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LA RÉFORME DE L'ADMINISTRATION TERRITORIALE AU CAMEROUN / CHARLES

NANGA (VOIR PDF WEB)

Présentation
Tout au long de son évolution, la société camerounaise s'est complexifié au
sein de l'Etat issu lui-même de la décolonisation. De nouvelles formes de
solidarité qui n'ont pour autant pas renié les formes traditionnelles des
rapports humains sont apparues à l'issue de la crise économique des années
1990. Dans le même temps, l'absence sinon le caractère inopérant des
idées formulées au titre de projet de société ont rendu difficiles l'exercice
des missions dévolues à l'administration. Contraignante au départ, celle-ci
s'est vue par la suite obligée de se plier aux injonctions des bailleurs de
fonds. De nouveaux acteurs sont ainsi apparus dans le champ traditionnel
d'intervention de l'Etat pendant que s'opérait un repli de la société vers les
structures primaires de base que sont les ethnies.
La nécessité de trouver un équilibre entre ces différentes tendances a
conduit les autorités de l'Etat sous la pression de la société civile à
proposer une réforme constitutionnelle au demeurant souhaitée par toutes
les parties en vue de la refondation de la nation camerounaise. L'adoption
de la loi constitutionnelle du 18 janvier 1996 est donc apparue comme une
chance à saisir pour les nombreux citoyens qui veulent vraiment
l'avènement dans ce pays d'une société véritablement démocratique au sein
d'un Etat de droit parce que ce texte fondamental prescrit explicitement
l'ouverture de nombreux chantiers propices au développement de l'esprit, à
l'épanouissement des libertés et à la création des richesses. A titre
d'exemple, on peut penser que l'institution d'un Sénat devrait logiquement
entraîner une réforme du Parlement dans le sens du renforcement de ses
missions de contrôle de l'Exécutif. Il en est de même de l'autorité judiciaire
à propos de son érection en pouvoir à l'intérieur duquel est créé une
juridiction financière et même un Conseil constitutionnel.
Pour ce qui nous concerne, il convient de dire que nous nous sommes tout
particulièrement intéressé à la décentralisation régionale prônée par la
nouvelle loi fondamentale en ce sens qu'elle appelle inéluctablement la
réforme de l'administration territoriale dans le sens de l'ajustement de ses
structures.
Quatre moments forts ont ponctué la conduite de notre réflexion dans le
cadre d'une analyse qui s'appuie essentiellement sur l'existant et porte sur
les modalités de mise en œuvre effective de la décentralisation au
Cameroun. Dans cette optique, il s'est agi tout d'abord de décrire le besoin
de renouvellement à court terme des structures territoriales de l'Etat au
moyen d'une présentation du dispositif actuellement opérant. Ensuite, il a
été question d'expliquer la dynamique du changement inhérente à la
volonté d'évolution des populations et qui se traduit par une transformation
progressive mais inéluctable de la société. Ceci nous a tout naturellement
conduit à proposer l'esquisse d'une ébauche possible et permis de conclure
dans le cadre d'une démarche empirique enfin, à la validité des suggestions
émises tout en tenant compte des contraintes objectives découlant de la
persistance des facteurs de blocage.
1 - Les structures territoriales de l'Etat sont dorénavant inadaptées au
regard de la formulation des enjeux liés à la mise en œuvre de la
réforme
La raison en est toute simple ; il s'agit d'un dispositif mis en place pendant
la période coloniale et perpétué dans le cadre de la création de l'Etat post-
colonial fortement centralisé. Tout au long de l'exercice de la fonction
régulatrice de l'Etat, ses missions ont été prioritairement orientées vers
l'affirmation des prérogatives de puissance publique et le rappel de la
primauté de l'autorité publique. Or aujourd'hui, ce n'est plus seulement
l'administration qui est capable d'agir mais plutôt la société toute entière.
Il paraît dès lors opportun de procéder à l'analyse de la conformité des
missions de service public avec l'exigence de satisfaction de l'intérêt
général au regard de la présence affirmée des acteurs nouveaux, anciens
ou imposés que sont la société civile, les chefferies traditionnelles et les
collectivités territoriales décentralisées.
2 - La volonté de changement est interne à la société camerounaise elle-
même
La confiance des citoyens dans les valeurs d'une République et leur
attachement à une vie paisible a pu être mesurée à travers les sacrifices
consentis pour faire face aux difficultés inhérentes à la crise économique
des années 1990 ainsi qu'à l'exacerbation des tensions qui ont suivi la
libération de la vie sociale et politique. Les populations attendent
aujourd'hui du pouvoir institué l'établissement de normes qui font
abstraction des personnes et manifestent le souci d'obtenir une meilleure
gestion des ressources humaines et financières disponibles par leur
affectation au niveau où celles-ci peuvent le mieux être utilisées. Or, il
ressort de l'analyse que l'Etat reste fortement centralisé dans un système
politique opaque où l'on peut observer que la capacité de nuisance des
acteurs est proportionnellement symétrique à leur faculté de pouvoir se
rendre utile. Ceci a pour conséquence de favoriser une gestion
patrimoniale du service public ainsi que le développement d'un réseau de
clientèles qui nuisent à la cohésion sociale et à la cohérence des politiques
publiques. Il est en effet aisé de constater aujourd'hui que le corps social
supporte de plus en plus mal cet état de choses et il paraît opportun de
balayer ces dysfonctionnements préjudiciables à l'efficacité de l'action
publique.
3 - Il est possible de mettre en œuvre la décentralisation sans
bouleverser les acquis
La question de la décentralisation est complexe et continue à susciter des
réactions voire des oppositions. La non application des dispositions de la loi
constitutionnelle elle-même plus de trois ans après sa promulgation est de
nature à entretenir le doute quant à la question de savoir si le
gouvernement reste convaincu du bien-fondé de faire aboutir la réforme où
s'il s'agit de prendre le recul nécessaire à la maturation de la réflexion.
Ainsi, et au-delà de la manifestation des intérêts sectaires sinon des
ambitions individuelles, l'on peut admettre à l'observation que la grande
majorité des populations est attentive à l'évolution du processus en cours.
Du fait que le vote de la loi n'ait pas cristallisé les déchaînements de
passion au fond, il faut considérer que la norme votée doit être appliquée.
Dans ces conditions, il est loisible de considérer que le gouvernement
dispose de moyens matériels, financiers et humains pour mettre en œuvre
la réforme. L'une de ces opérations pourraient tout simplement consister
en la réorientation des missions assignées aux autorités préfectorales et
celles-ci devraient tout logiquement passer du nécessaire accomplissement
des prérogatives régaliennes qu'elles détiennent à la prise en compte
formelle des aspirations générales de la société tournées vers davantage
d'autonomie. Pour ce faire cependant, il est impératif que leur soit reconnu
bien au delà de leur mission de représentation, le pouvoir d'engager l'Etat à
l'échelle des circonscriptions administratives dans le cadre de ce qui
pourrait coïncider avec les limites territoriales et les compétences
reconnues aux collectivités territoriales décentralisées. Il est également
important que la gestion de tous les services déconcentrés de l'Etat et la
direction de l'action locale soient placés sous leur responsabilité unique. La
reconnaissance des régions et des communes elles-mêmes comme acteurs
et partenaires en même temps, devrait inciter le législateur à prévoir dès
le départ à leur profit un régime juridique qui protège leur patrimoine
naturel et leur garantit aussi la promotion d'une filière de ressources
humaines puisées dans le vivier des personnels de la Fonction publique de
l'Etat pour leur permettre de faire face aux compétences qui leur seront
dévolues.
En tout état de cause, il paraît important de souligner que tout au long de
notre démarche, nous ne nous sommes pas appesanti sur le pourquoi de la
décentralisation s'agissant d'un choix politique décidé par le gouvernement
et entériné par le représentation nationale. Force est de reconnaître que la
loi constitutionnelle est un instrument vivant qui doit être interprété à la
lumière des conditions de vie actuelles et réelles plutôt que d'être
appréhendée de manière théorique et illusoire. Nous avons ainsi tenté de
démontrer comment en opérant le toilettage des structures actuelles du
pouvoir opérationnel de l'Etat, on pouvait parvenir à une décentralisation
effective de la société camerounaise. C'est pourquoi il nous paraît essentiel
de souligner que même si nos développements empruntent des concepts
qui sont chers aux disciplines scientifiques que sont la science politique
pour parler des élections par exemple, le droit administratif ou la science
administrative pour ne citer que ces matières là, notre démarche se veut
simple et réaliste en ce sens qu'elle s'appuie essentiellement sur des
conclusions tirées de notre relative expérience professionnelle fondée elle
même sur le connaissance intime du milieu géographique et humain
camerounais.
4 - La conviction de l'idée de décentralisation que nous partageons est
fondée sur le vécu de l'expérience professionnelle combinée à la
connaissance du milieu géographique et humain
Prioritairement, nous nous sommes appuyé sur la pratique observée au sein
des milieux publics camerounais durant les dix années passées dans la
Fonction publique en général, et dans les services aussi bien centraux que
locaux de l'administration territoriale en particulier, pour parvenir à la
conviction que la décentralisation est une ambition réalisable au
Cameroun.
Ayant saisi l'opportunité que nous offre l'ENA à l'effet de présenter un
mémoire synthétisant des conclusions soumises à la sanction d'un jury sur
un thème d'intérêt primordial dans le cadre du master, nous avons tenté
d'associer le gouvernement camerounais à la concrétisation de notre
ambition en sollicitant de cette instance toutes les informations utiles et
exploitables dans le cadre de la conduite de notre réflexion. Cette
démarche s'étant avérée infructueuse, nous sommes néanmoins
reconnaissant à l'égard des encouragements reçus de nombreux
compatriotes qui ont su chacun a sa manière nous apporter l'éclairage
souhaité dans le cadre de la collecte des informations. C'est dire que notre
entreprise se sera révélée difficile sur ce plan et nous regrettons de n'avoir
pas pu disposer de toutes les données objectives susceptibles parfois de
nous permettre de mieux étayer notre argumentation. La compensation
sera toutefois venue du réseau de correspondants institutionnels auprès de
qui nous avons été introduit par la direction de l'ENA et qui nous ont
fortement accompagné tout au long de nos travaux. La qualité de leur
apport se sera surtout révélée lorsqu'il s'est agit de tester la validité de nos
idées et surtout leur degré d'applicabilité au Cameroun. En nous référant
aux conclusions énoncées par des personnalités universitaires de renom à
l'instar de la contribution du Professeur Roger Gabriel NLEP à la
compréhension du système camerounais d'administration publique et grâce
aux informations recueillies, il nous a été donné d'entretenir des échanges
enrichissants, ce d'autant plus que nos interlocuteurs connaissent pour la
plupart l'environnement juridique et institutionnel dans lequel baigne
l'objet de notre étude. Auparavant, une série d'interrogations se ramenant
aux questions de savoir comment réagiraient les structures territoriales de
l'Etat face aux mutations envisagées, en quoi consisterait l'évolution
souhaitée et quels rôles devraient être réservés aux acteurs principaux,
comment faire face aux éventuelles réticences ; nous avait tout
naturellement amené à dégager la problématique inhérente à notre étude
à savoir la légitimation de l'action publique par la consolidation de la
démocratie à la base. Le mémoire que nous présentons tente de répondre à
l'ensemble de ces questions. La logique qui s'en dégage emprunte de
nombreux éléments aux administrations étrangères notamment française.
Elle s'inspire aussi des évolutions conduites dans d'autres pays à l'instar de
l'Italie. Notre intérêt reste que cette contribution puisse enrichir le débat
en cours et favoriser l'aboutissement du processus de décentralisation au
Cameroun.
Fait à Paris, le mercredi 2 février 2000 Charles NANGA Elève de la
promotion AVERROES