Guiot de Dijon :  

folz est qui j’en oi (os C) parler CM


faus est qui en oi parler T
car fox est qui^a[n] vuet parler En
moult est fox qui^en (qu’en O) veut parler KOX

Selon la théorie de l’hiatus, il est probable que la tradition ait réagi à un hiatus
transitoire original entre qui et en (*fox est quĭen veut parler) préservé dans le seul ms.
T mais empêché par l’insertion du pronom sujet dans CM et par la synalèphe dans les
mss. En et KOX, qui rétablissent la mesure heptasyllabique par des remplissements
monosyllabiques en début de vers (respectivement la conjonction car et l’adverbe

21 Voir en particulier le paragraphe dédié à la diffraction, avec des exemples tirés de la lyrique
provençale et italienne, dans les Principî di critica testuale d’Avalle (1978, 56–60), où l’on rappelle
d’ailleurs que des cas de diffraction « in assenza » et « in presenza » étaient déjà relevés par Maas (1952,
       

23s.). Dernièrement Lannutti (éd. 2012, XXXIII – XXXIV et CIV ) a recours au critère de la diffraction pour
démontrer l’archétype des quatre témoins d’un poème hagiographique occitan. En dehors de l’Italie le
critère continien est rappelé dernièrement par Ménard (2003, 65), champion d’une « voie moyenne »
   

dans la philologie française médiévale entre le conservatisme et la restauration, tandis qu’il n’est pas
présenté à l’intérieur du manuel de Bourgain/Vielliard (2002), qui représente cependant, comme l’a
souligné Segre (2005), un cas important d’ouverture au lachmannisme éditorial et à la réception du
néolachmannisme italien dans le monde français et francophone.
28 Francesco Carapezza

moult, qui entraîne l’inversion du prédicat et de la copule).22 D’autres exemples


convaincants du « rifiuto della dialefe » dans la tradition des trouvères sont discutés
   

par Barbieri (2011, 222–224) dans le cadre d’un discours plus ample sur la typologie de
la diffraction dans ce répertoire. Il faut dire cependant que la théorie de l’hiatus a été
reçue avec quelques résistances par les philologues spécialistes des troubadours :  

comme l’a fait remarquer Beltrami (2010, 146–148), en effet, la présence d’hiatus
transitoires après que et d’hiatus entre deux voyelles atones dans la tradition du
troubadour tardif Guiraut Riquier (1254–1292) laisse douter que de pareils phénomè-
nes métriques aient pu tomber en désuétude à l’époque de la compilation des
chansonniers, de sorte que « sarebbe più logico parlare di oscillazioni nella perce-

zione e nell’uso della dialefe e della dieresi (…) piuttosto che di un processo di
ricodifica orientato in una precisa direzione ».23 Si, d’une part, Perugi a réalisé le vœu

de son maître (« Aumentandone la certezza con l’iterazione, il canone ricostruttivo


della diffrazione si annuncia come particolarmente fecondo », Contini 1977, 27) en


perfectionnant l’instrument et en mesurant son potentiel sur une vaste gamme de


situations ecdotiques, d’autre part l’on admettra que la possibilité de proposer des
solutions de diffraction par le biais de conjectures lexicales difficiliores, a une limite
intrinsèque dans le statut stylistique des textes à éditer. Pour les troubadours, par
exemple, cette possibilité sera plus grande dans le cas d’auteurs à différents titres
« difficiles » et donc mal compris par les copistes, comme Marcabru, Raimbaut d’Au-
   

renga et Arnaut Daniel, sur lesquels ont porté – rien de surprenant – les études du
savant,24 tandis qu’elle sera destinée à décroître sensiblement pour les auteurs, et ils
sont nombreux, qui adhèrent au registre moyen du lexique courtois.
Aurelio Roncaglia (1917–2001) a également fourni une contribution théorique de
poids, avec comme titre Valore e giuoco dell’interpretazione nella critica testuale (1961,
traduction anglaise dans Kleinhenz 1976, 227–244), qui est en partie fondée sur son
expérience en tant qu’éditeur du troubadour moralisant Marcabru (huit études parse-
mées le long de la période 1950–1968). En s’appuyant sur les notions de « contesto  

immediato » et de « contesto remoto »,25 le savant italien propose de brillantes solu-


     

tions interprétatives pour une série de neuf extraits de textes médiévaux dans diffé-
rentes langues romanes pour lesquels le recours à la tradition manuscrite s’avère

22 Cette solution n’est pas envisagée dans l’édition lachmannienne de Lannutti (1999, III, 22 e 28) qui
se sert pour son texte de la leçon de la famille γ (KOX), contredisant pour la première partie du vers le
critère de la majorité, qui garantirait l’ordre fox est d’α (CMT) + β (En), comme l’avait déjà signalé
Contini (1978, 1057), découvreur du ms. En.
23 Dans l’éd. Squillacioti (1999) des poésies de Folquet de Marseille, par ex., les solutions de diffrac-
tion dues à l’hiatus proposées par Perugi (éd. 1978, t. I) sont reléguées au commentaire.
24 Voir en particulier Perugi (1995) et, dans un ouvrage de vulgarisation, Perugi (2011, 58–62).
25 « A rigore, costituisce contesto tutta la tradizione letteraria e linguistica in cui il testo s’inserisce :
   

costituiscono contesto le fonti contenutistiche e i modelli stilistici ; costituisce contesto la topica


tradizionale » (Roncaglia 1961, 55).



Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 29

insuffisant. De cette façon, il finit par déclarer que l’interprétation textuelle doit
prévaloir sur toute autre opération ecdotique.26 Dans son intervention présentée en
1974 à la table ronde du XIV Congresso internazionale di linguistica e filologia romanza
(ci-après CILFR), Roncaglia insistera sur le rapport circulaire et fondateur entre
critique textuelle et critique interprétative, en soulignant que « dove l’alternativa

[entre variantes de valeur neutre] tocchi la sostanza dell’interpretazione, coinvolgen-


do l’intrinseca coerenza logica e fantastica del discorso testuale, una scelta auto-
matica non è più concessa : bisogna discutere, e lo stemma stesso dovrà eventual-

mente venire rimesso in discussione » (Roncaglia 1978, 487).


Un autre exemple très clair de la tendance, qui caractérise la majorité des


adhérents du néolachmannisme, à projeter sur le plan théorique des résultats acquis
à travers une expérience spécifique en tant qu’éditeurs de textes, est fourni par les
écrits de Segre (1978 ; 1991a et 1991b) qui ont accompagné son édition critique de la
Chanson de Roland,27 où au lieu d’un apparat plus ou moins complet de variantes, se
trouve une « lecture stéréoscopique » des deux traditions concurrentes α (représentée
   

par le seul ms. O) et β cherchant à « identifier de façon trigonométrique […] l’image


possible, voire hypothétique, de l’original inaccessible » (éd. Segre 1971, XX – XXI = éd.

Segre 1989, I, 24–26). La méthode adoptée dans l’édition parvient dans ces essais à
être développé et généralisée, avec la formulation du concept de « systèmes » de    

variantes, et avec par conséquent l’expression d’une « loi de convergence », illustrée


   

graphiquement premièrement par un triangle (1978 ; 1991a), ensuite à l’aide de dia-


grammes de Venn (1991b), et conçue essentiellement pour surmonter l’opposition


binaire entre leçon correcte et leçon erronée, sur laquelle se fonde la stemmatique
lachmannienne mais qui s’est avérée peu productrice dans le cadre roman, du fait que
« i copisti rifanno più spesso che non trascrivano » (1991b, 17). Cette philosophie
   

ecdotique a des retombées pratiques dans le renversement du rapport hiérarchique


entre texte et apparat critique, qui n’est plus entendu comme une collection de
variantes mais comme le lieu « discorsivamente problematico » (1978, 497) où se
   

concentrera massivement le travail du philologue, ayant comme but celui de proposer


des « corrections mentales » au texte du manuscrit de base et à fournir une image
   

« virtuelle de l’archétype » perdu. Il faut souligner, comme le fait du reste Segre, que
   

26 « La distrazione non sempre ha una logica ; la composizione sì : e dunque per la critica testuale
     

considerazioni di coerenza interna, pertinenti insomma all’interpretazione (logica e stilistica), debbo-


no avere la precedenza su considerazioni di probabilità diplomatica, vale a dire meccanica » (Ronca-

glia 1961, 59s.).


27 Publiée en 1971 et ensuite, revue et traduite en francais, en 1989 (deux tomes). L’importance de
cette édition a été entérinée dernièrement par Roques (2000, 872), qui la signale comme étant « la plus 

belle réussite de l’école philologique italienne, qui a ouvert de nouvelles voies dans un domaine où
l’effort de la critique depuis des lustres visait à consacrer la supériorité du texte d’Oxford » ; et par
   

Vàrvaro (2008, 188), qui la décrit comme « le chef-d’œuvre de la philologie italienne de cette moitié du

siècle, […] destinée à rompre l’isolément national et à s’imposer partout comme l’édition standard,
grâce aussi à la version française procurée par M. Tyssens ».

30 Francesco Carapezza

la méthode de la convergence fondée sur l’analyse des systèmes concurrents de


variantes s’applique particulièrement au cas de textes épiques (chansons de gestes et
cantari chevaleresques italiens), où l’innovation relative à des portions de texte plus
ou moins étendues est plus fréquente que la variante ponctuelle, qui par contre se
manifeste plus généralement dans la poésie lyrique des troubadours et des trouvères.
Reste le fait que les acquis théoriques et les suggestions pratiques élaborées à partir
d’un cas d’étude permettent d’enrichir et de perfectionner la méthode de la recon-
struction en ecdotique romane.
De même, dans les États-Unis, où les principes bédiéristes ont le vent en poupe en
dépit du légitime recul des romanistes les plus éminents de la génération précédente
contre les risques du documentarisme éditorial,28 l’on observe dans quelques cas la
tendance à transposer sur le plan théorique les expériences faites sur le terrain de la
praxis ecdotique. Un personnage éminent était Edward B. Ham (1902–1965), éditeur
de textes français médiévaux à tradition souvent plurielle. Dans le sillage de l’ensei-
gnement bédiériste, il recommandait aux éditeurs de ramener leurs résultats « to the  

issues of textual criticism as a whole » (Ham 1946, 2), et il aura sa place dans l’histoire

pour son éclecticisme pragmatique, c’est-à-dire pour le principe que chaque texte
exige un traitement éditorial spécifique.29 En réalité, l’on constate dans les travaux
éditoriaux de Ham, même dans des cas dans lesquels il serait possible d’envisager
une reconstruction textuelle sur base stemmatique, une adhésion inébranlable au
conservatisme bédiériste, où le problème du choix du bon manuscrit occupe toujours
une position centrale et où l’on réfléchit sur la nécessité de rendre compte non
seulement des interventions de l’éditeur, mais également de certains endroits tex-
tuels, définis comme des « twilight zones of emendation » (Ham 1946, 18), où le
   

témoin sélectionné est seulement susceptible d’être corrigé. En fait, l’essentiel, c’est
que l’éditeur fournisse « enough evidence to enable the reader to control the facts and

thereby implement his own interpretation of any textual tradition » (Ham 1959, 200 ;
   

cf. Carapezza 2005, 656–664).


Avec cette affirmation, Ham se rattache, peut-être intentionnellement, à la cri-
tique textuelle d’un autre philologue américain, et son contemporain, William Roach
(1907–1993), qui n’écrivait pas d’études de théorie ecdotique mais dont la plus
importante contribution éditoriale a été l’édition en cinq volumes des trois Continua-
tions octosyllabiques du Perceval de Chrétien de Troyes (éd. Roach et al. 1949–1983), 

28 Voir notamment le compte rendu de T. Atkinson Jenkins (1923–1924) de l’édition Bédier du Roland
(1921) et la notice nécrologique du savant français signé par Edward C. Armstrong, Jeremiah D. M. Ford
et William A. Nitze (1939). Il est plus que probable que Lucien Foulet (1873–1958) aura joué un rôle clef
dans la diffusion du bédiérisme éditorial dans l’école d’outre-atlantique. Cf. Carapezza (2005, 620s. et
637s.).
29 Ce principe, exposé dans Textual Criticism and Common Sense (Ham 1959), sera probablement
appuyé dans la Nuova filologia di Michele Barbi (1938, signalée dans la bibliographie de Ham 1959, 211)
aussi bien que dans l’école de Princeton d’Armstrong (suivant Foulet/Speer 1979, 30–32).
Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 31

transmises par douze témoins, édition qui représente en elle-même un acquis métho-
dologique.
L’adoption du critère conservateur est justifié dans ce cas par la nature même de
la tradition manuscrite, dans laquelle Roach distinguait pour la Première Continuation
anonyme, sur la base d’études précédentes, deux rédactions distinctes : une rédaction  

courte, représentée par les codex AS + LPR, et une rédaction longue, représentée par
EMQU, à laquelle viendrait s’adjoindre une troisème rédaction « mixte » (dans TVD)    

qui participe aux deux.30 Les trois rédactions seront ensuite publiées comme des
textes autonomes basés respectivement sur les mss. LA, E et T (nettoyés des erreurs de
copiste et des malentendus discutés en note à la lumière des autres témoins), fournis-
sant dans l’apparat critique ou en appendice « all the significant elements in the text

tradition » (éd. Roach et al. 1949–1983, I, VII ). L’objectif déclaré et poursuivi de


   

l’éditeur est donc celui de présenter de façon claire et exhaustive toutes les données
textuelles de la tradition manuscrite, réalisant ainsi une base solide pour la discussion
autour de la chronologie relative des rédactions différentes. La réussite de l’édition de
Roach est démontrée par les études postérieures sur les Continuations concernant
l’identification de la rédaction la plus ancienne et le processus évolutif du texte dans
la tradition manuscrite. En outre, cette édition contribua à provoquer l’attention des
érudits sur les phénomènes de récriture des textes narratifs médiévaux, et sur la
critique de leur valeur littéraire (cf. Carapezza 2005, 634–650 ; 2007). Cet exemple

montre que l’adéquation de la méthode éditoriale se mesure plus à la physionomie de


la tradition manuscrite analysée qu’à l’adhésion à une théorie ecdotique préétablie.
La dialectique entre approche de la reconstruction (généalogique) et approche
conservatrice (documentaire) en ecdotique romane a donc connu une phase intense
d’élaboration théorique, et ce surtout en Italie entre les années Cinquante et Soixante-
dix du siècle dernier. Depuis l’exemple de Bédier, le perfectionnement de la technique
éditoriale aura lieu à travers un processus de projection sur le plan théorique des
résultats obtenus à partir d’une expérience ecdotique directe, de telle sorte que la
méthode se définit comme « una somma d’indicazioni estratte da concrete esperienze

storiche » (Roncaglia 1975, 16). La conscience de la relativité de la méthode est


sûrement d’une importance capitale, dans le sens que les acquis théoriques n’arrivent
pas toujours à avoir une valeur universelle, mais s’appliquent au plus à une typologie
particulière de textes ou de tradition manuscrite. Reconstruction de l’original et
conservation d’un témoin ne représentent plus deux dogmes irréconciliables, mais
deux orientations opérationnelles qui ont des finalités bien distinctes et qui sont
avant tout suggérées par les conditions de la transmission manuscrite.31 Il est enfin

30 Des doutes bien-fondés sur l’existence d’une pareille « rédaction mixte » furent cependant avancés
   

dans un compte-rendu de J. Frappier (1953).


31 L’idée, déjà présente dans Roncaglia (1978), se trouve maintenant développée dans le manuel
d’ecdotique romane de Beltrami (2010), où il est question d’une édition « orientata al manoscritto » ou
   

par contre « orientata al testo ». Segre lui-même a représenté la résolution progressive, surtout dans
   
32 Francesco Carapezza

important de souligner que les savants qui sont réellement capables de proposer des
innovations méthodologiques ou encore des stratégies éditoriales conformes au type
de tradition manuscrite constituent, comme on le comprendra, des cas somme tout
rares dans l’histoire de l’ecdotique romane : normalement, les éditeurs critiques, qui

sont parfois de jeunes chercheurs, travaillent dans le cadre d’une tradition acadé-
mique nationale et subissent par là le conditionnement intellectuel de leurs prédéces-
seurs aussi bien que les directives explicites d’une collection éditoriale.

3 De la théorie à la pratique : limites des éditions  

critiques
Tout comme l’on peut dire qu’il n’existe pas de méthode universelle en ecdotique
romane, de la même manière l’on peut dire qu’il n’existe pas d’édition critique
définitive. Un moment assez délicat et problématique du travail de l’éditeur est celui
où il applique dans la pratique les propositions de méthode, qui auront en général été
exposées dans l’introduction. Vàrvaro (1994) a dédié une contribution importante à la
question en examinant le Roman de Tristan fragmentaire de Thomas édité par Joseph
Bédier (1902–1905). Il s’agit donc d’une édition « pré-bédiériste » de Bédier, qui
   

préfigure dans l’exposition des critères de l’édition certains aspects de sa philosophie


conservatrice future, surtout en ce qui concerne le respect formel du fragment D
(Oxford, Bodleian Library, Douce d.6), choisi comme manuscrit de base dans les cas
où la tradition est double ou triple (environ 37% du texte conservé). Des sondages
effectués par Vàrvaro, il en résulte cependant que les interventions de type formel,
c’est-à-dire linguistique ou métrique, introduites à partir des manuscrits de contrôle T
et Sn ou même qui sont contre l’accord du manuscrit de base avec T, sont plus
nombreuses que ce à quoi l’on pourrait s’attendre, et elles ne semblent pas toujours
pleinement justifiées. En conclusion, Vàrvaro constate que « nella prassi Bédier è

certo meno prudente che nelle affermazioni di principio » (1994, 645), et il insiste

ensuite qu’il ne faut pas confondre, dans l’examen d’une édition, la théorie de la
recensio et la pratique de l’emendatio. En effet, dans la littérature critique il est rare de
rencontrer ce type de distinction, que l’on peut parfois inférer des comptes rendus
minutieux d’éditions – qui se font de plus en plus rares – mais qui revêt toutefois une
importance centrale dans l’évaluation des textes critiques individuels comme égale-
ment pour l’historiographie de l’ecdotique romane.

l’approche théorique, du conflit entre lachmanniens et bédiéristes, en parlant de « tregua » (1991a), de


   

l’« après-Bédier » (2005) et en prenant comme titre de sa conférence plénière au XXVIIe CILFR (Nancy,
   

15 juillet 2013), Lachmann et Bédier : la guerre est finie (à paraître dans les Actes).

Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 33

Leonardi (2011) a dédié une intervention récente aux problèmes inhérents à


l’application pratique de la méthode éditoriale : son étude suit une optique néolach-

mannienne et se concentre sur la critique du concept de manuscrit de base. Reprenant


la célèbre définition d’édition critique fournie par Contini, qui a parfois été mal
comprise, comme une « hypothèse de travail » fondée sur la scientificité de la mé-
   

thode adoptée, sur l’histoire de la transmission du texte et sur l’unicité du texte


critique, Leonardi constate que le progrès méthodologique amorcé par la dialectique
entre lachmannisme et bédiérisme a fourni seulement en peu de cas des solutions
pratiques adéquates au développement de la théorie ecdotique :  

« ormai la grande maggioranza delle edizioni di testi romanzi consiste nella trascrizione di uno

dei manoscritti latori dell’opera, variamente sottoposto a correzioni. L’adozione di un singolo


testimone come guida per il testo critico è comune sia all’edizione di tipo stemmatico, dove uno
stemma spesso insicuro di sé porta al massimo a individuare un manoscritto di riferimento ; sia a

quella fortunata deriva del verbo bédieriano che è l’edizione di un manoscritto sottoposto a
correzioni in nome di un criterio pragmatico di ‹ evidenza › dell’errore. In entrambi i casi si parla
   

di ‹ manoscritto-base › » (Leonardi 2011, 9).


     

Cette dernière pratique éditoriale, qui s’est surtout imposée dans l’édition des textes
en ancien français publiés en France, permet à y regarder de près un compromis
empirique entre restauration et conservation,32 qui s’aligne paradoxalement avec les
critères en usage pendant l’époque pré-scientifique, c’est-à-dire avant l’adoption par
la philologie romane de la méthode lachmannienne, quand on publiait le texte d’un
seul manuscrit corrigé et complété sur la base d’autres témoins (cf. Leonardi 2011, 12 ;  

2009, 279s.). Le problème central de la pratique du manuscrit de base est que le choix
de conserver, ou vice versa de corriger son texte, n’est pas dans la majorité des cas
déterminé par une évaluation globale de la tradition manuscrite et que cela risque de
fournir une image déformée de l’état du texte que l’on se propose de représenter.
Oscillant entre la vérité du témoin et la vérité de l’auteur sans un ancrage sûr dans la
diachronie de la tradition, le texte qui résulte de cette pratique finit en somme par
proposer une troisième vérité, celle de l’éditeur. En réalité, la polémique de Leonardi
se retourne principalement contre ces cas dans lesquels l’étendue du texte et la
complexité d’une tradition ample et réélaborée ont rendu partiale ou irrationnelle
l’utilisation de ces données au moment d’établir le texte critique. Ainsi, dans les
éditions de romans français en prose qui sont discutées (notamment Tristan en prose
et Mort Artu), le choix de préserver ou de corriger le manuscrit de base entre parfois
en contradiction flagrante avec les données fournies par la tradition, avec le résultat
que l’éditeur laisse dans le texte des leçons inacceptables ou, pire, qu’il introduit des
émendations ope ingenii inutiles. Dans la partie constructive de son article, Leonardi

32 Voir les observations sur le concept hautement problématique de « faute évidente » dans Duval
   

(2006b, 139–142), auquel renvoie explicitement Leonardi (2011, 12).


34 Francesco Carapezza

propose un modèle de texte critique – mis à point dans le cadre d’un projet d’édition
collective du vaste cycle romanesque en prose de Guiron le Courtois – qui n’aura pas
recours à un manuscrit de base mais qui a l’intention par contre de représenter, à
l’aide d’un stemma (en partie encore en voie d’être défini), l’état textuel plus ancien
au fur et à mesure accessible dans la diachronie de la tradition : il s’agit donc d’un

schéma opérationnel hyper-rationnel qui produit un texte remarquablement compo-


site et qui ne manquera sans doute pas de susciter des réactions dans la communauté
scientifique des éditeurs. En effet, la recherche de nouvelles solutions méthodologi-
ques pour l’édition de textes longs à tradition large et compliquée, qui ont ainsi
contribué de façon déterminante à la culture littéraire médiévale, constitue actuelle-
ment le côté le plus avancé de l’ecdotique galloromane.33
En général, l’on peut dire que la pratique conservatrice, qui est, comme l’expli-
quait Contini, une « hypothèse » autant que l’est celle de la reconstruction, expose
   

l’éditeur dans la majorité des cas au risque de préserver (et de présenter au lecteur)
des innovations banales ou de véritables erreurs de copiste. Au-delà des leçons
endommagées et des probables sauts du même au même non-corrigés dans les
éditions examinées par Leonardi, et au-delà des cas de « lezioni certamente erronee »
   

ou pour le moins discutables relevées par Beltrami (2010, 120–123), l’on peut encore
signaler ici le cas du Perlesvaus, important roman en prose française XIIIe siècle,  

publié par William A. Nitze, le maître de Roach, et par T. Atkinson Jenkins (1932–
1937), qui se décidèrent de reproduire fidèlement le texte du ms. O (Oxford, Bodleian
Library, Hatton 82) en tant qu’unique témoin complet d’une rédaction jugée la plus
ancienne.34 La suprématie accordée par les éditeurs au ms. O n’empêche évidemment
pas à son copiste de transmettre des malentendus et des erreurs, par example quand
Gauvain, qui réussit à pénétrer dans le château du Roi Pêcheur, retrouve un lit
réhaussé au milieu de la salle : « au chief de cele couche avoit un eschequier molt bel
   

et molt riche, et un orillier d’or tot plain de pierres precieuses, et estoient li point d’or
et de bone ovre » (ms. O = éd. Nitze/Jenkins 1932–1937, I, r. 2338). Évidemment, le

coussin d’or déposeé à la tête du lit et rempli de pierres précieuses est une invention
de l’ancêtre commun des mss. OC qui s’explique sur la base de la leçon transmise par
l’autre branche de la tradition : « al pié de cele couche avoit un eschekier molt bel(e)
   

et molt riche a un orle [c’est-à-dire : le bord de l’échiquier] d’or tot plain de pieres

precieuses, et estoient li point [c’est-à-dire : les carrés du jeu des échecs] d’or et

33 Outre les éditions récentes mentionnées par Giannini (2009b, 520s.), au cours de ces dernières
années ont été lancés des projets collectifs d’éditions critiques pour Guiron le Courtois, pour l’imposant
Ovide moralisé en vers et pour la Chanson d’Aspremont, projets dont l’état actuel a été présenté dans la
section « Philologie textuelle et éditoriale » du XXVIIe CILFR de Nancy, 15–20 juillet 2013 (à paraître
   

dans XXVII ACILPR). Une édition critique, en dehors des projets collectifs, de la troisième branche du
cycle de Guiron et d’une Continuation préservée dans un manuscrit unique est d’ailleurs annoncée pour
juin 2016 (éd. Bubenicek, à paraȋtre).
34 Je reprends ici Carapezza (2005, 615–619).
Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 35

d’asur » (mss. P e Br). L’erreur avait été signalée, ensemble avec d’autres cas de leçons

inacceptables ou problématiques du ms. O, dans un compte-rendu de Roger S. Loo-  

mis, mais celle-ci persiste dans le texte d’une édition qui « depuis trois-quarts de

siècle […] a nourri les analyses critiques et suscité des traductions » (éd. Strubel 2007,

103).35
Sur les problèmes liés à la réception d’un texte critique conservateur qui s’est
imposé comme texte de référence (vulgata), l’on lira les réflections récentes de Gianni-
ni (2009a), qui examine l’édition bédiériste du Roman d’Eneas de Salverda de Grave
(1925–1929), produit d’un « retournement » méthodologique de l’éditeur néerlandais
   

qui avait fourni une édition lachmannienne du même roman en 1891. Après avoir  

discuté quelques leçons vraisemblablement endommagées du ms. A (Florence, Biblio-


teca Medicea Laurenziana, Pl. 41.44) ou du couple AB rejetées dans l’édition recon-
struite, mais conservées par contre dans l’édition bédiériste où A est promu au statut
de bon manuscrit, Giannini constate que le texte établi dans cette dernière édition est
devenu une sorte de « surface lisse » sur laquelle se basent, « comme s’il s’agissait de
     

l’autographe livré par l’auteur », beaucoup des études littéraires successifs, sans

prêter l’attention nécessaire à la « profondeur du texte, rendu précaire, flottant et par


endroits aléatoire par une tradition manuscrite fort problématique ». Un exemple  

révélateur est fourni par la variante minoritaire d’AB, rejetée par Salverda de Grave
dans les deux éditions, qui se trouve au début de la description de la Sibylle : « Ele    

seoit devant l’antree, / tote [espace avant et après la barre] chenue [tote nus piez AB],
eschevelee » (Eneas, vv. 2267–2268). Comme le fait remarquer Giannini, l’association

entre pieds nus et cheveux échevelés se rencontre dans d’autres textes français du
Moyen Âge (Roman de Thèbes, Floovant, Lai de Désiré), typiquement dans des référen-
ces à des demoiselles séductrices, mais l’implication herméneutique contenue dans la
variante d’AB n’a pas été développée par les érudits qui se sont occupés de l’évolution
du personnage de la Sibylle dans la littérature médiévale, simplement parce que cette
variante, peut-être originale, a été reléguée à l’apparat critique par l’éditeur.
Une limite intrinsèque des éditions de type conservateur, inspirées plus ou moins
explicitement par les principes bédiéristes, est donc celle de donner au lecteur le texte
d’un seul manuscrit (le bon manuscrit sélectionné et corrigé sur la base de critères
souvent discutables), qui représente un seul moment de l’histoire de la tradition et qui
trahit inévitablement en plusieurs points la volonté de l’auteur : la solution, suivie par

certains éditeurs, de publier des témoins différents du même ouvrage, est sans doute
utile du point de vue linguistique et notamment lexicographique, mais elle ne résout
cependant pas les problèmes liés à la réception et à l’exégèse du texte. À ce propos, il
faut dire qu’il reste deux conceptions de l’édition radicalement opposées : celle,  

35 L’édition vulgarisante de Strubel (2007) basée, selon le conseil bien-fondé de Nitze lui-même
(1932–1937, II, XI ), sur le ms. P (Paris, BnF, fr. 1428), n’a évidemment pas l’ambition de remplacer
l’édition américaine, mais constitue tout de même un complément utile.
36 Francesco Carapezza

représentée par exemple par Roques (2000), pour qui l’édition est surtout comprise
comme aide à la linguistique historique, et qui voit donc dans la pluralité d’éditions
du même ouvrage basées sur des manuscrits différents un résultat positif, et celle,
représentée par exemple par Leonardi (2011), qui comprend par contre l’édition en
fonction de son importance pour la philologie et l’histoire littéraire et qui retient par
là nécessaire l’unicité du texte, reconstruit de façon critique sur la base de toute la
tradition manuscrite. À l’intérieur de ce désaccord sur le rôle de l’édition s’insèrent les
observations critiques émanant d’éminents romanistes lexicologues et lexicographes
concernant la conception et la réalisation du glossaire (glossaristique) dans les
éditions de textes médiévaux galloromans, un « genre » qui se trouve au carrefour
   

entre linguistique et philologie.36


Si nous nous penchons maintenant sur le côté des éditions reconstruites ou
« orientate al testo », où le texte critique se base sur l’analyse de la tradition et où
   

l’éditeur est tenu à justifier ses choix textuels, l’on peut constater avec Vàrvaro (1987,
10s.) que face à l’effort intellectuel déployé dans les discussions portant sur la
recensio et sur la constitutio textus, qui occupent parfois une partie prédominante
de l’édition, il manque souvent une interprétation adéquate du texte, qui (et c’est
révélateur) ne sera ni traduit, ni accompagné par un commentaire herméneutique
détaillé. Tout dernièrement, Michel Zink (2012) a exprimé une critique motivée à
propos de la sophistication excessive de certaines éditions de l’école italienne, qui
risquent de repousser le public des lecteurs devant les produits d’une critique
textuelle hautement spécialisée, où les questions de méthode sont souvent traitées de
façon hypertrophique au détriment de l’explication du texte.37
Dans le champ des éditions reconstruites se pose évidemment aussi la question
du texte critique qui devient la vulgata. Dans le contexte troubadouresque, par
exemple, où se préparent des éditions de type lachmannien depuis l’époque fonda-
trice de la philologie provençale en Allemagne et selon une tradition qui s’est imposée
surtout en Italie, le chansonnier important de Bernart de Ventadorn se lit encore de
nos jours dans le texte établi par Carl Appel (1915) dans une édition reconnue pour
son excellence et que personne, jusqu’à nos jours, n’a osé refaire. L’édition d’Appel
adopte cependant des critères formels, comme celui de la normalisation graphique,
qui étaient légitimes dans la philologie de l’époque mais qui sont maintenant tombés
en désuétude (la nécessité de s’attacher à la graphie d’un manuscrit de base domine
aujourd’hui) ; au niveau textuel, en outre, la tradition manuscrite est conçue comme

un ensemble de témoignages parmi lesquels l’éditeur est censé distinguer la dictée la

36 Pour une mise au point de la question, voir Chambon (2006) ; ↗15 L’art du glossaire d’édition.
   

37 Un autre sujet de réflexion fourni par Zink (2012, 185) est que « le triomphe de la méthode

italienne » au tournant du nouveau millénaire se montre « par abandon des autres ». Il s’agit d’un cri
     

d’alarme à ne pas sous-estimer : est-ce que la diaspora toujours grandissante des romanistes italiens

dans des universités à l’étranger sera capable de réanimer à long terme la philologie textuelle, même
en dehors de l’Italie ?

Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 37

plus proche de la volonté de l’auteur, selon le procédé de reductio ad unum du modèle


lachmannien, tandis que l’on ne tient pas compte des aspects historiques et évolutifs
de la tradition, qui pourraient remettre en cause certains choix de l’éditeur ou même
pousser à représenter de rédactions distinctes pour certaines chansons.38 De ce point
de vue, l’édition exemplaire d’Appel, qui constitue, soit dit en passant, un chapitre
important de la recherche sur la langue et la métrique des troubadours, paraît
aujourd’hui peu satisfaisante, même si les érudits se basent sur ce texte critique
depuis un siècle.
Dans l’application pratique de la méthode de la reconstruction, un rôle de
première importance est nécessairement joué par la capacité critique et herméneu-
tique et par la compétence linguistique et littéraire de l’éditeur, aussi bien dans la
phase préliminaire de la recensio que dans celle du processus de l’établissement du
texte, de sorte qu’il est inévitable de constater que deux éditions du même ouvrage
inspirées par les mêmes principes ecdotiques, et à la limite basées sur le même
stemma, ne produiront jamais le même texte critique. Le cas de deux éditions du
troubadour Rigaut de Berbezilh, préparées indépendamment par Mauro Braccini et
par Alberto Vàrvaro, et parues toutes les deux en 1960, est instructif à cet égard.
Partant des mêmes présupposés théoriques, et ayant établi tous les deux comme
manuscrit de base formel le couple de mss. IK par leur « primato statistico nella

tradizione di Rigaut » (ed. Braccini 1960, 11), les deux éditeurs arrivent dans plusieurs

cas à établir un texte remarquablement différent aussi bien au niveau de la série


strophique qu’à celui de la substance textuelle. De telles différences sont fois par fois
liées aux différents niveaux d’analyse préconisés par la méthode : de la définition  

variable des rapports entre les témoins d’une chanson et l’éventuelle possibilité de
remonter à des stades textuels antérieurs aux familles identifiées (Braccini se montre
en général plus sûr dans la démonstration d’un archétype, qu’il a tendance à recon-
struire, là où Vàrvaro se limite plus prudemment à présenter le texte de la famille IK),
jusqu’à la sélection de variantes neutres sur la base d’arguments non-stemmatiques
mais stylistiques ou qui obéissent à une logique de cohérence interne.39

38 Une « représentation efficace et novatrice des états rédactionnels en présence » (Giannini 2009b,
   

522 n. 17) est offerte dans l’édition de Folquet de Marseille due à Squillacioti (1999) et longuement
discutée par Zinelli (2003), qui en souligne l’importance au niveau théorique. Des présupposés
théoriques similaires à ceux mis en œuvre par Squillacioti sont visibles maintenant dans les critères
proposés pour une nouvelle édition de la Chanson d’Aspremont, qui vise la « restitution critique des

subarchétypes des trois versions » et qui est donc « orientée vers la tradition » : cf. Palumbo/Rinoldi
       

(2014). Sur la physionomie de la tradition manuscrite de Bernart de Ventadorn, voir en dernier lieu
Meliga (2003).
39 Les résultats ecdotiques des deux savants furent en partie revus et implémentés par Avalle (1961).
Pour un catalogue détaillé des difformités textuelles qui se rencontrent dans les deux éditions, je me
permets de renvoyer aux fichiers des poésies de Rigaut de Berbezilh préparées en 2004 pour le
Repertorio informatizzato dell’antica letteratura trobadorica e occitana (Rialto) et consultables à partir
38 Francesco Carapezza

Un cas particulier qui permet d’évaluer pleinement dans quelle mesure un texte
critique reconstruit est hypothétique ou susceptible d’être perfectionné est fourni
maintenant par l’« edizione e commento ecdotico » par Roberto Crespo du premier
   

épisode du Couronnement de Louis, soit donc des premières trente laisses de la


chanson de geste datable au XIIe siècle et transmise par neuf manuscrits classifiés

jadis par Ernest Langlois, qui était arrivé à dresser un stemma triparti.40 L’éditeur le
plus récent dépend, pour la reconstruction textuelle, du stemma de Langlois mais,
comme il nous avertit dans l’introduction, « il testo da me costituito non sempre

coincide, nella sostanza, col testo costituito, utilizzando lo stesso stemma a tre rami,
da Langlois » (éd. Crespo 2012, 13).

Parcourant les commentaires ecdotiques très raffinés sur les sept laisses qui sont
présentes dans toutes les trois branches (I–IV, VII–VIII, XI), l’on se rend compte en fait
que le texte de Crespo s’éloigne de celui de Langlois dans une quinzaine de cas, où, à
dire vrai, la nouvelle hypothèse de reconstruction ne change pas grand’chose au sens
du texte.41 Il s’agit pour la plupart de cas dans lesquels il est impossible d’appliquer le
principe de la majorité, tandis que dans au moins deux cas Crespo s’éloigne de Langlois
parce qu’il estime que la leçon qui coïncide dans deux des trois branches du stemma
résulte de la polygenèse (vv. 2–3 et 122). L’on peut se demander si pareil « rifacimento »,
   

en plus partiel, de l’édition qui fait autorité de Langlois, constitue un progrès réel pour
la compréhension du texte du Couronnement. En réalité, l’édition de Crespo, malgré
l’understatement avec lequel il opte pour la reconstruction après avoir passé en revue
les éditions conservatrices de la geste,42 semble constituer à y regarder de près un
exercice ecdotique militant, sur un texte délibérément court, avec comme but celui de
réaffirmer la centralité du stemma dans le processus de constitution du texte critique,
et en même temps l’autonomie scientifique de la critique textuelle, comprise comme un
exercice d’approximation progressive et hypothétique du texte original. Si, comme
l’impliquait la fin du paragraphe précédent, l’on peut croire que le conflit entre
Lachmann et Bédier est apaisé sur le plan théorique, sur le champ de la pratique
éditoriale les deux positions semblent encore destinées à s’affronter.43

du site http://www.rialto.unina.it/RicBarb/premessa(Carapezza).htm. Sur ce projet, on peut voir la


contribution de Di Girolamo/Scarpati, ↗7 Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux.

40 A1A2A3A4-B1B2 (= x)/CC2 (= C*)/D : cf. éd. Langlois (1888, CXXVII – CXXVIII ; éd. Langlois 1925, XV ) . Le
   

travail de Langlois représente, ensemble avec le Roman de Troie monumental de Léopold Constans
(1904–1912) et le Roman de la Rose, encore de Langlois (1914–1924), une des plus importantes éditions
lachmanniennes produites en France avant l’arrivée du bédiérisme éditorial.
41 Voir en particulier les commentaires aux vv. 2–3, 4, 5, 29, 70, 79, 81, 83, 85, 86, 97, 100, 110, 122,
146.
42 « I principi cui per la costituzione del testo Langlois si ispirò sono oggi desueti […] Per parte mia,

credo che i principi cui Langlois si ispirò per la costituzione del testo siano ancor oggi validi » (éd.

Crespo 2012, 10–12).


43 Sur le débat Lachmann-Bédier, au-delà des articles dans le présent volume l’on consultera la mise
à point par Cesare Segre sous forme de conférence plénière au XXVIIe Congrès International de
Entre théorie et pratique en ecdotique galloromane 39

De ce passage en revue, très sélectif et partiel, sur les rapports et sur les implica-
tions réciproques entre les aspects théoriques et pratiques de l’ecdotique galloro-
mane, l’on peut déduire qu’un élément de base caractéristique de la discipline a
toujours été la recherche expérimentale de solutions adéquates aux problèmes posés
par la variabilité constitutive et parfois extrême des textes littéraires en langue
romane, pour répondre à l’exigence de fournir un texte fiable et compréhensible au
lecteur moderne. En particulier, l’on peut déjà voir comment les recherches menées
ces dernières vingt années sur les aspects matériaux (typologie du codex et des
copistes), linguistiques (études graphématiques et scriptologiques), historiques et
géographiques (patronage, contextes ou ateliers de copistes) de traditions manuscri-
tes spécifiques ont contribué et continuent de contribuer à la mise au point de critères
éditoriaux assez différents par rapports à ceux du passé. L’ecdotique romane, qui a
mûri à travers des époques historiques différentes, en suivant des paradigmes cultu-
rels et des écoles nationales différents, est encore en pleine évolution.

4 Bibliographie
4.1 Éditions

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Bédier, Joseph (ed.) (1890), Le Lai de l’Ombre, Fribourg, Imprimerie et librairie de l’œuvre de Saint-
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Bédier, Joseph (ed.) (1902–1905), Thomas, Le roman de Tristan, 2 vol., Paris, Firmin-Didot (SATF).
Bédier, Joseph (ed.) (1913), Le Lai de l’Ombre par Jean Renart, Paris, Firmin-Didot (SATF).
Bédier, Joseph (ed.) (1921), La Chanson de Roland, publié d’après le ms. d’Oxford et traduite par
Joseph Bédier, Paris, Piazza.
Bédier, Joseph/Aubry, Pierre (edd.) (1909), Les chansons de croisade avec leurs mélodies, Paris,
Champion.
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Berlin/New York, De Gruyter (BZRPh).


Constans, Léopold (ed.) (1904–1912), Le Roman de Troie par Benoit de Sainte-Maure, publié d’après
tous les manuscrits connus, 6 vol., Paris, Didot (SATF).
Crespo, Roberto (ed.) (2012), Il primo episodio del « Couronnement de Louis », Modena, Mucchi.
   

Langlois, Ernest (ed.) (1888), Le Couronnement de Louis, publié d’après tous les manuscrits connus,
Paris, Didot (SATF).
Langlois, Ernest (ed.) (1914–1924), Le Roman de la Rose par Guillaume de Lorris et Jean de Meun,
publié d’après les manuscrits, 5 vol., Paris, Didot (SATF).
Langlois, Ernest (ed.) (1925), Le Couronnement de Louis, chanson de geste du XIIe siècle, Paris,

Champion (CFMA).

Linguistique et de Philologie Romanes de Nancy (2013) ; les actes sont sous presse (publication de la

Société de Linguistique Romane). Voir la n. 31, supra.



40 Francesco Carapezza

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vol. III/2 : Glossary of the First Continuation (1955), vol. IV : The Second Continuation (1971),
       

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4.2 Études, manuels et comptes rendus

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tradizione manoscritta di Rigaut de Berbezilh, in : La letteratura medievale in lingua d’oc nella
   

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Lino Leonardi et Richard Trachsler
2 L’édition critique des romans en prose :  

le cas de Guiron le Courtois


Abstract : Les romans arthuriens en prose, affectés par une mouvance très poussée,
   

ont été édités de façon plutôt homogène : l’éditeur édite d’abord un manuscrit de base

témoin d’une version vulgate, et ensuite les rédactions divergentes dans des volumes
à part. Le « manuscrit de base » n’est corrigé que dans les cas d’« erreur évidente »,
       

car face à la fluctuation des textes, un stemma serait impossible à établir. Guiron le
Courtois, dernier roman arthurien en prose à rester inédit, avec ses innombrables
« versions », conforte en l’apparence la conviction bien ancrée dans la communauté
   

scientifique que la tradition textuelle des ces romans est impossible à maîtriser. Grâce
aux travaux d’une équipe de jeunes chercheurs, on propose ici une approche qui
rompt avec cette idée reçue. On démontre, d’abord, qu’un classement des manuscrits
est bien possible et que, ensuite, le manuscrit qui avait jusqu’alors été pressenti
comme base est contaminé. À l’aide du stemma, on peut établir le texte critique : on  

choisit un manuscrit à suivre pour la surface linguistique de chaque branche du cycle,


mais on rejette toute variante isolée ou minoritaire. Le texte sera donc le résultat d’une
reconstruction et l’apparat offrira le moyen de suivre les innovations au fil de la
transmission du texte.

Keywords : stemmatologie, édition critique, roman en prose, ecdotique, Guiron le


   

Courtois

1 Pratique ecdotique des romans en prose1


Contrairement au roman arthurien en vers, affecté d’une éclipse notable pendant l’âge
classique et durant les Lumières, son cousin en prose a rencontré un certain succès
grâce aux imprimés qui, depuis la fin du XV e siècle, l’ont sauvé pour les siècles à venir.

Toutefois, les textes ne faisaient pas vraiment l’objet d’une attention philologique
soutenue. On les lisait, on en parlait, mais on ne comparait pas entre elles les
différentes versions contenues dans les manuscrits et éditions imprimées. C’est pour
cela qu’on ne surestimera jamais l’apport de Paulin Paris, qui, dans le sillage des
poètes romantiques, se mit réellement à lire les manuscrits des romans de la Table
Ronde conservés à la Bibliothèque Impériale où il travaillait, laissant sans complexe à

1 Nous remercions Claudio Lagomarsini et Nicola Morato, à qui ces pages doivent beaucoup. Dans le
cadre d’une conception et d’un travail de réflexion communs, les §§ 1–2 ont été rédigés par Richard

Trachsler, les §§ 3–5 par Lino Leonardi, qui remercie Anna Constantinidis pour la version française de

ses pages.
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  45

l’encre noire ses annotations dans les marges des documents pour renvoyer aux
feuillets d’autres manuscrits qui contenaient la même chose, des versions divergen-
tes ou, simplement, d’autres noms propres. Ses catalogues et, surtout, son célèbre
ouvrage Les Romans de la Table Ronde, témoignent de l’attention soutenue de
l’érudit, doublée de celle du poète romantique, à la « bonne » version du texte, c’est-
   

à-dire à la version la plus authentique et cohérente.2


La génération de Paulin Paris ne se donnait pas pour tâche d’établir un texte
critique, ni, d’ailleurs, d’établir une édition tout court. Sa génération faisait connaître
aux héritiers, par des résumés et traductions, les débuts de la littérature romanesque
en français avec l’ambition notable, tout de même, de ne pas mettre à la disposition
du public contemporain un récit par trop incohérent. En effet, l’estime dont jouis-
saient les romans arthuriens n’était alors pas excellente : trop longs, mal écrits,

surtout mal composés, leurs lecteurs voyaient là ce qu’au fond ils étaient : les  

premières expérimentations à très grande échelle en langue vernaculaire avec une


forme narrative longue. Un balbutiement, en somme.
Ce n’est donc pas un hasard si les premières éditions ou transcriptions des romans
arthuriens en prose sont nées comme des appendices à des projets portant sur autre
chose : les philologues s’occupant de littérature voisine, hollandaise et anglaise

notamment, tenaient là leurs sources.3 En raison d’une erreur de perspective qui


empêchait la génération de Paulin Paris de concevoir que la prose puisse venir
après le vers, ces romans étaient considérés comme la forme la plus ancienne de la
littérature arthurienne et bénéficiaient par conséquent de toute l’attention à laquelle
pouvaient prétendre des textes qui, les premiers, évoquaient des sujets aussi fasci-
nants que Merlin, le Graal et la Table Ronde. Lorsque la génération des « fils », Gaston    

Paris et Paul Meyer, allait inverser les rapports chronologiques entre les romans en
prose et ceux en octosyllabes, elle allait du même coup, dans un contexte académique
très attaché à la recherche des origines et des sources, fixer de nouvelles priorités, où
les romans de Chrétien de Troyes allaient occuper le devant de la scène au détriment
des grands ensembles en prose. Leur édition n’était plus une urgence de premier
ordre.
Ce que les contemporains de Paulin Paris avaient bien compris, par contre, était
que le « Cycle » du Lancelot-Graal, sur lequel se concentrait alors l’essentiel des
   

efforts, bien avant le Tristan, les Prophéties de Merlin et le Guiron, était une œuvre
due à plusieurs auteurs, et que les textes avaient été mis ensemble, à une époque
ultérieure, par des assembleurs (Paris 1868–1877, I, 90). Leurs successeurs, y compris

2 Paris (1868–1877). Je n’ai pas réussi à déterminer tous les manuscrits mis à contribution. Pour la
première partie, il a certainement eu recours aux fr. 747 et 749 (parfois il écrit, je crois par erreur,
« 759 ») et le fr. 2455, pour le Lancelot, il a dû utiliser, au moins en partie, le fr. 768 (olim 7185), dont il
   

donne des variantes. À propos des sources, voir aussi Lot (1918, 2, note 4). 

3 Jonckbloet (1846–1849 ; 1850) ; Furnivall (1861–1863). L’entreprise précoce en trois volumes de


   

Hucher (1875–1878), souvent très critiquée, mérite une mention à part.


46 Lino Leonardi et Richard Trachsler

à l’époque moderne, n’ont pas toujours voulu en tirer toutes les conséquences quand
il s’agissait d’établir l’édition de ces œuvres.
En raison de la longueur de ces romans, du nombre élevé des manuscrits conser-
vés et de la complexité de la tradition textuelle, il s’est assez rapidement imposé un
concept qui occulte d’emblée cette genèse du cycle en plusieurs strates, pour se placer
tout entier du côté de la réception : c’est la notion de version vulgate qui a servi

d’étalon aux éditeurs des textes arthuriens en prose. Ce concept, qui vise à rendre
accessible la version la plus diffusée, et donc – glissement subtil – la plus importante,
a certainement sa légitimité au sein de l’histoire de la littérature puisqu’il permet de
donner à lire une œuvre donnée sous une forme représentative, à un moment précis
de l’histoire de sa tradition, en général quand elle atteint son apogée. Toujours du
point de vue de l’historien de la littérature, le concept de vulgate a comme corollaire
celui de version, ou rédaction, alternative, qui sera, selon les cas, « longue »,    

« courte », « cyclique », « non cyclique », ou simplement « divergente », mais, surtout,


               

moins diffusée, plus marginale, souvent plus tardive, et donc moins importante que
la version vulgate.
C’est Heinrich Oskar Sommer, un savant scandinave installé à Londres, qui le
premier a donné corps à ce concept de vulgate lorsqu’il produisit une édition semi-
diplomatique du manuscrit Additional 10292–94 de la British Library contenant une
copie complète et lisible du cycle du Lancelot-Graal, rendant ainsi d’inestimables
services à des générations de chercheurs.4 Dans le domaine de l’édition des textes, le
besoin des historiens de la littérature de pouvoir lire le texte dans un livre moderne, et
non pas dans un imprimé du XVe siècle ou un manuscrit médiéval, se faisait nette-
ment sentir. Or, pour répondre à cette attente, il fallait aussi être efficace. Dès l’édition
de Sommer, l’éditeur d’un roman arthurien en prose revendique un certain pragma-
tisme : puisque les manuscrits sont nombreux, qu’ils sont conservés dans toutes les

bibliothèques du monde, que les textes qu’ils contiennent sont longs et qu’ils se
répartissent en plusieurs rédactions, impossibles à démêler en temps utile, il faut faire
des choix qui ne pourront s’appuyer sur la parfaite connaissance de la tradition
textuelle, mais qui seront guidés par ce qu’il est humainement possible de réaliser.
Ces contraintes matérielles expliquent donc l’essor de la notion de vulgate, un
textus receptus bien attesté, voire dominant, au détriment de tout ce qui est divergent.
Un deuxième aspect est étroitement lié à cette idée : cette version vulgate sera

toujours un texte intelligible et cohérent pour un lecteur moderne, un état textuel


auquel on ne touche plus. La version vulgate est le « bon récit » et correspond, au
   

niveau de l’œuvre, à ce qu’est, au niveau du texte, le « bon manuscrit » de Joseph


   

Bédier. Il est en effet permis de penser que la pratique de l’édition de versions

4 Sommer (1908–1916). La leçon de l’Additional 10292–94 a été contrôlée et, le cas échéant, corrigée à
l’aide de deux autres manuscrits de la même bibliothèque : London, BL, Royal 14 E. III et London, BL,

Royal 19 C. XII.
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  47

vulgates, malgré son indéniable réalisme, ne se serait pas aussi durablement imposée
sans l’enseignement, alors tout récent et révolutionnaire, de l’éditeur du Lai de
l’ombre. Avec Joseph Bédier, qui recommandait le respect d’un « bon manuscrit » et    

évoquait le risque de la production de « monstres » pouvant résulter du « mélange »


       

de sources différentes, l’urgence légitime et toute pragmatique de disposer rapide-


ment d’éditions permettant l’examen des textes avait trouvé une sorte de caution
théorique : donner à lire un « bon récit » transmis par un « bon manuscrit » n’était
         

plus simplement un pis-aller, ce qui pouvait se faire avec les moyens à disposition,
mais devenait la meilleure façon, parfois même la seule considérée comme légitime,
d’éditer un roman arthurien en prose.
En tout cas, on peut constater que la tradition éditoriale récente des romans de la
Table Ronde en prose se caractérise par la mise à disposition d’une version vulgate
d’après un « bon manuscrit », c’est-à-dire un témoin réputé plutôt ancien, « cohé-
     

rent » au niveau narratif et « correct » au niveau de la langue, puis la publication de


     

versions, ou rédactions, « divergentes », d’après les témoins sélectionnés selon les


   

mêmes critères. Même si, en raison de la longueur des textes, il arrive qu’un éditeur
ait été amené, parfois pour des raisons matérielles, à changer de manuscrit de base en
cours de route, cette façon de concevoir les éditions des grands ensembles en prose a
sans doute été la seule apte à éviter l’enlisement dès le départ, ce qui explique son
succès :5 pour le cycle du Lancelot-Graal, l’édition jadis procurée par Sommer a été

doublée, à presque un siècle de distance, par celle initiée par Daniel Poirion pour la
collection de la Pléiade. Basée sur le manuscrit de Bonn copié en 1286 par un scribe
picard, elle suit exactement le même principe efficace et pragmatique consistant à
prendre pour base un « bon manuscrit » relativement ancien et à le contrôler à l’aide
   

de quelques témoins proches (Poirion 2001–2009). La même chose a été faite pour le
« Petit Cycle », celui de Robert de Boron, édité dans sa totalité d’après le manuscrit de
   

Modène (Cerquiglini 1981).


Quand le « bon récit » vulgate est concurrencé par des versions alternatives, on
   

leur consacre une édition à part, établie selon les mêmes critères. Au fil des décennies,
toute une série de versions divergentes du Lancelot a été rendue accessible dans des
éditions modernes.6 Pour le Tristan en prose, on dispose également des deux versions
principales, lisibles dans deux éditions collectives établies selon les mêmes règles de
l’art.7 Cette constance remarquable d’une pratique éditoriale dans un champ disci-

5 Voir, par exemple, l’édition de Micha (1978–1983) du Lancelot ou celle de Ponceau (1997) de l’Estoire
del Graal. Cf. Leonardi (2011a).
6 Kennedy (1980) et Micha (1978–1983). En dernier lieu, Annie Combes a édité une interpolation qui se
situe au niveau de la Charrette (Combes 2009).
7 Le début du roman est, à quelques exceptions près, toujours le même, il se lit dans l’édition Curtis
(1985). C’est ensuite seulement que la tradition se scinde en deux versions principales : la Vulgate

(V. II) et une autre (V.I) appelée, parfois, par la critique ancienne « non cyclique ». Pour V. II, voir
   

Ménard (1987–1997). Pour V. I., voir Le Roman de Tristan en prose (version du manuscrit fr. 757 de la
48 Lino Leonardi et Richard Trachsler

plinaire, qui n’a par ailleurs pas été sans se renouveler depuis les temps de Sommer,
peut surprendre. Le fait est que, soucieux de dépasser l’approche purement pragma-
tique qui caractérisait Sommer, on a certes réussi à dégager les différentes versions –
cycliques ou non, avec Charrette interpolée ou non –, mais on a buté sur la prose
arthurienne qui semblait, mieux que d’autres genres littéraires du Moyen Âge, illus-
trer les notions de mouvance et de variance.8
Alexandre Micha, qui a passé une bonne partie de sa vie à étudier les manuscrits
du Lancelot-Graal, formule, au moment de publier le premier volume de son œuvre
ponctuant deux décennies de travail préparatoire, le sentiment général :  

« Il est impossible d’établir un stemma solide et immuable d’un bout à l’autre. Si l’on pousse le

scrupule jusqu’à relever sur un fragment d’une vingtaine de pages les variantes de tous les
manuscrits (nous nous sommes livrés à ce jeu aussi fastidieux qu’exténuant), on constate qu’une
infinité de groupements de détail est possible et que cette matière mouvante se fait et se défait
sans cesse ».9  

À la surface, ces textes semblaient bouger, affectés d’une « incessante vibration » et


   

d’une « instabilité fondamentale »10 qui paraissaient rendre vain tout effort pour
   

déterminer les étapes et les trajectoires de ces réécritures qui mènent d’une copie à
l’autre.
Si l’on a assez bien réussi à classer les récits, on a eu beaucoup moins de succès
avec les textes. Ou, plus précisément, on parvient aisément, en général, à reconnaître
des groupements parmi les témoins, mais plus difficilement à établir les rapports
entre les différents groupes. On voit bien que tel manuscrit et tel autre sont proches,
mais quand il s’agit d’expliquer les rapports entre les différents groupes, le sol se
dérobe sous les pieds de l’éditeur à qui s’offre une surabondance d’hypothèses.
Incapable d’expliquer les parties hautes du stemma codicum de façon satisfaisante, il
reste privé du seul outil scientifique qui pourrait lui permettre de dépasser le « bon  

manuscrit ».  

L’une des rares à s’être aventurée à représenter graphiquement et jusque dans les
détails les rapports entre les manuscrits est Renée L. Curtis, qui a proposé, pour le
début du Tristan en prose, le stemma suivant (« The Manuscript Tradition », Curtis
   

1985, I, 91) :  

Bibliothèque nationale de Paris), t. I : Blanchard/Quéreuil (1997) – t. II : Laborderie/Delcourt (1999) –


   

t. III : Ponceau (2000) – t. IV : Léonard/Mora (2003) – t. V : Ferlampin-Acher (2007).


       

8 Sur ce point et ses limites, voir Trachsler (2005).


9 Micha (1978–1983, I, XIII). Kennedy (1980, II, 37) parle aussi de « constant shifting in the relationship

between MSS ».  

10 La notion de mouvance a été problématisée par Zumthor (1972, 507). Voici la définition in extenso :  

« Le caractère de l’œuvre qui, comme telle, avant l’âge du livre, ressort d’une quasi-abstraction, les

textes concrets qui la réalisent présentant, par le jeu des variantes et remaniements, comme une
incessante vibration et une instabilité fondamentale ».  
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  49

Figure 1 : Stemma de Curtis (1985)


Ce stemma, où les pointillés indiquent la contamination, ne cache pas les difficultés


que peut présenter une tradition textuelle complexe. Il a été discuté sans ménagement
par Philippe Ménard lorsqu’il est revenu lui-même sur la tradition du Tristan dans
l’introduction du premier volume de son édition de V. II. Non seulement il contesta la
validité de ce stemma, mais il déclara de fait que « dresser un stemma nous semble

une entreprise parfaitement arbitraire » (Ménard 1987–1997, I, 25), arguant notam-


ment de la rareté, dans la tradition textuelle, de fautes communes avérées, qui seules
peuvent garantir les relations de parenté que stipule l’arbre généalogique.11
À vrai dire, les éditeurs de romans en prose arthuriens, d’Albert Pauphilet à Jean-
Paul Ponceau, en passant par Alexandre Micha lui-même, ont proposé des stemmas
en s’aidant, certes, en grande partie des récits et non simplement des textes. Ces
stemmas sont néanmoins parfaitement à même de rendre compte, jusqu’à un certain

11 Ménard (2009, 137) a fait le même constat à propos de la tradition manuscrite du Devisement du
Monde de Marco Polo, en réponse au compte rendu de son édition par Giuseppe Mascherpa (2009).
50 Lino Leonardi et Richard Trachsler

point, d’une tradition textuelle. Ce qu’il est plus intéressant de relever, à ce propos,
c’est que le seul éditeur d’un roman arthurien en prose à se servir de son stemma pour
réellement aller à l’encontre de son manuscrit de base dans l’intention de reconstituer
un état textuel plus authentique a été Jean Frappier, travaillant à son édition de la
Mort Artu dans les années 1930.12 C’est comme si s’était installée, depuis, la conviction
que la tradition textuelle des romans arthuriens en prose était, dans ses origines,
impossible à maîtriser, et que chaque nouvelle édition, chaque nouvelle étude d’une
tradition textuelle consolidait cette conviction, alors même que, en dehors de la
France, des travaux portant eux aussi sur des romans arthuriens en prose, mais sur
des parties moins étendues, donnaient des résultats encourageants.13
Sans doute la communauté scientifique ne se serait-elle pas résignée aussi sim-
plement à renoncer à pousser l’enquête jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au stemma
opérationnel, s’il n’y avait eu, parallèlement, la montée de l’enseignement de Bédier.
En l’occurrence, pour l’éditeur d’un roman arthurien en prose, la leçon de Bédier
signifiait que tout le travail qu’il serait amené à fournir sur la tradition textuelle, non
seulement ne servirait à rien, mais serait même nuisible.
Il n’est donc pas étonnant que ce consensus général ait favorisé, pour la
sélection du manuscrit de base, l’émergence d’une certaine pratique et, avec elle, de
critères qui se perpétuent d’une édition à l’autre : une collatio en général bien faite

mais limitée aux faits d’ordre macro-narratif sert à distinguer les différentes rédac-
tions et à détecter un manuscrit cohérent du point de vue narratif, correct pour ce
qui est de la langue, de préférence complet, de manière à ne pas avoir à changer de
guide, et proche, d’un point de vue chronologique et géographique, du lieu de
naissance supposé du texte. Les « manuscrits de contrôle », ceux qui servent à
   

éventuellement corriger le « manuscrit de base » en cas « d’erreur manifeste », sont


       

toujours les manuscrits les plus proches du « manuscrit de base », car l’émendation
   

doit se faire de façon chirurgicale, afin d’éviter de « réécrire le texte ». Cette façon de
   

procéder, frappée en apparence au coin du bon sens, élude l’axiome sur lequel elle
repose : la tradition textuelle des romans arthuriens en prose est impossible à

maîtriser.14

12 Voir, à ce propos, Leonardi (2003) et, dans une perspective toute différente, Plouzeau (1994).
13 Voir, par exemple, le classement proposé par Limentani (1962) ou celui de O’Gorman (1995), ce
dernier ayant été aidé par la présence d’un modèle en vers, dont dérive la version en prose, ce qui lui a
permis de hiérarchiser le classement.
14 Voir ici, de nouveau, Leonardi (2011a).
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  51

2 Le cas du Guiron le Courtois


Guiron le Courtois condense et amplifie toutes les caractéristiques des romans arthu-
riens en prose que la critique a dégagées depuis que l’on a commencé à s’occuper de
ces textes. C’est un véritable cas d’école, dont la mouvance, encore plus caractérisée
que pour tout autre roman, affiche d’emblée l’évidence à laquelle tous les travaux
critiques étaient parvenus : la compréhension de la tradition textuelle des romans

arthuriens en prose n’est pas possible. Il n’est donc pas étonnant que l’étude de la
tradition manuscrite du Guiron ait été abordée en partant des prémisses élaborées
depuis un siècle à l’aide du Lancelot-Graal et du Tristan en prose.
Guiron le Courtois est le nom donné à un texte qui se retrouve, sous une forme ou
une autre, dans trente-huit manuscrits et fragments, dont voici la liste :15  

112 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 112 (France, XVe siècle)
338 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 338 (France, fin XIVe–début XVe siècle)
340 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 340 (France [Paris ?], premier quart XVe siècle)

350 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 350 (Arras et Italie, fin XIIIe et début XIVe siècle)
355 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 355 (France, XVe siècle)
356–357 et 357* Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 356–357 (Paris, milieu du XVe siècle)
358–363 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 358–363 (Flandres, dernier quart XVe siècle)
12599 Paris, Bibliothèque nationale de France, fr. 12599 (Toscane, vers 1270 ou fin XIIIe siècle)
5243 Paris, Bibliothèque nationale de France, nouv. acq. fr. 5243 (Milan, 2e moitié XIVe siècle)
A1 Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, 3325 (Italie du Nord [Gênes ?], 2e moitié XIIIe siècle)

A2 et A2* Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, 3477–3478 (France ou Savoie, début XVe siècle)
An Paris, Archives nationales, Fonds privés, AB XIX 1733 [fragment] (France, XIVe siècle)
Be Berlin, Staatsbibliothek, Preussischer Kulturbesitz, Hamilton 581 (Flandres, troisième quart
XVe siècle)
Bo1 Bologna, Archivio di Stato, Raccolta mss., busta 1 bis, n. 11, 12, 13 [fragment] (Toscane/

Ligurie, fin XIIIe siècle)


Bo2 Bologna, Archivio di Stato, Raccolta mss., busta 1 bis [fragment] (France ou Italie du Nord,
XIVe siècle)
Bo3 Bologna, Archivio di Stato, Raccolta mss., Notarile 6-4-5, Teggia 1613–20 [fragment] (Italie
du Nord, XIVe siècle)
C Cologny-Genève, Fondation Martin Bodmer, 96 [C1 indique la rédaction particulière pour Lath.
79–90] (France, début XVe siècle)
Fa Fabriano, Biblioteca Comunale, n. B. 375 [fragment] (Italie du Nord, XIVe siècle)
Fe Ferrell 5 (collection privée, prêté à la Parker Library, Corpus Christi College, Cambridge) (Italie
du Nord, première moitié XVe siècle)
Fi Firenze, Biblioteca Medicea Laurenziana, Ash. 123 (Italie occidentale, fin XIIIe siècle)
L1 London, British Library, Add. 12228 (Italie, milieu du XIVe siècle)
L2 London, British Library, Add. 23930 (Italie, XIVe siècle)
L3 London, British Library, Add. 36673 (France, XVe–XVIe siècle)
L4 London, British Library, Add. 36880 (Italie [?], XIVe siècle)

15 Les sigles sont, en gros, ceux de Lathuillère (1966), complétés et homogénéisés par Nicola Morato
(2010).
52 Lino Leonardi et Richard Trachsler

Mar Marseille, Bibliothèque municipale, 1106 (Ca. 3-R. 396) (France, dernier quart du XIVe siècle)
Mn Mantova, Archivio di Stato [fragment]
Mod1 Modena, Archivio di Stato [fragments sans cote] (Italie du Nord, XIVe siècle)
Mod2 Modena, Biblioteca Estense, W.3.13 (France, début XVe siècle)
Mod3 Modena, Biblioteca Estense, R.4.4 [trois épîtres en vers] (Italie du Nord, 2e moitié XIIIe siècle)
N New York, Pierpont Morgan Library, M 916 (France, 1440–1460)
O Oxford, Bodleian Library, Douce 383 [fragment] (Flandres, fin XVe siècle)
Par Parma, Archivio di Stato [fragment] (France, XVe siecle)
Pi Pistoia, Archivio Capitolare, C 57 et C 128 [fragment] (France du Nord, fin XIIIe siècle)
Pr Privas, Archives départementales de l’Ardèche, n. 1 (F.7) (France, fin XIII–début XIVe siècle)
Q Collection privée (ex Librairie antiquaire Bernard Quaritch Ltd., London) [fragment]
T Torino, Biblioteca Nazionale e Universitaria, 1622 (France, XVe siècle)
V1 Venezia, Biblioteca Nazionale Marciana, fr. IX (Italie occidentale, fin XIIIe siècle)
V2 Venezia, Biblioteca Nazionale Marciana, fr. XV (Italie, milieu du XIVe siècle)
Vat Città del Vaticano, Biblioteca Apostolica Vaticana, Reg. Lat. 1501 (Toscane/Ligurie, fin
XIIIe siècle)
X Collection privée (ex Alexandrine de Rothschild) [localisation actuelle inconnue] (Padoue [?],
milieu du XIVe siècle)

Cette liste cache, en même temps qu’elle la révèle, toute la difficulté que concentre en
lui le Guiron. Ces manuscrits contiennent certes des bouts de textes qui se rattachent à
la galaxie guironienne, mais dans des configurations très variées. Certains témoins
racontent plus d’aventures que d’autres, d’autres les disposent différemment, d’autres
encore remanient ce qui se lit ailleurs. Dans ces conditions, les contours mêmes de
l’œuvre se dérobent.16
Pour faire face à une telle situation et pour mettre de l’ordre au sein d’une
tradition textuelle aussi éclatée, les spécialistes des romans arthuriens en prose
disposent d’une méthode mise en place depuis l’étude d’Eilert Löseth sur le Tristan en
prose.17 Le chercheur norvégien, confronté à ce que nous appelons aujourd’hui les
différentes rédactions du Tristan, a d’abord dû les identifier et les isoler les unes par
rapport aux autres. Il a pour cela segmenté les récits que contenaient les différents
manuscrits en unités narratives plus ou moins cohérentes : une aventure, une es-

prueve, un récit bref, etc. À chacune de ces unités, il a attribué un numéro de


paragraphe dont il a brièvement résumé le contenu. De cette manière, il a pu décrire
la trame narrative que suivait chaque témoin manuscrit en énumérant les paragra-
phes qu’il contenait, omettait ou ajoutait. C’est ainsi que se sont dégagées, dans le
magma des textes consignés dans les manuscrits, les différentes rédactions du Tristan
en prose. C’est une excellente méthode et probablement la seule possible ; on notera  

cependant qu’une fois de plus le classement des manuscrits se fait sur la base des
récits plus que sur le détail des textes.

16 Voir infra le diagramme de Claudio Lagomarsini, tableau 1.


17 Löseth (1891) et son volume sur les manuscrits conservés à l’étranger, qui comprend aussi des
témoins appartenant à des traditions en dehors du Tristan proprement dit (Löseth 1924).
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  53

Confronté au même problème, Roger Lathuillère, qui, le premier, s’attaqua à


Guiron le Courtois dans le cadre de sa thèse d’État, recourut à la même solution.18 Son
Analyse liste et résume virtuellement, en deux cent quatre-vingt-neuf paragraphes,
toutes les aventures que contiennent les manuscrits auxquels l’auteur put avoir accès
dans les années 1960. Il a ainsi procuré un système de référence précis et pratique qui
rend d’inestimables services à la communauté scientifique depuis plus d’un demi-
siècle déjà.
Le problème que rencontra Roger Lathuillère en travaillant sur le Guiron, et dans
des proportions largement supérieures à ce qu’avait dû affronter Löseth pour le Tristan,
était la physionomie des manuscrits – et partant de l’œuvre elle-même–, qui était
beaucoup plus changeante que pour les autres romans arthuriens en prose, et caracté-
risée par une intrigue beaucoup plus lâche. Paulin Paris, en découvrant ces manu-
scrits, avait parlé d’un « ramassis […] de contes débités sans ordre, sans cohésion »,19
   

et l’on peut comprendre cette réaction. Guiron le Courtois, « roman des pères », où
   

évoluent Méliadus, le père de Tristan, Lac, le père d’Erec, Urien, le père d’Yvain, puis
Ban et le Morholt, célèbres grâce au Lancelot et au Tristan en prose et d’autres, vierges
d’un passé littéraire, au premier rang desquels Guiron le Courtois, héros éponyme,
émerge dans le no man’s land temporel compris entre la fin du règne d’Uterpandragon
et le début de celui d’Arthur, cadre dans lequel prennent place les aventures des uns et
des autres. Dépourvu d’un axe porteur tels qu’ont pu l’être l’itinéraire du Graal ou les
étapes de la biographie d’un héros dans le Lancelot ou le Tristan en prose, Guiron
semble même par moments se présenter comme une suite de récits brefs. Quelques
longues aventures mises à part – mais qui restent sans lien véritable entre elles –, des
épisodes courts et autonomes se succèdent à maints endroits : telle anecdote plaisante

relatée par un personnage chasse un récit étiologique avancé par un autre, avant que le
narrateur, à son tour, n’annonce tel ou tel évènement connu du Lancelot-Graal ou du
Tristan. Cet éclatement thématique se retrouve dans la structure du roman même :  

l’entrelacement, technique qui consiste à abandonner temporairement un fil de la


narration au profit d’un autre, menait, dans le Lancelot-Graal, à une sorte de conver-
gence finale, où les deux fils finissaient nécessairement par se rejoindre. Dans un
monde ainsi conçu, le cheminement de chaque chevalier était pris en charge par une
forme de providence, non par le hasard. Et le sens de chaque trajectoire ne se révélait
qu’à son terme, au moment de la rencontre des deux fils narratifs, lorsque l’un s’avérait
indispensable à l’autre et que tout finissait par faire sens. Dans Guiron, par contre,

18 Lathuillère (1966). Il faudrait, pour être complet, évoquer aussi les travaux de Fanni Bogdanow, qui
s’est occupée vers la même époque des textes guironiens et qui supposait des pertes beaucoup plus
importantes d’une vaste fresque dont les manuscrits conservés ne couvrent plus qu’une petite partie.
Dans le cadre de la présente étude, qui se concentre sur l’édition au sens restreint, l’approche de
Bogdanow a eu moins d’impact. Pour une exposition de ses vues, voir, par exemple, son compte rendu
de l’étude de Lathuillère (Bogdanow 1968).
19 Cité par Albert (2010, 11).
54 Lino Leonardi et Richard Trachsler

l’entrelacement est surtout une facilité, et quand deux fils narratifs se croisent, il n’en
résulte rien, ou, plus précisément, rien de contraignant : la rencontre aurait tout aussi

bien pu avoir lieu avant, après, ou pas du tout.


Cette absence de grand fil conducteur a conduit, dans les manuscrits, à une
organisation de la matière narrative très variable selon les documents, qui présentent
en effet, de l’un à l’autre, une nette différence dans la manière de traiter les intrigues.
Ainsi, la numérotation des paragraphes de Roger Lathuillère – en principe simple
système de référencement – implique déjà une sorte de choix concernant le roman dont
on va suivre l’intrigue, car les paragraphes reflètent d’abord, naturellement, l’ordre
dans lequel ils apparaissent dans un manuscrit donné. Après avoir étudié les différen-
tes intrigues et trames proposées par les manuscrits, le choix de Roger Lathuillère s’est
porté sur le manuscrit fr. 350 de la BnF, un témoin ancien, et complet dans le sens où il

contient une grande partie du matériel que renferment aussi d’autres témoins, et c’était
là un facteur important : « Il est clair que toute analyse, pour être complète, ne peut être
   

fondée que sur l’un de ces six manuscrits, Ar, 338, 350, 355, 356–357, 359–362 »  

(Lathuillère 1966, 100). La coprésence de larges pans de récit dans plusieurs manu-
scrits était d’emblée perçue comme la garantie de l’authenticité d’un état textuel que
les autres manuscrits, plus « fragmentaires », avaient perdue. Parmi les six manuscrits
   

candidats, le fr. 350 était exempt d’un certain nombre d’incohérences narratives qui
affectaient d’autres manuscrits, et paraissait donc moins fautif que ses concurrents.20
Le fr. 350 semblait particulièrement fiable et authentique, digne, par conséquent,
d’être promu au grade de représentant d’un état textuel que Lathuillère appelait la
« version de base ». Dans l’univers du Guiron, la « version de base » correspond, en
       

quelque sorte, à la « Vulgate » du Lancelot-Graal et du Tristan en prose, une version


   

privilégiée qu’il faut éditer en priorité. Comme le manuscrit fr. 350 de la BnF en est le
meilleur représentant, c’est lui qui s’approprie les numéros de paragraphe 1–135.
En vertu de la cohérence de sa trame, le fr. 350 est devenu le prisme à travers
lequel nous regardons le texte. Les autres manuscrits présentent des ajouts, des
omissions, des remaniements, tous dûment documentés dans des paragraphes addi-
tionnels de l’Analyse de Lathuillère. En bonne logique, cette approche, tributaire, il
faut le redire, du concept de « Vulgate », a conduit à une démarche calquée en tous
   

points sur celle des autres romans en prose. Il fallait donner une édition de la
« version de base » fondée sur son meilleur représentant et s’occuper ensuite des
   

versions moins importantes. C’est ce qui s’est fait, en Sorbonne, à partir de la fin des
années 1970 sous l’impulsion de Roger Lathuillère, dans une série de thèses pour
l’heure non publiées.21

20 Sur les raisons du choix du fr. 350, trop longues pour être reproduites ici, voir Lathuillère (1966,
100–106), puis (ibid. 107–122) pour une caractérisation de la version donnée par le fr. 350.
21 Après Geneviève Nemeth, qui a établi une édition partielle (Nemeth 1979), c’est surtout Venceslas
Bubenicek qui a repris le flambeau avec sa thèse de doctorat (Bubenicek 1985) puis sa thèse d’habilita-
tion (Bubenicek 1998).
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  55

C’est aussi le chemin emprunté dans une petite anthologie qui a ainsi pu exami-
ner la cohérence du fr. 350 non pas au niveau du récit, mais, bien que très modeste-
ment, au niveau du texte. À plusieurs reprises, le travail tout à fait empirique portant
sur quelques épisodes choisis a mis au jour des passages incompréhensibles dans le
fr. 350, qui ont dû être amendés, de façon aussi empirique, par le recours à d’autres
témoins. Dans un autre contexte, impliquant une pièce lyrique, le texte donné par le
fr. 350 s’est même révélé inutilisable.22
Mais c’est seulement très récemment que le manuscrit fr. 350 et, par voie de  

conséquence, la notion de « version de base » ont fait l’objet d’une réflexion en


   

profondeur partant de la matérialité du document. Le fr. 350 est un gros volume de


quatre cent trente-neuf feuillets, pour partie de provenance arrageoise, pour partie
écrits en Italie du nord, et se signale ainsi comme composite dès le premier abord. Il
présente, en outre, un blanc d’un feuillet et demi après le feuillet 140ro et un autre,
plus loin, après le feuillet 268ro, où l’on passe visiblement d’une histoire à une autre.
Malgré ces blancs, en digne élève de celui qui dans les années 1950 avait distingué la
main d’un architecte dans le cycle du Lancelot-Graal où les autres n’avaient perçu que
des contradictions (Frappier 1954–1955), Roger Lathuillère choisit de retenir le fr. 350
comme meilleur représentant, parmi les manuscrits « complets », d’un récit authen-
   

tique, la « version de base ».


   

Des études récentes ont permis d’envisager les choses un peu autrement.23 On a
pu épingler les contradictions que présente la « version de base » telle que l’avait
   

décelée Lathuillère dans le fr. 350, en privilégiant non pas l’hypothèse d’une ligne
narrative cohérente dans – ou mieux : sous – la trame apparente des manuscrits, mais

celle d’une ligne autre, qui n’aurait, éventuellement, jamais été une, mais d’emblée
plurielle. Plutôt qu’à une intrigue qui se serait dégradée au fil de la transmission, on
aurait donc affaire à un assemblage de divers morceaux ayant mené une existence
autonome avant d’être mis ensemble, et de faire l’objet de remaniements et de
réajustements pour satisfaire aux besoins du cycle. Car c’est bien d’un cycle qu’il
s’agit, composé d’un Roman de Meliadus, d’un Roman de Guiron et d’une Suite Guiron,
c’est-à-dire une suite rétrospective, raccordée au Guiron de très bonne heure. L’étude
de la tradition textuelle révèle en outre que chacun des trois morceaux suit une voie
propre et que le fr. 350 se caractérise par son appartenance à deux traditions différen-
tes.24 En d’autres termes, il n’est pas seulement composite, mais contaminé. La
« version de base » qu’il représente ne peut donc occuper une place de choix parmi les
   

différentes versions.

22 Trachsler et al. (2004). Voir, en particulier, le compte rendu de l’édition (Plouzeau 2003/2004) et la
réponse de ce dernier (Trachsler 2004). Voir aussi Trachsler (2001), où il est fait état de quelques
problèmes concernant la métrique des pièces lyriques du fr. 350.
23 Morato (2010) ; Albert (2010) ; Wahlen (2010). Les deux premiers ouvrages ont fait l’objet d’un
   

excellent compte rendu par Lagomarsini (2011) ; voir aussi Mancini (2012) et Trachsler (2014).

24 Voir la démonstration chez Morato (2010).


56 Lino Leonardi et Richard Trachsler

C’est là le résultat d’une approche différente de la tradition de Guiron le Courtois.


Elle a conduit à la constitution d’un groupe de recherche international.25 Ce sont les
lignes de crête principales de ce travail en cours, concernant à la fois l’histoire de la
tradition et la nouvelle édition critique du cycle, qui seront exposées dans les parties
qui suivent.

3 La tradition : pourquoi le stemma


Lathuillère n’ignorait pas les fractures qui segmentent le manuscrit 350 : œuvre de  

plusieurs mains, linguistiquement hétérogènes (allant d’Arras à l’Italie septentrio-


nale), ce témoin se laisse surprendre, à plusieurs reprises, en train de changer de
modèle (un exemple éclatant se trouve entre le f. 101v et le f. 102r = Lath. 41n1, où
un même extrait est répété à partir d’une autre source).26 En outre, les miniatures,
qui ornent les sections françaises, sont absentes dans les parties italiennes, qui ont
donc été ajoutées ultérieurement. Ces difficultés, nous venons de le dire, ont
cependant été considérées négligeables par rapport au fait que 350 est ancien (entre
la 2e moitié du XIIIe s. et la 1re moitié du XIVe : il s’agit du seul témoin conservant à

la fois le Meliadus et le Guiron qui peut être daté de cette époque) ; et qu’il est, de

surcroît, exempt de plusieurs fautes communes à tous les autres témoins plus tardifs
du cycle entier (338 355 356–7 358–63 A2 C). Voilà le premier problème de fond dans
l’imposant travail de Lathuillère : la conviction que Meliadus + Guiron formaient à

l’origine un tout organique limitait le nombre de manuscrits susceptibles de repré-


senter la version qu’il appela version de base ; et parmi ces quelques manuscrits,

350 – « à coup sûr la [version] plus ancienne » : (1966, 122) – avait tant de mérites
     

que Lathuillère a fini par oublier ses défauts, pourtant évidents. Le second problème
est plutôt méthodologique : une fois 350 choisi comme référence pour la version de

base, tout le reste de la tradition a été lu en fonction de ce texte, comme si 350 était
originaire, et comme si ce manuscrit ne pouvait être lui aussi le fruit d’une tradition
mouvante.
Pour aborder le problème textuel du Guiron, nous avons adopté, à partir du travail
de Morato (cf. Morato 2010), une perspective tout à fait différente. La tradition a été
examinée dans sa totalité, y compris les manuscrits contenant uniquement le Melia-
dus (L1 Fe V2) ou le Guiron (357 A2 L2 L4 Pr Mar), et sans accepter de qualifier a priori

25 Ce groupe, co-dirigé par les deux auteurs de ces pages, comporte Luca Cadioli, Fabrizio Cigni,
Claudio Lagomarsini, Sophie Lecomte, Francesco Montorsi, Nicola Morato, Elena Stefanelli, Marco
Veneziale, Barbara Wahlen ; collaborent en outre, pour la description des manuscrits, Anne Schoys-

man et Fabio Zinelli. En l’absence d’un financement spécifique, le groupe bénéficie de l’appui de la
Fondazione Ezio Franceschini de Florence (conjointement avec l’Università di Siena) et de l’Universität
Zürich.
26 Lathuillère (1966, 63) ; pour une synthèse récente, cf. Morato (2007).

L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  57

de versions particulières tout ce qui ne figure pas dans la présumée version de base
transmise par 350 (mais qui figure dans des manuscrits parfois très anciens tels que
A1), et cela dans le but de retracer les parcours ayant abouti à une tradition si
entropique. En effet, cette perspective nous est apparue comme la seule vraiment
adaptée à un objet textuel tel que le Guiron, qui manifeste de façon extrême la nature
mouvante de la textualité médiévale. Cette galaxie de noyaux textuels en accroisse-
ment continu, d’étendue différente dans chaque manuscrit, sollicite plus que jamais,
et rend même indispensable, une approche qui ne se limite pas à envisager le contenu
de chaque manuscrit dans sa synchronie, comme un texte donné, mais qui s’interroge
au contraire sur les processus en amont, sur la diachronie ayant donné lieu à un tel
résultat.
Interrogée de ce point de vue, la tradition guironienne a apporté des réponses
innovantes et de grand intérêt. L’analyse des structures narratives, de leur physiono-
mie et de leur cohérence dans les différents noyaux de la tradition manuscrite a
permis à Morato (et parallèlement à S. Albert, avec des résultats en grande partie
convergents27) de démontrer la nature cyclique de l’ensemble guironien. Celui-ci est
en réalité divisé en trois branches distinctes : le Meliadus (Lath. 1–49), isolé à l’ori-

gine ; le Guiron proprement dit (Lath. 58–132) ; et, enfin, une Suite Guiron (Lath. 161–
   

209), qui est un prequel de ce dernier, bien qu’elle ne nous soit parvenue qu’à travers
des témoins isolés qui la relient au Meliadus, sans transcrire ensuite le Guiron. C’est
seulement dans un deuxième temps – toujours au XIIIe siècle – que le Meliadus et le
Guiron ont été soudés par le biais d’un « raccord » cyclique (Lath. 152–158+52–57) qui
   

dépend, du point de vue narratif, de la Suite et qui a donné naissance au macrotexte


Meliadus+raccord+Guiron, transmis de façon différente par 350 et par les manuscrits
du XVe siècle.
Les contours de cette reconstruction ont été révélés par une étude comparée des
lignes narratives, mais ils n’auraient trouvé ni confirmation ni définition sûre sans
aborder la question du classement de la tradition manuscrite. Le scepticisme
ambiant sur la possibilité d’établir un stemma, de surcroît pour des textes imposants
et « pluriels » comme les romans en prose, était partagé par Lathuillère : « L’établis-
       

sement d’un stemma réunissant tous les manuscrits du Guiron le Courtois se révèle
aussi difficile qu’illusoire » (Lathuillère 1966, 106).28 En réalité, Limentani était

parvenu à dresser la généalogie des manuscrits qu’il connaissait pour l’épisode de


la caverne des Bruns (Limentani 1962, LXIII - C ), mais cette classification était incon-
nue de Lathuillère.
Confortés par ce précédent et poussés par le désir de percer à jour les dynamiques
génératives du cycle, nous avons entrepris la recensio, pour le Meliadus d’abord, pour
le Guiron ensuite, mais aussi pour d’autres compléments présents dans les aires

27 Voir supra, note 23.


28 Sur ce problème dans les romans arthuriens en général, voir paragraphe 1.


58 Lino Leonardi et Richard Trachsler

marginales de la tradition.29 Afin de rendre ce travail possible et efficace, nous avons


adopté les paramètres suivants. Tous les témoins ont été collationnés sur la base
d’une série de loci critici répartis sur toute la longueur des textes (une vingtaine pour
chaque branche) ; nous avons écarté les variantes minimes, polygénétiques, s’inscri-

vant dans une typologie précise (par exemple, les variantes formulaires comme Or dit
le conte / Ci dit l’estoire, ou les hendiadys combinatoires comme fort et puissant / fort
et preux / grant et puissant etc.) ; nous nous sommes concentrés sur les fautes, peu

nombreuses (surtout des sauts du même au même répétés ou de fortes contradictions


dans la cohérence narrative) ; les variantes adiaphores ont été prises en compte

uniquement pour confirmer les convergences révélées par les fautes communes ; pour  

chaque faute/variante, nous avons proposé une interprétation ; lorsqu’il y en avait


plusieurs possibles, nous avons choisi celle qui nous paraissait la plus économique.
Pour les insertions poétiques – présentes surtout dans le Meliadus –, nous avons
opéré une classification plus détaillée, afin de pouvoir y trouver une confirmation des
résultats obtenus pour la prose.
Cette œuvre de recensio nous a permis, non sans surprise, de formuler des
hypothèses stemmatiques assez solides, autorisant une lecture généalogique de la
tradition. Avant d’être un instrument pour aider à la constitution du texte critique,
le stemma constitue, dans le cas de notre cycle, une clé pour l’interprétation des
processus de genèse des textes et pour la formation des macrotextes.
Afin d’exposer plus clairement et de manière synthétique les grandes lignes d’une
tradition aussi complexe, nous renvoyons le lecteur dans les pages qui suivent au
tableau 1, qui présente le contenu de chaque manuscrit et permet de visualiser les
différentes extensions ainsi que les fractures, et aux tableaux 2–4, pour les stemmas
des sections les plus importantes du cycle.
En ce qui concerne le Meliadus (voir tableau 2), les manuscrits qui contiennent le
texte non-cyclique (A1 Fe Fi L1 V2 5243, tous italiens et datant de la seconde moitié du
XIVe s., certains ne conservent toutefois qu’une partie du texte), constituent une
première famille, α, où se dessine avec certitude un sous-groupe α1 (A1 Fe V2), tandis
que l’existence d’un autre sous-groupe α2 (L1 5243 Fi) est incertaine ; l’état textuel de α

est témoigné aussi par 350, seul manuscrit ancien réalisé en France (même s’il
contient certaines insertions italiennes). Mais la nature composite de ce manuscrit est
confirmée par des indices de contamination (visibles lors des passages d’une main à
l’autre, mais aussi au sein de sections copiées par une même main) entre une source α
et une source β, c’est-à-dire entre la première famille et la seconde, qui réunit les
autres manuscrits, tous cycliques, français et tardifs. Au sein de β, on distingue

29 Nous nous basons, pour ce qui suit, sur : Morato (2010, 275–403) pour le Meliadus, confirmé par

Lagomarsini (2015) pour les textes poétiques ; sur Lagomarsini (2014b) pour le Guiron (en préparation

pour une publication intégrale) ; sur Leonardi et al. (2014) et sur le travail résumé dans Veneziale
   

(2014) (objet de sa thèse de doctorat, en cours) pour la conclusion en L4 et X et enfin, sur Lagomarsini
(2014a) pour la Compilation guironienne.
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  59

clairement deux sous-groupes, eux-mêmes subdivisés en deux : γ (338 face à 356 A2 =  

γ1) et δ (359–360 face à C L3 T, 355 Gp = δ1).


Le texte du Meliadus a été abrégé au dessus de β, vraisemblablement pour
faciliter la connexion cyclique avec le Guiron : la rédaction longue de α arrive

à Lath. 49 alors que le texte de γ et 360 s’arrête à Lath. 41 ; suit une brève  

reformulation que Lathuillère avait rangée parmi les « versions particulières »


   

(Lath. 152–158). Au sein de β, δ1 présente la rédaction longue, mais cela s’explique,


à l’évidence, par une contamination : pour la partie finale du Meliadus (Lath. 39–

49), δ1 passe en effet à une source de type α. Dans 350, au même endroit environ
(Lath. 41), on remarque l’une de ces insertions réalisées par des mains différentes
à partir d’une autre source (3503–4, à partir du f. 102r : v. supra). Dans les pages

immédiatement précédentes, à hauteur de Lath. 39, 3502 puise dans β (et, comme
toute la famille β, il donne à cet endroit un texte problématique qui dérive d’une
source détériorée), alors que les fascicules intégrés ultérieurement (3503–4) pren-
nent la rédaction longue de α. Les mouvements ayant produit de telles fractures
textuelles pourraient peut-être s’expliquer par un problème dans la diffusion
initiale du Meliadus (fascicules lacunaires ? lisibilité faible ?) : 350 recourt à β, puis
     

à α, tout comme le fait le plus récent δ1, abandonnant la rédaction abrégée qui
devait figurer dans β.
La rédaction longue du Meliadus s’achève sans donner de conclusion. Vers Lath.
49, 350 présente sa seconde fracture : le texte s’interrompt au beau milieu d’une

phrase (suit une page blanche : f. 141), sur le même mot clôturant L1. Mais cette

interruption ne se limite pas à ces deux témoins : plus ou moins au même endroit, δ1

recommence à puiser dans β et reprend le texte du raccord, dont la matière narrative


est toute différente de celle de Meliadus (à partir de Lath. 158 ; L3 s’arrête à cet endroit

alors que 355 insère une page blanche avant de continuer) ; Fe et V2 poursuivent 

quant à eux le texte, mais avec un ajout probablement postiche ; les autres témoins de

α avaient déjà interrompu leur texte précédemment. C’est ainsi que s’achèvent,
incomplètes, les lignes narratives du Meliadus original.

Guiron, roman mettant en scène un nouveau héros arthurien, champion des Bruns,
confronté à la diaspora des anciens chevaliers, a été composé indépendamment du
Meliadus – bien qu’aucun témoin non-cyclique ne nous soit parvenu. Toutefois,
l’exigence d’unir les deux romans s’est vite manifestée : dans le manuscrit A1, très

ancien, Meliadus est suivi d’une Suite Guiron, caractérisée par un long et beau prequel
des aventures du second roman. Celle-ci n’a cependant pas joui d’un grand succès,
contrairement au « raccord » qui, abrégeant Meliadus et introduisant le personnage
   

de Guiron, relie les deux romans dans un véritable cycle narratif.


60
Lino Leonardi et Richard Trachsler


Tableau 1 : Diagramme des manuscrits du cycle de Guiron le Courtois
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  61

Légende tableau 1 : 

[d’après Lagomarsini 2014a, 16s.]


∫ changement de main
/ début/fin de tome
[ interruption (la copie s’arrête, le texte est suivi de colonnes ou de feuillets en blanc)
| interruption due à une lacune matérielle (chute de feuillets ou de cahiers)
~ formule d’explicit et/ou entrelacement («Or se taist le conte ... et torne a parler de...», ou bien
«Ci se fine le premier livre ... et le second dira de...»). L’absence d’une suite n’est pas forcément
due à une lacune matérielle
La combinaison | ∫ indique que, après une lacune matérielle, le texte est recommencé par une
autre main.

Tableau 2 : Stemma du Roman de Meliadus



62 Lino Leonardi et Richard Trachsler

Tableau 3 : Stemma du Roman de Guiron (prémière partie)


Tableau 4 : Stemma du Roman de Guiron (seconde partie)



L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  63

La jonction cyclique entre les deux romans s’est accomplie à la hauteur de β (ou plutôt
de son antécédent, que nous appellerons β°) : après que la rédaction brève du

Meliadus s’éloigne de la longue (Lath. 41), les témoins les plus authentiques de cette
branche, γ et 360, donnent un récit organique (Lath. 152–158+52–57) qui introduit le
second roman. Bien que la totalité du raccord ne nous soit parvenue que par des
manuscrits du XVe siècle (seul 338 date probablement de la fin du XIVe), celui-ci

remonte indiscutablement au XIIIe s., avant la date de confection des sections les plus
anciennes de 350, qui en transmet la deuxième partie. Le fait que 3505, après la
fracture du f. 141, omet la première partie du raccord et commence seulement à Lath.
52, s’explique facilement si β° a été divisé en deux volumes. Dans un tel cas, le texte
correspondant à la lacune entre 3502 et 3505 – comblée ensuite par des sections
copiées par d’autres mains (3503–4) – devait probablement occuper les derniers
fascicules du premier volume. Cette hypothèse est confirmée par la grande miniature
caractérisant Lath. 52 au début de 3505, qui semble destinée à une ouverture de
volume, et surtout par le contenu des deux manuscrits du Guiron remontant au XIIIe
s., Mar et Pr : bien qu’ils soient malheureusement acéphales, ces deux témoins

commencent justement à la hauteur de Lath. 52.


Le stemma du Guiron ne contredit pas cette reconstruction, et confirme le classe-
ment de Limentani, en y ajoutant les témoins qui lui étaient inconnus. Dans la
première partie du roman (Lath. 58–78 : voir tableau 3), la structure de la famille β du

Meliadus, composée des deux sous-familles γ et δ, est parfaitement respectée, et au


modèle de leur antécédent commun β (βy) puise aussi Pr, l’un des manuscrits les plus
anciens, contemporain de 350, ce qui vient confirmer la précocité de l’aménagement
textuel attesté par les témoins en moyen français. Au sein de β°, s’opposent à βy les
mss 350 et Mar, remontant peut-être à un modèle commun (βx) dont l’identification
est rendue difficile par les nombreuses abrégements et lacunes qui caractérisent Mar
et qui rendent également ardu le repérage d’indices d’une contamination de 350
d’après βy.
Dans le Guiron non plus, le cadre généalogique ne reste pas stable jusqu’à la fin
du texte. Probablement aussi en raison d’une répartition du texte en plusieurs volumes
opérée en amont de la tradition (cette répartition est reproduite par 357 et A2 au sein de
γ et par 361 au sein de δ, sans compter L2 L4 V1 qui ne transmettent le texte qu’à partir
de ce point), la tradition diverge dans la section Lath. 79 à Lath. 102 : δ1 (qui avait déjà

fait preuve d’une grande mobilité rédactionnelle pour le Meliadus) donne une rédac-
tion alternative, qui n’est vraisemblablement pas originaire (Lath. 159–160 ; mais les  

rapports entre les deux redactions sont encore à eclairer).30 L’élaboration de cette
seconde rédaction n’est toutefois pas due à δ1, puisqu’elle se retrouve également dans

30 Au sein de δ1, C juxtapose aussi, en réalité, une partie de la première rédaction (tirée du modèle de
350), alors que le couple 357 et A2, après avoir copié la première rédaction puis l’intégralité du Guiron
sur son modèle γ, recommence à transcrire la seconde version de la « partie divergente » et continue
   

ensuite à recopier tout le reste du roman une deuxième fois, mais à partir de δ1 (357* A2*).
64 Lino Leonardi et Richard Trachsler

les trois manuscrits qui entament le texte à cet endroit précis, L2, L4 (XIVe s.) et V1
(XIIIe s.), et qui proviennent tous de sources plus anciennes (en particulier L4) : nous

nommerons « ε » ce nouveau lieu d’innovation dans la tradition, qui s’oppose à β*,


   

conservant la rédaction originaire de β° (voir tableau 4).


Dans la deuxième partie du roman, après la réunification des rédactions (Lath.
103–132), les deux familles β* et ε continuent de s’opposer. La seule différence
concerne Mar qui, après une série d’importantes lacunes (qui ne permettent pas de
repérer le point de passage d’une rédaction à l’autre), ne semble plus dépendre de β*
mais se rattache à ε.
Là où la tradition se réunifie (à partir de Lath. 103), 350 présente une énième

fracture (sans changement de main), qui confirme la mobilité de son arrière-plan, et


permet en même temps de supposer l’existence de dynamiques de contamination
dans le Guiron aussi : en effet, vers la fin de la partie divergente, le texte de 350

s’interrompt au beau milieu d’une phrase et reprend à Lath. 103, après une page
blanche (f. 269), même si les indices qui relient la suite du texte à l’autre famille sont
pour le moment très faibles, voire insuffisants.

Le Guiron s’achève également sans conclusion, après que « tuit li bon chevalier furent

departi, les bons di ge, qui estoient a celui tens de haute renommee ; quar les uns

furent emprisonnés et les autres se furent partis del roiaume de Logres » (Lath. 132)

(Lathuillère (1966, 337). Le sous-groupe δ1 interrompt ici sa narration et y fait suivre


l’épisode de la « Franchise Tristan », tiré du Tristan en prose. Dans d’autres manu-
   

scrits, on lit le début d’une continuation : β en donne une petite partie (Lath. 133n4) ;
   

350 poursuit un peu plus loin et s’interrompt à la fin d’un fascicule (Lath. 135n1, avec
un rappel qui n’a pas de correspondant dans le fascicule suivant), avant de fournir le
texte des Prophecies de Merlin ; seul L4 poursuit la continuation, accompagné de X,

dont le texte commence justement à la fin du Guiron et se termine peu après la fin
tronquée de L4 (Lath. 133n2–151). L’analyse narrative nous confirme qu’il ne peut
s’agir d’une continuation originale ; mais la recensio du premier extrait, commun à β

et 350, confirme la distribution stemmatique exposée plus haut, qui oppose L4


(maintenant lié à X) à 350 et β.
Notre classement est corroboré aussi par la recensio de la Compilation guiro-
nienne, texte considéré comme le plus représentatif et le plus répandu parmi les
satellites de la galaxie guironienne, rédigé en Italie probablement par Rusticien de
Pise et composé d’une séquence d’extraits de la Suite Guiron de A1. La comparaison
avec la source (sans doute un manuscrit collatéral de A1) offre ici un solide appui à
l’appréciation de la varia lectio et confirme encore une fois la structure du groupe δ
(355 L3 T + C 358) : celui-ci est issu de sources dont dérivent aussi d’autres témoins

particuliers et même anciens comme Fi ou Vat. S’oppose à cette branche le manuscrit


N, plus tardif, qui est le seul à transmettre l’ensemble de la Compilation dans une
succession organique, caractérisée par l’ajout d’une continuation – elle aussi an-
cienne – au noyau initial.
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  65

L’ensemble de ces fouilles met à jour une stratigraphie généalogique bien plus
complexe que l’image qu’en donnait Lathuillère. Contrairement à sa vision photo-
graphique de la tradition guironienne, où tous les reliefs étaient ramenés à une
surface artificiellement aplatie par la version de base de 350, l’hypothèse Morato-
Lagomarsini présente une interprétation rigoureuse de la complexité des données
textuelles, en tentant de comprendre et d’expliquer les nombreux points de mobilité
du texte et du macrotexte. Avant de servir à des fins ecdotiques, les hypothèses
stemmatiques se révèlent utiles, voire indispensables, pour comprendre comment
s’est formé et développé cet immense corpus produit sur deux siècles entre la France
et l’Italie et portant le nom de Guiron le Courtois.

4 Le texte critique : rapport entre texte et variantes


Le cadre généalogique de la tradition manuscrite fournit des arguments fondamen-


taux pour mieux envisager les différents choix ecdotiques, et nous impose de recon-
sidérer sous un nouvel angle le problème de l’établissement du texte.31 Premièrement,
la proposition de Lathuillère (suivie par ses élèves dans plusieurs thèses inédites) de
se fier à l’autorité de 35032 n’est plus philologiquement acceptable. Une telle autorité
présumée s’est en effet révélée apparente. Et cela, tant au niveau textuel– Lathuillère
devait déjà justifier le choix de 350 « malgré ses difficultés, ses obscurités, ses

lacunes » (1966, 112), qui ont été soulignées aussi, plus tard, par R. Trachsler (2004,

169–171), et auxquelles s’ajoutent à présent les preuves de sa contamination par


plusieurs sources– qu’au niveau macrotextuel, puisque l’idée selon laquelle 350 serait
le représentant de la version originaire de l’ensemble textuel du Guiron s’est révélée
tout à fait fausse. Une édition du Guiron d’après 350 produirait un texte dans lequel
sont juxtaposées, sans transition, différentes sources remontant à des formes distinc-
tes du cycle, et dans lequel d’importantes lacunes matérielles ont été comblées par
différents copistes, travaillant à des époques et en des endroits divers ; un texte qui,

même au sein de chaque section, n’est pas stable dans sa leçon, mais oscille entre
différents modèles ; un texte qui, du point de vue linguistique, présente une alter-

nance entre copistes français et italiens.


La lecture de la tradition à la lumière de nos stemmas ne permet pas seulement de
tirer cette conclusion négative ; elle offre également la possibilité d’envisager, en

positif, plusieurs possibilités éditoriales. Si on souhaitait maintenir la position de

31 Les grandes lignes de notre méthodologie ont été élaborées lors de plusieurs séminaires internes et
ont été discutées publiquement à plusieurs occasions : à l’Université de Sienne et de Göttingen en

2009, au Congrès de la Société Internationale Arthurienne de Bristol et à la Fondation Ezio Franceschi-


ni de Florence en 2011, au XXVIIe Congrès International de Linguistique et Philologie Romanes de
Nancy en 2013, ainsi qu’à l’Université de Zurich en 2014.
32 Cf. supra note 20.

66 Lino Leonardi et Richard Trachsler

Lathuillère et donc privilégier l’homogénéité du cycle dans son ensemble, on devrait


centrer l’édition non pas sur les phases de composition de chaque roman mais bien sur
la phase où se situe la constitution du cycle, à savoir au sommet de β, qui n’est certes
pas originaire mais qui remonte quand même au XIIIe siècle (datation de 350, Mar et

peut-être de Pr, qui transmettent la seconde partie du raccord). Dans ce cas, on serait
contraint de se baser principalement sur les témoins de γ, étant donné que δ1 change de
modèle tant pour le Meliadus que pour le Guiron ; et on devrait donc adopter un état

textuel qui ne nous est conservé dans son intégralité que par des copies de la fin du
XIVe ou du XVe siècle, qui présentent une foule de remaniements de détail.
L’alternative, autorisée et même suggérée par les stemmas, consiste à respecter,
au moment de l’édition, la stratification du cycle, en tenant compte de ses différentes
attestations dans les manuscrits. On publiera donc : pour le Meliadus, la rédaction

longue d’origine – écartée par β au moment de la constitution du cycle – en valorisant


la famille α qui la transmet, composée exclusivement de codex italiens remontant aux
XIIIe et XIVe s. (mais qui est aussi parmi les sources de 350) ; pour le raccord, la
   

rédaction complète, attestée uniquement dans les témoins plus récents remontant à
β ; pour le Guiron, la première rédaction, transmise par 350 mais aussi par d’autres

manuscrits anciens comme Pr et Mar (et, pour sa seconde partie, L2 et L4), sans
compter les manuscrits cycliques plus tardifs ; pour la Suite Guiron, le texte de A1

(T en est descriptus) et de 5243. On intégrera à cette structure les éditions des princi-

paux compléments qui, à plusieurs occasions, ont été greffés tantôt aux romans
isolés, tantôt au cycle : la Continuation Meliadus de Fe et la Continuation Guiron de L4

et X, conservées de manière significative uniquement par des manuscrits italiens,


ainsi que la Compilation guironienne tirée, encore une fois en Italie, de la Suite Guiron
et dont la composition est attribuée, rappelons-le, à Rusticien de Pise.
Ainsi formulé, le programme éditorial respecte la diachronie de la composition
des différents textes et de la constitution du macrotexte cyclique. Ce respect pour
l’histoire de la tradition (plus que pour le manuscrit isolé) devra également être
appliqué dans le choix du modèle ecdotique à suivre pour chaque texte, en refusant
l’adoption d’un manuscrit de base (Leonardi 2011a).33 Comme cela a été souligné au
début de cet article, le choix d’un manuscrit de base est une pratique tellement
répandue – particulièrement pour les textes français – qu’elle est souvent choisie non
seulement faute de mieux, lorsqu’il a été impossible de classer les manuscrits, mais
aussi dans les cas où un stemma est disponible (ainsi l’édition Ponceau de l’Estoire
del Graal ou l’édition Beltrami du Trésor) : mais cette pratique trahit le concept même

de tradition manuscrite, puisqu’elle en réduit l’épaisseur à un simple état synchro-


nique du texte. En outre, il arrive qu’elle soit appliquée avec une telle liberté qu’elle
trahit même le principe de la fidélité au manuscrit choisi.

33 Sur les problèmes liés à cette pratique éditoriale, outre nos nombreux comptes-rendus, cf. aussi
Duval (2006).
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  67

Nous avons décidé, au contraire, d’établir le texte critique sur la base de la


structure du stemma. Il ne s’agit toutefois pas d’appliquer la logique stemmatique de
manière automatique ou de procéder à des choix arbitraires là où les deux branches
du stemma s’opposent, dans le but illusoire de reconstruire les ipsissima verba de
l’auteur : notre édition ne suivra donc pas les critères de la superbe édition de la Mort

Artu par J. Frappier (1936), qui est, rappelons-le, la seule édition d’un roman arthurien
en prose fondée sur un stemma.34 Nous envisageons plutôt d’appliquer le principe de
convergence (cf. Segre 1991, 9ss.) qui porte à sélectionner ce qui est originaire par
rapport à ce qui est le fruit d’une innovation, sans accorder la priorité au témoignage
d’aucun manuscrit en particulier. Notre objectif est de proposer un texte qui, à travers
le dialogue avec l’apparat des variantes, représente l’hypothèse de lecture de la
tradition manuscrite qui a émergé de la recensio.
Les critères que nous appliquons pour la constitutio textus exigent toutefois deux
restrictions. La première a trait à la nature des variantes concernées par ces critères :  

en effet, le fonctionnement du stemma n’est valable que pour la substance du texte,


que l’on distingue (depuis Gaston Paris) de la forme linguistique, pour laquelle il faut
se baser sur un seul manuscrit. Nous verrons plus loin de quelle manière il est
possible de distinguer la substance de la forme, opération qui est tout sauf facile et à
laquelle nous avons été particulièrement attentifs. Pour l’instant, limitons-nous à
définir la substance textuelle comme les phénomènes de variation qui sont en général
monogénétiques, c’est-à-dire pour lesquels le copiste n’est pas entièrement libre
d’innover indifféremment et presque involontairement (non intentionnellement).
Toutes les variantes substantielles (et non pas une sélection arbitraire de celles-ci)
seront enregistrées dans l’apparat, de façon à justifier le texte critique et à représenter
la mouvance de la tradition.
Cette exhaustivité nous mène à la seconde restriction, qui concerne les manu-
scrits qui seront pris en compte dans l’apparat. En effet, si tous les témoins ont été
considérés lors de la recensio, certains d’entre eux devront être négligés lors de la
constitutio textus, non seulement pour des raisons pratiques de faisabilité, mais aussi
en raison des caractéristiques intrinsèques de ces manuscrits, qui sont fragmentaires
ou fortement réélaborés. De plus, des phénomènes de réécriture trop voyants comme
on peut en trouver à certains endroits du stemma, nés d’intentions et de pratiques
désormais éloignées de la genèse du texte et de ses premières phases de circulation,
imposeraient qu’on en fournisse une transcription presque complète en apparat. Or,
l’édition critique ne peut être le lieu où sauvegarder tous ces phénomènes qui relèvent
plutôt de la dissémination, c’est-à-dire le lieu d’une lecture de la tradition dans un
sens opposé à la convergence, dans son extension, sa divergence et sa transformation,
géographique et chronologique. Toutefois, nous serons attentifs à ce qu’au moins un
manuscrit par famille soit toujours pris en compte dans l’apparat.

34 Sur les qualités et les limites de cette édition, cf. Leonardi (2003).
68 Lino Leonardi et Richard Trachsler

Une fois ces limites posées, l’application du stemma au choix des variantes
adiaphores comporte les étapes suivantes :  

(a) est retenu dans le texte critique ce qui est partagé par tous les manuscrits. Il s’agit
d’un critère lapalissien, certes, mais seule une perspective d’interprétation glo-
bale de la tradition permet d’enregistrer ce consensus et de mesurer ainsi le degré
de dynamicité de la tradition même (exception faite, rappelons-le, des passages
où la réélaboration du texte est extrême) ;  

(b) est retenu dans le texte critique ce qui est partagé par tous les mss sauf un. Une
eliminatio lectionum singularium de ce type n’est elle aussi possible que si nous
avons une vision de toute la tradition. Elle offre d’importantes informations sur la
dynamique innovante des différents copistes, ou des différentes familles si un
manuscrit en est l’unique représentant ;  

(c) est retenu dans le texte critique ce qui est partagé par une majorité certaine des
familles ou sous-familles, à savoir quand l’unanimité n’est désavouée que par
une seule des sous-familles, dont on mesure parallèlement le taux d’innovation
(pour le Meliadus : α1, γ, δ ou δ1 ; pour le Guiron première partie : β, γ, δ ; pour le
       

Guiron deuxième partie : β, γ, δ, ε1 et ses sous-familles) ;


   

(d) quand le stemma permet de vérifier que deux variantes adiaphores réunissent
une branche contre l’autre, nous retenons toujours dans le texte la leçon de la
même branche, en général la plus conservatrice (α pour le Meliadus ; βy pour le

Guiron première partie ; ε pour le Guiron seconde partie) ; on prêtera une attention
   

particulière à l’éventuelle subsistance d’éléments internes portant à considérer


comme innovante la leçon de la branche choisie : dans ce cas, on optera pour la

leçon de l’autre branche, en motivant ce choix ;  

(e) toutes les variantes substantielles non admises dans le texte seront regroupées
dans un seul apparat critique, où l’on précisera si elles se trouvent dans un
manuscrit, dans une famille ou dans une branche entière de la tradition ; dans ce

dernier cas, où le choix est donc plus aléatoire, les variantes seront mises en
évidence en gras.

Ces critères seront appliqués de manière systématique, mais il est à prévoir qu’aux
différents endroits de la tradition, la varia lectio ne se répartira pas toujours de façon
cohérente et qu’il y aura sans doute des passages où notre canevas sera difficile à
suivre. Pour tous ces cas, on appliquera l’indication générale selon laquelle, parmi
des leçons équivalentes, on adopte celle de la branche la plus conservatrice (comme
pour (d)), de façon à limiter l’inévitable hétérogénéité du texte critique.
Pour la même raison, nous choisirons au sein de cette branche le manuscrit qui
fournira l’apparence formelle du texte (manuscrit de surface), c’est-à-dire tous les
phénomènes linguistiques pouvant relever de la polygenèse, pour lesquels il serait
incorrect de recourir au stemma. Le choix de ce manuscrit privilégiera en effet la
compétence stemmatique (cf. Vàrvaro 1970, 590–595) – à savoir la fiabilité, garantie
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  69

par le stemma, quant à la conservation de la leçon originale – plutôt que l’ancienneté


ou l’homogénéité linguistique, tout en sachant qu’en ce qui concerne la forme, le
texte critique ne peut pas remonter dans la tradition au-delà de la facies d’un des
témoins. Pour le Meliadus, nous suivrons donc L1, manuscrit italien de la moitié
du XIVe s. qui, au sein de α, branche conservatrice transmettant la version longue

d’origine (précyclique), garantit la complétude textuelle et la régularité des leçons.


Pour le Guiron, première partie, notre choix se portera sur Pr, manuscrit français à
cheval entre la fin du XIIIe s. et le début du XIVe s., représentant le plus haut et le plus
régulier de βy (βx étant uniquement représenté par 350 et Mar, tous deux anciens, mais
dont le second présente d’importantes lacunes et change de modèle dans la seconde
moitié du roman). Pour le Guiron, seconde partie, L4 offre un texte beaucoup plus
régulier et plus fiable, tout en ayant été copié en Italie vers la moitié du XIVe s. : nous  

avons décidé de le choisir, en raison, aussi, de la chute de quelques feuillets et des


derniers cahiers dans Pr. Pour le raccord, le manuscrit choisi sera probablement 338,
le meilleur représentant de γ, qui est, dans ce cas, l’unique famille à transmettre le
texte dans sa consistance originaire.
Afin de ne pas laisser de place à l’improvisation dans la distinction entre sub-
stance et forme, nous avons estimé nécessaire de préciser quels phénomènes peuvent
être considérés comme endémiques dans la mouvance textuelle, et donc polygénéti-
ques au niveau de la langue (« formels »), dans le cas spécifique de la tradition de la
   

prose arthurienne française. En nous basant sur une collation complète de quelques
échantillons de texte, nous avons inclus dans cette catégorie, outre les faits graphi-
ques et phonomorphologiques, une ample typologie de variantes, touchant aussi au
lexique et à la syntaxe, que nous détaillerons dans l’introduction à l’édition. Parmi
celles-ci, citons par exemple les oscillations entre les temps verbaux, la présence/
l’absence de pronom sujet (si furent il grant / si furent grant), l’alternance entre article
et adjectif démonstratif (la/cele pucele), l’alternance entre adverbes (mult/trop), pré-
positions (en la fin / a la fin) ou conjonctions (car/que), les alternatives lexicales (ex.
cheval/destrier, maniere/guise, veraiement/certainement), auxquelles on peut ajouter
les différences non significatives dans l’ordre des mots (qui Engleterre est orendroit
apellee / qi orendroit est Angleterre apellee), etc. Pour cette typologie de phénomènes,
on suivra le manuscrit de surface sans enregistrer les variantes dans l’apparat. Aux
endroits où la leçon substantielle retenue dans le texte n’est pas présente dans le
manuscrit de surface, celle-ci sera adaptée aux usages grapho-phonétiques de ce
manuscrit, selon une méthode employée par ailleurs dans les éditions établies sur un
manuscrit de base.35 Dans les cas où de telles insertions ne sont pas ponctuelles mais
étendues (par exemple dans le cas de lacunes importantes du manuscrit de surface),
on respectera par contre la forme du manuscrit ayant fourni la leçon, en signalant ce
changement par une typographie particulière (l’italique).

35 Entre autres exemples, citons Roussineau (1991, 23).


70 Lino Leonardi et Richard Trachsler

Si nous envisageons notre méthode selon l’angle d’approche habituel pour les
éditions de textes en ancien français, qui prévoient la transcription d’un manuscrit
avec corrections, nous pourrions dire que notre édition s’éloignera du manuscrit de
surface lorsque sa leçon substantielle, même si elle n’est pas inacceptable, sera jugée
innovante par le stemma. Nos critères permettent toutefois d’affirmer que dans tous
les autres cas, la leçon du manuscrit de surface retenue dans le texte critique ne
représente pas l’état du texte de ce manuscrit en particulier, mais remonte au niveau
le plus haut que l’on puisse atteindre dans la tradition manuscrite.
Le texte critique que nous publions ne se trouve donc, tel quel, dans aucun
manuscrit. Si ce principe était jugé problématique, le problème concernerait en réalité
toutes les éditions de textes médiévaux non diplomatiques (et même dans ce cas, cela
est discutable). À la différence de tant d’éditions fondées sur un manuscrit de base,
notre édition ne dépend pas de discutables fautes « évidentes » ni de « contrôles »
       

arbitraires effectués sur d’autres manuscrits ; elle fournit au contraire un texte qui

trouve sa justification dans l’hypothèse la plus probable d’interprétation de la tradi-


tion dans son ensemble, en fournissant dans l’apparat toutes les données permettant
de vérifier cette hypothèse.

5 La révolution de l’ancienne philologie


Le cas du cycle de Guiron le Courtois offre donc la possibilité d’actualiser une méthode
qui s’oppose à la soi-disant nouvelle philologie et à la pratique courante du manuscrit
de base, et qui se rattache à des concepts et procédés dont la tradition philologique
appliquée aux textes romans débat depuis le XIXe siècle et qu’elle a profondément

renouvelés dans le courant du XXe siècle (cf. essentiellement Contini 1977 ; Segre
   

1991 ; Avalle 2002). La recensio, le stemma, le dialogue entre le texte critique et


l’apparat sont autant d’outils que nous tenons de cette ancienne philologie.
Nous croyons que les principes de cette philologie, repensés et adaptés aux
nouvelles exigences, sans automatismes et sans exagérations reconstructivistes, peu-
vent assurer aujourd’hui la possibilité d’un résultat nettement supérieur à des solu-
tions insuffisantes ou défaitistes qui se réduisent souvent à défendre la présumée
« réalité » d’un seul manuscrit. L’ancienne philologie permet de formuler et de motiver
   

des hypothèses sur l’évolution diachronique d’un texte, et donc d’en interpréter la
tradition dans son ensemble. Elle permet d’établir, sur cette base, un texte critique qui,
accompagné de l’apparat de variantes, rende compte de cette tradition. C’est elle, la
vraie fidélité que le philologue doit s’engager à respecter : la fidélité à l’histoire du

texte à travers ses témoignages manuscrits, ainsi que la responsabilité d’offrir une
édition qui ne trahisse pas la réelle nature de la textualité médiévale, à savoir sa
variation dans le temps.
Le fait que cette tentative se propose d’affronter et de résoudre le problème
ecdotique du cycle de Guiron le Courtois, le plus important inédit de la grande
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  71

littérature narrative en langue d’oïl, pour lequel l’ampleur de la tradition, la mobilité


des textes et l’oscillation des macrotextes présentent les plus grandes difficultés, nous
incite encore plus à vérifier l’efficacité de cette méthode et à en définir les procédés.
Récemment, à un colloque international, un professeur de littérature française
médiévale a réagi à notre proposition par une exclamation presque incrédule : « Mais    

alors, ce que vous voulez faire, c’est une édition lachmannienne !? ».    

La réponse la plus simple est que nous voulons faire une édition critique.

6 Appendice. Exemple d’édition : le Prologue  

du Meliadus
Comme exemple du modèle ecdotique proposé, nous présentons ici l’édition du
Prologue précédant le Meliadus (« Prologue I » de Lathuillère), qui depuis Paulin Paris
   

a été transcrit plusieurs fois comme extrait représentatif de la prose guironienne :36  

tantôt d’après 338, qui selon notre reconstruction est un témoin conservatif de la
famille β, tantôt d’après Fi, qui apparaît comme un témoin innovant de la famille α.
Le prologue présente certaines particularités par rapport à la situation « normale » à    

laquelle est confronté l’éditeur du cycle du Guiron : les premiers feuillets de 350

constituent une des insertions faites par une autre main (parfois peu lisible) ; dans L1,  

l’encre effacée a parfois été repassée par une main ultérieure ; certains manuscrits  

omettent justement cette partie initiale (A1 5243 V2). Malgré tout, l’édition illustre bien
le résultat que nous voudrions obtenir.
Onze témoins présentent le Prologue I : dans α : L1 (2ra–3rb), 350 (1*ra–va), Fe
   

(1ra–2va), Fi (111ra–vb) ; dans β, on trouve sous γ : 338 (1ra–vb), 356 (1ra–2rb), A2


   

(1ra–2ra) ; sous δ : 359 (1ra–3va), C (I 108ra–109rb), L3 (2v–3r), 355 (65ra–vb), Gp (1ra–


   

vb). L’apparat n’enregistre pas les variantes des témoins les plus innovants ou tardifs :  

A2 dans γ, 359 355 Gp dans δ. Les groupes sont donc représentés dans l’édition de la
façon suivante : α = L1 350 Fe Fi ; γ = 338 356 ; δ = C L3.
     

Le texte critique est constitué d’après les procédés exposés précédemment : sont  

consignées dans l’apparat les leçons singulares de tous les manuscrits, ainsi que les
leçons propres à l’un des groupes γ et δ. Le stemma les désigne comme innovantes, et
permet d’apprécier la dynamique de réception du texte. La famille γ apparaît comme
très conservatrice (4 variantes seulement, parmi lesquelles le titre de maistre pour
Gautier Map, 1.13), comme le sont ses descendants : 338 est presque impeccable (2.9,

2.16), 356 se révèle à peine plus actif (un saut du même au même, 1.14 ; des synonymes  

36 Cf. P. Paris (1868–1877, vol. II, 346–51), éd. partielle d’après 338 ; Hucher (1875–1878, vol. I, 156),

d’après 338 ; Löseth (1891, 83), d’après Fi ; Curtis (1958), d’après 338 ; Lathuillère (1966, 175–180),
     

d’après 338 comme manuscrit de base, avec en apparat tous les manuscrits (sauf 350, Fe et C, qui lui
étaient inconnus) ; Cigni (2006, 106–108), d’après Fi ; Morato (2007, 279–285), d’après 3501.
   
72 Lino Leonardi et Richard Trachsler

1.19, 1.20, 2.8, 2.18). δ se révèle par contre un peu plus dynamique, avec une vingtaine
de variantes, dont la plus significative est le changement du titre du roman (de
Palamedes à Guiron, 2.23–27), alors que ses descendants, C et L3, sont eux aussi
presque immobiles, avec très peu de variantes chacun, jusqu’à ce que L3 introduise la
première vraie variante narrative (2.28).
Au sein d’α, Fi et surtout Fe sont beaucoup plus innovants et tendent souvent à
abréger le texte (1.4 1.5 1.11 2.1 2.5 2.6 2.18 2.24 2.26 2.27), alors que L1 et 350 présentent
majoritairement des fautes mécaniques de lecture, plus graves dans 350 (1.13 2.1, un
saut du même au même 2.5) ; dans certains cas, ils sont isolés par rapport au reste de

la tradition (un lemme à 1.6, une fois en commun avec Fi, à 1.18), indice de l’existence
d’un sous-groupe α2 qui les réunit (rappelons que les premiers feuillets de 350 sont
dus à une main italienne).
On compte 35 variantes qui opposent α et β, à savoir environ 8,5% de l’ensemble
du texte : pour les 91,5% restants, le stemma donne des indications fiables. Lorsqu’il y

a incertitude stemmatique, nous suivons toujours α et, en effet, β n’est pas meilleur ;  

dans un passage, il est même clairement de qualité inférieure (1.3 : l’attribut conceus,

même après négation, n’est pas envisageable lorsqu’il est question de la trinité ;  

l’omission de ne concriéz ne engendriéz pour l’Esprit Saint est probablement innovante


aussi, si on se réfère à des sources comme le Symbole d’Athanase : « Spiritus Sanctus
   

a Patre et Filio, non factus, nec creatus, nec genitus, sed procedens »). Les variantes

significatives, bien sûr, ne manquent pas : à 1.1, la référence à l’œuvre précédente de


l’auteur est absente (om. ensint com ge meesmes ai dit en mon lyvre), et à 2.15, on
relève une opposition entre deux attitudes de l’auteur : faire une compilysom α vs.

metre en auctorité β. On ne compte qu’un cas où la leçon d’α est améliorée par β, par
l’explicitation du sujet mon livre à 2.17 : mais il pourrait s’agir d’une banalisation.

L’utilisation des caractères gras dans l’apparat signale toutes ces leçons, qui pour-
raient être originaires.
Sur le plan linguistique, le choix de L1 comme manuscrit de surface implique de
le suivre pour tous les aspects formels (tels que nous les avons définis ci-dessus) ;37  

l’apparat ne prend pas en compte les nombreuses variations à ce niveau. Dans les cas
où le texte de L1, pour des raisons liées à la substance de son texte (ou parce qu’il est
illisible : 1.10 meins), est laissé dans l’apparat, le texte assume la forme de 350 (dans

le passage édité ici, nous n’avons pas été confrontés à la nécessité d’adapter des
formes aux habitudes de L1).

37 On corrige seulement, sans les signaler dans l’apparat, les fréquentes confusions c/t : encor > entor,

parcie > partie, cel > tel, cesmoigne > tesmoigne, etc.
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  73

R OMAN DE M ELIADUS , P ROLOGUE

1. 1A Deu, qui m’a doné pooir et engin et force et memoire de finer honoreement le
« Lyvre del Bret », entor cui ge ai tant anz travallié ententivement et curiosement,
   

ensint com ge meesmes ai dit en mon lyvre, 2rent graces et merciz et loenges teles com
chevalier pecheor, jolys et envoisiéz et ententis as deduit du monde puet rendre. 3Deu
merci ge, que nos devom tout premierement entendre el Pere, qui onques ne fu fet ne
concryéz ne engendriéz ; el Fill, qui fu del Pere solement ; el Saint Espryt, qui del Pere
   

et del Fill essiz, ne concriéz ne engendriéz. 4Ces trois persones, qui un Deu doivent
estre entendues simplement, merci ge et aor et suppli, et lor rent graces de ce que, par
lor benygnité et par lor debonaryeté, ai eu tens et loisir de mener a fin la riche ouvrage
del « Livre del Bret ».
   

5Aprés les merci ge autre fois de ce qu’il m’ont doné tel grace que ge en ai

conquesté la bone volenté del noble roi Henri d’Engleterre, a cui mon livres a tant
pleu, por les diz plaisant et dilletaules qu’i a trové dedenz, 6qu’il velt, porce qu’il n’a
trové dedenz cestui mon « Livre del Bret » tout ce qu’il i covenoit, que ge encommence
   

un autre livre de celle meemes matiere ; 7et velt que en cestui livre que ge ore

comencerai a l’onor de lui soient contenues toutes les choses qui en mon « Livre del  

Bret » faillent, et en autres livres qui de la matiere del Saint Graal furent estrait ; 8car
   

bien est verité que alcuns saint home, clerc et chevaliers, se sunt ja entremis de
translater celui livre de latyn en langue françoyse. 9Missire Luces de Gau s’entremist

1.1. A Deu, qui m’a doné pooir L1 β] A celui qui m’a presté sen Fe ; [A] Deu qui ma(n)de pe | poder 350 ;
   

A D. en soit loenge qui m’a d. p. Fi ◊ et engin] om. Fi ◊ et force α] om. β ◊ de finer honoreement le lyvre]
et f. honoreementi le de lyvre (sic) 350 ◊ tant (cinc L1, om. Fi) anz travallié α] tr. moult lonc temps β ◊
et curiosement] om. δ ◊ ensint … rent α] dont je rent β 2. et loenges (longes 350) L1 350 Fi γ] om. Fe δ
◊ envoisiéz] emtanez (sic) 350 ◊ et ententis (et e. om. Fi) as deduit (deliz Fe) du monde] om. δ ◊ du
monde] monde L1 ◊ puet rendre. Deu merci ge α] puet ne doit rendre a son creatour β 3. fu fet L1 Fe
Fi] il (?) fait 350 ; fut β ◊ concryéz α (350 illisible)] conceus β ◊ ne concriéz ne engendriéz α] om. β

4. qui un (q. vit L1) Deu … merci ge L1 350 Fi] merci Fe ; ne doivent estre entendues que en Dieu le Pere
   

seulement et celui merci je γ ; ne d. estre e. que ung Dieu. Celui aour et merci δ ◊ et suppli β Fe Fi] om.

L1 350 ◊ lor rent L1 Fe] hor r. 350 ; rent Fi ; li r. β ◊ graces] g. et mercis Fi ◊ par lor (hor 350) benygnité
   

et par lor debonaryeté α] p. sa b. et p. sa d. β ◊ ai eu tens] ai entés 350 ; ai eu repos Fe ◊ la riche (haute


Fe) ouvrage α (350 illisible)] le r. o. que je ai empris a faire β 5. les merci L1 350 Fi] le m. β Fe ◊ autre
fois] moult humblement a. f. L3 ◊ qu’il m’ont doné L1 350 Fi] qu’il m’a d. β Fe ◊ plaisant] apleissant Fi
◊ dedenz (d. mon livre 356) … dedenz cestui mon ‘Livre del Bret’ tout ce qu’il i covenoit] dedenz le
Livre del Bret Fe 6. qu’il velt β Fi] il velt L1 350 ◊ il n’a trové … tout ce qu’il i (qu’il et L1, qu’il 350)
covenoit (add. et convient 350 Fi) α] il li samble que je n’ai encore mie mis tout ce que il y
apartenoit β ◊ Livre del Bret] l. de Luquet Fi ◊ encommence] conte L1 350 ◊ de celle meemes matiere]
del Brait a cele m. maniere Fe 7. en cestui livre] add. del Brait Fe ◊ a l’onor] add. de Deu et Fi ◊ Livre
del Bret] l. de Luquet Fi ◊ estrait α] estraites β 8. alcuns saint home L1 Fi 338] autre sage h. Fe ; a.  

proudomme δ ◊ clerc et chevaliers] et […] Fe (illisible) ◊ se sunt ja entremis] se sa | […] enuen[…] 350 ◊
celui livre] estu (?) l. L1 9. L. de Gau (Gaut Fe) β Fi Fe] Luces del Gay L1 350 ◊ qui son estude i mist et sa
74 Lino Leonardi et Richard Trachsler

adonc tout premierement : cil fu li premiers chevaliers qui son estude i mist et sa cure,

bien le savom ; 10et cil translata en langue françoyse partie de l’estoyre monsegnor

Tristan, et meins asséz qu’il ne deust. 11Molt encomença bien son livre, mes il ne dist
mie asséz les ovres monseignor Tristan, ainz en leissa bien la gregnor partie. 12Aprés
s’entremist messire Gasses le Blont, qui parent fu del roi Henry ; 13aprés s’entremist

missire Gautier Map, qui estoit clerc le roi Henri, et devisa cil l’estoire de monseignor
Lancelot, que d’autre chose non parla il granment en son livre. 14Missire Robert de
Borron s’en entremist aprés.
15Ge Helys de Boron, por la priere de monseignor Robert de Boron et porce que

compaignons d’armes fusmes longuement, encomençai mon « Livre del Bret ». 16Et    

quant ge l’oi mené dusqu’a la fin ensint com il apert encore, missire le roi Henri, a cui
mon livre atalanta, quant il l’ot regardé des l’encomencement dusqu’a la fin – 17et
porce qu’il avoit oï touz les autres livres qui del grant « Livre del Graal » estoient
   

estrait en françoys et devant lui les avoit touz, ne encor n’estoit dedenz tous ces livres
mis ce que le livre del latin devisoit, ainçois en remenoit a translater molt grant
partie –, 18velt que ge encomence un livre en françoys ou, a mon pooir, soit contenu
tout ce que en ces autres livres failloit. 19Ge endroit moi, qui por son chevalier me
tieng et bien le doi faire par raison, voill acomplir le suen comandement et li promet
que ge mon pooir i ferai. 20Et porce que ge voi que le tens est bel et cler, et l’ayr pur, et
la grant froydure de l’yver se est d’entre nos partie, voill ge comencier les premier diz
de mon livre en tel maniere.

2. 1Grant tens a ja que ge ai regardé et veu les merveilloses aventures et les estranges
fait que la halte « Ystoire del Saint Graal » devise tout apertement. 2Molt i ai curiose-
   

ment mise m’entente et le sens que nature m’a doné ; molt i ai pensé et veillié et

travaillié estudiosement, et molt m’esjois del travaill que ge ai soffert, 3car ge voi

cure (imistis sacure (sic) L1)] qi sa peine m. et sa entente Fe 10. en langue françoyse] om. Fe ◊ et meins]
L1 illisible. 11. ne dist] ne mis Fe ◊ ainz (mais L1, main tardive) en leissa bien la gregnor partie] et la g.
p. Fe 12. Aprés] Atent (?) L1 (main tardive) ◊ Gasses] Gase L1 (main tardive) 13. messire Gautier 350 Fe
Fi δ] messire Gracien L1 (main tardive), maistres Gautier γ ◊ estoit clerc] etoit clere L1 (avec inter-
ventions d’une main tardive) ◊ que d’autre chose] dauere (sic) ch. 350 ◊ gramment] gen[…]ent L1
14. s’en entremist aprés. Ge Helys de Boron] om. 356 ; s’en entremist. Aprés s’en entremist Jehelis (sic)

de Boron δ ◊ Borron] bonon L1 (main tardive) 15. et porce que] ensor […] L1 (main tardive ; dans la  

marge, une main moderne annote : et porce) ◊ longuement] om. 356 16. atalanta α] ot tant pleu ainsi

comme je vous ai dit β 17. livres] om. L1 L3 ◊ et devant lui α] devant lui et le mien et les autres
β ◊ mis] om. δ ◊ le livre del latin devisoit] le latin devisoit du livre 356 18. encomence … contenu α]
m’entremeisse a m. p. de mener a fin β ◊ en françoys] en franco Fe ◊ ce que en] ce que L1 350 ◊
failloit] failloient L1 350 Fi 19. son chevalier] son homme 356 ◊ le suen comandement] le c. de Deu et le
suen Fi 20. bel et cler] b. et olers (sic) Fe ; doulz et c. 356 ◊ se est d’entre nos partie] est passee δ ◊ les

premier diz de mon livre] mon livre β.


2.1. a ja que ge] ala que ge 350 ; om. Fe ◊ les estranges fait] les estrances (sic) Fe 2. i ai] iray L3 ◊

nature] Dex Fe ◊ soffert α] fait β 3. de l’ovre que ge ai traite (traitié L1 356) L1 350 Fi γ] de le livre que
L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  75

adonc tout apertement que de l’ovre que ge ai traite et des diz plaisant et dilletaibles
que l’en i trove se vont esjoissant ausint li povres come li riches qui ont alcun
entendement a bien et a joie, 4quant il poent avoir pooir et aise de veoir et de regarder
ce que ge ai dit en langue françoyse.
5Molt ai conté estrange faiz, car estranges choses et merveilleuses ai trovees el

latyn ; tant ai dit que ge conoys que en touz les leux ou chevalier o langue françoyse

repairent sunt li mien dit chery et honoré sor touz autres diz françoys qui a nostre tens
fussent espenduz entre pople : 6honoréz sunt de cels qui a honor entendent et, se il ne

sunt molt prisiéz de cels qui ne conoissent ne l’onor ne le pris del monde, ce ne m’est
mie grant deshonor, car qui soi meesmes ne reconoist son povre estat, son povre fait,
malvaisement puet reconoistre alcun bon diz quant il le trove. 7Et se tex m’aloient
blasmant, ce me seroit un grant reconfort, car l’en dit tout apertement que blasme de
chetif home est loenge as bons et honor.
8Or donc, quant ge vois et conois que li sage et li plus prisiéz de la riche cort

d’Engleterre sunt ardant et desirrant d’escouter les miens diz, et a monseignor le roi
Henry plest que ge die encore en avant, et ge voi que la grant « Ystoire del Saint  

Graall » – 9dont maint prodome se sunt ja travaillié por translater en françoys ne


encore ne l’ont mie traite a fin, et si en ont ja esté fait maint halte despens et maint
riche, et a moi meesmes en a ja missire li rois Henri doné deus chasteax, la soe merci –
10n’est encore del tout acomplye, huimés voill ge la main metre por acomplir ce que li

autre encomencerent. 11Huimés voill ge de cels parler qui furent si enterinement


prodome et bons chevaliers que encor en apert el reaume d’Engleterre molt grant
partie de lor ovres. 12Encore veom nos par escrit et par ovre veraie chascun jor qui il
furent et com grant fu la lor bonté, com il furent preuz et hardiz. 13Del voir ne puet l’en
mie trop bien dire, car prodome furent parfitemens ; ne des malvés ne puet l’en dire si

poi de mal qui trop ne soit a escolter. 14Ge laisse les malvés d’une part : en loing de  

moi soient tous jours ; ja Dex ne voille qu’il m’aproichent. 15Des bons, dont auques sai

ge ai fraite (sic) Fe ; du livre que je ay traictié (trouvé C) δ ◊ que l’en i trove α] om. β ◊ a bien et a

joie, quant il poent avoir pooir α] qui ont pooir β 4. aise] aisement C ◊ de regarder ce que] de r. et
entendement de ce δ 5. molt ai conté (orrez Fi) estrange faiz] om. β ◊ estrange faiz, car estranges
choses] estranges cosses Fe ◊ ai trovees] i a trovees L1 350 ◊ el latyn] es livres en latin C ◊ ge conoys
que (q. om. 356) β Fi] ge c. en moi meemes q. L1 350 ; om. Fe ◊ touz les leux … et honoré sor] om. 350 ◊

repairent] soit Fe ◊ chery] chiers C ◊ touz autres diz françoys] om. Fe 6. se il ne sunt molt prisiéz] si
moult prisiez L3 ◊ ne l’onor ne le pris] ne l’or ne prise lo (sic) Fe ◊ soi meesmes α] en s. m. β ◊ son
povre estat, son povre fait] om. Fe ◊ malvaisement puet reconoistre alcun bon diz] ne poroit conoistre
biaus diz Fe 7. tex L1 350 Fi] telles gens β ; mauvés Fe ◊ apertement] plainement Fe ◊ de chetif] que

ch. 350 8. li sage] les plus nobles 356 ◊ de la riche cort d’Engleterre α] d’E. et de la riche (et de ceste
356) court γ ; d’E. δ ◊ ardant] acordant Fe 9. dont] et d. 338 ◊ et maint riche] add. don 338 10. n’est

encore α] et si n’est pas encore l’euvre β ◊ la main] la matin Fi ◊ por acomplir ce que li autre (li
mostre (sic) Fe) encomencerent] au (om. L3) commencier δ 12. par escrit (eserit 350) et par ovre veraie
(v. om. 356)] pas por e. mes par o. v. Fe ◊ furent] firent Fe 13. Del voir α] Des bons β ◊ car prodome
furent parfitemens α] om. β ◊ ne soit α] add. grief β 14. jours] iori L1 15. dont auques sai la vie] doing
76 Lino Leonardi et Richard Trachsler

la vie, les grant merveilles et les grant faiz que il firent a l’encyen tens, voill ge faire
une compilysom, un livre grant et merveilleux, tel come ge le voi en latyn.
16Se mon « Livre del Bret » est grant, cestui ne sera mie menor, car a force le
   

covient estre, autrement ne porroie ge metre enterignement ce que missire me coman-


da. 17Bien sai ge qu’il plera as bons, et porce que li bons le saichent, ge voill por les
bons translater, que li bons praignent bon exemple des halt fait des bons chevaliers
ancyens. 18Li bons qui verront cest mien livre et escolteront les beax diz que ge metrai
se conforterunt soventes foiz et sovent en osterunt lor cuers de diverses cures et de
gravox penser. 19De beax diz et cortois et de halt fait et de haltes ovres sera tout cest
mien livre estrait : de ce prendra comencement et en ce se definera. 20Autre propose-

ment ge n’ai fors a parler de cortoisie. Et quant cortoisie est li chief de cest mien livre,
or seroit bien raison et droit que ge de cortois chevaliers encomençasse ma matiere, et
ge si ferai se ge onques puis.
21De cui dirai ? De cui encomencerai ge cest mien livre ? Ce n’iert mie de Lancelot :
     

mesire Gautier Map en parla bien soffissement en son livre. 22De monseignor Tristan
n’iert mie cestui mien livre, car el « Bret » en ai auques dit et de lui a l’en proprement
   

un livre fet. 23Quel nom li porrai ge doner ? Tel com il plera a monseignor le roi Henri :
   

il velt que cestui mien livre qui de cortoisie doit nestre doie apeller « Palamedés »,    

24porce que si cortois fu toutevoies Palamedés que nul plus cortois chevaliers ne fu au

tens le roi Artus, et tel chevalier et si preuz come l’estoyre veraie tesmoigne. 25Or donc,
quant a mon segnor plest que cest mien livre encomence el nom del bon Palamidés, et
ge le voill encomencier.
26Deu merci ge premierement de ce que ge ai, soe merci, la grace et la bone

volenté del noble roi Henry mon seignor, 27et Deu pri ge de tout mon cuer que il me
doint pooir et force de finer honoreement, o grant joie e o grant leesce, o bone
aventure, ceste moie ouvraigne, qui el nom de Palamedés par la volenté del noble roi

et sai la v. Fe ; donc ausquelz s. l. v. L3 ◊ a l’encyen tens] aucun t. Fe ; ab ancyen t. Fi ◊ faire une


   

compilysom (complision Fi) α (350 part. illisible : f. une con[…])] metre en auctorité β 16. force] fore

338 ◊ estre] om. Fe 17. Bien sai ge] add. | ge tout veraiment L1 ; add. enterinement 350 ◊ translater α] si

mon livre t. β 18. escolteront les beax diz] escouteront (escouterent C) l. mien d. δ ◊ se conforterunt
soventes foiz et sovent en (s’en δ) osterunt lor cuers (l. c. om. δ) … et de gravox (greigneurs 356,
diverses δ) penser] et osteront soventes foiz de lor cors les anoioses pensees Fe 19. prendra … se
definera] prendrai … finerai Fe ; prenderai … se definera Fi 20. li chief] le commencement δ 21. De cui

(oui L1) dirai ? De cui encomencerai α] De cui dirai je ? Je commencerai β ◊ mesire α] maistre β ◊
   

soffissement] soutilment Fe 23. doner] donetur Fe ◊ Tel com] Tel nom c. Fi ◊ nestre] estre δ ◊
Palamedés] de Guiron δ 24. porce que si cortois fu toutevoies Palamedés (P. om. Fi L3 ; ledi Gui-

ron C)] om. Fe 25. plest] om. Fi ◊ Palamidés] Guiron δ 26. Deu merci] nuovo par. Fe ◊ Deu merci ge
premierement … mon seignor L1 350 Fe] Deu en m. je pr. Fi ; puisqu’il plest au noble roi Henri mon

seigneur, si proi Dieu (p. Nostre Seigneur Jhesu Crist δ) β ◊ soe merci 350 Fe] sor m. L1 27. de tout
mon cuer α] om. β ◊ que il me doint pooir … encomenciee α] qu’il me doint (doient L3) ceste moie
ouvrage qui el non de Palamedés (dudit Guiron C, du bon chevalier L3) est comenciee de finer a
m’onneur β ◊ honoreement … bone aventure L1 350] h. et par b. aventure Fe ; om. Fi ◊ qui el nom de

L’édition critique des romans en prose : le cas de Guiron le Courtois
  77

Henry doit estre encomenciee. 28Or encomencerai donc mon livre, el nom de Deu et de
la Sainte Trinité, qui ma jovente tiegne en joie et en santé et en la grace mon seignor
terrien, et dirai en tel maniere.

7 Bibliographie
7.1 Textes primaires

Beltrami, Pietro G., et al. (2007), Brunetto Latini, Tresor, Torino, Einaudi.

Blanchard, Joël/ Quéreuil, Michel (edd.) (1997), Le Roman de Tristan en prose (version du manuscrit
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Bubenicek, Venceslas (1985), Guiron le Courtois. Roman arthurien du XIIIe siècle. Édition critique
partielle de la version particulière, contenue dans les mss. de Paris, Bibliothèque de l’Arsenal,
n. 3325, et de Florence, Biblioteca Mediceo-Laurenziana, Codici Ashburnhamiani, Fondo Libri,

n. 50, Thèse de doctorat, Université de Paris IV-Sorbonne.


Bubenicek, Venceslas (1998), Guiron le Courtois. Édition critique de la version principale, Ms B.N.F. f.
fr. 350, Thèse d’habilitation, Université de Paris IV-Sorbonne.
Cerquiglini, Bernard (ed.) (1981), Le Roman du Graal, manuscrit de Modène par Robert de Boron, Paris,
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Combes, Annie (ed.) (2009), Le Conte de la charrette dans le Lancelot en prose : une version divergente

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Curtis, Renée L. (1985), Le Roman de Tristan en prose, Cambridge, D.S. Brewer, 3 vol. [vol. I : réimpres-

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Frappier, Jean (ed.) (1936), La Mort le Roi Artu, roman du XIIIe siècle, Paris, Droz.
Furnivall, Frederick James (ed.) (1861–1863), Seynt Graal, or the Sank Ryal. The History of the Holy
Graal, partly in English verse, by Henry Lonelich, and wholly in French prose by Sires Robiers de
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Palamedés … Or encomencerai donc mon livre L1 350 Fe] qe ge encomence Fi 28. Or encomencerai
donc … dirai en tel maniere] L3 insère une formule de transition et commence sa propre « version  

particulière » (Lath. 256) ◊ el nom] en l’onneur C ◊ jovente] iovece Fe ◊ et en la grace] en in richece et


en l’amor Fi ◊ mon seignor terrien] de monseignor le roi Henri d’Engleterre que Dex mantiegne Fe ; del 

mien seignor Jhesu Crist. Amen Fi ◊ en tel maniere L1 350 Fe δ] om. Fi ; add. con vous orrois γ.

78 Lino Leonardi et Richard Trachsler

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Nadia R. Altschul
3 L’espagnol castillan médiéval et la critique
textuelle
Abstract : Cette étude examine l’introduction de la méthodologie de la critique tex-
   

tuelle dans le domaine de l’espagnol castillan médiéval, tout en soulignant l’influence


qu’exercent les théories sous-jacentes de la textualité sur la pratique de l’édition de
textes vernaculaires du Moyen Âge. L’essai décrit les principales écoles dans lesquelles
fonctionna la philologie éditoriale de l’espagnol castillan : celles du bédiérisme et du

néo-bédiérisme, du lachmannisme et du néo-lachmannisme, ainsi que la « New Philo-


logy » française et anglo-américaine, qui se manifesta dans les études hispaniques du


Moyen Âge sous forme de la « culture manuscrite » et du « versionisme scribal ».


       

Keywords : Ramón Menéndez Pidal, néotraditionalisme, mouvance, textes d’auteur,


   

scepticisme méthodologique

1 Introduction
1.1 La publication d’éditions de textes médiévaux en espagnol castillan commença de
bonne heure. Tandis que les premières éditions des poèmes épiques fondateurs datent
pour Beowulf de 1815, pour la Chanson de Roland de 1836, pour Karel ende Elegast de
1824 ou encore la Nibelungenlied de 1826, le Poema del Cid espagnol avait déjà été
publié en 1779 (Leerssen 2004, 114). En outre de la collection de poésies médiévales
où parut le Cid – la Colección de poesías castellanas anteriores al siglo XV –, tout au
long des années 1780, l’imprimeur Antonio de la Sancha publiait d’autres textes
médiévaux, pour la plupart de type historiographiqe (de la Campa Gutiérrez 2004, 46
n. 6). De même, le XIXe siècle vit la production d’éditions monumentales d’œuvres du

Moyen Âge, telle la Biblioteca de Autores Españoles (plus de soixante-dix volumes) qui
fut lancée en 1846 par Manuel Rivadeneyra, et que les éditeurs et les érudits conti-
nuaient à utiliser jusqu’à une époque récente. En dépit de cette naissance ancienne,
l’histoire de la critique textuelle en Espagne montra dès le début une séparation nette
et consciente par rapport aux premières éditions de textes médiévaux du XVIIIe et du
début du XIXe siècle.

1.2 Comme on le sait, la critique textuelle n’est pas seulement le fait de donner des
éditions de vieux textes manuscrits, mais aussi l’application d’une méthodologie
spécifique qui relève de croyances particulières sur le caractère de textes, de composi-
tions fournies par un auteur, et de leur transmission à travers le temps. Avant de
décrire l’introduction de la méthodologie de la critique textuelle dans l’espagnol
castillan du Moyen Âge, nous commencerons donc par une description des principa-
82 Nadia R. Altschul

les écoles de philologie éditoriale en langue vernaculaire, à l’intérieur desquelles


fonctionnait l’édition en espagnol castillan médiéval : le bédiérisme et le néo-bédié-

risme, le lachmannisme et le néo-lachmannisme, et ensuite la Nouvelle Philologie


anglo-américaine (« New Philology ») ou – sous la forme qu’elle revêt dans les etudes
   

hispanisantes du Moyen Âge – la Culture des Manuscrits et la Version Scribale


(« Manuscript Culture and Scribal Version »). Dans cet article qui porte sur la philolo-
   

gie éditoriale de l’espagnol castillan, nous soulignerons combien la théorie de textua-


lité dans laquelle travaille un éditeur – ou encore, une école nationale de philologie –
influent sur l’édition de textes vernaculaires du Moyen Âge.1

1.3 Comme le savent très bien les lecteurs de ce volume, la science éditoriale médié-
viste est divisée depuis le début du XXe siècle entre deux positions : celles du  

lachmannisme et celle du bédiérisme. Le lachmannisme tire son nom de celui de


l’érudit allemand du XIXe siècle, Karl Lachmann (1793–1853), qui fonda une école
éditoriale qui insistait sur l’utilisation de paramètres « scientifiques » rigoureuses
   

pour l’édition de textes vernaculaires du Moyen Âge. La méthodologie qu’appliqua


cette école « scientifique » aux langues vernaculaires médiévales avait été conçue et
   

appliquée dans les domaines bibliques et gréco-romains, et tout comme dans le cas de
ces œuvres plus prestigieuses, elle rechercha l’ancêtre commun de la tradition
textuelle médiévale. Dans le cas des textes en langues vernaculaires, cependant,
composés à une époque beaucoup plus récente, cette école croyait que la méthode
pouvait récupérer un original au-delà des manuscrits existants, pour arriver jusqu’au
premier vrai ancêtre, l’Urtext (cf. Timpanaro 1963 ; Schmidt 1988 ; Foulet/Speer 1979 ;
     

Ganz 1968).

1.4 La deuxième école prend son nom de celui du savant français du XXe siècle,
Joseph Bédier (1864–1938), qui s’opposa à la méthode « scientifique » et mécanique
   

importée de la tradition scientifique de l’édition biblique et des lettres classiques.


Pour Bédier, ce qu’il appelait la méthode éditoriale lachmannienne était, dans le cas
des vernaculaires du Moyen Âge, sujette à des contradictions fondamentales qui
empêchaient l’éditeur d’aller au-delà de l’introduction de corrections limitées aux
manuscrits conservés. Sa critique démantela l’idée trop confiante selon laquelle les
éditeurs pouvaient aller au-delà des témoins manuscrits pour atteindre l’Urtext, et la
tâche de l’éditeur était, selon lui, beaucoup plus restreinte. Il proposa que face à une
tradition vernaculaire du Moyen Âge, l’éditeur devait trouver un seul texte parmi les

1 J’ai discuté, au cours de plusieurs publications, ces thèmes, en même temps que les théories de la
textualité et de la critique textuelle dans le domaine de l’espagnol castillan. Pour une discussion
portant sur les théories de la textualité sous-jacentes, voir Altschul (2003) et (2005) ; pour la terminolo-

gie, voir Altschul (2005, ch.2) et Altschul (2010) ; pour une approche des écoles de la philologie

nationale, voir Altschul (2006a ; 2008) ; pour une approche non-sceptique de lédition des textes
   

médiévaux voir Altschul (2006b).


L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle 83

témoins qui avaient survécu, et ensuite présenter ce « meilleur » texte tout seul, avec
   

des émendations minimales (Bédier 1913 ; 1928 ; cf. aussi Foulet/Speer 1979). Bien que
   

différents l’un de l’autre, le lachmannisme et le bédiérisme constituent deux aspects


de la critique textuelle, elle-même une branche d’une science éditoriale qui conçoit
les textes médiévaux comme des créations individuelles d’auteurs, et pour laquelle il
importe de trouver la meilleure solution possible pour récupérer le texte perdu de
l’auteur. D’autre part, le champ plus vaste de la philologie éditoriale admet des modes
d’éditer qui ne rentrent pas dans la perspective de la critique textuelle centrée sur
l’auteur. Dans le cas de l’espagnol castillan, comme nous le verrons par la suite, deux
de ces méthodes de comprendre la textualité médiévale – et donc, de comprendre
comment éditer des textes médiévaux – sont le néo-traditionalisme et la culture
manuscrite.

2 La « Nouvelle Philologie »
   

2.1 La centralité de l’opposition que nous venons de décrire entre le lachmannisme et


le bédiérisme semblait sans discussion avant la publication en 1990 d’un numéro
spécial de Speculum, la revue très largement répandue de la Medieval Academy of
(North) America, portant sur la « Nouvelle Philologie » (« New Philology) ». En repre-
       

nant l’idée de la mouvance des textes médiévaux, à l’origine lancée par Paul Zumthor
au début des années 1970, la théorie prônée par la New Philology, qui s’opposa ainsi à
la division éditoriale lachmannisme-bédiérisme, fut la promotion de la variance
linguistique (selon Bernard Cerquiglini) comme la principale caractéristique inhé-
rente à la textualité des manuscrits médiévaux (Zumthor 1972, 65–79 ; Cerquiglini  

1989). Les concepts emblématiques de mouvance et de variance contredisent la notion


de la modification linguistique comme une dégradation du texte d’auteur, et souli-
gnent le fait que des textes littéraires vernaculaires du Moyen Âge ne sont pas des
compositions linguistiquement figées, dues à des auteurs individuels, mais des cons-
tellations mouvantes de versions dont la (re)structuration est toujours ouverte à des
modifications ultérieures sous la main d’une pluralité de copistes. Grâce aux notions
de mouvance et de variance, la science éditoriale insista sur la nécessité de rompre
avec le paradigme de l’auteur proposé par la critique textuelle, et engendra un
renouveau d’intérêt dans toutes les versions ayant survécu, dont bon nombre avaient
été rejeté comme des copies en général inférieures, sinon estropiées, du texte original
(perdu) de l’auteur.

2.2 Ce sentiment d’un changement, voire même d’une crise dans l’édition de textes
médiévaux, atteignit un public important. Cela était surtout vrai après la traduction
en anglais du livre de Cerquiglini en 1999, sous le titre d’In Praise of the Variant,
ouvrage publié dans une série éditée par Stephen G. Nichols, également responsable
du numéro spécial de Speculum sur la « New Philology ». Dans la théorie espagnole de
   
84 Nadia R. Altschul

l’édition, les idées que l’on associait à Cerquiglini et à la New Philology se répandirent
comme les feux de brousse à la suite de la publication en 1994 du livre de John
Dagenais, The Ethics of Reading in Manuscript Culture : Glossing the Libro de Buen

Amor. L’impact de cet ouvrage sur la manière de penser des éditeurs de textes en
espagnol castillan est très visible dans les réactions du groupe international d’experts,
et dans la quantité de pages consacrée à la question, qui parurent dans deux forums
différents de la revue La corónica, publication très largement lue de la Medieval
Spanish Division de la Modern Languages Association. Malgré le fait que la mouvance
était déjà un concept bien connu parmi les philologues éditeurs, le numéro de 1990 de
Speculum avait créé l’impression générale d’une nouvelle révolution éditoriale à
l’instar de celle provoquée par Bédier au début du XXe siècle. Comme l’école inspirée
par la mouvance / variance relançait le scepticisme fort de Bédier concernant les
questions de méthode, il semblait aux philologues éditeurs espagnols qu’un renou-
veau de scepticisme à la fois de la part de la New Philology, et dans la culture
manuscrite telle que la présentait Dagenais annonçait un « nouveau » bédiérisme.
   

Dans les travaux hispanophones portant sur l’édition, une explication de ce change-
ment théorique était donc, dès son apparition, qu’il s’agissait du « néo-bédierisme ».
   

2.3 Le terme de « néo-bédiérisme » était dès le début renforcé par la reconnaissance


   

genérale que la philologie de l’édition était pour l’essentiel divisée entre l’école
lachmannienne (généalogique) et celle de l’école bédiériste (le meilleur manuscrit).
Par exemple, dans leur préface au tome 45.1 de la Romance Philology (parue en 1991),
également dédié à la critique textuelle, Charles Faulhaber et Jerry Craddock séparè-
rent le champ d’études selon la « long-standing antithesis that opposes the editorial

principles of Karl Lachmann […] to those of Joseph Bédier […] » (Faulhaber/Craddock


1991, 1). Ce numéro de la revue, qui publia des essais critiques par Alberto Blecua et
par Germán Orduna, eut une importance particulière pour la philologie de l’édition de
textes en espagnol castillan. En premier lieu, parce que l’espagnol castillan était
rarement présent dans des volumes de ce type ; et deuxièmement, parce que même si

les éditeurs du volume (Faulhaber en tant que médiéviste hispaniste) considéraient


que le bédiérisme était la position de base dans l’édition de textes espagnols castil-
lans, les deux essais parus dans le volume furent écrits par les deux maîtres contem-
porains de la méthodologie néo-lachmannienne appliqué au castillan. C’est dans ce
numéro de Romance Philology, donc, qu’Alberto Blecua a également proposé qu’en
dépit d’une certaine diversité et de quelques nuances, les éditions de textes médié-
vaux peuvent se diviser en deux groupes opposés : un groupe néo-bédiériste, et un

groupe néo-lachmannien (Blecua 1995, 476).2 La même position est adoptée par Mary
B. Speer lorsqu’elle déclare que « most theoretical discussions on editing were anima-

ted by the debate between partisans of reconstructive or interventionist (neo-Lach-

2 L’étude de Blecua de 1991 fut traduite en anglais en 1995. Je cite ici la traduction anglaise.
L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle 85

mannian) editions and proponents of conservative (Bédierist) ones » (1991, 8). Cette

dichotomie s’est reproduite même dans les sources du champ de travail, dans le cas
de D.C. Greetham, qui remonte le fleuve de la science pour discuter des écoles
d’édition concurrentes d’Alexandrie et de Pergamum (1992a, 300 ; voir également 

1992b, 105–106).

2.4 Avec deux écoles opposées comme seules possibilités, et en comparaison avec la
recherche lachmannienne qui tentait de reconstruire l’ancêtre commun perdu, la
remontée d’intérêt pour les manuscrits conservés, liée aux idées de variance et de
mouvance, se rattachait plus naturellement à l’école bédiériste. Ce rattachement,
cependant, se basait sur une mécompréhension du bédiérisme comme présentation
du texte du copiste et non pas celle du meilleur texte de l’auteur que l’éditeur
bédiériste croyait retrouver parmi les témoins conservés et qu’il avait à sa disposition.
Ainsi, si le bédiérisme était compris comme une présentation d’un seul manuscrit de
copiste, la nouvelle prise de position de la New Philology et de la « culture manusc-

rite » était, elle aussi, mal identifiée comme une sorte de néo-bédiérisme qui présen-

tait une pluralité de manuscrits de copiste au lieu d’en offrir un seul. Le mot « néo-  

bédierisme » était aussi un terme pratique à cause de l’existence de l’école néo-


lachmannienne. Après la critique méthodologique de Joseph Bédier et la méfiance


générale qui s’ensuivait au sujet de la pertinence d’une méthode « scientifique » pour
   

l’édition de textes vernaculaires, l’un des disciples de Bédier lui-même entreprit de


faire revivre et de réanimer la méthode dite lachmannienne. Au cours des années
1930, l’Italien Gianfranco Contini proposait une réponse simple mais efficace au
scepticisme de Bédier. Il suggéra que la reconstruction de l’ancêtre commun ne
devrait pas être une reconstruction mécanique et trop confiante de l’Urtext mais une
« hypothèse de travail » sur le texte de l’auteur, préparée par un éditeur compétent, et
   

appuyée par un jugement bien instruit et interprétatif. À la place de la reconstruction


vaine de l’Urtext – considérée en tout cas comme une entreprise impossible – l’hypo-
thèse de travail était jugée comme offrant une solution constructive et assurée qui
impliquait également une ouverture à d’éventuelles révisions futures de la part de
collègues. Cette façon de retravailler la méthode lachmannienne, telle qu’elle était
formulée par Contini, fait partie de ce qu’on appele la Nuova Filologia italienne, ou le
néo-lachmannisme (cf. Pasquali 1934 ; Contini 1939 et 1978 ; Speer 1979 ; Pugliatti
     

1998 ; Orduna 2000, 49–75).


2.5 Après Contini, le monde de l’édition se divisait non seulement entre les deux
positions principales, mais les représentants se situaient aussi par rapport à des
critiques théoriques importantes concernant les langues vernaculaires du Moyen
Âge : qui avaient commencé dans un lachmannisme du XIXe siècle, directement

inspiré par le classicisme ; ensuite, une critique méthodologique bédiériste ; du début


   

du XXe siècle, portant très exactement sur les langues vernaculaires médiévaux ;  

enfin, une réanimation après les années 1930 de la méthodologie lachmannienne,


86 Nadia R. Altschul

sous forme du néo-lachmannisme. Bien que l’école italienne du néo-lachmannisme


ne fut pas au centre de la discussion au moment de la parution du numéro spécial de
Speculum sur la New Philology, car elle était presque inconnue par rapport à l’école de
l’éclecticisme anglo-américaine3 – le déséquilibre visible dans le trio lachmannisme/
bédiérisme/néo-lachmannisme laissait la porte ouverte à l’introduction dans la philo-
logie éditoriale castillane d’un néo-bédiérisme qui rétablirait un certain équilibre. En
dépit du jeu d’échos agréable entre le « néo-bédierisme » et le « néo-lachmannismé »,
       

l’intérêt porté à la mouvance / variance dans la variation scribale se base sur une
redéfinition de la textualité médiévale qui la sépare à la fois de la présentation
lachmanniste ou bédiériste d’une version privilégiée qui serait l’œuvre d’un auteur
individuel.

2.6 Un problème supplémentaire lié à l’idée que la New Philology et la « culture  

manuscrite » constituaient une forme nouvelle du bédiérisme, fut que le bédiérisme


renouvelé était limité à l’espagnol castillan. Bédier luttait non seulement au sein de
disputes éditoriales contre ce qui’il appelait la méthode lachmannienne. Une deu-
xième dispute centrale au cours du XXe siècle fut celle qui opposa les théories néo-
traditionalistes de Menéndez Pidal à la théorie individualiste de Joseph Bédier. Le
bédiérisme et le lachmannisme étaient en désaccord sur certaines sujets éditoriaux
mais ils partageaient une seule et même conceptualisation des textes littéraires
médiévaux comme étant créés par des auteurs individuels (Bédier 1912 ; 1921 ; Aarsleff
   

1985). Sous le titre du traditionalisme et du néo-traditionalisme, Menéndez Pidal


proposa par contre que la matière des textes médiévaux n’était pas le produit d’un
auteur individuel, mais résultait d’un travail de « personne », ou d’un « auteur-
     

légion » : pour le texte médiéval, « vivre, c’est changer ». Selon le néo-traditionalisme,


       

les œuvres ont plus d’un auteur individuel et la collaboration à travers l’espace et le
temps est inhérente au processus de la créativité littéraire. Sous pression de la part
d’autres critiques, Menéndez Pidal modifia ses idées sur l’« auteur-légion » du tradi-
   

tionalisme, et passa au concept de l’auteur pluri-individuel qui caractérisait le néo-


traditionalisme ; mais en ce qui concerne la théorie sous-jacente de la textualité, on

continuait à croire que les textes médiévaux ne sont pas des créations individuelles et
fixées, mais le résultat d’une entreprise collective qui est toujours susceptible d’être
modifiée (cf. Wood 1999, 212 ; Lacarra 1980, 97–98 ; Catalán 1982, 50). Cette continuité
   

textuelle, ou le traditionalisme, qui est à la base de la tradition littéraire de l’état-


nation, entra en conflit avec les notions d’originalité littéraire de l’individu de la
critique textuelle et avec sa tentative de fixer un texte d’auteur. La dispute entre

3 L’école éclectique anglo-américaine est surtout associée aux travaus de W.W. Greg, de Fredson
Bowers, et de Thomas Tanselle. Il s’agit d’une branche indépendante de l’école lachmannienne qui ne
s’associe pas aux révisions du néo-lachmannisme italien. Elle travaille sur des textes post-médiévales
et une de ses caractéristiques les plus saillantes est une tentative de dépasser les témoins conservés
pour atteindre le texte idéalisé tel que l’auteur aurait voulu le rédiger (cf. Tanselle 1996, 59).
L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle 87

Bédier et Menéndez Pidal tourne donc autour du concept de la textualité médiévale


qui sous-tend l’entreprise éditoriale. Pour Bédier, les textes modernes et médiévaux
partageaient le même type d’individualité d’auteur, ce qui s’aligne avec la focalisation
sur la création par l’auteur dans la critique textuelle. Menéndez Pidal par contre
insista sur l’idée d’une production et d’une modification continue, qui permettait
même une amélioration des textes traditionnelles au cours de leur transmission
active. Cette deuxième dispute entre les théories néo-traditionaliste et individualiste
au sujet de la textualité médiévale et du rôle de l’auteur accentue le conflit inhérent à
la conception du néo-bédiérisme tel que le mot est employé par Blecua. De par le
terme de « néo-bédiérisme », la mouvance et la culture manuscrite sont reliées aux
   

deux aspects opposés de la dispute Bédier-Menéndez Pidal : d’une part, au néo-  

traditionalisme ontologique et éditorial de Menéndez Pidal ; d’autre part, à la concep-


tion éditoriale de Bédier du meilleur manuscrit. Cependant, la position inspirée par la


mouvance est plus clairement alignée sur les principes de Menéndez Pidal et du
néo-traditionalisme qu’elle ne l’est vers Bédier et les éditions du meilleur manuscrit.
En réalité, comme l’a fait remarquer Mary Speer, la mouvance de Zumthor était le
développement de la conception par Menéndez Pidal de la production littéraire
« traditionnelle » au Moyen Âge : « Zumthor’s notion of mouvance […] grew specifical-
       

ly out of his efforts to extend to lyric poems the neo-traditionalist conception which
regards the medieval epic as an anonymous, collective, oral work that lives through
its variants in a state of perpetual re-creation » (1980, 318). Comme l’explique Hans

Ulrich Gumbrecht, « the philological style inaugurated by Ramón Menéndez Pidal


anticipated certain aspects of New Philology through the specific attention it paid to
variants and textual detail » (1994, 36). Pour ce qui est de la pratique éditoriale, Speer

a souligné que Menéndez Pidal « urged publishing separately each epic manuscript or

at least a representative of every group » (1980, 319). Tandis que Alberto et Fernando

Montaner Frutos firent remarquer que Menéndez Pidal éditait des recréations et des
reécritures des mêmes textes dans ses livres, telles les versions différentes de la
Leyenda de los Infantes de Lara en 1896, de la légende du roi Rodrigo en 1925–1927, et
les « reliques » de poèmes épiques en 1936 (1998, 175). Gumbrecht précisa encore dans
   

quelle mesure « Pidal’s philological style was characterized through palaeographic


editions that included the broadest possible range of variants, instead of sacrificing
them, in the style of ‹ critical editions, › to hypotheses about the intentions of possible
   

authors » (1994, 39).


3 La philologie espagnole
3.1 Comme on l’a déjà indiqué, et avec deux possibilités éditoriales seulement à leur
disposition, la philologie nationale de l’édition de textes en espagnol castillan,
fortement imprégnée de néo-traditionalisme, était comprise comme une entreprise
bédiériste. L’association avec le bédiérisme n’est pas flatteuse : le bédiérisme a en

88 Nadia R. Altschul

effet été reconnu comme l’option éditoriale la moins exigeante (Faulhaber/Craddock


1991, 3). Le prestige de l’édition espagnole était encore plus bas que celui des éditions
nombreuses basées sur le meilleur manuscrit du fait qu’elle n’avait même pas atteint
le niveau d’une exploitation réfléchie du bédiérisme, mais continuait à être victime de
l’application laxiste et peu informée de la méthode la moins exigeante des deux qui
étaient disponibles. C’est ainsi, par exemple, que l’Italien Alberto Vàrvaro parle de
l’édition castillane comme d’un « empirismo un poco diletante, que podría ser consi-

derado como una forma débil (y a menudo ignorante) de bedierismo » (1994, 624).  

D’autres raisons que l’on a pu citer pour expliquer l’absence d’une méthodologie
éditoriale bien réfléchie sont le manque de témoins conservés dans la tradition
manuscrite de textes médiévaux les plus importants pour la tradition espagnole
castillane, et l’absence d’attention portée à la critique textuelle dans les programmes
universitaires (Blecua 1991, 74s.). D’autres commentateurs ont signalé des difficultés
importantes en ce qui concerne l’hispanistique dans l’université espagnole, où une
structure hiérarchisée et endogamique – qui comprend la pratique d’attribuer des
postes à ses propres élèves – entrave l’indépendance intellectuelle et le pluralisme, en
ce qui concerne des candidats venus de l’extérieur, y compris en philologie éditoriale
(cf. del Pino/La Rubia Prado 1999).

3.2 Revenons maintenant à la question spécifique de l’introduction de la méthodolo-


gie de la critique textuelle dans les travaux sur l’espagnol castillan, lequel ne connais-
sait pas au début les entreprises éditoriales signalées supra dans la présente étude,
mais ne les abordait que beaucoup plus tard, et ce dans deux étapes également sans
succès. La première tentative d’introduire la méthode de la critique textuelle dans
l’école nationale de philologie eut lieu au début du XXe siècle, sous l’égide de Ramón
Menéndez Pidal et de son Escuela de Filología Española. Suivant la présentation par
Alberto Blecua et dans d’autres histoires de la critique textuelle en Espagne, Menén-
dez Pidal rétablit la philologie de l’édition avec la nouvelle méthode critique, lança
les études linguistiques qui étaient indispensables pour l’édition scientifiquement
valable des textes littéraires du Moyen Âge, et créa un centre philologique et intellec-
tuel actualisé – même si la plupart des disciples de Menéndez Pidal ne se dédiaient
pas à l’édition de textes littéraires du Moyen Âge (Blecua 1991, 73s.).4

3.3 L’introduction de manière importante de la critique textuelle, cependant, impli-


quait une scission d’avec les croyances nationalistes de la philologie néo-tradition-
nelle telle que la concevait Menéndez Pidal. C’est ainsi que la méthodologie de la
critique des textes ne pénétra l’espagnol castillan qu’au cours du dernier quart du

4 Voir aussi Pérez Priego (1997, 17), selon lequel ce fut dans l’Escuela de Filología Española, à travers
son maître Menéndez Pidal et quelques-uns de ces disciples, que les progrès les plus importants en
matière d’éditions critiques ont eu lieu dans le domaine de l’espagnol castillan.
L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle 89

XXe siècle par le biais de la méthodologie néo-lachmannienne de la Nuova Filologia


italienne. En 1964, Giorgio Chiarini édita le premier texte en espagnol castillan suivant
la méthode néo-lachmannienne ; il s’agissait de l’œuvre canonique du patrimoine

littéraire, El libro de buen amor (Blecua 1991, 79). Cette méthode rigoureusement néo-
lachmannienne fur ensuite appliquée à l’université de Barcelone par Alberto Blecua,
devenant très largement répandue grâce à son Manual de crítica textual, publié en
1983. Le néo-lachmannisme fut également introduit pendant les années 1970 au
SECRIT – le Séminaire de Critique Textuelle – à Buenos Aires, en Argentine, par
Germán Orduna, qui forma un groupe d’éditeurs néo-lachmanniens de premier ordre.
Orduna fut le promoteur principal de l’avis selon lequel le néo-lachmannisme n’était
introduit en espagnol castillan qu’à travers les maîtres italiens. Comme il l’explique,
au moment où la philologie de l’édition française, allemande et italienne introduisait
le lachmannisme dans l’édition de textes en langue vernaculaire du Moyen Âge, la
philologie de l’édition des textes en espagnol castillan restait en dehors de cette
tendance méthodologique. Pour la même raison, l’espagnol castillan ne connut ni la
réaction méthodologique de Joseph Bédier vers la fin des années 1920 – le bédié-
risme – ni la contre-réaction italienne des années 1930 – c’est-à-dire, le néolachman-
nisme (Orduna 1991, 89). Il est cependant intéressant de constater qu’à une époque où
le néo-lachmannisme était mieux établi dans les études sur l’espagnol castillan,
Orduna adoucit sa position quant à son opinion du travail éditorial de Menéndez
Pidal. Ayant entrepris un enseignement portant sur les éditions du Poème du Cid, il
déclara qu’il ne fallait pas demander à Menéndez Pidal d’appliquer le lachmannisme
à un codex unicus comme le Cid ; il était d’autant moins raisonnable de s’attendre à ce

qu’il s’engage dans son édition – produite de 1908 à 1911 – avec le scepticisme de
Bédier des années 1920, ou encore avec la méthodologie italienne du néo-lachman-
nisme développée dans les années 1930 (Orduna 1997, 6). Reprenant la terminologie
d’une discussion antérieure, nous pouvons également faire remarquer que tout
comme Blecua, Orduna traitait l’école de la mouvance / variance comme si elle
adoptait une position éditoriale soucieuse de présenter toutes les versions de copistes
conservées du texte de l’auteur, non pas comme un changement dans la manière de
comprendre la textualité médiévale. Dans un choix aussi erroné (mais plus heureux)
de terminologie, Orduna donna le nom de « versionisme scribal » à la position
   

éditoriale de la New Philology / culture manuscrite (Orduna 2000, 70–71). Selon


Orduna, la Version Scribale associée à la mouvance et à la culture manuscrite exagère
la valeur pour l’édition des témoins textuels comme témoignages d’un temps et d’une
culture donnés. En face de cette élévation des versions de copistes se trouvent les
éditions critiques favorisées par les éditeurs néo-lachmanniens qui essaient d’établir
comme hypothèse de travail les textes d’auteur ou au moins, l’ancêtre commun du
texte d’auteur perdu.

3.4 En ce qui concerne la parution de la critique textuelle dans les études sur
l’espagnol castillan, il importe de souligner que le néo-traditionalisme et le néo-
90 Nadia R. Altschul

lachmannisme impliquent deux attitudes différentes à l’égard de la textualité, de telle


sorte que la différence entre l’approche adoptée par Menéndez Pidal et la méthodolo-
gie néo-lachmannienne va au-delà d’une simple distinction de degré. Comme la New
Philology / culture manuscrite, le néo-traditionalisme de Menéndez Pidal n’est pas
une position où l’auteur est au centre. Et comme le constata avec perspicacité José
Manuel Lucía Megías, une des principales raisons de la résistance à l’introduction de
la méthodologie (néo-)lachmannienne dans l’édition en espagnol castillan, fut la
vision du néo-traditionalisme, pour lequel la textualité médiévale était le produit de
la communauté ou d’une multiplicité d’auteurs (1999, 189–190). Comme le fit remar-
quer Lucía, la philologie de l’édition en espagnol castillan ne voulait pas se débarras-
ser de sa caractérisation traditionaliste de la littérature, ce qui menait à l’absence
d’une tentative d’adapter les techniques de critique textuelle et d’en extraire à ses
propres fins les leçons pratiques et théoriques développées dans la philologie de
l’édition italienne au cours du vingtième siècle (1999, 190).

3.5 Il faut également souligner que la critique textuelle espagnole, associée au néo-
traditionalisme de Menéndez Pidal et à sa position centrale en tant que fondateur de
la philologie nationale, souffrait longtemps d’un sentiment d’insécurité et de retard
par rapport aux écoles européennes avoisinantes de l’édition de textes. L’influence de
Menéndez Pidal commença avec ses éditions de la Leyenda de los infantes de Lara
(1896) et du Poema del Cid en 1898, et resta très forte tout au long du XXe siècle,
jusqu’à la parution de son dernier livre en 1959, également sur le néo-traditionalisme.
Comme exemple à la fois de son influence et du manque d’alternatives intellectuelles
à l’intérieur de la philologie nationale espagnole, l’on peut mentionner le fait que la
première édition du Poema del Cid à s’y opposer fut celle, individualiste, de Colin
Smith en 1972. En dépit, donc, de la position de Menéndez Pidal comme le plus
distingué des médiévistes travaillant sur l’espagnol castillan, le sentiment d’insécu-
rité de l’Espagne, et son retard dans le développement de la critique textuelle,
peuvent être expliqués par le néo-traditionalisme de son école de philologie. Si l’on
considère la longue histoire du néo-traditionalisme, et le peu de temps depuis l’in-
troduction de la méthodologie plus prestigieuse néo-lachmannienne dans la philolo-
gie nationale, l’irruption dans les années 1990 de la New Philology / culture manuscrite
et son refus de la critique textuelle néo-lachmannienne créèrent pour la philologie de
l’édition en espagnol castillan une situation très difficile. Au fond, les « nouvelles »
   

théories de la textualité et de l’édition de textes médiévaux, qui ont leurs origines


dans les mondes anglo-américain et français, partagent beaucoup d’idées avec Me-
néndez Pidal et le néo-traditionalisme. Comme nous l’avons déjà signalé, la mouvance
de Zumthor élargissait les théories de Menéndez Pidal au-delà de sa focalisation
originale sur la poésie épique, et la pratique de l’édition chez Menéndez Pidal était en
accord avec quelques-unes des idées énoncées par les théories de la mouvance /
variance. L’espagnol castillan, cependant, avait fait d’énormes efforts disciplinaires
pour introduire le néo-lachmannisme dans l’école nationale de l’édition, ayant réussi
L’espagnol castillan médiéval et la critique textuelle 91

ce changement du paradigme de l’édition vers la méthode « scientifique » prédomi-


   

nante pendant quelques décennies seulement. Malgré le prestige des théories qui
jouissaient du soutien des centres de pouvoir de la discipline, le retour à une
« nouvelle » philologie qui rejetait le néo-lachmannisme en faveur d’une approche
   

« néo-pidalienne » n’avait pas de quoi séduire.


   

4 La culture manuscrite
4.1 Et cependant, la teneur générale de la critique textuelle de l’espagnol castillan
aujourd’hui est telle qu’il n’est pas possible de renier l’importance des principes
éditoriaux qui ont leurs origines dans la mouvance et la culture manuscrite. Il n’y a
pas eu un retour aux théories, basées sur la mouvance, de la textualité médiévale –
qui sentait sans doute dans l’école de Menéndez Pidal le nationalisme castillan – mais
la recherche néo-lachmannienne pour le texte le plus proche de l’auteur n’a pas
entièrement remplacé l’intérêt des versionnistes pour les témoins conservés. Ainsi,
Lucía Megías – disciple espagnol d’Orduna que nous avons déjà cité –, décrit l’intérêt
actuel pour les « leçons coévales » comme d’un aspect respecté des textes médiévaux
   

que les éditeurs ont bien le droit d’introduire. Dans le passé, les éditeurs néo-
lachmanniens dirigeaient le lecteur vers l’apparat critique pour tout ce qui intéressait
la variation linguistique, les témoins conservés, et les leçons contemporaines. Mais,
en montrant une solution pour incorporer la critique de la mouvance, tout en gardant
intacte la théorie sous-jacente de la textualité médiévale qui nourrit le néo-lachman-
nisme, ce savant espagnol perspicace continue à considérer l’avenir de la philologie
de l’édition au XXIe siècle comme étant essentiellement liée à la critique textuelle et
au texte critique néo-lachmannien (Lucía Megías 2003).5 Une approche différente est
visible dans le cas de Leonardo Funes, l’un des disciples argentins d’Orduna, qui a
développée une méthode que j’ai appelée l’édition « palimpsestiste ». Puisqu’une des
   

difficultés principales qui oppose la mouvance à la critique textuelle centrée sur


l’auteur est le scepticisme de la culture manuscrite à l’égard de la méthodologie de
l’édition de texte. Et comment éditer si au cœur de sa philosophie est l’idée que la
méthodologie n’est pas valable ? Le bédiérisme nettoie le meilleur témoin disponible

et le croit aussi proche du texte de l’auteur qu’il est possible d’accéder en tant
qu’éditeur ; la mouvance abandonne la recherche du texte de l’auteur et présente tous

les versions existantes comme des témoins d’un temps et d’un lieu réels. Comme j’ai
indiqué ailleurs, l’approche éditoriale inspirée de la mouvance laisse toujours en
suspens la question de ce qui constitue à partir de matériaux différents écrits, une
tradition textuelle, et une constellation reconnaissable de versions du « même » texte.    

5 Voir aussi Lucía Megías (1998) pour un compte rendu utile de la philologie éditoriale des textes en
espagnol castillan.
92 Nadia R. Altschul

La position modifiée de Funes et de Tenenbaum au sujet de la textualité médiévale


accepte en principe l’existence de plusieurs textes d’auteur, par l’édition des témoins
conservés, tout en préservant l’optimisme méthodologique du néo-lachmannisme par
la présentation d’hypothèses sur les (sous-)archétypes perdus (cf. Altschul 2006b).

4.2 Enfin, comme dans la plupart des langues et des traditions nationales, l’édition
électronique a donné naissance à une activité très importante. Pour ce qui est de
l’intérêt aux rapports entre la philologie de l’édition et la compréhension sous-jacente
de la textualité médiévale, tels que la présente étude les a présentés, nous sommes
loin de pouvoir conclure dans quelle mesure l’édition électronique va modifier les
positions théoriques. Le temps décidera aussi – comme c'était le cas pour le nationa-
lisme castillan des théories de Menéndez Pidal – quels sont les points morts de notre
intérêt actuel aux versions conservées, qui dans la perspective la plus optimiste
soulignent le pouvoir de participation du commun des mortels du passé.

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Alexandru Mareş
4 L’édition des textes roumains anciens
Abstract : Commencée pendant les années ’40 du XIXe siècle, l’édition des textes
   

roumains anciens a parcouru jusqu’à nos jours un chemin assez long, parsemé,
évidemment, de réussites et d’insuccès, comme dans tout autre domaine d’ailleurs,
mais ayant, en général, une évolution ascendente. Laissant de côté quelques excep-
tions honorables, des éditions diplomatiques et critiques réalisées à un niveau scienti-
fique supérieur ont commencé à être publiées seulement après la première décennie
du siècle passé. C’est toujours à cette époque qu’on a commencé à accorder une
attention spéciale aux principes techniques et méthodologiques concernant la struc-
ture des éditions, ainsi qu’aux problèmes liés à l’établissement et à la reproduction du
texte de base. Bien des points obscurs relevant d’une question toujours actuelle, à
savoir la transcription des textes et l’interprétation de la graphie cyrillique, ont été
élucidés de façon satisfaisante pendant la seconde moitié du siècle passé. À la même
époque apparaissent aussi quelques tentatives plus ou moins isolées de l’utilisation
de l’alphabet latin dans l’écriture roumaine. Cette littérature a été surtout l’expression
de la propagande calvine parmi les Roumains du Banat-Hunedoara (XVIe–XVIIIe siè-  

cles) et de la propagande catholique exercée par les missionnaires italiens en Molda-


vie (XVIIe–XVIIIe siècles). La plupart des écrits roumains en alphabet latin ont été
publiés en transcription diplomatique. On a recouru plus rarement à la reproduction
du texte en transcription phonétique interprétative. Pour ces écrits, un des problèmes
les plus importants et les plus difficiles reste l’interprétation de la graphie.

Keywords : édition, alphabet cyrillique, alphabet latin, établissement du texte de


   

base, reproduction du texte

1 Les textes écrits en caractères cyrilliques


1.1 Les textes roumains les plus anciens sont écrits en caractères cyrilliques et datent
du XVIe siecle. L’adoption de l’alphabet cyrillique par les Roumains, peuple d’origine
romane, a eu lieu en même temps que l’adoption de la liturgie slave, au Xe siècle ; les 

deux phénomènes se sont avérés inséparables, car l’office liturgique avait besoin de
textes de culte en slavon. Après la constitution, au XIVe siècle, des États féodaux

roumains, le slavon élargira ses fonctions et deviendra également une langue « cour-

toise ». L’époque du slavonisme culturel, caractérisée par l’adoption du slavon


comme langue de culture, ainsi que par des traductions et des créations littéraires
dues aux Slaves, que les Roumains vont copier et imiter intensément, atteindra son
apogée au XVe siècle. Le slavon occupait à cette époque une position dominante en
Valachie et en Moldavie, où le latin était utilisé uniquement dans la correspondance
des chancelleries princières avec certaines chancelleries étrangères. En Transylvanie,
96 Alexandru Mareş

en revanche, étant donné la situation sociopolitique précaire des Roumains, l’emploi


du slavon était limité aux besoins de l’église orthodoxe et, dans une moindre mesure,
il était utilisé dans la correspondance de certaines villes avec la Moldavie ou la
Valachie. Même au XVIe siècle, époque des premiers écrits dans la langue roumaine,
le slavon continue de détenir une position dominante dans le paysage culturel
roumain. Mais, suite à l’apparition du roumain écrit, les positions du slavon commen-
cent visiblement à faiblir. Dès le XVIIe siècle, nous assistons au remplacement
progressif du slavon – langue ecclésiastique, langue de culture et langue de l’admi-
nistration – par le roumain, qui finira par se substituer complètement au slavon dans
tous les compartiments de la culture (le dernier bastion du slavon, le culte religieux,
résistera jusqu’au milieu du XVIIIe siècle).

1.2 L’alphabet cyrillique, créé en Bulgarie par les disciples de Cyrille et de Méthode
sur le modèle des lettres majuscules grecques, a été adopté pour écrire des textes en
roumain vers le milieu du XIIIe siècle au plus tôt (l’argument linguistique pour cette
datation est la valeur de la lettre õ, qui ne note plus une voyelle nasale, comme dans
les textes slaves antérieurs à cette date). Cet alphabet n’était pas entièrement appro-
prié au roumain : d’une part, il disposait de plusieurs signes pour la notation d’un

même son, d’autre part il lui manquait les lettres pour noter certains sons spécifique-
ment roumains, tels que î, ğ. Durant la période d’emploi de l’alphabet cyrillique,
l’écriture roumaine s’est conformée à certaines règles orthographiques propres à
l’écriture médio-bulgare, auxquelles on a ajouté, après 1600, quelques solutions
orthographiques empruntées, surtout en Moldavie, aux textes slavons d’origine orien-
tale. Les signes spécifiques de la variante roumaine de l’alphabet cyrillique ont été
la lettre ä (= î, în) – une variante de õ – et la lettre Ô (= ğ) empruntée à l’écriture
bosniaque ou ragusaine. Parmi les éléments nouveaux caractérisant cette variante il
faut mentionner une distinction graphique (qui commence à être opérante vers la fin
du XVIIe siècle) en ce qui concerne la notation des voyelles centrales ă et î, la première
étant notée par ß et la deuxième par õ. En grandes lignes, on peut dire que les textes
imprimés présentent une orthographe beaucoup plus homogène que celle des textes
manuscrits. Pour la période prise en considération (du XVIe au XVIIIe siècle), l’exi-
stence d’un code orthographique normatif, imposé par l’intermédiaire de l’école, n’est
pas évidente.

1.3 La littérature qui se développe en employant cet alphabet dans l’intervalle 1532
(date à laquelle sont mentionnés deux monuments de la langue roumaine qu’un
savant moldave voulait imprimer, à savoir Evanghelia ‘L’Évangile’ et Apostolul ‘Les
Actes des apôtres’) – 1780 (date à laquelle commence la transition vers la littérature
moderne) compte peu de créations originales. Prédominantes s’avèrent les traduc-
tions des écrits religieux et ensuite les traductions des livres populaires (Alexandria
‘Alexandrie’, Floarea darurilor ‘La fleur des dons’, Varlaam şi Ioasaf ‘Varlaam et
Joassaf’). Les écrits scientifiques, toujours des traductions, appartiennent à des do-
L’édition des textes roumains anciens 97

maines variés : lexicographie, littérature didactique, médecine, gastronomie, calen-


driers, etc. La littérature juridique se remarque également par des textes dont les plus
importants sont traduits du grec et marquent l’introduction des lois byzantines dans
les pays roumains. Les premières traductions du XVIe siècle, la plupart des écrits
religieux, reposent sur des sources slavones, bien qu’il y ait eu des tentatives de
recourir aussi à des sources allemandes ou hongroises. À partir du XVIe siècle, à côté
des textes traduits du slavon dont le nombre diminue petit à petit, apparaissent les
textes traduits du grec (langue à laquelle on recourt de plus en plus fréquemment),
mais aussi du hongrois, du latin, du russe, du polonais, de l’italien et, vers la fin du
XVIIIe siècle, du français. Parmi les auteurs de textes originaux appartenant au

domaine des belles-lettres, on peut mentionner Dimitrie Cantemir, Ion Neculce et


Gherasim Putneanul (pour la prose) et le métropolite Dosoftei, Miron Costin et Dimi-
trie Cantemir (pour la poésie). À ces créations il faut ajouter les chroniques et les
pamphlets rythmés (ayant pour la plupart des auteurs anonymes). Originales sont
également bien des chroniques en prose qui racontent l’histoire de la Moldavie ou de
la Valachie, pourtant ces textes ne peuvent pas être considérés comme des créations
littéraires.

1.4 Il y a, dans la période mentionnée, quelques particularités concernant l’impres-


sion des livres roumains qui doivent être relevées. Les livres sont imprimés, surtout au
cours du XVIe siècle, tout en respectant « l’archéologie » des manuscrits. Les écrits
   

imprimés conservent le format (in-folio ou in-4o) de leur forme manuscrite, la lettre


sémi-onciale ainsi que l’ornementation manuscrite et, tout comme le manuscrit, ils ne
sont pas pourvus de feuille de titre ni de numérotation des feuilles ou des pages (on
numérotait, en revanche, les cahiers). La mise en page des textes imite de près celle
des manuscrits, à partir de l’emplacement des titres, des initiales et des frontispices
jusqu’à la notation marginale de certaines indications rituelles. Souvent la distribu-
tion des lettres et des mots sur une ligne n’est pas uniforme, le texte présentant un
mélange de scriptio continua et d’écriture avec des espaces entre les mots. Certaines
de ces déficiences seront éliminées après 1600, quand les ouvrages imprimés
commencent à recevoir une feuille de titre et, vers le milieu du siècle, quelques-uns
vont même bénéficier d’une numérotation des feuilles ou des pages, voire d’un errata.
Et vers la fin du XVIIe siècle apparaissent les premiers exemples de l’utilisation du

trait d’union pour détacher les syllabes des mots situés à la fin de la ligne.
Les livres imprimés sont pour la plupart des traductions d’ouvrages religieux.
Depuis le XVIe siècle déjà, les plus nombreux sont traduits d’une seule langue,

d’habitude le slavon, mais il y avait aussi quelques-uns qui avaient recours à deux ou
trois sources linguistiques : le slavon et l’allemand (Tetraevanghel ‘Les Quatre Évangi-

les’ Sibiu, 1551–1553, Apostol, Braşov, environ 1566), le hongrois, le latin et le slavon
(Palia ‘L’ancien Testament’, Orăştie, 1582). Au cours du siècle suivant, quand la
plupart des traductions proviennent du grec, on retrouve également des écrits qui
s’appuient sur plusieurs sources étrangères. Un tel exemple nous est offert par Noul
98 Alexandru Mareş

Testament ‘Le Nouveau Testament’ de Bălgrad (1648) dont le texte, traduit initialement
du grec, sera achevé après une confrontation avec une version latine du texte, en
utilisant, comme versions de contrôle, une édition slavonne et une autre hongroise,
peut-être une version allemande aussi ; subsidiairement, on a eu recours à quelques

traductions roumaines plus anciennes. Le texte traduit bénéficie de gloses marginales,


qui expliquent le sens de certains mots et qui offrent des informations d’ordre ency-
clopédique, ce qui représente aussi un début d’appareil critique où sont également
enregistrées les variantes de traduction ainsi que les différences d’ordre lexical
rencontrées dans les versions de contrôle. On a dit, à juste raison, que cet ouvrage
représente la première édition critique dans le domaine de la philologie roumaine
(Pavel 2001, 179). Au cours du même siècle apparaissent d’autres réalisations au même
niveau élévé : il s’agit de Psaltirea (‘Le Psautier’) livre paru à Bǎlgrad en 1651 et,

surtout, de Biblia (‘La Bible’) parue à Bucarest en 1688 (Cândea 1964, 29–76).

1.5 Plusieurs textes littéraires reflètent un mélange de parlers, étant, selon une expres-
sion due à A. Rosetti, des textes mixtes (1968, 481). Copiés (imprimés) dans une
certaine zone du pays, à partir des originaux traduits dans une autre zone dialectale,
ces textes contiennent dans leurs pages, en proportions différentes, des particularités
qui n’appartiennent pas au parler des copistes ou des typographes en question. C’est
le cas de quelques manuscrits roumains du XVIe siècle étant parmi les plus anciens, à
savoir les textes rhotacisants, appelés ainsi parce qu’ils présentent le phénomène du
rhotacisme, c’est-à-dire le passage du n intervocalique à r dans les mots d’origine
latine. Ces textes contiennent des particularités propres aux parlers de la zone où ils
ont été copiés (la Moldavie), mais aussi des particularités caractérisant les parlers d’où
proviennent les textes originaux (Banat-Hunedoara) (Gheţie 1976, 257–268 ; 1982b,  

152–172 ; Costinescu 1981, 25–43 ; 1982, 143s.). Ce mélange d’éléments dialectaux varie
   

d’un texte à l’autre, en fonction de l’exigence manifestée par le copiste (typographe)


en ce qui concerne la transposition du texte dans la norme littéraire de sa région
natale. Cette exigence s’est avérée plus grande dans le cas des ouvrages imprimés. Le
diacre Coressi, d’origine valaque, qui a fait imprimer à Braşov entre 1559 et 1581
plusieurs livres roumains dont les sources provenaient de différentes régions (du sud-
est de la Transylvanie, du Banat-Hunedoara, de la Moldavie), a « valaquisé » la langue
   

de ces textes. De la même façon ont procédé au siècle suivant certains éditeurs
valaques qui, en englobant dans leurs écrits (Cazania ‘Recueil d’homélies’, Mănăstirea
Dealu, 1644 ; Îndreptarea legii ‘Le recueil de lois’, Târgovişte, 1652) des textes élaborés

et imprimés en Moldavie (Cazania de Varlaam, Iaşi, 1643 ; Pravila lui Vasile Lupu ‘Les

Lois de Vasile Lupu’, Iaşi, 1646), ils les ont soumis à un remaniement linguistique,
dont le résultat a été l’élimination des particularités moldaves. Mais les choses se sont
passées différemment en ce qui concerne l’ouvrage intitulé Răspunsul împotriva Cati-
hismului calvinesc (‘La réponse contre le Catéchisme calviniste’), rédigé par le métro-
polite de la Moldavie, Varlaam. Imprimé en Valachie, cet ouvrage a conservé en
grande mesure les normes littéraires moldaves. Dans ce cas, il est indubitable que
L’édition des textes roumains anciens 99

l’exigence du métropolite concernant la conservation de l’expression linguistique du


manuscrit destiné à la presse a eu le dessus. Un moment important est représenté par
l’année 1750, quand on commence à imprimer des livres religieux à Blaj et quand à
Iassy l’activité typographique devient plus intense. Dès lors, les deux typographies
commencent à réimprimer les livres destinés à la messe imprimés en Valachie, livres
dont les textes sont reproduits avec une grande fidélité par les Transylvains et les
Moldaves, tout en acceptant les normes linguistiques valaques de ces textes. Ce
changement de la base dialectale, non-mentionné par les sources historiques, ayant
eu lieu vers la moitié du XVIIIe siècle dans les textes religieux imprimés en Moldavie et
en Transylvanie, n’aurait pas été possible sans l’accord, quoique tacite, des prélats des
deux provinces historiques. Les facteurs de décision de l’église orthodoxe de la
Moldavie et, respectivement, ceux de l’église unie des Roumains transylvains, plus
précisément les métropolites, ont été sans doute désireux « d’avoir une langue litur-

gique commune avec celle des Valaques non seulement en ce qui concerne le contenu,
mais aussi la forme » (Gheţie 1975, 427). Ainsi, entre 1750 et 1780, c’est par l’intermé-

diaire des livres religieux qu’a eu lieu la première unification du roumain littéraire.

1.6 La mise en valeur de cette littérature commence pendant la première moitié du


XIXe siècle, principalement grâce à la génération de 1848, intéressée à faire connaître
le passé politique, social et culturel des Roumains. Le début en est représenté par
Hronicul româno-moldo-vlahilor ‘La chronique des Roumaino-Moldo-Valaques’ de
Dimitrie Cantemir, ouvrage publié à Iassy par G. Săulescu en 1835–1836. D’autres
chroniques médiévales s’ensuivent, mais aussi des documents historiques, publiés
par M. Kogălniceanu, Nicolae Bǎlcescu, A. Treboniu Laurian et d’autres. Leurs édi-
tions sont loin de satisfaire aux prétentions actuelles et même aux exigences de
l’époque. Après 1850, on commence aussi à publier la littérature ecclésiastique des
XVIe–XVIIIe siècles, soit dans des anthologies (T. Cipariu, Crestomatia seau analecte
literarie ‘Chrestomathie ou analectes littéraires’, Blaj, 1858 ; A. Pumnul, Lepturariu

românesc ‘Le livre roumain de lecture’, Vienne, 1862–1865), soit dans des éditions
autonomes (éditeurs : B.P. Hasdeu, I. Bianu, I. G. Sbiera, etc.). Jusqu’à la fin du siècle

vont paraître maintes éditions des livres populaires et juridiques, ainsi que des
documents que, faute d’espace, nous ne mentionnerons pas ici. Deux personnalités
sortent en évidence avant 1900 : B.P. Hasdeu et M. Gaster. Le premier a le mérite

d’avoir étudié et publié les livres populaires du Codex Sturdzanus (manuscrit copié
entre 1583 et 1619) dans le deuxième volume de Cuvente den bătrâni ‘Mots d’antan’
(Bucarest, 1879) et d’avoir édité Cronica (‘la Chronique’) de Moxa (1620), ainsi que la
partie roumaine de Psaltirea slavo-română (‘le Psautier slavo-roumain’) imprimé par
Coressi en 1577. L’influence de Hasdeu sur les philologues de son époque a été
considérable, car ils ont adopté sa conception et sa méthode d’interpréter les textes.
Quant à Gaster, on lui doit une anthologie intitulée Crestomatie română (‘la Chresto-
mathie roumaine’) en deux volumes parue en 1891. L’ouvrage contient une très riche
sélection de textes roumains anciens, à partir du XVIe siècle jusqu’à 1830, à côté d’un
100 Alexandru Mareş

choix de textes appartenant à la littérature populaire. Par la large sélection opérée


parmi les produits d’un quart de millénium de littérature roumaine, ainsi que par la
justesse dont les textes ont été reproduits, l’ouvrage est aujourd’hui encore un
instrument indispensable pour les chercheurs de l’histoire de la langue roumaine.
Peu après 1900 est parue la première contribution roumaine dans le domaine de
la critique textuelle, écrite par D. Russo et intitulée Critica textelor şi tehnica ediţiilor
‘La critique des textes et la technique des éditions’ (Bucarest, 1912). Centré unique-
ment sur les textes manuscrits, cet ouvrage a un évident caractère pratique, étant en
réalité une introduction à la technique de la réalisation des éditions. Parmi les
éditeurs de textes anciens qui ont été actifs entre 1900–1945 (la fin de la Seconde
Guerre mondiale) on peut mentionner quelques noms. Le premier est sans doute celui
de l’historien N. Iorga, qui en tant qu’éditeur se fait remarquer par le très grand
nombre de documents et notes publiés dans de nombreux volumes, mais aussi pour
avoir édité des textes littéraires anciens. Même si par ailleurs ses transcriptions sont
susceptibles d’être corrigées, ses éditions représentent un apport remarquable au
développement des études historiques. Un autre nom qui doit être cité est celui du
linguiste I.-A. Candrea, qui s’est imposé par l’édition de Psaltirea Scheiană ‘Le Psau-
tier de Sturdza-Scheianu’ (texte rhotacisant du XVIe siècle). A son apparition, ce livre
a été considéré comme un modèle en ce qui concerne l’édition critique d’un texte
roumain ancien. On reproche toutefois à Candrea la tentative de reconstituer le texte
de la traduction originaire du psautier. De la même époque on retient aussi le nom du
linguiste N. Drǎganu. Ses trois éditions consacrées à des textes manuscrits et impri-
més au XVIIe siècle se distinguent par la solidité des études philologiques et par la
justesse de la reproduction des textes en translittération (vers la fin de sa vie,
N. Drăganu se prononcera en faveur de la transcription phonétique interprétative).

La valorisation de la littérature ancienne s’intensifie après 1945, quand le nombre


des éditions augmente visiblement. Les éditeurs les plus productifs et les plus exi-
geants sont des historiens et des linguistes. Parmi les premiers comptent P.P. Panai-
tescu, l’éditeur des chroniques de Grigore Ureche (1955 ; 21958b), de Miron Costin

(1958a) et de l’oeuvre de D. Cantemir Istoria ieroglifică ‘L’Histoire hiéroglyphique’


(1965, en collaboration avec I. Verdeş) et l’historien G. Ştrempel qui a édité les écrits
   

de quelques auteurs du XVIIIe siècle, tels que Antim Ivireanul (1972), Nicolae Costin
(1976) et Ion Neculce (1982). Parmi les linguistes, il faudrait mentionner L. Onu,
surtout pour l’édition consacrée à la traduction de Herodotul (‘L’Hérodote’) attribuée
à Nicolae Spătarul Milescu (1984, en collaboration avec Lucia Şapcaliu). Le même
auteur signe l’ouvrage Critica textuală şi editarea literaturii române vechi ‘La critique
du texte et l’édition de la littérature roumaine ancienne’ (1973), où il met en discussion
avec compétence les questions concernant la critique textuelle soulevées par l’édition
des chroniques de Grigore Ureche et de Nicolae Costin. Les éditions faites par
N.A. Ursu de Gramatica românească (‘La grammaire roumaine’) d’Eustatievici Braşo-

veanul (1969), de Psaltirea în versuri (‘Le Psautier en vers’) de Dosoftei (1974 ; 1978) et

de Liturghierul (‘Le Missel’) de Dosoftei (1980) s’imposent par l’exactitude de la


L’édition des textes roumains anciens 101

reproduction du texte en transcription phonétique interprétative. Enfin, mais non en


dernier lieu, il faut mentionner les linguistes appartenant au Département de langue
littéraire et de philologie de l’Institut de linguistique de Bucarest, qui constituent une
véritable école philologique dirigée par Ion Gheţie et, dernièrement, par A. Mareş. On
leur doit plus de 25 éditions, publiées à partir de 1969 jusqu’à nos jours. Ayant pour
but, en général, celui de restituer les monuments de la langue roumaine du XVIe siècle
ainsi que les livres populaires traduits jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, leurs éditions
mettent l’accent sur l’analyse des questions de critique textuelle et sur la reproduc-
tion, avec une rigueur maximale, des textes en transcription phonétique interpréta-
tive. Dans la même direction s’inscrit l’ouvrage Introducere în filologia românească
‘Introduction à la philologie roumaine’ (1974), signé par Ion Gheţie et A. Mareş, où les

auteurs présentent l’état des recherches roumaines dans le domaine de la philologie.


L’intérêt pour la publication des textes roumains anciens est loin d’avoir diminué
au début du XXIe siècle. Mais malheureusement maintes éditions parues ces dernières
années ont des carences détectables dans leur structure et, surtout, dans la manière
de reproduire les textes.

1.7 Le principal critère servant à classifier les éditions est la manière de reproduire le
texte destiné à la publication (Drimba 1985, 87). Selon ce critère, les éditions consa-
crées aux textes roumains anciens parues à partir du XIXe siècle jusqu’à nos jours
peuvent être réparties en trois types distincts.
Le premier type est représenté par l’édition diplomatique, entendue comme une
reproduction du texte avec tous les accidents matériaux et graphiques qu’il avait
subis du point de vue de l’orthographe et de la ponctuation (Masai 1950, 185–193). À
ce type d’édition sont subsumées deux manières différentes de reproduire le texte : en 

transcription diplomatique et en translittération diplomatique (Drimba 1985, 91).


S’adressant à des textes en alphabet cyrillique, certains éditeurs roumains du XIXe
siècle, ainsi que d’autres du début du XXe siècle ont reproduit de façon exacte cet
alphabet (la soi-disant transcription diplomatique), sans aucune intervention d’autre
nature. C’est par exemple le cas des éditions suivantes : T. Cipariu, Crestomatia

seau analecte literarie (1858), Émile Picot, Chronique de Moldavie depuis le milieu du
XIVe siècle jusqu’à l’an 1594 (1878), M. Gaster, Crestomatie română, les Ier et IIe volumes

(1891), G. Creţu, Mardarie Cozianul. Lexiconul slavo-românesc şi tâlcuirea numelor din


1649 ‘Mardarie de Cozia, Lexicon slavo-roumain et la traduction des noms propres
de 1649’ (1900), G. Giuglea, Psaltirea Voroneţeană ‘Le Psautier de Voroneţ’ (1910–
1911), M. Roques, Les premières traductions roumaines de l’Ancien Testament. La Palia

d’Orăştie (1581–1582), I (1925) ; dans la même catégorie s’inscrivent aussi, partielle-


ment, les éditions qui reproduisent le texte en alphabet cyrillique accompagné par sa
transcription en alphabet latin, à savoir les éditions de B.P. Hasdeu, Cuvente den
bătrâni, les Ier et IIe volumes (1878–1879) et Codicele Voroneţean ‘Le Codex de Voroneţ’
de I.G. Sbiera (1885). Toutefois, il faudra remarquer que les éditions mentionnées ne
savent pas satisfaire intégralement aux exigences d’une édition diplomatique, car la
102 Alexandru Mareş

reproduction des textes ne reflète pas fidèlement l’original, donc elles ne ressemblent
pas à « une reproduction photographique des originaux » (Chiari 1951, 258) ; chacune
     

de ces éditions présente, à différents degrés, des lacunes : on descend dans la ligne,

sans attirer l’attention, les lettres supra-écrites, l’accent, l’esprit, le tilde n’y sont pas
marqués, les accidents graphiques ne sont pas enregistrés (il y a des suppressions, des
substitutions, des inversions ou des ajouts opérés par le copiste), les accidents maté-
riels ne sont marqués non plus (les pertes de feuilles, les taches d’encre, etc.).
D’autres éditions reproduisent le texte en translittération diplomatique, appelée
translittération par les philologues roumains ; c’est un système de reproduction

conformément auquel à chaque lettre de l’alphabet cyrillique correspond, sans excep-


tion, une lettre, toujours la même, de l’alphabet latin (Rosetti 1931, 447). On considère,
en général, que cette manière de reproduire les textes est illustrée par des éditions
telles que celles de J. Byck, Texte româneşti vechi ‘Textes roumains anciens’ I (1930),
de A. Rosetti, Lettres roumaines de la fin du XVIe et du XVIIe siècles tirées des archives
de Bistritza (Transylvanie) (1926 ; IIe éd. 1944), de J. Byck, Varlaam, Cazania (1943) et

de Florica Dimitrescu, Tetraevanghelul tipărit de Coresi (Braşov, 1560–1561) comparat


cu Evangheliarul lui Radu de la Măniceşti (1574) ‘Les Quatre Évangiles imprimés par
Coressi (Braşov, 1560–1561) comparés avec l’Évangéliaire de Radu de Măniceşti
(1574)’ (1963). Mais il y a aussi d’autres éditions où la reproduction du texte a été faite
par une translittération modérée ou partielle, telles que Cuvente den bătrâni de B.P.
Hasdeu (1878–1879), Psaltirea Scheiană de I. Bianu (1889), Două manuscripte vechi.
Codicele Teodorescu şi Codicele Marţian ‘Deux manuscrits anciens. Le Codex Teodo-
rescu et le Codex Martien’ de N. Drăganu (1914).
Un autre type d’édition est l’édition critique, qui reproduit le texte en transcription
interprétative, en accordant aux lettres cyrilliques, après une interprétation de la
graphie, différentes valeurs, qui varient parfois d’un éditeur à l’autre. Dans cette
catégorie entrent les éditions signées par C. Giurescu, Letopiseţul Ţării Moldovei 1661–
1705 ‘La chronique du pays moldave’ (1913), par S. Puşcariu et A. Procopovici,
Diaconul Coresi. Carte cu învăţătură ‘Le diacre Coressi. Livre d’enseignement’ (1914),
par I.-A. Candrea, Psaltirea Scheiană, les Ier et IIe volumes (1916), par N. Cartojan,
Alexandria în literatura românească ‘L’Alexandrie dans la littérature roumaine’ (1922),
par Constantin C. Giurescu, Letopiseţul Ţării Moldovei până la Aron Vodă (1359–1595)
‘La chronique de la Moldavie jusqu’au prince Aron Vodă’ (1939), par E. Vîrtosu, Foletul
Novel (1942), etc. Après 1945, la plupart des éditions de textes roumains anciens
reproduisent le texte en transcription phonétique interprétative.
Le troisième type d’édition, l’édition en fac-similé, recourt à la reproduction
mécanique (phototypie, offset, etc.) du texte. Dans le domaine de la philologie
roumaine les éditions exclusivement phototypiques sont rares et sont consacrées
exclusivement aux anciens monuments de la langue roumaine : Manuscrisul de la

Ieud ‘Le manuscrit de Ieud’ (1925), Întrebare creştinească ‘Question chrétienne’ (1925),
Pravila sfinţilor apostoli ‘Les Règles des Saints Apôtres’ (1925), Lucrul apostolesc ‘Les
Actes des apôtres’ (1930) – éditions réalisées par I. Bianu, ensuite Evangheliarul slavo-
L’édition des textes roumains anciens 103

român de la Sibiu. 1551–1553 ‘L’Évangéliaire slavo-roumain de Sibiu’, édité par L. De-


mény et E. Petrovici (1971), ainsi que Codicele popii Bratul (1559–1560) ‘Le codex du
prêtre Bratul’, texte en fac-similé (reproduit sur CD) qui est dû à C. Dimitriu (2005).
Il faut souligner que certains textes anciens ont été édités en combinant deux des
procédés susmentionnés de reproduction du texte : a) en alphabet cyrillique et en

translittération moderne (B.P. Hasdeu, Psaltirea publicată româneşte la 1577 de diaco-


nul Coresi ‘Le psautier publié en roumain en 1577 par le diacre Coressi’, 1881), b) en
translittération et en fac-similé (Florica Dimitrescu, Tetraevanghelul tipărit de Coresi
(Braşov, 1560–1561) comparat cu Evangheliarul lui Radu de la Măniceşti (1574) (1963),
ou c) en transcription phonétique interprétative et en fac-similé (A. Mareş, Liturghierul
lui Coresi ‘Le Missel de Coressi’, 1969). À l’exception du procédé mentionné sous c), les
autres procédés mixtes sont aujourd’hui périmés.

1.8 La structure des éditions que nous avons mentionnées comprend en général
plusieurs sections : l’étude introductive, l’étude de langue, le texte proprement dit (y

compris une note concernant l’édition) et l’appareil critique (qui, à son tour, réunit
l’appareil proprement dit – celui des variantes, les notes et les commentaires, l’index
et le glossaire). Évidemment, toutes ces sections ne figurent pas dans toutes les
éditions parues durant la période examinée, même si, pour être complète et pour
répondre à toutes les exigences, une édition critique devrait englober toutes ces
sections.
L’étude introductive est en général une étude philologique qui varie d’une édition
à l’autre, en fonction des problèmes de critique textuelle soulevés par le texte et
parfois en fonction de la spécialisation de l’éditeur. Par exemple, dans les études
philologiques réalisées par des historiens on constate l’absence de toute préoccupa-
tion pour les questions concernant la localisation (préoccupation évidente, en revan-
che, dans les éditions préparées par des linguistes), car les historiens s’intéressent
surtout aux problèmes concernant la paternité et la filiation. De bonnes études
philologiques dans les éditions soignées par des linguistes appartiennent à G. Creţu
(Mardarie Cozianul. Lexiconul slavo-românesc şi tâlcuirea numelor din 1649, 1900), à
N. Drăganu (Două manuscripte vechi. Codicele Teodorescu şi Codicele Marţian, 1914), à
I.-A. Candrea (Psaltirea Scheiană, 1916), à A. Mareş (Liturghierul lui Coresi, 1969), à
I. Gheţie et Mirela Teodorescu (Manuscrisul de la Ieud, 1977), à Mariana Costinescu

(Codicele Voroneţean, 1981), à G. Mihăilă (Cronica universală ‘La Chronique univer-


selle’, 1989), à G. Chivu (Codex Sturdzanus, 1993), à Alexandra Moraru et Mihai Moraru
(Palia istorică ‘La Palia historique’, 2001), etc. Parmi les études philologiques apparte-
nant à des historiens, on devrait mentionner celles qui ont été signées par C. Giures-
cu – étude consacrée à Letopiseţul Ţării Moldovei. 1661–1705 (1913), par P.P. Panaites-
cu – étude pour les éditions des chroniques de Grigore Ureche (1955 ; 1958) et de

Miron Costin (1958), par Aurora Ilieş – étude consacrée à l’édition de Istoria domniei
lui Constantin Basarab Brâncoveanul voievod ‘L’Histoire du règne du voïvode Constan-
tin Bassarab le Brancovan’ (1970), par L. Demény – étude concernant l’édition de
104 Alexandru Mareş

Evangheliarul slavo-român de Sibiu (1971), par P. Cernovodeanu – étude pour l’édition


du Cronograful tradus din greceşte de Pătraşco Danovici ‘Le Chronographe traduit du
grec par Patrasco Danovici’ (éditeur G. Ştrempel, les Ier et IIe volumes, 1998–1999).
Parmi les historiens littéraires, nous devons mentionner d’abord N. Cartojan qui a
écrit de très bonnes études sur les livres populaires qu’il a publiés : Alexandria în

literatura românească (1922) et Cel mai vechi zodiac românesc : Rujdeniţa popei Ion

Românul ‘Le plus ancien zodiaque roumain : la Rujdeniţa du pope Jean (Ioan) le

Roumain’ (1929). Il faut mentionner également le nom de D. Zamfirescu, auteur d’une


étude contenant des commentaires philologiques détaillés sur le texte de Învăţăturile
lui Neagoe Basarab către fiul său Theodosie ‘Les Enseignements de Neagoe Bassarab
destinés à son fils Theodosie’ (Mihăilă/Moisil/Zamfirescu 1970).
Une étude de langue (incluant souvent une étude sur la graphie aussi) n’apparaît,
à quelques exceptions près, que dans les éditions soignées par les linguistes. Vers le
milieu du XIXe siècle, T. Cipariu a accompagné les textes publiés dans sa chrestoma-
thie de quelques notes linguistiques, pour la plupart très pertinentes, mais sommaires
et plutôt accidentelles. Bien plus riches sont les commentaires linguistiques faits par
B.P. Hasdeu à propos des textes qu’il a publiés dans Cuvente den bătrâni (1878–1879).
Bien que très minutieux et contenant des interprétations justes pour la plupart, ces
commentaires n’ont pas de caractère systématique. Judicieuses et concernant l’en-
semble de la langue des textes s’avèrent les études élaborees par G. Creţu (Mardarie
Cozianul. Lexiconul slavo-românesc şi tâlcuirea numelor din 1649, 1900), par C. Găluşcă
(Psaltirea Voroneţeană, 1913), par N. Drăganu (Două manuscripte vechi. Codicele
Teodorescu şi Codicele Marţian), par I.-A. Candrea (Psaltirea Scheiană). En revanche,
l’édition de Cazania a II-a ‘Le IIe recueil d’homélies’ de Coressi, publiée par S. Puşca-

riu et A. Procopovici, ne contient pas une étude sur la langue. Il est vrai que les
auteurs avaient promis dans la préface une étude sur la « grammaire » de Cazania a
   

II-a, mais le deuxième volume de l’édition où cette étude devrait être publiée n’est
plus paru. Même plus près de nos jours, les études linguistiques annoncées par
Florica Dimitrescu et par Viorica Pamfil dans les éditions du Tetraevangheliar de
Coressi (1963) et respectivement de la Palia de la Orăştie (1968) n’ont pas été publiées
non plus. La plupart des éditions élaborées par les membres du Département de
langue littéraire et de philologie de l’Institut de linguistique de Bucarest accordent
une place importante à l’étude minutieuse de la langue des textes édités. Nous
mentionnons quelques-unes de ces éditions : Pravila ritorului Lucaci ‘Les Lois du

rhéteur Lucaci’ (ed. I. Rizescu, 1971), Manuscrisul de la Ieud (ed. I. Gheţie et Mirela
Teodorescu, 1977), Codicele Voroneţean (ed. Mariana Costinescu, 1981), Codex Sturd-
zanus (ed. G. Chivu, 1993), Floarea darurilor ‘La fleur des dons’ (éd. Alexandra Moraru,
1996), Sindipa (ed. Magdalena Georgescu, 1996), Călătoria lui Zosim la blajini ‘Le
voyage de Zosim chez les bénins’ (ed. Maria Stanciu-Istrate, 1999), Lemnul crucii ‘Le
bois de la croix’ (ed. Emanuela Timotin, 2001), Psaltirea Hurmuzachi ‘Le Psautier
Hurmuzaki’ (ed. I. Gheţie et M. Teodorescu, 2005), Istoria Ţării Rumâneşti ‘L’Histoire
de la Valachie’ (ed. Otilia Dragomir, 2006). De très bonnes études linguistiques sont
L’édition des textes roumains anciens 105

aussi celles qui appartiennent à W. van Eeden (Învăţături preste toate zilele ‘Enseigne-
ments pour chaque jour’ Ier tome, 1985), à C. Dimitriu (Codicele popii Bratul, 2005) et à
V. Arvinte (Palia de la Orăştie, IIe tome, 2007).
En ce qui concerne la reproduction du texte, section qui constitue la partie centrale
de toute édition, les éditeurs se sont confrontés, dans la plupart des cas, avec deux
difficultés : comment repérer le texte de base et comment le restituer. Chacun de ces

aspects nécessite une discussion à part et par conséquent ils seront abordés un peu
plus loin. Nous nous contenterons ici de présenter quelques données qui relèvent de
la technique éditoriale visant la publication du texte et qui caractérisent certaines des
éditions publiées.
La reproduction du texte est accompagnée, dans certaines éditions, par l’indica-
tion, en marge de la page, du numéro de chaque page (feuille) de l’original ; on  

indique aussi la fin de la page recto par une barre oblique (/) et la fin de la page verso
par deux barres obliques (//). Afin de faciliter les renvois à l’appareil critique, les
lignes du texte reproduit sont numérotées en marge de la page (toutes les cinq lignes).
D’autres éditeurs, moins nombreux, procèdent, dans le même but, à une numérota-
tion de chaque ligne du texte original par des chiffres mis entre parenthèses (par
exemple Codicele Voroneţean, édité par Mariana Costinescu). Nous mentionnons
également que certains éditeurs indiquent en marge du texte reproduit les sources du
texte ou, plus rarement, même les variantes de la version avec laquelle est comparée
celle qui a été choisie comme texte de base (c’est ainsi que procède, par exemple,
I. Bianu pour l’édition de 1889 de Psaltirea Scheiană) ; dans ce cas, l’appareil critique
   

est transféré partiellement du sous-sol en marge du texte. Toujours en marge de la


page, certains éditeurs qui sont des historiens ont marqué les années d’après Jésus
Christ qui correspondent aux ans calculés à partir de la création du monde consignés
dans le texte (v. Letopiseţul Ţării Moldovei édité par P.P. Panaitescu en 1955) ; d’autres

éditeurs réalisent cette équivalence dans le texte même, notant entre crochets les
années d’après Jésus Christ (v. l’édition d’Aurora Ilieş pour Istoria domniei lui Cons-
tantin Basarab Brâncoveanu voievod).
Dans quelques éditions, appartenant en général aux historiens, les interpolations
établies par l’éditeur sont reproduites différemment par rapport au reste du texte,
avec des lettres d’un corps plus réduit, le nom de l’auteur de l’interpolation étant noté
entre parenthèses (v., par exemple, Letopiseţul Ţării Moldovei de Grigore Ureche,
publié en 1955 par P.P. Panaitescu). Si les textes contiennent de courts passages
reproduits en slavon (en général, des indications rituelles), ceux-ci sont reproduits en
translittération internationale (v., par exemple, Liturghierul lui Coresi édité par A. Ma-  

reş). Pour les textes religieux qui connaissent aujourd’hui une division par versets,
l’indication de ceux-ci, absente dans les textes roumains anciens, est présente dans la
majorité des éditions modernes (v. Stela Toma, Coresi. Psaltirea slavo-română, 1976,
I. Gheţie et Mirela Teodorescu, Psaltirea Hurmuzachi, 2005).

La note sur l’édition est placée d’habitude devant la section destinée à la repro-
duction du texte. Elle comprend dans la plupart des cas des données essentielles
106 Alexandru Mareş

concernant la manière dont les textes ont été élaborés : indication du texte de base et

motivation du choix, structure de l’appareil critique, les normes de transcription du


texte, etc. Pour les écrits qui ont déjà été édités précédemment, la note en question
contiendra également une brève présentation (critique) des éditions antérieures. Les
données contenues dans la note sur l’édition sont placées par certains auteurs dans la
partie finale de l’étude introductive ; c’est le cas, par exemple, de l’édition de la

chronique de Miron Costin De neamul moldovenilor ‘Au sujet du peuple moldave’


réalisée par C. Giurescu (1914) et de l’édition de Condica lui Gheorgachi ‘Le code

d’étiquette de Gheorgachi’ réalisée par D. Simonescu (1939).


L’appareil critique manque dans les premières éditions de textes anciens du XIXe
siècle. Il est préfiguré par les notes, assez rares, placées dans le sous-sol des textes
publiés par B.P. Hasdeu (Cuvente den bătrâni, 1878–1879) et par I. Bianu (Psaltirea
Scheiană, 1889), notes qui contiennent les corrections du copiste (dans le premier cas)
et les erreurs de celui-ci (dans le deuxième cas). Les historiens vont être les premiers à
pourvoir la reproduction du texte d’un appareil critique censé consigner la tradition
manuscrite. Le premier essai, dû à V.A. Urechia, l’éditeur des écrits de Miron Costin
(les Ier et IIe volumes, 1886–1888), a eu pour résultat un appareil critique prolixe,
générateur de confusions (Russo 1912, 77). Peu satisfaisante s’avère aussi la manière
de réaliser l’appareil critique dans les éditions soignées par Ştefan D. Grecianu (Viaţa
lui Constantin Vodă Brâncoveanu ‘La vie du voïvode Constantin le Brancovan’, 1906)
et par I.N. Popovici (Chronique de Gligorie Ureache, 1911). Le premier, convaincu qu’il
possède l’autographe de l’auteur, fait imprimer un texte incorrect, offrant dans les
notes la lecture correcte de l’original ; le second met en corrélation les renvois du texte

à l’appareil critique par des chiffres, notés comme exposants des mots dans le texte,
sans faire départager dans l’appareil les variantes par des blancs ou par des signes
spéciaux (Russo 1912, 60, 78). Les éditions de N. Iorga concernant Istoria Ţării
Rumâneşti ‘L’Histoire de la Valachie’ de Constantin Cantacuzino (1901) et Cronica
bălenilor ‘La Chronique de la famille Baleanu’ attribuée à Constantin Cǎpitanul (‘le
Capitaine’) Filipescu (1902) ne contiennent pas d’appareil critique, même si la publi-
cation des écrits mentionnés a eu lieu après l’examination de plusieurs manuscrits : 3  

pour la première édition, 6 pour la seconde. Seulement dans les éditions de C. Giures-

cu consacrées aux chroniques moldaves (1913 ; 1914 ; 1916) l’appareil critique parvient
   

à satisfaire aux exigences de la philologie moderne. Parmi les linguistes, I.-A. Candrea

sera le premier qui, dans l’édition de Psaltirea Scheiană (1916), offrira un bon appareil
critique ; celui-ci sert aujourd’hui encore à ceux qui veulent comparer le texte du

manuscrit en question avec d’autres versions manuscrites ou imprimées de Psaltirea


publiées au XVIe et au XVIIe siècles. Deux remarques devraient être encore ajoutées à
propos de l’appareil critique. La première concerne les éditeurs de la littérature
historiographique, lesquels, confrontés à des écrits transmis à travers de nombreuses
versions, n’ont retenu dans l’appareil critique, en général, que les versions les plus
représentatives d’une branche ou d’une famille. Toutefois, il y a aussi des situations
où dans cette section ont été enregistrées des variantes appartenant aux versions du
L’édition des textes roumains anciens 107

second rang d’une famille, du troisième rang, etc. ; v. G. Ştrempel, Letopiseţul Ţării

Moldovei ‘La Chronique de la Moldavie’ de Ion Neculce (1982), dont l’appareil critique
a consigné des variantes des versions C, D, G, qui forment une famille avec la version
A, choisie comme texte de base. La deuxième remarque concerne la notation des
variantes phonétiques dans l’appareil critique. Étant donné que les variantes phonéti-
ques sont en général plus nombreuses que les variantes morphologiques, lexicales ou
syntaxiques, les éditeurs ne retiennent pas dans l’appareil critique les variantes qu’ils
considèrent moins importantes. Le choix est le plus souvent subjectif et il y a des
situations où dans l’appareil critique on n’enregistre pas les variantes phonétiques
qui présentent de l’importance pour les chercheurs. Voir, par exemple, la confusion
entre ¥ et z, þ et s, faite par le même copiste dans De neamul moldovenilor de Miron
Costin et dans Letopiseţul Ţării Moldovei de Ion Neculce, confusion non-signalée dans
l’appareil critique des éditions en question réalisées par P.P. Panaitescu (21958b) et G.
Ştrempel (1982), bien qu’elle fût susceptible de plusieurs explications : défaut d’arti-

culation (Iordan 21959, CXXII) ou prononciation due à un « ceangău » (= Hongrois de


   

Moldavie ; Onu 1973, 251).


Il convient d’ajouter aussi quelques remarques sur l’appareil critique des éditions
réalisées par des linguistes. Étant donné qu’ils soignent d’habitude une version sans
la comparer avec d’autres versions de l’ouvrage en question, les linguistes enregis-
trent dans leur appareil critique les fautes de graphie ou d’impression, les graphies
particulières, les interventions du copiste ou des autres correcteurs, d’autres lectures
possibles, la traduction des mots ou des contextes écrits dans une langue étrangère à
l’intérieur du texte roumain. Bien plus rarement les linguistes font appel à un second
appareil critique, afin de noter les différences que présentent d’autres versions par
rapport à celle qui est éditée (v. Manuscrisul de la Ieud, édité par I. Gheţie et Mirela
Teodorescu et le Codex Sturdzanus, édité par G. Chivu).
Dans les éditions consacrées aux textes roumains anciens, on a ajouté très
rarement la section notes et commentaires. Cela est tout à fait normal, étant donné que
les informations qui constituent l’objet de cette section sont incluses, d’habitude,
dans l’étude introductive. Cependant les exceptions ne manquent pas et elles concer-
nent quelques éditions parues ces dernières décennies. Dans la réédition de 1988 de
Biblia de la Bucureşti, on trouve, à la fin de l’édition, la section Note ‘Notes’ réalisée
par M. Moraru, section qui contient des commentaires philologiques traitant les

problèmes soulevés par la traduction du texte. De même, une riche section nommée
Note şi comentarii ‘Notes et commentaires’ et contenant des informations d’ordre
historique et littéraire se trouve à la fin de l’édition Învăţăturile lui Neagoe Basarab
către fiul său Theodosie, publiée par D. Zamfirescu et G. Mihăilă en 2010.
Nous allons mentionner, enfin, la dernière section d’une édition : l’index des

mots ou le glossaire (dans les éditions des linguistes), respectivement l’index des
noms propres, des toponymes, etc. (dans les éditions des historiens). Le premier
glossaire a été élaboré par G. Bariţiu dans l’édition de Catehismul calvinesc ‘Le
Catéchisme calviniste’ de 1656 (1879) et le premier index exhaustif apparaît dans
108 Alexandru Mareş

l’édition de Codicele Voroneţean, publiée par I.G. Sbiera (1885). Il faut signaler
encore, à la fin du XIXe siècle, un très bon glossaire réalisé pour Crestomatie română
par M. Gaster (1891), ainsi que l’index exhaustif élaboré par G. Creţu pour Lexiconul

slavo-românesc de Mardarie Cozianul (1900). Dans la première moitié du XXe siècle,


il faut retenir le glossaire élaboré par I.-A. Candrea (1916) pour l’édition de Psaltirea
Scheiană, glossaire qui englobe tous les termes utilisés dans ce texte, ainsi qu’une
partie de ceux qui figurent dans les autres textes mis à contribution dans l’appareil
critique ; il convient de mentionner aussi les index sélectifs réalisés par N. Drăganu

pour l’édition de Codicele Teodorescu et pour celle de Codicele Marţian (1914), ainsi
que l’index réalisé par N. Cartojan pour l’édition d’Alexandria (1922). Le désir
d’élaborer des index exhaustifs a été exprimé par les linguistes pendant la seconde
moitié du siècle passé, visant surtout les anciens monuments de la langue rou-
maine. Les index exhaustifs qui apparaissent dans cette période ne diffèrent l’un de
l’autre qu’en ce qui concerne la manière de reproduire les mots : en translittération

(le Tetraevanghel de Coressi, édité par Florica Dimitrescu, 1963), en transcription


interprétative (la Palia d’Orăştie éditée par Viorica Pamfil, 1968, Sicriul de aur ‘Le
Cercueil d’or’ édité par Anton Goţia, 1984, etc.) ou en alphabet cyrillique (Liturghie-
rul lui Coresi édité par A. Mareş, 1969, Pravila ritorului Lucaci édité par I. Rizescu,
1971, Manuscrisul de la Ieud édité par I. Gheţie et Mirela Teodorescu, 1976, etc.). Il

est évident que les linguistes (surtout les spécialistes en phonétique historique) vont
profiter le plus en étudiant les index qui reproduisent les mots dans l’alphabet
original. Le recours à des glossaires caractérise en premier lieu les éditions des écrits
qui appartiennent au XVIIe et au XVIIIe siècles ; v., par exemple, l’édition de Noul
   

Testament de Bălgrad (1988) ou celle de Leastviţa ‘L’Échelle’ traduite par Varlaam


(Panaite 2007). Si, en général, on n’indique pas dans les glossaires la page du texte où
apparaît le mot en question, il y a aussi des exceptions, la page en étant marquée, par
exemple dans le glossaire pour la Psaltirea Scheiană (l’édition de I.-A. Candrea) ou
dans celui réalisé pour la Crestomaţia limbii române vechi, Ier vol. (coordonnateur

A. Mareş, 1994).

Se proposant de mettre en lumière les réalités historiques, les éditions réalisées


par des historiens font appel aux index des noms (de personnes, de lieux), qui parfois
englobent aussi des termes concernant des aspects économiques, sociaux et culturels
de l’époque en question. Il s’agit, pour ne mentionner que deux exemples, de l’index
élaboré par C. Giurescu pour l’édition de la chronique moldave des années 1661–1705
(1913) ou de l’index élaboré par Aurora Ilieş pour Istoria domniei lui Constantin
Basarab Brâncoveanul voievod (1970). D’autres historiens ont essayé de séparer les
matières incluses dans les index du type susmentionné, en les répartissant en deux ou
plusieurs index distincts : index des personnes, index des lieux (G. Ştrempel, dans

l’édition des écrits de Neculce, 1982), index des personnes, index géographique, index
des termes concernant l’état socioéconomique et culturel, index des auteurs et des
copistes (P.P. Panaitescu, dans l’édition des écrits de Miron Costin, 1958). Outre les
index signalés, la plupart des éditions élaborées par des historiens benéficient aussi
L’édition des textes roumains anciens 109

de glossaires, destinés à expliquer les termes et les sens peu connus ou absents en
roumain actuel.
Dans les éditions des anciens écrits roumains de droit civil et économique, on
trouve aussi des index des matières ; v., par exemple, l’édition de Carte românească de

învăţătură de 1646 (1961) et celle de Îndreptarea legii de 1652 (1962), les deux coor-
données par Andrei Rădulescu. Chacune des éditions en question bénéficient d’un
index des mots (ce sont des index sélectifs, car ils n’incluent pas tous les mots du
texte) où pour chaque terme enregistré on indique (par des chiffres romans et arabes)
la place occupée dans le texte. Pour les juristes, tout comme pour les historiens et les
linguistes, la sélection et la définition des termes dépend, en grande mesure, des
connaissances linguistiques de l’auteur du glossaire.

1.9 Repérer le texte de base, c’est le problème fondamental dans l’édition des textes
lorsqu’il s’agit en principe des écrits dont les variantes originales se sont perdues et
qui nous sont parvenus en deux ou plusieurs versions. Dans une situation pareille,
l’éditeur est obligé d’établir le texte de base, c’est-à-dire de choisir, parmi un nombre
plus ou moins grand de versions, celle qui peut être considérée comme la plus proche
de l’original perdu, du point de vue de l’intégrité du texte.
M. Kogǎlniceanu, auquel revient le mérite de nous avoir donné les premières
collections de documents et de chroniques internes, a publié dans Letopiseţele Ţării
Moldovei des chroniques en employant plus de 35 manuscrits. Pour la réalisation de
cette entreprise, l’historien roumain a initié une vaste action de recherche, en
comparant toutes les versions qu’il a eues à sa disposition. Malheureusement les
résultats de ses investigations n’ont pas été rendus publics. Il ne mentionne nulle
part dans son édition les versions qu’il a employées pour reconstituer le texte
(Tocilescu 1876, 394–405). Plus encore, la langue des chroniques est en grande
mesure modernisée, tandis que dans d’autres situations Kogǎlniceanu a introduit
des formes archaïques absentes dans les manuscrits étudiés (Russo 1912, 29, note 1).  

C’est le défaut qui caractérise aussi les chroniques publiées par A.T. Laurian et par
N. Bălcescu dans Magazin istoric pentru Dacia ‘Le Magazine historique pour la
Dacie’, du Ier au Ve volumes, Bucureşti, 1845–1847). Les éditeurs n’ont précisé ni la
manière dont ils avaient établi le texte de base des chroniques, ni s’ils avaient
employé dans ce but un seul manuscrit ou plusieurs (Tocilescu 1876, 405s.).
G.G. Tocilescu a le mérite de s’être prononcé le premier en faveur d’une édition

critique des chroniques, en établissant aussi une séries d’exigences (dont certaines
sont encore valables) que devaient respecter les éditions futures. Ayant une intuition
correcte du principe fondamental que doit respecter le philologue dans l’édition
d’un texte, G.G. Tocilescu a recommandé « qu’on imprime avec un respect filial le

texte des chroniques, en conservant la langue dans laquelle elles ont été écrites, et
même leur orthographe ; et si l’on y fait des corrections, concernant évidemment les

fautes du copiste, il ne faut pas le faire tacitement, mais dans les notes » (Tocilescu

1876, 419).
110 Alexandru Mareş

L’ignorance ou le non-respect de la méthodologie concernant l’édition scienti-


fique des textes anciens est visible dans les éditions parues pendant la seconde moitié
du XIXe siècle et au début du siècle suivant. Dans l’édition des ouvrages de Miron
Costin publiée entre 1886–1888, V.A. Urechia ne reproduit pas exactement le manu-
scrit de base. Il a introduit dans le texte des fragments appartenant à d’autres
manuscrits qui lui ont semblé meilleurs, en mentionnant dans l’appareil critique,
comme variantes, les mots correspondants du manuscrit choisi comme texte de base
(Russo 1912, 77, note 1 ; Giurescu 1914, LI–LV). D’une façon encore plus étrange
   

procède D. Grecianu, l’éditeur de Viaţa lui Constantin vodă Brâncoveanu. Bien qu’il ait
prétendu posséder l’autographe de la chronique (ce qui ne correspond pas à la
réalité), D. Grecianu a établi le texte en se servant d’une copie et offrant dans les notes
les lectures de l’original supposé (Russo 1912, 78). Bien plus, il a corrigé beaucoup de
fautes du manuscrit de base sans noter pour autant ses interventions (Ilieş 1970, 40).
N. Iorga n’a pas procédé lui non plus d’une manière plus recommandable. Pour Istoria
Ţării Româneşti attribuée au dignitaire Costantin Cantacuzino, l’historien a reconsti-
tué le texte à partir des éditions précédentes et de deux manuscrits gardés à la
Bibliothèque de l’Académie. Tel qu’il le souligne lui-même dans la préface de l’édi-
tion, Iorga a respecté en tant que seul repère le critère subjectif : « Laissant ici de côté
   

toute pédanterie inutile, j’ai essayé tout simplement de produire le texte comme je
sentais que le Dignitaire aurait pu l’écrire » (Iorga 1901, XLII). N. Iorga a édité de la

même façon, toujours guidé par son bon sens, la chronique de Constantin Căpitanul
Filipescu, en fait Cronica bălenilor (Russo 1912, 80). I.N. Popovici a essayé à son tour,
en s’appuyant sur les copies manuscrites, de reconstituer le texte original de la
chronique de Grigore Ureche. Dans ce but, il a introduit dans le texte reconstitué des
phonétismes et des formes grammaticales provenant des écrits d’Eustatie Logofătul et
de Varlaam, les contemporains d’Ureche. Le procédé s’avère arbitraire et par consé-
quent dépourvu de toute valeur scientifique (Russo 1912, 29, note 1).  

De façon surprenante, même un philologue de valeur tel que I.-A. Candrea a  

recouru, lui aussi, à la reconstitution. Dans l’édition de Psaltirea Scheiană (vol. II,  

1916), Candrea a essayé d’offrir un texte qui fût le plus proche possible du prototype
de la traduction. C’est pourquoi il a remplacé les phonétismes les plus récents par les
plus anciens lorsque ces derniers étaient prépondérants dans le texte ; il a aussi

rétabli le rhotacisme (Candrea 1916, I, CCXXXVIII). Par une telle intervention, il a


provoqué non seulement la modification de la langue de Psaltirea Scheiană, mais il a
aussi modifié le texte, qu’il a changé dans certains cas sans aucune raison sérieuse.
Ainsi, à la p. 45, v. 4, le syntagme turburatul apelor ‘la naissance des remous dans les

cours d’eau’ du manuscrit a été remplacé par la variante turbura-s-vor apele lor ‘il
naîtra des remous dans leurs cours d’eau’ qui figure dans Psaltirea de Şerban Coresi
(1588), bien que la première variante figure également dans Psaltirea coresiană de
1570 (Candrea 1916, II, 89 et les notes sur la même page). I.-A. Candrea a désavoué
plus tard la méthode dont il s’est servi afin d’établir le texte, en soutenant que cette
méthode lui avait été imposée par Comisia Istorică a României ‘La Commission
L’édition des textes roumains anciens 111

Historique de la Roumanie’. Il est probable que les choses se sont passées ainsi.
Toujours est-il qu’au début du XXe siècle nos spécialistes respectaient encore l’idée
lachmannienne de la reconstitution de l’archétype. D. Russo l’affirme clairement en
1912 : « afin de pouvoir restituer le texte presque tel qu’il a été écrit par son auteur,
   

nous devons prendre tous les manuscrits, fixer leur filiation, éliminer tout ce que les
copistes ou les correcteurs ont introduit dans le texte et rétablir un texte, qui, même
s’il n’est pas l’archétype perdu, devra se rapprocher de celui-ci autant que les manu-
scrits le permettent et autant que la perspicacité de l’éditeur peut aider, donc nous
devons faire une édition critique » (Russo 1912, 38). Une telle influence est décelable

également dans l’édition de Letopiseţul Ţării Moldovei de Grigore Ureche, publiée par
C. Giurescu en 1916. Le texte que l’éditeur a établi se présente comme une mosaïque
de lectures comparatives prises dans différents manuscrits (Panaitescu 21958b, 53).
Une nouvelle orientation apparaîtra bientôt parmi les éditeurs des textes anciens,
qui vont renoncer à l’idée des éditions critiques dans le sens classique du terme. La
restitution de l’archétype s’est avérée une utopie et les tentatives faites dans cette
direction, si brillantes qu’elles eussent été du point de vue scientifique, ne pouvaient
aboutir qu’à des modifications arbitraires du texte, dont ni l’historien, ni le philologue
n’auraient pu profiter. Il devenait par conséquent plus réaliste et plus près des
nécessités pratiques d’adopter un point de vue selon lequel on devait recourir à un
seul manuscrit pour établir le texte de base d’un écrit. L’idée de la reconstitution de
l’archétype est donc abandonnée et les éditeurs adoptent la solution d’établir le texte
de base en s’appuyant sur le manuscrit considéré le plus proche de l’original. La
nouvelle exigence (« on publie un texte, on ne le refait pas » ; Panaitescu 21958b, 53)
     

est adoptée par la plupart des éditeurs des textes anciens. Il est évident que cette
nouvelle orientation ne simplifie pas le travail de l’éditeur. Celui-ci continue de
chercher la filiation des manuscrits, il détermine les particularités de chaque famille
de manuscrits, il établit la famille qui représente le plus fidèlement l’archétype et
enfin il choisit dans cette famille le manuscrit qui lui servira comme texte de base.
C’est ainsi qu’ont procédé après 1900 les éditeurs recrutés parmi les historiens. Pour
l’établissement du texte de base, la classification des manuscrits et la reconstitution
de leurs stemmas se sont avérées des opérations indispensables. Par des stemmas
bien établis se sont remarqués C. Giurescu, I. Şt. Petre, P.P. Panaitescu, L. Onu, D. Si-
           

monescu, G, Ştrempel, etc.


Le choix du texte de base s’est avéré parfois très difficile, cette opération étant
menée différemment d’un éditeur à l’autre. Par exemple, pour l’édition de la chro-
nique de Grigore Ureche, P.P. Panaitescu a choisi comme manuscrit de base celui qui
a été copié en 1725 par Radu Lupescu (Panaitescu 21958b, 55–57). Au contraire, pour
l’édition anthologique de la chronique, L. Onu a établi le texte à partir du manuscrit
copié en 1724 par Constantin Vladulovici. L’éditeur avait considéré que ce dernier
manuscrit n’est pas lacunaire et qu’il conserve en plus une particularité phonétique
moldave : ğ (Onu 1967, 59). Après avoir analysé ensuite le manuscrit de la chronique

découvert par G. Creţu, manuscrit qui conserve la version la plus ancienne (c. 1660–
112 Alexandru Mareş

1670), L. Onu a rectifié son point de vue initial. Par rapport au manuscrit de Cons-
tantin Vladulovici, le manuscrit découvert par G. Creţu présente l’avantage d’être plus
représentatif pour la langue d’Ureche. Mais ce manuscrit a le désavantage d’être
lacunaire. Par conséquent, L. Onu précise que l’éditeur qui prendra pour base ce
manuscrit devra lui compléter les lacunes en utilisant d’autres manuscrits, en premier
lieu celui de Constantin Vladulovici (Onu 1967, 118).
En ce qui concerne les écrits contenant des versions interpolées, le choix du texte
de base s’est avéré parfois plus compliqué. Une telle situation a dû affronter par

exemple P.P. Panaitescu quand il a édité De neamul moldovenilor de Miron Costin.


L’écrit en question a connu deux rédactions : l’une qui n’était pas interpolée, en cinq

chapitres, et une autre avec des interpolations, en sept chapitres. P.P. Panaitescu a
choisi comme texte de base de la chronique un manuscrit de la rédaction non-
interpolée, dont il a complété les lacunes en recourant à trois autres manuscrits
(Panaitescu 1958a, 401). L. Onu qui considérait que la rédaction en sept chapitres
représente l’élaboration ultime de Miron Costin n’a pas été d’accord avec la solution
de Panaitescu (Onu 1972, 115) et il a proposé en tant que texte de base un manuscrit
appartenant à cette rédaction.
Ce qu’il faut retenir effectivement, c’est que si l’établissement du texte de base n’a
pas pu s’appuyer sur un seul manuscrit (c’est le cas des écrits qui se sont transmis par
des manuscrits lacunaires), les éditeurs ont choisi le manuscrit le plus rapproché de
l’archétype et, en même temps, le plus complet, en remplissant les lacunes à l’aide
d’un autre manuscrit (voire de plusieurs autres manuscrits). Les seules interventions
que les éditeurs se sont permises se sont limitées à peu de choses : éliminer les

interpolations, compléter les lacunes et corriger les formes des noms propres, les
dates du calendrier ainsi que les erreurs évidentes de transcription. Dans les grandes
lignes, les éditeurs se sont orientés d’après la recommandation de J. Bédier : « Il faut
   

… conserver le plus possible, réparer le moins possible, ne restaurer à aucun prix »  

(Bédier 361922, XIII).


Le problème de l’établissement du texte de base a été soulevé aussi à propos des
impressions à deux ou plusieurs tirages. Les éditeurs modernes de textes pareils ont
accordé peu d’attention à cet aspect, bien qu’on ait signalé des différences de tirages
dans le cas de plusieurs impressions anciennes : le Tetraevanghel de Coressi de 1561,

la Palia d’Orăştie de 1582, la Cazania de 1643 (Gheţie/Mareş 1974, 140s., 157s.). Parmi
ceux qui se sont préoccupés du problème des tirages et qui ont publié le texte de
l’exemplaire appartenant au dernier tirage, nous mentionnons A. Goţia pour l’édition
du Sicriul de aur de 1683 (1984) et W. van Eeden pour l’édition de l’ouvrage Învăţături
preste toate zilele ‘Les Enseignements pour tous les jours’ de 1642 (1985).

1.10 Comme il a été montré plus haut, la reproduction des textes dans les éditions
élaborées du XIXe siècle jusqu’à nos jours a été réalisée en recourant à trois procédés :  

a) en alphabet cyrillique ; b) en translittération ; c) en transcription (phonétique)


   

interprétative (il y a aussi des procédés éclectiques).


L’édition des textes roumains anciens 113

a) Parues avant le remplacement officiel de l’alphabet cyrillique par l’alphabet


latin, les premières éditions de textes ont recouru, normalement, à la reproduction du


texte en alphabet cyrillique (parfois dans sa variante de transition). Nous mention-
nons l’édition de 1835–1836 de l’ouvrage de Dimitrie Cantemir Hronicul româno-
moldo-vlahilor ‘La Chronique des Roumaino-moldo-valaques’, édition réalisée par
G. Săulescu ; les textes des documents publiés dans Arhiva românească ‘L’Archive
   

roumaine’ (1841) et dans Magazinul istoric pentru Dacia (1845–1847) par M. Kogălni-
ceanu et respectivement par N. Bălcescu et A.T. Laurian ; l’édition des Letopiseţele

Ţării Moldovei (parue à Iaşi entre 1845–1852) soignée par Kogǎlniceanu. Réalisées par
des personnes qui n’avaient que des connaissances sommaires dans le domaine de la
philologie, ces éditions contiennent de nombreuses inexactitudes, des omissions ou
des interventions non-justifiées. Même T. Cipariu, un partisan fervent du remplace-
ment de l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin, n’a pas procédé autrement. Sa
célèbre Crestomatie seau analecte literarie (1858), qui marque en fait la date de
naissance de la philologie roumaine, reproduit les textes en alphabet cyrillique.
L’édition des textes dans l’alphabet original a continué jusque pendant la troisième
décennie du XIXe siècle. On peut mentionner aussi des éditions qui joignent au texte
reproduit en lettres cyrilliques une transcription en lettres latines (par exemple
B.P. Hasdeu, dans Cuvente den bătrâni, 1878–1879).

La publication de quelques éditions phototypiques, commencée par I. Bianu en


1889 avec la Psaltirea Scheiană (l’éditeur reproduit le texte également en translittéra-
tion) a été continuée toujours par lui-même après la Première Guerre mondiale. Les
dernières éditions de ce type sont représentées par Evangheliarul slavo-român de la
Sibiu. 1551–1553 paru en 1970 sous la coordination de L. Démeny et E. Petrovici, ainsi
que par Codicele popii Bratul (1559–1560) édité en 2005 par C. Dimitriu (sur un CD
annexé au volume).
Il est évident que ceux qui ont fait appel à ce procédé sont pour la plupart des
linguistes, surtout à une époque plus ancienne (font exception évidemment les textes
édités avant l’abolition de l’alphabet cyrillique). Une raison a été représentée certai-
nement par les difficultés appréciables que soulevait à cette époque d’insécurité
concernant l’orthographe une transcription des textes en lettres latines. Il va de soi
que Cipariu, un philologue consciencieux et probe, a évité de reproduire ses textes
dans sa propre orthographe étymologisante avec des lettres latines, car il s’est rendu
compte qu’il aurait déformé jusqu’à la non-reconnaissance non seulement l’image
graphique, mais aussi l’aspect phonétique des mots. Le même besoin d’exactitude et
à la fois la peur de ne faire des fautes en appelant à des équivalences arbitraires ont
été éprouvés par d’autres philologues. Ainsi, B.P. Hasdeu demandait que l’édition des
textes antérieurs à 1700 se fasse « en respectant exactement l’orthographe originale »
   

(c’est-à-dire avec des lettres cyrilliques), alors que les textes du XVIIIe siècle devraient
être édités « avec l’orthographe moderne latino-roumaine, comme des écrits qui ne

présentent plus l’intérêt de l’authenticité » (Hasdeu 1864b, 1). C’est toujours à une
   

reproduction en alphabet cyrillique des textes qui précèdent 1688 qu’avait pensé à un
114 Alexandru Mareş

moment donné I. Bogdan, conscient des difficultés liées à l’interprétation des lettres
(Bogdan 1907, 382). En général, l’édition des textes avec des lettres cyrilliques a été
critiquée, entre autres, par P.P. Panaitescu (1938, 342) et par N. Drăganu (1941, 48)
comme étant « non-pratique », car la lecture des lettres posait des problèmes difficiles
   

à bien des chercheurs moins habitués à l’ancien alphabet roumain, ce qui n’est pas
une remarque entièrement non-fondée. Il n’en est pas moins vrai que la reproduction
des textes en lettres cyrilliques était « la manière la plus commode de procéder », tel
   

que le remarquait D. Russo. Toutefois, l’historien roumain exagère quand il refuse de


reconnaître le titre d’éditeur à une personne qui use de ce procédé, arguant que celle-
ci « ne faisait pas œuvre d’éditeur, mais de photographe, et qu’elle ne cherchait pas à

résoudre les difficultés, mais à les contourner » (Russo 1912, 26).


En dehors de toutes ces prises de positions, il devient évident que le procédé ici
discuté s’était périmé et qu’il entraînait inévitablement une restriction du nombre des
personnes qui, dans ces conditions, avaient accès au texte. Nous pensons évidem-
ment à la reproduction du texte en fac-similés et non à son impression en lettres
cyrilliques, celle-ci n’étant plus pratiquée depuis longtemps. D’ailleurs même la
reproduction en fac-similé d’un texte non-accompagnée de la transcription en lettres
latines a été abandonnée de nos jours.
b) Un autre procédé utilisé dans la reproduction des textes roumains anciens est
représenté par la translittération. Conformément à ce procédé, chaque lettre cyrillique
devrait être toujours considérée l’équivalent d’un seul et même signe de l’alphabet
latin ; cette opération devrait permettre à tout moment, par l’application des normes

d’équivalence, le rétablissement du texte original. Néanmoins, en pratique la situ-


ation est différente. Faire équivaloir les lettres de l’alphabet cyrillique (43 signes) à
celles de l’alphabet latin (moins de 30 signes) s’est avéré une opération difficile. Dans
une première étape, l’équivalence n’a pu être realisée sans recourir à des signes
diacritiques appliqués aux lettres latines. La commission lexicographique de l’Acadé-
mie Roumaine établit en 1878 les normes selon lesquelles les textes cyrilliques allaient
être reproduits en alphabet latin et elle adopte les signes diacritiques dans une série
de correspondances : | = ö, ô, ´ = ŭ, h = é, Õ = ĭa, ç = ć, cĭ, Ô = ǵ, gĭ (Vîrtosu 1968, 255).

Ces normes seront respectées dans certaines éditions telles que Catehismul calvi-
nesc de 1656, soigné par G. Bariţiu (1879), Pravila de la Govora de 1640 éditée par
A. Odobescu (1884). Le système de transcription adopté par B.P. Hasdeu dans Cuvente

den bătrâni (1878–1879) est lui aussi, jusqu’à un certain point, une sorte de translitté-
ration ; il a été nommé d’ailleurs « translittération modérée, partielle » (Vîrtosu 1968,
     

258), car, dans certains cas, une lettre cyrillique a été transcrite par deux lettres de
l’alphabet latin (´ = â, ŭ, ä = î, în), alors que, dans d’autres situations, deux lettres
cyrilliques ont été transcrites par le même signe latin (Õ et å = ĭa, ¶ et u = u). Le
système de B.P. Hasdeu a été adopté, avec des modifications, par d’autres éditeurs
aussi, par exemple par I. Bianu (Psaltirea Scheiană, 1889).
Les inconséquences de ces systèmes de translittération ont été relevées par les
philologues groupés dans Asociaţia pentru editarea textelor vechi ‘l’Association pour
L’édition des textes roumains anciens 115

l’édition des textes anciens’ constituée en 1926, à laquelle appartenaient aussi A. Ro-  

setti et J. Byck. Ils considéraient que la transcription d’un texte ancien se réduisait à
« la transposition exacte et de manière mécanique, en lettres latines, de l’original

cyrillique » (Rosetti 1931, 428). Dans ce but, les deux éditeurs se sont créé des systèmes

ordonnés de correspondances des lettres. Un peu moins rigoureux est le système de


translittération observé par A. Rosetti dans son édition de 1926 des lettres de Bistriţa,
mais presque parfait s’avère le système appliqué par J. Byck dans les éditions des
Texte româneşti vechi, I (1930) et de la Cazania de Varlaam (1943) ; ce système de

translittération a été emprunté et appliqué par Florica Dimitrescu dans l’édition de


Tetraevanghelul de Coressi (1963). Ces systèmes de translittération présentent deux
traits communs : 1) ils maintiennent quelques lettres cyrilliques dont la valeur était

difficile à préciser (ß, ´, å, ä, etc.), ce que N. Iorga avait fait partiellement lui aussi à la
fin du XIXe siècle, lorsqu’il a publié les lettres des archives de Bistriţa (1899–1900) ou
les actes de Petru Şchiopul (Pierre le Boiteux) et de Mihai Viteazul (Michel le Brave)
(1898) ; 2) ils transposent certaines lettres cyrilliques en lettres latines surmontées de

signes diacritiques (é, ō, ū, č, ğ, etc.).


Une première position critique contre la translittération appartient à D. Russo :  

« Aussi longtemps que les éditeurs transcriront une lettre par une autre sans tâcher de

reproduire la prononciation de l’écrivain, les éditions des textes laisseront beaucoup


à désirer » (1912, 26). Ultérieurement, à cette position vont adhérer les historiens

(Panaitescu 1938, 342 ; A. Oţetea 1958, 24 ; Vîrtosu 1968, 259) et certains linguistes
   

(Bărbulescu 1904, 488–493 ; Drăganu 1941, 48s. ; Iordan 1960, 25–27 ; Ursu 1960, 34).
     

Quelques-unes des critiques faites par les linguistes aux systèmes de translittération,
à savoir celle de falsifier la langue et de ne pas contribuer au progrès des études
d’histoire de la langue, ne sont pas justifées ; ces critiques ne prennent pas en compte

le but de la translittération, notamment celui d’offrir (dans les limites qu’on s’était
proposées) l’équivalent le plus exact d’un texte écrit dans cet alphabet (Gheţie/Mareş
1974, 168). Mais ce qu’on peut reprocher effectivement aux éditeurs qui avaient utilisé
ce système c’est qu’ils n’ont pas appliqué assez rigoureusement le principe de la
translittération. Et ce reproche ne concerne pas seulement les partisans de la trans-
littération « modérée », mais aussi les éditeurs qui avaient soutenu et défendu le
   

principe fondamental de la translittération, à savoir faire équivaloir et non pas inter-


préter. Nous avons vu que les adeptes de la translittération, par exemple J. Byck, ont
transcrit õ par â et õ ou ß par ă et par ß, tout en précisant qu’ils avaient maintenu la
lettre quand celle-ci n’avait pas de valeur phonétique ou bien quand la valeur de cette
lettre n’était pas certaine, ce qui finalement constitue un acte d’interprétation. Mais
l’accusation la plus importante qu’on pourrait apporter à la translittération, telle
qu’elle a été pratiquée dans la philologie roumaine, est de n’avoir jamais été consé-
quente à elle-même (Drǎganu 1941, 49 ; Ursu 1960, 33 ; Gheţie/ Mareş 1974, 169s.).
   

c) La méthode de la transcription phonétique interprétative, c’est-à-dire la trans-


cription basée sur une interprétation préalable du système graphique employé, a été
appliquée un peu plus tard. D. Russo (1912) sera le premier à se prononcer en faveur
116 Alexandru Mareş

de cette méthode servant à reproduire les textes. Ce point de vue a été amplement
soutenu par des historiens, tels que I. Bogdan (1915), P.P. Panaitescu (1938), A. Oţetea
(1958), ainsi que par des linguistes, tels que N. Drăganu (1941), V. Pamfil (1959),
I. Iordan (1960), N.A. Ursu (1960). Les premières éditions, dues à des linguistes, où a

été appliquée (dans la plus grande partie du texte) la transcription interprétative, sont
Diaconul Coresi, Cartea cu învăţătură de S. Puşcariu et A. Procopovici (1914) et la

Psaltirea Scheiană de I.-A. Candrea (1916). Parmi les juristes, nous mentionnons

S.G. Longinescu, qui a soigné Legi vechi româneşti şi izvoarele lor (1912), et parmi les

historiens de la littérature, N. Cartojan avec l’édition d’Alexandria (1922). À cette


méthode ont eu recours aussi des historiens tels que C. Giurescu, avec les éditions
Letopiseţul Ţării Moldovei. 1661–1705 (1913) et Miron Costin, De neamul moldovenilor
(1914), C.C. Giurescu, avec l’édition Letopiseţul Ţării Moldovei până la Aron Vodă
(1939), E. Vîrtosu, avec l’édition Foletul novel (1942). Dès la seconde moitié du XIXe
siècle jusqu’à nos jours, la quasi-majorité des éditions vont appliquer la transcription
phonétique interprétative.
Un rôle de premier ordre dans la promotion de la méthode interprétative en ce qui
concerne la graphie des textes a été joué par D. Russo, auquel appartient une phrase
qui sera fréquemment citée : « Le philologue roumain qui osera éditer un texte du
   

XVIe ou du XVIIe siècle en transposant en lettres latines les sons tels qu’il croit que
l’écrivain les aurait prononcés et non pas en substituant aux anciennes lettres cyrilli-
ques les caractères latins fera un énorme service à la philologie » (Russo 1912, 26).

Dans la conception de Russo, l’interprétation de la graphie équivalait à la reconstitu-


tion de la parole de l’auteur de l’écrit et à la généralisation de celle-ci dans le texte,
quels que fussent les moyens graphiques employés par l’écrivain pour reproduir les
sons par écrit.
Cette manière de concevoir le but et la méthode de l’interprétation de la graphie a
été aujourd’hui abandonnée. On a renoncé en premier lieu à l’idée qu’un texte peut
reproduire de façon directe la prononciation d’une personne, et cela parce que par
écrit on ne reproduit pas des sons, mais des phonèmes, en réalisant ainsi une sorte
d’image « typisée » de la langue. Ensuite, dans l’interprétation de la graphie on doit
   

aussi tenir compte de certains aspects que Russo n’a pas pris en considération, tels
que la question de la tradition qui implique également la volonté de l’auteur, le
problème de la norme littéraire locale respectée par le texte en question et, pour les
textes mixtes, la question du mélange d’habitudes orthographiques caractérisant des
époques ou des régions différentes. Quand nous publions un texte en transcription
phonétique interprétative, nous essayons d’établir la langue du texte, non pas la
langue de l’auteur. La prononciation de l’auteur ne fait partie que dans une certaine
mesure de la langue du texte, car le texte contient aussi des éléments de langue
absents à l’époque où vit l’auteur ou présents dans d’autres aires dialectales. Il en
résulte que l’éditeur doit retenir toutes les graphies auxquelles correspondent ou
auxquelles ont correspondu autrefois des prononciations du roumain (et de ses
parlers). Cela prouve que les unifications, quelle que soit leur nature, sont inaccepta-
L’édition des textes roumains anciens 117

bles dans la mesure où elles mènent à l’élimination de certaines formes de langue. En


effet, celui qui interprète doit constamment tenir compte des normes littéraires auquel
se soumet l’auteur du texte. Par conséquent, l’éditeur a le devoir de considérer que le
fait d’accepter dans le texte des phonétismes ou des formes absents de la langue de
l’auteur est un acte volontaire du scripteur, car celui-ci aurait pu ne pas les promou-
voir à l’écrit s’il ne s’était pas soumis de façon consciente à des normes littéraires.
Encore faut-il préciser que du XVIe au XVIIIe siècle ces normes n’étaient pas aussi
cohérentes, ni unitaires que celles d’aujourd’hui et qu’elles admettaient des doublets
et des variantes (v., pour une discussion plus ample, Gheţie/ Mareş 1974, 170–177).
La nouvelle orientation méthodologique s’impose pendant la seconde moitié du
siècle passé. C’est à cette époque qu’apparaît l’ouvrage de A. Avram Contribuţii la

interpretarea grafiei chirilice a primelor texte româneşti ‘Contributions à l’interpréta-


tion de la graphie cyrillique des premiers textes roumains’ (1964), ouvrage qui a une
importance théorique et méthodologique particulière. L’auteur propose une méthode
phonologique d’interprétation de la graphie, dont il prouve l’efficacité (même s’il le
fait sur un nombre restreint de textes). Les éditeurs recrutés parmi les linguistes
commencent à accorder une attention spéciale à l’examination de la graphie, les
premiers exemples dans ce sens étant la Palia de la Orăştie de Viorica Pamfil (1968),
Liturghierul lui Coresi de A. Mareş (1968) et Pravila ritorului Lucaci de I. Rizescu (1971).
Bientôt, cette orientation sera suivie par d’autres linguistes aussi, en premier lieu par
les chercheurs du Département de langue littéraire et de philologie de l’Institut de
linguistique de Bucarest, des noms de référence étant ceux de Ion Gheţie, N.A. Ursu,  

G. Chivu, Mariana Constantinescu, Alexandra Roman-Moraru (aux deux dernières on


doit aussi le fait d’avoir fixé les normes de transcription pour l’édition de Biblia de la
Bucureşti, 1988). En ce qui concerne les historiens qui, à leur tour, font appel à cette
méthode, faute de connaissances nécessaires pour l’interprétation de la graphie
cyrillique, ils se limitent à suivre, en dernière analyse, un système universel de
correspondances, valable à toute époque et en tout lieu. La plupart d’entre eux
recourent aussi, dans leur soi-disant transcription interprétative, à une équivalence
empruntée au système de translittération : h = é dans des mots du type lege (écrit lhÔe,

transcrit lége) ; v., par exemple, les éditions dues à Aurora Ilieş, G. Ştrempel, D. Simo-
   

nescu ou bien l’édition de documents Documenta Romaniae historica.

1.11 Quelques conclusions s’imposent à la fin de cette courte présentation.


Commencée pendant les années ’40 du XIXe siècle, l’édition des textes roumains
anciens a parcouru jusqu’à nos jours un chemin assez long, parsemé, évidemment, de
réussites et d’insuccès, comme dans tout autre domaine d’ailleurs, mais ayant, en
général, une évolution ascendante. Laissant de côté quelques exceptions honorables,
des éditions diplomatiques et critiques réalisées à un niveau scientifique supérieur
ont commencé à être publiées seulement après la première décennie du siècle passé.
C’est toujours à cette époque qu’on a commencé à accorder une attention spéciale aux
principes techniques et méthodologiques concernant la structure des éditions, ainsi
118 Alexandru Mareş

qu’aux problèmes liés à l’établissement et à la reproduction du texte de base. Bien des


points obscurs relevant d’une question toujours actuelle, à savoir la transcription des
textes et l’interprétation de la graphie cyrillique, ont été élucidés de façon satisfai-
sante pendant la seconde moitié du siècle passé.
À présent, les philologues doivent continuer à éditer les textes roumains anciens
et, en premier lieu, les livres de chevet de la langue et de la littérature nationales. En
affirmant cela, nous pensons avant tout à Evangheliarul slavo-român de la Sibiu (1551–
1553), le plus ancien texte imprimé en langue roumaine qui nous soit parvenu et qui
ne bénéficie que d’une édition photographique. Il s’impose également une nouvelle
édition de la chronique de Grigore Ureche, étant donné que le manuscrit le plus
ancien de l’écrit (environ 1660–1670), entré assez tard dans le circuit scientifique, n’a
pas été connu par les anciens éditeurs. Et les exemples de ce type peuvent continuer.
Les bibliothèques roumaines abritent de nombreux textes, manuscrits ou imprimés,
qui, à leur tour, attendent d’être publiés. D’autre part, il faudra réaliser un inventaire
critique des résultats du passé, afin de pouvoir faire la différence entre les éditions
périmées et celles qui gardent leur valeur aujourd’hui encore. Les éditeurs, et non pas
seulement eux, auront beaucoup à gagner si l’on passe aussi à l’élaboration de
certains instruments de travail tels que des répertoires des filigranes tirés du papier
qui a circulé dans les pays roumains pendant le XVIIe et le XVIIIe siècles, un manuel
de dialectologie historique (pour la même période), des études concernant l’évolution
de la graphie cyrillique dans les textes roumains anciens. Au moment où les instru-
ments de travail ici mentionnés seront à la disposition des chercheurs, on pourra
réaliser des éditions critiques à un niveau scientifique élevé, ainsi que des exégèses
fondamentales pour la philologie roumaine (v., à propos de tous ces aspects, Gheţie/
Mareş 1974, 184–187).

2 Les textes écrits avec l’alphabet latin


2.1 En pleine époque de domination de l’alphabet cyrillique apparaissent aussi
quelques tentatives, plus ou moins isolées, de l’utilisation de l’alphabet latin dans
l’écriture roumaine. Ces nouvelles orientations remontent jusqu’à la seconde moitié
du XVIe siècle, le plus ancien texte écrit en lettres latines étant Cartea de cântece ‘Le
livre des cantiques’ imprimé à Cluj (1571–1575), un produit du mouvement de la
Réforme de Banat-Hunedoara, de source calviniste. Une bonne partie des Roumains
de cette région avaient adhéré au catholicisme déjà au XIVe et au XVe siècles et, au
moment où la Réforme a pénétré en Transylvanie, ils ont adhéré à la nouvelle
confession, tout comme l’avaient fait les Hongrois et les Allemands. En ce qui
concerne les prêtres catholiques et une partie de la noblesse roumaine de Banat-
Hunedoara, on peut supposer un contact assez ancien avec la langue et l’écriture
latines. Conformément à certaines informations, dans cette région la Réforme avait
gagné des prosélytes parmi les Roumains même avant 1550 (Gheţie 1974, 27s.).
L’édition des textes roumains anciens 119

Pendant le siècle suivant, l’emploi de l’alphabet latin persistera dans les écrits des
Roumains du Banat, adeptes du calvinisme, écrits qui vont engendrer une vraie
littérature. On publiera un Catehism ‘Catéchisme’ calviniste traduit du hongrois
(1648), on amplifiera le contenu de Carte de cântece de Cluj par la traduction de
nouveaux chants, on traduira, toujours du hongrois, un psautier – Psaltire – en vers
qui sera copié, on va élaborer des dictionnaires bilingues (roumain-latin) et trilingues
(latin-roumain-hongrois) et on va composer même des vers, telle que l’ode – Odă – de
Mihail Halici-le fils (1674), si fréquemment citée. Après le début de la domination
autrichienne en Transylvanie, ce mouvement dont le dernier produit littéraire est une
copie de 1703 de la Psaltirea en vers cessera son activité.
Toujours de la zone du Banat proviennent deux adeptes du catholicisme qui, à
leur tour, vont recourir à l’alphabet latin pour leurs écrits en roumain : Francisc  

Lovas, auteur d’un sermon tenu à Rome (1608), et Gheorghe Buitul, le traducteur d’un
catéchisme – Catehism – catholique publié à Pozsony (Bratislava) en 1636 et réédité
par les jésuites à Cluj en 1703. Après le passage de la Transylvanie sous la suzeraineté

des Habsbourgs, bien des nobles calvinistes de Banat passeront au catholicisme, tel
que Ioan Duma de Bărăbanţ, qui a soigné à Bǎlgrad la publication du catéchisme
catholique Pânea pruncilor ‘Le pain des enfants’ (1702).
On doit à la propagande catholique exercée par les missionnaires italiens en
Moldavie après 1650 toute une série d’écrits roumains avec l’alphabet latin. On peut
en mentionner le catéchisme traduit par Vito Piluzio, vicaire pour la Moldavie,
Dottrina Christiana (Rome, 1677), les travaux du franciscain Silvestro Amelio – un
catéchisme et un glossaire italien-roumain rédigés en 1719, un recueil d’homélies
Conciones latinae-muldavo élaboré entre 1725–1737 – les travaux d’Antonio Maria
Mauro, franciscain lui aussi – le manuel de conversation italien-roumain intitulé
Diverse materie in lingua moldava et rédigé en 1760, un abrégé de grammaire et le petit
guide de conversation rédigés vers 1770 (connus aussi comme Ms. romeno Asch 223 di
Göttingen). Ces ouvrages étaient destinés aux missionnaires italiens et non pas aux
catholiques de Moldavie recrutés parmi les Hongrois, les Allemands et les Roumains
(le nombre de ces derniers augmente légèrement suite aux migrations de leurs
conationaux de Transylvanie vers la fin du XVIIIe siècle ; Ferro 2004, 16s., 21s.). C’est

toujours aux missionnaires italiens qu’appartient un livre de prières de 1776, décou-


vert dans le registre d’une paroisse de Moldavie. Celui-ci a été diffusé à côté d’une
circulaire épiscopale du 24 novembre 1777, où l’on demandait, entre autres, aux
missionnaires de réciter ensemble avec tous les paroissiens les prières prescrites pour
la Moldavie par le pape Clément XIV (Mărtinaş 1985, 158s.).
Appartient egalement à la propagande catholique, cette fois-ci à celle exercée par
l’Archevêché catholique de Kálocsa (Hongrie), la publication, dans la même localité,
d’un livre d’Évangiles (Evanghelii) avec des homélies (Omiliar) en 1769 par David Biro,
qui se proclame comme appartenant « aux piaristes ». Le moine franciscain Joannes
   

Kájoni a copié des chansons populaires roumaines dans le Codex Kájoni (durant la
seconde moitié du XVIIe siècle). Il est aussi possible qu’une initiative catholique ou
120 Alexandru Mareş

bien due à l’Église Unie se trouve derrière la publication à Cluj en 1768 d’un recueil de
poésies populaires roumaines intitulé Cântece câmpeneşti.
Quelques autres écrits roumains employant l’alphabet latin pourraient être attri-
bués à des initiatives privées (Tatăl nostru ‘Notre père’ imprimé à Frankfurt en 1603,
Glosarul româno-latin ‘Le Glossaire roumain-latin’ publié par l’historien dalmate
Joannes Lucius en 1668, Cântecul de dragoste ‘La chanson d’amour’ et Tatăl nostru du
Petrovai Codex copié en 1672, les vers composés d’après Ovide par Valentin Franck
von Franckenstein et publiés en 1679, Tatăl nostru imprimé par Christoph Hartknoch
en 1684) ou à des initiatives officielles (Decretul ‘Le décret’ de l’empereur Léopold I,

de 1701).
On doit enfin à quelques personnes instruites appartenant aux milieux orthodo-
xes quelques tentatives d’écrire en roumain avec des lettres latines : Tatăl nostru écrit

par le chancelier Luca Stroici et publié par Stanisław Sarnicki à Varsovie en 1594, les
annotations d’Ilinca Leurdeanu, la nièce du voïvode Michel le Brave, sur quelques
documents datant de 1640–1660, Tatăl nostru attribué à Nicolae Spătarul (Milescu) et
publié par Georg Stiernhielm à Stockholm en 1671, le glossaire italien-roumain et les
listes contenant des noms géographiques destinées au comte Ferdinando Marsigli et
attribuées au dignitaire Constantin Cantacuzino, etc.

2.2 En fonction de leur emplacement dans l’espace, ainsi que de certaines influences
culturelles, les écrits roumains en alphabet latin recourent à l’un des systèmes
d’orthographe suivants : hongrois, polonais, italien (parfois on constate aussi la

combinaison de ces systèmes).


Les textes écrits en Transylvanie, en premier lieu ceux qui sont dus à l’église
calviniste, utilisent l’orthographe hongroise. Par la manière dont celle-ci a été appli-
quée à l’écriture du roumain, elle rend difficile la lecture et crée des difficultés
d’interprétation : certains sons sont notés par deux ou plusieurs lettres ou groupes de

lettres, alors que les sons spécifiquement roumains sont notés par des lettres utilisées
dans l’orthographe hongroise pour reproduire des sons proches.
Les Moldaves ont recouru à l’orthographe polonaise. Le premier à l’avoir fait a
été Luca Stroici, dans son Tatăl nostru, dans lequel on retrouve également quelques
solutions propres à l’orthographe italienne. Ensuite, Miron Costin dans Cronica polonă
‘La Chronique polonaise’ a reproduit les mots roumains en orthographe polonaise.
Les missionnaires catholiques qui ont œuvré en Moldavie ont utilisé l’orthographe
italienne pour écrire en roumain. Chez Vito Piluzio et, dans une moindre mesure, chez
Silvestro Amelio, cette orthographe contient aussi quelques solutions appartenant à
l’orthographe polonaise et hongroise. Par les écrits d’Antonio Maria Mauro, l’ortho-
graphe de ces textes devient intégralement italienne. Les textes attribués à Constantin
Cantacuzino, donc à un Valaque, sont également écrits avec l’orthographe italienne.

2.3 Étant surtout l’expression des courants religieux qui ont été actifs en Transylvanie
et en Moldavie, cette littérature écrite avec l’alphabet latin s’est naturellement concré-
L’édition des textes roumains anciens 121

tisée dans des écrits religieux divers : le catéchisme, le livre des cantiques, le recueil

d’homélies, le psautier en vers, etc. Toutefois, la littérature en question a généré aussi


quelques écrits laïques : des glossaires et des dictionnaires bilingues, des manuels de

conversation bilingues, des chansons et des poésies populaires, des poésies savantes
et même un acte administratif (Decretul ‘Le décret’ impérial de 1701).
Certains de ces écrits nous sont parvenus sous une forme imprimée : Cartea de

cântece ‘Le livre des cantiques’ (Cluj, 1571–1575), Tatăl nostru (Varsovie, 1594), Tatăl
nostru (Frankfurt, 1603), Catehismul ‘Le catéchisme’ catholique (Poszony, 1636 : on  

n’en possède pas d’exemplaires), Catehismul calviniste (Alba Iulia, 1648), Glosarul
româno-latin (Amsterdam, 1668), Tatăl nostru attribué à Nicolae Spǎtarul (Stockholm,
1671), Oda de Mihai Halici-le fils (Basel, 1674), Catehismul ‘Le catéchisme’ catholique
(Rome, 1677), Tatăl nostru (Frankfurt, Leipzig 1684), les vers composés par Valentin
Franck von Franckenstein (Sibiu, 1679), le Decret de l’empereur Léopold I (1701),
Catehismul ‘Le catéchisme’ catholique (Cluj, 1703), Cântecele câmpeneşti ‘Les chan-
sons champêtres’ (Cluj, 1766), Evanghelie (Kálocsa, 1769).
Les livres imprimés en Transylvanie reproduisent, pour la plupart, des sources
hongroises qui entre temps ont été identifiées. Les vers de Valentin Franck von
Franckenstein observent en général le modèle des sentences latines d’Ovide ; une  

seule poésie reproduit une source allemande. D’autres écrits sont de simples réédi-
tions, contenant parfois des modifications de nature linguistique. Ainsi, Catehismul
‘Le catéchisme’ catholique imprimé à Cluj en 1703 reproduit le texte du Catéchisme
catholique imprimé en 1636 ; ce dernier avait déjà été réédité à Rome en 1677 après

une révision linguistique et orthographique. Enfin, le texte de Vito Piluzio a été


emprunté, avec quelques petites modifications, par Silvestro Amelio dans Catehismul
de 1719. Le texte des Évangiles reproduit dans Omiliarul imprimé à Kálocsa en 1769 est
également une compilation dont les sources sont Noul Testament ‘Le Nouveau Testa-
ment’ de Bălgrad et Biblia ‘La Bible’ de Bucarest.

2.4 Parmi les premières valorisations de cette littérature, réalisées au XIXe siècle,
comptent Oda de Mihail Halici-le fils (Bariţ 1847, 2 ; Cipariu 1860, 135), Catehismul

catolic de Vito Piluzio (Cipariu 1858, 254–256 ; Sion Gherei 1875), Tatăl nostru, la

version Luca Stroici (Hasdeu 1864a, 26), Tatăl nostru imprimé à Košice en 1614 (Veress
1931, 67s.), des fragments de la Psaltirea en vers de Ioan Viski (Silaşi 1875, 141–145) ;  

Anonymus Lugoshiensis, connu antérieurement sous le titre d’Anonymus Caransebe-


siensis (Hasdeu 1891, 1–48 ; Creţu 1898, 326–380), des fragments de Catehismul calvin

de 1648 et de Catehismul catolic de 1677 (Gaster 1891, 124, 226–227), Tatăl nostru
attribué à Nicolae Spǎtarul (Şăineanu 21895, 12). Au début du XXe siècle ont été
réédités les vers de Valentin Franck von Franckenstein (Docan 1901, 227–232), Cartea
de cântece de 1571–1575 (Sztripszky/Alexics 1911, 146–167) et on a publié les textes de
Petrovai Codex (Alexici 1912, 279–281). Ceux-ci ont été suivis bientôt par les écrits de
Silvestro Amelio de 1719 (Densusianu 1934–1924, 291–293, 294, 297–299, 300–311), par
des fragments de Cartea de cântece copiés par Sandor Gergely de Agyagfalva (Drăga-
122 Alexandru Mareş

nu 1927, 86, 91), Tatăl nostru publié par Christoph Hartknoch (Muşlea 1927, 965s.),
Predica ‘Le sermon’ de Francisc Lovas (Isopescu 1925–1926, 280–282), le glossaire
italien-roumain et les listes des noms géographiques attribuées à Constantiin Canta-
cuzino (Tagliavini 1927), Lexicon Marsilianum (Tagliavini 1930, 187–255), Diverse
materie in lingua moldava (Tagliavini 1929–1930), Catehismul ‘Le catéchisme’ calvi-
niste de 1648 (Tamás 1942, 43–65), etc. Au cours des dernières décennies du siècle
passé et pendant la première décennie de notre siècle, ont été publiés : Glosarul

româno-latin de 1668 (Dima-Drăgan 1974, 36s. ; Mihăilă 1979, 28–34), Cartea de


cântece (“Le livre des cantiques”) din 1571–1575 (Gheţie 1982a, 336–343), Catehismul
catolic de 1719 de Silvestro Amelio (Picillo 1992–1993, 433–538), Cartea de rugăciuni
de 1776 (Mărtinaş 1985, 107–109), l’abrégé de grammaire et le petit guide de conversa-
tion attribués à Antonio Maria Mauro (Picillo 1987, 89–148), Dictionarum valachico-
latinum, connu antérieurement sous le titre d’Anonymus Lugoshiensis ou Anonymus
Caransebesiensis (Király 2003, 317–391 ; Chivu 2008, 71–178), Psalterium Hungaricum

(Pantaleoni 2008, 175–424). À la dernière période appartient aussi la précieuse an-


thologie Testi romeni in alfabeto latino (secoli XVI–XVIII), réalisée par Picillo (1991).

2.5 Dans les éditions modernes, la plupart des écrits roumains en alphabet latin ont
été publiés en transcription diplomatique, c’est-à-dire dans une reproduction exacte
du texte du point de vue de l’orthographe. Font partie de cette catégorie, entre autres,
l’Ode (Oda) de Mihail Halici-le fils (Bariţ 1847 ; Cipariu 1860), Tatăl nostru, la version

attribuée à Luca Stroici (Hasdeu 1864a), Anonymus Lugoshiensis (ou Caransebesiensis)


(Hasdeu 1891 ; Creţu 1898), les écrits de Silvestro Amelio de 1719 (Densusianu 1923–

1924), Diverse materie in lingua moldava (Tagliavini 1929–1930), l’abrégé de gram-


maire et le guide de conversation attribués à Antonio Maria Mauro (Picillo 1987),
Psalterium Hungaricum (Pantaleoni 2008), etc. Mais il y a aussi des écrits reproduits
en transcription diplomatique accompagnée d’une transcription interprétative : les  

fragments de Psaltirea en vers de Ioan Viski (Silaşi 1875), les textes de Petrovai Codex
(Alexici 1912), Cartea de cântece (Sztripszky/Alexics 1911), le catéchisme (Catehismul)
calviniste de 1648 (Tamás 1942) ; dans les dernières éditions les textes sont reproduits

aussi en fac-similés.
On a recouru plus rarement à la reproduction du texte en transcription phoné-
tique interprétative : Oda de Mihail Halici-le fils (Pumnul 1865), Cartea de cântece

(Gheţie 1982a), Dictionarium valachico-latinum (Király 2003 ; Chivu 2008). À l’excep-


tion d’A. Pumnul, les autres éditeurs ont publié aussi les fac-similés des textes en
question.
On n’a qu’un seul cas de reproduction du texte uniquement en fac-similé : Decretul

de l’empereur Léopold I de 1701 (Ursu 1912, post p. 1063 ; Veress 1931, 147–148).
   

2.6 Dans bien des cas, les textes roumains écrits en alphabet latin ont été publiés
dans des articles ou dans des anthologies. Plus rarement ils ont été reproduits dans
des éditions où la mise en valeur du texte a été accompagnée d’études philologiques
L’édition des textes roumains anciens 123

et d’études linguistiques, d’un appareil critique, d’index des mots, etc. Quand de
telles situations existent, les éditions en question présentent des études destinées à
clarifier l’histoire de l’écrit (la source, la personne de l’auteur ou du traducteur, la date
de l’élaboration, etc.). En revanche, les éditions qui accordent de l’importance aux
problèmes de la langue sont peu nombreuses. Pour la première moitié du siècle passé,
peuvent être mentionnés sous cet aspect Cartea de cântece (H. Sztripszky/G. Alexics),
Petrovai Codex (G. Alexici), Lexicon Marsilianum (C. Tagliavini), Catehismul calviniste
(L. Tamás). Les éditions plus récentes ne sont pas plus nombreuses elles aussi,

toutefois leurs études linguistiques sont beaucoup plus solides et se réfèrent à


l’ensemble de la langue du texte : Cartea de cântece (I. Gheţie), Ms. romen Asch. 223 di

Göttingen (G. Picillo), Dictionarium valachico-latinum (G. Chivu) et Psalterium Hungari-


cum (D. Pantaleoni). L’édition de G. Picillo mise à part, toutes les autres éditions

bénéficient aussi d’une Note sur l’édition, qui donne les informations essentielles
concernant la manière dont a été réalisée l’édition en question.
À propos de la reproduction du texte nous n’allons pas répéter les informations
susmentionnées. Nous tenons tout de même à préciser que dans les éditions qui
reproduisent le texte en transcription diplomatique accompagnée d’une transcription
interprétative, cette dernière modernise parfois la langue, afin de faciliter au lecteur
la compréhension du texte. En ce qui concerne la transcription interprétative, l’exi-
gence d’observer rigoureusement la réalité linguistique du texte, c’est-à-dire ses
particularités phonétiques, morphologiques, syntaxiques et lexicales par rapport à
l’espace et à l’époque de l’écriture, est respectée par peu d’éditeurs : I. Gheţie, Fr. Kirá-
     

ly et G. Chivu.
Le contenu de l’appareil critique varie dans ces éditions en fonction de la manière
de la reproduction. Dans les éditions diplomatiques, on note dans l’appareil critique
les graphies sur lesquelles l’éditeur est intervenu en séparant les mots, en éloignant
des lettres (pour les lettres doubles), en introduisant des lettres omises (Psalterium
Hungaricum) ou en signalant la répétition de certains contextes (Lexicon Marsilia-
num). Dans les éditions critiques où les textes sont reproduits en transcription inter-
prétative, l’appareil critique note les graphies erronées, les lettres ou les mots para-
sitaires, d’autres lectures possibles pour certaines graphies (Cartea de cântece, éd.
I. Gheţie, Dictionarium valachico-latinum, éd. Fr. Király). Les mêmes faits, auxquels

viennent s’ajouter l’indication de certaines habitudes orthographiques de l’auteur ou


des annotateurs, des indications sur les lectures différentes adoptées dans les éditions
précédentes, forment le contenu de la section Note ‘Notes’ du Dictionarium valachico-
latinum (éd. G. Chivu). L’édition de I. Gheţie bénéficie aussi d’un second appareil
critique, dans lequel sont énumérées les différences phonétiques, morphologiques,
syntaxiques et lexicales que présentent les vers des cantiques calvinistes du XVIIe
siècle par rapport au texte édité.
L’index des mots figure dans les éditions soignées par C. Tagliavini, L. Tamás,
I. Gheţie et G. Chivu (dans l’édition de ce dernier éditeur, on trouve aussi un Glos-

saire).
124 Alexandru Mareş

2.7 Pour les écrits roumains en alphabet latin, l’un des problèmes les plus importants
et les plus difficiles reste l’interprétation de la graphie. Comme nous l’avons déjà vu,
les éditeurs ont recouru, dans la plupart des cas, à la reproduction exacte de l’ortho-
graphe du texte (la transcription diplomatique), donc à une solution commode. Peu
nombreux sont ceux qui ont osé adopter une trascription phonétique interprétative.
La plupart des éditeurs ont hésité à recourir à une telle manière de reproduire le texte,
à cause des difficultés liées à l’interprétation de certaines lettres latines employées
dans le texte. La multitude des solutions concernant la notation d’un même son dans
ces textes est due au fait que les systèmes d’orthographe employés par les Roumains
de Transylvanie (le système hongrois) et de Moldavie (le système polonais) ou par les
missionnaires catholiques (le système italien) se caractérisaient tous par deux traits :

ils n’étaient pas entièrement fixés, les innovations graphiques alternant avec les
notations traditionnelles, et ils ne contenaient pas de signes pour noter certains sons
spécifiques du roumain. C’est justement ce caractère approximatif de la notation de
certains sons qui engendre les plus grandes difficultés dans l’interprétation de la
graphie du texte. Et malheureusement, les exemples où l’analyse ne peut pas décider
en faveur de l’une ou l’autre des interprétations possibles sont assez nombreux,
surtout pour les textes écrits avec l’orthographe hongroise.
Pour ces textes aussi, tout comme pour les textes écrits en alphabet cyrillique,
l’opération de leur reproduction en transcription phonétique interprétative exige le
respect de toutes les particularités de la langue et l’élimination de tout ce qui est
dépourvu de valeur phonétique réelle (à l’époque où le texte a été écrit ou bien à une
époque antérieure).

2.8 Tous les écrits roumains en alphabet latin dont nous connaissons l’existence
aujourd’hui n’ont pas été publiés. Il nous manque des éditions pour Catehismul
catholique de 1703, Conciones latinae-muldavo (1725–1737), Cântecele câmpeneşti
(1766), Evanghelia (1769), etc. Nous ne disposons pas non plus d’une édition des
cantiques calvinistes en vers du XVIIe siècle (dont certains ont pénétré dans des
manuscrits copiés en alphabet cyrillique). Très utile serait aussi la réédition de
certains écrits dont les éditions ne sont aujourd’hui accessibles que dans les grandes
bibliothèques, tels que Codex Kájoni, Petrovai Codex, Catehismul calvin (1648). Enfin,
il nous faudrait un ouvrage consacré à l’examen de l’évolution de l’écriture roumaine
en alphabet latin. On pourrait constater alors comment certaines solutions de l’ortho-
graphe roumaine actuelle ont été anticipées par les missionnaires italiens du XVIIIe
siècle.
L’édition des textes roumains anciens 125

3 Bibliographie
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Raymund Wilhelm
5 L’édition de texte – entreprise à la fois
linguistique et littéraire
Abstract : La séparation entre linguistique et études littéraires est, en principe, un fait
   

irrécusable. Cet article veut cependant démontrer qu’une division catégorique entre
ces deux disciplines ne peut pas être de mise dans le domaine de l’édition des textes.
Ainsi une répartition des travaux, littéraires d’un côté et linguistes de l’autre, en
fonction de l’objet auquel ils s’intéressent (textes littéraires/textes non-littéraires) est
régulièrement démentie par la pratique des éditeurs de textes. De même, il faut bien
admettre que la distinction entre deux niveaux d’analyse – la forme linguistique du
texte qui concernerait le linguiste / le contenu de l’œuvre qui relèverait de la compé-
tence du littéraire – est tout autre que nette. Enfin, pour ce qui concerne les méthodes
de l’édition, il serait simpliste (sinon erroné) d’opposer les éditions « imitatives » à
   

l’usage du linguiste aux éditions « reconstructionnistes » destinées aux études litté-


   

raires. L’article se termine par une mise en garde : si la linguistique romane veut rester

une discipline « historique », elle devra veiller à ne pas abandonner les compétences
   

ecdotiques, qui seules lui permettent de s’assurer de ses propres bases empiriques.

Keywords : changement linguistique, diasystème, linguistique textuelle, tradition dis-


   

cursive, variante

1 La séparation de la linguistique et des études


littéraires
1.1 L’édition de texte s’est trouvée, pendant assez longtemps, au centre même de
notre discipline. Dans le Grundriss de Gröber, en effet, la méthodologie de la philolo-
gie romane se divise en trois branches : la « Methodik der sprachwissenschaftlichen
   

Forschung », la « Methodik der philologischen Forschung (im engeren Sinne) » et la


     

« Methodik der litteraturgeschichtlichen Forschung » (Gröber 21904–1906, 199). La


   

recherche philologique stricto sensu ou, avec un néologisme de plus en plus courant,
l’ecdotique, occupe donc une place intermédiaire entre la linguistique et l’histoire de
la littérature.
La fonction charnière de l’ecdotique implique que l’on peut la subdiviser à son
tour en deux approches complémentaires : pour Adolf Tobler, qui a fourni une

contribution fondamentale au Grundriss, la recherche philologique est, d’un côté,


Textkritik, dans le sens où elle vise à restituer la forme originelle (« die ursprüngliche

Gestalt ») d’un texte ; et, de l’autre côté, elle est Hermeneutik, dans la mesure où elle
   

recueille toutes les informations (d’ordre grammatical, lexical, culturel etc.) qui
peuvent être utiles à la compréhension du texte en question (Tobler 21904–1906, 319).
132 Raymund Wilhelm

Il n’y a pas de doute que la philologie ainsi définie constitue la base aussi bien de la
recherche linguistique que de l’histoire de la littérature. Autrement dit, dans la
conception de Gröber et de Tobler, l’ecdotique est le lien entre les études linguistiques
et les études littéraires, puisqu’elle présuppose les deux compétences en même
temps.

1.2 Aujourd’hui, nous sommes bien loin d’une telle conception de la philologie
romane. La séparation entre linguistique et études littéraires semble un fait incontour-
nable (et irrémédiable). Le haut degré de spécialisation dans les deux domaines
semble d’ailleurs rendre illusoire toute ambition de réunir les deux compétences en
un seul chercheur.
Plus grave encore est un autre fait : les deux branches de la philologie romane

suivent des orientations méthodologiques de plus en plus divergentes. D’un côté on


constate que la linguistique romane (synchronique et même diachronique) est majori-
tairement orientée vers les modèles de la linguistique générale. Ceci est vrai, en
particulier, pour quelques pays, comme l’Allemagne, où un article comme celui de
Meisel/Schwarze (2002) n’a provoqué que d’assez faibles réactions. Néanmoins la
réflexion sur le rôle du « particulier » et du « général » proposée par ces deux auteurs
       

(Das Besondere und das Allgemeine, comme on lit dans le sous-titre de l’article cité)
concerne les bases mêmes de notre discipline : une science historique (l’histoire de la

langue, la linguistique historique etc.) est nécessairement une science du particulier,


et même de l’« individuel » ; considérer le particulier uniquement en fonction du
     

général, voire de l’universel, revient à amputer la philologie romane de sa dimension


historique, et de cette façon on abandonnerait l’autonomie (outre que le sens) de
notre discipline.1
De l’autre côté les études littéraires semblent de moins en moins s’intéresser au
texte en tant qu’ensemble structuré de signes linguistiques qui transporte un « sens »    

précis et susceptible d’être compris à l’aide de procédés bien définis. Depuis plusieurs
décennies on constate en effet, dans un nombre considérable de recherches littéraires,
des orientations qui, au lieu de se pencher sur l’exégèse des grands textes du passé, se
dédient plutôt à l’histoire de leur réception ou les prennent comme supports pour des
considérations d’un autre ordre comme, par exemple, l’histoire des mentalités ou les
cultural studies. Le texte littéraire, dans certaines orientations méthodologiques (par-
mi lesquelles on citera aussi le « déconstructionisme »), risque de ne plus servir que
   

de prétexte pour des réflexions, certes fort intéressantes, mais qui semblent parfois
difficilement contrôlables.2

1 Pour les bases épistémologiques, qu’il n’est pas possible de discuter ici, cf. Coseriu (1958). Une
réponse détaillée aux thèses de Meisel/Schwarze (2002) se lit dans Kramer (2004) ; et cf. aussi, dans

une perspective plus ample, Dworkin (2005) et Lebsanft (2012, 179).


2 Cf. déjà Segre (1993). – Pour la situation allemande cf. en particulier Rossi (2012, 119s.) : « proprio nel
   

paese in cui è stata concepita la Romanische Philologie, oggi, è lasciata piuttosto in disparte, a
L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 133

1.3 Une telle situation – décrite ici de façon simplifiée et même caricaturale – a bien
sûr des conséquences quant à la place à attribuer à l’ecdotique, c’est-à-dire à la
théorie et à la pratique de l’édition de texte, au sein de la philologie romane. Le
constat formulé il y a quelques années par Frédéric Duval (2006b, 129) est net : « En    

France, la fracture profonde entre linguistique et littérature (qui s’est souvent doublée
d’une opposition idéologique et politique) a gravement nui à la philologie ». Et le  

diagnostic peut être étendu à d’autres pays, comme les pays de langue allemande
notamment.3 Au lieu de servir de trait d’union entre la linguistique et les études
littéraires, la philologie textuelle semble divisée elle-même entre une orientation
linguistique et une orientation littéraire, si bien qu’il faudrait distinguer entre les
éditions à l’usage des linguistes et les éditions à l’usage des littéraires.
Par la suite je vais discuter cette vision plutôt « pessimiste » à partir de trois
   

thèses, qui résument des points de vue largement répandus :  

(1) Les spécialistes de littérature préparent l’édition de textes littéraires, les linguis-
tes, de textes non-littéraires.
(2) Les spécialistes de littérature, dans leurs éditions, se concentrent sur le contenu
(les leçons, la substance) du texte, les linguistes s’intéressent uniquement à sa
forme linguistique.
(3) Les spécialistes de littérature préparent des éditions « reconstructionnistes », les
   

linguistes, des éditions « imitatives ».


   

Ces trois thèses concernent des points fondamentaux de la théorie et de la pratique de


l’édition de texte : en occurrence l’objet, le niveau d’analyse et les méthodes de

l’ecdotique. La discussion qui va suivre tentera de répondre à la question de savoir


dans quelle mesure l’attitude scientifique évoquée ici, à savoir la séparation entre
linguistique et littérature, nous permet une compréhension adéquate des textes
médiévaux.

vantaggio della cosiddetta ‹ Kulturwissenschaft ›, disciplina senz’altro encomiabile, se solo i suoi


   

cultori si rendessero conto ch’essa non può prescindere dalla filologia e che la sua corretta applica-
zione esige una preparazione che va ben al di là delle modeste competenze di chi attualmente la
esercita ».

3 Cf. aussi Zinelli (2006, 101), à propos de la situation italienne : « Le clivage institutionnel grandissant
   

qui sépare les historiens de la littérature des historiens de la langue est en train de déterminer une
séparation des compétences qui ne sera pas sans conséquences sur le terrain même de l’édition ». – Il  

faut ajouter pourtant qu’en Italie, l’enseignement de la Storia della lingua italiana prend largement en
considération l’histoire de la littérature, si bien qu’un dialogue entre les deux disciplines (linguistique
et études littéraires) y trouve un lieu institutionnel, qui manque complètement dans d’autres pays.
134 Raymund Wilhelm

2 Textes littéraires / textes non-littéraires


La première thèse semble décrire un fait évident : si le spécialiste de littérature

médiévale élabore principalement des éditions de textes littéraires, le linguiste, lui, se


dédie au vaste champ des documents de la vie pratique. Et on peut rappeler ici, avec
Fabio Zinelli (2006, 101), « l’existence d’une tradition importante de recueils entière-

ment consacrés aux textes pratiques, terrain principalement réservé aux historiens de
la langue » (cf. aussi Duval 2006a, 19s.).

En réalité, les choses ne sont pas si simples. Une division des travaux entre
littéraires et linguistes en fonction de l’objet de leurs soins (textes littéraires / textes
non-littéraires) est régulièrement démentie par la pratique des éditeurs de textes.
Considérons les trois points suivants.

2.1 En premier lieu, il est indéniable que pour beaucoup de textes médiévaux la
catégorie moderne de « littérarité » n’est pas pertinente. Le caractère littéraire ou non-
   

littéraire d’un texte n’est donc pas très approprié, et certainement pas suffisant, pour
classifier les types de textes du Moyen Âge.
Pensons aux textes scientifiques, par exemple les grandes encyclopédies comme
le Lucidaire, le Secret des secrets, le Livre dou Tresor etc. Les éditions de ces textes sont
élaborées aussi bien par des littéraires, comme Doris Ruhe (1993) pour le Second
Lucidaire, que par des linguistes, spécialement des lexicographes, comme Yela
Schauwecker (2007) pour le Secretum secretorum de Jofroi de Waterford, ou encore
Pietro Beltrami et son équipe (2007) pour le Trésor de Brunet Latin.
Et pensons encore aux poèmes hagiographiques : ce n’est certainement pas la

forme versifiée qui nous permet d’attribuer un caractère littéraire aux vies de Saint,
qui constituent un des genres les plus diffusés dans toutes les langues vernaculaires
du Moyen Âge. Si aujourd’hui on a tendance à inclure un certain nombre de vies ou de
miracles dans le canon littéraire, c’est essentiellement grâce à leurs auteurs, comme
Rutebeuf, Gonzalo de Berceo ou, dans une moindre mesure (à cause de sa « margina-  

lité » linguistique), Bonvesin da la Riva. Mais la masse des textes hagiographiques


anonymes, en latin et dans les langues vernaculaires, en vers et en prose, poursuivent


une orientation plutôt pratique, l’édification et l’instruction religieuse des fidèles, et
ne relèvent donc pas de la « littérature » au sens fort du terme.
   

C’est évidemment par anachronisme que nous qualifions un certain nombre de


textes du Moyen Âge comme « littéraires ». Une telle classification (« littéraire / non-
     

littéraire ») est certainement légitime, mais il ne faut pas oublier qu’elle ne correspond

nullement à la perception des auteurs et des lecteurs du Moyen Âge, puisque la notion
de « littérarité » ne sera établie que beaucoup plus tard. Paul Zumthor a écrit des
   

pages stimulantes à cet égard. Selon l’auteur de La lettre et la voix, « le ‹ roman › seul,
     

parmi les pratiques poétiques du XIIe siècle, du XIIIe, du XIVe encore, dans une
moindre mesure du XVe siècle, entre (en forçant un peu, mais sans trop de mal) dans
le cadre à la fois idéal et pragmatique que désigne notre terme de littérature »  
L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 135

(Zumthor 1987, 311). Et, pour Zumthor, il en découle une conséquence nette : « L’un    

des impératifs méthodologiques auquel aucun médiéviste ne se déroberait sans


fausser de façon irrémédiable la perspective consiste à écarter, comme totalement
inadéquate à son objet, la notion de ‘littérature’ » (ibid., 313). Il n’est probablement

pas utile de suivre un tel rigorisme terminologique. Il est nécessaire pourtant de se


rappeler que la « littérature médiévale » correspond à un regroupement de textes qui
   

reflète la conception moderne de plusieurs « univers discursifs » nettement délimi-


   

tés.4

2.2 Même si nous nous basons sur le concept de littérature au sens moderne, la
répartition des tâches entre littéraires et linguistes est loin d’être nette. Les œuvres
d’auteurs médiévaux auxquelles on a attribué par la suite une valeur littéraire jouent
souvent un rôle important dans la culture d’un pays et dans la construction de
l’identité nationale ; pour cette raison il est d’un intérêt capital de savoir dans quelle

langue des auteurs comme Chrétien de Troyes, Ramon Llull ou Dante Alighieri ont
écrit leurs œuvres : il s’agit ici d’un problème de l’histoire linguistique qui a des

conséquences immédiates sur la pratique de l’édition des textes.5


Prenons l’exemple de la Divine Comédie, le texte-phare de la littérature italienne,
dont l’édition demande un soin et une compétence linguistiques des plus poussés.
L’état de la question a été établi par Paolo Trovato dans un article qui ouvre des
perspectives méthodologiques importantes : Un problema editoriale : il colorito lin-
   

guistico della Commedia (2010). Comme pour les autres œuvres du poète italien, nous
ne connaissons pas de manuscrit autographe de la Commedia. La tradition la plus
ancienne du chef-d’œuvre de la littérature italienne provient de l’Italie du Nord. On
peut même supposer un archétype « emiliano-romagnolo » de la Commedia (Trovato
   

2010, 78). Et rappelons que Dante a quitté sa ville natale en 1301 et qu’il termine son
poème à Ravenne, où il meurt en 1321. Dans les décennies qui ont suivi la mort du
poète, des copistes de Toscane ont transposé en florentin les formes septentrionales ;  

la tradition manuscrite de la Divine Comédie est ainsi soumise à un procès de


« rifiorentinizzazione » (ibid.).
   

Mais dans quelle mesure cette langue « florentinisée » après coup correspond-elle
   

au coloris originel du poème de Dante ? Évidemment il ne peut pas y avoir de réponse


simple. Trovato propose l’argumentation suivante : toutes les fois qu’un manuscrit de

l’Italie du Nord (par exemple U, daté 1352) conserve une forme florentine, son
témoignage est particulièrement précieux ; à la différence des formes florentines

contenues dans les manuscrits toscans, il ne s’agit pas ici du résultat d’une « trans-  

position » attribuable à quelques copistes mais, avec une bonne probabilité, d’une

4 Pour le concept de la Ausgliederung von Diskursuniversen cf. Schlieben-Lange (1983, 146s.).


5 Cf. le fascicule 33, 1 de Medioevo Romanzo dédié à la « langue des auteurs », qui recueille les études
   

de Badia/Soler/Santanach (2009) ; Roques (2009) ; Trovato (2009).


   
136 Raymund Wilhelm

forme déjà présente dans le texte de Dante (ibid., 80). Le raisonnement est illustré par
des exemples ponctuels. Prenons la distribution de formes comme ternaro/ternaio,
cavrara/capraia : curieusement les formes septentrionales (ternaro et cavrara) sont

attestées par les manuscrits florentins, tandis que les formes florentines se trouvent
dans l’U septentrional. Or, dans un cas de figure pareil, force est de conclure que les
manuscrits florentins dépendent de modèles plus fortement « septentrionalisés »,    

tandis que U conserve la forme originelle (ibid., 81).


Le modèle proposé par Paolo Trovato a suscité de vives discussions, qu’il n’est
pas possible de résumer ici.6 Il est évident pourtant que dans le cas de la Divine
Comédie, dont on connaît d’ailleurs presque 600 manuscrits complets, le problème de
la facies linguistique ne peut pas être ignoré.7 L’édition du poème exige la conciliation
de compétences littéraires et de compétences linguistiques. Et on peut ajouter que la
situation des autres œuvres de Dante n’est pas fondamentalement différente.8

2.3 Ajoutons un aspect de caractère plus général. Les linguistes s’intéressent de plus
en plus aux variantes qui se produisent dans la transmission d’un texte médiéval.
Ainsi Thomas Verjans a proposé de considérer les variantes philologiques comme
« autant de possibilités permises par le système qu’est la langue » et de les analyser
   

comme des « indices d’une évolution en cours » (Verjans 2012, 91s.). L’approche est
   

extrêmement prometteuse. Il s’agit d’utiliser la dynamique linguistique contenue


dans l’histoire manuscrite d’un texte médiéval pour développer des hypothèses sur le
changement linguistique. Les adaptations successives d’un texte copié à plusieurs
reprises permettent, dans une telle perspective, d’observer la variation linguistique au
Moyen Âge et de formuler des hypothèses sur des changements linguistiques en cours
(cf. Wilhelm 2013a, 8). Dans le cadre de cette approche on s’intéressera particulière-
ment aux textes à tradition complexe et donc surtout aux textes littéraires (au sens
moderne).
Ainsi Lene Schøsler (1986) a étudié la variation manuscrite du Charroi de Nîmes
pour en tirer des conclusions sur l’emploi des temps verbaux en ancien français. Les
« alternances de temps » dans les divers manuscrits du texte – du type A Monloon en
   

VINT corant au sié / A Monloon en EST VENUS au sié (ibid., 341) – permettent, en effet,
de reconnaître des équivalences partielles entre certains tiroirs verbaux. L’analyse
aboutit ainsi à un modèle qui démontre que « chacune des formes possède une

6 Cf. entre autres Inglese (2009) ; et cf. aussi les études réunies dans Tonello/Trovato (2013).

7 Cf. aussi Manni (2013, 95) : « Prima di qualsiasi ricognizione sulla lingua della Commedia, specie
   

sotto il profilo fonomorfologico, s’impone la necessità di riflettere sulla situazione testuale e sulle
scelte editoriali che – in assenza di autografi – hanno il compito delicatissimo di restituire un testo che
si avvicini quanto più possibile al colorito linguistico dell’originale ».

8 Cf. aussi les réflexions de Gorni (1998) sur la restitution formelle de la Vita Nova : selon Gorni il ne

s’agit pas de « reconstruire » la forme originelle, mais de récupérer tout ce qui a été conservé de la
   

facies originelle dans la tradition du texte pris dans l’ensemble.


L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 137

gamme de possibilités qui se recouvrent partiellement » (ibid., 349) (cf. aussi l’étude

complémentaire de Schøsler 1985).


Citons encore un autre cas. Dans une approche sociolinguistique, Yan Greub a
attiré l’attention sur le fait que la copie est souvent « plus neutre linguistiquement que

le texte copié » (Greub 2007, 431). Il devient donc possible d’instaurer un rapport

direct entre l’acte de copie et le processus de pré-standardisation de la langue d’oïl :  

« Dans le cas des textes fréquemment copiés, la langue dans laquelle ils apparaîtront

le plus souvent (et de plus en plus) sera précisément cette langue neutralisée » (ibid.,  

432). L’hypothèse reste à vérifier, surtout en ce qui concerne son application à d’autres
langues romanes. Mais il ne fait aucun doute que les linguistes ont intérêt à prendre
systématiquement en charge les variantes étudiées par les philologues et documen-
tées dans les éditions : les variantes linguistiques mises à disposition par les philolo-

gues constituent, en effet, un matériau particulièrement précieux pour la linguistique


de la variation (sociolinguistique et modélisations du changement linguistique) (cf.
Wilhelm 2013a, 8).

Essayons de formuler une première conclusion. Nous avons vu que l’idée d’une
séparation nette des « objets » de recherche (c’est-à-dire des textes à éditer) – textes
   

littéraires pour les spécialistes de l’histoire de la littérature, textes non-littéraires pour


les linguistes – doit être précisée à plusieurs égards. Tout d’abord la « littérarité », en
   

tant que notion moderne, n’est pas sans poser des problèmes quand il s’agit d’élabo-
rer une classification des textes médiévaux. Ensuite l’exemple de Dante a pu illustrer
le fait que les historiens de la langue ont un intérêt fondamental pour la langue des
« grands auteurs » et qu’ils doivent évidemment collaborer à l’édition des grands
   

textes littéraires. Enfin si les linguistes s’intéressent aux variantes dans la transmis-
sion des textes, s’ils étudient la « dynamique » linguistique, c’est surtout aux textes
   

littéraires qu’ils doivent s’adresser parce que ceux-ci ont une tradition souvent très
riche et particulièrement bien étudiée.

3 Intérêt pour le contenu / intérêt pour la forme


linguistique du texte
Pour la deuxième thèse, au premier abord les choses semblent de nouveau très
claires : tandis que le spécialiste de la littérature s’intéresse au contenu de l’œuvre et

a peu de passion pour les variantes phonologiques ou morphologiques, pour le


linguiste c’est le contraire : pour lui c’est la forme linguistique du document qui

compte (cf. Zinelli 2006, 101). Cependant, à y regarder de plus près, la distinction
entre la « forme » et le « contenu » d’un texte s’avère problématique à plusieurs
       

égards.
138 Raymund Wilhelm

3.1 La distinction évoquée renvoie principalement à la classification des variantes,


c’est-à-dire des interventions du copiste dans le texte qu’il est en train de transcrire.9
La philologie traditionnelle distingue, depuis Paris/Pannier (1872), entre formes et
leçons. On a souvent remarqué d’ailleurs que cette distinction n’est pas toujours facile
à manier. Il faut rappeler, en particulier, que l’opposition entre formes et leçons a été
établie à une époque où les linguistes s’intéressaient en premier lieu à la phonétique
historique. Alors la distinction entre le coloris linguistique et le contenu du texte
pouvait sembler tout à fait évidente. Mais dès que la linguistique a pris en compte des
structures plus complexes, de la morphologie à la syntaxe et aux structures trans-
phrastiques, la distinction des deux plans est beaucoup moins aisée.10
Les différentes typologies des interventions des copistes qui ont été proposées ces
dernières années ont tendance à abandonner la simple polarité de formes et leçons.
Pour arriver à une classification satisfaisante, il semble utile de prendre en considéra-
tion toute la gamme des variantes qui peuvent se produire lors de la transcription d’un
texte.11 Prenons le modèle particulièrement élaboré qui a été proposé par le germa-
niste Thomas Klein (2009). Klein prévoit cinq types de transformations textuelles : la  

copie (Abschrift), la transposition dans un autre dialecte (Umschrift), la traduction dans


une autre langue (Übersetzung), le remaniement (Bearbeitung) et la réécriture (Wieder-
erzählung). La distinction entre ces types s’effectue sur la base des unités intéressées :  

ainsi la copie se limite à substituer des graphèmes ou des groupes de graphèmes, la


transposition touche le niveau phono-morphologique, la traduction inclut aussi le
lexique et la syntaxe, le remaniement intervient dans certaines parties de l’œuvre et la
réécriture opère sur le texte entier (cf. Klein 2009, surtout le tableau à p. 226).  

On peut cependant douter du fait que ces transformations se situent vraiment le


long d’une ligne allant des unités plus simples aux unités plus complexes. Il est assez
facile de se rendre compte, à mon avis, que les opérations distinguées par Klein se
rapportent en réalité à deux plans différents et fondamentalement indépendants l’un
de l’autre. Et c’est seulement à l’intérieur de ces deux plans que nous pouvons
distinguer des interventions d’extension plus ou moins large. Ainsi la traduction
englobe sans doute la transposition, dans le sens où celle-ci opère au niveau phono-
morphologique, tandis que celle-là concerne en plus le niveau du lexique et de la
syntaxe. De même la réécriture, qui intéresse le texte entier, est certainement plus
complexe que le remaniement, qui se limite à quelques portions textuelles. Pourtant
entre les opérations de la transposition et du remaniement ou entre la traduction et la
réécriture il n’y a pas de rapport d’inclusion. Pour évoquer un cas bien connu : la  

9 Dans ce qui suit je résume quelques arguments proposés dans Wilhelm (2013a, 4–8).
10 Cf. aussi Leonardi (2011, 32) qui, en discutant le problème de la surface du texte, pose la question
de savoir « quali debbano essere i limiti di questa facies, quale la tipologia dei fatti che rientrano

nell’ambito di ciò che definiamo la forma linguistica di un testo […] (non solo grafia e fonetica, ma
anche – fino a che punto ? – morfologia, ordine delle parole, ecc.) ».
   

11 Cf. aussi les réflexions dans Centili/Floquet (2012).


L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 139

traduction coïncide souvent avec un remaniement et même avec une réécriture du


texte, mais déjà au Moyen Âge il existe des traductions qui laissent intacte la structure
du texte source (cf. les exemples discutés dans Albesano 2006).
La distinction proposée ici entre deux plans sur lesquels se situent les interven-
tions du copiste peut être explicitée, et justifiée, à l’aide d’un modèle assez répandu
dans la linguistique actuelle : la linguistique textuelle cosérienne. Avec Coseriu

(31994) nous pouvons distinguer en effet entre, d’un côté, le plan linguistique – dans le
sens de einzelsprachlich, c’est-à-dire ‘propre à un système linguistique particulier’, de
la phonologie à la morphologie, à la syntaxe et aux structures transphrastiques – et
de l’autre côté le plan discursif, ce plan où on étudie les traditions discursives : les  

genres littéraires et non-littéraires, toutes sortes de procédés discursifs comme le com-


mentaire, la glose, l’abrégé etc., et enfin les éléments formulaires qui, tout comme les
genres, traversent librement les traditions linguistiques.12
Sur les deux plans, linguistique et discursif, nous nous trouvons face à des formes
traditionnelles, et donc des normes (ou règles), qui pourtant restent souvent implici-
tes. À l’aide du modèle des traditions discursives nous pouvons distinguer donc entre
les variantes linguistiques, qui concernent des altérations au niveau de la grammaire
ou du lexique, et les variantes discursives, qui concernent des altérations au niveau
des règles discursives, de l’introduction d’une glose ou d’une formule jusqu’à la
réécriture du texte selon les normes d’un autre genre.
Il faut attirer l’attention sur le fait que la distinction entre le plan linguistique et le
plan discursif n’est pas, de toute façon pas en premier lieu, une distinction de
dimension ou d’« échelle ». Considérons le cas d’un ajout, facilement reconnaissable
   

d’ailleurs, d’un élément formulaïque. L’exemple provient du Miracolo di Sant’Andrea,


qui a été transcrit deux fois à 60 ans d’intervalle à Milan : on le lit aussi bien dans le

manuscrit Ambrosiano N 95 sup (ca 1430) que dans le manuscrit Trivulziano 92 (ca
1490). Les deux textes sont très proches, mais ils ne dérivent pas l’un de l’autre, même
si dans le cas que je vais citer c’est certainement le témoin plus tardif (ou son modèle)
qui ajoute l’expression sans avoir égard à la métrique :  

al nome de sancto Andrea acomenzava allo nome de Dio e de sancta Andrea


(Ambrosiano N 95 sup, 21v, v. 18) acomenzava (Trivulziano 92, 29v, v. 18)

L’ajout du manuscrit Trivulziano, qui entraîne une altération de la forme métrique,


s’explique comme intrusion d’un élément formulaire. La variante appartient au plan
discursif : l’automatisme qui nous induit à compléter l’expression au nom de dans la

forme au nom de Dieu n’est pas spécifique d’une langue particulière ; il s’agit d’une  

12 Pour le modèle des traditions discursives cf. les études réunies dans Lebsanft/Schrott (2015) ; pour

le caractère übereinzelsprachlich (‘transversal aux langues particulières’) des formules cf. Wilhelm
(2013c).
140 Raymund Wilhelm

tradition qui est certainement liée à des contextes culturels précis, mais qui traverse
librement plusieurs traditions linguistiques. Nous nous trouvons en face d’une tradi-
tion discursive.
Si l’on tient distincts les deux plans, on peut admettre sans problème qu’une
copie innovatrice au niveau linguistique peut être conservatrice au niveau discursif,
et vice versa qu’une copie qui change profondément la structure discursive peut
conserver la variété linguistique de son modèle.

3.2 Le modèle proposé peut être résumé par le schéma suivant :  

Tableau 1 : Types et niveaux de l’intervention du copiste


   

interventions sur le plan de la langue


(distance diatopique et diachronique)
« copie
  substitution de
fidèle »   →→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→→ langue
(traduction
interlinguistique)
interventions sur ↓ transposition traduction
le plan du ↓ [texte (niveau phono- intralinguistique
discours ↓ d’auteur] morphologique) (niveau
– ajouts ↓ syntaxique et
– omissions ↓ lexical)
– reformulations ↓ remaniement
– mise en prose ↓ (niveau de la
– changement de ↓ portion de
genre ↓ texte)

↓ réécriture [texte de
↓ (niveau de la patrimoine
↓ macrostructure commun]
↓ textuelle)
substitution
de texte

La distinction entre interventions sur le plan de la langue et interventions sur le plan


du discours constitue en quelque sorte une réinterprétation, sur la base de la linguis-
tique cosérienne, de l’opposition traditionnelle entre formes et leçons (ou entre
« forme » et « substance »).13
       

13 Cf. aussi Wilhelm (2011) ; un tableau similaire, basé pourtant sur une approche linguistique

différente, la théorie linguistique de Roman Jacobson, a été proposé par Barbato (2013, 195).
L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 141

Les interventions sur le plan de la langue peuvent être situées entre deux pôles
que j’appelle ici la « copie fidèle », qui constitue évidemment une idéalisation, et la
   

substitution complète de la forme linguistique originelle ou « traduction interlinguis-  

tique ». Entre ces pôles nous pouvons distinguer, en réinterprétant les catégories

proposées par Klein (2009), plusieurs degrés, au moins la « transposition » du coloris   

phono-morphologique dans la variété du copiste et la « traduction intralinguistique »


   

qui comporte en même temps une substitution au niveau de la syntaxe et du lexique,


tout en restant, à différence de la traduction interlinguistique, à l’intérieur de la même
« langue historique ». Il est évident, d’autre part, qu’il ne s’agit pas de types claire-
   

ment distincts, mais plutôt d’un continuum de possibilités. En plus il faut prévoir aussi
le cas de variantes linguistiques diatopiquement neutres, qui pourraient être considé-
rées dans la dimension diastratique ou diaphasique.
De façon non moins évidente, les différentes formes d’intervention sur le plan du
discours constituent, elles aussi, une gamme de transformations qui se superposent
partiellement les unes aux autres. Il semble quand même possible de distinguer, de
nouveau avec Klein (2009), plusieurs types assez facilement reconnaissables. Ainsi,
on peut parler de « remaniement » dans le cas d’interventions qui affectent des parties
   

du texte, comme ajouts, omissions ou reformulations. Les interventions qui altèrent la


macrostructure, par contre, comme la mise en prose d’un texte versifié ou la trans-
position d’un texte dans un autre genre littéraire, nous permettent de parler plutôt
d’une « réécriture ». Le pôle extrême est constitué par la substitution complète du
   

texte. Il n’est pas toujours facile d’établir jusqu’à quel degré d’interventions nous
avons encore à faire au « même texte » – et à partir de quel moment nous nous
   

trouvons en face d’un lien plus faible entre deux textes différents. Ce qui est en jeu ici,
c’est la démarcation entre l’identité textuelle d’une part, et l’intertextualité de l’au-
tre.14
On peut supposer qu’un « texte d’auteur » se retrouvera plutôt en haut et du côté
   

gauche du schéma, puisque dans le cas d’un texte doté d’une grande autorité, le
copiste cherchera probablement à minimiser ses interventions, tandis qu’un texte
anonyme et considéré comme appartenant au patrimoine commun – un texte « tradi-  

tionnel » ou « populaire » – invitera plus facilement à des interventions même pro-


     

fondes. Évidemment il s’agit ici de nouveau d’une idéalisation et il faut considérer


chaque cas en soi. Il est quand même probable que le type discursif (ou le genre) et le
prestige de l’auteur (si le texte est transmis avec le nom d’un auteur) jouent un certain
rôle quant à l’attitude du copiste envers le texte à transcrire (cf. aussi Dörr 2013).

3.3 La réinterprétation de l’opposition entre formes et leçons – ou entre forme et


substance selon l’usage de la tradition philologique italienne – dans le cadre de la

14 Le problème a été discuté aussi par Trachsler (2013) à propos des différentes versions de l’Histoire
ancienne jusqu’à César.
142 Raymund Wilhelm

linguistique cosérienne, telle que je l’ai proposée ici, nous montre entre autres que
toutes les interventions du copiste sont intéressantes pour le linguiste : si les variantes  

linguistiques concernent principalement la lexicographie et la grammaire historique


(du niveau phonologique jusqu’aux niveaux syntaxique et transphrastique), les va-
riantes discursives constituent, au moins en principe, un matériau extrêmement
intéressant pour la linguistique textuelle ; ajoutons pourtant que la linguistique

textuelle hésite encore à prendre sérieusement en considération la dimension histo-


rique.
Il est patent, de toute façon, que le linguiste ne peut en aucun cas faire abstrac-
tion du « contenu » du texte édité. C’est particulièrement évident pour le lexico-
   

graphe : le lexicographe s’intéresse fondamentalement au niveau sémantique, et il ne


peut certainement pas se limiter au mot isolé, mais il doit prendre en considération le
« contexte » et, en fin de compte, le sens du texte entier. La lexicographie, et surtout
   

la lexicographie historique, est d’ailleurs la seule branche de la linguistique actuelle à


entretenir des rapports étroits avec l’édition de texte.15
En principe, cela vaut également pour la syntaxe et pour la textualité, mais le
constat est ici tout à fait négatif : « Certains domaines de la syntaxe, comme la syntaxe
   

transphrastique, n’ont guère leur place actuellement dans les éditions » (Duval  

2006b, 146). Ce fait est d’autant plus déplorable que le niveau d’analyse concerné, la
« textualité », qui peut varier d’un manuscrit à l’autre, est sans aucun doute important
   

pour l’étude de l’histoire d’un texte.


Prenons un exemple récent, l’édition préparée par Marcello Barbato (2012) de
trois versions vernaculaires du récit qui raconte le soulèvement palermitain de 1282,
connu sous le nom des Vêpres siciliennes. L’édition, qui est exemplaire à maints
égards, démontre cependant une lacune tout à fait caractéristique de la pratique
actuelle de l’édition de texte. Ainsi l’ample Introduction traite entre autres certains
procédés narratifs comme l’« agrégation des événements autour des personnages », la
   

« recherche du parallélisme », le « style dialogique » etc. (Barbato 2012, 24–26), tandis


       

que la Nota linguistica fournit un dépouillement exhaustif de la phonologie et de la


morphologie des trois versions éditées (Barbato 2012, 217–298). Or, il est surprenant
que le niveau d’analyse spécifique qui aurait pu servir de trait d’union entre ces deux
domaines ne soit pas pris en considération. Pour le moment, nous ne disposons
apparemment pas, au niveau de la syntaxe et de la textualité, d’instruments idoines
pour décrire la dynamique qui lie les différentes transcriptions d’un même texte.

15 ↗15 L’art du glossaire d’édition. Duval (2006a, 15) : « Les relations entre linguistique et philologie
     

ont surtout été abordées au travers de la lexicographie ». Cf. aussi le point de vue plus pessimiste de

Lebsanft (2012, 176) : « Du côté de la linguistique historique, ce sont surtout les grands projets de
   

lexicographie historique qui maintiennent l’intérêt pour les études médiévales, même s’il faut avouer
que cet intérêt est très relatif et qu’il occupe une position plutôt marginale dans l’enseignement
universitaire ». Rappelons que Lebsanft, dans l’article cité, s’interroge sur « la place de la philologie
   

romane comme ‹ science › de l’édition de textes » dans le contexte allemand (ibid., 161).
     
L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 143

Ceci signifie pourtant que le dépouillement du texte, tel qu’il est toujours très en
vogue dans la philologie italienne, ne reflète guère les tendances actuelles de la
linguistique historique, dont les intérêts dépassent depuis longtemps la phonologie et
la morphologie. Ce qui est particulièrement urgent en ce moment, c’est une réflexion
sur comment concilier l’instrument traditionnel du spoglio linguistico avec les acquisi-
tions plus récentes de la syntaxe historique et de la linguistique textuelle.
Constatons donc une séparation indéniable des intérêts, à l’intérieur de l’ecdo-
tique, entre linguistes et littéraires. Pourtant il faut admettre que la distinction entre le
domaine du linguiste (la forme) et le domaine du spécialiste de littérature (le contenu
de l’œuvre) est tout autre que nette. Soulignons surtout le point suivant : dans la  

mesure où le linguiste va outre la trop simple identification de la forme linguistique


du texte avec son coloris phono-morphologique, il peut utilement entrer en dialogue
avec le spécialiste de littérature médiévale. Ce sont surtout les recherches sur les
structures transphrastiques et sur les procédés discursifs, qui ne sont certainement
pas secondaires dans l’édition d’un texte médiéval, qui pourraient permettre de
rapprocher les analyses linguistiques et littéraires.

4 Éditions « reconstructionnistes » /
   

éditions « imitatives »    

Il semble évident que le linguiste ne peut pas se baser sur un texte « reconstruit », sur    

un remake, il demandera par contre une édition qui reproduise, sous la forme la plus
fidèle possible, un seul manuscrit ;16 le littéraire, lui, qui s’intéresse en premier lieu à

l’auteur et à l’œuvre, sera beaucoup plus disposé à accepter des éditions composites
qui, sur la base des manuscrits disponibles, essaient de s’approcher du texte « origi-  

nal ».

L’inclination des linguistes à l’édition imitative a été caractérisée de façon effi-


cace par Frédéric Duval :  

« Il est certain que les linguistes ont besoin désormais d’alimenter des bases textuelles tenant

compte, entre autres, de la ponctuation des manuscrits, des coupures de mots, des allographes et
des abréviations. […] de telles transcriptions ne s’intéressent guère au sens du texte, à son
interprétation globale ou même aux difficultés herméneutiques ponctuelles qu’il peut présenter.
Leur objet principal d’étude n’est plus le texte (qui reste au cœur de la philologie) mais la langue
de ce texte » (Duval 2006a, 16).

Il se comprend qu’une édition de ce type, préparée dans la perspective de la recherche


linguistique, ne peut avoir qu’une valeur extrêmement réduite, pour ne pas dire nulle,
pour le spécialiste de littérature, qui privilégiera par contre une édition « author-  

16 Cf. Vàrvaro (1997, 39) : « una lingua ricostruita […] è un remake inutilizzabile ».
     
144 Raymund Wilhelm

centered » (Baker 2010, 436) et donc, dans beaucoup de cas, d’inspiration plus ou

moins clairement « néo-lachmannienne ».17


   

En y regardant de plus près, on se rendra compte cependant, encore une fois, que
nous pouvons parler, en réalité, d’une convergence des deux orientations ici briève-
ment caractérisées.

4.1 En premier lieu, il faut rappeler que l’édition imitative proprement dite a eu peu
de suite, même parmi les linguistes : il s’agit d’une approche tout au plus marginale

(cf. aussi les réflexions dans Dörr 2007).


De toute évidence l’approche en question, défendue parfois avec une fougue un
peu naïve, se base sur une série de prémisses douteuses.18 Tout d’abord, on constatera
que l’imitation de l’écriture manuelle par des moyens typographiques, telle qu’elle est
préconisée par certains chercheurs, n’est pas seulement illusoire – parce que le livre
imprimé est perçu de façon fondamentalement différente par rapport au livre manu-
scrit –, mais elle est aussi inutile – parce que la photographie (le facsimile) nous
permet un accès commode aux manuscrits, soit sur support imprimé, soit, de plus en
plus, sous forme électronique.
Ensuite, on ne peut pas sérieusement soutenir que l’« authenticité » d’une édition
   

dépende de la reproduction, le plus exactement possible, de la forme graphique d’un


manuscrit : le but de l’édition ne peut être que celui de faire connaître un texte, et en

même temps un état de langue ; l’édition imitative se concentre par contre sur un

aspect extralinguistique, à savoir le signifiant graphique. Holtus/Völker (1999, 403s.)


ont d’ailleurs bien vu ce problème ; ils ne réussissent pourtant pas à démontrer que

les faits paléographiques, par exemple la distinction entre deux formes de <s>,
relèvent vraiment de l’histoire de la langue. Personne ne mettra en doute, d’ailleurs,
que la distribution de <s> ronde et <s> longue est pertinente pour l’histoire des
systèmes graphiques : il s’agit de relevés certainement intéressants, qui peuvent servir

par exemple à caractériser les différents scribes. Mais on ne voit pas l’utilité, et encore
moins la nécessité, de les introduire dans le texte édité.
Enfin, l’édition imitative risque de négliger l’aspect fondamental de chaque
lecture d’un texte manuscrit : la compréhension. Qui a une connaissance un tant soit

peu approfondie de manuscrits médiévaux (mais au fond la même chose vaut pour
l’écriture manuelle à l’époque moderne) pourra confirmer qu’identifier une suite de
lettres et reconnaître un mot, et donc reconstruire un sens, sont deux opérations

17 Cf. aussi Leonardi (2012, 273) : « l’analisi microlinguistica esige criteri di trascrizione specifici e
   

totalmente conservatori (basti pensare alle abbreviazioni, o all’identificazione delle parole da distin-
guere graficamente), criteri che possono essere incompatibili con l’inevitabile processo di transcodifica
che è necessario per l’edizione di un testo letterario ».  

18 Cf. surtout l’article, plein de qui pro quo, de Overbeck (2003), où l’imprécision de l’argumentation
et le manque d’informations sont mal cachés par un ton singulièrement tranchant.
L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 145

difficilement séparables et qui se conditionnent réciproquement : on reconnaît seule-


ment ce que l’on comprend.


Évidemment avec cela on ne veut nullement suggérer que la matérialité du
manuscrit soit sans intérêt, bien au contraire. Prenons la question de la division des
mots dans les manuscrits. Pour le français médiéval nous disposons d’études remar-
quables dans ce domaine.19 Or il faut bien avouer que dans beaucoup de manuscrits il
n’y a pas de distinction nette entre l’univerbation et la division en deux mots : là où le  

texte typographique exige une décision – introduire un blanc entre deux suites de
lettres ou ne pas l’introduire – le scribe dispose de solutions moins tranchées,
intermédiaires. Pour cela, les recherches sur la séparation des mots, qui sont impor-
tantes puisqu’elles nous renseignent sur la conscience linguistique des scribes, ne
peuvent être effectuées que directement sur les manuscrits ; par contre, dans un texte

édité, il n’est pas possible, et même pas souhaitable, de « singer » la pratique manu-
   

scrite.

4.2 Par un raisonnement similaire, l’éditeur d’un texte médiéval ne peut renoncer à
introduire des signes diacritiques, qui donnent des indices indispensables sur la
fonction grammaticale des mots, et une ponctuation selon les habitudes modernes,
qui rend compte de la structure syntaxique : l’éditeur comprend son texte (du moins

c’est ce qu’on doit souhaiter), et il doit signaler au lecteur son interprétation. C’est là
l’aspect le plus important de la « lisibilité » du texte édité, qui a été décriée à tort par
   

quelques « nouveaux philologues ». La séparation des mots, l’introduction des majus-


   

cules selon l’usage moderne, l’ajout des signes diacritiques et la ponctuation, qui
évidemment seront justifiés dans l’introduction, le commentaire ou le glossaire, nous
donnent à reconnaître l’édition pour ce qu’elle est : une hypothèse sur un état de

langue.
Prenons un exemple simple mais instructif, cité par Philippe Ménard :  

« Dans un fabliau du début du XIVe s. […], si l’on transcrit C’est de les veoir grant pitez, on place le
   

pronom à la forme faible devant un infinitif. C’est déjà de la syntaxe moderne. Si l’on écrit C’est
d’eles veoir grant pitez, on imprime une forme forte et l’on reste (sans doute à tort) dans une
syntaxe archaïque » (Ménard 2003, 67).

Tandis que le copiste écrit <deles>, qui permet les deux lectures, l’éditeur doit décider
entre la forme innovatrice, de les, et la forme traditionnelle, d’eles, qui à l’époque
indiquée constituerait déjà un archaïsme. L’exemple nous montre qu’il ne peut pas y
avoir de transcription « neutre » ou purement mécanique : l’éditeur d’un texte médié-
     

val doit prendre position, en tant qu’expert du texte dont il élabore l’édition.
L’exemple cité par Ménard n’est certainement pas exceptionnel. Citons encore le
problème assez connu des pronoms sujets de première et de troisième personne du

19 Cf. Andrieux-Reix/Monsonégo (1998) ; Catach (1998) ; Llamas Pombo (2003).


   
146 Raymund Wilhelm

singulier dans les variétés médiévales de l’Italie du Nord. Puisque les formes e’ ‘je’ et
e’ ‘il’ sont bien documentées, c’est à l’éditeur d’établir dans quels contextes le mot
graphique <che> du manuscrit correspond à che (conjonction ou pronom relatif) ou
bien à ch’ e’ (conjonction / pronom relatif + pronom ‘je’ / ‘il’). Pour prendre un cas
concret : au vers 116 de la Vita di Sant’Alessio de Bonvesin da la Riva, le manuscrit

donne <che fenisca> (‘que je finisse’), et l’éditeur doit décider entre che fenisca, sans
pronom sujet, et ch’ e’ fenisca, avec pronom sujet. Les conséquences d’une telle
décision pour la grammaire historique sont importantes parce que le phénomène est
assez fréquent. L’édition du texte comporte donc inévitablement une hypothèse sur la
syntaxe historique du pronom sujet en ancien lombard (pour plus de détails cf.
Wilhelm 2007).
Il n’y a pas de doute que l’édition d’un texte médiéval est une recherche sui
generis de linguistique historique. En d’autres termes : l’ecdotique est indissociable

d’un travail herméneutique, de l’effort pour comprendre le texte et sa langue.

4.3 On peut mentionner encore un autre ordre de réflexions, qui suggèrent un rappro-
chement de l’édition faite par un linguiste à des problématiques chères à l’école
« néo-lachmannienne ». Même si le linguiste se base pour son édition sur un seul
   

manuscrit, il a intérêt à étudier toute la tradition du texte dont il s’occupe.20 C’est dans
ce sens que Cesare Segre répond aux « partisans de Bédier », qui exaltent la valeur
   

historique de chaque manuscrit : « ce prétendu monument historique cache, en


   

réalité, la coexistence et souvent même l’antagonisme de deux ou de plusieurs


systèmes qui troublent les rapports structuraux du texte » (Segre 1976, 292). Concrète-

ment, pour pouvoir analyser un manuscrit du point de vue linguistique, nous devons
chercher à distinguer entre ce qui appartient au copiste et ce qui découle, par contre,
de l’exemplaire qu’il est en train de copier. L’enjeu est de pouvoir démêler les
« couches », ou les « strates », qui coexistent dans le texte. Segre a proposé le concept
       

de « diasystème » pour indiquer cette hétérogénéité linguistique du témoin (cf. Segre


   

1976).
Prenons encore un exemple de l’ancien lombard. Dans la Vita di Santa Margarita
de la fin du XIVe ou du début du XVe siècle (Milan, Bibliothèque Trivulcienne, 93)
nous trouvons deux seuls cas de palatalisation de CT en [tʃ], qui est un des traits les
plus caractéristiques du lombard occidental : elegia et aspegia. Par contre les formes

de la koinè de l’Italie du Nord du type eleta, aspeta sont nettement majoritaires. Or,
pour évaluer correctement ces deux formes dialectales, il est important de savoir que
l’évolution CT > [tʃ] n’est pas attestée dans la tradition antérieure de notre poème,
exception faite pour le manuscrit Ambrosiano N 95 sup, copié à Milan, qui n’est

pourtant pas à la base du témoin de la Bibliothèque Trivulcienne. Nous pouvons donc


conclure que elegia et aspegia sont très probablement des innovations de notre

20 Je reprends ici librement quelques phrases de Wilhelm (2013a, 2s.).


L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 147

manuscrit et qu’elles renvoient au dialecte du copiste ou du public visé. Les deux


formes dialectales, qui pourraient sembler presque négligeables du point de vue
quantitatif, se révèlent donc hautement significatives si on prend en compte la tradi-
tion du texte (cf. Wilhelm/De Monte/Wittum 2011, 64–66).
Le linguiste, en tant qu’éditeur, s’intéresse donc fortement à la genèse du texte,
telle qu’elle peut être représentée par un stemma. Ainsi pour les différentes versions
des Vêpres siciliennes éditées par Barbato (2012), l’individuation de leurs rapports
génétiques est fondamentale pour l’étude linguistique. De même, avoir identifié
l’incunable de la Vita di san Rocco publié à Milan autour de 1478/1480 (Biblioteca
Ambrosiana, INC 703) comme antécédent direct du texte copié par Giovanni de’ Dazi
(Biblioteca Trivulziana, 92) constitue un préalable précieux pour l’analyse linguis-
tique du manuscrit confectionné autour de 1490 (cf. Wilhelm 2013b).21

Pour conclure rappelons que le linguiste se basera généralement sur un seul manu-
scrit et qu’il pourra difficilement prendre en considération une langue « reconstruite »    

à la façon du Saint Alexis de Gaston Paris et Léopold Pannier (1872). Mais cela
n’implique nullement que le linguiste puisse renoncer à comprendre son texte et à
rendre compte de son interprétation dans un glossaire et par un « toilettage » appro-
   

prié, ni qu’il puisse négliger les informations mises à sa disposition par la tradition du
texte étudié, qui souvent se laissent rationaliser dans la forme traditionnelle d’un
stemma.

5 Entre linguistique et littérature – ou :  

quelle linguistique pour l’édition de texte ?  

En ce qui concerne l’enregistrement d’un certain nombre de variantes dans l’apparat


critique, Duval a remarqué à juste titre que « les linguistes et les littéraires ne

s’intéressent pas forcément aux mêmes variantes » (Duval 2006b, 143). Mais il faut

ajouter que les lexicographes et les syntacticiens, les spécialistes de morphologie et


de phonétique historique, eux non plus, ne s’intéressent pas aux mêmes variantes :  

une édition cherchera toujours à satisfaire des exigences différenciées et à viser donc
des spécialistes de différents domaines. Cependant il est indéniable qu’une édition
naît d’une interrogation scientifique spécifique, où la séparation entre études littérai-
res et linguistique n’est pas la seule à être en jeu.

21 Le lien entre l’étude du diasystème et la logique du stemma a été souligné aussi par Leonardi (2012,
268) : le diasystème est, en effet, « un sistema […] comprensibile solo a partire dal posto che esso
   

occupa nella tradizione da cui discende » ; et Leonardi ajoute : « questa prospettiva rende non eludibile
       

il problema della genealogia, in ultima analisi il problema dello stemma, anche per la valutazione di
ogni singolo testimone ».

148 Raymund Wilhelm

Le nouvel intérêt pour le texte, qui s’annonce çà et là au sein des études linguisti-
ques, pourrait effectivement ouvrir une voie prometteuse pour le rapprochement de
linguistique, ecdotique et littérature.22 Et on pensera ici surtout aux recherches sur les
structures transphrastiques et sur les procédés discursifs, qui peuvent trouver leur
cadre théorique à l’intérieur de la théorie linguistique cosérienne.23 De cette façon
l’ecdotique, la théorie et la pratique de l’édition de texte, pourraient effectivement,
dans le sens de Gröber, servir de lien entre études linguistiques et études littéraires.
L’éditeur d’un texte médiéval serait ainsi un spécialiste des zones de convergence de
linguistique et études littéraires.
Le danger majeur pour l’avenir de l’édition de texte ne consiste peut-être même
pas, en ce moment, dans la séparation entre études linguistiques et littéraires. Ce
qui pourrait se révéler fatal pour notre discipline, c’est en premier lieu la fracture
grandissante à l’intérieur de la linguistique romane même : tandis qu’une linguis-

tique « historique » au sens propre du terme est tout à fait capable de dialoguer avec
   

la philologie et les études littéraires, il existe au sein des études romanes un fort
courant qui est presque uniquement orienté vers les modèles de la linguistique
générale et qui ne se soucie guère de ses propres bases empiriques (et donc
philologiques).
Ce qu’il nous faut, c’est une linguistique qui prenne au sérieux l’historicité, et
donc l’individualité, de son objet d’étude. Une telle approche, qui se dédie à l’histoire
d’un ensemble de langues historiquement constitué (les langues romanes), ne pourra
renoncer à prendre en charge des textes individuels : elle s’intéressera à la langue des

« grands auteurs », puisque ceux-ci ont joué un rôle fondamental dans l’histoire des
   

langues « nationales » ; et elle s’intéressera aussi aux transformations subies par des
     

textes tout au long de leur histoire, puisque ces transformations, qui constituent un
champ particulièrement intéressant pour une linguistique textuelle « historique »,    

nous fournissent des renseignements précieux sur la culture, et notamment la culture


textuelle, des différentes époques ; et finalement cette approche relèvera le défi de

comprendre le texte médiéval et de rendre compte de l’interprétation élaborée dans


une édition.

22 Cf. Duval (2006b, 129) : « Le retour des linguistes au texte et à la sémantique textuelle […] laisse
   

espérer un rapprochement possible » ; et cf. aussi les renvois aux études de François Rastier et de
   

Dominique Maingueneau (ibid.).


23 Cf. notamment les recherches sur les traditions discursives qui pourrait utilement entrer en
dialogue avec le concept du testo-nella-storia cher à la philologie italienne ; cf. Segre/Speroni (1991–

1992, 47).
L’édition de texte – entreprise à la fois linguistique et littéraire 149

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Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et
Céline Guillot-Barbance

6 Édition électronique de la Queste del saint


Graal
Abstract : L’article propose un résumé de l’historique des éditions électroniques, au
   

sens d’éditions conçues pour une publication informatique (à la différence de la


numérisation d’éditions papier) et ensuite, des étapes successives qui ont mené à la
production de l’édition électronique de la Queste del saint Graal à l’ENS-Lyon. Les
avantages, les caractéristiques, et les composants de cette édition de la Queste sont
ensuite analysés, dans une perspective non seulement éditoriale mais également
linguistique ; les outils d’analyse fournis pour l’étude de la Queste sont également

présentés. Une dernière partie de l’article fournit une esquisse de l’évolution et de


l’avenir de la Base de Français Médiéval (également à l’ENS-Lyon), en proposant un
certain nombre de paramètres à suivre dans l’élaboration d’éditions électroniques.

Keywords : Queste del Saint Graal, édition électronique, Base de Français Mediéval,
   

encodage, outils d’analyse de textes électroniques

1 Un bref état de l’art des éditions électroniques


pour les textes anciens
Cela fait une bonne vingtaine d’années qu’ont commencé à se développer des éditions
électroniques de textes littéraires et autres. Concernant le français, ce sont les textes
du Moyen Âge, composés en ancien français, qui, les premiers, ont fait l’objet
d’éditions de ce type.
Ainsi, dès 1990, Karl D. Uitti, alors professeur à l’université de Princeton, avait
commencé à réaliser la transcription numérique de tous les manuscrits d’un des
romans de Chrétien de Troyes, le Chevalier de la Charrette1 – après avoir préparé et
publié peu de temps auparavant, avec A. Foulet, une édition critique « papier » de ce   

texte (1989). Dans le domaine anglophone, à peu près à la même époque, au début
des années 90, Peter Robinson a commencé son travail sur les manuscrits des
Canterbury Tales (Robinson 2006),2 et Hoyt N. Duggan sur ceux du Piers Plowman
(Gifford Fenton/Duggan 2006).3

1 Karl D. Uitti (1998) ; voir également le site du projet <http://www.princeton.edu/~lancelot/ss/index.


shtml>.
2 http://www.canterburytalesproject.org.
3 http://www3.iath.virginia.edu/seenet/piers.
156 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

Dans le domaine du français, plusieurs initiatives importantes ont, depuis une


dizaine d’années, permis de réaliser l’édition électronique de plusieurs textes du
Moyen Âge et de la Renaissance : citons, par exemple, l’édition des romans de

Chrétien de Troyes par ou sous la direction de Pierre Kunstmann ; ces éditions étaient  

à l’origine pensées uniquement comme matériau pour l’élaboration du Dictionnaire


électronique de Chrétien de Troyes,4 mais très vite elles ont montré leur intérêt propre,
et désormais elles forment un précieux corpus de textes électroniques téléchargeables
(Ottawa et Nancy, sous la direction de Pierre Kunstmann ; voir tout récemment le

Conte du graal en 2011).5 De même, le Online Froissart développé à l’Université de


Sheffield au Royaume-Uni (Ainsworth/Croenen 2012),6 ou bien la collection ELEC
(Éditions électroniques de l’École des Chartes).7 Et pour le XVIe siècle, citons une
bibliothèque numérique BVH-Epistemon comportant plusieurs dizaines de textes
réédités sous une forme numérique à partir des éditions originales du XVIe siècle, qui
est réalisée sous la direction de Marie-Luce Demonet.8
Cependant, vingt ans après des débuts prometteurs, le développement d’éditions
électroniques reste modeste, et le nombre d’éditions « en ligne » librement accessibles
   

et téléchargeables sous licence Creative Commons (ou équivalent) est limité.


Plusieurs facteurs expliquent la lenteur de ces avancées. Tout d’abord, il semble
qu’il y ait encore souvent confusion, dans l’esprit des utilisateurs, entre « éditions  

imprimées numérisées » et « éditions numériques/ électroniques » (Porter 2013, 13s.) ; il


       

importe en effet de lever d’emblée cette ambiguïté, et de poser la différence fondamen-


tale qui existe entre d’une part l’édition « papier » numérisée, qui se contente de
   

reproduire en mode numérisé l’édition imprimée d’un texte, et d’autre part l’édition
électronique, publiée directement uniquement « en ligne », et dotée de spécificités
   

nouvelles liées au support informatique. Cette ambiguïté est favorisée par l’existence
de grands corpus électroniques composés de textes numérisés à partir d’une édition
imprimée (Base de français médiéval, FRANTEXT et sa partie « Moyen français »,    

Corpus de la littérature médiévale des éditions Garnier, etc.) : bien qu’incontournables


pour les chercheurs et spécialement les linguistes, ces ressources souffrent de limita-
tions importantes au plan philologique, la plus sérieuse étant l’élimination systéma-
tique de la matière critique (introduction, notes, variantes, glossaire), ce qui oblige
le lecteur à se référer à l’édition source imprimée. En outre, la reproduction et la
diffusion numérique d’un texte déjà édité sous forme papier implique qu’on obtienne
au préalable l’accord des ayants droit ;9 seules les éditions suffisamment anciennes

4 http://www.atilf.fr/dect.
5 Même site : http://www.aatilf.fr/dect.

6 http://www.hrionline.ac.uk/onlinefroissart.
7 http://elec.enc.sorbonne.fr.
8 http://www.bvh.univ-tours.fr/Epistemon.
9 La notion d’édition critique n’existe pas dans la législation française. La question des droits sur le
« texte brut » d’une édition d’un texte ancien fait l’objet actuellement d’un débat juridique. Une récente
   
Édition électronique de la Queste del saint Graal 157

pour être tombées dans le domaine public sont hors droits, et donc disponibles
librement à la numérisation ; mais, parfois réalisées selon des normes un peu obso-

lètes, ce ne sont pas toujours les meilleures éditions.10 Quant aux textes scannés
(accessibles sur les sites de Gallica ou de Google Books), ils présentent très souvent
des erreurs de reconnaissance optique de caractères (océrisation) qui restent cachées
derrière le facsimilé de l’édition papier qui s’affiche, mais qui empêchent la recherche
précise et exhaustive dans le texte.
Un deuxième facteur explique la rareté des éditions proprement électroniques : ce  

type de réalisation a un coût non négligeable, tant en personnel, étant donné la


diversité des compétences requises, qu’en supports techniques, et ce coût est bien
supérieur à celui de l’élaboration d’une édition papier ordinaire. Par ailleurs, si les
éditions numériques n’entrainent pas de frais d’impression (ou de réimpression) et si
les frais de diffusion sont bien moindres, les frais d’hébergement et de maintenance
en revanche ne doivent pas être sous-estimés. Au total, l’investissement initial dans
une édition numérique reste, pour l’instant, plus important que dans une édition
traditionnelle. Il n’empêche que cet inconvénient doit bien entendu être relativisé par
rapport à la quantité d’informations supplémentaires et à la multitude d’usages que
seule une édition numérique peut offrir.
Un troisième obstacle contribue à freiner le développement actuel des éditions
électroniques : elles ne bénéficient pas encore de la même considération scienti-

fique et universitaire que les éditions imprimées publiées chez des éditeurs consa-
crés. Cette attitude encore réservée à l’égard des éditions électroniques a en partie
sa source dans un quatrième facteur, de nature scientifique celui-ci : alors qu’il  

existe depuis près d’un siècle des conventions bien établies pour la réalisation
d’une édition imprimée, et que ces conventions ont été assez régulièrement mises
à jour (Roques 1926 ; Lepage 2001 ; Vielliard/Guyotjeannin 2001), les pratiques de
   

l’édition électronique restent pour l’instant assez diverses, au point qu’il semble
que pour l’instant au moins, chaque initiative se dote de ses propres normes –
même si l’existence d’un organisme tel que le Consortium international pour les
corpus de français médiéval (CCFM) travaille à rapprocher ces tentatives si diver-
ses.11

décision de la justice française stipule que les choix de l’éditeur scientifique « ne sont pas fondés sur la

volonté d’exprimer sa propre personnalité mais au contraire sur le souci de restituer la pensée et
l’expression d’un auteur ancien », ce qui fait que ce travail ne relève pas du droit d’auteur (jugement

du Tribunal de grande instance de Paris n° RG 11/0144 du 27 mars 2014). Nous sommes néanmoins
convaincus que le travail des éditeurs scientifiques doit être respecté et qu’il n’est pas envisageable de
diffuser sans leur accord les textes qu’ils ont établis.
10 Par exemple, le Corpus de littérature médiévale de Garnier reste essentiellement basé sur les textes
édités par Champion ; pour les autres textes, le choix d’édition semble porter plutôt sur des éditions

tombées dans le domaine public, donc relativement anciennes.


11 http://ccfm.ens-lyon.fr.
158 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

Ces facteurs se conjuguant, force est de constater que le numérique est encore
loin de remplacer les éditions imprimées, alors que pour les revues, au contraire, les
médiévistes privilégient déjà l’accès « en ligne » sinon uniquement numérique (Porter
   

2013, 22). Il faudra dépasser ces obstacles pour que soient levées les réticences à
profiter pleinement des possibilités du numérique.
Concernant les éditions électroniques existantes, la situation actuelle est en fait
complexe et assez diverse, comme le montre l’examen de quelques cas précis. Ainsi,
l’édition du formulaire d’Odart Morchesne (Guyotjeannin/Lusignan 2005),12 par
exemple, est une édition multimédia, et pour cette raison la version électronique reste
très fidèle aux normes de l’édition imprimée : on affiche un seul texte critique avec

des notes en bas d’écran, avec très peu de liens hypertextuels et sans l’image du
manuscrit. Les sources XML-TEI de l’édition sont cependant téléchargeables, ce qui
donne la liberté à l’utilisateur de l’exploiter avec ses propres outils. À l’exception,
notable certes, du fait qu’elle offre la possibilité de télécharger l’édition et ses sources
XML-TEI, ce qui permet de la réutiliser de diverses façons, cette édition ne se distingue
guère de ce qu’aurait été sa réalisation « papier ».
   

En revanche, The Online Froissart livre une série de transcriptions de plusieurs


manuscrits qui peuvent ainsi être comparées en affichage simultané, ainsi que des
images des manuscrits originaux. Le glossaire et l’index des noms propres sont
complètement réinventés : par défaut, une notice descriptive de chaque personnage

historique s’affiche lorsqu’on clique sur les noms propres du texte et, lorsqu’on
sélectionne un autre mode de lecture, chaque mot devient lui-même un lien vers sa
définition dans le Dictionnaire du Moyen Français. Mais cette ressource reste en
quelque sorte complémentaire de l’édition imprimée initiale (Ainsworth/Croenen
2007). Il s’agit dans la version électronique uniquement de transcriptions des manu-
scrits, et non pas d’une édition critique ou même « courante » ou « normalisée ». Les
       

éditeurs ne suggèrent aucun manuscrit de base par défaut, et il est nécessaire pour
l’utilisateur de sélectionner l’un des quarante témoins avant de pouvoir commencer la
lecture.

2 L’exemple de la Queste del saint Graal :  

six étapes, de la simple transcription d’un


manuscrit à l’édition électronique (1999–2013)
Dans ce contexte de création et de foisonnement de nouveaux objets éditoriaux, mais
aussi d’hétérogénéité inévitable dans les normes naissantes, nous voudrions apporter
des éléments de réflexion sur les principes de l’édition électronique, en nous ap-

12 Version en ligne : http://elec.enc.sorbonne.fr/morchesne.



Édition électronique de la Queste del saint Graal 159

puyant sur les expériences menées dans le cadre d’une collection d’éditions, la
« Collection de la Base de français médiéval » (hébergée à l’ENS de Lyon, désormais
   

« Collection BFM »), et tout particulièrement sur une entreprise désormais décennale,
   

celle de l’édition électronique de la Queste del saint Graal (Marchello-Nizia/Lavrentiev


2013),13 qui nous a servi de base d’expérimentation et représente désormais le pro-
totype de cette Collection.
Concernant cette édition, nous distinguons six phases, à la fois chronologiques et
conceptuelles :  

1. 1999–2002 : à l’origine, il s’est agi simplement d’une transcription électronique du texte


d’un manuscrit précis de ce récit (ms. K, conservé à la BM de Lyon), sous Word, à laquelle on
a appliqué un minimum de principes éditoriaux (lettres ramistes, segmentation des groupes
de mots, marquage du discours direct, ajout de majuscules) mais dont on a conservé au
maximum la ponctuation ; on y a ajouté une traduction. On visait à fournir aux chercheurs

linguistes et littéraires un texte adaptable, modifiable et ré-utilisable sans droits ni limita-


tions (édition C. Marchello-Nizia, révision A. Lavrentiev, traduction en français moderne
I. Vedrenne-Fajolles).
2. 2002 : un premier prototype est mis en ligne (avec l’aide de S. Heiden), offrant la possibilité

d’un double affichage, de l’image du manuscrit d’une part, et du texte ou de sa traduction


d’autre part.
3. 2005–2007 : apparaît l’idée que cette approche pourrait donner lieu à un nouvel objet

éditorial, grâce à un enrichissement propre au support numérique, qui serait donc irréduc-
tible à une version figée papier.
4. 2007–2008 : avec le développement international de la réflexion sur la numérisation des

documents, la transformation se poursuit, avec la conversion du texte Word en XML-TEI, et


la mise au point d’un appareil de balises repensées (A. Lavrentiev, S. Heiden) ; en outre, il

est décidé d’ajouter à l’édition « normalisée » jusque là seule envisagée, les transcriptions
   

diplomatique et facsimilaire (A. Lavrentiev).14


5. 2009–2013 : dès lors se développe peu à peu la conception, plus abstraite, d’une démar-

che générique propre à ce type de pratiques : ce qu’on appelle désormais la philologie


numérique – « digital philology », en son sens le plus strict et le plus riche. L’édition
   

électronique de la Queste est désormais conçue dans cette perspective comme une sorte
de « prototype » d’un objet spécifiquement numérique, et dans sa forme, et dans les
   

possibilités qu’il ouvre à l’utilisateur. Cette étape a abouti à la mise en ligne de ce texte
reformaté, accompagné d’un ensemble d’outils de recherche et d’analyse textométrique
fournis par la plateforme TXM (S. Heiden et M. Decorde), et doté d’une interface Web
(A. Yepdieu).15

13 Depuis ses origines, cette édition numérique a été réalisée à l’ENS de Lyon (anciennement ENS
Foutenay/Saint Cloud, puis ENS Lettres et sciences humaines). Elle bénéficie actuellement aussi du
soutien de l’UMR ICAR.
14 Ces quatre premières étapes ont été financées grâce à la dotation de l’Institut Universitaire de
France obtenue par C. Marchello-Nizia.
15 C’est au cours de cette période que le projet a reçu le soutien de la Région-Rhône Alpes (finance-
ment entre 2009 et 2010).
160 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

6. À partir de 2013, ce prototype est intégré au portail BFM à l’adresse suivante :


http://catalog.bfm-corpus.org/qgraal_cm. La version actuelle du corpus GRAAL, accompa-


gnée d’une Introduction, d’une Traduction, d’un Glossaire et d’un Index des noms propres,
offre ainsi des fonctionnalités notables :  

– lecture synoptique de deux versions côte à côte ;  

– possibilité de requêtes syntaxiques ;  

– interrogations et analyse textométriques ;  

– téléchargement des sources et de l’édition PDF ;  

– enfin, une adaptation au projet Oriflamms16 est en cours, qui permettra de mettre en
place un alignement fin (au niveau des mots, voire des caractères) entre le texte et
l’image.

Chacune des six phases décrites ci-dessus a été productive et novatrice à plusieurs
plans : éditorial, philologique, numérique par la création d’outils dédiés, et concep-

tuel car s’est approfondie et précisée la notion de « philologie numérique », et la


   

réalisation d’un objet éditorial pensé pour ce nouveau support, irréductible à un


format « papier » traditionnel. Les diverses étapes par lesquelles est passée l’édition
   

de la Queste ont ainsi permis de mettre au jour les strates successives nécessaires à la
réalisation d’une édition électronique, et d’élaborer à partir de cela une méthode
opérationnelle pour les éditions à venir.
C’est ainsi que nous en sommes venus à distinguer les étapes successives suivan-
tes, qui nous ont permis de définir une chaîne éditoriale canonique pour la Collection
BFM (voir in fine § 6.2) :
   

saisie initiale d’un texte non édité ;


élaboration du texte édité sous Word par ex. (traitement de texte par l’éditeur médiéviste)
conversion en XML selon les principes de balisage TEI
le document en résultant est « diffracté » sous trois formes à usages différents :
     

a) édition HTML destinée à la version PDF


b) document XML-TEI destiné au corpus TXM (version de bureau pour requêtes)
c) édition TXM destinée au portail « BFM »
   

À présent, une nouvelle phase commence, avec la transcription d’un second manu-
scrit de la Queste del saint Graal, copié au XVe siècle, le ms. Paris, BnF fr 98. Cette
étape nous permettra de mettre en place les procédures de copie (totale ou partielle,
et selon les mêmes normes que la copie du manuscrit du XIIIe siècle) de quelques-uns
au moins de la cinquantaine des manuscrits actuellement recensés de la Queste. L’un
de nos projets est en effet, à terme, de tenter un nouveau type de classement des
manuscrits, fondé sur tous les types de variantes en utilisant des méthodes statisti-
ques (cf. Camps 2009 ; Camps/Cafiero 2013). Le choix de ce ms. 98, tardif mais dont le

texte semble, à partir de sondages, fort proche de celui du manuscrit de Lyon,


permettra en outre de mesurer les changements proprement linguistiques qui se sont
produits en deux siècles.

16 Projet ANR 2013–2015 (resp. D. Stutzmann), http://oriflamms.hypotheses.org.


Édition électronique de la Queste del saint Graal 161

3 Les spécificités et avantages du numérique


pour l’édition

Le support numérique offre de nombreuses possibilités simplement inimaginables


dans les éditions traditionnelles sur papier. L’une des limitations des éditions papier
est liée à la nécessité de choisir un nombre restreint de variantes et de formes de
présentation du texte, même s’il est possible de mettre en place un apparat critique
complexe avec plusieurs « étages » de notes et une mise en page « synoptique » avec,
       

par exemple, un facsimilé du manuscrit de base placé en face d’une transcription ou


traduction du texte.17 Mais les éditions imprimées de ce type, forcément plus coûteu-
ses, présentent l’inconvénient d’être difficiles à lire, car le flux de texte pertinent pour
un lecteur donné peut « se noyer » dans la multitude des informations présentes sur la
   

page. Une édition numérique peut au contraire être dynamique et s’adapter aux
intérêts du lecteur, car celui-ci a la possibilité de « filtrer » les informations affichées
   

et de « tailler » le texte selon ses besoins, en choisissant, par exemple, d’afficher côte
   

à côte plusieurs types de transcription et le facsimilé ou la photographie du manu-


scrit. Ou bien, on peut par exemple choisir de mettre en évidence ou non les lettres
restituées à la place des abréviations, ou encore d’appliquer ou non les règles
« ramistes » pour les lettres i/j et u/v.
   

La flexibilité du support numérique incite par ailleurs les éditeurs scientifiques à


une plus grande rigueur méthodologique par rapport aux éditions traditionnelles. Le
fait que le lecteur puisse facilement vérifier la lecture proposée sur l’image du
manuscrit oblige à justifier ses choix et à les appliquer d’une façon systématique. Les
outils d’annotation linguistique et les moteurs de recherche peuvent d’ailleurs aider
les éditeurs à contrôler l’homogénéité de leurs propres pratiques. Ainsi, dans le cas
de l’édition de la Queste del saint Graal, les index automatiques nous ont permis de
mettre en place des règles précises et scrupuleusement appliquées en ce qui concerne
le traitement des locutions en cours de figement (comme a-aise, par-mi ou encore les
verbes précédés de en). Ces règles sont présentées dans la section 4.5 de l’Introduc-  

tion. Dans les éditions traditionnelles réalisées en France, même si des recommanda-
tions et des « bonnes pratiques » existent depuis le rapport de M. Roques (1926), on
   

constate une certaine hétérogénéité des usages (Duval 2006), due en partie au
pragmatisme de la doctrine française selon laquelle l’édition doit s’adapter au type
de texte et au public visé (Vielliard/Guyotjeannin 2001). Cette hétérogénéité ne fait
qu’augmenter si on prend en compte les éditions de textes français réalisées par des
philologues allemands, italiens ou britanniques. Avec le numérique, les frontières
s’effacent, et il est envisageable d’adopter des normes communes à plusieurs tradi-

17 L’Album de manuscrits français du XIIIe siècle (Careri et al., 2001) présente un exemple de ce type
   

d’édition.
162 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

tions nationales, voire à des langues sources différentes (par exemple, le français
médiéval et le latin).
La « normalisation » des éditions numériques concerne non seulement les aspects
   

philologiques, mais aussi les formats et les technologies utilisés. En effet, l’évolution
technologique dans le domaine informatique est tellement rapide que les solutions
novatrices deviennent obsolètes en quelques années. Seule l’utilisation de formats
standard et « ouverts » (tels que XML), de recommandations élaborées par de grandes
   

communautés internationales (telles que le consortium TEI), ainsi que la documenta-


tion précise des choix de codage permettent d’assurer une certaine pérennité aux
éditions numériques.
Pour utiliser les multiples possibilités ainsi générées, nous avons développé une
procédure d’édition électronique reposant sur une conception intégrée que seul rend
possible un travail d’équipe, et qui s’appuie, comme dans le cadre de l’UMR « ICAR »    

à l’ENS de Lyon, sur la participation et la collaboration de médiévistes éditeurs de


textes et d’informaticiens développeurs spécialisés, ainsi que sur les acquis de plu-
sieurs projets de recherche collatéraux (projet ANR/DFG « SRCMF » Paris-Stuttgart,
   

projet ANR « Corptef » Lyon, projet ANR « Textométrie »).


       

Nous exposerons dans la section suivante les pratiques d’encodage auxquelles


nous sommes désormais parvenus.

4 Un prototype d’édition électronique pour les textes


de français médiéval : La Queste del saint Graal

4.1 Principes et fondements

Le but premier de notre édition électronique de la Queste del saint Graal était de
procurer l’accès le plus fidèle possible à une version « authentique » du roman, telle
   

qu’elle a été copiée et telle qu’elle a circulé à une époque précise, témoignant tout à
la fois de la production et de la réception d’un texte, et donc d’énoncés, et donnant
un accès aussi peu biaisé que possible à l’état de la langue et de la littérature de
cette période-là. Son but deuxième est de permettre à l’utilisateur, grâce à une
interface souple et dynamique, de naviguer librement au sein du texte et d’adapter
les données auxquelles il accède à ses propres usages. Le texte étant disponible
sous différentes formes (édition normalisée, édition diplomatique, édition facsimi-
laire, traduction en français moderne, images du ms.), l’utilisateur peut choisir la ou
les version(s) qu’il veut afficher sous forme de vues synoptiques. Son but troisième
est de faciliter les recherches de divers types sur le texte : cette édition électronique

fidèle, reflet d’énoncés réellement produits, est donc en outre « enrichie » (étiquettes
   

morphologiques, parsage syntaxique, encodage du discours direct …), de façon à  

permettre des requêtes de toute sorte, éventuellement complexes, soit sur des mots
Édition électronique de la Queste del saint Graal 163

ou des expressions, soit sur des catégories (étiquettes), soit sur les deux à la fois
(voir ci-dessous, § 4.3).  

Il existait déjà un grand nombre d’éditions de ce texte (Furnivall 1864 ; Sommer  

1907–1916 ; Pauphilet 1923 ; Vattori et al. 1990), dont l’une, celle d’A. Pauphilet (1923),
     

était devenue l’édition de référence. Réalisée dans une optique quasi bédiériste, cette
édition prend pour manuscrit de base, le ms. Lyon, B.M., P.A.77 (ms. K dans la
nomenclature établie par Pauphilet). Le choix de ce manuscrit nous convenait, et il
permettait en outre de pouvoir comparer ensuite les deux éditions, faites sur un même
manuscrit mais dans une optique assez différente.
Le manuscrit de Lyon donne en effet un texte d’excellente qualité, bien ponctué ;  

amputé en son début sans doute à cause du découpage d’une peinture initiale, ainsi
qu’en sa fin par la perte probable d’un cahier, les lacunes sont cependant facilement
comblées par l’un des manuscrits fort proches du ms. K tant dans le texte que par la
date de copie (ms. Z, BnF, nouv. acq. fr. 1119). Enfin, l’écriture de ce manuscrit, qui a
été réexaminée tout récemment à la lumière des progrès réalisés en codicologie et
paléographie, semble appartenir à un type de scripta gothique précoce, ce qui permet-
trait de dater ce manuscrit de la fin de la première moitié du XIIIe siècle (D. Stutz-  

mann, communication personnelle) ; cette copie a donc été réalisée à une période très

proche de sa composition, dont on situe la date entre 1225 et 1230 (Poirion/Walter/


Gros 2009, 1554). Tout cela nous permet d’offrir une version du roman telle qu’elle a
circulé très peu de temps après la date estimée de sa composition, et telle que les
contemporains l’ont lue et comprise : nous avons bien là ce que nous nommons une

version usagée du texte. C’est en effet une priorité de la « philologie numérique », qui,
   

mettant à profit les possibilités technologiques nouvelles, mais aussi les réflexions
antérieures sur la production et la réception des textes (P. Zumthor, H.R. Jauss,
W. Iser …), a opéré un décalage important, et même peut-être un changement de
   

perspective ontologique par rapport aux traditions éditoriales précédentes, tout en


reprenant à son compte bon nombre des réquisits scientifiques et méthodologiques
du mode d’édition antérieur.
En effet, les variations intrinsèques liées à la pratique de la reproduction manus-
crite des textes, conjointe à une notion assez différente de la nôtre de la « propriété  

littéraire », fait que tout manuscrit est spécifique, différent des autres, singulier : un
   

texte médiéval peut ainsi être conçu, au total, comme la résultante de cette « mou-  

vance » textuelle (selon l’expression de P. Zumthor) propre au Moyen Âge. À terme,


les éditions des divers manuscrits d’un même texte pourront être comparées dans leur
totalité, ouvrant des possibilités inédites pour repenser la notion de stemma, en le
fondant non seulement sur les « fautes communes », sur les « formulations divergen-
     

tes » ou les variations narratives, mais aussi sur les différences linguistiques morpho-

logiques, syntaxiques, lexicales, graphiques et formelles (écritures, mais aussi seg-


mentation des mots ou unités, ou regroupement en ensembles scandés par des lettres
rubriquées par exemple), dont certaines permettront peut-être de déterminer des
« traditions » manuscrites, ou des « familles », sur des bases bien plus complexes et
       
164 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

complètes (voir les travaux de J.-B. Camps, déjà cités). Et étant donné que des éditions
récentes de la Queste del saint Graal ont procuré le texte de plusieurs manuscrits de la
fin du XIIIe siècle, peut-être un jour ces éditions seront-elles accessibles sous forme
numérisée. Nous envisageons de notre côté l’édition (partielle ou complète) de
versions plus tardives de la Queste. Nous avons commencé dès à présent d’éditer un
manuscrit de la même famille α que le manuscrit K, mais copié au XVe siècle : il s’agit  

du manuscrit Paris, BnF, fr 98 (ms. M), qui apparaît à divers égards fort proche de la
version donnée par K. Cela permettra une comparaison tout à la fois de la langue et
du récit de deux manuscrits séparés par deux siècles. Et à chaque étape résultant
d’une nouvelle édition (nous connaissons actuellement 53 manuscrits de la Queste …),  

nous pourrons reprendre la question de la parenté des manuscrits, et peut-être celle


de leur stemma.
Si l’on peut envisager de tels renouvellements, c’est parce que les développe-
ments techniques récents font que la spécificité de chacun des manuscrits est désor-
mais, au moins virtuellement, accessible dans la profondeur de ses détails. Cette
spécificité du manuscrit est en outre calculable, grâce à un outil de requête perfor-
mant, TXM (voir : http://sourceforge.net/projects/txm), et à des concordances afficha-

bles en même temps que le manuscrit et l’une des versions de l’édition : ces possibi-  

lités ouvrent la voie à des analyses et à des interprétations des textes inconcevables
jusqu’ici. À bien des égards, on pourrait dire que l’ère numérique permet de pousser à
son terme, sinon la démarche bédiériste, du moins son rêve …  

Mais cette singularité de chaque manuscrit est également rendue visible, grâce
à l’affichage multi-facettes mis en place pour notre édition de la Queste, qui permet
de disposer simultanément, côte à côte, pour mieux les comparer, la photographie
du manuscrit, parfois un peu difficile à déchiffrer, et l’une de ses transcriptions, ou
bien, côte à côte, deux des trois « versions » (« normalisée », diplomatique ou
       

facsimilaire) de l’édition, ou encore, à terme, deux versions du même épisode


narratif, ou deux ou plusieurs versions différentes de l’ensemble du texte, dans leur
intégralité.
Le temps de l’immobilisme du texte-papier est sans doute achevé, le texte numé-
risé est facetté, miroitant. Le XXe siècle, aboutissement de près de cinq siècles de textes
statufiés dans l’imprimé, avait pris conscience de la différence radicale des écrits
médiévaux, de leur « mouvance » externe (P. Zumthor) et de leur « variance » interne
       

(B. Cerquiglini, la New Philology).18 On est passé désormais au temps du miroitement


de l’affichage multi-facettes. Du texte mouvant au texte miroitant, l’immobilité et la
simplicité de l’imprimé, statique et unique, se sont perdues, elles auront duré un
demi-millénaire.

18 L’importance de cette « variance » a été soulignée par la « Nouvelle philologie » (ou New Philology),
       

qui a mis l’accent sur cet aspect spécifique de l’écriture médiévale mais sans apporter de changement
radical dans la pratique même de l’édition de texte.
Édition électronique de la Queste del saint Graal 165

4.2 Les composants de l’édition

Les composants de cette édition électronique sont les suivants : la Page d’accueil ; une
   

Introduction comportant neuf rubriques ; l’Edition sous ses trois versions (courante ou

normalisée, diplomatique, facsimilaire) ; le Glossaire ; l’Index des noms propres ; la


     

Notice bibliographique du texte ; la version PDF téléchargeable de l’ensemble de


l’édition ; les Sources XML-TEI téléchargeables, spécifiant les normes de balisage et


d’annotation ; enfin, les Mentions légales spécifiant les conditions de téléchargement


et d’utilisation de cet ensemble de matériaux.


La nomenclature des thèmes abordés dans l’Introduction de la Queste est pour
l’essentiel assez traditionnelle, mais certaines rubriques sont nouvelles, et d’autres
nécessitent une explicitation, car les procédures possèdent certaines spécificités liées
à la nature électronique de l’édition.
Tout d’abord, un bref Avant-propos souligne immédiatement les principales
innovations de cette édition, et des Remerciements sont adressés aux nombreux aides
et soutiens dont cette entreprise a pu bénéficier.
Suit une première rubrique, qui sera désormais inhérente à toute édition électro-
nique, détaillant : ses particularités éditoriales (ici, édition sous trois versions plus

ou moins proches du manuscrit de base), son enrichissement (étiquettes morpholo-


giques placées sur tous les mots), la spécification de son affichage (multi-facettes et
interactif, actuellement en plusieurs volets côte-à-côte), les possibilités d’usage
qu’elle offre (requêtes de divers types grâce au moteur de recherche et de statistique
TXM, affichage à partir d’un mot de son étiquette morpho-syntaxique, ainsi que
d’éventuelles notes et commentaires par la suite), ainsi que les normes de balisage
auxquelles a été soumis le texte, et les possibilités de téléchargement offertes aux
utilisateurs.
Ensuite sont abordés les thèmes habituels d’une édition de texte médiéval : une  

présentation du texte édité, dans ce cas précis, la Queste del saint Graal ; l’exposition

des sources (liste mise à jour des manuscrits de ce texte, liste des éditions antérieures,
choix du manuscrit de base et du manuscrit complémentaire) ; les principes de  

transcription pour la version « courante » ou « normalisée » ; les spécificités des


         

versions « diplomatique » et « facsimilaire » ; une brève information sur la traduction,


         

l’index des noms propres et le glossaire qui accompagnent l’édition ; une étude de  

plusieurs traits de la langue du texte ; la liste des étiquettes morpho-syntaxiques


utilisées pour annoter les mots du texte ; enfin une bibliographie choisie.

166 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

4.3 Les normes éditoriales expérimentées dans la Queste :  

vers des principes éditoriaux ?  

Nous revenons ici sur trois des rubriques qui diffèrent en partie de ce qu’offrirait une
édition imprimée : l’étude des sources et plus précisément ce qui concerne le choix du

manuscrit de base ; les principes de transcription en ce qui concerne leurs modalités


d’application ; et la co-existence de trois « versions » de l’édition.


     

Concernant le choix du manuscrit, il nous faut souligner d’entrée l’une des


différences qui, pour l’instant, distingue notre pratique. La philologie classique, et les
normes de l’édition de textes traditionnelle, comportaient l’obligation d’élaborer un
stemma situant les uns par rapport aux autres les divers manuscrits d’une œuvre, et
ainsi de pouvoir retrouver - ou le plus souvent recomposer - une hypothétique version
originelle du texte de l’auteur – le « manuscrit O » (Lachmann). Assez souvent, et plus
   

pragmatiquement, la pratique de l’édition de textes s’en tient, du moins en France, à


la reconstruction non du manuscrit original, mais d’un texte prototypique, le « manu-  

scrit Ω » ancêtre potentiel des versions conservées – tel celui placé par Pauphilet au

sommet de son stemma des manuscrits de la Queste (1980/1921, p. xxii). Le travail de


comparaison des versions différentes données par les divers manuscrits était destiné
à élaborer ces stemmas ; or, sauf pour des textes brefs, il s’opérait sur des portions de

texte ou des épisodes réduits, et se fondait essentiellement sur des lacunes (ou ajouts)
narratifs ou sur des fautes communes importantes. On entrevoit désormais d’autres
ouvertures, sans pouvoir encore en distinguer toute la portée.

Pour ce qui est des principes de transcription et de leurs modalités d’application sous
ce type de support, soulignons que cette édition a été réalisée à partir du même
manuscrit que l’édition réalisée par A. Pauphilet, et avec des principes de fidélité qui
n’étaient pas radicalement éloignés de ceux des éditeurs français modernes, à savoir
un « bédiérisme pragmatique » assez consensuel. Or le résultat est surprenant : près
     

de 20000 différences distinguent notre édition « normalisée » de celle de Pauphilet.


   

Cet écart surprenant est dû à trois facteurs : à notre fidélité maximale à la ponctuation

scribale alors que les éditeurs antérieurs ponctuaient systématiquement « à la mo-  

derne », à notre respect de l’emploi scribal des majuscules, et de façon générale à une

plus grande fidélité dans la graphie des mots et à une modération maximale dans les
interventions éditoriales.
Pour le reste, les principes de transcription adoptés dans la version « normalisée »   

(signes diacritiques, résolution des abréviations, délimitation et segmentation des


mots) sont tout à fait classiques. Mais la nature du support nous a conduits à une plus
grande rigueur dans l’application des principes explicités : c’est ainsi que nous avons

pu donner la liste de tous les mots offrant une abréviation et de la façon dont nous
l’avons transcrite, par exemple pour la barre de nasalité, abréviation extrêmement
fréquente, et nous avons fourni la liste de tous les mots la présentant ; ou encore pour

la barre représentant soit –er-, soit –ier-, soit –re. De même, la recension exhaustive
Édition électronique de la Queste del saint Graal 167

de tous les cas concernés permet de voir quels noms propres sont toujours abrégés,
lesquels le sont parfois, lesquels jamais, ou lesquels se déclinent et lesquels non :  

ainsi, dans ce manuscrit, le nom de Lancelot est toujours abrégé. L’obligation de


transcrire de façon rigoureuse et cohérente nous a ainsi conduits à percevoir une
régularité intéressante dans l’usage distinct que fait le copiste des deux formes de cas-
sujet sire et sires, qui toutes deux apparaissent en clair : à une époque où se met en

place une micro-grammaire spécifique du discours représenté, le copiste (ou l’auteur)


donne un nouveau sens à deux variantes en opposant un emploi syntaxique banal, et
un emploi marquant le début du discours direct ; la forme sire est ainsi toujours

employée en fonction d’apostrophe, alors que la forme analogique sires est sujet d’un
verbe.
Enfin, grâce au support numérique, il va de soi de donner la liste de toutes les
interventions, corrections, etc. de l’éditeur.
Si la version « courante » tend vers une fidélité raisonnée mais maximale, les
   

versions « diplomatique » et « facsimilaire » sont bien plus fidèles encore au manu-


       

scrit de base. Et grâce à l’attention portée par ces deux versions à la manière dont les
mots sont segmentés ou non, regroupés ou non, nous avons pu procurer une liste de
tous les mots qui, dans ce manuscrit de la première moitié du XIIIe siècle, sont déjà
systématiquement écrits en un mot (dejoste, desus, devers, ensus, ersoir, huimés, jadis,
mileu), de ceux qui le sont assez souvent et sont donc presque grammaticalisés ou
lexicalisés (enmi, jamais et jamés, jusque), alors que d’autres qui leur sont proches
sont encore le plus souvent graphiés en deux mots (par mi, puis que), et l’on peut voir
que emporter est déjà presque lexicalisé alors qu’em mener est le plus souvent scindé.

5 L’apport des outils d’analyse à l’édition


scientifique numérique
Comme on l’a indiqué plus haut, les apports du numérique ne se limitent pas à
expliciter et harmoniser les principes d’édition ou à offrir de nouvelles solutions pour
lire et se déplacer à l’intérieur de l’œuvre médiévale. Ce qui distingue assez radicale-
ment les éditions conçues pour le support numérique, ce sont aussi et surtout les
outils d’interrogation et d’analyse qu’elles mettent à la disposition de l’utilisateur et
qui permettent un accès « médié » au texte. Même si les outils permettant la lecture
   

non continue et l’exploration synthétique du texte sont, pour certains d’entre eux (les
concordances par exemple), très anciens et ont d’abord été développés pour le papier,
et même si les éditions « traditionnelles » en sont déjà abondamment pourvues
   

(glossaire, index), le développement des corpus informatisés a permis des avancées


décisives dans ce domaine. Les technologies numériques permettent en effet de
façonner « sur mesure » des patrons de requête qui sélectionnent tout ou partie du
   

lexique d’un texte, en assemblant, si nécessaire, une suite d’unités contigües ou non
168 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

(constructions diverses) et en affichant l’entourage proche des éléments recherchés. Il


n’est pas utile d’insister ici sur tous les apports de ces outils désormais bien connus.
Nous nous contenterons d’en pointer trois, parce qu’ils nous paraissent tout particu-
lièrement novateurs et prometteurs :  

– le développement récent de l’annotation linguistique (étiquetage morphologique, lemmatisa-


tion, annotation syntaxique, annotation sémantique ou discursive) permet d’intégrer de
nouvelles couches d’information linguistique aux expressions de recherche ; les requêtes qui

combinent l’extraction d’une ou de plusieurs formes avec les propriétés linguistiques asso-
ciées à ces formes permettent tantôt de focaliser la sélection sur un paradigme formel plus
réduit (par désambiguïsation, par exemple), tantôt d’étendre les résultats à un ensemble de
variantes relevant d’un même paradigme (ce qui s’avère particulièrement utile pour la
période médiévale) ; l’essor des corpus annotés, parce qu’il profite du développement pro-

gressif d’outils et de procédures d’annotation automatique, a ainsi considérablement accru


les possibilités de recherche et d’analyse dans les textes ; cet essor s’étend peu à peu aussi

aux éditions numériques ;19


– dans certains cas, les technologies numériques mettent à la disposition du chercheur des
outils qui calculent et rendent compte, grâce à des modèles statistiques, des caractéristiques
significatives des données textuelles ; le calcul des spécificités permet, par exemple, de

contraster différentes unités textuelles et de repérer les éléments qui sont sous- ou sur-
représentés dans ces unités ; l’un des intérêts majeurs de ces outils d’analyse est qu’ils

permettent de combiner et de synthétiser un nombre de facteurs très important ; bien qu’ils


soient pour l’heure peu exploités par les lecteurs et utilisateurs d’éditions numériques, leur
intérêt pour l’étude et l’exploitation des textes médiévaux ne fait pas de doute ; leur apport

pour l’étude de la tradition manuscrite et la classification des manuscrits d’une même œuvre
pourrait s’avérer très important aussi : des expériences sont déjà en cours ;20
   

– un grand nombre d’outils numériques veillent à conserver un lien toujours actif entre les
résultats des requêtes ou calculs statistiques et les données linguistiques qui sont à leur
source ; l’affichage et le contrôle des données de départ et le retour au texte (grâce, notam-

ment, à des liens hypertextuels) sont la condition sine qua non d’un usage maîtrisé des outils
d’analyse numériques à des fins scientifiques ; en ce sens, les technologies numériques ne se

substituent pas à l’accès critique au texte-source, elles apportent des informations et des
éclairages complémentaires sur les données textuelles.

L’édition numérique interactive de la Queste del saint Graal, dont les principales
composantes ont été exposées dans la section précédente, nous permettra d’illustrer
plusieurs des points que nous venons d’aborder.

19 Certaines éditions offrent le très grand avantage aussi d’associer aux mots du texte leur définition
dictionnairique (voir les cas exemplaires de l’Anglo-Norman On-Line Hub ou du Dictionnaire Électro-
nique de Chrétien de Troyes). Il s’agit là d’un procédé d’enrichissement d’un type un peu différent mais
également essentiel et emblématique des possibilités nouvelles ouvertes par le numérique et la
navigation hypertextuelle.
20 Les outils présentés dans cette section peuvent aussi être utiles lors du processus d’édition. Si leur
apport semble particulièrement évident pour la comparaison fine et exhaustive des manuscrits, ils
peuvent par ailleurs seconder le travail éditorial : les index et concordances numériques permettent

notamment de repérer des incohérences ou des variations dans l’application des normes éditoriales.
Édition électronique de la Queste del saint Graal 169

L’étiquetage morphosyntaxique, l’annotation syntaxique et le codage des limites


du discours direct étendent considérablement les recherches possibles sur ce texte. Si
l’on s’intéresse, par exemple, à la façon dont le discours direct est délimité du reste du
texte au Moyen Âge, il est possible d’extraire par une simple requête tous les débuts
de séquences au discours direct dans la Queste.21 L’affichage de la transcription
facsimilaire des éléments initiant le discours direct permet de repérer, outre des unités
linguistiques de différents types (termes d’adresse, adverbes énonciatifs, verbes à
l’impératif, etc.), d’éventuelles marques graphiques (signes de ponctuation et majus-
cules) qui concourent aussi à en fixer les bornes : ainsi dans la Figure 1 où la version
   

normalisée (colonne gauche) donne « Biaux sire, fait Boort … »/, et la version diploma-
   

tique (colonne droite) : biaux sire fait boort.


Figure 1 : Concordance des débuts de séquences de discours direct


   

Le couplage du codage du discours direct et de la transcription multifacettes permet


dans ce cas une analyse très riche et très précise de la séquenciation graphique et
linguistique des segments de texte. Il permet tout spécialement de repérer les cas où
des marques de différents types indiquant le discours direct se surajoutent, et les cas
où, au contraire, ces marques manquent. On observe ainsi que l’absence de signe
graphique (ponctuation ou lettre majuscule) est très rare dans le manuscrit K en début
de discours direct. Et le retour au texte et aux données de départ permet de se rendre
compte qu’en certains endroits le début de la séquence d’oral représenté coïncide
avec un espace de taille un peu supérieure aux blancs qui séparent la plupart des
unités graphiques du texte : ainsi entre dient et bien dans le fragment suivant :
   

21 La requête suivante (<q>[] []) permet de sélectionner les deux séquences graphiques qui suivent la
balise (<q>) ouvrant le discours direct.
170 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

Figure 2 : Un cas d’absence de ponctuation au début d’un discours direct : on voit un « grand blanc »
         

devant le premier mot du discours direct (« bien »)


   

L’annotation linguistique permet, quant à elle, une étude plus syntaxique des séquen-
ces au discours direct. La recherche réalisée par Glikman/Mazziotta (2013) mobilise
des tests statistiques pour faire apparaître les catégories morphologiques et les
constructions syntaxiques qui sont les plus saillantes dans le discours direct. Elle a
révélé que les formes verbales complexes (qui comportent un auxiliaire temporel ou
modal), l’expression du sujet syntaxique ou la présence de la négation étaient les
éléments dont la fréquence dans le discours direct était significativement supérieure à
celle qui les caractérisait en récit. Leur travail montre ainsi qu’une édition numérique
appuyée par une annotation linguistique et des outils d’analyse statistiques permet
d’apporter des renseignements très précis sur les structures syntaxiques qui dominent
le discours direct au Moyen Âge.

6 Cahier des charges pour la Collection de la Base


de français médiéval22
L’édition numérique de la Queste del saint Graal ayant inspiré d’autres collègues
médiévistes, elle a récemment servi de modèle à plusieurs projets d’édition en cours
de réalisation. Une chaîne éditoriale s’est progressivement mise en place, suffisam-
ment large et précise pour encadrer les travaux en cours, suffisamment souple pour

22 Collection dirigée par C. Guillot-Barbance.


Édition électronique de la Queste del saint Graal 171

s’adapter aux particularités des textes choisis : les Serments de Strasbourg édités par

l’équipe BFM, la Séquence d’Eulalie éditée par l’équipe BFM, la Vie de saint Alexis
éditée par C. Marchello-Nizia et T. Rainsford (Univ. De Stuttgart), le Psautier d’Arundel
édité par C. Pignatelli (Univ. de Poitiers). À terme, l’ensemble des textes ainsi édités
formera une collection répondant à des normes et des pratiques communes et acces-
sible en un même lieu via un même outil (la plateforme TXM), actuellement utilisé
pour la diffusion de la Base de français médiéval et dont une interface spécialisée
pour l’édition de sources est peu à peu développée.

6.1 Principes de la collection BFM

Les principes de la collection découlent tout naturellement des options qui se sont
progressivement imposées lors de l’édition électronique de la Queste del saint Graal et
dont nous avons exposé les grandes lignes ci-dessus. Il n’est pas utile de revenir sur
tous les détails de ces principes, mais nous insisterons ici sur les trois règles qui nous
paraissent les plus fondamentales et qui expliquent souvent des choix plus spécifi-
ques concernant tel ou tel aspect de l’édition.
Au centre de tout l’édifice se trouve la fidélité maximale au manuscrit choisi
(fidélité au texte, à la mise en page du manuscrit, à sa segmentation graphique et à sa
ponctuation). Les normes de transcription élaborées au fil du temps (cf. § 6.2) permet-

tent de générer, à partir d’un même fichier, des visualisations multiples d’une trans-
cription unique, les unes étant plus normalisées et « aplanissant » certaines des parti-
   

cularités du manuscrit, comme les divisions graphiques médiévales peu accessibles au


lecteur moderne, d’autres ayant pour but au contraire de restituer la copie manuscrite
dans sa singularité et dans ses variations internes. Il est donc prévu que tous les textes
édités dans la Collection donnent lieu à au moins deux niveaux de visualisation
(version normalisée/courante, version diplomatique) et que les images du manuscrit
soient toujours également accessibles. Ce principe de base permet d’allier à la fidélité
au texte sa lisibilité et son appropriation par des utilisateurs multiples, en conjuguant
ce qui a longtemps été deux objectifs contradictoires et exclusifs.
En second lieu, la standardisation des données linguistiques et la documentation
des formats utilisés apparaissent comme une règle tout aussi incontournable. C’est
d’elles que dépend en effet la diffusion et la pérennisation des données numériques.
Enfin, l’utilisation de licences ouvertes (plus spécifiquement la licence Creative
Commons CC BY-NC-SA) doit garantir une diffusion libre des éditions de la Collection
et permettre aux utilisateurs de récupérer et de réutiliser les sources dans des condi-
tions clairement définies. Il s’agit là d’un des apports majeurs du numérique, qui
ouvre la voie à de nouveaux modes de circulation et de référencement de l’édition
scientifique.
172 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

6.2 La chaîne de traitement éditorial

Le schéma ci-dessous symbolise les étapes désormais bien définies pour l’établisse-
ment d’une édition électronique :  

Figure 3 : Chaîne éditoriale de la Collection BFM


   

La chaîne éditoriale de la Collection BFM présentée schématiquement dans la Figure 3  

ci-dessus commence par la saisie du texte avec un logiciel de traitement de texte


(Writer ou Word ou autre). Pour les éditeurs scientifiques cela présente l’avantage de
travailler dans un environnement qui leur est familier et de profiter de l’ergonomie de
ces logiciels grand public. L’utilisation d’un petit nombre de caractères spéciaux ou
de raccourcis typographiques permet d’assurer la saisie simultanée d’au moins deux
niveaux de transcription : normalisé et diplomatique. La liste complète de ces rac-

courcis est présentée dans le document Règles de transcription … Ici nous n’en citerons

que quelques exemples. Ainsi, on utilise le caractère dièse (#) devant les lettres qui
doivent « changer de caisse » entre la version diplomatique et la version normalisée.
   

Par exemple, un nom propre graphié avec une minuscule dans le manuscrit se
présente ainsi : #Dieu. Les lettres restituées à la place des abréviations sont placées

entre parenthèses (ch(evalie)r). Le but de ces raccourcis est de minimiser l’effort de


l’éditeur scientifique lors de la transcription initiale en lui évitant de saisir à la main
tout ce qui peut être automatisé. Certains raccourcis ou conventions de saisie peuvent
être créés dans le cadre d’un projet d’édition individuel pour répondre aux traits
Édition électronique de la Queste del saint Graal 173

spécifiques d’un texte donné. Par exemple, dans le cas de l’édition du manuscrit
bilingue du Psautier d’Arundel nous avons adopté un format tabulaire pour assurer
l’alignement entre le texte latin et la traduction en ancien français (cf. Figure 4 ci-  

dessous).

Figure 4 : Transcription alignée en latin et en ancien français


   

Les règles de transcription adoptées dans le projet de collection d’éditions BFM sont
publiées dans un document accessible en ligne sur le site BFM (http://bfm.ens-lyon.
fr/rubrique.php3?id_rubrique=138).
Une fois l’étape de la saisie initiale terminée, les transcriptions sont converties au
format XML-TEI « compact ». Actuellement, la transformation se fait par un script Perl
   

à partir du format HTML généré par le logiciel de traitement de texte. Une solution
basée sur des scripts Groovy intégrés dans la plateforme TXM est prévue à moyen
terme. La particularité du format « compact » consiste en ce qu’il combine les balises
   

XML de la TEI utilisées pour la structuration et l’annotation du texte avec les raccour-
cis typographiques (qui subsistent depuis la saisie initiale) qui servent à encoder les
différents niveaux de transcription.
Dans le cadre d’un projet éditorial, la conversion vers XML-TEI est irréversible,
c’est-à-dire que toutes les nouvelles corrections et annotations se font sur le document
XML et il n’y a plus de retour au logiciel de traitement de texte ordinaire possible.
Les styles et autres fonctionnalités de formatage des logiciels de traitement de
texte sont ignorés lors de la conversion vers XML-TEI, ce qui permet de réduire le
risque d’erreurs, même si cela limite les possibilités de pré-balisage de certains
éléments (tels que les divisions du texte, les titres ou le discours) lors de la saisie
initiale. Il convient de noter que d’autres chaînes éditoriales (par exemple celle mise
en place par les Presses universitaires de Caen) utilisent amplement les styles des
logiciels de traitement de texte.
Les éditions au format « compact » sont des documents valides du point de vue
   

du schéma TEI standard (‘tei-all’) et nous avons également élaboré une personnalisa-
tion ODD qui permet de mettre en place des règles de validation plus strictes et de
documenter les pratiques de codage. Toutefois, les « raccourcis typographiques » ne
   

sont pas pris en charge par la norme XML et sont ignorés par les outils de validation.
C’est au moment de la conversion au format « diffracté » que ces raccourcis sont
   

interprétés, et c’est alors que d’éventuelles erreurs de saisie sont détectées.


174 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

Le format « compact » convient parfaitement à l’enrichissement du balisage TEI


   

des éditions : il est suffisamment « léger » pour être lu et édité directement, mais on
     

peut aussi utiliser des outils de stylage des logiciels de traitement XML (tels que le
« mode auteur » du logiciel Oxygen) pour faciliter le travail de l’éditeur.
   

Le format « diffracté », sert quant à lui d’étape intermédiaire pour la validation du


   

codage et pour la fabrication des différents produits éditoriaux (les différents niveaux
de transcription en HTML et en PDF des sources XML préparés à l’importation dans
TXM). Le format diffracté est « tokenisé », c’est-à-dire que tous les mots du texte sont
   

identifiés par la balise TEI <w> et toutes les ponctuations par la balise <pc>. Les deux
ou trois niveaux de transcription sont représentés à l’intérieur des mots et des
ponctuations par les balises Menota23 <norm>, <dipl> et <facs>. Une librairie de
feuilles de style XSLT permet de générer automatiquement les différentes versions du
texte proposées aux lecteurs ou soumises aux outils d’annotation linguistique ou
d’analyse textométrique.
Les formats XML-TEI compact et diffracté sont décrits en détail dans le Manuel
d’encodage BFM Manuscrits (Lavrentiev 2008) et spécifiés de façon formelle dans des
documents TEI ODD publiés sur le site de la BFM.
L’édition est publiée en ligne sur le portail de la Base de français médiéval. Ce
portail offre dès à présent un large éventail d’outils de recherche et d’analyse
qualitative et quantitative. Un tutoriel en ligne (Bertrand et al. 2014) en présente les

principales fonctionnalités. Les différents éléments accompagnant l’édition propre-


ment dite (introduction, index, glossaires) sont consultables en ligne ou téléchargea-
bles au format PDF. Depuis peu, le portail BFM donne la possibilité d’établir des
hyperliens (sous forme d’URL) vers une page précise, voire un mot ou une sélection
de mots d’une édition. Ce mécanisme est encore en cours d’expérimentation, mais à
terme il pourra révolutionner les pratiques de citation des sources dans des travaux
de recherche, car il sera possible d’accéder par un simple clic à chaque exemple
proposé.
L’édition de la Queste del saint Graal est par ailleurs livrée en tant que corpus
exemple avec la version bureau du logiciel TXM. Elle peut ainsi être exploitée hors
connexion et profiter des fonctionnalités d’analyse qui ne sont pas encore disponibles
sur le portail BFM. L’ensemble des fonctionnalités du logiciel TXM est présenté dans
le Manuel utilisateur accessible en ligne (Heiden et al. 2013).

23 Il s’agit d’une extension de la TEI proposée par le projet Medieval Nordic Text Archive (http://www.
menota.org).
Édition électronique de la Queste del saint Graal 175

7 Conclusion
Désormais, deux tâches, deux étapes nous semblent nécessaires pour que les éditions
électroniques acquièrent un statut définitivement stabilisé au plan scientifique.
La première est, comme nous en avons formulé le vœu ci-dessus, qu’un effort
collectif et concerté aboutisse au partage de normes de réalisation de ce type d’édi-
tion. C’est à cette condition que des avancées significatives pourront désormais se
produire.
La seconde, que nous n’avons pas évoquée jusqu’ici, est la nécessité absolue que
se mettent en place des instances d’évaluation de ce type d’éditions, comme il en
existe pour les éditions imprimées. Il va de soi que de telles instances devront être en
mesure d’évaluer les aspects très différents de ces réalisations, tant pour les aspects
paléographiques et codicologiques, linguistiques, littéraires, philologiques, etc., que
pour les versants proprement informatiques. C’est à cette condition que le renouvelle-
ment en cours pourra installer une confiance définitive dans ce type nouveau d’édi-
tion.

8 Bibliographie
Ainsworth, Peter/Croenen, Godfried (edd.) (2007), Jean Froissart, Chroniques, Livre III. Le Manuscrit
Saint-Vincent de Besançon, Tome I, Genève, Droz.
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176 Christiane Marchello-Nizia, Alexey Lavrentiev et Céline Guillot-Barbance

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Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati
7 Le projet Rialto et l’édition des textes
occitans médiévaux
Abstract : Le Repertorio informatizzato dell’antica letteratura trobadorica e occitana
   

(Rialto), lancé en 2001, est une bibliothèque numérique qui héberge des textes
occitans (XIe–XIVe siècles) présentés dans de nouvelles éditions critiques, ou dans
des éditions critiques revues soit par leurs propres éditeurs, soit par l’équipe de
rédaction scientifique. Dans plusieurs cas, sont présentées plusieurs éditions ou des
éditions accompagnées de transcriptions diplomatiques, de traductions, et de
commentaires. Le site est ouvert à des projets internationaux comme celui que dirige
Linda Paterson sur les chansons de croisade, ou le projet de Paolo Di Luca qui
concerne les chansons ayant rapport à l’histoire de l’Italie. Parmi les finalités du
Rialto est celle de fournir un instrument pour l’enseignement universitaire d’une
tradition hégémonique qui est à la base de la modernité. Le Rialto s’inscrit dans un
vaste contexte d'entreprises scientifiques portant sur les langues et les littératures
romanes du Moyen Âge, comme des dictionnaires, des concordances, des bibliogra-
phies, qui ont été créées suite aux possibilités de diffusion qu’offre l’informatique et
qui adoptent comme support principal l’internet. Il est intéressant de constater qu’une
des branches apparemment les plus « aristocratiques » et les plus exclusives des
   

études littéraires, pour sa complexité technique aussi, comme la philologie occitane,


est aujourd’hui accessible grâce aux nouvelles technologies.

Keywords : occitan, troubadours, édition informatique, diffusion internet


   

1
1 Origines du projet
Le Rialto, acronyme de Répertoire informatisé de l’ancienne littérature troubadou-
resque et occitane, a accueilli ses premiers visiteurs en décembre 2001, lors de la
publication de ses premières pages dans un sous-domaine, en libre accès, hébergé à
l’intérieur du domaine internet de l’Université de Naples Frédéric II.2 Un peu plus de
deux ans auparavant, en août 1999, était apparu sur le réseau le Rialc, Répertoire
informatisé de l’ancienne littérature catalane, lui aussi en libre accès, qui devint en

1 Nous tenons à remercier très sincèrement Gérard Gouiran, qui a aimablement revu la traduction du
texte original italien en français.
2 www.rialto.unina.it. Le Rialto est coordonné par Costanzo Di Girolamo. Le comité scientifique
international change tous les cinq ans ; la rédaction est depuis 2008 coordonnée par Oriana Scarpati,

après avoir été coordonnée de 2003 à 2007 par Claudio Franchi. Toutes les informations et données
présentées dans cette étude étaient à jour le 15 novembre 2013.
178 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

peu de mois – et il l’est encore – un point de référence incontournable pour les


spécialistes de la poésie catalane médiévale.3 En effet, le Rialc a rendu accessible à la
lecture, à la consultation pour les recherches lexicales, avec des moteurs de recherche
extérieurs comme Google, l’intégralité du corpus de la littérature catalane en vers des
XIVe et XVe siècles (poésie lyrique, narrative, didactique, religieuse et théâtre), depuis
les textes les plus célèbres jusqu’à ceux qui sont moins connus et difficilement
accessibles en bibliothèque, en incluant en outre nombre de compositions inédites.
Pour la première fois, les spécialistes de la littérature médiévale ont pu profiter d’un
important moyen de consultation et de référence autonome, tant pour la recherche
que pour l’enseignement. La saisie informatique a été menée à terme en peu d’an-
nées : pour que le répertoire soit exhaustif, il n’y manque, pour une raison ou une

autre, qu’une petite dizaine de textes dont le plus important est la traduction de la
Divina Commedia (1429) accomplie par Andreu Febrer, dont il n’existe qu’une édition
assez peu fiable.
C’est précisément à la suite de la réussite du Rialc, que germa, parmi des membres
de la communauté scientifique internationale des occitanistes, l’idée de lancer un
projet plus ambitieux : si le Rialc se présentait comme une bibliothèque digitale

« achevée » des textes catalans médiévaux, dès lors qu’il mettait en ligne les éditions
   

imprimées et, si nécessaire revues et corrigées, par des spécialistes qui faisaient partie
de la rédaction, le Rialto s’est présenté, dès le début, comme un projet de bibliothèque
ouverte et potentiellement « infinie ». Dans la page de présentation du projet, on
   

écrivait :  

« Dans la perspective de la philologie informatisée, on peut définir le Rialto comme une biblio-

thèque numérique dynamique. Les textes qui figurent dans la base représentent des éditions
nouvelles ou, le cas échéant, le fruit d’une révision des éditions existantes par les soins de leurs
éditeurs eux-mêmes, ou de nos collaborateurs. Tout changement introduit dans le texte de l’édition
publiée, ou simplement envisageable, est signalé dans une note. Les éditions les plus anciennes
ont été elles aussi soumises à révision : erreurs matérielles corrigées, brève mise à jour bibliogra-

phique, indication de toute proposition de modification des textes. Dans le futur, chaque édition
pourra être à son tour corrigée ou modifiée par l’éditeur ou le réviseur du texte, mais il subsistera
toutefois sur le site une trace de la version précédente, de manière à éviter toute ambigüité dans les
renvois bibliographiques. Pour chaque état du texte seront précisés l’année, le mois et le jour. Pour
certains auteurs, on fournira deux, voire plusieurs éditions, comme c’est déjà le cas pour Folquet
de Marselha et comme ce le sera d’ici peu pour Guilhem de Peitieus et Arnaut Daniel, afin d’éviter
un ‹ effet internet ›, c’est-à-dire une tendance à ne citer que les textes directement disponibles sur
   

le web et qui ne sont normalement proposés que dans une seule édition. Dans cette conception,
une bibliothèque numérique dynamique ne se substitue ni ne s’oppose à la pratique traditionnelle
de l’édition « papier », mais se veut plutôt complémentaire de celle-ci ».4
     

3 www.rialc.unina.it. Coordonné par Costanzo Di Girolamo, le site est géré par une direction-rédaction
double, italienne et catalane ; elles se sont occupées du contrôle des éditions, de la préparation des

textes et des pages au format numérique aussi bien que de leur mise en ligne.
4 www.rialto.unina.it/limenfr.htm. La Présentation est datée le 14 janvier 2003.
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 179

Il est difficile d’imaginer la route parcourue par le Rialto dans les dix années qui se
sont écoulées entre ces mots et aujourd’hui : les buts du site sont restés identiques,

mais son évolution a été profonde : il s’est augmenté et s’est enrichi de pages, de

collaborateurs, de sections, de textes, de mélodies, etc.5

2 Travail de la rédaction : technologies et  

collaborations
Le point fort du Rialto, qui le différencie totalement de tous les autres répertoires ou
corpora apparus ces dernières années, consiste dans l’autonomie totale du projet en
ce qui concerne la partie technique et informatique, critère, déjà appliqué du reste,
pour la réalisation du Rialc. Les membres de la rédaction sont en mesure de gérer la
plate-forme de façon autonome, sans l’assistance d’informaticiens, et ils s’occupent
eux-mêmes, en plus de la révision des textes et de la préparation des fiches, de leur
conversion en format html et de la création des liens. Il en résulte que le Rialto, en
ne s’appuyant que sur les membres bénévoles de la rédaction (et quelques boursiers
mis de temps en temps à la disposition du projet) est totalement libre de la logique
des financements, des demandes de subvention, des modes graphiques et de la
nécessité de mettre constamment à jour programmes et logiciels ;6 il n’est pas  

nécessaire de payer des extérieurs pour introduire les données dans le site et le
projet a garanti ainsi sa propre longévité et surtout sa survie en temps de crise. Il y a
tant de projets semblables qui, malgré les excellentes intentions de leurs concep-
teurs, restent inachevés parce que, entre-temps, les financements qui leur avaient

5 L’acronyme, quelque peu osé, fut créé en l’honneur du co-fondateur, le Vénitien Luigi Milone
(1949–2012), qui, bien que dépourvu de compétence et d’intérêt informatiques (et peut-être précisé-
ment à cause de cela), était toujours le premier à soutenir la création du site, surmontant les doutes et
la résistance de Di Girolamo et de ses collaborateurs les plus proches devant la complexité de la
tâche.
6 Une série non négligeable de modifications a été toutefois rendue nécessaire à cause de change-
ments du logiciel et même du hardware : que l’on pense par exemple aux formats actuels de l’écran,

adaptés aux photos et à la vidéo mais pas aux textes, et qui ont exigé l’emprisonnement typogra-
phique progressif des vieilles pages. D’autres anomalies ont surgi à la suite des caractéristiques
particulières de quelques navigateurs : un des principaux navigateurs à partir d’une des dernières

versions reconnaît les retraits des périodes seulement si ceux-ci sont exprimés en pixels ou en points,
mais pas en valeurs absolues, et nous avons dû par conséquent procéder à une révision de toutes les
pages. Il va sans dire que le site prétend fournir une présentation typographique ordonnée et agréable
aux textes : ceci a son prix et implique un travail informatique complexe qui pourrait peut-être être

défini comme artisanal. Reste de toute façon le problème de l’instabilité dans le temps des logiciels,
depuis le simple traitement de texte, qui représente une menace constante dans l’usage de l’informa-
tique pour la conservation et la transmission des textes, à moins d’accepter le prix de mises à jour
continuelles.
180 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

permis d’avancer se sont épuisés, tandis que le Rialto survit et se perfectionne, en


implémentant les textes et en élargissant le projet initial, exclusivement grâce aux
membres de sa rédaction. Après ces indispensables prémisses, il faut ajouter que, au
cours de ces années, le Rialto s’est ouvert à des collaborations extérieures. Des
spécialistes ont exprimé une grande confiance dans les potentialités évidentes du
site tel qu’il a été conçu ; pour une part, ils ont investi les fonds dont ils disposaient

pour former de jeunes chercheurs au management du site du Rialto (en ouvrant des
concours pour des bourses d’études et en accordant des crédits de recherche dédiés
à l’implémentation du site) ; pour une autre, ils ont conçu des projets de recherche

prévoyant une interaction constante avec le Rialto, choisi comme siège privilégié
pour la publication – immédiate, gratuite, susceptible de révision, visant un public
illimité – des résultats de la recherche. C’est le cas, parmi tant d’autres, du projet
lancé par Linda Paterson sur les chansons relatives aux croisades, qui prévoit la
publication sur le Rialto de toutes les compositions en rapport avec cette théma-
tique. Un nombre considérable de compositions est déjà disponible pour la consul-
tation en ligne : chaque texte est présenté, à la place où l’éditrice l’a considéré

comme nécessaire, dans une nouvelle édition critique ; il est accompagné d’une

traduction en italien (par Luca Barbieri) et en anglais (par l’éditrice elle-même),


ainsi que de commentaires historiques et littéraires. Tous les textes établis par
Paterson et préparés pour le Rialto par Barbieri constituent une sous-section à part
du répertoire (rubrique « Trovatori »), désignée par la sous-rubrique « Chansons de
     

croisade (Canzoni sulle crociate) » : il s’agit d’un véritable parcours thématique qui
   

permet au lecteur d’accéder à tous les textes, en visualisant la liste sur un écran
unique qui fait fonction d’index.

3 Sections du Rialto
Les sections qui constituent actuellement le répertoire, y compris celle que nous
venons de citer sur les chansons de croisade, sont au nombre de neuf, auxquelles se
rattachent des sous-sections. La section la plus considérable est, évidemment, celle
qui est consacrée aux « Troubadours » : dans cette section, organisée par auteur (avec
     

une page particulière pour les textes anonymes), sont regroupées toutes les composi-
tions lyriques jusqu’à présent publiées, auxquelles il est possible d’accéder simple-
ment en cliquant tout d’abord sur le nom du troubadour et ensuite sur les coordon-
nées BdT de la pièce choisie. Vient ensuite la section des « Textes des origines », qui
   

héberge actuellement l’édition commentée avec une vaste bibliographie raisonnée, de


l’aube bilingue de Fleury éditée par Lucia Lazzerini ; la section dédiée à la « Poésie
   

épistolaire » comprend les salutz : il y figure une édition critique de Francesco Cara-
   

pezza, préparée expressément pour le Rialto, et accompagnée d’une introduction,


d’une bibliographie, d’un apparat critique, de notes paléographiques, d’un rimaire et
de notes textuelles, du salut attribué à Raimbaut d’Aurenga Donna, cel qe·us es bos
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 181

amics (BdT 389.I) et publié ensuite dans une revue en 2001 (www.rialto.unina.it/
RbAur/389.I/389.I.htm).7
La section dénommée « Poésie narrative » inclut Blandin de Cornoalha, édité par
   

Sabrina Galano et accompagné d’une introduction, d’un appareil critique et de notes


textuelles (www.rialto.unina.it/narrativa/blandin.htm),8 Daurel e Beton par Char-
maine Lee (Lee 1991 : www.rialto.unina.it/narrativa/daurel.htm), le roman arthurien

de Jaufre, édité également par Lee (Lee 2006 : www.rialto.unina.it/narrativa/jaufre/


jaufre-i.htm),9 et des novas contenues dans le manuscrit Didot, récemment éditées par
Paolo Di Luca (2011), qui s’est occupé lui-même de la présentation philologique pour
le Rialto (www.rialto.unina.it/narrativa/novasdidot.htm). Le Roman de Flamenca
dans l’édition de Roberta Manetti (2008) est en cours de préparation.
La « Prose narrative » comprend le Viage al Purgatory de Ramon de Perellós,
   

encore inédit dans sa version imprimée, qui a été publié en 2010 sur le Rialto par
Margherita Boretti, accompagné d’une introduction et d’une note au texte (www.
rialto.unina.it/Prosanarrativa/Viage/Viage.htm).
La section de « Poésie religieuse » est constituée du Chansonnier de Wolfenbüttel,
   

édité par Zeno Verlato (Verlato 2002 : www.rialto.unina.it/poerel/wolf/wolfenbuttel-


indice.htm), des Novas de l’heretje éditées par Peter T. Ricketts (www.rialto.unina.it/


poerel/heretje(Ricketts).htm ; cf. Ricketts 2000, 75) et de la Passione di santa Marghe-

rita d’Antiochia, récemment éditée par Roberta Manetti, qui s’occupe également du
domaine « Notes » pour le Rialto (Manetti 2012 : www.rialto.unina.it/poerel/marga
     

rita.htm).
Dans les « Textes pratiques » sont regroupés de nombreux exemples de littérature
   

médico-pharmaceutique, parmi lesquels divers recettaires, des traités sur les vertus
des herbes, des remèdes contre les fièvres, etc., édités par Maria Sofia Corradini Bozzi,
tous accompagnés d’importantes notes textuelles (Corradini Bozzi 1997 : www.rialto.  

unina.it/TestiPratici.htm).
Nous avons déjà mentionné la sous-section des « Chansons de croisade », dont
   

s’occupent Linda Paterson et Luca Barbieri. L’autre sous-section troubadouresque,


« Chansons de désamour », présente des éditions critiques, de Francesca Sanguineti
   

et Oriana Scarpati, de malas cansos, comjats ou chansons de change, apparues dans le


même temps en volume imprimé (Sanguineti/Scarpati 2013). C’est ici que la complé-
mentarité entre le livre imprimé et internet a fait ses preuves : la collection qui héberge

le recueil ne s’intéresse guère aux longs apparats critiques qui ont été rendus accessi-
bles en ligne, et qu’on peut, si on le désire, consulter en même temps qu’on lit le texte
(de toute façon lui aussi présent en ligne) et la traduction du livre. Ainsi, dans le cas

7 L’édition en ligne (2002) est antérieure à la version imprimée (2001), nonobstant la date de cette
dernière.
8 L’édition en ligne est antérieure à la version imprimée (Galano 2004).
9 La première édition du roman est parue sur Rialc (dans la section « Biblioteca del Rialc ») en 2000, la
   

deuxième sur le Rialto en 2002.


182 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

de la chanson Peirol (BdT 366.3), on a fourni un apparat et de longues notes détaillées


qui ne figurent que dans la version numérique. En réalité, même les imposants
apparats critiques de Luigi Milone qui accompagnent certaines de ses éditions de
Raimbaut d’Aurenga dans le Rialto, même s’ils ont été reproduits dans Cultura
neolatina quelques années après (Milone 2003 ; 2004), auraient difficilement pu

trouver place dans une édition complète imprimée du troubadour, auteur d’une
quarantaine de pièces. Le réseau n’a pas de limites spatiales et se prête ainsi à un
dialogue utile avec le livre.
Il y a enfin la section consacrée à la « Prose religieuse », qui représente un des
   

plus beaux fleurons du site du Rialto, dès lors qu’elle a mis à la disposition du public
des œuvres monumentales qu’on aurait eu du mal à publier si ce site n’avait pas
existé. On peut y lire : 1) L’Epître aux Laodicéens, avec une édition critique tant du

texte occitan que du texte latin par Marvyn Roy Harris, qui fournit aussi une introduc-
tion et une version synoptique des deux textes (www.rialto. unina.it/prorel/AdLaud/
AdLaud(Harris).htm) ;10 2) Le Rituel cathare, contenu dans le ms. de Lyon, Bibl. mun.,

PA 36, édité également par Harris et accompagné d’une introduction, d’un apparat
critique et de références bibliques (www.rialto.unina.it/prorel/CatharRitual/CathRit.
htm) ; 3) La Confession et le Salut contenus dans le ms. Paris BnF fr. 1852, édités par

Cyril P. Hershon et Peter T. Ricketts, disponibles sur le site en format pdf (www.rialto.
unina.it/prorel/ConfessionSalut/confession-salut.htm) ; 4) La glose du Pater éditée

par Enrico Riparelli, avec introduction, notes, liste des citations, apparat critique et
traduction en italien (www.rialto.unina.it/prorel/CatharRitual/CathRit.htm.) ;11 5) La  

Legenda aurea éditée par Monika Tausend (Tausend 1990 : www.rialto.unina.it/pro


rel/LA/LA.htm) ; 6) Vida e miracles de Sancta Flor, édités par Francesca Gambino,


accompagnés d’une introduction, d’un apparat critique, d’une bibliographie et d’une


traduction en italien (Gambino 2008 : www.rialto.unina.it/prorel/sanctaflor/Sancta-

Flor.htm) ; 7) L’édition critique du Nouveau Testament de Lyon, éditée par Marvyn Roy

Harris et Peter T. Ricketts (www.rialto.unina.it/prorel/NTL/NTL.htm). Quand le


congrès de la Sifr (Società italiana di Filologia romanza) a organisé en 2012 une table
ronde sur le thème « À quoi servent les bases de données ? », l’intervention portant
     

sur le site du Rialto (Scarpati 2013) avait choisi comme exemple l’édition critique du
Nouveau Testament de Lyon pour illustrer de façon fondamentale l’« utilité » de ce    

site : la possibilité de publier des œuvres de taille considérable. En effet, nous avons

estimé qu’un texte organisé comme celui de Harris et de Ricketts, avec tout l’apparat
de notes, d’introduction et de bibliographie, aurait, sur papier, dépassé, mille pages.
Le Rialto a donc mis à la disposition des spécialistes de la prose religieuse une édition
fondamentale qui marque d’importants progrès par rapport à celle de Peter Wunderli

10 Révision par Harris (1988).


11 Le texte, en édition imprimée en 2001, a été revue et corrigée par l’éditeur en 2002 pour le Rialto.
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 183

(2009–2010) et qui, probablement, sans cela, n’aurait jamais pu voir le jour, en tout
cas pas aussi rapidement.
Enfin, on va très bientôt inaugurer les sous-sections consacrées aux genres
poétiques de l’aube, de la pastourelle et de la tenso (cette dernière comprendra tous
les textes édités par Ruth Harvey et Linda Paterson 2010) ; il s’y ajoute celle qui sera

consacrée aux compositions des troubadours du XIIe au XIVe siècle concernant


l’histoire d’Italie, dans le contexte d’un projet dirigé par Paolo Di Luca, qui reprend le
vaste corpus (à amplifier par la suite) de textes, dans des éditions nouvelles ou revues,
du volume classique de De Bartholomaeis (1931). Ces deux sous-sections constitue-
ront, au même titre que les chansons de croisade et les chansons de désamour, autant
de parcours thématiques qui aideront les spécialistes et les étudiants à s’orienter
parmi les divers genres et courants de la poésie en langue d’oc.

4 L’enseignement universitaire et le Rialto


Du point de vue de l’enseignement, le Rialto a été accueilli très favorablement. Les
étudiants en philologie romane qui souhaitent lire les textes occitans et qui insèrent
les données dans les moteurs de recherche apprennent l’existence du Rialto, qui
apparaît presque toujours parmi les premiers résultats de la recherche effectuée,
avant un nombre considérable de sites dont les auteurs n’ont pas toujours des
préoccupations scientifiques et mettent en ligne des textes tirés d’éditions parfois peu
fiables. Tout au contraire, le Rialto garantit à l’étudiant l’exactitude philologique
absolue des informations qu’il lira. Non seulement il trouvera le texte exact et surtout
attentivement contrôlé de nouveau par ceux qui gèrent le site, mais encore l’étudiant
peut se familiariser avec des aspects philologiques importants, comme la tradition
manuscrite, la métrique, la bibliographie critique relative à la pièce dont il est
question, et les notes au texte : c’est dire qu’il aura à sa disposition dans une seule

page un outillage qui lui permettra une approche critique du texte à étudier.
On rencontre sur le Rialto un type de page qui s’est avéré particulièrement utile
pour les cours de philologie romane, celle qui offre un tableau synoptique des
différentes éditions critiques d’un troubadour donné, afin de souligner, dans une
seule fenêtre, les divers choix opérés par les éditeurs en ce qui concerne les manu-
scrits de base, les graphies, les leçons mises dans le texte, etc… L’édition synoptique
préparée par Aniello Fratta, de compositions d’Arnaut Daniel en donne un bon
exemple : on y trouve sur la même page les textes critiques de Toja, Canello, Perugi et

d’Eusebi (www.rialto.unina.it/autori/ArnDan.htm).12 Il va de soi que dans ce type de


page le domaine « Notes » est particulièrement important, parce qu’il doit souligner
   

les passages difficiles du texte, ceux sur lesquels les éditeurs ont opté pour des

12 Les éditions comparées et discutées sont Canello (1883), Toja (1960), Perugi (1978), Eusebi (1984).
184 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

solutions différentes, et guider le lecteur dans l’interprétation du texte : un véritable


exercice de critique textuelle. Dans d’autres cas d’éditions multiples, dont nous
parlerons plus loin, le tableau synoptique peut être facilement réalisé par le lecteur
lui-même en affichant simultanément deux fenêtres ou plus en fonction du nombre
des éditions.
Pendant les dernières années du cursus des étudiants en philologie romane de
l’Université de Naples Frédéric II, tant en licence qu’en master, on a remarqué depuis
quelque temps une augmentation importante du nombre de thèses de laurea, dont le
but est de produire des fiches philologiques pour le site du Rialto. Les étudiants
intéressés par les études occitanes et qui ont étudié sur le plan théorique les bases de
la philologie textuelle et de l’interprétation des textes ont pu mettre en pratique ce
qu’ils avaient appris en réalisant personnellement, sous la direction de leurs profes-
seurs, les fiches philologiques du troubadour ou du texte qui fait l’objet de leur étude :  

le succès qu’a connu cette expérience a été assez considérable, et plusieurs collègues
d’autres universités ont contacté la rédaction pour développer un travail semblable
parmi leurs propres étudiants, qui ont ensuite publié leurs travaux sur le site.13

5 Les avantages des multimédia


Il est bien connu qu’un support multimédia offre en soi des possibilités d’expression
et de réalisation beaucoup plus nombreuses que le seul papier imprimé, mais il
s’avère fondamental de pouvoir s’en servir dans le cas de chansons dont on a conservé
la mélodie. Il ne faut pas oublier que toutes les chansons, les sirventés, les tensos et
les genres lyriques strophiques que nous connaissons et attribuons aux troubadours
étaient conçus, à de rares exceptions près, pour une exécution chantée, qu’ils étaient
composés à la fois en tant qu’écrit et que musique, et que leur circulation était
exclusivement orale, assurée par des jongleurs professionnels qui se produisaient de
cour en cour. Il s’agit donc d’une poésie portée par la voix, ou plus précisément au
chant accompagné d’un instrument de musique, qui vit dans son exécution et non pas
sur la page écrite. Malheureusement, sur les presque 2.550 compositions troubadou-
resques qui nous sont parvenues, seulement 260 environ conservent, dans quatre
manuscrits des XIIIe et XIVe siècles, leur notation musicale, nous restituant donc en
une partie minime ce qui devait être la richesse et la complexité des mélodies
occitanes. Le Rialto, qui peut s’enorgueillir de compter en son sein des philologues
compétents en musicologie comme Francesco Carapezza, a mis à la disposition des

13 Voir par exemple les textes annotés, et dans beaucoup de cas édités, de Guillem del Bautz et de ses
correspondants, par les soins de Francesco Saverio Annunziata (Università di Napoli Federico II), de
Folquet de Lunel, par Federica Bianchi (Università dell’Aquila), de Guilhem Rainol d’At, par Rossella
Bonaugurio (Università dell’Aquila), de Ramon de Perellós (Viage al Purgatory), par Margherita Boretti
(Università di Pisa), de Paulet de Marselha, par Lidia Tornatore (Università di Salerno).
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 185

spécialistes, pour certaines compositions, non seulement le texte accompagné de


toutes les informations nécessaires pour une approche critique, mais aussi un fichier
audio qui contient une interprétation musicale de la composition et offre ainsi au
lecteur une expérience unique et irréprochable d’un point de vue philologique. Les
interprétations publiées sur le Rialto sont des exécutions « de service », où le chanteur
   

reproduit simplement les notes du tétragramme musical sans l’aide d’instruments


musicaux, raison pour laquelle, précisément, elles s’avèrent bien plus fiables d’un
point de vue philologique que certaines interprétations artistiques, agréables parfois,
mais pas à l’abri de l’arbitraire, qu’on peut aisément écouter en ligne, par exemple sur
les sites qui chargent des fichiers vidéo et audio comme YouTube.
L’utilisation du fichier audio est très simple : si l’on ouvre, par exemple, la page

d’Atressi com le leos (BdT 421.1) de Rigaut de Berbezilh dans l’une ou l’autre des deux
éditions disponibles, il suffit de cliquer sur l’icône du tétragramme avec les notes de
musique pour pouvoir écouter la mélodie chantée et lire en même temps le texte de la
chanson (Braccini 1960 : (Braccini).htm (Braccini 1960) ou Varvaro 1960 : www.rialto.
   

unina.it/RicBarb/421.1(Varvaro).htm.
C’est là un aspect important du site, qui en a déterminé et en détermine encore la
réussite. Le projet des chansons de croisade prévoit en effet l’exécution chantée de la
totalité des 27 pièces dont la mélodie a été conservée, pour prouver que l’approche
multimédia offerte par le Rialto est indispensable pour bien comprendre le texte
médiéval.

6 Projets partenaires du Rialto


Depuis sa création ; le Rialto entretient une collaboration étroite avec deux autres

projets de philologie numérique qui ont profondément marqué les études occitanes
des années 2000. Il s’agit de la Com, Concordance de l’occitan médiéval, sous forme de
CD-ROM, de Peter T. Ricketts en collaboration avec d’autres, et de la BEdT, la
Bibliografia elettronica dei trovatori, de Stefano Asperti.14
La première est une base de données dont la première version (Com 1), apparue
en 2001, ne contenait que les troubadours ; la seconde (Com 2), de 2005, tous les

textes en vers, narratifs compris, depuis les textes des origines jusqu’à la fin du XVe
siècle. La Com 3, qui comprend également la prose, était sur le point d’être publiée
lorsque, au printemps 2013, Peter Ricketts est subitement décédé à l’âge de quatre-
vingts ans. Pendant plus de quinze ans, entre le Rialto et la Com il y a eu un échange
de textes (surtout pour les nouvelles éditions) et une étroite collaboration dans le
contrôle des transcriptions. L’œuvre a connu une longue gestation et Ricketts a
toujours regretté d’avoir été contraint d’opter pour une réalisation sur CD-ROM : de  

14 www.bedt.it.
186 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

fait, quand la plus grande partie du travail était déjà terminée, le réseau n’était pas
encore bien rôdé ni d’usage commun. Sur internet, la concordance aurait été gratuite
et accessible à tous ; en outre, il aurait été possible de lui apporter continuellement

des mises à jour et des corrections, qu’on ne peut réaliser sur le disque qu’à chaque
réimpression.15 Il faut y ajouter que son prix – comme celui des autres CD qui
contiennent les résultats de projets philologiques auxquels ont contribué des person-
nes désintéressées et des institutions publiques – est déraisonnablement élevé et hors
de la portée des étudiants et des chercheurs, au point d’être pudiquement occulté
dans les catalogues en ligne (« Contact us for a price request »).
   

Le second projet, celui de la BEdT, entamé par Stefano Asperti dans le cadre de
l’Université de Rome La Sapienza en 2003, est une initiative de la plus grande
importance dans la mesure où il s’agit d’un élargissement et d’une mise à jour
(continue) de la Bibliographie der Troubadours d’Alfred Pillet (1875–1928), complétée
par Henry Carstens (1889–?), remontant à 1933, et qui constitue donc le point de
départ de toute étude sur les troubadours. Le site, comme celui du Rialto, est d’accès
libre. Pour chaque texte la page s’articule dans sept domaines (à leur tour subdivisés
en sous-domaines) :  

identificazione testo | genere lirico | metrica e musica | luogo, data, occasione | personaggi e
luoghi | tradizione manoscritta | bibliografia

La BEdT représente une ossature pour les fiches philologiques du site Rialto : informa-  

tions bibliographiques mises à jour, indications sur les manuscrits, éditions critiques,
autres éditions, métrique et musique d’une pièce donnée sont confrontées avec le site
du BEdT, après avoir été à nouveau soigneusement contrôlées.

6.1 Le DOM

Depuis peu, dans le panorama des projets informatisés concernant l’occitan médiéval
a pris également place celui d’un dictionnaire de dimensions monumentales, ainsi
que le suggère du reste son acronyme. Comme on le sait, la lexicographie occitane a
une histoire presque paradoxale. Malgré la richesse des études dans ce secteur,
jusqu’à ce jour le Lexique roman (LR) de François Raynouard (1761–1836) demeure
irremplaçable : l’ouvrage, publication posthume parue entre 1838 et 1844, est consi-

déré par beaucoup de personnes comme une œuvre préscientifique, surtout si


l’adjectif dans le titre est dû au fait que l’auteur pensait que la langue d’oc dérivait
non pas directement du latin mais de la « langue rustique romane », langue inter-
   

15 Une erreur gravissime dans Com 2, qu’il ne sera pas possible de corriger avant la prochaine
impression du disque, concerne l’édition critique d’Arnaut Daniel, encore attribuée à Toja (1960). En
réalité, une nouvelle édition avait été utilisée, encore inédite sur papier, et réalisée par Maurizio
Perugi.
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 187

médiaire mieux conservée et perfectionnée de la « langue romane provençale » ou la


   

« langue des troubadours », qui, de par sa primauté chronologique et son prestige,


   

aurait été érigée en modèle pour les autres langues et littératures néolatines.16 Le
Provenzalisches Supplement-Wörterbuch (SW) d’Emil Levy (1855–1917), apparu entre
1894 et 1924, représente une intégration, très étendue mais toujours partielle, du LR,
au point que jusqu’à présent l’unique dictionnaire d’ancien occitan exhaustif et mis
à jour par rapport au LR est le Petit dictionnaire provençal-français (PD), sans
citations, du même Levy, publié en 1909 et qui compte moins que 400 pages en petit
format ; en réalité, le PD synthétise et parfois corrige ou retouche les mêmes défini-

tions des premiers cinq volumes du SW (1894–1907, mots de ab à oza). Le Diction-


naire de l’occitan médiéval (DOM), soutenu à partir de 1997 par la Bayerische Akade-
mie der Wissenschaften, développe un projet des années cinquante du siècle passé
qui remonte à Ernst Gamillscheg (1887–1971) et qui avait été ensuite transmis à son
élève Helmut Stimm (1917–1987). Allégée des préoccupations principalement étymo-
logiques de ce dernier, l’œuvre commença à voir le jour avec un premier fascicule
apparu en 1996, précédé d’une brève introduction par Wolf-Dieter Stempel, qui a
dirigé le DOM jusqu’en 2012, quand Maria Selig lui a succédé. Les fascicules, de
80 pages chacun, publiés de 1996 à 2013 sont au nombre de sept (avec en plus un

Supplément, avec bibliographie, abréviations etc., paru en 1997) et vont du mot a au


mot album. Pour des raisons financières, le DOM imprimé, sauf dans des cas particu-
liers (comme celui des prépositions), avait dû renoncer à documenter les citations,
c’est-à-dire à fournir les contextes des mots, en renvoyant de manière abrégée (avec
des sigles) seulement aux sources, divisées en trois sections : T = troubadours, L =

documents littéraires au sens large, D = documents juridiques (droit) ou commer-


ciaux. Les citations in extenso se trouvaient par contre sur le site internet, d’accès
libre.17 Le réseau a donc joué un rôle précieux, en venant secourir une œuvre conçue
avant l’arrivée des nouvelles technologies. D’autre part, ni l’une ni l’autre des deux
formes de réalisation n’a été jusqu’ici autonome parce que, si la version imprimée ne
fournissait pas les citations, dans la version en ligne il manquait les informations
étymologiques, les renvois à d’autres dictionnaires, les discussions sur le signifié
etc., donc des éléments inclus par contre pour les mots dans la version papier : une  

16 La pensée linguistique de Raynouard est toutefois plus complexe qu’elle ne paraisse immédiate-
ment, et certaines de ses idées étaient déjà diffusées et bien établies à l’époque : voir Lachin (2012).

17 www.dom.badw-muenchen.de. Le site est en ligne depuis 2001 ; les fascicules avec des citations

depuis 2005. En 2001 on annonçait sur la homepage un disque avec les citations (« Eine CD-ROM-

Fassung – mit Einbeziehung der Belegkontexte – ist in Planung ») : évidemment, un retard heureux a
   

permis de sauter cette étape qui serait maintenant jugée inutile et qui aurait lié l’ouvrage à une maison
d’édition commerciale et à un système de distribution (et il faut dire aussi que le logiciel d’un disque
n’est pas facile à mettre au jour), comme il est arrivé à la Com. L’accès à des pages remplacées et qui ne
sont plus disponibles en ligne est rendu possible grâce à la WaybackMachine d’Internet Archive
(archive.org).
188 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

complémentarité, donc, parfaite et réciproque. À la fin de 2013, c’est-à-dire au


moment d’écrire ces lignes, le DOM a subi une mutation finale, abandonnant défini-
tivement l’édition papier, et réunissant tous les matériels existants et qui seront
élaborés dans l’avenir sur un nouveau site avec une structuration plus complexe des
mots.18 Dans le cas de ce dictionnaire, donc, la ressource électronique en ligne, forte
de la possibilité de mises à jour continues, de corrections, d’un espace et d’une
portabilité sans limites, a battu en quelque sorte la version papier, comme l’on peut
le comprendre pour les dictionnaires, les encyclopédies, les bibliographies et les
répertoires de tout type. Le problème du DOM est celui de la lenteur de sa mise en
route : les concordances maintenant disponibles (en particulier celles de Ricketts, à

laquelle Stempel renvoie dans son introduction), se multiplieront sans doute dans
l’avenir, mais le projet ne peut compter que sur une équipe très réduite, composée
d’une directrice et de deux rédactrices seulement. L’on souhaite vivement que
l’œuvre soit tôt ou tard achevée, en suivant l’exemple des meilleurs dictionnaires des
anciennes langues romanes disponibles en ligne en ce moment, parmi lesquels il
faudrait mentionner pour la qualité des résultats le TLIO, Tesoro della lingua italiana
delle origini, dirigé jusqu’en 2013 par Pietro G. Beltrami,19 et l’AND, l’Anglo-Norman
Dictionary, dirigé par David Trotter,20 tous les deux d’accès libre et tous les deux en
voie d’achèvement. Le DEAF, Dictionnaire étymologique de l’ancien français, est en
train de subir une mutation génétique qui ressemble à celle qu’ont connue le DOM et
l’AND ; Thomas Städtler en dirige la version numérique.21

6.2 Autres projets sur les troubadours

En même temps que la Com 1 de Ricketts, une autre concordance sur CD-ROM est
apparue en 2001, des troubadours seulement, par les soins de Rocco Distilo, Troba-
dors, Concordanze della lirica trobadorica, avec une graphique plus captivante et avec

18 www.dom.badw.de. Le lecteur est avisé de cela dans un « Avis important » joint au dernier
   

fascicule.
19 tlio.ovi.cnr.it/TLIO/. Le site a été créé en 1997 et n’a pas de prédécesseurs papier, bien que les
origines du projet, financé par le CNR, remontent à 1965. Le TLIO s’accompagne du corpus textuel de
l’ancien italien (jusqu’à 1375, année de la mort de Boccaccio) de l’OVI (Opera del Vocabolario italiano),
lui aussi consultable en ligne (gattoweb.ovi.cnr.it).
20 www.anglo-norman.net. Le site, créé en 2001, hérite d’une édition imprimée des lettres A–E, qui a
subi une révision radicale, que le site incorpore et augmente. Comme dans le cas du Rialto, « the  

editorial staff of the project are able to compile, edit, revise and publish entries in final electronic form
without any dependence on technical staff or external agencies » (page « About this site »).
     

21 www.deaf-page.de/fr/. Le premier fascicule, édité par Kurt Baldinger et al., a été publié en 1971. Le

dictionnaire en ligne (DEAFÉl), dont l’édition complète est prévue pour l’année 2017, accompagne plus
qu’il ne remplace la publication imprimée et offre en outre une base complète des données lemmati-
sées (DEAFPré).
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 189

quelques fonctions de recherche plus développées ;22 par rapport à Com 2 le projet ne

put évidemment pas tenir compte des nouvelles éditions critiques reprises par Ric-
ketts en 2005, et préparées pour Com 3, ou parfois même disponibles à Ricketts avant
leur parution sous forme d’éditions publiées. Le CD-ROM avait été annoncé par un site
web, Trobvers, Lessico e concordanze della lirica trobadorica, toujours par Rocco
Distilo, qui porte la date « Messina, janvier 1999 ». À la date à laquelle nous avons
   

effectué la dernière consultation du site, il était inactif ou abandonné, peut-être parce


que le CD-ROM l’a remplacé ; et en tout cas l’accès même dans le passé n’était pas

gratuit mais exigeait par contre, comme l’on l’apprend d’une vieille page d’instruc-
tions concernant la consultation, le paiement d’un abonnement (encore exprimé en
lire italiennes) à une revue de l’Université de Rome La Sapienza.
Outre la BEdT, une autre bibliographie des troubadours en ligne et d’accès libre,
assez soignée pour certaines parties mais moins à jour pour d’autres, et elle-même
peut-être abandonnée aussi, s’appelle Les troubadours, Une bibliographie, réalisée à
Brigham Young University (Provo, Utah, USA).23 Le site n’indique ni le nom de
l’éditeur, ni la date de lancement.
L’on ajoutera aussi la bibliographie Trobar, d’accès libre, qui dans la page
d’accueil fournit le nom de la responsable, Kathryn Klingebiel, et l’année de création
du site, ou plus exactement de l’enregistrement des droits d’auteur, soit 1996.24 Il
s’agit en grande partie d’un moteur de recherche bibliographique accompagné par
des notices accessoires, intéressant pour sa complexité mais d’utilisation assez diffi-
cile, et pas tout à fait à jour.
Il y a, enfin, le site du Corpus des troubadours, également d’accès libre, produc-
tion de l’Institut d’estudis catalans et de l’Union académique internationale et lancé
en 2009 par Vicenç Beltran et Tomàs Martínez Romero.25 En fait, ce projet a des
origines lointaines, puisqu’il a été présenté en 1961, puis, au nom de l’Union acadé-
mique internationale, au IIIe Congrès international de langue et de littérature d’oc
(Bordeaux) par Ramon Aramon i Serra (1907–2000), projet auquel vint s’adjoindre
ensuite Aurelio Roncaglia (1917–2001). Le but de l’entreprise était de mettre au point
un corpus de textes des troubadours fiables (les ambitions d’Aramon incluaient aussi
la production épique, et s’intéressaient également à la musique et au décor iconogra-
phique des codices). De fait Roncaglia inaugura en 1973, avec l’édition de Guillaume
de Poitiers par Nicolò Pasero, une série intitulée, avec beaucoup de modestie, Sub-
sidia al Corpus des troubadours, qui reste à ce jour la plus importante collection
d’éditions critiques troubadouresques et constitue le seul résultat philologique
concret du projet initial. Roncaglia écrivait (Pasero 1973)26 que

22 trobvers.textus.org.
23 troubadours.byu.edu.
24 www.tempestsolutions.com/trobar.
25 trobadors.iec.cat.
26 La collection est publiée par la maison d’édition Mucchi, de Modena.
190 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

« è parso opportuno che la collaborazione italiana al Corpus […] venga ad esplicarsi anche, e

subito, nell’offerta d’una serie di contributi specifici : ovviamente non sostitutivi né concorrenzia-

li, ma preparatori e integrativi, nei quali possa liberamente esprimersi tutto quel lavoro di scavo
puntuale e di minuta discussione di cui il Corpus si limiterà ad accogliere (e s’intende : non senza

ulteriore controllo) i risultati finali » (Pasero 1973, xiii–xvi, xv).


De ces mots, il ressort que le Corpus aurait intégré le patrimoine textuel sous forme,
dont nous ignorons à quel point elle aurait été modeste, mais à coup sûr sobre. Le
Corpus des troubadours en ligne, outre qu’il chevauche en partie ce que fait le Rialto,
ne propose d’éditions révisées que dans quelques cas ; en revanche, il se caractérise

par sa volonté de rendre accessibles, en les disposant en fenêtres et en tracés hyper-


textuels, les volumes imprimés dans leur intégralité. On comprend que peu de
maisons d’édition et d’éditeurs scientifiques aient consenti à renoncer à leurs propres
droits d’auteur et cela explique pourquoi ne sont guère présents sur le site que des
éditions anciennes, qu’on pourrait probablement consulter plus facilement sur des
reproductions photographiques, lorsque celles-ci ne sont pas déjà disponibles,
comme celles que propose l’Internet Archive remarquable, Gallica et des sites similai-
res.27 Le Corpus en ligne soulève de toute façon des problèmes également théoriques
sur le sens et l’opportunité de la transposition pure et simple du livre dans le format
d’une page web. Dans ce qui suit, on dira comment le Rialto a fait face à cette
question.

7 Comparaison entre les éditions imprimées et


les éditions numériques
Dans les pages de présentation du site, on lit que

« [Le Rialto] ne se substitue, ni ne s’oppose, à la pratique traditionnelle de l’édition ‹ papier ›,


     

mais se veut plutôt complémentaire de celle-ci. Le web peut anticiper la publication (car, de tous
points de vue, y compris juridique, il s’agit d’une publication) d’éditions qui paraîtront sous
forme imprimée. En outre, ne connaissant pas de limites d’espace, une telle édition pourra
contenir une quantité de documentation qu’un livre ne pourrait proposer, mais à laquelle le livre
lui-même pourra renvoyer. Pour les éditions déjà parues, le Rialto permet aux éditeurs vivants de
mettre à jour ou, le cas échéant, de corriger leur texte, ou encore de répondre aux doutes et aux
objections soulevées (point n’est besoin de rappeler que la réimpression rapide d’une édition
critique est l’exception) ».

Nous avons déjà évoqué les possibilités infinies accordées par l’absence de limites
d’espace à propos de l’édition du Nouveau Testament de Lyon, ouvrage d’une grande

27 archive.org ; gallica.bnf.fr. En marge du site web, le Corpus a lancé une série d’études et d’éditions

intitulée « Corpus des troubadours » et publiée par les Edizioni del Galluzzo de Florence.
   
Le projet Rialto et l’édition des textes occitans médiévaux 191

taille qu’on aurait, nous l’avons vu, difficilement pu consulter aussi souvent en
empruntant les canaux traditionnels des publications « papier » (outre le temps
   

nécessaire pour la publication, les coûts auraient été très élevés et la circulation du
livre hypothétique aurait été très limitée). On ne peut qu’ajouter que le Rialto, à la
différence des maisons d’édition traditionnelles, en évitant d’imposer des limites
d’espace, admet en fait dans son site de nombreuses informations qui auraient
beaucoup plus de mal à trouver leur place sur le papier et qui seraient donc sacrifiées.
À la différence de l’imprimé, le Rialto permet de placer côte à côté des éditions
différentes de plusieurs éditeurs (comme dans le cas des fiches synoptiques d’Arnaut
Daniel), pour pouvoir confronter les différents choix opérés et bénéficier de plus de
textes critiques également fiables. En ligne, il est donc possible de lire Folquet de
Marselha dans les éditions de Stroński (1910) et de Squillacioti (1999), Rigaut de
Berbezilh dans celles de Braccini (1960) et de Varvaro (1960), Folquet de Lunel dans
les éditions de Bianchi (inédite) et de Tavani (2004), Marcabru dans les éditions de
Gaunt/Harvey/Paterson (2000) et dans celle, de huit compositions, de Roncaglia,
apparues en divers lieux entre 1950 et 1968, réunies ici pour la première fois et
annotées par Francesco Carapezza. À partir de la page consacrée à l’auteur, on peut
choisir dans quelle édition lire une composition donnée, et chaque page est reliée à
l’autre édition, de façon à rendre toujours aisée la comparaison des textes.
L’emploi du Rialto s’est avéré encore plus fructueux pour les éditeurs vivants, qui
ont pu revenir sur certains passages de leurs éditions déjà imprimées et les corriger.
Quiconque a publié une édition critique sait que le texte ou la traduction proposés ne
sont jamais définitifs, et qu’ils sont toujours susceptibles d’amélioration dans les
choix textuels ou l’interprétation. Ensuite, les comptes rendus attentifs qui suivent la
publication d’une édition mettent souvent en lumière de nouveaux problèmes ou
proposent des solutions différentes de celles qu’a choisies l’auteur. Plus souvent
encore, c’est l’auteur même de l’édition qui médite encore sur ce qu’il a écrit et ressent
le besoin d’améliorer son propre texte à la suite de nouvelles études. Le Rialto permet
aux éditeurs de revenir sur leur propre édition critique et de corriger le texte ou la
traduction, constituant ainsi dans certains cas le véritable lieu de référence pour
l’édition en question, qui va par conséquent remplacer, dans la limite des modifica-
tions introduites, l’édition papier. C’est le cas, parmi tant d’autres, de l’édition critique
de Peire d’Alvernhe, par Aniello Fratta, retouchée sur le Rialto à plusieurs endroits,
signalés en note, par rapport à l’édition imprimée de 1996 ; ou de celle de Folquet de

Lunel, par Giuseppe Tavani, publiée sur papier en 2004 et sur le Rialto trois ans après,
où l’éditeur revient sur le texte ou propose une interprétation différente par rapport à
celle qu’il avait offerte auparavant, discutant dans le domaine « Notes » des fiches
   

philologiques respectives relatives : l’édition de référence pour le troubadour de Lunel


est par conséquent aujourd’hui celle qui est publiée sur le Rialto.
Certains de ces aspects du Rialto, présents depuis ses débuts, concrétisent peut-
être déjà en partie quelques-uns des points sur lesquelles insistaient les concepteurs
du Corpus des troubadours, mais c’est grâce au recours, maintenant, à un instrument
192 Costanzo Di Girolamo et Oriana Scarpati

puissant et flexible, inimaginable il y a quelques années. Le but ultime de ce travail


informatique devrait être de fournir un jour le trésor intégral de la littérature en langue
d’oc, confié aux soins des nouvelles générations d’occitanistes, dans une forme
relativement synthétique en apparence, c’est-à-dire dans les pages standard, mais
avec la possibilité d’approfondir dans les pages qui sont derrière elles, et dans une
modalité de lecture qui s’éloigne de la nature statique du livre et qui peut s’enrichir à
chaque instant de révisions, de changements d’avis et de modifications, c’est-à-dire
de ce qui représente les opérations centrales dans tout processus scientifique.

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Andrea Bozzi
8 Entre texte et image : la méthode de Pise  

Abstract : Cette contribution décrit le modèle d’une application web pour la produc-
   

tion d’éditions critiques de documents numériques. Cette application se caractérise


par sa modularité, sa flexibilité ainsi que par l’utilisation d’outils standardisés pour le
balisage des textes et par sa nature open source pour le développement du logiciel.
L’application permet un travail collaboratif entre différents philologues qui opèrent
sur des archives numériques partagées sur le Web. Sont ici décrits en particulier les
modules pour la gestion de textes et d’images, pour l’indexation, pour la lemmatisa-
tion et pour la production de l’apparat des variantes. Du point de vue de la flexibilité,
nous décrivons les modalités grâce auxquelles la même application est en mesure
d’opérer pour la production d’éditions critiques de textes transmis par plusieurs
témoins et dans le secteur de la critique génétique.

Keywords : philologie computationnelle, édition critique numérique, analyse compa-


   

rée de textes et d’images

1 Introduction
Les techniques de traitement électronique des données textuelles développées à partir
de la seconde moitié du siècle dernier ont connu un essor croissant et ont obtenu un
consensus de la part d’un nombre de plus en plus élevé de spécialistes qui se sont
tournés vers elles pour obtenir des outils indispensables à leur travail critique. Il n’est
nullement besoin de rappeler que la nécessité de consulter des index et concordances
de corpus textuels s’est faite de plus en plus pressante, d’autant plus lorsque l’on a
découvert que l’outil informatique pouvait favoriser la rédaction de lexiques d’auteur
ou, plus encore, de vocabulaires historiques d’une langue et de ses variantes.1
Ces interventions technologiques dans le domaine des études linguistiques et
littéraires n’ont pas été accompagnées de développements comparables dans le
secteur de l’édition critique. Ceci malgré l’organisation, en 1968, d’un congrès, sans
conteste pionnier, qui affronta pour la première fois le thème des applications infor-
matiques à la critique du texte (Irigoin/Zarri 1979).
Il n’était en effet pas facile alors, et cela ne l’est toujours pas aujourd’hui, de
concevoir un automate en mesure d’effectuer la recensio et la collatio de manière

1 En ce qui concerne la langue italienne, voir Avalle (1979, 11–28). Ces initiatives dérivaient de
l’expérience positive du père jésuite R. Busa qui avait réalisé les premiers programmes d’élaboration
du texte avec des machines IBM pour des études lexicographiques sur le corpus de Saint Thomas
d’Aquin. Parmi les premières contributions concernant ce projet, voir Busa (1951, 479–493).
Entre texte et image : la méthode de Pise
  195

automatique ; ceci bien que quelques expériences très intéressantes aient été propo-

sées et documentées (Zarri 1968 ; 1969 ; 1977).


   

Ces expériences souffraient naturellement de l’inadéquation de l’outil informa-


tique qui, d’un côté avait la possibilité d’opérer rapidement sur de grandes quantités
de données et, de l’autre, imposait au philologue l’acquisition de compétences et
l’exécution d’opérations avec lesquelles il n’était pas familier et qu’il jugeait souvent
inutiles ou peu appropriées au travail d’édition. Il devait en effet savoir à l’avance
comment baliser le texte à enregistrer dans la mémoire de l’ordinateur afin de
récupérer ensuite les informations, de manière exhaustive et non ambigüe.2
Un programme de comparaison automatique entre les versions d’un même texte
transmis par plusieurs sources pour obtenir la liste des variantes sous forme de
tableau afin d’en faciliter la consultation et l’évaluation comportait nécessairement la
transcription complète de tous les témoins. Ceci impliquait naturellement un surplus
de travail par rapport aux modalités traditionnelles d’enregistrement manuel des
variantes dans un apparat critique.3
À ces aspects venaient s’ajouter ceux qui comportaient la transposition des
résultats produits par l’ordinateur dans un format d’impression adéquat à la publica-
tion d’une édition critique dans un volume papier, dans le respect des indications
fournies par l’éditeur.4

Les programmes réalisés alors avaient l’inconvénient d’être peu flexibles, de ne pas
disposer de standards partagés pour le codage des textes ; ils n’étaient donc pas

réutilisables dans des secteurs différents de ceux pour lesquels ils avaient été conçus.
Un système de critique textuelle assisté par ordinateur pour la philologie médiévale

2 Malgré la modernisation technologique, cette phase a maintenu sa fonction et nous pouvons dire
qu’elle est valable aujourd’hui encore, même si elle est à présent effectuée avec des moyens et des
outils beaucoup plus simples, surtout en ce qui concerne l’interface homme-machine et les standards
de balisage des composants du texte, partagés par de vastes communautés. Voir plus loin, à ce propos,
§ 6.

3 Outre ce qui a été réalisé par Zarri à la fin des années 1960, cette procédure est encore suivie de nos
jours, par exemple par le système Collate (voir http://collatex.sourceforge.net/), conçu par P. Robinson
et son équipe (Robinson 1994). Une nouvelle version du système, adoptée ensuite par Prue Shaw dans
l’édition électronique de la Monarchia (Shaw 2009), a été soumise à une analyse critique détaillée
(Chiesa 2007). Parmi les systèmes de comparaison automatique des différentes versions d’un même
texte, en particulier en ce qui concerne la critique génétique, voir aussi Ganascia/Fenoglio/Lebrave
(2004).
4 Parmi les systèmes de ce type, le plus connu et, certainement, l’un des premiers qui a dépassé la
phase du prototype et qui est en effet adopté, est le système TUSTEP (Tübinger System von Textverar-
beitungsprogrammen). Il a été réalisé par Wilhelm Ott au Zentrum für Datenverarbeitung de l’Univer-
sité de Tübingue. Ce système, qui a l’avantage d’offrir une édition prête à l’impression, les apparats et
les index en photocomposition, a été employé, entre autres, par Hans Walter Gabler pour l’édition de
l’Ulysse de Joyce (Gabler 1984) et par Heinrich Schepers pour l’édition de quelques œuvres de Leibniz
(Schepers 2003).
196 Andrea Bozzi

avec des fonctions plus poussées que celles, plus simples et très requises, d’élabora-
tion d’index et de concordances n’aurait pu être utilisé à d’autres fins (par exemple la
papyrologie grecque ou l’épigraphie latine) qu’au prix d’onéreuses interventions.
La technologie actuelle, les systèmes de développement d’application en mesure
d’opérer sur le Web et les standards internationaux pour le balisage de tous les
éléments qui caractérisent un texte ou le support matériel sur lequel il est conservé,
offrent des conditions favorables à la conception d’un système pour la philologie
assistée par ordinateur et à la préparation d’éditions en format électronique avec un
éventuel report sur papier du travail de critique éditoriale.5
Ces nouvelles conditions, qui sont également basées sur la disponibilité crois-
sante de documents manuscrits ou imprimés au format d’images numériques à haute
résolution,6 influencent les pratiques de critique éditoriale à tel point que certains
spécialistes ont parfois jugé bon de repenser le travail philologique et d’envisager une
décadence naturelle des éditions critiques. L’édition numérique est, de par sa nature,
mobile, indéterminée, jamais fixe et ceci a accru la valeur de la source documentaire.
L’attention s’est déplacée sur le document et l’on a célébré la variante comme antidote
au texte critique établi par un philologue. Ce texte a même été considéré comme un
artifice et a considérablement perdu de son autorité par rapport à celle que la critique
textuelle d’inspiration lachmannienne lui attribuait (Cerquiglini 1989).
Il est bon de souligner qu’une telle attitude n’est pas la conséquence directe du
fait que l’on dispose d’un outil technologique nouveau, mais bien d’une vision
méthodologique absolument indépendante de celui-ci. Le numérique, donc, n’a d’au-
tre responsabilité dans tout cela que celle d’avoir offert l’occasion propice de démon-
trer la facilité de mettre sur un site internet les images numériques de toute une
tradition manuscrite directe ou indirecte et, partant, de laisser à chacun la liberté
d’étude ou de travail éditorial. Il a déjà été fait remarquer qu’en poussant cette
attitude à l’extrême, on démolit la critique du texte et l’essence de la philologie : on  

méconnaît la valeur d’un texte établi au profit du texte des différentes sources qui le
transmettent.
À l’Istituto di Linguistica Computazionale du Conseil National des Recherches
(CNR italien), à Pise, un projet a vu le jour. Tout en reconnaissant les grandes
opportunités offertes par les développements du numérique, il n’entend pas délégiti-

5 Une édition au format électronique est considérée plus provisoire que celle produite au moyen
d’outils traditionnels et diffusée exclusivement sur support papier. Les deux modalités ne s’excluent
pas mutuellement, mais peuvent être considérées comme complémentaires : la première garantit des

modalités de mise à jour et de réédition beaucoup plus simples que si l’on s’en remet exclusivement à
la seconde.
6 De toutes les campagnes de numérisation, celle qui mérite une citation particulière est le grand
projet de la Bibliothèque Apostolique Vaticane qui procède à la conversion au format numérique de
quatre-vingt-mille manuscrits ; au terme de la conversion, l’archive pèsera quarante-trois « petabyte /
   

pétaoctet ».

Entre texte et image : la méthode de Pise
  197

mer le travail d’analyse ponctuelle et la comparaison des sources dans le but de


produire des éditions critiques accompagnées d’apparats de variantes. Durant ces
dernières années, en fait, le modèle pour le développement d’une application philolo-
gique appelée TS_app, acronyme de Textual Scholarship Application a été étudié.
TS_app est destinée à assister le processus de production d’éditions critiques, diplo-
matiques ou interprétatives ; cette application est constituée de plusieurs modules

logiciels qui interagissent dans une architecture à composants (modularité).


Le modèle a été étudié de manière à ce que la même application permette d’aider
plusieurs philologues qui opèrent en mode collaboratif (condivision).
Une troisième caractéristique concerne la pluralité des emplois : l’on veut en effet

qu’une application Web moderne et performante soit en mesure d’assister les person-
nes opérant sur des textes transmis par plusieurs sources, sur des documents uniques,
sur des manuscrits d’auteurs modernes et contemporains et, enfin, contribue à la
production de travaux de philologie du texte imprimé (flexibilité).
Le programme est ambitieux, mais le projet et, surtout, les outils de développe-
ment actuels, dotés de systèmes de codage et de balisage adéquats et standardisés, en
favorisent la réalisation (standardisation).
La condition indispensable à la réalisation des phases de vérification, même de la
part d’utilisateurs n’ayant pas contribué au développement du projet, consiste en un
principe méthodologique supplémentaire auquel nous nous sommes conformés :  

aucun outil soumis aux contraintes du copyright n’a été utilisé ; nous nous en sommes

tenus aux critères de l’open source.


En résumé, le projet est basé sur un modèle de développement fondé sur cinq
principes : modularité, fonction collaborative, flexibilité, usage de systèmes de bali-

sage et de langages standards, outils de développement open source.


De ce fait, et grâce à la continuelle évolution de la technologie liée au Web, une
batterie d’outils d’élaboration voit le jour ; nous pourrions la définir par le terme

d’infrastructure technologique pour les humanités numériques. La composante repré-


sentée par les programmes d’analyse philologique et de critique textuelle assistée par
ordinateur n’en représente qu’une partie.7
En somme, dans cette optique, des composantes de type linguistique computa-
tionnel de traitement automatique de la langue (TAL) s’insèrent dans la conception de
l’infrastructure. Ceux-ci sont parfois partie intégrante des activités d’étude de type
philologique de la part d’usagers spécialisés, auxquels, du reste, ce travail est dédié.
Comme nous le verrons par la suite, la reconnaissance de structures syntaxiques
particulières présentes dans le texte ou le repérage de citations qui se présentent
comme des phénomènes intéressants d’intertextualité sont en fait essentiels et font,

7 Pour obtenir une application flexible et réutilisable pour une grande variété d’études de caractère
philologique, l’architecture générale est fondée sur le modèle bien connu Model-View-Controller
(MVC), qui sépare la représentation des données de la manière dont ils sont présentés (« rendering ») et
   

traités (« management »). Voir, par exemple, le manuel technique dans Pitt (2012).
   
198 Andrea Bozzi

depuis un certain temps, l’objet de travaux spécialisés dans le secteur du TAL. S’il est
vrai que de nombreux travaux ont atteint des résultats excellents dans le traitement
automatique des langues modernes, il n’est absolument pas exclu que ces mêmes
programmes, dont les meilleurs sont pour ainsi dire indépendants des langues, puis-
sent être appliqués avec succès sur des textes rédigés en langues anciennes. Par
cohérence avec le thème traité, ces aspects ne seront ici qu’évoqués et non pas
analysés en profondeur, bien qu’il existe des expériences très intéressantes du point
de vue quantitatif et qualitatif.

2 Les modules : fonctions et relations réciproques


L’architecture et la structure technique prévoient l’enchaînement de différents modu-


les, chacun accomplissant une tâche spécifique. Selon ce principe, les modules
s’activent selon les objectifs qu’un projet veut atteindre ; s’il est nécessaire, le système

général est prédisposé pour en accueillir et en rendre opérationnels de nouveaux


modules non prévus au départ. Il s’agit donc d’un environnement polyvalent et
polyfonctionnel dont la structure de base est prédisposée à l’accueil d’autres pro-
grammes tels que, par exemple, des analyseurs morphologiques pour l’attribution des
catégories flexionnelles (part of speech tagging), des lemmatiseurs pour l’attribution
des lemmes auxquelles les formes fléchies se rattachent, des outils de reconnaissance
automatique d’entités nommées (named entities recognition), des extracteurs de
connaissance sémantique (text mining engine) de type générique ou se référant à des
domaines particuliers (ontological structure), jusqu’aux programmes expérimentaux
de reconnaissance de phénomènes intertextuels (text re-use).
Dans cet article, l’on décrit les principales composantes technologiques qui
entrent en jeu pour la production d’éditions critiques avec des apparats de variantes
et des notes critiques ; le système, dans son ensemble, conjugue des expériences et

des méthodes provenant de la linguistique computationnelle ainsi que du secteur


plus récent de la philologie des documents numériques assistée par ordinateur.8

3 Composantes du module pour l’apparat critique


Les principales composantes du module pour l’apparat critique sont au nombre de
six : –composante de gestion et de traitement des images numériques des sources

recueillies et analysées ; – module de mise au point pour la transcription (ou l’impor-