Préface à l’Édition française

Dordrecht, Pays-Bas. Ce 27 mai 2016, je regarde
le journal télévisé avec mes amis. Ce que nous voyons
est affreux. Nous sommes sans voix. Corps sans vie de
migrant·e·s sur le rivage de la Méditerranée. Le commenta-
teur parle d’une embarcation qui a échoué avec à son bord
700 migrant·e·s clandestin·e·s. Ces êtres humains n’ont pas
de pays ni de nom*. On les nomme tous et toutes « clandes-
tins ». Leur vie n’a aucune valeur et leur mort ne provoque
plus aucune émotion. On exhibe les dépouilles sans aucune
marque de respect – est-ce pour dissuader les autres ?

L’Europe se barricade. Les frontières sont herméti-
quement fermées. Des murs se construisent d’est en ouest,
du nord au sud. Pour renforcer encore ce dispositif, l’Eu-
rope a lancé en novembre 2014 à Rome le « processus de
Khartoum », soit des accords avec la Somalie, le Soudan,
l’Afghanistan, l’Érythrée et l’Éthiopie « afin de renforcer
leurs capacités en matière de gestion de la migration  ».
Autrement dit, « l’Union européenne entend favoriser le
contrôle des victimes par ceux qui les persécutent** ». Les
* Une déshumanisation des personnes migrantes, jusque dans la mort,
qui rappelle le sort des victimes de la traite négrière : « L’esclave […]
était […] délocalisé, déraciné, loin de ses attaches familiales et sociales,
arraché à son milieu d’origine.  » (Coquery-Vidrovitch Catherine,
Petite histoire de l’Afrique, La Découverte/Poche, Paris, 2011.)
[Note de l’éditeur, comme la plupart de celles qui suivent : seules les notes
de l’auteur seront donc signalées comme telles par l’abréviation NDA.]
** Favier Olivier, «  Murs et barbelés. Les envoyer en détention ou les
livrer à une dictature : voilà comment l’Europe “délocalise” ses réfugiés »,
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voies légales d’immigration se rétrécissent comme peau de
chagrin. Même le regroupement familial est devenu quasi-
ment impossible. C’est ainsi que des femmes et des enfants
en viennent à risquer leur vie sur des embarcations de for-
tune : si l’on se demande comment c’est possible, c’est que
l’on oublie les obstacles dressés sur leur route par les États
européens. Frontex*, les polices des frontières et les bureau-
craties nationales font preuve d’une redoutable efficacité
dans la dissuasion des candidats à l’immigration.

Lors de mon dernier voyage au Maroc, en juin 2016,
mon ami Bela m’a raconté la tragédie de Hola**, à qui le
Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR)
avait accordé le statut de réfugiée, et que j’avais rencontrée
lorsque j’étais là-bas. En 2009, lors d’une manifestation
pour les droits des migrant·e·s, elle avait été tabassée par
la police marocaine au point de perdre connaissance – j’ai
encore la photo où on la voit sur une civière, embarquée
dans une ambulance. Son mari, lui, était réfugié poli-
tique en France. Il avait entrepris les démarches légales
et dépensé beaucoup d’argent pour les y faire venir, elle et
ses enfants. Mais ses efforts étaient restés vains et Hola,
depuis le Congo, fut obligée de prendre la route du désert
pour le rejoindre. Elle parvint jusqu’au Maroc avec ses

Basta ! (www.bastamag.net. Bruxelles a également passé le 18 mars 2016
un accord de « ­relocalisation » des réfugiés avec la Turquie, qui recevra en
échange de sa coopération six milliards d’euros d’ici à 2018.
* Frontex est une agence mise en place par l’Union européenne pour
sécuriser ses frontières externes, c’est-à-dire essentiellement pour empê-
cher le passage des migrants.Voir Frontexit : www.frontexit.org
** J’ai changé les noms car je n’ai pas l’autorisation de les divulguer
[NDA].

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trois enfants. Son mari venait souvent la voir à Rabat. Il
réussit à faire venir sa fille aînée par la mer. Hola resta au
Maroc avec ses deux autres enfants : une fille et un garçon.
Plusieurs tentatives de la faire partir à son tour échouèrent.
Cinq ans plus tard l’aînée, qui était toujours en France, se
fiança. On fixa la date du mariage qui devait avoir lieu à
Paris. Ce fut la surchauffe du côté de sa mère : elle tenait
à tout prix à être présente au mariage de son aînée. Après
plus de huit ans passés au Maroc, elle se résolut à embar-
quer sur un bateau de fortune avec ses deux autres enfants.
Son mari n’aurait jamais accepté qu’elle prenne un risque
pareil mais elle, elle pouvait tout supporter, si ce n’est être
absente au mariage de sa fille. Contact fut pris avec un
passeur. Tout fut organisé, les enfants et elle furent amenés
de nuit à Nador*. Je laisse parler Bela :

« Moi, je suis arrivé au Maroc il y a onze ans. En 2013
je suis parti à Nador pour essayer de voyager par mer parce
que les démarches légales que j’avais tentées n’aboutissaient
pas. Arrivés là-bas, nous nous sommes retrouvés à attendre
dans le ghetto**. Le chef de notre connexion*** était un type
qui n’était pas bon. Il prenait beaucoup d’alcool et ne fai-
sait pas les choses sérieusement. Un matin je prêchais la
parole de Dieu aux migrants. On faisait la prière matinale
comme d’habitude. C’est là qu’en pleine prédication j’ai vu
arriver Maman Hola avec ses deux enfants, Mo et Sara.
Comme on se c­onnaissait déjà depuis Rabat, ils ont prié

* Ville côtière à l’est du Maroc (d’où partent aussi des liaisons directes
par ferries pour le port de Sète, en France).
** Regroupement de migrants.
*** Groupe de migrants formé pour une étape de la migration.
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avec moi et après la prière nous avons longuement parlé et
on est restés ensemble dans le ghetto.
Un jour on vit arriver une femme camerounaise.
Elle était enceinte et presque à terme. Le jour même de
son arrivée on l’a menée à la mer, comme elle avait son
argent. Cette femme est partie et le lendemain elle est
arrivée en Espagne. Elle a accouché deux jours après. On
a eu cette nouvelle et tout le monde était content et ça nous
a donné le courage de tenter la traversée à notre tour.
Quelques jours plus tard, le connexion man est venu
nous dire de nous préparer à partir. Le soir il est revenu
avec l’auto-mafia* et il nous a mis dans un camion cou-
vert. On était très nombreux et presque à l’asphyxie. La
route était longue et on a passé la nuit dans le camion.
Nous sommes allés jusqu’à un village perdu tout près de la
mer.Vers 5 heures, Maman Hola s’est réveillée et elle m’a
dit : “Pasteur, voici le rêve que je viens d’avoir pendant le
sommeil : j’ai vu qu’on avait beaucoup de bougies allu-
mées, mais d’un coup, toutes ces bougies se sont éteintes…”
Quand elle m’a raconté ce rêve, j’ai compris sa
signification, mais sur cette route, à l’étape où on était, il n’y
avait plus moyen de revenir en arrière parce qu’on ne savait
même pas où on nous amenait. Ces gens des connexions ont
des couteaux et si tu refuses de partir, ils peuvent te faire du
mal. J’ai dit à Maman Hola : “Il faut toujours garder le
courage et beaucoup prier. Que Dieu nous aide.”
Nous sommes arrivés à la mer et on nous a laissés
dans une brousse à côté jusqu’au soir. Ils ont amené le
Zodiac, ils ont pompé et, quand c’était fini, ils nous ont

* C’est ainsi que les migrants nomment le ou les véhicules loués par les
passeurs pour les transporter.
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appelés pour venir embarquer. Normalement ce Zodiac
avait la capacité de 25 ou 30 personnes, mais ils nous
ont mis là à plus de 60. Ces gens n’avaient vraiment
pas de cœur, ce qui comptait pour eux c’était seulement
d’avoir de l’argent.
Nous avons commencé à naviguer. Au bout de
quelques heures seulement on a vu de l’eau qui entrait
dans le Zodiac, nous avons essayé d’écoper, mais ça
continuait toujours. On a continué le voyage. On était
déjà très loin. On ne voyait plus d’où on venait ni vers
où on allait. Vers 5  heures du matin de plus en plus
d’eau entrait dans le Zodiac et du coup la planche d’en
bas s’est cassée. J’ai vu des gens tomber à l’eau et ils
ne sont jamais revenus. Il y avait des vagues et je me
suis retrouvé debout sur quelque chose que je n’arrivais
pas à comprendre. J’ai saisi aussi la corde qui était du
côté du capitaine. Je voyais les gens tomber. La fille de
Maman Hola, c’était une jolie fille, elle avait à peu près
13 ans. Elle est tombée à l’eau et quelques minutes plus
tard on l’a remontée pliée en deux. Elle était déjà morte.
Elle était dans le Zodiac. Tout le monde la regardait
passivement. Les gens pleuraient. Pas pour elle, non,
chacun pleurait sur son propre sort. On a ouvert nos
téléphones, on a appelé les secours, on voyait même
des bateaux de loin. On secouait nos habits en l’air,
mais aucun secours n’arrivait. J’ai vu Maman Hola,
elle était à côté de son fils, un garçon de 15  ans. Ils
étaient à deux mètres de moi. Le garçon est venu tout
près de moi, il m’a pris par la main, et moi je n’avais
presque plus d’équilibre parce qu’il y avait derrière moi
une femme camerounaise qui elle aussi me tenait fort. Je
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me suis retrouvé une main qui tenait la corde et l’autre
main qui tenait Mo, le fils de Hola. À un moment Mo
a regardé sa sœur et il m’a dit : “Sara est déjà morte.”
Je lui ai dit, “Non, elle est vivante mais elle est fati-
guée, calme-toi.” À un moment je n’ai pas compris, le
garçon a lâché ma main pour toucher sa sœur et on
l’a vu aussi tomber à l’eau. Il n’est jamais revenu, et
même quand les secours sont arrivés, les plongeurs ont
retrouvé les corps des autres personnes noyées mais ils
ont eu beau chercher, ils n’ont jamais retrouvé celui de
Mo. Leur maman était épuisée – elle est même tombée à
l’eau elle aussi, on a pu la remonter à bord tout de suite,
elle respirait encore, mais elle était inconsciente.
On n’avait plus d’espoir. Les secours ne venaient
toujours pas, on a téléphoné au chairman* qui était resté,
ils nous ont dit qu’ils avaient appelé les secours, mais
qu’on n’arrivait pas à nous situer. Toute la journée, nous
sommes restés là. Il y avait un soleil accablant au point
que même l’eau de la mer était devenue chaude. C’était
trop salé, pas moyen de la boire. J’ai crié aux gens :“En ce
moment il n’y a plus de secours. Le secours c’est seulement
Dieu. Alors que chacun et chacune de nous commence à
prier dans sa langue. Invoque Dieu dans ta propre langue,
que tu sois musulman ou chrétien. Que Dieu vienne à
notre secours.” Tout le monde a commencé à prier. Vers
18  heures, alors que le soleil allait se coucher, on a vu
comme dans un film un bateau espagnol qui approchait !
Il venait vers nous. Il venait nous secourir. De l’autre côté,

* Le chef du ghetto (ici, du ghetto de Nador, d’où était partie la
« connexion »). Souvent aussi prononcé « charman » par les migrant·e·s
subsaharien·ne·s.
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nous avons vu aussi un autre bateau, marocain celui-là,
qui s’approchait lui aussi. Les Marocains ont chassé les
marins espagnols. Ils sont venus et ils nous ont lancé une
corde. D’autres sont descendus dans le Zodiac et ils ont
pris Maman Hola, toujours inconsciente. Ils l’ont mise
dans le bateau et nous sommes partis.
Dans le bateau, Maman Hola s’est réveillée, elle a
demandé où était Mo, on lui a dit de se calmer. Elle a
regardé parmi nous, elle a vu le corps de sa fille Sara,
puis elle a tourné la tête. Elle ne s’est jamais relevée. Elle
est morte. Quand nous sommes arrivés à la berge, du
côté marocain, les policiers ont regardé le bateau et ils ont
découvert des ciseaux et une déchirure dans le Zodiac…
Il paraît que les connexion men l’avaient troué inten-
tionnellement avant notre départ. On ne comprend pas
pourquoi. Ces gens-là n’ont pas de cœur !
C’est comme ça que cette femme est morte avec ses
deux enfants. Les corps de Hola et de sa fille ont été
rapatriés à Brazzaville. Son mari qui habitait en France
était venu avec leur aînée. Ils ont beaucoup pleuré et ils
ont rapatrié le corps.
Hola avait beaucoup d’argent en euros sur elle dans
son pagne. On n’a pas compris pourquoi elle avait pris la
mer. Son mari lui avait envoyé assez d’argent pour un
voyage normal. Hélas.
Depuis, je suis retourné à Rabat et j’ai juré de ne
jamais reprendre la mer. »

L’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde,
entend-on. Au nom de ce principe, les Européens laissent
mourir des hommes, des femmes et des enfants devant leur
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porte*. Certains hommes politiques revendiquent même
cette infamie. Ainsi le Premier ministre britannique David
Cameron annonça-t-il en 2014 que son pays ne soutien-
drait plus les opérations européennes de sauvetage en mer
car il les considérait comme un « facteur d’attraction » pour
les migrants. Le ministre de l’Intérieur allemand Thomas
de Maizière abondait dans la même direction  : «  Mare
Nostrum** était prévue comme une mission de sauvetage,
mais s’est avérée un pont vers l’Europe. »

La Méditerranée est devenue la fosse commune de
milliers de migrants***. Les corps qui sont retrouvés sont
inhumés sans qu’aucune recherche ne soit entreprise pour
retrouver leurs familles et les alerter. On dirait que ces gens
ne sont bons qu’à donner en pâture aux poissons.

* Voir par exemple le dossier d’Arte sur la forteresse Europe  : http://
info.arte.tv/fr/forteresse-europe ou encore Campbell Zach, « Comment
l’Europe autorise ses gardes-côtes à ouvrir le feu sur des bateaux de
réfugiés  », Basta! (www.bastamag.net), traduction d’une enquête du
magazine états-unien The Intercept.
** Voir AFP, « L’Italie confirme la fin de Mare Nostrum mais pas celle
des sauvetages », Le Parisien, 31 octobre 2014.
***« En vingt ans on estime que plus de 200 000 personnes sont mortes en
tentant de rejoindre l’Europe, dont plus de 2 000 en Méditerranée depuis
le début de l’année 2015. » (Llewellyn Sabine, Recherches et secours
en Méditerranée centrale, rapport de mission Échanges et partenariats,
Migreurop, Watch the Med, Arci, disponible sur le site de Migreurop  :
www.migreurop.org.) Fin octobre 2016, « au moins 3 800 personnes ont
péri ou ont disparu en mer Méditerranée depuis le début de l’année, soit
le bilan le plus élevé jamais enregistré », déclare le porte-parole du HCR,
William Spindler. Cette hécatombe silencieuse la plupart du temps, et
qui fait parfois la une de la presse en cas d’événements particulièrement
spectaculaires, est documentée aussi, entre autres par le travail de Philippe
Rekacewicz, Mourir aux portes de l’Europe, sur le site Visionscarto
(http://visionscarto.net/mourir-aux-portes-de-l-europe).
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Je suis une de ces personnes. En route vers l’Europe,
comme tant d’autres migrant·e·s, j’ai été dévalisé par
des bandits dans le désert, j’ai dû travailler au noir à
Tamanrasset, me cacher durant des mois à Alger puis fran-
chir clandestinement la frontière entre Algérie et Maroc,
où je suis resté bloqué durant quatre longues années. Avec
mes camarades, nous nous sommes battu·e·s pour nos
droits. J’ai écrit ce livre pour raconter notre histoire.

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